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LE JUIF ERRANT, TOME I

Roman

Eugène SUE



TABLE des MATIÈRES

86 choix possibles

EUGÈNE SUE VU PAR ALEXANDRE DUMAS
L’ENFANT.
LE JEUNE HOMME.
L’HOMME.
PROLOGUE - LES DEUX MONDES
PREMIÈRE PARTIE - L’AUBERGE DU FAUCON BLANC - I. MOROK.
II. LE VOYAGEUR.
III. L’ARRIVÉE.
IV. MOROK ET DAGOBERT.
V. ROSE ET BLANCHE.
VI. LES CONFIDENCES.
VII. LE VOYAGEUR.
VIII. FRAGMENTS DU JOURNAL DU GÉNÉRAL SIMON.
IX. LES CAGES.
X. LA SURPRISE.
XI. JOVIAL ET LA MORT.
XII. LE BOURGMESTRE.
XIII. LE JUGEMENT.
XIV. LA DÉCISION.
DEUXIÈME PARTIE - LA RUE DU MILIEU-DES-URSINS - I. LES MESSAGERS.
II. LES ORDRES.
ÉPILOGUE.
TROISIÈME PARTIE - LES ÉTRANGLEURS - I. L’AJOUPA.
II. LE TATOUAGE.
III. LE CONTREBANDIER.
IV. M. JOSUÉ VAN DAËL.
V. LES RUINES DE TCHANDI.
VI. L’EMBUSCADE.
QUATRIÈME PARTIE - LE CHÂTEAU DE CARDOVILLE - I. M. RODIN.
II. LA TEMPÊTE.
III. LES NAUFRAGÉS.
IV. LE DÉPART POUR PARIS.
CINQUIÈME PARTIE - LA RUE BRISE-MICHE - I. LA FEMME DE DAGOBERT.
II. LA SŒUR DE LA REINE BACCHANAL.
III. AGRICOL BAUDOIN.
IV. LE RETOUR.
V. AGRICOL ET LA MAYEUX.
VI. LE RÉVEIL.
SIXIÈME PARTIE - L’HÔTEL SAINT-DIZIER - I. LE PAVILLON.
II. LA TOILETTE D’ADRIENNE.
III. L’ENTRETIEN.
IV. UNE JÉSUITESSE.
V. LE COMPLOT.
VI. LES ENNEMIS D’ADRIENNE.
VII. L’ESCARMOUCHE.
VIII. LA RÉVOLTE.
IX. LA TRAHISON.
X. LE PIÈGE.
SEPTIÈME PARTIE - UN JÉSUITE DE ROBE COURTE - I. UN FAUX AMI.
II. LE CABINET DU MINISTRE.
III. LA VISITE.
HUITIÈME PARTIE - LE CONFESSEUR - I. PRESSENTIMENTS.
II. LA LETTRE.
III. LE CONFESSIONNAL.
IV. MONSIEUR ET RABAT-JOIE.
V. LES APPARENCES.
VI. LE COUVENT.
VII. L’INFLUENCE D’UN CONFESSEUR.
VIII. L’INTERROGATOIRE.
NEUVIÈME PARTIE - LA REINE BACCHANAL - I. LA MASCARADE.
II. LES CONTRASTES.
III. LE RÉVEILLE-MATIN.
IV. LES ADIEUX.
DIXIÈME PARTIE - LE COUVENT - I. FLORINE.
II. LA MÈRE SAINTE-PERPÉTUE.
III. LA TENTATION.
IV. LA MAYEUX ET MADEMOISELLE DE CARDOVILLE.
V. LES RENCONTRES.
VI. LE RENDEZ-VOUS.
VII. DÉCOUVERTES.
VIII. LE CODE PÉNAL.
IX. ESCALADE ET EFFRACTION.
X. LA VEILLE D’UN GRAND JOUR.
XI. L’ÉTRANGLEUR.
XII. LES DEUX FRÈRES DE LA BONNE ŒUVRE.
ONZIÈME PARTIE - LE 13 FÉVRIER - I. LA MAISON DE LA RUE SAINT-FRANÇOIS.
II. DOIT ET AVOIR.
III. L’HÉRITIER.
IV. RUPTURE.
V. LE RETOUR.
VI. LE SALON ROUGE.
VII. LE TESTAMENT.
VIII. LE DERNIER COUP DE MIDI.
IX. LA DONATION ENTRE VIFS.
X. UN BON GÉNIE.
XI. LES PREMIERS SONT LES DERNIERS, LES DERNIERS SONT LES PREMIERS.


TEXTE INTÉGRAL



Eugène Sue vu par Alexandre Dumas

La mort est en fête ! Elle frappe à coups redoublés dans nos rangs : après Alfred de Musset, c’était l’auteur de Frétillon et du Dieu des bonnes gens ; après Béranger, c’est l’auteur de Mathilde et des Mystères de Paris !

Quel malheur invisible et inconnu pèse donc sur la France, qu’elle laisse tomber de pareilles larmes dans le gouffre de l’éternité ?

Ce que nous avons perdu depuis dix ans suffirait à enrichir la littérature d’un peuple : Frédéric Soulié, Chateaubriand, Balzac, Gérard de Nerval, Augustin Thierry, Mme de Girardin, Alfred de Musset, Béranger, Eugène Sue !

Le dernier fut le plus à plaindre de tous ; lui mourut deux fois : l’exil est une première mort.

À nous de raconter cette vie de luttes, de jeunesse folle et de sombre âge mur ; à nous de montrer l’homme comme il fut aux différentes périodes de sa vie.

Allons, plume et cœur, à l’œuvre !

Nous diviserons la vie d’Eugène Sue en trois phases, et nous laisserons à chacune d’elles le caractère qu’elle a eu.

L’enfant insoucieux et gai.

Le jeune homme inquiet et douteur.

L’homme désenchanté et triste.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > L’ENFANT.

L’enfant.

À vingt kilomètres de Grasse, existe un petit port de mer qu’on appelle La Calle ; c’est le berceau de la famille Sue, célèbre à la fois dans la science et dans les lettres.

La Calle est encore peuplée des membres de cette famille, qui composent à eux seuls, peut-être, la moitié de la population.

C’est de là que, vers la fin du règne de Louis XV, partit un jeune étudiant aventureux qui vint s’établir médecin à Paris.

Ayant réussi, il appela ses neveux dans la capitale, où deux d’entre eux se distinguèrent particulièrement.

C’étaient Pierre Sue, qui devint professeur de médecine légale et bibliothécaire de l’école : celui-là a laissé des œuvres de haute science ; Jean Sue, qui fut chirurgien en chef de la Charité, professeur à l’École de médecine, professeur d’anatomie à l’École des beaux-arts, chirurgien du roi Louis XVI.

Ce dernier eut pour successeur et continuateur Jean-Joseph Sue, qui, outre la place des Beaux-Arts, dont il hérita de son père, devint médecin en chef de la garde impériale, et, plus tard, médecin en chef de la maison militaire du roi.

Ce fut le père d’Eugène Sue.

Et, ici, constatons un fait : c’est que Jean Sue, père d’Eugène Sue, fut celui qui soutint contre Cabanis la fameuse discussion sur la guillotine, lorsque son inventeur, M. Guillotin, affirma à l’Assemblée nationale que les guillotinés en seraient quittes pour une légère fraîcheur sur le cou. Jean-Joseph Sue, au contraire, soutint la persistance de la douleur au-delà de la séparation de la tête, et il défendit son opinion par des arguments qui prouvaient sa science profonde de l’anatomie, et par des exemples pris, les uns chez des médecins allemands, les autres sur la nature.

On a dit dernièrement, à propos de la mort d’Eugène Sue, qu’il était né en 1801.

Il me dit un jour, à moi, qu’il était né le 1er janvier 1803, et nous calculâmes qu’il avait cinq mois de moins que moi, quelques jours de plus que Victor Hugo.

Il eut pour parrain le prince Eugène, pour marraine, l’impératrice Joséphine ; de là son prénom d’Eugène.

Il fut nourri par une chèvre et conserva longtemps les allures brusques et sautillantes de sa nourrice.

Il fit, ou plutôt ne fit pas ses études au collège Bourbon ; car, ainsi que tous les hommes qui doivent conquérir dans les lettres un nom original et une position éminente, Eugène Sue fut un exécrable écolier.

Son père, médecin de dames surtout, faisait un cours d’histoire naturelle à l’usage des gens du monde ; il s’était remarié trois fois, et était riche de deux millions, à peu près.

Il demeurait rue du Rempart, rue qui a disparu depuis, et qui était située alors derrière la Madeleine.

Tout ce quartier était occupé par des chantiers ; le terrain n’y valait pas le dixième de ce qu’il vaut aujourd’hui. M. Sue y possédait une belle maison, avec un magnifique jardin.

Dans la même maison que M. Sue, demeurait sa sœur, mère de Ferdinand Langlé, qui, en collaboration avec Villeneuve, a fait, de 1822 à 1830, une cinquantaine de vaudevilles.

En 1817 et 1818, les deux cousins allaient ensemble au collège Bourbon, c’est-à-dire que Ferdinand y allait, et que le futur auteur de Mathilde était censé y aller.

Eugène avait un répétiteur à domicile.

J’ai encore connu ce brave homme : c’était un digne Auvergnat de cinq pieds de haut, qui, étant entré pour faire répéter Eugène Sue, et tenant à gagner honnêtement son argent, n’hésitait pas à soutenir des luttes corps à corps avec son élève, qui avait la tête de plus que lui.

Ordinairement, lorsqu’une de ces luttes menaçait, Eugène Sue prenait la fuite, mais, comme Horace, pour être poursuivi et vaincre son vainqueur.

Le père Delteil - c’est ainsi que se nommait le digne répétiteur - se laissait constamment prendre à cette manœuvre stratégique, si simple qu’elle fût.

Eugène fuyait au jardin, le répétiteur l’y suivait ; mais, arrivé là, l’écolier rebelle se trouvait à la fois au milieu d’un arsenal d’armes offensives et défensives.

Les armes défensives, c’étaient les plates-bandes du jardin botanique, le labyrinthe, dans lequel il se réfugiait, et où le père Delteil n’osait le poursuivre, de peur de fouler aux pieds les plantes rares, que l’écolier fugitif écrasait impitoyablement et à pleine semelle ; les armes offensives, c’étaient les échalas portant sur des étiquettes les noms scientifiques des plantes, échalas qu’Eugène Sue, comme le fils de Thésée, convertissait en javelots pour pousser au monstre, et qu’il lui lançait avec une adresse qui eût fait honneur à Castor et à Pollux, les deux plus habiles lanceurs de javelots de l’Antiquité, avant que Racine eût inventé Hippolyte.

Oh ! ne nous reprochez pas la gaieté qui s’étendra sur cette première phase de la vie de notre ami, qui fut notre confrère sans être notre rival. C’est le rayon de soleil auquel a droit toute jeunesse qui n’est point maudite du Seigneur.

La fin de la vie sera assez triste, allez ! assez sombre, assez orageuse !

Suivons donc l’enfant dans son jardin, nous retrouverons l’homme dans son désert.

Quand il fut démontré au père d’Eugène Sue que la vocation de son fils était de lancer le javelot et non d’expliquer Horace et Virgile, il le tira du collège et le fit entrer, comme chirurgien sous-aide, à l’hôpital de la Maison du roi, dont il était chirurgien en chef, et qui était situé rue Blanche.

Eugène Sue y retrouva son cousin Ferdinand Langlé et le futur docteur Louis Véron, qui devait aussi abandonner la médecine, non pour faire, mais pour faire faire de la littérature.

Nous avons dit qu’Eugène Sue avait beaucoup du caractère de sa nourrice la chèvre. C’était, en effet, et nous l’avons encore connu ainsi, un franc gamin de bonne maison, toujours prêt à faire quelque méchant tour, même à son père, et, disons plus, surtout à son père, qui venait de se remarier et le traitait fort rudement.

Mais aussi, comme on se vengeait de cette rudesse !

Le docteur Sue occupait ses élèves à lui préparer son cours d’histoire naturelle ; la préparation se faisait dans un magnifique cabinet d’anatomie qu’il a laissé par testament aux Beaux-Arts. Ce cabinet, entre autres curiosités, contenait le cerveau de Mirabeau, conservé dans un bocal.

Les préparateurs en titre étaient Eugène Sue, Ferdinand Langlé et un de leurs amis nommé Delattre, qui fut, depuis, et est probablement encore docteur médecin ; les préparateurs amateurs étaient un nommé Achille Petit et un vieil et spirituel ami à nous, James Rousseau.

Les séances de préparation étaient assez tristes, d’autant plus tristes que l’on avait devant soi, à portée de la main, deux armoires pleines de vins près desquels le nectar des dieux n’était que de la blanquette de Limoux.

Ces vins étaient des cadeaux qu’après l’invasion de 1815, les souverains alliés avaient faits au docteur Sue. Il y avait des vins de tokai donnés par l’empereur d’Autriche ; des vins du Rhin donnés par le roi de Prusse, du johannisberg donné par M. de Metternich, et, enfin, une centaine de bouteilles de vin d’Alicante, données par Mme de Morville, et qui portaient la date respectable, mieux que respectable, vénérable de 1750.

On avait essayé de tous les moyens pour ouvrir les armoires : les armoires avaient vertueusement résisté à la persuasion comme à la force.

On désespérait de faire jamais connaissance avec l’alicante de Mme de Morville, avec le johannisberg de M. de Metternich, avec le liebfraumilch du roi de Prusse, et avec le tokai de l’empereur d’Autriche, autrement que par les échantillons que, dans ses grands dîners, le docteur Sue versait à ses convives dans des dés à coudre, lorsqu’un jour, en fouillant dans un squelette, Eugène Sue trouva par hasard un trousseau de clefs.

C’étaient les clefs des armoires !

Dès le premier jour, on mit la main sur une bouteille de vin de tokai au cachet impérial, et on la vida jusqu’à la dernière goutte ; puis on fit disparaître la bouteille.

Le lendemain, ce fut le tour du johannisberg ; le surlendemain, celui du liebfraumilch ; le jour suivant, de l’alicante.

On en fit autant de ces trois bouteilles que de la première.

Mais James Rousseau, qui était l’aîné et qui, par conséquent, avait une science du monde supérieure à celle de ses jeunes amis, qui hasardaient leurs pas sur le terrain glissant de la société, James Rousseau fit judicieusement observer qu’au train dont on y allait, on creuserait bien vite un gouffre, que l’œil du docteur Sue plongerait dans ce gouffre et qu’il y trouverait la vérité.

Il fit alors cette proposition astucieuse de boire chaque bouteille au tiers seulement, de la remplir d’une composition chimique qui, autant que possible, se rapprocherait du vin dégusté ce jour-là, de la reboucher artistement et de la remettre à sa place.

Ferdinand Langlé appuya la proposition et, en sa qualité de vaudevilliste, y ajouta un amendement ; c’était de procéder à l’ouverture de l’armoire à la manière antique, c’est-à-dire avec accompagnement de chœurs.

Les deux propositions passèrent à l’unanimité.

Le même jour, l’armoire fut ouverte sur ce chœur, imité de La Leçon de botanique.

Le coryphée chantait :

Que l’amour et la botanique

N’occupent pas tous nos instants ;

Il faut aussi que l’on s’applique

À boire le vin des parents.

Puis le chœur reprenait :

Buvons le vin des grands-parents !

Et l’on joignait l’exemple au précepte. Une fois lancés sur la voie de la poésie, les préparateurs composèrent un second chœur pour le travail. Ce travail consistait particulièrement à empailler de magnifiques oiseaux que l’on recevait des quatre parties du monde. Voici le chœur des travailleurs :

Goûtons le sort que le ciel nous destine ;

Reposons-nous sur le sein des oiseaux ;

Mêlons le camphre à la térébenthine,

Et par le vin égayons nos travaux.

Sur quoi, on buvait une gorgée de la bouteille, qui se trouvait non pas au tiers, mais à moitié vide.

Il s’agissait de suivre l’ordonnance de James Rousseau et de la remplir.

C’était l’affaire du comité de chimie, composé de Ferdinand Langlé, d’Eugène Sue et de Delattre ; plus tard, Romieu y fut adjoint.

Le comité de chimie faisait un affreux mélange de réglisse et de caramel, remplaçait le vin bu par ce mélange improvisé, rebouchait la bouteille aussi proprement que possible et la remettait à sa place.

Quand c’était du vin blanc, on clarifiait la préparation avec des blancs d’œufs battus.

Mais parfois la punition retombait sur les coupables.

De temps en temps, M. Sue donnait de grands et magnifiques dîners ; au dessert, on buvait tantôt l’alicante de Mme de Morville, tantôt le tokai de Sa Majesté l’empereur d’Autriche, tantôt le johannisberg de M. de Metternich, tantôt le liebfraumilch du roi de Prusse.

Tout allait à merveille si l’on tombait sur une bouteille vierge ; mais plus on allait en avant, plus les virginités fondaient aux mains des travailleurs.

Il arriva que l’on tomba quelquefois, puis souvent, puis enfin presque toujours sur des bouteilles revues et corrigées par le comité de chimie.

Alors il fallait avaler le breuvage.

