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HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II

Biographie et Témoignage

Comte de SÉGUR



TABLE des MATIÈRES

60 choix possibles

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LIVRE HUITIÈME. CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
LIVRE NEUVIÈME. CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
LIVRE DIXIÈME. CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
LIVRE ONZIEME. CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
LIVRE DOUZIEME. CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.


TEXTE INTÉGRAL



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Quamquam animus meminisse horret, luctuque refugit incipiam.......

Virg.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > LIVRE HUITIÈME. CHAPITRE I.

LIVRE HUITIÈME. CHAPITRE I.

On a vu l'empereur Alexandre, surpris à Wilna au milieu de ses préparatifs de défense, fuir avec son armée désunie, et ne pouvoir la rallier qu'à cent lieues de là, entre Vitepsk et Smolensk. Entraîné dans la retraite précipitée de Barclay, ce prince s'était réfugié à Drissa, dans un camp mal choisi et retranché à grands frais ; point dans l'espace, sur une frontière si étendue, et qui ne servait qu'à indiquer à l'ennemi quel devait être le but de ses manœuvres.

Cependant Alexandre, rassuré par la vue de ce camp et de la Düna, avait pris haleine derrière ce fleuve. Ce fut là seulement qu'il consentit à recevoir pour la première fois un agent anglais : tant il attachait d'importance à paraître, jusqu'au dernier moment, fidèle à ses engagemens avec la France. On ignore si ce fut ostentation de bonne foi, ou bonne foi réelle ; ce qui est certain, c'est qu'à Paris, après le succès, il affirma sur son honneur (au comte Daru) «que, malgré les accusations de Napoléon, ç'avait été sa première infraction au traité de Tilsitt.»

En même temps, il laissait Barclay faire aux soldats français et à leurs alliés ces adresses corruptrices qui avaient tant ému Napoléon à Klubokoë ; tentatives que les Français trouvèrent méprisables, et les Allemands intempestives.

Du reste, l'empereur russe ne s'était pas montré comme un homme de guerre aux yeux de ses ennemis ; ils le jugèrent ainsi, sur ce qu'il avait négligé la Bérézina, seule ligne naturelle de défense de la Lithuanie ; sur sa retraite excentrique vers le nord, quand le reste de son armée fuyait vers le midi ; enfin, sur son ukase de recrutement, daté de Drissa, qui donnait aux recrues pour point de ralliement plusieurs villes qu'occupèrent presque aussitôt les Français.

On remarqua aussi son départ de l'armée, lorsqu'elle commençait à combattre.

Quant à ses mesures politiques dans ses nouvelles et dans ses anciennes provinces, et quant à ses proclamations de Polotsk à son armée, à Moskou, à sa grande nation, on convenait qu'elles étaient singulièrement appropriées aux lieux et aux hommes. Il semble, en effet, qu'il y eut, dans les moyens politiques qu'il employa, une gradation d'énergie très-sensible.

Dans la Lithuanie nouvellement acquise, soit précipitation, soit calcul, on avait tout ménagé en se retirant, sol, maisons, habitans ; rien n'avait été exigé : seulement on avait emmené les seigneurs les plus puissans ; leur défection eût été d'un exemple trop dangereux, et dans la suite leur retour plus difficile, s'étant plus compromis ; c'étaient d'ailleurs des otages.

Dans la Lithuanie plus anciennement réunie, où une administration douce, des faveurs habilement distribuées, et une plus longue habitude avaient fait oublier l'indépendance, on avait entraîné après soi les hommes et tout ce qu'ils pouvaient emporter. Toutefois, on n'avait pas cru devoir exiger d'une religion étrangère et d'un patriotisme naissant l'incendie des propriétés : un recrutement de cinq hommes seulement, sur cinq cents mâles, avait été ordonné.

Mais, dans la vieille Russie, où tout concourait avec le pouvoir, religion, superstition, ignorance, patriotisme, non seulement on avait tout fait reculer avec soi sur la route militaire, mais tout ce qui ne pouvait pas suivre avait été détruit ; tout ce qui n'était pas recrue, devenait milice ou Cosaques.

L'intérieur de l'empire étant alors menacé, c'était à Moskou à donner l'exemple.

Cette capitale, justement nommée par ses poètes Moskou aux coupoles dorées, était un vaste et bizarre assemblage de deux cent quatre-vingt-quinze églises et de quinze cents châteaux, avec leurs jardins et leurs dépendances. Ces palais de briques et leurs parcs, entremêlés de jolies maisons de bois et même de chaumières, étaient dispersés sur plusieurs lieues carrées d'un terrain inégal ; ils se groupaient autour d'une forteresse élevée et triangulaire, dont la vaste et double enceinte, d'une demi-lieue de pourtour, renfermait encore, l'une, plusieurs palais, plusieurs églises et des espaces incultes et rocailleux ; l'autre, un vaste bazar, ville de marchands, où les richesses des quatre parties du monde brillaient réunies.

Ces édifices, ces palais, et jusqu'aux boutiques, étaient tous couverts d'un fer poli et coloré ; les églises, chacune surmontée d'une terrasse et de plusieurs clochers que terminaient des globes d'or, puis le croissant, enfin la croix, rappelaient l'histoire de ce peuple ; c'était l'Asie, et sa religion, d'abord victorieuse, ensuite vaincue, et enfin le croissant de Mahomet, dominé par la croix du Christ.

Un seul rayon de soleil faisait étinceler, cette ville superbe de mille couleurs variées ! À son aspect, le voyageur enchanté s'arrêtait ébloui. Elle lui rappelait ces prodiges, dont les poètes orientaux avaient amusé, son enfance. S'il pénétrait dans son enceinte, l'observation augmentait encore son étonnement ; il reconnaissait aux nobles les usages, les mœurs, les différens langages de l'Europe moderne, et la riche et légère élégance de ses vêtemens. Il regardait avec surprise le luxe et la forme asiatiques de ceux des marchands ; les costumes grecs du peuple, et leurs longues barbes.

Dans les édifices, la même variété le frappait ; et tout cela cependant, empreint d'une couleur locale et parfois rude, comme il convient à la Moskovie.

Enfin quand il observait la grandeur et la magnificence de tant de palais, les richesses dont ils étaient ornés ; le luxe des équipages ; cette multitude d'esclaves et de serviteurs empressés, et l'éclat de ces spectacles magnifiques, le fracas de ces festins, de ces fêtes de ces joies somptueuses, qui sans cesse y retentissaient, il se croyait transporté, au milieu d'une ville de rois, dans un rendez-vous de souverains, venus avec leurs usages, leurs mœurs et leur suite ; de toutes les parties du monde.

Ce n'étaient pourtant que des sujets, mais des sujets riches, puissans ; des grands orgueilleux d'une noblesse antique, forts de leur nombre, de leur réunion, d'un lien général de parenté, contracté pendant les sept siècles de durée de cette capitale. C'étaient des seigneurs fiers de leur existence au milieu de leur vastes possessions ; car le territoire presque entier du gouvernement de Moskou leur appartient, et ils y règnent sur un million de serfs. Enfin, c'étaient des nobles, s'appuyant, avec un orgueil patriotique et religieux, «sur le berceau et le tombeau de leur noblesse ;» car c'est ainsi qu'ils appellent Moskou.

Il semble en effet que ce soit là que les nobles des familles les plus illustres doivent naître et s'élever ; que ce soit de là qu'ils doivent s'élancer dans la grande carrière des honneurs et de la gloire ; et qu'enfin ce soit encore là que, satisfaits, mécontens ou désabusés, ils doivent rapporter leurs dégoûts, ou leur ressentiment pour l'épancher ; leur réputation pour en jouir, pour exercer son influence sur la jeune noblesse, et relever enfin loin du pouvoir, dont ils n'attendent plus rien, leur orgueil trop long-temps courbé près du trône.

Là, leur ambition, ou rassasiée ou mécontente, au milieu des leurs, et comme hors de portée de la cour, a pris un langage plus libre ; c'est comme un privilège que le temps a consacré, auquel ils tiennent, et que respecte leur souverain. Moins courtisans, ils sont plus citoyens. Aussi leurs princes reviennent-ils avec répugnance dans ce vaste dépôt de gloire et des commerce, au milieu d'une ville de nobles, qu'ils ont ou disgraciés ou dégoûtés, qui échappent à leur pouvoir par leur âge, par leur réputation, et qu'ils sont obligés de ménager.

La nécessité y ramena Alexandre ; il s'y rendit de Polotsk, précédé de ses proclamations, et attendu par les nobles et les marchands. Il y parut d'abord au milieu de la noblesse réunie. Là, tout fut grand, la circonstance, l'assemblée, l'orateur et les résolutions qu'il inspira. Sa voix était émue. À peine eut-il cessé qu'un seul cri, mais simultané, unanime, s'élança de tous les cœurs : on entendit de toutes parts : «Sire, demandez tout ! nous vous offrons tout ! prenez tout !»

Puis aussitôt, l'un de ces nobles proposa la levée d'une milice, et, pour la former, le don d'un paysan sur vingt-cinq. Mais cent voix l'interrompirent en s'écriant «que la patrie voulait davantage ; que c'était un serf sur dix, tout armé, équipé, et pourvu de trois mois de vivres, qu'il fallait donner !» C'était offrir, pour le seul gouvernement de Moskou, quatre-vingt mille hommes et beaucoup de munitions.

Ce sacrifice fut voté sur-le-champ, sans délibération ; quelques-uns disent avec enthousiasme, et qu'il fut exécuté de même, tant que le danger fut présent. D'autres n'ont vu, dans l'adhésion de cette assemblée à une proposition si extrême, que de la soumission, sentiment qui, devant un pouvoir absolu, absorbe tous les autres.

Ils ajoutent qu'au sortir de cette séance, on entendit les principaux nobles murmurer entre eux contre l'exagération d'une telle mesure.

«Le danger était-il donc si pressant ! l'armée russe, qu'on leur disait encore être de quatre cent mille hommes, n'existait-elle plus ? Pourquoi donc leur enlever tant de paysans ! Le service de ces miliciens ne serait, disait-on, que temporaire ? Mais comment espérer jamais leur retour ! Il faudrait bien plutôt le craindre ! Ces serfs rapporteraient-ils des désordres de la guerre une même soumission ? non sans doute, ils en reviendraient tout pleins de nouvelles sensations, et d'idées nouvelles, dont ils infecteraient les villages : ils y propageraient un esprit d'indocilité, qui rendrait le commendement incommode, et gâterait la servitude.»

Quoi qu'il en soit, la résolution de cette assemblée fut généreuse et digne d'une si grande nation. Le détail importe peu. On sait assez qu'il est par-tout le même ; que tout, dans le monde, perd à être vu de trop près ; qu'enfin, les peuples doivent être jugés par masses et par résultats.

Alexandre parla ensuite aux marchands, mais plus brièvement : il leur fit lire cette proclamation, où Napoléon était représenté «comme un perfide, un Moloch, qui, la trahison dans le cœur et la loyauté sur les lèvres, venait effacer la Russie de la face du monde.»

On dit qu'à ces mots, on vit s'enflammer de fureur toutes ces figures mâles et fortement colorées, auxquelles de longues barbes donnaient à la fois un air antique, imposant, et sauvage. Leurs yeux étincelaient ; une rage convulsive les saisit ; leurs bras roidis qu'ils tordaient, leurs poings fermés, des cris étouffés, le grincement de leurs dents, en exprimaient la violence. L'effet y répondit. Leur chef, qu'ils élisent eux-mêmes, se montra digne de sa place : il souscrivit le premier pour cinquante mille roubles.

C'était les deux tiers de sa fortune, et il les apporta le lendemain.

Ces marchands sont divisés en trois classes : on proposa de fixer à chacune sa contribution. Mais l'un d'eux, qui comptait dans là dernière classe, déclara que son patriotisme ne se soumettrait à aucune limite ; et, dans l'instant, il s'imposa lui-même bien au-delà de la fixation proposée ; les autres suivirent de plus ou moins loin son exemple. On profita de leur premier mouvement. Ils trouvèrent sous leur main tout ce qu'il fallait pour s'engager irrévocablement, quand ils étaient encore ensemble, excités les uns par les autres et par les paroles de leur empereur.

Ce don patriotique s'éleva, dit-on, à deux millions de roubles. Les autres gouvernemens répétèrent, comme autant d'échos, le cri national de Moskou. L'empereur accepta tout ; mais tout ne put être donné sur-le-champ : et quand, pour achever son ouvrage, il réclama le reste des secours promis, il fut forcé d'user de contrainte ; le péril qui avait soumis les uns et échauffé les autres, s'étant éloigné.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE II.

CHAPITRE II.

Cependant, bientôt Smolensk fut envahi, Napoléon dans Viazma, l'alarme dans Moskou. La grande bataille n'était point encore perdue, et déjà l'on commençait à abandonner cette capitale.

Dans ses proclamations, le gouverneur-général comte Rostopschine, disait aux femmes : «qu'il ne les retenait pas, que moins il y aurait de peur, moins il y aurait de péril ; mais, que pour leurs frères et leurs maris, ils devaient rester, qu'autrement ils se couvriraient de honte.» Puis il ajoutait des détails rassurans sur les forces ennemies : «c'étaient cent cinquante mille hommes réduits à se nourrir de cheval. L'empereur Alexandre allait revenir dans sa fidèle capitale ; quatre-vingt-trois mille Russes, tant recrues que milice, et quatre-vingts canons marchaient vers Borodino pour se joindre à Kutusof.»

Il finissait en disant : «Si ces forces ne suffisent pas, je vous dirai : Allons, mes amis les Moskovites, marchons aussi ! nous rassemblerons cent mille hommes, nous prendrons l'image de la sainte Vierge, cent cinquante pièces de canon, et nous mettrons fin à tout et ensemble.»

On a remarqué, comme une singularité toute locale, que la plupart de ces proclamations étaient en style biblique, et en prose rimée.

En même temps, non loin de Moskou, et par l'ordre d'Alexandre, on faisait diriger par un artificier allemand la construction d'un ballon monstrueux. La première destination de cet aérostat ailé, avait été de planer sur l'armée française, d'y choisir son chef, et de l'écraser par une pluie de fer et de feu : on en fit plusieurs essais qui échouèrent, les ressorts des ailes s'étant toujours brisés.

Mais Rostopschine, feignant de persévérer, fit, dit-on, achever la confection d'une multitude de fusées et de matières à incendies.

Moskou elle-même devait être la grande machine infernale, dont l'explosion nocturne et subite dévorerait l'empereur et son armée. Si l'ennemi échappait à ce danger, du moins n'aurait-il plus d'asile, plus de ressources ; et l'horreur d'un si grand désastre, dont on saurait bien l'accuser, comme on avait fait de ceux de Smolensk, de Dorogobouje, de Viazma et de Gjatz, soulèvrait toute la Russie.

Tel fut le terrible plan de ce noble descendant de l'un des plus grands conquérans de l'Asie. Il fut conçu sans effort, mûri avec soin, exécuté sans hésitation. Depuis, on a vu ce seigneur russe à Paris. C'est un homme rangé, bon époux, excellent père ; son esprit est supérieur et cultivé, sa société est douce et pleine d'agrément ; mais comme quelques-uns de ses compatriotes, il joint à la civilisation des temps modernes une énergie antique.

Désormais, son nom appartient à l'histoire : toutefois, il n'eut que la plus grande part à l'honneur de ce grand sacrifice. Il était déjà commencé dès Smolensk, lui l'acheva. Cette résolution, comme tout ce qui est grand et entier, fut admirable ; le motif suffisant et justifié par le succès, le dévouement inoui, et si extraordinaire, que l'historien doit s'arrêter pour l'approfondir, le comprendre, et le contempler. [On n'ignore pas que le comte Rostopschine a écrit qu'il était étranger à ce grand événement, mais on a dû suivre l'opinion des Russes et des Français, témoins et acteurs de ce grand drame. Tous, sans exception, persévèrent à attribuer à ce seigneur l'honneur entier de cette généreuse résolution. Plusieurs semblent même croire que le comte Rostopschine, toujours animé de ce noble dévouement, qui désormais rendra son nom impérissable, ne refuse aujourd'hui l'immortalité d'une si grande action, que pour en laisser toute la gloire au patriotisme de la nation, dont il est devenu l'un des hommes les plus remarquables.]

Un homme seul, au milieu d'un grand empire presque renversé, envisage son danger d'un regard ferme. Il le mesure, l'apprécie, et ose, peut-être sans mission, faire l'immense part de tous les intérêts publics et particuliers qu'il faut lui sacrifier. Sujet, il décide du sort de l'état, sans l'aveu de son souverain ; noble, il prononce la destruction des palais de tous les nobles, sans leur consentement ; protecteur, par la place qu'il occupe, d'un peuple nombreux, d'une foule de riches commerçans, de l'une des plus grandes capitales de l'Europe, il sacrifie ces fortunes, ces établissemens, cette ville tout entière ; lui-même, il livre aux flammes le plus beau et le plus riche de ses palais, et fier, satisfait et tranquille, il reste au milieu de tous ces intérêts blessés, détruits et révoltés.

Quel si juste et si grand motif a donc pu lui inspirer une si étonnante assurance ? En décidant l'incendie de Moskou, son principal but ne fut pas d'affamer l'ennemi, puisqu'il venait d'épuiser de vivres cette grande cité, ni de priver d'abri l'armée française, puisqu'il était impossible de penser que, sur huit mille maisons et églises, dispersées sur un si vaste terrain, il n'en échapperait pas de quoi caserner cent cinquante mille nommes.

Il sentit bien encore que par là, il manquait à cette partie si importante de ce qu'on supposait être le plan de campagne d'Alexandre, dont le but devait être d'attirer et de retenir Napoléon, jusqu'à ce que l'hiver vint l'environner, le saisir, et le livrer sans défense à toute la nation insurgée. Car enfin, sans doute, ces flammes éclaireraient ce conquérant ; elles ôteraient à son invasion son but. Elles devaient donc le forcer à y renoncer, quand il en était encore temps, et le décider enfin à revenir en Lithuanie, pour y prendre des quartiers d'hiver ; détermination qui préparerait à la Russie une seconde campagne plus dangereuse que la première.

Mais, dans cette grande crise, Rostopschine vit sur-tout deux périls : l'un, qui menaçait l'honneur national, celui d'une paix honteuse dictée dans Moskou, et arrachée à son empereur ; l'autre était un danger politique plus qu'un danger de guerre : dans celui-ci, il craignait les séductions de l'ennemi plus que ses armes, et une révolution plus qu'une conquête.

Ne voulant point de traité, ce gouverneur prévit qu'au milieu de leur populeuse capitale, que les Russes eux-mêmes nomment l'oracle, l'exemple de tout l'empire, Napoléon aurait recours à l'arme révolutionnaire, la seule qui lui resterait pour terminer. C'est pourquoi il se décida à élever une barrière de feu entre ce conquérant et toutes les faiblesses, de quelque part qu'elles vinssent, soit du trône, soit de ses compatriotes nobles ou sénateurs ; et sur-tout entre un peuple serf et les soldats d'un peuple propriétaire et libre ; enfin, entre ceux-ci et cette masse d'artisans et de marchands réunis, qui forment dans Moskou le commencement d'une classe intermédiaire, classe pour laquelle la révolution française a été faite.

Tout se prépara en silence, à l'insu du peuple, des propriétaires de toutes les classes, et peut-être de leur empereur. La nation ignora qu'elle se sacrifiait elle-même. Cela est si vrai, que lorsque le moment de l'exécution arriva, nous entendîmes les habitans réfugiés dans les églises maudire ces destructions. Ceux qui les virent de loin, les seigneurs les plus riches, trompés comme leurs paysans, nous en accusèrent ; ceux enfin qui les avaient ordonnées en rejetèrent sur nous l'horreur, s'étant faits destructeurs pour nous rendre odieux, et s'inquiétant peu des maledictions de tant de malheureux, pourvu qu'ils nous en chargeassent.

Le silence d'Alexandre laisse douter s'il approuva ou blâma cette grande détermination.

La part qu'il eut dans cette catastrophe est encore un mystère pour les Russes ; ils l'ignorent ou la taisent : effet du despotisme, qui commande l'ignorance ou le silence.

Quelques-uns pensent qu'aucun homme, dans tout l'empire, hors l'empereur, n'aurait osé se charger d'une si terrible responsabilité. Depuis, sa conduite désavoua sans désapprouver. D'autres croient que ce fût une des causes de son absence de l'armée, et que, ne voulant paraître ni ordonner, ni défendre, il ne voulut pas rester témoin.

Quant à l'abandon général des habitations depuis Smolensk, il était forcé, l'armée russe les défendant toujours, les faisant toutes emporter l'épée à la main, et nous annonçant comme des monstres destructeurs. Cette émigration coûta peu dans les campagnes. Les paysans, voisins de la grande route, gagnaient, par des voies latérales, d'autres villages de leurs seigneurs, où ils étaient recueillis.

L'abandon de leurs cabanes, faites de troncs d'arbres couchés les uns sur les autres, qu'une hache suffit pour construire, et donc un banc, une table et une image forment tout le mobilier, n'était guère un sacrifice pour ces serfs qui n'avaient rien à eux, qui ne s'appartenaient pas à eux-mêmes, et dont il fallait bien que par-tout leurs seigneurs eussent soin, puisqu'ils étaient leur propriété, et qu'ils faisaient tout leur revenu.

D'ailleurs, ces paysans, avec leurs chariots, leurs outils et quelques bestiaux, emportaient tout avec eux, la plupart se suffisant à eux-mêmes pour se loger, se vêtir, et pour tout le reste : car ces hommes en sont toujours aux commencemens de leur civilisation, et bien loin encore de cette division de travail qui est l'extension et le perfectionnement du commerce, ou de la société.

Mais dans les villes, et sur-tout dans la grande Moskou, comment quitter tant d'établissemens, tant de douces et de commodes habitudes, tant de richesses mobilières et immobilières ? et cependant, l'abandon total de Moskou ne coûta guère plus à obtenir que celui du moindre village. Là, comme à Vienne, Berlin et Madrid, les principaux nobles n'hésitèrent point à se retirer à notre approche : car il semble que pour ceux-là rester serait trahir. Mais ici, marchands, artisans, journaliers, tous crurent devoir fuir comme les seigneurs les plus puissans. On n'eût pas besoin d'ordonner ; ce peuple n'avait point encore assez d'idées pour juger par lui-même, pour distinguer et établir des différences : l'exemple des nobles suffit. Quelques étrangers, restés dans Moskou, auraient pu l'éclairer. On exila les uns, la terreur isola les autres.

Il fut d'ailleurs facile de ne laisser prévoir que profanations, pillage et dévastation à un peuple encore si séparé des autres peuples, et aux habitans d'une ville tant de fois saccagée et brûlée par les Tartares. Dès lors, on ne pouvait attendre un ennemi impie et féroce que pour le combattre. Le reste devait éviter son approche avec horreur, pour se sauver dans cette vie et dans l'autre : obéissance, honneur, religion, peur, tout ordonnait donc de fuir avec tout ce qu'on pouvait emporter.

Quinze jours avant l'invasion, le départ des archives, des caisses publiques, du trésor, et celui des nobles et des principaux marchands, avec ce qu'ils avaient de plus précieux, indiqua au reste des habitans ce qu'ils avaient à faire. Chaque jour le gouverneur, impatient déjà de voir se vider cette capitale, en faisait surveiller l'émigration.

Le 3 septembre, une Française, au risque d'être massacrée par des mougiques furieux, se hasarda à sortir de son refuge.

Elle errait depuis long-temps dans de vastes quartiers, dont la solitude l'étonnait, quand une lointaine et lugubre clameur la saisit d'effroi. C'était comme le chant de mort de cette vaste cité ; immobile, elle regarde, et voit s'avancer une multitude immense d'hommes et de femmes désolés, emportant leurs biens, leurs saintes images, et traînant leurs enfans après eux. Leurs prêtres, tous chargés des signes sacrés de la religion, les précédaient. Ils invoquaient le ciel par des hymnes de douleur, que tous répétaient en pleurant.

Cette foule d'infortunés parvenus aux portes de la ville, les dépassèrent avec une douloureuse hésitation ; leurs regards, se détournant encore vers Moskou, semblaient dire un dernier adieu à leur ville sainte : mais peu à peu leurs chants lugubres et leurs sanglots se perdirent dans les vastes plaines qui l'environnent.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE III.

CHAPITRE III.

Ainsi fuyait en détail, ou par masses, cette population. Les routes de Cazan, de Voladimir et d'Iaroslaf, étaient couvertes, pendant quarante lieues, de fugitifs à pied, et de plusieurs files, non interrompues, de voitures de toute espèce. Toutefois, les mesures de Rostopschine pour prévenir le découragement, et maintenir l'ordre, retinrent beaucoup de ces malheureux jusqu'au dernier moment.

À cela, il faut ajouter la nomination de Kutusof qui avait ranimé l'espoir, la fausse nouvelle d'un succès à Borodino, et pour les moins riches, l'hésitation naturelle au moment d'abandonner la seule habitation qu'ils possédaient ; enfin l'insuffisance des transports, malgré leur quantité singulièrement considérable en Russie ; soit que de très-fortes réquisitions, qu'avaient exigées les besoins de l'armée, en eussent réduit le nombre ; soit qu'ils fussent trop petits, l'usage les voulant très-légers sur un sol sablonneux, et pour des routes plutôt marquées que faites.

C'est alors que Kutusof, vaincu à Borodino, écrit par-tout qu'il est vainqueur. Il trompe Moskou, Pétersbourg, et jusqu'aux commandans des autres armées russes. Alexandre communiqua cette erreur à ses alliés. On le vit, dans ses premiers transports de joie, courir aux autels, combler d'honneurs et d'argent l'armée et la famille de son chef, ordonner des fêtes, et enfin remercier le ciel et nommer Kutusof feld-maréchal pour cette défaite.

La plupart des Russes affirment que leur empereur fut grossièrement abusé par ce rapport infidèle. On cherche encore les motifs d'une telle audace, qui valut à Kutusof, d'abord des faveurs sans mesure, qu'on ne lui retira pas ; puis, dit-on, des menaces terribles, qui restèrent sans exécution.

Si l'on en doit croire plusieurs de ses compatriotes, qui peut-être furent ses ennemis, il paraît qu'il eut deux motifs : d'abord de ne point affaiblir, par une fâcheuse nouvelle, le peu de caractère qu'en Russie on supposait à tort, mais généralement, à Alexandre. Puis ; comme il se hâta, pour que sa dépêche arrivât le jour même de la fête de son souverain, on ajoute que son but fut de recueillir les récompenses dont ces sortes d'anniversaires sont l'occasion.

Mais à Moskou l'erreur fut courte. Le bruit de la chute de la moitié de son armée y retentit presque aussitôt, par cette singulière commotion des grands coups de la fortune, qu'on a vus se faire ressentir presque au même instant à d'énormes distances. Toutefois, les discours des chefs, les seuls qui osassent parler, restèrent toujours fiers et menaçans ; beaucoup d'habitans y crurent et demeurèrent encore ; mais, chaque jour, ils devinrent de plus en plus la proie d'une cruelle anxiété. On les voyait presque à la fois transportés de fureur, exaltés d'espoir et abattus d'effroi.

Dans un de ces momens où prosternés, soit aux pieds des autels, soit chez eux devant les images de leurs saints, ils n'avaient plus d'espérance que dans le ciel, tout-à-coup des cris d'allégresse retentirent : on se précipite aussitôt sur les places et dans les rues pour en apprendre la cause. Le peuple y était en foule, ivre de joie, et ses regards attachés sur la croix de la principale église. Un vautour venait de s'embarrasser dans les chaînes qui la soutenaient, et y demeurait suspendu. C'était un présage assuré pour ces hommes, dont une grande attente augmentait la superstition naturelle : ainsi leur Dieu allait saisir et leur livrer Napoléon.

Rostopschine s'emparaît de tous ces mouvemens, qu'il excitait ou comprimait, suivant qu'ils lui étaient favorables ou contraires.

Parmi les prisonniers ennemis, il faisait choisir les plus chétifs, pour les montrer au peuple, qui s'enhardissait à la vue de leur faiblesse. Et cependant il vidait Moskou de fournitures de toute espèce, pour nourrir les vaincus, et affamer les vainqueurs. Cette mesure lui fut facile, Moskou ne s'approvisionnant qu'au printemps et en automne par les eaux, et en hiver par le traînage.

Il maintenait encore, avec un reste d'espoir, l'ordre si nécessaire, sur-tout dans une pareille fuite, quand les débris du désastre de Borodino se présentèrent. Ce long convoi de blessés, leurs gémissemens, leurs vêtemens et leur linge, tout souillés d'un sang noir ; leurs seigneurs si puissans, frappés et renversés comme les autres ; tout cela était un spectacle d'une nouveauté bien effrayante pour une ville depuis si long-temps éloignée des horreurs de la guerre. La police redoubla d'activité ; mais la terreur qu'elle inspirait ne put lutter plus long-temps contre une plus grande terreur.

Alors Rostopschine s'adresse encore au peuple ; il lui déclare : «qu'il va défendre Moskou jusqu'à la dernière goutte de son sang, qu'on se battra dans les rues ; que déjà les tribunaux sont fermés, mais qu'il n'importe, qu'on n'a pas besoin de tribunaux pour faire le procès au scélérat.» Puis il ajoute «que dans deux jours il donnera le signal. Il recommande qu'on s'arme bien de haches, et sur-tout de fourches à trois dents, le Français n'étant pas plus lourd qu'une gerbe de blé. Quant aux blessés, il va, dit-il, faire dire une messe pour eux, et bénir l'eau pour leur prompte guérison. Le lendemain, il ajouta qu'il allait se joindre à Kutusof, afin de prendre les dernières mesures pour exterminer les ennemis.

Après quoi, dit-il, nous renverrons au diable ces hôtes, nous leur ferons rendre l'ame, et nous mettrons la main à l'œuvre pour réduire en poudre ces perfides.»

En effet, Kutusof n'avait point désespéré du salut de sa patrie. Après s'être servi des milices, pendant le combat de Borodino, pour porter les munitions et relever les blessés, il venait d'en former le troisième rang de son armée. À Mojaïsk, sa bonne contenance lui avait fait gagner assez de temps pour mettre de l'ordre dans sa retraite, choisir ses blessés, abandonner ceux qui étaient incurables, et en embarrasser l'armée ennemie. Plus loin, à Zelkowo, un échec avait arrêté la fougue de Murat. Enfin, le 13 septembre, Moskou vit les feux des bivouacs russes.

Là, l'orgueil national, une position heureuse, les travaux qu'on y ajouta, tout fit croire que ce général s'était déterminé à sauver la capitale, ou à périr avec elle. Il hésitait cependant, et, soit politique ou prudence, il finit par abandonner le gouverneur de Moskou à toute sa responsabilité.

L'armée russe, dans cette position de Fili, en avant de Moskou, comptait quatre-vingt-onze mille hommes, dont six mille Cosaques, soixante-cinq mille hommes de vieilles troupes, restes de cent vingt et un mille hommes présens à la Moskowa, et vingt mille recrues, armées, moitié de fusils, et moitié de piques.

L'armée française, forte de cent trente mille hommes la veille de la grande bataille, avait perdu environ quarante mille hommes à Borodino ; restait quatre-vingt-dix mille hommes. Des régimens de marche et les divisions Laborde et Pino allaient la rejoindre : elle était donc encore forte de près de cent mille hommes en arrivant devant Moskou.

Sa marche était appesantie par six cent sept canons, deux mille cinq cents voitures d'artillerie, et cinq mille voitures de bagages : elle n'avait plus de munitions que pour un jour de combat. Peut-être Kutusof calcula-t-il la disproportion de ses forces réelles avec les nôtres. Au reste, on ne peut avancer ici que des conjectures, car il donna des motifs purement militaires à sa retraite.

Ce qui est certain, c'est que ce vieux général trompa le gouverneur jusqu'au dernier moment. «Il lui jurait encore sur ses cheveux blancs qu'il se ferait tuer avec lui devant Moskou,» quand soudain celui-ci apprend que dans la nuit, dans le camp, dans un conseil, l'abandon sans combat, de cette capitale vient d'être décidé.

À cette nouvelle, Rostopschine furieux y mais inébranlable se dévoue. Le temps pressait : on se hâte : On ne cherche plus à cacher à Moskou le sort qu'on lui destine ; ce qui restait d'habitans n'en valait plus la peine : il fallait, d'ailleurs, les décider à fuir pour leur salut.

La nuit, des émissaires vont donc frapper à toutes les portes ; ils annoncent l'incendie. Des fusées sont glissées dans toutes les ouvertures favorables, et sur-tout dans les boutiques convertes de fer du quartier marchand. On enlève les pompes ; la désolation monte à son comble, et chacun, suivant son caractère, se trouble ou se décide. La plupart se groupent sur les places ; ils se pressent, ils se questionnent réciproquement, ils cherchent des conseils ; beaucoup errent sans but ; les uns tout effarés de terreur, les autres dans un état effrayant d'exaspération. Enfin l'armée, le dernier espoir de ce peuple, l'abandonne ; elle commence à traverser la ville, et, dans sa retraite, elle entraîne avec elle les restes encore nombreux de cette population.

Elle sortit par la porte de Kolomna, entourée d'une foule de femmes, d'enfans et de vieillards désespérés.

Les champs en furent couverts ; ils fuyaient dans toutes les directions, par tous les sentiers, à travers champs, sans vivres, et tout chargés de leurs effets, les premiers que, dans leur trouble, ils avaient trouvés sous leurs mains. On en vit qui, faute de chevaux, s'étaient attelés eux-mêmes à des chariots, traînant ainsi leurs enfans en bas âge, ou leur femme malade, ou leur père infirme ; enfin, ce qu'ils avaient de plus précieux. Les bois leur servirent d'abri : ils vécurent de la pitié de leurs compatriotes.

Ce jour-là, une scène effrayante termina ce triste drame. Ce dernier jour de Moskou venu, Rostopschine rassemble tout ce qu'il a pu retenir et armer. Les prisons s'ouvrent. Une foule sale et dégoûtante en sort tumultueusement. Ces malheureux se précipitent dans les rues, avec une joie féroce. Deux hommes, Russe et Français, l'un accusé de trahison, l'autre d'imprudence politique, sont arrachés du milieu de cette horde ; on les traîne devant Rostopschine. Celui-ci reproche au Russe sa trahison.

C'était le fils d'un marchand : il avait été surpris provoquant le peuple à la révolte. Ce qui alarma, c'est qu'on découvrit qu'il était d'une secte d'illuminés allemands, qu'on nomme martinistes, association d'indépendans superstitieux. Son audace ne s'était pas démentie dans les fers. On crut un instant que l'esprit d'égalité avait pénétré en Russie. Toutefois, il n'avoua pas de complices.

Dans ce dernier instant, son père seul accourut. On s'attendait à le voir intercéder pour son fils ; mais c'est sa mort qu'il demande. Le gouverneur lui accorda quelques instans pour lui parler encore et le bénir. «Moi ! bénir un traître !» s'écrie le Russe furieux ; et dans l'instant il se tourne vers son fils, et, d'une voix et d'un geste horrible, il le maudit.

Ce fut le signal de l'exécution.

On abattit d'un coup de sabre mal assuré ce malheureux. Il tomba, mais seulement blessé, et peut-être l'arrivée des Français l'aurait-elle sauvé, si le peuple ne s'était pas aperçu qu'il vivait encore. Ces furieux forcèrent les barrières, se jetèrent sur lui, et le déchirèrent en lambeaux.

Cependant, le Français demeurait glacé de terreur, quand Rostopschine se tournant vers lui : Pour toi, dit-il, comme Français, tu devrais désirer l'arrivée des Français ; sois donc libre, mais va dire aux tiens que la Russie n'a eu qu'un seul traître, et qu'il est puni.» Alors, s'adressant aux misérables qui l'environnent, il les appelle enfans de la Russie, et leur ordonne d'expier leurs fautes en servant leur patrie. Enfin il sort le dernier de cette malheureuse ville, et rejoint l'armée russe.

Dès lors, la grande Moskou n'appartint plus ni aux Russes, ni aux Français, mais à cette foule impure, dont quelques officiers et soldats de police dirigèrent la fureur. On les organisa ; on assigna à chacun son poste, et ils se dispersèrent, pour que le pillage, la dévastation et l'incendie éclatassent par-tout à la fois.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE IV.

CHAPITRE IV.

Ce jour-là même (le 14 septembre), Napoléon, enfin persuadé que Kutusof ne s'était pas jeté sur son flanc droit, rejoignit son avant-garde. Il monta à cheval à quelques lieues de Moskou. Il marchait lentement, avec précaution, faisant sonder devant lui les bois et les ravins, et gagner le sommet de toutes les hauteurs, pour découvrir l'armée ennemie. On s'attendait à une bataille : le terrain s'y prêtait ; des ouvrages étaient ébauchés, mais tout avait été abandonné, et l'on n'éprouvait pas la plus légère résistance.

Enfin une dernière hauteur reste à dépasser ; elle touche à Moskou, qu'elle domine ; c'est le Mont du Salut. Il s'appelle ainsi parce que, de son sommet, à l'aspect de leur ville sainte, les habitans se signent et se prosternent. Nos éclaireurs l'eurent bientôt couronné. Il était deux heures ; le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette grande cité. À ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrêtent ; ils crient : «Moskou ! Moskou !» Chacun alors presse sa marche ; on accourt en désordre, et l'armée entière, battant des mains, répète avec transport : «Moskou ! Moskou !» comme les marins crient : «Terre ! Terre !» à la fin d'une longue et pénible navigation.

À la vue de cette ville dorée, de ce nœud brillant de l'Asie et de l'Europe, de ce majestueux rendez-vous, où s'unissaient le luxe, les usages et les arts des deux plus belles parties du monde, nous nous arrêtâmes, saisis d'une orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire était arrivé ! Comme il allait devenir le plus grand, le plus éclatant souvenir de notre vie entière. Nous sentions qu'en ce moment toutes nos actions devaient fixer les yeux de l'univers surpris, et que chacun de nos moindres mouvemens serait historique.

Sur cet immense et imposant théâtre, il nous semblait marcher entourés des acclamations de tous les peuples ; fiers d'élever notre siècle reconnaissant au-dessus de tous les autres siècles, nous le voyions déjà grand de notre grandeur et tout brillant de notre gloire.

À notre retour, déjà tant désiré, avec quelle considération presque respectueuse, avec quel enthousiasme allions-nous être reçus au milieu de nos femmes, de nos compatriotes et même de nos pères ! Nous serions, le reste de notre vie, des êtres à part, qu'ils ne verraient qu'avec étonnement, qu'ils n'écouteraient qu'avec une curieuse admiration ! On accourrait sur notre passage ; on recueillerait nos moindres paroles. Cette miraculeuse conquête nous environnait d'une auréole de gloire : désormais on croirait respirer autour de nous un air de prodige et de merveille.

Et quand ces pensées orgueilleuses faisaient place à des sentimens plus modérés, nous nous disions que c'était là le terme promis à nos travaux ; qu'enfin nous allions nous arrêter, puisque nous ne pouvions plus être surpassés par nous-mêmes, après une expédition noble et digne émule de celle d'Égypte, et rivale heureuse de toutes les grandes et glorieuses guerres de l'antiquité.

Dans cet instant, dangers, souffrance, tout fut oublié. Pouvait-on acheter trop cher le superbe bonheur de pouvoir dire toute sa vie : «J'étais de l'armée de Moskou !»

Eh bien, mes compagnons, aujourd'hui même, au milieu de notre abaissement, et quoiqu'il date de cette ville, funeste, cette pensée d'un noble orgueil n'est-elle pas assez puissante pour nous consoler encore, et relever fièrement nos têtes abattues par le malheur !

Napoléon lui-même était accouru. Il s'arrêta transporté ; une exclamation de bonheur lui échappa.

Depuis la grande bataille, les maréchaux mécontens s'étaient éloignés de lui ; mais à la vue de Moskou prisonnière, à la nouvelle de l'arrivée d'un parlementaire, frappés d'un si grand résultat, enivrés de tout l'enthousiasme de la gloire, ils oublièrent leurs griefs. On les vit tous se presser autour de l'empereur, rendant hommage à sa fortune, et déjà tentés d'attribuer à la prévoyance de son génie le peu de soin qu'il s'était donné le 7 pour compléter sa victoire.

Mais chez Napoléon, les premiers mouvemens étaient courts. Il avait trop à penser pour se livrer long-temps à ses sensations. Son premier cri avait été : «La voilà donc enfin cette ville fameuse !» Et le second fut : «Il était temps !»

Déjà ses yeux, fixés sur cette capitale, n'exprimaient plus que de l'impatience : en elle il croyait voir tout l'empire russe. Ces murs renfermaient tout son espoir, la paix, les frais de la guerre, une gloire immortelle : aussi ses avides regards s'attachaient-ils sur toutes ses issues. Quand donc ses portes s'ouvriront-elles ; quand en verra-t-il sortir cette députation, qui lui soumettra ses richesses, sa population, son sénat et la principale noblesse russe ? Dès lors cette entreprise, où il s'était si témérairement engagé, terminée heureusement et à force d'audace, sera le fruit d'une haute combinaison, son imprudence sera grandeur ; dès lors sa victoire de la Moskowa, si incomplète, deviendra son plus beau fait d'armes. Ainsi, tout ce qui pouvait tourner à sa perte tournerait à sa gloire ; cette journée allait commencer à décider s'il était le plus grand homme du monde, ou le plus téméraire ; enfin s'il s'était élevé un autel ou creusé un tombeau.

Cependant, l'inquiétude commençait à le saisir.

Déjà, à sa gauche et à sa droite, il voyait le prince Eugène et Poniatowski déborder la ville ennemie ; devant lui, Murat atteignait, au milieu de ses éclaireurs, l'entrée des faubourgs, et pourtant aucune députation ne se présentait ; seulement un officier de Miloradowitch était venu déclarer que ce général mettrait le feu à la ville, si l'on ne donnait pas à son arrière-garde le loisir de l'évacuer.

Napoléon accorda tout. Les premières troupes des deux armées se mêlèrent quelques instans. Murat fut reconnu par les Cosaques : ceux-ci, familiers comme des nomades et expressifs comme des méridionaux, se pressent autour de lui ; puis, par leurs gestes et leurs exclamations, ils exaltent sa bravoure, et l'enivrent de leur admiration. Le roi prit les montres de ses officiers et les distribua à ces guerriers encore barbares. L'un d'eux l'appela son hettman.

Murat fut un moment tenté de croire que, dans ces officiers, il trouverait un nouveau Mazeppa, ou que lui-même le deviendrait ; il pensa les avoir gagnés. Ce moment d'armistice, dans cette circonstance, entretint l'espoir de Napoléon, tant il avait besoin de se faire illusion. Il en fut amusé pendant deux heures.

Cependant, le jour s'écoule et Moskou reste morne, silencieuse et comme inanimée. L'anxiété de l'empereur s'accroît ; l'impatience des soldats devient plus difficile à contenir. Quelques officiers ont pénétré dans l'enceinte de la ville ; «Moskou est déserte !»

À cette nouvelle, qu'il repousse avec irritation, Napoléon descend de la montagne du Salut, et s'approche de la Moskowa et de la porte de Dorogomilow. Il s'arrête encore à l'entrée de cette barrière, mais inutilement.

Murat le presse. «Eh bien, lui répond-il, entrez donc, puisqu'ils le veulent !» Et il recommande la plus grande discipline ; il espère encore. «Peut-être que ces habitans ne savent pas même se rendre ; car ici tout est nouveau, eux pour nous, et nous pour eux.»

Mais alors, les rapports se succèdent ; tous s'accordent. Des Français, habitans de Moskou, se hasardent à sortir de l'asile qui, depuis quelques jours, les dérobe à la fureur du peuple : ils confirment la fatale nouvelle. L'empereur appelle Daru et s'écrie : «Moskou déserte ! quel événement invraisemblable ! il faut y pénétrer. Allez, et amenez-moi les boyards.» Il croit que ces hommes, ou roidis d'orgueil, ou paralysés de terreur, restent immobiles sur leurs foyers ; et lui, jusque-là toujours prévenu par les soumissions des vaincus, il provoque leur confiance, et va au-devant de leurs prières.

Comment en effet se persuader que tant de palais somptueux, de temples si brillans, et de riches comptoirs, étaient abandonnés par leurs possesseurs, comme ces simples hameaux qu'il venait de traverser. Cependant Daru vient d'échouer. Aucun Moskovite ne se présente ; aucune fumée du moindre foyer ne s'élève ; on n'entend pas le plus léger bruit sortir de cette immense et populeuse cité ; ses trois cent mille habitans semblent frappés d'un immobile et muet enchantement : c'est le silence du désert !

Mais telle était la persistance de Napoléon, qu'il s'obstina et attendit encore. Enfin un officier, décidé à plaire, ou persuadé que tout ce que l'empereur voulait devait s'accomplir, entra dans la ville, s'empara de cinq à six vagabonds, les poussa devant son cheval jusqu'à l'empereur, et s'imagina avoir amené une députation.

Dès la première réponse de ces misérables, Napoléon vit qu'il n'avait devant lui que de malheureux journaliers.

Alors seulement, il ne douta plus de l'évacuation entière de Moskou, et perdit tout l'espoir qu'il avait fondé sur elle. Il haussa les épaules, et avec cet air de mépris dont il accablait tout ce qui contrariait son désir, il s'écria : «Ah ! les Russes ne savent pas encore l'effet que produira sur eux la prise de leur capitale !»

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE V.

CHAPITRE V.

Déjà depuis une heure, Murat et la colonne longue et serrée de sa cavalerie envahissaient Moskou ; ils pénétraient dans ce corps gigantesque, encore intact, mais inanimé. Frappés d'un long étonnement, à la vue de cette grande solitude, ils répondaient à l'imposante taciturnité de cette Thèbes moderne, par un silence aussi solennel. Ces guerriers écoutaient avec un secret frémissement les pas de leurs chevaux retentir seuls au milieu de ces palais déserts. Ils s'étonnaient de n'entendre qu'eux au milieu d'habitations si nombreuses. Aucun ne songeait à s'arrêter ni à piller, soit prudence, soit que les grandes nations civilisées se respectent elles-mêmes, dans les capitales ennemies, en présence de ces grands centres de civilisation.

Cependant, leur silence observait cette cité puissante, déjà si remarquable s'ils l'eussent rencontrée dans un pays riche et populeux, mais bien plus étonnante dans ces déserts. C'était comme une riche et brillante oasis. Ils avaient d'abord été frappés du soudain aspect de tant de palais magnifiques. Mais ils remarquaient qu'ils étaient entremêlés de chaumières ; spectacle qui annonçait le défaut de gradation entre les classes, et que le luxe n'était point né là, comme ailleurs, de l'industrie, mais qu'il la précédait ; tandis que, dans l'ordre naturel, il n'en devait être que la suite, plus ou moins nécessaire.

Là, sur-tout, régnait l'inégalité ; ce malheur de toute société humaine, qui produit l'orgueil des uns, l'avilissement des autres, la corruption de tous. Et pourtant un si généreux abandon prouvait que ce luxe excessif, mais encore tout d'emprunt, n'avait point amolli cette noblesse.

On s'avançait ainsi, tantôt agité de surprise, tantôt de pitié, et plus souvent d'un noble enthousiasme.

Plusieurs citaient les souvenirs des grandes conquêtes que l'histoire nous a transmises ; mais c'était pour s'enorgueillir, et non pour prévoir ; car on se trouvait trop haut et hors de toute comparaison : on avait laissé derrière soi tous les conquérans de l'antiquité. On était exalté, par ce qu'il y a de mieux après la vertu, par la gloire. Puis venait la mélancolie ; soit épuisement, suite de tant de sensations ; soit effet d'un isolement produit par une élévation sans mesure, et du vague dans lequel nous errions sur cette sommité, d'où nous apercevions l'immensité, l'infini, où notre faiblesse se perdait ; car plus on s'élève, plus l'horizon s'agrandit, et plus on s'aperçoit de son néant.

Tout-à-coup, au milieu de ces pensées qu'une marche lente favorisait, des coups de fusil éclatent ; la colonne s'arrête. Ses derniers chevaux couvrent encore la campagne ; son centre est engagé dans une des plus longues rues de la ville ; sa tête touche au Kremlin. Les portes de cette citadelle paraissent fermées. On entend de féroces rugissemens sortir de son enceinte ; quelques hommes et des femmes d'une figure dégoûtante et atroce se montrent tout armés sur ses murs. Ils exhalent une sale ivresse et d'horribles imprécations. Murat leur fit porter des paroles de paix ; elles furent inutiles. Il fallut enfoncer la porte à coups de canon.

On pénétra, moitié de gré, moitié de force, au milieu de ces misérables. L'un d'eux se rua jusque sur le roi, et tenta de tuer l'un de ses officiers. On crut avoir assez fait de le désarmer, mais il se jeta de nouveau sur sa victime, la roula par terre en cherchant à l'étouffer, et, comme il se sentit saisir les bras, il voulut encore la déchirer avec ses dents.

C'étaient là les seuls Moskovites qui nous avaient attendus, et qu'on semblait nous avoir laissés comme un gage barbare et sauvage de la haine nationale.

Toutefois, on s'aperçut qu'il n'y avait pas encore d'ensemble dans cette rage patriotique. Cinq cents recrues, oubliées sur la place du Kremlin, virent cette scène sans s'émouvoir. Dès la première sommation, ils se dispersèrent. Plus loin, on joignit un convoi de vivres, dont l'escorte jeta aussitôt ses armes. Plusieurs milliers de traînards et de déserteurs ennemis restèrent volontairement au pouvoir de l'avant-garde. Celle-ci laissa au corps qui la suivait le soin de les ramasser ; ceux-là à d'autres, et ainsi de suite ; de sorte qu'ils restèrent libres au milieu de nous, jusqu'à ce que l'incendie et le pillage leur ayant marqué leur devoir, et les ayant tous ralliés dans une même haine, ils allèrent rejoindre Kutusof.

Murat, que le Kremlin n'avait arrêté que quelques instans, disperse cette foule qu'il méprise. Ardent, infatigable comme en Italie et en Égypte, après neuf cents lieues faites et soixante combats livrés pour atteindre Moskou, il traverse cette cité superbe sans daigner s'y arrêter, et, s'acharnant sur l'arrière-garde russe, il s'engage fièrement et sans hésiter sur le chemin de Voladimir et d'Asie.

Plusieurs milliers de Cosaques, avec quatre pièces de canon, se retiraient dans cette direction. Là cessait l'armistice. Aussitôt Murat, fatigué par cette paix d'une demi-journée, ordonna de la rompre à coups de carabine. Mais nos cavaliers croyaient la guerre finie, Moskou leur en paraissait le terme, et les avant-postes des deux empires répugnaient à renouveler les hostilités.

Un nouvel ordre vint, une même hésitation y répondit. Enfin, Murat irrité commanda lui-même ; et ces feux, dont il semblait menacer l'Asie, mais qui ne devaient plus s'arrêter qu'aux rives de la Seine, recommencèrent.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VI.

CHAPITRE VI.

Napoléon n'entra qu'avec la nuit dans Moskou. Il s'arrêta dans une des premières maisons du faubourg de Dorogomilow. Ce fut là qu'il nomma le maréchal Mortier gouverneur de cette capitale. «Sur-tout, lui dit-il, point de pillage ! Vous m'en répondez sur votre tête. Défendez Moskou envers et contre tous.»

Cette nuit fut triste : des rapports sinistres se succédaient. Il vint des Français, habitans de ce pays, et même un officier de la police russe, pour dénoncer l'incendie. Il donna tous les détails de ses préparatifs. L'empereur ému chercha vainement quelque repos. À chaque instant il appelait, et se faisait répéter cette fatale nouvelle. Cependant il se retranchait encore dans son incrédulité, quand vers deux heures du matin, il apprit que le feu éclatait.

C'était au palais Marchand, au centre de la ville, dans son plus riche quartier. Aussitôt il donne des ordres, il les multiplie. Le jour venu, lui-même y court, il menace la jeune garde et Mortier. Ce maréchal lui montre des maisons couvertes de fer ; elles sont toutes fermées, encore intactes, et sans la moindre effraction ; cependant une fumée noire en sort déjà. Napoléon tout pensif entre dans le Kremlin.

À la vue de ce palais, à la fois gothique et moderne des Romanof et des Rurick, de leur trône encore debout, de cette croix du grand Yvan, et de la plus belle partie de la ville que le Kremlin domine, et que les flammes, encore renfermées dans le bazar, semblent devoir respecter, il reprend son premier espoir. Son ambition est flattée de cette conquête ; on l'entend s'écrier : «Je suis donc enfin dans Moskou, dans l'antique palais des czars ! dans le Kremlin !» Il en examine tous les détails avec un orgueil curieux et satisfait.

Toutefois, il se fait rendre compte des ressources que présente la ville ; et, dans ce court moment, tout à l'espérance, il écrit des paroles de paix à l'empereur Alexandre.

Un officier supérieur ennemi venait d'être trouvé dans le grand hôpital ; il fut chargé de cette lettre. Ce fut à la sinistre lueur des flammes du bazar que Napoléon l'acheva, et que partit le Russe. Celui-ci dut porter la nouvelle de ce désastre à son souverain, dont cet incendie fut la seule réponse.

Le jour favorisa les efforts du duc de Trévise : il se rendit maître du feu. Les incendiaires se tinrent cachés. On doutait de leur existence. Enfin, des ordres sévères étant donnés, l'ordre l'établi, l'inquiétude suspendue, chacun alla s'emparer d'une maison commode ou d'un palais somptueux, pensant y trouver un bien-être acheté par de si longues et de si excessives privations.

Deux officiers s'étaient établis dans un des bâtimens du Kremlin. De là, leur vue pouvait embrasser le nord et l'ouest de la ville. Vers minuit, une clarté extraordinaire les réveille. Ils regardent, et voient des flammes remplir des palais, dont elles illuminent d'abord et font bientôt écrouler l'élégante et noble architecture. Ils remarquent que le vent du nord chasse directement ces flammes sur le Kremlin, et s'inquiètent pour cette enceinte, où reposaient l'élite de l'armée et son chef. Ils craignent aussi pour toutes les maisons environnantes, où nos soldats, nos gens et nos chevaux, fatigués et repus, sont sans doute ensevelis dans un profond sommeil. Déjà des flammèches et des débris ardens volaient jusque sur les toits du Kremlin, quand le vent du nord, tournant vers l'ouest, les chassa dans une autre direction.

Alors, rassuré sur son corps d'armée, l'un de ces officiers se rendormit en s'écriant : «C'est à faire aux autres, cela ne nous regarde plus.»

Car telle était l'insouciance qui résultait de cette multiplicité d'événemens et de malheurs sur lesquels on était comme blasé, et tel l'égoïsme produit par l'excès de fatigue et de souffrance, qu'ils ne laissaient à chacun que la mesure de forces et de sentiment indispensables pour son service et pour sa conservation personnelle.

Cependant, de vives et nouvelles lueurs les réveillent encore ; ils voient d'autres flammes s'élever précisément dans la nouvelle direction que le vent venait de prendre sur le Kremlin, et ils maudissent l'imprudence et l'indiscipline française, qu'ils accusent de ce désastre. Mais trois fois le vent change ainsi du nord à l'ouest, et trois fois ces feux ennemis, vengeurs, obstinés, et comme acharnés contre le quartier-impérial, se montrent ardens à saisir cette nouvelle direction.

À cette vue, un grand soupçon s'empare de leur esprit. Les Moskovites, connaissant notre téméraire et négligente insouciance, auraient-ils conçu l'espoir de brûler avec Moskou nos soldats ivres de vin, de fatigue et de sommeil ; ou plutôt ont-ils osé croire qu'ils enveloperaient Napoléon dans cette catastrophe ; que la perte de cet homme valait bien celle de leur capitale ; que c'était un assez grand résultat pour y sacrifier Moskou tout entière ; que peut-être le ciel, pour leur accorder une aussi grande victoire, voulait un aussi grand sacrifice ; et qu'enfin il fallait à cet immense colosse un aussi immense bûcher.

On ne sait s'ils eurent cette pensée, mais il fallut l'étoile de l'empereur pour qu'elle ne se réalisât pas. En effet, non-seulement le Kremlin renfermait, à notre insu, un magasin à poudre, mais, cette nuit-là même, les gardes, endormies et placées négligemment, avaient laissé tout un parc d'artillerie entrer et s'établir sous les fenêtres de Napoléon.

C'était l'instant où ces flammes furieuses étaient dardées de toutes parts, et avec le plus de violence, sur le Kremlin ; car le vent, sans doute attiré par cette grande combustion, augmentait à chaque instant d'impétuosité. L'élite de l'armée et l'empereur étaient perdus, si une seule des flammèches qui volaient sur nos têtes s'était posée sur un seul caisson. C'est ainsi que, pendant plusieurs heures, de chacune des étincelles qui traversaient les airs, dépendit le sort de l'armée entière.

Enfin le jour, un jour sombre parut ; il vint s'ajouter à cette grande horreur, la pâlir, lui ôter son éclat. Beaucoup d'officiers se réfugièrent dans les salles du palais. Les chefs, et Mortier lui-même, vaincus par l'incendie, qu'ils combattaient depuis trente-six heures, y vinrent tomber d'épuisement et de désespoir.

Ils se taisaient, et nous nous accusions. Il semblait à la plupart que l'indiscipline et l'ivresse de nos soldats avaient commencé ce désastre, et que la tempête l'achevait. Nous nous regardions nous-mêmes avec une espèce de dégoût. Le cri d'horreur qu'allait jeter l'Europe nous effrayait. On s'abordait les yeux baissés, consternés d'une si épouvantable catastrophe : elle souillait notre gloire, elle nous en arrachait le fruit, elle menaçait notre existence présente et à venir ; nous n'étions plus qu'une armée de criminels dont le ciel et le monde civilisé devaient faire justice. On ne sortait de cet abîme de pensées, et des accès de fureur qu'on éprouvait contre les incendiaires, que par la recherche avide des nouvelles, qui toutes commençaient à accuser les Russes seuls de ce désastre.

En effet, des officiers arrivaient de toutes parts, tous s'accordaient. Dès la première nuit, celle du 14 au 15, un globe enflammé s'était abaissé sur le palais du prince Troubetskoï, et l'avait consumé ; c'était un signal.

Aussitôt le feu avait été mis à la Bourse : on avait aperçu des soldats de police russes l'attiser avec des lances goudronnées. Ici, des obus perfidement placés venaient d'éclater dans les poêles de plusieurs maisons, ils avaient blessé les militaires qui se pressaient autour. Alors, se retirant dans des quartiers encore debout, il étaient allés se choisir d'autres asiles ; mais, près d'entrer dans ces maisons toutes closes et inhabitées, ils avaient entendu en sortir une faible explosion ; elle avait été suivie d'une légère fumée, qui aussitôt était devenue épaisse et noire, puis rougeâtre, enfin couleur de feu, et bientôt l'édifice entier s'était abîmé dans un gouffre de flammes.

Tous avaient vu des hommes d'une figure atroce, couverts de lambeaux, et des femmes furieuses errer dans ces flammes, et compléter une épouvantable image de l'enfer. Ces misérables, enivrés de vin et du succès de leurs crimes, ne daignaient plus se cacher ; ils parcouraient triomphalement ces rues embrasées ; on les surprenait armés de torches, s'acharnant à propager l'incendie : il fallait leur abattre les mains à coups de sabre pour leur faire lâcher prise. On se disait que ces bandits avaient été déchaînés par les chefs russes pour brûler Moskou ; et qu'en effet, une si grande, une si extrême résolution, n'avait pu être prise que par le patriotisme, et exécutée que par le crime.

Aussitôt l'ordre fut donné de fusiller sur place tous les incendiaires. L'armée était sur pied. La vieille garde, qui tout entière occupait une partie du Kremlin, avait pris les armes ; les bagages, les chevaux tout chargés, remplissaient les cours ; nous étions mornes d'étonnement, de fatigue, et du désespoir de voir périr un si riche cantonnement.

Maîtres de Moskou, il fallait donc aller bivouaquer sans vivres à ses portes !

Pendant que nos soldats luttaient encore avec l'incendie, et que l'armée disputait au feu cette proie, Napoléon, dont on n'avait pas osé troubler le sommeil pendant la nuit, s'était éveillé à la double clarté du jour et des flammes. Dans son premier mouvement, il s'irrita, et voulut commander à cet élément ; mais bientôt il fléchit, et s'arrêta devant l'impossibilité. Surpris, quand il a frappé au cœur d'un empire, d'y trouver un autre sentiment que celui de la soumission et de la terreur, il se sent vaincu et surpassé en détermination.

Cette conquête pour laquelle il a tout sacrifié, c'est comme un fantôme qu'il a poursuivi, qu'il a cru saisir, et qu'il voit s'évanouir dans les airs en tourbillons de fumée et de flammes. Alors une extrême agitation s'empare de lui ; on le croirait dévoré des feux qui l'environnent. À chaque instant, il se lève, marche et se rassied brusquement. Il parcourt ses appartemens d'un pas rapide ; ses gestes courts et véhémens décèlent un trouble cruel : il quitte, reprend, et quitte encore un travail pressé, pour se précipiter à ses fenêtres et contempler les progrès de l'incendie. De brusques et brèves exclamations s'échappent de sa poitrine oppressée. «Quel effroyable spectacle ! Ce sont eux-mêmes ! Tant de palais ! Quelle résolution extraordinaire ! Quels hommes ! Ce sont des Scythes !»

Entre l'incendie et lui se trouvait un vaste emplacement désert, puis la Moskowa et ses deux quais : et pourtant les vitres des croisées contre lesquelles il s'appuie sont déjà brûlantes, et le travail continuel des balayeurs, placés sur les toits de fer du palais, ne suffit pas pour écarter les nombreux flocons de feu qui cherchent à s'y poser.

En cet instant, le bruit se répand que le Kremlin est miné : des Russes l'ont dit, des écrits l'attestent ; quelques domestiques en perdent la tête d'effroi ; les militaires attendent impassiblement ce que l'ordre de l'empereur et leur destin décideront, et l'empereur ne répond à cette alarme que par un sourire d'incrédulité.

Mais il marche encore convulsivement, il s'arrête à chaque croisée, et regarde le terrible élément victorieux dévorer avec fureur sa brillante conquête ; se saisir de tous les ponts, de tous les passages de sa forteresse ; le cerner, l'y tenir comme assiégé ; envahir à chaque minute les maisons environnantes, et, le resserrant de plus en plus, le réduire enfin à la seule enceinte du Kremlin.

Déjà nous ne respirions plus que de la fumée et des cendres. La nuit approchait, et allait ajouter son ombre à nos dangers ; le vent d'équinoxe, d'accord avec les Russes, redoublait de violence. On vit alors accourir le roi de Naples et le prince Eugène : ils se joignirent au prince de Neufchâtel, pénétrèrent jusqu'à l'empereur, et là, de leurs prières, de leurs gestes, à genoux, ils le pressent, et veulent l'arracher de ce lieu de désolation. Ce fut en vain.

Napoléon, maître enfin du palais des czars, s'opiniâtrait à ne pas céder cette conquête, même à l'incendie, quand tout-à-coup un cri, «Le feu est au Kremlin !» passe de bouche en bouche, et nous arrache à la stupeur contemplative qui nous avait saisis. L'empereur sort pour juger le danger. Deux fois le feu venait d'être mis et éteint dans le bâtiment sur lequel il se trouvait ; mais la tour de l'arsenal brûle encore. Un soldat de police vient d'y être trouvé. On l'amène, et Napoléon le fait interroger devant lui. C'est ce Russe qui est l'incendiaire : il a exécuté sa consigne au signal donné par son chef.

Tout est donc voué à la destruction, même le Kremlin antique et sacré.

L'empereur fit un geste de mépris et d'humeur ; on emmena ce misérable dans la première cour, où les grenadiers furieux le firent expirer sous leurs baïonnettes.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VII.

CHAPITRE VII.

Cet incident avait décidé Napoléon. Il descend rapidement cet escalier du nord, fameux par le massacre des Strélitz, et ordonne qu'on le guide hors de la ville, à une lieue sur la route de Pétersbourg, vers le château impérial de Pétrowsky.

Mais nous étions assiégés par un océan de flammes ; elles bloquaient toutes les portes de la citadelle, et repoussèrent les premières sorties qui furent tentées. Après quelques tâtonnemens, on découvrit, à travers les rochers, une poterne qui donnait sur la Moskowa. Ce fut par cet étroit passage que Napoléon, ses officiers et sa garde, parvinrent à s'échapper du Kremlin. Mais qu'avaient-ils gagné à cette sortie ? Plus près de l'incendie, ils ne pouvaient ni reculer ni demeurer ; et comment avancer, comment s'élancer à travers les vagues de cette mer de feu ? Ceux qui avaient parcouru la ville, assourdis par la tempête, aveuglés par les cendres, ne pouvaient plus se reconnaître, puisque les rues disparaissaient dans la fumée et sous les décombres.

Il fallait pourtant se hâter. À chaque instant croissait autour de nous le mugissement des flammes. Une seule rue étroite, tortueuse et toute brûlante, s'offrait plutôt comme l'entrée que comme la sortie de cet enfer. L'empereur s'élança à pied et sans hésiter dans ce dangereux passage. Il s'avança au travers du pétillement de ces brasiers, au bruit du craquement des voûtes et de la chute des poutres brûlantes et des toits de fer ardent qui croulaient autour de lui. Ces débris embarrassaient ses pas. Les flammes, qui dévoraient avec un bruissement impétueux les édifices entre lesquels il marchait, dépassant leur faîte, fléchissaient alors sous le vent et se recourbaient sur nos têtes.

Nous marchions sur une terre de feu, sous un ciel de feu, entre deux murailles de feu ! Une chaleur pénétrante brûlait nos yeux ; qu'il fallait cependant tenir ouverts et fixés sur le danger. Un air dévorant, des cendres étincelantes, des flammes détachées, embrasaient notre respiration courte, sèche, haletante, et déjà presque suffoquée par la fumée. Nos mains brûlaient en cherchant à garantir notre figure d'une chaleur insupportable, et en repoussant les flammèches qui couvraient à chaque instant et pénétraient nos vêtemens.

Dans cette inexprimable détresse, et quand une course rapide paraissait notre seul moyen de salut, notre guide incertain et troublé s'arrêta. Là, se serait peut-être terminée notre vie aventureuse, si des pillards du premier corps n'avaient point reconnu l'empereur au milieu de ces tourbillons de flammes ; ils accoururent, et le guidèrent vers les décombres fumans d'un quartier réduit en cendres dès le matin.

Ce fut alors que l'on rencontra le prince d'Eckmühl. Ce maréchal, blessé à la Moskowa, se faisait rapporter dans les flammes pour en arracher Napoléon ou y périr avec lui. Il se jeta dans ses bras avec transport : l'empereur l'accueillit bien, mais avec ce calme qui, dans le péril, ne le quittait jamais.

Pour échapper à cette vaste région de maux, il fallut encore qu'il dépassât un long convoi de poudre qui défilait au travers de ces feux. Ce ne fut pas son moindre danger, mais ce fut le dernier, et l'on arriva avec la nuit à Pétrowsky.

Le lendemain matin, 17 septembre, Napoléon tourna ses premiers regards sur Moskou, espérant voir l'incendie se calmer. Il le revit dans toute sa violence : toute cette cité lui parut une vaste trombe de feu qui s'élevait en tourbillonnant jusqu'au ciel, et le colorait fortement.

Absorbé par cette funeste contemplation, il ne sortit d'un morne et long silence que pour s'écrier : «Ceci nous présage de grands malheurs !»

L'effort qu'il venait de faire pour atteindre Moskou avait usé tous ses moyens de guerre. Moskou avait été le terme de ses projets, le but de toutes ses espérances, et Moskou s'évanouissait : quel parti va-t-il prendre ! C'est alors sur-tout que ce génie si décisif fut forcé d'hésiter. Lui, qu'on vit, en 1805, ordonner l'abandon subit et total d'une descente préparée à si grands frais, et décider, de Boulogne-sur-mer, la surprise, l'anéantissement de l'armée autrichienne ; enfin toutes les marches de la campagne d'Ulm jusqu'à Munich, telles qu'elles furent exécutées ; ce même homme qui, l'année d'après, dicta de Paris, avec la même infaillibilité, tous les mouvemens de son armée jusqu'à Berlin, le jour fixe de son entrée dans cette capitale, et la nomination du gouverneur qu'il lui destinait : c'est lui qui, à son tour étonné, reste incertain. Jamais il n'a communiqué ses plus audacieux projets à ses ministres les plus intimes que par ordre de les exécuter ; et le voilà contraint de consulter, d'essayer les forces morales et physiques de ceux qui l'entourent.

Toutefois, c'est en conservant les mêmes formes. Il déclare donc qu'il va marcher sur Pétersbourg. Déjà cette conquête est tracée sur ses cartes, jusque-là si prophétiques : l'ordre même est donné aux différens corps de se tenir prêts. Mais sa décision n'est qu'apparente ; c'est comme une meilleure contenance qu'il cherche à se donner, ou une distraction à la douleur de voir se perdre Moskou : aussi Berthier, Bessières sur-tout, l'eurent-ils bientôt convaincu que le temps, les vivres, les routes, que tout lui manquait pour une si grande excursion.

En ce moment il apprend que Kutusof, après avoir fui vers l'orient, a tourné subitement vers le midi, et qu'il s'est jeté entre Moskou et Kalougha.

