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CYRANO DE BERGERAC

Pièce de théâtre

Edmond ROSTAND



TABLE des MATIÈRES

52 choix possibles

PREMIER ACTE
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
SCÈNE VI
SCÈNE VII
DEUXIÈME ACTE
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
SCÈNE VI
SCÈNE VII
SCÈNE VIII
SCÈNE IX
SCÈNE X
SCÈNE XI
TROISIEME ACTE
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
SCÈNE VI
SCÈNE VII
SCÈNE VIII
SCÈNE IX
SCÈNE X
SCÈNE XI
SCÈNE XII
SCÈNE XIII
SCÈNE XIV
QUATRIÈME ACTE
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
SCÈNE VI
SCÈNE VII
SCÈNE VIII
SCÈNE IX
SCÈNE X
CINQUIÈME ACTE
SCÈNE PREMIÈRE
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
SCÈNE VI


TEXTE INTÉGRAL



Premier Acte

Une représentation à l'hôtel de Bourgogne.

La salle de l'Hôtel de Bourgogne, en 1640. Sorte de hangar de jeu de paume aménagé et embelli pour des représentations.

La salle est un carré long ; on la voit en biais, de sorte qu'un de ses côtés forme le fond qui part du premier plan, à droite, et va au dernier plan, à gauche, faire angle avec la scène qu'on aperçoit en pan coupé.

Cette scène est encombrée, des deux côtés, le long des coulisses, par des banquettes. Le rideau est formé par deux tapisseries qui peuvent s'écarter. Au-dessus du manteau d'Arlequin, les armes royales. On descend de l'estrade dans

la salle par de longues marches. De chaque côté de ces marches, la place des violons. Rampe de chandelles...

Deux rangs superposés de galeries latérales : le rang supérieur est divisé en loges. Pas de sièges au parterre, qui est la scène même du théâtre ; au fond de ce parterre, c'est-à-dire à droite, premier plan, quelques bancs formant gradins et, sous un escalier qui monte vers des places supérieures et dont on ne voit que le départ, une sorte de buffet orné de petits lustres, de vases fleuris, de verres de cristal, d'assiettes de gâteaux, de flacons, etc.

Au fond, au milieu, sous la galerie de loges, l'entrée du théâtre. Grande porte qui s'entrebâille pour laisser passer les spectateurs. Sur les battants de cette porte, ainsi que dans plusieurs coins et au-dessus du buffet, des affiches rouges sur lesquelles on lit : La Clorise. Au lever du rideau, la salle est dans une demi-obscurité, vide encore. Les lustres sont baissés au milieu du parterre, attendant d'être allumés.

Scène Première - LE PUBLIC, qui arrive peu à peu. CAVALIERS, BOURGEOIS, LAQUAIS, PAGES, TIRE-LAINE, LE PORTIER, etc., puis LES MARQUIS, CUIGY, BRISSAILLE, LA DISTRIBUTRICE, LES VIOLONS, etc.

On entend derrière la porte un tumulte de voix, puis un cavalier entre brusquement.

LE PORTIER, le poursuivant :

Holà ! Vos quinze sols !

LE CAVALIER :

J'entre gratis !

LE PORTIER :

Pourquoi ?

LE CAVALIER :

Je suis chevau-léger de la maison du Roi !

LE PORTIER, à un autre cavalier qui vient d'entrer :

Vous ?

DEUXIEME CAVALIER :

Je ne paye pas !

LE PORTIER :

Mais...

DEUXIEME CAVALIER :

Je suis mousquetaire.

PREMIER CAVALIER, au deuxième :

On ne commence qu'à deux heures. Le parterre Est vide. Exerçons-nous au fleuret.

Ils font des armes avec des fleurets qu'ils ont apportés.

UN LAQUAIS, entrant :

Pst... Flanquin...

UN AUTRE, déjà arrivé :

Champagne ?...

LE PREMIER, lui montrant des jeux qu'ils sort de son pourpoint :

Cartes. Dés.

Il s'assied par terre.

LE DEUXIEME, même jeu :

Oui mon coquin.

PREMIER LAQUAIS, tirant de sa poche un bout de chandelle qu'il allume et colle par terre :

J'ai soustrait à mon maître un peu de luminaire.

UN GARDE, à une bouquetière qui s'avance :

C'est gentil de venir avant que l'on éclaire !...

Il lui prend la taille.

UN DES BRETTEURS, recevant un coup de fleuret

Touche !

UN DES JOUEURS

Trèfle !

LE GARDE, poursuivant la fille

Un baiser ! LA BOUQUETIERE, se dégageant

On voit !...

LE GARDE, l'entraînant dans les coins sombres

Pas de danger !

UN HOMME, s'asseyant par terre avec d'autres porteurs de provisions de bouche Lorsqu'on vient en avance, on est bien pour manger.

UN BOURGEOIS, conduisant son fils

Plaçons-nous là, mon fils.

UN JOUEUR

Brelan d'as !

UN HOMME, tirant une bouteille de sous son manteau et s'asseyant aussi

Un ivrogne

Doit boire son bourgogne...

Il boit.

... à l'hôtel de Bourgogne !

LE BOURGEOIS, à son fils

Ne se croirait-on pas en quelque mauvais lieu ?

Il montre l'ivrogne du bout de sa canne. Buveurs...

En rompant, un des cavaliers le bouscule. Bretteurs !

Il tombe au milieu des joueurs. Joueurs !

LE GARDE, derrière lui, lutinant toujours la femme

Un baiser !

LE BOURGEOIS, éloignant vivement son fils

Jour de Dieu !

- Et penser que c'est dans une salle pareille

Qu'on joua du Rotrou, mon fils !

LE JEUNE HOMME

Et du Corneille !

UNE BANDE DE PAGES, se tenant par la main, entre en farandole et chante Tra la la la la la la la la la la lère...

LE PORTIER, sévèrement aux pages

Les pages, pas de farce !...

PREMIER PAGE, avec une dignité blessée

Oh ! Monsieur ! ce soupçon !...

Vivement au deuxième, dès que le portier a tourné le dos.

As-tu de la ficelle ?

LE DEUXIEME

Avec un hameçon.

PREMIER PAGE

On pourra de là-haut pêcher quelque perruque.

UN TIRE-LAINE, groupant autour de lui plusieurs hommes de mauvaise mine

Or çà, jeunes escrocs, venez qu'on vous éduque

Puis donc que vous volez pour la première fois...

DEUXIEME PAGE, criant à d'autres pages déjà placés aux galeries supérieures

Hep ! Avez-vous des sarbacanes ?

TROISIEME PAGE, d'en haut

Et des pois !

Il souffle et les crible de pois.

LE JEUNE HOMME, à son père

Que va-t-on nous jouer ?

LE BOURGEOIS

Clorise

LE JEUNE HOMME

De qui est-ce ?

LE BOURGEOIS

De monsieur Balthazar BARO. C'est une pièce !...

Il remonte au bras de son fils.

LE TIRE-LAINE, à ses acolytes

... La dentelle surtout des canons, coupez-la !

UN SPECTATEUR, à un autre, lui montrant une encoignure élevée

Tenez, à la première du Cid, j'étais là !

LE TIRE-LAINE, faisant avec ses doigts le geste de subtiliser

Les montres...

LE BOURGEOIS, redescendant, à son fils

Vous verrez des acteurs très illustres...

LE TIRE-LAINE, faisant le geste de tirer par petites secousses furtives

Les mouchoirs...

LE BOURGEOIS

Montfleury... QUELQU'UN, criant de la galerie supérieure

Allumez donc les lustres !

LE BOURGEOIS

... Bellerose, l'Epy, la Beaupré, Jodelet !

UN PAGE, au parterre

Ah ! voici la distributrice !...

LA DISTRIBUTRICE, paraissant derrière le buffet

Oranges, lait,

Eau de framboise, aigre de cèdre...

Brouhaha à la porte.

UNE VOIX DE FAUSSET

Place, brutes !

UN LAQUAIS, s'étonnant.

Les marquis !... au parterre ?...

UN AUTRE LAQUAIS

Oh ! pour quelques minutes.

Entre une bande de petits marquis.

UN MARQUIS, voyant la salle à moitié vide

Hé quoi ! Nous arrivons ainsi que les drapiers,

Sans déranger les gens ? sans marcher sur les pieds

Ah ! fi ! fi ! fi !

Il se trouve devant d'autres gentilshommes entrés peu avant.

Cuigy ! Brissaille !

Grandes embrassades. CUIGY

Des fidèles !...

Mais oui, nous arrivons devant que les chandelles...

LE MARQUIS

Ah ! ne m'en parlez pas ! Je suis dans une humeur...

UN AUTRE

Console-toi, marquis, car voici l'allumeur !

LA SALLE, saluant l'entrée de l'allumeur

Ah !...

On se groupe autour des lustres qu'il allume. Quelques personnes ont pris place aux galeries. Lignière entre au parterre, donnant le bras à Christian de Neuvillette.

Lignière, un peu débraillé, figure d'ivrogne distingué.

Christian, vêtu élégamment, mais d'une façon un peu démodée, paraît préoccupé et regarde les loges.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE II

Scène II

LES MEMES, CHRISTIAN, LIGNIERE, puis RAGUENEAU et LE BRET

CUIGY

Lignière !

BRISSAILLE, riant

Pas encor gris !...

LIGNIERE, bas à Christian

Je vous présente ?

Signe d'assentiment de Christian.

Baron de Neuvillette.

Saluts.

LA SALLE, acclamant l'ascension du premier lustre allumé

Ah !

CUIGY, à Brissaille, en regardant Christian

La tête est charmante.

PREMIER MARQUIS, qui a entendu

Peuh !...

LIGNIERE, présentant à Christian

Messieurs de Cuigy, de Brissaille...

CHRISTIAN, s'inclinant

Enchanté !...

PREMIER MARQUIS, au deuxième

Il est assez joli, mais n'est pas ajusté

Au dernier goût.

LIGNIERE, à Cuigy

Monsieur débarque de Touraine.

CHRISTIAN

Oui, je suis à Paris depuis vingt jours à peine.

J'entre aux gardes demain, dans les cadets.

PREMIER MARQUIS, regardant les personnes qui entrent dans les loges

Voilà

La présidente Aubry !

LA DISTRIBUTRICE

Oranges, lait...

LES VIOLONS, s'accordant

La... la...

CUIGY, à Christian lui désignant la salle qui se garnit

Du monde !

CHRISTIAN

Et ! oui, beaucoup.

PREMIER MARQUIS

Tout le bel air !

Ils nomment les femmes à mesure qu'elle entrent, très parées, dans les loges. Envois de saluts, réponses de sourires.

DEUXIEME MARQUIS

Mesdames

De Guéméné...

CUIGY :

De Bois-Dauphin...

PREMIER MARQUIS

Que nous aimâmes...

BRISSAILLE

De Chavigny...

DEUXIEME MARQUIS

Qui de nos coeurs va se jouant !

LIGNIERE

Tiens, monsieur de Corneille est arrivé de Rouen.

LE JEUNE HOMME, à son père

L'Académie est là ?

LE BOURGEOIS

Mais... j'en vois plus d'un membre ;

Voici Boudu, Boissat, et Cureau de la Chambre ; Porchères, Colomby, Bourzeys, Bourdon, Arbaud...

Tous ces noms dont pas un ne mourra, que c'est beau !

PREMIER MARQUIS

Attention ! nos précieuses prennent place Barthénoïde, Urimédonte, Cassandace, Félixérie...

DEUXIEME MARQUIS, se pâmant

Ah ! Dieu ! leurs surnoms sont exquis !

Marquis, tu les sais tous ?

PREMIER MARQUIS

Je les sais tous, marquis !

LIGNIERE, prenant Christian à part

Mon cher, je suis entré pour vous rendre service

La dame ne vient pas. Je retourne à mon vice !

CHRISTIAN, suppliant

Non !... Vous qui chansonnez et la ville et la cour,

Restez : vous me direz pour qui je meurs d'amour. LE CHEF DES VIOLONS, frappant sur son pupitre, avec son archet

Messieurs les violons !...

Il lève son archet.

LA DISTRIBUTRICE

Macarons, citronnée...

Les violons commencent à jouer.

CHRISTIAN

J'ai peur qu'elle ne soit coquette et raffinée,

Je n'ose lui parler car je n'ai pas d'esprit...

Le langage aujourd'hui qu'on parle et qu'on écrit,

Me trouble. Je ne suis qu'un bon soldat timide.

- Elle est toujours, à droite, au fond : la loge est vide.

LIGNIERE, faisant mine de sortir

Je pars.

CHRISTIAN, le retenant encore

Oh ! non, restez !

LIGNIERE

Je ne peux. D'assoucy

M'attend au cabaret. On meurt de soif, ici.

LA DISTRIBUTRICE, passant devant lui avec un plateau

Orangeade ?

LIGNIERE

Fi !

LA DISTRIBUTRICE

Lait ?

LIGNIERE

Pouah !

LA DISTRIBUTRICE

Rivesalte ?

LIGNIERE

Halte !

A Christian.

Je reste encor un peu. - Voyons ce rivesalte ?

Il s'assied près du buffet. la distributrice lui verse son rivesalte.

CRIS, dans le public à l'entrée d'un petit homme grassouillet et réjoui

Ah ! Ragueneau !...

LIGNIERE, à Christian

Le grand rôtisseur Ragueneau.

RAGUENEAU, costume de pâtissier endimanché, s'avançant vivement vers Lignière

Monsieur, avez-vous vu monsieur de Cyrano ?

LIGNIERE, présentant Ragueneau à Christian

Le pâtissier des comédiens et des poètes !

RAGUENEAU, se confondant

Trop d'honneur...

LIGNIERE

Taisez-vous, Mécène que vous êtes !

RAGUENEAU

Oui, ces messieurs chez moi se servent...

LIGNIERE

A crédit.

Poète de talent lui-même...

RAGUENEAU

Ils me l'ont dit.

LIGNIERE

Fou de vers !

RAGUENEAU

Il est vrai que pour une odelette...

LIGNIERE

Vous donnez une tarte...

RAGUENEAU

Oh ! une tartelette !

LIGNIERE

Brave homme, il s'en excuse !... Et pour un triolet

Ne donnâtes-vous pas ?

RAGUENEAU

Des petits pains !

LIGNIERE, sévèrement

Au lait.

- Et le théâtre ! Vous l'aimez ?

RAGUENEAU

Je l'idolâtre.

LIGNIERE

Vous payez en gâteaux vos billets de théâtre !

Votre place, aujourd'hui, là, voyons, entre nous,

Vous a coûté combien ? RAGUENEAU

Quatre flans. Quinze choux.

Il regarde de tous côtés.

Monsieur de Cyrano n'est pas là ? Je m'étonne.

LIGNIERE

Pourquoi ?

RAGUENEAU

Montfleury joue !

LIGNIERE

En effet, cette tonne

Va nous jouer ce soir le rôle de Phédon.

Qu'importe à Cyrano ?

RAGUENEAU

Mais vous ignorez donc ?

Il fit à Montfleury, messieurs, qu'il prit en haine,

Défense, pour un mois, de reparaître en scène.

LIGNIERE, qui en est à son quatrième petit verre

Eh bien ?

RAGUENEAU

Montfleury joue !

CUIGY, qui s'est rapproché de son groupe

Il n'y peut rien.

RAGUENEAU

Oh ! oh !

Moi, je suis venu voir !

PREMIER MARQUIS

Quel est ce Cyrano ? CUIGY

C'est un garçon versé dans les colichemardes.

DEUXIEME MARQUIS

Noble ?

CUIGY

Suffisamment. Il est cadet aux gardes.

Montrant un gentilhomme qui va et vient dans la salle comme s'il cherchait quelqu'un.

Mais son ami Le Bret peut vous dire...

Il appelle.

Le Bret !

Vous cherchez Bergerac ?

LE BRET

Oui, je suis inquiet !...

CUIGY

N'est-ce pas que cet homme est des moins ordinaires ?

LE BRET, avec tendresse

Ah ! c'est le plus exquis des êtres sublunaires !

RAGUENEAU

Rimeur !

CUIGY

Bretteur !

BRISSAILLE

Physicien !

LE BRET

Musicien !

LIGNIERE

Et quel aspect hétéroclite que le sien !

RAGUENEAU

Certes, je ne crois pas que jamais nous le peigne

Le solennel monsieur Philippe de Champaigne ;Mais bizarre, excessif, extravagant, falot,

Il eût fourni, je pense, à feu Jacques Callot

Le plus fol spadassin à mettre entre ses masques

Feutre à panache triple et pourpoint à six basques,

Cape, que par derrière, avec pompe, l'estoc

Lève, comme une queue insolente de coq,

Plus fier que tous les Artabans dont la Gascogne

Fut et sera toujours l'alme Mère Gigogne,

Il promène, en sa fraise à la Pulcinella,

Un nez !... Ah ! messeigneurs, quel nez que ce nez-là !...

On ne peut voir passer un pareil nasigère

Sans s'écrier : "Oh ! non, vraiment, il exagère !"

Puis on sourit, on dit : "Il va l'enlever..." Mais

Monsieur de Bergerac ne l'enlève jamais.

LE BRET, hochant la tête

Il le porte,- et pourfend quiconque le remarque !

RAGUENEAU, fièrement

Son glaive est la moitié des ciseaux de la Parque !

PREMIER MARQUIS, haussant les épaules

Il ne viendra pas ! RAGUENEAU

Si !... Je parie un poulet

A la Ragueneau !

LE MARQUIS, riant

Soit !

Rumeurs d'admiration dans la salle. Roxane vient de paraître dans sa loge. Elle s'assied sur le devant, sa duègne prend place au fond. Christian, occupé à payer la distributrice, ne regarde pas.

DEUXIEME MARQUIS, avec des petits cris

Ah ! messieurs ! mais elle est

Epouvantablement ravissante !

PREMIER MARQUIS

Une pêche

Qui sourirait avec une fraise !

DEUXIEME MARQUIS

Et si fraîche

Qu'on pourrait, l'approchant, prendre un rhume de coeur !

CHRISTIAN, lève la tête, aperçoit Roxane, et saisit vivement Lignière par le bras

C'est elle !

LIGNIERE, regardant

Ah ! c'est elle ?...

CHRISTIAN

Oui. Dites vite. J'ai peur.

LIGNIERE, dégustant son rivesalte à petits coups Magdeleine Robin, dite Roxane.- Fine. Précieuse.

CHRISTIAN

Hélas !

LIGNIERE

Libre. Orpheline. Cousine

De Cyrano,- dont on parlait...

A ce moment, un seigneur très élégant, le cordon bleu en sautoir, entre dans la loge et, debout, cause un instant avec Roxane.

CHRISTIAN, tressaillant

Cet homme ?...

LIGNIERE, qui commence à être gris, clignant de l'oeil

Hé ! hé !...

- Comte de Guiche. Epris d'elle. Mais marié

A la nièce d'Armand de Richelieu. Désire

Faire épouser Roxane à certain triste sire,

Un monsieur de Valvert, vicomte... et complaisant.

Elle n'y souscrit pas, mais de Guiche est puissant

Il peut persécuter une simple bourgeoise.

D'ailleurs j'ai dévoilé sa manoeuvre sournoise

Dans une chanson qui... Ho ! il doit m'en vouloir !

- La fin était méchante... Ecoutez...

Il se lève en titubant, le verre haut, prêt à chanter.

CHRISTIAN

Non.

Bonsoir. LIGNIERE

Vous allez ?

CHRISTIAN

Chez monsieur de Valvert !

LIGNIERE

Prenez garde

C'est lui qui vous tuera !

Lui désignant du coin de l'oeil Roxane.

Restez. On vous regarde.

CHRISTIAN

C'est vrai !

Il reste en contemplation. Le groupe de tire-laine, à partir de ce moment, le voyant la tête en l'air et bouche bée, se rapproche de lui.

LIGNIERE

C'est moi qui pars. J'ai soif ! Et l'on m'attend

- Dans des tavernes !

Il sort en zigzaguant.

LE BRET, qui a fait le tour de la salle, revenant vers Ragueneau, d'une voix rassurée

Pas de Cyrano.

RAGUENEAU, incrédule

Pourtant...

LE BRET

Ah ! je veux espérer qu'il n'a pas vu l'affiche !

LA SALLE

Commencez ! Commencez !

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE III

Scène III

LES MEMES, moins LIGNIERE ; DE GUICHE, VALVERT, puis MONTFLEURY.

UN MARQUIS, voyant de Guiche, qui descend de la loge de Roxane, traverse le parterre, entouré de seigneurs obséquieux, parmi lesquels le vicomte de Valvert

Quelle cour, ce de Guiche !

UN AUTRE

Fi !... Encore un Gascon !

LE PREMIER

Le Gascon souple et froid,

Celui qui réussit !... Saluons-le, crois-moi.

Ils vont vers de Guiche.

DEUXIEME MARQUIS

Les beaux rubans ! Quelle couleur, comte de Guiche ?

Baise-moi-ma-mignonne ou bien Ventre-de-biche ?

DE GUICHE

C'est couleur Espagnol malade.

PREMIER MARQUIS

La couleur

Ne ment pas, car bientôt, grâce à votre valeur,

L'Espagnol ira mal, dans les Flandres !

DE GUICHE

Je monte

Sur scène. Venez-vous ?

Il se dirige suivi de tous les marquis et gentilshommes vers le théâtre. Il se retourne et appelle.

Viens, Valvert ! CHRISTIAN, qui les écoute et les observe, tressaille en entendant ce nom

Le vicomte !

Ah ! je vais lui jeter à la face mon...

Il met la main dans sa poche, et y rencontre celle d'un tire-laine en train de le dévaliser. Il se retourne.

Hein ?

LE TIRE-LAINE

Ay !...

CHRISTIAN, sans le lâcher

Je cherchais un gant !

LE TIRE-LAINE, avec un sourire piteux

Vous trouvez une main.

Changeant de ton, bas et vite.

Lâchez-moi. Je vous livre un secret.

CHRISTIAN, le tenant toujours

Quel ?

LE TIRE-LAINE

Lignière...

Qui vous quitte...

CHRISTIAN, de même

Eh ! bien ?

LE TIRE-LAINE

... touche à son heure dernière.

Une chanson qu'il fit blessa quelqu'un de grand,

Et cent hommes -j'en suis- ce soir sont postés !...

CHRISTIAN

Cent !

Par qui ?

LE TIRE-LAINE

Discrétion...

CHRISTIAN, haussant les épaules

Oh !

LE TIRE-LAINE, avec beaucoup de dignité

Professionnelle !

CHRISTIAN

Où seront-ils postés ?

LE TIRE-LAINE

A la porte de Nesle.

Sur son chemin. Prévenez-le !

CHRISTIAN, qui lui lâche enfin le poignet

Mais où le voir !

LE TIRE-LAINE

Allez courir tous les cabarets : le Pressoir

D'Or, la Pomme de Pin, la Ceinture qui craque,

Les Deux Torches, les Trois Entonnoirs,-et dans chaque,

Laissez un petit mot d'écrit l'avertissant.

CHRISTIAN

Oui, je cours ! Ah ! les gueux ! Contre un seul homme, cent !

Regardant Roxane avec amour.

La quitter... elle !

Avec fureur, Valvert.

Et lui !...- Mais il faut que je sauve

Lignière !... Il sort en courant. - De Guiche, le vicomte, les marquis, tous les gentilshommes ont disparu derrière le rideau pour prendre place sur les banquettes de la scène. Le parterre est complètement rempli. Plus une place vide aux galeries et aux loges.

LA SALLE

Commencez.

UN BOURGEOIS, dont la perruque s'envole au bout d'une ficelle, pêchée par un page de la galerie supérieure

Ma perruque !

CRIS DE JOIE

Il est chauve !...

Bravo, les pages ! Ha ! ha ! ha !...

LE BOURGEOIS, furieux, montrant le poing

Petit gredin !

RIRES ET CRIS, qui commencent très fort et vont décroissant

Ha ! ha ! ha ! ha ! ha ! ha !

Silence complet.

LE BRET, étonné

Ce silence soudain ?...

Un spectateur lui parle bas.

Ah ?...

LE SPECTATEUR

La chose me vient d'être certifiée.

MURMURES, qui courent

Chut ! -Il paraît ?... -Non !... - Si ! -Dans la loge grillée.

-Le Cardinal ! -Le Cardinal ? -Le Cardinal !

UN PAGE

Ah ! diable, on ne va pas pouvoir se tenir mal !...

On frappe sur la scène. Tout le monde s'immobilise. Attente.

LA VOIX D'UN MARQUIS, dans le silence, derrière le rideau

Mouchez cette chandelle !

UN AUTRE MARQUIS, passant la tête par la fente du rideau

Une chaise !

Une chaise est passée, de main en main, au-dessus des têtes.

Le marquis la prend et disparaît, non sans avoir envoyé quelques baisers aux loges.

UN SPECTATEUR

Silence !

On refrappe les trois coups. Le rideau s'ouvre. Tableau. Les marquis assis sur les côtés, dans des poses insolentes.

Toile de fond représentant un décor bleuâtre de pastorale.

Quatre petits lustres de cristal éclairent la scène. Les violons jouent doucement.

LE BRET, à Ragueneau, bas

Montfleury entre en scène ? RAGUENEAU, bas aussi

Oui, c'est lui qui commence.

LE BRET

Cyrano n'est pas là.

RAGUENEAU

J'ai perdu mon pari.

LE BRET

Tant mieux ! tant mieux !

On entend un air de musette, et Montfleury paraît en scène, énorme, dans un costume de berger de pastorale, un chapeau garni de roses penché sur l'oreille, et soufflant dans une cornemuse enrubannée.

LE PARTERRE, applaudissant

Bravo, Montfleury ! Montfleury !

MONTFLEURY, après avoir salué, jouant le rôle de Phédon

Heureux qui loin des cours, dans un lieu solitaire,

Se prescrit à soi-même un exil volontaire,

Et qui, lorsque Zéphire a soufflé sur les bois..."

UNE VOIX, au milieu du parterre

Coquin, ne t'ai-je pas interdit pour un mois ?

VOIX DIVERSES

Hein ? -Quoi ? -Qu'est-ce ?...

On se lève dans les loges, pour voir.

CUIGY

C'est lui ! LE BRET, terrifié

Cyrano !

LA VOIX

Roi des pitres,

Hors de scène à l'instant !

TOUTE LA SALLE, indignée

Oh !

MONTFLEURY

Mais...

LA VOIX

Tu récalcitres ?

VOIX DIVERSES, du parterre, des loges

Chut ! -Assez ! -Montfleury jouez ! -Ne craignez rien !...

MONTFLEURY, d'une voix mal assurée

Heureux qui loin des cours dans un lieu sol...

LA VOIX, plus menaçante

Eh bien ?

Faudra-t-il que je fasse, ô Monarque des drôles,

Une plantation de bois sur vos épaules ?

Une canne au bout d'un bras jaillit au-dessus des têtes.

MONTFLEURY, d'une voix de plus en plus faible

Heureux qui...

La canne s'agite.

LA VOIX

Sortez !

LE PARTERRE

Oh ! MONTFLEURY, s'étranglant

Heureux qui loin des cours...

CYRANO, surgissant du parterre, debout sur une chaise, les bras croisés, le feutre en bataille, la moustache hérissée, le nez terrible

Ah ! je vais me fâcher !...

Sensation à sa vue.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE IV

Scène IV

LES MEMES, CYRANO, puis BELLEROSE, JODELET

MONTFLEURY, aux marquis

Venez à mon secours,

Messieurs !

UN MARQUIS, nonchalamment

Mais jouez donc !

CYRANO

Gros homme, si tu joues

Je vais être obligé de te fesser les joues !

LE MARQUIS

Assez !

CYRANO

Que les marquis se taisent sur leurs bancs,

Ou bien je fais tâter ma canne à leurs rubans !

TOUS LES MARQUIS, debout

C'en est trop !... Montfleury...

CYRANO

Que Montfleury s'en aille,

Ou bien je l'essorille et le désentripaille !

UNE VOIX

Mais...

CYRANO

Qu'il sorte !

UNE AUTRE VOIX

Pourtant...

CYRANO

Ce n'est pas encor fait ?

Avec le geste de retrousser ses manches.

Bon ! je vais sur la scène en guise de buffet,

Découper cette mortadelle d'Italie !

MONTFLEURY, rassemblant toute sa dignité

En m'insultant, Monsieur, vous insultez Thalie !

CYRANO, très poli

Si cette Muse, à qui, Monsieur, vous n'êtes rien,

Avait l'honneur de vous connaître, croyez bien

Qu'en vous voyant si gros et bête comme une urne,

Elle vous flanquerait quelque part son cothurne.

LE PARTERRE

Montfleury ! Montfleury ! -La pièce de Baro !-

CYRANO, à ceux qui crient autour de lui

Je vous en prie, ayez pitié de mon fourreau

Si vous continuez, il va rendre sa lame !

Le cercle s'élargit.

LA FOULE, reculant

Hé ! la !...

CYRANO, à Montfleury

Sortez de scène !

LA FOULE, se rapprochant et grondant

Oh ! oh !

CYRANO, se retournant vivement

Quelqu'un réclame ?

Nouveau recul. UNE VOIX, chantant au fond

Monsieur de Cyrano

Vraiment nous tyrannise,

Malgré ce tyranneau

On jouera la Clorise.

TOUTE LA SALLE, chantant

La Clorise, la Clorise !...

CYRANO

Si j'entends une fois encor cette chanson,

Je vous assomme tous.

UN BOURGEOIS

Vous n'êtes pas Samson !

CYRANO

Voulez-vous me prêter, Monsieur, votre mâchoire ?

UNE DAME, dans les loges

C'est inouï !

UN SEIGNEUR

C'est scandaleux !

UN BOURGEOIS

C'est vexatoire !

UN PAGE

Ce qu'on s'amuse !

LE PARTERRE

Kss ! -Montfleury ! -Cyrano !

CYRANO

Silence !

LE PARTERRE, en délire

Hi han ! Bêê ! Ouah, ouah ! Cocorico !

CYRANO

Je vous...

UN PAGE

Miâou !

CYRANO

Je vous ordonne de vous taire !

Et j'adresse un défi collectif au parterre !

-J'inscris les noms ! -Approchez-vous, jeunes héros !

Chacun son tour ! Je vais donner des numéros !-

Allons, quel est celui qui veut ouvrir la liste ?

Vous, Monsieur ? Non ! Vous ? Non ! Le premier duelliste,

Je l'expédie avec les honneurs qu'on lui doit !

-Que tous ceux qui veulent mourir lèvent le doigt.

Silence

La pudeur vous défend de voir ma lame nue ?

Pas un nom ? -Pas un doigt ? -C'est bien. Je continue.

Se retournant vers la scène où Montfleury attend avec angoisse.

Donc, je désire voir le théâtre guéri

De cette fluxion. Sinon...

La main à son épée.

Le bistouri !

MONTFLEURY

Je...

CYRANO, descend de sa chaise, s'assied au milieu du rond qui s'est formé, s'installe comme chez lui

Mes mains vont frapper trois claques, pleine lune !

Vous vous éclipserez à la troisième.

LE PARTERRE, amusé

Ah ?...

CYRANO, frappant dans ses mains

Une !

MONTFLEURY

Je...

UNE VOIX, des loges

Restez !

LE PARTERRE

Restera... restera pas...

MONTFLEURY

Je crois,

Messieurs...

CYRANO :

Deux !

MONTFLEURY

Je suis sûr qu'il vaudrait mieux que...

CYRANO

Trois !

Montfleury disparaît comme dans une trappe.

Tempête de rires, et sifflets de huées.

LA SALLE

Hu !... hu !... Lâche !... Reviens !... CYRANO, épanoui, se renverse sur sa chaise et croise ses jambes

Qu'il revienne, s'il ose !

UN BOURGEOIS

L'orateur de la troupe !

Bellerose s'avance et salue.

LES LOGES

Ah !... Voilà Bellerose !

BELLEROSE, avec élégance

Nobles seigneurs...

LE PARTERRE

Non ! Non ! Jodelet !

JODELET, s'avance, et, nasillard

Tas de veaux !

LE PARTERRE

Ah ! Ah ! Bravo ! très bien ! bravo !

JODELET

Pas de bravos !

Le gros tragédien dont vous aimez le ventre

S'est senti...

LE PARTERRE

C'est un lâche !

JODELET

Il dut sortir !

LE PARTERRE

Qu'il rentre !

LES UNS

Non !