Le docteur Sue goûtait de son vin, faisait une légère grimace et disait :

- Il est bon, mais il demande à être bu. Et c’était une si grande vérité, et le vin demandait si bien à être bu, que, le lendemain, on recommençait à le boire. Tout cela devait finir par une catastrophe, et, en effet, tout cela finit ainsi. Un jour que l’on savait le docteur Sue à sa maison de campagne de Bouqueval, d’où l’on comptait bien qu’il ne reviendrait pas de la journée, on s’était, à force de séductions sur la cuisinière et les domestiques, fait servir dans le jardin un excellent dîner sur l’herbe.

Tous les empailleurs, comité de chimie compris, étaient là, couchés sur le gazon, couronnés de roses, comme les convives de la vie inimitable de Cléopâtre, buvant à plein verre le tokai et le johannisberg, ou plutôt l’ayant bu, quand, tout à coup, la porte de la maison donnant sur le jardin s’ouvrit et le commandeur apparut. Le commandeur, c’était le docteur Sue. Chacun, à cette vue, s’enfuit et se cache. Rousseau seul, plus gris que les autres, ou plus brave dans le vin, remplit deux verres, et, s’avançant vers le docteur :

- Ah ! mon bon monsieur Sue, dit-il en lui présentant le moins plein des deux verres, voilà de fameux tokai ! À la santé de l’empereur d’Autriche !

On devine la colère dans laquelle entra le docteur, en retrouvant sur le gazon le cadavre d’une bouteille de tokai, les cadavres de deux bouteilles de johannisberg et de trois bouteilles d’alicante. On avait bu l’alicante à l’ordinaire.

Les mots de vol, d’effraction, de procureur du roi, de police correctionnelle, grondèrent dans l’air comme gronde la foudre dans un nuage de tempête.

La terreur des coupables fut profonde.

Delattre connaissait un puits desséché aux environs de Clermont ; il proposait de s’y réfugier.

Huit jours après, Eugène Sue partait comme sous-aide pour faire la campagne d’Espagne de 1823.

Il avait vingt ans accomplis.

La ligne imperceptible qui sépare l’adolescent du jeune homme était franchie. C’est au jeune homme que nous allons avoir affaire.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > LE JEUNE HOMME.

Le jeune homme.

Eugène Sue fit la campagne, resta un an à Cadix, et ne revint à Paris que vers le milieu de 1824.

Le feu du Trocadéro lui avait fait pousser les cheveux et les moustaches ; il était parti imberbe, il revenait barbu et chevelu.

Cette croissance capillaire, qui faisait d’Eugène Sue un très beau garçon, flatta probablement l’amour-propre du docteur Sue, mais ne relâcha en rien les cordons de sa bourse.

Ce fut alors que, par de Leuven et Desforges, je fis connaissance avec Eugène Sue.

À cette époque, où ma vocation était déjà décidée, il n’avait, lui, aucune idée littéraire.

Desforges, qui avait une petite fortune à lui, Ferdinand Langlé, que sa mère adorait, étaient les deux Crassus de la société. Quelquefois, comme faisait Crassus à César, ils prêtaient non pas vingt millions de sesterces, mais vingt, mais trente, mais quarante, et même jusqu’à cent francs aux plus nécessiteux.

Outre sa bourse, Ferdinand Langlé mettait à la disposition de ceux des membres de la société qui n’étaient jamais sûrs ni d’un lit, ni d’un souper, sa chambre dans la maison de M. Sue, et l’en-cas que sa mère, pleine d’attentions pour lui, faisait préparer tous les soirs.

Combien de fois cet en-cas fut-il la ressource suprême de quelque membre de la société qui avait mal dîné, ou même qui n’avait pas dîné du tout !

Ferdinand Langlé, notre aîné, grand garçon de vingt-cinq à vingt-six ans, auteur d’une douzaine de vaudevilles, amant d’une actrice du Gymnase nommée Fleuriet, charmante fille que je revois comme un mirage de ma jeunesse, et qui mourut vers cette époque, empoisonnée, dit-on, par un empoisonneur célèbre ; Ferdinand Langlé rentrait rarement chez lui.

Mais, comme le domestique, complètement dans nos intérêts, affirmait à Mme Langlé que Ferdinand vivait avec la régularité d’une religieuse, la bonne mère avait le soin de faire mettre tous les soirs l’en-cas sur la table de nuit.

Le domestique mettait donc l’en-cas sur la table de nuit, et la clef de la petite porte de la rue à un endroit convenu.

Un attardé se trouvait-il sans asile, il se dirigeait vers la rue du Rempart, allongeait la main dans un trou de la muraille, y trouvait la clef, ouvrait la porte, remettait religieusement la clef à sa place, tirait la porte derrière lui, allumait la bougie, s’il était le premier, mangeait, buvait et se couchait dans le lit.

Si un second suivait le premier, il trouvait la clef au même endroit, pénétrait de la même façon, mangeait le reste du poulet, buvait le reste du vin, levait la couverture à son tour et se fourrait dessous.

Si un troisième suivait le second, même jeu pour la clef, même jeu pour la porte ; seulement, celui-ci ne trouvait plus ni poulet, ni vin, ni place dans le lit : il mangeait le reste du pain, buvait un verre d’eau et s’étendait sur le canapé.

Si le nombre grossissait outre mesure, les derniers venus tiraient un matelas du lit et couchaient par terre.

Une nuit, Rousseau arriva le dernier ; la lumière était éteinte : il compta à tâtons quatorze jambes !

Cela dura quatre ou cinq ans, sans que le docteur Sue se doutât le moins du monde que sa maison était un caravansérail dans lequel l’hospitalité était pratiquée gratis et sur une grande échelle.

Au milieu de cette vie de bohème, Eugène fut pris tout à coup de la fantaisie d’avoir un groom, un cheval et un cabriolet, Or, comme son père lui tenait de plus en plus la dragée haute, il lui fallut, pour pouvoir satisfaire ce caprice, recourir aux expédients.

Il fut mis en rapport avec deux honnêtes capitalistes qui vendaient des souricières et des contrebasses aux jeunes gens qui se sentaient la vocation du commerce…

On les nommait MM. Ermingot et Godefroy.

J’ignore si ces messieurs vivent encore et font le même métier ; mais, ma foi, à tout hasard, nous citons les noms, espérant qu’on ne prendra pas les lignes que nous écrivons pour une réclame.

MM. Ermingot et Godefroy allèrent aux informations ; ils surent qu’Eugène Sue devait hériter d’une centaine de mille francs de son grand-père maternel et de quatre à cinq cent mille francs de son père. Ils comprirent qu’ils pouvaient se risquer.

Ils parlèrent de vins qu’ils avaient à vendre dans d’excellentes conditions et sur lesquels il y avait à gagner cent pour cent ! Eugène Sue répondit qu’il lui serait agréable d’en acheter pour une certaine somme.

Il reçut, en conséquence, une invitation à déjeuner à Bercy pour lui et un de ses amis.

Il jeta les yeux sur Desforges ; Desforges passait pour l’homme rangé de la société, et le docteur Sue avait la plus grande confiance en lui.

On était attendu aux Gros-Marronniers.

Le déjeuner fut splendide ; on fit goûter aux deux jeunes gens les vins dont ils venaient faire l’acquisition, et Eugène Sue, sur lequel s’opérait particulièrement la séduction, en fut si content, qu’il en acheta, séance tenante, pour quinze mille francs, que, séance tenante toujours, il régla en lettres de change.

Le vin fut déposé dans une maison tierce, avec faculté pour Eugène Sue de le faire goûter, de le vendre et de faire dessus tels bénéfices qu’il lui conviendrait.

Huit jours après, Eugène Sue revendait à un compère de la maison Ermingot et Godefroy son lot de vins pour la somme de quinze cents francs payés comptant.

On perdait treize mille cinq cents francs sur la spéculation, mais on avait quinze cents francs d’argent frais. C’était de quoi réaliser l’ambition qui, depuis un an, empêchait les deux amis de dormir : un groom, un cheval et un cabriolet.

Comment, demandera le lecteur, peut-on avoir, avec quinze cents francs, un groom, un cheval et un cabriolet ?

C’est inouï, le crédit que donnent quinze cents francs d’argent comptant, surtout quand on est fils de famille et que l’on peut s’adresser aux fournisseurs de son père.

On acheta le cabriolet chez Sailer, carrossier du docteur, et l’on donna cinq cents francs à compte ; on acheta le cheval chez Kunsmann, où l’on prenait des leçons d’équitation, et l’on donna cinq cents francs à compte. On restait à la tête de cinq cents francs : on engagea un groom que l’on habilla de la tête aux pieds ; ce n’était pas ruineux, on avait crédit chez le tailleur, le bottier et le chapelier.

On était arrivé à ce magnifique résultat, au commencement de l’hiver de 1823 à 1824.

Le cabriolet dura tout l’hiver.

Au printemps, on résolut de monter un peu à cheval pour saluer les premières feuilles.

Un matin ; on partit ; Eugène Sue et Desforges, à cheval, étaient suivis de leur groom, à cheval comme eux.

À moitié chemin des Champs-Élysées, comme on était en train de distribuer des saluts aux hommes et des sourires aux femmes, un cacolet vert s’arrête, une tête sort par la portière et examine avec stupéfaction les deux élégants.

La tête était celle du docteur Sue, le cacolet vert était ce que l’on appelait dans la famille la voiture aux trois lanternes.

C’était une voiture basse inventée par le docteur Sue, et de laquelle on descendait sans marchepied : l’aïeule de tous nos petits coupés d’aujourd’hui.

Cette tête frappa les deux jeunes gens comme eût fait celle de Méduse ; seulement, au lieu de les pétrifier, elle leur donna des ailes ; ils partirent au galop.

Par malheur, il fallait rentrer ; on ne rentra que le surlendemain, c’est vrai, mais on rentra.

La justice veillait à la porte sous les traits du docteur Sue ; il fallut tout avouer, et ce fut même un bonheur que l’on avouât tout. La maison Ermingot et Godefroy commençait de montrer les dents sous la forme de papier timbré.

L’homme d’affaires du docteur Sue fut chargé d’entrer en arrangement avec MM. Ermingot et Godefroy ; ces messieurs, au reste, venaient d’avoir un petit désagrément en police correctionnelle, ce qui les rendit tout à fait coulants.

Moyennant deux mille francs, ils rendirent les lettres de change et donnèrent quittance générale.

Sur quoi, Eugène Sue s’engagea à rejoindre son poste à l’hôpital militaire de Toulon.

Desforges perdit toute la confiance du docteur. Il fut reconnu par l’enquête qu’il avait trempé jusqu’au cou dans l’affaire Ermingot et Godefroy, et il fut mis à l’index ; ce qui le détermina - facilité toujours par sa fortune personnelle - à suivre Eugène Sue à Toulon.

Damon n’eût pas donné une plus grande preuve de dévouement à Pythias.

On passa la dernière nuit ensemble : de Leuven, Adam, Desforges, Romieu, Croissy, Millaud, un cousin d’Eugène Sue, charmant garçon qui est allé mourir depuis en Amérique, Mira, le fils du célèbre Brunet, dont un duel fatal illustra depuis l’adresse.

Au moment du départ, l’enthousiasme fut tel, que Romieu et Mira résolurent d’escorter la diligence.

Eugène Sue et Desforges étaient dans le coupé ; Romieu et Mira galopaient aux deux portières.

Romieu galopa jusqu’à Fontainebleau ; là, il lui fallut absolument descendre de cheval.

Mira, s’entêtant, fit trois lieues de plus puis force lui fut de s’arrêter à son tour.

La diligence continua majestueusement son chemin, laissant les blessés en route.

On arriva le cinquième jour à Toulon.

Le premier soin des exilés fut d’écrire, pour avoir des nouvelles de leurs amis.

Romieu avait été ramené dans la capitale sur une civière.

Mira avait préféré attendre sa convalescence là où il était, et, quinze jours après, rentrait à Paris en voiture.

On s’installa à Toulon et l’on commença de faire les beaux avec les restes de la splendeur parisienne. Ces restes de splendeur, un peu fanés, étaient du luxe à Toulon.

Les Toulonnais ne tardèrent pas à regarder les nouveaux venus d’un mauvais œil ; ils appelaient Eugène Sue, le Beau Sue. Les Toulonnais faisaient un calembour auquel l’orthographe manquait, mais qui se rachetait par la consonance.

Le calembour eut d’autant plus de succès là-bas, qu’Eugène Sue, très beau garçon, du reste, nous l’avons dit déjà, avait la tête un peu dans les épaules.

Mais le haro redoubla, quand on vit tous les soirs venir les muscadins au théâtre, et que l’on s’aperçut qu’ils y venaient particulièrement pour lorgner la première amoureuse, Mlle Florival.

C’était presque s’attaquer aux autorités : le sous-préfet protégeait la première amoureuse.

Les deux Parisiens s’entêtèrent et demandèrent leurs entrées dans les coulisses.

Desforges faisait valoir sa qualité d’auteur dramatique ; il avait eu deux ou trois vaudevilles joués à Paris.

Eugène Sue était vierge de toute espèce de littérature et ne donnait aucun signe de vocation pour la carrière d’homme de lettres ; il était plutôt peintre. Gamin, il avait couru les ateliers, dessinait, croquait, brossait.

Il y a sept ou huit ans à peine, que je voyais encore, dans une des anciennes rues qui longeaient la Madeleine, un cheval qu’il avait dessiné sur la muraille avec du vernis noir et un pinceau à cirer les bottes.

Le cheval s’est écroulé avec la rue.

La porte des coulisses restait donc impitoyablement fermée ; ce qui donnait aux Toulonnais le droit incontestable de goguenarder les Parisiens.

Par bonheur, Louis XVIII était mort le 15 septembre 1824, et Charles X avait eu l’idée de se faire sacrer ; la cérémonie devait avoir lieu dans la cathédrale de Reims, le 26 mai 1825.

Maintenant, comment la mort du roi Louis XVIII à Paris, comment le sacre du roi Charles X à Reims pouvaient-ils faire ouvrir les portes du théâtre de Toulon à Desforges et à Eugène Sue ?

Voici.

Desforges proposa à Eugène Sue de faire, sur le sacre, ce que l’on appelait, à cette époque, un à-propos. Eugène Sue accepta, bien entendu.

L’à-propos fut représenté au milieu de l’enthousiasme universel. J’ai encore cette bluette, écrite tout entière de la main d’Eugène Sue.

Le même soir, les deux auteurs avaient, d’une façon inattaquable, leurs entrées dans les coulisses, et par suite chez Mlle Florival.

Ils en profitèrent conjointement et sans jalousie aucune.

Sous ce rapport, Eugène Sue avait des idées de communisme innées.

Vers le mois de juin 1825, Damon et Pythias se séparèrent.

Eugène Sue resta seul en possession de ses entrées au théâtre et chez Mlle Florival. Desforges partit pour Bordeaux, où il fonda Le Kaléidoscope.

Pendant ce temps, Ferdinand Langlé fondait La Nouveauté à Paris.

Vers la fin de 1825, Eugène Sue revint de Toulon.

Il trouva un centre littéraire auquel s’étaient ralliés les anciens hôtes de la rue du Rempart.

C’était La Nouveauté.

Les principaux rédacteurs du journal étaient de Brucker, Michel Masson, Romieu, Rousseau, Garnier-Pagès aîné, de Leuven, Dupeuty, de Villeneuve, Cavé, Vulpian et Desforges.

Desforges avait abandonné son fruit en province pour venir se rallier à la création de Ferdinand Langlé.

Le petit journal était en pleine prospérité. Depuis la représentation de son à-propos à Toulon, Eugène Sue était auteur dramatique, par conséquent, homme de lettres. Son cousin étant rédacteur en chef, il se trouva tout naturellement rédacteur particulier.

On lui demanda des articles ; il en fit quatre ; cette série était intitulée L’Homme-mouche.

Ce sont les premières lignes sorties de la plume de l’auteur de Mathilde et des Mystères de Paris qui aient été imprimées.

Mais on comprend que La Nouveauté ne payait point ses rédacteurs au poids de l’or ; d’un autre côté, le docteur Sue restait inflexible : il avait sur le cœur non seulement le vin bu, mais encore le vin gâté.

On avait bien une ressource extrême dont je n’ai pas encore parlé et que je réservais, comme son propriétaire, pour les grandes occasions : c’était une montre Louis XVI, à fond d’émail, entourée de brillants, donnée par la marraine, l’impératrice Joséphine.

Dans les cas extrêmes, on la portait au mont-de-piété et l’on en avait cent cinquante francs.

Elle défraya le mardi gras de 1826 ; mais, le mardi gras passé, après avoir traîné le plus longtemps possible, il fallut prendre un grand parti et s’en aller à la campagne.

Bouqueval, la campagne du docteur Sue, offrait aux jeunes gens son hospitalité champêtre et frugale ; on alla à Bouqueval.

Pâques arriva, et, avec Pâques, un certain nombre de convives. Chacun avait promis d’apporter son plat, qui un homard, qui un poulet rôti, qui un pâté.

Or, il arriva que, chacun comptant sur son voisin, l’argent manquant à tous, personne n’apporta rien.

Il fallait cependant faire la pâque ; c’eût été un péché que de ne pas fêter un pareil jour.

On alla droit aux étables et l’on égorgea un mouton.

Par malheur, le mouton était un magnifique mérinos que le docteur gardait comme échantillon.