C'est un motif de plus contre l'expédition de Pétersbourg ; c'était une triple raison de marcher sur cette armée défaite, pour l'achever ; pour préserver son flanc droit et sa ligne d'opération ; pour s'emparer de Kalougha et de Toula, le grenier et l'arsenal de la Russie ; enfin, pour s'ouvrir une retraite sûre, courte, neuve et vierge vers Smolensk et la Lithuanie.

Quelqu'un proposa de retourner sur Witgenstein et Vitepsk. Napoléon reste incertain entre tous ces projets. Celui de la conquête de Pétersbourg seul le flatte. Les autres ne lui paraissent que des voies de retraite, des aveux d'erreur, et, soit fierté, soit politique qui ne veut pas s'être trompée, il les repousse.

D'ailleurs, où s'arrêterait-il dans une retraite ? Il a tant compté sur une paix de Moskou, qu'il n'a point de quartiers d'hiver prêts en Lithuanie. Kalougha ne le tente point. Pourquoi détruire encore de nouvelles provinces ; il vaut mieux les menacer, et laisser aux Russes quelque chose à perdre, pour les décider à une paix conservatrice. Peut-il marcher à une autre bataille, à de nouvelles conquêtes, sans découvrir une ligne d'opération toute semée de malades, de traîneurs, de blessés, et de convois de toute espèce ? Moskou est le point de ralliement général, comment le changer ? Quel autre nom attirerait ?

Enfin, et sur-tout, comment abandonner un espoir auquel il a fait tant de sacrifices, quand il sait que sa lettre à Alexandre vient de traverser les avant-postes russes ; quand huit jours suffisent pour recevoir une réponse tant désirée ; quand il faut ce temps pour rallier, refaire son armée, pour recueillir les restes de Moskou, dont l'incendie n'a que trop légitimé le pillage, et pour arracher ses soldats à cette grande curée.

Cependant, à peine le tiers de cette armée et de cette capitale existe encore.

Mais lui et le Kremlin sont restés debout ; sa renommée est encore tout entière ; et il se persuade que ces deux grands noms de Napoléon et de Moskou réunis suffiront pour tout achever : il se décide donc à rentrer au Kremlin, qu'un bataillon de sa garde a malheureusement préservé.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VIII.

CHAPITRE VIII.

Les camps qu'il traversa pour y arriver offraient un aspect singulier. C'étaient au milieu des champs, dans une fange épaisse et froide, de vastes feux entretenus par des meubles d'acajou, par des fenêtres et des portes dorées. Autour de ces feux, sur une litière de paille humide qu'abritaient mal quelques planches, on voyait les soldats et leurs officiers, tout tachés de boue et noircis de fumée, assis dans des fauteuils, ou couchés sur des canapés de soie. À leurs pieds étaient étendus ou amoncelés les schalls de cachemires, les plus rares fourrures de la Sibérie, des étoffes d'or de la Perse, et des plats d'argent dans lesquels ils n'avaient à manger qu'une pâte noire, cuite sous la cendre, et des chairs de cheval à demi grillées et sanglantes. Singulier assemblage d'abondance et de disette, de richesse et de saleté, de luxe et de misère !

Entre les camps et la ville, on rencontrait des nuées de soldats traînant leur butin, ou chassant devant eux, comme des bêtes de somme, des mougiques courbés sous le poids du pillage de leur capitale ; car l'incendie montra près de vingt mille habitans, inaperçus jusque-là dans cette immense cité. Quelques-uns de ces Moskovites, hommes ou femmes, paraissaient bien vêtus ; c'étaient des marchands. On les vit venir se réfugier, avec les débris de leurs biens, auprès de nos feux. Il y vécurent pêle-mêle avec nos soldats, protégés par quelques-uns, et soufferts ou à peine remarqués par les autres.

Il en fut de même d'environ dix mille soldats ennemis. Pendant plusieurs jours, ils errèrent au milieu de nous, libres, et quelques-uns même encore armés. Nos soldats rencontraient ces vaincus sans animosité, sans songer à les faire prisonniers, soit qu'ils crussent la guerre finie, soit insouciance ou pitié, et que, hors du combat, le Français se plaise à n'avoir plus d'ennemis.

Ils les laissaient partager leurs feux ; bien plus, ils les souffrirent pour compagnons de pillage. Lorsque le désordre fut moins grand, ou plutôt quand les chefs eurent organisé cette maraude comme un fourrage régulier, alors ce grand nombre de traîneurs russes fut remarqué. On ordonna de les saisir, mais déjà sept à huit mille s'étaient échappés. Nous eûmes bientôt à les combattre.

En entrant dans la ville, l'empereur fut frappé d'un spectacle encore plus étrange ; il ne retrouvait de la grande Moskou que quelques maisons éparses, restées debout au milieu des ruines. L'odeur qu'exhalait ce colosse abattu, brûlé et calciné, était importune. Des monceaux de cendres, et, de distance en distance, des pans de muraille ou des piliers à demi écroulés, marquaient seuls la trace des rues.

Les faubourgs étaient semés d'hommes et de femmes russes, couverts de vêtemens presque brûlés. Ils erraient comme des spectres dans ces décombres ; accroupis dans les jardins, les uns grattaient la terre pour en arracher quelques légumes, d'autres disputaient aux corbeaux des restes d'animaux morts que l'armée avait abandonnés. Plus loin, on en aperçut qui se précipitaient dans la Moskowa : c'était pour en retirer des grains que Rostopschine y avait fait jeter, et qu'ils dévoraient sans préparation, tout aigris et gâtés qu'ils étaient déjà.

Cependant la vue du butin, dans ceux des camps où tout manquait encore, avait enflammé les soldats que leur service ou des officiers plus sévères retenaient au drapeau. Ils murmurèrent. «Pourquoi les retenir ; pourquoi les laisser périr de faim et de misère, quand tout était à leur portée ! Devait-on laisser à ces feux ennemis ce qu'on pouvait leur arracher ? D'où vient ce respect pour l'incendie ?»

Et ils ajoutaient : «que les habitans de Moskou l'ayant non-seulement abandonnée, mais encore ayant voulu tout y détruire, tout ce qu'on pourrait en sauver serait légitimement acquis ; qu'il en était des restes de cette cité comme de ces débris d'armes de vaincus qui appartiennent de droit aux vainqueurs ; les Moskovites s'étant servis de leur capitale comme d'une grande machine de guerre pour nous anéantir.»

C'étaient les plus probes et les plus disciplinés qui parlaient ainsi, et l'on n'avait rien à leur répondre. Cependant, un scrupule exagéré empêchant d'abord d'ordonner le pillage, on le permit sans le régler : alors, poussés par les besoins les plus impérieux, tous se précipitent, soldats d'élite, officiers même. Les chefs sont obligés de fermer les yeux ; il ne reste aux aigles et aux faisceaux que les gardes indispensables.

L'empereur voit son armée entière dispersée dans la ville. Sa marche est embarrassée par une longue file de maraudeurs qui vont au butin ou qui en reviennent ; par des rassemblemens tumultueux de soldats groupés autour des soupiraux des caves et devant les portes des palais, des boutiques et des églises, que le feu est près d'atteindre, et qu'ils cherchent à enfoncer.

Ses pas sont arrêtés par des débris de meubles de toute espèce qu'on a jetés par les fenêtres pour les soustraire à l'incendie ; enfin, par un riche pillage, que le caprice a fait abandonner pour un autre butin : car voilà les soldats ; ils recommencent sans cesse leur fortune ; prenant tout sans distinction ; se chargeant outre mesure, comme s'ils pouvaient tout emporter ; puis au bout de quelques pas, forcés par la fatigue de jeter successivement la plus grande partie de leur fardeau.

Les routes en sont obstruées ; les places comme les camps sont devenus des marchés où chacun vient échanger le superflu contre le nécessaire.

Là, les objets les plus rares, inappréciés par leurs possesseurs, sont vendus à vil prix, d'autres, d'une apparence trompeuse, sont acquis bien au-delà de leur valeur. L'or, plus portatif, s'achète à une perte immense, pour de l'argent que les havre-sacs n'auraient pas pu contenir. Par-tout des soldats assis sur des ballots de marchandises, sur des amas de sucre et de café, au milieu des vins et des liqueurs les plus exquises, qu'ils voudraient échanger contre un morceau de pain. Plusieurs, dans une ivresse qu'augmente l'inanition, sont tombés près des flammes qui les atteignent et les tuent.

Néanmoins, la plupart des maisons et des palais qui avaient échappé au feu, servirent d'abri aux chefs, et tout ce qu'elles contenaient fut respecté. Tous voyaient avec douleur cette grande destruction, et le pillage qui en était la suite nécessaire. On a reproché à quelques-uns de nos hommes d'élite de s'être trop plu à recueillir ce qu'ils purent dérober aux flammes ; mais il y en eut si peu qu'ils furent cités. La guerre, dans ces hommes ardens, était une passion qui en supposait d'autres. Ce n'était point cupidité, car ils n'amassaient point ; ils usaient de ce qu'ils rencontraient, prodiguant tout, prenant pour donner, croyant qu'une main lavait l'autre, et qu'ils avaient tout payé par le danger.

Au reste, dans cette circonstance, il n'y eut guère de distinction à établir, si ce n'est dans le motif : les uns prirent à regret, quelques autres avec joie, tous par nécessité. Au milieu de richesses qui n'appartenaient plus à personne, prêtes à être consumées, et se perdant au milieu des cendres, on se trouva placé dans une position toute nouvelle, où le bien et le mal étaient confondus, et pour laquelle il n'y avait point de règle tracée.

Les plus délicats par leurs sentimens, ou parce qu'ils étaient les plus riches, achetèrent aux soldats les vivres et les vêtemens qui leur manquaient ; d'autres envoyèrent pour eux à la maraude ; les plus nécessiteux furent obligés de se pourvoir de leurs propres mains.

Quant aux soldats, plusieurs s'étant embarrassés des fruits de leur pillage, devinrent moins lestes, moins insoucians ; dans le danger ils calculèrent, et pour sauver leur butin, ils firent ce qu'ils auraient dédaigné de faire pour se sauver eux-mêmes.

Ce fut au travers de ce bouleversement que Napoléon rentra dans Moskou. Il l'abandonna à ce pillage, espérant que son armée répandue sur ces ruines, ne les fouillerait pas infructueusement. Mais quand il sut que le désordre s'accroissait ; que la vieille garde, elle-même, était entraînée ; que les paysans russes, enfin attirés avec leurs provisions, et qu'il faisait payer généreusement afin d'en attirer d'autres, étaient dépouillés de ces vivres, qu'ils nous apportaient, par nos soldats affamés ; quand il apprit que les différens corps, en proie à tous les besoins, étaient prêts à se disputer violemment les restes de Moskou ; qu'enfin toutes les ressources encore existantes se perdaient par ce pillage irrégulier, alors il donna des ordres sévères, il consigna sa garde. Les églises, où nos cavaliers s'étaient abrités, furent rendues au culte grec. La maraude fut ordonnée dans les corps par tour de rôle, comme un autre service, et l'on s'occupa enfin de ramasser les traîneurs russes.

Mais il était trop tard. Ces militaires avaient fui ; les paysans, effarouchés, ne revenaient plus : beaucoup de vivres étaient gaspillés.

L'armée française est tombée quelquefois dans cette faute ; mais ici l'incendie l'excuse : il fallut se précipiter pour devancer la flamme. Il est encore assez remarquable qu'au premier commandement tout soit rentré dans l'ordre.

Quelques écrivains, et des Français mêmes, ont fouillé ces décombres, pour y trouver les traces de quelques excès qui purent y être commis. Il y en eut peu. La plupart des nôtres se montrèrent généreux pour le petit nombre d'habitans et le grand nombre d'ennemis qu'ils rencontrèrent. Mais qu'il y ait eu, dans les premiers momens, quelque emportement dans le pillage, cela doit-il étonner d'une armée exaspérée par de si grands besoins, si souffrante, et composée de tant de nations ?

Depuis, comme il arrive toujours, l'infortune ayant écrasé ces guerriers, des reproches s'élevèrent. Eh qui ne sait que de pareils désordres ont toujours été le mauvais côté des grandes guerres, la partie honteuse de la gloire ; que la renommée des conquérans porte son ombre comme toutes les choses de ce monde ! Existe-t-il un être, si petit qu'il soit, que le soleil, tout grand qu'il est, puisse éclairer à la fois de tous côtés ? C'est donc une loi de la nature que les grands corps aient de grandes ombres.

Au reste, on s'est trop étonné des vertus comme des vices de cette armée. C'étaient les vertus d'alors, les vices du temps, et par cela même les unes furent moins louables, et les autres moins blâmables, en ce qu'ils étaient, pour ainsi dire, commandés par l'exemple et les circonstances. C'est ainsi que tout est relatif ; ce qui n'exclut pas la fixité de principes, le mieux, ou le bien absolu, comme point de départ et comme but.

Mais il s'agit ici du jugement qu'on a porté de cette armée et de son chef, ce qu'on n'a pu bien faire qu'en se mettant à leur place : or comme cette position était très-élevée, très-extraordinaire, fort compliquée, peu d'esprits y peuvent atteindre, en embrasser l'ensemble, et en apprécier tous les résultats nécessaires.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE IX.

CHAPITRE IX.

Cependant Kutusof, en abandonnant Moskou, avait attiré Murat vers Kolomna, jusqu'au point où la Moskowa en coupe la route. Ce fut là qu'à la faveur de la nuit, il tourna subitement vers le sud, pour s'aller jeter, par Podol, entre Moskou et Kalougha. Cette marche nocturne des Russes autour de Moskou, dont un vent violent leur portait les cendres et les flammes, fut sombre et religieuse. Ils s'avancèrent à la lueur sinistre de l'incendie qui dévorait le centre de leur commerce, le sanctuaire de leur religion, le berceau de leur empire ! Tous, pénétrés d'horreur et d'indignation, gardaient un morne silence, que troublait seul le bruit monotone et sourd de leurs pas, le bruissement des flammes, et les sifflemens de la tempête. Souvent, la lugubre clarté était interrompue par des éclats livides et subits. Alors on voyait la figure de ces guerriers, contractée par une douleur sauvage, et le feu de leurs regards sombres et menaçans répondre à ces feux qu'ils croyaient notre ouvrage : il décelait déjà cette vengeance féroce, qui fermentait dans leurs cœurs, qui se répandit dans tout l'empire, et dont tant de Français furent victimes.

En ce moment solennel, on vit Kutusof annoncer d'un ton noble et ferme à son souverain la perte de sa capitale. Il lui déclare «que, pour conserver les provinces nourricières du sud et sa communication avec Tormasof et Tchitchakof, il vient d'être forcé d'abandonner Moskou, mais vide de ce peuple qui en est la vie ; que par-tout le peuple est l'âme d'un empire ; que là où est le peuple russe, là est Moskou et tout l'empire de Russie.»

Alors pourtant, il semble ployer sous sa douleur. Il convient «que cette blessure sera profonde et ineffaçable ;» mais bientôt se relevant, il dit «que Moskou perdue n'est qu'une ville de moins dans un empire, et le sacrifice d'une partie pour le salut de tous.

Il se montre sur le flanc de la longue ligne d'opération de l'ennemi, le tenant comme bloqué par ses détachemens : là, il va surveiller ses mouvemens, couvrir les ressources de l'empire, recompléter son armée ;» et déjà (le 16 septembre) il annonce que «Napoléon sera forcé d'abandonner sa funeste conquête.»

On dit qu'à cette nouvelle Alexandre demeura consterné. Napoléon espérait dans la faiblesse de son rival, en même temps que les Russes en craignaient l'effet. Le czar démentit cet espoir et cette crainte. Dans ses discours, on le voit grand comme son malheur ; il s'adresse à ses peuples. «Point d'abattement pusillanime, s'écrie-t-il ; jurons de redoubler de courage et de persévérance. L'ennemi est dans Moskou déserte, comme dans un tombeau, sans moyens de domination ni même d'existence. Entré en Russie avec trois cent mille hommes de tous pays, sans union, sans lien national ni religieux, la moitié en est détruite par le fer, la faim et la désertion ; il n'a dans Moskou que des débris ; il est au centre de la Russie, et pas un seul Russe n'est à ses pieds.

»Cependant, nos forces s'accroissent et l'entourent. Il est au sein d'une population puissante, environné d'armées qui l'arrêtent et l'attendent. Bientôt, pour échapper à la famine, il lui faudra fuir à travers les rangs serrés de nos soldats intrépides. Reculerons-nous donc, quand l'Europe nous encourage de ses regards. Servons-lui d'exemple, et saluons la main qui nous choisit pour être la première des nations dans la cause de la vertu et de la liberté.» Il terminait par une invocation au Tout-Puissant.

Les Russes parlent diversement de leur général et de leur empereur. Pour nous, comme ennemis, nous ne pouvons juger nos ennemis que par les faits.

Or telles furent leurs paroles ; et leurs actions y répondirent. Compagnons, rendons-leur justice ! Leur sacrifice a été complet, sans réserve, sans regrets tardifs. Depuis ils n'ont rien réclamé, même au milieu de la capitale ennemie qu'ils ont préservée. Leur renommée en est restée grande et pure. Ils ont connu la vraie gloire ; et, quand une civilisation plus avancée aura pénétré dans tous leurs rangs, ce grand peuple aura son grand siècle, et tiendra à son tour ce sceptre de gloire, qu'il semble que les nations de la terre doivent se céder successivement.

Cette marche tortueuse que fit Kutusof, par indécision ou par ruse, lui réussit. Murat perdit sa trace pendant trois jours. Le Russe en profita pour étudier son terrain et s'y retrancher. Son avant-garde allait atteindre Voronowo, l'une des plus belles possessions du comte Rostopschine, lorsque ce gouverneur prit les devants. Les Russes crurent que ce seigneur voulait revoir pour la dernière fois ses foyers, quand tout-à-coup l'édifice disparut à leurs yeux dans des tourbillons de fumée.

Ils se pressent pour éteindre cet incendie, mais c'est Rostopschine lui-même qui les repousse. Ils l'aperçoivent, au milieu des flammes qu'il attise, sourire à l'écroulement de cette superbe demeure, puis d'une main ferme, tracer ces mots, que les Français, en frisonnant de surprise, lurent sur la porte de fer d'une église restée debout. «J'ai embelli pendant huit ans cette campagne, et j'y ai vécu heureux au sein de ma famille ; les habitans de cette terre, au nombre de dix-sept cent vingt, la quittent à votre approche, et moi je mets le feu à ma maison, pour qu'elle ne soit pas souillée par votre présence. Français, je vous ai abandonné mes deux maisons de Moskou, avec un mobilier d'un demi-million de roubles.

Ici vous ne trouverez que des cendres.»

Ce fut près de là que Murat joignit Kutusof. Il y eut, le 29 septembre, un vif engagement de cavalerie vers Czerikowo, et un autre, le 4 octobre, près Winkowo. Mais là Miloradowitch, serré de trop près, se retourna avec fureur, et revint avec douze mille chevaux sur Sébastiani. Il le mit dans un tel danger, que Murat dicta, au milieu du feu, la demande d'une suspension d'armes, en annonçant à Kutusof un parlementaire. C'était Lauriston qu'il attendait. Mais, comme dans cet instant l'arrivée de Poniatowski nous rendit quelque supériorité, le roi ne fit point usage de la lettre qu'il venait d'écrire ; il combattit jusqu'à la fin du jour, et repoussa Miloradowitch.

Cependant, l'incendie commencé dans la nuit du 14 au 15 septembre, suspendu par nos efforts dans la journée du 15, ranimé dès la nuit suivante, et dans sa plus grande violence les 16, 17 et 18, s'était ralenti le 19. Il avait cessé le 20. Ce jour-là même, Napoléon, que les flammes avaient chassé du Kremlin, rentra dans le palais des czars. Il y appelle les regards de l'Europe. Il y attend ses convois, ses renforts, ses traîneurs ; sûr que tous les siens seront ralliés par sa victoire, par l'appât de ce grand butin, par l'étonnant spectacle de Moskou prisonnière, et par lui sur-tout, dont la gloire, du haut de ce grand débris, brillait et attirait encore comme un fanal sur un écueil.

Deux fois pourtant, le 22 et le 28 septembre, des lettres de Murat furent près d'arracher Napoléon de ce funeste séjour. Elles annonçaient une bataille ; mais deux fois les ordres de mouvement, déjà écrits, furent brûlés. Il semblait que pour notre empereur la guerre fût finie, et qu'il n'attendît plus qu'une réponse de Pétersbourg.

Il nourrissait son espoir des souvenirs de Tilsitt et d'Erfurt. À Moskou aurait-il donc moins d'ascendant sur Alexandre ? Puis, comme les hommes long-temps heureux, ce qu'il désire, il l'espère.

Son génie a d'ailleurs cette grande faculté, qui consiste à interrompre sa plus grande préoccupation, quand il lui plaît, soit pour en changer, soit même pour se reposer ; car la volonté en lui surpasse l'imagination. En cela, il règne sur lui-même autant que sur les autres.

Ainsi, Paris le distrait de Pétersbourg. Ses affaires encore amoncelées, et les courriers qui, dans les premiers jours, se succèdent sans interruption, l'aident à attendre. Mais la promptitude de son travail en a bientôt épuisé la matière. Bientôt même, ses estafettes, qui d'abord arrivaient de France en quatorze jours, s'arrêtent. Quelques postes militaires placés dans quatre villes en cendres, et dans quelques maisons de bois grossièrement palissadées, ne suffisaient pas pour garder une route de quatre-vingt-treize lieues ; car on n'avait pu établir que quelques échelons, toujours trop espacés, sur une si longue échelle. Cette ligne d'opération, trop alongée, se brisait par-tout où l'ennemi la touchait ; pour la rompre, des paysans mêlés à quelques Cosaques suffisaient.

Cependant la réponse d'Alexandre n'est point encore venue. L'inquiétude de Napoléon augmente, ses moyens de distraction diminuent. Déjà l'activité de son génie, accoutumé aux soins de l'Europe entière, n'a plus pour alimens que l'administration de cent mille hommes ; encore, l'organisation de son armée est-elle si parfaite, qu'à peine est-ce une occupation ; tout y est déterminé. Tous les fils en sont dans sa main.

Il est entouré de ministres qui peuvent lui répondre sur-le-champ, et à chaque heure du jour, de la position de chaque homme, le matin, le soir, isolé ou non ; qu'il soit au drapeau, à l'hôpital, en congé ou par-tout ailleurs, et cela, depuis Moskou jusqu'à Paris ; tant la science d'une administration concentrée était alors perfectionnée, les hommes exercés et bien choisis, et le chef exigeant.

Mais déjà onze jours se sont écoulés, le silence d'Alexandre dure encore ! et Napoléon espère toujours vaincre son rival en opiniâtreté ; perdant ainsi le temps qu'il fallait gagner, et qui toujours sert la défense contre l'attaque.

Dès lors, et plus qu'à Vitepsk, toutes ses actions annoncent aux Russes que leur puissant ennemi veut se fixer dans le cœur de leur empire. Moskou en cendres reçoit un intendant et des municipalités. L'ordre est donné de s'y approvisionner pour l'hiver. Un théâtre se forme au milieu des ruines. Les premiers acteurs de Paris sont, dit-on, mandés. Un chanteur italien vient s'efforcer de rappeler au Kremlin les soirées des Tuileries. Par là, Napoléon prétend abuser un gouvernement que l'habitude de régner sur l'erreur et l'ignorance de ses peuples a fait de longue main à toutes ces déceptions.

Lui-même sent l'insuffisance de ces moyens, et pourtant septembre n'est déjà plus, octobre commence ! Alexandre a dédaigné de répondre ! c'est un affront ! il s'irrite. Le 3 octobre, après une nuit d'inquiétude et de colère, il appelle ses maréchaux. Dès qu'il les aperçoit, «Entrez, s'écrie-t-il, écoutez le nouveau plan que je viens de concevoir ; prince Eugène, lisez. (Ils écoutent.) «Il faut brûler les restes de Moskou, marcher par Twer sur Pétersbourg, où Macdonald viendra les joindre ! Murat et Davoust feront l'arrière-garde !» Et l'empereur, tout animé, fixe ses yeux étincelans sur ses généraux, dont la figure froide et silencieuse n'exprime que l'étonnement.

Alors, s'exaltant pour exalter : «Eh quoi ! c'est vous, ajoute-t-il, que cette pensée n'enflamme point ! Jamais un plus grand fait de guerre aurait-il existé. Désormais cette conquête est seule digne de nous ! De quelle gloire nous serons comblés, et que dira le monde entier, quand il apprendra qu'en trois mois nous avons conquis les deux grandes capitales du Nord.»

Mais Davoust, comme Daru, lui oppose «la saison, la disette, une route stérile, déserte, factice, celle de Twer à Pétersbourg, qui s'élève sur cent lieues de marais, et qu'en un jour trois cents paysans peuvent rendre impraticable. Pourquoi s'enfoncer de plus en plus dans le nord, aller encore au-devant de l'hiver, le provoquer, le braver : on en était déjà trop près ; et que deviendraient six mille blessés encore dans Moskou : on allait donc les livrer à Kutusof ! Celui-ci talonnerait l'armée ! Il faudrait à la fois attaquer et se défendre, et marcher, comme en fuyant, à une conquête !»

Ces chefs ont assuré qu'alors ils proposèrent différens projets ; soin bien inutile avec un prince dont le génie devançait toutes les autres imaginations, et que leurs objections n'auraient point arrêté, s'il eût été décidé à marcher sur Pétersbourg. Mais cette idée n'était en lui qu'une saillie de colère, une inspiration du désespoir de se voir obligé, à la face de l'Europe, de céder, d'abandonner une conquête, et de reculer.

C'était sur-tout une menace pour effrayer les siens, comme les ennemis, et pour amener et appuyer une négociation qu'entamerait Caulincourt. Ce grand-officier avait plu à Alexandre : il était le seul, entre tous les grands de la cour de Napoléon, qui eût pris quelque ascendant sur son rival ; mais, depuis plusieurs mois, Napoléon le repoussait de son intimité, n'ayant pu lui faire approuver son expédition.

Ce fut pourtant à lui-même qu'en ce jour il fut forcé de recourir et de montrer son anxiété.

Il l'appelle ; mais, seul avec lui, il hésite. Il marche long-temps tout agité et l'entraîne sur ses pas, sans que sa fierté puisse se décider à rompre un si pénible silence : elle va céder enfin, mais en menaçant. Il priera qu'on lui demande la paix, comme s'il daignait l'accorder.

Après quelques mots à peine articulés, «il va, dit-il, marcher sur Pétersbourg. Il sait que la destruction de cette ville affligera sans doute son grand-écuyer : alors la Russie se soulèvera contre l'empereur Alexandre, il y aura une conjuration contre ce monarque ; on l'assassinera, ce sera un grand malheur. Ce prince, qu'il estime, il le regrettera, tant pour lui que pour la France. Son caractère, ajoute-t-il, convient à nos intérêts ; aucun autre prince ne pourrait le remplacer avantageusement pour nous. Il pense donc, pour prévenir cette catastrophe, à lui envoyer Caulincourt.

Mais le duc de Vicence, plus capable d'opiniâtreté que de flatterie, ne changea point de langage ; il soutint «que cette ouverture serait inutile ; que tant que le sol russe ne serait pas entièrement évacué ; Alexandre n'écouterait aucune proposition ; que la Russie sentait, à cette époque de l'année, tout son avantage ; que, bien plus, cette démarche serait nuisible, en ce qu'elle montrerait le besoin que Napoléon avait de la paix, et découvrirait tout l'embarras de notre position.»

Il ajouta que, «plus le choix du négociateur serait marquant, plus il marquerait d'inquiétude ; qu'ainsi lui, plus que tout autre, échouerait, et d'autant plus qu'il partirait avec cette certitude.» L'empereur rompit brusquement cet entretien par ces mots : «Eh bien, j'enverrai Lauriston.»

Celui-ci assure qu'il ajouta de nouvelles objections aux précédentes, et que, provoqué par l'empereur, il ouvrit l'avis de commencer, dès le jour même, la retraite, en se dirigeant par Kalougha.

Napoléon, irrité, lui répliqua avec amertume : «qu'il aimait les plans simples, les routes les moins détournées, les grandes routes, celle par laquelle il était venu, mais qu'il ne voulait la reprendre qu'avec la paix.» Puis, lui montrant, comme au duc de Vicence, la lettre qu'il venait d'écrire à Alexandre, il lui ordonna d'aller obtenir de Kutusof un sauf-conduit pour Pétersbourg. Les dernières paroles de l'empereur à Lauriston furent : «Je veux la paix, il me faut la paix, je la veux absolument ; sauvez seulement l'honneur !»

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE X.

CHAPITRE X.

Ce général part, et arrive aux avant-postes le 5 octobre. La guerre est aussitôt suspendue, l'entrevue accordée ; mais Volkonsky, aide-de-camp d'Alexandre, et Beningsen s'y trouvèrent sans Kutusof. Vilson assure que les généraux et les officiers russes, soupçonnant leur chef et l'accusant de faiblesse, avaient crié à la trahison, et que celui-ci n'avait point osé sortir de son camp.

Les instructions de Lauriston portaient qu'il ne devait s'adresser qu'à Kutusof. Il rejeta donc avec hauteur toute communication intermédiaire, et saisissant, a-t-il dit, cette occasion de rompre une négociation qu'il désapprouvait, il se retira malgré les instances de Volkonsky, et voulut repartir pour Moskou. Alors sans doute, Napoléon irrité se serait précipité sur Kutusof, aurait renversé et détruit son armée, encore tout incomplète, et en eût arraché la paix. Dans le cas d'un succès moins décisif, du moins aurait-il pu se retirer sans désastre sur ses renforts.

Malheureusement Beningsen se hâta de demander un entretien à Murat. Lauriston attendit. Le chef d'état-major russe, plus habile à négocier qu'à combattre, s'efforça d'enchanter ce roi nouveau, par des formes respectueuses ; de le séduire par des éloges ; de le tromper par de douces paroles, qui ne respiraient que la fatigue de la guerre et l'espoir de la paix ; et Murat enfin, las des batailles, inquiet de leur résultat, et regrettant, dit-on, son trône, depuis qu'il n'en espérait plus un meilleur, se laissa enchanter, séduire et tromper.

Il décida Lauriston à retourner dans le camp des Russes, où Kutusof l'attendait à minuit. L'entrevue commença mal. Beningsen et Volkonsky voulaient en rester les témoins.

Cela choqua le général français : il exigea qu'ils se retirassent. On le satisfit.

Dès que Lauriston fut seul avec Kutusof, il lui exposa ses motifs et son but, et lui demanda le passage pour Pétersbourg. Le général russe répondit que cette demande dépassait ses pouvoirs ; mais aussitôt il proposa de charger Volkonsky de la lettre de Napoléon pour Alexandre, et offrit un armistice jusqu'au retour de cet aide-de-camp. Il accompagna ces paroles de protestations pacifiques, qu'ensuite répétèrent tous ses généraux.

À les entendre, «tous gémissaient de cette continuité de combats. Et pour quel motif ? Leurs peuples, comme leurs empereurs, devaient s'estimer, s'aimer, et être alliés l'un de l'autre. Ils formaient des vœux ardens pour qu'une prompte paix arrivât de Pétersbourg. Jamais Volkonsky ne se hâterait assez.» Et ils s'empressaient autour de Lauriston, l'attirant à part, lui prenant les mains, et lui prodiguant ces manières caressantes qu'ils tiennent de l'Asie.

Ce qui fut bientôt prouvé, c'est qu'ils s'étaient sur-tout entendus pour tromper Murat et son empereur. Ils y réussirent. Ces détails transportèrent de joie Napoléon. Crédule par espoir, par désespoir peut-être, il s'enivre quelques instans de cette apparence, et, pressé d'échapper au sentiment intérieur qui l'oppresse, il semble vouloir s'étourdir en s'abandonnant à une joie expansive. Il appelle tous ses généraux, il triomphe «en leur annonçant une paix toute prochaine ! Quinze jours d'attente suffiront ! Lui seul a connu les Russes ! À la réception de sa lettre, on verra Pétersbourg faire des feux de joie.»

Cet armistice était singulier.

Pour le rompre, il suffisait de se prévenir réciproquement trois heures d'avance. Il n'existait que pour le front des deux camps, et non pour leurs flancs. Ce fut ainsi du moins que les Russes l'interprétèrent. On ne pouvait amener un convoi, ni faire un fourrage sans combattre ; de sorte que la guerre continuait par-tout, excepté où elle pouvait nous être favorable.

Pendant les premiers jours qui suivirent, Murat se complut à se montrer aux avant-postes ennemis. Là, il jouissait des regards que sa bonne mine, sa réputation de bravoure et son rang attiraient sur lui. Les chefs russes n'eurent garde de le dégoûter, ils le comblèrent de toutes les marques de déférence propres à entretenir son illusion. Il pouvait ordonner à leurs vedettes comme aux Français. Si quelque partie du terrain qu'ils occupaient lui convenait, ils s'empressaient de la lui céder.

Des chefs cosaques allèrent jusqu'à feindre l'enthousiasme, et à dire qu'ils ne reconnaissaient plus pour empereur que celui qui régnait à Moscou. Murat crut un instant qu'ils ne se battraient plus contre lui. Il alla plus loin. On entendit Napoléon s'écrier, en lisant ses lettres : «Murat, roi des Cosaques ! Quelle folie !» Toutes les idées possibles venaient à des hommes à qui tout était arrivé.

Quant à l'empereur, qu'on ne trompait guère, il n'eut que quelques instans d'une joie factice. Il se plaignit bientôt «de ce qu'une guerre irritante de partisans voltigeait autour de lui ; qu'au milieu de toutes ces démonstrations pacifiques, il sentait des bandes de Cosaques rôder sur ses flancs et derrière lui. Cent-cinquante dragons de sa vieille garde n'avaient-ils pas été surpris, défaits, et leur chef pris par eux ? Et c'était deux jours après l'armistice, sur la route de Mojaïsk, sur sa ligne d'opération, celle par laquelle l'armée communiquait avec ses magasins, ses renforts, ses dépôts, et lui avec l'Europe.»

En effet, sur cette même route, deux convois considérables venaient encore de tomber au pouvoir de l'ennemi : l'un, par la négligence de son chef, qui se tua de désespoir ; l'autre, par la lâcheté d'un officier, qu'on allait punir, quand la retraite commença. La perte de l'armée fit son salut.

Chaque matin il fallait que nos soldats, et sur-tout que nos cavaliers, allassent au loin chercher la nourriture du soir et du lendemain. Et comme les environs de Moskou et de Winkowo se dégarnissaient de plus en plus, on s'écartait tous les jours davantage. Les hommes et les chevaux revenaient épuisés : ceux toutefois qui revenaient, car chaque mesure de seigle, chaque trousse de fourrage nous était disputée. Il fallait les arracher à l'ennemi. C'étaient des surprises, des combats, des pertes continuelles. Les paysans s'en mêlaient. Ils punirent de mort ceux d'entre eux que l'appât du gain avait attirés dans nos camps avec quelques vivres. D'autres mettaient le feu à leurs propres villages, pour en chasser nos fourrageurs, et les livrer aux Cosaques, qu'ils avaient d'abord appelés, et qui nous y tenaient assiégés.

Ce furent encore des paysans qui prirent Véréia, ville voisine de Moskou. Un de leurs prêtres conçût, dit-on, le projet de coup de main, et l'exécuta. Il arma des habitans, obtint quelques troupes de Kutusof, puis, le 10 octobre, avant le jour, il fit donner, d'une part le signal d'une fausse attaque, quand, de l'autre, lui-même, se précipitait sur nos palissades. Il les détruisit, pénétra dans la ville, et en fit égorger toute la garnison.

Ainsi la guerre était par-tout, devant, sur nos flancs, derrière nous ; l'armée s'affaiblissait ; l'ennemi devenait chaque jour plus entreprenant.

Il en allait être de cette conquête comme de tant d'autres, qui se font en masse, et se perdent en détail.

Murat lui-même s'inquiète enfin. Il a vu dans ses affaires journalières se fondre la moitié du reste de sa cavalerie. Aux avant-postes, dans leur rencontre avec les nôtres, les officiers russes soit fatigue, vanité, ou franchise militaire poussée jusqu'à l'indiscrétion, se sont récriés sur les malheurs qui nous menacent. Ils nous montrent «ces chevaux d'un aspect encore sauvage, à peine domptés, et dont la longue crinière balayait la poussière de la plaine. Cela ne nous disait-il pas qu'une nombreuse cavalerie leur arrivait de toutes parts, quand la nôtre se perdait. Le bruit continuel de déchargés d'armes à feu, dans l'intérieur de leur ligne, ne nous annonçait-il pas qu'une multitude de recrues s'y exerçait à la faveur de l'armistice.»

Et réellement, malgré les longs trajets qu'elles eurent à faire, toutes rejoignirent. On n'éut point besoin, comme dans les autres années, d'attendre, pour les appeler, que les grandes neiges, obstruant tous les chemins, hors la grande route, eussent rendu leur désertion impossible. Aucun ne manquait à l'appel national ; la Russie entière se levait ; les mères avaient, disait-on, pleuré de joie en apprenant que leurs fils étaient devenus miliciens : elles couraient leur annoncer cette glorieuse nouvelle, et les ramenaient elles-mêmes, pour les voir marqués du signe des croisés, et les entendre crier : Dieu le veut.

Ces Russes ajoutèrent «qu'ils s'étonnaient sur-tout de notre sécurité à l'approche de leur puissant hiver ; c'était leur allié naturel et le plus terrible, ils l'attendaient de moment en moment ; ils nous plaignaient, ils nous pressaient de fuir.

Dans quinze jours, s'écriaient-ils, vos ongles tomberont, vos armes s'échapperont de vos mains engourdies et à demi mortes.»

On remarqua aussi les paroles de quelques chefs cosaques. Ceux-là demandaient aux nôtres «s'ils n'avaient point chez eux assez de blé, assez d'air, assez de tombeaux, enfin, assez de place pour vivre et mourir. Pourquoi allaient-ils donc prodiguer ainsi leur vie si loin de leurs foyers, et engraisser de leur sang un sol étranger ; ils ajoutaient que c'était un larcin fait à son pays ; que, vif, on se devait à sa culture, à sa défense, à son embellissement ; que, mort, on lui devait son corps qu'on tenait de lui, qu'il avait nourri, et dont à son tour on devait le nourrir.»

L'empereur n'ignorait point ces avertissemens, mais il les repoussait, ne voulant pas se laisser ébranler. L'inquiétude dont il était ressaisi se décelait par des ordres de colère. Ce fut alors qu'il fit dépouiller les églises du Kremlin de tout ce qui pouvait servir de trophée à la grande-armée. Ces objets, voués à la destruction par les Russes eux-mêmes, appartenaient, disait-il, aux vainqueurs, par le double droit donné par la victoire, et sur-tout par l'incendie.

Il fallut de longs efforts pour arracher à la tour du grand Yvan sa gigantesque croix. L'empereur voulait qu'à Paris le dôme des Invalides en fût orné. Le peuple russe attachait le salut de son empire à la possession de ce monument. Pendant les travaux, on remarqua qu'une foule de corbeaux entouraient sans cesse cette croix, et que Napoléon, fatigué de leurs tristes croassemens, s'écria «qu'il semblait que ces nuées d'oiseaux sinistres voulussent la défendre.» On ignore, dans cette position si critique, quelles étaient toutes ses pensées, mais on le savait accessible à tous les pressentimens.

Ses sorties journalières, qu'éclairait toujours un soleil brillant, dans lequel il s'efforçait de voir et de montrer son étoile, ne le distrayaient point. Au triste silence de Moskou morte, se joignait celui des déserts qui l'environnent, et le silence encore plus menaçant d'Alexandre. Ce n'était point le faible bruit des pas de nos soldats errans dans ce vaste tombeau qui pouvait tirer notre empereur de sa rêverie, l'arracher à ses cruels souvenirs et à sa prévoyance plus cruelle encore.

Ses nuits sur-tout deviennent fatigantes. Il en passe une partie avec le comte Daru, là seulement, il convient du danger de sa position. «De Wilna à Moskou quelle soumission, quel point d'appui, de repos ou de retraite marque sa puissance ? C'est un vaste champ de bataille ras et désert, où son armée amoindrie reste imperceptible, isolée, et comme égarée dans l'horreur de ce vide immense. Dans ce pays de mœurs et de religion étrangères, il n'a pas conquis un homme ; il n'est réellement maître que du sol que ses pieds touchent à l'instant même. Celui qu'il vient de quitter et de laisser derrière lui n'est guère plus à lui que celui qu'il n'a pas encore atteint. Insuffisant à ces vastes solitudes, il se voit comme perdu dans leur espace.»

Alors il parcourt les différentes résolutions qui lui restent à prendre. «On croit, dit-il, qu'il n'a qu'à marcher, sans songer qu'il faut un mois à son armée pour se refaire, et à ses hôpitaux pour être évacués ; que s'il abandonne ses blessés, on verra les Cosaques triompher chaque jour de ses malades, de ses traîneurs. Il paraîtra fuir. L'Europe en retentira ! l'Europe qui l'envie, qui lui cherche un rival pour se rallier à lui, et qui croirait l'avoir trouvé dans Alexandre.»

Appréciant alors toute la force qu'il tire du prestige de son infaillibilité, il frémit d'y porter une première atteinte.

«Quelle effrayante suite de guerres périlleuses dateront de son premier pas rétrograde ! Qu'on ne blâme donc plus son inaction. Eh ! ne sais-je pas, ajoute-t-il, que militairement Moskou ne vaut rien ! Mais Moskou n'est point une position militaire, c'est une position politique. On m'y croit général, quand j'y suis empereur ! Puis il s'écrie, qu'en politique il ne faut jamais reculer, ne jamais revenir sur ses pas ; se bien garder de convenir d'une erreur, que cela déconsidère ; que lorsqu'on s'est trompé il faut persévérer, que cela donne raison.»

C'est pourquoi il s'opiniâtre avec cette ténacité, ailleurs sa première qualité, ici son premier défaut ; les vertus politiques étant relatives comme les qualités physiques, qui sont moins dans les choses elles-mêmes que dans leurs rapports avec les circonstances.

Cependant, sa détresse augmente : il sait qu'il ne doit pas compter sur l'armée prussienne. Un avis d'une main trop sûre, adressé à Berthier, lui fait perdre sa confiance dans l'appui de l'armée autrichienne. Kutusof le joue, il le sent, mais il se trouve engagé si avant qu'il ne peut plus ni avancer, ni rester, ni reculer, ni combattre avec honneur et succès : ainsi, tour-à-tour poussé, retenu par tout ce qui décide ou détourne, il demeure sur ces cendres, n'espérant plus, et désirant toujours.

Sa fierté, sa politique, et sa santé peut-être, lui conseillent le pire de tous les partis, celui de n'en prendre aucun, et de biaiser avec le temps qui le tue. Daru, comme ses autres grands, s'étonne de ne point retrouver en lui cette décision vive, mobile et rapide comme les circonstances : ils disent que son génie ne sait plus s'y plier ; ils s'en prennent à sa persistance naturelle, qui fit son élévation, et qui causera sa chute.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE XI.

CHAPITRE XI.

Mais Napoléon envisage toute sa position : tout lui semble perdu s'il recule aux yeux de l'Europe surprise, et tout sauvé s'il peut encore vaincre Alexandre en détermination. Il n'apprécie que trop les moyens qui lui restent pour ébranler la constance de son rival : il sait que le nombre des combattans, que la position, que le temps, qu'enfin tout lui deviendra chaque jour de plus en plus désavantageux ; mais il compte sur cette puissance d'illusion que lui donne sa renommée. Jusqu'à ce jour, elle a emprunté de lui une force réelle et immanquable ; il s'efforce donc, par des raisonnemens spécieux, de soutenir la confiance des siens, et peut-être aussi le faible espoir qui lui reste.

Moskou vide ne lui offre plus aucune prise. Il dit «que c'est un malheur sans doute, mais que ce malheur est bon à quelque chose ; qu'autrement il n'aurait pu établir l'ordre dans une si grande ville, contenir une population de trois cent mille âmes, et coucher au Kremlin sans y être égorgé. Ils ne nous ont laissé que des décombres, mais nous y sommes tranquilles. Sans doute des millions nous échappent, mais que de milliards perd la Russie ! Voilà son commerce ruiné pour un siècle. La nation est retardée de cinquante ans : c'est toujours un grand résultat ! Quand le premier moment d'ardeur sera passé, la réflexion les épouvantera.» Et il en conclut qu'une si forte secousse ébranlera le trône d'Alexandre, et forcera ce prince à lui demander la paix.

S'il passe en revue ses différens corps d'armée, comme leurs bataillons réduits ne lui présentent plus qu'un front court qu'en un instant il a parcouru, cet affaiblissement l'importune ; et soit qu'il veuille le dissimuler à ses ennemis, ou même aux siens, il déclare que, jusqu'alors, c'est par erreur qu'on les a rangés sur trois hommes de hauteur, que deux suffisent ; il ne forme donc plus son infanterie que sur deux rangs.

Bien plus, il veut que l'inflexibilité des états de situation se plie à cette illusion.

Il en conteste les résultats. L'opiniâtreté du comte de Lobau ne peut vaincre la sienne : par là, il veut sans doute faire comprendre à son aide-de-camp ce qu'il désire que les autres croient, et que rien ne pourra ébranler sa résolution.

Néanmoins, Murat lui a fait parvenir les cris de détresse de son avant-garde. Ils effraient Berthier. Mais Napoléon appelle l'officier qui les apporte, il le presse de ses interrogations, l'étonne de ses regards, l'accable de son incrédulité. Les assertions de l'envoyé de Murat perdent de leur assurance. Napoléon se sert de son hésitation pour soutenir l'espoir de Berthier, pour lui persuader qu'on peut encore attendre ; et il renvoie l'officier au camp de Murat avec l'opinion, qu'il répandra sans doute, que l'empereur est inébranlable, qu'il a sans doute ses raisons pour persister ainsi, et qu'il faut que chacun redouble d'efforts.

Cependant, l'attitude de son armée secondait son désir. La plupart des officiers persévéraient dans leur confiance. Les simples soldats, qui voyant toute leur vie dans le moment présent, et qui, attendant peu de l'avenir, ne s'en inquiètent guère, conservaient leur insouciance, la plus précieuse de leurs qualités. À la vérité, les récompenses que, dans des revues journalières, l'empereur leur prodiguait, n'étaient plus reçues qu'avec une joie grave, mêlée de quelque tristesse. Les places vides qu'on allait remplir étaient encore toutes sanglantes. Ces faveurs menaçaient.

D'autre part, depuis Wilna, beaucoup avaient jeté leurs vêtemens d'hiver, pour se charger de vivres. La route avait détruit leur chaussure ; le reste de leurs vêtemens étaient usés par les combats ; mais, malgré tout, leur attitude restait haute ! Ils cachaient avec soin leur dénuement devant leur empereur, et se paraient de leurs armes éclatantes et bien réparées.

Dans cette première cour du palais des czars, à huit cents lieues de leurs ressources, et après tant de combats et de bivouacs, ils voulaient paraître encore propres, prêts et brillans ; car c'est là l'honneur du soldat : ils y attachaient encore plus de prix à cause de la difficulté, pour étonner, et parce que l'homme s'enorgueillit de tout ce qui est effort.

L'empereur s'y prêtait complaisamment, s'aidant de tout pour espérer, quand vinrent tout-à-coup les premières neiges. Avec elles tombèrent toutes les illusions dont il cherchait à s'environner. Dès lors il ne songe plus qu'à la retraite, sans toutefois en prononcer le nom, sans qu'on puisse lui arracher un ordre qui l'annonce positivement. Il dit seulement que, dans vingt jours, il faudra que l'armée soit en quartier d'hiver, et il presse le départ de ses blessés. Là, comme ailleurs, sa fierté ne peut consentir au moindre abandon volontaire : les attelages manquent à son artillerie, désormais trop nombreuse pour une armée aussi réduite ; il n'importe, il s'irrite à la proposition d'en laisser une partie dans Moskou : «Non, l'ennemi s'en ferait un trophée ;» et il exige que tout marche avec lui.

Dans ce pays désert, il ordonne l'achat de vingt mille chevaux ; il veut qu'on s'approvisionne de deux mois de fourrages, sur un sol où, chaque jour, les courses les plus lointaines et les plus périlleuses ne suffisent pas à la nourriture de la journée. Quelques-uns des siens s'étonnèrent d'entendre des ordres si inexécutables ; mais on a déjà vu que quelquefois il les donnait ainsi pour tromper ses ennemis, et, le plus souvent, pour indiquer aux siens l'étendue des besoins, et les efforts qu'ils devaient faire pour y subvenir.

Sa détresse ne perça que par quelques accès d'humeur.

C'était le matin à son lever. Là, au milieu des chefs rassemblés, entouré de leurs regards inquiets et qu'il suppose désapprobateurs, il semble vouloir les repousser de son attitude sévère, et d'une voix brusque, cassante et concentrée. À la pâleur de son visage, on voyait que la vérité, qui ne se fait jamais mieux entendre que dans l'ombre des nuits, l'avait oppressé longuement de sa présence, et fatigué de son importune clarté. Quelquefois alors, son cœur, trop surchargé, déborde, et répand ses douleurs autour de lui par des mouvemens d'impatience ; mais loin de s'être soulagé de ses chagrins, il rentre, en les ayant accrus par ces injustices, qu'il se reproche, et qu'il cherche ensuite à réparer.

Ce ne fut qu'avec le comte Daru qu'il s'épancha franchement, mais sans faiblesse : «Il allait, disait-il, marcher sur Kutusof, l'écraser ou l'écarter, puis tourner subitement vers Smolensk.» Mais alors Daru, jusque-là de cet avis, lui répond, «qu'il est trop tard ; que l'armée russe est refaite, la sienne affaiblie, sa victoire oubliée ! Que dès que son armée aura le visage tourné vers la France, elle lui échappera en détail. Que chaque soldat, chargé de butin, prendra les devants pour l'aller vendre en France.—Eh que faire donc ! s'écria l'empereur ?—Rester ici ! reprit Daru, faire de Moskou un grand camp retranché et y passer l'hiver. Le pain et le sel n'y manqueront pas, il en répond. Pour le reste, un grand fourrage suffira. Ceux des chevaux qu'on ne pourra pas nourrir, il offre de les faire saler. Quant aux logemens, si les maisons manquent, les caves y suppléeront. Ainsi l'on attendra qu'au printemps, nos renforts et toute la Lithuanie armée viennent nous dégager, s'unir à nous et achever la conquête !»

À cette proposition, l'empereur resta d'abord muet et pensif ; puis il répondit :

«Ceci est un conseil de lion ! Mais que dirait Paris ? qu'y ferait-on ? que s'y passe-t-il, depuis trois semaines qu'il est sans nouvelles de moi ? qui peut prévoir l'effet de six mois sans communication ! Non, la France ne s'accoutumerait pas à mon absence, et la Prusse et l'Autriche en profiteraient.»

Toutefois, Napoléon ne se décide encore ni à rester, ni à partir. Vaincu dans ce combat d'opiniâtreté, il remet de jour en jour à avouer sa défaite. Au milieu de ce terrible orage d'hommes et d'élémens, qui s'amasse autour de lui, ses ministres, ses aides-de-camp le voient passer ses dernières journées à discuter le mérite de quelques vers nouveaux, qu'il vient de recevoir, ou le réglement de la comédie française de Paris, qu'il met trois soirées à achever. Comme ils connaissent toute son anxiété, ils admirent la force de son génie, et la facilité avec laquelle il déplace et fixe où il lui plaît toute la puissance de son attention.

On remarqua seulement qu'il prolongeait ses repas, jusque-là si simples et si courts. Il cherchait à s'étourdir. Puis, s'appesantissant, ils le voyaient passer ses longues heures à demi couché, comme engourdi, et attendant, un roman à la main, le dénouement de sa terrible histoire. Alors ils répètent entre eux, en voyant ce génie opiniâtre et inflexible lutter contre l'impossibilité, que, parvenu au faîte de sa gloire, sans doute il pressent que de son premier mouvement rétrograde, datera sa décroissance, que c'est pourquoi il demeure immobile, s'attachant et se retenant encore quelques instans sur ce sommet.

Cependant, Kutusof gagnait le temps que nous perdions. Ses lettres à Alexandre montraient «son armée au sein de l'abondance ; ses recrues arrivant de toutes parts et s'exerçant ; ses blessés se rétablissant au sein de leurs familles ; tous les paysans sur pied ; les uns en armes, les autres en observation sur le sommet des clochers, ou dans nos camps, se glissant même dans nos demeures, et jusque dans le Kremlin.

Chaque jour, Rostopschine reçoit d'eux un rapport de Moskou, comme avant la conquête. S'ils deviennent nos guides, c'est pour nous livrer. Ses partisans lui amènent journellement plusieurs centaines de prisonniers. Tout concourt à détruire l'armée ennemie et à augmenter la sienne. Tout le sert, tout nous trahit ; enfin la campagne, finie pour nous, va commencer pour eux !»

Kutusof ne néglige aucun avantage. Il fait retentir l'écho du canon des Aropyles jusque dans ses camps. «Les Français, dit-il, sont chassés de Madrid. Le bras du Tout-puissant, s'appesantit sur Napoléon. Moskou sera sa prison, son tombeau et celui de sa grande armée. On va prendre la France en Russie !» C'est ainsi que le général russe parlait aux siens et à son empereur, et pourtant il feignait encore avec Murat. À la fois fier et rusé, il savait préparer avec lenteur une guerre tout-à-coup impétueuse, et envelopper de formes caressantes, et de paroles mielleuses, le projet le plus funeste.

Enfin, après plusieurs jours d'illusion, le charme se dissipe. Un cosaque achève de le rompre. Ce barbare a tiré sur Murat au moment où ce prince venait se montrer aux avant-postes. Murat s'irrite ; il déclare à Miloradowitch qu'un armistice, sans cesse violé, n'existe plus, et que désormais chacun ne doit plus avoir confiance qu'en lui-même.

En même temps, il fait avertir l'empereur qu'à sa gauche un terrain couvert peut favoriser des surprises contre son flanc et ses derrières ; que sa première ligne, adossée à un ravin, y peut être précipitée ; qu'enfin la position qu'il occupe en avant d'un défilé est dangereuse, et nécessite un mouvement rétrograde. Mais Napoléon n'y peut consentir, quoique d'abord il eût indiqué Woronowo comme une position plus sûre.

Dans cette guerre, encore à ses yeux plutôt politique que militaire, il craignait sur-tout de paraître fléchir. Il préférait tout risquer.

En même temps, le 13 octobre, il renvoie Lauriston à Kutusof, soit que, près de l'attaquer, il voulût augmenter sa sécurité ; soit plutôt ténacité dans son premier espoir : en effet, on remarqua une singulière négligence dans ses préparatifs de départ. Il y songeait cependant, car dès ce même jour il trace son plan de retraite par Woloklamsk, Zubtzow et Biéloï sur Vitepsk. Il en dicte un moment après un autre sur Smolensk. Junot reçoit l'ordre de brûler, le 21, à Kolotskoï, tous les fusils des blessés, et de faire sauter les caissons. D'Hilliers occupera Elnia et y formera des magasins. C'est le 17 seulement, qu'à Moskou, et pour la première fois, Berthier pense à faire distribuer des cuirs.

Ce major-général suppléa peu son chef dans cette circonstance critique. Au milieu de ce sol et de ce climat nouveau, il ne recommanda aucune précaution nouvelle, et il attendit que les moindres détails lui fussent dictés par son empereur. Ils furent oubliés. Cette négligence, ou cette imprévoyance, eut des suites funestes. Dans une armée dont chaque partie était commandée par un maréchal, un prince ou même un roi, on compta trop peut-être les uns sur les autres. D'ailleurs Berthier n'ordonnait rien de lui-même, il se contentait de répéter fidèlement la lettre même des volontés de Napoléon ; car, pour leur esprit, soit fatigue ou habitude, il lui arrivait sans cesse de confondre la partie positive de ses instructions avec leur partie conjecturale.

Cependant, Napoléon rallie ses corps d'armée, les revues qu'il passe dans le Kremlin sont plus fréquentes ; il réunit en bataillons tous les cavaliers démontés, et il prodigue les récompenses.

La division Claparède, les trophées et tous les blessés transportables partent pour Mojaïsk ; le reste est réuni dans le grand hôpital des Enfans trouvés ; on y place des chirurgiens français ; les blessés russes, mêlés aux nôtres, seront leur sauve-garde.

Mais il était trop tard. Au milieu de ces préparatifs, et dans l'instant où Napoléon passait en revue, dans la première cour du Kremlin, les divisions de Ney, tout-à-coup le bruit se répand autour de lui que le canon gronde vers Winkowo. On fut quelque temps sans oser l'en avertir ; les uns, par incrédulité ou incertitude, et redoutant un premier mouvement d'impatience, quelques autres, par mollesse, hésitant à provoquer un signal terrible, ou par crainte d'être envoyés pour vérifier cette assertion, et de s'exposer à une course fatigante.

Enfin Duroc se détermine. L'empereur changea d'abord de visage, puis il se remit promptement, et continua sa revue. Mais un aide-de-camp, le jeune Béranger, accourt. Il annonce que la première ligne de Murat a été surprise et culbutée, sa gauche tournée à la faveur des bois, son flanc attaqué, sa retraite coupée ; que douze canons, vingt caissons, trente fourgons sont pris, deux généraux tués, trois à quatre mille hommes perdus, et le bagage ; qu'enfin le roi est blessé. Il n'a pu arracher à l'ennemi les restes de son avant-garde que par des charges multipliées sur les troupes nombreuses qui déjà occupaient, derrière lui, le grand chemin, sa seule retraite.

Cependant l'honneur est sauvé. L'attaque de front, conduite par Kutusof, a été molle ; Poniatowski, à la droite, a résisté glorieusement ; Murat et les carabiniers, par des efforts surnaturels, ont arrêté Bagawout, près d'entrer dans notre flanc gauche ; ils ont rétabli le combat.

Claparède et Latour-Maubourg ont nettoyé le défilé de Spaskaplia, qu'occupait déjà Platof, à deux lieues en arrière de notre ligne. Deux généraux russes sont tués, d'autres blessés ; la perte des ennemis est considérable, mais il leur reste l'avantage de l'attaque, nos canons, notre position, enfin la victoire.

Pour Murat, il n'a plus d'avant-garde. L'armistice avait perdu la moitié des restes de sa cavalerie ; ce combat l'a achevée ; ses débris, exténués de faim, pourraient à peine fournir une charge. Et voilà la guerre recommencée. C'était le 18 octobre.

À cette nouvelle, Napoléon retrouve le feu de ses premières années. Mille ordres d'ensemble et de détail, tous différens, tous d'accord, tous nécessaires, jaillissent à la fois de son génie impétueux. La nuit n'est point encore venue, et déjà toute son armée est en mouvement vers Woronowo ; Broussier est dirigé sur Fominskoe, et Poniatowski vers Medyn. L'empereur lui-même, avant que le jour du 19 octobre l'éclaire, sort de Moskou ; il s'écrie : «Marchons sur Kalougha, et malheur à ceux qui se trouveront sur mon passage !»

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > LIVRE NEUVIÈME. CHAPITRE I.

LIVRE NEUVIÈME. CHAPITRE I.

Dans la partie méridionale de Moskou, près de l'une de ses portes, l'un de ses plus larges faubourgs se divise en deux grandes routes ; toutes deux vont à Kalougha : l'une celle de gauche, est la plus ancienne ; l'autre est neuve. C'était sur la première que Kutusof venait de battre Murat. Ce fut par cette même route que Napoléon sortit de Moskou le 19 octobre, en annonçant à ses officiers qu'il allait regagner les frontières de la Pologne par Kalougha, Medyn, Iuknow, Elnia et Smolensk. L'un deux, Rapp, observa «qu'il était tard, et que l'hiver pourrait nous atteindre en chemin.» L'empereur répondit, «qu'il avait dû laisser aux soldats le temps de se refaire, et aux blessés rassemblés dans Moskou, Mojaïsk et Kolotskoï, celui de s'écouler vers Smolensk.» Puis, montrant un ciel toujours pur, il leur demanda «si dans ce soleil brillant ils ne reconnaissaient pas son étoile ?» Mais cet appel à sa fortune et l'expression sinistre de ses traits, démentaient la sécurité qu'il affectait.

Napoléon, entré dans Moskou avec quatre-vingt-dix mille combattans et vingt mille malades et blessés, en sortait avec plus de cent mille combattans. Il n'y laissait que douze cents malades. Son séjour, malgré les pertes journalières, lui avait donc servi à reposer son infanterie, à compléter ses munitions, à augmenter ses forces de dix mille hommes, et à protéger le rétablissement ou la retraite d'une grande partie de ses blessés. Mais, dès cette première journée, il put remarquer que sa cavalerie et son artillerie se traînaient plutôt qu'elles ne marchaient.

Un spectacle fâcheux ajoutait aux tristes pressentimens de notre chef. L'armée, depuis la veille, sortait de Moskou sans interruption.

Dans cette colonne de cent quarante mille hommes et d'environ cinquante mille chevaux de toute espèce, cent mille combattans marchant à la tête avec leurs sacs, leurs armes, plus de cinq cent cinquante canons et deux mille voitures d'artillerie, rappelaient encore cet appareil terrible de guerriers vainqueurs du monde. Mais le reste, dans une proportion effrayante, ressemblait à une horde de Tartares, après une heureuse invasion.

C'était, sur trois ou quatre files d'une longueur infinie, un mélange, une confusion de calèches, de caissons, de riches voitures et de chariots de toute espèce. Ici, des trophées de drapeaux russes, turcs et persans ; et cette gigantesque croix du grand Yvan : là des paysans russes avec leurs barbes, conduisant ou portant notre butin, dont ils font partie : d'autres, traînant à force de bras jusqu'à des brouettes, pleines de tout ce qu'ils ont pu emporter. Les insensés n'atteindront pas ainsi la fin de la première journée : mais, devant leur folle avidité, huit cents lieues de marche et de combats disparaissent.

On remarquait sur-tout dans cette suite d'armée une foule d'hommes de toutes les nations, sans uniforme, sans armes, et des valets jurant dans toutes les langues, et faisant avancer, à force de cris et de coups, des voitures élégantes, traînées par des chevaux nains, attelés de cordes. Elles sont pleines du butin arraché à l'incendie, ou de vivres. Elles portent aussi des femmes françaises avec leurs enfans. Jadis ces femmes furent d'heureuses habitantes de Moskou ; elles fuient aujourd'hui la haine des Moskovites, que l'invasion a appelée sur leurs têtes ; l'armée est leur seul asile.

Quelques filles russes, captives volontaires, suivaient aussi.

On croyait voir une caravane, une nation errante, ou plutôt une de ces armées de l'antiquité, revenant toute chargée d'esclaves et de dépouilles après une grande destruction. On ne concevait pas comment la tête de cette colonne pourrait traîner et soutenir, dans une si longue route, une aussi lourde masse d'équipages.

Malgré la largeur du chemin et les cris de son escorte, Napoléon avait peine à se faire jour au travers de cette immense cohue. Il ne fallait sans doute que l'embarras d'un défilé, quelques marches forcées, ou une boutade de Cosaques, pour nous débarrasser de tout cet attirail ; mais le sort ou l'ennemi avait seul le droit de nous alléger ainsi. Pour l'empereur, il sentait bien qu'il ne pouvait ni ôter ni reprocher à ses soldats ce fruit de tant de travaux. D'ailleurs, les vivres cachaient le butin ; et lui, qui ne pouvait pas donner aux siens les subsistances qu'il leur devait, pouvait-il leur défendre d'en emporter : enfin les transports militaires manquant, ces voitures étaient, pour les malades et les blessés, la seule voie de salut.

Napoléon se dégagea donc en silence de l'immense attirail qu'il entraînait après lui, et s'avança sur la vieille route de Kalougha. Il poussa dans cette direction pendant quelques heures, annonçant qu'il allait vaincre Kutusof sur la champ même de sa victoire. Mais tout-à-coup, au milieu du jour, à la hauteur du château de Krasnopachra où il s'arrêta, il tourna subitement à droite avec son armée, et gagna en trois marches, et à travers champs, la nouvelle route de Kalougha.

Au milieu de cette manœuvre, la pluie le surprit, gâta les chemins de traverse, et le força d'y séjourner.

Ce fut un grand malheur. On ne tira qu'avec peine nos canons de ces bourbiers.

Toutefois, l'empereur avait masqué son mouvement par le corps de Ney et les débris de la cavalerie de Murat, restés derrière la Motscha et à Woronowo. Kutusof, trompé par ce simulacre, attendit encore la grande-armée sur l'ancienne route, tandis que le 23 octobre, transportée tout entière sur la nouvelle, elle n'avait plus qu'une marche à faire pour passer paisiblement à côté de lui, et pour le devancer vers Kalougha.

Une lettre de Berthier à Kutusof, datée du premier jour de cette marche de flanc, fut à la fois une dernière tentative de paix, et peut-être une ruse de guerre. Elle resta sans réponse satisfaisante.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE II.

CHAPITRE II.

Le 23, le quartier-impérial était à Borowsk. Cette nuit fut douce pour l'empereur ; il apprit qu'à six heures du soir, Delzons et sa division avaient, à quatre lieues devant lui, trouvé vide Malo-Iaroslavetz et les bois qui la dominent : c'était une position forte, à portée de Kutusof, et le seul point où il pouvait nous couper la nouvelle route de Kalougha. Mais l'empereur s'endormit sur ce succès au lieu de l'assurer, et le lendemain 24, il apprit qu'on le lui disputait. Il ne s'en émut guère, soit confiance, soit incertitude dans ses projets.

Il sortait donc de Borowsk, tard et sans se hâter, quand le bruit d'un combat très-vif arriva jusqu'à lui : alors il s'inquiète, il court se placer sur une hauteur, et il écoute. «Les Russes l'avaient-ils prévenu ? sa manœuvre était-elle manquée ? n'avait-il point mis assez de rapidité dans cette marche, où il s'agissait de dépasser le flanc gauche de Kutusof ?».

En effet, il y eut dans tout ce mouvement un peu de l'engourdissement qui suit un long repos. Moskou n'est séparée de Malo-Iaroslavetz que par cent dix werstes ; quatre journées suffisaient pour les franchir : on en met six. L'armée, surchargée de vivres et de pillage, était lourde ; les chemins marécageux. On avait sacrifié tout un jour au passage de la Nara et de son marais, ainsi qu'au ralliement des différens corps. Il est vrai qu'en défilant si près de l'ennemi il fallait marcher serré pour ne pas lui prêter un flanc trop alongé. Quoi qu'il en soit, on peut dater tous nos malheurs de ce séjour.

Cependant l'empereur écoute encore : le bruit augmente. «Est-ce donc une bataille !» s'écrie-t-il. Chaque décharge le déchire, car il ne s'agissait plus pour lui de conquérir, mais de conserver, et il passe Davoust qui le suit ; mais lui et ce maréchal n'arrivèrent près du champ de bataille qu'avec la nuit, quand les feux s'affaiblissaient, quand tout était décidé.

Alors seulement un officier envoyé par le prince Eugène lui vint tout expliquer. «Il avait d'abord fallu, dit-il, passer la Louja au pied de Malo-Iaroslavetz, dans le fond d'un repli que fait son cours ; puis gravir contre une colline escarpée : c'est sur ce penchant rapide, entrecoupé de ressauts à pic, que la ville est bâtie. Au-delà est une plaine haute, entourée de bois d'où sortent trois routes, l'une en face, qui vient de Kalougha, et deux à gauche, qui arrivent de Lectazowo, camp retranché de Kutusof.

»Hier Delzons n'y trouva point l'ennemi ; mais il ne crut pas devoir placer toute sa division dans la ville haute, au-delà d'une rivière, d'un défilé, et sur la crête d'un précipice dans lequel une surprise nocturne aurait pu la jeter. Il est donc resté sur cette rive basse de la Louja, et n'a fait occuper la ville et observer la plaine haute que par deux bataillons.

»La nuit finissait ; il était quatre heures, tout dormait encore dans les bivouacs de Delzons, hors quelques sentinelles, quand tout-à-coup les Russes de Doctorof sortent de la nuit et des bois avec des cris épouvantables. Nos sentinelles sont renversées sur leurs postes, les postes sur leurs bataillons, les bataillons sur la division : et ce n'était point un coup de main, car les Russes avaient montré du canon ! Dès le commencement de l'attaque ses éclats avaient été, à trois lieues de là, porter au vice-roi la nouvelle d'un combat sérieux.»

Le rapport ajoutait «qu'alors le prince était accouru avec quelques officiers ; que ses divisions et sa garde l'avaient suivi précipitamment. À mesure qu'il s'est approché, un vaste amphithéâtre tout animé s'est déployé devant lui : la Louja en marquait le pied, et déjà une nuée de tirailleurs russes disputaient ses rives.»

Derrière eux, et du haut des escarpemens de la ville, leur avant-garde plongeait ses feux sur Delzons : au-delà, sur la plaine haute, toute l'armée de Kutusof accourait, en deux longues et noires colonnes, par les deux routes de Lectazowo. On les voyait se prolonger et se retrancher sur cette pente rase, d'une demi-lieue de rayon, d'où elles dominaient et embrassaient tout par leur nombre et leur position : déjà même elles s'établissaient en travers de cette vieille route de Kalougha, libre hier, et que nous étions maîtres d'occuper et de parcourir, mais que désormais Kutusof pourra défendre pied à pied.