LES AUTRES

Si !

UN JEUNE HOMME, à Cyrano

Mais à la fin, monsieur, quelle raison

Avez-vous de haïr Montfleury ?

CYRANO, gracieux, toujours assis

Jeune oison,

J'ai deux raisons, dont chaque est suffisante seule.

Primo : c'est un acteur déplorable, qui gueule,

Et qui soulève avec des han ! de porteur d'eau,

Le vers qu'il faut laisser s'envoler !-Secundo

Est mon secret...

LE VIEUX BOURGEOIS, derrière lui

Mais vous nous privez sans scrupule

De la Clorise ! Je m'entête...

CYRANO, tournant sa chaise vers le bourgeois, respectueusement

Vieille mule,

Les vers du vieux Baro valant moins que zéro,

J'interromps sans remords !

LES PRÉCIEUSES, dans les loges

Ha ! -Ho ! -Notre Baro !

Ma chère ! -Peut-on dire ?... Ah ! Dieu !...

CYRANO, tournant sa chaise vers les loges, galant

Belles personnes,

Rayonnez, fleurissez, soyez des échansonnes

De rêve, d'un sourire enchantez un trépas,

Inspirez-nous des vers... mais ne les jugez pas !

BELLEROSE

Et l'argent qu'il va falloir rendre !

CYRANO, tournant sa chaise vers la scène

Bellerose,

Vous avez dit la seule intelligente chose !

Au manteau de Thespis je ne fais pas de trous

Il se lève, et lançant un sac sur la scène.

Attrapez cette bourse au vol, et taisez-vous !

LA SALLE, éblouie

Ah !... Oh !...

JODELET, ramassant prestement la bourse et la soupesant

A ce prix-là, monsieur, je t'autorise

A venir chaque jour empêcher la Clorise !...

LA SALLE

Hu !... Hu !...

JODELET

Dussions-nous même ensemble être hués !...

BELLEROSE

Il faut évacuer la salle !...

JODELET

Evacuez !...

On commence à sortir, pendant que Cyrano regarde d'un air satisfait. Mais la foule s'arrête bientôt en entendant la scène suivante, et la sortie cesse. Les femmes qui, dans les loges, étaient déjà debout, leur manteau remis, s'arrêtent pour écouter, et finissent par se rasseoir.

LE BRET, à Cyrano

C'est fou !...

UN FACHEUX, qui s'est approché de Cyrano

Le comédien Montfleury ! Quel scandale !

Mais il est protégé par le duc de Candale !

Avez-vous un patron ?

CYRANO

Non !

LE FACHEUX

Vous n'avez pas ?...

CYRANO

Non !

LE FACHEUX

Quoi, pas un grand seigneur pour couvrir de son nom ?...

CYRANO, agacé

Non, ai-je dit deux fois. Faut-il donc que je trisse ?

Non pas de protecteur...

La main à son épée.

Mais une protectrice !

LE FACHEUX

Mais vous allez quitter la ville ? CYRANO

C'est selon.

LE FACHEUX

Mais le duc de Candale a le bras long !

CYRANO

Moins long

Que n'est le mien...

Montrant son épée quand je lui mets cette rallonge !

LE FACHEUX

Mais vous ne songez pas à prétendre...

CYRANO

J'y songe.

LE FACHEUX

Mais...

CYRANO

Tournez les talons, maintenant.

LE FACHEUX

Mais...

CYRANO

Tournez !

-Ou dites-moi pourquoi vous regardez mon nez.

LE FACHEUX, ahuri

Je...

CYRANO, marchant sur lui

Qu'a-t-il d'étonnant ?

LE FACHEUX, reculant

Votre Grâce se trompe... CYRANO

Est-il mol et ballant, monsieur, comme une trompe ?...

LE FACHEUX, même jeu

Je n'ai pas...

CYRANO

Ou crochu comme un bec de hibou ?

LE FACHEUX

Je...

CYRANO

Y distingue-t-on une verrue au bout ?

LE FACHEUX

Mais...

CYRANO

Ou si quelque mouche, à pas lents, s'y promène ?

Qu'a-t-il d'hétéroclite ?

LE FACHEUX

Oh !...

CYRANO

Est-ce un phénomène ?

LE FACHEUX

Mais d'y porter les yeux, j'avais su me garder !

CYRANO

Et pourquoi, s'il vous plaît, ne pas le regarder ?

LE FACHEUX

J'avais...

CYRANO

Il vous dégoûte alors ? LE FACHEUX

Monsieur...

CYRANO

Malsaine

Vous semble sa couleur ?

LE FACHEUX

Monsieur !

CYRANO

Sa forme, obscène ?

LE FACHEUX

Mais du tout !...

CYRANO

Pourquoi donc prendre un air dénigrant ?

- Peut-être que monsieur le trouve un peu trop grand ?

LE FACHEUX, balbutiant

Je le trouve petit, tout petit, minuscule !

CYRANO

Hein ? comment ? m'accuser d'un pareil ridicule ?

Petit, mon nez ? Hola !

LE FACHEUX

Ciel !

CYRANO

Enorme, mon nez !

- Vil camus, sot camard, tête plate, apprenez

Que je m'enorgueillis d'un pareil appendice,

Attendu qu'un grand nez est proprement l'indice

D'un homme affable, bon, courtois, spirituel, Libéral, courageux, tel que je suis, et tel

Qu'il vous est interdit à jamais de vous croire,

Déplorable maraud ! car la face sans gloire

Que va chercher ma main en haut de votre col,

Est aussi dénuée...

Il le soufflette.

LE FACHEUX

Aï !

CYRANO

De fierté, d'envol,

De lyrisme, de pittoresque, d'étincelle,

De somptuosité, de Nez enfin, que celle...

Il le retourne par les épaules, joignant le geste à la parole.

Que va chercher ma botte au bas de votre dos !

LE FACHEUX, se sauvant

Au secours ! A la garde !

CYRANO

Avis donc aux badauds

Qui trouveraient plaisant mon milieu de visage,

Et si le plaisantin est noble, mon usage

Est de lui mettre, avant de le laisser s'enfuir,

Par devant, et plus haut, du fer, et non du cuir !

DE GUICHE, qui est descendu de la scène, avec les marquis

Mais à la fin il nous ennuie !

LE VICOMTE DE VALVERT, haussant les épaules

Il fanfaronne ! DE GUICHE

Personne ne va donc lui répondre ?...

LE VICOMTE

Personne ?

Attendez ! Je vais lui lancer un de ces traits !...

Il s'avance vers Cyrano qui l'observe, et se campant devant lui d'un air fat.

Vous... vous avez un nez... heu... un nez... très grand.

CYRANO, gravement

Très.

LE VICOMTE, riant

Ha !

CYRANO, imperturbable

C'est tout ?...

LE VICOMTE

Mais...

CYRANO

Ah ! non ! c'est un peu court, jeune homme !

On pouvait dire... Oh ! Dieu !... bien des choses en somme...

En variant le ton, -par exemple, tenez

Agressif : "Moi, monsieur, si j'avais un tel nez,

Il faudrait sur-le-champs que je me l'amputasse !"

Amical : "Mais il doit tremper dans votre tasse

Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap !"

Descriptif : "C'est un roc !... c'est un pic !... c'est un cap !

Que dis-je, c'est un cap ?... C'est une péninsule !"

Curieux : "De quoi sert cette oblongue capsule ? D'écritoire, monsieur, ou de boîtes à ciseaux ?"

Gracieux : "Aimez-vous à ce point les oiseaux

Que paternellement vous vous préoccupâtes

De tendre ce perchoir à leurs petites pattes ?"

Truculent : "Ca, monsieur, lorsque vous pétunez,

La vapeur du tabac vous sort-elle du nez

Sans qu'un voisin ne crie au feu de cheminée ?"

Prévenant : "Gardez-vous, votre tête entraînée

Par ce poids, de tomber en avant sur le sol !"

Tendre : "Faites-lui faire un petit parasol

De peur que sa couleur au soleil ne se fane !"

Pédant : "L'animal seul, monsieur, qu'Aristophane

Appelle Hippocampelephantocamélos

Dut avoir sous le front tant de chair sur tant d'os !"

Cavalier : "Quoi, l'ami, ce croc est à la mode ?

Pour pendre son chapeau, c'est vraiment très commode !"

Emphatique : "Aucun vent ne peut, nez magistral,

T'enrhumer tout entier, excepté le mistral !"

Dramatique : "C'est la Mer Rouge quand il saigne !"

Admiratif : "Pour un parfumeur, quelle enseigne !"

Lyrique : "Est-ce une conque, êtes-vous un triton ?"

Naïf : "Ce monument, quand le visite-t-on ?"

Respectueux : "Souffrez, monsieur, qu'on vous salue,

C'est là ce qui s'appelle avoir pignon sur rue !"

Campagnard : "Hé, ardé ! C'est-y un nez ? Nanain !

C'est queuqu'navet géant ou ben queuqu'melon nain !"

Militaire : "Pointez contre cavalerie !" Pratique : "Voulez-vous le mettre en loterie ?

Assurément, monsieur, ce sera le gros lot !"

Enfin parodiant Pyrame en un sanglot

Le voilà donc ce nez qui des traits de son maître

A détruit l'harmonie ! Il en rougit, le traître !"

-Voilà ce qu'à peu près, mon cher, vous m'auriez dit

Si vous aviez un peu de lettres et d'esprit

Mais d'esprit, ô le plus lamentable des êtres,

Vous n'en eûtes jamais un atome, et de lettres

Vous n'avez que les trois qui forment le mot : sot !

Eussiez-vous eu, d'ailleurs, l'invention qu'il faut

Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,

Me servir toutes ces folles plaisanteries,

Que vous n'en eussiez pas articulé le quart

De la moitié du commencement d'une, car

Je me les sers moi-même, avec assez de verve,

Mais je ne permets pas qu'un autre me les serve.

DE GUICHE, voulant emmener le vicomte pétrifié

Valvert, laissez donc !

LE VICOMTE, suffoqué

Ces grands airs arrogants !

Un hobereau qui... qui... n'a même pas de gants !

Et qui sort sans rubans, sans bouffettes, sans ganses !

CYRANO

Moi, c'est moralement que j'ai mes élégances.

Je ne m'attife pas ainsi qu'un freluquet,

Mais je suis plus soigné si je suis moins coquet ;

Je ne sortirais pas avec, par négligence,

Un affront pas très bien lavé, la conscience

Jaune encore de sommeil dans le coin de son oeil,

Un honneur chiffonné, des scrupules en deuil.

Mais je marche sans rien sur moi qui ne reluise,

Empanaché d'indépendance et de franchise ;

Ce n'est pas une taille avantageuse, c'est

Mon âme que je cambre ainsi qu'en un corset,

Et tout couvert d'exploits qu'en rubans je m'attache,

Retroussant mon esprit ainsi qu'une moustache,

Je fais, en traversant les groupes et les ronds,

Sonner les vérités comme des éperons.

LE VICOMTE

Mais, monsieur...

CYRANO

Je n'est pas de gants ?... La belle affaire !

Il m'en restait un seul d'une très vieille paire !

-Lequel m'était d'ailleurs encor fort importun

Je l'ai laissé dans la figure de quelqu'un.

LE VICOMTE

Maraud, faquin, butor de pied plat ridicule.

CYRANO, ôtant son chapeau et saluant comme si le vicomte venait de se présenter

Ah ?... Et moi, Cyrano-Savinien-Hercule

De Bergerac.

Rires.

LE VICOMTE, exaspéré

Bouffon !

CYRANO, poussant un cri comme lorsqu'on est saisi d'une crampe

Ay !...

LE VICOMTE, qui remontait, se retournant

Qu'est-ce encor qu'il dit ?

CYRANO, avec des grimaces de douleur

Il faut la remuer car elle s'engourdit...

- Ce que c'est que de la laisser inoccupée !

- Ay !...

LE VICOMTE

Qu'avez-vous ?

CYRANO

J'ai des fourmis dans mon épée !

LE VICOMTE, tirant la sienne

Soit !

CYRANO

Je vais vous donnez un petit coup charmant.

LE VICOMTE, méprisant

Poète !...

CYRANO

Oui, monsieur, poète ! et tellement,

Qu'en ferraillant je vais- hop ! - à l'improvisade,

Vous composez une ballade.

LE VICOMTE

Une ballade ?

CYRANO

Vous ne vous doutez pas de ce que c'est, je crois ?

LE VICOMTE

Mais...

CYRANO, récitant comme une leçon

La ballade, donc, se compose de trois

Couplets de huit vers...

LE VICOMTE, piétinant

Oh !

CYRANO, continuant

Et d'un envoi de quatre...

LE VICOMTE

Vous...

CYRANO

Je vais tout ensemble en faire une et me battre,

Et vous touchez, monsieur, au dernier vers.

LE VICOMTE

Non !

CYRANO

Non ?

Déclamant "Ballade du duel qu'en l'hôtel bourguignon

Monsieur de Bergerac eut avec un bélître !"

LE VICOMTE

Qu'est-ce que ça, s'il vous plaît ?

CYRANO

C'est le titre.

LA SALLE, surexcitée au plus haut point

Place ! -Très amusant ! -Rangez-vous ! -Pas de bruits !

Tableau. Cercle de curieux au parterre, les marquis et les officiers mêlés aux bourgeois et aux gens du peuple ; les pages grimpés sur des épaules pour mieux voir. Toutes les femmes debout dans les loges. A droite, De Guiche et ses gentilshommes. A gauche, Le Bret, Ragueneau, Cuigy, etc.

CYRANO, fermant une seconde les yeux

Attendez !... je choisis mes rimes... Là, j'y suis.

Il fait ce qu'il dit, à mesure.

Je jette avec grâce mon feutre,

Je fais lentement l'abandon

Du grand manteau qui me calfeutre,

Et je tire mon espadon ;

Elégant comme Céladon,

Agile comme Scaramouche,

Je vous préviens, cher Mirmydon,

Qu'à la fin de l'envoi je touche !

Premiers engagements de fer.

Vous auriez bien dû rester neutre ;

Où vais-je vous larder, dindon ?... Dans le flanc, sous votre maheutre ?...

Au coeur, sous votre bleu cordon ?...

-Les coquilles tintent, ding-don !

Ma pointe voltige : une mouche !

Décidément... c'est au bedon,

Qu'à la fin de l'envoi je touche.

Il me manque une rime en eutre...

Vous rompez, plus blanc qu'amidon ?

C'est pour me fournir le mot pleutre !

- Tac ! je pare la pointe dont

Vous espériez me faire dont :-

J'ouvre la ligne,- je la bouche...

Tiens bien ta broche, Laridon !

A la fin de l'envoi, je touche

Il annonce solennellement

ENVOI

Prince, demande à Dieu pardon !

Je quarte du pied, j'escarmouche,

je coupe, je feinte...

Se fendant.

Hé ! là donc

Le vicomte chancelle ; Cyrano salue.

A la fin de l'envoi, je touche.

Acclamations. Applaudissements dans les loges. Des fleurs et des mouchoirs tombent. Les officiers entourent et félicitent Cyrano. Ragueneau danse d'enthousiasme. Le Bret est heureux et navré. Les amis du vicomte le soutiennent et l'emmènent.

LA FOULE, en un long cri

Ah !...

UN CHEVAU-LEGER

Superbe !

UNE FEMME

Joli !

RAGUENEAU

Pharamineux !

UN MARQUIS

Nouveau !...

LE BRET

Insensé !

Bousculade autour de Cyrano. On entend

...Compliments... Félicite... bravo...

VOIX DE FEMME

C'est un héros !...

UN MOUSQUETAIRE, s'avançant vivement vers Cyrano, la main tendue

Monsieur, voulez-vous me permettre ?...

C'est tout à fait très bien, et je crois m'y connaître ;

J'ai du reste exprimé ma joie en trépignant !...

Il s'éloigne.

CYRANO, à Cuigy

Comment s'appelle donc ce monsieur ?

CUIGY

D'Artagnan.

LE BRET, à Cyrano, lui prenant le bras

Cà, causons !...

CYRANO

Laisse un peu sortir cette cohue...

A Bellerose.

Je peux rester ?

BELLEROSE, respectueusement

Mais oui !...

On entend des cris au dehors.

JODELET, qui a regardé

C'est Montfleury qu'on hue !

BELLEROSE, solennellement

Sic transit !...

Changeant de ton, au portier et au moucheur de chandelles.

Balayer. Fermer. N'éteignez pas.

Nous allons revenir après notre repas.

Répéter pour demain une nouvelle farce.

Jodelet et Bellerose sortent, après de grands saluts à

Cyrano.

LE PORTIER, à Cyrano

Vous ne dînez donc pas ?

CYRANO

Moi ?... Non.

Le portier se retire.

LE BRET, à Cyrano

Parce que ?

CYRANO, fièrement

Parce...

Changeant de ton, en voyant que le portier est loin.

Que je n'ai pas d'argent !...

LE BRET, faisant le geste de lancer un sac

Comment ! le sac d'écus ?...

CYRANO

Pension paternelle, en un jour, tu vécus !

LE BRET

Pour vivre tout un mois, alors ?...

CYRANO

Rien ne me reste.

LE BRET

Jeter ce sac, quelle sottise !

CYRANO

Mais quel geste !...

LA DISTRIBUTRICE, toussant derrière son petit comptoir

Hum !...

Cyrano et le Bret se retournent. Elle s'avance intimidée.

Monsieur... Vous savoir jeûner... le coeur me fend...

Montrant le buffet.

J'ai là tout ce qu'il faut...

Avec élan.

Prenez !

CYRANO, se découvrant

Ma chère enfant,

Encor que mon orgueil de Gascon m'interdise

D'accepter de vos doigts la moindre friandise,

J'ai trop peur qu'un refus ne vous soit un chagrin,

Et j'accepterais donc...

Il va au buffet et choisis.

Oh ! peu de chose ! - Un grain de ce raisin...

Elle veut lui donner la grappe, il cueille un grain.

Un seul !... Ce verre d'eau...

Elle veut y verser du vin, il l'arrête.

Limpide !

-Et la moitié d'un macaron !

Il rend l'autre moitié.

LE BRET

Mais c'est stupide !

LA DISTRIBUTRICE

Oh ! quelque chose encor !

CYRANO

La main à baiser.

Il baise, comme la main d'une princesse, la main qu'elle lui tend.

LA DISTRIBUTRICE

Merci, monsieur.

Révérence.

Bonsoir.

Elle sort.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE V

Scène V

CYRANO, LE BRET, puis LE PORTIER.

CYRANO, à Le Bret

Je t'écoute causer.

Il s'installe devant le buffet et rangeant devant lui le macaron.

Dîner !...

... le verre d'eau.

Boisson !...

... le grain de raisin.

Dessert !...

Il s'assied.

Là, je me mets à table !

-Ah !... j'avais une faim, mon cher, épouvantable !

Mangeant.

-Tu disais ?

LE BRET

Que ces fats aux grands airs belliqueux

Te fausseront l'esprit si tu n'écoutes qu'eux !...

Va consulter des gens de bon sens, et t'informe

De l'effet qu'a produit ton algarade.

CYRANO, achevant son macaron

Enorme.

LE BRET

Le Cardinal

CYRANO, s'épanouissant

Il était là, le Cardinal ?

LE BRET

A dû trouver cela...

CYRANO

Mais très original.

LE BRET

Pourtant...

CYRANO

C'est un auteur.Il ne peut lui déplaire

Que l'on vienne troubler la pièce d'un confrère.

LE BRET

Tu te mets sur les bras, vraiment, trop d'ennemis !

CYRANO, attaquant son grain de raisin

Combien puis-je, à peu près, ce soir, m'en être mis ?

LE BRET

Quarante-huit. Sans compter les femmes.

CYRANO

Voyons, compte !

LE BRET

Montfleury, le bourgeois, De Guiche,le vicomte,

Baro, l'Académie...

CYRANO

Assez ! tu me ravis !

LE BRET

Mais où te mènera la façon dont tu vis ?

Quel système est le tien ?

CYRANO

J'errais dans un méandre ;

J'avais trop de partis, trop compliqués, à prendre ;

J'ai pris...

LE BRET

Lequel ?

CYRANO

Mais le plus simple, de beaucoup.

J'ai décidé d'être admirable, en tout, pour tout !

LE BRET, haussant les épaules

Soit !- Mais enfin, à moi, le motif de ta haine

Pour Montfleury, le vrai, dis-le-moi !

CYRANO, se levant

Ce Silène,

Si ventru que son doigt n'atteint pas son nombril,

Pour les femmes encor se croit un doux péril,

Et leur fait, cependant qu'en jouant il bredouille,

Des yeux de carpes avec ses gros yeux de grenouilles !...

Et je le hais depuis qu'il se permit, un soir,

De poser son regard, sur celle... Oh ! j'ai cru voir

Glisser sur une fleur une longue limace !

LE BRET, stupéfait

Hein ? Comment ? Serait-il possible ?...

CYRANO, avec un rire amer

Que j'aimasse ?...

Changement de ton et gravement.

J'aime. LE BRET

Et peut-on savoir ? Tu ne m'a jamais dit ?...

CYRANO

Qui j'aime ?... Réfléchis, voyons. Il m'interdit

Le rêve d'être aimé même par une laide,

Ce nez qui d'un quart d'heure en tous lieux me précède ;

Alors moi, j'aime qui ?... Mais cela va de soit !

J'aime -mais c'est forcé !- la plus belle qui soit !

LE BRET

La plus belle ?...

CYRANO

Tout simplement, qui soit au monde !

La plus brillante, la plus fine,

Avec accablement

La plus blonde !

LE BRET

Eh, mon Dieu, quelle est donc cette femme ?...

CYRANO

Un danger

Mortel sans le vouloir, exquis sans y songer,

Un piège de nature, une rose muscade

Dans laquelle l'amour se tient en embuscade !

Qui connaît son sourire a connu le parfait.

Elle fait de la grâce avec rien, elle fait

Tenir tout le divin dans un geste quelconque,

Et tu ne saurais pas, Vénus, monter en conque,

Ni toi, Diane, marcher dans les grands bois fleuris,

Comme elle monte en chaise et marche dans Paris !... LE BRET

Sapristi ! Je comprends. C'est clair !

CYRANO

C'est diaphane.

LE BRET

Magdeleine Robin, ta cousine !

CYRANO

Oui, -Roxane.

LE BRET

Eh bien ! mais c'est au mieux ! Tu l'aimes ? Dis-le-lui !

Tu t'es couvert de gloire à ses yeux aujourd'hui !

CYRANO

Regarde-moi, mon cher, et dis quelle espérance

Pourrait bien me laisser cette protubérance !

Oh ! je ne me fais pas d'illusions ! -Parbleu,

Oui, quelquefois, je m'attendris, dans le soir bleu ;

J'entre en quelque jardin où l'heure se parfume ;

Avec mon pauvre grand diable de nez je hume

L'avril, -je suis des yeux, sous un rayon d'argent,

Au bras d'un cavalier, quelque femme, en songeant

Que pour marcher, à petits pas, dans de la lune,

Aussi moi j'aimerais au bras en avoir une,

Je m'exalte, j'oublie... et j'aperçois soudain

L'ombre de mon profil sur le mur du jardin !

LE BRET, ému

Mon ami !...

CYRANO

Mon ami, j'ai de mauvaises heures !

De me sentir si laid, parfois, tout seul...

LE BRET, vivement, lui prenant la main

Tu pleures ?

CYRANO

Ah ! non, cela, jamais ! Non, ce serait trop laid,

Si le long de ce nez une larme coulait !

Je ne laisserai pas, tant que j'en serai maître,

La divine beauté des larmes se commettre

Avec tant de laideur grossière !... Vois-tu bien,

Les larmes, il n'est rien de plus sublime, rien,

Et je ne voudrais pas qu'excitant la risée,

Une seule, par moi, fut ridiculisée !...

LE BRET

Va ne t'attriste pas ! L'amour n'est que hasard !

CYRANO, secouant la tête

Non ! J'aime Cléopâtre : ai-je l'air d'un César ?

J'adore Bérénice : ai-je l'aspect d'un Tite ?

LE BRET

Mais ton courage ! ton esprit ! -Cette petite

Qui t'offrait là, tantôt, ce modeste repas,

Ses yeux, tu l'as bien vu, ne te détestaient pas !

CYRANO, saisi

C'est vrai !

LE BRET

Hé ! Bien ! alors ?... Mais, Roxane, elle-même,

Toute blême a suivi ton duel !...

CYRANO

Toute blême ?

LE BRET

Son coeur et son esprit déjà sont étonnés !

Ose, et lui parle, afin...

CYRANO

Qu'elle me rie au nez ?

Non ! -C'est la seule chose au monde que je craigne !

LE PORTIER, introduisant quelqu'un à Cyrano

Monsieur, on vous demande...

CYRANO, voyant la duègne

Ah ! mon Dieu ! Sa duègne !

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE VI

Scène VI

CYRANO, LE BRET, LA DUEGNE

LA DUEGNE, avec un grand salut

De son vaillant cousin on désire savoir

Où l'on peut, en secret, le voir.

CYRANO, bouleversé

Me voir ?

LA DUEGNE, avec une révérence

Vous voir.

- On a des choses à vous dire.

CYRANO

Des ?...

LA DUEGNE, nouvelle révérence

Des choses !

CYRANO, chancelant

Ah ! mon Dieu !

LA DUEGNE

L'on ira, demain, aux primes roses

D'aurore, -ouïr la messe à Saint-Roch.

CYRANO, se soutenant sur Le Bret

Ah ! mon Dieu !

LA DUEGNE

En sortant, - où peut-on entrer, causer un peu ?

CYRANO, affolé

Où ?... Je... Ah ! mon Dieu !...

LA DUEGNE

Dites vite.

CYRANO

Je cherche !...

LA DUEGNE

Où ?...

CYRANO

Chez... chez... Ragueneau... le pâtissier...

LA DUEGNE

Il perche ?

CYRANO

Dans la rue -Ah ! mon Dieu, mon Dieu !- Saint-Honoré !...

LA DUEGNE, remontant

On ira. Soyez-y. Sept heures.

CYRANO

J'y serai.

La duègne sort.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE VII

Scène VII

CYRANO, LE BRET, puis LES COMEDIENS, LES COMEDIENNES, CUIGY, BRISSAILLE, LIGNIERE,

LE PORTIER, LES VIOLONS.

CYRANO, tombant dans les bras de Le Bret

Moi !... D'elle !... Un rendez-vous !...

LE BRET

Eh bien ! tu n'es plus triste ?

CYRANO

Ah ! pour quoi que ce soit, elle sait que j'existe !

LE BRET

Maintenant, tu vas être calme ?

CYRANO, hors de lui

Maintenant...

Mais je vais être frénétique et fulminant !

Il me faut une armée entière à déconfire !

J'ai dix coeurs ; j'ai vingts bras ; il ne peut me suffire

De pourfendre des nains...

Il crie à tue-tête.

Il me faut des géants !

Depuis un moment, sur la scène, au fond, des ombres de comédiens et de comédiennes s'agitent, chuchotent : on commence à répéter. Les violons ont repris leur place.

UNE VOIX, de la scène

Hé ! pst ! là-bas ! Silence ! on répète céans !

CYRANO, riant

Nous partons

Il remonte ; par la grande porte du fond ; entrent Cuigy,

Brissaille, plusieurs officiers, qui soutiennent Lignière complètement ivre.

CUIGY

Cyrano !

CYRANO

Qu'est-ce ?

CUIGY

Une énorme grive

Qu'on t'apporte !

BRISSAILLE

Il ne peut rentrer chez lui !

CYRANO

Pourquoi ?

LIGNIERE, d'une voix pâteuse, lui montrant un billet tout chiffonné

Ce billet m'avertit... cent hommes contre moi...

A cause de... chanson... grand danger me menace...

Porte de Nesle... Il faut, pour rentrer, que j'y passe...

Permets-moi donc d'aller coucher sous... sous ton toit !

CYRANO

Cent hommes, m'as-tu dis ? Tu coucheras chez toi !

LIGNIERE, épouvanté

Mais...

CYRANO, d''une voix terrible, lui montrant la lanterne allumé que le portier balance en écoutant curieusement cette scène

Prends cette lanterne !...

Lignière saisit précipitamment la lanterne.

Et marche ! -Je te jure

Que c'est moi qui ferai ce soir ta couverture !...

Aux officiers.

Vous, suivez à distance, et vous serez témoins !

CUIGY

Mais cent hommes !...

CYRANO

Ce soir, il ne m'en faut pas moins !

Les comédiens et les comédiennes, descendus de scène, se sont rapprochés dans leurs divers costumes.

LE BRET

Mais pourquoi protéger...

CYRANO

Voilà Le Bret qui grogne !

LE BRET

Cet ivrogne banal ?...

CYRANO, frappant sur l'épaule de Lignière

Parce que cet ivrogne,

Ce tonneau de muscat, ce fût de rossoli,

Fit quelque chose un jour de tout à fait joli

Au sortir d'une messe ayant, selon le rite, Vu celle qu'il aimait prendre de l'eau bénite,

Lui que l'eau fait sauver, courut au bénitier,

Se pencha sur sa conque et le but tout entier !...

UNE COMEDIENNE, en costume de soubrette

Tiens, c'est gentil, cela !

CYRANO

N'est-ce pas, la soubrette ?

LA COMEDIENNE, aux autres

Mais pourquoi sont-ils cent contre un pauvre poète ?

CYRANO

Marchons.

Aux officiers.

Et vous, messieurs, en me voyant charger,

Ne me secondez pas, quel que soit le danger !

UNE AUTRE COMEDIENNE, sautant de la scène

Oh ! mais moi je vais voir !

CYRANO

Venez !...

UNE AUTRE, sautant aussi, à un vieux comédien

Viens-tu Cassandre ?...

CYRANO

Venez tous, le Docteur, Isabelle, Léandre,

Tous ! Car vos allez joindre, essaim charmant et fol,

La farce italienne à ce drame espagnol,

Et sur son ronflement tintant un bruit fantasque,

L'entourer de grelots comme un tambour basque !...

TOUTES LES FEMMES, sautant de joie

Bravo ! -Vite, une mante ! -Un capuchon !

JODELET

Allons !

CYRANO, aux violons

Vous nous jouerez un air, messieurs les violons !

Les violons se joignent au cortège qui se forme. On s'empare des chandelles allumées de la rampe et on se les distribue.

Cela devient une retraite aux flambeaux.

Bravo ! des officiers, des femmes en costume,

Et vingt pas en avant...

Il se place comme il dit.

Moi, tout seul, sous la plume

Que la gloire elle-même à ce feutre piqua,

Fier comme un Scipion triplement Nasica !...

-C'est compris ? Défendu de me prêter main-forte !

On y est ?... Un, deux, trois ! Portier, ouvre la porte !

Le portier ouvre à deux battants. Un coin du vieux Paris pittoresque lunaire paraît.

Ah !... Paris fuit, nocturne et quasi nébuleux ;

Le clair de lune coule aux pentes des toits bleus ;

Un cadre se prépare, exquis, pour cette scène ;

Là-bas, sous des vapeurs en écharpe, la Seine,

Comme un mystérieux et magique miroir,

Tremble... Et vous allez voir ce que vous allez voir !

TOUS

A la porte de Nesle !

CYRANO, debout sur le seuil

A la porte de Nesle !

Se retournant avant de sortir, à la soubrette.

Ne demandiez-vous pas pourquoi, mademoiselle,

Contre ce seul rimeur cent hommes furent mis ?

Il tire l'épée et, tranquillement.

C'est parce qu'on savait qu'il est de mes amis !

Il sort. Le cortège, -Lignière zigzaguant en tête, -puis les comédiennes aux bras des officiers, -puis les comédiens gambadant, -se met en marche dans la nuit au son des violons, et à la lueur falote des chandelles.

RIDEAU

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > DEUXIÈME ACTE

Deuxième Acte

La rôtisserie des poètes

La boutique de Ragueneau, rôtisseur-pâtissier, vaste ouvroir au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l'Arbre-Sec qu'on aperçoit largement au fond, par le vitrage de la porte, grises dans les premières lueurs de l'aube.

A gauche, premier plan, comptoir surmonté d'un dais en fer forgé, auquel sont accrochés des oies, des canards, des paons blancs. Dans de grands vases de faïence de hauts bouquets de fleurs naïves, principalement des tournesols jaunes. Du même côté, second plan, immense cheminée devant laquelle, entre de monstrueux chenets, dont chacun supporte une petite marmite, les rôtis pleurent dans les lèchefrites.