Il fut dépouillé, rôti, mangé jusqu’à la dernière côtelette.

Lorsque le docteur apprit ce nouveau méfait, il se mit dans une abominable colère ; mais aux colères paternelles, Eugène Sue opposait une admirable sérénité.

C’était un charmant caractère que celui de notre pauvre ami, toujours gai, joyeux, riant.

Il devint triste, mais resta bon.

Ordre fut donné à Eugène Sue de quitter Paris.

Il passa dans la marine, et fit deux voyages aux Antilles.

De là la source d’Atar-Gull, de là l’explication de ces magnifiques paysages qui semblent entrevus dans un pays de fées, à travers les déchirures d’un rideau de théâtre.

Puis il revint en France. Une bataille décisive se préparait contre les Turcs. Eugène Sue s’embarqua, comme aide-major, à bord du Breslau, capitaine La Bretonnière, assista à la bataille de Navarin, et rapporta comme dépouilles opimes un magnifique costume turc qui fut mangé au retour, velours et broderie.

Tout en mangeant le costume turc, Eugène Sue, qui prenait peu à peu goût à la littérature, avait fait jouer, avec Desforges, Monsieur le marquis.

Enfin, vers le même temps, il faisait paraître, dans La Mode, la nouvelle de Plick et Plock, son point de départ comme roman.

Sur ces entrefaites, le grand-père maternel d’Eugène Sue mourut, lui laissant quatre-vingt mille francs, à peu près. C’était une fortune inépuisable.

Aussi le jeune poète, qui avait vingt-quatre ans, et qui, par conséquent, était sur le point d’atteindre sa grande majorité, donna-t-il sa démission et se mit-il dans ses meubles.

Nous disons se mit dans ses meubles, parce qu’Eugène Sue, artiste d’habitudes comme d’esprit, fut le premier à meubler un appartement à la manière moderne ; Eugène Sue eut le premier tous ces charmants bibelots dont personne ne voulait alors, et que tout le monde s’arracha depuis : vitraux de couleur, porcelaines de Chine, porcelaines de Saxe, bahuts de la Renaissance, sabres turcs, criks malais, pistolets arabes, etc.

Puis, libre de tout souci, il se dit que sa vocation était d’être peintre, et il entra chez Gudin, qui, à peine âgé de trente ans alors, avait déjà sa réputation faite.

Nous avons dit qu’Eugène Sue dessinait, ou plutôt croquait assez habilement ; il avait, je me le rappelle, rapporté de Navarin un album qui était doublement curieux, et comme côté pittoresque, et comme côté artistique.

Ce fut chez l’illustre peintre de marine qu’arriva à Eugène Sue une de ces aventures de gamin qui avaient rendu célèbre la société Romieu, Rousseau et Eugène Sue.

Gudin, nous l’avons dit, était à cette époque dans toute la force de son talent et dans tout l’éclat de sa renommée. Les amateurs s’arrachaient ses œuvres, les femmes se disputaient l’homme. Comme tous les artistes dans une certaine position, il recevait de temps en temps des lettres de femmes inconnues, qui, désirant faire connaissance avec lui, lui donnaient des rendez-vous à cet effet.

Un jour, Gudin en reçut deux ; toutes deux lui donnaient rendez-vous pour la même heure. Gudin ne pouvait pas se dédoubler. Il fit part à Eugène Sue de son embarras.

Eugène Sue s’offrit pour le remplacer ; de l’élève au maître, il n’y a qu’un pas.

Puis il y avait une grande ressemblance physique entre Gudin et Eugène Sue : ils étaient de même taille, avaient tous les deux la barbe et les cheveux noirs ; l’un ayant vingt-sept ans, l’autre trente, la plus mal partagée des deux inconnues n’aurait point à crier au voleur. D’ailleurs, on mit les deux lettres dans un chapeau, et chacun tira la sienne.

À partir de ce moment, et pour le reste de la journée, il y eut deux Gudin et plus d’Eugène Sue.

Le soir, chacun alla à son rendez-vous, et, le lendemain, chacun revenait enchanté. La chose eût pu durer ainsi éternellement ; mais la curiosité perdit toujours les femmes, témoin Ève, témoin Psyché.

La dame qui avait obtenu le faux Gudin en partage avait des goûts artistiques.

Après avoir vu le peintre, elle voulait absolument voir l’atelier.

Elle voulait surtout voir Gudin travaillant, la palette et le pinceau à la main.

Au nombre des femmes curieuses, nous avons oublié Sémélé, qui voulut voir son amant Jupiter dans toute sa splendeur, et qui fut brûlée vive par les rayons de sa foudre.

Le faux Gudin ne put résister à tant d’instances : il consentit et donna rendez-vous pour le lendemain à la belle curieuse.

Elle devait venir à deux heures de l’après-midi, moment où le jour est le plus favorable à la peinture.

À deux heures moins un quart, Eugène Sue, vêtu d’une magnifique livrée attendait dans l’antichambre de Gudin.

À deux heures moins quelques minutes, la sonnette s’agita sous la main tremblante de la belle curieuse.

Eugène Sue alla ouvrir.

La dame, jalouse de tout voir, commença par jeter les yeux sur le domestique, qui lui paraissait d’excellente mine, et qui s’inclinait respectueusement devant elle.

Cet examen fut suivi d’un cri terrible.

- Quelle horreur ! Un laquais ! Et la dame, se cachant le visage dans son mouchoir, descendit précipitamment l’escalier. Au bal masqué de l’Opéra, Eugène Sue rencontra la dame et voulut renouer connaissance avec elle ; mais elle s’obstina, cette fois, à croire qu’il était déguisé, et il n’en obtint, pour toute réponse, que ces mots qu’il avait déjà entendus :

- Quelle horreur ! Un laquais !

Vers ce temps, je fis représenter Henri III, au Théâtre-Français.

De Leuven et Ferdinand Langlé, prévoyant le succès que la pièce devait avoir, vinrent me demander l’autorisation d’en faire la parodie. Je la leur accordai, bien entendu.

Cette parodie fut faite pour le Vaudeville. Elle portait le titre de : Le Roi Dagobert et sa cour.

Mais ce titre parut irrévérencieux à l’égard du descendant de Dagobert. Par descendant de Dagobert, l’honorable compagnie qui porte de sable aux ciseaux d’argent entendait Sa Majesté Charles X. Elle confondait descendants avec successeurs ; mais bah ! quand on coupe toujours et qu’on n’écrit jamais, il ne faut pas y regarder de si près.

Les auteurs changèrent le titre et prirent celui du Roi Pétaud et sa cour.

Le comité de censure n’y trouva aucun inconvénient.

Comme si personne ne descendait du roi Pétaud !

La pièce fut jouée sous ce dernier titre.

Tout le cénacle assistait à la première représentation.

La parodie parodiait la pièce scène par scène.

Or, à la fin du quatrième acte, la scène d’adieux de Saint-Mégrin et de son domestique était parodiée par une scène entre le héros de la parodie et son portier.

Dans cette scène, très tendre, très touchante, très sentimentale enfin, le héros demandait à son portier une mèche de ses cheveux sur l’air Dormez donc, mes chères amours, très en vogue à cette époque et tout à fait approprié à la situation.

Trois ou quatre jours après, nous dînâmes chez Véfour, Eugène Sue, Desforges, de Leuven, Desmares, Rousseau, Romieu et moi.

À la fin du dîner, qui avait été fort gai et où le fameux refrain

Portier, je veux

De tes cheveux !

avait été chanté en chœur, Eugène Sue et Desmares résolurent de donner une réalité à ce rêve de l’imagination d’Adolphe de Leuven et de Langlé, et, entrant dans la maison n° 8 de la rue de la Chaussée-d’Antin, dont Eugène Sue connaissait le concierge de nom, ils demandèrent au brave homme s’il ne se nommait pas M. Pipelet.

Le concierge répondit affirmativement.

Alors, au nom d’une princesse polonaise qui l’avait vu et qui était devenue amoureuse de lui, ils lui demandèrent avec tant d’instances une boucle de ses cheveux, que, pour se débarrasser d’eux, le pauvre Pipelet finit par la leur donner, quoiqu’il n’eût la tête que médiocrement garnie.

À partir du moment où il eut commis cette imprudence, le pauvre Pipelet fut un homme perdu.

Dès le même soir, trois autres demandes lui furent adressées de la part d’une princesse russe, d’une baronne allemande et d’une marquise italienne.

Et, à chaque fois qu’une semblable demande était adressée au brave homme, un chœur invisible chantait sous ses fenêtres :

Portier, je veux

De tes cheveux !

Le lendemain, la plaisanterie continua. Chacun envoyait les gens de sa connaissance demander des cheveux à maître Pipelet, qui ne tirait plus le cordon qu’avec angoisse, et qui - mais inutilement - avait enlevé de sa porte l’écriteau : Parlez au portier !

Le dimanche suivant, Eugène Sue et Desmares voulurent donner au pauvre diable une sérénade en grand ; ils entrèrent dans la cour à cheval, chacun une guitare à la main, et se mirent à chanter l’air persécuteur.

Mais, nous l’avons dit, c’était un dimanche, les maîtres étaient à la campagne ; le portier, se doutant qu’on chercherait à empoisonner son jour dominical, et qu’il n’aurait pas même, ce jour-là, le repos que Dieu s’était accordé à lui-même, avait prévenu tous les domestiques de la maison. Il se plaça derrière les chanteurs, ferma la porte de la rue, fit un signal convenu d’avance et sur lequel cinq ou six domestiques accoururent à son aide, de sorte que les troubadours, forcés de convertir en armes défensives leurs instruments de musique, ne sortirent de là que le manche de leur guitare à la main.

Des détails de ce combat terrible, personne ne sut jamais rien, les combattants les ayant gardés pour eux ; mais on sut qu’il avait eu lieu, et, dès lors, le portier du n° 8 de la rue de la Chaussée-d’Antin fut mis au ban de la littérature.

À partir de ce moment, la vie de ce malheureux devint un enfer anticipé. On ne respecta plus même le repos de ses nuits ; tout littérateur attardé dut faire le serment de rentrer à son domicile par la rue de la Chaussée-d’Antin, ce domicile fût-il à la barrière du Maine.

Cette persécution dura plus de trois mois. Au bout de ce temps, comme un nouveau visage se présentait pour faire la demande accoutumée, la femme Pipelet, tout en pleurs, annonça que son mari, succombant à l’obsession, venait d’être conduit à l’hôpital sous le coup d’une fièvre cérébrale.

Le malheureux avait le délire, et, dans son délire, ne cessait de répéter avec rage le refrain infernal qui lui coûtait la raison et la santé.

Ce Pipelet n’est autre que le Pipelet des Mystères de Paris, et Eugène Sue s’est peint lui-même dans le rapin Cabrion.

La campagne d’Alger arriva ; Gudin partit pour l’Afrique ; les deux amis se trouvèrent séparés ; Eugène Sue se remit à la littérature.

Atar-Gull, un de ses romans les plus complets, fut commencé à cette époque.

Puis vint la révolution de juillet.

Eugène Sue fit alors, avec Desforges, une comédie intitulée le Fils de l’Homme.

Les souvenirs de jeunesse se réveillaient chez Eugène Sue ; il se rappelait que Joséphine avait été sa marraine et qu’il portait le prénom du prince Eugène.

La comédie faite, elle resta là ; la réaction orléaniste avait été plus vite que les auteurs.

D’ailleurs, Desforges, l’un des coupables, était devenu le secrétaire du maréchal Soult. On comprend que le maréchal Soult, qui devait tout à Napoléon, aurait eu de grandes répugnances à voir jouer une pièce en l’honneur de son fils.

Mais l’amour-propre d’auteur est une passion bien impérieuse ; on a vu de pauvres filles trahir leur maternité par leur amour maternel.

Un jour, Desforges avait déjeuné avec Volnys ; après ce déjeuner, il tira la pièce incendiaire de son carton et la lut à Volnys.

Volnys était fils d’un général de l’Empire qui n’avait pas été fait maréchal ; son cœur se fondit à cette lecture.

- Laissez-moi le manuscrit, dit-il ; je veux relire cela.

Desforges laissa le manuscrit ; six semaines s’écoulèrent. Le bruit se répandit sourdement dans le monde littéraire qu’il se préparait un grand événement au Vaudeville.

On demandait ce que pouvait être cet événement ; Bossange était alors directeur du Vaudeville ; Bossange, le collaborateur de Soulié dans deux ou trois drames ; Bossange, qui était alors et qui est encore aujourd’hui un des hommes les plus spirituels de Paris, Déjazet était un des principaux sujets de son théâtre.

On les savait capables de tout à eux deux.

Un soir, Desforges, curieux de savoir quel était cet événement littéraire que couvait le Vaudeville, était venu dans les coulisses. Il rencontre Bossange et veut l’interroger à ce sujet. Mais Bossange était trop affairé.

- Ah ! mon cher, lui dit-il, je ne puis rien entendre ce soir : imaginez-vous qu’Armand est malade et nous fait manquer le spectacle, de sorte que nous sommes obligés de donner au pied levé une pièce qui était en répétition et qui n’était pas sue. Voyons, monsieur le régisseur, Déjazet est-elle prête ?

- Oui, monsieur Bossange.

- Alors, frappez les trois coups et faites l’annonce que vous savez.

On frappa les trois coups ; on cria : «Place au théâtre !» et force fut à Desforges de se ranger comme les autres derrière un châssis.

Le régisseur, en cravate blanche, en habit noir, entra en scène et dit, après les trois saluts d’usage :

- Messieurs, un de nos artistes se trouvant indisposé au moment de lever le rideau, nous sommes forcés de vous donner, à la place de la seconde pièce, une pièce nouvelle qui ne devait passer que dans trois ou quatre jours. Nous vous supplions d’accepter l’échange.

Le public, auquel on donnait une pièce nouvelle au lieu d’une vieille, couvrit d’applaudissements le régisseur. La toile tomba pour se relever presque aussitôt. En ce moment, Déjazet descendait de sa loge en uniforme de colonel autrichien.

- Ah ! mon Dieu ! s’écria Desforges, à qui un éclair traversa le cerveau, que joues-tu donc là ?

- Ce que je joue ? Je joue Le Fils de l’Homme.

Allons, laisse-moi passer, monsieur l’auteur. Les bras tombèrent à Desforges. Déjazet passa. La pièce eut un succès énorme.

Après la représentation, Desforges se fit ouvrir la porte de communication du théâtre avec la salle ; il voulait porter la nouvelle à Eugène Sue.

Il se heurte dans le corridor avec un monsieur tout effaré. Ce monsieur, c’était Eugène Sue.

Le hasard avait fait qu’il s’était trouvé dans la salle en même temps que Desforges se trouvait dans les coulisses.

Sur ces entrefaites, le docteur Sue mourut, laissant à peu près vingt-trois ou vingt-quatre mille livres de rentes à Eugène Sue.

Il était temps : les quatre-vingt mille francs du grand-père maternel étaient mangés, ou tout au moins tiraient à leur fin.

Eugène Sue pouvait vivre désormais sans faire de littérature ; mais, une fois qu’on a revêtu cette tunique de Nessus, tissée d’espérance et d’orgueil, on ne l’arrache plus facilement de ses épaules.

Notre auteur continua donc sa carrière littéraire par La Salamandre, encore un de ses meilleurs romans ; puis parut La Coucaratcha, puis La Vigie de «Koaut-Ven».

Ces trois ou quatre ouvrages placèrent bruyamment Eugène Sue au rang des littérateurs modernes, mais soulevèrent contre lui la grande question d’immoralité qui l’a si longtemps poursuivi.

Faisons halte un instant et examinons cette question.

Nous avons dit ailleurs qu’Alfred de Musset avait une maladie de l’âme. Nous pourrions dire d’Eugène Sue qu’il avait une maladie de l’imagination : ce qui est beaucoup moins grave, et la preuve, c’est que, avec sa maladie de l’âme, de Musset devint un méchant garçon ; tandis que, avec sa maladie de l’imagination, Eugène Sue resta toujours un brave et excellent cœur.

Seulement, Eugène Sue se croyait dépravé.

Eugène Sue croyait avoir besoin de certaines excitations pour éprouver certains désirs.

Il n’avait pas cherché cette accusation d’immoralité : il avait écrit avec son imagination malade ; avec cette imagination malade, il avait créé les rôles de Brulard, de Pazillo, de Zaffie ; il eût voulu être ces hommes-là, et, par malheur ou plutôt par bonheur, n’avait point la moindre ressemblance avec eux. Il s’était fait, pour ainsi dire, un miroir diabolique dans lequel il se regardait ; abandonné au désordre de son imagination, il rêvait les fantaisies horribles du marquis de Sade. Mais, en face de la réalité, il pleurait comme un enfant et faisait l’aumône comme un saint.

Nous donnerons deux ou trois exemples de cette adorable bonté ; pour être un peu excentriques, ils n’en sont pas moins vrais.

Eh bien, lorsque se dressa contre Eugène Sue cette action d’immoralité, il fut au septième ciel.

- Maintenant, me disait-il à cette époque, je suis lancé ; toutes les femmes vont vouloir de moi.

Alors, pour entretenir l’accusation, il y répondit et érigea en système ce qui n’était chez lui qu’un accident du hasard, une défaillance de son imagination.