En même temps, l'artillerie ennemie a profité des hauteurs qui, de son côté, bordent la rivière ; ses feux traversent le fond du repli dans lequel Delzons et ses troupes sont engagés. La position était intenable, et toute hésitation funeste. Il fallait en sortir, ou par une prompte retraite, ou par une attaque impétueuse ; mais c'était devant nous qu'était notre retraite, et le vice-roi a ordonné l'attaque.

Après avoir franchi la Louja sur un pont étroit, la grande route de Kalougha entre dans Malo-Iaroslavetz, en suivant le fond d'un ravin qui monte dans la ville. Les Russes remplissaient en masse ce chemin creux : Delzons et ses Français s'y enfoncent tête baissée ; les Russes rompus sont renversés ; ils cèdent, et bientôt nos baïonnettes brillent sur les hauteurs.

Delzons, se croyant sûr de la victoire, l'annonça. Il n'avait plus qu'une enceinte de bâtimens à envahir, mais ses soldats hésitèrent. Lui s'avança, et il les encourageait du geste, de la voix et de son exemple, quand une balle le frappa au front, et l'étendit par terre.

On vit alors son frère se jeter sur lui, le couvrir de son corps, le serrer dans ses bras, et vouloir l'arracher du feu et de la mêlée ; mais une seconde balle l'atteignit lui-même, et tous deux expirèrent ensemble.

Cette perte laissait un grand vide, qu'il fallut remplir. Guilleminot remplaça Delzons, et d'abord il jeta cent grenadiers dans une église et dans son cimetière, dont ils crénelèrent les murs. Cette église, située à gauche du grand chemin, le dominait ; on lui dut la victoire. Cinq fois, dans cette journée, ce poste se trouva dépassé par les colonnes russes qui poursuivaient les nôtres, et cinq fois ses coups, ménagés et tirés à propos sur leur flanc et sur leurs derrières, inquiétèrent et ralentirent leur impulsion ; puis, quand nous reprenions l'offensive, cette position les mettait entre deux feux, et assurait le succès de nos attaques.

À peine ce général a-t-il fait cette disposition, que des nuées de Russes l'assaillent ; il est repoussé vers le pont, où le vice-roi se tenait pour juger des coups, et préparer ses réserves. D'abord les secours qu'il envoya ne vinrent que faibles, les uns après les autres ; et, comme il arrive toujours, chacun d'eux, insuffisant pour un grand effort, fut successivement détruit sans résultat.

Enfin, toute la 14e division s'engage ; alors le combat remonte et regagne une troisième fois les hauteurs. Mais, dès que les Français dépassent les maisons, dès qu'ils s'éloignent du point central d'où ils sont partis, dès qu'ils paraissent dans la plaine, où ils sont à découvert, où le cercle s'agrandit, ils ne suffisent plus : alors, écrasés par les feux de toute une armée, ils s'étonnent et s'ébranlent ; de nouveaux Russes accourent sans cesse, et nos rangs éclaircis cèdent et se brisent ; les obstacles du terrain augmentaient leur désordre, et les voilà encore qui redescendent précipitamment en abandonnant tout.

Mais des obus avaient embrasé, derrière eux, cette ville de bois ; en reculant, ils rencontrent l'incendie, le feu les repousse sur le feu ; les recrues russes fanatisées s'acharnent ; nos soldats s'indignent ; on se bat corps à corps : on en voit se saisir d'une main, frapper de l'autre, et, vainqueur ou vaincu, rouler au fond des précipices et dans les flammes, sans lâcher prise. Là, les blessés expirent, ou étouffés par la fumée, ou dévorés par des charbons ardens. Bientôt leurs squelettes, noircis et calcinés, sont d'un aspect hideux, quand l'œil y démêle un reste de forme humaine.

Cependant, tous ne firent pas également bien leur devoir. On remarqua un chef, grand parleur, qui, du fond d'un ravin, employait à pérorer le temps d'agir. Il retenait près de lui, dans ce lieu sûr, ce qu'il fallait de troupes pour l'autoriser à y rester lui-même, laissant le reste s'exposer en détail, sans ensemble et au hasard.

La 15e division restait encore. Le vice-roi l'appelle ; elle s'avance en jetant une brigade à gauche dans le faubourg, et une à droite dans la ville. C'étaient des Italiens, des recrues ; c'était la première fois qu'ils combattaient. Ils montèrent en poussant des cris, d'enthousiasme, ignorant le danger ou le méprisant, par cette singulière disposition qui rend la vie moins chère dans sa fleur qu'à son déclin, soit que jeune on craigne moins la mort, par l'instinct de son éloignement, ou qu'à cet âge, riche de jours, et prodigue de tout, on prodigue sa vie, comme les riches leur fortune.

Le choc fut terrible ; tout fut reconquis une quatrième fois, et tout perdu de même. Plus ardens que leurs anciens pour commencer, ils se dégoûtèrent plus tôt, et revinrent en fuyant sur les vieux bataillons, qui les soutinrent, et qui furent obligés de les ramener au danger.

Ce fut alors que les Russes, enhardis par leur nombre sans cesse croissant, et par le succès, descendirent par leur droite pour s'emparer du pont, et nous couper toute retraite. Le prince Eugène en était à sa dernière réserve ; il s'engagea lui-même avec sa garde. À cette vue, et à ses cris, les restes des 13e, 14e et 15e divisions se raniment ; elles font un dernier et puissant effort, et, pour la cinquième fois, la guerre est encore reportée sur les hauteurs.

En même temps le colonel Péraldi et les chasseurs italiens culbutaient, à coups de baïonnettes, les Russes qui déjà voyaient la gauche du pont ; et sans reprendre haleine, enivrés de la fumée et des feux qu'ils ont traversés, des coups qu'ils donnaient et de leur victoire, ils s'emportèrent au loin dans la plaine haute et voulurent s'emparer des canons ennemis : mais une de ces crevasses profondes dont le sol russe est sillonné, les arrêta sous un feu meurtrier ; leurs rangs s'ouvrirent, la cavalerie ennemie les attaqua ; ils furent repoussés jusque dans les jardins du faubourg. Là, ils s'arrêtent et se resserrent ; Français et Italiens, tous défendent avec acharnement les issues hautes de la ville, et les Russes, enfin rebutés, reculent et se concentrent sur la route de Kalougha, entre les bois et Malo-Iaroslavetz.

C'est ainsi que dix-huit mille Italiens et Français, ramassés au fond d'un ravin, ont vaincu cinquante mille Russes placés au-dessus de leurs têtes, et secondés par tous les obstacles que peut offrir une ville bâtie sur un penchant rapide.

Toutefois, l'armée contemplait avec tristesse ce champ de bataille, où sept généraux et quatre mille Français et Italiens venaient d'être blessés ou tués. La vue des pertes de l'ennemi ne consolait pas ; elle n'était pas double de la nôtre, et leurs blessés seraient sauvés.

On se rappelait d'ailleurs que, dans une pareille position, Pierre Ier, en sacrifiant dix Russes contre un Suédois, avait cru, non-seulement ne faire qu'une perte égale, mais même gagner à ce terrible marché. On gémissait sur-tout, en pensant qu'un choc si sanglant eût pu être épargné.

En effet, des feux qui brillèrent sur notre gauche, dans la nuit du 23 au 24, avertirent du mouvement des Russes vers Malo-Iaroslavetz ; et cependant on remarquait qu'on y avait marché languissamment ; qu'une division seule, jetée à trois lieues de tout secours, y avait été négligemment aventurée ; que les corps d'armée étaient restés hors de portée les uns des autres. Qu'étaient devenus ces mouvemens rapides et décisifs de Marengo, d'Ulm et d'Eckmühl ! Pourquoi cette marche molle et pesante, dans une circonstance si critique ? Etait-ce notre artillerie et nos bagages qui nous avaient tant alanguis ? c'était là ce qu'il y avait de plus vraisemblable.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE III.

CHAPITRE III.

Quand l'empereur écouta le rapport de ce combat, il était à quelques pas à droite de la grande route, au fond d'un ravin, sur le bord du ruisseau et du village de Ghorodinia, dans une cabane de tisserand, maison de bois, vieille, délabrée, infecte. Là, il se trouvait à une demi-lieue de Malo-Iaroslavetz, à l'entrée du repli de la Louja.

Ce fut dans cette habitation vermoulue, et dans une chambre sale, obscure et partagée en deux par une toile, que le sort de l'armée et de l'Europe allait se décider.

Les premières heures de la nuit se passèrent à recevoir des nouvelles. Toutes annonçaient que l'ennemi se préparait pour le lendemain à une bataille que tous inclinaient à refuser. À onze heures du soir, Bessières entra. Ce maréchal devait son élévation à de longs services, et sur-tout à l'affection de l'empereur, qui s'était attaché à lui comme à sa création. Il est vrai qu'on ne pouvait être favori de Napoléon comme d'un autre monarque ; qu'il fallait du moins l'avoir suivi, lui être de quelque utilité, car il sacrifiait peu à l'agréable ; qu'enfin, il fallait avoir été plus que le témoin de tant de victoires ; et l'empereur fatigué s'habituait à regarder par des yeux qu'il croyait avoir formés.

Il venait d'envoyer ce maréchal pour examiner l'attitude des ennemis. Bessières a obéi : il a soigneusement parcouru le front de la position des Russes : «Elle est, dit-il, inattaquable !—Ô ciel ! s'écrie l'empereur en joignant les mains, avez-vous bien vu ! est-il bien vrai ! m'en répondez-vous !» Bessières répète son assertion : il affirme «que trois cents grenadiers suffiraient là pour arrêter une armée.» On vit alors Napoléon croiser ses bras d'un air consterné, baisser la tête, et rester comme enseveli dans le plus profond abattement.

«Son armée est victorieuse et lui vaincu. Sa route est coupée, sa manœuvre déjouée : Kutusof, un vieillard, un Scythe, l'a prévenu ! Et il ne peut accuser son étoile. Le soleil de France ne semble-t-il pas l'avoir suivi en Russie ! hier encore la route de Malo-Iaroslavetz n'était-elle pas libre ? sa fortune ne lui a donc pas manqué, c'est lui qui a manqué à sa fortune.»

Perdu dans cet abîme de pensées désolantes, il tombe dans une si grande stupeur, qu'aucun de ceux qui l'approchent n'en peut tirer une parole. À peine, à force d'importunités, parvient-on à obtenir de lui un signe de tête. Il veut enfin prendre quelque repos. Mais une brûlante insomnie le travaille. Tout le reste de cette cruelle nuit, il se couche, se relève, appelle sans cesse, sans toutefois qu'aucun mot trahisse sa détresse : c'est seulement par l'agitation de son corps qu'on juge de celle de son esprit.

Vers quatre heures du matin, un de ses officiers d'ordonnance, le prince d'Aremberg, vint l'avertir que, dans l'ombre de la nuit et des bois, et à la faveur de quelques plis de terrain, des Cosaques se glissaient entre lui et ses avant-postes. L'empereur venait d'envoyer Poniatowski sur sa droite, à Kremenskoé. Il attendait si peu l'ennemi de ce côté, qu'il avait négligé de faire éclairer son flanc droit. Il méprisa donc l'avis de son officier d'ordonnance.

Dès que le soleil du 25 se montra à l'horizon, il monta à cheval et s'avança sur la route de Kalougha, qui n'était plus pour lui que celle de Malo-Iaroslavetz. Pour atteindre le pont de cette ville il fallait qu'il traversât la plaine, longue et large d'une demi-lieue, que la Louja embrasse de son contour : quelques officiers seulement suivaient l'empereur.

Les quatre escadrons de son escorte habituelle n'ayant pas été avertis, se hâtaient pour le rejoindre, mais ne l'avaient pas encore atteint. La route était couverte de caissons d'ambulance, d'artillerie et de voitures de luxe : c'était l'intérieur de l'armée, chacun marchait sans défiance.

On vit d'abord au loin, vers la droite, courir quelques pelotons, puis de grandes lignes noires s'avancer. Alors des clameurs s'élevèrent : déjà quelques femmes et quelques goujats revenaient sur leurs pas en courant, n'entendant plus rien, ne répondant à aucune question, l'air tout effaré, sans voix et sans haleine. En même temps, la file des voitures s'arrêtait incertaine, le trouble s'y mettait ; les uns voulaient continuer, d'autres retourner : elles se croisèrent, se culbutèrent, ce fut bientôt un tumulte, un désordre complet.

L'empereur regardait et souriait, s'avançant toujours, et croyant à une terreur panique. Ses aides-de-camp soupçonnaient des Cosaques, mais ils les voyaient marcher si bien pelotonnés, qu'ils en doutaient encore ; et si ces misérables n'eussent pas hurlé en attaquant, comme ils le font tous pour s'étourdir sur le danger, peut-être que Napoléon ne leur eût pas échappé. Ce qui augmenta le péril, c'est qu'on prit d'abord ces clameurs pour des acclamations, et ces hourra pour des cris de «vive l'empereur.»

C'était Platof et six mille Cosaques qui, derrière notre avant-garde victorieuse, avaient tenté de traverser la rivière, la plaine basse et le grand chemin, en enlevant tout sur leur passage ; et dans cet instant même où l'empereur, tranquille au milieu de son armée et des replis d'une rivière ravineuse, s'avançait, en ne voulant pas croire à un projet si audacieux, ils l'exécutaient !

Une fois lancés, ils s'approchèrent si rapidement, que Rapp n'eut que le temps de dire à l'empereur : «Ce sont eux, retournez !»

L'empereur, soit qu'il vît mal, soit répugnance à fuir, s'obstina, et il allait être enveloppé, quand Rapp saisit la bride de son cheval et le fit tourner en arrière en lui criant : «Il le faut !» L'empereur n'eut qu'un moment pour s'échapper, et Rapp pour faire face à ces barbares, dont le premier enfonça si violemment sa lance dans le poitrail de son cheval, qu'il le renversa. Les autres aides-de-camp et quelques cavaliers de la garde dégagèrent ce général.

Au même moment, la horde, en traversant la grande route, y culbuta tout, chevaux, hommes, voitures, blessant et tuant les uns et les entraînant dans les bois pour les dépouiller ; puis détournant les chevaux attelés aux canons, ils les amenaient à travers champs. Mais ils n'eurent qu'une victoire d'un instant, un triomphe de surprise. La cavalerie de la garde accourut : à cette vue ils lâchèrent prise, ils s'enfuirent, et ce torrent s'écoula en laissant, il est vrai, de fâcheuses traces, mais en abandonnant tout ce qu'il entraînait.

Cependant plusieurs de ces barbares, s'étaient montrés audacieux jusqu'à l'insolence. On les avait vus se retirer à travers l'intervalle de nos escadrons, au pas, et en rechargeant tranquillement leurs armes. Ils comptaient sur la pesanteur de nos cavaliers d'élite et sur la légèreté de leurs chevaux, qu'ils pressent avec un fouet. Leur fuite s'était opérée sans désordre : ils avaient fait face plusieurs fois, sans attendre, il est vrai, jusqu'à la portée du feu, de sorte qu'ils avaient à peine laissé quelques blessés et pas un prisonnier. Enfin, ils nous avaient attirés sur des ravins hérissés de broussailles, où leurs canons, qui les y attendaient, nous avaient arrêtés. Tout cela faisait réfléchir.

Notre armée était usée, et la guerre renaissait toute neuve et entière.

L'empereur lui-même, qui avait rétrogradé jusqu'à son quartier-général, y resta une demi-heure, frappé d'étonnement qu'on eût osé l'attaquer, et le lendemain d'une victoire, et qu'il eût été obligé de fuir ! Il s'en prit à sa garde, et sortit de ce saisissement par un accès de colère ; puis, jugeant la plaine nettoyée, il regagna Malo-Iaroslavetz, où le vice-roi lui montra les obstacles vaincus la veille.

La terre elle-même en disait assez. Jamais champ de bataille ne fut d'une plus terrible éloquence ! Ses formes prononcées, ses ruines toutes sanglantes ; les rues, dont on ne reconnaissait plus la trace qu'à la longue traînée de morts et de têtes écrasées par les roues des canons ; des blessés, qu'on apercevait encore sortant des décombres, et se traînant avec leurs habits, leurs cheveux, et leurs membres à demi consumés, en poussant des cris lamentables ; enfin, le bruit lugubre des tristes et derniers honneurs que les grenadiers rendaient aux restes de leurs colonels et de leurs généraux tués ; tout attestait le choc le plus acharné. L'empereur, dit-on, n'y vit que de la gloire ; il s'écria «que l'honneur d'une si belle journée appartenait tout entier au prince Eugène ;» mais, déjà saisi d'une funeste impression, ce spectacle l'augmenta. Il s'avança ensuite dans la plaine haute.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE IV.

CHAPITRE IV.

Mes compagnons, vous le rappelez-vous, ce champ funeste, où s'arrêta la conquête du monde, où vingt ans de victoires vinrent échouer, où commença le grand écroulement de notre fortune ? Vous représentez-vous encore cette ville bouleversée et sanglante, ces profonds ravins, et les bois qui environnent cette plaine haute, et en font comme un champ clos. D'un côté, les Français venant du nord qu'ils évitent ; de l'autre, à l'entrée des bois, les Russes gardant le sud, et cherchant à nous repousser sur leur puissant hiver ; Napoléon entre ces deux armées ; au milieu de cette plaine, ses pas et ses regards errans du midi à l'ouest, sur les routes de Kalougha et de Medyn : toutes deux lui sont fermées. Sur celle de Kalougha, Kutusof et cent vingt mille hommes paraissent prêts à lui disputer vingt lieues de défilés ; du côté de Medyn, il voit une cavalerie nombreuse : c'est Platof et ces mêmes hordes qui viennent de pénétrer dans le flanc de l'armée, qui l'ont traversé de part en part, et qui en sont ressorties chargées de butin, pour se reformer sur son flanc droit, où des renforts et leur artillerie les ont attendus. C'est de ce côté que les yeux de l'empereur se sont attachés le plus long-temps ; qu'il a écouté ses chefs, et consulté ses cartes ; puis, tout chargé de regrets et de tristes pressentimens, on l'a vu revenir lentement dans son quartier-général.

Murat, le prince Eugène, Berthier, Davoust et Bessières l'avaient suivi. Cette chétive habitation, d'un obscur artisan, renfermait un empereur, deux rois, trois généraux d'armée. Ils allaient y décider de l'Europe et de l'armée qui l'avait conquise. Smolensk était le but ! Y marchera-t-on par Kalougha, Medyn ou Mojaïsk ? Cependant Napoléon est assis devant une table ; sa tête s'appuie sur ses mains, qui cachent ses traits, et sans doute aussi la détresse qu'ils expriment.

On respectait un silence plein de destinées si imminentes, quand Murat, qui ne marchait que par bonds, se fatigue de cette hésitation. N'écoutant que son génie tout entier dans la chaleur de son sang, il s'élance hors de cette incertitude par un de ces premiers mouvemens qui élèvent ou précipitent.

Il se lève, il s'écrie «qu'on pourra l'accuser encore d'imprudence, mais qu'à la guerre c'est aux circonstances à décider de tout, et à donner à chaque chose son nom ; que là où il n'y a plus qu'à attaquer, la prudence devient témérité, et la témérité prudence ; que s'arrêter est impossible, fuir, dangereux ; qu'il faut donc poursuivre. Qu'importe cette attitude menaçante des Russes, et leurs bois impénétrables ? il les méprise. Qu'on lui donne seulement les restes de sa cavalerie et celle de la garde, et il va s'enfoncer dans leurs forêts, dans leurs bataillons, renverser tout, et rouvrir à l'armée la route de Kalougha.»

Ici, Napoléon, soulevant sa tête, fit tomber toute cette fougue en disant «que c'était assez de témérités ; qu'on n'avait que trop fait pour la gloire ; qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver les restes de l'armée.»

Alors Bessières, soit que son orgueil eût frémi à l'idée d'obéir au roi de Naples, soit désir de conserver intacte cette cavalerie de la garde, qu'il avait formée, dont il répondait à Napoléon, et dans laquelle consistaient son commandement et son utilité, Bessières, qui se sent soutenu, ose ajouter «que pour de pareils efforts, dans l'armée, dans la garde même, l'élan manquerait. Déjà l'on y disait que, les transports étant insuffisans, désormais le vainqueur atteint, resterait en proie aux vaincus ; qu'ainsi toute blessure serait mortelle : Murat serait donc suivi mollement.

Et dans quelle position ? on venait d'en reconnaître la force ; contre quels ennemis ? n'avait-on pas remarqué le champ de bataille de la veille, et avec quelle fureur les recrues russes, à peine armées et vêtues, venaient de s'y faire tuer ? Ce maréchal finit, en prononçant le mot de retraite, que l'empereur approuva de son silence.

Aussitôt le prince d'Eckmühl déclara que «puisqu'on se décidait à se retirer, il demandait que ce fût par Medyn et Smolensk.» Mais Murat interrompt Davoust ; et soit inimitié ou découragement, suite ordinaire d'une témérité repoussée, il s'étonne «qu'on ose proposer à l'empereur une si grande imprudence. Davoust a-t-il juré la perte de l'armée ? veut-il qu'une si longue et si lourde colonne aille se traîner sans guides et incertaine sur une route inconnue, à portée de Kutusof, offrant son flanc à tous les coups de l'ennemi ? sera-ce lui, Davoust qui la défendra ? Pourquoi, quand derrière nous Borowsk et Kéréia nous conduisent sans danger à Mojaïsk, refuser cette voie de salut ? Là, des vivres doivent avoir été rassemblés, tout nous y est connu, aucun traître ne nous égarera.»

À ces mots, Davoust, tout brûlant d'une colère qu'il concentre avec effort, répond «qu'il propose une retraite à travers un sol fertile, sur une route vierge, nourricière, grasse, intacte, dans des villages encore debout, et par le chemin le plus court, afin que l'ennemi ne s'en serve pas pour nous couper la route de Mojaïsk à Smolensk, celle que désigne Murat. Et quelle route ! un désert de sable et de cendres, où des convois de blessés s'ajouteront à nos embarras, où nous ne trouverons que des débris, des traces de sang, des squelettes, et la famine !

Qu'au reste, il doit son avis quand on le lui demande ; qu'il obéira à l'ordre qui lui sera contraire avec le même zèle qu'il exécuterait celui qu'il aurait inspiré ; mais que l'empereur seul avait le droit de lui imposer silence, et non Murat, qui n'était pas son souverain, et qui ne le serait jamais !»

La querelle s'échauffant, Bessières et Berthier s'interposèrent. Pour l'empereur, toujours absorbé dans la même attitude, il paraissait insensible. Enfin il rompit son silence et ce conseil par ces mots : «C'est bien, messieurs, je me déciderai.»

Il se décida à se retirer, et ce fut par le chemin qui d'abord l'éloignait le plus promptement de l'ennemi ; mais il fallut encore un cruel effort pour qu'il pût s'arracher à lui-même un ordre de marche si nouveau pour lui. Cet effort fut si pénible, que, dans ce combat intérieur, il perdit l'usage de ses sens. Ceux qui le secoururent ont dit que le rapport d'une autre échauffourée de Cosaques, vers Borowsk, à quelques lieues derrière l'armée, fut le faible et dernier choc qui acheva de le déterminer à cette funeste résolution.

Ce qui est remarquable, c'est qu'il ordonna cette retraite vers le nord, au même moment où Kutusof et ses Russes, tout ébranlés du choc de Malo-Iaroslavetz, se retiraient vers le sud.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE V.

CHAPITRE V.

Dans cette même nuit une même anxiété avait agité le camp des Russes. Pendant le combat de Malo-Iaroslavetz, on avait vu Kutusof ne s'approcher du champ de bataille qu'en tâtonnant, s'arrêtant à chaque pas, sondant le terrain, comme s'il eût craint de le voir manquer sous lui, et se faisant arracher successivement les différens corps qu'il envoyait au secours de Doctorof. Il n'osa venir lui-même se placer en travers du chemin de Napoléon, qu'à l'heure où les batailles générales ne sont plus à craindre.

Alors Vilson, tout échauffé du combat, était accouru vers lui, Vilson, cet Anglais actif ; remuant, celui qu'on vit en Égypte, en Espagne, et par-tout l'ennemi des Français et de Napoléon. Il représentait dans l'armée russe les alliés ; c'était, au milieu de la puissance de Kutusof, un homme indépendant, un observateur, un juge même, motifs infaillibles d'aversion : sa présence était odieuse au vieillard russe, et la haine ne manquant jamais d'engendrer la haine, tous deux se détestaient.

Vilson lui reproche son inconcevable lenteur : cinq fois dans une seule journée elle venait de leur faire manquer la victoire, comme à Vinkowo ; et il lui rappelle ce combat du 18 octobre. En effet, ce jour-là Murat était perdu si Kutusof eût occupé fortement le front des Français par une vive attaque quand Beningsen tournait leur aile gauche. Mais, soit insouciance ou lenteur, défaut de la vieillesse, soit, comme le disent plusieurs Russes, que Kutusof fût plus envieux de Beningsen qu'ennemi de Napoléon, le vieillard avait attaqué trop mollement, trop tard, et s'était arrêté trop tôt.

Vilson continue, il l'interpelle ; il lui demande pour le lendemain une bataille décisive, et, sur son refus, il s'écrie «qu'il veut donc ouvrir un libre passage à Napoléon ! le laisser s'échapper avec sa victoire !

Quel cri d'indignation s'élèvera dans Pétersbourg, à Londres, dans toute l'Europe ! n'entend-il pas déjà les murmures des siens !»

Mais Kutusof irrité lui répond «que, oui sans doute, il ferait à l'ennemi un pont d'or plutôt que de compromettre son armée, et avec elle le sort de tout l'empire. Napoléon ne fuit-il pas ? pourquoi l'arrêter, le forcer à vaincre ? Le temps suffit contre lui : de tous les alliés des Russes, l'hiver est le plus sûr ; il veut attendre son secours. Pour l'armée russe, elle est à lui ; elle lui obéira malgré les clameurs de Vilson ; Alexandre bien informé l'approuvera : que lui importe l'Angleterre ? est-ce donc pour elle qu'il combat ? Avant tout il est Russe ; il veut que la Russie soit délivrée ; elle va l'être sans courir encore la chance d'une bataille ; et, quant au reste de l'Europe, il lui importe peu que ce soit la France ou l'Angleterre qui y domine».

Ainsi Vilson est repoussé, et pourtant Kutusof, enfermé avec l'armée française dans cette plaine haute de Malo-Iaroslavetz, se trouve forcé d'y montrer l'appareil le plus menaçant. Il y déploie, le 25, toutes ses divisions, et sept cents pièces d'artillerie. Dans les deux armées, on ne doute plus qu'un dernier jour ne soit arrivé ; Vilson y croit lui-même. Il a remarqué que les lignes russes sont adossées à un ravin fangeux que traverse un pont mal sûr. Cette seule voie de retraite, à la vue de l'ennemi, lui paraît impraticable : il faut enfin que Kutusof vainque ou périsse ; et l'Anglais sourit à l'espoir d'une bataille décisive ; que son issue soit fatale à Napoléon, ou dangereuse pour la Russie, elle sera sanglante, et l'Angleterre ne peut qu'y gagner.

Toutefois, la nuit venue, inquiet encore, il parcourt les rangs ; il jouit en écoutant Kutusof jurer enfin qu'il va combattre ; il triomphe en voyant tous les généraux russes se préparer pour un choc terrible : Beningsen seul en doute encore.

Néanmoins l'Anglais, en songeant que la position ne permettait plus de reculer, reposait enfin en attendant le jour, quand, vers trois heures du matin, un ordre général de retraite le réveille. Tous ses efforts furent inutiles. Kutusof était décidé à fuir vers le sud, d'abord à Gonczarewo, puis au-delà de Kalougha, et déjà, sur l'Ocka, tout était prêt pour son passage.

C'était dans ce même instant que Napoléon ordonnait aux siens de se retirer vers le nord, sur Mojaïsk. Les deux armées se tournèrent donc le dos, en se trompant mutuellement par leurs arrière-gardes.

Du côté de Kutusof, Vilson assure que ce fut comme une déroute. On vit de toutes parts arriver à l'entrée du pont, auquel l'armée russe était adossée, la cavalerie, les canons, les voitures et les bataillons. Là, toutes ces colonnes, accourant de la droite, de la gauche et du centre, se rencontrent, se pressent et se confondent en une masse si énorme, si amoncelée qu'elle perd toute puissance de mouvement. On fut plusieurs heures à pouvoir désencombrer et faire dégorger ce passage. Quelques boulets de Davoust, qu'il crut perdus, tombèrent dans cette bagarre.

Napoléon n'avait qu'à avancer sur cette foule en désordre. Ce fut lorsque le plus grand effort, celui de Malo-Iaroslavetz, était fait, et quand il n'y avait plus qu'à marcher, qu'il se retira. Mais voilà la guerre : on n'essaie, on n'ose jamais assez. «L'ost ignore ce que fait l'ost.» Les avant-postes sont les dehors de ces deux grands corps ennemis ; c'est par là qu'ils s'en imposent. Il y a un abîme entre deux armées en présence !

Au reste, ce fut peut-être parce que l'empereur avait manqué de prudence à Moskou, qu'ici il manqua de témérité : il se fatigua ; ces deux échauffourées de Cosaques l'avaient dégoûté ; ses blessés l'attendrirent, tant d'horreurs le rebutèrent, et, comme les hommes de résolutions extrêmes, n'espérant plus de victoire entière, il se résolut à une retraite précipitée.

Depuis ce moment, il ne vit plus que Paris, de même qu'en partant de Paris, il n'avait eu en vue que Moskou. Ce fut le 26 octobre que commença le fatal mouvement de notre retraite. Davoust, avec vingt-cinq mille hommes, resta à l'arrière-garde. Pendant qu'il avançait de quelques pas, et jetait, sans le savoir, la terreur chez les Russes, la grande-armée étonnée leur tournait le dos. Elle marchait les yeux baissés, comme honteuse et humiliée. Au milieu d'elle, son chef, sombre et silencieux, paraissait mesurer avec anxiété sa ligne de communication avec les places de la Vistule.

Sur plus de deux cent cinquante lieues, elle ne lui offre que deux points d'arrêt et de repos. Smolensk d'abord, puis Minsk. Il a fait de ces deux villes ses deux grands dépôts ; d'immenses magasins y sont réunis. Mais Witgenstein, toujours devant Polotsk, menace le flanc gauche de la première, et Tchitchakof, déjà à Bresk-Litowsky, le flanc droit de la seconde. Les forces de Witgenstein s'accroissent de recrues et de nouveaux corps qu'il reçoit journellement, et de l'affaiblissement graduel de Saint-Cyr.

Cependant, Napoléon compte sur le duc de Bellune et ces trente-six mille hommes de troupes fraîches. Ce corps d'armée est à Smolensk depuis les premiers jours de septembre ; il compte sur les détachemens qu'envoient les dépôts, sur les malades et les blessés rétablis sur les traîneurs ralliés et formés à Wilna en bataillons de marche. Tous arriveront successivement en ligne, et rempliront les lacunes qu'ont faites dans les rangs le fer, la faim et les maladies. Il aura donc le temps de regagner cette position de la Düna et du Borysthène, où il veut qu'on croie que sa présence, s'ajoutant à celle de Victor, de Saint-Cyr et de Macdonald, contiendra Witgenstein, arrêtera Kutusof ; et menacera Alexandre jusque dans sa seconde capitale.

C'est pourquoi il publie qu'il va se placer sur la Düna. Mais ce n'est point encore sur ce fleuve et sur le Borysthène que sa pensée se repose ; il sent que ce n'est pas avec une armée harassée et réduite qu'il pourra garder l'intervalle de ces deux fleuves, et leur cours que les glaces vont effacer. Il ne compte point sur une mer de neige de six pieds de profondeur, que l'hiver va étendre sur ces contrées, mais que l'hiver pourra rendre solide : alors tout serait chemin à l'ennemi pour arriver jusqu'à lui, pour pénétrer dans les intervalles de ses cantonnemens de bois, répandus sur deux cents lieues de frontière, et les brûler.

S'il s'y était d'abord arrêté, comme il l'avait annoncé à son arrivée à Vitepsk ; s'il y avait conservé et rétabli son armée ; si Tormasof, Tchitchakof et Hoertel eussent été chassés de la Volhinie ; si, dans ces riches provinces, il eût levé cent mille Cosaques, alors ses quartiers d'hiver eussent été habitables. Mais aujourd'hui, rien n'y est prêt, et non-seulement ses forces y sont insuffisantes, mais Tchitchakof, à cent lieues en arrière de lui, y menacerait encore ses communications avec l'Allemagne et la France, et sa retraite. C'est donc à cent lieues plus loin que Smolensk, dans une position plus resserrée, derrière les marais de la Bérézina, c'est à Minsk qu'il lui faut aller chercher des quartiers d'hiver, dont quarante marches le séparent.

Mais y arrivera-t-il à temps ? Il doit le croire. Dombrowski et ses Polonais, placés autour de Bobruisk, qu'ils observent, suffisent pour contenir Hoertel. Quant à Schwartzenberg, ce général est victorieux ; il est à la tête de quarante-deux mille Autrichiens, Saxons et Polonais, que Duratte et sa division française, accourant de Varsovie, vont porter à plus de cinquante mille hommes.

Il a poursuivi Tormasof jusque sur le Styr.

Il est vrai que l'armée russe de Moldavie vient de s'ajouter aux restes de l'armée de Volhinie, que Tchitchakof, général actif et déterminé, a pris le commandement de ces cinquante-cinq mille Russes ; que l'Autrichien s'est arrêté ; qu'il s'est même cru obligé, le 23 septembre, de reculer derrière le Bug ; mais il a dû repasser ce fleuve à Bresk-Litowsky, et Napoléon ignore le reste.

Toutefois, à moins d'une trahison qu'il est trop tard pour prévoir, et qu'un retour précipité peut seul prévenir, il se flatte que Schwartzenberg, Regnier, Durutte, Dombrowski, et vingt mille hommes répartis à Minsk, Slonim, Grodno et Wilna, que soixante-dix mille hommes enfin, ne laisseront pas soixante mille Russes s'emparer de ses magasins et lui couper sa retraite.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VI.

CHAPITRE VI.

Napoléon, réduit à de si hasardeuses conjectures, arrivait tout pensif à Véréia, quand Mortier se présenta devant lui. Mais je m'aperçois qu'entraîné, comme nous l'étions alors, par cette rapide succession de scènes violentes et d'événemens mémorables, mon attention s'est détournée d'un fait digne de remarque. Le 23 octobre, à une heure et demie du matin, l'air avait été ébranlé par une effrayante explosion, les deux armées s'en étonnèrent un instant, quoiqu'on ne s'étonnât plus guère, s'attendant à tout.

Mortier avait obéi ; le Kremlin n'existait plus : des tonneaux de poudre avaient été placés dans toutes les salles du palais des czars, et cent quatre-vingt-trois milliers sous les voûtes qui les soutenaient. Le maréchal, avec huit mille hommes était resté sur ce volcan, qu'un obus russe pouvait faire éclater. Là, il couvrait la marche de l'armée sur Kalougha, et la retraite de nos différens convois vers Mojaïsk.

Dans ces huit mille hommes, il y en avait à peine deux mille sur lesquels Mortier pût compter ; les autres, cavaliers démontés, hommes de régimens et de pays divers, sous des chefs nouveaux, sans habitudes pareilles, sans souvenirs communs, enfin, sans rien de ce qui lie, formaient ensemble bien moins un corps organisé qu'un attroupement : ils ne devaient pas tarder à se disperser.

On regardait ce maréchal comme un homme sacrifié. Les autres chefs, ses vieux compagnons de gloire, l'avaient quitté les larmes aux yeux, et l'empereur en lui disant «qu'il comptait sur sa fortune ; mais qu'au reste, à la guerre, il fallait bien faire une part au feu.» Mortier s'était résigné sans hésitation. Il avait ordre de défendre le Kremlin, puis, en se retirant, de le faire sauter, et d'incendier les restes de la ville.

C'était du château de Krasnopachra, le 21 octobre, que Napoléon lui avait envoyé ses derniers ordres. Mortier devait, après les avoir exécutés, se diriger sur Véréia, et former l'arrière-garde de l'armée.

Dans cette lettre, Napoléon lui recommandait sur-tout «de charger sur les voitures de la jeune garde ; sur celles de la cavalerie à pied, et sur toutes celles qu'il trouverait, les hommes qui restaient encore aux hôpitaux. Les Romains, ajoutait-il, donnaient des couronnes civiques à ceux qui sauvaient des citoyens ; le duc de Trévise en méritera autant qu'il sauvera de soldats. Il faut qu'il les fasse monter sur ses chevaux, sur ceux de tout son monde. C'est ainsi que lui, Napoléon, a fait à Saint-Jean-d'Acre. Il doit d'autant plus prendre cette mesure, qu'à peine le convoi aura rejoint l'armée, on trouvera à lui donner les chevaux et les voitures que la consommation aura rendus inutiles. L'empereur espère qu'il aura sa satisfaction à témoigner au duc de Trévise pour lui avoir sauvé cinq cents hommes. Il doit commencer par les officiers, ensuite par les sous-officiers, et préférer les Français ; qu'il assemble donc tous les généraux et officiers sous ses ordres, pour leur faire sentir l'importance de cette mesure, et combien ils mériteront de l'empereur, s'ils lui ont sauvé cinq cents hommes.»

Cependant, à mesure que la grande-armée était sortie de Moskou, les Cosaques avaient pénétré dans ses faubourgs, et Mortier s'était retiré vers le Kremlin, comme un reste de vie se retire vers le cœur, à mesure que la mort s'empare des extrémités. Ces Cosaques éclairaient dix mille Russes, que commandait Wintzingerode.

Cet étranger, enflammé de haine contre Napoléon, exalté du désir de reprendre Moskou et de se naturaliser en Russie par cet exploit signalé, s'emporta loin des siens ; il traverse, en courant, la colonie géorgienne, se précipite vers la ville chinoise et le Kremlin, rencontre des avant-postes, les méprise, tombe dans une embuscade, et, se voyant pris dans cette ville qu'il venait prendre, il change soudain de rôle, agite en l'air son mouchoir, et se déclare parlementaire.

On le conduisit au duc de Trévise. Là, il se réclama audacieusement du droit des gens, qu'on violait, disait-il, en sa personne. Mortier lui répondit «qu'un général en chef qui se présentait ainsi, pouvait être pris pour un soldat téméraire, mais jamais pour un parlementaire, et qu'il eût à rendre sur-le-châmp son épée !» Alors n'espérant plus en imposer, le général russe se résigna, et convint de son imprudence.

Enfin, après quatre jours de résistance, les Français abandonnent pour jamais cette ville fatale. Ils emportent avec eux quatre cents blessés ; mais, en se retirant, ils déposent, dans un lieu sûr et secret, un artifice habilement préparé qu'un feu lent dévorait déjà ; ses progrès étaient calculés : on savait l'heure à laquelle son feu devait atteindre l'immense amas de poudre renfermé dans les fondations de ces palais condamnés.

Mortier se hâte de fuir, mais, en même temps qu'il s'éloigne rapidement, d'avides Cosaques et de sales mougiques, attirés, dit-on, par la soif du pillage, accourent, s'approchent ; ils écoutent, et s'enhardissant du calme apparent qui règne dans la forteresse, ils osent y pénétrer ; ils montent, et déjà leurs mains avides de pillage s'étendaient, quand tout-à-coup tous sont détruits, écrasés, lancés dans les airs avec ces murs qu'ils venaient dépouiller, et trente mille fusils qu'on y avait abandonnés ; puis, avec tous ses débris de murailles et ces tronçons d'armes, leurs membres mutilés vont au loin retomber en une pluie effroyable.

La terre trembla sous les pas de Mortier.

À dix lieues plus loin, à Feminskoé, l'empereur entendit cette explosion, et lui-même, avec cet accent de colère dont il parlait quelquefois à l'Europe, il proclame le lendemain, en date de Borowsk, «que le Kremlin, arsenal, magasins, que tout est détruit ; que cette ancienne citadelle, qui datait des commencemens de la monarchie, ce premier palais des czars, ont été ; que désormais Moskou n'est plus qu'un amas de décombres ; qu'un cloaque impur et malsain, sans importance politique ni militaire. Il l'abandonne aux mendians et aux pillards russes, pour marcher sur Kutusof, déborder l'aile gauche de ce général, le rejeter en arrière, et gagner ensuite tranquillement les bords de la Düna, où il prendra ses quartiers d'hiver.» Puis, craignant de paraître reculer, il ajoute qu'ainsi il se sera rapproché de quatre-vingts lieues de Wilna et de Pétersbourg ; double avantage, c'est-à-dire de vingt marches plus près des moyens et du but.» Par là, il veut donner à sa retraite l'air d'une marche offensive.

C'est alors qu'il déclare «s'être refusé à donner l'ordre de détruire tout le pays qu'il abandonne ; il lui répugne d'aggraver les malheurs de cette population. Pour punir l'incendiaire russe, et cent coupables qui font la guerre en Tartares, il ne veut pas ruiner neuf mille propriétaires, et laisser absolument sans ressources deux cent mille serfs, innocens de toutes ces barbaries.»

Il n'était point alors aigri par le malheur ; mais en trois jours, tout avait changé. Après s'être heurté contre Kutusof, il reculait par cette même ville de Borowsk, et dès qu'il y eut repassé, elle n'exista plus. C'est ainsi désormais que tout sera brûlé derrière lui. En conquérant, il avait conservé ; en se retirant, il détruira : soit nécessité, pour ruiner l'ennemi et ralentir sa marche, à la guerre tout étant impérieux, soit représailles, terrible effet des guerres d'invasion, qui d'abord légitiment tous les moyens de défense, ce qui motive ensuite ceux d'attaque.

Au reste, l'agression, dans ce terrible genre de guerre, n'était point du côté de Napoléon. Le 19 octobre, Berthier avait écrit à Kutusof pour l'engager «à régler les hostilités, de manière à ce qu'elles ne laissassent supporter à l'empire moskovite que les maux indispensables de l'état de guerre ; la dévastation de la Russie étant aussi nuisible à cet empire qu'elle affectait douloureusement Napoléon.» Mais Kutusof avait répondu : «qu'il lui était impossible de contenir le patriotisme russe ;» ce qui était avouer la guerre de Tartares que nous faisaient ses milices, et ce qui autorisait en quelque sorte à la leur rendre.

Les mêmes feux consumèrent Véreia, où Mortier venait de rejoindre l'empereur et de lui amener Wintzingerode. À la vue de ce général allemand, toutes les douleurs cachées de Napoléon prirent feu ; son accablement devint colère, et il déchargea sur cet ennemi tout le chagrin qui l'oppressait. «Qui êtes vous ?» lui cria-t-il en croisant les bras avec violence comme pour se saisir et se contenir lui-même ; «qui êtes vous ? un homme sans patrie ! Vous avez toujours été mon ennemi personnel ! quand j'ai fait la guerre aux Autrichiens, je vous ai trouvé dans leurs rangs ! l'Autriche est devenu mon allié, et vous avez demandé du service à la Russie. Vous avez été l'un des plus ardens fauteurs de la guerre actuelle. Cependant, vous êtes né dans les états de la confédération du Rhin ; vous êtes mon sujet. Vous n'êtes point un ennemi ordinaire, vous êtes un rebelle ; j'ai le droit de vous faire juger ! Gendarmes d'élite, saisissez cet homme-là !» Les gendarmes restèrent immobiles, comme des hommes accoutumés à voir se terminer sans effet ces scènes violentes, et sûrs d'obéir mieux en désobéissant.

L'empereur reprit :

«Voyez-vous, monsieur, ces campagnes dévastées, ces villages en flammes ! À qui doit-on reprocher ces désastres ? à cinquante aventuriers comme vous, soudoyés par l'Angleterre, qui les a jetés sur le continent ; mais le poids de cette guerre retombera sur ceux qui l'ont provoquée. Dans six mois je serai à Pétersbourg, et l'on me fera raison de toutes ces fanfaronnades.»

Alors, s'adressant à l'aide-de-camp de Wintzingerode, prisonnier comme lui : «Pour vous, comte Narischkin, je n'ai rien à vous reprocher ; vous êtes Russe, vous faites votre devoir ; mais comment un homme de l'une des premières familles de Russie a-t-il pu devenir l'aide-de-camp d'un étranger mercenaire ? Soyez l'aide-de-camp d'un général russe ; cet emploi sera beaucoup plus honorable.»

Jusque-là, le général Wintzingerode n'avait pu répondre à ces violentes paroles que par son attitude : elle fut calme comme sa réplique. Il répondit «que l'empereur Alexandre était son bienfaiteur et celui de sa famille ; que tout ce qu'il possédait, il le tenait de lui, que la reconnaissance l'avait rendu son sujet ; qu'il était au poste que son bienfaiteur lui avait assigné ; qu'il avait donc fait son devoir.»

Napoléon ajouta quelques menaces déjà moins violentes, et il s'en tint aux paroles, soit qu'il n'eût voulu qu'en effrayer tous les Allemands qui seraient tentés de l'abandonner. Ce fut ainsi du moins qu'autour de lui on apprécia sa violence. Elle déplut ; on n'en tint compte, et chacun s'empresse autour du général prisonnier pour le consoler. Ces soins continuèrent jusqu'en Lithuanie, où les Cosaques reprirent Wintzingerode et son aide-de-camp. L'empereur avait affecté de traiter avec bonté ce jeune seigneur russe, en même temps qu'il avait tonné contre son général ; ce qui prouve qu'il y avait eu du calcul jusque dans sa colère.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VII.

CHAPITRE VII.

Le 28 octobre, nous revîmes Mojaïsk. Cette ville était encore remplie de blessés ; les uns furent emportés, les autres réunis et abandonnés, comme à Moskou, à la générosité des Russes. Napoléon dépassa cette ville de quelques werstes, et l'hiver commença ! Ainsi, après un combat terrible, et dix jours de marches et de contre-marches, l'armée, qui n'avait emporté de Moskou que quinze rations de farine par homme, n'était avancée dans sa retraite que de trois journées. Elle manquait de vivres ; et l'hiver l'avait atteinte.

Déjà quelques hommes succombaient. Dès les premiers jours de la retraite, le 26 octobre, on avait brûlé des voitures de vivres, que les chevaux ne pouvaient plus traîner. L'ordre de tout incendier derrière soi vint alors ; on obéit en faisant sauter dans les maisons, des caissons de poudre dont les attelages étaient déjà épuisés. Mais enfin, l'ennemi ne reparaissant pas encore, nous semblions ne recommencer qu'un pénible voyage ; et Napoléon, en revoyant cette route connue, se rassurait, quand, vers le soir, un chasseur russe prisonnier lui fut envoyé par Davoust.

D'abord il le questionna négligemment : mais le hasard voulut que ce Moskovite eût quelque idée des routes, des noms et des distances ; il répondit, «que toute l'armée russe marchait par Medyn sur, Viazma.» Alors, l'empereur devint attentif. Kutusof voulait-il le prévenir là, comme à Malo-Iaroslavetz, lui couper sa retraite sur Smolensk, comme celle de Kalougha, l'enfermer dans ce désert, sans vivres, sans abri, et au milieu d'une insurrection générale ? Cependant, son premier mouvement le porta à mépriser cet avis ; car, soit fierté, soit expérience, il s'était accoutumé à ne pas supposer à ses adversaires l'habileté qu'il aurait eue à leur place.

Ici pourtant, il eut un autre motif.

Sa sécurité n'était qu'affectée, car il était évident que l'armée russe prenait la route de Medyn, celle-là même que Davoust avait conseillée pour l'armée française : et Davoust, par amour-propre, ou par inadvertance, n'avait pas confié à sa dépêche seule cette alarmante nouvelle. Napoléon en craignait l'effet sur les siens, c'est pourquoi il parut la repousser avec mépris ; mais en même temps, il ordonna que le lendemain sa garde marchât en toute hâte, et tant que durerait le jour, jusqu'à Gjatz. Il voulait y donner un séjour et des vivres à cette troupe d'élite : s'assurer de plus près de la marche de Kutusof, et le prévenir sur ce point.

Mais le temps n'avait point été appelé à son conseil ; il parut s'en venger. L'hiver était si près de nous, qu'il n'avait fallu qu'un coup de vent de quelques minutes pour l'amener âpre, mordant, dominateur ! On sentit aussitôt qu'en ce pays il était indigène ; et nous, étrangers. Tout changea, les chemins, les figures, les courages, l'armée devint morne, la marche pénible, la consternation commença.

À quelques lieues de Mojaïsk, il fallut traverser la Kalougha. Ce n'était qu'un gros ruisseau : deux arbres, autant de chevalets et quelques planches, suffisaient pour en assurer le passage : mais le désordre était tel, et l'incurie si grande, que l'empereur y fut arrêté. On y noya plusieurs canons qu'on voulut faire passer au gué. Il semblait que chaque corps d'armée marchât pour son compte, qu'il n'y eût point d'état-major, point d'ordre général, point de nœud commun, rien qui liât tous ces corps ensemble. Et en effet, l'élévation de chacun de leurs chefs les rendait trop indépendans les uns des autres. L'empereur lui-même s'était tant grandi, qu'il se trouvait à une distance démesurée des détails de son armée ; et Berthier, placé comme intermédiaire entre lui et des chefs, tous rois, princes ou maréchaux, était obligé à trop de ménagemens.

Il était d'ailleurs insuffisant à cette position.

L'empereur, arrêté par ce faible obstacle d'un pont rompu, se contenta de faire un geste de mécontentement et de mépris, à quoi Berthier ne répondit que par un air de résignation. Cet ordre de détail ne lui avait pas été dicté par l'empereur : il ne se croyait donc pas coupable, car Berthier n'était qu'un écho fidèle, un miroir, et rien de plus. Toujours prêt, clair et net, la nuit comme le jour, il réfléchissait ; il répétait l'empereur, mais n'ajoutait rien, et ce que Napoléon oubliait, était oublié sans ressource.

Après la Kalougha, on marchait absorbé, quand plusieurs de nous, levant les yeux, jetèrent un cri de saisissement. Soudain chacun regarda autour de soi ; on vit une terre toute piétinée, nue, dévastée, tous les arbres coupés à quelques pieds du sol, et plus loin des mamelons écrêtés ; le plus élevé paraissait le plus difforme. Il semblait que ce fût un volcan éteint et détruit. Tout autour, la terre était couverte de débris de casques et de cuirasses, de tambours brisés, de tronçons d'armes, de lambeaux d'uniformes, et d'étendards tachés de sang.

Sur ce sol désolé gisaient trente milliers de cadavres à demi dévorés. Quelques squelettes, restés sur l'éboulement de l'une de ces collines, dominaient tout. Il semblait que la mort eût établi là son empire : c'était cette terrible redoute, conquête et tombeau de Caulincourt. Alors le cri, «C'est le champ de la grande bataille !» forma un long et triste murmure. L'empereur passa vite. Personne ne s'arrêta. Le froid, la faim et l'ennemi pressaient ; seulement on détournait la tête en marchant, pour jeter un triste et dernier regard sur ce vaste tombeau de tant de compagnons d'armes, sacrifiés inutilement, et qu'il fallait abandonner.

C'était là que nous avions tracé avec le fer et le sang l'une des plus grandes pages de notre histoire.

Quelques débris le disaient encore, et bientôt ils allaient être effacés. Un jour le voyageur passerait avec indifférence sur ce champ semblable à tous les autres ; cependant, quand il apprendra que ce fut celui de la grande bataille, il reviendra sur ses pas, il le fixera long-temps de ses regards curieux, il en gravera les moindres accidens dans sa mémoire avide, et sans doute qu'alors il s'écriera : «Quels hommes ! quel chef ! quelle destinée ! Ce sont eux qui, treize ans plus tôt dans le midi, sont venus tenter l'orient par l'Égypte, et se briser contre ses portes. Depuis, ils ont conquis l'Europe, et les voilà qui reviennent, par le nord, se présenter de nouveau devant cette Asie, pour s'y briser encore ! Qui donc les a poussés dans cette vie errante et aventureuse ? Ce n'étaient point des barbares cherchant de meilleurs climats, des habitations plus commodes, des spectacles plus enivrans, de plus grandes richesses : au contraire, ils possédaient tous ces biens, ils jouissaient de tant de délices, et ils les ont abandonnés pour vivre sans abri, sans pain, pour tomber, chaque jour et successivement, ou morts ou mutilés. Quelle nécessité les a poussés ? Eh quoi donc ? si ce n'est la confiance dans un chef jusque-là infaillible ! l'ambition d'achever un grand ouvrage glorieusement commencé ! l'enivrement de la victoire, et sur-tout cette insatiable passion de la gloire, cet instinct puissant, qui pousse l'homme à la mort, pour chercher l'immortalité.»

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VIII.

CHAPITRE VIII.

Cependant, l'armée s'écoulait, dans un grave et silencieux recueillement, devant ce champ funeste, lorsqu'une des victimes de cette sanglante journée y fut, dit-on, aperçue, vivant encore, et perçant l'air de ses gémissemens. On y courut : c'était un soldat français. Ses deux jambes avaient été brisées dans le combat, il était tombé parmi les morts ; il y fut oublié. Le corps d'un cheval éventré par un obus fut d'abord son abri ; ensuite, pendant cinquante jours, l'eau bourbeuse d'un ravin où il avait roulé, et la chair putréfiée des morts, servirent d'appareil à ses blessures, et de soutien à son être mourant. Ceux qui disent l'avoir découvert, affirment qu'ils l'ont sauvé.

Plus loin, on revit la grande abbaye, ou l'hôpital de Kolotskoï, spectacle plus affreux encore que celui du champ de bataille. À Borodino, c'était la mort, mais aussi le repos ; là, du moins, le combat était fini ; à Kolotskoï, il durait encore. La mort y semblait poursuivre ses victimes échappées au combat ; elle s'y acharnait, elle pénétrait en eux par tous leurs sens à la fois. Pour la repousser, tout manquait, excepté des ordres inexécutables dans ces déserts, et qui d'ailleurs, donnés de trop haut et de trop loin, passaient par trop de mains pour être exécutés.

Toutefois ; malgré la faim, le froid et le dénuement le plus complet, le dévouement de quelques chirurgiens et un reste d'espoir soutenaient encore un grand nombre de blessés dans ce séjour fétide. Mais, quand ils virent que l'armée repassait, qu'ils allaient être abandonnés, qu'il n'y avait plus d'espoir, les moins faibles se traînèrent sur le seuil de la porte ; ils bordèrent le chemin, et nous tendirent leur mains suppliantes.

L'empereur venait d'ordonner que chaque voiture, quelle qu'elle fût, reçût un de ces malheureux, et que les plus faibles fussent, comme à Moskou, laissés sous la protection de ceux des officiers russes prisonniers et blessés que nos soins avaient rétablis.

Il s'arrêta pour faire exécuter cet ordre, et ce fut au feu de ses caissons abandonnés que lui et la plupart des siens se ranimèrent. Depuis le matin, une multitude d'explosions avertissaient des nombreux sacrifices de cette espèce que déjà l'on était obligé de faire.

Pendant cette halte, on vit une action atroce. Plusieurs blessés venaient d'être placés sur des charrettes de vivandiers. Ces misérables, dont le butin de Moskou surchargeait les voitures, ne reçurent qu'en murmurant ce nouveau poids ; on les contraignit à l'accepter : ils se turent. Mais à peine furent-ils en marche, qu'ils se ralentirent ; ils se laissèrent dépasser par leurs colonnes ; alors, profitant d'un instant de solitude, ils jetèrent dans des fossés tous ces infortunés confiés à leurs soins. Un seul survécut assez pour être recueilli par les premières voitures qui passèrent : c'était un général. On sut par lui ce crime. Un frémissement d'horreur se propagea dans la colonne ; il parvint jusqu'à l'empereur, car les souffrances n'étaient pas encore assez vives et assez universelles pour éteindre la pitié, et concentrer en soi toutes les affections.

Le soir de cette longue journée, la colonne impériale approcha de Gjatz, surprise de trouver sur son passage des Russes tués tout nouvellement. On remarquait que chacun d'eux avait la tête brisée de la même manière, et que sa cervelle sanglante était répandue près de lui. On savait que deux mille prisonniers russes marchaient devant, et que c'étaient des Espagnols, des Portugais et des Polonais qui les conduisaient. Chacun, suivant son caractère, s'indignait, approuvait, ou restait indifférent. Autour de l'empereur, ces différentes impressions restaient muettes.

Caulincourt éclata, il s'écria «que c'était une atroce cruauté. Voilà donc la civilisation que nous apportions en Russie ! Quel serait sur l'ennemi l'effet de cette barbarie ? Ne lui laissions-nous pas nos blessés, une foule de prisonniers ? Lui manquerait-il de quoi exercer d'horribles représailles ?»

Napoléon garda un sombre silence, mais le lendemain ces meurtres avaient cessé. On se contenta de laisser ces malheureux mourir de faim dans les enceintes où, pendant la nuit, on les parquait comme des bêtes. C'était sans doute encore une barbarie ; mais que pouvait-on faire ? Les échanger ? l'ennemi s'y refusait. Les relâcher ? ils auraient été publier le dénuement général, et, bientôt réunis à d'autres, ils seraient revenus s'acharner sur nos pas. Dans cette guerre à mort, leur donner la vie, c'eût été se sacrifier soi-même. On fut cruel par nécessité. Le mal venait de s'être jeté dans une si terrible alternative.

Enfin on atteignit Gjatz avec la nuit ; mais cette première journée d'hiver avait été cruellement remplie. L'aspect du champ de bataille, de ces deux hôpitaux abandonnés, cette multitude de caissons livrés aux flammes, ces Russes fusillés, l'excessive longueur de la route, les premières atteintes de l'hiver, tout la rendit funeste ; la retraite devenait fuite ; et c'était un spectacle bien nouveau que Napoléon contraint de céder et de fuir.

Plusieurs de nos alliés en jouissaient, avec cette secrète satisfaction qu'ont les inférieurs, de voir leurs chefs en fin dominés, et forcés de plier à leur tour. Ils se laissaient aller à cette triste envie qu'inspire un bonheur extraordinaire, dont il est rare qu'on n'ait pas abusé, et qui choque cette égalité, premier besoin des hommes.

Mais cette maligne joie s'éteignit bientôt, et se perdit dans un malheur universel.

La fierté souffrante de Napoléon supposa ces pensées. On s'en aperçut dans une halle de ce jour : là, sur les sillons roidis d'un champ gelé et parsemé de débris russes et français, il voulut, par la puissance de ses paroles, se décharger du poids de l'insupportable responsabilité de tant de malheurs. Cette guerre, qu'en effet il avait redoutée, il en dévoua l'auteur à l'horreur du monde entier. Ce fut ***** qu'il en accusa ; «c'était ce ministre russe, vendu aux Anglais, qui l'avait fomentée. Le perfide y avait entraîné Alexandre et lui !»

Ces paroles, prononcées devant deux de ses généraux, étaient écoutées avec ce silence commandé par un ancien respect, auquel se joignait déjà celui qu'on devait au malheur. Mais le duc de Vicence, trop impatient peut-être, s'irrita ; il fit un geste de colère et d'incrédulité, et rompit, en se retirant brusquement, ce pénible entretien.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE IX.

CHAPITRE IX.

De Gjatz, l'empereur gagna Viazma en deux marches. Il y séjourna pour attendre le prince Eugène et Davoust, et pour observer le chemin de Medyn et d'Inknow, qui débouche en cet endroit sur la grande route de Smolensk ; c'était ce chemin de traverse qui, de Malo-Iaroslavetz, devait amener l'armée russe sur son passage. Mais le 1er novembre, après trente-six heures d'attente, Napoléon n'en avait aperçu aucun avant-coureur. Il partit flottant entre l'espoir que Kutusof s'était endormi, et la crainte que le Russe n'eût laissé Viazma à sa droite, et ne fût allé lui couper la retraite à deux marches plus loin, vers Dorogobouje. Toutefois, il laissa Ney à Viazma, pour recueillir le premier, le quatrième corps, et relever, à l'arrière-garde, Davoust, qu'il jugeait fatigué.

Il se plaignait de la lenteur de celui-ci ; il lui reprochait d'être encore à cinq marches derrière lui, quand il n'aurait dû être attardé que de trois journées : il jugeait le génie de ce maréchal trop méthodique, pour diriger convenablement une marche si irrégulière.

L'armée entière, et sur-tout le corps du prince Eugène, répétait ces plaintes : elle disait «que, par une suite de son esprit d'ordre et d'opiniâtreté, Davoust s'était laissé atteindre dès l'abbaye de Kolotskoï ; que là, il avait fait à de misérables Cosaques l'honneur de se retirer devant eux, pas à pas, et par bataillons carrés, comme s'ils eussent été des Mamelouks ! que Platof, avec ses canons, avait mordu de loin sur les masses profondes qu'il lui avait présentées ; qu'alors seulement le maréchal ne leur avait plus opposé que quelques lignes minces qui s'étaient reployées promptement, et quelques pièces légères, dont les premiers coups avaient suffi ; mais que ces manœuvres, et des fourrages entrepris régulièrement, avaient fait perdre un temps toujours précieux en retraite, et sur-tout au milieu de la famine, au travers de laquelle la plus habile manœuvre était de passer vite.»

À cela, Davoust répliquait par son horreur naturelle pour toute espèce de désordre : elle l'avait d'abord porté à vouloir régulariser cette fuite ; il s'était efforcé d'en couvrir les débris, craignant la honte et le danger de laisser à l'ennemi ces témoins de notre désastre.

Il ajoutait : «qu'on ne songeait pas assez à tout ce qu'il avait à surmonter ; c'était un pays complètement dévasté, des maisons, des arbres brûlés jusqu'à leurs racines ; car ce n'était pas à lui, qui venait le dernier, qu'on avait laissé l'ordre de tout détruire ; l'incendie le précédait. Il semblait qu'on eût oublié l'arrière-garde ! Et sans doute qu'on oubliait de même ce chemin couvert d'un givre battu et miroité par les pas de tous ceux qui le devançaient ; et ces gués défoncés, ces ponts rompus, qu'on avait eu garde de réparer ; chaque corps, hors des combats, ne s'occupant que de lui seul.

«Ignorait-on encore que toute la foule désolée des traîneurs des autres corps, à cheval, à pieds, en voiture, s'ajoutait à ces embarras, comme dans un corps malsain tous les maux accourent et se réunissent sur la partie la plus attaquée. Chaque jour il marchait entre ces malheureux et les Cosaques, poussant les uns et poussé par les autres.

«C'était ainsi qu'après Gjatz il avait trouvé le bourbier de Czarewo-Zaïmicze sans pont et tout encombré d'équipages. Il les avait arrachés de ce marais à la vue des ennemis, et si près d'eux que leurs feux éclairaient ses travaux, et que le bruit de leurs tambours se mêlait à sa voix.» Car ce maréchal et ses généraux ne pouvaient encore se résoudre à laisser à l'ennemi tant de trophées ; ils ne s'y résignaient qu'après des efforts superflus et à la dernière extrémité, ce qui arrivait plusieurs fois dans un jour.

En effet, la route était à chaque instant traversée par des fonds marécageux.

Une pente de verglas y entraînait les voitures ; elles s'y enfonçaient : pour les en retirer, il fallait gravir contre la rampe opposée, sur un chemin de glace, où les pieds des chevaux, couverts d'un fer usé et poli, ne pouvaient pas mordre ; à tout moment eux et leurs conducteurs tombaient épuisés les uns sur les autres. Aussitôt des soldats affamés se jetaient sur ces chevaux abattus, et les dépeçaient ; puis, sur des feux, faits des débris de leurs voitures, ils grillaient ces chairs toutes sanglantes, et les dévoraient.

Cependant les artilleurs, troupe d'élite, et leurs officiers, tous sortis de la première école du monde, écartaient ces malheureux, et couraient dételer leurs propres calèches et leurs fourgons, qu'ils abandonnaient pour sauver les canons. Ils y attelaient leurs chevaux ; ils s'y attelaient eux-mêmes ; les Cosaques, qui voyaient de loin ce désastre, n'osaient en approcher, mais, avec leurs pièces légères portées sur des traîneaux, ils jetaient des boulets dans tout ce désordre et l'augmentaient.

Le premier corps avait déjà perdu dix mille hommes. Néanmoins, à force de peines et de sacrifices, le vice-roi et le prince d'Eckmühl étaient arrivés, le 2 novembre, à deux lieues de Viazma. Il est certain que ce jour-là même ils eussent pu dépasser cette ville, se réunir à Ney et éviter un combat désastreux. On assure que ce fut l'avis du prince Eugène, mais que Davoust crut ses troupes trop fatiguées, et que le vice-roi, se sacrifiant à son devoir, s'arrêta pour partager un danger qu'il prévoyait. Les généraux de Davoust disent au contraire que le prince Eugène, déjà campé, ne put se décider à ordonner à ses soldats d'abandonner leurs feux et leurs repas déjà commencés, dont les apprêts étaient toujours si pénibles.

Quoi qu'il en soit, pendant le calme trompeur de cette nuit, l'avant-garde russe arrivait de Malo-Iaroslavetz, où notre retraite avait fait cesser la sienne : elle côtoyait les deux corps français et celui de Poniatowski, dépassait leurs bivouacs, et disposait ses colonnes d'attaque contre le flanc gauche de la route, dans l'intervalle de deux lieues qu'avaient laissé Davoust et Eugène entre eux et Viazma.

Miloradowitch, celui qu'on appelait le Murat russe, commandait cette avant-garde. C'était, selon ses compatriotes, un guerrier infatigable, avantageux, impétueux comme ce roi soldat, d'une stature aussi remarquable, comme lui, favorisé de la fortune. Jamais on ne le vit blessé, quoiqu'une foule d'officiers et de soldats eussent été tués autour de lui, et plusieurs chevaux sous lui. Il méprisait les principes de la guerre ; il mettait même de l'art à ne pas suivre les règles de cet art, prétendant surprendre l'ennemi par des coups inattendus, car il est prompt à se décider ; il dédaigne de rien préparer, attendant conseil des lieux et des circonstances, et ne se conduisant que par inspirations subites. Du reste, général sur le champ de bataille seulement, sans prévoyance d'administration d'aucun genre, ou privée ou publique, dissipateur cité, et, ce qui est rare, probe et prodigue.

C'était ce général, avec Platof et vingt mille hommes, qu'on allait avoir à combattre.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE X.

CHAPITRE X.

Le 3 novembre, le prince Eugène s'acheminait sur Viazma, où ses équipages et son artillerie le précédaient, quand les premières lueurs du jour lui montrèrent à la fois sa retraite menacée, à sa gauche, par une armée ; derrière lui, son arrière-garde coupée ; à sa droite, la plaine couverte de traîneurs et de chariots épars, fuyant sous les lances ennemies. En même temps, vers Viazma, il entend le maréchal Ney, qui devait le secourir, combattre pour sa propre conservation.

Ce prince n'était point de ces généraux nés de la faveur pour qui tout est imprévu et cause d'étonnement, faute d'expérience. Il envisage aussitôt et le mal et le remède. Il s'arrête, fait volte-face, déploie ses divisions à droite du grand chemin, et contient dans la plaine les colonnes russes qui cherchaient à lui faire perdre cette route. Déjà même leurs premières troupes, en débordant la droite des Italiens, s'en étaient emparées sur un point, et elles s'y maintenaient, quand Ney lança, de Viazma, un de ses régimens, qui les attaqua par derrière, et leur fit lâcher prise.

En même temps, Compans, général de Davoust, joint sa division à l'arrière-garde italienne ; ils se font jour, et pendant que, réunis au vice-roi, ils combattent, Davoust, avec sa colonne, s'écoule rapidement derrière eux par le côté gauche du grand chemin, puis, le traversant aussitôt qu'il les a dépassés, il réclame son rang de bataille, prend l'aile droite, et se trouve entre Viazma et les Russes. Le prince Eugène lui cède ce terrain qu'il a défendu, et passe de l'autre côté de la route. Alors l'ennemi commence à s'étendre devant eux, et cherche à déborder leurs ailes.

Par le succès de cette première manœuvre, les deux corps français et italien n'avaient pas conquis le droit de continuer leur retraite, mais seulement la possibilité de la défendre.

Ils comptaient encore trente mille hommes ; mais dans le premier corps, celui de Davoust, il y avait du désordre. Cette manœuvre précipitée, cette surprise, tant de misère, et sur-tout l'exemple fatal d'une foule de cavaliers démontés, sans armes, et courant ça et là, tout égarés de frayeur, le désorganisaient.

Ce spectacle encouragea l'ennemi ; il crut à une déroute. Son artillerie, supérieure en nombre, manœuvrait au galop ; elle prenait en écharpe et en flanc nos lignes qu'elle abattait, quand les canons français, déjà à Viazma, et qu'on faisait revenir en hâte, se traînaient avec peine. Cependant, Davoust et ses généraux avaient encore autour d'eux leurs plus fermes soldats. On voyait plusieurs de ces chefs, blessés depuis la Moskowa, l'un le bras en écharpe, l'autre la tête enveloppée de linges, soutenir les meilleurs, retenir les plus ébranlés, s'élancer sur les batteries ennemies, les faire reculer, se saisir même de trois de leurs pièces, enfin étonner à la fois les ennemis et leurs fuyards, et combattre l'exemple du mal par un noble exemple.