A droite, premier plan avec porte. Deuxième plan, un escalier montant à une petite salle en soupente, dont on aperçoit l'intérieure par des volets ouverts ; une table y est dressée, un menu lustre flamand y luit : c'est un réduit où l'on va manger et boire. Une galerie de bois, faisant suite à l'escalier, semble mener à d'autres petites salles analogues.

Au milieu de la rôtisserie, un cercle en fer que l'on peut faire descendre avec une corde, et auquel de grosses pièces sont accrochées, fait un lustre gibier.

Les fours, dans l'ombre, sous l'escalier, rougeoient. Des cuivres étincellent. Des broches tournent. Des pièces montées pyramident. Des jambons pendent. C'est le coup de feu matinal. Bousculade de marmitons effarés, d'énormes cuisiniers et de minuscules gâte-sauces. Foisonnement de bonnets à plume de poulet ou à aile de pintade. On apporte, sur des plaques de tôle et des clayons d'osier, des quinconces de brioches, des villages de petits-fours.

Des tables sont couvertes de gâteaux et de plats. D'autres entourées de chaises, attendent les mangeurs et les buveurs.

Une plus petite, dans un coin, disparaît sous les papiers.

Ragueneau y est assis au lever du rideau, il écrit.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE PREMIÈRE

Scène Première

RAGUENEAU, PATISSIER, puis LISE.

Ragueneau, à la petite table, écrivant d'un air inspiré, et comptant sur ses doigts.

PREMIER PATISSIER, apportant une pièce montée

Fruits en nougat !

DEUXIEME PATISSIER, apportant un plat

Flan !

TROISIEME PATISSIER, apportant un rôti paré de plumes

Paon !

QUATRIEME PATISSIER, apportant une plaque de gâteaux

Roinsoles !

CINQUIEME PATISSIER, apportant une sorte de terrine

Boeuf en daube !

RAGUENEAU, cessant d'écrire et levant la tête

Sur les cuivres, déjà, glisse l'argent de l'aube !

Etouffe en toi le dieu qui chante, Ragueneau !

L'heure du luth viendra, -c'est l'heure du fourneau !

Il se lève. -A un cuisinier.

Vous, veuillez m'allonger cette sauce, elle est courte !

LE CUISINIER

De combien ?

RAGUENEAU

De trois pieds.

Il passe. LE CUISINIER

Hein !

PREMIER PATISSIER

La tarte !

DEUXIEME PATISSIER

La tourte !

RAGUENEAU, devant la cheminée

Ma Muse, éloigne-toi, pour que tes yeux charmants

N'aillent pas se rougir au feu de ces sarments !

A un pâtissier, lui montrant des pains.

Vous avez mal placé la fente de ces miches

Au milieu la césure, -entre les hémistiches !

A un autre, lui montrant un pâté inachevé.

A ce palais de croûte, il faut, vous, mettre un toit...

A un jeune apprenti, qui, assis par terre, embroche des volailles.

Et toi, sur cette broche interminable, toi,

Le modeste poulet et la dinde superbe,

Alterne-les, mon fils, comme le vieux Malherbe

Alternait les grands vers avec les plus petits,

Et fais tourner au feu des strophes de rôtis !

UN AUTRE APPRENTI, s'avançant avec un plateau recouvert d'une assiette

Maître, en pensant à vous, dans le four, j'ai fait cuire

Ceci, qui vous plaira, je l'espère.

Il découvre un plateau, on voit une grande lyre de pâtisserie.

RAGUENEAU, ébloui

Une lyre !

L'APPRENTI

En pâte de brioche.

RAGUENEAU, ému

Avec des fruits confits !

L'APPRENTI

Et les cordes, voyez, en sucre je les fis.

RAGUENEAU, lui donnant de l'argent

Va boire à ma santé !

Apercevant Lise qui entre.

Chut ! ma femme ! Circule,

Et cache cet argent !

A Lise, lui montrant la lyre d'un air gêné.

C'est beau ?

LISE

C'est ridicule !

Elle pose sur le comptoir une pile de sacs en papier.

RAGUENEAU

Des sacs ?... Bon. Merci.

Il les regarde.

Ciel ! Mes livres vénérés !

Les vers de mes amis ! déchirés ! démembrés !

Pour en faire des sacs à mettre des croquantes...

Ah ! vous renouvelez Orphée et les bacchantes !

LISE, sèchement

Et n'ai-je pas le droit d'utiliser vraiment

Ce que laissent ici, pour unique paiement,

Vos méchants écriveurs de lignes inégales !

RAGUENEAU

Fourmi !... n'insulte pas ces divines cigales !

LISE

Avant de fréquenter ces gens-là, mon ami,

Vous ne m'appeliez pas bacchante, -ni fourmi !

RAGUENEAU

Avec des vers, faire cela !

LISE

Pas autre chose.

RAGUENEAU

Que faites-vous, alors, madame, avec la prose ?

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE II

Scène II

LES MEMES, DEUX ENFANTS qui viennent d'entrer dans la pâtisserie.

RAGUENEAU

Vous désirez, petits ?

PREMIER ENFANT

Trois pâtés.

RAGUENEAU, les servant

Là, bien roux...

Et bien chauds.

DEUXIEME ENFANT

S'il vous plaît, enveloppez-les-nous ?

RAGUENEAU, saisi, à part

Hélas ! un de mes sacs !

Aux enfants.

Que je les enveloppe ?...

Il prend un sac et au moment d'y mettre les pâtés, il lit.

Tel Ulysse, le jour qu'il quitta Pénélope...

Pas celui-ci !...

Il le met de côté et en prend un autre. Au moment d'y mettre les pâtés, il lit.

Le blond Phoebus... Pas celui-là !

Même jeu.

LISE, impatientée

Eh bien ! qu'attendez-vous ?

RAGUENEAU

Voilà, voilà, voilà !

Il en prend un troisième et se résigne.

Le sonnet à Philis !... mais c'est dur tout de même !

LISE

C'est heureux qu'il se soit décidé !

Haussant les épaules.

Nicodème !

Elle monte sur une chaise et se met à ranger des plats sur une crédence.

RAGUENEAU, profitant de ce qu'elle tourne le dos, rappelle les enfants déjà à la porte

Pst !... Petits !... Rendez-moi le sonnet à Philis,

Au lieu de trois pâtés je vous en donne six.

Les enfants lui rendent le sac, prennent vivement les gâteaux et sortent. Ragueneau, défripant le papier, se met à lire en déclamant.

Philis !... Sur ce doux nom, une tache de beurre !...

Philis !... !

Cyrano entre brusquement.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE III

Scène III

RAGUENEAU, LISE, CYRANO,puis LE MOUSQUETAIRE.

CYRANO

Quelle heure est-il ?

RAGUENEAU, le saluant avec empressement

Six heures.

CYRANO, avec émotion

Dans une heure !

Il va et vient dans la boutique.

RAGUENEAU, le suivant

Bravo ? J'ai vu...

CYRANO

Quoi donc !

RAGUENEAU

Votre combat !...

CYRANO

Lequel ?

RAGUENEAU

Celui de l'Hôtel de Bourgogne !

CYRANO, avec dédain

Ah !... Le duel !...

RAGUENEAU, admiratif

Oui, le duel en vers !...

LISE

Il en a plein la bouche !

CYRANO

Allons ! tant mieux ! RAGUENEAU, se fendant avec une broche qu'il a saisi

A la fin de l'envoi, je touche !...

A la fin de l'envoi, je touche !..." Que c'est beau !

Avec un enthousiasme croissant.

A la fin de l'envoi...

CYRANO

Quelle heure, Ragueneau ?

RAGUENEAU, restant fendu pour regarder l'horloge.

Six heures cinq !... "...Je touche !"

Il se relève.

... Oh ! faire une ballade

LISE, à Cyrano, qui en passant devant son comptoir lui a serré distraitement la main

Qu'avez-vous à la main ?

CYRANO

Rien. Une estafilade.

RAGUENEAU

Courûtes-vous quelque péril ?

CYRANO

Aucun péril.

LISE, le menaçant du doigt

Je crois que vous mentez !

CYRANO

Mon nez remuerait-il ?

Il faudrait que ce fût pour un mensonge énorme !

Changeant de ton.

J'attends ici quelqu'un. Si ce n'est pas sous l'orme,

Vous nous laisserez seuls. RAGUENEAU

C'est que je ne peux pas ;

Mes rimeurs vont venir...

LISE, ironique

Pour leur premier repas.

CYRANO

Tu les éloigneras quand je te ferai signe...

L'heure ?

RAGUENEAU

Six heures dix.

CYRANO, s'asseyant nerveusement à la table de Ragueneau et prenant du papier

Une plume ?...

RAGUENEAU, lui offrant celle qu'il a à son oreille

De cygne.

UN MOUSQUETAIRE, superbement moustachu, entre et d'une voix de stentor

Salut !

Lise remonte vivement vers lui.

CYRANO, se retournant

Qu'est-ce ?

RAGUENEAU

Un ami de ma femme. Un guerrier

Terrible, -à ce qu'il dit !...

CYRANO, reprenant la plume et éloignant du geste Ragueneau

Chut !... Ecrire, -plier,-

A lui-même.

Lui donner, -me sauver...

Jetant la plume.

Lâche !... Mais que je meure,

Si j'ose lui parler, lui dire un seul mot...

A Ragueneau

L'heure ?

RAGUENEAU

Six et quart !...

CYRANO, se frappant sa poitrine

...un seul mot de tous ceux que j'ai là !

Tandis qu'en écrivant...

Il reprend la plume.

Eh bien ! écrivons-là,

Cette lettre d'amour qu'en moi-même j'ai faite

Et refaite cent fois, de sorte qu'elle est prête,

Et que mettant mon âme à côté du papier,

Je n'ai tout simplement qu'à la recopier.

Il écrit. Derrière le vitrage de la porte on voit s'agiter des silhouettes maigres et hésitantes.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE IV

Scène IV

RAGUENEAU, LISE, LE MOUSQUETAIRE,CYRANO, à la petite table écrivant, LES POETES, vêtus de noir,les bas tombants, couverts de boue

LISE, entrant, à Ragueneau

Les voici vos crottés !

PREMIER POETE, entrant, à Ragueneau

Confrère !...

DEUXIEME POETE, de même, lui secouant les mains

Cher confrère !

TROISIEME POETE

Aigle des pâtissiers !

Il renifle.

Ca sent bon dans votre aire.

QUATRIEME POETE

O Phoebus-Rôtisseur !

CINQUIEME POETE

Apollon maître-queux !...

RAGUENEAU, entouré, embrassé, secoué

Comme on est tout de suite à son aise avec eux !...

PREMIER POETE

Nous fûmes retardés par la foule attroupée

A la porte de Nesle !...

DEUXIEME POETE

Ouverts à coups d'épée,

Huit malandrins sanglants illustraient les pavés !

CYRANO, levant une seconde la tête

Huit ?... Tiens, je croyais sept.

Il reprend sa lettre.

RAGUENEAU, à Cyrano

Est-ce que vous savez

Le héros du combat ?

CYRANO, négligemment

Moi ?... Non !

LISE, au mousquetaire

Et vous ?

LE MOUSQUETAIRE, se frisant la moustache

Peut-être !

CYRANO, écrivant, à part, on l'entend murmurer de temps en temps

Je vous aime...

PREMIER POETE

Un seul homme, assurait-on, sut mettre

Toute une bande en fuite !...

DEUXIEME POETE

Oh ! c'était curieux !

Des piques, des bâtons jonchait le sol !...

CYRANO, écrivant

...vos yeux...

TROISIEME POETE

On trouvait des chapeaux jusqu'au quai des Orfèvres !

PREMIER POETE

Sapristi ! ce dut être féroce... CYRANO, même jeu

...vos lèvres...

PREMIER POETE

Un terrible géant, l'auteur de ces exploits !

CYRANO, même jeu

...Et je m'évanouis de peur quand je vous vois.

DEUXIEME POETE, happant un gâteau

Qu'as-tu rimé de neuf, Ragueneau ?

CYRANO, même jeu

... qui vous aime...

Il s'arrête au moment de signer, et se lève, mettant sa lettre dans son pourpoint.

Pas besoin de signer. Je la donne moi-même.

RAGUENEAU, au deuxième poète

J'ai mis une recette en vers.

TROISIEME POETE, s'installant près d'un plateau de choux à la crème

Oyons ces vers !

QUATRIEME POETE, regardant une brioche qu'il a prise

Cette brioche a mis son bonnet de travers.

Il la décoiffe d'un coup de dent.

PREMIER POETE

Ce pain d'épice suit le rimeur famélique,

De ses yeux en amande aux sourcils d'angélique !

Il happe le morceau de pain d'épice.

DEUXIEME POETE

Nous écoutons.

TROISIEME POETE, serrant légèrement un chou entre ses doigts

Ce chou bave sa crème. Il rit.

DEUXIEME POETE, mordant à même la grande lyre de pâtisserie

Pour la première fois la Lyre me nourrit !

RAGUENEAU, qui s'est préparé à réciter, qui a toussé, assuré son bonnet, pris une pose

Une recette en vers...

DEUXIEME POETE, au premier, lui donnant un coup de coude

Tu déjeunes ?

PREMIER POETE, au deuxième

Tu dînes !

RAGUENEAU

Comment on fait les tartelettes amandines.

Battez, pour qu'ils soient mousseux,

Quelques oeufs ;

Incorporez à leur mousse

Un jus de cédrat choisi ;

Versez-y

Un bon lait d'amande douce ;

Mettez de la pâte à flan

Dans le flanc

De moules à tartelette ; D'un doigt preste, abricotez

Les côtés ;

Versez goutte à gouttelette

Votre mousse en ces puits, puis

Que ces puits

Passent au four, et, blondines,

Sortant en gais troupelets,

Ce sont les

Tartelettes amandines !

LES POETES, la bouche pleine

Exquis ! Délicieux !

UN POETE, s'étouffant

Homph !

Ils remontent vers le fond, en mangeant. Cyrano qui a observé s'avance vers Ragueneau.

CYRANO

Bercés par ta voix,

Ne vois-tu pas comme ils s'empiffrent ?

RAGUENEAU, plus bas, avec un sourire

Je le vois...

Sans regarder, de peur que cela ne les trouble ;

Et dire ainsi mes vers me donne un plaisir double,

Puisque je satisfais un doux faible que j'ai

Tout en laissant manger ceux qui n'ont pas mangé !

CYRANO, lui frappant sur l'épaule

Toi tu me plais !...

Ragueneau va rejoindre ses amis. Cyrano le suit des yeux, puis, un peu brusquement.

Hé là, Lise ?

Lise, en conversation tendre avec le mousquetaire, tressaille et descend vers Cyrano.

Ce capitaine...

Vous assiège ?

LISE, offensée

Oh ! mes yeux, d'une oeillade hautaine,

Savent vaincre quiconque attaque mes vertus.

CYRANO

Euh ! pour des yeux vainqueurs, je les trouve battus.

LISE, suffoquée

Mais...

CYRANO, nettement

Ragueneau me plaît. C'est pourquoi, dame Lise,

Je défends que quelqu'un le ridicoculise.

LISE

Mais...

CYRANO, qui a élevé la voix assez pour être entendu du galant

A bon entendeur...

Il salue le mousquetaire, et va se mettre en observation, à la porte du fond, après avoir regardé l'horloge

LISE, au mousquetaire qui a simplement rendu son salut à Cyrano

Vraiment, vous m'étonnez !...

Répondez... sur son nez...

LE MOUSQUETAIRE

Sur son nez... sur son nez...

Il s'éloigne vivement, Lise le suit.

CYRANO, de la porte du fond, faisant signe à Ragueneau d'emmener les poètes

Pst !...

RAGUENEAU, montrant aux poètes la porte de droite

Nous serons bien mieux par là...

CYRANO, s'impatientant

Pst ! pst !...

RAGUENEAU, les entraînant

Pour lire

Des vers...

PREMIER POETE, désespéré, la bouche pleine

Mais les gâteaux !...

DEUXIEME POETE

Emportons-les !

Il sortent tous derrière Ragueneau, processionnellement, et après avoir fait une rafle de plateaux.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE V

Scène V

CYRANO, ROXANE, LA DUEGNE

CYRANO

Je tire

Ma lettre si je sens seulement qu'il y a

Le moindre espoir !...

Roxane, masquée, suivie de la duègne, paraît derrière le vitrage. Il ouvre vivement la porte.

Entrez !...

Marchant sur la duègne.

Vous, deux mots duègna !

LA DUEGNE

Quatre.

CYRANO

Etes-vous gourmande ?

LA DUEGNE

A m'en rendre malade.

CYRANO, prenant vivement des sacs de papier sur le comptoir

Bon. Voici deux sonnets de monsieur Benserade...

LA DUEGNE, piteuse

Heu !...

CYRANO

...que je vous remplis de darioles.

LA DUEGNE, changeant de figure

Hou !

CYRANO

Aimez-vous le gâteau qu'on nomme petit chou ? LA DUEGNE, avec dignité

Monsieur, j'en fais état, lorsqu'il est à la crème.

CYRANO

J'en plonge six pour vous dans le sein d'un poème

De Saint-Amand ! Et dans ces vers de Chapelain

Je dépose un fragment, moins lourd, de poupelin.

-Ah ! Vous aimez les gâteaux frais ?

LA DUEGNE

J'en suis férue !

CYRANO, lui chargeant les bras de sacs remplis

Veuillez aller manger tous ceux-ci dans la rue.

LA DUEGNE

Mais...

CYRANO, la poussant dehors

Et ne revenez qu'après avoir fini !

Il referme la porte, redescend vers Roxane, et s'arrête, découvert, à une distance respectueuse.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE VI

Scène VI

CYRANO, ROXANE, LA DUEGNE, un instant.

CYRANO

Que l'instant entre tous les instants soit béni,

Où, cessant d'oublier qu'humblement je respire

Vous venez jusqu'ici pour me dire... me dire ?...

ROXANE, qui s'est démasquée

Mais tout d'abord merci, car ce drôle, ce fat

Qu'au brave jeu d'épée, hier, vous avez fait mat,

C'est lui qu'un grand seigneur... épris de moi...

CYRANO

De Guiche ?

ROXANE, baissant les yeux

Cherchait à m'imposer... comme mari...

CYRANO

Postiche ?

Saluant.

Je me suis donc battu, madame, et c'est tant mieux,

Non pour mon vilain nez, mais bien pour vos beaux yeux.

ROXANE

Puis... je voulais... Mais pour l'aveu que je viens faire,

Il faut que je revoie en vous le... presque frère,

Avec qui je jouais, dans le parc-près du lac !...

CYRANO

Oui... Vous veniez tous les étés à Bergerac !...

ROXANE

Les roseaux fournissaient le bois pour vos épées...

CYRANO

Et les maïs, les cheveux blonds pour vos poupées !

ROXANE

C'était le temps des jeux...

CYRANO

Des mûrons aigrelets...

ROXANE

Le temps où vous faisiez tout ce que je voulais !...

CYRANO

Roxane, en jupons courts, s'appelait Madeleine...

ROXANE

J'étais jolie, alors ?

CYRANO

Vous n'étiez pas vilaine.

ROXANE

Parfois, la main en sang de quelque grimpement,

Vous accourriez ! - Alors, jouant à la maman,

Je disais d'une voix qui tâchait d'être dure

Elle lui prend la main.

Qu'est-ce que c'est encore que cette égratignure ?

Elle s'arrête stupéfaite.

Oh ! C'est trop fort ! Et celle-ci !

Cyrano veut retirer sa main.

Non ! montrez-la !

Hein ? à votre âge, encor ! -Où t'es-tu fait cela ? CYRANO

En jouant, du côté de la porte de Nesle.

ROXANE, s'asseyant à une table, et trempant son mouchoir dans un verre d'eau

Donnez !

CYRANO, s'asseyant aussi

Si gentiment ! Si gaiement maternelle !

ROXANE

Et, dites-moi, -pendant que j'ôte un peu le sang,-

Ils étaient contre vous ?

CYRANO

Oh ! pas tout à fait cent.

ROXANE

Racontez !

CYRANO

Non. Laissez. Mais vous, dites la chose

Que vous n'osiez tantôt me dire...

ROXANE, sans quitter sa main

A présent j'ose,

Car le passé m'encouragea de son parfum !

Oui, j'ose maintenant. Voilà. J'aime quelqu'un.

CYRANO

Ah !...

ROXANE

Qui ne le sait pas d'ailleurs.

CYRANO ;

Ah !...

ROXANE

Pas encore.

CYRANO

Ah !...

ROXANE

Mais qui va bientôt le savoir, s'il l'ignore.

CYRANO

Ah !...

ROXANE

Un pauvre garçon qui jusqu'ici m'aima

Timidement, de loin, sans oser le dire...

CYRANO

Ah !...

ROXANE

Laissez-moi votre main, voyons, elle a la fièvre.-

Mais moi j'ai vu trembler les aveux sur sa lèvre.

CYRANO

Ah !...

ROXANE, achevant de lui faire un petit bandage avec son mouchoir

Et figurez-vous, tenez, que, justement

Oui, mon cousin, il sert dans votre régiment !

CYRANO

Ah !...

ROXANE, riant

Puisqu'il est cadet dans votre compagnie !

CYRANO

Ah !...

ROXANE

Il a sur son front de l'esprit, du génie,

Il est fier, noble, jeune, intrépide, beau...

CYRANO, se levant tout pâle

Beau !

ROXANE

Quoi ? Qu'avez-vous ?

CYRANO

Moi, rien... c'est... c'est...

Il montre sa main, avec un sourire.

C'est ce bobo.

ROXANE

Enfin, je l'aime. Il faut d'ailleurs que je vous dise

Que je ne l'ai jamais vu qu'à la Comédie...

CYRANO

Vous ne vous êtes donc pas parlé ?

ROXANE

Nos yeux seuls.

CYRANO

Mais comment savez-vous, alors ?

ROXANE

Sous les tilleuls

De la place Royale, on cause... Des bavardes

M'ont renseignée...

CYRANO

Il est cadet ?

ROXANE

Cadet aux gardes.

CYRANO

Son nom ?

ROXANE

Baron Christian de Neuvillette.

CYRANO

Hein ?...

Il n'est pas aux cadets.

ROXANE

Si, depuis ce matin

Capitaine Carbon de Castel-Jaloux.

CYRANO

Vite,

Vite, on lance son coeur !... Mais ma pauvre petite...

LA DUEGNE, ouvrant la porte du fond

J'ai fini les gâteaux , monsieur de Bergerac !

CYRANO

Eh bien ! lisez les vers imprimés sur le sac !

La duègne disparaît.

...Ma pauvre enfant, vous qui n'aimez que beau langage,

Bel esprit, -si c'était un profane, un sauvage.

ROXANE

Non, il a les cheveux d'un héros de d'Urfé !

CYRANO

S'il était aussi maldisant que bien coiffé !

ROXANE

Non, tous les mots qu'il dit sont fins, je le devine !

CYRANO

Oui, tous les mots sont fins quand la moustache est fine.

-Mais si c'était un sot !...

ROXANE, frappant du pied

Eh bien ! j'en mourrais, là !

CYRANO, après un temps

Vous m'avez fait venir pour me dire cela ?

Je n'en sens pas très bien l'utilité, madame.

ROXANE

Ah, c'est que quelqu'un hier m'a mis la mort dans l'âme,

Et me disant que tous, vous êtes tous Gascons

Dans votre compagnie...

CYRANO

Et que nous provoquons

Tous les blancs-becs qui, par faveur, se font admettre

Parmi les purs Gascons que nous sommes, sans l'être ?

C'est ce qu'on vous a dit ? ROXANE

Et vous pensez si j'ai

Tremblé pour lui !

CYRANO, entre ses dents

Non sans raison !

ROXANE

Mais j'ai songé

Lorsque invincible et grand, hier, vous nous apparûtes,

Châtiant ce coquin, tenant tête à ces brutes, -

J'ai songé : s'il voulait, lui que tous ils craindront...

CYRANO

C'est bien, je défendrai votre petit baron.

ROXANE

Oh, n'est-ce pas que vous allez me le défendre ?

J'ai toujours eu pour vous une amitié si tendre.

CYRANO

Oui, oui.

ROXANE

Vous serez son ami ?

CYRANO

Je le serai.

ROXANE

Et jamais il n'aura de duel ?

CYRANO

C'est juré.

ROXANE

Oh ! je vous aime bien. Il faut que je m'en aille.

Elle remet vivement son masque, une dentelle sur son front, et, distraitement.

Mais vous ne m'avez pas raconté la bataille

De cette nuit. Vraiment ce dut être inouï !...

-Dites-lui qu'il m'écrive.

Elle lui envoie un petit baiser de la main.

Oh ! je vous aime !

CYRANO

Oui, oui.

ROXANE

Cent hommes contre vous ? Allons adieu.-Nous sommes

De grands amis !

CYRANO

Oui, oui.

ROXANE

Qu'il m'écrive ! -Cent hommes !-

Vous me direz plus tard. Maintenant je ne puis.

Cent hommes ! Quel courage !

CYRANO, la saluant

Oh ! j'ai fait mieux depuis.

Elle sort. Cyrano reste immobile, les yeux à terre. Un silence. La porte de droite s'ouvre. Ragueneau passe la tête.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE VII

Scène VII

CYRANO, RAGUENEAU, LES POETES, CARBON DE CASTEL-JALOUX, LES CADETS, LA FOULE, etc., puis DE GUICHE.

RAGUENEAU

Peut-on rentrer ?

CYRANO, sans bouger

Oui...

Ragueneau fait signe et ses amis rentrent. En même temps, à la porte du fond paraît Carbon de Castel-Jaloux, costume de capitaine aux gardes, qui fait de grands gestes en apercevant Cyrano.

CARBON DE CASTEL-JALOUX

Le voilà !

CYRANO, levant la tête

Mon capitaine...

CARBON, exultant

Notre héros ! Nous savons tout ! Une trentaine

De mes cadets sont là !...

CYRANO, reculant

Mais...

CARBON, voulant l'entraîner

Viens ! on veut te voir !

CYRANO

Non !

CARBON

Ils boivent en face, à la Croix du Trahoir.

CYRANO

Je...

CARBON, remontant à la porte, et criant à la cantonade, d'une voix de tonnerre

Le héros refuse. Il est d'humeur bourru !

UNE VOIX, au dehors

Ah ! Sandious !

Tumulte au dehors, bruits d'épées et de bottes qui se rapprochent.

CARBON, se frottant les mains

Les voici qui traversent la rue !...

LES CADETS, entrant dans la rôtisserie

Mille dious ! -Capdedious ! -Mordious ! -Pocapdedious !

RAGUENEAU, reculant épouvanté

Messieurs, vous êtes donc tous de la Gascogne !

LES CADETS

Tous !

UN CADET, à Cyrano

Bravo !

CYRANO

Baron !

UN AUTRE, lui secouant les mains

Vivat !

CYRANO

Baron !

TROSIEME CADET

Que je t'embrasse ! CYRANO

Baron !...

PLUSIEURS GASCONS

Embrassons-le !

CYRANO, ne sachant auquel répondre

Baron... baron... de grâce...

RAGUENEAU

Vous êtes tous barons, messieurs ?

LES CADETS

Tous ?

RAGUENEAU

Le sont-ils ?...

PREMIER CADET

On ferait une tour rien qu'avec nos tortils !

LE BRET, entrant, et courant à Cyrano

On te cherche ! Une foule en délire conduite

Par ceux qui cette nuit marchèrent à te suite...

CYRANO, épouvanté

Tu ne leur as pas dit où je me trouve ?...

LE BRET, se frottant les mains

Si !

UN BOURGEOIS, entrant suivi d'un groupe

Monsieur, tout le Marais se fait porter ici !

Au dehors la rue s'est remplie de monde. Des chaises à porteurs, des carrosses s'arrêtent.

LE BRET, bas, souriant, à Cyrano

Et Roxane ? CYRANO, vivement

Tais-toi !

LA FOULE, criant dehors

Cyrano !...

Une cohue se précipite dans la pâtisserie. Bousculade.

Acclamations.

RAGUENEAU, debout sur une table

Ma boutique

Est envahie ! On casse tout ! C'est magnifique !

DES GENS, autour de Cyrano

Mon ami... mon ami...

CYRANO

Je n'avais pas hier

Tant d'amis !...

LE BRET, ravi

Le succès !

UN PETIT MARQUIS, accourant, les mains tendues

Si tu savais, mon cher...

CYRANO

Si tu ?... Tu ?... Qu'est-ce donc qu'ensemble nous gardâmes ?

UN AUTRE

Je veux vous présenter, Monsieur, à quelques dames

Qui là, dans mon carrosse...

CYRANO, froidement

Et vous d'abord, à moi,

Qui vous présentera ?

LE BRET, stupéfait

Mais qu'as-tu donc ?

CYRANO

Tais-toi !

UN HOMME DE LETTRE, avec une écritoire

Puis-je avoir des détails sur ?...

CYRANO

Non.

LE BRET, lui poussant le coude

C'est Théophraste

Renaudot ! l'inventeur de la gazette.

CYRANO

Baste !

LE BRET

Cette feuille où l'on fait tant de choses tenir !

On dit que cette idée a beaucoup d'avenir !

LE POETE, s'avançant

Monsieur...

CYRANO

Encor !

LE POETE

Je veux faire une pentacrostiche

Sur votre nom...

QUELQU'UN, s'avançant encore

Monsieur...

CYRANO

Assez !

Mouvement. On se range. De Guiche paraît escorté d'officiers. Cuigy, Brissaille, les officiers qui sont partis avec Cyrano à la fin du premier acte. Cuigy vient vivement à Cyrano.

CUIGY, à Cyrano

Monsieur de Guiche !

Murmure. Tout le monde se range.

Vient de la part du maréchal de Gassion !

DE GUICHE, saluant Cyrano

...Qui tient à vous mander son admiration

Pour le nouvel exploit dont le bruit vient de courre.

LA FOULE

Bravo !...

CYRANO, s'inclinant

Le maréchal s'y connaît en bravoure.

DE GUICHE

Il n'aurait jamais cru le fait si ces messieurs

N'avaient pu lui jurer l'avoir vu.

CUIGY

De nos yeux.

LE BRET, bas à Cyrano, qui a l'air absent

Mais...

CYRANO

Tais-toi !

LE BRET

Tu parais souffrir !

CYRANO, tressaillant et se redressant vivement

Devant ce monde ?...

Sa moustache se hérisse ; il poitrine.

Moi souffrir ?... Tu vas voir !

DE GUICHE, auquel Cuigy a parlé à l'oreille

Votre carrière abonde

De beaux exploits, déjà. -Vous servez chez ces fous

De gascons, n'est-ce pas ?

CYRANO

Aux cadets, oui.

UN CADET, d'une voix terrible

Chez nous !

DE GUICHE, regardant les Gascons, rangés derrière Cyrano

Ah ! ah !... Tous ces messieurs à la mine hautaine,

Ce sont donc les fameux ?...

CARBON DE CASTEL-JALOUX

Cyrano !

CYRANO

Capitaine ?

CARBON

Puisque ma compagnie est, je crois, au complet,

Veuillez la présenter au comte, s'il vous plaît.

CYRANO, faisant deux pas vers De Guiche, et montrant les cadets

Ce sont les cadets de Gascogne De Carbon de Castel-Jaloux ;

Bretteurs et menteurs sans vergogne,

Ce sont les cadets de Gascogne !

Parlant blason, lambel, bastogne,

Tous plus nobles que des filous,

Ce sont les cadets de Gascogne

De Carbon de Castel-Jaloux

Oeil d'aigle, jambe de cigogne,

Moustache de chat, dents de loups,

Fendant la canaille qui grogne,

Oeil d'aigle, jambe de cigogne,

Ils vont, -coiffés d'un vieux vigogne

Dont la plume cache les trous !-

Oeil d'aigle, jambe de cigogne,

Moustache de chat, dents de loups !

Perce-Bedaine et Casse-Trogne

Sont leurs sobriquets les plus doux ;

De gloire, leur âme est ivrogne !

Perce-Bedaine et Casse-Trogne,

Dans tous les endroits où l'on cogne

Ils se donnent des rendez-vous...

Perce-Bedaine et Casse-Trogne

Sont leurs sobriquets les plus doux !

Voici les cadets de Gascogne

Qui font cocus tous les jaloux !

O femme, adorable carogne,

Voici les cadets de Gascogne ! Que le vieil époux se renfrogne

Sonnez, clairons ! chantez, coucous !

