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Honoré de BALZAC

avec 15 OEUVRES


CONTES BRUNS

EUGÉNIE GRANDET

FERRAGUS, CHEF DES DÉVORANTS

JÉSUS-CHRIST EN FLANDRE

LA FILLE AUX YEUX D'OR

LA MAISON DU CHAT-QUI-PELOTE

LA RECHERCHE DE L'ABSOLU

LE CHEF-D'OEUVE INCONNU

LE COLONNEL CHABERT

L'ELIXIR DE LONGUE VIE

LES CHOUANS

MELMOTH RÉCONCILIÉ

SARRASINE

TRAITÉ DES EXCITANTS MODERNES

UNE PASSION DANS LE DÉSERT


BIOGRAPHIE

Honoré Balzac, dit Honoré de Balzac, né à Tours le 20 mai 1799 (1er prairial an VII) et mort à Paris le 18 août 1850, est un romancier, critique littéraire, essayiste, journaliste et écrivain français. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains français dans le domaine du roman réaliste, du roman philosophique et du roman fantastique par Gérard Gengembre, Gilles Vannier, le philosophe Alain, et Albert Béguin. Charles Baudelaire voyait en lui un visionnaire.

Balzac est cependant difficile à classer dans l’une ou l’autre catégorie, son œuvre couvrant un champ si vaste que les critiques, tant de son siècle que du siècle suivant, passeront beaucoup de temps à lui chercher une étiquette appropriée sans y parvenir. On l’a longtemps placé dans la catégorie des romanciers réalistes, avant de nuancer cette classification : si Balzac est un fin observateur, il est aussi romantique, mystique, et poétique.

Travailleur forcené, capable de passer des nuits entières à écrire, grand buveur de café, gros mangeur, fragilisant ainsi sa santé déjà précaire, il a produit une œuvre titanesque la Comédie humaine, cycle cohérent de plusieurs dizaines de romans, nouvelles, contes philosophiques dont l’ambition est de décrire de façon quasi-exhaustive la société française de son temps ou, selon sa formule célèbre, de faire « concurrence à l’état-civil ». Le principe du cycle romanesque de la Comédie humaine servira de référence aux écrivains de son siècle notamment Gustave Flaubert, Émile Zola et aux écrivains du siècle suivant (Proust).

Ses opinions politiques sont assez floues : s’il affiche des convictions légitimistes en pleine Monarchie de Juillet, il s’est auparavant déclaré libéral, et en définitive il fait partie des révoltés, comme le qualifieront ensuite Félicien Marceau, Émile Zola, et Victor Hugo. André Maurois voit en lui un « révolutionnaire constructif ».

De ses nombreuses liaisons féminines, Balzac a tiré une compréhension intuitive de la nature des femmes, très rare chez un écrivain masculin. On a pu dire qu’« il avait inventé le bovarisme ». Sa production littéraire semble aussi illimitée que son goût du faste et des femmes. Mais l’argent qu’il gagne avec sa plume ne suffit jamais à compenser ses pertes dans des investissements hasardeux. Toujours endetté, fuyant la police dans plusieurs cachettes sous des noms d’emprunt, il a sans cesse en tête des projets hyperboliques : une imprimerie, un journal, un palais. C’est d’ailleurs dans un palais situé rue Fortunée qu’il meurt ruiné au milieu d’un luxe inouï.

Fils de Bernard François Balssa, administrateur de l’hospice de Tours, et d’Anne-Charlotte Sallambier, Honoré de Balzac est l’aîné des quatre enfants du couple (Laure, Laurence et Henry). Sa sœur Laure est de loin sa préférée : il y a entre eux une complicité, une affection réciproque qui ne se dément jamais. Elle lui apportera son soutien à de nombreuses reprises : elle écrit avec lui, et en 1858, elle publie la biographie de son frère.

De 1807 à 1813, Honoré est pensionnaire au collège des oratoriens de Vendôme puis externe au collège de Tours jusqu’en 1814, avant de rejoindre cette même année la pension Lepitre, située rue de Turenne à Paris, puis en 1815 l’institution de l’abbé Ganser, rue de Thorigny. Les élèves de ces deux institutions du quartier du Marais suivaient en fait les cours du lycée Charlemagne. Le père de Balzac, Bernard François, ayant été nommé directeur des vivres pour la Première division militaire à Paris, la famille s’installe rue du Temple, dans le Marais, qui est le quartier d’origine de la famille (celui de la grand-mère Sallambier).

Le 4 novembre 1816, Honoré de Balzac s’inscrit en droit afin d’obtenir le diplôme de bachelier trois ans plus tard, en 1819. En même temps, il prend des leçons particulières et suit des cours à la Sorbonne. Toutefois, son père jugeant qu’il fallait associer le droit pratique à l’enseignement théorique, Honoré passe ses trois ans de droit chez un avoué, ami des Balzac, Jean-Baptiste Guillonnet-Merville, homme cultivé qui avait le goût des lettres. Le jeune homme exerce le métier de clerc de notaire dans cette étude où Jules Janin était déjà « saute-ruisseau » (jeune clerc de notaire ou d’avoué chargé de faire les courses). Il utilisera cette expérience pour créer le personnage de Me Derville et l’ambiance chahuteuse des « saute-ruisseau » d’une étude d’avoué dans le Colonel Chabert. Une plaque rue du Temple à Paris témoigne de son passage chez cet avoué, dans un immeuble du quartier du Marais.

C’est en fréquentant la Sorbonne que le jeune Balzac s’éprend aussi de philosophie. Comme il affirme une vocation littéraire, sa famille le loge dans une mansarde et lui laisse deux ans pour écrire : Balzac s’efforce de rédiger une tragédie en vers, dont le résultat, Cromwell, se révèle décevant. L’ouvrage est médiocre et ses facultés ne s’épanouissent pas dans la tragédie.

Il s'oriente vers une autre voie: celle du roman. Après deux tentatives maladroites mais proches de sa vision future, il se conforme au goût de l’époque et publie des romans d’aventure, qu’il rédige en collaboration et caché sous un pseudonyme. Admirateur de Walter Scott, il s’efforce de l’imiter avec des romans historiques essentiellement alimentaires. Plus tard, dans une lettre à Laure Surville, il qualifiera ces premiers écrits de « cochonneries littéraires », y compris les Chouans dont il fait une autocritique sévère en 1834 dans une lettre au baron Gérard, auquel il envoie le roman avec les quatre premiers volumes des Études de mœurs : « une de mes premières croûtes » écrit-il. Cette besogne n’est guère palpitante mais forge déjà son style. En 1822, il devient l’amant de Laure de Berny, la Dilecta, qui l’encourage, le conseille, lui prodigue sa tendresse et lui fait apprécier le goût et les mœurs de l’Ancien Régime. Début 1825, toujours méconnu mais désireux de gloire, Balzac s’associe à un libraire et achète une imprimerie : il fréquente ainsi les milieux de l’édition, de la librairie, dont il dressera d’ailleurs une satire féroce et précise dans Illusions perdues. Son affaire se révèle un immense échec financier : il croule sous une dette s’élevant à cent mille francs. Rembourser la dette sera pour lui un souci perpétuel.