Il déclara que c’était de son libre arbitre et à tête reposée que, comme dans ce hideux roman de Justine, il faisait triompher le crime et succomber la vertu ; qu’il était selon les lois de la religion, qui met au ciel la récompense des souffrances de ce monde ; et il soutint que, si la vertu était récompensée ici-bas, elle n’aurait pas besoin de récompense au ciel.

Une fois entré dans ce système, tout ce qui pouvait concourir à fausser l’idée du public sur lui était religieusement cultivé par lui.

Je le rencontrai un jour, joyeux, content, enchanté de lui. Il appelait une voiture pour aller plus vite.

- Où courez-vous comme cela ? lui demandai-je.

- Ah ! mon cher, ne m’arrêtez pas : je cours chez moi commencer une nouvelle dont je viens de trouver…

- Le dénouement ? interrompis-je.

- Non, la première phrase.

Je me mis à rire.

- Et cette phrase est… ? lui demandai-je.

- Depuis six mois, j’étais l’amant de la femme de mon meilleur ami.

Et, en effet, cette phrase commence, je crois, une des nouvelles de La Coucaratcha.

Souvent, quand nous causions avec de Leuven et Ferdinand Langlé de cette manie d’Eugène Sue de se méphistophéliser, nous riions à cœur joie. Rien n’était moins diabolique que ce gai et charmant garçon.

Mais les deux brises littéraires qui soufflaient alors sur la France venaient l’une d’Allemagne et l’autre d’Angleterre : la première disait Faust et Werther ; la seconde, don Juan et Manfred.

Rien ne fâchait plus Eugène Sue que de se voir nier en face cette prétendue corruption.

Souvent, à l’appui de cette corruption qu’il ambitionnait, il racontait des anecdotes qui indiquaient, disons plus, qui dénonçaient le meilleur cœur de la terre.

Un jour que je le poussais à bout…

- Tenez, me dit-il, je vais vous donner une idée du degré auquel je suis usé et mauvais. Voici ce qui m’est arrivé il y a quelques jours.

Depuis un mois, j’aimais et désirais une femme du monde, une honnête créature que j’avais l’idée de mettre à mal ; mais, comme elle était sévèrement gardée par son mari, nous n’avions jamais pu nous trouver seuls ensemble, quoiqu’elle le désirât autant que moi. Enfin, lundi dernier, je reçois une lettre d’elle ; elle était libre pour un jour ou deux, et m’attendait à sa campagne. Vous comprenez que je pars ; on m’attendait pour dîner ; j’arrive à l’heure dite, à six heures. C’était par une adorable soirée d’automne, une de ces soirées d’automne qui rappellent le printemps. Elle m’attendait sur le perron, vêtue de blanc, comme une vestale antique. Elle me conduisit à une terrasse enveloppée de fleurs ; la table était servie pour nous deux. Je n’ai jamais vu fête pareille, mon ami ; toute la nature était en joie ! Le soleil était tiède, la brise caressante, l’atmosphère parfumée… Eh bien, savez-vous ce que je suis devenu au milieu de ces honnêtes excitations ? Une véritable borne-fontaine ! J’ai pleuré, et tout s’est borné là. Si, au lieu de me donner rendez-vous sur une terrasse couverte de fleurs, en plein air, au soleil couchant, cette femme m’eût donné rendez-vous dans quelque mauvais lieu, j’eusse été un Hercule, au lieu d’être un Abélard.

Et voilà ce que le pauvre Eugène appelait de la corruption.

Comment arriver à raconter le pendant de cette anecdote ? Je n’en sais rien, mais je vais essayer.

Fermez-vous, oreilles chastes ; voilez-vous, regards pudibonds.

Un soir, il est arrêté par une fille, et monte chez elle.

Dans un coin de la chambre, il voit une espèce d’assemblage de châles, de robes et de chiffons, duquel sortait de temps en temps un soupir.

- Qu’est-ce que cela ? demande Eugène Sue.

- Ne fais pas attention, dit la fille, c’est une de mes amies.

- C’est une femme, cela ?

- Sans doute.

- Mais où est sa tête ?

- Tu ne peux pas la voir, elle la cache entre ses mains.

-Pourquoi la cache-t-elle ?

La fille se penche à son oreille :

- Son amant lui a jeté du vitriol au visage, de sorte qu’elle est dévisagée.

La fille, accroupie, qui se doute que l’on raconte son aventure, se met à pleurer. Eugène va à elle.

- Ah çà ! lui dit-il, pauvre fille, tu regrettes donc de ne plus pouvoir faire le métier ?

- Quelquefois, dit la fille en regardant entre ses doigts,

quand je vois un beau garçon comme toi.

Eugène Sue va aux bougies et les souffle.

Puis, s’en allant, il laisse deux louis sur la cheminée.

Il avait fait double aumône, et il donnait cette anecdote comme une preuve de sa corruption.

En 1834, Eugène Sue fit paraître les premières livraisons de son Histoire de la marine française, un de ses plus mauvais ouvrages.

Le libraire n’acheva pas la publication.

Eugène Sue, par la nature de son talent, ne pouvait réussir ni dans l’histoire, ni dans le roman historique. Jean Cavalier est un livre médiocre, et c’est cependant le plus important de ses ouvrages historiques. Le Morne au diable, moins long, est infiniment meilleur ; quoique la fable du duc de Monmouth, si bossu que le bourreau s’y reprit à trois ou quatre fois pour lui couper la tête, soit inadmissible.

En sept ou huit ans, il publia successivement, mais sans succès réel, Deleytar, Le Marquis de Létorières, Hercule Hardy, Le Colonel Surville, Le Commandeur de Malte, Paula Monti.

Pendant ce temps, Sue avait mené la vie de grand seigneur. Il avait, rue de la Pépinière, une charmante maison encombrée de merveilles et qui n’avait qu’un défaut : c’était de ressembler à un cabinet de curiosités ; il avait trois domestiques, trois chevaux, trois voitures ; tout cela tenu à l’anglaise ; il avait les plus ruineuses de toutes les maîtresses, des femmes du monde ; il avait une argenterie que l’on estimait cent mille francs ; il donnait d’excellents dîners, et se passait enfin tous ses caprices, ce qui était d’autant plus facile que, lorsqu’il manquait d’argent, il écrivait à son notaire : «Envoyez-moi trois mille, cinq mille, dix mille francs» et que son notaire les lui envoyait.

Mais, un jour qu’il avait demandé cinq mille francs à son notaire, son notaire lui répondit :

«Mon cher client,

«Je vous envoie les cinq mille francs que vous me demandez ; mais je vous préviens qu’encore deux demandes pareilles et tout sera fini.

«Vous avez mangé toute votre fortune, moins quinze mille francs.»

Le hasard me conduisit chez lui ce jour-là. Nous devions faire une pièce ensemble ; il m’avait écrit plusieurs fois de venir le voir, et j’étais venu.

Il était atterré.

Il me raconta très simplement ce qui lui arrivait, en me disant :

- Je ne toucherai point à ces quinze mille francs-là ; j’emprunterai, je travaillerai et je rendrai.

- Oh ! lui dis-je, à quoi pensez-vous, cher ami ! Si vous empruntez, les intérêts vous mangeront bien au-delà de vos quinze mille francs.

- Non, me dit-il, j’ai quelqu’un, une excellente amie à moi…

- Une femme ?

- Plus qu’une femme, une parente, une parente très riche ; elle me prêtera ce dont j’aurai besoin, fût-ce cinquante mille francs. Venez demain, j’aurai sa réponse.

Je revins le lendemain. Je le trouvai anéanti. La personne avait répondu par un refus motivé sur toutes ces banalités que l’on invente quand on ne veut pas rendre un service. Mais ce qui était le plus curieux, c’était le post-scriptum qui terminait la lettre :

Vous parlez d’aller à la campagne ; surtout n’y allez pas avant de m’avoir présenté à l’ambassadeur d’Angleterre.

C’était surtout ce post-scriptum qui exaspérait le pauvre Eugène.

- Et que l’on dise encore, s’écriait-il, que je peins la société en laid ! Le lendemain, je revins le voir, non point pour travailler, mais pour savoir dans quel état il était.

Il était au lit avec une fièvre horrible. Il avait été à Châtenay, petite maison de campagne qu’il avait, pour reposer un instant sa pauvre tête brisée sur le cœur d’une femme qu’il aimait ; mais elle connaissait sa ruine et s’était excusée de ne pouvoir venir au rendez-vous.

Il n’y avait cependant pas loin de Verrières à Châtenay. Passons du jeune homme à l’homme. La douleur mûrit vite. D’ailleurs, Eugène Sue avait trente-six à trente-huit ans à peu près, lors de cette catastrophe.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > L’HOMME.

L’homme.

Ce qui épouvanta surtout Eugène Sue, ce ne fut point seulement qu’il ne lui restât plus que quinze mille francs, c’est qu’il reconnut qu’il en devait à peu près cent trente mille.

Il tomba dans un profond marasme.

Tous les amis des jours de jeunesse et de folies avaient disparu. Une autre société s’était faite autour de l’auteur de talent.

Au nombre des jeunes hommes qu’Eugène Sue voyait le plus à cette époque était Ernest Legouvé.

Legouvé est un esprit sain, un cœur droit, une âme chrétienne.

Il se trouvait, sinon parent, du moins allié d’Eugène Sue. La première femme du docteur Sue était devenue, après divorce, la seconde femme du père de Legouvé, l’auteur du Mérite des femmes.

Ernest Legouvé s’inquiéta de l’état dans lequel il voyait Eugène.

Il avait lui-même pour ami un homme non seulement à l’âme droite, mais au cœur fort. C’était Goubaux.

Goubaux connaissait peu Eugène Sue, ne l’ayant vu que deux ou trois fois et sans intimité ; il n’en accepta pas moins cette mission que lui confiait Legouvé et qui avait pour but de relever, par la force, par la raison et par la droiture, cette âme brisée qui n’avait la force que de gémir.

Goubaux trouva le malade dans une atonie morale complète ; tout venait de lui manquer à la fois : fortune, amitié, amour !

Goubaux essaya de le renouveler par la gloire.

Mais lui, souriant tristement :

- Mon cher monsieur, lui dit-il, voulez-vous que je vous dise une chose, c’est que je n’ai pas de talent.

- Comment, vous n’avez pas de talent ? dit Goubaux étonné.

- Eh ! non, j’ai eu quelques succès, mais médiocres ; rien de tout ce que j’ai fait n’est réellement une œuvre.

Je n’ai ni style, ni imagination, ni fond, ni forme ; mes romans maritimes sont de mauvaises imitations de Cooper ; mes romans historiques, de mauvaises imitations de Walter Scott.

Quant à mes trois ou quatre pièces de théâtre, cela n’existe pas. J’ai une façon de travailler déplorable : je commence mon livre sans avoir ni milieu ni fin ; je travaille au jour le jour, menant ma charrue sans savoir où, ne connaissant pas même le terrain que je laboure. Tenez, en voulez-vous un exemple : voilà deux mois que j’ai fait les deux premiers feuilletons d’un roman nommé Arthur ; voilà deux mois que ces deux feuilletons ont paru dans La Presse. Je ne puis pas arriver à faire le troisième. Je suis un homme perdu, mon cher monsieur Goubaux, et, si je n’étais pas poltron comme une vache, je me brûlerais la cervelle.

- Allons, dit Goubaux, vous êtes plus malade qu’on ne me l’avait dit. Je croyais vous trouver ne doutant que des autres, et je vous trouve doutant de vous-même. Je vais lire ce soir ces deux premiers feuilletons d’Arthur, et je reviendrai demain en causer avec vous.

Et il lui tendit la main. Eugène Sue prit la main que lui tendit Goubaux, mais avec un sourire découragé et en secouant la tête. Goubaux revint le lendemain ; il avait lu les deux chapitres. Ces deux chapitres, dont le premier est consacré à un voyage avec un postillon qui raconte comment il a été dupe de la vieille mystification d’un homme qui, voulant aller vite et ne payer que vingt-cinq sous de guides, recommande au postillon d’aller doucement, ce que celui-ci se garde bien de faire, et dont le second contient la description d’une maison de campagne charmante, espèce d’oasis perdue dans un désert du Midi, au milieu des sables ; ces deux chapitres, en piquant la curiosité, n’entament aucun sujet.

Ils avaient donc pu, en effet, comme l’avait dit Eugène Sue, être écrits sur une première donnée, rompue avec ces deux premiers chapitres et ne donnant absolument dans rien.

- Ah ! vous voilà ? dit Eugène Sue. Je vous avoue que je ne comptais pas vous revoir.

- Pourquoi cela ?

- Mais parce que je suis assommant, et qu’à votre place je ne serais pas revenu. Goubaux haussa les épaules.

- J’espère, au moins, reprit Eugène Sue, que vous n’avez pas lu les deux chapitres ?

- C’est ce qui vous trompe, je les ai lus.

- J’en fais compliment à votre patience. Goubaux lui prit la main.

- Écoutez-moi, lui dit-il.

- Oh ! parlez.

- Vous dites que vous n’avez rien d’arrêté pour la suite de votre roman ?

- Pas cela ! Et Eugène jeta une chiquenaude en l’air.

- Eh bien, je vais vous donner une idée.

- Laquelle ?

- Vous doutez de tout, de vos amis, de vos maîtresses, de vous-même ?

- J’ai quelques raisons pour cela.

- Eh bien, faites le roman du doute : que ce voyageur qui visite la maison abandonnée soit vous. Creusez votre cœur, faites-en résonner toutes les fibres. L’autopsie que l’on fait de son propre cœur est la plus curieuse de toutes, croyez-moi, et ce n’était pas sans raison que les Grecs avaient écrit, sur le fronton du temple de Delphes, cette maxime du sage : «Connais-toi toi-même.»

Vous serez tout étonné qu’autour de vous gravitera tout un monde de personnages créés, non point par vous, mais, selon le côté où vous les envisagerez, par le hasard, la fatalité ou la Providence. Quant aux événements, au lieu que ce soient les caractères qui ressortent d’eux, ce sont eux qui ressortiront des caractères. Mais, avant tout, quittez Paris, isolez-vous avec vous-même, trouvez quelque campagne ; il n’est pas besoin qu’elle ait le confortable de celle que vous décrivez. Allez, allez, et ne revenez que quand votre roman sera fini.

Eugène Sue poussa un soupir de doute.

- Vous en avez le placement, n’est-ce pas ?

- J’ai un traité avec un libraire qui me donne trois mille francs par volume ; plus, La Presse, qui peut m’en rapporter deux mille.

- Allez, restez quatre mois, faites quatre volumes ; vous aurez gagné vingt mille francs, et vous en aurez dépensé deux ou trois mille ; il vous restera dix-sept mille francs ; vous paierez là-dessus cinq ou six mille, vous garderez le reste. Vous verrez comme cela fait du bien, de payer.

- Mais…

- Je vous dis d’aller. Eugène Sue laissa tomber sa tête sur sa poitrine.

- Je vous quitte, lui dit Goubaux.

- Reviendrez-vous demain ?

- Non. J’attendrai de vos nouvelles. Et il sortit.

Le lendemain, il reçut un petit billet parfumé et sur du papier de couleur. C’était une des faiblesses de notre ami.

Vous avez raison. Je pars et ne reviendrai que quand Arthur sera fini.

Votre bien reconnaissant, Eugène Sue. Si vous avez à m’écrire, écrivez-moi à Châtenay ; ayant cette maison de campagne, j’ai jugé inutile de faire la dépense d’en louer une autre.

Trois mois après, il revint. Arthur était fait. Voyez, par cet extrait de la préface, s’il avait bien suivi le conseil de Goubaux.

«Le personnage d’Arthur n’est pas une fiction… son caractère, une invention d’écrivain ; les principaux événements de sa vie sont racontés naïvement ; presque toutes les particularités en sont vraies.

«Attiré vers lui par un attrait aussi inexplicable qu’irrésistible, mais souvent forcé de l’abandonner, tantôt avec une sorte d’horreur, tantôt par un sentiment de pitié douloureuse, j’ai longtemps connu, quelquefois consolé, mais toujours profondément plaint cet homme singulier et malheureux.

«Si, afin de rassembler les souvenirs d’hier, et presque stéréotypés dans ma mémoire, j’ai choisi ce cadre : Journal d’un inconnu, c’est que j’ai cru que ce mode d’affirmation, pour ainsi dire personnelle, donnerait encore plus d’autorité, d’individualité au caractère neuf et bizarre d’Arthur, dont ces pages sont le plus intime, le plus fidèle reflet.

«En effet, une puissance rare : l’attraction ; un penchant peu vulgaire : la défiance de soi, servent de double pivot à cette nature excentrique qui emprunte toute son originalité de la combinaison étroite, et pourtant anormale, de ces deux contrastes.

«En d’autres termes : qu’un homme doué d’un très grand attrait, soit, sinon présomptueux, du moins confiant en lui, rien de plus simple ; qu’un homme sans intelligence ou sans dehors soit défiant de lui, rien de plus naturel.