Voici les cadets de Gascogne

Qui font cocus tous les jaloux !

DE GUICHE, nonchalamment assis dans un fauteuil que

Ragueneau a vite apporté

Un poète est un luxe, aujourd'hui, qu'on se donne.

- Voulez-vous être à moi ?

CYRANO

Non, Monsieur, à personne.

DE GUICHE

Votre verve amusa mon oncle Richelieu,

Hier. Je veux vous servir auprès de lui.

LE BRET, ébloui

Grand Dieu !

DE GUICHE

Vous avez bien rimé cinq actes, j'imagine ?

LE BRET, à l'oreille de Cyrano

Tu vas faire jouer, mon cher, ton Agrippine !

DE GUICHE

Portez-les-lui.

CYRANO, tenté et un peu charmé

Vraiment...

DE GUICHE

Il est des plus experts.

Il vous corrigera seulement quelques vers...

CYRANO, dont le visage s'est immédiatement rembruni

Impossible, Monsieur ; mon sang se coagule

En pensant qu'on y peut changer une virgule.

DE GUICHE

Mais quand un vers lui plaît, en revanche, mon cher,

Il le paye très cher.

CYRANO

Il le paye moins cher

Que moi, lorsque j'ai fait un vers, et que je l'aime,

Je me le paye, en me le chantant à moi-même !

DE GUICHE

Vous êtes fier.

CYRANO

Vraiment, vous l'avez remarqué ?

UN CADET, entrant avec, enfilés à son épée, des chapeaux aux plumets miteux, aux coiffes trouées, défoncées

Regarde, Cyrano ! ce matin, sur le quai,

Le bizarre gibier à plumes que nous prîmes !

Les feutres des fuyards !...

CARBON

Des dépouilles opimes !

TOUT LE MONDE, riant

Ah ! Ah ! Ah !

CUIGY

Celui qui posta ces gueux, ma foi,

Doit rager aujourd'hui.

BRISSAILLE

Sait-on qui c'est ?

DE GUICHE

C'est moi.

Les rires s'arrêtent.

Je les avais chargés de châtier, - besogne

Qu'on ne fait pas soi-même, - un rimailleur ivrogne.

Silence gêné.

LE CADET, à mi-voix, à Cyrano, lui montrant les feutres

Que faut-il qu'on en fasse ? Ils sont gras... Un salmis ?

CYRANO, prenant l'épée où ils sont enfilés, et les faisant, dans un salut, tous glisser aux pieds de De Guiche

Monsieur, si vous voulez les rendre à vos amis ?

DE GUICHE, se levant et d'une voix brève

Ma chaise et mes porteurs, tout de suite : je monte.

A Cyrano, violemment.

Vous, Monsieur !...

UNE VOIX, dans la rue, criant

Les porteurs de monseigneur le comte

De Guiche !

DE GUICHE, qui s'est dominé, avec un sourire

... Avez-vous lu Don Quichot ?

CYRANO

Je l'ai lu.

Et me découvre au nom de cet hurluberlu.

DE GUICHE

Veuillez donc méditer alors...

UN PORTEUR, paraissant au fond

Voici la chaise.

DE GUICHE

Sur le chapitre des moulins !

CYRANO, saluant

Chapitre treize.

DE GUICHE

Car lorsqu'on les attaque, il arrive souvent...

CYRANO

J'attaque donc des gens qui tournent à tout vent ?

DE GUICHE

Qu'un moulinet de leurs grands bras chargés de toiles

Vous lance dans la boue !...

CYRANO

Ou bien dans les étoiles !

De Guiche sort. On le voit remonter en chaise. Les seigneurs s'éloignent en chuchotant. Le Bret les réaccompagne. La foule sort.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE VIII

Scène VIII

CYRANO, LE BRET, LES CADETS, qui se sont attablés à droite et à gauche et auxquels on sert à boire et à manger.

CYRANO, saluant d'un air goguenard ceux qui sortent sans

oser le saluer

Messieurs... Messieurs... Messieurs...

LE BRET, désolé, redescendant, les bras au ciel

Ah ! dans quels jolis draps...

CYRANO

Oh ! toi ! tu vas grogner !

LE BRET

Enfin, tu conviendras

Qu'assassiner toujours la chance passagère,

Devient exagéré.

CYRANO

Hé bien oui, j'exagère !

LE BRET, triomphant

Ah !

CYRANO

Mais pour le principe, et pour l'exemple aussi,

Je trouve qu'il est bon d'exagérer ainsi.

LE BRET

Si tu laissais un peu ton âme mousquetaire

La fortune et la gloire...

CYRANO

Et que faudrait-il faire ?

Chercher un protecteur puissant, prendre un patron,

Et comme un lierre obscur qui circonvient un tronc

Et s'en fait un tuteur en lui léchant l'écorce,

Grimper par ruse au lieu de s'élever par force ?

Non, merci. Dédier, comme tous ils le font,

Des vers aux financiers ? se changer en bouffon

Dans l'espoir vil de voir, aux lèvres d'un ministre,

Naître un sourire, enfin, qui ne soit pas sinistre ?

Non, merci. Déjeuner, chaque jour, d'un crapaud ?

Avoir un ventre usé par la marche ? une peau

Qui plus vite, à l'endroit des genoux, devient sale ?

Exécuter des tours de souplesse dorsale ?...

Non, merci. D'une main flatter la chèvre au cou

Cependant que, de l'autre, on arrose le chou,

Et donneur de séné par désir de rhubarbe,

Avoir un encensoir, toujours, dans quelque barbe ?

Non, merci ! Se pousser de giron en giron,

Devenir un petit grand homme dans un rond,

Et naviguer, avec des madrigaux pour rames,

Et dans ses voiles des soupirs de vieilles dames ?

Non, merci ! Chez le bon éditeur de Sercy

Faire éditer ses vers en payant ? Non, merci !

S'aller faire nommer pape par les conciles

Que dans les cabarets tiennent des imbéciles ?

Non, merci ! Travailler à se construire un nom

Sur un sonnet, au lieu d'en faire d'autres ? Non,

Merci ! Ne découvrir du talent qu'aux mazettes ?

Etre terrorisé par de vagues gazettes,

Et se dire sans cesse : "Oh, pourvu que je sois

Dans les petits papiers du Mercure François ?"...

Non, merci ! Calculer, avoir peur, être blême,

Préférer faire une visite qu'un poème,

Rédiger des placets, se faire présenter ?

Non, merci ! non, merci ! non, merci ! Mais... chanter,

Rêver, rire, passer, être seul, être libre,

Avoir l'oeil qui regarde bien, la voix qui vibre,

Mettre, quand il vous plaît, son feutre de travers,

Pour un oui, pour un non, se battre, -ou faire un vers !

Travailler sans souci de gloire ou de fortune,

A tel voyage, auquel on pense, dans la lune !

N'écrire jamais rien qui de soi ne sortît,

Et modeste d'ailleurs, se dire : mon petit,

Sois satisfait des fleurs, des fruits, même des feuilles,

Si c'est dans ton jardin à toi que tu les cueilles !

Puis, s'il advient d'un peu triompher, par hasard,

Ne pas être obligé d'en rien rendre à César,

Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,

Bref, dédaignant d'être le lierre parasite,

Lors même qu'on n'est pas le chêne ou le tilleul,

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul !

LE BRET

Tout seul, soit ! mais non pas contre tous ! Comment diable

As-tu donc contracté la manie effroyable

De te faire toujours, partout, des ennemis ?

CYRANO

A force de vous voir vous faire des amis,

Et rire à ces amis dont vous avez des foules,

D'une bouche empruntée au derrière des poules !

J'aime raréfier sur mes pas les saluts,

Et m'écrie avec joie : un ennemi de plus !

LE BRET

Quelle aberration !

CYRANO

Eh bien ! oui, c'est mon vice.

Déplaire est mon plaisir. J'aime qu'on me haïsse.

Mon cher, si tu savais comme l'on marche mieux

Sous la pistolétade excitante des yeux !

Comme, sur les pourpoints, font d'amusantes taches

Le fiel des envieux et la bave des lâches !

-Vous, la molle amitié dont vous vous entourez,

Ressemble à ces grands cols d'Italie, ajourés

Et flottants, dans lesquels votre cou s'effémine

On y est plus à l'aise... et de moins haute mine,

Car le front n'ayant pas de maintien ni de loi,

S'abandonne à pencher dans tous les sens. Mais moi,

La Haine, chaque jour, me tuyaute et m'apprête

La fraise dont l'empois force à lever la tête ; Chaque ennemi de plus est un nouveau godron

Qui m'ajoute une gêne, et m'ajoute un rayon

Car, pareille en tous points à la fraise espagnole,

La Haine est un carcan, mais c'est une auréole !

LE BRET, après un silence, passant son bras sous le sien

Fais tout haut l'orgueilleux et l'amer, mais tout bas,

Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas !

CYRANO, vivement

Tais-toi !

Depuis un moment, Christian est entré, s'est mêlé aux cadets ; ceux-ci ne lui adressent pas la parole ; il a fini par s'asseoir seul à une petite table où Lise le sert.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE IX

Scène IX

CYRANO, LE BRET, LES CADETS, CHRISTIAN DE NEUVILLETTE.

UN CADET, assis à une table du fond, le verre en main

Hé ! Cyrano !

Cyrano se retourne.

Le récit ?

CYRANO

Tout à l'heure !

Il remonte au bras de Le Bret. Ils causent bas.

LE CADET, se levant, et descendant

Le récit du combat ! Ce sera la meilleure

Leçon

Il s'arrête devant la table où est Christian.

Pour ce timide apprentif !

CHRISTIAN, levant la tête

Apprentif ?

UN AUTRE CADET

Oui, septentrional maladif !

CHRISTIAN

Maladif ?

PREMIER CADET, goguenard

Monsieur de Neuvillette, apprenez quelque chose

C'est qu'il est un objet, chez nous, dont on ne cause

Pas plus que de cordon dans l'hôtel d'un pendu !

CHRISTIAN

Qu'est-ce ?

UN AUTRE CADET, d'une voix terrible

Regardez-moi !

Il pose trois fois, mystérieusement, son doigt sur son nez.

M'avez-vous entendu ?

CHRISTIAN

Ah ! c'est le...

UN AUTRE

Chut !... jamais ce mot ne se profère !

Il montre Cyrano qui cause au fond avec Le Bret.

Ou c'est à lui, là-bas, que l'on aurait affaire !

UN AUTRE, qui, pendant qu'il était tourné vers les premiers, est venu sans bruit s'asseoir sur la table, dans son dos

Deux nasillard par lui furent exterminés

Parce qu'il lui déplut qu'ils parlassent du nez !

UN AUTRE, d'une voix caverneuse, surgissant de sous la table

Où il s'est glissé à quatre pattes

On ne peut faire, sans défuncter avant l'âge,

La moindre allusion au fatal cartilage !

UN AUTRE, lui posant la main sur l'épaule

Un mot suffit ! Que dis-je, un mot ? Un geste, un seul !

Et tirer son mouchoir, c'est tirer son linceul !

Silence.

Tous autour de lui, les bras croisés, le regardent.

Il se lève et va à Carbon de Castel-Jaloux qui, causant avec

Un officier, a l'air de ne rien voir. CHRISTIAN

Capitaine !

CARBON, se retournant et le toisant

Monsieur ?

CHRISTIAN

Que fait-on quand on trouve

Des méridionaux trop vantard ?...

CARBON

On leur prouve

Qu'on peut être du Nord et courageux.

Il lui tourne le dos.

CHRISTIAN

Merci.

PREMIER CADET, à Cyrano

Maintenant, ton récit !

TOUS

Son récit !

CYRANO, redescendant vers eux

Mon récit ?...

Tous rapprochent leurs escabeaux, se groupent autour de lui, tendent le col. Christian s'est mis à cheval sur une chaise.

Eh bien ! donc je marchais tout seul, à leur rencontre.

La lune, dans le ciel, luisait comme une montre,

Quand soudain, je ne sais quel soigneux horloger

S'étant mis à passer un coton nuager

Sur le boîtier d'argent de cette montre ronde,

Il se fit une nuit la plus noire du monde,

Et les quais n'étant pas du tout illuminés,

Mordious ! on n'y voyait pas plus loin...

CHRISTIAN

Que son nez.

Silence. Tout le monde se lève lentement. On regarde Cyrano avec terreur. Celui-ci s'est interrompu, stupéfait. Attente.

CYRANO

Qu'est-ce que c'est que cet homme-là ?

UN CADET, à mi-voix

C'est un homme

Arrivé ce matin.

CYRANO, faisant un pas vers Christian

Ce matin ?

CARBON, à mi-voix

Il se nomme

Le baron de Neuvil...

CYRANO, vivement, s'arrêtant

Ah ! c'est bien...

Il pâlit, rougit, a encore un mouvement pour se jeter sur Christian.

Je...

Puis, il se domine, et dit d'une voix sourde.

Très bien...

Il reprend.

Je disais donc... Avec un éclat de rage dans la voix.

Mordious !...

Il continue d'un ton naturel.

que l'on n'y voyait rien.

Stupeur. On se rassied en se regardant.

Et je marchais, songeant que pour un gueux fort mince

J'allais mécontenté quelque grand, quelque prince,

Qui m'aurait sûrement...

CHRISTIAN

Dans le nez...

Tout le monde se lève. Christian se balance sur sa chaise.

CYRANO, d'une voix étranglée

Une dent,-

Qui m'aurait une dent... et qu'en somme, imprudent,

J'allais fourrer...

CHRISTIAN

Le nez...

CYRANO

Le doigt... entre l'écorce

Et l'arbre, car ce grand pouvait être de force

A me faire donner...

CHRISTIAN

Sur le nez...

CYRANO, essuyant la sueur à son front

Sur les doigts.

- Mais j'ajoutai : Marche, Gascon, fais ce que dois !

Va, Cyrano ! Et ce disant, je me hasarde,

Quand, dans l'ombre, quelqu'un me porte... CHRISTIAN

Une nasarde.

CYRANO

Je la pare et soudain me trouve...

CHRISTIAN

Nez à nez...

CYRANO, bondissant vers lui

Ventre-Saint-Gris !

Tous les Gascons se précipitent pour voir ; arrivé sur Christian, il se maîtrise et continue.

Avec cent braillards avinés

Qui puaient...

CHRISTIAN

A plein nez...

CYRANO, blême et souriant

L'oignon et la litharge !

Je bondis, front baissé...

CHRISTIAN

Nez au vent !

CYRANO

Et je charge !

J'en estomaque deux ! J'en empale un tout vif !

Quelqu'un m'ajuste : Paf ! et je riposte...

CHRISTIAN

Pif !

CYRANO, éclatant

Tonnerre ! Sortez tous !

Tous les cadets se précipitent vers les portes.

PREMIER CADET

C'est le réveil du tigre !

CYRANO

Tous ! Et laissez-moi seul avec cet homme !

DEUXIEME CADET

Bigre !

On va le retrouver en hachis !

RAGUENEAU

En hachis ?

UN AUTRE CADET

Dans un de vos pâtés !

RAGUENEAU

Je sens que je blanchis,

Et que je m'amollis comme une serviette !

CARBON

Sortons !

UN AUTRE

Il n'en va pas laissez une miette !

UN AUTRE

Ce qui va se passer ici, j'en meurs d'effroi !

UN AUTRE, refermant la porte de droite

Quelque chose d'épouvantable !

Ils sont tous sortis, -soit par le fond, soit par les côtés,- quelques-uns ont disparu par l'escalier. Cyrano et Christian restent face à face, et se regardent un moment.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE X

Scène X

CYRANO, CHRISTIAN

CYRANO

Embrasse-moi !

CHRISTIAN

Monsieur...

CYRANO

Brave.

CHRISTIAN

Ah çà ! mais !...

CYRANO

Très brave. Je préfère.

CHRISTIAN

Me direz-vous ?...

CYRANO

Embrasse-moi. Je suis son frère.

CHRISTIAN

De qui ?

CYRANO

Mais d'elle !

CHRISTIAN

Hein ?...

CYRANO

Mais de Roxane !

CHRISTIAN, courant à lui

Ciel !

Vous, son frère ?

CYRANO

Ou tout comme : un cousin fraternel.

CHRISTIAN

Elle vous a ?...

CYRANO

Tout dit !

CHRISTIAN

M'aime-t-elle ?

CYRANO

Peut-être !

CHRISTIAN, lui prenant les mains

Comme je suis heureux, Monsieur, de vous connaître !

CYRANO

Voilà ce qui s'appelle un sentiment soudain.

CHRISTIAN

Pardonnez-moi...

CYRANO, le regardant, et lui mettant la main sur l'épaule

C'est vrai qu'il est beau, le gredin !

CHRISTIAN

Si vous saviez, Monsieur, comme je vous admire !

CYRANO

Mais tous ces nez que vous m'avez...

CHRISTIAN

Je les retire !

CYRANO

Roxane attend ce soir une lettre... CHRISTIAN

Hélas !

CYRANO

Quoi !

CHRISTIAN

C'est de me perdre que de cesser de rester coi !

CYRANO

Comment ?

CHRISTIAN

Las ! je suis sot à m'en tuer de honte !

CYRANO

Mais non, tu ne l'es pas puisque tu t'en rends compte.

D'ailleurs, tu ne m'as pas attaqué comme un sot.

CHRISTIAN

Bah ! on trouve des mots quand on monte à l'assaut !

Oui, j'ai certain esprit facile et militaire,

Mais je ne sais, devant les femmes, que me taire.

Oh ! leurs yeux, quand je passe, ont pour moi des bontés...

CYRANO

Leurs coeurs n'en ont-ils plus quand vous vous arrêtez ?

CHRISTIAN

Non ! car je suis de ceux, -je le sais... et je tremble !-

Qui ne savent parler d'amour.

CYRANO

Tiens !... Il me semble

Que si l'on eût pris soin de me mieux modeler,

J'aurais été de ceux qui savent en parler.

CHRISTIAN

Oh ! pouvoir exprimer les choses avec grâce !

CYRANO

Etre un joli petit mousquetaire qui passe !

CHRISTIAN

Roxane est précieuse et sûrement je vais

Désillusionner Roxane !

CYRANO, regardant Christian

Si j'avais

Pour exprimer mon âme un pareil interprète !

CHRISTIAN, avec désespoir

Il me faudrait de l'éloquence !

CYRANO, brusquement

Je t'en prête !

Toi du charme physique et vainqueur, prête-m'en

Et faisons à nous deux un héros de roman !

CHRISTIAN

Quoi ?

CYRANO

Te sentirais-tu de répéter les choses

Que chaque jour je t'apprendrais ?...

CHRISTIAN

Tu me proposes ?...

CYRANO

Roxane n'aura pas de désillusion !

Dis, veux-tu qu'à nous deux nous la séduisions ?

Veux-tu sentir passer, de mon pourpoint de buffle

Dans ton pourpoint brodé, l'âme que je t'insuffle !...

CHRISTIAN

Mais, Cyrano !...

CYRANO

Christian, veux-tu ?

CHRISTIAN

Tu me fais peur !

CYRANO

Puisque tu crains, tout seul, de refroidir son coeur,

Veux-tu que nous fassions -et bientôt tu l'embrases !-

Collaborer un peu tes lèvres et mes phrases ?...

CHRISTIAN

Tes yeux brillent !...

CYRANO

Veux-tu ?...

CHRISTIAN

Quoi ! cela te ferait

Tant de plaisir ?...

CYRANO, avec enivrement

Cela...

Se reprenant, et en artiste.

Cela m'amuserait !

C'est une expérience à tenter un poète.

Veux-tu me compléter et que je te complète ?

Tu marcheras, j'irai dans l'ombre à ton côté

Je serai ton esprit, tu seras ma beauté. CHRISTIAN

Mais la lettre qu'il faut, au plus tôt, lui remettre !

Je ne pourrai jamais...

CYRANO, sortant de son pourpoint la lettre qu'il a écrite

Tiens, la voilà, ta lettre !

CHRISTIAN

Comment ?

CYRANO

Hormis l'adresse, il n'y manque plus rien.

CHRISTIAN

Je...

CYRANO

Tu peux l'envoyer. Sois tranquille. Elle est bien.

CHRISTIAN

Vous aviez ?...

CYRANO

Nous avons toujours, nous, dans nos poches,

Des épîtres à des Chloris... de nos caboches,

Car nous sommes ceux-là qui ont pour amantes n'ont

Que du rêve soufflé dans la bulle d'un nom !...

Prends, et tu changeras en vérités ces feintes ;

Je lançais au hasard ces aveux et ces plaintes

Tu verras se poser tous ces oiseaux errants.

Tu verras que je fus dans cette lettre -prends !-

D'autant plus éloquent que j'étais moins sincère !

-Prends donc, et finissons !

CHRISTIAN

N'est-il pas nécessaire

De changer quelques mots ? Ecrite en divaguant,

Ira-t-elle à Roxane ?

CYRANO

Elle ira comme un gant !

CHRISTIAN

Mais...

CYRANO

La crédulité de l'amour-propre est telle,

Que Roxane croira que c'est écrit pour elle !

CHRISTIAN

Ah ! mon ami !

Il se jette dans les bras de Cyrano. Ils restent embrassés.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE XI

Scène XI

CYRANO, CHRISTIAN, LES GASCONS, LE MOUSQUETAIRE, LISE

UN CADET, entr'ouvrant la porte

Plus rien... Un silence de mort...

Je n'ose regarder...

Il passe la tête.

Hein ?

TOUS LES CADETS, entrant et voyant Cyrano et Christian qui s'embrassent

Ah !... Oh !...

UN CADET

C'est trop fort !

Consternation.

LE MOUSQUETAIRE, goguenard

Ouais ?...

CARBON

Notre démon est doux comme un apôtre !

Quand sur une narine on le frappe, -il tend l'autre ?

LE MOUSQUETAIRE

On peut donc lui parler de son nez, maintenant ?...

Appelant Lise, d'un air triomphant.

- Eh ! Lise ! Tu vas voir !

Humant l'air avec affectation.

Oh !... oh !... c'est surprenant !

Quelle odeur !...

Allant à Cyrano, dont il regarde le nez avec impertinence.

Mais monsieur doit l'avoir reniflée ?

Qu'est-ce que cela sent ici ?...

CYRANO, le souffletant

La giroflée !

Joie. Les cadets ont retrouvé Cyrano : ils font des culbutes.

RIDEAU

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > TROISIEME ACTE

TROISIEME ACTE

Le baiser de Roxane

Une petite place dans l'ancien Marais. Vieilles maisons.

Perspectives de ruelles. A droite, la maison de Roxane et le mur de son jardin que débordent de larges feuillages. Au-dessus de la porte, fenêtre et balcon. Un banc devant le seuil.

Du lierre grimpe au mur, du jasmin enguirlande le balcon, frissonne et retombe.

Par le banc et les pierres en saillie du mur, on peut facilement grimper au balcon.

En face, une ancienne maison de même style, brique et pierre, avec une porte d'entrée. Le heurtoir de cette porte est emmailloté de linge comme un pouce malade.

Au lever du rideau, la duègne est assise sur le banc. La fenêtre est grande ouverte sur le balcon de Roxane.

Prés de la duègne se tient debout Ragueneau, vêtu d'une sorte de livrée : il termine un récit en s'essuyant les yeux.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE PREMIÈRE

Scène Première

RAGUENEAU, LA DUEGNE, puis ROXANE, CYRANO et DEUX PAGES

RAGUENEAU

... Et puis, elle est partie avec un mousquetaire !

Seul, ruiné, je me pends. J'avais quitté la terre.

Monsieur de Bergerac entre, et, me dépendant,

Me vient à sa cousine offrir comme intendant.

LA DUEGNE

Mais comment expliquer cette ruine où vous êtes ?

RAGUENEAU

Lise aimait les guerriers, et j'aimais les poètes !

Mars mangeait les gâteaux que laissaient Apollon

- Alors, vous comprenez, cela ne fut pas long !

LA DUEGNE, se levant et appelant vers la fenêtre ouverte

Roxane, êtes-vous prête ?... On nous attend !

LA VOIX DE ROXANE, par la fenêtre

Je passe

Une mante !

LA DUEGNE, à Ragueneau, lui montrant la porte d'en face

C'est là qu'on nous attend, en face.

Chez Clomire. Elle tient bureau, dans son réduit.

On y lit un discours sur le Tendre, aujourd'hui.

RAGUENEAU

Sur le Tendre ?

LA DUEGNE, minaudant

Mais oui !...

Criant vers la fenêtre.

Roxane, il faut descendre,

Ou nous allons manquer le discours sur le Tendre !

LA VOIX DE ROXANE

Je viens !

On entend un bruit d'instruments à cordes qui se rapproche.

LA VOIX DE CYRANO, chantant dans la coulisse

La ! la ! la ! la !

LA DUEGNE, surprise

On nous joue un morceau ?

CYRANO, suivi de deux pages porteurs de théorbes

Je vous dis que la croche est triple, triple sot !

PREMIER PAGE, ironique

Vous savez donc, Monsieur, si les croches sont triples ?

CYRANO

Je suis musicien, comme tous les disciples

De Gassendi !

LE PAGE, jouant et chantant

La ! la !

CYRANO, lui arrachant le théorbe et continuant la phrase musicale

Je peux continuer !...

La ! la ! la ! la !

ROXANE, paraissant sur le balcon

C'est vous ?

CYRANO, chantant sur l'air qu'il continue

Moi qui viens saluer

Vos lys, et présenter mes respects à vos ro...ses !

ROXANE

Je descends !

Elle quitte le balcon.

LA DUEGNE, montrant les pages

Qu'est-ce donc que ces deux virtuoses ?

CYRANO

C'est un pari que j'ai gagné sur d'Assoucy.

Nous discutions un point de grammaire. -Non !-Si !-

Quand soudain me montrant ces deux escogriffes

Habiles à gratter les cordes de leurs griffes,

Et dont il fait toujours son escorte, il me dit

Je te parie un jour de musique ! Il perdit.

Jusqu'à ce que Phoebus recommence son orbe,

J'ai donc sur mes talons ces joueurs de théorbe,

De tout ce que je fais harmonieux témoins !...

Ce fut d'abord charmant, et ce l'est déjà moins.

Aux musiciens.

Hep !... Allez de ma part jouer un pavane

A Montfleury !...

Les pages remontent pour sortir. -A la duègne.

Je viens demander à Roxane

Ainsi que chaque soir... Aux pages qui sortent.

Jouez longtemps, -et faux !

A la duègne.

...Si l'ami de son coeur est toujours sans défauts ?

ROXANE, sortant de la maison

Ah ! qu'il est beau, qu'il a d'esprit et que je l'aime !

CYRANO, souriant

Christian a tant d'esprit ?...

ROXANE

Mon cher, plus que vous-même !

CYRANO

J'y consens.

ROXANE

Il ne peut exister à mon goût

Plus fin diseur de ces jolis rien qui sont tout.

Parfois il est distrait, ses Muses sont absentes ;

Puis, tout à coup, il dit des choses ravissantes !

CYRANO, incrédule

Non ?

ROXANE

C'est trop fort ! Voilà comme les hommes sont

Il n'aura pas d'esprit puisqu'il est beau garçon !

CYRANO

Il sait parler du coeur d'une façon experte ?

ROXANE

Mais il n'en parle pas, Monsieur, il en disserte !

CYRANO

Il écrit ?

ROXANE

Mieux encor ! Ecoutez donc un peu

Déclamant.

Plus tu me prends de coeur, plus j'en ai !...

Triomphante.

Eh bien !

CYRANO

Peuh !...

ROXANE

Et ceci : "Pour souffrir, puisqu'il m'en faut un autre,

Si vous gardez mon coeur, envoyez-moi le vôtre !"

CYRANO

Tantôt il en a trop et tantôt pas assez.

Qu'est-ce au juste qu'il veut, de coeur ?...

ROXANE, frappant du pied

Vous m'agacez !

C'est la jalousie...

CYRANO, tressaillant

Hein !...

ROXANE

...d'auteur qui vous dévore !

- Et ceci, n'est-il pas du dernier tendre encore ?

Croyez que devers vous mon coeur ne fait qu'un cri,

Et que si les baisers s'envoyaient par écrit,

Madame, vous liriez ma lettre avec les lèvres !..."

CYRANO, souriant malgré lui de satisfaction

Ha ! ha ! ces lignes-là sont... hé ! hé !

Se reprenant et avec dédain.

Mais bien mièvres !

ROXANE

Et ceci...

CYRANO, ravi

Vous savez donc ses lettres par coeur ?

ROXANE

Toutes !

CYRANO, frisant sa moustache

Il n'y a pas à dire : c'est flatteur !

ROXANE

C'est un maître !

CYRANO, modeste

Oh !... un maître !...

ROXANE, péremptoire

Un maître !...

CYRANO, saluant

Soit !... un maître !...

LA DUEGNE, qui était remontée, redescend vivement

Monsieur de Guiche !

A Cyrano, le poussant vers la maison.

Entrez !... car il vaut mieux, peut-être,

Qu'il ne vous trouve pas ici ; Cela pourrait

Le mettre sur la piste...

ROXANE, à Cyrano

Oui, de mon cher secret !

Il m'aime, il est puissant, il ne faut pas qu'il sache !

Il peut dans mes amours donner un coup de hache !

CYRANO, entrant dans la maison

Bien ! bien ! bien !

De Guiche paraît.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE II

Scène II

ROXANE, DE GUICHE, LA DUEGNE à l'écart.

ROXANE, à de Guiche, lui faisant une révérence

Je sortais.

DE GUICHE

Je viens prendre congé.

ROXANE

Vous partez ?

DE GUICHE

Pour la guerre.

ROXANE

Ah !

DE GUICHE

Ce soir même.

ROXANE

Ah !

DE GUICHE

J'ai

Des ordres. On assiège Arras.

ROXANE

Ah !... on assiège ?...

DE GUICHE

Oui... Mon départ a l'air de vous laisser de neige.

ROXANE, poliment

Oh !...

DE GUICHE

Moi, je suis navré. Vous reverrai-je ?... Quand ?

-Vous savez que je suis nommé mestre de camp ? ROXANE, indifférente

Bravo.

DE GUICHE

Du régiment des gardes.

ROXANE, saisie

Ah ! des gardes ?

DE GUICHE

Où sert votre cousin, l'homme aux phrases vantardes.

Je saurai me venger de lui, là-bas.

ROXANE, suffoquée

Comment !

Les gardes vont là-bas ?

DE GUICHE, riant

Tiens ! c'est mon régiment !

ROXANE, tombant assise sur le banc, -à part

Christian !

DE GUICHE

Qu'avez-vous ?

ROXANE, toute émue

Ce... départ... me désespère !

Quand on tient à quelqu'un, le savoir à la guerre !

DE GUICHE, surpris et charmé

Pour la première fois me dire un mot si doux,

Le jour de mon départ !

ROXANE, changeant de ton et s'éventant

Alors, -vous allez vous

Venger de mon cousin ?... DE GUICHE, souriant

On est pour lui ?

ROXANE

Non, -contre !

DE GUICHE

Vous le voyez ?

ROXANE

Très peu.

DE GUICHE

Partout on le rencontre

Avec un des cadets...

Il cherche le nom.

ce Neu... villen... viller...

ROXANE

Un grand ?

DE GUICHE

Blond.

ROXANE

Roux.

DE GUICHE

Beau !

ROXANE

Peuh !

DE GUICHE

Mais bête.

ROXANE

Il en a l'air !

Changeant de ton.

...Votre vengeance envers Cyrano,-c'est peut-être

De l'exposer au feu, qu'il adore ?... Elle est piètre !

Je sais bien, moi, ce qui lui serait sanglant !

DE GUICHE

C'est ?...

ROXANE

Mais si le régiment, en partant, le laissait

Avec ses chers cadets, pendant toute la guerre,

A Paris, bras croisés !... C'est la seule manière,

Un homme comme lui, de le faire enrager

Vous voulez le punir ? privez-le de danger.

DE GUICHE

Une femme ! une femme ! il n'y a qu'une femme

Pour inventer ce tour !

ROXANE

Il se rongera l'âme,

Et ses amis les poings, de n'être pas au feu

Et vous serez vengé !

DE GUICHE, se rapprochant

Vous m'aimez donc un peu !

Elle sourit.

Je veux voir dans ce fait d'épouser ma rancune

Une preuve d'amour, Roxane !...

ROXANE

C'en est une.