Alors Miloradowitch, sentant sa proie lui échapper, demanda du secours ; et ce fut encore Vilson, qui se trouvait par-tout où il pouvait le plus nuire à la France, qui courut appeler Kutusof. Il trouva le vieux maréchal se reposant indifféremment avec son armée au bruit du combat. L'ardent Vilson, pressant comme la circonstance, l'excite vainement ; il ne peut l'émouvoir. Transporté d'indignation, il l'appelle traître ; il lui déclare qu'à l'instant même, un de ses Anglais va courir à Pétersbourg dénoncer sa trahison à son empereur et à ses alliés.

Cette menace n'ébranla point Kutusof, il s'obstina dans son inaction ; soit qu'aux glaces de l'âge se fussent jointes celles de l'hiver, et que, dans son corps tout cassé, son esprit se trouvât affaissé sous le poids de tant de ruines ; soit que, par un autre effet de la vieillesse, on devienne prudent quand on n'a presque plus rien à risquer, et temporiseur quand on n'a plus de temps à perdre.

Il parut encore croire, comme à Malo-Iaroslavetz, que l'hiver moskovite pouvait seul abattre Napoléon ; que ce génie, vainqueur des hommes, n'était pas encore assez vaincu par la nature ; qu'il fallait laisser au climat l'honneur de cette victoire, et au ciel russe sa vengeance.

Miloradowitch, réduit à lui-même, s'efforçait alors de rompre le corps de bataille français ; mais ses feux y pouvaient seuls pénétrer, ils y firent d'affreux ravages. Eugène et Davoust s'affaiblissaient ; et comme ils entendaient un autre combat en arrière de leur droite, ils crurent que c'était tout le reste de l'armée russe qui arrivait sur Viazma par le chemin d'Iuknof, dont Ney défendait le débouché.

Ce n'était qu'une avant-garde ; mais le bruit de cette bataille en arrière de leur bataille, et menaçant leur retraite, les inquiéta. Le combat durait déjà depuis sept heures ; les bagages devaient être écoulés, la nuit s'approchait ; les généraux français commencèrent donc à se retirer.

Ce mouvement rétrograde accrut l'ardeur de l'ennemi, et sans un mémorable effort des 25e, 57e et 85e régimens, et la protection d'un ravin, le corps de Davoust eût été enfoncé, tourné par sa droite, et détruit. Le prince Eugène, moins vivement attaqué, put effectuer plus rapidement sa retraite au travers de Viazma ; mais les Russes l'y suivirent : ils avaient pénétré dans cette ville lorsque Davoust, poussé par vingt mille hommes et écrasé par quatre-vingts pièces de canon, voulut y passer à son tour.

La division Morand s'engagea la première dans la ville : elle marchait avec confiance, croyant le combat fini, quand les Russes, que cachaient les sinuosités des rues, tombèrent tout-à-coup sur elle.

La surprise fut complète et le désordre grand : toutefois Morand rallia, raffermit les siens, rétablit le combat, et se fit jour.

Ce fut Compans qui termina tout. Il fermait la marche avec sa division. Se sentant serré de trop près par les plus braves troupes de Miloradowitch, il se retourna, courut lui-même sur les plus acharnés, les culbuta, et s'étant fait ainsi respecter, il acheva tranquillement sa retraite. Ce combat fut glorieux pour chacun, et son résultat fâcheux pour tous ; l'ordre et l'ensemble y manquèrent. Il y aurait eu assez de soldats pour vaincre, s'il n'y avait pas eu trop de chefs. Ce ne fut que vers deux heures que ceux-ci se réunirent pour concerter leurs manœuvres, encore furent-elles exécutées sans accord.

Lorsqu'enfin la rivière, la ville de Viazma, la nuit, une fatigue mutuelle, et le maréchal Ney, eurent séparé de l'ennemi, le péril étant ajourné, et les bivouacs établis, on se compta. Plusieurs canons brisés, des bagages et quatre mille morts ou blessés manquaient. Beaucoup de soldats s'étaient dispersés. On avait sauvé l'honneur ; mais il y avait dans les rangs des vides immenses. Il fallut tout resserrer, tout réduire, pour mettre quelque ensemble dans ce qui restait. Chaque régiment formait à peine un bataillon, chaque bataillon un peloton. Les soldats n'avaient plus leurs places, leurs compagnons, leurs chefs accoutumés.

Cette triste réorganisation se fit à la lueur de l'incendie de Viazma, et au bruit successif des coups de canon de Ney et de Miloradowitch, dont les retentissemens se prolongeaient au travers de la double obscurité de la nuit et des forêts. Plusieurs fois ces restes de braves soldats se crurent attaqués, et se traînèrent à leurs armes.

Le lendemain, quand ils reprirent leurs rangs, ils s'étonnèrent de leur petit nombre.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE XI.

CHAPITRE XI.

Toutefois, l'exemple des chefs, et l'espoir de retrouver tout à Smolensk, soutenaient les courages, et sur-tout l'aspect d'un soleil brillant encore, de cette source universelle d'espoir et de vie, qui semblait contredire et désavouer tous les spectacles de désespoir et de mort qui déjà nous environnaient.

Mais le 6 novembre, le ciel se déclare. Son azur disparaît. L'armée marche enveloppée de vapeurs froides. Ces vapeurs s'épaississent : bientôt c'est un nuage immense qui s'abaisse et fond sur elle, en gros flocons de neige. Il semble que le ciel descende et se joigne à cette terre et à ces peuples ennemis, pour achever notre perte. Tout alors est confondu et méconnaissable : les objets changent d'aspect ; on marche sans savoir où l'on est, sans apercevoir son but, tout devient obstacle. Pendant que le soldat s'efforce pour se faire jour au travers de ces tourbillons de vents et de frimas, les flocons de neige, poussés par la tempête, s'amoncellent et s'arrêtent dans toutes les cavités ; leur surface cache des profondeurs inconnues, qui s'ouvrent perfidement sous nos pas. Là, le soldat s'engouffre, et les plus faibles s'abandonnant y restent ensevelis.

Ceux qui suivent se détournent, mais la tourmente fouette dans leurs visages la neige du ciel et celle qu'elle enlève à la terre ; elle semble vouloir avec acharnement s'opposer à leur marche. L'hiver moskovite, sous cette nouvelle forme, les attaque de toutes parts : il pénètre au travers de leurs légers vêtemens et de leur chaussure déchirée. Leurs habits mouillés se gèlent sur eux ; cette enveloppe de glace saisit leurs corps et roidit tous leurs membres. Un vent aigre et violent coupe leur respiration ; il s'en empare au moment où ils l'exhalent et en forme des glaçons qui pendent par leur barbe autour de leur bouche.

Les malheureux se traînent encore, en grelottant, jusqu'à ce que la neige, qui s'attache sous leurs pieds en forme de pierre, quelque débris, une branche, ou le corps de l'un de leurs compagnons, les fasse trébucher et tomber. Là, ils gémissent en vain ; bientôt la neige les couvre ; de légères éminences les font reconnaître : voilà leur sépulture ! La route est toute parsemée de ces ondulations, comme un champ funéraire : les plus intrépides ou les plus indifférens s'affectent ; ils passent rapidement en détournant leurs regards. Mais devant eux, autour d'eux, tout est neige : leur vue se perd dans cette immense et triste uniformité ; l'imagination s'étonne : c'est comme un grand linceul dont la nature enveloppe l'armée ! Les seuls objets qui s'en détachent, ce sont de sombres sapins, des arbres de tombeaux, avec leur funèbre verdure, et la gigantesque immobilité de leurs noires tiges, et leur grande tristesse qui complète cet aspect désolé d'un deuil général, d'une nature sauvage, et d'une armée mourante au milieu d'une nature morte.

Tout, jusqu'à leurs armes, encore offensives à Malo-Iaroslavetz, mais depuis seulement défensives, se tourna alors contre eux-mêmes. Elles parurent à leurs bras engourdis un poids insupportable. Dans les chutes fréquentes qu'ils faisaient, elles s'échappaient de leurs mains, elles se brisaient ou se perdaient dans la neige. S'ils se relevaient, c'était sans elles : car ils ne les jetèrent point, la faim et le froid les leur arrachèrent. Les doigts de beaucoup d'autres gelèrent sur le fusil qu'ils tenaient encore, et qui leur ôtait le mouvement nécessaire pour y entretenir un reste de chaleur et de vie.

Bientôt l'on rencontra une foule d'hommes de tous les corps, tantôt isolés, tantôt par troupes. Ils n'avaient point déserté lâchement leurs drapeaux, c'était le froid, l'inanition qui les avait détachés de leurs colonnes.

Dans cette lutte générale et individuelle, ils s'étaient séparés les uns des autres, et les voilà désarmés, vaincus, sans défense, sans chefs, n'obéissant qu'à l'instinct pressant de leur conservation.

La plupart, attirés par la vue de quelques sentiers latéraux, se dispersent dans les champs avec l'espoir d'y trouver du pain et un abri pour la nuit qui s'approche mais, dans leur premier passage, tout a été dévasté sur une largeur de sept à huit lieues ; ils ne rencontrent que des Cosaques et une population armée qui les entourent, les blessent, les dépouillent, et les laissent, avec des rires féroces, expier tous nus sur la neige. Ces peuples, soulevés par Alexandre et Kutusof, et qui ne surent pas alors, comme depuis, venger noblement une patrie qu'ils n'avaient pas pu défendre, côtoient l'armée sur ses deux flancs, à la faveur des bois. Tous ceux qu'ils n'ont point achevés avec leurs piques et leurs haches, ils les ramènent sur la fatale et dévorante grande route.

La nuit arrive alors, une nuit de seize heures ! Mais, sur cette neige qui couvre tout, on ne sait où s'arrêter, où s'asseoir, où se reposer, où trouver quelques racines pour se nourrir, et des bois secs pour allumer les feux ! Cependant la fatigue, l'obscurité, des ordres répétés, arrêtent ceux que leurs forces morales et physiques et les efforts des chefs ont maintenus ensemble. On cherche à s'établir, mais la tempête, toujours active, disperse les premiers apprêts des bivouacs. Les sapins, tous chargés de frimas, résistent obstinément aux flammes ; leur neige, celle du ciel, dont les flocons se succèdent avec acharnement, celle de la terre, qui se fond sous les efforts des soldats et par l'effet des premiers feux, éteignent ces feux, les forces et les courages.

Lorsqu'enfin la flamme l'emportant s'éleva, autour d'elle les officiers et les soldats apprêtèrent leurs tristes repas : c'étaient des lambeaux maigres et sanglans de chair, arrachés à des chevaux abattus, et, pour bien peu, quelques cuillerées de farine de seigle, délayée dans de l'eau de neige. Le lendemain, des rangées circulaires de soldats étendus roides morts, marquèrent les bivouacs ; les alentours étaient jonchés des corps de plusieurs milliers de chevaux.

Depuis ce jour, on commença à moins compter les uns sur les autres. Dans cette armée vive, susceptible de toutes les impressions, et raisonneuse par une civilisation avancée, le désordre se mit vite ; le découragement et l'indiscipline se communiquèrent promptement, l'imagination allant sans mesure dans le mal comme dans le bien. Dès lors, à chaque bivouac, à tous les mauvais passages, à tout instant, il se détacha des troupes encore organisées quelque portion qui tomba dans le désordre. Il y en eut pourtant qui résistèrent à cette grande contagion d'indiscipline et de découragement. Ce furent les officiers, les sous-officiers et des soldats tenaces. Ceux-là furent des hommes extraordinaires : ils s'encourageaient en répétant le nom de Smolensk, dont il se sentaient approcher, et où tout leur avait été promis.

Ce fut ainsi que, depuis ce déluge de neige et le redoublement de froid qu'il annonçait, chacun, chef comme soldat, conserva ou perdit sa force d'esprit, suivant son caractère, son âge et son tempérament. Celui de nos chefs que jusque-là on avait vu le plus rigoureux pour le maintien de la discipline, ne se trouva plus l'homme de la circonstance. Jeté hors de toutes ses idées arrêtées de régularité, d'ordre et de méthode, il fut saisi de désespoir à la vue d'un désordre si général, et, jugeant avant les autres tout perdu, il se sentit lui-même prêt à tout abandonner.

De Gjatz à Mikalewska, village entre Dorogobouje et Smolensk, il n'arriva rien de remarquable dans la colonne impériale, si ce n'est qu'il fallut jeter dans le lac de Semlewo les dépouilles de Moskou : des canons, des armures gothiques, ornemens du Kremlin, et la croix du grand Yvan y furent noyés ; trophées, gloire, tous ces biens auxquels nous avions tout sacrifié, devenaient à charge : il ne s'agissait plus d'embellir, d'orner sa vie, mais de la sauver. Dans ce grand naufrage, l'armée, comme un grand vaisseau battu par la plus horrible des tempêtes, jetait sans hésiter, à cette mer de neige et de glace, tout ce qui pouvait appesantir ou retarder sa marche.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE XII.

CHAPITRE XII.

Le 3 et le 4 novembre, Napoléon avait séjourné à Slawkowo. Ce repos et la honte de paraître fuir enflammèrent son imagination. On l'entendit dicter des ordres, d'après lesquels son arrière-garde, paraissant reculer en désordre, devait attirer les Russes dans une embuscade où lui-même les attendrait ; mais ce vain projet s'évanouit avec la préoccupation qui l'avait enfanté. Le 5, il avait couché à Dorogobouje. Il y trouva les moulins à bras commandés pour l'expédition ; on en fit une tardive et bien inutile distribution ; les cantonnemens de Smolensk furent alors projetés.

Ce fut le lendemain, à la hauteur de Mikalewska, et le 6 novembre, à l'instant où ces nuées chargées de frimas crevaient sur nos têtes, que l'on vit le comte Dara accourir et un cercle de vedettes se former autour de lui et de l'empereur.

Une estafette, la première qui depuis dix jours avait pu pénétrer jusqu'à nous, venait d'apporter la nouvelle de cette étrange conjuration tramée dans Paris même, par un général obscur, et au fond d'une prison. Il n'avait eu d'autres complices que la fausse nouvelle de notre destruction, et de faux ordres à quelques troupes, d'arrêter le ministre, le préfet de police et le commandant de Paris. Tout avait réussi par l'impulsion d'un premier mouvement, par l'ignorance et par l'étonnement général ; mais aussi, dès le premier bruit qui s'en était répandu, un ordre avait suffi pour rejeter dans les fers le chef avec ses complices ou ses dupes.

L'empereur apprenait à la fois leur crime et leur supplice. Ceux qui de loin cherchaient à lire sur ses traits ce qu'ils devaient penser, n'y virent rien. Il se concentra ; ses premières et seules paroles à Daru furent : «Eh bien ! si nous étions restés à Moskou !» Puis il se hâta d'entrer dans une maison palissadée qui avait servi de poste de correspondance.

Dès qu'il fut seul avec ses officiers les plus dévoués, toutes ses émotions éclatèrent à la fois par des exclamations d'étonnement, d'humiliation et de colère. Quelques instans après il fit venir plusieurs autres militaires, pour remarquer l'effet que produisait une si étrange nouvelle. Il vit une douleur inquiète, de la consternation, et la confiance dans la stabilité de son gouvernement tout ébranlée. Il put savoir qu'on s'abordait en gémissant et en répétant, qu'ainsi la grande révolution de 1789, qu'on avait crue terminée, ne l'était donc pas. Déjà vieilli par les efforts qu'on avait faits pour en sortir, fallait-il donc s'y replonger de nouveau, et rentrer encore dans la terrible carrière des bouleversemens politiques. Ainsi la guerre nous atteignait par-tout, et nous pourrions perdre tout à la fois.

Quelques-uns se réjouirent de cette nouvelle, dans l'espoir qu'elle hâterait le retour de l'empereur en France, qu'elle l'y fixerait, et qu'il n'irait plus se risquer au dehors, n'étant pas sûr du dedans. Le lendemain les souffrances du moment firent cesser les conjectures. Quant à Napoléon, toutes ses pensées le précédaient encore dans Paris et il s'avançait machinalement vers Smolensk, quand lui-même fut rappelé tout entier au lieu et au moment présent, par l'arrivée d'un aide-de-camp de Ney.

Depuis Viazma, ce maréchal avait commencé à soutenir cette retraite, mortelle pour tant d'autres, et pour lui immortelle. Jusqu'à Dorogobouje, elle n'avait été inquiétée, que par quelques bandes de Cosaques, insectes importuns qu'attiraient nos mourans et nos voitures abandonnées, fuyant par-tout, où l'on portait la main, mais fatiguant par leur retour continuel.

Ce n'était point le sujet du message de Ney.

En approchant de Dorogobouje, il avait rencontré les traces du désordre dans lequel étaient tombés les corps qui le précédaient, il n'avait pu les effacer. Jusque-là, il s'était résigné à laisser à l'ennemi des bagages ; mais il avait rougi de honte, à la vue des premiers canons abandonnés devant Dorogobouje.

Ce maréchal s'y était arrêté. Là, après une nuit horrible, où la neige, le vent et la famine avaient chassé des feux la plupart de ses soldats, l'aurore, qu'on attend toujours si impatiemment au bivouac, lui avait amené la tempête, l'ennemi, et le spectacle d'une défection presque générale. En vain lui-même venait de combattre à la tête de ce qui lui restait de soldats et d'officiers ; il se voyait obligé de reculer précipitamment, jusque derrière le Dnieper. C'est de quoi il faisait avertir l'empereur.

Il voulait qu'il sût tout. Son aide-de-camp, le colonel Dalbignac, devait lui dire que «dès Malo-Iaroslavetz, le premier mouvement de retraite, pour des soldats qui n'avaient jamais reculé, avait décontenancé l'armée ; que l'affaire de Viazma l'avait ébranlée, et qu'enfin ce déluge de neige, et le redoublement de froid qu'il annonçait, en achevait la désorganisation.

Qu'une multitude d'officiers ayant tout perdu, pelotons, bataillons, régimens, divisions même, s'ajoutaient aux masses errantes. On les voyait par troupes de généraux, de colonels, et d'officiers de tous grades, mêlés avec des soldats, et marchant à l'aventure, tantôt avec une colonne, tantôt avec une autre ; que l'ordre ne pouvant exister devant le désordre, cet exemple entraînait jusqu'à ces vieux cadres de régimens, qui avaient traversé toute la guerre de la révolution.

Qu'on entendait dans les rangs les meilleurs soldats se demander pourquoi c'était à eux seuls à combattre pour assurer la fuite des autres ; et comment on croyait les encourager, quand ils entendaient les cris de désespoir qui partaient des bois voisins, où les grands convois de leurs blessés, inutilement traînés depuis Moskou, venaient d'être abandonnés. Voilà donc le sort qui les attendait, qu'avaient-ils à gagner autour du drapeau ? Pendant le jour, c'étaient des travaux, des combats continuels, et la nuit la famine : jamais d'abris, des bivouacs encore plus meurtriers que les combats, la faim et le froid en repoussaient le sommeil, ou si la fatigue l'emportait un instant, le repos, qui devait refaire, achevait. Enfin, l'aigle ne protégeait plus ; il tuait.

Pourquoi donc s'obstiner autour de lui, pour succomber par bataillon, par masses ; il valait mieux se disperser, et puisqu'il n'y avait plus qu'à fuir, disputer de vitesse : alors ce ne seraient plus les meilleurs qui succomberaient ; derrière eux les lâches ne dévoreraient plus les restes de la grande route.» Enfin, l'aide-de-camp devait dévoiler à l'empereur toute l'horreur de sa situation. Ney en rejetait la responsabilité.

Mais Napoléon en voyait assez autour de lui pour juger du reste. Les fuyards le dépassaient ; il sentait qu'il n'y avait plus qu'à sacrifier successivement l'armée, partie par partie, en commençant par les extrémités, pour en sauver la tête. Quand donc l'aide-de-camp voulut commencer, il l'interrompit brusquement par ces mots : «Colonel, je ne vous demande pas ces détails !» Celui-ci se tut, comprenant que dans ce désastre, désormais irrémédiable, et où il fallait à chacun toute sa force, l'empereur craignait des plaintes qui ne pouvaient qu'affaiblir celui qui s'y laissait aller et celui qui les entendait.

Il remarqua l'attitude de Napoléon, celle qu'il conserva pendant toute cette retraite ; elle était grave, silencieuse et résignée ; souffrant bien moins de corps que les autres, mais bien plus d'esprit, et acceptant son malheur.

Il fit dire à Ney «de se défendre assez pour lui donner quelque séjour à Smolensk, où l'armée mangerait, se reposerait et se réorganiserait.»

Mais si cet espoir soutint les uns dans leur devoir, beaucoup d'autres abandonnèrent tout pour courir vers ce terme promis à leurs souffrances. Pour Ney, il vit qu'il fallait une victime, et qu'il était désigné ; il se dévoua, acceptant tout entier un danger grand comme son courage : dès-lors il n'attache plus son honneur à des bagages, ni même à des canons, que l'hiver seul lui arrache. Un premier repli du Borysthène en arrête et retient une partie au pied de ses rampes de glace, il les sacrifie sans hésiter, passe cet obstacle, se retourne, et force le fleuve ennemi qui traversait la route à lui servir de défense.

Toutefois, les Russes s'avançaient à la faveur d'un bois et de nos voitures abandonnées ; de là, ils fusillaient les soldats de Ney : la moitié de ceux-ci, dont les armes glacées gèlent les mains engourdies, se décourage ; ils lâchent prise, s'autorisant de leur faiblesse de la veille, fuyant parce qu'ils avaient fui ; ce qu'avant ils auraient regardé comme impossible. Mais Ney se jette au milieu d'eux, arrache une de leurs armes, et les ramène au feu que lui-même recommence ; exposant sa vie en soldat, le fusil à la main, comme lorsqu'il n'était ni époux, ni père, ni riche, ni puissant et considéré ; enfin, comme s'il avait encore tout à gagner, quand il avait tout à perdre. En même temps qu'il redevint soldat il resta général : il s'aida du terrain, s'appuya d'une hauteur, se couvrit d'une maison palissadée. Ses généraux et ses colonels, parmi lesquels lui-même remarqua Fezenzac, le secondèrent vigoureusement, et l'ennemi, qui s'attendait à poursuivre, recula.

Par cette action, Ney donna vingt-quatre heures de répit à l'armée ; elle en profita pour s'écouler vers Smolensk.

Le lendemain, et tous les jours suivans, ce fut un même héroïsme. De Viazma à Smolensk il combattit dix jours entiers.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIII.

Le 13 novembre il touchait à cette ville, où il ne devait entrer que le lendemain, et faisait volte-face pour maintenir l'ennemi, quand tout-à-coup les hauteurs auxquelles il voulait appuyer sa gauche, se couvrirent d'une foule de fuyards. Dans leur effarement, ces malheureux se précipitaient et roulaient jusqu'à lui sur la neige glacée qu'ils teignaient de leur sang. Une bande de Cosaques, qu'on vit bientôt au milieu d'eux, fit comprendre la cause de ce désordre. Le maréchal étonné, ayant fait dissiper cette nuée d'ennemis, aperçut derrière elle l'armée d'Italie revenant sans bagages, sans canons, toute dépouillée.

Platof l'avait tenue comme assiégée depuis Dorogobouje. Le prince Eugène avait quitté la grande route près de cette ville, et repris celle qui, deux mois avant, l'avait amené de Smolensk ; mais alors le Wop qu'il traversa n'était qu'un ruisseau ; on l'avait à peine remarqué : on y retrouva une rivière. Elle coulait sur un lit de fange que resserrent deux rives escarpées. Il fallut trancher ses berges roides et glacées, et donner l'ordre de démolir, pendant la nuit, les maisons voisines, pour en construire un pont. Mais ceux qui s'y étaient abrités s'y opposèrent. Le vice-roi, plus estimé que craint, ne fut point obéi. Les pontoniers se rebutèrent, et, quand le jour reparut avec les Cosaques, le pont, deux fois rompu, était abandonné.

Cinq à six mille soldats encore en ordre, deux fois autant d'hommes débandés, de malades et de blessés, plus de cent canons, leurs caissons et une multitude d'équipages, bordaient l'obstacle. Ils couvraient une lieue de terrain. On tenta un gué à travers les glaçons que charriait le torrent. Les premiers canons qui se présentèrent atteignirent l'autre rive ; mais, de moment en moment, l'eau s'élevait, en même temps que le gué se creusait sous les roues et sous les efforts des chevaux.

Un chariot s'engrava ; d'autres s'y ajoutèrent, et tout fut arrêté.

Cependant le jour s'avançait ; on s'épuisait en efforts inutiles ; la faim, le froid et les Cosaques devenaient pressans, et le vice-roi se vit enfin réduit à ordonner l'abandon de son artillerie et de tous ses bagages. Ce fut alors un spectacle de désolation. Les possesseurs de ces biens eurent à peine le temps de s'en séparer ; pendant qu'ils choisissent leurs effets les plus indispensables et qu'ils en chargent des chevaux, une foule de soldats accourent : c'est sur-tout sur les voitures de luxe qu'ils se précipitent ; ils brisent, ils enfoncent tout, se vengeant de leur misère sur ces richesses, de leurs privations sur ces jouissances, et les enlevant aux Cosaques qui les regardaient de loin.

C'était aux vivres que la plupart en voulaient. Ils écartaient et rejetaient, pour quelques poignées de farine, les vêtemens brodés, des tableaux, des ornemens de toute espèce, et des bronzes dorés. Le soir, ce fut un singulier aspect que celui de ces richesses de Paris et de Moskou, de ce luxe de deux des plus grandes villes du monde, gisant épars et dédaigné sur une neige sauvage et déserte.

En même temps, la plupart des artilleurs désespérés enclouent leurs pièces, et dispersent leur poudre. D'autres en établissent une traînée qu'ils poussent jusque sous des caissons arrêtés au loin en arrière de nos bagages. Ils attendent que les Cosaques les plus avides soient accourus, et, quand ils les voient en grand nombre, tout acharnés au pillage, ils jettent la flamme d'un bivouac sur cette poudre. Le feu court, et dans l'instant il atteint son but ; les caissons sautent, les obus éclatent, et ceux des Cosaques qui ne sont pas détruits se dispersent épouvantés.

Quelques centaines d'hommes, qu'on appelait encore la 14e division, furent opposés à ces hordes, et suffirent pour les contenir hors de portée jusqu'au lendemain.

Tout le reste, soldats, administrateurs, femmes et enfans, malades et blessés, poussés par les boulets ennemis, se pressaient sur la rive du torrent. Mais, à la vue de ses eaux grossies, de leurs glaçons massifs et tranchans, et de la nécessité d'augmenter, en se plongeant dans ces flots glacés, le supplice d'un froid déjà intolérable, tous hésitèrent.

Il fallut qu'un Italien, le colonel Delfanti, s'élançât le premier. Alors les soldats s'ébranlèrent, et la foule suivit. Il resta les plus faibles, les moins déterminés, ou les plus avares. Ceux qui ne surent point rompre avec leur butin et quitter la fortune qui les quittait, ceux-là furent surpris dans leur hésitation. Le lendemain, on vit de sauvages Cosaques au milieu de tant de richesses, être encore avides des vêtemens sales et déchirés de ces malheureux devenus leurs prisonniers ; ils les dépouillèrent, et les réunirent ensuite en troupeaux, puis ils les faisaient marcher nus sur la neige, à grands coups du bois de leurs lances.

L'armée d'Italie, ainsi démantelée, toute pénétrée des eaux du Wop, sans vivres, sans abri, passa la nuit sur la neige, près d'un village, où ses généraux voulurent en vain se loger. Leurs soldats assiégeaient ces maisons de bois. Ces malheureux fondaient en désespérés et par essaims sur chaque habitation, profitant de l'obscurité qui les empêchait de reconnaître leurs chefs, et d'en être reconnus. Ils arrachaient tout, portes, fenêtres, et jusqu'à la charpente des toits, peu touchés de réduire d'autres, quels qu'ils fussent, à bivouaquer comme eux-mêmes.

Leurs généraux les repoussaient inutilement, ils se laissaient frapper sans se plaindre, sans se révolter, mais sans s'arrêter, même ceux des gardes royales et impériales : car, dans toute l'armée, c'était, chaque nuit, des scènes pareilles.

Les malheureux restaient silencieusement et activement acharnés sur ces murs de bois, qu'ils dépeçaient de tous les côtés à la fois, et qu'après de vains efforts, leurs chefs étaient obligés d'abandonner, de peur qu'ils ne s'écroulassent sur eux. C'était un singulier mélange de persévérance dans leur dessein, et de respect pour l'emportement de leurs généraux.

Les feux bien allumés, il passèrent la nuit à se sécher au bruit des cris, des imprécations, des gémissemens de ceux qui achevaient de franchir le torrent, ou qui du haut de ses berges roulaient et se perdaient dans ses glaçons.

C'est un fait honteux pour l'ennemi, qu'au milieu de ce désastre, et à la vue d'un si riche butin, quelques centaines d'hommes laissés à une demi-lieue du vice-roi, et sur l'autre rive du Wop, aient arrêté pendant vingt heures, non-seulement le courage, mais aussi la cupidité des Cosaques de Platof.

Peut-être l'hettman crut-il avoir assuré pour le lendemain la perte du vice-roi. En effet, toutes ses mesures furent si bien prises, qu'à l'instant où l'armée d'Italie, après une marche inquiète et désordonnée, apercevait Doukhowtchina, ville encore entière, et se hâtait avec joie d'aller s'y abriter, elle en vit sortir plusieurs milliers de Cosaques avec des canons qui l'arrêtèrent tout-à-coup. En même temps, Platof, avec toutes ses hordes, accourut et attaqua son arrière-garde et ses deux flancs.

Plusieurs témoins disent qu'alors ce fut un tumulte, un désordre complet ; que les hommes débandés, les femmes, les valets se précipitèrent les uns sur les autres, et tout au travers des rangs : qu'enfin il y eut un instant où cette malheureuse armée ne fut plus qu'une foule informe, une vile cohue qui tourbillonnait sur elle-même.

On crut tout perdu. Mais le sang-froid du prince et les efforts des chefs sauvèrent tout. Les hommes d'élite se dégagèrent, les rangs se rétablirent. On avança en tirant quelques coups de fusil, et l'ennemi qui avait tout pour lui, hors le courage, seul bien qui nous restât, s'ouvrit et s'écarta, s'en tenant à une vaine démonstration.

On prit sa place encore toute chaude dans cette ville, hors de laquelle il alla bivouaquer, et préparer de pareilles surprises jusques aux portes de Smolensk. Là, ces hordes s'enhardirent : elles enveloppèrent la 14e division. Quand le prince Eugène voulut la dégager, les soldats et leurs officiers, roidis par vingt degrés d'un froid que le vent rendait déchirant, restèrent étendus sur les cendres chaudes de leurs feux. On leur montra inutilement leurs compagnons environnés, l'ennemi qui s'approchait, enfin les balles et les boulets qui les atteignaient déjà ; ils s'obstinèrent à ne pas se lever, protestant qu'ils aimaient mieux périr que d'avoir à supporter plus long-temps des maux aussi cruels. Les vedettes elles-mêmes avaient abandonné leurs postes. Le prince Eugène réussit cependant à sauver son arrière-garde.

C'était en revenant avec elle sur Smolensk que ses traîneurs avaient été culbutés sur les soldats de Ney. Ils leur communiquèrent leur effroi, tous se précipitèrent vers le Dnieper : et ils s'amoncelaient à l'entrée du pont sans songer à se défendre, lorsqu'une charge du 4e régiment arrêta l'ennemi.

Son colonel, le jeune Fezenzac, sut ranimer ces hommes à demi perclus de froid. Là, comme dans tout ce qui est action, on vit la supériorité des sentimens de l'âme sur les sensations du corps ; car toute sensation physique portait à se rebuter et à fuir, la nature le conseillait de ses cent voix les plus pressantes, et pourtant quelques mots d'honneur suffirent pour obtenir le dévouement le plus héroïque.

Les soldats du 4e régiment coururent en furieux contre l'ennemi, contre la montagne de neige et de glace dont il était maître, et contre l'ouragan du nord, car ils avaient tout contre eux. Ney lui-même fut obligé de les modérer.

Un reproche de leur colonel avait opéré ce changement. Ces simples soldats se dévouaient pour ne pas se manquer à eux-mêmes, par cet instinct qui veut du courage dans l'homme ; enfin, par habitude et amour de la gloire. Mot bien éclatant pour une position si obscure ! Car qu'est-ce que la gloire d'un tirailleur qui périt sans témoin, qui n'est loué, blâmé ou regretté que par une escouade ? mais le cercle de chacun lui suffit : une petite association renferme autant de passions qu'une grande. Les proportions des corps sont différentes ; mais ils sont composés des mêmes élémens : c'est la même vie qui les anime, et les regards d'un peloton excitent un soldat, comme ceux d'une armée enflamment un général.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XIV.

Enfin, l'armée a revu Smolensk ; elle a touché à ce terme tant de fois offert à ses souffrances. Les soldats se la montrent. La voilà cette terre promise, où sans doute leur famine va retrouver l'abondance, leur fatigue le repos ; où les bivouacs par dix-neuf degrés de froid vont être oubliés dans des maisons bien échauffées. Là, ils goûteront un sommeil réparateur ; ils pourront refaire leur habillement : là, de nouvelles chaussures et des vêtemens propres au climat leur seront distribués !

À cette vue les corps d'élite, quelques soldats et les cadres ont seuls conservé leurs rangs ; le reste a couru et s'est précipité. Des milliers d'hommes, la plupart sans armes, ont couvert les deux rives escarpées du Borysthène ; ils se sont pressés en masse contre les hautes murailles et les portes de la ville ; mais leur foule désordonnée, leurs figures hâves, noircies de terre et de fumée, leurs uniformes en lambeaux, les vêtemens bizarres par lesquels ils y ont suppléé, enfin leur aspect étrange, hideux, et leur ardeur effrayante, ont épouvanté. On a cru que si l'on ne repoussait l'irruption de cette multitude enragée de faim, elle mettrait tout au pillage, et les portes lui ont été fermées.

On espérait aussi que, par cette rigueur, on forcerait à se rallier. Alors, dans les restes de cette malheureuse armée, il s'est établi une horrible lutte entre l'ordre et le désordre. C'est vainement que les uns ont prié, pleuré, conjuré, qu'ils ont menacé et cherché à ébranler les portes, qu'ils sont tombés mourans aux pieds de leurs compagnons chargés de les repousser ; ils les ont trouvés inexorables : il a fallu qu'ils attendissent l'arrivée de la première troupe, encore commandée et en ordre.

C'était la vieille et jeune garde.

Les hommes débandés n'entrèrent qu'à sa suite : eux et les autres corps, qui, depuis le 8 jusqu'au 14, arrivèrent successivement, crurent qu'on n'avait retardé leur entrée que pour donner plus de repos et de vivres à cette garde. Leurs souffrances les rendirent injustes ; ils la maudirent : «Seraient-ils donc sans cesse sacrifiés à cette classe privilégiée ! à cette vaine parure qu'on ne voyait plus la première qu'aux revues, aux fêtes, et sur-tout aux distributions ! L'armée n'aurait-elle jamais que ses restes ? pour les obtenir, faudrait-il toujours attendre qu'elle fût rassasiée ?» On ne pouvait leur répondre, qu'essayer de tout sauver ce serait tout perdre ; qu'il fallait du moins conserver un corps entier, et donner la préférence à celui qui, dans une dernière occasion, pourrait faire un plus puissant effort.

Cependant, ces malheureux sont dans cette Smolensk tant désirée ; ils ont laissé les rampes du Borysthène jonchées des corps mourans des plus faibles d'entre eux : l'impatience, et plusieurs heures d'attente les ont achevés. Ils en laissent d'autres sur l'escarpement de glace qu'il leur faut surmonter pour atteindre la haute ville. Le reste court aux magasins, et là, il en expire encore pendant qu'ils en assiégent les portes ; car on les en a repoussés : «Qui sont-ils ? de quel corps ? comment les reconnaître ? Les distributeurs des vivres en sont responsables ; ils ne doivent les délivrer qu'à des officiers autorisés, et porteurs de reçus contre lesquels ils échangeront les rations qui leur sont confiées ; et ceux qui se présentent n'ont plus d'officiers, ils ne savent où sont leurs régimens.» Les deux tiers de l'armée sont ainsi.

Ces infortunés se répandent dans les rues, n'ayant plus d'espoir que le pillage.

Mais par-tout des chevaux disséqués jusqu'aux os leur annoncent la famine : par-tout les portes et les fenêtres des maisons, brisées et arrachées, ont servi à alimenter les bivouacs : ils n'y trouvent point d'asiles. Point de quartiers d'hiver préparés, point de bois ; les malades, les blessés restent dans les rues, sur les charrettes qui les ont apportés. C'est encore, c'est toujours la fatale grande route passant au travers d'un vain nom ; c'est un nouveau bivouac dans de trompeuses ruines, plus froides encore que les forêts qu'ils viennent de quitter.

Alors seulement ces hommes débandés cherchent leurs drapeaux ; ils les rejoignent momentanément pour y trouver des vivres ; mais tout le pain qu'on avait pu confectionner venait d'être distribué : il n'y avait plus de biscuit, point de viande. On leur délivra de la farine de seigle, des légumes secs et de l'eau-de-vie. Il fallut des efforts inouis pour empêcher les détachemens des différens corps de s'entre-tuer aux portes des magasins ; puis, quand après de longues formalités ces misérables vivres étaient délivrés, les soldats refusaient de les porter à leurs régimens, ils se jetaient sur les sacs, en arrachaient quelques livres de farine, et s'allaient cacher pour les dévorer. Il en fut de même pour l'eau-de-vie. Le lendemain on trouva les maisons pleines des cadavres de ces infortunés.

Enfin, cette funeste Smolensk, que l'armée avait crue le terme de ses souffrances, n'en marquait que les commencemens. Une immensité de douleurs se déroulait devant nous ; il fallait marcher encore quarante jours sous ce joug de fer. Les uns, déjà surchargés des maux présens, s'anéantirent et succombèrent devant cet effrayant avenir.

Quelques autres se révoltèrent contre leur destinée ; ils ne comptèrent plus que sur eux-mêmes, et résolurent de vivre à quelque prix que ce fût.

Dès lors, suivant qu'ils se trouvèrent les plus forts ou les plus faibles, ils arrachèrent violemment ou dérobèrent à leurs compagnons mourans leurs subsistances, leurs vêtemens, et même l'or dont ils avaient rempli leurs sacs au lieu de vivres. Puis, ces misérables, que le désespoir avait conduits au brigandage, jetaient leurs armes pour sauver leur infâme butin, profitant d'une position commune, d'un nom obscur, d'un uniforme devenu méconnaissable et de la nuit, enfin de tous les genres d'obscurités, toutes favorables à la lâcheté et au crime. Si des écrits, déjà publiés, n'avaient pas exagéré ces horreurs, je me serais tu sur des détails si dégoûtans ; car ces atrocités furent rares, et l'on fit justice des plus coupables.

L'empereur arriva, le 9 novembre, au milieu de cette scène de désolation. Il s'enferma dans l'une des maisons de la place neuve, et n'en sortit, le 14, que pour continuer sa retraite. Il comptait sur quinze jours de vivres et de fourrages pour une armée de cent mille hommes ; il ne s'en trouvait pas la moitié en farine, riz et eau-de-vie. La viande manquait. On entendit ses cris de fureur contre l'un des hommes chargés de cet approvisionnement. Le munitionnaire n'obtint la vie qu'en se traînant long-temps sur ses genoux aux pieds de Napoléon. Peut-être les raisons qu'il donna firent-elles plus pour lui que ses supplications.

«Quand il arriva, dit-il, les bandes de traîneurs qu'en s'avançant l'armée laissa derrière elle, avaient comme enveloppé Smolensk de terreur et de destruction.

On y mourait de faim comme sur la route. Lorsqu'un peu d'ordre avait été rétabli, les Juifs seuls s'étaient d'abord offerts pour fournir les vivres qui manquaient. De plus nobles motifs avaient ensuite attiré les secours de quelques seigneurs lithuaniens. Enfin la tête des longs convois de vivres, rassemblés en Allemagne, avait paru. C'étaient les voitures comtoises ; elles seules avaient traversé les sables lithuaniens, encore n'avaient-elles apporté que deux cents quintaux de farine et de riz : plusieurs centaines de bœufs allemands et italiens étaient aussi arrivés avec elles.

Cependant, l'entassement des cadavres dans les maisons, les cours et les jardins, et leurs exhalaisons morbifiques, empestaient l'air. Les morts tuaient les vivans. Les employés, comme beaucoup de militaires, avaient été atteints : les uns étaient devenus comme imbéciles ; ils pleuraient, ou fixaient la terre d'un œil hagard et opiniâtre. Il y en avait eu dont les cheveux s'étaient roidis, dressés et tordus en cordes ; puis, au milieu d'un torrent de blasphèmes, d'une horrible convulsion, ou d'un rire encore plus affreux, ils étaient tombés morts.

En même temps, il avait fallu promptement abattre le plus grand nombre des bœufs amenés d'Allemagne et d'Italie. Ces animaux ne voulaient plus ni marcher, ni manger. Leurs yeux, renfoncés dans leur orbite, étaient mornes et sans mouvement. On les tuait sans qu'ils cherchassent à éviter le coup. D'autres malheurs sont arrivés : plusieurs convois ont été interceptés, des magasins pris ; un parc de huit cents bœufs vient d'être enlevé à Krasnoé.»

Cet homme ajouta, «qu'il fallait aussi avoir égard à la grande quantité de détachemens qui avaient passé dans Smolensk, au séjour qu'y avaient fait le maréchal Victor, vingt-huit mille hommes, et environ quinze mille malades, à la multitude des postes et des maraudeurs, que l'insurrection et l'approche de l'ennemi avaient rejetés dans la ville.

Tous avaient vécu sur les magasins ; il avait fallu délivrer près de soixante mille rations par jour ; enfin on avait poussé des vivres et des troupeaux vers Moskou, jusqu'à Mojaïsk, vers Kalougha, jusqu'à Elnia.»

Plusieurs de ces allégations étaient fondées. D'autres magasins étaient encore échelonnés depuis Smolensk jusqu'à Minsk et Wilna. Ces deux villes étaient, bien plus encore que Smolensk, des centres d'approvisionnement, dont les places de la Vistule formaient la première ligne. La totalité des vivres distribués dans cette étendue, était incommensurable, les efforts pour les y transporter, gigantesques, et le résultat presque nul. Ils étaient insuffisans dans cette immensité.

Ainsi, les grandes expéditions s'écrasent sous leur propre poids. Les bornes humaines avaient été dépassées : le génie de Napoléon, en voulant s'élever au-dessus du temps, du climat et des distances, s'était comme perdu dans l'espace ; quelque grande que fût sa mesure, il avait été au-delà.

Au reste, il s'emportait par besoin. Il ne s'était point fait illusion sur ce dénuement. Alexandre seul l'avait trompé. Accoutumé à triompher de tout par la terreur de son nom, et par l'étonnement qu'inspirait son audace, son armée, lui, sa fortune, il avait tout mis au hasard d'un premier mouvement d'Alexandre. C'était toujours le même homme de l'Égypte, de Marengo, d'Ulm, d'Eslingen ; c'était Fernand Cortez ; c'était le Macédonien brûlant ses vaisseaux, et sur-tout voulant, malgré ses soldats, s'enfoncer encore dans l'Asie inconnue ; c'était enfin César, risquant sur une barque toute sa fortune.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > LIVRE DIXIÈME. CHAPITRE I.

LIVRE DIXIÈME. CHAPITRE I.

Cependant, la surprise de Vinkowo, cette attaque inopinée de Kutusof devant Moskou, n'avait été qu'une étincelle d'un grand incendie. Au même jour, à la même heure, toute la Russie avait repris l'offensive. Le plan général des Russes s'était tout-à-coup développé. L'aspect de la carte devenait effrayant.

Le 1er octobre, à l'instant même où le canon de Kutusof avait détruit les illusions de gloire et de paix de Napoléon, Witgenstein, à cent lieues derrière sa gauche, s'était précipité sur Polotsk ; Tchitchakof, derrière sa droite, à deux cents lieues plus loin, avait profité de sa supériorité sur Schwartzenberg ; et tous deux, l'un descendant du nord, l'autre s'élevant du sud, s'étaient efforcés de se rejoindre vers Borizof. C'était le passage le plus difficile de notre retraite, et déjà ces deux armées ennemies y touchaient, quand douze marches, l'hiver, la famine et la grande armée russe en séparaient encore Napoléon.

Dans Smolensk, on ne faisait que soupçonner le danger de Minsk ; mais des officiers, présens à la perte de Polotsk, en racontaient les détails : on se pressait autour d'eux.

Depuis, le combat du 18 août, celui qui fit Saint-Cyr maréchal, ce général était resté sur la rive russe de la Düna, maître de Polotsk et d'un camp retranché en avant de ses murs. Ce camp montrait avec quelle facilité toute l'armée eût pu hiverner sur les frontières lithuaniennes. Ses barraques, construites par nos soldats, étaient plus spacieuses que les maisons des paysans russes, et aussi chaudes ; c'étaient de beaux villages militaires bien retranchés et à l'abri de l'hiver comme de l'ennemi.

Depuis deux mois, les deux armées ne s'étaient fait qu'une guerre de partisans.

Son but, pour les Français, était de s'étendre dans le pays, pour y chercher des vivres ; celui des Russes de les leur arracher. Cette petite guerre avait été tout à l'avantage des Russes, les nôtres ignorant le pays, sa langue, jusqu'aux noms des lieux où ils s'aventuraient, enfin étant sans cesse trahis par les habitans et même par leurs guides.

Ces échecs, la faim et les maladies avaient diminué de moitié les forces de Saint-Cyr, tandis que des recrues avaient doublé celles de Witgenstein. Vers le milieu d'octobre, l'armée russe, sur ce point, montait à cinquante-deux mille hommes, et la nôtre à dix-sept mille. Dans ce nombre il faut comprendre le 6e corps, ou les Bavarois, réduits de vingt-deux mille hommes à dix-huit cents, et deux mille cavaliers alors absens. Saint-Cyr, sans fourrages, et inquiet des tentatives de l'ennemi sur ses flancs, venait de les envoyer au loin, remonter et descendre la rive gauche du fleuve, pour les faire vivre, et se faire éclairer par eux.

Car Saint-Cyr craignait d'être tourné à droite par Witgenstein, et à gauche par Steinheil, qui s'avançait à la tête de deux divisions de l'armée de Finlande, récemment arrivées à Riga. Il existe une lettre pressante de ce maréchal à Macdonald : il lui demandait de s'opposer à la marche de ces Russes qui avaient à défiler devant son armée, et de lui envoyer un renfort de quinze mille hommes, ou, s'il ne voulait rien détacher, de venir lui-même, avec ce secours, prendre son commandement. Dans cette même lettre, il soumettait encore à Macdonald toutes ses combinaisons d'attaque ou de défense. Mais Macdonald ne crut pas devoir faire sans ordre un si grand mouvement. Il se défiait d'Yorck, qu'il soupçonnait peut-être d'avoir voulu livrer aux Russes son parc de siège.

Il répondit qu'il devait, avant tout, songer à le défendre, et demeura immobile.

Dans cette situation, les Russes s'enhardissaient chaque jour de plus en plus ; enfin, le 17 octobre, les avant-postes de Saint-Cyr furent repoussés sur son camp, et Witgenstein s'empara de tous les débouchés des bois qui environnent Polotsk. Il nous menaçait d'une bataille qu'il ne croyait pas qu'on osât accepter.

Le maréchal français, sans instruction de son empereur, s'était décidé trop tard à se retrancher. Ses ouvrages n'étaient ébauchés qu'autant qu'il le fallait, non pour couvrir leurs défenseurs, mais pour leur marquer la place sur laquelle ils devaients opiniâtrer. Leur gauche, appuyée à la Düna, et défendue par des batteries placées sur la rive gauche du fleuve, était la plus forte. Leur droite était faible. La Polota, affluent de la Düna, les séparait.

Witgenstein fit menacer le côté le moins accessible par Yacthwil ; et lui-même, le 18, il se présenta contre l'autre, d'abord avec quelque témérité, car deux escadrons français, les seuls que Saint-Cyr eût gardés, renversèrent sa tête de colonne, prirent son artillerie, et le saisirent, dit-on, lui-même, mais sans le reconnaître ; de sorte qu'ils abandonnèrent ce général en chef, comme une prise insignifiante, quand le nombre les força de reculer.

Alors les Russes, s'élançant de leurs bois, se découvrent tout entiers. Ils assaillent Saint-Cyr avec fureur. Dès les premiers feux, une de leurs balles atteignit ce maréchal. Il n'en resta pas moins au milieu des siens, ne pouvant plus se soutenir, et se faisant porter. L'acharnement de Witgenstein sur ce point dura autant que le jour.

Sept fois les redoutes que défendait Maisons furent prises et reprises. Sept fois Witgenstein se crut vainqueur ; enfin Saint-Cyr le découragea. Legrand et Maisons restèrent maîtres de leurs retranchemens, tous baignés du sang des Russes.

Mais, pendant qu'à droite tout paraissait gagné, à la gauche tout semblait perdu : C'étaient des Suisses et des Croates dont l'emportement était cause de ce revers. Leur émulation avait jusque-là manqué d'occasion. Trop jaloux de se montrer dignes de la grande-armée, ils furent téméraires. Placés négligemment en avant de leur position, pour y attirer Yacthwil, au lieu de lui céder un terrain préparé pour le perdre, ils se précipitèrent au-devant de ses masses, et furent écrasés par le nombre. Les canonniers français, ne pouvant tirer sur cette mêlée, devinrent inutiles, et nos alliés furent culbutés jusque dans Polotsk.

C'est alors que les batteries de la rive gauche de la Düna ont découvert l'ennemi, et qu'elles ont pu commencer leur feu, mais, au lieu de l'arrêter, elles ont précipité sa marche. Les Russes d'Yacthwil, pour éviter nos coups, se sont jetés avec plus de violence dans le ravin delà Polota, avec lequel ils allaient pénétrer dans la ville, lorsqu'enfin trois canons, placés en toute hâte contre la tête de leur colonne, et un dernier effort des Suisses, les ont repoussés. À cinq heures, tout était fini : les Russes s'étaient retirés de toutes parts, dans leurs bois, et quatorze mille hommes en avaient vaincu cinquante mille.

La nuit fut tranquille pour tous, même pour Saint-Cyr. Sa cavalerie le trompait : elle assurait qu'aucun ennemi n'avait passé la Düna, ni au-dessus, ni au-dessous de sa position ; ce qui était inexact, car Steinheil et treize mille Russes avaient traversé ce fleuve à Drissa, et ils le remontaient par sa rive gauche, pour prendre en arrière le maréchal et l'enfermer dans Polotsk, entre eux, la Düna et Witgenstein.

Le jour du 19 montra celui-ci prenant les armes, et disposant toutes ses forces pour une attaque, dont il ne parut pas oser donner le signal. Toutefois, Saint-Cyr ne se méprit pas à cette apparence ; il comprit que ce n'étaient pas ses faibles retranchemens qui arrêtaient un ennemi entreprenant et si nombreux, mais que, sans doute, il attendait l'effet de quelque manœuvre, le signal d'une coopération importante, et qu'elle ne pouvait avoir lieu que sur ses derrières.

En effet, vers dix heures du matin, un aide-de-camp arrive à toute bride de l'autre côté du fleuve. Il annonce qu'une autre armée ennemie, celle de Steinheil, remonte rapidement sa rive lithuanienne ; qu'elle renverse la cavalerie française. Il demande un prompt secours, sans quoi cette nouvelle armée va paraître bientôt derrière le camp et l'envelopper. En même temps, le bruit de ce combat porte la joie dans les rangs de Witgenstein, et l'effroi dans le camp des Français.

La position de ceux-ci devenait horriblement critique. Qu'on se représente ces braves gens resserrés par une force triple de la leur, sur une ville de bois, et acculés contre une grande rivière, n'ayant pour retraite qu'un pont, dont une autre armée menaçait l'issue.

Vainement alors Saint-Cyr s'affaiblit de trois régimens, dont il dérobe la marche à Witgenstein, et qu'il envoie sur l'autre rive pour arrêter Steinheil. À chaque moment le bruit du canon de celui-ci se rapproche de plus en plus de Polotsk. Déjà les batteries qui, de la rive gauche, protégeaient le camp français, se retournent et s'apprêtent contre ce nouvel ennemi. À cette vue des cris de joie ont éclaté sur toute la ligne de Witgenstein ; néanmoins ce Russe est encore resté inactif.

Pour commencer à son tour il ne lui a donc pas suffi d'entendre Steinheil, il a voulu le voir paraître.

Cependant, tous les généraux de Saint-Cyr, consternés, l'environnent ; ils le pressent d'ordonner une retraite, qui bientôt va devenir impossible. Saint-Cyr s'y refuse ; il sent que les cinquante mille Russes qui sont devant lui sous les armes, et comme en arrêt, n'attendent que son premier mouvement rétrograde pour s'élancer sur lui, et il demeure immobile, profitant de leur inconcevable stagnation, et espérant encore que la nuit enveloppera Polotsk de son ombre avant que Steinheil paraisse.

Depuis, on l'a entendu dire que jamais une plus grande anxiété n'agita son esprit. Mille fois, dans ces trois heures d'attente, on le vit consulter l'heure et regarder le soleil, comme s'il eût pu hâter sa marche.

Enfin, quand Steinheil n'était plus qu'à une demi-heure de Polotsk, quand il n'avait plus que quelques faibles efforts à faire pour paraître dans la plaine, pour atteindre le pont de cette ville, et fermer à Saint-Cyr cette seule issue par laquelle il pouvait échapper à Witgenstein, il s'arrêta. Bientôt une brume épaisse, que les Français reçurent comme une faveur du ciel, devança la nuit et déroba les trois armées à la vue l'une de l'autre.

Saint-Cyr n'attendait que cet instant. Déjà sa nombreuse artillerie traversait en silence la rivière, ses divisions allaient la suivre et dérober leur retraite, quand Legrand, soit habitude, soit regret d'abandonner à l'ennemi son camp intact, y fit mettre le feu. Les deux autres divisions crurent que c'était un signal convenu, en un instant toute la ligne fut embrasée.

Cet incendie dénonça leur mouvement : aussitôt toutes les batteries de Witgenstein ont éclaté, ses colonnes se sont précipitées, ses obus ont mis le feu à la ville ; il a fallu en défendre les flammes pied à pied comme en plein jour, l'incendie éclairant le combat.

Toutefois, la retraite s'est faite en bon ordre : des deux côtés elle a été sanglante ; l'aigle russe n'a repris possession de Polotsk que le 20 octobre, à trois heures du matin.

Le bonheur voulut que Steinheil dormît paisiblement au bruit de ce combat, quoiqu'il pût entendre jusqu'aux hurlemens des milices russes. Il ne seconda pas plus l'attaque de Witgenstein pendant toute cette nuit, que celui-ci, pendant le jour précédent, n'avait secondé la sienne. Ce fut quand Witgenstein avait fini sur la rive droite, quand le pont de Polotsk était abattu, enfin quand Saint-Cyr tout entier sur la rive gauche, y était aussi fort que Steinheil, que ce général commença à s'ébranler. Mais de Wrede et six mille Français le surprirent dans son premier mouvement, le culbutèrent pendant plusieurs lieues dans les bois dont il voulait déboucher, et lui prirent ou tuèrent deux mille hommes.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE II.

CHAPITRE II.

Ces trois journées étaient glorieuses. Witgenstein repoussé, Steinheil battu, dix mille Russes et six généraux tués ou hors de combat. Mais Saint-Cyr était blessé, l'offensive perdue, l'orgueil, la joie et l'abondance dans le camp ennemi, la tristesse et le dénuement dans le nôtre ; on reculait. Il fallait un chef à l'armée ; de Wrede prétendait l'être ; mais les généraux français refusèrent même de se concerter avec ce Bavarois, alléguant son caractère et croyant tout accord avec lui impossible ; leurs prétentions s'entre-choquaient. Saint-Cyr, quoique hors de combat, fut donc forcé de garder la direction de ces deux corps.

Alors, ce maréchal ordonna la retraite vers Smoliany, par toutes les routes qui pouvaient y conduire. Lui se tint au centre, réglant l'une sur l'autre la marche de ces différentes colonnes. C'était un système de retraite tout contraire à celui que venait de suivre Napoléon.

Le but de Saint-Cyr était de trouver plus de vivres, de marcher plus librement, avec plus d'ensemble, enfin d'éviter une confusion trop ordinaire dans les colonnes trop considérables, quand les hommes, les canons et les bagages sont entassés sur une même route. Il réussit. Dix mille Français, Suisses et Croates, ayant en queue cinquante mille Russes, se retirèrent sur quatre colonnes, lentement, sans se laisser entamer, et forçant Witgenstein et Steinheil à n'avancer, en huit jours, que de trois journées.

En reculant ainsi vers le sud, ils couvraient le flanc droit de la route d'Orcha à Borizof, par laquelle l'empereur revenait de Moskou. Une seule colonne, celle de gauche, reçut un échec. C'était celle de de Wrede et de ses quinze cents Bavarois, augmentés d'une brigade de cavalerie française, qu'il gardait malgré les ordres de Saint-Cyr.

Il marchait à volonté. Son orgueil blessé ne se pliait plus à l'obéissance. Il lui en coûta tous ses bagages. Puis, sous prétexte de mieux servir la cause commune, en couvrant la ligne d'opération de Wilna à Vitepsk, que l'empereur avait abandonnée, il se sépara du deuxième corps, se retira par Klubokoë sur Vileïka, et se rendit inutile.

Le mécontentement de de Wrede datait du 19 août. Ce général pensait avoir eu une grande part à la victoire du 18, et qu'on la lui avait fait trop petite sur le rapport du lendemain. Depuis, il s'aigrit de plus en plus par ce souvenir, par ses plaintes et par les conseils d'un frère qui, dit-on, servait dans l'armée autrichienne. On ajoute aussi que, dans les derniers momens de la retraite, le général saxon Thielmann l'entraîna dans ses projets d'affranchissement de l'Allemagne.

Cette défection fut à peine sentie. Le duc de Bellune et vingt-cinq mille hommes accouraient de Smolensk. Le 31 octobre, il se réunissait à Saint-Cyr devant Smoliany, dans l'instant même où Witgenstein, ignorant cette jonction, et se fiant à sa supériorité, traversait la Lukolmlia, s'adossait imprudemment à des défilés et attaquait nos avant-postes. Il ne fallait qu'un effort simultané des deux corps français pour le détruire. Les soldats, les généraux du deuxième corps brûlaient d'ardeur. Mais quand la victoire était dans leurs cœurs, et que, la croyant devant leurs yeux, ils demandaient le signal du combat, Victor donna celui de la retraite.

On ignore si cette prudence, qu'on jugea intempestive, vint de la défiance que lui inspirait un terrain qu'il voyait pour la première fois, et des soldats qu'il n'avait pas encore éprouvés.

Il se peut qu'il n'ait pas cru devoir risquer une bataille dont la perte eût, il est vrai, entraîné celle de la grande-armée et de son chef.

Après s'être replié derrière la Lukolmlia et s'y être défendu tout le jour, il profita de la nuit pour gagner Sienno. Le général russe s'apercevait alors du danger de sa position. Elle était si critique, qu'il ne profita de notre mouvement rétrograde et du découragement dont il fut suivi, que pour se retirer.

Les officiers qui nous donnèrent ces détails, ajoutèrent que, depuis ce moment, Witgenstein n'avait plus songé qu'à reprendre Vitepsk et à se défendre. Probablement, il crut trop téméraire de tourner la Bérézina par ses sources, pour se joindre à Tchitchakof ; car un bruit sourd, qui déjà se répandait, nous menaçait de la marche de cette armée du midi, sur Minsk et Borizof, et de la défection de Schwartzenberg.

Ce fut à Mikalewska, le 6 novembre, dans ce jour de malheur où Napoléon venait de recevoir la nouvelle de la conjuration de Mallet, qu'il apprit la jonction du deuxième et du neuvième corps et le combat désavantageux de Czazniki. Il s'irrita, et fit dire au duc de Bellune de rejeter sur-le-champ Witgenstein derrière la Düna ; que le salut de l'armée en dépendait. Il ne dissimula pas à ce maréchal qu'il arrivait à Smolensk avec une armée harassée et une cavalerie toute démontée.

Ainsi, les jours heureux étaient passés ; de toutes parts arrivaient des nouvelles désastreuses. D'un côté, Polotsk, la Düna, Vitepsk perdus, et Witgenstein déjà à quatre journées de Borizof ; de l'autre, vers Elnia, Baraguay-d'Hilliers culbuté. Ce général s'est laissé enlever la brigade Augereau, des magasins, et cette route d'Elnia, par laquelle Kutusof peut désormais nous prévenir à Krasnoé, comme il l'a fait à Viazma.

En même temps, de cent lieues en avant de nous, Schwartzenberg annonçait à l'empereur qu'il couvrait Varsovie, c'est-à-dire, qu'il découvrait Minsk et Borizof, le magasin, la retraite de la grande-armée, et que peut-être l'empereur d'Autriche livrait son gendre à la Russie.

Dans le même moment, derrière et au milieu de nous, le prince Eugène était vaincu par le Wop ; les chevaux de trait qui nous avaient attendus à Smolensk, étaient dévorés par les soldats ; ceux de Mortier enlevés dans un fourrage ; les troupeaux de Krasnoé pris ; d'affreuses maladies se déclaraient dans l'armée, et dans Paris, le temps des conspirations paraissait revenu : tout enfin se réunissait pour accabler Napoléon.

Chaque jour, les états de situations qu'il reçoit de chacun de ces corps sont comme des bulletins de mourans : il y voit son armée conquérante de Moskou, réduite de cent quatre-vingt mille hommes à vingt-cinq mille combattans encore en ordre. À cette foule de malheurs il n'oppose qu'une résistance inerte. Sa figure reste la même : il ne change rien à ses habitudes, rien à la forme de ses ordres ; à les lire, on croirait qu'il commande encore à plusieurs armées. Il ne hâte même pas sa marche. Seulement, irrité contre la prudence du maréchal Victor, il lui renouvelle l'ordre d'attaquer Witgenstein, et d'éloigner ce danger qui menace sa retraite. Quant à Baraguay-d'Hilliers, qu'un officier vient d'accuser, il le fait comparaître, et ce général, dépouillé de ses distinctions, part pour Berlin, où il préviendra son jugement en mourant de désespoir.

Mais ce qui surprenait davantage, c'était que l'empereur laissât la fortune lui arracher tout, plutôt que de sacrifier une partie pour sauver le reste. Ce fut sans ordre que les chefs de corps brûlèrent des bagages et détruisirent leur artillerie : pour lui, il laissa faire.

S'il donna quelques instructions pareilles, elles lui furent arrachées : ils semblait qu'il s'attachât sur-tout à ce que rien de lui n'avouât sa défaite, soit qu'il crût ainsi faire respecter son malheur, et, par cette inflexibilité, dicter aux siens un courage inflexible ; soit fierté des hommes long-temps heureux, qui précipite leur perte.

Toutefois, cette Smolensk, deux fois fatale à l'armée, était un lieu de repos pour quelques-uns. Pendant ce sursis accordé à leurs souffrances, ceux-là se demandèrent : «comment il se pouvait qu'à Moskou tout eût été oublié ; pourquoi tant de bagages inutiles ; pourquoi tant de soldats déjà morts de faim et de froid sous le poids de leurs sacs, chargés d'or au lieu de vivres et de vêtemens, et sur-tout si trente-trois journées de repos n'avaient pas suffi pour préparer aux chevaux de cavalerie, de l'artillerie et à ceux des voitures, des fers qui eussent rendu leur marche plus sûre et plus rapide ?

»Alors, nous n'eussions pas perdu l'élite des hommes à Viazma, au Wop, au Dnieper et sur toute la route ; enfin aujourd'hui, Kutusof, Witgenstein, et peut-être Tchitchakof, n'auraient pas le temps de nous préparer de plus funestes journées !

»Mais pourquoi, à défaut d'ordre de Napoléon, cette précaution n'avait-elle pas été prise par des chefs, tous rois, princes et maréchaux ? L'hiver n'avait-il donc pas été prévu en Russie ? Napoléon, habitué à l'industrieuse intelligence de ses soldats, avait-il trop compté sur leur prévoyance ? le souvenir de la campagne de Pologne, pendant un hiver aussi peu rigoureux que celui de nos climats, l'avait-il abusé ; ainsi qu'un soleil brillant dont la persévérance, pendant tout le mois d'octobre, avait frappé d'étonnement jusqu'aux Russes eux-mêmes ? De quel esprit de vertige l'armée, comme son chef, a-t-elle donc été frappée ? Sur quoi chacun a-t-il compté ? car en supposant qu'à Moskou l'espoir de la paix eût ébloui tout le monde, il eût toujours fallu revenir, et rien n'avait été préparé, même pour un retour pacifique !»

La plupart ne pouvaient s'expliquer cet aveuglement de tous que par leur propre incurie, et parce que dans les armées, comme dans les états despotiques, c'est à un seul à penser pour tous : aussi, celui-là seul était-il responsable, et le malheur, qui autorise la défiance, poussait chacun à le juger. On remarquait déjà que, dans cette faute si grave, dans cet oubli si invraisemblable pour un génie actif, pendant un séjour si long et si désœuvré, il y avait quelque chose de cet esprit d'erreur,

De la chute des rois funeste avant-coureur. Napoléon était dans Smolensk depuis cinq jours. On savait que Ney avait reçu l'ordre d'y arriver le plus tard possible, et Eugène celui de rester deux jours à Doukhowtchina. «Ce n'était donc pas la nécessité d'attendre l'armée d'Italie qui retenait ! À quoi devait-on attribuer cette stagnation, quand la famine, la maladie, l'hiver, quand trois armées ennemies marchaient autour de nous ?

»Pendant que nous nous étions enfoncés dans le cœur du colosse russe, ses bras n'étaient-ils pas restés avancés et étendus vers la mer Baltique et la mer Noire ? les laisserait-il immobiles aujourd'hui que, loin de l'avoir frappé mortellement, nous étions frappés nous-mêmes ? n'était-il pas venu le moment fatal où ce colosse allait nous envelopper de ses bras menaçans ? croyait-on les lui avoir liés, les avoir paralysés, en leur opposant des Autrichiens au sud, et des Prussiens au nord, c'était bien plutôt les Polonais et les Français, mêlés à ces alliés dangereux, qu'on avait ainsi rendus inutiles.

»Mais, sans aller chercher au loin des causes d'inquiétude, l'empereur a-t-il ignoré la joie des Russes, quand, trois mois plus tôt, il se heurta si rudement contre Smolensk, au lieu de marcher, à droite, vers Elnia, où il eût coupé l'armée ennemie de sa capitale ; aujourd'hui que la guerre est ramenée sur les mêmes lieux, ces Russes imiteront-ils sa faute dont ils ont profité ? se tiendront-ils derrière nous, quand ils peuvent se placer en avant de nous, sur notre retraite ?

Répugne-t-il à Napoléon de supposer l'attaque de Kutusof plus habile ou plus audacieuse que ne l'a été la sienne ? Augereau et sa brigade enlevés sur cette route ne l'éclairent-ils point ? qu'avait-on à faire dans cette Smolensk brûlée, dévastée, que d'y prendre des vivres, et de passer vite ?

Mais, sans doute, l'empereur croit, en datant cinq jours de cette ville, donner à une déroute l'apparence d'une lente et glorieuse retraite ! Voilà pourquoi il vient d'ordonner la destruction des tours d'enceinte de Smolensk, ne voulant plus, a-t-il dit, être arrêté par ces murailles ! comme s'il s'agissait de rentrer dans cette ville, quand on ignorait si l'on en pourrait sortir.

Croira-t-on qu'il veut donner le loisir aux artilleurs de ferrer leurs chevaux contre la glace ? comme si l'on pouvait obtenir un travail quelconque d'ouvriers exténués par la faim, par les marches ; de malheureux à qui le jour entier ne suffit pas pour trouver des vivres, pour les préparer, dont les forges sont abandonnées ou gâtées, et qui d'ailleurs manquent des matériaux indispensables pour un travail si considérable.

Mais peut-être l'empereur a-t-il voulu se donner le temps de pousser en avant de lui, hors du danger et des rangs, cette foule embarrassante de soldats devenus inutiles, de rallier les meilleurs, et de réorganiser l'armée ? comme s'il était possible de faire parvenir un ordre quelconque à des hommes si épars, ou de les rallier, sans logemens ? sans distributions, à des bivouacs ; enfin, de penser à une réorganisation pour des corps mourans, dont l'ensemble ne tient plus à rien, que le moindre attouchement peut dissoudre.»

Tels étaient, autour de Napoléon, les discours de ses officiers, où plutôt leurs réflexions secrètes, car leur dévouement devait se soutenir tout entier deux ans encore, au milieu des plus grands malheurs, et de la révolte générale des nations.

L'empereur tenta pourtant un effort qui ne fut pas tout-à-fait infructueux : ce fut le ralliement, sous un seul chef, de tout ce qui restait de cavalerie ; mais, sur trente-sept mille cavaliers présens au passage du Niémen, il ne s'en trouva que huit cents encore à cheval. Napoléon en donna le commandement à Latour-Maubourg. Personne ne réclama, soit fatigue ou estime.