«Qu’au contraire, un homme réunissant, par hasard, les dons de l’esprit, de la nature et de la fortune, plaise, séduise, mais qu’il ne croie pas au charme qu’il inspire ; et cela, parce qu’ayant la conscience de sa misère et de son égoïsme, et que, jugeant les autres d’après lui, il se défie de tous, parce qu’il doute de son propre cœur ; que, doué pourtant de penchants généreux et élevés auxquels il se laisse parfois entraîner, bientôt il les refoule impitoyablement en lui de crainte d’en être dupe, parce qu’il juge ainsi le monde, qu’il les croit, sinon ridicules, du moins funestes à celui qui s’y livre ; ces contrastes ne semblent-ils pas un curieux sujet d’étude ?

«Qu’on joigne, enfin, à ces deux bases primordiales du caractère, des instincts de tendresse, de confiance, d’amour et de désœuvrement, sans cesse contrariés par une défiance incurable, ou flétris dans leur germe par une connaissance fatale et précoce des plaies morales de l’espèce humaine ; un esprit souvent accablé, inquiet, chagrin, analytique, mais d’autres fois vif, ironique et brillant ; une fierté, ou plutôt une susceptibilité à la fois si irritable, si ombrageuse et si délicate, qu’elle s’exalte jusqu’à une froide et implacable méchanceté si elle se croit blessée, ou qu’elle s’épanche en regrets touchants et désespérés, lorsqu’elle a reconnu l’injustice de ses soupçons ; et on aura les principaux traits de cette organisation.

«Quant aux accessoires de la figure principale de ce récit, quant aux scènes de la vie du monde, parmi lesquelles on la voit agir, l’auteur de ce livre en reconnaît d’avance la pauvreté stérile ; mais il pense que les mœurs de la société, aujourd’hui, n’en présentent pas d’autres, ou, du moins, il avoue n’avoir pas su les découvrir.

«Ceci dit à propos de cet ouvrage, ou plutôt de cette longue, trop longue peut-être, étude biographique, passons.

«Un écrivain n’ayant guère d’autre moyen de répondre à la critique d’une œuvre que dans la préface d’une autre, je dirai donc deux mots sur une question soulevée par mon dernier ouvrage (Latréaumont), et posée avec une flatteuse bienveillance par ceux-ci, avec une haute et grave sévérité par ceux-là ; ici, avec amertume, là avec ironie, ailleurs avec dédain.

«Cette question est de savoir si je renonce à cette conviction, taxée, selon chacun, de paradoxe, de calomnie sociale, de triste vérité, de misérable raillerie, ou de thèse inféconde ; cette question est de savoir, dis-je, si je renonce à cette conviction, que la vertu est malheureuse et le vice heureux ici-bas.

«Et, d’abord, bien que rien ne lui semble plus pénible que de parler de soi, l’auteur de ce livre ne peut se lasser de répéter qu’il n’a pas la moindre des prétentions philosophiques qu’on lui accorde, qu’on lui suppose ou qu’on lui reproche ; que, dans ses ouvrages sérieux ou frivoles, qu’il s’agisse d’histoire, de comédie ou de romans, il n’a jamais voulu formuler de système ; qu’il a toujours écrit selon ce qu’il a ressenti, ce qu’il a vu, ce qu’il a lu, sans vouloir imposer sa foi à personne.

«Seulement, ce qui autrefois avait été, pour lui, plutôt la prévision de l’instinct que le résultat de l’expérience, a pris, à ses yeux, l’impérieuse autorité d’un fait.

«Que si, enfin, il semble renoncer, non à sa triste croyance, mais à signaler, même dans ses propres ouvrages, les observations ou les preuves irrécusables qu’il pourrait citer à l’appui de sa conviction, c’est qu’à cette heure, plus avancé dans la vie, il sait qu’une intelligence ordinaire suffit pour faire triompher une erreur, mais que le privilège de consacrer, d’accréditer les VÉRITÉS ÉTERNELLES est réservé au génie ou à la divinité.

«En un mot, ne voulant pas hasarder ici un rapprochement facile et sacrilège entre la vie sublime et la mort infamante du divin Sauveur (véritable symbole de sa pensée), il reconnaît humblement que Galilée seul pouvait dire du fond de son cachot :

E pur si muove !»

EUGÈNE SUE

Eugène suivit en tout point le conseil de Goubaux. Sur les vingt mille francs d’Arthur, il paya six ou sept mille francs de dettes.

De là date l’amitié de Goubaux pour Eugène Sue ; et l’espèce de vénération qu’Eugène Sue avait pour Goubaux.

Un jour, il lui disait :

- Tout homme a la chose qu’il aime selon son utilité, et son ami qu’il compare à cette chose. Ainsi, moi-même, j’ai des amis que j’aime, les uns comme mes bagues, les autres comme mon argenterie, les autres comme mes chevaux ; vous, mon cher Goubaux, vous êtes ma ferme de Beauce.

Et il ne lui écrivait jamais que : «Ma chère ferme de Beauce.»

Et il avait raison ; car Goubaux était non seulement l’homme du conseil moral, mais encore l’homme du conseil littéraire.

Vers 1839 ou 1840, le cœur d’Eugène Sue se reprit d’un grand amour. Cette passion, qui avait commencé comme un caprice à la manière du pari de M. de Richelieu dans Mademoiselle de Belle-Isle, devait tenir une grande place dans la vie du romancier.

Cette fois, celle qu’il aimait et dont il était aimé, était une des femmes les plus distinguées et les plus intelligentes de Paris.

Ce fut, ayant à sa droite Goubaux, qui était sa raison, et à sa gauche cette femme, qui était sa lumière, qu’Eugène Sue fit ses deux meilleurs romans, Mathilde et Les Mystères de Paris.

Mathilde ne fut point estimée à sa valeur ; Les Mystères de Paris furent estimés au-delà de la leur.

Disons comment se fit ce livre, attaquable sur tant de points, mais si magnifique sur tant d’autres, et qui devait avoir une influence si grande et si inattendue sur l’avenir de son auteur.

Souvent, Goubaux, en causant avec Eugène Sue, lui avait dit :

- Mon cher Eugène, vous croyez connaître le monde et vous n’en avez vu que la surface ; vous croyez connaître les hommes et les femmes, et vous n’avez vu et fréquenté qu’une classe de la société. Il y a une chose au milieu de laquelle vous vivez que vous ne voyez pas, qui vous coudoie éternellement, qui vous porte, vous soulève, vous caresse ou vous brise, comme l’océan porte, soulève, caresse ou brise un vaisseau : c’est le peuple ! Ce peuple, jamais on ne l’entrevoit même dans vos livres ; vous le dédaignez, vous le méprisez, vous le mettez à néant, vous le traitez comme un zéro, et cela, sans le connaître. Voyez donc le peuple, étudiez-le donc, appréciez-le donc ; c’est un cinquième élément que la physique a oublié de classer, et qui attend son historien, son romancier, son poète. Vous avez assez vécu jusqu’aujourd’hui dans les régions supérieures de la société ; descendez dans les classes inférieures ; c’est là, croyez-moi, que sont les grandes douleurs, les grandes misères, les grands crimes, mais aussi

- Mon cher ami, répondait Eugène Sue, je n’aime pas ce qui est sale et ce qui sent mauvais.

- Médecin des corps, répondait le philosophe, vous avez fouillé dans la puanteur et la pourriture des cadavres pour chercher les remèdes physiques ; médecin de l’âme, fouillez dans la puanteur et la pourriture sociales pour chercher les remèdes moraux.

Mais Eugène Sue secouait la tête. Un jour, enfin, il se décida. Il acheta une vieille blouse grise couverte de taches de couleur, et qui avait appartenu à quelque peintre vitrier, se coiffa d’une casquette, passa un pantalon de toile, chaussa de gros souliers, salit ses mains, dont il avait un soin tout particulier, et s’en alla dîner dans un cabaret de la rue aux Fèves.

Le hasard le servit.

Il assista à une rixe grave. Les acteurs de cette rixe lui donnèrent les types de Fleur-de-Marie et du Chourineur ; du Chourineur, de l’homme qui voit rouge, c’est-à-dire d’une création qui peut lutter avec ce que les plus grands créateurs ont fait de plus beau.

Il rentra, et, sans savoir où cela le mènerait, il fit les deux premiers chapitres des Mystères de Paris, comme il avait fait les deux premiers chapitres d’Arthur ; puis un troisième, qui s’y rattachait tant bien que mal : c’était un souvenir de la salle d’armes, de boxe et de bâton de lord Seymour.

Rodolphe, à ce moment, n’était pas encore prince régnant.

Ces trois chapitres faits, il envoya chercher Goubaux et les lui lut.

Goubaux trouva les deux premiers chapitres excellents, mais le troisième mal soudé, inutile d’ailleurs. Il fut sacrifié séance tenante.

Eugène Sue n’avait aucun amour-propre, et jetait ses manuscrits au feu avec une extrême facilité.

Il fut, en outre, convenu qu’un roman de cette forme et dans cette couleur ne pouvait passer dans un journal.

- Cela tombe à merveille, dit Eugène Sue : mon libraire m’a demandé de lui rendre le service de lui donner un livre inédit.

Eugène Sue discuta avec Goubaux le plan de trois ou quatre autres chapitres, qui furent arrêtés.

C’était un horizon immense pour Eugène Sue, que quatre chapitres, lui qui, d’habitude, trouvait au hasard de la plume et faisait au jour le jour.

Goubaux parti, Eugène Sue écrivit à son libraire et lui lut les deux chapitres.

Il fut convenu que le roman aurait deux volumes et ne serait pas mis dans un journal.

Quinze jours après, le libraire était en possession de son premier volume, et avait l’idée d’aller le vendre au Journal des débats.

Dès leur apparition, Les Mystères de Paris eurent un tel succès, qu’il fut convenu qu’au lieu de deux volumes, on en ferait quatre, puis six, puis huit, puis dix, je crois.

De là vient la lassitude et l’affaiblissement des quatre derniers volumes, la déviation des caractères, et les notes nombreuses, destinées à faire passer certaines oppositions trop brutales, comme, par exemple, celle de Fleur-de-Marie, fille publique au premier chapitre, et vierge et martyre au dernier ; de plus, chanoinesse !

Le jour où Eugène Sue eut l’idée d’en faire une chanoinesse, ce fut fête rue de la Pépinière. Il crut avoir trouvé un admirable paradoxe social.

Mais, malgré tous les défauts de l’ouvrage, Les Mystères de Paris étaient un livre immense : le peuple y jouait son rôle, un grand rôle.

L’amélioration des classes inférieures était représentée dans la personne du Chourineur.

Morel le lapidaire était un beau type de vertu.

Les misères du peuple y étaient décrites d’une façon poignante.

Le succès fut universel, et, chose étrange, se répandit surtout dans les couches supérieures de la société.

Tous les jours, Eugène Sue recevait, de quelque main invisible, cent francs, deux cents francs, et jusqu’à trois cents francs, avec des billets dans le genre de celui-ci :

Monsieur, Nous ignorions qu’il existât des misères pareilles à celles que vous nous avez racontées ; car, pour les si bien dépeindre, vous avez dû nécessairement les voir.

Appliquez donc à quelque bonne œuvre la somme que j’ai l’honneur de vous envoyer.

Et alors seulement, Eugène Sue comprit quel admirable conseil lui avait donné Goubaux.

Il se mit à aimer le peuple, qu’il avait peint, qu’il soulageait, et qui, de son côté, lui faisait son plus grand, son plus beau succès.

Dans la répartition des aumônes qu’il était chargé de faire, il se taxa lui-même à trois cents francs par mois, et, jusqu’à l’heure de sa mort, en exil comme en France, alla souvent au-delà, mais ne demeura jamais en deçà de cette somme.

Au milieu de l’étonnement naïf que lui causait cette espèce de découverte d’un monde inconnu, une suite d’articles de La Démocratie pacifique vint le surprendre.

Le journal phalanstérien le présentait à ses lecteurs non seulement comme un grand romancier, mais encore comme un grand philosophe socialiste.

Dès ce moment, Eugène Sue vit la portée inconnue de l’œuvre qu’il avait produite ; il vit la nouvelle voie qui lui était ouverte ; il réfléchit un instant ; puis, convaincu qu’il y avait plus de bien à faire dans celle-là que dans celle qu’il avait suivie jusqu’alors, il s’y engagea résolument.

Les Mystères de Paris, qui avaient beaucoup fait pour la réputation d’Eugène Sue, ne firent rien, momentanément du moins, pour sa fortune : le libraire y gagna tout, lui presque rien.

Mais, aux yeux de la France, aux yeux du monde entier, Eugène Sue fut le premier romancier de son époque : jamais, peut-être, enthousiasme pour une œuvre ne fut plus universel que pour Les Mystères de Paris.

L’argent, le premier des flatteurs et le plus grand des poltrons, courut au succès.

M. le docteur Véron, l’ancien collègue d’Eugène Sue, venait d’acheter Le Constitutionnel expirant. Le malheureux journal, saigné tous les jours par les coups d’épingle des autres journaux, était sur le point de mourir d’épuisement ; M. le docteur Véron résolut de le faire revivre avec Eugène Sue.

Il alla trouver l’auteur des Mystères de Paris, fit avec lui un traité de quinze ans ; pendant quinze ans, Eugène Sue devait produire dix volumes par an, en échange desquels M. le docteur Véron devait lui compter cent mille francs.

M. le docteur Véron partageait dans le produit de l’étranger.

Alors, poursuivant sa voie nouvelle, c’est-à-dire la voie socialiste, Eugène Sue publie Le Juif errant, Martin, Les Sept Péchés capitaux.

Grâce à l’admirable marché qui lui avait été fait, il avait pu payer ses dettes, et retrouver, en partie du moins, cet ancien luxe qui lui était si nécessaire. Il avait sa maison de la rue de la Pépinière, à Paris, et son château des Bordes.

Ce château des Bordes lui a été tant reproché, qu’il faut que nous disions un peu ce que c’était que ce fameux château, où nous l’avons été voir en 1846 ou 1847.

Les Bordes, c’est-à-dire le véritable château, appartenaient à son beau-frère, M. Caillard.

À l’extrémité du parc, il y avait une espèce de grange abandonnée.

Eugène Sue, qui logeait aux Bordes, mais qui n’y trouvait pas toutes les conditions de liberté et de solitude désirables pour son travail, demanda à son beau-frère de lui céder cette grange, ce qu’il n’eut pas de peine à obtenir.

Il la fit diviser en plusieurs compartiments, y ajouta une serre, et ce fut le château des Bordes.

Eh ! mon Dieu, oui, un véritable château ; le goût est un enchanteur dont la baguette bâtit des palais.

Avec des fleurs, des étoffes, de l’argenterie, des vases de Chine, l’enchanteur, qui de rien avait fait Mathilde et Les Mystères de Paris, fit d’une grange un palais.

Là, son cœur, usé, brisé, desséché par les amours parisiennes, retrouva une certaine fraîcheur ; là, l’homme qui, depuis dix ans, n’aimait plus, aima de nouveau.

Ce fut toute une idylle dans sa vie. Au milieu de cette existence devenue un désert, surgit tout à coup une source d’eau vive ; puis un ruisseau au doux murmure traça son lit au milieu des sables arides, et, aux bords de ce ruisseau, poussèrent toutes les fleurs de la jeunesse et de l’innocence, les bluets et les boutons d’or, les pâquerettes et les myosotis.

C’était une jeune fille du peuple, petite, brune, modeste ; elle était brunisseuse de son état, et était entrée chez Eugène Sue pour avoir soin de l’argenterie, qui était une des passions de notre pauvre ami. Comment s’appelait-elle ? Je n’en sais rien ; lui l’appelait Fleur-de-Marie.

Jamais elle n’essaya de sortir de l’humble position qu’elle occupait ; jamais Eugène Sue n’essaya de la produire. On rencontrait la douce et belle enfant dans les corridors, dans les antichambres, dans les vestibules ; elle glissait et disparaissait comme une ombre ; mais jamais on ne la vit ni dans la salle à manger, ni dans le salon.

Ces deux ans passés entre cette jeune fille et ses lévriers furent peut-être les deux plus douces, les deux plus limpides, les deux plus sereines années de la vie d’Eugène Sue.

Hélas ! les jours de la tempête allaient venir.

Dieu, qui voulait sans doute éprouver le poète, lui enleva celle qui, partout, en France comme en exil, eût empêché qu’il ne fût tout à fait malheureux.

Fleur-de-Marie se donna, contre le volet d’un meuble ouvert, un coup à la tête ; elle n’y fit point attention d’abord ; un abcès se forma, et elle en mourut.

Elle avait passé, dans cette vie agitée, comme un rayon de soleil, comme un parfum, comme un murmure ; mais elle y laissait un souvenir éternel.

Eugène Sue fut au désespoir, et voilà où fut en lui l’immense progrès.

Dix ans auparavant, il eût cherché l’oubli dans la débauche, la distraction dans l’orgie ; il ne chercha ni à oublier, ni à se distraire. Il pleura et fit le bien.

Cette douleur marqua en lui la complète séparation de l’ancien homme et du nouveau.

Disons une des choses intelligentes et bonnes qu’il faisait là-bas, entre mille autres.

Il attelait deux de ses chevaux à une grande charrette garnie de paille, et il allait prendre chez eux tous les pauvres petits enfants qui, demeurant trop loin de l’école, eussent eu de la peine à s’y rendre à pied, surtout par le mauvais temps ; il les conduisait à l’école, puis les faisait reprendre et ramener chez eux le soir ; de sorte que ce qui eût été, pour toute cette jeunesse, une fatigue, devenait, grâce à lui, une sorte de fête.