DE GUICHE, montrant plusieurs plis cachetés

J'ai les ordres sur moi qui vont être transmis

A chaque compagnie, à l'instant même, hormis...

Il en détache un.

Celui-ci ! C'est celui des cadets.

Il le met dans sa poche.

Je le garde.

Riant.

Ah ! ah ! ah ! Cyrano !... Son humeur bataillarde !...

-Vous jouez donc des tours aux gens, vous ?...

ROXANE, le regardant

Quelquefois.

DE GUICHE, tout près d'elle

Vous m'affolez ! Ce soir-écoutez- oui, je dois

Etre parti. Mais fuir quand je vous sens émue !...

Ecoutez. Il y a, près d'ici dans la rue

D'Orléans, un couvent fondé par le syndic

Des capucins, le Père Athanase. Un laïc

N'y peut entrer. Mais les bons Pères, je m'en charge !...

Ils peuvent me cacher dans leur manche : elle est large.

-Ce sont les capucins qui servent Richelieu

Chez lui ; redoutant l'oncle, ils craignent le neveu.-

On me croira parti. Je viendrai sous le masque.

Laisse-moi retarder d'un jour, chère fantasque !

ROXANE, vivement

Mais si cela s'apprend, votre gloire...

DE GUICHE

Bah !

ROXANE

Mais

Le siège, Arras...

DE GUICHE

Tant pis ! Permettez !

ROXANE

Non !

DE GUICHE

Permets !

ROXANE, tendrement

Je dois vous le défendre !

DE GUICHE

Ah !

ROXANE

Partez !

A part.

Christian reste.

Haut.

Je vous veux héroïque, -Antoine !

DE GUICHE

Mot céleste !

Vous aimez donc celui ?...

ROXANE

Pour lequel j'ai frémi.

DE GUICHE, transporté de joie

Je pars !

Il lui baise la main.

Etes-vous contente ?

ROXANE

Oui, mon ami !

Il sort.

LA DUEGNE, lui faisant dans le dos une révérence comique

Oui mon ami !

ROXANE, à la duègne

Taisons ce que je viens de faire

Cyrano m'en voudrait de lui voler sa guerre !

Elle appelle vers la maison.

Cousin !

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE III

Scène III

ROXANE, LA DUEGNE, CYRANO.

ROXANE

Nous allons chez Clomire.

Elle désigne la porte d'en face.

Alcandre y doit

Parler, et Lysimon !

LA DUEGNE, mettant son petit doigt dans son oreille

Oui ! mais mon petit doigt

Dit qu'on va les manquer !

CYRANO,à Roxane

Ne manquer pas ces singes.

Ils sont arrivé devant la porte de Clomire.

LA DUEGNE, avec ravissement

Oh ! voyez ! le heurtoir est entouré de linges !...

Au heurtoir.

On vous a bâillonné pour que votre métal

Ne troublât pas les beaux discours, -petit brutal !

Elle le soulève avec des soins infinis et frappe doucement.

ROXANE, voyant qu'on ouvre

Entrons !...

Du seuil, à Cyrano.

Si Christian vient, comme je présume,

Qu'il m'attende !

CYRANO, vivement comme elle va disparaître

Ah !...

Elle se retourne.

Sur quoi, selon votre coutume,

Comptez-vous aujourd'hui l'interroger ?

ROXANE

Sur...

CYRANO, vivement

Sur ?

ROXANE

Mais vous serez muet, là-dessus !

CYRANO

Comme un mur.

ROXANE

Sur rien !... Je vais lui dire : Allez ! Partez sans bride !

Improvisez. Parlez d'amour. Soyez splendide !

CYRANO, souriant

Bon.

ROXANE

Chut !...

CYRANO

Chut !...

ROXANE

Pas un mot !...

Elle rentre et referme la porte.

CYRANO, la saluant, la porte une fois fermée

En vous remerciant.

La porte se rouvre et Roxane passe la tête.

ROXANE

Il se préparerait !... CYRANO

Diable, non !...

TOUS LES DEUX, ensemble

Chut !...

La porte se ferme.

CYRANO, appelant

Christian !

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE IV

Scène IV

CYRANO, CHRISTIAN.

CYRANO

Je sais tout ce qu'il faut. Prépare ta mémoire.

Voici l'occasion de se couvrir de gloire.

Ne perdons pas de temps. Ne prends pas l'air grognon.

Vite, rentrons chez toi, je vais t'apprendre...

CHRISTIAN

Non !

CYRANO

Hein ?

CHRISTIAN

Non ! J'attends Roxane ici.

CYRANO

De quel vertige

Es-tu frappé ? Viens vite apprendre...

CHRISTIAN

Non, te dis-je !

Je suis las d'emprunter mes lettres, mes discours,

Et de jouer ce rôle, et de trembler toujours !...

C'était bon au début ! Mais je sens qu'elle m'aime !

Merci. Je n'ai plus peur. Je vais parler moi-même.

CYRANO

Ouais !

CHRISTIAN

Et qui te dit que je ne saurai pas ?...

Je ne suis pas si bête à la fin ! Tu verras !

Mais, mon cher, tes leçons m'ont été profitables.

Je saurai parler seul ! Et, de par tous les diables,

Je saurai bien toujours la prendre dans mes bras !...

Apercevant Roxane, qui ressort de chez Clomire.

-C'est elle ! Cyrano, non, ne me quitte pas !

CYRANO, le saluant

Parlez tout seul, Monsieur.

Il disparaît derrière le mur du jardin.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE V

Scène V

CHRISTIAN, ROXANE, quelques Précieux et Précieuses, et la duègne, un instant.

ROXANE, sortant de la maison de Clomire avec une compagnie qu'elle quitte : révérences et saluts

Barthénoïde ! - Alcandre ! -

Grémione !...

LA DUEGNE, désespérée

On a manqué le discours sur le Tendre !

Elle rentre chez Roxane.

ROXANE, saluant encore

Urimédonte... Adieu !...

Tous saluent Roxane, se resaluent entre eux, se séparent et s'éloignent par différentes rues. Roxane voit Christian.

C'est vous !...

Elle va à lui.

Le soir descend.

Attendez. Ils sont loin. L'air est doux. Nul passant.

Asseyons-nous. Parlez. J'écoute.

CHRISTIAN, s'assied près d'elle, sur le banc. Un silence.

Je vous aime.

ROXANE, fermant les yeux

Oui, parlez-moi d'amour.

CHRISTIAN

Je t'aime.

ROXANE

C'est le thème.

Brodez, brodez. CHRISTIAN

Je vous...

ROXANE

Brodez !

CHRISTIAN

Je t'aime tant.

ROXANE

Sans doute. Et puis ?

CHRISTIAN

Et puis... je serai si content

Si vous m'aimiez ! -Dis-moi, Roxane, que tu m'aimes !

ROXANE, avec une moue

Vous m'offrez du brouet quand j'espérais des crèmes !

Dites un peu comment vous m'aimez ?...

CHRISTIAN

Mais... beaucoup.

ROXANE

Oh !... Délabyrinthez vos sentiments !

CHRISTIAN, qui s'est rapproché et dévore des yeux la nuque blonde

Ton cou !

Je voudrais l'embrasser !...

ROXANE

Christian !

CHRISTIAN

Je t'aime !

ROXANE, voulant se lever

Encore !

CHRISTIAN, vivement, la retenant

Non, je ne t'aime pas !

ROXANE, se rasseyant

C'est heureux.

CHRISTIAN

Je t'adore !

ROXANE, se levant et s'éloignant

Oh !

CHRISTIAN

Oui... je deviens sot !

ROXANE

Et cela me déplaît !

Comme il me déplairait que vous devinssiez laid.

CHRISTIAN

Mais...

ROXANE

Allez rassembler votre éloquence en fuite !

CHRISTIAN

Je...

ROXANE

Vous m'aimez, je sais. Adieu.

Elle va vers la maison.

CHRISTIAN

Pas tout de suite !

Je vous dirai... ROXANE, poussant la porte pour rentrer

Que vous m'adorez... oui, je sais.

Non ! non !

Allez-vous-en !

CHRISTIAN

Mais je...

Elle lui ferme la porte au nez.

CYRANO, qui depuis un moment est rentré sans être vu

C'est un succès.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE VI

Scène VI

CHRISTIAN, CYRANO, les Pages, un instant.

CHRISTIAN

Au secours !

CYRANO

Non, monsieur.

CHRISTIAN

Je meurs si je ne rentre

En grâce, à l'instant même...

CYRANO

Et comment puis-je, diantre !

Vous faire à l'instant même, apprendre ?...

CHRISTIAN, lui saisissant le bras

Oh ! là, tiens, vois !

La fenêtre du balcon s'est éclairée.

CYRANO, ému

Sa fenêtre !

CHRISTAN, criant

Je vais mourir !

CYRANO

Baissez la voix !

CHRISTIAN, tout bas

Mourir !...

CYRANO

La nuit est noire...

CHRISTIAN

Eh bien ?

CYRANO

C'est réparable !

Vous ne méritez pas... Mets-toi là, misérable !

Là, devant le balcon ! Je me mettrai dessous...

Et je te soufflerai tes mots.

CHRISTIAN

Mais...

CYRANO

Taisez-vous !

LES PAGES, reparaissant au fond, à Cyrano

Hep

CYRANO

Chut !...

Il leur fait signe de parler bas.

PREMIER PAGE, a mi-voix

Nous venons de donner la sérénade

A Montfleury !...

CYRANO, bas, vite

Allez vous mettre en embuscade

L'un à ce coin de rue, et l'autre à celui-ci ;

Et si quelque passant gênant vient par ici,

Jouez un air !

DEUXIEME PAGE

Quel air, monsieur le gassendiste ?

CYRANO

Joyeux pour une femme, et pour un homme, triste !

Les pages disparaissent, un à chaque coin de rue. -A

Christian.

Appelle-la !

CHRISTIAN

Roxane !

CYRANO, ramassant des cailloux qu'il jette dans les vitres

Attends ! Quelques cailloux.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE VII

Scène VII

ROXANE, CHRISTIAN, CYRANO, d'abord caché sous le balcon.

ROXANE, entrouvrant sa fenêtre

Qui donc m'appelle ?

CHRISTIAN

Moi.

ROXANE

Qui, moi ?

CHRISTIAN

Christian.

ROXANE, avec dédain

C'est vous ?

CHRISTIAN

Je voudrais vous parler.

CYRANO, sous le balcon, à Christian

Bien. Bien. Presque à voix basse.

ROXANE

Non ! Vous parlez trop mal. Allez-vous-en !

CHRISTIAN

De grâce !...

ROXANE

Non ! Vous ne m'aimez plus !

CHRISTIAN, à qui Cyrano souffle ses mots

M'accuser, -justes dieux !

De n'aimez plus... quand... j'aime plus !

ROXANE, qui allait refermer sa fenêtre, s'arrêtant

Tiens, mais c'est mieux ! CHRISTIAN, même jeu

L'amour grandit bercé dans mon âme inquiète...

Que ce... cruel marmot prit pour... barcelonnette !

ROXANE, s'avançant sur le balcon

C'est mieux ! -Mais, puisqu'il est cruel, vous fûtes sot

De ne pas, cet amour, l'ettouffer au berceau !

CHRISTIAN, même jeu

Aussi l'ai-je tenté, mais tentative nulle

Ce... nouveau-né, Madame, est un petit... Hercule.

ROXANE

C'est mieux !

CHRISTIAN, même jeu

De sorte qu'il... strangula comme rien...

Les deux serpents... Orgueil et... Doute.

ROXANE, s'accoudant au balcon

Ah ! c'est très bien.

-Mais pourquoi parlez-vous de façon peu hâtive ?

Auriez-vous donc la goutte à l'imaginative ?

CYRANO, tirant Christian sous le balcon et se glissant à sa place

Chut ! Cela devient trop difficile !...

ROXANE

Aujourd'hui...

Vos mots sont hésitants. Pourquoi ?

CYRANO, parlant à mi-voix, comme Christian

C'est qu'il fait nuit,

Dans cette ombre, à tatons, ils cherchent votre oreille.

ROXANE

Les miens n'éprouvent pas difficulté pareille.

CYRANO

Ils trouvent tout de suite ? oh ! cela va de soi,

Puisque c'est dans mon coeur, eux, que je les reçois ;

Or, moi, j'ai le coeur grand, vous, l'oreille petite.

D'ailleurs vos mots à vous descendent : ils vont plus vite,

Les miens montent, Madame : il leur faut plus de temps !

ROXANE

Mais ils montent bien mieux depuis quelques instants.

CYRANO

De cette gymnastique, ils ont pris l'habitude !

ROXANE

Je vous parle en effet d'une vraie altitude !

CYRANO

Certes, et vous me tueriez si de cette hauteur

Vous me laissiez tomber un mot dur sur le coeur !

ROXANE, avec un mouvement

Je descends !

CYRANO, vivement

Non !

ROXANE, lui montrant le banc qui est sous le balcon

Grimpez sur le banc, alors, vite !

CYRANO, reculant avec effroi dans la nuit

Non !

ROXANE

Comment... non ?

CYRANO, que l'émotion gagne de plus en plus

Laissez un peu que l'on profite...

De cette occasion qui s'offre... de pouvoir

Se parler doucement, sans se voir.

ROXANE

Sans se voir ?

CYRANO

Mais oui, c'est adorable. On se devine à peine.

Vous voyez la noirceur d'un long manteau qui traîne,

J'aperçois la blancheur d'une robe d'été

Moi je ne suis qu'une ombre, et vous qu'une clarté !

Vous ignorez pour moi ce que sont ces minutes !

Si quelquefois je fus éloquent...

ROXANE

Vous le fûtes !

CYRANO

Mon langage jamais jusqu'ici n'est sorti

De mon vrai coeur...

ROXANE

Pourquoi ?

CYRANO

Parce que... jusqu'ici

Je parlais à travers...

ROXANE

Quoi ?

CYRANO

...le vertige où tremble

Quiconque est sous vos yeux !... Mais ce soir, il me semble...

Que je vais vous parler pour la première fois !

ROXANE

C'est vrai que vous avez une toute autre voix.

CYRANO, se rapprochant avec fièvre

Oui, tout autre, car dans la nuit qui me protège

J'ose être enfin moi-même, et j'ose...

Il s'arrête et, avec égarement.

Où en étais-je ?

Je ne sais... tout ceci, -pardonnez mon émoi,-

C'est si délicieux... c'est si nouveau pour moi !

ROXANE

Si nouveau ?

CYRANO, bouleversé, et essayant toujours de ratraper ses mots

Si nouveau... mais oui... d'être sincère

La peur d'être raillé, toujours au coeur me serre...

ROXANE

Raillé de quoi ?

CYRANO

Mais de... d'un élan !... Oui, mon coeur

Toujours, de mon esprit s'habille, par pudeur

Je pars pour décrocher l'étoile, et je m'arrête

Par peur du ridicule, à cueillir la fleurette !

ROXANE

La fleurette a du bon.

CYRANO

Ce soir, dédaignons-la !

ROXANE

Vous ne m'aviez jamais parler comme cela !

CYRANO

Ah ! si, loin des carquois, des torches et des flèches,

On se sauvait un peu vers des choses... plus fraîches !

Au lieu de boire goutte à goutte, en un mignon

Dé à coudre d'or fin, l'eau fade du Lignon,

Si l'on tentait de voir comment l'âme s'abreuve

En buvant largement à même le grand fleuve !

ROXANE

Mais l'esprit ?...

CYRANO

J'en ai fait pour vous faire rester

D'abord, mais maintenant ce serait insulter

Cette nuit, ces parfums, cette heure, la Nature,

Que de parler comme un billet doux de Voiture !

-Laissons, d'un seul regard de ses astres, le ciel

Nous désarmer de tout notre artificiel

Je crains tant que parmi notre alchimie exquise

Le vrai du sentiment ne se volatilise,

Que l'âme ne se vide à ces passe-temps vains,

Et que le fin du fin ne soit la fin des fins !

ROXANE

Mais l'esprit ?...

CYRANO

Je le hais, dans l'amour ! C'est un crime

Lorsqu'on aime de trop prolonger cette escrime !

Le moment vient d'ailleurs inévitablement,

-Et je plains ceux pour qui ne vient pas ce moment !

Où nous sentons qu'en nous une amour noble existe

Que chaque joli mot que nous disons rend triste !

ROXANE

Eh bien ! si ce moment est venu pour nous deux,

Quels mots me direz-vous ?

CYRANO

Tous ceux, tous ceux, tous ceux

Qui me viendront, je vais vous les jeter, en touffe,

Sans les mettre en bouquets : je vous aime, j'étouffe,

Je t'aime, je suis fou, je n'en peux plus, c'est trop ;

Ton nom est dans mon coeur comme dans un grelot,

Et comme tout le temps, Roxane, je frissonne,

Tout le temps, le grelot s'agite, et le nom sonne !

De toi, je me souviens de tout, j'ai tout aimé

Je sais que l'an dernier, un jour, le douze mai,

Pour sortir le matin tu changeas de coiffure !

J'ai tellement pris pour clarté ta chevelure

Que, comme lorsqu'on a trop fixé le soleil,

On voit sur toute chose ensuite un rond vermeil,

Sur tout, quand j'ai quitté les feux dont tu m'inondes,

Mon regard ébloui pose des taches blondes !

ROXANE, d'une voix troublée

Oui, c'est bien de l'amour...

CYRANO

Certes, ce sentiment

Qui m'envahit, terrible et jaloux, c'est vraiment

De l'amour, il en a toute la fureur triste !

De l'amour, -et pourtant il n'est pas égoïste !

Ah ! que pour ton bonheur je donnerais le mien,

Quand même tu devrais n'en savoir jamais rien,

S'il ne pouvait, parfois, que de loin, j'entendisse

Rire un peu le bonheur né de mon sacrifice !

-Chaque regard de toi suscite une vertu

Nouvelle, une vaillance en moi ! Commences-tu

A comprendre, à présent ? voyons, te rends-tu compte ?

Sens-tu mon âme, un peu, dans cette ombre, qui monte ?...

Oh ! mais vraiment, ce soir, c'est trop beau, c'est trop doux !

Je vous dis tout cela, vous m'écoutez, moi, vous !

C'est trop ! Dans mon espoir même le moins modeste,

Je n'ai jamais espéré tant ! Il ne me reste

Qu'à mourir maintenant ! C'est à cause des mots

Que je dis qu'elle tremble entre les bleus rameaux !

Car vous tremblez ! car j'ai senti, que tu le veuilles

Ou non, le tremblement adoré de ta main

Descendre tout le long des branches du jasmin !`

Il baise éperdument l'extrémité d'une branche pendante.

ROXANE

Oui, je tremble, et je pleure, et je t'aime, et suis tienne !

Et tu m'as enivrée !

CYRANO

Alors, que la mort vienne !

Cette ivresse, c’est moi, moi, qui l'ai su causer !

Je ne demande plus qu'une chose...

CHRISTIAN, sous le balcon

Un baiser !

ROXANE, se rejetant en arrière

Hein ?

CYRANO

Oh !

ROXANE

Vous demandez ?

CYRANO

Oui... je...

A Christian bas.

Tu vas trop vite.

CHRISTIAN

Puisqu'elle est si troublée, il faut que j'en profite !

CYRANO, à Roxane

Oui, je... j'ai demandé, c'est vrai... mais justes cieux !

Je comprends que je fus bien trop audacieux.

ROXANE, un peu déçue

Vous n'insistez pas plus que cela ?

CYRANO

Si ! j'insiste...

Sans insister !... Oui, oui ! votre pudeur s'attriste !

Eh bien ! mais, ce baiser... ne me l'accordez pas !

CHRISTIAN, à Cyrano, le tirant par son manteau

Pourquoi ?

CYRANO

Tais-toi, Christian !

ROXANE, se penchant

Que dites-vous tout bas ?

CYRANO

Mais d'être allé trop loin, moi-même je me gronde ;

Je me disais : tais-toi, Christian !...

Les théorbes se mettent à jouer.

Une seconde !...

On vient ! Roxane referme la fenêtre. Cyrano écoute les théorbes, dont un joue un air folâtre et l'autre un air lugubre.

Air triste ? Air gai ?... Quel est donc leur dessein ?

Est-ce un homme ? une femme ?-Ah ! c'est un capucin !

Entre un capucin qui va de maison en maison, une lanterne à la main, regardant les portes.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE VIII

Scène VIII

CYRANO, CHRISTIAN, UN CAPUCIN.

CYRANO, au capucin

Quel est ce jeu renouvelé de Diogène ?

LE CAPUCIN

Je cherche la maison de madame...

CHRISTIAN

Il nous gêne !

LE CAPUCIN

Magdeleine Robin...

CHRISTIAN

Que veut-il ?

CYRANO, lui montrant une rue montante

Par ici !

Tout droit, toujours tout droit...

LE CAPUCIN

Je vais pour vous

Dire mon chapelet jusqu'au grain majuscule.

Il sort.

CYRANO

Bonne chance ! mes voeux suivent votre cuculle !

Il redescend vers Christian.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE IX

Scène IX

CYRANO, CHRISTIAN

CHRISTIAN

Obtiens-moi ce baiser !...

CYRANO

Non !

CHRISTIAN

Tôt ou tard...

CYRANO

C'est vrai !

Il viendra, ce moment de vertige enivré

Où vos bouches iront l'une vers l'autre, à cause

De ta moustache blonde et de sa lèvre rose !

A lui-même.

J'aime mieux que ce soit à cause de...

Bruit de volet qui se rouvrent, Christian se cache sous le balcon.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE X

Scène X

CYRANO, CHRISTIAN, ROXANE.

ROXANE, s'avançant sur le balcon

C'est vous ?

Nous parlions de... de... d'un...

CYRANO

Baiser. Le mot est doux !

Je ne vois pas pourquoi votre lèvre ne l'ose ;

S'il la brûle déjà, que sera-ce la chose ?

Ne vous en faites pas un épouvantement

N'avez-vous pas tantôt, presque insensiblement,

Quitté le badinage et glissé sans alarmes

De sourire au soupir, et du soupir aux larmes !

Glisser encore un peu d'insensible façon

Des larmes au baiser il n'y a qu'un frisson !

ROXANE

Taisez-vous !

CYRANO

Un baiser, mais à tout prendre, qu'est-ce ?

Un serment fait d'un peu plus près, une promesse

Plus précise, un aveu qui veut se confirmer,

Un point rose qu'on met sur l'i du verbe aimer ;

C'est un secret qui prend la bouche pour oreille,

Un instant d'infini qui fait un bruit d'abeille,

Une communication ayant un goût de fleur,

Une façon d'un peu se respirer le coeur,

Et d'un peu se goûter, au bord des lèvres, l'âme !

ROXANE

Taisez-vous !

CYRANO

Un baiser, c'est si noble, Madame,

Que la reine de France, au plus heureux des lords,

En a laissé prendre un, la reine même !

ROXANE

Alors !

CYRANO, s'exaltant

J'eus comme Buckingham des souffrances muettes,

J'adore comme lui la reine que vous êtes,

Comme lui je suis triste et fidèle...

ROXANE

Et tu es

Beau comme lui !

CYRANO, à part, dégrisé

C'est vrai, je suis beau, j'oubliais !

ROXANE

Eh bien ! montez cueillir cette fleur sans pareille...

CYRANO, poussant Christian vers le balcon

Monte !

ROXANE

Ce goût de coeur...

CYRANO

Monte !

ROXANE

Ce bruit d'abeille...

CYRANO

Monte !

CHRISTIAN, hésitant

Mais il me semble à présent que c'est mal !

ROXANE

Cet instant d'infini !...

CYRANO, le poussant

Monte donc, animal !

Christian s'élance, et par le banc, le feuillage, les piliers, atteint les balustres qu'il enjambe.

CHRISTIAN

Ah ! Roxane !

Il l'enlace et se penche sur ses lèvres.

CYRANO

Aïe ! au coeur, quel pincement bizarre !

-Baiser, festin d'amour dont je suis le Lazare !

Il me vient de cette ombre une miette de toi,-

Mais oui, je sens un peu mon coeur qui te reçoit,

Puisque sur cette lèvre où Roxane se leurre

Elle baise les mots que j'ai dits tout à l'heure !

On entend les théorbes.

Un air triste, un air gai : le capucin !

Il feint de courir comme s'il arrivait de loin, et d'une voix claire.

Holà ! ROXANE

Qu'est-ce ?

CYRANO

Moi. Je passai... Christian est encor là ?

CHRISTIAN, très étonné

Cyrano !

ROXANE

Bonjour, cousin !

CYRANO

Bonjour, cousine !

ROXANE

Je descends !

Elle disparaît dans la maison. Au fond rentre le capucin.

CHRISTIAN, l'apercevant

Oh ! encor !

Il suit Roxane.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE XI

Scène XI

CYRANO, CHRISTIAN, LE CAPUCIN, RAGUENEAU.

LE CAPUCIN

C'est ici, - je m'obstine-

Magdeleine Robin !

CYRANO

Vous aviez dit : Ro-lin.

LE CAPUCIN

Non : bin. B, i, n, bin !

ROXANE, paraissant sur le seuil de la maison, suivie de

Ragueneau, qui porte une lanterne, et de Christian

Qu'est-ce ?

LE CAPUCIN

Une lettre.

CHRISTIAN

Hein ?

LE CAPUCIN, à Roxane

Oh ! il ne peut s'agir que d'une sainte chose !

C'est un digne seigneur qui...

ROXANE, à Christian

C'est De Guiche !

CHRISTIAN

Il ose ?

ROXANE

Oh ! mais il ne va pas m'importunez toujours !

Décachetant la lettre.

Je t'aime, et si...

A la lueur de la lanterne de Ragueneau, elle lit, à l'écart, à voix basse.

Mademoiselle,

Les tambours

Battent ; mon régiment boucle sa soubreveste ;

Il part ; moi, l'on me croit déjà parti : je reste.

Je vous désobéis. Je suis dans ce couvent.

Je vais venir, et vous le mande auparavant

Par un religieux simple comme une chèvre

Qui ne peut rien comprendre à ceci. Votre lèvre

M'a trop souri tantôt : j'ai voulu la revoir.

L'audacieux déjà pardonné, je l'espère,

Qui signe votre très... et caetera..."

Au capucin.

Mon père,

Voici ce que me dit cette lettre. Ecoutez.

Tous se rapprochent, elle lit à haute voix.

Mademoiselle,

Il faut souscrire aux volontés

Du cardinal, si dur que cela vous puisse être.

C'est la raison pourquoi j'ai fait choix, pour remettre

Ces lignes en vos mains charmantes, d'un très saint,

D'un très intelligent et discret capucin ;

Nous voulons qu'il vous donne, et dans votre demeure,

La bénédiction

Elle tourne la page.

Nuptiale sur l'heure.

Christian doit en secret devenir votre époux ;

Je vous l'envoie. Il vous déplaît. Résignez-vous.

Songez bien que le ciel bénira votre zèle,

Et tenez pour tout assuré, Mademoiselle,

Le respect de celui qui fut et qui sera

Toujours votre très humble et très... et caetera."

LE CAPUCIN, rayonnant

Digne seigneur !... Je l'avais dit. J'étais sans crainte !

Il ne pouvait s'agir que d'une chose sainte !

ROXANE, bas à Christian

N'est-ce pas que je lis très bien les lettres ?

CHRISTIAN

Hum !

ROXANE, haut, avec désespoir

Ah !... c'est affreux !

LE CAPUCIN, qui a dirigé sur Cyrano la clarté de sa lumière

C'est vous ?

CHRISTIAN

C'est moi !

LE CAPUCIN, tournant la lumière vers lui, et, comme si un doute lui venait, en voyant sa beauté

Mais...

ROXANE, vivement

Post-scriptum

Donnez pour le couvent cent vingt pistoles.

LE CAPUCIN

Digne,

Digne seigneur !

A Roxane.

Résignez-vous !

ROXANE, en martyre

Je me résigne !

Pendant que Ragueneau ouvre la porte au capucin que

Christian invite à entrer, elle dit bas à Cyrano

Vous retenez ici De Guiche ! Il va venir !

Qu'il n'entre pas tant que...

CYRANO

Compris !

Au capucin.

Pour les bénir

Il vous faut ?...

LE CAPUCIN

Un quart d'heure.

CYRANO, les poussant tous vers la maison

Allez ! moi, je demeure !

ROXANE, à Christian

Viens !...

Ils entrent.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE XII

Scène XII

CYRANO, seul.

CYRANO

Comment faire perdre à De Guiche un quart d'heure ?

Il se précipite sur le banc, grimpe au mur, vers le balcon.

Là !... grimpons !... J'ai mon plan !...

Les théorbes se mettent à jouer une phrase lugubre.

Ho ! c'est un homme !

Le trémolo devient sinistre.

Ho ! ho !

Cette fois, c'en est un !...

Il est sur le balcon, il rabaisse son feutre sur ses yeux, ôte son épée, se drape dans sa cape, puis se penche et regarde au-dehors.

Non, ce n'est pas trop haut...

Il enjambe les balustres et attirant à lui la longue branche d'un des arbres qui débordent le mur du jardin, il s'y accroche des deux mains, prêt à se laisser tomber.

Je vais légèrement troubler cette atmosphère !...

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE XIII

Scène XIII

CYRANO, DE GUICHE.

DE GUICHE, qui entre, masqué, tâtonnant dans la nuit

Qu'est-ce que ce maudit capucin peut bien faire ?

CYRANO

Diable ! et ma voix ?... S'il la reconnaissait ?

Lâchant d'une main, il a l'air de tourner une invisible clef.

Cric ! Crac !

Solennellement.

Cyrano, reprenez l'accent de Bergerac !...

DE GUICHE, regardant la maison

Oui, c'est là. J'y vois mal. Ce masque m'importune !

Il va pour entrer. Cyrano saute du balcon en se tenant à la branche, qui plie, et le dépose entre la porte et De Guiche ; il feint de tomber lourdement, comme si c'était de très haut, et s'aplatit par terre, où il reste immobile, comme étourdi. De Guiche fait un bon en arrière.

Hein ? quoi ?

Quand il lève les yeux, la branche s'est redressée ; il ne voit que le ciel ; il ne comprend pas.

D'où tombe cet homme ?

CYRANO, se mettant sur son séant, et avec l'accent de Gascogne

De la lune !

DE GUICHE

De la ?...

CYRANO, d'une voix de rêve

Quelle heure est-il ?

DE GUICHE

N'a-t-il plus sa raison ?

CYRANO

Quelle heure ? Quel pays ? Quel jour ? Quelle saison ?

DE GUICHE

Mais...

CYRANO

Je suis étourdi !

DE GUICHE

Monsieur...

CYRANO

Comme une bombe

Je tombe de la lune !

DE GUICHE, impatienté

Ah çà ! Monsieur !

CYRANO, se relevant, d'une voix terrible

J'en tombe !

DE GUICHE, reculant

Soit ! soit ! vous en tombez !... c'est peut-être un dément !

CYRANO, marchant sur lui

Et je n'en tombe pas métaphoriquement !...

DE GUICHE

Mais...

CYRANO

Il y a cent ans, ou bien une minute,

- J'ignore tout à fait ce que dura ma chute !-

J'étais dans cette boule à couleur de safran !

DE GUICHE, haussant les épaules

Oui. Laissez- moi passer !

CYRANO, s'interposant

Où suis-je ? Soyez franc !

Ne me déguisez rien ! En quel lieu, dans quel site,

Viens-je de choir, Monsieur, comme un aérolithe ?

DE GUICHE

Morbleu !...

CYRANO

Tout en cheyant je n'ai pu faire choix

De mon point d'arrivée, -et j'ignore où je chois !

Est-ce dans une lune ou bien dans une terre,

Que vient de m'entraîner le poids de mon postère ?

DE GUICHE

Mais je vous dis, Monsieur...

CYRANO, avec un cri de terreur qui fait reculer De Guiche

Ha ! grand Dieu !... je crois voir

Qu'on a dans ce pays le visage tout noir !

DE GUICHE, portant la main à son visage

Comment ?

CYRANO, avec une peur emphatique

Suis-je en Alger ?

Etes-vous indigène ?... DE GUICHE, qui a senti son masque

Ce masque !...

CYRANO, feignant de se rassurer un peu

Je suis donc à Venise, ou dans Gêne ?

DE GUICHE, voulant passer

Une dame m'attend !...

CYRANO, complètement rassuré

Je suis donc à Paris.

DE GUICHE, souriant malgré lui

Le drôle est assez drôle !