Après cette faillite, Balzac revient à l’écriture, pour y connaître enfin le succès : en 1829, il offre au public la Physiologie du mariage, considérée comme une « étude analytique », et le roman politico-militaire les Chouans. (Ce roman est généralement qualifié de roman historique, ce qui n’est pas tout à fait exact : Balzac n’a pas la neutralité de l’historien, il se place contre la chouannerie). Ces réussites sont les premières d’une longue série, jalonnée d’œuvres nombreuses et denses : la production de Balzac est l’une des plus prolifiques de la littérature française. Il continue de voyager et de fréquenter les salons, notamment celui de la duchesse d'Abrantès, avec laquelle il a commencé une orageuse liaison en 1825 et à qui il tient lieu également de conseiller et de correcteur littéraire. La dédicace de la Femme abandonnée s’adresse à elle.

En 1832, intéressé par une carrière politique, et sous l’influence de la duchesse de Castries, il fait connaître ses opinions monarchistes et catholiques dans le journal légitimiste le Rénovateur. Il repose sa doctrine sociale sur l’autorité politique et religieuse, en contradiction totale avec ses opinions d’origine, forgées avec son amie Zulma Carraud, une ardente républicaine : « Vous vous jetez dans la politique, m’a-t-on dit. Oh ! Prenez garde, prenez bien garde ! Mon amitié s’effraye (...) donnez-vous à un principe quelconque, celui auquel vous aurez appliqué votre intelligence (...) ne salissez pas votre juste célébrité de pareille solidarité (...). Cher, bien cher, respectez-vous, dussent les chevaux anglais et les chaises gothiques y passer (...) ».

En janvier 1833, il commence sa correspondance avec la comtesse Hanska, une admiratrice polonaise. Il ira la voir plusieurs fois, en Suisse, en Saxe et même en Russie. Sa correspondance avec elle s’échelonne sur dix-sept ans, réunie après sa mort sous le titre Lettres à l’étrangère.

De 1830 à 1835, il publie de nombreux romans : la Peau de chagrin (1831), Louis Lambert (1832), Séraphîta (1835), la Recherche de l'absolu (1834, 1839, 1845), qu’il considère comme des romans philosophiques. Dans le Médecin de campagne (1833), il expose un système économique et social de type Saint-simonien. Gobseck (1830), la Femme de trente ans (1831), Le Colonel Chabert (1832-35), le Curé de Tours (1832) inaugurent la catégorie « études de mœurs » de son œuvre. Dans cette même voie, il approfondit encore le réalisme de ses peintures et dessine de puissants portraits de types humains. Avec Eugénie Grandet (1833) et le Père Goriot (1834-1835), il offre consécutivement deux récits, plus tard élevés au rang de classiques. Il reprend en décembre 1835 la revue la Chronique de Paris, dont la publication est suspendue six mois plus tard : ses dettes sont encore alourdies par ce désastre, mais cela n’a aucune répercussion sur son activité littéraire.

Le Père Goriot marque d’ailleurs le retour de protagonistes déjà connus : Balzac va désormais lier entre eux les récits, en employant plusieurs fois les mêmes figures, creusant leur personnalité. Cette récurrence de personnages l’amène à penser la composition d’une œuvre cyclique « faisant concurrence à l’état civil ». Il rêve d’un ensemble bien organisé, segmenté en études, qui serait la réplique de sa société. Il veut embrasser du regard toute son époque et l’enfermer dans sa Comédie humaine. Toutefois, en 1837, le titre qu’il envisage est plus austère : Études sociales.

Il continue l’élaboration de son récit, taillant les pierres qui formeront son édifice : il publie le Lys dans la vallée (1835-1836), Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau (1837), la Maison Nucingen (1838), le Curé de village, Béatrix (1839), Ursule Mirouët (1841). La rédaction d'Illusions perdues s’étend de 1837 à 1843.

En 1838, avec notamment Victor Hugo, Alexandre Dumas et George Sand, il fonde la Société des gens de lettres (actuellement sise en l’Hôtel de Massa, rue Saint-Jacques à Paris), association d’auteurs destinée à défendre le droit moral, les intérêts patrimoniaux et juridiques des auteurs de l’écrit. Il en deviendra le président en 1839.

En 1842, les Études sociales deviennent la Comédie humaine. Les publications continuent, à un rythme régulier.

Le théâtre n’est pas le moyen d’expression le plus naturel d’Honoré de Balzac, mais le genre dramatique est celui qui permet le plus rapidement de se faire de l’argent. Aussi l’endetté perpétuel voit-il dans l’écriture dramatique une source de revenu. Pratiquement toutes ses tentatives seront vaines, ne resteront à l’affiche que quelques jours ou seront interdites. Cependant la comédie Mercadet le faiseur obtient un certain succès lors de sa représentation en 1851, non démenti depuis.

En 1847 et 1848, Balzac séjourne en Ukraine chez la comtesse Hanska. De plus en plus souffrant, Honoré de Balzac l’épouse à Berditchev le 14 mai 1850 et les époux s’installent à Paris le 21 mai. Mais le docteur Nacquart, qui soigne l’écrivain avec trois confrères pour un œdème généralisé, ne parvient pas à éviter une péritonite, suivie de gangrène. Balzac meurt le 18 août de la même année à 23 heures 30, trois mois plus tard, éreinté par les efforts prodigieux déployés au cours de sa vie. Son œuvre, si abondante et si dense, exigeait un travail vorace. La rumeur voudrait qu’il eût appelé à son chevet d’agonisant Horace Bianchon, le grand médecin de la Comédie humaine : il avait ressenti si intensément les histoires qu’il forgeait que la réalité se confondait à la fiction. Il est inhumé au cimetière du Père-Lachaise (division 48), où Victor Hugo prononça un discours en forme d’oraison funèbre. En 1855, la comtesse Hanska publie les Paysans (écrit en 1844 et inachevé). En 1854, Charles Rabou complète et publie le Député d'Arcis (écrit en 1847 et inachevé) et les Petits bourgeois (inachevé). En 1877 sont publiées ses œuvres complètes, en 24 volumes.

En couvrant tous les genres, fantastique et philosophique avec la Peau de chagrin, Louis Lambert, Histoire des Treize, Séraphîta, réaliste avec le Père Goriot, Illusions perdues, Splendeurs et misères des courtisanes, poétique avec le Lys dans la vallée, la Grenadière, Balzac a produit une œuvre titanesque qui servira de référence à son siècle et au siècle suivant, donnant ainsi ses lettres de noblesses à un genre (le roman), jusque-là confondu avec le feuilleton populaire. Le Lys dans la vallée a été une référence pour l'Éducation sentimentale de Gustave Flaubert, et la Femme de trente ans a inspiré à Flaubert Madame Bovary.