Aussi était-il adoré aux Bordes.

Ce fut là que vint le surprendre la révolution de 1848, à laquelle toutes les intelligences contribuèrent, tant elle était dans les desseins de Dieu.

Il continuait son œuvre littéraire au milieu des coups de fusil et des émeutes, lorsqu’en 1850, il fut nommé représentant du peuple par les électeurs de la Seine, sans avoir rien fait pour la réussite de cette élection.

En effet, Sue n’était point d’une nature militante, et n’avait qu’à perdre à entrer dans la vie politique, et surtout dans la vie politique parlementaire.

Il était loin d’être éloquent, avait la langue embarrassée, zézayait en parlant, et n’avait pas même dans la conversation ce brio pour lequel beaucoup de gens inférieurs eussent pu lui donner des leçons.

Puis ses affaires s’embarrassaient de nouveau.

M. le docteur Véron était venu le trouver ; mais, cette fois, non pas pour hausser le prix de vente de ses livres.

Le résultat de la conférence fut, je crois, qu’Eugène Sue ne dut plus faire que sept volumes par an, au lieu de dix, et que Le Constitutionnel ne dut plus les payer que sept mille francs, au lieu de dix mille.

Or, sur ces sept mille francs, il y avait, je ne sais trop comment ni pourquoi, trois mille francs à payer au libraire ; de sorte que le libraire, qui ne faisait rien, qui ne publiait même pas, gagnait presque autant qu’Eugène Sue, qui, ayant le travail extrêmement difficile, s’exténuait à produire.

Et même, de ce nouveau traité, Le Constitutionnel ne publia que quatre volumes des Sept Péchés capitaux.

Le 2 décembre arriva.

Eugène Sue ne fut porté sur aucune liste de proscription ; mais le comte d’Orsay, notre ami commun, lui donna le conseil de s’expatrier volontairement.

Eugène Sue suivit ce conseil. Il se retira à Annecy, en Savoie, chez un de ses amis, M. Masset. Il y a deux Annecy : Annecy-le-Neuf et Annecy-le-Vieux.

M. Masset habitait Annecy-le-Vieux.

Eugène Sue logea d’abord chez lui ; puis, un petit chalet étant venu à vaquer sur les bords du lac, il le loua pour la modique somme de quatre cents francs par an. En quittant la France, Eugène Sue y avait laissé une centaine de mille francs de dettes, à peu près. Son premier soin fut de s’occuper de ses créanciers. Il fit un marché avec Masset.

Masset paierait ses dettes, lui donnerait dix mille francs par an pour vivre, et garderait le surplus pour se rembourser. Masset remboursé, le surplus des dix mille francs serait placé à la banque d’Annecy.

Au bout de trois ans, Masset fut remboursé, et les placements commencèrent.

Il y a un an à peu près que Goubaux recevait d’Eugène Sue une lettre qui commençait par ces mots :

Ma chère ferme de Beauce,

Croiriez-vous une chose, c’est que, si j’écrivais à la banque d’Annecy : «Payez à mon ordre la somme de vingt-cinq mille francs», elle la paierait sans contestation ?

Et, en effet, il travaillait là-bas énormément.

Voici quelle était sa vie.

Il se levait à sept heures du matin, puis se mettait au travail aussitôt sa toilette faite. À dix heures, il prenait deux tasses de thé sans crème, parfois de chocolat.

À deux heures, sa journée de travail était finie ; alors, il s’habillait selon la saison, et, à moins que le temps ne fût par trop mauvais, faisait à pied le tour du lac, quatre ou cinq lieues.

Il rentrait, se mettait à table, mangeait fortement et passait le reste de la journée avec quelques amis.

Eugène Sue avait, de tout temps, été grand marcheur.

Aux Bordes, il faisait, chaque jour, des promenades de trois ou quatre heures consécutives. Il s’était imposé cet exercice pour sa santé ; comme Byron, il craignait d’engraisser, et, dans cette crainte, bien plus plausible chez lui que chez Byron, il ne mangea pendant plusieurs années à son dîner qu’un seul potage aux herbes, un filet de sole, et quelques tranches de homard à l’huile.

Il y avait, en effet, chez Eugène Sue tendance à l’obésité.

Le résultat de ces sept heures de travail fut L’Institutrice. La Famille Jouffroy, un des meilleurs romans de son exil, Les Mystères du peuple, Gilbert et Gilberte, La Bonne Aventure, et enfin Les Secrets de l’oreiller, qu’il a laissés inédits.

Il avait eu de nouveaux tracas avec Le Constitutionnel : un procès où son ami Masset était intervenu, et au bout duquel on obtint que le journal paierait une somme de quarante mille francs pour ne plus publier les romans d’Eugène Sue.

Ô enthousiasme des spéculateurs !

Ces quarante mille francs servirent à désintéresser le libraire, qui continuait de toucher les trois mille francs par volume qu’il ne publiait pas.

C’est une singulière meule que celle qui nous broie.

Eugène Sue se retrouva ainsi maître de sa production.

Masset conclut pour lui un traité avec La Presse et avec Le Siècle ; il ferait six volumes par an : La Presse en aurait trois, Le Siècle trois. Chaque journal paierait huit sous la ligne.

Cela, comme on le voit, réduisait fort les revenus de l’exilé.

Aussi son petit chalet, là-bas, à part le luxe de la nature, qui lui avait fait un paysage charmant, quoique un peu triste ; aussi, disons-nous., son petit chalet était-il de la plus grande simplicité.

On eût dit un presbytère élégant.

Il était situé au pied d’une montagne et déjà sur la pente, pente assez rapide pour que le rez-de-chaussée d’une de ses façades fût le premier étage de l’autre.

Un joli jardin plein de fleurs - Eugène Sue a toujours adoré les fleurs -, un joli jardin plein de fleurs s’étendait jusqu’au lac, dont il n’était séparé que par une espèce de chemin de halage.

Quand Eugène Sue ne faisait pas le tour du lac, il montait sur la montagne, ordinairement tout seul, et par des sentiers qui eussent effrayé les guides du pays ; il avait conservé cela de la chèvre sa nourrice.

Parvenu au but de sa course, il s’asseyait sur un rocher.

Pourquoi montait-il si haut ? Pourquoi regardait-il ainsi obstinément du même côté ? Répondez, proscrits de tous les temps et de tous les partis !

Il vécut ainsi cinq ans.

Depuis un an, il avait énormément maigri et avait douloureusement changé.

Je vis, il y a cinq ou six mois, une photographie de lui ; je ne voulus point le reconnaître.

Sa sœur, Mme Caillard, envoya une photographie pareille à Goubaux, qui la lui rendit, ne voulant pas voir ainsi celui qu’il avait vu si différent.

La fin de sa vie avait été troublée par l’entrée d’une femme dans cet humble chalet et dans cette vie triste mais calme, douloureuse mais sereine.

Cette femme le brouilla avec son meilleur ami, Masset.

Quelque temps après cette brouille, Masset mourut.

La femme ne pouvait toujours demeurer, elle s’éloigna ; Eugène Sue resta seul, épuisé de corps, épuisé de cœur ! …

Un matin arriva aux Barattes - c’était le nom du chalet d’Eugène Sue - un autre exilé, le colonel Charras.

Ce fut une grande fête pour les deux amis de se revoir.

Depuis cinq ou six jours, ils étaient ensemble, oubliant le présent, parlant de l’avenir, lorsque Eugène Sue fut pris d’une douleur névralgique, très forte à la tempe droite, douleur qu’il avait ressentie depuis quelques mois, à diverses reprises.

Des députations de la société nautique arrivèrent pour faire une ovation à l’exilé, peut-être aux deux exilés.

Eugène Sue éprouvait de telles douleurs de tête, qu’il ne put recevoir personne.

On se contenta de lui donner une sérénade.

Le lundi 27 juillet, une fièvre intermittente se déclara, mais elle parut céder à une énergique médication.

Le mercredi, il y avait un mieux sensible, mais accompagné de faiblesse ; cependant, il resta debout et voulut commencer un nouveau roman ; il venait d’achever et d’envoyer en France Les Secrets de l’oreiller.

Mais il froissa et jeta les premiers feuillets ; les idées ne venaient pas.

Le vendredi, il était si bien portant, que ce fut lui qui réveilla Charras, lui proposant de faire avec lui son ascension favorite, sur la montagne qui domine son chalet.

Mais, au tiers de l’ascension à peine, les forces lui manquèrent, il fut obligé de renoncer à aller plus loin, et, appuyé au bras du colonel, il regagna les Barattes.

Le soir, il était faible, mais assez calme. En souhaitant le bonsoir à son hôte, il lui dit :

- Bonne nuit, colonel ! Quant à moi, je crois que je dormirai bien.

Il se trompait : la nuit fut mauvaise ; à peine couché, il sentit le retour plus acharné des douleurs névralgiques. Dans la crainte d’inquiéter Charras, il n’appela personne et passa une nuit entière d’insomnie.

Le lendemain, la fièvre intermittente reparut menaçante. À la vue du malade et des symptômes de plus en plus inquiétants qui se manifestaient, Charras, du consentement de M. le docteur Lachanal, expédia une dépêche télégraphique à Genève. Elle avait pour but de réclamer le concours d’un second médecin, le docteur Maunoir.

M. Lachanal n’avait pas dissimulé les inquiétudes que lui inspirait la nouvelle phase dans laquelle la maladie entrait ; en effet, Eugène Sue avait eu quelques instants de délire, après lesquels cependant la lucidité était revenue.

La journée s’écoula ainsi, c’est-à-dire dans des alternatives de délire et de retour à la raison.

Il se plaignait d’une douleur très aiguë à l’hypocondre droit. Le médecin fit appliquer dix-huit sangsues dans la région de la rate.

À dix heures du soir, le docteur Maunoir arriva, s’entretint avec son confrère, puis vint se placer au pied du lit du malade, dont on éclaira le visage avec la lampe.

Alors M. Maunoir murmura :

- Mais ce n’est point cela que vous m’aviez annoncé. En effet, depuis quelques minutes, Eugène Sue venait d’être frappé d’une hémiplégie qui avait paralysé le côté gauche ; la face était cadavéreuse, les yeux vitreux, la bouche tordue.

C’étaient les symptômes de la mort.

Le docteur Maunoir secoua la tête et déclara que son concours était complètement inutile.

Depuis ce moment, c’est-à-dire depuis le samedi à dix heures du soir, jusqu’au lundi matin sept heures moins cinq minutes, moment précis où il rendit le dernier soupir, le mourant ne reprit pas connaissance. Pendant ces trente-trois heures, il ne fit qu’un mouvement imperceptible et ne prononça qu’un seul mot : «BOIRE !» Du reste, aucun symptôme de souffrance n’agita ses derniers moments, ordinairement si terribles, et, n’eût été le râle de l’agonie qui indiquait que le cœur battait toujours, on eût pu croire à la mort. Lorsque le malade sentit que tout était fini, il prit la main du colonel Charras, et, la serrant avec tout ce qui lui restait d’énergie :

- Mon ami, lui dit-il, je désire mourir comme j’ai vécu, c’est-à-dire en libre penseur. Sa volonté dernière fut exécutée.

Dieu, qui lui avait fait une vie si agitée, lui donna cette douceur de mourir au moins la main dans une des mains les plus fermes et les plus loyales qu’il y ait au monde. Merci, Charras !

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > PROLOGUE - LES DEUX MONDES

Prologue - Les deux mondes

L’océan Polaire entoure d’une ceinture de glace éternelle les bords déserts de la Sibérie et de l’Amérique du Nord, ces dernières limites des deux mondes, que sépare l’étroit canal de Behring.

Le mois de septembre touche à sa fin. L’équinoxe a ramené les ténèbres et les tourmentes boréales ; la nuit va bientôt remplacer un de ces jours polaires si courts, si lugubres.

Le ciel, d’un bleu sombre violacé, est faiblement éclairé par un soleil sans chaleur dont le disque blafard, à peine élevé au-dessus de l’horizon, pâlit devant l’éblouissant éclat de la neige qui couvre à perte de vue l’immensité des steppes.

Au Nord, ce désert est borné par une côte hérissée de roches noires, gigantesques ; au pied de leur entassement titanique, est enchaîné cet océan pétrifié qui a pour vagues immobiles de grandes chaînes de montagnes de glace dont les cimes bleuâtres disparaissent au loin dans une brume neigeuse… À l’Est, entre les deux pointes du cap Oulikine, confin oriental de la Sibérie, on aperçoit une ligne d’un vert obscur où la mer charrie lentement d’énormes glaçons blancs…

C’est le détroit de Behring.

Enfin, au-delà du détroit, et le dominant, se dressent les masses granitiques du cap de Galles, pointe extrême de l’Amérique du Nord.

Ces latitudes désolées n’appartiennent plus au monde habitable ; par leur froid terrible, les pierres éclatent, les arbres se fendent, le sol se crevasse en lançant des gerbes de paillettes glacées.

Nul être humain ne semble pouvoir affronter la solitude de ces régions de frimas et de tempêtes, de famine et de mort…

Pourtant… chose étrange ! on voit des traces de pas sur la neige qui couvre ces déserts, dernières limites des deux continents, divisés par le canal de Behring.

Du côté de la terre américaine, l’empreinte des pas, petite et légère, annonce le passage d’une femme…

Elle s’est dirigée vers les roches d’où l’on aperçoit, au-delà du détroit, les steppes neigeuses de la Sibérie.

Du côté de la Sibérie, l’empreinte plus grande, plus profonde, annonce le passage d’un homme.

Il s’est aussi dirigé vers le détroit.

On dirait que cet homme et cette femme, arrivant ainsi en sens contraire aux extrémités du globe, ont espéré s’entrevoir à travers l’étroit bras de mer qui sépare les deux mondes ! Et, chose plus étrange encore ! cet homme et cette femme ont traversé ces solitudes pendant une horrible tempête…

Quelques noirs mélèzes centenaires, pointant naguère çà et là dans ces déserts, comme des croix sur un champ de repos, ont été arrachés, brisés, emportés au loin par la tourmente.

À cet ouragan furieux, qui déracine les grands arbres, qui ébranle les montagnes de glace, qui les heurte masse contre masse, avec le fracas de la foudre… à cet ouragan furieux ces deux voyageurs ont fait face. Ils lui ont fait face, sans dévier un moment de la ligne invariable qu’ils suivaient… on le devine à la trace de leur marche égale, droite et ferme.

Quels sont donc ces deux êtres, qui cheminent toujours calmes au milieu des convulsions, des bouleversements de la nature ?

Hasard, vouloir ou fatalité, sous la semelle ferrée de l’homme, sept clous saillants forment une croix.

Partout il laisse cette trace de son passage.

À voir sur la neige dure et polie ces empreintes profondes, on dirait un sol de marbre creusé par un pied d’airain.

Mais bientôt une nuit sans crépuscule a succédé au jour.

Nuit sinistre…

À la faveur de l’éclatante réfraction de la neige, on voit la steppe dérouler sa blancheur infinie sous une lourde coupole d’un azur si sombre, qu’il semble noir ; de pâles étoiles se perdent dans les profondeurs de cette voûte obscure et glacée.

Le silence est solennel…

Mais voilà que vers le détroit de Behring une faible lueur apparaît à l’horizon.

C’est d’abord une clarté douce, bleuâtre, comme celle qui précède l’ascension de la lune… puis, cette clarté augmente, rayonne et se colore d’un rose léger.

Sur tous les autres points du ciel, les ténèbres redoublent ; c’est à peine si la blanche étendue du désert, tout à l’heure si visible, se distingue de la noire voussure du firmament.

Au milieu de cette obscurité, on entend des bruits confus, étranges.

On dirait le vol tour à tour crépitant ou appesanti de grands oiseaux de nuit qui, éperdus, rasent la steppe et s’y abattent.

Mais on n’entend pas un cri.

Cette muette épouvante annonce l’approche d’un de ces imposants phénomènes qui frappent de terreur tous les êtres animés, des plus féroces aux plus inoffensifs… Une aurore boréale, spectacle si magnifique et si fréquent dans les régions polaires, resplendit tout à coup…

À l’horizon se dessine un demi-globe d’éclatante clarté. Du centre de ce foyer éblouissant jaillissent d’immenses colonnes de lumière, qui, s’élevant à des hauteurs incommensurables, illuminent le ciel, la terre, la mer… Alors ces reflets, ardents comme ceux d’un incendie, glissent sur la neige du désert, empourprent la cime bleuâtre des montagnes de glace et colorent d’un rouge sombre les hautes roches noires des deux continents…

Après avoir atteint ce rayonnement magnifique, l’aurore boréale pâlit peu à peu, ses vives clartés s’éteignirent dans un brouillard lumineux.

À ce moment, grâce à un singulier effet de mirage, fréquent dans ces latitudes, quoique séparée de la Sibérie par la largeur d’un bras de mer, la côte américaine sembla tout à coup si rapprochée, qu’on aurait cru pouvoir jeter un pont de l’un à l’autre monde.

Alors, au milieu de la vapeur azurée qui s’étendait sur les deux terres, deux figures humaines apparurent.