CYRANO

Ah ! vous riez ?

DE GUICHE

Je ris,

Mais veux passer !

CYRANO, rayonnant

C'est à Paris que je retombe !

Tout à fait à son aise, riant, s'époussetant, saluant.

J'arrive -excusez-moi- ! Par la dernière trombe.

Je suis un peu couvert d'éther. J'ai voyagé !

J'ai les yeux tout remplis de poudre d'astres. J'ai

Aux éperons, encor, quelques poils de planète !

Cueillant quelque chose sur sa manche.

Tenez, sur mon pourpoint, un cheveu de comète !...

Il souffle comme pour le faire envoler.

DE GUICHE, hors de lui

Monsieur !...

CYRANO, au moment où il va passer, tend sa jambe comme pour

y montrer quelque chose et l'arrête

Dans mon mollet je rapporte une dent

De la Grande Ourse, -et comme, en frôlant le Trident,

Je voulais éviter une de ses trois lance,

Je suis aller tomber assis dans les Balances,-

Dont l'aiguille, à présent, là-haut, marque mon poids !

Empêchant vivement De Guiche de passer et le prenant à un bouton du pourpoint.

Si vous serriez mon nez, Monsieur, entre vos doigts,

Il jaillirait du lait !

DE GUICHE

Hein ? du lait ?...

CYRANO

De la Voie

Lactée !...

DE GUICHE

Oh ! par l'enfer !

CYRANO

C'est le ciel qui m'envoie !

Se croisant les bras.

Non ! croiriez-vous, je viens de le voir en tombant,

Que Sirius, la nuit, s'affuble d'un turban ?

Confidentiel. L'autre Ourse est trop petite encor pour qu'elle morde !

Riant.

J'ai traversé la Lyre en cassant une corde !

Superbe.

Mais je compte en un livre écrire tout ceci,

Et les étoiles d'or qu'en mon manteau roussi

Je viens de rapporter à mes périls et risques,

Quand on l'imprimera, serviront d'astérisques !

DE GUICHE

A la parfin, je veux...

CYRANO

Vous, je vous vois venir !

DE GUICHE

Monsieur !

CYRANO

Vous voudriez de ma bouche tenir

Comment la lune est faite, et si quelqu'un habite

Dans la rotondité de cette cucurbite ?

DE GUICHE, criant

Mais non ! Je veux...

CYRANO

Savoir comment j'y suis monté.

Ce fut par un moyen que j'avais inventé.

DE GUICHE, découragé

C'est un fou !

CYRANO, dédaigneux

Je n'ai pas refait l'aigle stupide

De Regiomontanus, ni le pigeon timide

D'Archytas !...

DE GUICHE

C'est un fou, -mais un fou savant.

CYRANO

Non, je n'imitai rien de ce qu'on fit avant !

De Guiche a réussi à passer et il marche vers la porte de

Roxane. Cyrano le suit, prêt à l'empoigner.

J'inventai six moyens de violer l'azur vierge !

DE GUICHE, se retournant

Six ?

CYRANO, avec volubilité

Je pouvais, mettant mon corps nu comme un cierge,

Le caparaçonner de fioles de cristal

Toutes pleines des pleurs d'un ciel maturinal,

Et ma personne, alors, au soleil exposée,

L'astre l'aurait humée en humant la rosée !

DE GUICHE,surpris et faisant un pas vers Cyrano

Tiens ! Oui, cela fait un !

CYRANO, reculant pour l'entraîner de l'autre côté

Et je pouvais encor

Faire engouffrer du vent, pour prendre mon essor,

En raréfiant l'air dans un coffre de cèdre

Par des miroirs ardents, mis en icosaèdre !

DE GUICHE, fait encor un pas

Deux !

CYRANO, reculant toujours

Ou bien, machiniste autant qu'artificier,

Sur une sauterelle aux détentes d'acier,

Me faire, par des feux sucessifs de salpêtre,

Lancer dans les prés bleus où les astres vont paître !

DE GUICHE, le suivant, sans s'en douter, et comptant sur ses doigts

Trois !

CYRANO

Puisque la fumée a tendance à monter,

En souffler dans un globe assez pour m'emporter !

DE GUICHE, même jeu, de plus en plus étonné

Quatre !

CYRANO

Puisque Phoebé, quand son acte est le moindre,

Aime sucer, ô boeufs, votre moelle... m'en oindre !

DE GUICHE, stupéfait

Cinq !

CYRANO, qui en parlant l'a amené jusqu'à l'autre côté de la place, près d'un banc

Enfin, me plaçant sur un plateau de fer,

Prendre un morceau d'aimant et le lancer en l'air !

Ca, c'est un bon moyen : le fer se précipite,

Aussitôt que l'aimant bien vite, et cadédis !

On peut monter ainsi indéfiniment. DE GUICHE

Six !

-Mais voilà six moyens excellents !... Quel système

Choisîtes-vous des six, Monsieur ?

CYRANO

Un septième !

DE GUICHE

Par exemple ! Et lequel ?

CYRANO

Je vous le donne en cent !

DE GUICHE

C'est que ce mâtin-là devient intéressant !

CYRANO, faisant le bruit des vagues avec de grands gestes mystérieux

Houüh ! houüh !

DE GUICHE

Eh bien !

CYRANO

Vous devinez ?

DE GUICHE

Non !

CYRANO

La marée !...

A l'heure où l'onde par la lune est attirée,

Je me mis sur le sable -après un bain de mer-

Et la tête partant la première, mon cher,

-Car les cheveux, surtout, gardent l'eau dans leur franges !- Je m'enlevai dans l'air, droit, tout droit, comme un ange.

Je montais, je montais, doucement, sans efforts,

Quand je sentis un choc !... Alors...

DE GUICHE, entraîné par la curiosité et s'asseyant sur le banc

Alors ?

CYRANO

Alors...

Reprenant sa voix naturelle.

Le quart d'heure est passé, Monsieur, je vous délivre

Le mariage est fait.

DE GUICHE, se relevant d'un bond

Ca, voyons, je suis ivre !...

Cette voix ?

La porte de la maison s'ouvre, des laquais paraissent portant des candélabres allumés. Lumière. Cyrano ôte son chapeau au bord abaissé.

Et ce nez !... Cyrano ?

CYRANO, saluant

Cyrano.

-Ils viennent à l'instant d'échanger leur anneau.

DE GUICHE

Qui cela ?

Il se retourne. -Tableau. Derrière les laquais, Roxane et Christian se tiennent par la main. Le capucin les suit en souriant. Ragueneau élève aussi un flambeau. La duègne ferme la marche, ahurie, en petit saut-de-lit.

Ciel !

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE XIV

Scène XIV

LES MEMES, ROXANE, CHRISTIAN, Le Capucin, RAGUENEAU, Laquais, La Duègne.

DE GUICHE, à Roxane

Vous !

Reconnaissant Christian avec stupeur.

Lui ?

Saluant Roxane avec admiration.

Vous êtes des plus fines !

A Cyrano.

Mes compliments, Monsieur l'inventeur des machines

Votre récit eût fait s'arrêter au portail

Du paradis, un saint ! Notez-en le détail,

Car cela vraiment cela peut resservir dans un livre !

CYRANO, s'inclinant

Monsieur, c'est un conseil que je m'engage à suivre.

LE CAPUCIN, montrant les amants à De Guiche et hochant avec satisfaction sa grande barbe blanche

Un beau couple, mon fils, réuni là par vous !

DE GUICHE, le regardant d'un oeil glacé

Oui.

A Roxane.

Veuillez dire adieu, Madame, à votre époux.

ROXANE

Comment ?

DE GUICHE, à Christian

Le régiment déja se met en route.

Joignez-le ! ROXANE

Pour aller à la guerre ?

DE GUICHE

Sans doute !

ROXANE

Mais, Monsieur, les cadets n'y vont pas !

DE GUICHE

Ils iront.

Tirant le papier qu'il avait mis dans sa poche.

Voici l'ordre.

A Christian.

Courez le portez, vous, baron.

ROXANE, se jetant dans les bras de Christian

Christian !

DE GUICHE, ricanant, à Cyrano

La nuit de noce est encore lointaine !

CYRANO, à part

Dire qu'il croit me faire énormément de peine !

CHRISTIAN, à Roxane

Oh ! tes lèvres encor !

CYRANO

Allons, voyons, assez !

CHRISTIAN, continuant à embrasser Roxane

C'est dur de la quitter... Tu ne sais pas...

CYRANO, cherchant à l'entraîner

Je sais.

On entend au loin des tambours qui battent une marche. DE GUICHE, qui est remonté au fond

Le régiment qui part !

ROXANE,à Cyrano, en retenant Christian qu'il essaye toujours d'entraîner

Oh !... je vous le confie !

Promettez-moi que rien ne va mettre sa vie

En danger !

CYRANO

J'essaierai... mais ne peux cependant

Promettre...

ROXANE, même jeu

Promettez qu'il sera très prudent !

CYRANO

Oui, je tâcherai, mais...

ROXANE, même jeu

Qu'à ce siège terrible

Il n'aura jamais froid !

CYRANO

Je ferai mon possible.

Mais...

ROXANE, même jeu

Qu'il sera fidèle !

CYRANO

Eh oui ! sans doute, mais...

ROXANE, même jeu

Qu'il m'écrira souvent !

CYRANO, s'arrêtant

Ça, je vous le promets !

RIDEAU

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > QUATRIÈME ACTE

Quatrième Acte

Les cadets de gascogne

Le poste qu'occupe la compagnie de Carbon de Castel-Jaloux au siège d'Arras.

Au fond, talus traversant toute la scène. Au-delà s'aperçoit un horizon de plaine : le pays couvert de travaux de siège.

Les murs d'Arras et la silhouette de ses toits sur le ciel, très loin.

Tentes ; armes éparses ; tambours, etc. - Le jour va se lever. Jaune Orient.- Sentinelles espacées. Feux.

Roulés dans leurs manteaux, les Cadets de Gascogne dorment.

Carbon de Castel-Jaloux et Le Bret veillent. Ils sont très pâles et très maigris. Christian dort, parmi les autres, dans sa cape, au premier plan, le visage éclairé par un feu.

Silence.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE PREMIÈRE

Scène Première

CHRISTIAN, CARBON DE CASTEL-JALOUX, LE BRET, Les cadets, puis CYRANO.

LE BRET

C'est affreux !

CARBON

Oui, plus rien.

LE BRET

Mordious !

CARBON, lui faisant signe de parler plus bas

Jure en sourdine !

Tu vas les réveiller.

Aux cadets.

Chut ! Dormez !

A le Bret.

Qui dort dîne !

LE BRET

Quand on a l'insomnie on trouve que c'est peu !

Quelle famine !

On entend au loin quelques coups de feu.

CARBON

Ah ! maugrébis des coups de feu !...

Ils vont me réveiller mes enfants !

Aux cadets qui lèvent la tête.

Dormez !

On se recouche. Nouveaux coups de feu plus rapprochés.

UN CADET, s'agitant

Diantre !

Encore ?

CARBON

Ce n'est rien ! C'est Cyrano qui rentre !

Les têtes qui s'étaient relevées se recouchent.

UNE SENTINELLE, au dehors

Ventrebieu ! qui va là ?

LA VOIX DE CYRANO

Bergerac !

LA SENTINELLE, qui est sur le talus

Ventrebieu !

Qui va là ?

CYRANO, paraissant sur la crête

Bergerac, imbécile !

Il descend. Le Bret va au-devant de lui, inquiet.

LE BRET

Ah ! grand Dieu !

CYRANO, lui faisant signe de ne réveiller personne

Chut !

LE BRET

Blessé ?

CYRANO

Tu sais bien qu'ils ont pris l'habitude

De me manquer tous les matins !

LE BRET

C'est un peu rude,

Pour portez une lettre, à chaque jour levant,

De risquer !

CYRANO, s'arrêtant devant Christian

J'ai promis qu'il écrirait souvent !

Il le regarde.

Il dort. Il est pâli. Si la pauvre petite

Savait qu'il meurt de faim... Mais toujours beau !

LE BRET

Va vite

Dormir !

CYRANO

Ne grogne pas Le Bret !... Sache ceci

Pour traverser les rangs espagnols, j'ai choisi

Un endroit où je sais, chaque nuit, qu'ils sont ivres.

LE BRET

Tu devrais bien un jour nous rapporter des vivres.

CYRANO

Il faut être léger pour passer ! -Mais je sais

Qu'il y aura ce soir du nouveau. Les Français

Mangeront ou mourrons,- si j'ai bien vu...

LE BRET

Raconte !

CYRANO

Non. Je ne suis pas sûr... vous verrez !...

CARBON

Quelle honte,

Lorsqu'on est assiégeant, d'être affamé !

LE BRET

Hélas !

Rien de plus compliqué que ce siège d'Arras

Nous assiégeons Arras, -nous-mêmes, pris au piège,

Le cardinal infant d'Espagne nous assiège...

CYRANO

Quelqu'un devrait venir l'assiéger à son tour.

LE BRET

Je ne ris pas.

CYRANO

Oh ! oh !

LE BRET

Penser que chaque jour

Vous risquez une vie, ingrat, comme la vôtre,

Pour porter...

Le voyant qui se dirige vers une tente.

Où vas-tu ?

CYRANO

J'en vais écrire une autre.

Il soulève la toile et disparaît.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE II

Scène II

LES MEMES, MOINS CYRANO.

CARBON, avec un soupir

La diane !... Hélas !

Les cadets s'agitent dans leurs manteaux, s'étirent.

Sommeil succulent, tu prends fin !...

Je sais trop quel sera leur premier cri !

UN CADET, se mettant sur son séant

J'ai faim !

UN AUTRE

Je meurs !

TOUS

Oh !

CARBON

Levez-vous !

TROISIEME CADET

Plus un pas !

QUATRIEME CADET

Plus un geste !

LE PREMIER, se regardant dans un morceau de cuirasse

Ma langue est jaune : l'air du temps est indigeste !

UN AUTRE

Mon tortil de baron pour un peu de Chester !

UN AUTRE

Moi, si l'on ne veut pas fournir à mon gaster

De quoi m'élaborer une pinte de chyle,

Je me retire sous ma tente, -comme Achille ! UN AUTRE

Oui, du pain !

CARBON, allant à la tente où est entré Cyrano, à mi-voix

Cyrano !

D'AUTRES

Nous mourrons !

CARBON, toujours à mi-voix, à la porte de la tente

Au secours !

Toi qui sais si gaiement leur répliquer toujours,

Viens les ragaillardir !

DEUXIEME CADET, se précipitant vers le premier qui mâchonne quelque chose

Qu'est-ce que tu grignotes ?

LE PREMIER

De l'étoupe à canon que dans les bourguignotes

On fait frire en la graisse à graisser les moyeux.

Les environs d'Arras sont très peu giboyeux !

UN AUTRE, entrant

Moi je viens de chasser !

UN AUTRE, même jeu

J'ai pêché dans la Scarpe !

TOUS, debout, se ruant sur les deux nouveaux venus

Quoi ? - Que rapportez-vous ? - Un faisan ? -Une carpe ?

- Vite, vite, montrez !

LE PECHEUR

Un goujon !

LE CHASSEUR

Un moineau !

TOUS, exaspérés

Assez ! - Révoltons-nous !

CARBON

Au secours, Cyrano !

Il fait maintenant tout à fait jour.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE III

Scène III

LES MEMES, CYRANO.

CYRANO, sortant de sa tente, tranquille, une plume à l'oreille, un livre à la main

Hein ?

Silence. Au premier cadet.

Pourquoi t'en vas-tu, toi, de ce pas qui traîne !

LE CADET

J'ai quelque chose dans les talons qui me gêne !...

CYRANO

Et quoi donc ?

LE CADET

L'estomac !

CYRANO

Moi de même, pardi !

LE CADET

Cela doit te gêner ?

CYRANO

Non, cela me grandit.

DEUXIEME CADET

J'ai les dents longues !

CYRANO

Tu n'en mordras que plus large.

UN TROISIEME

Mon ventre sonne creux !

CYRANO

Nous y battrons la charge.

UN AUTRE

Dans les oreilles, moi, j'ai des bourdonnements.

CYRANO

Non, non ; ventre affamé, pas d'oreilles : tu mens !

UN AUTRE

Oh ! manger quelque chose, -à l'huile !

CYRANO, le décoiffant et lui mettant son casque dans la main

Ta salade.

UN AUTRE

Qu'est-ce qu'on pourrait bien dévorer ?

CYRANO, lui jetant le livre qu'il tient à la main

L'Iliade.

UN AUTRE

Le ministre, à Paris, fait ses quatres repas !

CYRANO

Il devrait t'envoyer du perdreau ?

LE MEME

Pourquoi pas ?

Et du vin !

CYRANO

Richelieu, du bourgogne, if you please ?

LE MEME

Par quelque capucin !

CYRANO

L'éminence qui grise ?

UN AUTRE

J'ai des faims d'ogre !

CYRANO

Eh ! bien !... tu croques le marmot !

LE PREMIER CADET, haussant les épaules

Toujours le mot, la pointe !

CYRANO

Oui, la pointe, le mot !

Et je voudrais mourir, un soir, sous un ciel rose,

En faisant un bon mot, pour une belle cause !

-Oh ! frappé par la seule arme noble qui soit,

Et par un ennemi qu'on sait digne de soi,

Sur un gazon de gloire et loin d'un lit de fièvres,

Tomber la pointe au coeur en même temps qu'aux lèvres !

CRIS DE TOUS

J'ai faim !

CYRANO, se croisant les bras

Ah çà ! mais ne pensez qu'à manger ?...

-Approche, Bertrandou le fifre, ancien berger ;

Du double étui de cuir tire l'un de tes fifres,

Souffle et joue à ce tas de goinfres et de piffres

Ces vieux airs du pays, au doux rythme obsesseur,

Dont chaque note est comme une petite soeur,

Dans lesquels restent pris des sons de voix aimées,

Ces airs dont la lenteur est celle des fumées

Que le hameau natal exhale de ses toits,

Ces airs dont la musique a l'air d'être un patois !... Le vieux s'assied et prépare son fifre.

Que la flûte, aujourd'hui, guerrière qui s'afflige,

Se souvienne un moment, pendant que sur sa tige

Tes doigts semblent danser un menuet d'oiseau,

Qu'avant d'être d'ébène, elle fut de roseau ;

Que sa chanson l'étonne, et qu'elle y reconnaisse

L'âme de sa rustique et paisible jeunesse !...

Le vieux commence à jouer des airs languedociens.

Ecoutez, les Gascons... Ce n'est plus, sous ses doigts,

Le fifre aigu des camps, c'est la flûte des bois !

Ce n'est plus le sifflet du combat, sous ses lèvres,

C'est le lent galoubet de nos meneurs de chèvres !...

Ecoutez... C'est le val, la lande, la forêt,

Le petit pâtre brun sous son rouge béret,

C'est la verte douceur des soirs sur la Dordogne,

Ecoutez, les Gascons : c'est la Gascogne !

Toutes les têtes se sont inclinés ; -tous les yeux rêvent ;- et des larmes sont furtivement essuyées, avec un revers de manche, un coin de manteau.

CARBON, à Cyrano, bas

Mais tu les fais pleurer !

CYRANO

De nostalgie !... Un mal

Plus noble que la faim !... pas physique : moral !

J'aime que leur souffrance ait changé de viscère,

Et que ce soit leur coeur, maintenant, qui se serre !

CARBON

Tu vas les affaiblir en les attendrissant !

CYRANO, qui a fait signe au tambour d'approcher

Laisse donc ! Les héros qu'ils portent dans leurs sang

Sont vite réveillés ! Il suffit...

Il fait un geste. Le tambour roule.

TOUS, se levant et se précipitant sur leurs armes

Hein ?... Quoi ?... Qu'est-ce ?

CYRANO, souriant

Tu vois, il a suffit d'un roulement de caisse !

Adieu, rêves, regrets, vieille province, amour...

Ce qui du fifre vient s'en va par le tambour !

UN CADET, qui regarde au fond

Ah ! Ah ! Voici monsieur de Guiche !

TOUS LES CADETS, murmurant

Hou...

CYRANO, souriant

Murmure

Flatteur !

UN CADET

Il nous ennuie !

UN AUTRE

Avec, sur son armure,

Son grand col de dentelle, il vient faire le fier !

UN AUTRE

Comme si l'on portait du linge sur du fer !

LE PREMIER

C'est bon lorsque à son cou l'on a quelque furoncle !

LE DEUXIEME

Encore un courtisan !

UN AUTRE

Le neveu de son oncle !

CARBON

C'est un Gascon pourtant !

LE PREMIER

Un faux !... Méfiez-vous !

Parce que, les Gascons... ils doivent être fous

Rien de plus dangereux qu'un Gascon raisonnable.

LE BRET

Il est pâle !

UN AUTRE

Il a faim... autant qu'un pauvre diable !

Mais comme sa cuirasse a des clous de vermeil,

Sa crampe d'estomac étincelle au soleil !

CYRANO, vivement

N'ayons pas l'air non plus de souffrir ! Vous, vos cartes,

Vos pipes et vos dés...

Tous rapidement se mettent à jouer sur des tambours, sur des escabeaux et par terre, sur leurs manteaux, et ils allument de longues pipes de pétun.

Et moi, je lis Descartes.

Il se promène de long en large et lit dans un petit livre qu'il a tiré de sa poche. -Tableau.- De Guiche entre. Tout le monde a l'air absorbé et content. Il est très pâle. Il va vers Carbon.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE IV

Scène IV

LES MEMES, DE GUICHE.

DE GUICHE, à Carbon

Ah ! - Bonjour !

Ils s'observent tous les deux. A part, avec satisfaction.

Il est vert.

CARBON, de même

Il n'a plus que les yeux.

DE GUICHE, regardant les cadets

Voici donc les mauvaises têtes ?... Oui, messieurs,

Il me revient de tous côtés qu'on me brocarde

Chez vous, que les cadets, noblesse montagnarde,

Hobereaux béarnais, barons périgourdins,

N'ont pour leur colonel pas assez de dédain,

M'appellent intrigant, courtisan,-Qu'il les gêne

De voir sur ma cuirasse un col au point de Gêne,-

Et qu'ils ne cessent pas de s'indigner entre eux

Qu'on puisse être Gascon et ne pas être gueux !

Silence. On joue. On fume.

Vous ferai-je punir par votre capitaine ?

Non.

CARBON

D'ailleurs, je suis libre et n'inflige de peine...

DE GUICHE

Ah ?

CARBON

J'ai payé ma compagnie, elle est à moi.

Je n'obéis qu'aux ordres de guerre.

DE GUICHE

Ah ?... Ma foi !

Cela suffit.

S'adressant aux cadets.

Je peux mépriser vos bravades.

On connaît ma façon d'aller aux mousquetades ;

Hier, à Bapaume, on vit la furie avec quoi

J'ai fait lâcher le pied au comte de Bucquoi ;

Ramenant sur ses gens les miens en avalanche,

J'ai chargé par trois fois !

CYRANO, sans lever le nez de son livre

Et votre écharpe blanche ?

DE GUICHE, surpris et satisfait

Vous savez ce détail ?... En effet, il advint,

Durant que je faisais ma caracole afin

De rassembler mes gens pour la troisième charge,

Qu'un remous de fuyards m'entraîna sur la marge

Des ennemis ; j'étais en danger qu'on me prît

Et qu'on m'arquebusât, quand j'eus le bon esprit

De dénouer et de laisser couler à terre

L'écharpe qui disait mon grade militaire ;

En sorte que je pus, sans attirer les yeux,

Quitter les Espagnols, et revenant sur eux,

Suivi de tous les miens réconfortés, les battre !

-Eh bien ! que dites-vous de ce trait ?

Les cadets n'ont pas l'air d'écouter ; mais ici les cartes et les cornets à dés restent en l'air, la fumée des pipes demeure dans les joues : attente.

CYRANO

Qu'Henri quatre

N'eût jamais consenti, le nombre l'accablant,

A se diminuer de son panache blanc.

Joie silencieuse. Les cartes s'abattent. Les dés tombent. La fumée s'échappe.

DE GUICHE

L'adresse a réussi, cependant !

Même attente suspendant les jeux et les pipes.

CYRANO

C'est possible.

Mais on n'abdique pas l'honneur d'être une cible.

Cartes, dés, fumées, s'abattent, tombent, s'envolent avec une satisfaction croissante.

Si j'eusse été présent quand l'écharpe coula

-Nos courages, monsieur, diffèrent en cela-

Je l'aurais ramassée et me l'a serais mise.

DE GUICHE

Oui, vantardise, encor, de gascon !

CYRANO

Vantardise ?...

Prêtez-là moi. Je m'offre à monter, dès ce soir,

A l'assaut, le premier, avec elle en sautoir. DE GUICHE

Offre encor de gascon ! Vous savez que l'écharpe

Resta chez l'ennemi, sur les bords de la Scarpe,

En un lieu que depuis la mitraille cribla,-

Où nul ne peut aller la chercher !

CYRANO, tirant de sa poche l'écharpe blanche et la lui tendant

La voilà.

Silence. les cadets étouffent leurs rires dans les cartes et dans les cornets à dés. De Guiche se retourne, le regarde ; immédiatement ils reprennent leur gravité, leurs jeux ; l'un d'eux sifflote avec indifférence l'air montagnard joué par le fifre.

DE GUICHE, prenant l'écharpe

Merci. Je vais, avec ce bout d'étoffe claire,

Pouvoir faire un signal, -que j'hésitais à faire.

Il va au talus, y grimpe, et agite plusieurs fois l'écharpe en l'air.

TOUS

Hein !

LA SENTINELLE, en haut du talus

Cet homme, là-bas qui se sauve en courant !...

DE GUICHE, redescendant

C'est un faux espion espagnol. Il nous rend

De grands services. Les renseignements qu'il porte

Aux ennemis sont ceux que je lui donne, en sorte

Que l'on peut influer sur leurs décisions. CYRANO

C'est un gredin !

DE GUICHE, se nouant nonchalamment son écharpe

C'est très commode. Nous disions ?...

-Ah ! J'allais vous apprendre un fait. Cette nuit même,

Pour nous ravitailler tentant un coup suprême,

Le maréchal s'en fut vers Dourlens, sans tambours ;

Les vivandiers du Roi sont là ; par les labours

Il les joindra ; mais pour revenir sans encombre,

Il a pris avec lui des troupes en tel nombre

Que l'on aurait beau jeu, certes, en nous attaquant

La moitié de l'armée est absente du camp !

CARBON

Oui, si les Espagnols savaient, ce serait grave.

Mais ils ne savent pas ce départ ?

DE GUICHE

Ils le savent.

Ils vont nous attaquer.

CARBON

Ah !

DE GUICHE

Mon faux espion

M'est venu prévenir de leur agression.

Il ajouta : "J'en peux déterminer la place ;

Sur quel point voulez-vous que l'attaque se fasse ?

Je dirai que de tous c'est le moins défendu,

Et l'effort portera sur lui." -J'ai répondu

C'est bon. Sortez du camp. Suivez des yeux la ligne

Ce sera sur le point d'où je vous ferai signe."

CARBON, aux cadets

Messieurs préparez-vous !

Tous se lèvent. Bruit d'épées et de ceinturons qu'on boucle.

DE GUICHE

C'est dans une heure.

PREMIER CADET

Ah !... bien !...

Ils se rasseyent tous. On reprend la partie interrompue.

DE GUICHE, à Carbon

Il faut gagner du temps. Le maréchal revient.

CARBON

Et pour gagner du temps ?

DE GUICHE

Vous aurez l'obligeance

De vous faire tuer.

CYRANO

Ah ! voilà la vengeance ?

DE GUICHE

Je ne prétendrai pas que si je vous aimais

Je vous eusse choisis vous et les vôtres, mais,

Comme à votre bravoure on n'en compare aucune,

C'est mon Roi que je sers en servant ma rancune.

CYRANO, saluant

Souffrez que je vous sois, monsieur, reconnaissant.

DE GUICHE, saluant

Je sais que vous aimez vous battre un contre cent.

Vous ne vous plaindrez pas de manquer de besogne.

Il remonte, avec Carbon.

CYRANO, aux cadets

Eh bien donc ! nous allons au blason de Gascogne,

Qui porte six chevrons, messieurs, d'azur et d'or,

Joindre un chevron de sang qui lui manquait encor !

De Guiche cause bas avec Carbon de Castel-Jaloux, au fond.

On donne des ordres. La réticence se prépare. Cyrano va vers Christian qui est resté immobile, les bras croisés.

CYRANO, lui mettant la main sur l'épaule

Christian ?

CHRISTIAN, secouant le tête

Roxane !

CYRANO

Hélas !

CHRISTIAN

Au moins, je voudrais mettre

Tout l'adieu de mon coeur dans une belle lettre !...

CYRANO

Je me doutais que ce serait pour aujourd'hui.

Il tire un billet de son pourpoint.

Et j'ai fait tes adieux.

CHRISTIAN

Montre !...

CYRANO

Tu veux ?...

CHRISTIAN, lui prenant la lettre

Mais oui !

Il l'ouvre, lit et s'arrête.

Tiens !...

CYRANO

Quoi ?

CHRISTIAN

Ce petit rond ?...

CYRANO, reprenant la lettre vivement, et regardant d'un air naïf

Un rond ?...

CHRISTIAN

C'est une larme !

CYRANO

Oui... Poète, on se prend à son jeu, c'est le charme !...

Tu comprends... ce billet, -c'était très émouvant

Je me suis fait pleurer moi-même en l'écrivant.

CHRISTIAN

Pleurer ?...

CYRANO

Oui... parce que... mourir n'est pas terrible.

Mais... ne plus la revoir jamais... Voilà l'horrible !

Car enfin je ne la...

Christian le regarde.

Nous ne la...

Vivement.

Tu ne la...

CHRISTIAN, lui arrachant la lettre

Donne-moi ce billet !

On entend une rumeur, au loin, dans le camp.

LA VOIX D'UNE SENTINELLE

Ventrebieu, qui va là ?

Coups de feu. Bruits de voix. Grelots.

CARBON

Qu'est-ce ?...

LA SENTINELLE, qui est sur le talus

Un carrosse !

On se précipite pour voir.

CRIS

Quoi ? Dans le camp ? - Il y entre !

- Il a l'air de venir de chez l'ennemi ! - Diantre !

Tirez ! - Non ! le cocher a crié ! - Crié quoi ?

- Il a crié : Service du Roi !

Tout le monde est sur le talus et regarde au-dehors. Les grelots se rapprochent.

DE GUICHE

Hein ? Du Roi !...

On redescend, on s'aligne.

CARBON

Chapeau bas, tous !

DE GUICHE, à la cantonnade

Du Roi ! -Rangez-vous, vile tourbe,

Pour qu'il puisse décrire avec pompe sa courbe !

Le carrosse entre au grand trot.

Il est couvert de boue et de poussière. Les rideaux sont tirés. Deux laquais derrière.

Il s'arrête net.

CARBON, criant

Battez aux champs !

Roulement de tambours. Tous les cadets se découvrent.

DE GUICHE

Baissez le marchepied !

Deux hommes se précipitent. La portière s'ouvre.

ROXANE, sautant du carrosse

Bonjour !

Le son d'une voix de femme relève d'un seul coup tout ce monde profondément incliné. -Stupeur.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE V

Scène V

LES MEMES, ROXANE.

DE GUICHE

Service du Roi ! Vous ?

ROXANE

Mais du seul roi, l'Amour !

CYRANO

Ah ! grand Dieu !

CHRISTIAN

Vous ! Pourquoi ?

ROXANE

C'était trop long, ce siège !

CHRISTIAN

Pourquoi ?...

ROXANE

Je te dirai !

CYRANO, qui, au son de sa voix, est resté cloué immobile, sans oser tourner les yeux vers elle

Dieu ! La regarderai-je ?

DE GUICHE

Vous ne pouvez rester ici !

ROXANE, gaiement

Mais si ! mais si !

Voulez-vous m'avancer un tambour ?...

Elle s'assied sur un tambour qu'on avance.

Là, merci !

Elle rit.

On a tiré sur mon carrosse ! Fièrement.

Une patrouille !

-Il a l'air d'être fait avec une citrouille,

N'est-ce pas ? comme dans le conte, et les laquais

Avec des rats.

Envoyant des lèvres un baiser à Christian.

Bonjour !

Les regardant tous.

Vous n'avez pas l'air gais !

-Savez-vous que c'est loin, Arras ?