Balzac a produit peu de feuilletons. Si ses œuvres apparaissent dans les journaux en prépublication, il a déjà en tête le roman à venir, ou en tout cas une des mille versions qu’il remaniera inlassablement.

Il est surtout obsédé par la construction globale d’un ensemble gigantesque. En cela, il est l’inventeur du « cycle romanesque » et des « personnages reparaissants » que des auteurs comme Gide, Zola, Proust, Giono reprendront à leur tour. Mais ce n’est pas seulement par le roman qu’il innove, c’est aussi par la variété des formes qu’il adopte : conte, nouvelle, essai, étude, et aussi par le style minutieux qu’on lui reconnaît de nos jours. Le style de Balzac est celui de la précision des termes, de la texture des phrases, de la configuration du mot, les nombreuses corrections apportées à ses œuvres montrent qu’il s’attache de près à l’écriture. Selon Bernard Pingaud, le roman balzacien ne ressemble guère à l’amalgame de plat réalisme et de romanesque qu’on a pu accoler à ce nom.

L’œuvre est indissociable de la vie de l’auteur. Il faut suivre avec précision chacune de ses folies pour comprendre ce qui nourrissait son « monde ». Balzac multiplie déménagements, dettes, amours multiples, emprunts de faux noms, lieux de résidences secrets, séjours dans des châteaux : Saché, Frapesle. Le Château de Saché servira de modèle au Lys dans la vallée qui deviendra dans le roman le Château de Frapesle, demeure de Laure de Berny. Balzac fréquente aussi des banquiers, il voyage en Italie, se bat avec des problèmes d’argent, avec la presse et la critique littéraire. Ainsi construit-il son édifice imaginaire en rendant la réalité plus subtile qu’aucun réaliste ne l’a fait avant lui. Il est capable d’étudier les mille facettes d’un personnage, d’un milieu, d’une situation, de les transposer, de les remodeler et de les restituer plus vrais que nature. Engels disait qu’il avait plus appris sur la société du XIXe siècle dans Balzac que dans tous les livres des historiens, économistes et statisticiens professionnels.

L’auteur de la Comédie humaine est en fait le plus balzacien de tous ses personnages. Il vit lui-même leur propre vie jusqu’à épuisement. Comme pour Raphaël dans la Peau de chagrin, chacune de ses œuvres lui demande un effort si considérable qu’elle rétrécit inexorablement son existence, qui fut très courte.

En effet, Balzac, théoriquement partisan d’une société divisée en classes immuables, n’aime que les personnages qui ont un destin. L’être balzacien par excellence est celui de l’excès. Tous ceux auxquels l’auteur s’est visiblement attaché sont des révoltés (Calyste du Guénic dans Béatrix, Lucien de Rubempré dans Illusions perdues), des hors-la-loi (Vautrin, De Marsay dans Histoire des Treize), ou des bolides humains qui traversent avec violence de haut en bas ou de bas en haut les étages de la hiérarchie sociale (Eugène de Rastignac, Coralie ou Esther dans Illusions perdues et Splendeurs et misères des courtisanes, Birotteau dans César Birotteau, le musicien extravagant Gambara, la femme « emmurée » dans la Grande Bretèche). Qu’il quitte une classe inférieure pour se hisser dans les hautes sphères ou bien qu’il tombe du plus haut rang pour sombrer dans la misère ou le crime, le personnage est un défi permanent, une personnalité hors normes.

« J’aime les êtres exceptionnels, écrit Balzac à Georges Sand, j’en suis un. Il m’en faut d’ailleurs pour faire ressortir mes êtres vulgaires et je ne les sacrifie jamais sans nécessité. Mais ces êtres vulgaires m’intéressent plus qu’ils ne vous intéressent. Je les grandis, je les idéalise, en sens inverse, dans leur laideur ou leur bêtise. Je donne à leurs difformités des proportions effrayantes ou grotesques. »

La création du personnage balzacien se fait en trois étapes. D’abord, Balzac part de gens connus ou de personnages livresques, puis il change tout et enrichit le portrait d’éléments empruntés à d’autres modèles. Marie d'Agoult sert ainsi de base à Béatrix. Dans la seconde étape, « il est guidé non plus par un désir de transposition littéraire, mais par les exigences intrinsèques à l’œuvre ». Comme un peintre prend du recul pour mieux voir son tableau, il ajoute une touche pour donner plus de relief à l’œuvre. Dans la troisième étape, il « déforme le personnage comme dans une hallucination » pour en faire l’incarnation d’une idée. Gobseck incarne la Puissance de l’Or, Goriot l’Amour Paternel, César Birotteau la Probité.

Balzac réagit à un engouement produit par Hoffmann et ses contes fantastiques, auxquels il rend hommage néanmoins, mais dont il pense qu’on a galvaudé le genre. Dans un article paru dans la Caricature le 16 février 1832, il sait gré aux auteurs des Contes bruns de n’avoir pas utilisé le mot « fantastique » : « programme malsain d’un genre qu’on a déjà trop usé par l’abus du nom seulement ». Balzac invente un fantastique nouveau, non pas comme genre littéraire, mais comme l’apparition de la réalité. C’est dans le réel que le mystère et l’horreur de la Peau de chagrin se dévoilent, le fantastique échappe à la présence de tout objet magique, il se nourrit du réel et tient à la nature des situations, des lieux et des personnages. Avec « son » fantastique Balzac dessille les yeux du lecteur et l’oblige à regarder mieux ce qui est, aussi bien dans Massimilla Doni que dans Sarrasine, où il aborde la réalité du castrat, dans Gambara, où il présente l’envers de la création musicale dans sa folie, et Séraphîta, où il traite la question de l’androgyne, ange et ange déchu. C’est par le fantastique que son réalisme atteint au « surréel » philosophique.

Balzac regroupait sous le terme philosophique un système d’idées mêlant : l’ésotérisme, l’occultisme, les facultés visionnaires, l’intuition prophétique, l’action métapsychique dont il pousse l’effet dans le sens du réalisme fantastique, nous serions presque tentés de dire : de la science-fiction.

En effet, le mysticisme qui imprègne les Études philosophiques (Louis Lambert, les Proscrits, Jésus-Christ en Flandre, Séraphîta, la Recherche de l'absolu, ainsi que d’autres ouvrages de la Comédie humaine (Ursule Mirouët) mêle l’influence de Swedenborg, théologien et voyant suédois – que Balzac avait étudié dès 1825 et dont il poussa l’influence jusqu’à fréquenter par la suite des sectes marténistes (issues du théologien danois luthérien Hans Lassen Martensen, à celle du magnétisme animal du médecin allemand Franz-Anton Mesmer, tendance qui n’était pas antinomique avec le catholicisme traditionnel transcendé par Balzac. « J’écris à la lueur de deux vérités éternelles : la religion, la monarchie, deux nécessités que les événements proclament (...). En quoi les phénomènes cérébraux et nerveux qui démontrent l’existence d’un nouveau monde moral dérangent-ils les rapports entre les mondes et Dieu ? En quoi les dogmes catholiques en seraient-ils ébranlés ? ». Balzac était, en quelque sorte, en règle avec l’Église catholique, ce qui n’empêcha pas Rome de le mettre à l’Index en 1841 et de l’y laisser longtemps, non pour son mysticisme peu orthodoxe, mais parce qu’il avait écrit beaucoup de romans d’amour.