Sur le cap sibérien, un homme à genoux étendait les bras vers l’Amérique avec une expression de désespoir indéfinissable.

Sur le promontoire américain, une femme jeune et belle répondait au geste désespéré de cet homme en lui montrant le ciel.

Pendant quelques secondes, ces deux grandes figures se dessinèrent ainsi, pâles et vaporeuses, aux dernières lueurs de l’aurore boréale.

Mais le brouillard s’épaississant peu à peu, tout disparut dans les ténèbres.

D’où venaient ces deux êtres qui se rencontraient ainsi sous les glaces polaires, à l’extrémité des mondes ?

Quelles étaient ces deux créatures, un instant rapprochées par un mirage trompeur, mais qui semblaient séparées pour l’éternité ?

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > PREMIÈRE PARTIE - L’AUBERGE DU FAUCON BLANC - I. MOROK.

Première partie - L’auberge du Faucon blanc - I. Morok.

Le mois d’octobre 1831 touche à sa fin.

Quoiqu’il soit encore jour, une lampe de cuivre à quatre becs éclaire les murailles lézardées d’un vaste grenier dont l’unique fenêtre est fermée à la lumière ; une échelle, dont les montants dépassent la baie d’une trappe ouverte, sert d’escalier. Çà et là, jetés sans ordre sur le plancher, sont des chaînes de fer, des carcans à pointes aiguës, des caveçons à dents de scie, des muselières hérissées de clous, de longues tiges d’acier emmanchées de poignées de bois. Dans un coin est posé un petit réchaud portatif, semblable à ceux dont se servent les plombiers pour mettre l’étain en fusion ; le charbon y est empilé sur des copeaux secs ; une étincelle suffit pour allumer en une seconde cet ardent brasier. Non loin de ce fouillis d’instruments sinistres, qui ressemblent à l’attirail d’un bourreau, sont quelques armes appartenant à un âge reculé. Une cotte de mailles, aux anneaux à la fois si flexibles, si fins, si serrés, qu’elle ressemble à un souple tissu d’acier, est étendue sur un coffre, à côté de jambards et de brassards de fer, en bon état, garnis de leurs courroies ; une masse d’armes, deux longues piques triangulaires à hampes de frêne, à la fois solides et légères, sur lesquelles on remarque de récentes taches de sang, complètent cette panoplie, un peu rajeunie par deux carabines tyroliennes armées et amorcées.

À cet arsenal d’armes meurtrières, d’instruments barbares, se trouve étrangement mêlée une collection d’objets très différents : ce sont de petites caisses vitrées, renfermant des rosaires, des chapelets, des médailles, des agnus Dei, des bénitiers, des images de saints encadrées ; enfin bon nombre de ces livrets imprimés à Fribourg sur gros papier bleuâtre, livrets où l’on raconte divers miracles modernes, où l’on cite une lettre autographe de Jésus-Christ, adressée à un fidèle ; où l’on fait, enfin, pour les années 1831 et 1832, les prédictions les plus effrayantes contre la France impie et révolutionnaire.

Une de ces peintures sur toile dont les bateleurs ornent la devanture de leurs théâtres forains est suspendue à l’une des poutres transversales de la toiture, sans doute pour que ce tableau ne se gâte pas en restant trop longtemps roulé.

Cette toile porte cette inscription :

LA VÉRIDIQUE ET MÉMORABLE CONVERSION D’IGNACE MOROK SURNOMMÉ LE PROPHÈTE, ARRIVÉ EN L’ANNÉE 1828, À FRIBOURG.

Ce tableau, de proportion plus grande que nature, d’une couleur violente, d’un caractère barbare, est divisé en trois compartiments, qui offrent en action trois phases importantes de la vie de ce converti surnommé le Prophète.

Dans le premier, on voit un homme à longue barbe, d’un blond presque blanc, à figure farouche, et vêtu de peau de renne, comme les sont les sauvages peuplades du nord de la Sibérie ; il porte un bonnet de renard noir, terminé par une tête de corbeau ; ses traits expriment la terreur ; courbé sur son traîneau qui, attelé de deux grands chiens fauves, glisse sur la neige, il fuit la poursuite d’une bande de renards, de loups, d’ours monstrueux qui, tous, la gueule béante et armée de dents formidables, semblent capables de dévorer cent fois l’homme, les chiens et le traîneau.

Au-dessous de ce premier tableau on lit :

EN 1810, MOROK EST IDOLÂTRE ; IL FUIT DEVANT LES BÊTES FÉROCES.

Dans le second compartiment, Morok, candidement revêtu de la robe blanche de catéchumène, est agenouillé, les mains jointes, devant un homme portant une longue robe noire et un rabat blanc ; dans un coin du tableau, un grand ange à mine rébarbative tient d’une main une trompette et de l’autre une épée flamboyante ; les paroles suivantes lui sortent de la bouche en caractères rouges sur un fond noir :

MOROK, L’IDOLÂTRE, FUYAIT DEVANT LES BÊTES FÉROCES ; LES BÊTES FÉROCES FUIRONT DEVANT IGNACE MOROK, CONVERTI ET BAPTISÉ À FRIBOURG.

En effet, dans le troisième compartiment, le nouveau converti se cambre ; fier, superbe, triomphant, sous sa longue robe bleue à plis flottants ; la tête altière, le poing gauche sur la hanche, la main droite étendue, il semble terrifier une foule de tigres, d’hyènes, d’ours, de lions, qui, rentrant leurs griffes, cachant leurs dents, rampent à ses pieds, soumis et craintifs.

Au-dessous de ce dernier compartiment, on lit, en forme de conclusion morale :

IGNACE MOROK EST CONVERTI ; LES BÊTES FÉROCES RAMPENT À SES PIEDS.

Non loin de ces tableaux se trouvent plusieurs ballots de petits livres, aussi imprimés à Fribourg, dans lesquels on raconte par quel étonnant miracle l’idolâtre Morok, une fois converti, avait tout à coup acquis un pouvoir surnaturel, presque divin, auquel les animaux les plus féroces ne pouvaient échapper, ainsi que le témoignaient chaque jour les exercices auxquels se livrait le dompteur de bêtes, moins pour faire montre de son courage et de son audace, que pour glorifier le Seigneur.

* * * *

À travers la trappe ouverte dans le grenier, s’exhale, comme par bouffées, une odeur sauvage, âcre, forte, pénétrante. De temps à autre, on entend quelques râlements sonores et puissants, quelques aspirations profondes, suivies d’un bruit sourd, comme celui de grands corps qui s’étalent et s’allongent pesamment sur un plancher.

Un homme est seul dans ce grenier.

Cet homme est Morok, le dompteur de bêtes féroces, surnommé le Prophète. Il a quarante ans, sa taille est moyenne, ses membres grêles, sa maigreur extrême ; une longue pelisse d’un rouge de sang, fourrée de noir, l’enveloppe entièrement ; son teint, naturellement blanc, est bronzé par l’existence voyageuse qu’il mène depuis son enfance ; ses cheveux, de ce blond jaune et mat particulier à certaines peuplades des contrées polaires, tombent droits et raides sur ses épaules ; son nez est mince, tranchant, recourbé ; autour de ses pommettes saillantes se dessine une longue barbe, presque blanche à force d’être blonde. Ce qui rend étrange la physionomie de cet homme, ce sont ses paupières très ouvertes et très élevées, qui laissent voir sa prunelle fauve, toujours entourée d’un cercle blanc… Ce regard fixe, extraordinaire, exerçait une véritable fascination sur les animaux, ce qui d’ailleurs n’empêchait pas le Prophète d’employer aussi, pour les dompter, le terrible arsenal épars autour de lui.

Assis devant une table, il vient d’ouvrir le double fond d’une petite caisse remplie de chapelets et autres bimbeloteries semblables, à l’usage des dévotieux ; dans ce double fond, fermé par une serrure à secret, se trouvent plusieurs enveloppes cachetées, ayant seulement pour adresse un numéro combiné avec une lettre de l’alphabet. Le Prophète prend un de ces paquets, le met dans la poche de sa pelisse ; puis, fermant le secret du double fond, il replace la caisse sur la tablette.

Cette scène se passe sur les quatre heures de l’après-dîner, à l’auberge du Faucon Blanc, unique hôtellerie du village de Mockern, situé près de Leipzig, en venant du Nord vers la France.

Au bout de quelques moments, un rugissement rauque et souterrain fit trembler le grenier.

- Judas ! tais-toi ! dit le Prophète d’un ton menaçant, en tournant la tête vers la trappe.

Un autre grondement sourd, mais aussi formidable qu’un tonnerre lointain, se fit alors entendre.

- Caïn ! tais-toi ! crie Morok en se levant.

Un troisième rugissement d’une férocité inexprimable éclate tout à coup.

- La Mort ! te tairas-tu ! s’écrie le Prophète, et il se précipite vers la trappe, s’adressant à un troisième animal invisible qui porte ce nom lugubre, la Mort.

Malgré l’habituelle autorité de sa voix, malgré les menaces réitérées, le dompteur de bêtes ne peut obtenir le silence : bientôt, au contraire, les aboiements de plusieurs dogues se joignent aux rugissements des bêtes féroces. Morok saisit une pique, s’approche de l’échelle, il va descendre, lorsqu’il voit quelqu’un sortir de la trappe.

Ce nouveau venu a une figure brune et hâlée ; il porte un chapeau gris à forme ronde et à larges bords, une veste courte et un large pantalon de drap vert ; ses guêtres de cuir poudreuses annoncent qu’il vient de parcourir une longue route ; une gibecière est attachée sur son dos par une courroie.

- Au diable les animaux ! s’écria-t-il en mettant le pied sur le plancher, depuis trois jours on dirait qu’ils m’ont oublié… Judas a passé sa patte à travers les barreaux de sa cage… et la Mort a bondi comme une furie… ils ne me reconnaissent donc plus ?

Ceci fut dit en allemand. Morok répondit, en s’exprimant dans la même langue, avec un léger accent étranger.

- Bonnes ou mauvaises nouvelles, Karl ? demanda-t-il avec inquiétude.

- Bonnes nouvelles.

- Tu les a rencontrés ?

- Hier, à deux lieues de Wittemberg…

- Dieu soit loué ! s’écria Morok en joignant les mains avec une expression de satisfaction profonde.

- C’est tout simple… de Russie en France, c’est la route obligée ; il y avait mille à parier contre un qu’on les rencontrerait entre Wittemberg et Leipzig.

- Et le signalement ?

- Très fidèle : les deux jeunes filles sont en deuil ; le cheval est blanc ; le vieillard a une longue moustache, un bonnet de police bleu, une houppelande grise… et un chien de Sibérie sur les talons.

- Et tu les as quittés ?

- À une lieue… Avant une demi-heure ils arriveront ici.

- Et dans cette auberge… puisqu’elle est la seule de ce village, dit Morok d’un air pensif.

- Et que la nuit vient… ajouta Karl.

- As-tu fait causer le vieillard ?

- Lui ? Vous n’y pensez pas !

- Comment ?

- Allez donc vous y frotter.

- Et quelle raison ?

- Impossible !

- Impossible ! pourquoi ?

- Vous allez le savoir… Je les ai d’abord suivis jusqu’à la couchée d’hier, ayant l’air de les rencontrer par hasard ; j’ai parlé au grand vieillard, en lui disant ce qu’on se dit entre piétons voyageurs : «Bonjour et bonne route, camarade !» Pour toute réponse il m’a regardé de travers, et, du bout de son bâton, m’a montré l’autre côté de la route.

- Il est Français, il ne comprend peut-être pas l’allemand ?

- Il le parle au moins aussi bien que vous, puisqu’à la couchée je l’ai entendu demander à l’hôte ce qu’il lui fallait pour lui et pour les jeunes filles.

- Et à la couchée… tu n’as pas essayé encore d’engager la conversation ?

- Une seule fois… mais il m’a si brutalement reçu que, pour ne rien compromettre, je n’ai pas recommencé.

Aussi, entre nous, je dois vous en prévenir, cet homme a l’air méchant en diable ; croyez-moi, malgré sa moustache grise, il paraît encore si vigoureux et si résolu, quoique décharné comme une carcasse, que je ne sais qui, de lui ou de mon camarade le géant Goliath, aurait l’avantage dans une lutte… Je ne sais pas vos projets… mais prenez garde, maître… prenez garde ! …

- Ma panthère noire de Java était aussi bien vigoureuse et bien méchante… dit Morok avec un sourire dédaigneux et sinistre.

- La Mort ?… Certes, et elle est encore aussi vigoureuse et aussi méchante que jamais… Seulement, pour vous, elle est presque douce.

- C’est ainsi que j’assouplirai ce grand vieillard, malgré sa force et sa brutalité.

- Hum ! hum ! défiez-vous, maître ; vous êtes habile, vous êtes aussi brave que personne ; mais, croyez-moi, vous ne ferez jamais un agneau du vieux loup qui va arriver ici tout à l’heure.

- Est-ce que mon Caïn, est-ce que mon tigre Judas ne rampent pas devant moi avec épouvante ?

- Je le crois bien, parce que vous avez de ces moyens qui…

- Parce que j’ai la foi… voilà tout… Et c’est tout… dit impérieusement Morok en interrompant Karl et en accompagnant ces mot d’un tel regard que l’autre baissa la tête et resta muet. Pourquoi celui que le Seigneur soutient dans sa lutte contre les bêtes ne serait-il pas aussi soutenu par lui dans ses luttes contre les hommes… quand ces hommes sont pervers et impies ? ajouta le Prophète d’un air triomphant et inspiré.

Soit par créance à la conviction de son maître, soit qu’il ne fût pas capable d’engager avec lui une controverse sur ce sujet si délicat, Karl répondit humblement au Prophète :

- Vous êtes plus savant que moi, maître ; ce que vous faites doit être bien fait.

- As-tu suivi ce vieillard et ces deux jeunes filles toute la journée ? reprit le Prophète après un moment de silence.

- Oui, mais de loin ; comme je connais bien le pays, j’ai tantôt coupé au court à travers la vallée, tantôt dans la montagne, en suivant la route où je les apercevais toujours : la dernière fois que je les ai vus, je m’étais tapi derrière le moulin à eau de la tuilerie… Comme ils étaient en plein grand chemin et que la nuit approchait, j’ai hâté le pas pour prendre les devants et annoncer ce que vous appelez une bonne nouvelle.

- Très bonne… oui… très bonne… et tu seras récompensé… car si ces gens m’avaient échappé…

Le Prophète tressaillit et n’acheva pas. À l’expression de sa figure, à l’accent de sa voix, on devinait de quelle importance était pour lui la nouvelle qu’on lui apportait.

- Au fait, reprit Karl, il faut que ça mérite attention, car ce courrier russe tout galonné est venu de Saint-Pétersbourg à Leipzig pour vous trouver… C’était peut-être pour…

Morok interrompit brutalement Karl et reprit :

- Qui t’a dit que l’arrivée de ce courrier ait eu rapport à ces voyageurs ? Tu te trompes, tu ne dois savoir que ce que je t’ai dit.

- À la bonne heure, maître, excusez-moi, et n’en parlons plus. Ah çà ! maintenant, je vais quitter mon carnier et aller aider Goliath à donner à manger aux bêtes, car l’heure du souper approche, si elle n’est passée. Est-ce qu’il se négligerait, maître, mon gros géant ?

- Goliath est sorti, il ne doit pas savoir que tu es rentré ; il ne faut pas surtout que ce grand vieillard et les jeunes filles te voient ici, cela leur donnerait des soupçons.

- Où voulez-vous donc que j’aille ?

- Tu vas te retirer dans la petite soupente au fond de l’écurie ; là tu attendras mes ordres, car il est possible que tu partes cette nuit pour Leipzig.

- Comme vous voudrez ; j’ai dans mon carnier quelques provisions de reste, je souperai dans la soupente en me reposant.

- Va…

- Maître, rappelez-vous ce que je vous ai dit : défiez-vous du vieux à moustache grise, je le crois diablement résolu ; je m’y connais, c’est un rude compagnon, défiez-vous…

- Sois tranquille… je me défie toujours, dit Morok.

- Alors donc, bonne chance, maître ! Et Karl, regagnant l’échelle, disparut peu à peu. Après avoir fait à son serviteur un signe d’adieu amical, le Prophète se promena quelque temps d’un air profondément méditatif ; puis, s’approchant de la cassette à double fond qui contenait quelques papiers, il y prit une assez longue lettre qu’il relut plusieurs fois avec une extrême attention. De temps à autre il se levait pour aller jusqu’au volet fermé qui donnait sur la cour intérieure de l’auberge, et prêtait l’oreille avec anxiété : car il attendait impatiemment la venue des trois personnes dont on venait de lui annoncer l’approche.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > II. LE VOYAGEUR.

II. Le voyageur.

Pendant que la scène précédente se passait à l’auberge du Faucon Blanc à Mockern, les trois personnes dont Morok, le dompteur de bêtes, attendait si ardemment l’arrivée, s’avançaient paisiblement au milieu des riantes prairies, bordées d’un côté par une rivière dont le courant faisait tourner un moulin, et, de l’autre, par la grande route conduisant au village de Mockern, situé à une lieue environ, au sommet d’une colline assez élevée.