Quant à Latour-Maubourg, il reçut cet honneur ou ce fardeau sans joie et sans regret. C'était un être à part : toujours prêt sans être empressé, calme et actif, d'une sévérité de mœurs remarquable, mais naturelle et sans ostentation ; du reste simple et vrai dans ses rapports, n'attachant la gloire qu'aux actions et non aux paroles. Il marcha toujours avec le même ordre et la même mesure, au milieu d'un désordre démesuré ; et pourtant, ce qui fait honneur au siècle, il arriva aussi vite, aussi haut et aussitôt que les autres.

Cette faible réorganisation, la distribution d'une partie des vivres, le pillage du reste, le repos que prirent l'empereur et sa garde, la destruction d'une partie de l'artillerie et des bagages, enfin l'expédition de beaucoup d'ordres, furent à peu près tout le fruit qu'on retira de ce funeste séjour. Du reste tout le mal prévu arriva. On ne rallia quelques centaines d'hommes que pour un instant. L'explosion des mines fit à peine sauter quelques pans de murailles, et ne servit, au dernier jour, qu'à chasser hors de la ville les traîneurs qu'on n'avait pas pu mettre en mouvement.

Des hommes découragés, des femmes, et plusieurs milliers de malades et de blessés furent abandonnés, et à l'instant où le désastre d'Augereau près d'Elnia faisait trop voir que Kutusof, poursuivant à son tour, ne s'attachait pas exclusivement à la grande route ; que de Viazma il marchait directement, par Elnia, sur Krasnoé ; lorsqu'enfin on aurait dû prévoir qu'on allait avoir à se faire jour au travers de l'armée russe, ce fut le 14 novembre seulement que la grande-armée, ou plutôt trente-six mille combattans, commencèrent à s'ébranler.

La vieille et jeune garde n'avaient plus alors que neuf à dix mille baïonnettes et deux mille cavaliers ; Davoust et le premier corps, huit à neuf mille ; Ney et le troisième corps, cinq à six mille ; le prince Eugène et l'armée d'Italie, cinq mille ; Poniatowski, huit cents ; Junot, les Westphaliens, sept cents ; Latour-Maubourg et le reste de la cavalerie, quinze cents ; on pouvait compter encore mille hommes de cavalerie légère, et cinq cents cavaliers démontés que l'on était parvenu à réunir.

Cette armée était sortie de Moskou forte de cent mille combattans ; en vingt-cinq jours, elle était réduite à trente-six mille hommes. Déjà l'artillerie avait perdu trois cent cinquante canons, et pourtant, ces faibles restes étaient toujours divisés en huit armées, que surchargeaient soixante mille traîneurs sans armes, et une longue trainée de canons et de bagages.

On ne sait si ce fut cet embarras d'hommes et de voitures, ou, ce qui est plus vraisemblable, une fausse sécurité, qui conduisit l'empereur à mettre un jour d'intervalle entre le départ de chaque maréchal. Mais enfin lui, Eugène, Davoust et Ney ne sortirent de Smolensk que successivement. Ney ne devait en partir que le 16 ou le 17. Il avait l'ordre de faire scier les tourillons des pièces qu'on abandonnait, de les faire enterrer, de détruire leurs munitions, de pousser tous les traîneurs devant lui, et de faire sauter les tours d'enceinte de la ville.

Cependant, Kutusof nous attendait à quelques lieues de là, et ces restes de corps d'armée ainsi distendus et morcelés, il allait les faire passer tour à tour par les armes.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE III.

CHAPITRE III.

Ce fut le 14 novembre, vers cinq heures du matin, que la colonne impériale sortit enfin de Smolensk. Sa marche était encore décidée, mais morne et taciturne comme la nuit, comme cette nature muette et décolorée au milieu de laquelle elle s'avançait.

Ce silence n'était interrompu que par le retentissement des coups dont on accablait les chevaux, et par des imprécations courtes et violentes, quand les ravins se présentèrent, et que, sur ces pentes de glace, les hommes, les chevaux et les canons roulèrent dans l'obscurité les uns sur les autres. Cette première journée fut de cinq lieues. Il fallut à l'artillerie de la garde vingt-deux heures d'efforts pour les parcourir.

Néanmoins, cette première colonne arriva, sans une grande perte d'hommes, à Korythnia, que dépassa Junot avec son corps d'armée westphalien, réduit à sept cents hommes. Une avant-garde avait été poussée jusqu'à Krasnoé. Des blessés et des hommes débandés étaient même près d'atteindre Liady. Korythnia est à cinq lieues de Smolensk ; Krasnoé, à cinq lieues de Korythnia ; Liady, à quatre lieues de Krasnoé. De Korythnia à Krasnoé, à deux lieues, à droite, du grand chemin, coule le Borysthène.

C'est à la hauteur de Korythnia qu'une autre route, celle d'Elnia à Krasnoé, se rapproche du grand chemin. Ce jour-là même, elle nous amenait Kutusof : il la couvrait tout entière avec quatre-vingt-dix mille hommes ; il côtoyait, il dépassait Napoléon, et, par des chemins qui vont d'une route à l'autre, il envoyait des avant-gardes traverser notre retraite.

L'une, qu'Osterman, dit-on, commandait, parut en même temps que l'empereur vers Korythnia, et fut repoussée.

Une seconde vint se poster, à trois lieues en avant de nous, vers Merlino et Nikoulina, derrière un ravin qui borde le côté gauche de la grande route ; et là, embusquée sur le flanc de notre retraite, elle attendait notre passage, c'était Miloradowitch avec vingt mille hommes.

Au même moment, une troisième atteignait Krasnoé, qu'elle surprit pendant la nuit, mais dont elle fut chassée par Sébastiani, qui venait d'y arriver. Enfin, une quatrième, lancée encore plus avant, s'interposa entre Krasnoé et Liady, et enleva, sur la grande route, plusieurs généraux et autres militaires qui marchaient isolément.

En même temps Kutusof, avec le gros de son armée, s'acheminait et s'établissait en arrière de ces avant-gardes et à portée de toutes, s'applaudissant du succès de ses manœuvres, que sa lenteur lui aurait fait manquer sans notre imprévoyance ; car ce fut un combat de fautes, où les nôtres ayant été plus graves, nous pensâmes tous périr. Les choses ainsi disposées, le général russe dut croire que l'armée française lui appartenait de droit ; mais le fait nous sauva. Kutusof se manqua à lui-même au moment de l'action ; sa vieillesse exécuta à demi et mal ce qu'elle avait sagement combiné.

Pendant que toutes ces masses se disposaient autour de Napoléon, lui, tranquille dans une misérable masure, la seule qui restât du village de Korythnia, semblait ignorer tous ces mouvemens d'hommes, d'armes et de chevaux qui l'environnaient de toutes parts ; du moins n'envoya-t-il pas l'ordre aux trois corps restés à Smolensk de se hâter : lui-même attendit le jour pour se mettre en mouvement.

Sa colonne s'avança sans précaution : elle était précédée par une foule de maraudeurs qui se pressaient d'atteindre Krasnoé, lorsqu'à deux lieues de cette ville, une rangée de Cosaques, placés depuis les hauteurs à notre gauche jusqu'en travers de la grande route, leur apparut.

Saisis d'étonnement, nos soldats s'arrêtèrent : ils ne s'attendaient à rien de pareil, et d'abord ils crurent que sur cette neige, un destin ennemi avait tracé entre eux et l'Europe cette ligne longue, noire et immobile, comme le terme fatal assigné à leurs espérances.

Quelques-uns, abrutis par la misère, insensibles, les yeux fixés vers leur patrie, et suivant machinalement et obstinément cette direction, n'écoutèrent aucun avertissement, ils allèrent se livrer ; les autres se pelotonnèrent, et l'on resta de part et d'autre à se considérer. Mais bientôt quelques officiers survinrent ; ils mirent quelque ordre dans ces hommes débandés, et sept à huit tirailleurs qu'ils lancèrent, suffirent pour percer ce rideau si menaçant.

Les Français souriaient de l'audace d'une si vaine démonstration, quand tout-à-coup, des hauteurs à leur gauche, une batterie ennemie éclata. Ses boulets traversaient la route ; en même temps trente escadrons se montrèrent du même côté, ils menacèrent le corps westphalien qui s'avançait, et dont le chef, se troublant, ne fit aucune disposition.

Ce fut un officier blessé, inconnu à ces Allemands, et que le hasard avait amené là, qui, d'une voix indignée, s'empara de leur commandement. Ils obéirent ainsi que leur chef. Dans ce danger pressant, les distances de convention disparurent. L'homme réellement supérieur s'étant montré, servit de ralliement à la foule, qui se groupa autour de lui, et dans laquelle celui-ci put voir le général en chef muet, interdit, recevant docilement son impulsion, et reconnaissant sa supériorité, qu'après le danger il contesta, mais dont il ne chercha pas, comme il arrive trop souvent, à se venger.

Cet officier blessé était Excelmans ! Dans cette action il fut tout, général, officier, soldat, artilleur même, car il se saisit d'une pièce abandonnée, la chargea, la pointa, et la fit servir encore une fois contre nos ennemis.

Quant au chef des Westphaliens, depuis cette campagne, sa fin funeste et prématurée fit présumer que déjà d'excessives fatigues et les suites de cruelles blessures l'avaient frappé mortellement.

L'ennemi, voyant cette tête de colonne marcher en bon ordre ; n'osa l'attaquer que par ses boulets : ils furent méprisés, et bientôt on les laissa derrière soi. Quand ce fut aux grenadiers de la vieille garde à passer au travers de ce feu, ils se resserrèrent autour de Napoléon comme une forteresse mobile, fiers d'avoir à le protéger. Leur musique exprima cet orgueil. Au plus fort du danger elle lui fit entendre cet air dont les paroles sont si connues : «Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille !» Mais l'empereur, qui ne négligeait rien, l'interrompit en s'écriant : «Dites plutôt, Veillons au salut de l'empire !» Paroles plus convenables à sa préoccupation et à la position de tous.

En même temps, les feux de l'ennemi devenant importuns, il les envoya éteindre, et deux heures après il atteignit Krasnoé. Le seul aspect de Sébastiani et des premiers grenadiers qui le devançaient, avait suffi pour en repousser l'infanterie ennemie. Napoléon y entra inquiet, ignorant à qui il avait eu affaire, et avec une cavalerie trop faible pour qu'il pût se faire éclairer par elle, hors de portée du grand chemin. Il laissa Mortier et la jeune garde à une lieue derrière lui, tendant ainsi de trop loin une main trop faible à son armée, et décidé à l'attendre.

Le passage de sa colonne n'avait pas été sanglant, mais elle n'avait pu vaincre le terrain comme les hommes ; la route était montueuse, chaque éminence retint des canons, qu'on n'encloua pas, et des bagages qu'on pilla avant de les abandonner.

Les Russes, de leurs collines, virent tout l'intérieur de l'armée, ses faiblesses, ses difformités, ses parties les plus honteuses, enfin, tout ce que d'ordinaire on cache avec le plus de soin.

Néanmoins, il semblait que, du haut de sa position, Miloradowitch se fût contenté d'insulter au passage de l'empereur et de cette vieille garde depuis si long-temps l'effroi de l'Europe. Il n'osa ramasser ses débris que lorsqu'elle se fut écoulée : mais alors il s'enhardit, resserra ses forces, et descendant de ses hauteurs, il s'établit fortement avec vingt mille hommes en travers de la grande route ; par ce mouvement il séparait de l'empereur, Eugène, Davoust et Ney, et fermait à ces trois chefs le chemin de l'Europe.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE IV.

CHAPITRE IV.

Pendant qu'il se préparait ainsi, Eugène s'efforçait de réunir dans Smolensk ses troupes dispersées : il les arracha avec peine du pillage des magasins, et ne réussit à rallier huit mille hommes que lorsque la journée du 15 fut avancée. Il fallut qu'il leur promît des vivres, et qu'il leur montrât la Lithuanie, pour les décider à se remettre en route. La nuit arrêta ce prince à trois lieues de Smolensk ; déjà la moitié de ces soldats avaient quitté leurs rangs. Le lendemain, il continua sa route avec ceux que le froid de la nuit et de la mort n'avait pas fixés autour de leurs bivouacs.

Le bruit du canon qu'on avait entendu la veille avait cessé ; la colonne royale s'avançait péniblement, ajoutant ses débris à ceux qu'elle rencontrait. À sa tête, le vice-roi et son chef d'état-major, abîmés dans leurs tristes pensées, laissaient leurs chevaux marcher en liberté. Ils se détachèrent insensiblement de leur troupe, sans s'apercevoir de leur isolement ; car la route était parsemée de traîneurs et d'hommes marchant à volonté, qu'on avait renoncé à maintenir en ordre.

Ils continuèrent ainsi jusqu'à deux lieues de Krasnoé ; mais alors, un mouvement singulier qui se passait devant eux, fixa leurs regards distraits. Plusieurs des hommes débandés s'étaient arrêtés subitement. Ceux qui les suivaient, les atteignant, se groupaient avec eux ; d'autres déjà plus avancés reculaient sur les premiers, ils s'attroupaient ; bientôt ce fut une masse. Alors le vice-roi, surpris, regarde autour de lui ; il s'aperçoit qu'il a devancé d'une heure de marche son corps d'armée, qu'il n'a près de lui qu'environ quinze cents hommes de tous grades, de toutes nations, sans organisation, sans chefs, sans ordre, sans armes prêtes ou propres pour un combat, et qu'il est sommé de se rendre.

Cette sommation vient d'être repoussée par une exclamation générale d'indignation ! Mais le parlementaire russe, qui s'est présenté seul, a insisté : «Napoléon et sa garde, a-t-il dit, sont battus ; vingt mille Russes vous environnent ; vous n'avez plus de salut que dans des conditions honorables, et Miloradowitch vous les propose !»

À ces mots, Guyon, l'un de ces généraux dont tous les soldats étaient ou morts ou dispersés, s'est élancé de la foule, et d'une voix forte s'est écrié : «Retournez promptement d'où vous venez ; allez, dites à celui qui vous envoie que s'il a vingt mille hommes, nous en avons quatre-vingt mille !» Et le Russe interdit s'est retiré.

Un instant, avait suffi pour cet événement, et déjà des collines à gauche de la route jaillissaient des éclairs et des tourbillons de fumée ; une grêle d'obus et de mitraille balayait le grand chemin, et des têtes de colonnes menaçantes montraient leurs baïonnettes.

Le vice-roi eut un moment d'hésitation. Il lui répugnait de quitter cette malheureuse troupe ; mais enfin, lui laissant son chef d'état-major, il retourna à ses divisions pour les amener au combat, pour leur faire dépasser l'obstacle avant qu'il devînt insurmontable, ou pour périr : car ce n'était pas avec l'orgueil d'une couronne et de tant de victoires, qu'on pouvait songer à se rendre.

Cependant, Guilleminot appelle à lui les officiers qui, dans cet attroupement, se trouvent mêlés avec les soldats. Plusieurs généraux, des colonels, un grand nombre d'officiers, en sortent et l'entourent ; ils se concertent, et, le proclamant leur chef, ils se partagent en pelotons tous ces hommes jusque-là confondus en une seule masse, et qu'il était impossible de remuer.

Cette organisation se fit sous un feu violent.

Des officiers supérieurs allèrent se placer fièrement dans les rangs et redevinrent soldats. Par une autre fierté, quelques marins de la garde ne voulurent pour chef qu'un de leurs officiers, tandis que chacun des autres pelotons était commandé par un général. Jusque-là, ils n'avaient eu que l'empereur pour colonel ; près de périr, ils soutenaient leur privilège, que rien ne leur faisait oublier, et qu'on respecta.

Tous ces braves gens, ainsi disposés, continuèrent leur marche vers Krasnoé, et déjà ils avaient dépassé les batteries de Miloradowitch, quand celui-ci, lançant ses colonnes sur leurs flancs, les serra de si près qu'il les força de faire volte-face, et de choisir une position pour se défendre. Il faut le dire pour l'éternelle gloire de ces guerriers, ces quinze cents Français et Italiens, un contre dix, et n'ayant pour eux qu'une contenance décidée et quelques armes en état de faire feu, tinrent leurs ennemis en respect pendant une heure.

Mais le vice-roi et les restes de ses divisions ne paraissaient pas. Une plus longue résistance devenait impossible. Les sommations de mettre bas les armés se multipliaient. Pendant ces courtes suspensions, on entendait le canon gronder au loin devant et derrière soi. Ainsi «toute l'armée était attaquée à la fois, et de Smolensk à Krasnoé ce n'était qu'une bataille ! Si l'on voulait du secours, il n'y en avait donc pas à attendre ; il fallait l'aller chercher : mais de quel côté ? Vers Krasnoé cela était impossible ; on en était trop loin ; tout portait à croire qu'on s'y battait. Il faudrait d'ailleurs se remettre en retraite ; et ces Russes de Miloradowitch, qui de leurs rangs criaient de mettre bas les armes, on en était trop près pour oser leur tourner le dos.

Il valait donc bien mieux, puisqu'on regardait Smolensk, puisque le prince Eugène était de ce côté, se serrer en une seule masse, bien lier tous ses mouvemens, et, marchant tête baissée, rentrer en Russie au travers de ces Russes, rejoindre le vice-roi, puis tous ensemble revenir, renverser Miloradowitch, et gagner enfin Krasnoé.»

À cette proposition de leur chef, on répondit par un cri d'assentiment unanime. Aussitôt la colonne serrée en masse se précipita au travers de dix mille fusils et canons ennemis ; et d'abord ces Russes, saisis d'étonnement, s'ouvrent et laissent ce petit nombre de guerriers presque désarmés s'avancer jusqu'au milieu d'eux. Puis, quand ils comprennent leur résolution, soit admiration ou pitié, des deux côtés de la route que bordent les bataillons ennemis, ils crient aux nôtres de s'arrêter, ils les prient, ils les conjurent de se rendre ; mais on ne leur répond que par une marche décidée, un silence farouche et la pointe des armes. Alors tous les feux russes éclatent à la fois, à bout portant, et la moitié de la colonne héroïque tombe blessée ou morte.

Le reste continua sans qu'un seul quittât le gros de sa troupe, qu'aucun Moskovite n'osa approcher. Peu de ces infortunés revirent le vice-roi et leurs divisions qui s'avançaient. Alors seulement, ils se désunirent. Ils coururent pour se jeter dans ces faibles rangs, qui s'ouvrirent pour les recevoir et les protéger.

Depuis une heure, le canon des Russes les éclaircissait. En même temps qu'une moitié de leurs forces avait poursuivi Guilleminot, et l'avait contraint de rétrograder, Miloradowitch, à la tête de l'autre moitié, avait arrêté le prince Eugène.

Sa droite était appuyée à un bois que protégeaient des hauteurs toutes garnies de canons ; sa gauche touchait à la grande route, mais plus en arrière, timidement, et en se refusant. Cette disposition avait dicté celle d'Eugène. La colonne royale, à mesure qu'elle était arrivée, s'était déployée à droite de cette route, sa droite plus en avant que sa gauche. Le prince mettait ainsi obliquement, entre lui et l'ennemi, le grand chemin qu'on se disputait. Chacune des deux armées l'occupait par sa gauche.

Les Russes, placés dans une position si offensive, s'y défendaient ; leurs boulets seuls attaquaient Eugène. Une canonnade, foudroyante de leur côté, et presque nulle du nôtre, était engagée. Eugène, fatigué de leurs feux, se décide. Il appelle la 14e division française, la dispose à gauche du grand chemin, lui montre la hauteur boisée où s'appuie l'ennemi, et qui fait sa principale force : c'est le point décisif, le nœud de l'action, et pour faire tomber le reste, il faut l'enlever. Il ne l'espérait pas ; mais cet effort fixerait de ce côté l'attention et les forces de l'ennemi, la droite de la grande route pourrait rester libre, et l'on essaierait d'en profiter.

Trois cents soldats, formés en trois troupes, furent les seuls qu'on put décider à monter à cet assaut. On vit ces hommes dévoués s'avancer résolument contre des milliers d'ennemis, sur une position formidable. Une batterie de la garde italienne s'avança pour les protéger, mais d'abord les batteries russes la brisèrent, et leur cavalerie s'en empara.

Cependant, les trois cents Français, que déchire la mitraille, persévèrent, et déjà ils atteignaient la position ennemie, quand soudain, des deux côtés du bois, débouchent au galop deux masses de cavalerie qui fondent sur eux, les écrasent et les massacrent.

Tous périrent, emportant avec eux tout ce qui restait de discipline et de courage dans leur division.

Ce fut alors que reparut le général Guilleminot. Dans une position si critique, que le prince Eugène, avec quatre milliers d'hommes, affaiblis, restes de plus de quarante-deux mille, n'ait point désespéré, qu'il ait encore montré une contenance audacieuse, on le conçoit de ce chef ; mais que la vue de notre désastre et l'ardeur du succès n'aient inspiré aux Russes que des efforts indécis, et qu'enfin ils aient laissé la nuit terminer le combat, c'est ce qui fait encore aujourd'hui le sujet de notre étonnement. La victoire était si nouvelle pour eux, que, la tenant dans leurs mains, ils ne surent point en profiter : ils remirent au lendemain pour achever.

Mais le vice-roi s'apercevait que la plupart de ces Moskovites, attirés par ses démonstrations, s'étaient portés à la gauche de la route, et il attendait que la nuit, cette alliée du plus faible, eût enchaîné tous leurs mouvemens. Alors, laissant des feux de ce côté, pour tromper l'ennemi, il s'en écarte, et, tout au travers des champs, il tourne, il dépasse en silence la gauche de la position de Miloradowitch, pendant que, trop sûr de son succès, ce général y rêvait à la gloire de recevoir, le lendemain, l'épée du fils de Napoléon.

Au milieu de cette marche hasardeuse, il y eut un moment terrible. Dans l'instant le plus critique, quand ces hommes, restes de tant de combats, s'écoulaient, en retenant leur haleine et le bruit de leurs pas, le long de l'armée russe ; quand tout pour eux dépendait d'un regard ou d'un cri d'alarme, tout-à-coup la lune, sortant brillante d'un nuage épais, vint éclairer leurs mouvemens.

En même temps, une voix russe éclate, leur crie d'arrêter, et leur demande qui ils sont ? Ils se crurent perdus ! mais Klisky, un Polonais, court à ce Russe, et, lui parlant dans sa langue, sans se troubler : «Tais-toi, malheureux ! lui dit-il à voix basse. Ne vois-tu pas que nous sommes du corps d'Ouwarof, et que nous allons en expédition secrète ?» Le Russe trompé se tut.

Mais des Cosaques accouraient à tous momens, sur les flancs de la colonne, comme pour la reconnaître. Puis ils retournaient au gros de leur troupe. Plusieurs fois leurs escadrons s'avancèrent comme pour charger ; mais ils s'en tinrent toujours là, soit incertitude sur ce qu'ils voyaient, car on les trompa encore, soit prudence, car on s'arrêta souvent en leur montrant un front déterminé.

Enfin, après deux heures d'une marche cruelle, on rejoignit la grande route ; et le vice-roi était déjà dans Krasnoé, quand le 17 novembre Miloradowitch, descendant de ses hauteurs pour le saisir, ne trouvait plus sur le champ de bataille que des traîneurs qu'aucun effort n'avait pu déterminer, la veille, à quitter leurs feux.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE V.

CHAPITRE V.

De son côté, l'empereur, pendant toute la journée précédente, avait attendu le vice-roi. Le bruit de son combat l'avait ému. Un effort rétrograde pour percer jusqu'à lui avait été inutile ; et la nuit, arrivant sans ce prince, avait augmenté l'inquiétude de son père adoptif. «Eugène et l'armée d'Italie, et ce long jour d'une attente à tous momens trompée, avaient-ils donc fini à la fois ?» Un seul espoir restait à Napoléon : c'est que le vice-roi, repoussé sur Smolensk, s'y serait réuni à Davoust et à Ney, et que, le lendemain, tous les trois ensemble tenteraient un effort décisif.

Dans son anxiété, l'empereur rassemble les maréchaux qui lui restent. C'étaient Berthier, Bessières, Mortier, Lefebvre : eux sont sauvés ; ils ont franchi l'obstacle ; la Lithuanie leur est ouverte ; ils n'ont qu'à continuer leur retraite ; mais abandonneront-ils leurs compagnons au milieu de l'armée russe ? non sans doute ; et ils se décident à rentrer dans cette Russie, pour les en sauver ou pour y succomber avec eux.

Cette détermination prise, Napoléon en prépara froidement les dispositions. De grands mouvemens qui se manifestaient autour de lui ne l'ébranlèrent point. Ils lui montraient Kutusof s'avançant pour l'envelopper et le saisir lui-même dans Krasnoé. Déjà même, dès la nuit précédente, celle du 15 au 16, il avait appris qu'Ojarowski, avec une avant-garde d'infanterie russe, l'avait dépassé, et qu'elle s'était établie à Maliewo, dans un village en arrière de sa gauche.

Le malheur l'irritant au lieu de l'abattre, il avait appelé Rapp, et s'était écrié «qu'il fallait partir sur-le-champ, et, tout au travers de l'obscurité, courir attaquer cette infanterie à la baïonnette ; que c'était la première fois qu'elle montrait tant d'audace, et qu'il voulait l'en faire repentir, de manière à ce qu'elle n'osât plus approcher de si près de son quartier-général.»

Puis, rappelant aussitôt son aide-de-camp, «mais non, avait-il repris. Que Roguet et sa division marchent seuls ! Toi, reste : je ne veux pas que tu sois tué ici ; j'aurai besoin de toi dans Dantzick.»

Rapp, en allant porter cet ordre à Roguet, s'étonna de ce que son chef, entouré de quatre-vingt mille ennemis qu'il allait attaquer le lendemain avec neuf mille hommes, doutât assez peu de son salut pour songer à ce qu'il aurait à faire à Dantzick, dans une ville dont l'hiver, deux autres armées ennemies, la famine et cent quatre-vingts lieues le séparaient.

L'attaque nocturne de Chirkowa et Maliewo réussit. Roguet jugea de la position des ennemis par la direction de leurs feux ; ils occupaient deux villages liés par un plateau que défendait un ravin. Ce général dispose sa troupe en trois colonnes d'attaque : celles de droite et de gauche s'approcheront sans bruit et le plus près possible de l'ennemi ; puis, au signal de charge, que lui-même va leur donner du centre, elles se précipiteront sur les Russes, sans tirer, et à coups de baïonnettes.

Aussitôt les deux ailes de la jeune garde engagèrent le combat. Pendant que les Russes, surpris et ne sachant où se défendre, flottaient de leur droite à leur gauche, Roguet avec sa colonne se rua brusquement sur leur centre et au milieu de leur camp, où il entra pêle-mêle avec eux. Ceux-ci, divisés et en désordre, n'eurent que le temps de jeter la plupart de leurs grosses et petites armes dans un lac voisin, et de mettre le feu à leurs abris ; mais ces flammes, au lieu de les préserver, ne firent qu'éclairer leur destruction.

Ce choc arrêta pendant vingt-quatre heures le mouvement de l'armée russe, il donna à l'empereur la possibilité de séjourner à Krasnoé, et au prince Eugène de l'y rejoindre pendant la nuit suivante.

Napoléon reçut ce prince avec une joie vive ; mais bientôt il retomba dans une inquiétude d'autant plus grande pour Ney et Davoust.

Autour de nous, le camp des Russes offrait un spectacle semblable à ceux de Vinkowo, de Malo-Iaroslavetz et de Viazma. Chaque soir, auprès de la tente du général, les reliques des saints moskovites, environnées d'un nombre infini de cierges, étaient exposées à l'adoration des soldats. Pendant que, suivant leur usage, chacun d'eux témoignait sa dévotion par une suite de signes de croix et de génuflexions mille fois répétées, des prêtres fanatisaient ces recrues par des exhortations qui paraîtraient ridicules et barbares à nos peuples civilisés.

Toutefois, malgré la puissance de ces moyens, le nombre des Russes et notre faiblesse, pendant qu'Eugène s'était brisé contre Miloradowitch, Kutusof, à deux lieues de ce combat, était resté immobile. Dans la unit suivante, Beningsen, qu'échauffait l'ardent Vilson, excita vainement le vieillard russe. Lui, se faisant des vertus des défauts de son âge, sa lenteur, son étrange circonspection, il les appelait sagesse, humanité, prudence ; voulant finir comme il avait commencé. Car si l'on peut comparer les petits objets aux grands, sa renommée avait un principe tout opposé à celle de Napoléon, la fortune ayant fait l'un, et l'autre ayant fait sa fortune.

Il se vantait «de n'avancer qu'à petites journées ; de faire reposer ses soldats tous les trois jours : il rougirait, il s'arrêterait aussitôt si le pain ou l'eau-de-vie leur manquait un seul instant.» Puis, s'applaudissant, il prétendait que depuis Viazma il escortait l'armée française, sa prisonnière ; la châtiant dès qu'elle voulait s'arrêter ou s'éloigner de la grande route ; qu'il était inutile de se compromettre avec des captifs ; que des Cosaques, une avant-garde et une armée de canons suffisaient pour les achever et les faire passer successivement sous le joug ; qu'en cela, Napoléon le secondait admirablement.

Pourquoi vouloir acheter à la fortune ce qu'elle donnait si généreusement ! Le terme de la destinée de Napoléon n'était-il pas irrévocablement marqué ? C'était dans les marais de la Bérézina que s'éteindrait ce météore, que s'affaisserait le colosse, au milieu de Witgenstein, de Tchitchakof et de lui, en présence de toutes les armées russes. Lui, le leur aurait livré affaibli, désarmé, mourant ; c'était assez pour sa gloire.»

À ces discours, l'officier anglais, toujours plus actif et plus acharné, ne répondait qu'en suppliant le feld-maréchal «de sortir quelques instans de son quartier-général, de s'avancer sur les hauteurs : là, il verrait que le dernier moment de Napoléon était venu. Lui laissera-t-il dépasser cette frontière de la vieille Russie, qui réclame cette grande victime ? Il n'y a plus qu'à frapper ; qu'il ordonne, une charge suffira, et dans deux heures la face de l'Europe sera changée !»

Puis, s'échauffant de la froideur avec laquelle Kutusof l'écoute, Vilson le menace pour la troisième fois de l'indignation universelle. «Déjà, dans son armée, à la vue de cette colonne traînante, mutilée, mourante, qui lui échappe, on entend les Cosaques s'écrier, que c'est une honte de laisser ces squelettes sortir ainsi de leur tombeau !» Mais Kutusof, que la vieillesse, ce malheur sans espoir, avait rendu indifférent, s'irrita des efforts qu'on faisait pour l'émouvoir, et, par une réponse courte et violente, il ferma la bouche à l'Anglais indigné.

On assure que le rapport d'un espion lui avait dépeint Krasnoé rempli d'une masse énorme de garde impériale, et que le vieux maréchal craignit de compromettre contre elle sa réputation.

Mais le spectacle de notre détresse enhardit Beningsen : ce chef d'état-major décida Strogonof, Gallitzin et Miloradowitch, plus de cinquante-mille Russes avec cent pièces de canon, à oser à la pointe du jour attaquer, malgré Kutusof, quatorze mille Français et Italiens affamés, affaiblis et à demi gelés.

C'était là le danger dont Napoléon comprenait toute l'imminence. Il pouvait s'y soustraire ; le jour n'était point encore venu. Il était libre d'éviter ce funeste combat, de gagner rapidement, avec Eugène et sa garde, Orcha et Borizof : là, il se rallierait aux trente mille Français de Victor et d'Oudinot, à Dombrowski, à Regnier, à Schwartzenberg, à tous ses dépôts, et il pourrait encore, l'année suivante, reparaître redoutable.

Le 17, avant le jour, il envoie ses ordres, il s'arme, il sort, et lui-même à pied, à la tête de sa vieille garde, il la met en mouvement. Mais ce n'est point vers la Pologne, son alliée, qu'il marche, ni vers cette France où il se retrouverait encore le chef d'une dynastie naissante et l'empereur de l'occident. Il a dit, en saisissant son épée : «J'ai assez fait l'empereur, il est temps que je fasse le général.» Et c'est au milieu de quatre-vingt mille ennemis qu'il retourne, qu'il s'enfonce pour attirer sur lui tous leurs efforts, pour les détourner de Davoust et de Ney, et arracher ces deux chefs du sein de cette Russie qui s'était refermée sur eux.

Le jour parut alors, montrant d'un côté les bataillons et les batteries russes qui, de trois côtés, devant, à droite et derrière nous, bordaient l'horizon, et de l'autre Napoléon et ses six mille gardes s'avançant d'un pas ferme, et s'allant placer au milieu de cette terrible enceinte.

En même temps Mortier, à quelques pas devant son empereur, développe en face de toute la grande-armée russe les cinq mille hommes qui lui restent.

Leur but était de défendre le flanc droit de la grande route, depuis Krasnoé jusqu'au grand ravin, dans la direction de Stachowa. Un bataillon des chasseurs de la vieille garde, placé en carré comme un fort, auprès du grand chemin, servit d'appui à la gauche de nos jeunes soldats. À leur droite, dans les plaines de neige qui environnent Krasnoé, les restes de la cavalerie de la garde, quelques canons, et les quatre cents chevaux de Latour-Maubourg, car depuis Smolensk le froid lui en avait tué ou dispersé cinq cents, tinrent la place des bataillons et des batteries qui manquaient à l'armée française.

Claparède resta dans Krasnoé ; il y défendit, avec quelques soldats, les blessés, les bagages et la retraite. Le prince Eugène continua à se retirer vers Liady. Son combat de la veille et sa marche nocturne avaient achevé son corps d'armée : ses divisions avaient encore quelque ensemble, mais pour se traîner, pour mourir, et non pour combattre.

Cependant, Roguet avait été rappelé de Maliewo sur le champ de bataille. L'ennemi poussait des colonnes au travers de ce village, et s'étendait de plus en plus au-delà de notre droite pour nous environner. La bataille s'engage alors ! Mais quelle bataille ? Il n'y avait plus là pour l'empereur d'illuminations soudaines, d'inspirations subites, d'éclairs, ni rien de ces grands coups si imprévus par leur hardiesse, qui ravissent la fortune, arrachent la victoire, et dont il avait tant de fois décontenancé, étourdi, écrasé ses ennemis : tous leurs pas étaient libres, tous les nôtres enchaînés, et ce génie de l'attaque était réduit à se défendre.

Aussi est-ce là qu'on a bien vu que la renommée n'est point une ombre vaine, que c'est une force réelle et doublement puissante par l'inflexible fierté qu'elle porte à ses favoris, et par les timides précautions qu'elle suggère à ceux qui osent l'attaquer. Les Russes n'avaient qu'à marcher en avant, sans manœuvres, sans feux même ; leur masse suffisait, ils en eussent écrasé Napoléon et sa faible troupe : mais ils n'osèrent l'aborder ! L'aspect du conquérant de l'Égypte et de l'Europe leur imposa. Les pyramides, Marengo, Austerlitz, Friedland, une armée de victoires, semblèrent s'élever entre lui et tous ces Russes : on eût pu croire que, pour ces peuples soumis et superstitieux, une renommée si extraordinaire avait quelque chose de surnaturel ; qu'ils la jugeaient hors de leur portée, et qu'ils croyaient ne devoir l'attaquer et ne pouvoir l'atteindre que de loin ; qu'enfin, contre cette vieille garde, contre cette forteresse vivante, contre cette colonne de granit, comme son chef l'avait appelée, les hommes étaient impuissans, et que des canons pouvaient seuls la démolir.

Ils firent des brèches larges et profondes dans les rangs de Roguet et de la jeune garde, mais ils tuèrent sans vaincre. Ces soldats nouveaux, dont la moitié n'avait point encore combattu, reçurent la mort pendant trois heures, sans reculer d'un pas, sans faire un mouvement pour l'éviter, et sans pouvoir la rendre, leurs canons ayant été brisés, et les Russes se tenant hors de portée de leurs fusils.

Mais chaque instant renforçait l'ennemi et affaiblissait Napoléon. Le bruit du canon et Claparède l'avertissaient qu'en arrière de lui et de Krasnoé, Beningsen se rendait maître de la route de Liady et de sa retraite. L'est, le sud, l'ouest, étincelaient de feux ennemis ; on ne respirait que d'un seul côté, qui restait encore libre, celui du nord et du Dnieper, vers une éminence, au pied de laquelle étaient le grand chemin et l'empereur.

On crut alors s'apercevoir qu'elle se couvrait de canons. Ils étaient là sur la tête de Napoléon ; ils l'auraient écrasé à bout portant. On l'en avertit ; il y jeta un instant les yeux, et dit ces seuls mots : «Eh bien, qu'un bataillon de mes chasseurs s'en empare !» Puis aussitôt, sans s'en occuper davantage, ses regards et son attention se retournèrent vers le péril de Mortier.

Alors enfin parut Davoust au travers d'un nuage de Cosaques, qu'il dissipait en marchant précipitamment. À la vue de Krasnoé, les troupes de ce maréchal se débandèrent, et coururent à travers champs, pour dépasser la droite de la ligne ennemie, par-derrière laquelle elles arrivaient. Davoust et ses généraux ne purent les rallier qu'à Krasnoé.

Le premier corps était sauvé, mais on apprenait en même temps que notre arrière-garde ne pouvait plus se défendre dans Krasnoé ; que Ney était peut-être encore dans Smolensk, et qu'il fallait renoncer à l'attendre. Pourtant Napoléon hésitait : il ne pouvait se résoudre à ce grand sacrifice.

Mais enfin, comme tout allait périr, il se décide ; il appelle Mortier, et, lui serrant la main avec douleur, il lui dit «qu'il n'a plus un instant à perdre ; que l'ennemi le déborde de toutes parts ; que déjà Kutusof peut atteindre Liady, Orcha même, et le dernier repli du Borysthène avant lui : il va donc s'y porter rapidement avec sa vieille garde, pour occuper ce passage. Davoust relèvera Mortier ; mais tous deux doivent s'efforcer de tenir dans Krasnoé jusqu'à la nuit, après quoi ils viendront le rejoindre.» Alors, le cœur plein du malheur de Ney et du désespoir de l'abandonner, il s'éloigne lentement du champ de bataille, traverse Krasnoé, où il s'arrête encore, et se fait ensuite jour jusqu'à Liady.

Mortier voulut obéir, mais les Hollandais de la garde perdaient en ce moment, avec un tiers des leurs, un poste important qu'ils défendaient, et l'ennemi avait couvert aussitôt d'artillerie cette position qu'il venait de nous enlever. Roguet, se sentant écrasé de ses feux, crut pouvoir les éteindre. Un régiment qu'il poussa contre la batterie russe fut repoussé. Un second, le 1er de voltigeurs, parvint jusqu'au milieu des Russes. Deux charges de cavalerie ne l'ébranlèrent point. Il s'avançait encore, lorsque, tout déchiré par la mitraille, une troisième charge l'acheva. Roguet n'en put sauver que cinquante soldats et onze officiers.

Ce général avait perdu la moitié des siens. Il était deux heures, et pourtant il étonnait encore les Russes par une contenance inébranlable, lorsqu'enfin, s'enhardissant du départ de l'empereur, ceux-ci devinrent si pressans, que la jeune garde serrée de trop près, ne put bientôt plus ni tenir, ni reculer.

Heureusement, quelques pelotons que rallia Davoust, et l'apparition d'une autre troupe de ses traîneurs, attirèrent l'attention des Russes. Mortier en profite. Il ordonne aux trois mille hommes qui lui restent, de se retirer pas à pas devant ces cinquante mille ennemis. «L'entendez-vous, soldats ? s'écrie le général Laborde, le maréchal ordonne le pas ordinaire ! au pas ordinaire, soldats !» Et cette brave et malheureuse troupe, entraînant quelques-uns de ses blessés sous une grêle de balles et de mitraille, se retire lentement sur ce champ de carnage, comme sur un champ de manœuvre.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VI.

CHAPITRE VI.

Quand Mortier eut mis Krasnoé entre lui et Beningsen, il fut sauvé. L'ennemi ne coupait l'intervalle de cette ville à Liady que par le feu de ses batteries, qui bordaient le côté gauche de la grande route. Colbert et Latour-Maubourg les continrent sur leurs hauteurs. Au milieu de cette marche, un accident bizarre fut remarqué. Un obus entra dans le corps d'un cheval, il y éclata, et le mit en pièces sans blesser son cavalier, qui tomba débout, et continua.

Cependant, l'empereur s'était arrêté à Lyadi, à quatre lieues du champ de bataille. La nuit venue, il apprend que Mortier, qu'il croit derrière lui, l'a dépassé. Il s'attriste, s'inquiète, le fait venir, et d'une voix émue, il lui dit «que sans doute il s'est battu glorieusement ; qu'il a bien souffert. Mais pourquoi met-il son empereur entre lui et l'ennemi ? pourquoi l'expose-t-il à être enlevé ?»

Ce maréchal avait dépassé Napoléon sans le savoir. Il s'expliqua ; il répondit «qu'il avait d'abord laissé Davoust dans Krasnoé, cherchant encore à rallier ses troupes, et que lui s'était arrêté non loin de là ; mais que le premier corps, renversé sur le sien, l'avait forcé de rétrograder. Qu'au reste, Kutusof suivait mollement son succès, et qu'il semblait ne s'être présenté sur notre flanc, avec toute son armée, que pour contempler notre misère et ramasser nos débris.»

Le lendemain on marcha avec hésitation. Les traîneurs impatiens prirent les devants ; tous dépassèrent Napoléon : ils le virent à pied, un bâton à la main, s'avançant péniblement, avec répugnance, et s'arrêtant à chaque quart d'heure, comme s'il ne pouvait s'arracher à cette vieille Russie, dont alors il dépassait la frontière, et où il laissait son malheureux compagnon d'armes.

Le soir, on fut à Dombrowna, dans une ville de bois, et peuplée comme Liady ; spectacle nouveau pour cette armée, qui depuis trois mois ne voyait que des ruines.

On était enfin hors de la vieille Russie, hors de ces déserts de neige et de cendres ; on entrait dans un pays habité, ami, et dont on entendait le langage. En même temps le ciel s'adoucit, le dégel commença, on reçut quelques vivres.

Ainsi l'hiver, l'ennemi, la solitude, et même pour quelques-uns, les bivouacs et la famine, tout cessait à la fois ; mais il était trop tard. L'empereur voyait son armée détruite ; à tout moment le nom de Ney s'échappait de sa bouche avec des exclamations de douleur. Cette nuit sur-tout on l'entendit gémir et s'écrier, «que la misère de ses pauvres soldats lui déchirait le cœur, et pourtant qu'il ne pouvait les secourir sans se fixer en quelque lieu ; mais où pouvoir se reposer, sans munitions de guerre ni de bouche, et sans canons ? Il n'était plus assez fort pour s'arrêter ; il fallait donc gagner Minsk le plus vite possible.»

Il parlait ainsi, quand un officier polonais accourut avec la nouvelle que cette Minsk, son magasin, sa retraite, son unique espoir, venait de tomber au pouvoir des Russes. Tchitchakof y était entré le 16. Napoléon resta d'abord muet et comme frappé par ce dernier coup ; puis, s'élevant en proportion de son danger, il reprit froidement : «Eh bien ! il ne nous reste plus qu'à nous faire jour avec nos baïonnettes.»

Mais pour joindre ce nouvel ennemi, qui avait échappé à Schwartzenberg, ou que Schwartzenberg avait peut-être laissé passer, car on ignorait tout, et pour échapper à Kutusof et à Witgenstein, il fallait traverser la Bérézina à Borizof : c'est pourquoi Napoléon envoie sur-le-champ (le 19 novembre, de Dombrowna) à Dombrowski, l'ordre de ne plus songer à combattre Hoertel, et d'occuper promptement ce passage.

Il écrit au duc de Reggio de marcher rapidement sur ce même point, et de courir reprendre Minsk ; le duc de Bellune couvrira sa marche. Ces ordres donnés, son agitation s'apaise, et son esprit, fatigué de souffrir, s'affaise.

Le jour était encore loin de paraître, lorsqu'un bruit singulier le tira de son assoupissement. Quelques-uns disent qu'on entendit d'abord quelques coups de feu, mais qu'ils étaient tirés par les nôtres pour faire sortir des maisons ceux qui s'y étaient abrités, et pour prendre leur place ; d'autres prétendent que, par un désordre trop fréquent dans nos bivouacs, où l'on s'appelait à grands cris, le nom de Hausanne, d'un grenadier, ayant été tout-à-coup fortement prononcé au milieu d'un profond silence, on crut entendre le cri d'alerte aux armes, qui annonce une surprise et l'ennemi.

Quoi qu'il en soit, tous aussitôt virent ou crurent voir les Cosaques, et un grand bruit de guerre et d'épouvante environna Napoléon. Lui, sans s'émouvoir, dit à Rapp : «Allez voir, ce sont sans doute quelques misérables Cosaques qui en veulent à notre sommeil !» Mais bientôt ce fut un tumulte complet d'hommes qui couraient pour combattre ou fuir, et qui, se rencontrant dans les ténèbres, se prenaient pour ennemis.

Napoléon crut un instant à une attaque sérieuse. Un cours d'eau encaissé traversait la ville ; il demande si l'artillerie qui lui reste a été placée derrière ce ravin. On lui répond que ce soin a été négligé : alors il court au pont, et lui-même fait passer promptement ses canons au-delà de ce défilé.

Puis il revient à sa vieille garde, et s'arrêtant devant chaque bataillon : «Grenadiers, leur dit-il, nous nous retirons sans avoir été vaincus par l'ennemi, ne le soyons pas par nous-mêmes ! donnons l'exemple à l'armée ! Parmi vous, plusieurs ont déjà abandonné leurs aigles, et même leurs armes.

Ce n'est point aux lois militaires que je m'adresserai pour arrêter ce désordre, mais à vous seuls ! Faites-vous justice entre vous ! C'est à votre honneur que je confie votre discipline !»

Il fit haranguer de même ses autres troupes. Ce peu de mots suffirent à ces vieux grenadiers, qui peut-être n'en avaient pas besoin. Le reste les reçut avec acclamation, mais une heure après, quand on se remit en marche, ils étaient oubliés. Quant à son arrière-garde, s'en prenant sur-tout à elle d'une si chaude alarme, il envoya porter à Davoust des paroles de colère.

À Orcha, on trouva des établissemens de vivres assez abondans, un équipage de pont de soixante bateaux, avec tous ses agrès, qui furent tous brûlés, et trente-six canons attelés qui furent distribués entre Davoust, Eugène et Maubourg.

On revit là, pour la première fois, des officiers et des gendarmes chargés d'arrêter, sur les deux ponts du Dnieper, la foule des traîneurs, pour leur faire rejoindre leurs drapeaux. Mais ces aigles, qui jadis promettaient tout, on les fuyait comme de sinistres augures.

Déjà, le désordre avait son organisation : il s'y trouvait des hommes qui s'y étaient rendus habiles. Une foule immense s'amassa, et bientôt des misérables crièrent : «Voilà les Cosaques», leur but était de précipiter la marche de ceux qui les précédaient, et d'augmenter le tumulte. Ils en profitaient pour enlever les vivres et les manteaux des hommes qui n'étaient pas sur leurs gardes.

Les gendarmes, qui revoyaient cette armée pour la première fois depuis son désastre, étonnés à l'aspect de tant de misère, effrayés d'une si grande confusion, se découragèrent.

On pénétra en tumulte sur cette rive alliée. Elle eût été livrée au pillage, sans la garde et quelques centaines d'hommes qui restaient au prince Eugène.

Napoléon entra dans Orcha avec six mille gardes, restes de trente-cinq mille ! Eugène avec dix-huit cents soldats, restes de quarante-deux mille ! Davoust avec quatre mille combattans, restes de soixante-dix mille !

Ce maréchal lui-même avait tout perdu ; il était sans linge et exténué de faim. Il se jeta sur un pain, qu'un de ses compagnons d'armes lui offrit, et le dévora. On lui donna un mouchoir pour qu'il pût essuyer sa figure, couverte de frimas. Il s'écriait «que des hommes de fer pouvaient seuls supporter de pareilles épreuves, qu'il y avait impossibilité matérielle d'y résister ; que les forces humaines avaient des bornes, qu'elles étaient toutes dépassées.»

C'était lui qui le premier avait soutenu la retraite jusqu'à Viazma. On le voyait encore, suivant son habitude, s'arrêter à tous les défilés, et y rester le dernier de son corps d'armée, renvoyant chacun à son rang, et luttant toujours contre le désordre. Il poussait ses soldats à insulter et à dépouiller de leur butin ceux de leurs compagnons qui jetaient leurs armes ; seul moyen de retenir les uns et de punir les autres. Néanmoins, on a accusé son génie méthodique et sévère, si déplacé au milieu de cette confusion universelle, d'en avoir été trop étonné.

L'empereur tenta vainement d'arrêter ce découragement. Seul, on l'entendait gémir sur les souffrances de ses soldats ; mais, au dehors, sur cela même, il voulait paraître inflexible. Il fit donc proclamer «que chacun eût à rentrer dans ses rangs ; que sinon il ferait arracher aux chefs leurs grades, et aux soldats leur vie.»

Cette menace ne produisit ni bon ni mauvais effet sur des hommes devenus insensibles ou désespérés, fuyant, non le danger, mais la souffrance, et craignant moins la mort dont on les menaçait que la vie telle qu'on la leur offrait.

Mais l'assurance de Napoléon croissait avec le péril ; à ses yeux, et au milieu de ces déserts de boue et de glace, cette poignée d'hommes était toujours la grande-armée, et lui, le conquérant de l'Europe ! et il n'y avait pas d'aveuglement dans cette fermeté : on en fut certain, quand, dans cette ville même, on le vit brûler de ses propres mains tous ceux de ses effets qui pouvaient servir de trophées à l'ennemi, s'il succombait.

Là, furent malheureusement consumés tous les papiers qu'il avait rassemblés pour écrire l'histoire de sa vie, car tel avait été son projet quand il partit pour cette funeste guerre. Il était alors déterminé à s'arrêter vainqueur et menaçant sur cette Düna et ce Borysthène, qu'aujourd'hui il revoyait fuyant et désarmé. Alors l'ennui de six mois d'hiver, qui l'aurait retenu sur ces fleuves, lui paraissait son plus grand ennemi, et, pour le combattre, cet autre César y eût dicté ses Commentaires.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VII.

CHAPITRE VII.

Cependant, tout était changé : deux armées ennemies lui coupaient sa retraite. Il s'agissait de savoir au travers de laquelle il tenterait de se faire jour ; et, comme ces forêts lithuaniennes où il allait s'enfoncer lui étaient inconnues, il appela ceux des siens qui les avaient traversées pour arriver jusqu'à lui.

Jomini fut de ce conseil. L'empereur commença par dire «que le trop d'habitude des grands succès préparait souvent de grands revers, mais qu'il n'était pas question de récriminer.» Puis il parla de la prise de Minsk, et convenant de l'habileté des manœuvres persévérantes de Kutusof sur son flanc droit, il déclara «qu'il voulait abandonner sa ligne d'opération sur Minsk, se joindre aux ducs de Bellune et de Reggio, passer sur le ventre à Witgenstein, et regagner Wilna en tournant la Bérézina par ses sources.»

Jomini combattit ce projet. Ce général suisse allégua la position de Witgenstein dans de longs défilés. Sa résistance y pourrait être, ou opiniâtre, ou flexible, mais assez longue pour consommer notre perte. Il ajouta que, dans cette saison, et dans un si grand désordre, un changement de route achèverait de perdre l'armée ; qu'elle s'égarerait dans ces chemins de traverse, au milieu de forêts stériles et marécageuses ; il soutint que la grande route pouvait seule lui conserver quelque ensemble. Borizof et son pont sur la Bérézina étaient encore libres ; il suffirait de l'atteindre.

C'est alors qu'il affirma connaître l'existence d'un chemin qui, à la droite de cette ville, s'élève sur des ponts de bois, au travers des marais lithuaniens. Selon lui, c'était le seul chemin qui pouvait conduire l'armée à Wilna par Zembin et Molodetchno, en laissant, à gauche, et Minsk, et sa route plus longue d'une journée, et les cinquante ponts brisés, qui la rendent impraticable, et Tchitchakof qui l'occupe.

Ainsi l'on passerait entre les deux armées ennemies, en les évitant toutes deux.

L'empereur fut ébranlé ; mais, comme il répugnait à sa fierté d'éviter un combat, et qu'il ne voulait sortir de la Russie que par une victoire, il appelle le général du génie Dodde. Du plus loin qu'il le voit, il lui crie «qu'il s'agit de fuir par Zembin, ou d'aller vaincre Witgenstein vers Smoliany ; et, sachant que Dodde arrivait de cette position, il lui demande si elle est attaquable.

Celui-ci, répondit que Witgenstein y occupait une hauteur qui commandait à toute cette contrée bourbeuse ; qu'il faudrait louvoyer à sa vue et à sa portée, en suivant les plis et les replis que faisait la route, pour s'élever jusqu'au camp des Russes ; qu'ainsi notre colonne d'attaque prêterait longuement à leurs feux, d'abord son flanc gauche, puis son flanc droit ; que cette position était donc inabordable de front, et que, pour la tourner, il faudrait rétrograder vers Vitepsk, et prendre un trop long circuit.

Alors Napoléon, vaincu dans cette dernière espérance de gloire, se décida pour Borizof. Il ordonna au général Éblé d'aller, avec huit compagnies de sapeurs et de pontoniers, assurer son passage sur la Bérézina, et à Jomini de lui servir de guide. Mais ce fut en disant «qu'il était cruel de se retirer sans combattre, de paraître fuir. Pourquoi n'a-t il aucun magasin, aucun point d'appui, qui lui permette de s'arrêter, et de montrer encore à l'Europe qu'il sait toujours combattre et vaincre.»

Toutes ses illusions étaient détruites. À Smolensk, où il était arrivé et d'où il était parti le premier, il avait plutôt encore appris que vu son désastre.

À Krasnoé, où nos misères s'étaient déroulées successivement sous ses yeux, le péril avait été une distraction ; mais à Orcha, il put contempler à la fois et à loisir toute son infortune.

À Smolensk, vingt-cinq mille combattans, cent cinquante canons, le trésor, l'espoir de vivre et de respirer derrière la Bérézina, restaient encore ; ici, c'étaient à peine dix mille soldats, presque sans vêtemens, sans chaussure, embarrassés dans une foule de mourans, quelques canons et un trésor pillé.

En cinq jours tout s'était aggravé ; la destruction et la désorganisation avaient fait des progrès effrayans ; Minsk était pris. Ce n'était plus le repos, l'abondance qu'il retrouverait au-delà de la Bérézina ; mais de nouveaux combats contre une armée nouvelle. Enfin, la défection de l'Autriche semblait s'être déclarée, et peut-être était-elle un signal donné à toute l'Europe.

Napoléon ignorait même s'il pourrait atteindre à Borizof le nouveau danger que les hésitations de Schwartzenberg paraissaient lui avoir préparé. On a vu qu'une troisième armée russe, celle de Witgenstein, menaçait à sa droite l'intervalle qui le séparait de cette ville ; qu'il lui avait opposé le duc de Bellune, et avait ordonné à ce maréchal de retrouver l'occasion manquée le 1er novembre, et de reprendre l'offensive.

Victor avait obéi, et le 14, le jour même où Napoléon était sorti de Smolensk, ce maréchal et le duc de Reggio avaient fait replier les premiers postes de Witgenstein vers Smoliany, préparant par ce combat une bataille qu'ils étaient convenus de livrer le lendemain.

Les Français étaient trente mille contre quarante mille.

Là, comme à Viazma, c'était assez de soldats, s'ils n'avaient pas eu trop de chefs.

Leurs maréchaux s'entendirent mal. Victor voulait manœuvrer sur l'aile gauche ennemie, déborder Witgenstein avec les deux corps français, en marchant par Botscheïkowo sur Kamen, et de Kamen, par Pouichna, sur Bérésino. Oudinot désapprouva ce projet avec aigreur, disant que ce serait se séparer de la grande-armée, qui nous appelait à son secours.

Ainsi l'un des chefs voulant manœuvrer, et l'autre attaquer de front, on ne fit ni l'un ni l'autre. Oudinot se retira pendant la nuit à Czéréia ; et Victor, s'apercevant au point du jour de cette retraite, fut obligé de la suivre.

Il ne s'arrêta qu'à une journée de la Lukolm, vers Senno, où Witgenstein l'inquiéta peu : mais enfin le duc de Reggio allait recevoir l'ordre daté de Dombrowna, qui le dirigeait sur Minsk, et Victor allait rester seul devant le général russe. Il se pouvait qu'alors celui-ci reconnût sa supériorité, et l'empereur, dans Orcha, où il voit, le 20 novembre, son arrière-garde perdue, son flanc gauche menacé par Kutusof, et sa tête de colonne arrêtée à la Bérézina par l'armée de Volhinie, apprend que Witgenstein et quarante mille autres ennemis, bien loin d'être battus et repoussés, sont prêts à fondre sur sa droite et qu'il faut qu'il se hâte.

Mais Napoléon se décide lentement à quitter le Borysthène. Il lui semble que ce serait abandonner encore une fois le malheureux Ney, et renoncer pour toujours à cet intrépide compagnon d'armes. Là, comme à Liady et à Dombrowna, à chaque instant du jour et de la nuit, il appelle, il envoie demander si l'on n'a rien appris de ce maréchal, mais rien de son existence ne transpire au travers de l'armée russe : voilà quatre jours que dure ce silence de mort, et pourtant l'empereur espère toujours.

Enfin, forcé le 20 novembre de quitter Orcha, il y laisse encore Eugène, Mortier et Davoust, et s'arrête à deux lieues de là, demandant Ney, l'attendant encore. C'était une même douleur dans toute l'armée, dont alors Orcha contenait les restes. Dès que les soins les plus pressans laissèrent un instant de repos, toutes les pensées, tous les regards se tournèrent vers la rive russe. On écoutait si quelque bruit de guerre n'annoncerait pas l'arrivée de Ney, ou plutôt ses derniers soupirs ; mais l'on ne voyait que des ennemis, qui déjà menaçaient les ponts du Borysthène ! L'un des trois chefs voulut alors les détruire ; les autres s'y opposèrent : c'eût été se séparer encore plus de leur compagnon d'armes, convenir qu'ils désespéraient de le sauver, et, consternés d'une si grande infortune, ils ne pouvaient s'y résigner.

Mais, enfin, avec cette, quatrième journée finit l'espoir. La nuit n'amena qu'un repos fatigant. On s'accusait du malheur de Ney, comme s'il eût été possible d'attendre plus long-temps le troisième corps dans les plaines de Krasnoé, où il eût fallu combattre vingt-huit heures de plus, quand il ne restait de forces et de munitions que pour une heure.

Déjà, comme dans toutes les pertes cruelles, on s'attachait aux souvenirs. Davoust avait quitté le dernier l'infortuné maréchal, et Mortier et le vice-roi lui demandaient quelles avaient été ses dernières paroles ! Dès les premiers coups de canon tirés le 15 sur Napoléon, Ney avait voulu que sur-le-champ on évacuât Smolensk à la suite du vice-roi : Davoust s'y était refusé, objectant les ordres de l'empereur et l'obligation de détruire les remparts de la ville. Ces deux chefs s'étaient irrités, et Davoust persévérant à demeurer jusqu'au lendemain, Ney, chargé de fermer la marche, avait été forcé de l'attendre.

Il est vrai que, le 16, Davoust l'avait fait prévenir de son danger ; mais alors Ney, soit qu'il eût changé d'avis, soit irritation contre Davoust, lui avait fait répondre «que tous les Cosaques de l'univers ne l'empêcheraient pas d'exécuter ses instructions.»

Ces souvenirs et toutes les conjectures épuisées, on retombait dans un plus triste silence, quand soudain l'on entendit les pas de quelques chevaux, puis ce cri de joie : «Le maréchal Ney est sauvé, il reparaît, voici des cavaliers polonais qui l'annoncent !» En effet, un de ses officiers accourait ; il apprit que le maréchal s'avançait par la rive droite du Borysthène, et qu'il demandait du secours.

La nuit commençait ; Davoust, Eugène et le duc de Trévise n'avaient que sa courte durée pour ranimer et réchauffer leurs soldats, jusque-là toujours au bivouac. Pour la première fois, depuis Moskou, ces malheureux avaient reçu des vivres suffisans : ils allaient les préparer et se reposer chaudement et à couvert : comment leur faire reprendre leurs armes et les arracher de leurs asiles pendant cette nuit de repos, dont ils commencent à goûter la douceur inexprimable ? Qui leur persuadera de l'interrompre pour retourner sur leurs pas, et rentrer dans les ténèbres et les glaces russes ?

Eugène et Mortier se disputèrent ce dévouement. Le premier ne l'emporta qu'en se réclamant de son rang suprême. Les abris et les distributions avaient produit ce que les menaces n'avaient pu faire ; les traîneurs s'étaient ralliés. Eugène retrouva quatre mille hommes : au nom du danger de Ney tous marchèrent ; mais ce fut leur dernier effort.

Ils s'avancèrent dans l'obscurité, par des chemins inconnus, et firent au hasard deux lieues, s'arrêtant à chaque moment pour écouter. Déjà l'anxiété augmentait. S'était-on égaré ! était-il trop tard ! leurs malheureux compagnons avaient-ils succombé ! était-ce l'armée russe triomphante qu'on allait rencontrer ! Dans cette incertitude, le prince Eugène fit tirer quelques coups de canon.

On crut alors entendre sur cette mer de neige des signaux de détresse ; c'étaient ceux du troisième corps, qui, n'ayant plus d'artillerie, répondaient au canon du quatrième par des feux de pelotons.

Les deux corps se dirigèrent aussitôt l'un sur l'autre. Les premiers qui s'aperçurent furent Ney et Eugène ; ils accoururent, Eugène plus précipitamment, et se jetèrent dans les bras l'un de l'autre. Eugène pleurait, Ney laissait échapper des accens de colère. L'un heureux, attendri, exalté de l'héroïsme guerrier que son héroïsme chevaleresque venait recueillir : l'autre, encore tout échauffé du combat, irrité des dangers que l'honneur de l'armée avait couru dans sa personne, et s'en prenant à Davoust qu'il accusait à tort de l'avoir abandonné.

Quelques heures après, quand celui-ci voulut s'en excuser, il n'en put tirer qu'un regard rude et ces mots : «Moi, monsieur le maréchal, je ne vous reproche rien : Dieu nous voit et vous juge !»

Cependant, dès que les deux corps s'étaient reconnus ; ils n'avaient plus gardé de rangs. Soldats, officiers, généraux, tous avaient couru les uns vers les autres. Ceux d'Eugène serraient les mains à ceux de Ney, ils les touchaient avec une joie mêlée d'étonnement et de curiosité, et les pressaient contre leur sein avec une tendre pitié. Les vivres, l'eau-de-vie qu'ils viennent de recevoir, ils les leur prodiguent, ils les accablent de questions. Puis, tous ensemble, ils marchent vers Orcha, tous impatiens, ceux d'Eugène d'entendre, ceux de Ney de raconter.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VIII.

CHAPITRE VIII.

Ils dirent comment, le 17 novembre, ils étaient sortis de Smolensk avec douze canons, six mille baïonnettes et trois cents chevaux, en y abandonnant cinq mille malades à la discrétion de l'ennemi : et que, sans le bruit du canon de Platof et l'explosion des mines, leur maréchal n'eût jamais pu arracher aux décombres de cette ville, sept mille traîneurs sans armes qui s'y étaient abrités. Ils racontent quels furent les soins de leur chef pour les blessés, pour les femmes, pour leurs enfans, et que cette fois encore, le plus brave a été le plus humain.

Aux portes de la ville une action infame les a frappés d'une horreur qui dure encore. Une mère a abandonné son fils âgé de cinq ans : malgré ses cris et ses pleurs, elle l'a repoussé de son traîneau trop chargé. Elle-même criait d'un air égaré : «qu'il n'avait pas vu la France ! qu'il ne la regretterait-pas ! Qu'elle, elle connaissait la France ! qu'elle voulait revoir la France ! Deux fois Ney a fait replacer l'infortuné dans les bras de sa mère, deux fois elle l'a rejeté sur la neige glacée.

Mais ils n'ont point laissé sans punition ce crime solitaire, au milieu de mille dévouemens d'une tendresse sublime. Cette femme dénaturée a été abandonnée sur cette même neige, d'où l'on a relevé sa victime pour la confier à une autre mère ; et ils montraient dans leurs rangs cet orphelin, que depuis on revit encore à la Bérézina, puis à Wilna, même à Kowno, et enfin qui échappa à toutes les horreurs de la retraite.

Cependant, les officiers d'Eugène pressent ceux de Ney de leurs questions, ceux-ci poursuivent : ils se montrent, avec leur maréchal, s'avançant vers Krasnoé, tout au travers de nos immenses débris, traînant après eux une foule désolée, et précédés par une autre foule dont la faim hâte les pas.

Ils racontent comment ils ont trouvé le fond de chaque ravin rempli de casques, de schakos, de coffres enfoncés, d'habillemens épars, de voitures et de canons, les uns renversés, les autres encore attelés de chevaux abattus, expirans et à demi dévorés.

Comment vers Korythnia, à la fin de leur première journée, une violente détonation, et sur leurs têtes, le sifflement de plusieurs boulets leur ont fait croire au commencement d'un combat. Cette décharge partait devant et tout près d'eux, sur la route même, et pourtant ils n'apercevaient point d'ennemis. Ricard et sa division se sont avancés pour les découvrir ; mais ils n'ont trouvé, dans un pli de la route, que deux batteries françaises abandonnées avec leurs munitions, et dans les champs voisins, une bande de misérables Cosaques, fuyant effrayés de l'audace qu'ils avaient eue d'y mettre le feu, et du bruit qu'ils avaient fait.

Alors ceux de Ney s'interrompent pour demander à leur tour ce qui s'est passé ? quel est donc le découragement universel ? et pourquoi l'on a abandonné à l'ennemi des armes tout entières ? N'avait-on pas eu le temps d'enclouer les pièces, ou du moins de gâter leurs approvisionnemens ?

Jusque-là cependant, ils n'avaient, disaient-ils, rencontré que les traces d'une marche désastreuse. Mais le lendemain tout a changé, et ils conviennent de leurs sinistres pressentimens, quand ils sont arrivés a cette neige rouge de sang, parsemée d'armes en pièces et de cadavres mutilés. Les morts marquaient encore les rangs, les places de bataille : ils se les sont montrés réciproquement. Là, avait été la 14e division ; voilà encore, sur les plaques de ses schakos brisés, les numéros de ses régimens. Là, fut la garde italienne : voilà ses morts, ils en ont reconnu les uniformes ! Mais où sont ses restes vivans ? et ce terrain sanglant, toutes ses formes inanimées, ce silence immobile et glacé du désert et de la mort, ils les ont interrogés vainement, ils n'ont pu pénétrer ni dans le sort de leurs compagnons, ni dans celui qui les attendait eux-mêmes.

Ney les a entraînés rapidement par-dessus toutes ces ruines, et ils se sont avancés, sans obstacle, jusqu'à cet endroit où la route plonge dans un profond ravin, d'où elle s'élève ensuite sur un large plateau. C'était celui de Katova, et ce même champ de bataillé où, trois mois plutôt, dans leur marche triomphale, ils avaient vaincu Nowerowskoï, et salué Napoléon avec les canons conquis la veille sur ses ennemis. Ils ont, disent-ils, reconnu ce terrain, malgré la neige qui le défigurait.

Alors ceux de Mortier s'écrient «que c'était donc aussi cette même position où l'empereur et eux les avaient attendus le 17, en combattant !» Eh bien, reprennent ceux de Ney, Kutusof, ou plutôt Miloradowitch, avait pris la place de Napoléon, car le vieillard russe n'avait point encore quitté Dobroé.

Déjà leurs hommes débandés rétrogradaient en leur montrant ces plaines de neige toutes noires d'ennemis, quand un Russe, se détachant des siens, a descendu la colline : il s'est présenté seul devant leur maréchal, et, soit affectation de civilisation, soit respect pour le malheur de leur chef, ou crainte de son désespoir, il a enveloppé de termes adulateurs l'injonction de se rendre.

C'est Kutusof qui l'a envoyé. «Ce feld-maréchal n'oserait faire une si cruelle proposition à un si grand général, à un guerrier si renommé, s'il lui restait une seule chance de salut. Mais quatre-vingt mille Russes sont devant et autour de lui, et, s'il en doute, Kutusof lui offre d'envoyer parcourir ses rangs et compter ses forces.»

Le Russe n'avait point achevé que tout-à-coup quarante décharges de mitraille, partant de la droite de son armée, viennent, en déchirant l'air et nos rangs, l'interdire et lui couper la parole.

En même temps, un officier français s'élance sur lui comme sur un traître, pour le tuer, et tout à la fois Ney, qui retient ce transport, se livrant au sien, lui crie : «Un maréchal ne se rend point ; on ne parlemente pas sous le feu ; vous êtes mon prisonnier !» Et le malheureux officier désarmé, est resté exposé aux coups des siens. Il n'a été relâché que deux jours après, par insouciance ou justice, et sur-tout par fatigue de le garder.

En même temps, l'ennemi redouble ses feux, et ils disent qu'alors toutes ces collines, il n'y a qu'un instant, froides et silencieuses, sont devenues des volcans en éruption, mais que Ney s'en est exalté ; puis, s'enthousiasmant chaque fois que le nom de leur maréchal revient dans leurs discours, ils ajoutent qu'au milieu de tous ces feux, cet homme de feu semblait être dans l'élément qui lui était propre.