Apercevant Cyrano.

Cousin, charmée !

CYRANO, s'avançant

Ah çà ! comment ?...

ROXANE

Comment j'ai retrouvé l'armée ?

Oh ! mon Dieu, mon ami, mais c'est tout simple : j'ai

Marché tant que j'ai vu le pays ravagé.

Ah ! ces horreurs, il a fallu que je les visse

Pour y croire ! Messieurs, si c'est là le service

De votre Roi, le mien vaut mieux !

CYRANO

Voyons, c'est fou !

Par où diable avez-vous bien pu passer ?

ROXANE

Par où ?

Par chez les Espagnols. PREMIER CADET

Ah ! Qu'elles sont malignes !

DE GUICHE

Comment avez-vous fait pour traverser leurs lignes ?

LE BRET

Cela dut être très difficile !...

ROXANE

Pas trop.

J'ai simplement passé dans mon carrosse, au trot.

Si quelque hidalgo montrait sa mine altière,

Je mettais mon plus beau sourire à la portière,

Et ces messieurs étant, n'en déplaise aux Français,

Les plus galantes gens du monde, -je passais !

CARBON

Oui, c'est un passeport, certes que ce sourire !

Mais on a fréquemment dû vous sommer de dire

Où vous alliez ainsi, madame ?

ROXANE

Fréquemment.

Alors je répondais : "Je vais voir mon amant."

-Aussitôt l'Espagnol à l'air le plus féroce

Refermait gravement la porte du carrosse,

D'un geste de la main à faire envie au Roi

Relevait les mousquets déjà pointés sur moi,

Et superbe de grâce, à la fois, et de morgue,

L'ergot tendu sous la dentelle en tuyau d'orgue,

Le feutre au vent pour que la plume palpitât,

S'inclinait en disant : "Passez, senorita !"

CHRISTIAN

Mais, Roxane...

ROXANE

J'ai dit : mon amant, oui... pardonne !

Tu comprends, si j'avais dit : mon mari, personne

Ne m'eût laissé passer !

CHRISTIAN

Mais...

ROXANE

Qu'avez-vous ?

DE GUICHE

Il faut

Vous en allez d'ici !

ROXANE

Moi ?

CYRANO

Bien vite !

LE BRET

Au plus tôt !

CHRISTIAN

Oui !

ROXANE

Mais comment ?

CHRISTIAN, embarrassé

C'est que... CYRANO, de même

Dans trois quarts d'heure...

DE GUICHE, de même

ou... quatre...

CARBON, de même

Il vaut mieux...

LE BRET, de même

Vous pourriez...

ROXANE

Je reste. On va se battre.

TOUS

Oh ! non !

ROXANE

C'est mon mari !

Elle se jette dans les bras de Christian.

Qu'on me tue avec toi !

CHRISTIAN

Mais quels yeux vous avez !

ROXANE

Je te dirai pourquoi !

DE GUICHE, désespéré

C'est un poste terrible !

ROXANE, se retournant

Hein ! terrible ?

CYRANO

Et la preuve

C'est qu'il nous l'a donné ! ROXANE, à de Guiche

Ah ! vous me vouliez veuve ?

DE GUICHE

Oh ! je vous jure !...

ROXANE

Non ! Je suis folle à présent !

Et je ne m'en vais plus ! D'ailleurs, c'est amusant.

CYRANO

Eh quoi ! la précieuse était une héroïne ?

ROXANE

Monsieur de Bergerac, je suis votre cousine.

UN CADET

Nous vous défendrons bien !

ROXANE, enfiévrée de plus en plus

Je le crois, mes amis !

UN AUTRE, avec enivrement

Tout le camp sent l'iris !

ROXANE

Et j'ai justement mis

Un chapeau qui fera très bien dans la bataille !...

Regardant de Guiche.

Mais peut-être est-il temps que le comte s'en aille

On pourrait commencer.

DE GUICHE

Ah ! c'en est trop ! Je vais

Inspecter mes canons, et reviens... Vous avez

Le temps encor : changez d'avis ! ROXANE

Jamais !

De Guiche sort.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE VI

Scène VI

LES MEMES, moins DE GUICHE.

CHRISTIAN, suppliant

Roxane !...

ROXANE

Non !

PREMIER CADET, aux autres

Elle reste !

TOUS, se précipitant, se bousculant, s'astiquant

Un peigne ! -Un savon ! -Ma basane

Est troué : une aiguille ! -Un ruban ! -Ton miroir ! -

Mes manchettes ! -Ton fer à moustaches ! -Un rasoir !

ROXANE, à Cyrano qui la supplie encore

Non ! rien ne me fera bouger de cette place !

CARBON, après s'être, comme les autres, sanglé, épousseté, avoir brossé son chapeau, redressé sa plume et tiré ses manchettes, s'avance vers Roxane, et cérémonieusement

Peut-être siérait-il que je vous présentasse,

Puisqu'il en est ainsi, quelques de ces messieurs

Qui vont avoir l'honneur de mourir sous vos yeux.

Roxane s'incline et elle attend, debout au bras de Christian.

Carbon présente.

Baron de Peyrescous de Colignac !

LE CADET, saluant

Madame...

CARBON, continuant

Baron de Casterac de Cahuzac. -Vidame

De Malgoyre Estressac Lésbas d'Escarabiot.-

Chevalier d'Antignac-Juzet. -Baron Hillot

De Blagnac-Saléchan de Castel-Crabioules...

ROXANE

Mais combien avez-vous de noms chacun ?

LE BARON HILLOT

Des foules !

CARBON, à Roxane

Ouvrez la main qui tient votre mouchoir.

ROXANE ouvre la main et le mouchoir tombe

Pourquoi ?

Toute la compagnie fait le mouvement de s'élancer pour le ramasser.

CARBON, le ramassant vivement

Ma compagnie était sans drapeau ! Mais, ma foi,

C'est le plus beau du camp qui flottera sur elle !

ROXANE, souriant

Il est un peu petit.

CARBON, attachant le mouchoir à la hampe de sa lance de capitaine

Mais il est en dentelle !

UN CADET, aux autres

Je mourrais sans regrets ayant vu ce minois,

Si j'avais dans le ventre une noix !...

CARBON, qui l'a entendu, indigné

Fi ! parler de manger lorsqu'une exquise femme !...

ROXANE

Mais l'air du camp est vif et, moi-même, m'affame

Pâtés, chauds-froids, vins fins : -mon menu, le voilà !

-Voulez-vous m'apportez tout cela !

Consternation.

UN CADET

Tout cela !

UN AUTRE

Où le prendrions-nous, grand Dieu ?

ROXANE, tranquillement

Dans mon carrosse.

TOUS

Hein ?...

ROXANE

Mais il faut qu'on serve et découpe, et désosse !

Regardez mon cocher d'un peu plus près messieurs,

Et vous reconnaîtrez un homme précieux

Chaque sauce sera, si l'on veut, réchauffée !

LES CADETS, se ruant vers le carrosse

C'est Ragueneau !

Acclamation.

Oh !Oh !

ROXANE, les suivants des yeux

Pauvres gens !

CYRANO, lui baisant la main

Bonne fée !

RAGUENEAU, debout sur le siège comme un charlatan en place publique

Messieurs !...

Enthousiasme.

LES CADETS

Bravo ! Bravo !

RAGUENEAU

Les Espagnols n'ont pas,

Quand passaient tant d'appas, vu passer le repas !

Applaudissements.

CYRANO, bas à Christian

Hum ! hum ! Christian !

RAGUENEAU

Distraits par la galanterie

Ils n'ont pas vu...

Il tire de son siège un plat qu'il élève.

La galantine !

Applaudissements. La galantine passe de mains en mains.

CYRANO, bas à Christian

Je t'en prie,

Un seul mot !...

RAGUENEAU

Et Vénus sut occuper leur oeil

Pour que Diane, en secret, pût passer...

Il brandit un gigot.

Son chevreuil !

Enthousiasme. Le gigot est saisi par vingts mains tendues.

CYRANO, bas à Christian

Je voudrais te parler !

ROXANE, aux cadets qui redescendent, les bras chargés de victuailles

Posez cela par terre !

Elle met le couvert sur l'herbe, aidée des deux laquais imperturbables qui étaient derrière le carrosse.

ROXANE, à Christian, au moment où Cyrano allait l'entraîner à part

Vous, rendez-vous utile !

Christian vient l'aider. Mouvement d'inquiétude de Cyrano.

RAGUENEAU

Un paon truffé !

PREMIER CADET, épanoui, qui descend en coupant une large tranche de jambon

Tonnerre !

Nous n'aurons pas couru notre dernier hasard

Sans faire un geuleton...

Se reprenant vivement en voyant Roxane.

pardon ! un balthazar !

RAGUENEAU, lançant les coussins du carrosse

Les coussins sont remplis d'ortolans !

Tumulte. On éventre les coussins. Rire. Joie.

TROISIEME CADET

Ah ! Viédaze !

RAGUENEAU, lançant des flacons de vin rouge

Des flacons de rubis !...

De vin blanc.

Des flacons de topaze !

ROXANE, jetant une nappe pliée à la figure de Cyrano

Défaites cette nappe !... Eh ! hop ! Soyez léger !

RAGUENEAU, brandissant une lanterne arrachée

Chaque lanterne est un petit garde-manger !

CYRANO, bas à Christian, pendant qu'ils arrangent la nappe ensemble

Il faut que je te parle avant que tu lui parles !

RAGUENEAU, de plus en plus lyrique

Le manche de mon fouet est un saucisson d'Arles !

ROXANE, versant du vin, servant

Puisqu'on nous fait tuer, morbleu ! nous nous moquons

Du reste de l'armée ! -Oui ! tout pour les Gascons !

Et si de Guiche vient, personne ne l'invite !

Allant de l'un à l'autre.

Là, vous avez le temps. -Ne mangez pas si vite ! -

Buvez un peu. -Pourquoi pleurez-vous ?

PREMIER CADET

C'est trop bon !

ROXANE

Chut ! -Rouge ou blanc ? -Du pain pour monsieur de Carbon !

-Un couteau ! -Votre assiette ! -Un peu de croute ? Encore ?

-Je vous sers ! -Du bourgogne ? -Une aile ?

CYRANO, qui la suit, les bras chargés de plats, l'aidant à servir

Je l'adore !

ROXANE, allant à Christian

Vous ?

CHRISTIAN

Rien.

ROXANE

Si ! ce biscuit, dans du muscat... deux doigts !

CHRISTIAN, essayant de la retenir

Oh ! dites-moi pourquoi vous vîntes ?

ROXANE

Je me dois

A ces malheureux... Chut ! Tout à l'heure !...

LE BRET, qui était remonté au fond, pour passer, au bout d'une lance, un pain à la sentinelle du talus

De Guiche !

CYRANO

Vite, cachez flacon, plat, terrine, bourriche !

Hop ! -N'ayons l'air de rien !... A Ragueneau.

Toi, remonte d'un bond

Sur ton siège ! -Tout est caché ?...

En un clin d'oeil tout a été repoussé dans les tentes, ou caché sous les vêtements, sous les manteaux, dans les feutres. - De Guiche entre vivement - et s'arrête, tout d'un coup, reniflant. - Silence.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE VII

Scène VII

LES MEMES, DE GUICHE.

DE GUICHE

Cela sent bon.

UN CADET, chantonnant d'un air détaché

To lo lo !...

DE GUICHE, s'arrêtant et le regardant

Qu'avez-vous, vous ?... Vous êtes tout rouge !

LE CADET

Moi ?... Mais rien. C'est le sang. On va se battre : il bouge !

UN AUTRE

Poum... poum... poum...

DE GUICHE, se retournant

Qu'est cela ?

LE CADET, légèrement gris

Rien ! C'est une chanson !

Une petite...

DE GUICHE

Vous êtes gai, mon garçon !

LE CADET

L'approche du danger !

DE GUICHE, appelant Carbon de Castel-Jaloux, pour donner un ordre

Capitaine ! je...

Il s'arrête en le voyant.

Peste !

Vous avez bonne mine aussi !

CARBON, cramoisi, et cachant une bouteille derrière son dos, avec un geste évasif

Oh !...

DE GUICHE

Il me reste

Un canon que j'ai fait porter...

Il montre un endroit dans la coulisse.

Là, dans ce coin,

Et vos hommes pourront s'en servir au besoin.

UN CADET, se dandinant

Charmante attention !

UN AUTRE, lui souriant gracieusement

Douce sollicitude !

DE GUICHE

Ah çà ! mais ils sont fous !-

Sèchement.

N'ayant pas l'habitude

Du canon, prenez garde au recul.

LE PREMIER CADET

Ah ! pfftt !

DE GUICHE, allant à lui, furieux

Mais !...

LE CADET

Le canon des Gascons ne recule jamais !

DE GUICHE, le prenant par le bras et le secouant

Vous êtes gris !... De quoi ?

LE CADET, superbe

De l'odeur de la poudre !

DE GUICHE, haussant les épaules, les repousse et va vivement à Roxane

Vite, à quoi daignez-vous, madame, vous résoudre ?

ROXANE

Je reste !

DE GUICHE

Fuyez !

ROXANE

Non !

DE GUICHE

Puisqu'il en est ainsi,

Qu'on me donne un mousquet !

CARBON

Comment ?

DE GUICHE

Je reste aussi.

CYRANO

Enfin, Monsieur ! voilà de la bravoure pure !

PREMIER CADET

Seriez-vous un Gascon malgré votre guipure ?

ROXANE

Quoi... !

DE GUICHE

Je ne quitte pas une femme en danger.

DEUXIEME CADET, au premier

Dis donc ! Je crois qu'on peut lui donner à manger !

Toutes les victuailles reparaissent comme par enchantement.

DE GUICHE, dont les yeux s'allument

Des vivres !

UN TROISIEME CADET

Il en sort de toutes les vestes !

DE GUICHE, se maîtrisant, avec hauteur

Est-ce que vous croyez que je mange vos restes !

CYRANO, saluant

Vous faites des progrès !

DE GUICHE, fièrement, et à qui échappe sur le dernier mot une légère pointe d'accent

Je vais me battre à jeun !

PREMIER CADET, exultant de joie

A jeung ! Il vient d'avoir l'accent !

DE GUICHE, riant

Moi !

LE CADET

C'en est un !

Ils se mettent tous à danser.

CARBON, qui a disparu depuis un moment derrière le talus, reparaissant sur la crête

J'ai rangé mes piquiers, leur troupe est résolue !

Il montre une ligne de piques qui dépasse la crête.

DE GUICHE, à Roxane, en s'inclinant

Acceptez-vous ma main pour passer leur revue ?...

Elle l'a prend, ils remontent vers le talus. Tout le monde se découvre et les suit.

CHRISTIAN, allant à Cyrano, vivement

Parle vite !

Au moment où Roxane paraît sur la crête , les lances disparaissent, abaissées pour le salut, un cri s'élève : elle s'incline.

LES PIQUIERS, au-dehors

Vivat !

CHRISTIAN

Quel était ce secret !

CYRANO

Dans le cas où Roxane...

CHRISTIAN

Eh bien ?

CYRANO

Te parlerait

Des lettres ?

CHRISTIAN

Oui, je sais !...

CYRANO

Ne fais pas la sottise

De t'étonner...

CHRISTIAN

De quoi ? CYRANO

Il faut que je te dise !...

Oh !mon Dieu, c'est tout simple, et j'y pense aujourd'hui

En la voyant. Tu lui...

CHRISTIAN

Parle vite !

CYRANO

Tu lui...

As écrit plus souvent que tu ne crois.

CHRISTIAN

Hein ?

CYRANO

Dame !

Je m'en étais chargé : J'interprétais ta flamme !

J'écrivais quelquefois sans te dire : j'écris !

CHRISTIAN

Ah ?

CYRANO

C'est tout simple !

CHRISTIAN

Mais comment t'y es-tu pris,

De puis qu'on est bloqué pour ?...

CYRANO

Oh !... avant l'aurore

Je pouvais traverser...

CHRISTIAN, se croisant les bras

Ah ! c'est tout simple encore ? Et qu'ai-je écrit de fois par semaine ?... Deux ? -Trois ?...

Quatre ?-

CYRANO

Plus.

CHRISTIAN

Tous les jours ?

CYRANO

Oui, tous les jours. -Deux fois.

CHRISTIAN, violemment

Et cela t'enivrait, et l'ivresse était telle

Que tu bravais la mort...

CYRANO, voyant Roxane qui revient

Tais-toi ! Pas devant elle !

Il rentre vivement dans sa tente.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE VIII

Scène VIII

ROXANE, CHRISTIAN ; au fond, allées et venues de cadets. CARBON et DE GUICHE donnent des ordres.

ROXANE, courant à Christian

Et maintenant, Christian !...

CHRISTIAN, lui prenant les mains

Et maintenant, dis-moi

Pourquoi, par ces chemins effroyables, pourquoi

A travers tous ces rangs de soudards et de reîtres,

Tu m'as rejoint ici ?

ROXANE

C'est à cause des lettres !

CHRISTIAN

Tu dis ?

ROXANE

Tant pis pour vous si je cours ces dangers !

Ce sont vos lettres qui m'ont grisée ! Ah ! songez

Combien depuis un mois vous m'en avez écrites,

Et plus belles toujours !

CHRISTIAN

Quoi ! pour quelques petites lettres d'amour...

ROXANE

Tais-toi !... Tu ne peux pas savoir !

Mon Dieu, je t'adorais, c'est vrai, depuis qu'un soir,

D'une voix que je t'ignorais, sous ma fenêtre,

Ton âme commença de se faire connaître...

Eh bien ! tes lettres, c'est, vois-tu, depuis un mois,

Comme si tout le temps, je l'entendais, ta voix

De ce soir-là, si tendre, et qui vous enveloppe !

Tant pis pour toi, j'accours. La sage Pénélope

Ne fût pas demeurée à broder sous son toit,

Si le Seigneur Ulysse eût écrit comme toi,

Mais pour le joindre, elle eût, aussi folle qu'Hélène,

Envoyé promener ses pelotons de laine !...

CHRISTIAN

Mais...

ROXANE

Je lisais, je relisais, je défaillais,

J'étais à toi. Chacun de ces petits feuillets

Etait comme un pétale envolé de ton âme.

On sent à chaque mot de ces lettres de flamme

L'amour puissant, sincère...

CHRISTIAN

Ah ! sincère et puissant ?

Cela se sent, Roxane ?...

ROXANE

Oh ! si cela se sent !

CHRISTIAN

Et vous venez ?

ROXANE

Je viens (ô mon Christian, mon maître !

Vous me relèveriez si je voulais me mettre

A vos genoux, c'est donc mon âme que j'y mets,

Et vous ne pourrez plus la relever jamais !)

Je viens te demander pardon (et c'est bien l'heure

De demander pardon, puisqu'il se peut qu'on meure !)

De t'avoir fait d'abord, dans ma frivolité,

L'insulte de t'aimer pour ta seule beauté !

CHRISTIAN, avec épouvante

Ah ! Roxane !

ROXANE

Et plus tard, mon ami, moins frivole,

-Oiseau qui saute avant tout à fait qu'il s'envole,-

Ta beauté m'arrêtant, ton âme m'entraînant,

Je t'aimais pour les deux ensemble !...

CHRISTIAN

Et maintenant ?

ROXANE

Eh bien ! toi-même enfin l'emporte sur toi-même,

Et ce n'est plus que pour ton âme que je t'aime !

CHRISTIAN, reculant

Ah ! Roxane !

ROXANE

Sois donc heureux. Car n'être aimé

Que pour ce dont on est un instant costumé,

Doit mettre un coeur avide et noble à la torture ;

Mais ta chère pensée efface ta figure,

Et la beauté par quoi tout d'abord tu me plus,

Maintenant j'y vois mieux... et je ne la vois plus !

CHRISTIAN

Oh !...

ROXANE

Tu doutes encor d'une telle victoire ?...

CHRISTIAN, douloureusement

Roxane !

ROXANE

Je comprends, tu ne peux pas y croire,

A cet amour ?...

CHRISTIAN

Je ne veux pas de cet amour !

Moi, je veux être aimé plus simplement pour...

ROXANE

Pour

Ce qu'en vous elles ont aimé jusqu'à cette heure ?

Laissez-vous donc aimer d'une façon meilleure !

CHRISTIAN

Non ! c'était mieux avant !

ROXANE

Ah ! tu n'y entends rien !

C'est maintenant que j'aime mieux, que j'aime bien !

C'est ce qui te fait toi, tu m'entends, que j'adore,

Et moins brillant...

CHRISTIAN

Tais-toi !

ROXANE

Je t'aimerais encore !

Si toute ta beauté tout d'un coup s'envolait...

CHRISTIAN

Oh ! ne dis pas cela !

ROXANE

Si ! je le dis !

CHRISTIAN

Quoi ? laid ?

ROXANE

Laid ! je le jure !

CHRISTIAN

Dieu !

ROXANE

Et ta joie est profonde ?

CHRISTIAN, d'une voix étouffée

Oui...

ROXANE

Qu'as-tu ?...

CHRISTIAN, la repoussant doucement

Rien. Deux mots à dire : une seconde...

ROXANE

Mais ?...

CHRISTIAN, lui montrant un groupe de cadets, au fond

A ces pauvres gens mon amour t'enleva

Va leur sourire un peu puisqu'ils vont mourir... va !

ROXANE, attendrie

Cher Christian !

Elle remonte vers les Gascons qui s'empressent respectueusement autour d'elle.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE IX

Scène IX

CHRISTIAN, CYRANO ; au fond ROXANE, causant avec CARBON et quelques cadets.

CHRISTIAN, appelant vers la tente de Cyrano

Cyrano ?

CYRANO, reparaissant, armé pour la bataille

Qu'est-ce ? Te voilà blême !

CHRISTIAN

Elle ne m'aime plus !

CYRANO

Comment ?

CHRISTIAN

C'est toi qu'elle aime !

CYRANO

Non !

CHRISTIAN

Elle n'aime plus que mon âme !

CYRANO

Non !

CHRISTIAN

Si !

C'est donc bien toi qu'elle aime, -et tu l'aimes aussi !

CYRANO

Moi ?

CHRISTIAN

Je le sais.

CYRANO

C'est vrai. CHRISTIAN

Comme un fou.

CYRANO

Davantage.

CHRISTIAN

Dis-le-lui !

CYRANO

Non !

CHRISTIAN

Pourquoi ?

CYRANO

Regarde mon visage !

CHRISTIAN

Elle m'aimerait laid !

CYRANO

Elle te l'a dit !

CHRISTIAN

Là !

CYRANO

Ah ! je suis bien content qu'elle t'ait dit cela !

Mais va, va, ne crois pas cette chose insensée !

-Mon Dieu, je suis content qu'elle ait eu la pensée

De la dire,- mais va, ne la prends pas au mot,

Va, ne deviens pas laid : elle m'en voudrait trop !

CHRISTIAN

C'est ce que je veux voir !

CYRANO

Non, non !

CHRISTIAN

Qu'elle choisisse !

Tu vas lui dire tout

CYRANO

Non, non ! Pas ce supplice.

CHRISTIAN

Je tuerais ton bonheur parce que je suis beau ?

C'est trop injuste !

CYRANO

Et moi, je mettrais au tombeau

Le tien parce que, grâce au hasard qui fait naître,

J'ai le don d'exprimer... ce que tu sens peut-être ?

CHRISTIAN

Dis-lui tout !

CYRANO

Il s'obstine à me tenter, c'est mal !

CHRISTIAN

Je suis las de porter en moi un rival !

CYRANO

Christian !

CHRISTIAN

Notre union -sans témoins- clandestine,

-Peut se rompre,- si nous survivons !

CYRANO

Il s'obstine !... CHRISTIAN

Oui, je veux être aimé moi-même, ou pas du tout !

-Je vais voir ce qu'on fait, tiens ! Je vais jusqu'au bout

Du poste ; Je reviens : parle, et qu'elle préfère

L'un de nous deux !

CYRANO

Ce sera toi !

CHRISTIAN

Mais... je l'espère !

Il appelle.

Roxane !

CYRANO

Non ! Non !

ROXANE, accourant

Quoi ?

CHRISTIAN

Cyrano vous dira

Une chose importante

Elle va vivement à Cyrano. Christian sort.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE X

Scène X

ROXANE, CYRANO, puis LE BRET, CARBON, les cadets, RAGUENEAU, DE GUICHE, etc...

ROXANE

Importante ?

CYRANO, éperdu

Il s'en va !...

A Roxane.

Rien... Il attache, - oh ! Dieu ! vous devez le connaître ! -

De l'importance à rien !

ROXANE, vivement

Il a douté peut-être

De ce que j'ai dit là ?... J'ai vu qu'il a douté !...

CYRANO, lui prenant la main

Mais vous avez bien dit, d'ailleurs, la vérité ?

ROXANE

Oui, oui, je l'aimerais même...

Elle hésite une seconde.

CYRANO, souriant tristement

Le mot vous gêne

Devant moi ?

ROXANE

Mais...

CYRANO

Il ne me fera pas de peine !

-Même laid ?

ROXANE

Même laid ! Mousqueterie au-dehors.

Ah ! tiens, on a tiré !

CYRANO, ardemment

Affreux ?

ROXANE

Affreux !

CYRANO

Défiguré ?

ROXANE

Défiguré !

CYRANO

Grotesque ?

ROXANE

Rien ne peut me le rendre grotesque !

CYRANO

Vous l'aimeriez encore ?

ROXANE

Et davantage presque !

CYRANO, perdant la tête, à part

Mon Dieu, c'est vrai, peut-être, et le bonheur est là.

A Roxane.

Je... Roxane... écoutez !...

LE BRET, entrant rapidement, appelle à mi-voix

Cyrano !

CYRANO, se retournant

Hein ?

LE BRET

Chut !

Il lui dit un mot tout bas.

CYRANO, laissant échapper la main de Roxane, avec un cri

Ah !...

ROXANE

Qu'avez-vous ?

CYRANO, à lui-même, avec stupeur

C'est fini.

Détonations nouvelles.

ROXANE

Quoi ? Qu'est-ce encore ? On tire ?

Elle remonte pour regarder au-dehors.

CYRANO

C'est fini, jamais plus je ne pourrai le dire !

ROXANE, voulant s'élancer

Que se passe-t-il ?

CYRANO, vivement, l'arrêtant

Rien !

Des cadets sont entrés, cachant quelque chose qu'ils portent, et ils forment un groupe empêchant Roxane d'approcher.

ROXANE

Ces hommes ?

CYRANO, l'éloignant

Laissez-les !...

ROXANE

Mais qu'alliez-vous me dire avant ?...

CYRANO

Ce que j'allais

Vous dire ?... rien, oh ! rien, je le jure, madame !

Solennellement.

Je jure que l'esprit de Christian, que son âme

Etaient...

Se reprenant avec terreur.

sont les plus grands...

ROXANE

Etaient ?

Avec un grand cri.

Ah !...

Elle se précipite et écarte tout le monde.

CYRANO

C'est fini.

ROXANE, voyant Christian couché dans son manteau

Christian !

LE BRET, à Cyrano

Le premier coup de feu de l'ennemi !

Roxane se jette sur le corps de Christian. Nouveaux coups de feu. Cliquetis. Tambours.

CARBON, l'épée au poing

C'est l'attaque ! Aux mousquets !

Suivi des cadets, il passe de l'autre côté du talus.

ROXANE

Christian !

LA VOIX DE CARBON,derrière le talus

Qu'on se dépêche !

ROXANE

Christian !

CARBON

Alignez-vous !

ROXANE

Christian !

CARBON

Mesurez... mèche !

Ragueneau est accouru, apportant de l'eau dans un casque.

CHRISTIAN, d'une voix mourante

Roxane !...

CYRANO, vite et bas à l'oreille de Christian, pendant que

Roxane affolée trempe dans l'eau, pour le panser, un morceau de linge arraché à sa poitrine

J'ai tout dit. C'est toi qu'elle aime encor !

Christian ferme les yeux.

ROXANE

Quoi, mon amour ?

CARBON

Baguette haute !

ROXANE, à Cyrano

Il n'est pas mort ?...

CARBON

Ouvrez la charge avec les dents !

ROXANE

Je sens sa joue

Devenir froide, là, contre la mienne !

CARBON

En joue !

ROXANE

Une lettre sur lui !

Elle l'ouvre.

Pour moi !

CYRANO, à part

Ma lettre !

CARBON

Feu !

Mousqueterie. Cris. Bruit de bataille.

CYRANO, voulant dégager sa main que tient Roxane agenouillée

Mais Roxane on se bat !

ROXANE, le retenant

Restez encore un peu.

Il est mort. Vous étiez le seul à le connaître.

Elle pleure doucement.

-N'est-ce pas que c'était un être exquis, un être

Merveilleux ?

CYRANO, debout, tête nue

Oui, Roxane. ROXANE

Un poète inouï,

Adorable ?

CYRANO

Oui, Roxane.

ROXANE

Un esprit sublime ?

CYRANO

Oui,

Roxane !

ROXANE

Un coeur profond, inconnu du profane,

Une âme magnifique et charmante ?

CYRANO, fermement

Oui, Roxane !

ROXANE, se jetant sur le corps de Christian

Il est mort !

CYRANO, à part, tirant l'épée

Et je n'ai qu'à mourir aujourd'hui,

Puisque, sans le savoir, elle me pleure en lui !

Trompettes au loin.

DE GUICHE, qui reparaît sur le talus, décoiffé, blessé au front, d'une voix tonnante

C'est le signal promis ! Des fanfares de cuivres !

Les Français vont rentrer au camp avec des vivres !

Tenez encore un peu !

ROXANE

Sur la lettre, du sang,

Des pleurs !

UNE VOIX, au-dehors criant

Rendez-vous !

VOIX DES CADETS

Non !

RAGUENEAU, qui grimpé sur son carrosse regarde la bataille par-dessus le talus

Le péril va croissant !

CYRANO, à de Guiche lui montrant Roxane

Emportez-la ! Je vais charger !

ROXANE, baisant la lettre, d'une voix mourante

Son sang ! ses larmes !...

RAGUENEAU, sautant à bas du carrosse pour courir vers elle

Elle s'évanouit !

DE GUICHE, sur le talus, aux cadets, avec rage

Tenez bon !

UNE VOIX, au-dehors

Bas les armes !

VOIX DES CADETS

Non !

CYRANO, à de Guiche

Vous avez prouvé, Monsieur, votre valeur

Lui montrant Roxane.

Fuyez en la sauvant ! DE GUICHE, qui court à Roxane et l'enlève dans ses bras

Soit ! Mais on est vainqueur

Si vous gagner du temps !

CYRANO

C'est bon !

Criant vers Roxane que de Guiche, aidé de Ragueneau, emporte évanouie.

Adieu, Roxane !

Tumulte. Cris. Des cadets reparaissent blessés et viennent tomber en scène. Cyrano se précipitant au combat est arrêté sur la crête par Carbon, couvert de sang.

CARBON

Nous plions ! J'ai reçu deux coups de pertuisane !

CYRANO, criant aux Gascons

Hardi ! Reculès pas, drollos !

A Carbon, qu'il soutient.

N'ayez pas peur !

J'ai deux morts à venger : Christian et mon bonheur !

Ils redescendent. Cyrano brandit la lance où est attaché le mouchoir de Roxane.

Flotte, petit drapeau de dentelle à son chiffre !

Il la plante en terre ; il crie aux cadets.

Toumbé dèssus ! Escrasas lous !

Au fifre.

Un air de fifre !

Le fifre joue. Des blessés se relèvent. Des cadets dégringolant le talus viennent se grouper autour de Cyrano et du petit drapeau. Le carrosse se couvre et se remplit d'hommes, se hérisse d'arquebuses, se transforme en redoute.

UN CADET, paraissant à reculons, sur la crête, se battant toujours, crie

Ils montent le talus ! et tombe mort.

CYRANO

On va les saluer !

Le talus se couronne en un instant d'une rangée terrible d'ennemis. Les grands étendards des Impériaux se lèvent.

CYRANO

Feu !

Décharge générale.

CRI, dans les rangs ennemis

Feu !

Riposte meurtrière. Les cadets tombent de tous côtés.

UN OFFICIER ESPAGNOL, se découvrant

Quels sont ces gens qui se font tous tuer ?

CYRANO, récitant debout au milieu des balles

Ce sont les cadets de Gascogne

De Carbon de Castel-Jaloux ;

Bretteurs et menteurs sans vergogne...