Les demeures de Balzac font partie intégrante de la Comédie humaine, Balzac s’était identifié, à ses personnages préférés : ceux qui passaient d’une mansarde à un hôtel particulier de grand luxe : Lucien de Rubempré dans Illusions perdues, ceux qui installaient des demeures secrètes pour des créatures de rêve : la Fille aux yeux d'or, ceux qui passaient de la ruine la plus définitive à la fortune la plus immense : la Peau de chagrin, ceux qui étaient grevés de dettes, comme lui : Anastasie de Restaud dans le Père Goriot. « Chaque personnage balzacien est le double de son créateur: il triomphe ou il échoue, il succombe pour détourner le sort. ». Mais on ne peut dire avec exactitude dans quel sens fonctionnait l’inspiration de l’auteur, de quelle façon il digérait ce qu’il avait vécu ou bien s’il poursuivait par mimétisme les folies des grandes figures de son œuvre. En tout cas l’imagination commandait et l’œuvre est là pour compenser la déraison.

En 1826, Balzac se réfugie chez Henri de Latouche, rue des Marais-Saint-Germain (aujourd’hui rue Visconti), où le rez-de-chaussée offre un espace assez vaste pour installer un imprimerie. Latouche, bon prince, lui aménage également une garçonnière au premier étage où l’écrivain peut recevoir Madame de Berny.

Mais très vite, l’entreprise échoue. Alexandre Deberny prend la direction de l’affaire dont il sauve une partie. Il est le sixième des 9 enfants de Laure de Berny, il supprimera sa particule. Il sauve du désastre la fonderie de caractères qui prospérera jusqu’au XXe siècle. Elle devient la très célèbre fonderie Deberny & Peignot, qui disparaîtra le 31 décembre 1972. « Alexandre de Berny (1809-1882) est Saint-Simonien, il est aussi un des organisateurs des retraites ouvrières et il institue, après Leclaire, la participation du personnel aux bénéfices. Balzac lui dédicace pourtant les Secrets de la princesse de Cadignan avec sa particule « À mon cher Alexandre de Berny »

Mais Balzac, assailli par ses créanciers, laisse le cousin Sédillot régler la faillite tandis que son beau-frère Surville loue pour lui un logement au n° 1 de la rue Cassini, dans le quartier de l’observatoire de Paris considéré à l’époque comme « le bout du monde » et qui inspirera sans doute l’environnement géographique de l'Histoire des Treize. Latouche, qui a en commun avec Balzac le goût du mobilier, participe activement à la décoration des lieux, choisissant, comme pour la garçonnière de la rue Visconti, de couvrir les murs d’un tissu bleu à l’aspect soyeux. Balzac oublie ses dettes pour se lancer dans un aménagement fastueux, avec des tapis, une pendule à piédestal en marbre jaune, une bibliothèque d’acajou remplie d’éditions précieuses. Son cabinet de bain en stuc blanc (murs et baignoire) est éclairé par une fenêtre en verre dépoli de couleur rouge qui inonde les lieux de rayons roses. Le train de vie de Balzac est à l’avenant : costumes d’une élégance recherchée, objets précieux. Le fidèle Latouche s’endette lui-même pour aider son ami à réaliser sa « vision du luxe oriental » en agrandissant par achat successifs le logement qui deviendra un charmant pavillon. C’est dans ce lieu que naîtront : les Chouans d’abord intitulé le Dernier Chouan, puis la Physiologie du mariage, la Peau de chagrin, les Scènes de la vie privée, la Femme de trente ans, le Curé de Tours, Histoire des Treize, la Duchesse de Langeais inspiré en partie par le couvent des Carmélites, proche de la rue Cassini. Mais surtout Balzac jettera pendant ces années-là les première bases de la Comédie humaine. La rue des Batailles se trouvait à Paris, elle s’appelle de nos jours avenue d'Iéna.

Le train de vie fastueux de la rue Cassini a encore augmenté les dettes de Balzac. Il a accumulé orfèvrerie et objets précieux dont la célèbre canne à pommeau d’or ciselée avec ébullitions de turquoises et de pierres précieuses. Delphine de Girardin dans son roman la Canne de Monsieur Balzac, 1836, feint de croire qu’il s’agit d’une canne-fée et Balzac écrit à la comtesse Hanska : « Ce bijou menace d’être européen… Si l’on vous dit dans vos voyages que j’ai une canne fée, qui lance des chevaux, fait éclore des palais, crache des diamants, ne vous étonnez pas et riez avec moi ».

Balzac est donc sans le sou, malgré tout l’argent qu’il a gagné avec son énorme production littéraire. Les créanciers et la garde nationale le pourchassent toujours au point qu’il doit se réfugier dans le village de Chaillot (quartier de Chaillot), dans un appartement qu’il loue sous le nom de « veuve Durand ». On n’y entre qu’en donnant un mot de passe, il faut traverser des pièces vides, puis un corridor pour accéder au cabinet de travail de l’écrivain. Pièce richement meublée, avec des murs matelassés, qui ressemble étrangement au logis secret de la Fille aux yeux d'or, dont le manuscrit est transmis à la comtesse Hanska par les soins du prince Alfred de Schönburg, envoyé extraordinaire de Ferdinand Ier auprès de Louis-Philippe, qui se risque dans « l’antre » de l’écrivain. Là, Balzac travaille jour et nuit à l’achèvement de son roman le Lys dans la vallée, dont il a écrit l’essentiel au château de Saché et dont il retouchera les épreuves d’imprimerie un très grand nombre de fois. En même temps, il écrit Séraphîta qui lui donne beaucoup de mal : « (...) environ depuis vingt jours, j’ai travaillé constamment douze heures à Séraphîta. Le monde ignore ces immenses travaux ; il ne voit et ne doit voir que le résultat. Mais il a fallu dévorer tout le mysticisme pour le formuler. Séraphîta est une œuvre dévorante pour ceux qui croient. Malheureusement, dans ce triste Paris, l’Ange a la chance de fournir le sujet d’un ballet. »

Dans le château de Saché à Saché en Touraine où il séjourna de 1830 à 1837, chez son ami Jean de Margonne. Balzac écrivit notamment le Père Goriot, Illusions perdues et la Recherche de l'absolu. La vallée de l’Indre, ses châteaux et sa campagne douce serviront de cadre au roman le plus poétique de Balzac le Lys dans la vallée (on le surnomme le château du Lys). Dans le musée de Saché, on trouve quelques portraits de Balzac (un par Louis Boulanger), et la chambre de l’écrivain restée en l’état au deuxième étage.