Kutusof ne l'a point trompé. On voit, d'un côté, quatre-vingt mille hommes, des rangs entiers, pleins, profonds, bien nourris, des lignes redoublées, de nombreux escadrons, une artillerie immense sur une position formidable, enfin tout, et la fortune, qui à elle seule tient lieu de tout. De l'autre côté, cinq mille soldats, une colonne traînante, morcelée, une marche incertaine, languissante, des armes incomplètes, sales, la plupart muettes et chancelantes dans des mains affaiblies.

Et cependant le général français n'a songé ni à se rendre, ni même à mourir, mais à percer, à se faire jour, et cela sans penser qu'il tente un effort sublime. Seul, et ne s'appuyant sur rien, quand tout s'appuyait sur lui, il a suivi l'impulsion de sa nature forte, et cet orgueil d'un vainqueur, à qui l'habitude des succès invraisemblables a fait croire tout possible.

Ce qui les étonnait le plus, c'est qu'ils eussent été si dociles ; car tous ont été dignes de lui, et ils ajoutent que c'est là qu'ils ont bien vu que ce ne sont pas seulement les grandes opiniâtretés, les grands desseins, les grandes témérités qui font le grand homme, mais sur-tout cette puissance d'y entraîner et d'y soutenir les autres.

Ricard et ses quinze cents soldats étaient en tête, Ney les lance contre l'armée ennemie, et dispose le reste pour les suivre. Cette division plonge avec la route dans le ravin, en ressort avec elle, et y retombe écrasée par la première ligne russe.

Le maréchal, sans s'étonner, ni permettre qu'on s'étonne, en rassemble les restes, les forme en réserve et s'avance à leur place. Il ordonne à quatre cents Illyriens de prendre en flanc gauche l'armée ennemie ; et lui-même avec trois mille hommes, il monte de front à cet assaut. Il n'a point harangué : il marche, donnant l'exemple, qui, dans un héros, est de tous les mouvemens oratoires le plus éloquent, et de tous les ordres le plus impérieux. Tous l'ont suivi. Ils ont abordé, enfoncé, renversé la première ligne russe, et, sans s'arrêter, ils se précipitaient sur la seconde ; mais, avant de l'atteindre, une pluie de fer et de plomb est venue les assaillir. En un instant Ney a vu tous ses généraux blessés, la plupart de ses soldats morts ; leurs rangs sont vides, leur colonne déformée tourbillonne, elle chancelle, recule et l'entraîne.

Ney reconnaît qu'il a tenté l'impossible, et il attend que la fuite des siens ait mis entre eux et l'ennemi le ravin qui désormais est sa seule ressource : là, sans espoir et sans crainte, il les arrête et les reforme. Il range deux mille hommes contre quatre-vingt mille ; il répond au feu de deux cents bouches avec six canons, et fait honte à là fortune d'avoir pu trahir un si grand courage.

Mais alors ce fut elle, sans doute, qui frappa Kutusof d'inertie.

À leur extrême surprise, ils ont vu ce Fabius russe, outré comme l'imitation, s'obstinant dans ce qu'il appelait son humanité, sa prudence, rester sur ses hauteurs avec ses vertus pompeuses, sans se laisser, sans oser vaincre, et comme étonné de sa supériorité. Il voyait Napoléon vaincu par sa témérité, et il fuyait ce défaut jusqu'au vice contraire.

Il ne fallait pourtant qu'un emportement d'indignation d'un seul des corps russes pour en finir ; mais tous ont craint de faire un mouvement décisif : ils sont restés attachés à leur glèbe avec une immobilité d'esclaves, comme s'ils n'avaient eu d'audace que dans leur consigne, et d'énergie que leur obéissance. Cette discipline, qui fit leur gloire dans leur retraite, a fait leur honte dans la nôtre.

Ils avaient été long-temps incertains, ignorant quel ennemi ils combattaient ; car ils avaient cru que de Smolensk, Ney avait fui par la rive droite du Dnieper, et ils se trompaient, comme il arrive souvent, parce qu'ils supposaient que leur ennemi avait fait ce qu'il aurait dû faire.

En même temps, les Illyriens étaient revenus tout en désordre ; ils avaient eu un étrange moment. Ces quatre cents hommes, en s'avançant sur le flanc gauche de la position ennemie, avaient rencontré cinq mille Russes qui revenaient d'un combat partiel avec une aigle française et plusieurs de nos soldats prisonniers.

Ces deux troupes ennemies, l'une retournant à sa position, l'autre allant l'attaquer, s'avançaient dans la même direction et se côtoyaient, en se mesurant des yeux, sans qu'aucune d'elles osât commencer le combat. Elles marchaient si près l'une de l'autre que, du milieu des rangs russes, les Français prisonniers tendaient les mains aux leurs, en les conjurant de venir les délivrer.

Ceux-ci leur criaient de venir à eux, qu'ils les recevraient et les défendraient ; mais personne ne fit le premier pas. Ce fut alors que Ney, culbuté, entraîna tout.

Cependant Kutusof, plus confiant dans ses canons que dans ses soldats, ne cherchait à vaincre que de loin. Ses feux couvraient tellement tout le terrain occupé par les Français, que le même boulet qui renversait un homme du premier rang, allait tuer, sur les dernières voitures, les femmes fugitives de Moskou.

Sous cette grêle meurtrière, les soldats de Ney étonnés, immobiles, régardaient leur chef, attendant sa décision pour se croire perdus, espérant sans savoir pourquoi, ou plutôt, suivant la remarque d'un de leurs officiers, parce qu'au milieu de ce péril extrême ils voyaient son ame tranquille et calme comme une chose à sa place. Sa figure était devenue silencieuse et recueillie ; il observait l'armée ennemie, qui, défiante depuis la ruse du prince Eugène, s'étendait au loin sur ses flancs pour lui fermer toute voie de salut.

La nuit commençait à confondre les objets ; l'hiver, en cela seulement favorable à notre retraite, l'amenait alors promptement. Ney l'avait attendue, mais il ne profite de ce sursis que pour donner l'ordre aux siens de retourner vers Smolensk. Tous disent qu'à ces mots ils sont demeurés glacés d'étonnement. Son aide-de-camp lui-même n'en a pu croire ses oreilles ; il est resté muet, ne comprenant pas, et fixant son chef d'un air interdit. Mais le maréchal a répété le même ordre ; à son accent bref et impérieux, ils ont reconnu une résolution prise, une ressource trouvée, cette confiance en soi qui en inspire aux autres, et, quelque forte que soit sa position, un esprit qui la domine.

Alors ils ont obéi, et, sans hésiter, ils ont tourné le dos à leur armée, à Napoléon, à la France ! ils sont rentrés dans cette funeste Russie. Leur marche rétrograde a duré une heure ; ils ont revu le champ de bataille marqué par les restes de l'armée d'Italie : là, ils se sont arrêtés, et leur maréchal, resté seul à l'arrière-garde, les a rejoints.

Ils suivaient des yeux tous ses mouvemens. Qu'allait-il faire ? et, quel que soit son dessein, où dirigera-t-il ses pas, sans guide, dans un pays inconnu ? Mais lui, avec cet instinct guerrier, s'est arrêté au bord d'un ravin assez considérable pour qu'un ruisseau en dût marquer le fond. Il en fait écarter la neige et briser la glace : alors, consultant son cours, il s'écrie «que c'est un affluent du Dnieper ! que voilà notre guide ! qu'il faut le suivre ! qu'il va nous mener au fleuve, et nous le franchirons ! notre salut est sur son autre rive !» Il marche aussitôt dans cette direction. Toutefois, à peu de distance du grand chemin qu'il vient d'abandonner, il s'arrête encore dans un village. Son nom, ils l'ignorent : ils croient que ce fut Fomina, ou plutôt Danikowa ; là, il a rallié ses troupes et fait allumer des feux comme pour s'y établir. Des Cosaques qui le suivaient l'en ont cru sur parole, et sans doute qu'ils ont envoyé avertir Kutusof du lieu où, le lendemain, un maréchal français lui rendrait ses armes car bientôt leur canon, s'est fait entendre.

Ney a écouté : «Est-ce enfin Davoust, s'est-il écrié, qui se souvient de moi !» et il écoute encore. Mais des intervalles égaux séparaient les coups ; c'était une salve. Alors, persuadé que dans le camp des Russes on triomphe d'avance de sa captivité, il jure de faire mentir leur joie, et se remet en marche.

En même temps, ses Polonais fouillaient tout le pays.

Un paysan boiteux fut le seul habitant qu'ils purent découvrir ; ce fut un bonheur inespéré. Il annonça que le Dnieper n'était qu'à une lieue, mais qu'il n'était point guéable et ne devait pas être gelé. «Il le sera,» répond le maréchal ; et sur ce qu'on lui objectait le dégel qui commençait, il ajouta «qu'il n'importait, qu'on passerait, parce qu'il n'y avait que cette ressource.»

Enfin, vers huit heures, on traversa un village, le ravin finit, et le mougique boiteux, qui marchait en tête, s'arrêta en montrant le fleuve. Ils supposent que ce fut entre Syrokorénie et Gusinoé. Ney et les premiers qui le suivaient accoururent. Le fleuve était pris, il portait : le cours des glaçons que jusque-là il charriait, contrarié par un brusque contour de ses rives, s'était suspendu ; l'hiver avait achevé de le glacer, et c'était sur ce point seulement ; au-dessus et au-dessous, sa surface était mobile encore.

Celte observation fit succéder au premier mouvement de bonheur, de l'inquiétude. Le fleuve ennemi pouvait n'offrir qu'une perfide apparence. Un officier se dévoua : on le vit arriver difficilement à l'autre bord. Il revint annoncer que les hommes, et peut-être quelques chevaux, passeraient, qu'il faudrait abandonner le reste, et se presser, la glace commençant à se dissoudre par le dégel.

Mais dans ce mouvement nocturne, silencieux, à travers champs, d'une colonne composée d'hommes affaiblis, de blessés et de femmes avec leurs enfans, on n'avait pu marcher assez serré pour ne pas se distendre, se désunir, et perdre dans l'obscurité la trace les uns des autres. Ney s'aperçut qu'il n'avait avec lui qu'une partie des siens : néanmoins, il pouvait toujours passer l'obstacle, assurer par là son salut, et attendre à l'autre rive.

L'idée ne lui en vint pas ; quelqu'un l'eut pour lui, il la repoussa. Il donna trois heures au ralliement ; et, sans se laisser agiter par l'impatience et le péril de l'attente, on le vit s'envelopper dans son manteau, et ces trois heures si dangereuses, les passer à dormir profondément sur le bord du fleuve : tant il avait ce tempérament des grands hommes, une ame forte dans un corps robuste, et cette santé vigoureuse, sans laquelle il n'y a guère de héros.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE IX.

CHAPITRE IX.

Enfin, vers minuit, le passage a commencé ; mais les premiers qui s'éloignent du bord avertissent que la glace plie sous eux, qu'elle s'enfonce, qu'ils marchent dans l'eau jusqu'aux genoux ; et bientôt on entend ce frêle appui se fendre avec des craquemens effroyables qui se prolongent au loin comme dans une débâcle. Tous s'arrêtent consternés.

Ney ordonne de ne passer qu'un à un, et l'on s'avance avec précaution, ne sachant quelquefois, dans l'obscurité, si l'on va poser le pied sur les glaçons, ou dans quelque intervalle ; car il y eut des endroits où il fallut franchir de larges crevasses, et sauter d'une glace à l'autre, au risque de tomber entre deux et de disparaître pour jamais. Les premiers hésitèrent, mais on leur cria par derrière de se hâter.

Lorsqu'enfin, après plusieurs de ces cruelles douleurs, on atteignit l'autre bord et qu'on se crut sauvé, un escarpement à pic, tout couvert de verglas, s'opposa à ce qu'on prît terre. Beaucoup furent rejetés sur la glace ; qu'ils brisèrent en tombant, ou dont ils furent brisés. À les entendre, ce fleuve et cette rive russes semblaient ne s'être prêtés qu'à regret, par surprise, et comme forcément à leur salut.

Mais ce qu'ils redisaient avec horreur, c'était le trouble et l'égarement des femmes et des malades, quand il fallut abandonner dans les bagages les restes de leur fortune, leurs vivres, enfin toutes leurs ressources contre le présent, et l'avenir : ils les ont vus se pillant eux-mêmes, choisir, rejeter, reprendre, et tomber d'épuisement et de douleur sur la rive glacée du fleuve ; ils frémissaient encore au souvenir du cruel spectacle de tant d'hommes épars sur cet abîme, du retentissement continuel des chutes, des cris de ceux qui s'enfonçaient, et sur-tout des pleurs et du désespoir des blessés qui, de leurs chariots, qu'on n'osait risquer sur ce frêle appui, tendaient les mains à leurs compagnons, en les suppliant de ne pas les abandonner.

Leur chef voulut alors tenter le passage de quelques voitures chargées de ces malheureux, mais, au milieu du fleuve, la glace s'affaissa et s'entr'ouvrit. On entendit de l'autre bord sortir du gouffre, d'abord des cris d'angoisses déchirans et prolongés, puis des gémissemens entrecoupés et affaiblis, puis un affreux silence. Tout avait disparu.

Ney fixait l'abîme d'un regard consterné, quand, au travers des ombres, il crut voir un objet remuer encore ; c'était un de ces infortunés, un officier nommé Briqueville, qu'une profonde blessure à l'aine empêchait de se redresser. Un plateau de glace l'avait soulevé. Bientôt ou l'aperçut distinctement, qui, de glaçons en glaçons, se traînait sur les genoux et sur les mains et se rapprochait. Ney lui-même le recueillit, et le sauva.

Depuis la veille, quatre mille traîneurs et trois mille soldats étaient ou morts ou égarés ; les canons et tous les bagages perdus ; à peine restait-il à Ney trois mille combattans et autant d'hommes débandés. Enfin, quand tous ces sacrifices ont été consommés, et tout ce qui avait pu passer réuni, ils ont marché, et le fleuve dompté est devenu leur allié et leur guide.

On s'avançait au hasard et avec incertitude, lorsque l'un d'eux, en tombant, reconnut une route frayée. Elle ne l'était que trop, car ceux qui étaient en tête, se baissant, et ajoutant à leurs regards leurs mains, s'arrêtèrent effrayés, s'écriant «qu'ils voyaient des traces toutes fraîches d'une grande quantité de canons et de chevaux.» Ils n'avaient donc évité une armée ennemie que pour tomber au milieu d'une autre ; lorsqu'à peine ils peuvent marcher, il faudra donc encore combattre ! La guerre est donc par-tout ! Mais Ney les poussa en avant, et, sans s'émouvoir, il se livra à ces traces menaçantes.

Elles le conduisirent à un village, celui de Gusinoé, où ils entrèrent brusquement ; tout y fut saisi : on y trouva tout ce qui manquait depuis Moskou, habitans, vivres, repos, demeures chaudes, et une centaine de Cosaques, qui se réveillèrent prisonniers. Leurs rapports et la nécessité de se refaire pour continuer, y arrêtèrent Ney quelques instans.

Vers dix heures, on avait atteint deux autres villages et l'on s'y reposait, quand soudain l'on vit les forêts environnantes se remplir de mouvemens. Pendant qu'on s'appelle, qu'on regarde, et qu'on se concentre dans celui de ces deux hameaux qui était le plus près du Borysthène, des milliers de Cosaques sortent d'entre tous les arbres et entourent la malheureuse troupe de leurs lances et de leurs canons.

C'était Platof et toutes ses hordes, qui suivaient la rive droite du Dnieper. Ils pouvaient brûler ce village, mettre la faiblesse de Ney à découvert et l'achever : mais ils sont restés trois heures immobiles, sans même tirer ; on ignore pourquoi. Ils ont dit qu'ils n'avaient point eu d'ordre ; qu'en ce moment leur chef était hors d'état d'en donner, et qu'en Russie l'on ose rien prendre sur soi.

La contenance de Ney les contint. Lui et quelques soldats suffirent ; il ordonna même au reste des siens de continuer leurs repas jusqu'à la nuit. Alors il a fait circuler l'ordre de décamper sans bruit, de s'avertir mutuellement et à voix basse, et de marcher serrés. Puis, tous ensemble se sont mis en mouvement ; mais leur premier pas a été comme un signal pour l'ennemi : toutes ses pièces ont fait feu, tous ses escadrons se sont ébranlés à la fois.

À ce bruit, les traîneurs désarmés, encore au nombre de trois à quatre mille, prirent l'épouvante.

Ce troupeau d'hommes errait ça et là ; leur foule flottait égarée, incertaine, se ruant dans les rangs des soldats, qui les repoussaient. Ney sut les maintenir entre lui et les Russes, dont ces hommes inutiles absorbèrent les feux. Ainsi, les plus découragés servirent à préserver les plus braves.

En même temps sur son flanc droit le maréchal se fait un rempart de ces malheureux, il a regagné les bords du Dnieper, dont il couvre son flanc gauche, et il marche entre deux, s'avançant ainsi de bois en bois, de plis de terrain en plis de terrain, profitant de toutes les sinuosités, des moindres accidens du sol. Mais souvent il est obligé de s'éloigner du fleuve ; alors Platof l'environne de toutes parts.

C'est ainsi que, pendant deux jours et vingt lieues, six mille Cosaques ont voltigé sans cesse sur les flancs de leur colonne, réduite à quinze cents hommes armés, la tenant comme assiégée, disparaissant devant ses sorties pour reparaître aussitôt, comme les Scythes, leurs ancêtres ; mais avec cette funeste différence, qu'ils maniaient leurs canons montés sur des traîneaux, et lançaient en fuyant leurs boulets, avec la même agilité que jadis leurs pères maniaient leurs arcs et lançaient leurs flèches.

La nuit apporta quelque soulagement, et d'abord on s'enfonça dans les ténèbres avec quelque joie ; mais alors, si l'on s'arrêtait un instant aux derniers adieux de ceux qui tombaient, faibles ou blessés, on perdait la trace les uns des autres. Il y eut là beaucoup de cruels momens, bien des instans de désespoir ; cependant l'ennemi lâcha prise.

La malheureuse colonne, plus tranquille, s'avançait comme à tâtons, dans un bois épais, quand tout-à-coup, à quelques pas devant elle, une vive lueur et plusieurs coups de canon éclatent dans la figure des hommes du premier rang.

Saisis de frayeur, ils croient que c'en est fait, qu'ils sont coupés, que voilà leur terme, et ils tombent terrifies ; le reste, derrière eux, se mêle et se culbute. Ney, qui voit tout perdu, se précipite ; il fait battre la charge, et comme s'il eût prévu cette attaque, il s'écrie : «Compagnons, voilà l'instant, en avant ! Ils sont à nous !» À ces paroles, ses soldats consternés et qui se croyaient surpris, croient surprendre ; de vaincus qu'ils étaient, ils se relèvent vainqueurs ; courent sur l'ennemi, qu'ils ne trouvent déjà plus, et dont ils entendent au travers des forêts, la fuite précipitée.

On s'écoula vite ; mais vers dix heures dû soir, on rencontra une petite rivière encaissée dans un profond ravin ; il fallut la passer un à un comme le Dnieper. Les Cosaques, acharnés sur ces infortunés, les épiaient encore. Ils profitèrent de ce moment ; mais Ney et quelques coups de feu les répoussèrent. On franchit péniblement cet obstacle, et une heure après la faim et l'épuisement nous arrêtèrent pendant deux heures dans un grand village.

Le lendemain 19 novembre, depuis minuit jusqu'à dix heures du matin, on marcha sans rencontrer d'autre ennemi qu'un terrain montueux ; mais alors les colonnes de Platof ont reparu, et Ney leur a fait face en se servant de la lisière d'une forêt. Tant qu'a duré le jour, il a fallu que ses soldats se résignassent à voir les boulets ennemis renverser les arbres qui les abritaient et sillonner leurs bivouacs ; car on n'avait plus que de petites armes qui ne pouvaient maintenir l'artillerie des Cosaques à une distance suffisante.

La nuit revenue, le maréchal a donné le signal et l'on s'est remis en marche vers Orcha.

Déjà, pendant le jour précédent, Pchébendowski et cinquante chevaux y avaient été envoyés pour demander du secours ; ils devaient y être arrivés, si toutefois l'ennemi n'occupait pas déjà cette ville.

Les officiers de Ney finirent en disant que quant au reste de leur route, et quoiqu'ils eussent encore rencontré des obstacles cruels, ils n'étaient pas dignes d'être racontés. Toutefois, ils s'exaltaient toujours au nom de leur maréchal, et faisaient partager leur admiration, car ses égaux eux-mêmes ne songèrent pas à en être jaloux. On l'avait trop regretté, on avait trop besoin de douces émotions pour se livrer à l'envie ; Ney s'était d'ailleurs mis hors de sa portée. Pour lui, dans tout cet héroïsme, il était si peu sorti de son naturel, que sans l'éclat de sa gloire dans les yeux, dans les gestes et dans les acclamations de tous, il ne se serait point aperçu qu'il avait fait une action sublime.

Et ce n'était pas un enthousiasme de surprise. Chacun de ces derniers jours avait eu ses hommes remarquables ; entre autres celui du 16 Eugène, celui du 17 Mortier ; mais dès lors tous proclamèrent Ney le héros de la retraite.

Cinq marches séparent à peine Orcha de Smolensk. Dans ce court trajet, que de gloire recueillie ! qu'il faut peu d'espace et de temps pour une renommée immortelle ! et de quelle nature sont donc ces grandes inspirations, ce germe invisible, impalpable des grands dévouemens produits de quelques instans, issus d'un seul cœur, et qui doivent remplir les temps et l'immensité ?

Quand, à deux lieues de là, Napoléon apprit que Ney venait de reparaître, il bondit de joie, il en poussa des cris, il s'écria : «J'ai donc sauvé mes aigles ! J'aurais donné trois cent millions de mon trésor pour racheter la perte d'un tel homme.»

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > LIVRE ONZIEME. CHAPITRE I.

LIVRE ONZIEME. CHAPITRE I.

Ainsi l'armée avait repassé pour la troisième et dernière fois le Dnieper, fleuve à demi russe et à demi lithuanien, mais d'origine moskovite. Il coule de l'est à l'ouest jusqu'à Orcha, où il se présente pour pénétrer en Pologne ; mais là, des hauteurs lithuaniennes s'opposant à cette invasion, le forcent de se détourner brusquement vers le sud, et de servir de frontière aux deux pays.

Les quatre-vingt mille Russes de Kutusof s'arrêtèrent devant ce faible obstacle. Jusque-là, ils avaient été plutôt spectateurs qu'auteurs de notre désastre. Nous ne les revîmes plus ; l'armée fut délivrée du supplice de leur joie.

Dans cette guerre, et comme il arrive toujours, le caractère de Kutusof le servit plus que ses talens. Tant qu'il fallut tromper et temporiser, son esprit astucieux, sa paresse, son grand âge, agirent d'eux-mêmes ; il se trouva l'homme de la circonstance, ce qu'il ne fut plus ensuite dès qu'il fallut marcher rapidement, poursuivre, prévenir, attaquer.

Mais depuis Smolensk, Platof avait passé sur le flanc droit de la route, pour se joindre à Witgenstein. Toute la guerre se porta de ce côté.

Le 22, on marcha péniblement d'Orcha vers Borizof, sur un large chemin bordé d'un double rang de grands bouleaux dans une neige fondue et au travers d'une boue profonde et liquide. Les plus faibles s'y noyèrent : elle retint et livra aux Cosaques tous ceux des blessés qui, croyant la gelée établie pour toujours, avaient, à Smolensk, changé leurs voitures contre des traîneaux.

Au milieu de ce dépérissement il se passa une action d'une énergie antique. Deux marins de la garde venaient d'être coupés de leur colonne par une bande de Tartares qui s'acharnaient sur eux.

L'un perdit courage et voulut se rendre ; l'autre, tout en combattant, lui cria que s'il commettait cette lâcheté il le tuerait ; et en effet, voyant son compagnon jeter son fusil et tendre les bras à l'ennemi, il l'abattit d'un coup de feu entre les mains des Cosaques, puis, profitant de leur étonnement, il chargea promptement son arme, dont il menaça les plus hardis. Ainsi il les contint, et d'arbre en arbre il recula, gagna du terrain, et parvint à rejoindre sa troupe.

Ce fut dans ces premiers jours de marche vers Borizof, que le bruit de la prise de Minsk se répandit dans l'armée. Alors les chefs eux-mêmes portèrent autour d'eux des regards consternés : leur imagination, blessée par une si longue suite de spectacles affreux, entrevit un avenir plus sinistre encore. Dans leurs entretiens particuliers plusieurs s'écriaient que, «comme Charles XII, dans l'Ukraine, Napoléon avait mené son armée se perdre dans Moskou.»

Mais d'autres n'attribuaient pas à cette incursion nos malheurs actuels. Sans vouloir excuser les sacrifices auxquels on s'était résigné dans l'espoir de terminer la guerre en une seule campagne, ils assuraient «que cet espoir avait été fondé ; qu'en poussant sa ligne d'opération jusqu'à Moskou, Napoléon avait donné à cette colonne si alongée, une base suffisamment large et solide.

«Ils montraient, depuis Riga jusqu'à Bobruisk, la Düna, le Dnieper, l'Ula et la Bérézina qui en marquaient la trace ; ils disaient que Macdonald, Saint-Cyr et de Wrede, que Victor et Dombrowski les y avaient attendus ; c'étaient, en y joignant Schwartzenberg, et même Augereau qui gardait l'intervalle de l'Elbe au Niémen avec cinquante mille hommes, plus de trois cent trente mille soldats sur la défensive, qui, du nord au midi, avaient appuyé l'agression contre l'orient de cent cinquante mille hommes : et ils concluaient de là que cette pointe sur Moskou, quelque aventureuse qu'elle parût être,avait été, et suffisamment préparée, et digne du génie de Napoléon, et que son succès avait été possible : aussi n'avait-elle manqué que par des fautes de détail.»

Alors ils rappelaient nos pertes inutiles devant Smolensk, l'inaction de Junot à Valoutina, et ils soutenaient «que, néanmoins, la Russie eût été tout entière conquise sur le champ de bataille de la Moskowa, si l'on y eût profité des premiers succès du maréchal Ney.

«Mais qu'enfin l'entreprise manquée militairement par cette indécision, et politiquement par l'incendie de Moskou, l'armée en aurait encore pu revenir saine et sauve. Depuis notre entrée dans cette capitale, le général et l'hiver moskovites ne nous avaient-ils pas laissé, l'un quarante Jours, l'autre cinquante jours pour nous refaire et nous retirer ?»

Déplorant alors la téméraire obstination des jours de Moskou, et la funeste hésitation de ceux de Malo-Iaroslavetz, ils comptent leurs malheurs. Ils ont perdu depuis Moskou tous leurs bagages, cinq cents canons, trente et une aigles, vingt-sept généraux, quarante mille prisonniers, soixante mille morts : il ne leur reste que quarante mille traîneurs sans armes et huit mille combattans.

Mais enfin, quand leur colonne d'attaque est détruite, ils demandent «par quelle fatalité ses restes, en se réunissant à sa base, qui s'est vigoureusement maintenue, ne savent plus où s'arrêter, où reprendre haleine ? Pourquoi ils ne peuvent pas même se concentrer à Minsk et à Wilna, derrière les marais de la Bérézina, y arrêter l'ennemi, du moins pour quelque temps, mettre l'hiver de leur parti, et s'y refaire.

«Mais non, tout est perdu par un autre côté et par une faute, celle d'avoir confié la garde des magasins et de la retraite de toutes ces braves armées à un Autrichien, et de n'avoir point placé à Wilna ou à Minsk un chef militaire, et une force qui pût, ou suppléer l'insuffisance de l'armée autrichienne devant les deux armées de Moldavie et de Volhinie réunies, ou prévenir sa trahison.»

Ceux qui se plaignaient ainsi n'ignoraient pas la présence du duc de Bassano à Wilna ; mais, malgré les talens de ce ministre, et la haute confiance que l'empereur avait en lui, ils jugeaient qu'étranger à l'art de la guerre, et surchargé des soins d'une grande administration et de toute la politique, on n'avait pu lui laisser la direction des affaires militaires. Au reste, telles étaient les plaintes de ceux à qui leurs souffrances laissaient le loisir d'observer. Qu'une faute eût été faite, il était impossible d'en douter ; mais de dire comment on eût pu l'éviter, de peser la valeur des motifs qui y entraînèrent, dans une si grande circonstance et devant un si grand homme, c'est ce qu'on n'ose décider : on sait d'ailleurs que, dans ces entreprises aventureuses et gigantesques, tout devient faute quand le but en est manqué.

Toutefois, la trahison de Schwartzenberg n'était point aussi évidente, et pourtant, si l'on en excepte les trois généraux français qui se trouvaient avec cet Autrichien, la grande-armée tout entière l'accusait. «Elle disait que Walpole n'était à Vienne qu'un agent secret de l'Angleterre ; que lui et Metternich composaient entre eux de perfides instructions que recevait Schwartzenberg. Voilà pourquoi, depuis le 20 septembre, jour où l'arrivée de Tchitchakof et le combat de Lutsk, sur le Styr, terminèrent la marche victorieuse de Schwartzenberg, ce maréchal a repassé le Bug et couvert Varsovie en découvrant Minsk, pourquoi il a persévéré dans cette fausse manœuvre, et pourquoi, après un faible effort vers Brezcklitowsky le 10 octobre, loin de profiter de la stagnation de Tchitchakof pour s'interposer entre lui et Minsk, il a perdu ce temps en promenades militaires, en marches insignifiantes vers Briansk, Byalistock et Volkowitz.

«Il avait donc laissé l'amiral reposer, rallier ses soixante mille hommes, les partager en deux, lui opposer Sacken avec une moitié, et partir le 27 octobre avec l'autre pour s'emparer de Minsk, de Borizof, du magasin, du passage de Napoléon et de ses quartiers d'hiver. Alors seulement, Schwartzenberg s'était mis à la suite de ce mouvement hostile, qu'il avait eu l'ordre de prévenir, laissant Regnier devant Sacken et marchant si lourdement, que, dès les premiers jours, il s'était laissé devancer de cinq marches par l'amiral.

Le 14 novembre, à Volkowitz, Sacken à joint Regnier, il l'a séparé de l'Autrichien, et l'a pressé si vivement, qu'il l'a forcé d'appeler Schwartzenberg à son secours. Aussitôt celui-ci, comme s'il s'y fut attendu, a rétrogradé en abandonnant Minsk. Il est vrai qu'il dégage Regnier, qu'il bat Sacken et qu'il le poursuit jusque sur le Bug, que même il lui détruit la moitié de son armée : mais le jour même de son succès, le 16 novembre, Minsk a été pris par Tchitchakof, c'est une double victoire pour l'Autriche. Ainsi toutes les apparences sont conservées ; le nouveau feld-maréchal a satisfait aux vœux de son gouvernement, également ennemi des Russes qu'il vient d'affaiblir d'un côté, et de Napoléon que de l'autre il leur a livré.»

Tel fut le cri de la grande-armée presque entière ; son chef garda le silence, soit qu'il ne s'attendît pas à plus de zèle de la part d'un allié, soit politique, ou qu'il crût que Schwartzenberg avait assez satisfait à l'honneur, par cette espèce d'avertissement que six semaines plus tôt il lui avait fait parvenir à Moskou.

Toutefois, il adressa des reproches au feld-maréchal. Mais celui-ci lui répondit par une plainte amère, d'abord sur cette double instruction contradictoire qu'il avait reçue, de couvrir à la fois Varsovie et Minsk, puis sur les fausses nouvelles que lui avait transmises le duc de Bassano.

Ce ministre lui avait, disait-il, constamment représenté «la grande-armée se retirant saine et sauve, en bon ordre et toujours formidable. Pourquoi l'avait-on joué par des bulletins faits pour tromper les oisifs de la capitale ? S'il n'avait pas fait plus d'efforts pour se joindre à la grande armée, c'est qu'il avait cru qu'elle se suffisait à elle-même.»

Il alléguait ensuite sa propre faiblesse. Comment exiger «qu'avec vingt-huit mille hommes, il en contînt aussi long-temps soixante mille ? Dans cette position, si Tchitchakof lui a dérobé quelques marches, doit-on s'en étonner ? À-t-il alors hésité à le suivre, à se séparer de la Gallicie, de son point de départ, de ses magasins, de son dépôt ? S'il n'a point continué, c'est que Regnier et Durutte, deux généraux français, l'ont rappelé à grands cris à leur secours. Eux et lui ont dû espérer que Maret, Oudinot ou Victor pourvoiraient au salut de Minsk.»

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE II.

CHAPITRE II.

En effet, on n'était guère en droit d'en accuser d'autre de trahison, lorsqu'on s'était trahi soi-même, car tous s'étaient manqué au besoin.

À Wilna, on paraissait être resté sans défiance, et quand, de la Bérézina à la Vistule, les garnisons, les dépôts, les bataillons de marche, et les divisions Durutte, Loison et Dombrowski, pouvaient, sans le secours des Autrichiens, former, à Minsk une armée de trente mille hommes, un général peu connu et trois mille soldats avaient été les seules forces qui s'y étaient trouvées pour arrêter Tchitchakof. On savait même que cette poignée de jeunes soldats avaient été exposés devant une rivière, où l'amiral les avait précipités, tandis que cet obstacle les aurait défendus quelques instans, s'ils eussent été placés derrière.

Car, ainsi qu'il arrive souvent, les fautes d'ensemble avaient entraîné les fautes de détail. Le gouverneur de Minsk avait été choisi négligemment. C'était, dit-on, un de ces hommes qui se chargent de tout, qui répondent de tout, et qui manquent à tout. Le 16 novembre, il avait perdu cette capitale et avec elle quatre mille sept cents malades, des munitions de guerre et deux millions de rations de vivres. Il y avait cinq jours que le bruit en était venu à Dombrowna, et l'on allait apprendre un plus grand malheur.

Ce même gouverneur s'était retiré sur Borizof. Là, il ne sut ni avertir Oudinot, qui était à deux marches, de venir à son secours ; ni soutenir Dombrowski, qui accourait de Bobruisk et d'Igumen. Dombrowski n'arriva, dans la nuit du 20 au 21 à la tête du pont, qu'après l'ennemi ; pourtant il en chassa l'avant-garde de Tchitchakof, il s'y établit, et s'y défendit vaillamment jusqu'au soir du 21 ; mais alors, écrasé par l'artillerie russe, qui le prit en flanc, il fut attaqué par des forces doubles des siennes, et culbuté au-delà de la rivière et de la ville jusque sur le chemin de Moskou.

Napoléon ne s'attendait pas à ce désastre ; il croyait l'avoir prévenu par ses instructions adressées de Moskou à Victor le 6 octobre. «Elles supposaient une vive attaque de Witgenstein ou de Tchitchakof : elles recommandaient à Victor de se tenir à portée de Polotsk et de Minsk ; d'avoir un officier sage, discret et intelligent près de Schwartzenberg ; d'entretenir une correspondance réglée avec Minsk, et d'envoyer d'autres agens sur plusieurs directions.»

Mais Witgenstein ayant attaqué avant Tchitchakof, le danger le plus proche et le plus pressant avait attiré toute l'attention : les sages instructions du 6 octobre n'avaient point été renouvelées par Napoléon. Elles parurent oubliées par son lieutenant. Enfin, lorsqu'à Dombrowna l'empereur apprit la perte de Minsk, lui-même ne jugea pas Borizof dans un aussi pressant danger, puisqu'en passant le lendemain à Orcha, il fit brûler tous ses équipages de pont.

D'ailleurs sa correspondance du 20 novembre avec Victor prouve sa confiance : elle supposait qu'Oudinot serait près d'arriver le 25 dans Borizof, tandis que, dès le 21, cette ville devait tomber au pouvoir de Tchitchakof.

Ce fut le lendemain de cette fatale journée, à trois marches de Borizof et sur la grande route, qu'un officier vint annoncer à Napoléon cette nouvelle désastreuse. L'empereur, frappant la terre de son bâton, lança au ciel un regard furieux avec ces mots : «Il est donc écrit là-haut que nous ne ferons plus que des fautes.»

Cependant, le maréchal Oudinot, déjà en marche pour Minsk, et ne se doutant de rien, s'était arrête le 21, entre Bobr et Kroupki, lorsqu'au milieu de la nuit le général Brownikowski accourut pour lui annoncer sa défaite, celle de Dombrowski, la prise de Borizof, et que les Russes le suivaient de près.

Le 22, le maréchal marcha à leur rencontre et rallia les restes de Dombrowski.

Le 23, il se heurta, à trois lieues en avant de Borizof, contre l'avant-garde russe, qu'il renversa, à laquelle il prit neuf cents hommes, quinze cents voitures, et qu'il ramena à grands coups de canon, de sabre et de baïonnette jusque sur la Bérézina ; mais les débris de Lambert, en repassant Borizof et cette rivière, en détruisirent le pont.

Napoléon était alors dans Toloczine ; il se faisait décrire la position de Borizof. On lui confirme que, sur ce point, la Bérézina n'est pas seulement une rivière, mais un lac de glaçons mouvans ; que son pont a trois cents toises de longueur ; que sa destruction est irréparable, et le passage désormais impossible.

Un général du génie arrivait en ce moment ; il revenait du corps du duc de Bellune. Napoléon l'interpelle : le général déclare «qu'il ne voit plus de salut qu'au travers de l'armée de Witgenstein.» L'empereur répond «qu'il lui faut une direction dans laquelle il tourne le dos à tout le monde, à Kutusof, à Witgenstein, à Tchitchakof ;» et il montre du doigt sur sa carte le cours de la Bérézina au-dessous de Borizof : c'est là qu'il veut traverser cette rivière. Mais le général lui objecte la présence de Tchitchakof sur la rive droite ; et l'empereur désigne un autre point de passage au-dessous du premier, puis un troisième plus près encore du Dnieper. Alors, sentant qu'il s'approche du pays des Cosaques, il s'arrête et s'écrie : «Ah, oui ! Pultawa ! c'est comme Charles XII !»

En effet, tout ce que Napoléon pouvait prévoir de malheurs était arrivé : aussi la triste conformité de sa situation avec celle du conquérant suédois le jeta-t-elle dans une si grande consternation, que son esprit, et même sa santé, en furent ébranlés plus encore qu'à Malo-Iaroslavetz.

Dans les paroles, qu'alors il laissa entendre, on remarqua ces mots : «Voilà donc ce qui arrive quand on entasse fautes sur fautes !»

Néanmoins, ces premiers mouvemens furent les seuls qui lui échappèrent, et le valet de chambre qui le secourut fut le seul qui s'aperçut de sa détresse. Duroc, Daru, Berthier, ont dit qu'ils l'ignorèrent, qu'ils le virent inébranlable : ce qui était vrai, humainement parlant, puisqu'il restait assez maître de lui pour contenir son anxiété, et que la force de l'homme ne consiste le plus souvent qu'à cacher sa faiblesse.

Au reste, un entretien digne de remarque qu'on entendit cette même nuit, montrera tout ce qu'avait de critique sa position, et comment il la supportait. La nuit s'avançait : Napoléon était couché. Duroc et Daru, encore dans sa chambre, se livraient à voix basse aux plus sinistres conjectures, croyant leur chef endormi ; mais lui les écoutait, et le mot de «prisonnier d'état» venant à frapper son oreille, «Comment, s'écria-t-il, vous croyez qu'ils l'oseraient !»

Daru, d'abord surpris, répondit bientôt «que si l'on était forcé de se rendre, il faudrait s'attendre à tout ; qu'il ne se fiait pas à la générosité d'un ennemi ; qu'on savait assez que la grande politique se croyait elle-même la morale, et ne suivait aucune loi.—Mais la France, reprit l'empereur, et que dirait la France ? Oh, pour la France, continua Daru, on peut faire sur elle mille conjectures plus on moins fâcheuses ; mais nul de nous ne peut savoir ce qui s'y passerait.»

Et alors il ajoute «que, pour les premiers officiers de l'empereur, comme pour l'empereur lui-même, le plus heureux serait, que par les airs ou autrement, puisque la terre était fermée, il pût gagner la France, d'où il les sauverait plus sûrement qu'en restant au milieu d'eux !—Ainsi donc je vous embarrasse ? reprit l'empereur en souriant.

—Oui sire.—Et vous ne voulez pas être prisonnier d'état ?»—Daru répondit sur le même ton, «qu'il lui suffirait d'être prisonnier de guerre.» Sur quoi l'empereur resta quelque temps dans un profond silence : puis, d'un air plus sérieux : «Tous les rapports de mes ministres sont-ils brûlés ?—Sire, jusques ici vous ne l'avez pas voulu permettre.—Eh bien, allez les détruire ; car, il faut en convenir, nous sommes dans une triste position !» Ce fut là le seul aveu qu'elle lui arracha, et sur cette pensée il s'endormit, sachant, quand il le fallait, tout remettre au lendemain.

On vit dans ses ordres la même fermeté ; Oudinot vient de lui annoncer sa résolution de culbuter Lambert ; il l'approuve, et il le presse de se rendre maître d'un passage, soit au-dessus, soit au-dessous de Borizof. Il veut que le 24, le choix de ce passage soit fait, les préparatifs commencés, et qu'il en soit averti pour y conformer sa marche. Loin de penser à s'échapper du milieu de ces trois armées ennemies, il ne songe plus qu'à vaincre Tchitchakof, et à reprendre Minsk.

Il est vrai que huit heures après, dans une seconde lettre au duc de Reggio, il se résigne à franchir la Bérézina vers Veselowo, et à se retirer directement sur Wilna par Vileïka, en évitant l'amiral russe.

Mais le 24, il apprend qu'il ne pourra tenter ce passage que vers Studzianka ; qu'en cet endroit le fleuve a cinquante-quatre toises de largeur, six pieds de profondeur ; qu'on abordera sur l'autre rive, dans un marais, sous le feu d'une position dominante fortement occupée par l'ennemi.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE III.

CHAPITRE III.

L'espoir de passer entre les armées russes était donc perdu : poussé par celles de Kutusof et de Witgenstein contre la Bérézina, il fallait traverser cette rivière, en dépit de l'armée de Tchitchakof qui la bordait.

Dès le 23, Napoléon s'y prépara comme pour une action désespérée. Et d'abord il se fit apporter les aigles de tous les corps et les brûla. Il rallia en deux bataillons dix-huit cents cavaliers démontés de sa garde, dont onze cent cinquante-quatre seulement étaient armés de fusils et de carabines.

La cavalerie de l'armée de Moskou était tellement détruite, qu'il ne restait plus à Latour-Maubourg que cent cinquante hommes à cheval. L'empereur rassembla autour de lui tous les officiers de cette arme encore montés : il appela cette troupe d'environ cinq cents maîtres, son escadron sacré. Grouchy et Sébastiani en eurent le commandement ; des généraux de division y servirent comme capitaines.

Napoléon ordonne encore que toutes les voitures inutiles soient brûlées, qu'aucun officier n'en conserve plus d'une, qu'on brûle la moitié des fourgons et des voitures de tous les corps et qu'on en donne les chevaux à l'artillerie de la garde. Les officiers de cette arme ont l'ordre de s'emparer de toutes les bêtes de trait qu'ils trouveront à leur portée, même des chevaux de l'empereur, plutôt que d'abandonner un canon ou un caisson.

En même temps, il s'enfonçait précipitamment dans cette obscure et immense forêt de Minsk, où quelques bourgs et de misérables habitations se sont fait à peine quelques éclaircis. Le bruit du canon de Witgenstein la remplissait de ses éclats. Ce Russe accourait sur le flanc droit de notre colonne mourante, descendant du nord, et nous rapportant l'hiver qui nous avait quitté avec Kutusof ; ce bruit si menaçant hâtait nos pas.

Quarante à cinquante mille hommes, femmes et enfans, s'écoulaient au travers de ces bois, aussi précipitamment que le permettaient leur faiblesse et le verglas qui se reformait.

Ces marches forcées, commencées avant le jour et qui ne finissaient pas avec lui, dispersèrent tout ce qui était resté ensemble. On se perdit dans les ténèbres de ces grandes forêts et de ces longues nuits. Le soir on s'arrêtait, le matin on se remettait en route dans l'obscurité, au hasard, et sans entendre le signal ; les restes des corps achevèrent alors de se dissoudre ; tout se mêla et se confondit.

Dans ce dernier degré de faiblesse et de confusion, et comme on approchait de Borizof, on entendit devant soi de grands cris. Quelques-uns y coururent croyant à une attaque. C'était l'armée de Victor, que Witgenstein avait poussée mollement jusque sur le côté droit de notre route. Elle y attendait le passage de Napoléon. Tout entière encore et toute vive, elle revoyait son empereur, qu'elle recevait avec ces acclamations d'usage, depuis long-temps oubliées.

Elle ignorait nos désastres : on les avait cachés soigneusement, même à ses chefs. Aussi, quand, au lieu de cette grande colonne conquérante de Moskou, elle n'aperçut derrière Napoléon qu'une traînée de spectres couverts de lambeaux, de pelisses de femme, de morceaux de tapis, ou de sales manteaux roussis et troués par les feux, et dont les pieds étaient enveloppés de haillons de toute espèce, elle demeura consternée. Elle regardait avec effroi défiler ces malheureux soldats décharnés, le visage terreux et hérissé d'une barbe hideuse, sans armes, sans honte, marchant confusément, la tête basse, les yeux fixés vers la terre, et en silence, comme un troupeau de captifs.

Ce qui l'étonnait le plus, c'était la vue de cette quantité de colonels et de généraux épars, isolés, qui ne s'occupaient plus que d'eux-mêmes, ne songeant qu'à sauver ou leurs débris ou leur personne ; ils marchaient pêle-mêle avec les soldats, qui ne les apercevaient pas, auxquels ils n'avaient plus rien à commander, de qui ils ne pouvaient plus rien attendre, tous les liens étant rompus, tous les rangs effacés par la misère.

Les soldats de Victor et d'Oudinot n'en pouvaient croire leurs regards. Leurs officiers, émus de pitié, les larmes aux yeux, retenaient ceux de leurs compagnons que dans cette foule ils reconnaissaient. Ils les secouraient de leurs vivres et de leurs vêtemens, puis ils leur demandaient où étaient donc leurs corps d'armée ? Et quand ceux-ci les leur montraient, n'apercevant, au lieu de tant de milliers d'hommes, qu'un faible peloton d'officiers et sous-officiers autour d'un chef, ils les cherchaient encore.

L'aspect d'un si grand désastre ébranla, dès le premier jour, les deuxième et neuvième corps. Le désordre, de tous les maux le plus contagieux, les gagna ; Car il semble que l'ordre soit un effort contre la nature.

Et cependant les désarmés, les mourans mêmes, quoiqu'ils n'ignorassent plus qu'il fallait se faire jour au travers d'une rivière et d'un nouvel ennemi, ne doutèrent pas de la victoire.

Ce n'était plus que l'ombre d'une armée, mais c'était l'ombre de la grande-armée. Elle ne se sentait vaincue que par la nature. La vue de son empereur la rassurait. Depuis long-temps elle était accoutumée à ne plus compter sur lui pour la faire vivre, mais pour la faire vaincre. C'était la première campagne malheureuse, et il y en avait eu tant d'heureuses ! il ne fallait que pouvoir le suivre : lui seul, qui avait pu élever si haut ses soldats et les précipiter ainsi, pourrait seul les sauver.

Il était donc encore au milieu de son armée comme l'espérance au milieu du cœur de l'homme.

Aussi, parmi tant d'êtres qui pouvaient lui reprocher leur malheur, marchait-il sans crainte, parlant aux uns et aux autres sans affectation, sûr d'être respecté tant qu'on respecterait la gloire. Sachant bien qu'il nous appartenait, autant que nous lui appartenions, sa renommée étant comme une propriété nationale. On aurait plutôt tourné ses armes contre soi-même, ce qui arriva à plusieurs, et c'était un moindre suicide.

Quelques-uns venaient tomber et mourir à ses pieds, et, quoique dans un délire effrayant, leur douleur priait et ne reprochait pas. Et en effet, ne partageait-il pas le danger commun. Qui d'eux tous risquait autant que lui ! Qui perdait plus à ce désastre !

S'il y eut des imprécations, ce ne fut point en sa présence ; il semblait que de tant de maux le plus grand fut encore celui de lui déplaire : tant la confiance et la soumission étaient invétérées pour cet homme, qui leur avait soumis le monde ; dont le génie, jusque-là toujours victorieux et infaillible, s'était mis à la place de leur libre arbitre, et qui pendant si long-temps, ayant tenu le grand-livre des pensions, celui des rangs, et celui de l'histoire, avait eu de quoi satisfaire, non-seulement les esprits avides, mais aussi tous les cœurs généreux.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE IV.

CHAPITRE IV.

On approchait ainsi du moment le plus critique. Victor en arrière avec quinze mille hommes ; Oudinot en avant avec cinq mille et déjà sur la Bérézina, l'empereur entre deux avec sept mille hommes, quarante mille traîneurs et une masse énorme de bagages et d'artillerie, dont la plus grande partie appartenait aux deuxième et neuvième corps.

Le 25, comme il allait atteindre la Bérézina, on aperçut de l'hésitation dans sa marche. Il s'arrêtait à chaque instant sur la grande route, attendant la nuit pour cacher son arrivée à l'ennemi, et donner le temps au duc de Reggio d'évacuer Borizof.

En entrant le 23 dans cette ville, ce maréchal avait vu un pont, de trois cents toises de longueur, détruit sur trois points et que la présence de l'ennemi rendait impossible à rétablir. Il avait appris qu'à sa gauche, et après avoir descendu le fleuve pendant deux milles, on trouverait près d'Oukoholda un gué profond et peu sûr ; qu'à un mille au-dessus de Borizof, Stadhof marquait un autre gué, mais peu abordable. Il savait enfin, depuis deux jours, que Studzianka, à deux lieues au-dessus de Stadhof, était un troisième point de passage.

Il en devait la connaissance à la brigade Corbineau. C'était elle que de Wrede avait enlevée au deuxième corps vers Smoliany. Ce général bavarois l'avait gardée jusqu'à Dokszitzi, d'où il l'avait renvoyée au deuxième corps par Borizof. Mais Corbineau trouva l'armée russe de Tchitchakof maîtresse de cette ville. Forcé de rétrograder en remontant la Bérézina, de se cacher dans les forêts qui la bordent, et ne sachant sur quel point passer ce fleuve, il avait aperçu un paysan lithuanien, dont le cheval, encore mouillé, paraissait en sortir.

Il s'était saisi de cet homme, s'en était fait un guide, derrière lequel il avait traversé la rivière à un gué, en face de Studzianka. Ce général avait ensuite rejoint Oudinot, en lui indiquant cette voie de salut.

L'intention de Napoléon étant de se retirer directement sur Wilna, le maréchal comprit facilement que ce passage était le plus direct et le moins dangereux. Il était d'ailleurs reconnu, et quand bien même l'infanterie et l'artillerie, trop pressées par Witgenstein et Kutusof, n'auraient pas le temps de franchir le fleuve sur des ponts, du moins serait-on sûr, puisqu'il y avait un gué éprouvé, que l'empereur et la cavalerie le passeraient ; qu'alors tout, ne serait pas perdu, et la paix et la guerre, comme si Napoléon lui-même restait au pouvoir de l'ennemi.

Aussi, le maréchal n'avait-il pas hésité. Dès la nuit du 23 au 24, le général d'artillerie, une compagnie de pontoniers, un régiment d'infanterie et la brigade Corbineau avaient occupé Studzianka.

En même temps, les deux autres passages avaient été reconnus ; tous avaient été trouvés fortement observés. Il s'agissait donc de tromper et de déplacer l'ennemi. La force n'y pouvait rien. On essaya la ruse : c'est pourquoi, dès le 24, trois cents hommes et quelques centaines de traîneurs furent envoyés vers Oukoholda, avec instruction d'y ramasser à grand bruit tous les matériaux nécessaires à la construction d'un pont ; on fit encore défiler pompeusement de ce côté et en vue de l'ennemi toute la division des cuirassiers.

On fit plus, le général chef d'état-major Lorencé se fit amener plusieurs Juifs : il les interrogea avec affectation sur ce gué et sur les chemins qui de là conduisaient à Minsk.

Puis montrant une grande satisfaction de leurs réponses, et feignant d'être convaincu qu'il n'y avait point de meilleur passage, il retint comme guides quelques-uns de ces traîtres, et fit conduire les autres au-delà de nos avant-postes. Mais pour être plus sûr que ceux-ci lui manqueraient de foi, il leur fit jurer qu'ils reviendraient au-devant de nous, dans la direction de Bérésino inférieur, pour nous informer des mouvemens de l'ennemi.

Pendant qu'on s'efforçait ainsi d'attirer à gauche toute l'attention de Tchitchakof, on préparait secrètement à Studzianka des moyens de passage. Ce ne fut que le 25, à cinq heures du soir, qu'Éblé y arriva, suivi seulement de deux forges de campagne, de deux voitures de charbon, de six caissons d'outils et de clous, et de quelques compagnies de pontoniers. À Smolensk il avait fait prendre à chaque ouvrier un outil et quelques clameaux.

Mais les chevalets qu'on construisait depuis la veille, avec les poutres des cabanes polonaises, se trouvèrent trop faibles. Il fallut tout recommencer. Il était désormais impossible d'achever le pont pendant la nuit ; on ne pouvait l'établir que le lendemain 26, pendant le jour, et sous le feu de l'ennemi : mais il n'y avait plus à hésiter.

Dès les premières ombres de cette nuit décisive, Oudinot cède à Napoléon l'occupation de Borizof, et va prendre position avec le reste de son corps à Studzianka. On marcha dans une profonde obscurité ; sans bruit, et se commandant mutuellement le plus profond silence.

À huit heures du soir, Oudinot et Dombrowski s'établirent sur les hauteurs dominantes du passage, en même temps qu'Éblé en descendait.

Ce général se plaça sur les bords du fleuve, avec ses pontoniers et un caisson rempli de fer de roues abandonnées, dont, à tout hasard, il avait fait forger des crampons. Il avait tout sacrifié pour conserver cette faible ressource : elle sauva l'armée.

À la fin de cette nuit du 25 au 26, il fit enfoncer un premier chevalet dans le lit fangeux de la rivière. Mais pour comble de malheur la crue des eaux avait fait disparaître le gué. Il fallut des efforts inouis, et que nos malheureux sapeurs, plongés dans les flots jusqu'à la bouche, combattissent les glaces que charriait le fleuve. Plusieurs périrent de froid, ou submergés par ces glaçons, que poussait un vent violent.

Ils eurent tout à vaincre, excepté l'ennemi. La rigueur de l'atmosphère était au juste degré qu'il fallait pour rendre le passage du fleuve plus difficile, sans suspendre son cours, et sans consolider assez le terrain mouvant sur lequel nous allions aborder. Dans cette circonstance, l'hiver se montra plus russe que les Russes eux-mêmes. Ceux-ci manquèrent à leur saison, qui ne leur manquait pas.

Les Français travaillèrent toute la nuit à la lueur des feux ennemis, qui étincelaient sur la hauteur de la rive opposée, à la portée du canon et des fusils de la division Tchaplitz. Celui-ci ne pouvant plus douter de notre dessein, en envoya prévenir son général en chef.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE V.

CHAPITRE V.

La présence d'une division ennemie ôtait l'espoir d'avoir trompé l'amiral russe. On s'attendait à chaque moment à entendre éclater toute son artillerie sur nos travailleurs ; et quand même le jour seul découvrirait nos efforts, le travail ne devait pas être alors assez avancé ; et la rive opposée, basse et marécageuse, était trop soumise aux positions de Tchaplitz, pour qu'un passage de vive force fût possible.

Aussi Napoléon, en sortant de Borizof, à dix heures du soir, crut-il partir pour un choc désespéré. Il s'établit avec les six mille quatre cents gardes qui lui restaient à Staroï-Borizof, dans un château appartenant au prince Radziwil, situé sur la droite du chemin de Borizof à Studzianka, et à une égale distance de ces deux points.

Il passa le reste de cette nuit décisive debout, sortant à tout moment, ou pour écouter, ou pour se rendre au passage où son sort s'accomplissait. Car la foule de ses anxiétés remplissait tellement ses heures, qu'à chacune d'elles il croyait la nuit achevée. Plusieurs fois, ceux qui l'entouraient l'avertirent de son erreur.

L'obscurité était à peine dissipée lorsqu'il se réunit à Oudinot. La présence du danger le calma, comme il arrivait toujours ; mais à la vue des feux russes et de leur position, ses généraux les plus déterminés, tels que Rapp, Mortier et Ney, s'écrièrent, «que si l'empereur sortait de ce péril il faudrait décidément croire à son étoile !» Murat lui-même pensa qu'il était temps de ne plus songer qu'à sauver Napoléon. Des Polonais le lui proposèrent.

L'empereur attendait le jour dans l'une des maisons qui bordaient la rivière, sur un escarpement que couronnait l'artillerie d'Oudinot.

Murat y pénètre ; il déclare à son beau-frère, «qu'il regarde le passage comme impraticable ; il le presse de sauver sa personne pendant qu'il en est encore temps. Il lui annonce qu'il peut sans danger traverser la Bérézina à quelques lieues au-dessus de Studzianka, que dans cinq jours il sera dans Wilna ; que des Polonais, braves et dévoués, qui connaissent tous les chemins, s'offrent pour le conduire, et qu'ils répondent de son salut.»

Mais Napoléon repoussa cette proposition comme une voie honteuse, comme une lâche fuite, s'indignant qu'on est osé croire qu'il quitterait son armée tant qu'elle serait en péril. Toutefois, il n'en voulut point à Murat, peut-être parce que ce prince lui avait donné lieu de montrer sa fermeté, ou plutôt parce qu'il ne vit dans son offre qu'une marque de dévouement, et que la première qualité, aux yeux des souverains, est l'attachement à leur personne.

En ce moment, le jour faisait pâlir et disparaître les feux moskovites. Nos troupes prenaient les armes, les artilleurs se plaçaient à leurs pièces, les généraux observaient, tous enfin tenaient leurs regards fixés sur la rive opposée, dans ce silence des grandes attentes et précurseur des grands dangers.

Depuis la veille, chacun des coups de nos pontoniers retentissant sur ces hauteurs boisées, avait dû attirer toute l'attention de l'ennemi. Les premières lueurs du 26 allaient donc nous montrer ses bataillons et son artillerie rangés devant le frêle échafaudage qu'Éblé devait encore mettre huit heures à construire. Sans doute ils n'avaient attendu le jour que pour mieux diriger leurs coups. Il parut : nous vîmes des feux abandonnés, une rive déserte, et, sur les hauteurs, trente pièces d'artillerie en retraite.

Un seul de leurs boulets eût suffi pour anéantir l'unique planche de salut qu'on allait jeter pour joindre les deux rives ; mais cette artillerie se reployait à mesure que la nôtre se mettait en batterie.

Plus loin, on apercevait la queue d'une longue colonne qui s'écoulait vers Borizof sans regarder derrière elle ; cependant, un régiment d'infanterie et douze canons restaient en présence, mais sans prendre position, et l'on voyait une horde de Cosaques errer sur la lisière des bois : c'était l'arrière-garde de la division Tchaplitz, qui, forte de six mille hommes, s'éloignait ainsi comme pour nous livrer passage.

Les Français n'en osaient pas croire leurs regards. Enfin, saisis de joie, ils battent des mains, ils en poussent des cris. Rapp et Oudinot entrent précipitamment chez l'empereur. «Sire, lui dirent-ils, l'ennemi vient de lever son camp et de quitter sa position !-Cela n'est pas possible !» répond l'empereur. Mais Ney et Murat accourent et confirment ce rapport. Alors Napoléon s'élance hors de son quartier-général : il regarde, il voit encore les dernières files de la colonne de Tchaplitz s'éloigner et disparaître dans les bois, et, transporté, il s'écrie : «J'ai trompé l'amiral !»

Dans ce premier mouvement, deux pièces ennemies reparurent et firent feu. L'ordre de les éloigner à coups de canon fut donné. Une première salve suffit ; c'était une imprudence qu'on fit cesser promptement de peur qu'elle ne rappelât Tchaplitz ; car le pont était à-peine commencé : il était huit heures, on enfonçait encore ses premiers chevalets.

Mais l'empereur, impatient de prendre possession de l'autre rive, la montre aux plus braves.

L'aide-de-camp français, Jacqueminot, et le comte lithuanien Predzieczki, se jetèrent les premiers dans le fleuve, et, malgré les glaçons qui coupaient et ensanglantaient le poitrail et les flancs de leurs chevaux, ils parvinrent au bord opposé. Trente à quarante cavaliers, portant en croupe des voltigeurs, les suivirent ainsi que deux faibles radeaux, qui transportèrent quatre cents hommes en vingt voyages.

Vers une heure le rivage était nettoyé de Cosaques, et le pont pour l'infanterie achevé ; la division Legrand le traversait rapidement avec ses canons, aux cris de «vive l'empereur !» et devant ce souverain, qui aidait lui-même au passage de l'artillerie, en encourageant ces braves soldats de sa voix et de son exemple.

Il s'écria en les voyant enfin maîtres du bord opposé : «Voilà donc encore mon étoile !» car il croyait à la fatalité, comme tous les conquérans, ceux des hommes qui, ayant eu le plus à compter avec la fortune, savent bien tout ce qu'ils lui doivent, et qui d'ailleurs, sans puissance intermédiaire entre eux et le ciel, se sentent plus immédiatement sous sa main.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VI.

CHAPITRE VI.

En ce moment, un seigneur lithuanien, déguisé en paysan, arriva de Wilna, avec la nouvelle de là victoire de Schwartzenberg sur Sacken. Napoléon se plut à publier à haute voix ce succès, y ajoutant, «que Schwartzenberg s'était aussitôt retourné sur la trace de Tchitchakof, et qu'il venait à notre secours.» Conjecture que la disparition de Tchaplitz rendait vraisemblable.

Cependant, ce premier pont qu'on venait d'achever, n'avait été fait que pour l'infanterie. On en commença aussitôt un second, à cent toises plus haut, pour l'artillerie et les bagages. Il ne fut achevé qu'à quatre heures du soir. En même temps, le duc de Reggio avec le reste du deuxième corps et la division Dombrowski, suivaient le général Legrand : c'étaient environ sept mille hommes.

Le premier soin du maréchal fut de s'assurer de la route de Zembin, par un détachement qui en chassa quelques Cosaques ; de pousser l'ennemi vers Borizof, et de le contenir le plus loin possible du passage de Studzianka.

Tchaplitz poussa son obéissance à l'amiral jusqu'à Stakhowa, village voisin de Borizof. Alors il se retourna, et fit tête aux premières troupes d'Oudinot, que commandait Albert. On s'arrêta des deux côtés. Les Français se trouvant assez loin, ne voulaient que gagner du temps, et le général russe attendait des ordres.

Tchitchakof s'était trouvé dans une de ces circonstances difficiles où la préoccupation devant flotter incertaine sur plusieurs points à la fois, il suffit qu'elle se soit d'abord décidée et fixée sur un côté pour qu'aussitôt elle se déplace et verse de l'autre.

Sa marche de Minsk sur Borizof en trois colonnes, non-seulement par la grande route, mais par les routes d'Antonopolie, de Logoïsk et de Zembin, montrait que toute son attention s'était d'abord dirigée sur la partie de la Bérézina supérieure à Borizof.

Dès lors, fort sur sa gauche, il ne sentit plus que sa faiblesse sur sa droite, et toutes ses inquiétudes se transportèrent de ce côté.

L'erreur qui l'entraîna dans cette fausse direction, eut encore d'autres fondemens. Les instructions de Kutusof y appelèrent sa responsabilité. Hoertel, qui commandait douze mille hommes vers Bobruisk, refusa de sortir de ses cantonnemens, de suivre Dombrowski et de venir défendre cette partie du fleuve ; il allégua le danger d'une épizootie, prétexte inoui, invraisemblable, mais vrai, et que Tchitchakof lui-même a confirmé.

Cet amiral ajoute, qu'un avis donné par Witgenstein attira encore son anxiété vers Bérésino inférieur, ainsi que la supposition, assez naturelle, que la présence de ce général sur le flanc droit de la grande-armée, et au-dessus de Borizof, pousserait Napoléon au-dessous de cette ville.

Le souvenir des passages de Charles XII et de Davoust à Bérésino, put encore être un de ses motifs. En suivant cette direction, Napoléon, non-seulement éviterait Witgenstein, mais il reprendrait Minsk, et se joindrait à Schwartzenberg. Ceci dut encore être une considération pour Tchitchakof, dont Minsk était la conquête et Schwartzenberg le premier adversaire. Enfin, et sur-tout les fausses démonstrations d'Oudinot vers Ucholoda, et vraisemblablement le rapport des Juifs le déterminèrent.

L'amiral, complètement trompé, s'était donc résolu, le 25 au soir, à descendre la Bérézina, dans l'instant même où Napoléon s'était décidé à la remonter. On eût dit que l'empereur français avait dicté au général ennemi sa résolution, l'heure où il devait la prendre, l'instant précis et tous les détails de son exécution.

Tous deux étaient partis en même temps de Borizof : Napoléon pour Studzianka, Tchitchakof pour Szabaszawiczy, se tournant ainsi le dos comme de concert, et l'amiral rappelant à lui tout ce qu'il avait de troupes au-dessus de Borizof, à l'exception d'un faible corps d'éclaireurs, et sans même faire rompre les chemins.

Toutefois à Szabaszawiczy, il n'était qu'à cinq ou six lieues du passage qui s'opérait. Dès le matin du 26, il devait en être instruit. Le pont de Borizof n'était pas à trois heures de marche du point d'attaque. Il avait laissé quinze mille hommes devant ce pont ; il pouvait donc revenir de sa personne sur ce point, rejoindre Tchaplitz à Stachowa, et ce jour-là même attaquer, ou du moins se préparer, et le lendemain 27, culbuter avec dix-huit mille hommes les sept mille soldats d'Oudinot et de Dombrowski ; enfin reprendre devant l'empereur et devant Studzianka, la position que Tchaplitz avait quittée la veille.

Mais les grandes fautes se réparent rarement avec tant de promptitude, soit qu'on se plaise d'abord à en douter, et qu'on ne se résigne à en convenir qu'après une entière certitude ; soit qu'elles troublent, et que dans la défiance où l'on tombe de soi-même, on hésite et que l'on ait besoin de s'appuyer des autres.

Aussi, l'amiral perdit-il le reste du 26 et tout le 27, en consultations, en tâtonnemens et en préparatifs. La présence de Napoléon et de sa grande armée, dont il lui était difficile de se figurer la faiblesse, l'éblouit. Il vit l'empereur par-tout : devant sa droite, à cause des simulacres de passage ; en face de son centre, à Borizof, parce qu'en effet toute notre armée, arrivant successivement dans cette ville, la remplissait de mouvemens ; enfin à Studzianka, devant sa gauche, où l'empereur était réellement.

Le 27, il était si peu revenu de son erreur, qu'il fit reconnaître et attaquer Borizof par des chasseurs, qui passèrent sur les poutres du pont brûlé, et qui furent repoussés par les soldats de la division Partouneaux.

Le même jour, et pendant ces tâtonnemens, Napoléon, avec environ six mille gardes et le corps de Ney, réduit à six cents hommes, passait la Bérézina, vers deux heures de l'après-midi : il se plaçait en réserve d'Oudinot, et assurait contre les efforts à venir de Tchitchakof, le débouché des ponts.

Une foule de bagages et de traîneurs l'avaient précédé. Beaucoup traversèrent encore le fleuve après lui tant que le jour dura. En même temps, l'armée de Victor remplaçait la garde sur les hauteurs de Studzianka.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VII.

CHAPITRE VII.

Jusque-là tout allait bien. Mais Victor, en passant dans Borizof, y avait laissé Partouneaux et sa division. Ce général devait arrêter l'ennemi en arrière de cette ville, chasser devant lui les nombreux traîneurs qui s'y étaient abrités, et rejoindre Victor avant la fin du jour. Partouneaux voyait pour la première fois le désordre de la grande-armée. Il voulut, comme Davoust au commencement de la retraite, en cacher la trace aux yeux des Cosaques de Kutusof, qui le suivaient. Cette vaine tentative, les attaques de Platof par le grand chemin d'Orcha, et celles de Tchitchakof par le pont brûlé de Borizof, le retinrent dans cette ville jusqu'à la fin du jour.

Il se préparait à en sortir, quand l'ordre lui vint d'y passer la nuit. Ce fut l'empereur qui le lui envoya. Napoléon crut sans doute par-là, fixer toute l'attention des trois généraux russes sur Borizof, et que Partouneaux les retenant sur ce point, lui donnerait le temps d'effectuer tout son passage.

Mais Witgenstein avait laissé Platof suivre l'armée française sur le grand chemin ; lui, s'était dirigé plus à droite. Il déboucha le même soir sur les hauteurs qui bordent la Bérézina, entre Borizof et Studzianka, coupa la route qui joint ces deux points, et s'empara de tout ce qui s'y trouvait. Une foule de traîneurs, en refluant sur Partouneaux, lui apprirent qu'il était séparé du reste de l'armée.

Partouneaux n'hésita point. Quoiqu'il n'eût avec lui que trois canons et trois mille cinq cents combattans, il se décida sur-le-champ à se faire jour, fit ses dispositions, et se mit en marche. Il eut d'abord à s'avancer sur une route glissante, encombrée de bagages et de fuyards ; contre un vent violent soufflant en face, et au travers d'une nuit obscure et glaciale.