Il s'élance, suivi des quelques survivants.

Ce sont les cadets...

Le reste se perd dans la bataille.

RIDEAU

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > CINQUIÈME ACTE

Cinquième Acte

La gazette de Cyrano

Quinze ans après, en 1655. Le parc du couvent que les Dames de la croix occupaient à Paris.

Superbes ombrages. A gauche, la maison ; vaste perron sur lequel ouvrent plusieurs portes. Un arbre énorme au milieu de la scène, isolé au milieu d'une petite place ovale. A droite, premier plan, parmi de grands buis, un banc de pierre demi-circulaire.

Tout le fond du théâtre est traversé par une allée de marronniers qui aboutit à droite, quatrième plan, à la porte d'une chapelle entrevue parmi les branches. A travers le double rideau d'arbres de cette allée, on aperçoit des fuites de pelouses, d'autres allées, des bosquets, les profondeurs du parc, le ciel.

La chapelle ouvre une porte latérale sur une colonnade enguirlandée de vigne rougie, qui vient se perdre à droite, au premier plan, derrière les buis.

C'est l'automne. Toute la frondaison est rousse au-dessus des pelouses fraîches. Taches sombres des buis et des ifs restés verts. Une plaque de feuilles jaunes sous chaque arbre. Les feuilles jonchent toute la scène, craquent sous les pas dans les allées, couvrent à demi le perron et les bancs.

Entre le banc de droite et l'arbre, un grand métier à broder devant lequel une petite chaise a été apportée. Paniers pleins d'écheveaux et de pelotons. Tapisserie commencée.

Au lever du rideau, des soeurs vont et viennent dans le parc ; quelques-unes sont assises sur le banc autour d'une religieuse plus âgée. Des feuilles tombent.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE PREMIÈRE

Scène Première

Mère MARGUERITE, soeur MARTHE, soeur CLAIRE, Les Soeurs.

SOEUR MARTHE, à Mère Marguerite

Soeur Claire a regardé deux fois comment allait

Sa cornette, devant la glace.

MERE MARGUERITE, à soeur Claire

C'est très laid.

SOEUR CLAIRE

Mais soeur Marthe a repris un pruneau de la tarte,

Ce matin : je l'ai vu.

MERE MARGUERITE, à soeur Marthe

C'est très vilain, soeur Marthe.

SOEUR CLAIRE

Un tout petit regard !

SOEUR MARTHE

Un tout petit pruneau !

MERE MARGUERITE, sévèrement

Je le dirai, ce soir, à monsieur Cyrano.

SOEUR CLAIRE, épouvantée

Non ! il va se moquer !

SOEUR MARTHE

Il dira que les nonnes

Sont très coquettes !

SOEUR CLAIRE

Très gourmandes !

MERE MARGUERITE, souriant

Et très bonnes. SOEUR CLAIRE

N'est-ce pas, Mère Marguerite de Jésus,

Qu'il vient, le samedi, depuis dix ans !

MERE MARGUERITE

Et plus !

Depuis que sa cousine à nos béguins de toile

Mêla le deuil mondain de sa coiffe de voile,

Qui chez nous vint s'abattre, il y a quatorze ans,

Comme un grand oiseau noir parmi les oiseaux blancs !

SOEUR MARTHE

Lui seul, depuis qu'elle a pris chambre dans ce cloître,

Sait distraire un chagrin qui ne veut pas décroître.

TOUTES LES SOEURS

Il est si drôle ! - C'est amusant quand il vient !

- Il nous taquine ! - Il est gentil ! - Nous l'aimons bien !

- Nous fabriquons pour lui des pâtes d'angélique !

SOEUR MARTHE

Mais enfin, ce n'est pas un très bon catholique !

SOEUR CLAIRE

Nous le convertirons.

LES SOEURS

Oui ! Oui !

MERE MARGUERITE

Je vous défends

De l'entreprendre encor sur ce point, mes enfants.

Ne le tourmentez pas : il viendrait moins peut-être !

SOEUR MARTHE

Mais... Dieu !...

MERE MARGUERITE

Rassurez-vous : Dieu doit bien le connaître.

SOEUR MARTHE

Mais chaque samedi, quand il vient d'un air fier,

Il me dit en entrant : "Ma soeur j'ai fait gras, hier !"

MERE MARGURITE

Ah ! il vous dit cela ?... Eh bien ! la fois dernière

Il n'avait pas mangé depuis deux jours.

SOEUR MARTHE

Ma Mère !

MERE MARGUERITE

Il est pauvre.

SOEUR MARTHE

Qui vous l'a dit ?

MERE MARGURITE

Monsieur Le Bret.

SOEUR MARTHE

On ne le secourt pas ?

MERE MARGUERITE

Non, il se fâcherait.

Dans une allée du fond, on voit apparaître Roxane, vêtue de noir, avec la coiffe des veuves et de longs voiles ; de Guiche, magnifique et vieillissant, marche auprès d'elle.

Ils vont à pas lents. Mère Marguerite se lève.

- Allons il faut rentrer... Madame Magdeleine,

Avec un visiteur, dans le parc se promène.

SOEUR MARTHE, bas à soeur Claire

C'est le duc-maréchal de Grammont ?

SOEUR CLAIRE, regardant

Oui, je crois.

SOEUR MARTHE

Il n'était plus venu la voir depuis des mois !

LES SOEURS

Il est très pris ! - La cour ! - Les camps !

SOEUR CLAIRE

Les soins du monde !

Elles sortent. De Guiche et Roxane descendent en silence et s'arrêtent près du métier. Un temps.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE II

Scène II

ROXANE, LE DUC DE GRAMMONT, puis LE BRET et RAGUENEAU.

LE DUC

Et vous demeurez ici, vainement blonde,

Toujours en deuil ?

ROXANE

Toujours.

LE DUC

Aussi fidèle ?

ROXANE

Aussi.

LE DUC, après un temps

Vous m'avez pardonné ?

ROXANE, simplement, regardant la croix du couvent

Puisque je suis ici.

Nouveau silence.

LE DUC

Vraiment c'était un être ?...

ROXANE

Il fallait le connaître !

LE DUC

Ah ! Il fallait ?... Je l'ai trop peu connu, peut-être !

...Et son dernier billet, sur votre coeur, toujours ?

ROXANE

Comme un doux scapulaire, il pend à ce velours.

LE DUC

Même mort, vous l'aimez ? ROXANE

Quelquefois il me semble

Qu'il n'est mort qu'à demi, que nos coeurs sont ensemble,

Et que son amour flotte, autour de moi, vivant !

LE DUC, après un silence encore

Est-ce que Cyrano vient vous voir ?

ROXANE

Oui, souvent.

Ce vieil ami, pour moi, remplace les gazettes.

Il vient ; c'est régulier ; sous cet arbre où vous êtes

On place son fauteuil, s'il fait beau ; je l'attends

En brodant ; l'heure sonne ; au dernier coup, j'entends

- Car je ne tourne plus même le front ! - sa canne

Descendre le perron ; il s'assied ; il ricane

De ma tapisserie éternelle ; il me fait

La chronique de la semaine, et...

Le Bret paraît sur le perron.

Tiens, Le Bret !

Le Bret descend.

Comment va notre ami ?

LE BRET

Mal.

LE DUC

Oh !

ROXANE, au duc

Il exagère !

LE BRET

Tout ce que j'ai prédit : l'abandon, la misère !...

Ses épîtres lui font des ennemis nouveaux !

Il attaque les faux nobles, les faux dévots,

Les faux braves, les plagiaires, -tout le monde.

ROXANE

Mais son épée inspire une terreur profonde.

On ne viendra jamais à bout de lui.

LE DUC, hochant la tête

Qui sait ?

LE BRET

Ce que je crains, ce n'est pas les attaques, c'est

La solitude, la famine, c'est Décembre

Entrant à pas de loups dans son obscure chambre

Voilà les spadassins qui plutôt le tueront !

- Il serre chaque jour, d'un cran, son ceinturon.

Son pauvre nez a pris des tons de vieil ivoire.

Il n'a plus qu'un petit habit de serge noire.

LE DUC

Ah ! celui-là n'est pas parvenu ! - C'est égal,

Ne le plaignez pas trop.

LE BRET, avec un sourire amer

Monsieur le maréchal !...

LE DUC

Ne le plaignez pas trop : il a vécu sans pactes,

Libre dans sa pensée autant que dans ses actes.

LE BRET, de même

Monsieur le duc !...

LE DUC, hautainement

Je sais, oui : j'ai tout ; il n'a rien...

Mais je lui serrerais bien volontiers la main.

Saluant Roxane.

Adieu.

ROXANE

Je vous conduis.

Le duc salue Le Bret et se dirige avec Roxane vers le perron.

LE DUC, s'arrêtant, tandis qu'elle monte

Oui, parfois, je l'envie.

- Voyez-vous, lorsqu'on a trop réussi sa vie,

On sent, - n'ayant rien, mon Dieu, de vraiment mal !

Mille petits dégoûts de soi, dont le total

Ne fait pas un remords, mais une gêne obscure ;

Et les manteaux de duc traînent dans leur fourrure,

Pendant que des grandeurs on monte les degrés,

Un bruit d'illusions sèches et de regrets,

Comme, quand vous montez lentement vers ces portes,

Votre robe de deuil traîne des feuilles mortes.

ROXANE, ironique

Vous voilà bien rêveur ?...

LE DUC

Eh ! oui !

Au moment de sortir, brusquement.

Monsieur Le Bret ! A Roxane.

Vous permettez ? Un mot.

Il va à Le Bret, et à mi-voix.

C'est vrai : nul n'oserait

Attaquer votre ami ; mais beaucoup l'ont en haine ;

Et quelqu'un me disait, hier, au jeu, chez la Reine

Ce Cyrano pourrait mourir d'un accident.

LE BRET

Ah ?

LE DUC

Oui. Qu'il sorte peu. Qu'il soit prudent.

LE BRET, levant les bras au ciel

Prudent !

Il va venir. Je vais l'avertir. Oui, mais !...

ROXANE, qui est restée sur le perron, à une soeur qui s'avance vers elle

Qu'est-ce ?

LA SOEUR

Ragueneau veut vous voir, Madame.

ROXANE

Qu'on le laisse

Entrer.

Au duc et à Le Bret.

Il vient crier misère. Etant un jour

Parti pour être auteur, il devint tour à tour

Chantre...

LE BRET

Etuviste...

ROXANE

Acteur...

LE BRET

Bedeau...

ROXANE

Perruquier...

LE BRET

Maître

De théorbe...

ROXANE

Aujourd'hui, que pourrait-il bien être ?

RAGUENEAU, entrant précipitamment

Ah ! Madame !

Il aperçoit Le Bret.

Monsieur !

ROXANE, souriant

Racontez vos malheurs

A Le Bret. Je reviens.

RAGUENEAU

Mais, Madame...

Roxane sort sans l'écouter, avec le duc. Il redescend vers

Le Bret.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE III

Scène III

LE BRET, RAGUENEAU.

RAGUENEAU

D'ailleurs,

Puisque vous êtes là, j'aime mieux qu'elle ignore !

- J'allais voir votre ami tantôt. J'étais encore

A vingt pas de chez lui... quand je le vois de loin,

Qui sort. Je veux le joindre. Il va tourner le coin

De la rue... et je cours... lorsque d'une fenêtre

Sous laquelle il passait - est-ce un hasard ?... peut-être ! -

Un laquais laisse choir une pièce de bois.

LE BRET

Les lâches !... Cyrano !

RAGUENEAU

J'arrive et je le vois...

LE BRET

C'est affreux !

RAGUENEAU

Notre ami, Monsieur, notre poète,

Je le vois, là, par terre, un grand trou dans la tête !

LE BRET

Il est mort ?

RAGUENEAU

Non ! mais... Dieu ! je l'ai porté chez lui.

Dans sa chambre... Ah ! sa chambre ! il faut voir ce réduit !

LE BRET

Il souffre ?

RAGUENEAU

Non, Monsieur, il est sans connaissance.

LE BRET

Un médecin ?

RAGUENEAU

Il en vint un par complaisance.

LE BRET

Mon pauvre Cyrano ! - Ne disons pas cela

Tout d'un coup à Roxane ! - Et ce docteur ?

RAGUENEAU

Il a parlé, - Je ne sais plus, - de fièvre, de méninges !...

Ah ! si vous le voyiez - la tête dans des linges !...

Courons vite ! - Il n'y a personne à son chevet ! -

C'est qu'il pourrait mourir, Monsieur, s'il se levait !

LE BRET, l'entraînant vers la droite

Passons par là ! Viens, c'est plus court ! Par la chapelle !

ROXANE, paraissant sur le perron et voyant Le Bret s'éloigner par la colonnade qui mène à la petite porte de la chapelle

Monsieur Le Bret !

Le Bret et Ragueneau se sauvent sans répondre.

Le Bret s'en va quand on l'appelle ?

C'est quelque histoire encor de ce bon Ragueneau !

Elle descend le perron.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE IV

Scène IV

ROXANE seule, puis deux Soeurs, un instant.

ROXANE

Ah ! que ce dernier jour de septembre est donc beau !

Ma tristesse sourit. Elle qu'Avril offusque,

Se laisse décider par l'automne, moins brusque.

Elle s'assied à son métier. Deux soeurs sortent de la maison et apportent un grand fauteuil sous l'arbre.

Ah ! voici le fauteuil classique où vient s'asseoir

Mon vieil ami !

SOEUR MARTHE

Mais c'est le meilleur du parloir !

ROXANE

Merci, ma soeur.

Les soeurs s'éloignent.

Il va venir.

Elle s'installe. On entend sonner l'heure.

Là... l'heure sonne.

- Mes écheveaux ! - L'heure a sonné ? Ceci m'étonne !

Serait-il en retard pour la première fois ?

La soeur tourière doit - mon dé ?... là, je le vois ! -

L'exhorter à la pénitence.

Un temps.

Elle l'exhorte !

- Il ne peut plus tarder.

- Tiens ! une feuille morte ! -

Elle pousse du doigt la feuille tombée sur son métier.

D'ailleurs, rien ne pourrait - mes ciseaux... dans mon sac !

- L'empêcher de venir !

UNE SOEUR, paraissant sur le perron

Monsieur de Bergerac.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE V

Scène V

ROXANE, CYRANO et, un moment Soeur MARTHE.

ROXANE, sans se retourner

Qu'est-ce que je disais ?...

Et elle brode. Cyrano, très pâle, le feutre enfoncé sur les yeux, paraît. La soeur qui l'a introduit rentre. Il se met à descendre le perron lentement, avec un effort visible pour se tenir debout, et en s'appuyant sur sa canne. Roxane travaille à sa tapisserie.

Ah ! ces teintes fanées...

Comment les ressortir ?

A Cyrano, sur un ton d'amicale gronderie.

De puis quatorze années,

Pour la première fois, en retard !

CYRANO, qui est parvenu au fauteuil et s'est assis, d'une voie gaie contrastant avec son visage

Oui, c'est fou !

J'enrage. Je fus mis en retard, vertuchou !...

ROXANE

Par ?

CYRANO

Par une visite assez inopportune.

ROXANE, distraite, travaillant

Ah ! oui ! quelque fâcheux ?

CYRANO

Cousine, c'était une Fâcheuse.

ROXANE

Vous l'avez renvoyée ? CYRANO

Oui, j'ai dit

Excusez-moi, mais c'est aujourd'hui samedi,

Jour où je dois me rendre en certaine demeure ;

Rien ne m'y fait fait manquer : repassez dans une heure !

ROXANE, légèrement

Eh bien ! cette personne attendra pour vous voir

Je ne vous laisse pas partir avant ce soir.

CYRANO, avec douceur

Peut-être un peu plus tôt faudra-t-il que je parte.

Il ferme les yeux et se tait un instant. Soeur Marthe traverse le parc de la chapelle au perron. Roxane l'aperçoit, lui fait un petit signe de tête.

ROXANE, à Cyrano

Vous ne taquinez pas soeur Marthe ?

CYRANO, vivement, ouvrant les yeux

Si !

Avec une grosse voix comique.

Soeur Marthe !

Approchez !

La soeur glisse vers lui.

Ha ! ha ! ha ! Beaux yeux toujours baissés !

SOEUR MARTHE, levant les yeux en souriant

Mais...

Elle voit sa figure et fait un geste d'étonnement.

Oh !

CYRANO, bas, lui montrant Roxane

Chut ! Ce n'est rien !

D'une voix fanfaronne. Haut.

Hier, j'ai fait gras.

SOEUR MARTHE

Je sais.

A part.

C'est pour cela qu'il est si pâle !

Vite et bas.

Au réfectoire

Vous viendrez tout à l'heure, et je vous ferai boire

Un grand bol de bouillon... Vous viendrez ?

CYRANO

Oui, oui, oui.

SOEUR MARTHE

Ah ! vous êtes un peu raisonnable, aujourd'hui !

ROXANE, qui les entend chuchoter

Elle essaie de vous convertir !

SOEUR MARTHE

Je m'en garde !

CYRANO

Tiens, c'est vrai ! Vous toujours si saintement bavarde,

Vous ne me prêcher pas ? c'est étonnant, ceci !...

Avec une fureur bouffonne.

Sabre de bois ! Je veux vous étonner aussi !

Tenez, je vous permets...

Il a l'air de chercher une bonne taquinerie, et de la trouver.

Ah ! la chose est nouvelle ?...

De... de prier pour moi, ce soir, à la chapelle.

ROXANE

Oh ! oh !

CYRANO, riant

Soeur Marthe est dans la stupéfaction !

SOEUR MARTHE, doucement

Je n'ai pas attendu votre permission.

Elle rentre.

CYRANO, revenant à Roxane, penchée sur son métier

Du diable si je peux jamais, tapisserie,

Voir ta fin !

ROXANE

J'attendais cette plaisanterie.

A ce moment, un peu de brise fait tomber les feuilles.

CYRANO

Les feuilles !

ROXANE, levant la tête, et regardant au loin, dans les allées

Elles sont d'un blond vénitien.

Regardez-les tomber.

CYRANO

Comme elles tombent bien !

Dans ce trajet si court de la branche à la terre,

Comme elles savent mettre une beauté dernière,

Et malgré leur terreur de pourrir sur le sol,

Veulent que cette chute ait la grâce d'un vol !

ROXANE

Mélancolique, vous ?

CYRANO, se reprenant

Mais pas du tout, Roxane !

ROXANE

Allons, laissez tomber les feuilles de platane...

Et racontez un peu ce qu'il y a de neuf.

Ma gazette ?

CYRANO

Voici !

ROXANE

Ah !

CYRANO, de plus en plus pâle, et luttant contre la douleur

Samedi, dix-neuf

Ayant mangé huit fois du raisiné de Cette,

Le Roi fut pris de fièvre ; à deux coups de lancette

Son mal fut condamné pour lèse-majesté,

Et cet auguste pouls n'a plus fébricité !

Au grand bal, chez la reine, on a brûlé, dimanche,

Sept cent soixante-trois flambeaux de cire blanche ;

Nos troupes ont battu, dit-on, Jean l'Autrichien ;

On a pendu quatre sorciers ; le petit chien

De madame d'Athis a dû prendre un clystère...

ROXANE

Monsieur de Bergerac, voulez-vous bien vous taire !

CYRANO

Lundi... rien. Lygdamire a changé d'amant.

ROXANE

Oh !

CYRANO, dont le visage s'altère de plus en plus

Mardi, toute la cour est à Fontainebleau.

Mercredi, la Montglat dit au comte de Fiesque

Non ! Jeudi : Mancini, reine de France, - ou presque !

Le vingt-cinq, la Montglat à de Fiesque dit : Oui ;

Et samedi, vingt-six...

Il ferme les yeux. Sa tête tombe. Silence.

ROXANE, surprise de ne plus rien entendre, se retourne, le regarde, et se levant effrayée

Il est évanoui ?

Elle court vers lui en criant.

Cyrano !

CYRANO, rouvrant les yeux, d'une voix vague

Qu'est-ce ?... Quoi ?...

Il voit Roxane penchée sur lui et, vivement, assurant son chapeau sur sa tête et reculant avec effroi dans son fauteuil.

Non ! non ! je vous assure,

Ce n'est rien. Laissez-moi !

ROXANE

Pourtant...

CYRANO

C'est ma blessure

D'Arras... qui... quelquefois... vous savez...

ROXANE

Pauvre ami !

CYRANO

Mais ce n'est rien. Cela va finir.

Il sourit avec effort.

C'est fini.

ROXANE, debout près de lui

Chacun de nous a sa blessure : j'ai la mienne.

Toujours vive, elle est là, cette blessure ancienne,

Elle met la main sur sa poitrine.

Elle est là, sous la lettre au papier jaunissant

Où l'on peut voir encor des larmes et du sang !

Le crépuscule commence à venir.

CYRANO

Sa lettre !... N'aviez-vous pas dit qu'un jour, peut-être,

Vous me la feriez lire ?

ROXANE

Ah ! vous voulez ?... Sa lettre ?

CYRANO

Oui... Je veux... Aujourd'hui...

ROXANE, lui donnant le sachet pendu à son cou.

Tenez !

CYRANO, le prenant

Je peux ouvrir ? ROXANE

Ouvrez... lisez !...

Elle revient à son métier, le replie, range ses laines.

CYRANO, lisant

Roxane, adieu, je vais mourir !...

ROXANE, s'arrêtant, étonnée

Tout haut ?

CYRANO, lisant

C'est pour ce soir, je crois, ma bien-aimée !

J'ai l'âme lourde encor d'amour inexprimée,

Et je meurs ! jamais plus, jamais mes yeux grisés,

Mes regards dont c'était...

ROXANE

Comme vous la lisez,

Sa lettre !

CYRANO, continuant

...dont c'était les frémissantes fêtes,

Ne baiseront au vol les gestes que vous faites

J'en revois un petit qui vous est familier

Pour toucher votre front, et je voudrais crier...

ROXANE, troublée

Comme vous la lisez, - cette lettre !

La nuit vient insensiblement.

CYRANO

Et je crie

Adieu !...

ROXANE

Vous la lisez...

CYRANO

Ma chère, ma chérie,

Mon trésor...

ROXANE, rêveuse

D'une voix...

CYRANO

Mon amour...

ROXANE

D'une voix...

Elle tressaille.

Mais... que je n'entends pas pour la première fois !

Elle s'approche tout doucement, sans qu'il s'en aperçoive, passe derrière le fauteuil se penche sans bruit, regarde la lettre. - L'ombre augmente.

CYRANO

Mon coeur ne vous quitta jamais une seconde,

Et je suis et serai jusque dans l'autre monde

Celui qui vous aima sans mesure, celui...

ROXANE, lui posant la main sur l'épaule

Comment pouvez-vous lire à présent ? Il fait nuit.

Il tressaille, se retourne, la voit là tout près, fait un geste d'effroi, baisse la tête. Un long silence. Puis, dans l'ombre complètement venue, elle dit avec lenteur, joignant les mains

Et pendant quatorze ans, il a joué ce rôle

D'être le vieil ami qui vient pour être drôle ! CYRANO

Roxane !

ROXANE

C'était vous.

CYRANO

Non, non, Roxane, non !

ROXANE

J'aurais dû deviner quand il disait mon nom !

CYRANO

Non ! ce n'était pas moi !

ROXANE

C'était vous !

CYRANO

Je vous jure...

ROXANE

J'aperçois toute la généreuse imposture

Les lettres, c'était vous...

CYRANO

Non !

ROXANE

Les mots chers et fous,

C'était vous...

CYRANO

Non !

ROXANE

La voix dans la nuit, c'était vous.

CYRANO

Je vous jure que non !

ROXANE

L'âme, c'était la vôtre !

CYRANO

Je ne vous aimais pas.

ROXANE

Vous m'aimiez !

CYRANO, se débattant

C'était l'autre !

ROXANE

Vous m'aimiez !

CYRANO, d'une voix qui faiblit

Non !

ROXANE

Déjà vous le dites plus bas !

CYRANO

Non, non, mon cher amour, je ne vous aimais pas !

ROXANE

Ah ! que de choses qui sont mortes... qui sont nées !

- Pourquoi vous être tu pendant quatorze années,

Puisque sur cette lettre où, lui, n'était pour rien,

Ces pleurs étaient de vous ?

CYRANO, lui tendant la lettre

Ce sang était le sien.

ROXANE

Alors pourquoi laisser ce sublime silence

Se briser aujourd'hui ?

CYRANO

Pourquoi ?...

Le Bret et Ragueneau entrent en courant.

CYRANO DE BERGERAC - Edmond ROSTAND > SCÈNE VI

Scène VI

Les Mêmes, LE BRET et RAGUENEAU.

LE BRET

Quelle imprudence !

Ah ! j'en étais bien sûr ! il est là !

CYRANO, souriant et se redressant

Tiens, parbleu !

LE BRET

Il s'est tué, Madame, en se levant !

ROXANE

Grand Dieu !

Mais tout à l'heure alors... cette faiblesse ?... cette ?...

CYRANO

C'est vrai ! je n'avais pas terminé ma gazette

... Et samedi, vingt-six, une heure avant dîné,

Monsieur de Bergerac est mort assassiné.

Il se découvre ; on voit sa tête entourée de linges.

ROXANE

Que dit-il ? - Cyrano ! - Sa tête enveloppée !...

Ah ! que vous a-t-on fait ? Pourquoi ?

CYRANO

D'un coup d'épée,

Frappé par un héros, tomber la pointe au coeur !"...

- Oui, je disais cela !... Le destin est railleur !...

Et voilà que je suis tué dans une embûche,

Par-derrière, par un laquais, d'un coup de bûche !

C'est très bien. J'aurai tout manqué, même ma mort.

RAGUENEAU

Ah ! Monsieur !...

CYRANO

Ragueneau, ne pleure pas si fort !...

Il lui tend la main.

Qu'est-ce que tu deviens, maintenant, mon confrère ?

RAGUENEAU,à travers ses larmes

Je suis moucheur de... de... chandelles, chez Molière.

CYRANO

Molière !

RAGUENEAU

Mais je veux le quitter, dès demain ;

Oui, je suis indigné !... Hier, on jouait Scapin,

Et j'ai vu qu'il vous a pris une scène !

LE BRET

Entière !

RAGUENEAU

Oui, Monsieur, le fameux : "Que diable allait-il faire ?..."

LE BRET, furieux

Molière te l'a pris !

CYRANO

Chut ! chut ! Il a bien fait !...

A Ragueneau.

La scène, n'est-ce pas, produit beaucoup d'effet ?

RAGUENEAU, sanglotant

Ah ! Monsieur, on riait ! on riait !

CYRANO

Oui, ma vie

Ce fut d'être celui qui souffle - et qu'on oublie !

A Roxane.

Vous souvient-il du soir où Christian vous parla

Sous le balcon ? Eh bien toute ma vie est là

Pendant que je restais en bas, dans l'ombre noire,

D'autres montaient cueillir le baiser de la gloire !

C'est justice, et j'approuve au seuil de mon tombeau

Molière a du génie et Christian était beau !

A ce moment, la cloche de la chapelle ayant tinté, on voit tout au fond, dans l'allée, les religieuses se rendant à l'office.

Qu'elles aillent prier puisque leur cloche sonne !

ROXANE, se relevant pour appeler

Ma soeur ! ma soeur !

CYRANO, la retenant

Non ! non ! n'allez chercher personne !

Quand vous reviendriez, je ne serais plus là.

Les religieuses sont entrées dans la chapelle, on entend l'orgue.

Il me manquait un peu d'harmonie... en voilà.

ROXANE

Je vous aime, vivez !

CYRANO

Non ! car c'est dans le conte

Que lorsqu'on dit : Je t'aime ! au prince plein de honte,

Il sent sa laideur fondre à ces mots de soleil...

Mais tu t'apercevrais que je reste pareil.

ROXANE

J'ai fait votre malheur ! moi ! moi !

CYRANO

Vous ?... au contraire !

J'ignorais la douceur féminine. Ma mère

Ne m'a pas trouvé beau. Je n'ai pas eu de soeur.

Plus tard, j'ai redouté l'amante à l'oeil moqueur.

Je vous dois d'avoir eu, tout au moins, une amie.

Grâce à vous une robe a passé dans ma vie.

LE BRET, lui montrant le clair de lune qui descend à travers les branches

Ton autre amie est là, qui vient te voir !

CYRANO, souriant à la lune

Je vois.

ROXANE

Je n'aimais qu'un seul être et je le perds deux fois !

CYRANO

Le Bret, je vais monter dans la lune opaline,

Sans qu'il faille inventer, aujourd'hui, de machine...

ROXANE

Que dites-vous ?

CYRANO

Mais oui, c'est là, je vous le dis,

Que l'on va m'envoyer faire mon paradis.

Plus d'une âme que j'aime y doit être exilée,

Et je retrouverai Socrate et Galilée !

LE BRET, se révoltant

Non ! non ! C'est trop stupide à la fin, et c'est trop

Injuste ! Un tel poète ! Un coeur si grand, si haut !

Mourir ainsi !... Mourir !...

CYRANO

Voilà Le Bret qui grogne !

LE BRET, fondant en larmes

Mon cher ami...

CYRANO, se soulevant, l'oeil égaré

Ce sont les cadets de Gascogne...

-La masse élémentaire... Eh oui ?... voilà le hic...

LE BRET

Sa science... dans son délire !

CYRANO

Copernic

A dit...

ROXANE

Oh !

CYRANO

Mais que diable allait-il faire,

Mais que diable allait-il faire en cette galère ?...

Philosophe, physicien,

Rimeur, bretteur, musicien,

Et voyageur aérien,

Grand risposteur du tac au tac,

Amant aussi - pas pour son bien ! -

Ci-gît Hercule-Savinien

De Cyrano de Bergerac

Qui fut tout, et qui ne fut rien.

... Mais je m'en vais, pardon, je ne peux faire attendre

Vous voyez, le rayon de lune vient me prendre !

Il est retombé assis, les pleurs de Roxane le rappellent à la réalité, il la regarde, et caressant ses voiles

Je ne veux pas que vous pleuriez moins ce charmant,

Ce bon, ce beau Christian ; mais je veux seulement

Que lorsque le grand froid aura pris mes vertèbres,

Vous donniez un sens double à ces voiles funèbres,

Et que son deuil sur vous devienne un peu mon deuil.

ROXANE

Je vous jure !...

CYRANO, est secoué d'un grand frisson et se lève brusquement

Pas là ! non ! pas dans ce fauteuil !

On veut s'élancer vers lui.

- Ne me soutenez pas ! - Personne !

Il va s'adosser à l'arbre.

Rien que l'arbre !

Silence.

Elle vient. Je me sens déjà botté de marbre,

- Ganté de plomb !

Il se raidit.

Oh ! mais !... puisqu'elle est en chemin,

Je l'attendrai debout,

Il tire l'épée.

Et l'épée à la main !

LE BRET

Cyrano !

ROXANE, défaillante

Cyrano !

Tous reculent épouvantés.

CYRANO

Je crois qu'elle regarde...

Qu'elle ose regarder mon nez, cette Camarde !

Il lève son épée.

Que dites-vous ?... C'est inutile ?... Je le sais !

Mais on ne se bat pas dans l'espoir du succès !

Non ! non, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile !

-Qu'est-ce que c'est que tous ceux-là !- Vous êtes mille ?

Ah ! je vous reconnais, tous mes vieux ennemis !

Le Mensonge ?

Il frappe de son épée le vide. Tiens, tiens ! -Ha ! ha ! les Compromis,

Les Préjugés, les Lâchetés !...

Il frappe.

Que je pactise ?

Jamais, jamais ! -Ah ! te voilà, toi, la Sottise !

-Je sais bien qu'à la fin vous me mettrez à bas ;

N'importe : je me bats ! je me bats ! je me bats !

Il fait des moulinets immenses et s'arrête haletant.

Oui, vous m'arrachez tout, le laurier et la rose !

Arrachez ! Il y a malgré vous quelque chose

Que j'emporte, et ce soir, quand j'entrerai chez Dieu,

Mon salut balaiera largement le seuil bleu,

Quelque chose que sans un pli, sans une tache,

J'emporte malgré vous,

Il s'élance l'épée haute.

Et c'est...

L'épée s'échappe de ses mains, il chancelle, tombe dans les bras de Le Bret et de Ragueneau.

ROXANE, se penchant sur lui et lui baisant le front

C'est ?...

CYRANO, rouvre les yeux, la reconnaît et dit en souriant

Mon panache.

RIDEAU

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