Balzac achète la maison des Jardies à Sèvres en 1837 non pas pour y cultiver des ananas comme l’a prétendu Théophile Gautier, mais pour vendre aux habitants de la capitale des parcelles à lotir dans les terrains qu’il acquiert par la suite, non loin de la voie de chemin de fer qui vient d’être créée entre Paris et Versailles. Malheureusement, toujours poursuivi par ses créanciers, il doit s’enfuir dès 1840. La seule trace qu’il ait laissée de son passage est un buffet rustique.

Léon Gozlan, et Théophile Gautier ont été témoins de la folie des grandeurs de Balzac qui a d’abord voulu transformer la maison en palais avec des matériaux précieux, et qui a vaguement fait allusion à des plantations d’ananas. Mais cette anecdote reste une légende déformée et amplifiée car en effet Balzac rêvait d’arbres et de fruits tropicaux. Mais une fois encore, recherché à la fois par la garde nationale et par les huissiers, l’écrivain n’a pas le loisir de mettre ses projets à exécution et doit se réfugier à Passy.

Sous le nom de « Madame de Breugnol », Balzac s’installe rue Basse à Passy (actuellement rue Raynouard) dans un logement à deux issues où l’on ne pénètre qu’en donnant un mot de passe. Madame de Breugnol, de son vrai nom Louise Breugniol, existait réellement. Elle tient lieu de gouvernante à l’écrivain et introduit chez lui les visiteurs « sûrs » comme le directeur du journal l’Époque auquel Balzac doit livrer un feuilleton. L’écrivain vivra sept ans dans un appartement de cinq pièces situé en rez-de-jardin du bâtiment. L’emplacement est très commode pour rejoindre le centre de Paris en passant par la barrière de Passy via la rue Berton, en contrebas. Balzac apprécie le calme du lieu et le jardin fleuri où il cueille des bouquets de violettes et de lilas. C’est ici que sa production littéraire est la plus abondante. Dans le petit cabinet de travail (qui subsiste encore « en l’état » dans la maison devenue musée), on trouve Balzac vêtu de sa légendaire robe de chambre blanche, avec pour tout matériel une petite table, sa cafetière… et sa plume.

André Maurois considère qu’il y a, à cette époque-là, deux êtres en Balzac : « L’un est un gros homme qui semble vivre dans le monde humain ; qui se querelle avec une mère, une sœur ; qui a des dettes et craint les huissiers ; qui cultive en même temps des amours épistolaires avec une comtesse polonaise et des amours ancillaires avec une maîtresse servante. L’autre est le créateur d’un monde, aime les jeunes femmes aux blanches épaules, (...) éprouve et comprend les sentiments les plus délicats ; et mène, sans s’occuper des misérables questions d’argent, une existence fastueuse. Le Balzac humain subit les petits bourgeois de sa famille ; le Balzac prométhéen fréquente les illustres familles qu’il a lui-même inventées. »

Dans la maison de Passy, il écrit entre autres : la Rabouilleuse, Splendeurs et misères des courtisanes, la Cousine Bette, le Cousin Pons, et remania l’ensemble de la Comédie humaine. La maison de Passy, devenue aujourd’hui la maison de Balzac, a été transformée en musée en hommage à ce géant de la littérature. On y trouve ses documents, manuscrits, lettres autographes, éditions rares, et quelques traces de ses excentricités comme la fameuse canne à turquoises, et sa cafetière avec les initiales « HB ». Outre l’appartement de Balzac, le musée occupe trois niveaux et s’étend sur plusieurs pièces et dépendances autrefois occupées par d’autres locataires. Une Généalogie des personnages de La Comédie humaine est à la disposition du public. Sous forme d’un tableau long de 14,50 m où sont référencés 1 000 personnages sur les 6 000 que compte la Comédie humaine. On peut en acheter une copie repliable.

Balzac a une idée fixe : épouser la comtesse Hanska et aménager pour sa future femme un palais digne d’elle. Pour cela, le 28 septembre 1846, il achète (avec l’argent de la comtesse la Charteuse Beaujon, une maison de la rue Fortunée, aujourd’hui dénommée « rue Balzac ». Il la décore selon ses habitudes avec une splendeur qui enchante son ami Théophile Gautier, mais cette décoration lui prend tout le temps qu’il devrait consacrer à l’écriture. D’ailleurs, Balzac n’a plus le goût d’écrire. Il lui faudra aller à Wierzchownia, en Ukraine pour retrouver son élan et produire le deuxième épisode de l'Envers de l'histoire contemporaine, la Femme auteur. Mais, de retour à Paris, c’est un Balzac à bout de force qui entame dès 1848 les Paysans et le Député d'Arcis, romans restés inachevés à sa mort. C’est d’ailleurs ce « palais » de la rue Fortunée qui aurait dû être le musée Balzac si le bâtiment n’avait été détruit et les collections dispersées.

L’entourage entier de Balzac a servi de modèle à ses personnages, y compris lui-même dont on retrouve l’autoportrait dans de nombreux ouvrages. Comme peintre de son temps, il a produit, avec la Comédie humaine, une galerie de portraits que l’on a beaucoup cherché à comparer avec les originaux.

Dans Béatrix on trouve des allusions assez claires à Marie d'Agoult (le personnage de Béatrix), qui se mit à haïr Balzac après la parution du roman où elle crut se reconnaître. Dans le même roman, George Sand est évoquée dans le personnage de Félicité des Touches, sans doute Delphine de Girardin dans celui de Sabine, et Franz Liszt dans celui de l’amant de la marquise de Rochefide : le musicien Conti.

L’auteur a souvent mis des épisodes de sa vie privée en filigrane, notamment dans le Lys dans la vallée où l’on reconnaît parfaitement Laure de Berny à laquelle il a dédié l’ouvrage. Quant à Balzac lui-même, on le devine sans peine sous les traits de Félix de Vandenesse. « Les traits d’autobiographie ne sont pas rares dans la Comédie humaine, mais aucun roman n’est plus autobiographique que Louis Lambert (...) depuis les souvenirs d’une enfance et d’une adolescence malheureuse, jusqu’aux développements extrêmes d’une pensée philosophique et mystique ».

On a cru voir Lamartine dans le grand poète Canalis de Modeste Mignon, ou encore Victor Hugo dans le poète Nathan que l’on retrouve dans de nombreux ouvrages : Illusions perdues, Béatrix, la Rabouilleuse, Splendeurs et misères des courtisanes, Modeste Mignon, la Peau de chagrin, écrivain et poète qui connaît une ascension rapide dans le monde littéraire. Il pourrait aussi être d’Arthez, écrivain devenu célèbre dans les Secrets de la princesse de Cadignan, et qui est également homme politique et engagé. Mais aussi peut-être dans la Cousine Bette. Le couple Hulot pourrait être une transposition du ménage de Victor Hugo (Hector Hulot) et d’Adèle Foucher (Adeline Fischer).