Bientôt le feu de plusieurs milliers d'ennemis, qui bordaient les hauteurs à sa droite, vint s'ajouter à ces obstacles. Tant qu'il ne fut attaqué que de côté, il poursuivit ; mais bientôt ce fut en face, par des troupes nombreuses, bien postées, et dont les boulets traversaient de tête en queue sa colonne.

Cette malheureuse division se trouvait alors engagée dans un bas-fond ; une longue file de cinq à six cents voitures embarrassait tous ses mouvemens ; sept mille traîneurs effarés, et hurlant de terreur et de désespoir, se ruaient dans ses faibles lignes. Ils les brisaient, faisaient flotter ses pelotons, et entraînaient à chaque instant dans leur désordre de nouveaux soldats qui se décourageaient. Il fallut rétrograder pour se rallier et reprendre une nouvelle position ; mais en reculant on rencontra la cavalerie de Platof.

Déjà, la moitié de nos combattants avait succombé, et les quinze cents soldats qui restaient, se sentaient entourés par trois armées et un fleuve.

Dans cette situation, un parlementaire vint, au nom de Witgenstein et de cinquante mille hommes, ordonner aux Français de se rendre. Partouneaux repousse cette sommation. Il appelle dans ses rangs ses traîneurs encore armés ; il veut tenter un dernier effort et s'ouvrir vers les ponts de Studzianka, une route sanglante : mais ces hommes naguère si braves, alors dégradés par la misère, brisèrent lâchement leurs armes.

En même temps, le général de son avant-garde lui annonce que les ponts de Studzianka sont en feu ; un aide-de-camp, nommé Rochex, en avait fait le rapport ; il prétendait les avoir vus brûler. Partouneaux crut à cette fausse nouvelle ; car, en fait de malheurs, l'infortune est crédule.

Il se jugea abandonné, livré, et comme la nuit, l'encombrement et la nécessité de faire face de trois côtés, séparaient ses faibles brigades, il fait dire à chacune d'elles de tenter de s'écouler, à la faveur des ombres, le long des flancs de l'ennemi. Pour lui, avec l'une de ces brigades, réduite à quatre cents hommes, il s'élève sur les hauteurs boisées et à pic qui sont à sa droite, espérant traverser dans l'obscurité l'armée de Witgenstein, lui échapper, rejoindre Victor, ou tourner la Bérézina par ses sources.

Mais par-tout où il se présente il rencontre des feux ennemis, et il se détourne encore ; il erre au hasard, pendant plusieurs heures, dans des plaines de neige, au travers d'un ouragan impétueux. Il voit à chaque pas ses soldats saisis de froid, exténués de faim et de fatigue, tomber à demi morts dans les mains de la cavalerie russe, qui le poursuit sans relâche.

Cet infortuné général luttait encore contre le ciel, contre les hommes et contre son propre désespoir, quand il sentit la terre même manquer sous ses pieds. En effet, trompé par la neige, il s'était engagé sur la glace, encore trop faible, d'un lac prêt à l'engloutir : alors seulement il cède et rend ses armes.

Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, ses trois autres brigades, de plus en plus resserrées sur la route, y perdaient l'usage de leurs mouvemens. Elles retardèrent leur perte jusqu'au lendemain, d'abord en combattant, puis en parlementant ; mais alors elles succombèrent à leur tour : une même infortune les réunit à leur général.

De toute cette division un seul bataillon échappa. On rapporte que son commandant se tournant vers les siens, leur déclara «qu'ils eussent à suivre tous ses mouvemens, et que le premier qui parlerait de se rendre, il le tuerait.»

Alors il abandonne la funeste route ; il se glisse jusque sur les bords du fleuve, se plie à tous ses contours, et, protégé par le combat de ses compagnons moins heureux, par l'obscurité, par les difficultés mêmes du terrain, il s'écoule en silence, échappe à l'ennemi, et vient confirmer à Victor la perte de Partouneaux.

Quand Napoléon apprit cette nouvelle, saisi de douleur il s'écria : «Faut-il donc, lorsque tout semblait sauvé comme par miracle, que cette défection vienne tout gâter !» L'expression était impropre, mais la douleur la lui arracha, soit qu'il prévît que Victor affaibli ne pourrait résister assez long-temps le lendemain, soit qu'il tînt à honneur de n'avoir laissé dans toute sa retraite, entre les mains de l'ennemi, que des traîneurs et point de corps armé et organisé. En effet, cette division fut la première et la seule qui mit bas les armes.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VIII.

CHAPITRE VIII.

Ce succès encouragea Witgenstein. En même temps, deux jours de tâtonnemens, le rapport d'un prisonnier, et sur-tout la reprise de Borizof par Platof, avaient éclairé Tchitchakof. Dès lors, les trois armées russes, du nord, de l'est et du midi, se sentirent réunies ; leurs chefs communiquèrent entre eux. Witgenstein et Tchitchakof étaient jaloux l'un de l'autre, mais ils nous détestaient encore plus ; la haine fut leur lien et non l'amitié. Ces généraux se trouvèrent donc prêts à attaquer à la fois les ponts de Studzianka par les deux rives du fleuve.

C'était le 28 novembre. La grande-armée avait eu deux jours et deux nuits pour s'écouler ; il devait être trop tard pour les Russes. Mais le désordre régnait chez les Français, et les matériaux avaient manqué aux deux ponts. Deux fois, dans la nuit du 26 au 27, celui des voitures s'était rompu, et le passage en avait été retardé de sept heures : il se brisa une troisième fois, le 27, vers quatre heures du soir. D'un autre côté, les traîneurs dispersés dans les bois et dans les villages environnans, n'avaient pas profité de la première nuit, et le 27, quand le jour avait reparu, tous s'étaient présentés à la fois pour passer les ponts.

Ce fut sur-tout quand la garde, sur laquelle ils se réglaient, s'ébranla. Son départ fut comme un signal : ils accoururent de toutes parts ; ils s'amoncelèrent sur la rive. On vit en un instant une masse profonde, large et confuse, d'hommes, de chevaux et de chariots, assiéger l'étroite entrée des ponts qu'elle débordait. Les premiers, poussés par ceux qui les suivaient, repoussés par les gardes et par les pontoniers, ou arrêtés par le fleuve, étaient écrasés, foulés aux pieds, ou précipités dans les glaces que charriait la Bérézina.

Il s'élevait de cette immense et horrible cohue, tantôt un bourdonnement sourd, tantôt une grande clameur, mêlée de gémissemens et d'affreuses imprécations.

Les efforts de Napoléon et de ses premiers lieutenans pour sauver ces hommes éperdus, en rétablissant l'ordre parmi eux, furent long-temps inutiles. Le désordre avait été si grand que vers deux heures, quand l'empereur s'était présenté à son tour, il avait fallu employer la force pour lui ouvrir un passage. Un corps de grenadiers de la garde, et Latour-Maubourg, renoncèrent, par pitié, à se faire jour au travers de ces misérables.

Le hameau de Zaniwki, situé au milieu des bois et à une lieue de Studzianka, reçut le quartier-impérial. Éblé venait alors de faire le dénombrement des bagages, dont la rive était couverte. Il prévint l'empereur que six jours ne suffiraient pas pour que tant de voitures pussent s'écouler. Ney était présent : il s'écria «qu'il les fallait donc brûler sur-le-champ. Mais Berthier, poussé par le mauvais génie qui habite les cours, s'y opposa. Il assura qu'on était loin d'être réduit à cette extrémité. L'empereur se plut à le croire par entraînement pour l'avis qui le flattait le plus, et par ménagement pour tant d'hommes, dont il se reprochait le malheur, et dont ces voitures renfermaient les vivres et la fortune.

Dans la nuit du 27 au 28, le désordre cessa par un désordre contraire. Les ponts furent abandonnés, le village de Studzianka attira tous ces traîneurs ; en un instant il fut dépecé, il disparut, et fut converti en une infinité de bivouacs. Le froid et la faim y fixèrent tous ces malheureux. Il fut impossible de les en arracher. Toute cette nuit fut encore perdue pour leur passage.

Cependant Victor avec six mille hommes, les défendait contre Witgenstein.

Mais dès les premières lueurs du 28, quand ils virent ce maréchal se préparer à un combat, lorsqu'ils entendirent le canon de Witgenstein tonner sur leur tête, et celui de Tchitchakof gronder en même temps sur l'autre rive, alors ils se levèrent tous à la fois, ils descendirent, ils se précipitèrent en tumulte, et revinrent assiéger les ponts.

Leur terreur était fondée. Le dernier jour de beaucoup de ces malheureux était venu. Witgenstein et Platof, avec quarante mille Russes de l'armée du nord et de l'est, attaquaient les hauteurs de la rive gauche, que Victor, réduit à six mille hommes, défendait. En même temps, sur la rive droite, Tchitchakof, avec ses vingt-sept mille Russes de l'armée du midi, débouchait de Stachowa contre Oudinot, Ney et Dombrowski. Ceux-ci comptaient à peine dans leurs rangs huit mille hommes, que soutenaient la vieille et la jeune garde, alors composées de deux mille huit cents baïonnettes et de neuf cents sabres.

Les deux armées russes prétendaient se saisir à la fois des deux issues des ponts, et de tout ce qui n'aurait pas pu se jeter au-delà des marais de Zembin. Plus de soixante mille hommes, bien vêtus, bien nourris et complètement armés, en assaillaient dix-huit mille à demi nus, mal armés, mourant de faim, séparés par une rivière, environnés de marais, enfin embarrassés par plus de cinquante mille traîneurs, malades ou blessés, et par une énorme masse de bagages. Depuis deux jours, le froid et la misère étaient tels, que la vieille garde avait perdu le tiers de ses combattans, et la jeune garde la moitié.

Ce fait, et le malheur de la division Partouneaux, expliquent l'effrayante réduction du corps de Victor, et cependant ce maréchal contint Witgenstein pendant toute cette journée du 28.

Pour Tchitchakof, il fut battu. Le maréchal Ney et ses huit mille Français, Suisses et Polonais, suffirent contre vingt-sept mille Russes.

L'attaque de l'amiral fut lente et molle. Son canon balaya la route, mais il n'osa point suivre ses boulets, et pénétrer par la trouée qu'ils firent dans nos rangs. Pourtant, devant sa droite, la légion de la Vistule plia sous l'effort d'une forte colonne. Oudinot, Dombrowski et Albert furent alors blessés ; on devint inquiet. Mais Ney accourut ; il lança tout au travers des bois et sur le flanc de cette colonne russe, Doumerc et sa cavalerie, qui la défoncèrent, lui prirent deux mille hommes, sabrèrent le reste, et décidèrent par cette charge vigoureuse, du combat qui traînait indécis.

Tchitchakof, vaincu par Ney, fut repoussé dans Stakowa. La plupart des généraux du deuxième corps furent atteints, car moins ils avaient de troupes, plus il fallait qu'ils payassent de leur personne. On vit beaucoup d'officiers prendre les fusils et la place de leurs soldats blessés.

Parmi les pertes de ce jour, celle du jeune Noailles, aide-de-camp de Berthier, fut remarquée. Une balle le tua, roide. C'était un de ces officiers de mérite, mais trop ardens, qui se prodiguent, et qu'on croit avoir assez récompensés en les employant.

Pendant ce combat, Napoléon, à la tête de sa garde, resta en réserve à Brilowa, couvrant l'issue des ponts, entre les deux batailles, mais plus près de celle de Victor. Ce maréchal, attaqué dans une position très-périlleuse, et par une force quadruple de la sienne, perdait peu de terrain. Son corps d'armée, mutilé par la prise de la division Partouneaux, avait sa droite appuyée au fleuve.

Une batterie de l'empereur, placée sur l'autre rive, la soutenait. Un ravin protégeait son front, sa gauche était en l'air, sans appui, et comme perdue dans la plaine haute de Studzianka.

La première attaque de Witgenstein ne se fit qu'à dix heures du matin, le 28, en travers de la route de Borizof et le long de la Bérézina, qu'il s'efforçait de remonter jusqu'au passage ; mais l'aile droite française l'arrêta, et le contint long-temps hors de portée des ponts. Alors Witgenstein, se déployant, étendit le combat sur tout le front de Victor, mais sans succès. Une de ses colonnes d'attaque voulut traverser le ravin : elle fut assaillie et détruite.

Enfin, vers le milieu du jour, le Russe s'aperçut de sa supériorité : il déborda l'aile gauche française. Tout alors eût été perdu sans un effort de Fournier et le dévouement de Latour-Maubourg. Ce général passait les ponts avec sa cavalerie. Il aperçut le danger, revint aussitôt sur ses pas, et l'ennemi fut encore arrêté par une charge sanglante. La nuit vint avant que les quarante mille Russes de Witgenstein eussent pu entamer les six mille hommes du duc de Bellune. Ce maréchal resta maître des hauteurs de Studzianka, préservant encore les ponts des baïonnettes russes, mais ne pouvant les cacher à l'artillerie de leur aile gauche.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE IX.

CHAPITRE IX.

Pendant toute cette journée, la position du neuvième corps fut d'autant plus critique, qu'un pont frêle et étroit était sa seule retraite : encore les bagages et les traîneurs obstruaient-ils ses avenues. À mesure que le combat s'était échauffé, la terreur de ces misérables avait augmenté leur désordre. D'abord les premiers bruits d'un engagement sérieux causa leur épouvante, puis la vue des blessés qui en revenaient, et enfin les batteries de la gauche des Russes, dont les boulets vinrent frapper leur masse confuse.

Déjà tous s'étaient précipités les uns sur les autres, et cette multitude immense, entassée sur la rive, pêle-mêle avec les chevaux et les chariots, y formait un épouvantable encombrement. Ce fut vers le milieu du jour que les premiers boulets ennemis tombèrent au milieu de ce chaos : ils furent le signal d'un désespoir universel.

Alors, comme dans toutes les circonstances extrêmes, les cœurs se montrèrent à nu, et l'on vit des actions infames et des actions sublimes. Suivant leurs différens caractères, les uns, décidés et furieux, s'ouvrirent le sabre à la main un horrible passage. Plusieurs frayèrent à leurs voitures un chemin plus cruel encore ; ils les faisaient rouler impitoyablement au travers de cette foule d'infortunés qu'elles écrasaient. Dans leur odieuse avarice, ils sacrifiaient leurs compagnons de malheur au salut de leurs bagages. D'autres, saisis d'une dégoûtante frayeur, pleurent, supplient et succombent, l'épouvante achevant d'épuiser leurs forces. On en vit, et c'était sur-tout les malades et les blessés, renoncer à la vie, s'écarter et s'asseoir résignés, regardant d'un œil fixe cette neige qui allait devenir leur tombeau.

Beaucoup de ceux qui s'étaient lancés les premiers dans cette foule de désespérés, ayant manqué le pont, voulurent l'escalader par ses côtés ; mais la plupart furent repoussés dans le fleuve.

Ce fut là qu'on aperçut des femmes au milieu des glaçons, avec leurs enfans dans leurs bras, les élevant à mesure qu'elles s'enfonçaient ; déjà submergées, leurs bras roidis les tenaient encore au-dessus d'elles.

Au milieu de cet horrible désordre, le pont de l'artillerie creva et se rompit. La colonne engagée sur cet étroit passage voulut en vain rétrograder. Le flot d'hommes qui venait derrière, ignorant ce malheur, n'écoutant pas les cris des premiers, poussèrent devant eux, et les jetèrent dans le gouffre, où ils furent précipités à leur tour.

Tout alors se dirigea vers l'autre pont. Une multitude de gros caissons, de lourdes voitures et de pièces d'artillerie y affluèrent de toutes parts. Dirigées par leurs conducteurs, et rapidement emportées sur une pente roide et inégale, au milieu de cet amas d'hommes, elles broyèrent les malheureux qui se trouvèrent surpris entre elles ; puis, s'entrechoquant, la plupart, violemment renversées, assommèrent dans leur chute ceux qui les entouraient. Alors des rangs entiers de malheureux poussés sur ces obstacles s'y embarrassent, culbutent et sont écrasés par des masses d'autres infortunés qui se succèdent sans interruption.

Ces flots de misérables roulaient ainsi les uns sur les autres ; on n'entendait que des cris de douleur et de rage. Dans cette affreuse mêlée les hommes foulés et étouffés se débattaient sous les pieds de leurs compagnons, auxquels ils s'attachaient avec leurs ongles et leurs dents. Ceux-ci les repoussaient sans pitié, comme des ennemis.

Parmi eux, des femmes, des mères, appelèrent en vain d'une voix déchirante leurs maris, leurs enfans, dont un instant les avait séparées sans retour : elles leur tendirent les bras, elles supplièrent qu'on s'écartât pour qu'elles pussent s'en rapprocher ; mais emportées çà et là par la foule, battues par ces flots d'hommes, elles succombèrent sans avoir été seulement remarquées.

Dans cet épouvantable fracas d'un ouragan furieux, de coups de canon, du sifflement de la tempête, de celui des boulets, des explosions des obus, de vociférations, de gémissemens, de juremens effroyables, cette foule désordonnée n'entendait pas les plaintes des victimes qu'elle engloutissait.

Les plus heureux gagnèrent le pont, mais en surmontant des monceaux de blessés, de femmes, d'enfans renversés à demi étouffés, et que dans leurs efforts ils piétinaient encore. Arrivés enfin sur l'étroit défilé, ils se crurent sauvés ; mais à chaque moment, un cheval abattu, une planche brisée ou déplacée arrêtait tout.

Il y avait aussi à l'issue du pont, sur l'autre rive, un marais où beaucoup de chevaux et de voitures s'étaient enfoncés, ce qui embarrassait encore et retardait l'écoulement. Alors, dans cette colonne de désespérés, qui s'entassaient sur cette unique planche de salut, il s'élevait une lutte infernale où les plus faibles et les plus mal placés furent précipités dans le fleuve par les plus forts. Ceux-ci, sans détourner la tête, emportés par l'instinct de la conservation, poussaient vers leur but avec fureur, indifférens aux imprécations de rage et de désespoir de leurs compagnons ou de leurs chefs, qu'ils s'étaient sacrifiés.

La nuit du 28 au 29 vint augmenter toutes ces horreurs. Son obscurité ne déroba pas aux canons des Russes leurs victimes. Sur cette neige qui couvrait tout, le cours du fleuve, cette masse toute noire d'hommes, de chevaux, de voitures, et les clameurs qui en sortaient, servirent aux artilleurs ennemis à diriger leurs coups.

Vers neuf heures du soir, il y eut un surcroît de désolation, quand Victor commença sa retraite, et que ses divisions se présentèrent et s'ouvrirent une horrible tranchée au milieu de ces malheureux, que jusque-là elles avaient défendus.

Cependant, une arrière-garde ayant été laissée à Studzianka, la multitude engourdie par le froid, ou trop attachée à ses bagages, se refusa à profiter de cette dernière nuit pour passer sur la rive opposée. On mit inutilement le feu aux voitures pour en arracher ces infortunés. Le jour seul put les ramener tous à la fois, et trop tard, à l'entrée du pont, qu'ils assiégèrent de nouveau. Il était huit heures et demie du matin, lorsqu'enfin Éblé, voyant les Russes s'approcher, y mit le feu.

Le désastre était arrivé à son dernier terme. Une multitude de voitures, trois canons, plusieurs milliers d'hommes, des femmes et quelques enfans furent abandonnés sur la rive ennemie. On les vit errer par troupes désolées sur les bords du fleuve ; Les uns s'y jetèrent à la nage, d'autres se risquèrent sur les pièces de glace qu'il charriait ; il y en eut qui s'élancèrent tête baissée au milieu des flammes du pont, qui croula sous eux : brûlés et gelés tout à la fois, ils périrent par deux supplices contraires. Bientôt on aperçut les corps des uns et des autres s'amonceler et battre avec les glaçons contre les chevalets : le reste attendit les Russes. Witgenstein ne parut sur les hauteurs qu'une heure après le départ d'Éblé, et sans avoir remporté la victoire, il en recueillit les fruits.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE X.

CHAPITRE X.

Pendant que cette catastrophe s'accomplissait, les restes de la grande-armée ne formaient plus sur l'autre rive qu'une masse informe, qui se déroulait confusément, en s'écoulant vers Zembin. Tout ce pays est un plateau boisé d'une grande étendue, où les eaux, flottant incertaines entre plusieurs pentes, forment un vaste marécage. L'armée le traversa sur trois ponts consécutifs de trois cents toises de longueur, avec un étonnement mêlé de frayeur et de joie.

Ces ponts magnifiques, faits de sapin résineux, commençaient à quelques werstes du passage, Tchaplitz les avait occupés pendant plusieurs jours. Un abatis et des tas de bourrées, d'un bois combustible et déjà sec, étaient couchés à leur entrée, comme pour lui indiquer ce qu'il avait à en faire. Il n'aurait d'ailleurs fallu que le feu de la pipe de l'un de ses Cosaques pour incendier ces ponts. Des lors tous nos efforts et le passage de la Bérézina eussent été inutiles. Pris entre ces marais et le fleuve, dans un espace étroit, sans vivres, sans abri, au milieu d'un ouragan insupportable, la grande-armée et son empereur eussent été forcés de se rendre sans combat.

Dans cette position désespérée, où la France entière semblait devoir être prise en Russie, où tout était contre nous et pour les Russes, ceux-ci ne firent rien qu'à demi. Kutusof n'arriva sur le Dnieper, à Kopis, que le jour où Napoléon abordait la Bérézina. Witgenstein se laissa contenir pendant le temps nécessaire. Tchitchakof fut défait ; et sur quatre-vingt mille hommes, Napoléon réussit à en sauver soixante mille.

Il était resté jusqu'au dernier moment sur ces tristes bords, près des ruines de Brilowa, sans abri, et à la tête de sa garde, dont la tourmente avait détruit le tiers.

Le jour, elle prenait les armes et restait rangée en bataille ; la nuit, elle bivouaquait en carré autour de son chef : là, ces vieux grenadiers attisaient sans cesse leurs feux. On les voyait assis sur leurs sacs, les coudes appuyés sur les genoux et la tête sur leurs mains, sommeillant ainsi repliés sur eux-mêmes, pour que leurs membres s'échauffassent l'un l'autre, et pour moins sentir le vide de leurs estomacs.

Pendant ces trois jours et ces trois nuits, Napoléon au milieu d'eux, le regard et la pensée errant de trois côtés à la fois, soutint le deuxième corps de ses ordres et de sa présence, protégea le neuvième corps et le passage avec son artillerie, et s'unit aux efforts d'Éblé pour sauver de ce naufrage le plus de débris possible. Lui-même enfin dirigea ces restes vers Zembin, où le prince Eugène l'avait précédé.

On remarqua qu'il commandait encore à ses maréchaux, demeurés sans soldats, de prendre des positions sur cette route, comme s'ils eussent encore eu des armées sous leurs ordres. L'un d'eux lui en fit l'observation avec amertume ; il commençait le détail de ses pertes : mais Napoléon, décidé à repousser tous les rapports, de peur qu'ils ne dégénérassent en plaintes, l'interrompit vivement par ces mots : «Pourquoi donc voulez-vous m'ôter mon calme ?» Et sur ce qu'il persévérait, il lui ferma la bouche en répétant avec l'accent du reproche : «Je vous demande, monsieur, pourquoi vous voulez m'ôter mon calme ?» Mot qui, dans son malheur, explique l'attitude qu'il s'imposa et celle qu'il exigea des autres.

Autour de lui, pendant ces mortels jours, chaque bivouac fut marqué par une foule de morts. Là étaient réunis des hommes de tous les états, de tous les grades, de tous les âges, ministres, généraux, administrateurs.

On y remarqua sur-tout un ancien grand seigneur de ces temps bien passés, où régnait souverainement une grâce légère et brillante. On voyait cet officier-général de soixante ans, assis sur un tronc d'arbre couvert de neige, s'occuper avec une imperturbable gaieté, dès que le jour revenait, des détails de sa toilette : au milieu de cet ouragan il faisait parer sa tête d'une frisure élégante et poudrée avec soin, se jouant ainsi de tous les malheurs et de tous les élémens déchaînés qui l'assiégeaient.

Près de lui, des officiers d'armes savantes dissertaient encore. Dans notre siècle, que quelques découvertes encouragent à tout expliquer, ceux-là, au milieu des souffrances aiguës que leur apportait le vent du nord, cherchaient la cause de sa constante direction. Selon eux, depuis son départ pour le pôle antarctique, le soleil, en échauffant l'hémisphère du sud, y vaporisait toutes les émanations, les élevait, et laissait à la surface de cette zone un vide où les vapeurs de la nôtre, plus basses parce qu'elles étaient moins raréfiées, se précipitaient. De proche en proche, et par une même cause, le pôle russe, tout surchargé des vapeurs qu'il avait émanées, reçues et refroidies depuis le dernier printemps, saisissait avidement cette direction. Il s'en déchargeait par un courant impétueux et glacé qui rasait les terres russes, en roidissant et en tuant tout sur son passage.

Quelques autres de ces officiers remarquaient avec une curieuse attention la cristallisation régulière et hexagonale de chacune des parcelles de neige qui couvraient leurs vêtemens.

Le phénomène des parélies ou des apparitions simultanées de plusieurs images du soleil, que des aiguilles de glace, suspendues dans l'atmosphère, réfléchirent à leurs yeux, fut encore le sujet de leurs observations, et vint plusieurs fois les distraire de leurs souffrances.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE XI.

CHAPITRE XI.

Le 29, l'empereur quitta les bords de la Bérézina, poussant devant lui la foule des hommes débandés, et marchant avec le neuvième corps déjà désorganisé. La veille, le deuxième, le neuvième corps et la division Dombrowski, présentaient un ensemble de quatorze mille hommes ; et déjà, à l'exception d'environ six mille hommes, le reste n'avait plus forme de division, de brigade et de régiment.

La nuit, la faim, le froid, la chute d'une foule d'officiers, la perte des bagages, laissés de l'autre côté du fleuve, l'exemple de tant de fuyards, celui, bien plus rebutant, des blessés qu'on abandonnait sur les deux rives, et qui se roulaient de désespoir sur une neige ensanglantée, tout enfin les avait désorganisés ; ils s'étaient perdus dans la masse des hommes débandés qui arrivaient de Moskou.

C'était encore soixante mille hommes, mais sans ensemble. Tous marchaient pêle-mêle, cavalerie, fantassins, artilleurs, Français et Allemands : il n'y avait plus ni aigle, ni centre. L'artillerie et les voitures roulaient au travers de cette foule confuse, sans autre instruction que celle d'avancer autant que possible.

Sur cette chaussée, tantôt étroite, tantôt montueuse, on s'écrasait à tous les défilés, pour se disperser ensuite par-tout où l'on espérait trouver un asile, ou quelques alimens. Ce fut ainsi que Napoléon arriva à Kamen ; il y coucha, avec les prisonniers du jour précédent, qu'on parqua. Ces malheureux, après avoir dévoré jusqu'à leurs morts, périrent presque tous de faim et de froid.

Le 30, il fut à Pleszczénitzy. Le duc de Reggio blessé s'y était retiré la veille avec environ quarante officiers et soldats.

Il s'y croyait en sûreté, quand tout-à-coup le russe Landskoy, avec cent cinquante hussards, quatre cents Cosaques et deux canons, pénétra dans ce bourg et en remplit toutes les rues.

La faible escorte d'Oudinot était dispersée. Le maréchal se vit réduit à se défendre lui dix-huitième, dans une maison de bois ; mais ce fut avec tant d'audace et de bonheur, que l'ennemi étonné s'inquiéta, sortit de la ville et s'établit sur une hauteur, d'où il ne l'attaqua plus qu'avec son canon. La destinée trop persévérante de ce brave chef, voulut que, dans cette échauffourée, il fût encore blessé d'un éclat de bois.

Deux bataillons westphaliens, qui précédaient l'empereur, parurent enfin, et le dégagèrent, mais tard, et après que ces Allemands et l'escorte du maréchal, qui ne se reconnurent pas d'abord, se furent considérés avec une longue incertitude et une vive anxiété.

Le 3 décembre, Napoléon arriva dans la matinée à Malodeczno. C'était le dernier point sur lequel Tchitchakof aurait pu le prévenir. Quelques vivres s'y trouvaient, le fourrage y était abondant, la journée belle, le soleil brillant, le froid supportable. Enfin, les courriers, qui manquaient depuis long-temps, y arrivèrent tous à la fois. Les Polonais furent aussitôt dirigés sur Varsovie par Olita, et les cavaliers à pied par Merecz sur le Niémen ; le reste dut suivre la grande route qu'on venait de rejoindre.

Jusque-là, Napoléon semblait n'avoir pas conçu le projet de quitter son armée. Mais vers le milieu de ce jour il annonça tout-à-coup à Daru et à Duroc, sa résolution de partir incessamment pour Paris.

Daru n'en reconnut pas la nécessité.

Il objecta «que les communications étaient rouvertes et les grands dangers dépassés ; qu'à chaque pas rétrograde, il allait rencontrer les renforts que lui envoyaient Paris et l'Allemagne.» Mais l'empereur répliqua «qu'il ne se sentait plus assez fort pour laisser la Prusse entre lui et la France. Pourquoi fallait-il qu'il restât à la tête d'une déroute. Murât et Eugène suffiraient pour la diriger, et Ney pour la couvrir.

«Qu'il était indispensable qu'il retournât en France pour la rassurer, pour l'armer, pour contenir de là tous les Allemands dans leur fidélité ; enfin pour revenir avec des forces nouvelles et suffisantes, au secours des restes de sa grande-armée.

«Mais, avant d'atteindre ce but, ne fallait-il pas qu'il traversât seul quatre cents lieues de terres alliées ; et, pour le faire sans danger, que sa résolution y fût imprévue, son passage ignoré, le bruit du désastre de sa retraite encore incertain ; qu'il en précédât la nouvelle, l'effet qu'elle y pourrait produire et toutes les défections qui pourraient en résulter. Il n'avait donc pas de temps à perdre, et le moment de son départ était venu.»

Il n'hésita que sur le choix du chef qu'il laisserait à l'armée. C'était entre Murat et Eugène qu'il balançait. Il aimait la sagesse et le dévouement de celui-ci. Mais Murat avait plus d'éclat, et il s'agissait d'imposer. Eugène resterait avec ce monarque ; son âge, son rang inférieur répondraient de sa soumission, et son caractère de son zèle. Il en donnerait l'exemple aux autres maréchaux.

Enfin Berthier, le canal tant accoutumé de tous les ordres et de toutes les récompenses impériales, demeurerait encore avec eux : il n'y aurait donc rien de changé dans la forme ni dans l'organisation ; et cette disposition, en annonçant son prompt retour, contiendrait à la fois dans leur devoir les plus impatiens des siens, et dans une crainte salutaire les plus ardens de ses ennemis.

Tels furent les motifs de Napoléon. Caulincourt reçut aussitôt l'ordre de préparer en secret ce départ. Le lieu qu'on lui assigna fut Smorgony, et son époque la nuit du cinq au six.

Quoique Daru ne dût point accompagner Napoléon, et qu'on lui laissât la lourde charge de l'administration de l'armée, il écouta en silence, n'ayant rien à objecter contre des motifs si puissans : mais il n'en fut pas de même de Berthier. Ce vieillard affaibli, et qui depuis seize années n'avait pas quitté Napoléon, se révolta à l'idée de cette séparation.

La scène secrète qui en résulta fut violente. L'empereur s'indigna de sa résistance. Dans son emportement, il lui reprocha les bienfaits dont il l'avait comblé : l'armée, lui dit-il, avait besoin de la réputation qu'il lui avait faite, et qui n'était qu'un reflet de la sienne ; au reste, il lui donnait vingt-quatre heures pour se décider, après quoi, s'il persévérait, il pourrait partir pour ses terres, où il lui ordonnait de rester, en lui interdisant pour jamais Paris et sa présence. Le lendemain 4 décembre, Berthier, s'excusant de son refus sur son âge et sur sa santé affaiblie, lui apporta une triste résignation.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE XII.

CHAPITRE XII.

Mais à l'instant même où Napoléon décidait son départ, l'hiver devenait terrible, comme si le ciel moskovite, le voyant près de lui échapper, eût redoublé de rigueur pour l'accabler et nous détruire. Ce fut au travers de vingt-six degrés de froid que nous atteignîmes, le 4 décembre, Bienitza.

L'empereur avait laissé le comte de Lobau, et plusieurs centaines d'hommes de sa vieille garde, à Malodeczno. C'était là que la route de Zembin rejoignait le grand chemin de Minsk à Wilna. Il fallait garder cet embranchement jusqu'à l'arrivée de Victor, qui le défendrait à son tour jusqu'à celle de Ney.

Car c'était encore à ce maréchal et au deuxième corps, commandé par Maisons, que l'arrière-garde était confiée. Le soir du 29 novembre, jour où Napoléon quitta les bords de la Bérézina, Ney et les deuxième et troisième corps, réduits à trois mille soldats, avaient passé les longs ponts qui mènent à Zembin, en laissant, à leur entrée, Maisons et quelques centaines d'hommes pour les défendre et les brûler.

Tchitchakof attaqua tard, mais vivement, et non-seulement à coups de fusil, mais à la baïonnette ; il fut repoussé. Maisons faisait en même temps charger les longs ponts de ces bourrées dont Tchaplitz, quelques jours plus tôt, avait négligé l'emploi. Dès que tout fut prêt, l'ennemi entièrement dégoûté du combat, et la nuit et les bivouacs bien établis, il repassa rapidement le défilé et y fit mettre le feu. En peu d'instans, ces longues chaussées tombèrent en cendres dans leurs marais, que la gelée n'avait point encore rendus praticables.

Ces fondrières arrêtèrent l'ennemi et le forcèrent à se détourner.

Aussi pendant le jour suivant, la marche de Ney et de Maisons fut-elle tranquille. Mais le surlendemain, 1er décembre, comme ils arrivaient en vue de Pleszczénitzy, voilà qu'ils aperçoivent toute la cavalerie ennemie qui accourt et qui pousse à leur droite Doumerc et ses cuirassiers. En un instant ils sont débordés et attaqués de toutes parts.

En même temps, Maisons voit le village par où il doit se retirer tout rempli de traîneurs. Il envoie leur crier de fuir promptement ; mais ces malheureux, affamés, n'écoutant, ne voyant rien, refusent de quitter leurs repas commencés, et bientôt Maisons fut repoussé sur eux dans Pleszczénitzy. Alors seulement, à la vue de l'ennemi et au bruit des obus, tous ces infortunés s'ébranlent à la fois ; ils se précipitent, ils affluent de toutes parts dans la grande rue qu'ils encombrent.

Maisons et sa troupe se trouvèrent tout-à-coup comme perdus au milieu de cette foule effarée qui les pressait, qui les étouffait et leur ôtait jusqu'à l'usage de leurs armes. Ce général n'eut d'autre ressource que de commander aux siens de rester serrés et immobiles, et d'attendre que le flot se fût écoulé. La cavalerie ennemie joignit alors cette masse et s'y embourba ; elle n'y put pénétrer que lentement et à force de tuer.

Enfin-la cohue s'étant dissipée, découvrit aux Russes Maisons et ses soldats qui les attendaient de pied ferme. Mais en fuyant, cette foule avait entraîné dans son désordre une partie de nos combattans. Maisons, dans une plaine rase, et avec sept à huit cents hommes devant des milliers d'ennemis, perdit tout espoir de salut : déjà même il ne cherchait plus qu'à gagner un bois pour y vendre plus chèrement sa vie, quand il en vit sortir dix-huit cents Polonais, troupe toute fraîche, que Ney avait rencontrée et qu'il amenait à son secours.

Ce renfort arrêta l'ennemi et assura la retraite jusqu'à Malodeczno.

Le 4 décembre, vers quatre heures du soir, Ney et Maisons aperçurent ce bourg, d'où Napoléon était parti le matin même. Tchaplitz les suivait de près. Il ne restait plus à Ney que six cents hommes. La faiblesse de cette arrière-garde, l'approche de la nuit et la vue d'un abri excitèrent l'ardeur du général russe ; son attaque fut pressante. Ney et Maisons, sentant bien qu'ils mourraient de froid sur la grande route s'ils se laissaient pousser au-delà de ce cantonnement, préférèrent périr en le défendant.

Ils s'arrêtèrent à son entrée, et, comme leurs chevaux d'artillerie étaient mourans, ils ne songèrent plus à sauver leurs canons, mais à en écraser, pour la dernière fois, l'ennemi : c'est pourquoi ils mirent en batterie tout ce qui leur en restait et firent un feu terrible. La colonne d'attaque de Tchaplitz en fut toute brisée ; elle s'arrêta : Mais ce général, usant de sa supériorité, détourna une partie de ses forces vers une autre entrée ; et déjà ses premières troupes avaient franchi les enclos de Malodeczno, quand, tout-à-coup, elles y rencontrèrent un autre combat.

Le bonheur voulut que Victor, avec environ quatre mille hommes, restes du neuvième corps, occupât encore ce village. L'acharnement y fut extrême : on s'enleva plusieurs fois, de part et d'autre, les premières maisons. Des deux côtés on combattit moins pour la gloire que pour se conserver ou s'arracher un refuge contre un froid meurtrier. Ce ne fut qu'à onze heures du soir que les Russes y renoncèrent, et qu'à demi gelés, ils en allèrent chercher un autre dans les villages environnans.

Le lendemain 5 décembre, Ney et Maisons crurent que le duc de Bellune les remplacerait à l'arrière-garde ; mais ils s'aperçurent que ce maréchal, suivant ses instructions, s'était retiré, et qu'ils étaient seuls dans Malodeczno avec soixante hommes.

Tout le reste avait fui : leurs soldats, que jusqu'au dernier moment les Russes n'avaient pu vaincre, l'atrocité du climat les avait vaincus ; les armes leur tombaient des mains, et eux-mêmes tombaient à quelques pas de leurs armes.

Maisons, en qui une grande force d'âme s'alliait dans une juste proportion à une grande force de corps, ne s'étonna point ; il continua sa retraite jusqu'à Bienitza, ralliant à chaque pas des hommes qui lui échappaient sans cesse, mais enfin, marquant encore, avec quelques baïonnettes, l'arrière-garde. Il n'en fallut pas davantage ; car les Russes, glacés eux-mêmes, et forcés de se disperser avant la nuit dans les habitations voisines, n'osaient en sortir qu'au grand jour. Alors ils recommençaient à nous suivre, mais sans attaquer ; car, à l'exception de quelques efforts engourdis, la violence de la température ne permettait de s'arrêter, ni pour préparer une attaque ni pour se défendre.

Cependant, Ney surpris du départ de Victor l'avait rejoint ; il s'était efforcé de l'arrêter ; mais le duc de Bellune, ayant l'ordre de se retirer, s'y était refusé. Ney lui avait alors demandé ses troupes, s'offrant de le remplacer dans son commandement ; mais Victor n'avait voulu ni céder ses soldats, ni prendre sans ordre l'arrière-garde. Dans cette altercation, le prince de la Moskowa s'emporta, dit-on, avec une violence excessive, dont la froideur de Victor ne s'émut guère. Enfin, un ordre de l'empereur intervint ; Victor fut chargé de soutenir la retraite, et Ney appelé à Smorgony.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE XIII.

CHAPITRE XIII.

Napoléon venait d'y arriver au milieu d'une foule de mourans, dévoré de chagrin, mais ne laissant percer aucune émotion à la vue des souffrances de ces malheureux, qui, de leur côté, ne lui faisaient entendre aucun murmure. Il est vrai qu'une sédition était impossible ; c'eût été un effort de plus, et toutes les forces de chacun étaient employées à combattre la faim, le froid et la fatigue : il eût d'ailleurs fallu de l'ensemble, s'accorder, s'entendre, et la famine, et tant de fléaux séparaient et isolaient, en concentrant chacun tout entier en lui-même. Bien loin de s'épuiser en provocations, en plaintes même, on marchait silencieux, réservant tous ses moyens contre une nature ennemie, distraits de toute autre idée par une action, par une souffrance continuelle. Les besoins physiques absorbaient toutes les forces morales ; on vivait ainsi machinalement dans ses sensations, restant soumis encore par souvenir, par suite d'impressions reçues dans un meilleur temps, et beaucoup par un honneur, par un amour de gloire exalté par vingt ans de triomphes, et dont la chaleur survivait et combattait encore.

L'autorité des chefs était d'ailleurs restée entière et respectée, parce qu'elle avait toujours été toute paternelle, et que les dangers, les triomphes, les maux avaient toujours été en commun. C'était une famille malheureuse dont le chef était peut-être le plus à plaindre. Ainsi l'empereur et la grande-armée gardaient l'un envers l'autre un triste et noble silence : on était à la fois trop fier pour se plaindre et trop expérimenté pour n'en pas sentir l'inutilité.

Cependant, Napoléon entre précipitamment dans son dernier quartier-impérial ; il y achève ses dernières instructions, ainsi que le vingt-neuvième et dernier bulletin de son armée expirante.

Des précautions furent prises dans son appartement intérieur, pour que, jusqu'au lendemain, rien de ce qui allait s'y passer ne transpirât.

Mais le pressentiment d'un dernier malheur saisit ses officiers ; tous auraient voulu le suivre. Ils étaient affamés de revoir la France, de se retrouver au sein de leurs familles, et de fuir cet atroce climat ; mais aucun n'osait en témoigner le désir : le devoir et l'honneur les retenaient.

Pendant qu'ils feignaient un repos qu'ils étaient loin de goûter, la nuit et l'instant que l'empereur avait désignés pour déclarer aux chefs de l'armée sa résolution, arrivèrent. Tous les maréchaux furent appelés. À mesure qu'ils entrèrent il les prit chacun en particulier, et d'abord il les gagna à son projet, tantôt par ses raisonnemens, tantôt par des épanchemens de confiance.

C'est ainsi qu'en apercevant Davoust, on le vit aller au-devant de lui, et lui demander pourquoi il ne le voyait plus, s'il l'avait abandonné ? Et sur ce que Davoust répondit qu'il croyait lui déplaire, l'empereur s'expliqua doucement, accueillit ses réponses, lui confia jusqu'au chemin qu'il croyait devoir prendre, et reçut ses conseils sur ce détail.

Il fut caressant pour tous ; puis, les ayant réunis à sa table, il les loua de leurs belles actions pendant cette campagne. Pour lui, il ne convint de sa témérité que par ces seuls mots : «Si j'étais né sur le trône, si j'étais un Bourbon, il m'aurait été facile de ne point faire de fautes.»

Quand le repas fut achevé, il leur fit lire par le prince Eugène son vingt-neuvième bulletin ; après quoi, déclarant hautement ce qu'il avait déjà confié à chacun d'eux, il leur dit «que cette nuit même il allait partir avec Duroc, Caulincourt et Lobau pour Paris.

Que sa présence y était indispensable pour la France, comme pour les restes de sa malheureuse armée. C'était de là seulement qu'il pourrait contenir les Autrichiens et les Prussiens. Sans doute ces peuples hésiteraient à lui déclarer la guerre, lorsqu'ils le sauraient à la tête de la nation française, et d'une nouvelle armée de douze cent mille hommes.»

Il dit encore «qu'il envoyait d'avance Ney à Wilna pour y tout réorganiser. Que Rapp le seconderait, et irait ensuite à Dantzick, Lauriston à Varsovie, Narbonne à Berlin ; que sa maison resterait à l'armée, mais qu'il faudrait faire le coup de sabre à Wilna et y arrêter l'ennemi. Qu'on y trouverait Loison, de Wrede, des renforts, des vivres et des munitions de toute espèce, qu'ensuite on prendrait des quartiers d'hiver derrière le Niémen ; qu'il espérait que les Russes ne passeraient pas la Vistule avant son retour.»

Je laisse, ajouta-t-il enfin, «le commandement de l'armée au roi de Naples. J'espère que vous lui obéirez comme à moi, et que le plus grand accord régnera entre vous.»

Alors, il était dix heures du soir, il se lève, et leur serrant affectueusement les mains, il les embrassa tous et partit.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > LIVRE DOUZIEME. CHAPITRE I.

LIVRE DOUZIEME. CHAPITRE I.

Compagnons, je l'avouerai, mon esprit, découragé, refusait de se plonger plus avant dans le souvenir de tant d'horreurs. J'avais atteint le départ de Napoléon, et je me persuadais qu'enfin ma tâche était remplie. Je m'étais annoncé comme l'historien de cette grande époque où, du faite de la plus haute des gloires, nous fûmes précipités dans l'abîme de la plus profonde infortune ; mais à présent qu'il ne me reste plus à retracer que d'effroyables misères, pourquoi ne nous épargnerions-nous pas, vous la douleur de les lire, moi les tristes efforts d'une mémoire qui n'a plus à remuer que des cendres, à ne compter que des désastres, et qui ne peut plus écrire que sur des tombeaux.

Mais, enfin, puisqu'il fut dans notre destinée de pousser le malheur comme le bonheur jusqu'à l'invraisemblance, j'essaierai de tenir jusqu'au bout la parole que je vous ai donnée. Aussi bien, quand l'histoire des grands hommes rapporte même leur dernier moment, de quel droit tairais-je le dernier soupir de la grande-armée expirante. Tout d'elle appartient à la renommée, ce grand gémissement, comme ses cris de victoire. Tout en elle fut grand ; notre sort sera d'étonner les siècles à force d'éclat et de deuil ! Triste consolation, mais la seule qui nous reste ; car, n'en doutez pas, compagnons, le bruit d'une si grande, chute retentira dans cet avenir, où les grandes infortunes immortalisent autant que les grandes gloires.

Napoléon venait de traverser la foule de ses officiers, rangés sur son passage, en leur laissant pour adieux des sourires tristes et forcés : il emporta leurs vœux, également muets, que quelques gestes respectueux exprimèrent. Lui et Caulincourt s'enfermèrent dans une voiture : son Mamelouck et Wukasowitch, capitaine de sa garde, en occupaient le siège ; Duroc et Lobau le suivirent dans un traîneau.

Des Polonais l'escortèrent d'abord.

Ce furent ensuite les Napolitains de la garde royale. Ce corps était de six à sept cents hommes quand il vint de Wilna au-devant de l'empereur. Il périt tout-entier dans ce court trajet : l'hiver fut son seul ennemi. Cette nuit-là même, les Russes surprirent et abandonnèrent Ioupranouï, d'autres disent Osmiana, ville où l'escorte devait passer. Il s'en fallut d'une heure que Napoléon ne tombât dans cette échauffourée.

Il rencontra le duc de Bassano à Miedniki. Ses premières paroles furent «qu'il n'avait plus d'armée, qu'il marchait depuis quelques jours au milieu d'une troupe d'hommes débandés, errant çà et là pour trouver des vivres ; qu'on pourrait encore les rallier en leur donnant du pain, des souliers, des vêtemens et des armes ; mais que son administration militaire n'avait rien prévu, et que ses ordres n'avaient point été exécutés.» Et sur ce que Maret lui répondit par l'état des immenses magasins renfermés dans Wilna, il s'écria «qu'il lui rendait la vie ! qu'il le chargeait de transmettre à Murat et à Berthier l'ordre de s'arrêter huit jours dans cette capitale, d'y rallier l'armée, et de lui rendre assez de cœur et de forces pour continuer moins déplorablement la retraité.»

Le reste du voyage de Napoléon s'accomplit sans obstacle. Il tourna Wilna par ses faubourgs, traversa Wilkowisky, où il changea sa voiture contre un traîneau, s'arrêta le 10 dans Varsovie, pour demander aux Polonais une levée de dix mille Cosaques, pour leur accorder quelques subsides, et leur promettre son retour prochain à la tête de trois cent mille hommes. De là, après avoir rapidement traversé la Silésie, il revit Dresde et son roi, puis Hanau, Mayence, et enfin Paris, où il apparut soudainement le 19 décembre, deux jours après la publication de son vingt-neuvième bulletin.

Depuis Malo-Iaroslavetz jusqu'à Smorgony, ce maître de l'Europe n'avait plus été que le général d'une armée mourante et désorganisée.

Depuis Smorgony jusqu'au Rhin, ce fut un inconnu fugitif au travers d'une terre ennemie ; au-delà du Rhin, il se retrouva tout-à-coup le maître et le vainqueur de l'Europe. Un dernier souffle du vent de la prospérité enflait encore cette voile.

Cependant, à Smorgony, ses généraux approuvaient son départ ; et, loin d'en être découragés, ils y mettaient tout leur espoir. L'armée n'avait plus qu'à fuir, la route était ouverte, la frontière russe peu éloignée. On touchait à un secours de dix-huit mille hommes de troupes fraîches, à une grande ville, à un magasin immense ; Murat et Berthier, réduits à eux-mêmes, crurent donc pouvoir régler cette fuite. Mais au milieu de ce désordre extrême, il fallait un colosse pour point de ralliement, et il venait de disparaître. Dans le grand vide qu'il laissa, Murat fut à peine aperçu.

Ce fut alors qu'on vit trop bien qu'un grand homme ne se remplace point, soit que l'orgueil des siens ne puisse plus se plier à une autre obéissance, soit qu'ayant toujours songé à tout, prévu et ordonné tout, il n'ait formé que de bons instrumens, d'habiles lieutenans, et point de chefs.

Dès la première nuit, un général refusa d'obéir. Le maréchal qui commandait l'arrière-garde revint presque seul au quartier-royal. Trois mille hommes de vieille et jeune garde s'y trouvaient encore. C'était là toute la grande-armée, et de ce corps gigantesque, il ne restait plus que la tête. Mais à la nouvelle du départ de Napoléon, gâtés par l'habitude de n'être commandés que par le conquérant de l'Europe, n'étant plus soutenus par l'honneur de le servir, et dédaignant d'en garder un autre, ces vétérans s'ébranlèrent à leur tour, et tombèrent eux-mêmes dans le désordre.

La plupart des colonels de l'armée, qu'on avait admirés jusque-là, marchant encore, avec quatre à cinq officiers ou soldats, autour de leur aigle et à leur place de bataille, ne prirent plus d'ordres que d'eux-mêmes ; chacun se crut chargé de son propre salut.

On ne se fia plus du soin de sa conservation qu'à soi seul. Il y eut des hommes qui firent deux cents lieues sans tourner la tête. Ce fut un sauve-qui-peut presque général.

Au reste, la disparition de l'empereur, et l'insuffisance de Murat, ne furent pas les seules causes de cette dispersion ; ce fut sur-tout la violence de l'hiver, qui dans ce moment devint extrême. Il aggrava tout, il semblait s'être mis tout entier entre Wilna et l'armée.

Jusqu'à Malodeczno et au 4 décembre, jour où il s'appesantit sur nous, la route, quoique difficile, avait été marquée par un nombre de cadavres moins considérable qu'avant la Bérézina. On dut ce répit à la vigueur de Ney et de Maisons, qui continrent l'ennemi, à la température alors plus supportable, à quelques ressources qu'offrit un sol moins dévasté, et enfin à ce que c'étaient les hommes les plus robustes, qui avaient échappé au passage de la Bérézina.

L'espèce d'organisation qui s'était introduite dans le désordre, s'était soutenue. La masse des fuyards cheminait en une multitude de petites associations de huit à dix hommes. Plusieurs de ces bandes possédaient encore un chevaL chargé de leurs vivres, ou qui lui-même devait en servir. Des haillons, quelques ustensiles, un bissac et un bâton étaient l'accoutrement de ces malheureux et leur armure. Ils n'avaient plus du soldat ni l'arme, ni l'uniforme, ni la volonté de combattre d'autres ennemis que la faim et les frimas ; mais il leur restait la persévérance, la fermeté, l'habitude du danger et de la souffrance, et un esprit toujours prompt, souple et vif pour tirer de leur situation tout le parti possible.

Enfin, parmi les soldats encore armés, un sobriquet, dont eux-mêmes avaient ridiculisé leurs compagnons tombés dans le désordre, avait eu quelque influence.

Mais depuis Malodeczno et le départ de Napoléon, quand l'hiver tout entier, redoublant de rigueur, attaqua chacun de nous, toutes ces associations contre le malheur se rompirent ; ce ne fut plus qu'une multitude de luttes isolées et individuelles. Les meilleurs ne se respectèrent plus eux-mêmes ; rien n'arrêta : les regards ne retinrent plus ; le malheur fut sans espoir de secours, ni même de regret ; le découragement n'eut plus de juges, pas même de témoins : tous étaient victimes.

Dès lors, plus de fraternité d'armes, plus de société, aucun lien, l'excès des maux avait abruti. La faim, la dévorante faim avait réduit ces malheureux à cet instinct brutal de conservation, seul esprit des animaux les plus farouches, et qui est prêt à se tout sacrifier : une nature âpre et barbare semblait leur avoir communiqué sa fureur. Tels que des sauvages, les plus forts dépouillaient les plus faibles : ils accouraient autour des mourans, souvent ils n'attendaient pas leurs derniers soupirs. Lorsqu'un cheval tombait, vous eussiez cru voir une meute affamée, ils l'environnaient, ils le déchiraient par lambeaux, qu'ils se disputaient entre eux comme des chiens dévorans.

Cependant, le plus grand nombre conserva assez de force morale pour chercher son salut sans nuire, mais c'était là le dernier effort de leur vertu. Chefs ou compagnons, si l'on tombait à côté d'eux, ou sous les roues des canons, c'était vainement qu'on les appelait à son secours, qu'on prenait à témoin une patrie, une religion, une cause commune, on n'en obtenait pas même un regard.

Toute la froide inflexibilité du climat était passée dans leur cœur ; sa rigidité avait contracté leurs sentimens comme leurs figures. Tous, à l'exception de quelques chefs, étaient absorbés par leurs souffrances, et la terreur ne laissait plus de place à la pitié.

Ainsi l'égoïsme qu'on reproche à l'excès de la prospérité, l'excès du malheur le produisit, mais plus excusable : l'un étant volontaire, et celui-ci forcé ; l'un un crime du cœur, et celui-ci une impulsion de l'instinct, et toute physique ; et réellement il y allait de la vie de s'arrêter un instant. Dans ce naufrage universel, tendre la main à son compagnon, à son chef mourant, était un acte admirable de générosité ; Le moindre mouvement d'humanité devenait une action sublime.

Cependant, quelques-uns tinrent bon contre le ciel et là terre ; ils protégèrent, ils secoururent les plus faibles ; ceux-là furent rares.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE II.

CHAPITRE II.

Le 6 décembre, le jour même qui suivit le départ de Napoléon, le ciel se montra plus terrible encore. On vit flotter dans l'air des molécules glacées ; les oiseaux tombèrent roidis et gelés. L'atmosphère était immobile et muette : il semblait que tout ce qu'il y avait de mouvement et de vie dans la nature, que le vent même fût atteint, enchaîné, et comme glacé par une mort universelle. Alors plus de paroles, aucun murmure, un morne silence, celui du désespoir et les larmes qui l'annoncent.

On s'écoulait dans cet empire de la mort comme des ombres malheureuses. Le bruit sourd et monotone de nos pas, le craquement de la neige, et les faibles gémissemens des mourans interrompaient seuls cette vaste et lugubre taciturnité. Alors plus de colère ni d'imprécations, rien de ce qui suppose un reste de chaleur : à peine la force de prier restait-elle ; la plupart tombaient même sans se plaindre, soit faiblesse ou résignation, soit qu'on ne se plaigne que lorsqu'on espère attendrir, et qu'on croit être plaint.

Ceux de nos soldats jusque-là les plus persévérans se rebutèrent. Tantôt la neige s'ouvrait sous leurs pieds, plus souvent sa surface miroitée, ne leur offrant aucun appui, ils glissaient à chaque pas et marchaient de chute en chute ; il semblait que ce sol ennemi refusât de les porter, qu'il s'échappât sous leurs efforts, qu'il leur tendît des embûches comme pour embarrasser, pour retarder leur marche, et les livrer aux Russes qui les poursuivaient, ou à leur terrible climat.

Et réellement, dès qu'épuisés ils s'arrêtaient un instant, l'hiver, appesantissant sur eux sa main de glace, se saisissait de cette proie. C'était vainement qu'alors ces malheureux, se sentant engourdis, se relevaient, et que, déjà sans voix, insensibles et plongés dans la stupeur, ils faisaient quelques pas tels que des automates ; leur sang se glaçant dans leurs veines, comme les eaux dans le cours des ruisseaux, alanguissait leur cœur, puis il refluait vers leur tête : alors ces moribonds chancelaient comme dans un état d'ivresse.

De leurs yeux rougis et enflammés par l'aspect continuel d'une neige éclatante, par la privation du sommeil, par la fumée des bivouacs, il sortait de véritables larmes de sang ; leur poitrine exhalait de profonds soupirs ; ils regardaient le ciel, nous et la terre d'un œil consterné, fixe et hagard : c'étaient leurs adieux à cette nature barbare qui les torturait, et leurs reproches peut-être. Bientôt ils se laissaient aller sur les genoux, ensuite sur les mains ; leur tête vaguait encore quelques instans à droite et à gauche, et leur bouche béante laissait échapper quelques sons agonisans : enfin elle tombait à son tour sur la neige, qu'elle rougissait aussitôt d'un sang livide, et leurs souffrances avaient cessé.

Leurs compagnons les dépassaient sans se déranger d'un pas, de peur d'alonger leur chemin, sans détourner la tête, car leur barbe, leurs cheveux étaient hérissés de glaçons, et chaque mouvement était une douleur. Ils ne les plaignaient même pas : car, enfin, qu'avaient-ils perdu en succombant ? que quittaient-ils ? On souffrait tant ! on était encore si loin de la France ! si dépaysé par les aspects, par le malheur, que tous les doux souvenirs étaient rompus, et l'espoir presque détruit : aussi le plus grand nombre était devenu indifférent sur la mort, par nécessité, par habitude de la voir, par ton, l'insultant même quelquefois ; mais, le plus souvent se contentant de penser, à la vue de ces infortunés étendus et aussitôt roidis, qu'ils n'avaient plus de besoins, qu'ils se reposaient, qu'ils ne souffraient plus ! Et en effet, la mort, dans une position douce, stable, uniforme, peut être un événement toujours étrange, un contraste effrayant, une révolution terrible ; mais, dans ce tumulte, dans ce mouvement violent et continuel d'une vie toute d'action, de danger, et de douleurs, elle ne paraissait qu'une transition, un faible changement, un déplacement de plus, et qui étonnait peu.

Tels furent les derniers jours de la grande-armée. Ses dernières nuits furent plus affreuses encore ; ceux qu'elles surprirent ensemble loin de toute habitation, s'arrêtèrent sur la lisière des bois : là, ils allumèrent des feux, devant lesquels ils restaient toute la nuit, droits et immobiles comme des spectres. Ils ne pouvaient se rassasier de cette chaleur ; ils s'en tenaient si proches, que leurs vêtemens brûlaient, ainsi que les parties gelées de leurs corps que le feu décomposait. Alors, une horrible douleur les contraignait à s'étendre, et le lendemain ils s'efforçaient en vain de se relever.

Cependant, ceux que l'hiver avait laissés presque entiers, et qui conservaient un reste de courage, préparaient leurs tristes repas. C'étaient, comme dès Smolensk, quelques tranches de cheval grillées et de la farine de seigle délayée en bouillie dans de l'eau de neige, ou pétrie en galettes, et qu'ils assaisonnaient, à défaut de sel, avec la poudre de leurs cartouches.

À la lueur de ces feux, accouraient toute la nuit de nouveaux fantômes, que repoussaient les premiers venus. Ces infortunés erraient d'un bivouac à l'autre, jusqu'à ce que, saisis par le froid et le désespoir, ils s'abandonnassent. Alors, se couchant sur la neige, derrière le cercle de leurs compagnons plus heureux, ils y expiraient. Quelques-uns, sans moyens et sans forces pour abattre les hauts sapins de la forêt, essayèrent vainement d'en enflammer le pied ; mais bientôt la mort les surprit au tour de ces arbres dans toutes les attitudes.

On vit, sous les vastes hangars qui bordent quelques points de la route, de plus grandes horreurs.

Soldats et officiers tous s'y précipitaient, s'y entassaient en foule. Là, comme des bestiaux, ils se serraient les uns contre les autres autour de quelques feux ; les vivans ne pouvant écarter les morts du foyer, se plaçaient sur eux pour y expirer à leur tour, et servir de lit de mort à de nouvelles victimes. Bientôt, d'autres foules de traîneurs se présentaient encore, et ne pouvant pénétrer dans ces asiles de douleur, ils les assiégeaient.

Il arriva souvent qu'ils en démolirent les murs de bois sec pour en alimenter leurs feux : d'autres fois, repoussés et découragés, ils se contentaient d'en abriter leurs bivouacs. Bientôt les flammes se communiquaient à ces habitations, et les soldats qu'elles renfermaient, à demi morts par le froid, y étaient achevés par le feu. Ceux de nous que ces abris sauvèrent, trouvèrent le lendemain leurs compagnons glacés et par tas autour de leurs feux éteints. Pour sortir de ces catacombes il fallut que, par un horrible effort, ils gravissent par-dessus les monceaux de ces infortunés dont quelques-uns respiraient encore.

À Iouranouï, dans ce même bourg où l'empereur venait d'être manqué d'une heure par le partisan russe Seslawin, des soldats brûlèrent des maisons debout et tout entières pour se chauffer quelques instans. La lueur de ces incendies attira des malheureux, que l'intensité du froid et de la douleur avait exaltés jusqu'au délire ; ils accoururent en furieux, et, avec dès grincemens de dents et des rires infernaux ; ils se précipitèrent dans ces brasiers, où ils périrent dans d'horribles convulsions. Les compagnons affamés les regardaient sans effroi ; il y en eut même qui attirèrent à eux ces corps défigurés et grillés par les flammes, et il est trop vrai qu'ils osèrent porter à leur bouche cette révoltante nourriture !

C'était là cette armée sortie de la nation la plus civilisée de l'Europe, cette armée naguère si brillante, victorieuse des hommes jusqu'à son dernier moment, et dont le nom régnait encore dans tant de capitales conquises. Ses plus mâles guerriers, qui venaient de traverser fièrement tant de champs de leurs victoires, avaient perdu leur noble contenance : couverts de lambeaux, les pieds nus et déchirés, appuyés sur des branches de pin, ils se traînaient, et tout ce qu'ils avaient mis jusque-là de force et de persévérance pour vaincre, ils l'employaient pour fuir.

Alors, comme les peuples superstitieux, nous eûmes nos présages, nous entendîmes parler de prédictions. Quelques-uns prétendirent qu'une comète avait éclairé de ses feux sinistres notre passage de la Bérézina ; ils ajoutaient, il est vrai, «que sans doute ces astres ne présageaient pas les grands événemens de ce monde, mais qu'ils pouvaient bien contribuer à les modifier ; si toutefois l'on admettait leur influence matérielle sur notre globe, et toutes les conséquences que cette influence physique pouvait avoir sur l'esprit des hommes, en tant que ces esprits sont dépendans de la matière qu'ils animent.»

IL y en eut qui citèrent d'anciennes prédictions : «elles avaient, disaient-ils, annoncé pour cette époque une invasion des Tartares jusque sur les rives de la Seine. Et les voilà en effet libres de passer sur l'armée française abattue, pour les accomplir.»

D'autres se rappelaient entre eux ce grand et meurtrier orage qui avait marqué notre entrée sur les terres russes. «Alors le ciel avait parlé ! Voilà le malheur qu'il prédisait ! La nature avait fait effort pour repousser cette catastrophe ! Pourquoi notre incrédulité obstinée ne l'avait-elle pas comprise !»

Tant cette chute simultanée de quatre cent mille hommes, événement qui, dans le fait, n'était pas plus extraordinaire que cette foule d'épidémies et de révolutions qui ravagent sans cesse le monde, leur paraissait un événement unique, étrange, et qui avait dû occuper toutes les puissances du ciel et de la terre ; tant enfin notre esprit est porté à ramener tout à soi : comme si la Providence, protectrice de notre faiblesse, et craignant qu'elle ne s'anéantît à la vue de l'infini, avait voulu que chaque homme, ce point dans l'espace, se crût et fût pour lui-même le centre de l'immensité.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE III.

CHAPITRE III.

L'armée était dans ce dernier état de détresse physique et morale, quand ses premiers fuyards atteignirent Wilna. Wilna ! leur magasin, leur dépôt, la première ville riche et habitée que depuis leur entrée en Russie ils eussent rencontrée ! Son nom seul et sa proximité soutenaient encore quelques courages.

Le 9 décembre, le plus grand nombre de ces malheureux aperçut enfin cette capitale. Aussitôt, les uns se traînant, les autres se précipitant, tous s'engouffrèrent dans son faubourg tête baissée, poussant obstinément devant eux, et s'y entassant avec une telle opiniâtreté, que bientôt ils n'y formèrent plus qu'une masse d'hommes, de chevaux et de chariots immobile et incapable de mouvement.

Le dégorgement de cette foule par un étroit passage devint presque impossible. Ceux qui suivaient, guidés par un stupide instinct, s'ajoutaient à cet encombrement, sans songer à pénétrer dans la ville par ses autres issues ; car il en existait. Mais tout était si désorganisé que, dans toute cette cruelle journée, pas un officier d'état-major ne parut pour les indiquer.

Pendant dix heures, et par vingt-sept et même vingt-huit degrés de froid, des milliers de soldats, qui se croyaient sauvés, tombèrent ou gelés ou étouffés, comme aux portes de Smolensk et devant les ponts de la Bérézina. Soixante mille hommes avaient traversé cette rivière, et depuis vingt mille recrues s'étaient jointes à eux ; sur ces quatre-vingt mille hommes, la moitié venait de périr, et la plupart dans ces quatre derniers jours, entre Malodeczno et Wilna.

La capitale de la Lithuanie ignorait encore nos désastres, quand tout-à-coup quarante mille hommes affamés la remplirent de cris et de gémissemens.

À cet aspect inattendu, ses habitans s'effarouchèrent, ils fermèrent leurs portes. Ce fut alors un spectacle déplorable de voir ces troupes de malheureux errant dans les rues, les uns furieux, les autres désespérés, menaçant ou suppliant, essayant d'enfoncer les portes des maisons, celles des magasins, ou se traînant aux hôpitaux : et tout les repoussait ; aux magasins, c'étaient des formalités bien intempestives, puisque les corps étant dissous et les soldats mêlés, toute distribution régulière était impossible.

Il y avait là quarante jours de farine et de pain, et trente-six jours de viande pour cent mille hommes. Aucun chef n'osa donner l'ordre de distribuer ces vivres à tous ceux qui se présenteraient. Les administrateurs qui les avaient reçus, craignirent pour leur responsabilité ; les autres redoutèrent les excès auxquels se livrent les soldats affamés, quand ils ont tout à discrétion. Ces administrateurs ignoraient d'ailleurs combien notre position était désespérée, et, quand à peine le temps de piller restait, on laissa plusieurs heures nos malheureux compagnons d'armes mourir de faim devant ces grands amas de vivres, dont l'ennemi s'empara le lendemain.

Aux casernes, aux hôpitaux, ils ne furent pas moins rebutés, mais non par des vivans, car la mort seule y régnait. Quelques moribonds y respiraient encore ; ils se plaignaient que depuis long-temps ils étaient sans lits, sans paille même, et presque abandonnés. Les cours, les corridors, et jusqu'aux salles, étaient remplis de corps entassés ; c'étaient des charniers infects.

Enfin, les soins de plusieurs chefs, tels qu'Eugène et Davoust, la pitié des Lithuaniens et l'avarice des Juifs, ouvrirent quelques refuges.

Ce fut alors une chose remarquable que l'étonnement de ces infortunés, en se retrouvant enfin dans des maisons habitées. Combien un pain levé leur paraissait une nourriture délicieuse, quelle douceur inexprimable ils trouvaient à le manger assis, et comme ensuite la vue d'un faible bataillon encore armé, en ordre, et vêtu uniformément, les frappait d'admiration ! Il semblait qu'ils revinssent des extrémités du monde, tant la violence et la continuité de leurs maux les avaient arrachés et jetés loin de toutes leurs habitudes, tant l'abîme d'où ils sortaient avait été profond.

Mais à peine commençaient-ils à goûter cette douceur, que le canon des Russes tonna sur eux et sur la ville. Ces bruits menaçans, les cris des officiers, les tambours qui rappelaient aux armes, les clameurs d'une foule de malheureux qui arrivaient encore, remplirent Wilna d'une nouvelle confusion : c'était l'avant-garde de Kutusof et de Tchaplitz, commandée par Orurk, Landskoy et Seslawin. Ils attaquaient la division Loison, qui couvrait à la fois la ville et la marche d'une colonne de cavaliers démontés, dirigés par Newtroky sur Olita.

On essaya d'abord de résister. De Wrede et ses Bavarois venaient aussi de joindre l'armée par Naroc-zwiransky et Niamentchin. Ils étaient suivis par Witgenstein, qui de Kamen et de Vileïka marchait sur notre flanc droit, en même temps que Kutusof et Tchitchakof nous poursuivaient. Il ne restait pas à de Wrede deux mille hommes. Quant à Loison, à sa division et à la garnison de Wilna, qui étaient venus nous tendre la main jusqu'à Smorgony, depuis trois jours, le froid les avait réduits, de quinze mille hommes, à trois mille.

De Wrede défendit Wilna du côté de Rukoni : il fut forcé de plier après un noble effort.