La duchesse de Castries aurait servi de modèle à la Duchesse de Langeais dans le roman éponyme et la duchesse d'Abrantès aurait elle-même servi de modèle à la fois à Madame de Beauséant dans la Femme abandonnée, et à la duchesse de Carigliano dans la Maison du chat-qui-pelote. Balzac rédigeait la Maison à Maffliers, près de L'Isle-Adam en 1829, alors que la duchesse d’Abrantès séjournait chez les Talleyrand-Périgord dans le même lieu. Mais cette dernière affirmation reste une supposition prudente.

Mais il faut se garder de rapprochements réducteurs car les personnages de Balzac sont souvent composites. Ainsi a-t-on beaucoup vu Eugène Delacroix derrière Joseph Bridau, le peintre débutant de la Rabouilleuse, sans doute à cause de la description physique du garçon (Delacroix était petit et il avait une grosse tête). Il est même prénommé Eugène Bridau dans Entre savants. Mais le Bridau de la Rabouilleuse est aussi un reflet de Balzac, enfant mal aimé par sa mère.

En réalité, Balzac a « épongé » chaque goutte de vie, réunit les faits dans un ordre très personnel, et s’il s’est inspiré de faits divers comme dans César Birotteau, l’ensemble est toujours habilement malaxé, reconstruit et du coup chaque figure devient un puzzle.

La liste des liaisons amoureuses de Balzac est d’autant plus impressionnante qu’il n’était pas beau, pas riche et que la plupart de ses conquêtes le finançaient ou l’abritaient quand il était poursuivi par la police. À vrai dire, à l’exception de Laure de Berny et de Marie du Fresnay, ce sont presque toujours les femmes qui ont fait appel à lui en premier. Sous forme de lettres d’admiratrice : la Comtesse Hanska, la Duchesse de Castries, Caroline Marbouty ou sous forme d’invitations répétées et insistantes : la comtesse Frances Sarah Guidoboni-Visconti (née Lovell), issue de la plus ancienne gentry anglaise, Olympe Pélissier, et aussi sa simple « amie » Zulma Carraud mariée à un homme très âgé et qui volait sans relâche au secours d’un écrivain pour lequel elle nourrissait sans doute de tendres sentiments.

La plupart de ces femmes ont été « transposées » en personnages de la Comédie humaine. Le portrait d’Eugénie Grandet est sans doute celui de Marie du Fresnay dont il eut une fille nommée (Marie-Caroline). Le personnage de Dinah de la Baudraye dans la Muse du département est inspiré de Caroline Marbouty qui s'est déguisée en homme pour voyager avec Balzac en Italie. Vexée par la vision que l’écrivain donnait d’elle – une pâle imitation de George Sand –, Caroline a publié sous le pseudonyme de Claire Brunne un roman vengeur avec un portrait peu flatteur de Balzac. La contessa Guidoboni-Visconti qui sauve Balzac au moment où on vient l’arrêter chez elle pour dettes, en payant la somme demandée par la police, a « posé » pour le personnage de Lady Dudley du Lys dans la vallée, avec un certain goût du jeu. Car si elle avait le feu et la passion du personnage, elle était plus généreuse et moins perverse. La Duchesse de Castries à laquelle Balzac dédicace l'Illustre Gaudissart, une pochade qu’elle juge indigne de son rang – un des plus anciens blasons du faubourg Saint-Germain –, retrouve avec satisfaction son portrait dans la Duchesse de Langeais, du moins le croit-elle. Quant à Olympe Pélissier, c’est un mélange de toutes les demi-mondaines qui traversent la Comédie humaine sans grande souffrance (Florine, Tullia). Elle est la maîtresse d’Eugène Sue en 1847 avant d’épouser Gioacchino Rossini. La scène de chambre de la Peau de chagrin a été jouée par Balzac lui-même chez Olympe mais celle-ci ne ressemble en rien à Foedora, brillante et moqueuse, et elle aura toujours avec Balzac des rapports amicaux et bienveillants.

La presse n’a pas été tendre avec Balzac qui, dans ses romans, la provoquait en l’égratignant volontiers. Dans Illusions perdues, l’écrivain fait dire aux sages du Cénacle, lorsque Lucien de Rubempré annonce qu’il va « se jeter dans les journaux »

« Gardez-vous en bien, là serait la tombe du beau, du suave Lucien que nous aimons (…). Tu ne résisteras pas à la constante opposition de plaisir et de travail qui se trouve dans la vie des journalistes ; et résister au fond, c’est la vertu. Tu serais si enchanté d’exercer le pouvoir, d’avoir le droit de vie et de mort sur les œuvres de la pensée, que tu serais journaliste en deux mois. Être journaliste, c’est passer proconsul dans la république des lettres. Qui peut tout dire, arrive à tout faire ! Cette maxime est de Napoléon et se comprend. »

Ce qui est tout de même en contradiction avec la puissante envie de Balzac de devenir maître du monde littéraire et politique, grâce à son association le Cheval rouge. En contradiction également avec ses deux entreprises de presse malheureuses : la Chronique de Paris (1835) et plus tard la Revue parisienne (1839).

Il n’empêche que plus le succès de Balzac grandit auprès du public – « Avec la Physiologie du mariage, puis la Peau de chagrin, Balzac est dès 1829 un auteur à la mode » –, plus la critique se fait dure, injuste, et souvent mesquine, puisque son acharnement continue après sa mort. Comme le note André Maurois dans l’épilogue de Prométhée ou la vie de Balzac :

« Tous les grands monuments jettent de l’ombre ; il y a des gens qui ne voient que l’ombre. Les naturalistes reconnurent (à tort) en lui un ancêtre, bien que Zola crut discerner « une fêlure du génie » dans la politique et la mystique de Balzac. Émile Faguet, en 1887, lui reprochait ses idées de clerc de notaire de province et les vulgarités de son style »

Dès 1856, Léon Gozlan, qui a succédé à Balzac à la présidence de la Société des gens de lettres après Victor Hugo, témoigne de l’acharnement post mortem des critiques littéraires et surtout des universitaires qui finiront par avouer leur erreur quelques années plus tard :

« Les journaux, il y a quelques douze ou quinze ans, se sont beaucoup occupés de Balzac, mais ils l’ont fait comme ils font tout, c’est-à-dire vite et sans réflexion. Ils ne parlèrent que de ses cheveux, de ses bagues et de sa canne. Il fut le lion de la quinzaine, mettons de l’année, puis ils le laissèrent après l’avoir grossi, exagéré et démesurément enflé. Il faut le dire, c’est cette caricature de l’homme extraordinaire qui est restée dans l’esprit de la génération. »

En 1835, Balzac apprend que le journal la Chronique de Paris, une feuille royaliste, est à vendre, et il l’achète – comme à son habitude –, avec des fonds qu’il ne possède pas. L’entreprise, qui aurait parue dramatique à tout autre, remplit de joie un Balzac qui construit aussitôt ses « châteaux en Espagne ». Tout est simple : Gustave Planche se chargera de la critique littéraire, Théophile Gautier, dont Balzac apprécie le jeune talent, fera partie de la rédaction. Le jeune romancier, très impressionné par Balzac, promet des articles.

Quand enfin la Chronique de Paris parait le (1er janvier 1836), l’équipe comprend des plumes importantes : Victor Hugo, Gustave Planche, Alphonse Karr, Théophile Gautier ; pour les illustrations, on a Henri Monnier, Grandville et Honoré Daumier. Balzac se réserve la politique (puisque le journal est un outil de pouvoir) et fournira aussi des nouvelles. En réalité, si les membres de la rédaction festoient beaucoup chez Balzac, bien peu d’entre eux tiennent leurs engagements. Balzac écrit la Chronique pratiquement à lui tout seul. Il y publie des textes que l’on retrouvera plus tard dans la Comédie humaine, remaniés cent fois selon son habitude : l'Interdiction, la Messe de l'athée, Facino Cane. Quant aux articles politiques signés de sa main, voici un extrait de celui paru le 12 mai 1836 :

« Monsieur Thiers n’a jamais eu qu’une seule pensée : il a toujours songé à Monsieur Thiers (…). Monsieur Guizot est une girouette qui, malgré son incessante mobilité, reste sur le même bâtiment. »

Au début, le journal a un grand succès. Les nouveaux abonnés affluent et la Chronique aurait pu réussir si Balzac n’avait été obligé de livrer, en même temps, à ses éditeurs (Madame Béchet, et Werdet) les derniers volumes des Études de mœurs, s’il n’avait pas, par ailleurs, fait faillite dans une autre entreprise chimérique lancée avec son beau-frère Surville, et s’il n’avait eu sur les bras un procès contre François Buloz à propos du Lys dans la vallée. Arrêté par la Garde nationale, conduit à la maison d’arrêt (dont l’éditeur Werdet le fit sortir assez rapidement), il est maintenant découragé. Menacé d’être mis en faillite, il décide d’abandonner la Chronique.

L’expérience ruineuse de la Chronique de Paris aurait dû décourager Balzac à jamais de toute entreprise de presse. Mais en 1839, Armand Dutacq, directeur du grand quotidien le Siècle et initiateur du roman feuilleton avec Émile de Girardin, lui offre de financer une petite revue mensuelle. Aussitôt Balzac imagine la Revue parisienne, dont Dutacq serait administrateur et avec lequel il partagerait les bénéfices. L’entreprise est censée servir les intérêts du feuilletoniste Balzac à une époque où Alexandre Dumas et Eugène Sue gérent habilement le genre dans les quotidiens. Très à l’aise pour exploiter les recettes du feuilleton, ils utilisent, mieux que Balzac, le principe du découpage et du suspens. L’auteur de la Comédie humaine se lance dans la compétition, rédigeant pratiquement seul pendant trois mois une revue qu’il veut également littéraire et politique. Il publie entre autres Z. Marcas (le 25 juillet 1840), qui sera intégré à la Comédie humaine en août 1846 dans les Scènes de la vie politique.

Outre ses attaques contre le régime monarchique, la Revue parisienne se distingue par des critiques littéraires assez violentes dans l’éloge comme dans la charge. Parmi ses victimes on compte Henri de Latouche avec lequel Balzac est brouillé et qu’il hait désormais :

« Monsieur de Latouche n’a ni l’art de préparer des scènes, ni celui de dessiner des caractères, de former des contrastes, de soutenir l’intérêt. »

Et aussi, son ennemi naturel, Sainte-Beuve, dont le Port-Royal fit l’objet d’un véritable déchaînement. Balzac se venge des humiliations passées :

« Monsieur Sainte-Beuve a eu la pétrifiante idée de restaurer le genre ennuyeux. En un point, cet auteur mérite qu’on le loue : il se rend justice, il va peu dans le monde et ne répand l’ennui que par sa plume (…). »

Balzac s’en prend encore çà et là assez injustement à Eugène Sue mais rend un hommage vibrant à la Chartreuse de Parme de Stendhal, à une époque où, d’un commun accord, la presse restait muette sur ce roman :

« Monsieur Stendhal a écrit un livre où le sublime éclate de chapitre en chapitre. Il a produit, à l’âge où les hommes trouvent rarement des sujets grandioses, et après avoir écrit une vingtaine de volumes extrêmement spirituels, une œuvre qui ne peut être appréciée que par les âmes et les gens supérieurs (…). »

Goethe, s’est montré lui aussi très admiratif de Stendhal dans les Conversations avec Eckerman. Mais ceci marque le dernier numéro de la Revue parisienne qui s’éteindra après la troisième parution. Balzac et Dutacq partageront les pertes qui n’étaient d’ailleurs pas très lourdes. Cependant, une fois encore, Balzac a encore échoué dans la presse, et dans les affaires.

La monographie humoristique de la presse parisienne, pamphlet par Balzac (1843), a été rééditée par Jean-Jacques Pauvert en 1965, tirant ainsi des oubliettes une analyse complète des composantes de la presse répertoriées par Balzac. On y trouve la définition du publiciste, du journaliste, du « rienologue » : « Vulgarisateur, alias : homo papaver, nécessairement sans aucune variété (…), qui étend une idée d’idée dans un baquet de lieux communs, et débite mécaniquement cette effroyable mixtion philosophico-littéraire dans des feuilles continues. ». Balzac sait se montrer désinvolte dans la satire.

La préface de Gérard de Nerval est dans le même ton. Dans un style pince-sans-rire, il donne une définition du canard : « information fabriquée colportée par des feuilles satiriques et d’où est né le mot argot « canard » pour désigner un journal. »

Après l’acharnement contre Balzac de la presse, de la critique, et d’universitaires qui poursuivront leur dénigrement après la mort de l’auteur, (Émile Faguet par exemple), la Comédie humaine est saluée comme un chef-d’œuvre par les plus grandes plumes. Dans les premiers à prendre la défense de Balzac, on compte Jules Barbey d'Aurevilly, admirateur de l’écrivain dont il apprécie en particulier le Réquisitionnaire. Barbey réplique en 1857 dans le Pays, en réponse à une attaque de la Revue des deux mondes :

« Il reste prouvé que Balzac n’est pas seulement un grand poète, un faiseur dans le sens antique du mot, un vrai génie de création et de découverte, mais que de plus il est aussi, et il est surtout, un penseur d’une force et d’une variété infinies, qui se joue des généralités les plus hautes et ne se diminue pas dans les aperçus les plus fins. Pour tout dire en un mot, il restera prouvé qu’en hachant n’importe où, une page de Balzac, en tronquant cet ensemble merveilleux d’une page, on aura, avec des teintes nouvelles et l’originalité la plus profonde, quelque chose comme les Caractères de La Bruyère, les Maximes de La Rochefoucauld, les Pensées de Vauvenargues et de Joubert, et les Aphorismes de Bacon. »

Hippolyte Taine publie en 1865 une étude intuitive de la Comédie humaine, ainsi que plusieurs articles élogieux dans le Journal des débats, et dès 1858 Balzac : sa vie, son œuvre, texte qui sera publié de nouveau en 1865 et 1901, texte auquel Zola se réfèrera souvent, tout en prétendant le contester pour le pur plaisir de la joute. Il déclare dans l’Évènement qu’il est : « l’humble disciple de Monsieur Taine ».