De son côté, Loison et sa division, plus rapprochés de Wilna, continrent l'ennemi. On était parvenu à faire prendre les armes à une division napolitaine, on la fit même sortir de la ville, mais les fusils s'échappèrent des mains de ces hommes transplantés d'un sol brûlant dans une région de glace. En moins d'une heure, tous rentrèrent désarmés, et la plupart estropiés.

En même temps, la générale battait inutilement dans les rues ; la vieille garde elle-même, réduite à quelques pelotons, restait dispersée. Tous pensaient bien plus à disputer leur vie à la famine et aux frimas qu'aux ennemis. Mais alors le cri «Voilà les Cosaques» se fit entendre : c'était depuis long-temps le seul signal auquel le plus grand nombre obéissait, il retentit aussitôt dans toute la ville et la déroute recommença.

Murat prit aussi l'épouvante ; ne se croyant plus maître de l'armée, il ne le fut plus de lui-même. On le vit fendre la presse et fuir seul à pied de son palais et de Wilna, sans donner d'autre ordre que son exemple, et laissant à Ney le soin du reste. Ce prince s'arrêta pourtant à la dernière maison du faubourg, sur la route de Kowno, pour y attendre le jour et l'armée.

On eût pu tenir vingt-quatre heures de plus à Wilna, et beaucoup d'hommes eussent été sauvés. Cette ville fatale en retint près de vingt mille, parmi lesquels trois cents officiers et sept généraux. La plupart étaient blessés par l'hiver plus que par l'ennemi, qui en triompha. Quelques autres étaient encore entiers, du moins en apparence, mais leur force morale était à bout. Après avoir eu le courage de vaincre tant de difficultés, ils se rebutèrent près du port, et devant quatre journées de plus.

Ils avaient enfin retrouvé une ville civilisée, et plutôt que de se déterminer à rentrée dans le désert, ils se livrèrent à leur fortune : elle fut cruelle.

À la vérité, les Lithuaniens, que nous abandonnions après les avoir tant compromis, en recueillirent et en secoururent quelques-uns ; mais les Juifs, que nous avions protégés, repoussèrent les autres. Ils firent bien plus ; la vue de tant de douleurs irrita leur cupidité. Toutefois, si leur infâme avarice, spéculant sur nos misères, se fût contentée de vendre au poids de l'or de faibles secours, l'histoire dédaignerait de salir ses pages de ce détail dégoûtant : mais qu'ils aient attiré nos malheureux blessés dans leurs demeures pour les dépouiller, et qu'ensuite, à la vue des Russes, ils aient précipité par les portes et par les fenêtres de leurs maisons ces victimes nues et mourantes, que là ils les aient laissées impitoyablement périr de froid, que même ces vils barbares se soient fait un mérite aux yeux des Russes de les y torturer, des crimes si horribles doivent être dénoncés aux siècles présens et à venir. Aujourd'hui que nos mains sont impuissantes, il se peut que notre indignation contre ces monstres soit leur seule punition sur cette terre ; mais enfin les assassins rejoindront un jour leurs victimes, et là sans doute, dans la justice du ciel, nous trouverons notre vengeance !

Le 10 décembre, Ney, qui s'était encore volontairement chargé de l'arrière-garde, sortit de la ville, et aussitôt les Cosaques de Platof l'inondèrent, en massacrant tous les malheureux que les Juifs jetèrent sur leur passage. Au milieu de cette boucherie parut tout-à-coup un piquet de trente Français venant du pont de la Vilia, où ils avaient été oubliés.

À la vue de cette nouvelle proie, des milliers de cavaliers russes accourent, se pressent, l'entourent avec de grands cris, et l'assaillent de toutes parts.

Mais l'officier français avait déjà rangé ses soldats en cercle. Sans hésiter, il leur commande le feu, puis la baïonnette en avant il marche au pas de charge. En un instant tout fuit devant lui, il reste maître de la ville ; et, sans plus s'étonner de la lâcheté des Cosaques que de leur attaque, il profite du moment, tourne brusquement sur lui-même, et parvient à rejoindre, sans perte, l'arrière-garde.

Elle était aux prises avec l'avant-garde de Kutusof, et s'efforçait de l'arrêter ; car une nouvelle catastrophe, qu'elle cherchait vainement à couvrir, la retenait près de Wilna.

Dans cette ville, comme à Moskou, Napoléon n'avait fait donner aucun ordre de retraite : il avait voulu que notre déroute fût sans avant-coureur, qu'elle s'annonçât d'elle-même, qu'elle surprît nos alliés et leurs ministres, et qu'enfin, profitant de leur premier étonnement, elle pût traverser leurs peuples avant qu'ils se fussent préparés à se joindre aux Russes pour nous accabler.

C'est pourquoi, Lithuaniens, étrangers et tous dans Wilna, jusqu'à son ministre lui-même, avaient été trompés. Ils ne crurent à notre désastre qu'en le voyant ; et en cela, cette foi, presque superstitieuse de l'Europe, dans l'infaillibilité du génie de Napoléon, le servit contre ses alliés. Mais cette même confiance avait endormi les siens dans une profonde sécurité : dans Wilna, comme dans Moskou, aucun d'eux ne s'était préparé à un mouvement quelconque.

Celte ville renfermait une grande partie des bagages de l'armée et de son trésor, ses vivres, une foule d'énormes fourgons chargés des équipages de l'empereur, beaucoup d'artillerie, et une grande quantité de blessés.

Notre déroute était tombée sur eux comme un orage imprévu. À ce coup de foudre, l'effroi avait précipité les uns, la consternation avait enchaîné les autres. Les ordres, les hommes, les chevaux et les chariots s'étaient croisés et entre-choqués.

Au milieu de ce tumulte, plusieurs chefs avaient poussé hors de la ville, et vers Kowno, tout ce qu'ils avaient pu mettre en mouvement ; mais à une lieue sur cette route, cette colonne lourde et effarée venait de rencontrer la hauteur et le défilé de Ponari.

Dans notre marche conquérante, ce coteau boisé n'avait paru à nos hussards qu'un heureux accident de terrain, d'où ils pouvaient découvrir la plaine entière de Wilna, et juger de leurs ennemis. Du reste, sa pente roide, mais courte, avait à peine été remarquée. Dans une retraite régulière, elle eût offert une bonne position pour se retourner et arrêter l'ennemi ; mais dans une fuite déréglée, où tout ce qui pourrait servir nuit, où, dans sa précipitation, dans son désordre, on tourne tout contre soi-même, cette colline et son défilé devinrent un obstacle insurmontable, un mur de glace contre lequel tous nos efforts se brisèrent. Il retint tout, bagages, trésor, blessés. Le mal fut assez grand pour que, dans cette longue suite de désastres, il fit époque.

Et en effet, argent, honneur, reste de discipline et de forces, tout acheva de s'y perdre. Après quinze heures d'efforts inutiles, quand les conducteurs et les soldats d'escorte virent le roi et toute la colonne des fuyards les dépasser par les flancs de la montagne ; lorsque, tournant les yeux vers le bruit du canon et de la fusillade, qui rapprochait d'eux à chaque instant, ils aperçurent Ney lui-même se retirant avec trois mille hommes, restes du corps de de Wrede et de la division Loison ; quand enfin, reportant leurs regards sur eux-mêmes, ils virent la montagne toute couverte de chariots et de canons bridés ou culbutés, d'hommes et de chevaux renversés, et expirant les uns sur les autres, alors ils ne songèrent plus à rien sauver, mais à prévenir l'avidité de leurs ennemis en se pillant eux-mêmes.

Un caisson du trésor qui s'ouvrit fut comme un signal : chacun se précipita sur ces voitures ; on les brisa, on en arracha les objets les plus précieux. Les soldats de l'arrière-garde, qui passaient devant ce désordre, jetèrent leurs armes pour se charger de butin ; ils s'y acharnèrent si furieusement, qu'ils n'entendirent plus le sifflement de balles et les hurlemens des Cosaques qui les poursuivaient.

On dit même que ces Cosaques se mêlèrent à eux sans être aperçus. Pendant quelques instans, Français et Tartares, amis et ennemis furent confondus dans une même avidité. On vit des Russes et des Français, oubliant la guerre, piller ensemble le même caisson. Dix millions d'or et d'argent disparurent.

Mais, à côté de ces horreurs, on remarqua de nobles dévouemens. Il y eut des hommes qui abandonnèrent tout pour sauver, sur leurs épaules, de malheureux blessés ; quelques autres, ne pouvant arracher de cette mêlée leurs compagnons d'armes à demi gelés, périrent en les défendant des atteintes de leurs compatriotes et des coups des ennemis.

Sur la partie de la montagne la plus exposée, un officier de l'empereur, le colonel comte de Turenne, contint les Cosaques, et, malgré leurs cris de rage et leurs coups de feu, il distribua sous leurs yeux le trésor particulier de Napoléon aux gardes qu'il trouva à sa portée. Ces braves hommes se battant d'une main et recueillant de l'autre les dépouilles de leur chef, parvinrent à les sauver.

Long-temps après, et quand on fut hors de tout danger, chacun d'eux rapporta fidèlement le dépôt qui lui avait été confié. Pas une pièce d'or ne fut perdue.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE IV.

CHAPITRE IV.

Cette catastrophe de Ponari fut d'autant plus honteuse qu'elle-était facile à prévoir, et encore plus facile à éviter ; car on pouvait tourner cette colline par ses côtés. Nos débris servirent du moins à arrêter les Cosaques. Tandis qu'ils ramassaient cette proie, Ney, avec quelques centaines de Français et de Bavarois, soutint la retraite jusqu'à Évé. Comme ce fut son dernier effort, il faut indiquer sa méthode de retraite, celle qu'il suivait depuis Viazma, depuis le 3 novembre, depuis trente-sept jours et trente-sept nuits.

Chaque jour, à cinq heures du soir, il prenait position, arrêtait les Russes, laissait ses soldats manger, se reposer, et repartait à dix heures. Pendant toute la nuit, il poussait devant lui la foule des traîneurs à force de cris, de prières et de coups. Au point du jour, vers sept heures, il s'arrêtait, reprenait position, et se reposait sur les armes et en garde jusqu'à dix heures du matin : alors reparaissait l'ennemi, et il fallait batailler jusqu'au soir, en gagnant en arrière le plus ou le moins de terrain possible. Ce fut d'abord suivant l'ordre général de la marche, et plus tard suivant les circonstances.

Car, depuis long-temps, cette arrière-garde n'était que de deux mille hommes, puis de mille, ensuite d'environ cinq cents, enfin de soixante hommes ; et cependant Berthier, soit calcul, soit routine, n'avait rien changé à ses formes. C'était toujours à un corps de trente-cinq mille hommes qu'il s'adressait ; il détaillait imperturbablement dans ses instructions toutes les différentes positions que devaient prendre et garder jusqu'au lendemain des divisions et des régimens qui n'existaient plus. Et chaque nuit, quand, sur les avis pressans de Ney, il fallait qu'il allât réveiller le roi pour l'obliger à se remettre en route, il marquait le même étonnement.

Ce fut ainsi que Ney soutint la retraite depuis Viazma jusqu'à quelques werstes au-delà d'Evé.

Là, suivant son usage, ce maréchal avait arrêté les Russes, et donnait au repos les premières heures de la nuit, quand, vers dix heures du soir, lui et de Wrede s'aperçurent qu'ils étaient restés seuls. Leurs soldats les avaient quittés, ainsi que leurs armes, qu'on voyait briller en faisceaux près de leurs feux abandonnés.

Heureusement la rigueur du froid, qui venait d'achever le découragement des nôtres, avait engourdi l'ennemi. Ney regagna avec peine sa colonne. Il n'y vit plus que des fuyards : quelques Cosaques les chassaient devant eux, sans chercher à les prendre ni à les tuer ; soit pitié, car on se fatigue de tout ; soit que l'énormité de nos misères eût épouvanté les Russes eux-mêmes, et qu'ils se crussent trop vengés, car beaucoup se montrèrent généreux ; soit, enfin, qu'ils fussent rassasiés et appesantis de butin. Peut-être encore, dans l'obscurité, ne s'aperçurent-ils pas qu'ils n'avaient affaire qu'à des hommes désarmés.

L'hiver, ce terrible allié des Moskovites, leur avait vendu cher son secours. Leur désordre poursuivait notre désordre. Nous revîmes des prisonniers, qui, plusieurs fois, avaient échappé à leurs mains et à leurs regards glacés. Ils avaient d'abord marché au milieu de leur colonne traînante, sans en être remarqués. Il y en eut alors qui, saisissant un moment favorable, osèrent attaquer des soldats russes isolés, et leur arracher leurs vivres, leurs uniformes, et jusqu'à leurs armes, dont ils se couvrirent. Sous ce déguisement ils se mêlèrent à leurs vainqueurs ; et telle était la désorganisation, la stupide insouciance et l'engourdissement où cette armée était tombée, que ces prisonniers marchèrent un mois entier au milieu d'elle sans en être reconnus.

Les cent vingt mille hommes de Rutusof étaient alors réduits à trente-cinq mille.

Des cinquante mille Russes de Witgenstein, il en restait à peine quinze mille. Vilson assure que sur un renfort de dix mille hommes, partis de l'intérieur de la Russie avec toutes les précautions qu'ils savent prendre contre l'hiver, il n'en arriva à Wilna que dix-sept cents. Mais une tête de colonne suffisait contre nos soldats désarmés. Ney chercha vainement à en rallier quelques-uns, et lui, qui jusque-là avait commandé presque seul à la déroute, fut obligé de la suivre.

Il arriva avec elle à Kowno. C'était la dernière ville de l'empire russe. Enfin, le 13 décembre, après avoir marché quarante-six jours sous un joug terrible, on revoyait une terre amie. Aussitôt, sans s'arrêter, sans regarder derrière eux, la plupart s'enfoncèrent et se dispersèrent dans les forêts de la Prusse polonaise. Mais il y en eut qui, parvenus sur la rive alliée, se retournèrent. Là, jetant un dernier regard sur cette terre de douleur d'où ils s'échappaient, quand ils se virent à cette même place d'où, cinq mois plus tôt, leurs innombrables aigles s'étaient élancées victorieuses, on dit que des larmes coulèrent de leurs yeux, et qu'il y eut des cris de douleur.

«C'était donc là cette rive qu'ils avaient hérissée de leurs baïonnettes ! cette terre alliée, qui, disparaissant, il n'y avait que cinq mois, sous les pas de leur immense armée réunie leur avait alors paru comme métamorphosée en vallées et en collines toutes mouvantes d'hommes et de chevaux ! Voilà ces mêmes vallons d'où sortirent, aux rayons d'un soleil brûlant, ces trois longues colonnes de dragons et de cuirassiers, semblables à trois fleuves de fer et d'airain étincelans.

Eh bien, hommes, armes, aigles, chevaux, le soleil même, et jusqu'à ce fleuve frontière qu'ils avaient traversé pleins d'ardeur et d'espoir, tout a disparu. Le Niémen n'est plus qu'une longue masse de glaçons surpris et enchaînés les uns sur les autres par les redoublemens de l'hiver. À la place de ces trois ponts français, apportés de cinq cents lieues, et jetés avec une si audacieuse promptitude, un pont russe est seul debout. Enfin, au lieu de ces innombrables guerriers, de leurs quatre cent mille compagnons, tant de fois vainqueurs avec eux, et qui s'étaient élancés avec tant de joie et d'orgueil sur la terre des Russes, ils ne voient sortir de ces déserts pâles et glacés qu'un millier de fantassins et de cavaliers encore armés, neuf canons, et vingt mille malheureux couverts de haillons, la tête basse, les yeux éteints, la figure terreuse et livide, la barbe longue et hérissée de frimas ; les uns se disputant en silence l'étroit passage du pont qui, malgré leur petit nombre, ne peut suffire à l'empressement de leur déroute ; les autres fuyant dispersés sur les aspérités du fleuve, s'efforçant, se traînant de pointes de glaces en pointes de glaces : et c'était là toute la grande-armée ! Encore beaucoup de ces fuyards étaient-ils des recrues qui venaient de la rejoindre.»

Deux rois, un prince, huit maréchaux suivis de quelques officiers, des généraux à pied, dispersés et sans aucune suite ; enfin, quelques centaines d'hommes de la vieille garde encore armés, étaient ses restes : eux seuls la représentaient.

Ou plutôt elle respirait encore tout entière dans le maréchal Ney. Compagnons ! alliés ! ennemis ! j'invoque ici votre témoignage : rendons à la mémoire d'un héros malheureux l'hommage qui lui est dû : les faits suffiront.

Tout fuyait, et Murat lui-même, traversant Kowno comme Wilna, donnait puis retirait l'ordre de se rallier à Tilsitt, et se décidait ensuite pour Gumbinen. Ney entre alors dans Kowno, seul avec ses aides-de-camp, car tout a cédé ou succombé autour de lui. Depuis Viazma, c'est la quatrième arrière-garde qui s'use et qui se fond entre ses mains. Mais l'hiver et la famine, plus encore que les Russes, les ont détruites. Pour la quatrième fois il est resté seul devant l'ennemi, et toujours inébranlable, il cherche une cinquième arrière-garde.

Ce maréchal trouve dans Kowno une compagnie d'artillerie, trois cents Allemands qui en formaient la garnison, et le général Marchand avec quatre cents hommes ; il en prend le commandement. Et d'abord il parcourt la ville pour reconnaître sa position, et rallier encore quelques forces ; il n'y trouve que des malades et des blessés qui s'essaient, en pleurant, à suivre notre déroute. Pour la huitième fois depuis Moskou, il a fallu les abandonner en masse dans leurs hôpitaux, comme on les a abandonnés en détail sur toute la route, sur tous nos champs de bataille et à tous nos bivouacs.

Plusieurs milliers de soldats couvrent la place et les rues environnantes ; mais ils y sont étendus roides devant des magasins d'eau-de-vie qu'ils ont enfoncés, et où ils ont puisé la mort en croyant y trouver la vie. Voilà les seuls secours que lui a laissés Murat : Ney se voit seul en Russie avec sept cents recrues étrangères. À Kowno, comme après les désastres de Viazma, de Smolensk, de la Bérézina et de Wilna, c'est encore à lui qu'on a confié l'honneur de nos armes et tout le péril du dernier pas de notre retraite : il l'accepte.

Le 14, au point du jour, l'attaque des Russes commence.

Pendant qu'une de leurs colonnes se présente brusquement par la route de Wilna, une autre passe le Niémen sur la glace, au-dessus de la ville, prend pied sur les terres prussiennes, et, toute fière d'avoir la première franchi sa frontière, elle marche au pont de Kowno, pour fermer à Ney cette issue, et lui couper toute retraite.

Les premiers coups se firent entendre à la porte de Wilna ; Ney y court, il veut éloigner le canon de Platof avec les siens, mais déjà il trouve ses pièces enclouées et ses artilleurs en fuite ! Furieux, il s'élance, l'épée haute, sur l'officier qui les commande, et il l'eût tué, sans son aide-de-camp, qui para le coup et protégea la fuite de ce malheureux.

Ney appelle alors son infanterie ; mais sur les deux faibles bataillons qui la composaient, un seul avait pris les armes : c'étaient les trois cents Allemands de la garnison. Il les place, il les exhorte, et l'ennemi s'approchant, il allait leur commander le feu, quand un boulet russe, écrêtant la palissade, vint casser la cuisse de leur chef. Cet officier tomba, et sans hésiter, se sentant perdu, il prit froidement ses pistolets et se brûla la cervelle devant sa troupe. À ce coup de désespoir, ses soldats s'effraient, s'effarent, et tous à la fois ils jettent leurs armes, et fuient éperdus.

Ney, que tout abandonne, ne s'abandonne, ni lui-même, ni son poste. Après d'inutiles efforts pour retenir ces fuyards, il ramasse leurs armes encore toutes chargées, il redevient soldat, et, lui cinquième, il fait face à des milliers de Russes. Son audace les arrêta ; elle fit rougir quelques artilleurs, qui imitèrent leur maréchal ; elle donna à l'aide de-camp Heymès et au général Gérard le temps de ramasser trente soldats, de faire avancer deux à trois pièces légères, et à Marchand, celui de réunir le seul bataillon qui restait.

Mais en ce moment éclate, au-delà du Niémen et vers le pont de Kowno, la seconde attaque des Russes ; il était deux heures et demie. Ney envoie Marchand et ses quatre cents hommes pour reprendre et assurer ce passage. Pour lui, sans lâcher prise, sans s'inquiéter davantage de ce qui se prépare derrière lui, il combat à la tête de trente hommes et se maintient jusqu'à la nuit à la porte qui ouvre vers Wilna. Alors il traverse Kowno et le Niémen toujours en combattant, reculant et ne fuyant pas, marchant après tous les autres, soutenant jusqu'au dernier moment l'honneur de nos armes, et pour la centième fois, depuis quarante jours et quarante nuits, sacrifiant sa vie et sa liberté pour sauver quelques Français de plus. Il sort enfin le dernier de la grande-armée de cette fatale Russie, montrant au monde l'impuissance de la fortune contre les grands courages, et que pour les héros tout tourné en gloire, même les plus grands désastres.

Il était huit heures du soir quand il parvint sur la rive alliée. Alors, voyant la catastrophe accomplie, Marchand repoussé jusqu'à l'entrée du pont, et la route de Vilkowisky, que suivait Murat, toute couverte d'ennemis, il se jeta à droite, s'enfonça dans les bois, et disparut.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE V.

CHAPITRE V.

Quand Murat atteignit Gumbinen, il fut bien surpris d'y trouver Ney, et d'apprendre que depuis Kowno, l'armée marchait sans arrière-garde. Heureusement, la poursuite des Russes après qu'ils eurent reconquis leur territoire, s'était ralentie. Ils semblèrent hésiter, sur la frontière prussienne, ne sachant s'ils entreraient en alliés ou en ennemis. Murat profita de cette incertitude pour s'arrêter plusieurs jours à Gumbinen, et pour diriger sur les différentes villes qui bordent la Vistule les restes des corps.

Au moment de cette dislocation de l'armée, il en réunit les chefs. Je ne sais quel mauvais génie l'inspira dans ce conseil. On voudrait croire que ce fut embarras, devant ces guerriers, de la précipitation de sa fuite, et dépit contre l'empereur qui lui avait laissé cette responsabilité ; ou bien honte de reparaître vaincu au milieu des peuples les plus opprimés par nos victoires : mais comme ses paroles eurent un bien plus fâcheux caractère, et que ses actions ne les ont point démenties, comme enfin elles furent le premier symptôme de sa défection, l'histoire ne peut les taire.

Ce guerrier, monté sur le trône par le seul droit de la victoire, revenait vaincu. Dès ses premiers pas sur la terre conquise, il crut la sentir tout entière trembler sous lui, et sa couronne chanceler sur sa tête. Mille fois dans cette campagne, il s'était exposé aux plus grands dangers ; mais lui, qui, roi, n'avait pas craint de mourir comme un soldat d'avant-garde, ne put supporter l'appréhension de vivre sans couronne. Le voilà donc au milieu des chefs dont son frère lui a confié la conduite, accusant son ambition, qu'il a partagée, pour s'en absoudre.

Il s'écrie «qu'il n'est plus possible de servir un insensé ! qu'il n'y a plus de salut dans sa cause ; qu'aucun prince de l'Europe ne croit plus ni à ses paroles, ni à ses traités.

Il se désespère d'avoir rejeté les propositions des Anglais ; sans cela, ajoute-t-il, il serait encore un grand roi, tel que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse.»

Un cri de Davoust l'interrompit : «Le roi de Prusse, l'empereur d'Autriche, lui repart-il brusquement, sont princes par la grace de Dieu, du temps et de l'habitude des peuples. Mais vous, vous n'êtes roi que par la grace de Napoléon et du sang français. Vous ne pouvez l'être que par Napoléon et en restant uni à la France. C'est une noire ingratitude qui vous aveugle !» Et aussitôt il lui déclare qu'il va le dénoncer à son empereur ; les autres chefs se turent. Ils excusaient l'emportement de la douleur du roi, et n'attribuaient qu'à sa fougue inconsidérée, des expressions que la haine et l'esprit soupçonneux de Davoust n'avait que trop bien comprises.

Murat resta décontenancé ; il se sentait coupable. Ainsi fut étouffée cette première étincelle d'une trahison, qui devait, plus tard, perdre la France. L'histoire n'en parle qu'à regret, depuis que le repentir et le malheur ont égalé le crime.

Il fallut bientôt porter notre abaissement dans Koenigsberg. La grande-armée, qui depuis vingt ans, parcourait triomphante toutes les capitales de l'Europe, reparut pour la première fois mutilée, désarmée, fuyante, dans l'une de celles qu'elle avait le plus humiliées par sa gloire. Ses peuples accoururent, sur notre passage pour compter nos blessures, pour évaluer, par la grandeur de nos maux, ce qu'ils pouvaient se promettre d'espérance : il fallut repaître leurs avides regards de nos misères, subir le joug de leur espoir, et, traînant notre infortune au travers de leur odieuse joie, marcher sous l'insupportable poids d'un malheur haï.

Les faibles restes de la grande-armée ne plièrent point sous ce faix.

Son ombre, déjà presque détrônée, se montra toujours imposante ; elle conserva son air de souveraine : vaincue par les élémens, elle garda devant les hommes ses formes victorieuses et dominatrices.

De leur côté, les Allemands, soit lenteur, soit crainte, nous accueillirent docilement : leur haine se contint sous les apparences de la froideur ; et, comme ils n'agissent guère d'eux-mêmes, pendant qu'ils attendaient un signal, ils furent contraints de soulager nos misères. Koenigsberg ne put bientôt plus les contenir. L'hiver, qui nous y avait poursuivis, nous y abandonna tout-à-coup ; en une nuit le thermomètre descendit de vingt degrés.

Cette transition subite nous fut fatale. Une foule de soldats et de généraux, que la tension de l'atmosphère avait soutenus jusque-là, par une irritation continuelle, s'affaissèrent et tombèrent en décomposition. Éblé, l'honneur de l'armée, succomba ; Lariboissière, général en chef de l'artillerie, le suivit. Chaque jour, à chaque heure, on était consterné par de nouvelles pertes.

Au milieu de ce deuil général, tout-à-coup une émeute et une lettre de Macdonald vinrent porter le désespoir dans toutes ces douleurs. Les malades ne purent plus conserver l'espoir de mourir libres ; il fallut que l'ami abandonnât son ami mourant, le frère son frère, ou qu'il l'entraînât expirant vers Elbing. L'émeute n'était alarmante que comme symptôme ; elle fut réprimée : mais la nouvelle qu'annonçait Macdonald était décisive.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VI.

CHAPITRE VI.

Du côté de ce maréchal, toute cette guerre n'avait été qu'une marche rapide de Tilsitt à Millau, un déploiement depuis l'embouchure de l'Aa jusqu'à Dünabourg, et enfin une longue défensive devant Riga. La composition de cette armée, presque toute prussienne, sa position, et l'ordre de Napoléon, le voulurent ainsi.

C'était une grande audace à cet empereur d'avoir confié son aile gauche, comme son aile droite et sa retraite, à des Prussiens et à des Autrichiens. On a remarqué qu'en même temps, il avait dispersé les Polonais dans toute l'armée ; quelques-uns pensaient qu'il eût été mieux de réunir le zèle de ceux-ci et de diviser la haine des autres. Mais on eut besoin des indigènes par-tout pour interprètes, éclaireurs ou guides, et de leur audacieuse ardeur sur le véritable point d'attaque. Quant aux Prussiens et aux Autrichiens, il est vraisemblable qu'ils ne se seraient pas laissé disséminer. À la gauche, Macdonald et sept mille Bavarois, Westphaliens et Polonais, mêlés à vingt-deux mille Prussiens, parurent suffisans pour répondre de ceux-ci et des Russes.

Dans la marche en avant, il n'avait d'abord été question, que de chasser devant soi des postes, et d'enlever quelques magasins. Il y eut ensuite quelques escarmouches entre l'Aa et Riga. Les Prussiens, dans une affaire assez vive, prirent Eckau sur le général russe Lewis, puis l'on resta vingt jours tranquille de part et d'autre. Macdonald employa ce temps à s'emparer de Dünabourg, et à faire venir à Mittau la grosse artillerie nécessaire pour assiéger Riga.

Au bruit de son approche, le 23 août, le commandant en chef à Riga en fit sortir tous ses Russes sur trois colonnes.

Les deux plus faibles durent faire deux fausses attaques ; l'une, en suivant le bord de la mer Baltique ; l'autre, directement sur Mittau ; la troisième, forte et commandée par Lewis, dut en même temps enlever Eckau, culbuter les Prussiens jusque dans l'Aa, passer cette rivière, et s'emparer du parc d'artillerie, ou le détruire.

Tout réussit jusqu'au-delà de l'Aa, où Grawert, enfin soutenu par Kleist, rejeta Lewis ; puis s'acharnant sur les traces des Russes jusque dans Eckau, il l'y défit entièrement. Lewis s'en fut en déroute jusqu'à la Düna, qu'il repassa à gué, en laissant un grand nombre de prisonniers.

Jusque-là Macdonald était satisfait. On dit même qu'à Smolensk Napoléon pensait à élever Yorck au rang de maréchal d'empire, en même temps qu'il faisait nommer, à Vienne, Schwartzenberg feld-maréchal. Cependant, les droits n'étaient pas égaux entre ces deux chefs.

Des symptômes fâcheux se manifestaient à nos deux ailes ; chez les Autrichiens ils fermentaient parmi les officiers : leur général les contenait dans notre alliance ; il nous avertissait même des mauvaises dispositions des siens, et des moyens de garantir de cette contagion nos autres alliés mêlés à ses troupes.

C'était le contraire à notre aile gauche ; l'armée prussienne y marchait sans arrière-pensée, quand son général conspirait contre nous. Aussi, dans les combats, voyait-on à l'aile droite le chef entraîner ses troupes en dépit d'elles-mêmes, tandis qu'à l'aile gauche, les troupes poussaient leur chef en avant presque malgré lui.

Chez ceux-ci les officiers, les soldats, Grawert lui-même, vieux guerrier loyal et sans politique, tous servaient franchement.

Ils combattirent en lions toutes les fois qu'ils furent libres de leur chef : ils voulaient, disaient-ils, laver aux yeux des Français la honte de leur désastre de 1806, reconquérir notre estime, vaincre devant leurs vainqueurs, montrer que leur défaite ne devait être attribuée qu'à leur gouvernement, et qu'eux eussent été dignes d'un meilleur sort.

Yorck voyait de plus haut. Il était de cette société des Amis de la vertu, dont le principe était la haine des Français, et le but, leur entière expulsion de l'Allemagne. Mais Napoléon était encore victorieux, et le Prussien craignait de se compromettre. D'ailleurs, la justice de Macdonald, sa douceur et sa réputation militaire, avaient gagné le cœur de ses troupes. «Jamais, disaient les Prussiens, ils ne s'étaient trouvés si heureux que sous le commandement d'un Français.» En effet, unis aux conquérans, et jouissant avec eux des droits de la conquête, ces vaincus s'étaient laissé séduire à l'attrait tout-puissant d'être du parti de la victoire.

Tout y concourait. Leur administration était conduite par un intendant et par des agens pris dans leur armée. Ils vivaient dans l'abondance. Ce fut pourtant de ce côté que commença la querelle de Macdonald et d'Yorck, et que la haine de ce dernier trouva une issue pour se répandre.

D'abord, il s'éleva des plaintes dans le pays contre cette administration. Bientôt, un ordonnateur français arriva, et, soit rivalité, soit justice, il accuse l'intendant prussien de fatiguer le pays par d'énormes réquisitions de bestiaux. «Il les envoyait, disait-on, dans la Prusse, épuisée par notre passage ; l'armée en était frustrée, bientôt la disette s'y ferait sentir.»

Selon lui, Yorck n'ignorait pas cette manœuvre. Macdonald crut à l'accusation, il renvoya l'accusé, confia l'administration à l'accusateur ; et Yorck, plein de dépit, ne songea plus qu'à se venger.

Napoléon était alors dans Moskou. Le Prussien l'observait ; il prévit avec joie les suites de cette témérité, il paraît même qu'il céda à la tentation d'en profiter et de devancer la fortune. Le 29 septembre, le général russe apprend qu'Yorck a découvert Mittau ; et soit qu'il ait reçu des renforts, en effet, deux divisions venaient d'arriver de Finlande, soit par une autre confiance, il s'aventure jusque dans cette ville, qu'il reprend, et se prépare à pousser son avantage. Le grand parc de siége allait être enlevé ; Yorck, s'il faut en croire des témoins, l'avait exposé, il demeurait immobile, il le livrait.

On dit qu'alors son chef d'état-major s'est indigné de cette trahison ; on assure qu'il a représenté vivement à son général qu'il allait se perdre, et avec lui l'honneur des armées prussiennes ; qu'enfin Yorck, ébranlé, a laissé Kleist se mettre en mouvement. Son approche suffit. Mais dans cette occasion, quoiqu'il y eût eu une affaire rangée, à peine compta-t-on des deux côtés quatre cents hommes hors de combat. Cette petite guerre finie, chacun reprit tranquillement sa première place.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VII.

CHAPITRE VII.

À cette nouvelle, Macdonald s'inquiète, il s'irrite ; il accourt de son aile droite, où peut-être il était resté trop long-temps loin des Prussiens. Cette surprise de Mittau, le danger qu'avait couru le parc de siège, l'obstination d'Yorck à ne pas poursuivre l'ennemi, les détails secrets qui lui parviennent de l'intérieur du quartier-général d'Yorck, tout était alarmant. Mais plus les soupçons étaient fondés, plus il fallait feindre ; car enfin l'armée prussienne, non complice de son chef, avait combattu franchement, l'ennemi avait lâché prise, les apparences étaient conservées, et la politique eût voulu que Macdonald parût s'en contenter.

Il fit le contraire. Son humeur prompte, ou sa loyauté, ne put dissimuler : il éclata en reproches contre le général prussien, au moment où ses troupes, satisfaites de leurs succès, s'attendaient à des éloges et à des récompenses. Yorck sut habilement faire partager à des soldats frustrés dans leur attente, le dégoût d'une humiliation qui n'était réservée qu'à lui seul.

On trouve dans les lettres de Macdonald les justes motifs de son mécontentement. Il écrivait à Yorck, «qu'il était honteux que ses postes fussent continuellement attaqués, sans qu'à son tour il eût harcelé une seule fois l'ennemi ; que depuis qu'il était en présence, il n'avait que repoussé des attaques, sans prendre une seule fois l'offensive, quoique ses officiers et ses troupes fussent de la meilleure volonté.» Ce qui était vrai, car en général c'était un spectacle remarquable, que l'ardeur de tous ces Allemands, pour une cause qui leur était étrangère, et qui pouvait leur paraître ennemie.

Tous se précipitaient à l'envi les uns des autres au milieu des dangers, pour obtenir l'estime de la grande-armée et un éloge de Napoléon.

Leurs princes préféraient la simple étoile d'argent de l'honneur français, à leurs plus riches cordons. Alors encore, le génie de Napoléon semblait avoir tout ébloui ou dompté. Aussi magnifique à récompenser que prompt et terrible à punir, il paraissait tel qu'un de ces grands centres de la nature, dispensateur de tous les biens. Chez beaucoup d'Allemands, il s'y ajoutait une respectueuse admiration, pour une vie tout empreinte de ce merveilleux qu'ils aiment tant.

Mais leur entraînement tenait à la victoire, et déjà commençait la fatale retraite ; déjà, du nord au sud de l'Europe, les cris de vengeance de la Russie répondaient à ceux de l'Espagne. Ils se croisaient et retentissaient sur les terres allemandes, encore sous le joug : ces deux grands incendies allumés aux deux extrémités de l'Europe, se rapprochaient de son centre, ils y faisaient luire un nouveau jour, ils le couvraient d'étincelles que recueillaient des cœurs brûlant d'une haine patriotique, exaltée jusqu'au fanatisme par la mysticité. À mesure que notre déroute se rapprochait de l'Allemagne, on entendait s'élever de son sein une rumeur sourde, un murmure encore tremblant, incertain et confus, mais général.

Les universitaires, nourris de ces idées d'indépendance, inspirés par leur ancienne constitution, qui leur assure tant de privilèges, pleins des souvenirs exaltés de la gloire antique et chevaleresque de la Germanie, et jaloux pour elle de toute gloire étrangère, étaient restés nos ennemis. Absolument étrangers aux calculs de la politique, ils n'avaient jamais plié sous notre victoire. Depuis qu'elle pâlissait, un même esprit gagnait les politiques et jusqu'aux militaires. L'association des Amis de la vertu donnait à ce soulèvement l'apparence d'un vaste complot ; quelques chefs conspiraient en effet, mais il n'y avait pas de conjuration c'était un mouvement spontané, une sensation commune et universelle.

Alexandre augmentait habilement cette disposition par ses proclamations, par ses adresses aux Allemands, et en faisant ménager leurs prisonniers. Quant aux rois de l'Europe, il n'y avait encore que lui et Bernadotte qui marchassent à la tête de leurs peuples. Tous les autres, retenus par la politique ou par l'honneur, se laissaient devancer par leurs sujets.

Cette contagion pénétra dans la grande-armée ; dès le passage de la Bérézina, Napoléon en avait été averti. On avait remarqué des communications entre des généraux bavarois, saxons et autrichiens. À la gauche, la mauvaise volonté d'Yorck redoubla, elle gagna une partie de ses troupes : tous les ennemis de la France se réunissaient, et Macdonald étonné, venait d'avoir à repousser les perfides insinuations d'un aide-de-camp de Moreau. Cependant, l'impression de nos victoires avait été si profonde sur tous ces Allemands, ils avaient été courbés si puissamment, qu'il leur fallut du temps pour se relever.

Le 15 novembre, Macdonald voyant que la gauche de la ligne des Russes s'étendait trop loin de Riga, entre lui et la Düna, fit faire de fausses attaques sur tout leur front, et en poussa une véritable sur le centre ennemi, qu'il perça rapidement jusqu'au fleuve, vers Dahlenkirchen. Toute la gauche des Russes, Lewis et cinq mille hommes, se trouvèrent séparés de leur retraite et acculés à la Düna.

Lewis chercha vainement une issue, il trouva par-tout l'ennemi et perdit d'abord deux bataillons et un escadron. Il était pris tout entier s'il eût été serré de plus près ; mais on lui laissa assez de place et de temps pour respirer ; le froid augmentant, et la terre manquant à ce général pour s'échapper, il osa se fier aux glaces faibles encore qui commençaient à couvrir le fleuve.

Il fit étendre sur elles un lit de paille et de planches, et, traversant ainsi la Düna sur deux points, entre Friedrichstadt et Lindau, il rentra dans Riga, dans l'instant même où ses compagnons désespéraient de son salut.

Le lendemain de ce combat, Macdonald apprit la retraite de Napoléon sur Smolensk, mais non la désorganisation de l'armée. Peu de jours après, des bruits sinistres lui apportèrent la nouvelle de la prise de Minsk. Il s'inquiétait, quand le 4 décembre, une lettre de Maret, enflant la victoire de la Bérézina, lui annonça la prise de neuf mille Russes, de neuf drapeaux et de douze canons. L'amiral, disait-elle, était réduit à treize mille hommes.

Le 3 décembre, les Russes de Riga furent encore repoussés par les Prussiens, dans une de leurs tentatives. Yorck, soit prudence ou conscience, se contenait. Macdonald s'était rapproché de lui. Le 19 décembre, douze jours après le départ de Napoléon, huit jours après la prise de Wilna par Kutusof, lorsqu'enfin Macdonald commença sa retraite, l'armée prussienne était encore fidèle.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE VIII.

CHAPITRE VIII.

Ce fut de Wilna, le 9 décembre, et par un officier prussien, que l'ordre de se retirer lentement sur Tilsitt, fut envoyé à Macdonald. On négligea de lui transmettre cette instruction par plusieurs voies ; on ne songea point à se servir des Lithuaniens pour un message si important. On risqua de perdre ainsi la dernière armée, la seule qui restât intacte. Cet ordre écrit à quatre journées de Macdonald, traîna en route, il mit neuf journées à lui parvenir.

Ce maréchal dirigea sa retraite sur Tilsitt, en passant entre Telzs et Szawlia. Yorck et la plus grande partie des Prussiens formant son arrière-garde, marchèrent à une journée de distance de lui, en contact avec les Russes et livrés à eux-mêmes. Quelques-uns en firent un tort à Macdonald ; mais la plupart n'osèrent en décider, alléguant que, dans une position si délicate, la confiance et la défiance étaient également périlleuses.

Ceux-là disent qu'au reste, le maréchal français donna à la prudence tout ce qu'il lui devait, en gardant avec lui l'une des divisions d'Yorck ; l'autre, que commandait Massenbach, était dirigée par le général français Bachelu ; elle formait l'avant-garde. Ainsi l'armée prussienne était séparée en deux corps, Macdonald au milieu, et l'un semblait devoir lui répondre de l'autre.

D'abord, tout alla bien, quoique le danger fût par-tout, devant, derrière et sur le flanc ; car la grande-armée de Kutusof avait déjà lancé trois avant-gardes sur la retraite du duc de Tarente. Macdonald rencontra l'une à Kelm, l'autre à Piklupenen, et la troisième à Tilsitt. Le zèle des hussards noirs et des dragons prussiens parut redoubler. Les hussards russes d'Ysum furent sabrés et culbutés dans Kelm.

Le 27 décembre, à la fin d'une marche de dix heures, ces Prussiens aperçurent Piklupenen et la brigade russe de Laskow ; sans reprendre haleine, ils la chargent, la débandent, et lui arrachent deux bataillons ; le lendemain ils reprirent Tilsitt sur le Russe Tettenborn.

Déjà, depuis plusieurs jours, une lettre de Berthier, datée d'Antonowo, le 14 décembre, avait annoncé à Macdonald qu'il n'y avait plus d'armée, et qu'il fallait qu'il arrivât promptement sur le Prégel, pour couvrir Koenigsberg et pouvoir se retirer sur Elbing et Marienbourg. Le maréchal cacha cette nouvelle aux Prussiens. Jusque-là, le froid et les marches forcées ne leur avaient arraché aucune plainte ; aucun signe de mécontentement ne s'était fait remarquer parmi ces alliés, l'eau-de-vie et les vivres ne manquaient pas.

Mais le 28, quand le général Bachelu s'étendit à droite vers Régnitz pour en éloigner les Russes, qui de Tilsitt s'y étaient réfugiés, les officiers prussiens commencèrent à se plaindre de la fatigue de leurs troupes ; leur avant-garde, marchant à contre-cœur et sans précaution, se laissa surprendre ; elle se mit en déroute. Toutefois, Bachelu rétablit le combat, et entra dans Régnitz.

Pendant ce temps-là, Macdonald, arrivé dans Tilsitt, y attendait Yorck et le reste de l'armée prussienne ; il ne les voyait point arriver. Le 29, les officiers et les ordres qu'il leur envoya se multiplièrent vainement : aucune nouvelle d'Yorck ne transpirait. Le 30, l'anxiété de Macdonald redoubla : elle se peint tout entière dans une de ses lettres, datée de ce jour, où il n'ose pourtant pas encore paraître soupçonner une défection. Il écrivait «qu'il ne comprenait point ce retard ; qu'une multitude d'officiers et d'émissaires portaient à Yorck ses ordres de le rejoindre, et qu'il ne recevait aucune réponse.

Ainsi, quand l'ennemi s'avançait sur lui, il était forcé de suspendre sa retraite ; car il ne pouvait se résoudre à abandonner ce corps, à se retirer sans Yorck ; et pourtant ce retard le perdait.»

Cette lettre se terminait ainsi : «Je m'épuise en conjectures. Se retirer ? que dirait l'empereur ! la France ! l'armée ! l'Europe ! Ne serait-ce pas une tache ineffaçable pour le dixième corps, que l'abandon volontaire d'une partie de ses troupes, et sans y être contraint autrement que par la prudence ? Oh non ! quels que soient les événemens, je me résigne et me dévoue volontiers pour victime, pourvu que je sois la seule ;» et il finit en souhaitant au général français «un sommeil que sa triste situation lui refuse depuis long-temps.»

Le même jour, il rappela dans Tilsitt Bachelu et la cavalerie prussienne, encore dans Régnitz. Il était nuit. Bachelu voulut exécuter cet ordre, mais les colonels prussiens s'y refusèrent : ils se couvraient de différens prétextes. «Les routes, disaient-ils, étaient impraticables. On ne faisait point marcher des hommes par un temps si affreux et à une telle heure ! ils avaient à répondre à leur roi de leurs régimens.» Le général français étonné, leur impose silence, il leur ordonne d'obéir ; sa fermeté les subjugue, ils obéissent, mais lentement. Un général russe s'était glissé dans leurs rangs, il les pressait de lui livrer ce Français seul au milieu d'eux qui les commandait : mais ces Prussiens, déjà prêts à abandonner Bachelu, ne pouvaient se résoudre à le trahir ; enfin ils se mettent en marche.

Dans Régnitz, à huit heures du soir, ils avaient refusé de monter à cheval ; dans Tilsitt, où ils arrivèrent à deux heures après minuit, ils refusent d'en descendre.

Cependant, à cinq heures du matin, tous étaient rentrés et l'ordre paraissant rétabli, le général prit quelque repos. Mais on avait feint de lui obéir : dès que les Prussiens ne se sentent plus observés ils reprennent leurs armes, ils sortent, et, Massenbach à leur tête, tous s'échappent de Tilsitt en silence et à la faveur de la nuit. Les premières lueurs du dernier jour de 1812 apprirent à Macdonald que l'armée prussienne l'avait abandonné.

C'était Yorck qui, loin de le rejoindre, lui arrachait Massenbach, qu'il venait de rappeler auprès de lui. Sa défection, commencée le 26 décembre, venait d'être consommée. Le 30 décembre, une convention entre Yorck et le général russe Dibitch, avait été conclue à Taurogen. «Les troupes prussiennes devaient être cantonnées sur leurs frontières et y rester neutres pendant deux mois, même dans le cas où leur gouvernement désapprouverait cet armistice. Ce terme expiré, les chemins leur seraient ouverts pour rejoindre les troupes françaises, si leur roi persistait à le leur ordonner.»

Yorck et sur-tout Massenbach, soit crainte de la division polonaise à laquelle ils étaient joints, soit respect pour Macdonald, mirent quelque pudeur dans leur défection. Ils écrivirent à ce maréchal. Yorck lui annonçait la convention qu'il venait de conclure : il la colorait de prétextes spécieux. «La fatigue, la nécessité, l'y avaient réduit ; mais il ajoutait que, quel que fût le jugement que le monde porterait de sa conduite, il en était peu inquiet ; que son devoir envers ses troupes et la réflexion la plus mûre la lui dictaient ; qu'enfin, quelles que fussent les apparences, il était guidé par les motifs les plus purs.» Massenbach s'excusait d'être parti furtivement.

«Il avait voulu s'épargner une sensation trop pénible à son cœur. Il avait craint que les sentimens de respect et d'estime qu'il conserverait jusqu'à la fin de ses jours pour Macdonald ne l'eussent empêché de faire son devoir.» Macdonald se vit tout-à-coup réduit, de vingt-neuf mille hommes, à neuf mille ; mais dans l'anxiété où il vivait depuis deux jours, c'était un soulagement qu'une fin quelconque.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE IX.

CHAPITRE IX.

Ainsi commença la défection de nos alliés. Je ne m'établirai point juge de la moralité de cet événement : la postérité en décidera. Toutefois, comme historien contemporain, je dois rapporter non-seulement les faits, mais aussi l'impression qu'ils ont laissée, telle qu'elle existe encore dans l'esprit des principaux chefs des deux corps d'armée alliée, ou acteurs, ou victimes.

Les Prussiens n'attendaient qu'une occasion pour rompre une alliance forcée : ce moment était venu, ils le saisirent. Cependant, non-seulement ils refusèrent de livrer Macdonald, mais ils ne voulurent point le quitter qu'ils ne l'eussent, pour ainsi dire, tiré de la Russie et qu'il ne fût en sûreté. De son côté, quand Macdonald sentit qu'on l'abandonnait, mais sans en avoir la preuve matérielle, il s'obstina à rester dans Tilsitt à la merci des Prussiens, plutôt que de leur donner, par une retraite trop prompte, un motif de défection.

Les Prussiens n'abusèrent point de cette noble conduite. Il y eut de leur part défection, et non trahison ; ce qui, dans ce siècle, et après tant de maux qu'ils avaient endurés, peut paraître encore un mérite ; ils ne se réunirent point aux Russes. Parvenus sur leur propre frontière, ils ne purent se résigner à aider leur vainqueur à défendre le sol de leur patrie contre ceux qui se présentaient comme ses libérateurs, et qui l'ont été ; ils se firent neutres, et ce ne fut, il faut le répéter, que lorsque Macdonald, dégagé de la Russie et des Russes, avait sa retraite libre.

Ce maréchal la continua sur Koenigsberg, par Labiau et Tente. Ses derrières étaient assurés par Mortier et la division Heudelet, dont les troupes nouvellement arrivées occupaient encore Insterburg et contenaient Tchitchakof.

Le 3 janvier, sa jonction était opérée avec Mortier, et il couvrait Koenigsberg.

Toutefois, ce fut un bonheur pour la réputation d'Yorck que Macdonald, si affaibli, et dont sa défection avait interrompu la retraite, eût pu rejoindre la grande-armée. L'inconcevable lenteur de la marche de Witgenstein sauva ce maréchal : le général russe l'atteignit pourtant à Labiau et à Tente ; et là, sans les efforts de Bachelu et de sa brigade, sans la valeur des colonel et capitaine polonais Kameski et Ostrowski, et du capitaine bavarois Mayer, le corps de Macdonald, ainsi abandonné, eût été entamé ou perdu ; Yorck eût alors paru l'avoir livré, et l'histoire l'eût, avec raison, flétri du nom de traître. Six cents Français, Bavarois et Polonais restèrent morts sur ces deux champs de bataille : leur sang accuse les Prussiens de n'avoir point assuré par un article de plus la retraite du chef qu'ils abandonnaient.

Le roi de Prusse désavoua Yorck. Il le destitua, nomma Kleist pour le remplacer, donna ordre à celui-ci d'arrêter son ancien chef et de le faire conduire à Berlin, ainsi que Massenbach, pour y être jugés. Mais ces généraux conservèrent leur commandement malgré lui ; l'armée prussienne ne crut pas libre son souverain : c'était sur la présence d'Augereau, et de quelques troupes françaises à Berlin, que se fondait cette opinion.

Cependant, Frédéric n'ignorait pas notre anéantissement. À Smorgony, Narbonne n'avait accepté sa mission près de ce monarque, qu'en exigeant de Napoléon qu'il l'autorisât à une franchise sans bornes. Lui, Augereau et plusieurs autres ont affirmé que Frédéric ne fut pas seulement retenu par sa position au milieu des restes de la grande-armée, et par la crainte de voir Napoléon reparaître avec de nouvelles forces, mais aussi par sa foi jurée ; car tout est composé dans le monde moral comme dans le monde physique, et il entre dans une seule de nos actions bien des motifs différens.

Mais enfin, sa bonne foi céda à la nécessité, sa crainte à une plus grande crainte. Il se vit, dit-on, menacé d'une espèce de déchéance par son peuple et par nos ennemis.

On doit remarquer que cette nation prussienne, qui entraînait son souverain vers Yorck, n'osa elle-même se soulever que successivement, en vue des Russes, et seulement à mesure que nos faibles débris abandonnaient son territoire. Dans cette retraite un fait peindra les dispositions de ce peuple, et combien, malgré sa haine, il était courbé sous l'ascendant de nos longues victoires.

Davoust, rappelé en France, traversait, lui troisième, X... Cette ville attendait les Russes ; sa population s'émut à la vue de ces derniers Français. Les murmures, les excitations mutuelles, et enfin les cris se succédèrent rapidement ; bientôt les plus furieux environnèrent la voiture du maréchal, et déjà ils en dételaient les chevaux, quand Davoust paraît, se précipite sur le plus insolent de ces insurgés, le traîne derrière sa voiture, et l'y fait attacher par ses domestiques. Le peuple, effrayé de cette action, s'arrêta, saisi d'une immobile consternation, puis il s'ouvrit docilement et en silence devant le maréchal, qui le traversa tout entier, en emmenant son captif.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE X.

CHAPITRE X.

Ainsi tomba brusquement notre aile gauche. À notre aile droite, du côté des Autrichiens, qu'une alliance bien cimentée retenait, nation phlegmatique, et qu'une aristocratie resserrée gouverne despotiquement ; on n'avait rien à craindre de subit. Cette aile se détachait de nous, mais insensiblement, et avec les formes que sa position politique exigeait.

Le 10 décembre, Schwartzenberg était à Slonim, présentant successivement des avant-gardes vers Minsk, Nowogrodeck et Bielitza. Il était encore persuadé que les Russes battus fuyaient devant Napoléon, quand il apprit à la fois le départ de l'empereur et la destruction de la grande-armée, mais vaguement, de sorte qu'il fut quelque temps sans direction.

Dans son embarras il s'adressa à l'ambassadeur de France, à Varsovie. Ce ministre l'autorisa par sa réponse «à ne pas sacrifier un seul homme de plus.» Le 14 décembre, il se retira donc de Slonim sur Bialystock. Une instruction de Murat, qui lui arriva au milieu de ce mouvement, s'y trouva conforme.

Vers le 21 décembre, un ordre d'Alexandre suspendit les hostilités sur ce point, et comme les intérêts des Russes s'accordaient avec ceux des Autrichiens, on s'entendit bientôt. Un armistice mobile, que Murat approuva, s'établit. Le général russe et Schwartzenberg devaient manœuvrer l'un devant l'autre, le Russe sur l'offensive, l'Autrichien sur la défensive, mais sans en venir aux mains.

Le corps de Regnier, réduit à dix mille hommes, n'était point compris dans cet arrangement ; mais Schwartzenberg, en obéissant aux circonstances, persévéra dans sa loyauté. Il rendit compte de tout au chef de l'armée : il couvrit de ses troupes autrichiennes tout le front de la ligne française, et la préserva.

Ce prince n'eut point de complaisance pour l'ennemi ; il ne l'en crut point sur parole ; il voulut, à chaque position qu'il allait céder, s'assurer par ses yeux qu'il ne l'abandonnait qu'à une force supérieure et prête à le combattre. Ce fut ainsi qu'il arriva sur le Rug et la Narew, de Nur à Ostrolenka, où la guerre s'arrêta.

Il couvrait ainsi Varsovie, quand, le 22 janvier, son gouvernement lui ordonna d'abandonner le grand-duché, de séparer sa retraite de celle de Regnier, et de rentrer en Gallicie. Schwartzenberg n'obéit que lentement à cette instruction ; il résista aux sollicitations pressantes et aux manœuvres menaçantes de Miloradowitch jusqu'au 25 janvier ; alors même, il effectua sa retraite sur Varsovie avec tant de lenteur, que les hôpitaux et une grande partie des magasins purent être évacués. Il fit enfin obtenir aux Varsoviens une capitulation plus favorable qu'il n'osaient l'espérer. Il fit plus, quoique cette ville dût être livrée le 5 février, il ne la céda que le 8, et donna ainsi trois journées d'avance à Regnier sur les Russes.

Depuis, Regnier fut, il est vrai, atteint et surpris à Kalisch, mais ce fut pour s'y être arrêté trop long-temps à protéger la fuite de quelques dépôts polonais. Dans le premier désordre causé par cette attaque imprévue, une brigade saxonne se trouva séparée du corps français et se retira sur Schwartzenberg : elle en fut bien accueillie ; l'Autriche lui donna passage, et la rendit à la grande-armée vers Dresde.

Cependant, le premier janvier 1815, à Koenigsberg, où Murat se trouvait encore, on ignorait la désertion des Prussiens et ce que tramait l'Autriche quand tout-à-coup la dépêche de Macdonald et l'émeute des Koenigsbergeois, apprirent le commencement d'une défection, dont il était impossible de prévoir les suites.

La consternation fut grande. On ne réprima d'abord la sédition que par des représentations, que Ney changea bientôt en menaces. Murat précipita son départ pour Elbing. Dix mille malades et blessés encombraient Koenigsberg ; la plupart furent abandonnés à la générosité de leurs ennemis : quelques-uns n'eurent point à s'en plaindre ; mais des prisonniers qui s'échappèrent, assurent que beaucoup de leurs compagnons d'infortune furent massacrés et jetés par les fenêtres au milieu des rues ; que même le feu fut mis à un hôpital qui contenait plusieurs centaines de malades : ce sont les habitans qu'ils ont accusés de ces horreurs.

D'un autre côté, à Wilna, déjà plus de seize mille de nos prisonniers avaient péri. Le couvent de Saint-Basile en avait renfermé le plus grand nombre ; ils n'y avaient reçu, depuis le 10 jusqu'au 20 décembre, que quelques biscuits : du reste, pas un morceau de bois ni une goutte d'eau ne leur avaient été donnés. La neige des cours, déjà couverte de cadavres, étancha la soif brûlante de ceux qui survivaient. On avait jeté par les fenêtres ceux des morts qui ne pouvaient plus tenir dans les corridors, sur les escaliers, ou sur les entassemens de cadavres qu'on avait formés dans toutes les salles. Les nouveaux prisonniers qu'on découvrait à chaque instant, étaient précipités dans cet horrible séjour.

L'arrivée de l'empereur Alexandre et de son frère fit seule cesser ces abominations. Il y avait treize jours qu'elles duraient, et sur nos vingt mille malheureux compagnons d'armes prisonniers, si quelques centaines ont échappé, c'est à ces deux princes qu'ils doivent leur salut. Mais déjà, des exhalaisons infectes de tant de cadavres, une cruelle épidémie était née ; elle passa des vaincus aux vainqueurs et nous vengea.

Ces Russes vivaient pourtant dans l'abondance ; nos mogasins de Smorgony et de Wilna n'avaient pas été détruits ; ils devaient encore trouver d'immenses amas de vivres en poursuivant notre déroute.

Cependant, Witgenstein, détaché contre Macdonald, avait descendu le Niémen ; Tchitchakof et Platof avaient suivi Murat vers Kowno, Wilkowisky et Insterburg ; mais bientôt cet amiral fut envoyé vers Thorn. Enfin, le 9 janvier, Alexandre et Kutusof arrivèrent sur le Niémen à Merecz. Là, prêt à franchir sa frontière, l'empereur russe adressa à ses troupes une proclamation toute chargée d'images, de comparaisons, et sur-tout de louanges que l'hiver méritait plus encore que son armée.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE XI.

CHAPITRE XI.

Ce ne fut que le 22 janvier et les jours suivans, que les Russes abordèrent la Vistule. Pendant une marche si lente, et depuis le 3 janvier jusqu'au 11, Murat était resté à Elbing. Dans cette situation extrême, ce prince flottait çà et là, au gré des élémens qui fermentaient autour de lui ; tantôt ils portaient son espoir jusqu'au ciel, tantôt ils le précipitaient dans un abîme d'inquiétudes.

Il venait de fuir de Koenigsberg, dans un état complet de découragement, quand cette suspension dans la marche des Russes, et la jonction de Macdonald, dont la réunion avec Heudelet et Cavaignac avait doublé les forces, l'enflèrent subitement d'une vaine espérance. Lui, qui la veille croyait tout perdu, voulut reprendre l'offensive et commença aussitôt : car il était de ces esprits qui se décident à chaque instant. Ce jour là, il se résolut à pousser en avant, et le lendemain à fuir jusqu'à Posen.

Au reste, cette dernière détermination ne fut pas prise sans motif. Le ralliement de l'armée sur la Vistule avait été illusoire : la vieille garde comptait tout au plus cinq cents combatans ; la jeune garde, presqu'aucun. Le premier corps, dix-huit cents ; le second, mille ; le troisième, seize cents ; le quatrième, dix-sept cents ; encore la plupart de ces soldats, restes de six cent mille hommes, pouvaient-ils à peine se servir de leurs armes.

Dans cet état d'impuissance, les deux ailes de l'armée venant à se détacher, l'Autriche et la Prusse nous manquant à la fois, la Pologne devenait un piège qui pouvait se refermer sur nous. D'un autre côté, Napoléon, qui jamais ne consentit à aucune cession, voulait qu'on défendît Dantzick : il fallut donc y jeter tout ce qui pouvait encore tenir la campagne.

D'ailleurs, s'il faut tout dire, quand Murat imagina, à Elbing, de refaire une armée, et rêva même une victoire, il trouva que la plupart des chefs eux-mêmes étaient épuisés et rebutés.

Le malheur, qui porte à tout craindre et bientôt à croire tout ce qu'on craint, avait pénétré dans leur cœur. Déjà, plusieurs s'inquiétaient pour leurs rangs, pour leurs grades, pour les terres dont ils étaient devenus possesseurs dans les pays conquis, et la plupart n'aspiraient qu'à repasser le Rhin.

Quant aux recrues qui arrivaient, c'était un assemblage d'hommes de plusieurs nations de l'Allemagne. Pour nous rejoindre, ils avaient traversé les états prussiens, d'où s'élevait l'exhalaison de tant de haines. En approchant, ils rencontrèrent notre découragement et notre longue déroute ; en entrant en ligne, loin de se trouver encadrés et appuyés par de vieux soldats, ils se virent seuls aux prises avec tous les fléaux pour soutenir une cause abandonnée de ceux qui étaient le plus intéressés à la faire triompher ; aussi la plupart de ces Allemands se débandèrent-ils au premier bivouac.

À l'aspect du désastre de l'armée qui révenait de Moskou, les troupes éprouvées de Macdonald furent elles-mêmes ébranlées. Cependant, ce corps d'armée, et la division toute fraîche d'Heudelet, conservèrent leur ensemble. On se hâta de réunir tous ces débris dans Dantzick ; trente-cinq mille soldats, de dix-sept nations différentes, y furent enfermés. Le reste, en petit nombre, ne devait commencer à se rallier qu'a Posen et sur l'Oder.

Jusque-là, il n'avait donc guère été possible au roi de Naples de mieux régler notre déroute ; mais, au moment où il traversait Marienwerder pour se rendre à Posen, une lettre de Naples vint encore bouleverser toutes ses résolutions. L'impression en fut violente : à mesure qu'il la lut, la bile se mêla à son sang avec une telle promptitude, qu'on le retrouva quelques instans après avec une jaunisse complète.

Il paraît qu'un acte de gouvernement que s'était permis la reine le blessa dans une de ses plus vives passions.

Peu jaloux de cette princesse, malgré ses, charmes, il l'était avec fureur de son autorité ; et c'était de la reine sur-tout, comme sœur de l'empereur, qu'il se défiait.

On s'étonne de voir ce prince, qui jusqu'à ce jour avait paru tout sacrifier à la gloire des armes, se laisser tout-à-coup maîtriser par une passion moins noble ; mais sans doute que, pour certains caractères, il en faut toujours une qui domine.

C'était, au reste, toujours la même ambition sous des formes différentes, et toujours tout entière dans chacune d'elles, car tels sont les caractères passionnés. En ce moment, sa jalousie pour son autorité l'emporta sur l'amour de sa gloire : elle l'entraînai rapidement jusqu'à Posen où, peu après son arrivée, il disparut et nous abandonna.

Cette défection éclata le 16 janvier, vingt-trois jours avant que Schwartzenberg se détachât de l'armée française, dont le prince Eugène prit le commandement.

Alexandre arrêta la marche de ses troupes à Kalisch Là, cette guerre violente et continue, qui nous suivait depuis Moskou, se ralentit ; elle ne fut plus, jusqu'au printemps, qu'une guerre d'accès, intermittente, lente. La force du mal parut épuisée, mais c'était seulement celle des combattans ; une plus grande lutte se préparait, et cette halte ne fut pas un temps qu'on accorda à la paix, mais qui fut donné à la préméditation du carnage.

HISTOIRE DE NAPOLÉON ET DE LA GRANDE-ARMÉE PENDANT L'ANNÉE 1812, TOME II - Comte de SÉGUR > CHAPITRE XII.

CHAPITRE XII.

Ainsi l'étoile du nord l'emporta sur celle de Napoléon. Est-ce donc le sort du midi d'être vaincu par le nord ? Ne peut-il le dompter à son tour ? Le succès de cette agression est-il contre nature ? Et l'effroyable résultat de notre invasion en est-il une nouvelle preuve ?

Sans doute le genre humain ne marche point ainsi, sa pente est vers le sud, il tourne le dos au nord ; le soleil attire ses regards, ses désirs et ses pas. On ne remonte pas impunément ce grand cours des hommes : vouloir leur faire rebrousser chémin, les repousser, les contenir dans leurs glaces, est une entreprise gigantesque. Les Romains s'y épuisèrent. Charlemagne, quoiqu'il s'élevât lorsqu'un de ces plus terribles débordemens tirait à la fin, ne put que l'arrêter quelques instans ; le reste du torrent, repoussé à l'est de son empire, perça par le nord, et acheva l'inondation.

Mille ans se sont écoulés depuis ; il a fallu ce temps aux peuples du septentrion pour se refaire de cette grande migration, et pour acquérir les connaissances aujourd'hui indispensables à un peuple conquérant. Dans cet intervalle, les villes anséatiques ne s'opposèrent point sans motifs à l'introduction des arts guerriers dans ce vaste camp de Scandinaves. L'événement a justifié leurs craintes. À peine la science de la guerre moderne y a-t-elle pénétré, qu'on a vu les armées russes sur l'Elbe et peu après en Italie : elles sont venues la reconnaître, un jour elles viendront s'y établir.

Dans le dernier siècle, soit philanthropie, soit vanité, l'Europe s'empressa de concourir à la civilisation de ces hommes du nord, dont Pierre avait déjà fait des guerriers redoutables. Elle fit sagement, en ce qu'elle diminua pour l'Europe le danger de retomber dans une nouvelle barbarie, si toutefois une seconde rechute dans les ténèbres du moyen âge est possible, la guerre étant devenue si savante que l'esprit y domine, en sorte que pour y réussir, il faut une instruction où les nations encore barbares ne peuvent atteindre qu'en se civilisant.

Mais en hâtant la civilisation de ces Normands, l'Europe a peut-être hâté l'époque de leur nouveau débordement. Car qu'on ne croie point que leurs villes pompeuses, que leur luxe exotique et forcé les pourront retenir ; qu'en les amollissant il les fixera, ou les rendra moins redoutables. Ce luxe, cette mollesse, dont on jouit en dépit d'un climat barbare, ne peut jamais être que le privilège de quelques-uns. Les masses sans cesse accrues par une administration qui s'éclaire, resteront souffrantes par leur climat, barbares comme lui, toujours de plus en plus envieuses ; et l'invasion du midi par le nord, recommencée par Catherine II, continuera.

Eh ! qui pourrait croire cette grande lutte du nord contre le sud à son terme ? N'est-ce pas, dans toute sa grandeur, la guerre de la privation contre la jouissance, l'éternelle guerre du pauvre contre le riche, celle qui dévore l'intérieur de chaque empire ?

Compagnons, quel qu'ait été le motif de notre expédition, voilà en quoi elle importait à l'Europe. Son but fut d'arracher la Pologne à la Russie, son résultat eût été d'éloigner le danger d'un nouvel envahissement des hommes du nord, d'affaiblir ce torrent, de lui opposer une nouvelle digue ; et quel homme, quelle circonstance, pour le succès d'une si grande entreprise !

Après quinze cents ans de victoires, la révolution du quatrième siècle, celle des rois et des grands contre les peuples, venait d'être vaincue par la révolution du dix-neuvième siècle, celle des peuples contre les grands et les rois. Napoléon était né de cet embrasement, il s'en était emparé si puissamment, qu'il semblait que toute cette grande convulsion n'eût été que celle de l'enfantement d'un seul homme.

Il commandait à la révolution comme s'il eût été le génie de cet élément terrible. À sa voix elle s'était soumise. Honteuse de ses excès, elle s'admirait en lui, et, se précipitant dans sa gloire, elle avait réuni l'Europe sous son sceptre, et l'Europe docile se levait à son signal pour repousser la Russie dans ses anciennes limites. Il semblait qu'à son tour le nord allait être vaincu jusque dans ses glaces.

Et cependant ce grand homme, dans cette grande circonstance n'a pu dompter la nature ! Dans ce puissant effort pour remonter cette pente rapide, tant de forces lui ont manqué ! Parvenu jusqu'à ces régions glacées de l'Europe, il en a été précipité de toute sa hauteur. Et ce nord, victorieux du midi dans sa guerre défensive, comme il le fut au moyen âge dans sa guerre conquérante, se croit inattaquable et irrésistible.

Compagnons ne le croyez pas ! ce sol et ces espaces, ce climat, cette nature âpre et gigantesque, vous eussiez pu en triompher comme vous avez vaincu ses soldats.

Mais quelques fautes furent punies par de grands malheurs ! J'ai dit les unes et les autres. Sur cet océan de maux j'ai élevé un triste fanal d'une clarté lugubre et sanglante, et si ma faible main n'a pas suffi à ce pénible ouvrage, du moins aurai-je fait surnager nos débris, afin que ceux qui viendront après nous puissent apercevoir le péril et l'éviter.

Compagnons, mon œuvre est finie : maintenant c'est à vous de rendre témoignage à la vérité de ce tableau. Ses couleurs paraîtront pâles sans doute à vos yeux et à vos cœurs, encore tout remplis de ces grands souvenirs. Mais qui de vous ignore qu'une action est toujours plus éloquente que son récit, et que si les grands historiens naissent, des grands hommes, ils sont plus rares qu'eux ?

FIN

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