Émile Zola, dès 1866, commence la publication de ses critiques intitulées Mes Haines titre provocateur, en réalité l’éloge continu de la Comédie humaine. Le 29 mai 1867, à un ami (Anthony Vallabrègues), il écrit : « Avez-vous lu tout Balzac ? Quel Homme ! Je le relis en ce moment. Il écrase tout le siècle. Victor Hugo et les autres, pour moi, s’effacent devant lui. » Quant à la Comédie humaine, il la définit ainsi : « L’épopée moderne, créée en France, a pour titre la Comédie Humaine et pour auteur Balzac. » Et encore : « Balzac est à nous, Balzac, le royaliste, le catholique a travaillé pour la république, pour les sociétés et les religions libres de l’avenir. »

Parmi les critiques enthousiastes de Balzac on trouve notamment André Gide, François Mauriac, Alain et Roland Barthes : « Balzac, c’est le roman fait homme, c’est le roman tendu jusqu’à l’extrême de son possible. C’est en quelque sorte le roman définitif. »

Félicien Marceau voit même une étrange similitude phonétique entre En attendant Godot de Samuel Beckett et Le Faiseur de Balzac : « Godeau !... Mais Godeau est un mythe !... Une fable ! ... Godeau, c’est un fantôme... Vous avez vu Godeau ?... Allons voir Godeau! (Balzac, Le Faiseur) ». Félicien Marceau de conclure : « ... qui dira le mystérieux pouvoir des syllabes qui, à plus de deux cents ans de distance, fait écrire à Samuel Beckett : En attendant Godot, et à Balzac sa pièce le Faiseur, où, pendant cinq actes, on ne fait qu’attendre Godeau ? ».

Principales OEUVRES :

Les Chouans, 1829
La Peau de chagrin, 1831
Le Médecin de campagne, 1833
Eugénie Grandet, 1833

Histoire des Treize, comprenant :

Ferragus, 1833
La Duchesse de Langeais, 1833, 1839
La Fille aux yeux d'or, 1835

La Recherche de l'absolu, 1834, 1839, 1845
Le Père Goriot, 1835
Le Colonel Chabert, 1835
Le Lys dans la vallée, 1836
La Vieille Fille, 1836
César Birotteau, 1837 (Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau)
La Maison Nucingen, 1838
Béatrix (roman), 1839
Illusions perdues (I, 1837; II, 1839; III, 1843)
La Rabouilleuse, 1842
Modeste Mignon, 1844
La Cousine Bette, 1846
Le Cousin Pons, 1847
Splendeurs et misères des courtisanes, 1838, (Werdet), 1844-1846, (Furne), 1847 (Furne)
Ursule Mirouët, 1842, (Souverain), 1843, (Furne)

La Maison du chat-qui-pelote, 1830, (Mme-Delaunay), 1839, (Charpentier), 1842 (Furne)
Le Bal de Sceaux
La Bourse, 1830, (Mme-Delaunay), 1835, (Béchet), 1839, (Charpentier), 1842 (Furne)
La Vendetta
Madame Firmiani, 1832, (1e éd. Gosselin), 1835, (éd Béchet), 1839, (Charpentier) 1842, (Furne)
Une double famille, 1830, (1e éd.), 1842 (Furne)
La Paix du ménage, 1830, (1e éd.), 1842, (5e éd. Furne)
La Fausse maîtresse, 1842, (1e éd. Furne)
Étude de femme, 1831, (1e éd. Gosselin, 1842, (4e éd. Furne)
Albert Savarus, 1842, (1e éd. Furne)
Mémoires de deux jeunes mariées
Une fille d'Ève
La Femme abandonnée, 1833, (1e éd. Béchet)
La Grenadière
Le Message (1833) éditions Mme-Delaunay
Gobseck, 1830, (1e édition), 1842 (Furne)
Autre étude de femme, 1839-1842
La Femme de trente ans, 1834 (éd. Charles-Béchet), 1842 (Furne)
Le Contrat de mariage, 1835, (1e éd.), 1842, (Furne-Hetzel)
la Messe de l'athée, 1836
Béatrix, 1839
La Grande Bretèche, 1832, 1837, 1845
Modeste Mignon, 1844
Honorine
Un début dans la vie, 1844 (1e éd.), 1845 (Furne)

Ursule Mirouët
Eugénie Grandet, 1833
Pierrette
Le Curé de Tours, 1832
Un ménage de garçon, 1842
L'Illustre Gaudissart, 1833 et 1843
La Muse du département
Le Lys dans la vallée, 1836

Illusions perdues, 1836 à 1843 comprenant :

Les Deux poètes (1837)
Un grand homme de province à Paris (1839)
Ève et David 1843 (les Souffrances de l’inventeur)

La Vieille Fille, 1836
Le Cabinet des Antiques, 1839

Le Père Goriot, 1835
Le Colonel Chabert, 1835
Facino Cane, 1837
Sarrasine, 1831
L'Interdiction, 1836
César Birotteau, 1837 (Histoire de la grandeur et de la décadence de César Birotteau)
La Maison Nucingen, 1838
Pierre Grassou
Les Secrets de la princesse de Cadignan
Les Employés ou la Femme supérieure
Splendeurs et misères des courtisanes, 1838, (Werdet), 1844-1846, (Furne)
Le Cousin Pons, 1847
La Cousine Bette, 1846
Un prince de la bohème
Un homme d'affaires (Esquisse d'homme d'affaires d'après nature)
Gaudissart II
Les Comédiens sans le savoir

Un épisode sous la Terreur
Une ténébreuse affaire
Z. Marcas
L'Envers de l'histoire contemporaine

Les Chouans, 1829
Une passion dans le désert

Le Médecin de campagne, 1833
Le Curé de village, 1841
Le Lys dans la vallée, 1836

La Peau de chagrin, 1830, 1834, 1837, Furne : 1846
Jésus-Christ en Flandres
Melmoth réconcilié, suite de Melmoth, l’homme errant, roman gothique de Charles Robert Maturin
Le Chef-d'œuvre inconnu, 1831, 1837, (Furne : 1846)
La Recherche de l'absolu, 1834, 1839, 1845
Massimilla Doni
Gambara
Les Proscrits, 1831
Louis Lambert
Séraphîta
L'Enfant maudit
Les Marana
Adieu !, 1830
Le Réquisitionnaire
El Verdugo
Un drame au bord de la mer, 1834, 1835, 1843, 1846
L’Auberge rouge
L'Élixir de longue vie, 1831, 1834, 1846
Maître Cornélius, 1832, 1836, 1846
Sur Catherine de Médicis, 1836-1844

Physiologie du mariage, 1829 (Levasseur), 1846, (Furne)
Petites misères de la vie conjugale

Pathologie de la vie sociale comprenant :

Traité de la vie élégante
Théorie de la démarche
Traité des excitants modernes

Source WikiPédia


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