Le ciel était d’une sérénité superbe ; le bouillonnement de la rivière, battue par la roue du moulin et ruisselante d’écume, interrompait seul le silence de cette soirée d’un calme profond ; des saules touffus, penchés sur les eaux, y jetaient leurs ombres vertes et transparentes, tandis que plus loin la rivière réfléchissait si splendidement le bleu du zénith et les teintes enflammées du couchant que, sans les collines qui la séparaient du ciel, l’or, l’azur de l’onde se fussent confondus dans une nappe éblouissante avec l’or et l’azur du firmament. Les grands roseaux du rivage courbaient leurs aigrettes de velours noir sous le léger souffle de la brise qui s’élève souvent à la fin du jour ; car le soleil disparaissait lentement derrière une large bande de nuages pourpres, frangés de feu… L’air vif et sonore apportait le tintement lointain des clochettes d’un troupeau.

À travers un sentier frayé dans l’herbe de la prairie, deux jeunes filles, presque deux enfants, car elles venaient d’avoir quinze ans, chevauchaient sur un cheval blanc de taille moyenne, assises dans une large selle à dossier où elles tenaient aisément toutes deux, car elles étaient de taille mignonne et délicate.

Un homme de grande taille, à figure basanée, à longues moustaches grises, conduisait le cheval par la bride, et se retournait de temps à autre vers les jeunes filles avec un air de sollicitude à la fois respectueuse et paternelle ; il s’appuyait sur un long bâton ; ses épaules encore robustes portaient un sac de soldat ; sa chaussure poudreuse, ses pas un peu traînants annonçaient qu’il marchait depuis longtemps.

Un de ces chiens que les peuplades du nord de la Sibérie attellent aux traîneaux, vigoureux animal, à peu près de la taille, de la forme et du pelage d’un loup, suivait scrupuleusement le pas du conducteur de la petite caravane, ne quittant pas, comme on dit vulgairement, les talons de son maître.

Rien de plus charmant que le groupe des deux jeunes filles. L’une d’elles tenait de sa main gauche les rênes flottantes, et de son bras droit entourait la taille de sa sœur endormie, dont la tête reposait sur son épaule. Chaque pas du cheval imprimait à ces deux corps souples une ondulation pleine de grâce, et balançait leurs petits pieds appuyés sur une palette de bois servant d’étrier. Ces deux sœurs jumelles s’appelaient, par un doux caprice maternel, Rose et Blanche : alors elles étaient orphelines, ainsi que le témoignaient leurs tristes vêtements de deuil à demi usés. D’une ressemblance extrême, d’une taille égale, il fallait une constante habitude de les voir pour distinguer l’une de l’autre. Le portrait de celle qui ne dormait pas pourrait donc servir pour toutes deux ; la seule différence qu’il y eût entre elles en ce moment, c’était que Rose veillait et remplissait ce jour-là les fonctions d’aînée, fonctions ainsi partagées, grâce à une imagination de leur guide : vieux soldat de l’Empire, fanatique de la discipline, il avait jugé à propos d’alterner ainsi entre les deux orphelines la subordination et le commandement. Greuze se fût inspiré à la vue de ces deux jolis visages, coiffés de béguins de velours noir, d’où s’échappait une profusion de grosses boucles de cheveux châtain clair, ondoyant sur le cou, sur leurs épaules, et encadrant leurs joues rondes, fermes, vermeilles et satinées ; un œillet rouge, humide de rosée, n’était pas d’un incarnat plus velouté que leurs lèvres fleuries ; le tendre bleu de la pervenche eût semblé sombre auprès du limpide azur de leurs grands yeux, où se peignaient la douceur de leur caractère et l’innocence de leur âge ; un front pur et blanc, un petit nez rose, une fossette au menton achevaient de donner à ces gracieuses figures un adorable ensemble de candeur et de bonté charmante.

Il fallait encore les voir lorsque, à l’approche de la pluie ou de l’orage, le vieux soldat les enveloppait soigneusement toutes les deux dans une grande pelisse de peau de renne, et rabattait sur leurs têtes le vaste capuchon de ce vêtement imperméable ; alors, rien de plus ravissant que ces deux petites figures fraîches et souriantes, abritées sous ce camail de couleur sombre.

Mais la soirée était belle et calme ; le lourd manteau se drapait autour des genoux des deux sœurs, et son capuchon retombait sur le dossier de la selle. Rose, entourant toujours de son bras droit la taille de sa sœur endormie, la contemplait avec une expression de tendresse ineffable, presque maternelle… car ce jour-là Rose était l’aînée, et une sœur aînée est déjà une mère.

Non seulement les deux jeunes filles s’idolâtraient, mais, par un phénomène psychologique fréquent chez les êtres jumeaux, elles étaient presque toujours simultanément affectées ; l’émotion de l’une se réfléchissait à l’instant sur la physionomie de l’autre ; une même cause les faisait tressaillir et rougir, tant leurs jeunes cœurs battaient à l’unisson ; enfin, joies ingénues, chagrins amers, tout entre elles était mutuellement ressenti et aussitôt partagé. Dans leur enfance, atteintes à la fois d’une maladie cruelle, comme deux fleurs sur une même tige, elles avaient plié, pâli, langui ensemble, mais ensemble aussi elles avaient retrouvé leurs fraîches et pures couleurs.

Est-il besoin de dire que ces liens mystérieux, indissolubles, qui unissaient les deux jumelles, n’eussent pas été brisés sans porter une mortelle atteinte à l’existence de ces pauvres enfants ? Ainsi, ces charmants couples d’oiseaux, nommés inséparables, ne pouvant vivre que d’une vie commune, s’attristent, souffrent, se désespèrent et meurent lorsqu’une main barbare les éloigne l’un de l’autre.

Le conducteur des orphelines, homme de cinquante ans environ, d’une tournure militaire, offrait le type immortel des soldats de la République et de l’Empire, héroïques enfants du peuple, devenus en une campagne les premiers soldats du monde, pour prouver au monde ce que peut, ce que vaut, ce que fait le peuple, lorsque ses vrais élus mettent en lui leur confiance, leur force et leur espoir. Ce soldat, guide des deux sœurs, ancien grenadier à cheval de la garde impériale, avait été surnommé Dagobert ; sa physionomie grave et sérieuse était durement accentuée ; sa moustache grise, longue et fournie, cachait complètement sa lèvre inférieure et se confondait avec une large impériale lui couvrant presque le menton ; ses joues maigres, couleur de brique, et tannées comme du parchemin, étaient soigneusement rasées ; d’épais sourcils, encore noirs, couvraient presque ses yeux d’un bleu clair ; ses boucles d’oreilles d’or descendaient jusque sur son col militaire à liseré blanc ; une ceinture de cuir serrait autour de ses reins sa houppelande de gros drap gris, et un bonnet de police bleu à flamme rouge, tombant sur l’épaule gauche, couvrait sa tête chauve. Autrefois, doué d’une force d’hercule, mais ayant toujours un cœur de lion, bon et patient, parce qu’il était courageux et fort, Dagobert, malgré la rudesse de sa physionomie, se montrait, pour les orphelines, d’une sollicitude exquise, d’une prévenance inouïe, d’une tendresse adorable, presque maternelle… Oui, maternelle ! car pour l’héroïsme de l’affection, cœur de mère, cœur de soldat.

D’un calme stoïque, comprimant toute émotion, l’inaltérable sang-froid de Dagobert ne se démentait jamais ; aussi, quoique rien ne fût moins plaisant que lui, il devenait quelquefois d’un comique achevé, en raison même de l’imperturbable sérieux qu’il apportait à toute chose.

De temps en temps, et tout en cheminant, Dagobert se retournait pour donner une caresse ou dire un mot amical au bon cheval blanc qui servait de monture aux orphelines, et dont les salières, les longues dents trahissaient l’âge respectable ; deux profondes cicatrices, l’une au flanc, l’autre au poitrail, prouvaient que ce cheval avait assisté à de chaudes batailles ; aussi n’était-ce pas sans une apparence de fierté qu’il secouait parfois sa vieille bride militaire, dont la bossette de cuivre offrait encore un aigle en relief ; son allure était régulière, prudente et ferme ; son poil vif, son embonpoint médiocre, l’abondante écume qui couvrait son mors témoignaient de cette santé que les chevaux acquièrent par le travail continu mais modéré d’un long voyage à petites journées ; quoiqu’il fût en route depuis plus de six mois, ce pauvre animal portait aussi allègrement qu’au départ les deux orphelines et une assez lourde valise attachée derrière leur selle.

Si nous avons parlé de la longueur démesurée des dents de ce cheval (signe irrécusable de grande vieillesse), c’est qu’il les montrait souvent dans l’unique but de rester fidèle à son nom (il se nommait Jovial) et de faire une assez mauvaise plaisanterie dont le chien était victime.

Ce dernier, sans doute par contraste, nommé Rabat-Joie, ne quittant pas les talons de son maître, se trouvait à la portée de Jovial, qui de temps à autre le prenait délicatement par la peau du dos, l’enlevait et le portait ainsi quelques instants ; le chien, protégé par son épaisse toison, et sans doute habitué depuis longtemps aux facéties de son compagnon, s’y soumettait avec une complaisance stoïque ; seulement, quand la plaisanterie lui avait paru d’une suffisante durée, Rabat-Joie tournait la tête en grondant. Jovial l’entendait à demi-mot, et s’empressait de le remettre à terre.

D’autres fois, sans doute pour éviter la monotonie, Jovial mordillait légèrement le havresac du soldat, qui semblait, ainsi que son chien, parfaitement habitué à ces joyeusetés.

Ces détails feront juger de l’excellent accord qui régnait entre les deux sœurs jumelles, le vieux soldat, le cheval et le chien.

La petite caravane s’avançait, assez impatiente d’atteindre avant la nuit le village de Mockern, que l’on voyait au sommet de la côte.

Dagobert regardait par moments autour de lui, et semblait rassembler ses souvenirs : peu à peu ses traits s’assombrirent lorsqu’il fut à peu de distance du moulin dont le bruit avait attiré son attention, il s’arrêta, et passa à plusieurs reprises ses longues moustaches entre son pouce et son index, seul signe qui révélât chez lui une émotion forte et concentrée.

Jovial ayant fait un brusque temps d’arrêt derrière son maître, Blanche, éveillée en sursaut par ce brusque mouvement, redressa la tête ; son premier regard chercha sa sœur, à qui elle sourit doucement ; puis toutes deux échangèrent un signe de surprise à la vue de Dagobert immobile, les mains jointes sur son long bâton, et paraissant en proie à une émotion pénible et recueillie…

Les orphelines se trouvaient alors au pied d’un tertre peu élevé, dont le faîte disparaissait sous le feuillage épais d’un chêne immense planté à mi-côte de ce petit escarpement. Rose, voyant Dagobert toujours immobile et pensif, se pencha sur sa selle, et, appuyant sa petite main blanche sur l’épaule du soldat, qui lui tournait le dos, elle lui dit doucement :

- Qu’as-tu donc Dagobert ?

Le vétéran se retourna ; au grand étonnement des deux sœurs, elles virent une grosse larme qui, après avoir tracé son humide sillon sur sa joue tannée, se perdait dans son épaisse moustache.

- Tu pleures… toi ! ! ! s’écrièrent Rose et Blanche profondément émues. Nous t’en supplions… dis-nous ce que tu as…

Après un moment d’hésitation, le soldat passa sur ses yeux sa main calleuse et dit aux orphelines d’une voix émue, en leur montrant le chêne centenaire auprès duquel elles se trouvaient :

- Je vais vous attrister, mes pauvres enfants… mais pourtant c’est comme sacré… ce que je vais vous dire… Eh bien ! il y a dix-huit ans… la veille de la grande bataille de Leipzig, j’ai porté votre père au pied de cet arbre… il avait deux coups de sabre sur la tête… un coup de feu à l’épaule… C’est ici que lui et moi, qui avais deux coups de lance pour ma part, nous avons été faits prisonniers… et par qui encore ? par un renégat… oui, par un Français, un marquis émigré, colonel au service des Russes… Enfin, un jour… vous saurez tout cela…

Puis, après un silence, le vétéran, montrant du bout de son bâton le village de Mockern, ajouta :

- Oui… oui, je m’y reconnais, voilà les hauteurs où votre brave père, qui nous commandait, nous et les Polonais de la garde, a culbuté les cuirassiers russes après avoir enlevé une batterie… Ah ! mes enfants, ajouta naïvement le soldat, il aurait fallu le voir, votre brave père, à la tête de notre brigade de grenadiers à cheval, lancer une charge à fond au milieu d’une grêle d’obus ! Il n’y avait rien de beau comme lui.

Pendant que Dagobert exprimait à sa manière ses regrets et ses souvenirs, les deux orphelines, par un mouvement spontané, se laissèrent légèrement glisser de cheval, et, se tenant par la main, allèrent s’agenouiller au pied du vieux chêne.

Puis, là, pressées l’une contre l’autre, elles se mirent à pleurer, pendant que, debout derrière elles, le soldat, croisant ses mains sur son long bâton, y appuyait son front chauve.

- Allons… allons, il ne faut pas vous chagriner, dit-il doucement, au bout de quelques minutes, en voyant des larmes couler sur les joues vermeilles de Rose et Blanche toujours à genoux ; peut-être retrouverons-nous le général Simon à Paris, ajouta-t-il ; je vous expliquerai cela ce soir à la couchée… J’ai voulu exprès attendre ce jour-ci pour vous apprendre bien des choses sur votre père ; c’était une idée à moi… parce que ce jour est comme un anniversaire.

- Nous pleurons, parce que nous pensons aussi à notre mère, dit Rose.

- À notre mère, que nous ne reverrons plus que dans le ciel, ajouta Blanche.

Le soldat releva les orphelines, les prit par la main, et les regardant tour à tour avec une expression d’ineffable attachement, rendue plus touchante encore par le contraste de sa rude figure :

- Il ne faut pas vous chagriner ainsi, mes enfants. Votre mère était la meilleure des femmes, c’est vrai… Quand elle habitait la Pologne, on l’appelait la Perle de Varsovie ; c’était la perle du monde entier qu’on aurait dû dire… car dans le monde entier on n’aurait pas trouvé sa pareille… Non… non.

La voix de Dagobert s’altérait ; il se tut, et passa ses longues moustaches entre son pouce et son index, selon son habitude.

- Écoutez, mes enfants, reprit-il après avoir surmonté son attendrissement, votre mère ne pouvait vous donner que les meilleurs conseils, n’est-ce pas ?

- Oui, Dagobert.

- Eh bien ! qu’est-ce qu’elle vous a recommandé avant de mourir ? De penser souvent à elle, mais sans vous attrister.

- C’est vrai ; elle nous a dit que Dieu, toujours bon pour les pauvres mères dont les enfants restent sur terre, lui permettrait de nous entendre du haut du ciel, dit Blanche.

- Et qu’elle aurait toujours les yeux ouverts sur nous, ajouta Rose.

Puis les deux sœurs, par un mouvement spontané rempli d’une grâce touchante, se prirent par la main, tournèrent vers le ciel leurs regards ingénus, et dirent avec l’adorable foi de leur âge :

- N’est-ce pas, mère… tu nous vois ?… tu nous entends ?…

- Puisque votre mère vous voit et vous entend, dit Dagobert ému, ne lui faites donc plus de chagrin en vous montrant tristes… Elle vous l’a défendu.

- Tu as raison, Dagobert, nous n’aurons plus de chagrin.

Et les orphelines essuyèrent leurs yeux.

Dagobert, au point de vue dévot, était un vrai païen ; en Espagne, il avait sabré avec une extrême sensualité ces moines de toutes robes et de toutes couleurs qui, portant le crucifix d’une main et le poignard de l’autre, défendaient, non la liberté (l’inquisition la bâillonnait depuis des siècles), mais leurs monstrueux privilèges. Pourtant, Dagobert avait depuis quarante ans assisté à des spectacles d’une si terrible grandeur, il avait tant de fois vu la mort de près, que l’instinct de religion naturelle, commun à tous les cœurs simples et honnêtes, avait toujours surnagé dans son âme. Aussi, quoiqu’il ne partageât point la consolante illusion des deux sœurs, il eût regardé comme un crime d’y porter la moindre atteinte.

Les voyant moins tristes, il reprit :

- À la bonne heure, mes enfants, j’aime mieux vous entendre babiller comme vous faisiez ce matin et hier… en riant sous cape de temps en temps, et ne me répondant pas à ce que je vous disais… tant vous étiez occupées de votre entretien…

Oui, oui, mesdemoiselles… voilà deux jours que vous paraissez avoir de fameuses affaires ensemble… Tant mieux, surtout si cela vous amuse.

Les deux sœurs rougirent, échangèrent un demi-sourire qui contrasta avec les larmes qui remplissaient encore leurs yeux, et Rose dit au soldat avec un peu d’embarras :

- Mais non, je t’assure, Dagobert, nous parlions de choses sans conséquence.

- Bien, bien, je ne veux rien savoir… Ah ça ! reposez-vous quelques moments encore, et puis en route ; car il se fait tard, et il faut que nous soyons à Mockern avant la nuit… pour nous remettre en route demain matin de bonne heure.

- Nous avons encore bien, bien du chemin ? demanda Rose.

- Pour aller jusqu’à Paris ?… Oui, mes enfants, une centaine d’étapes… nous n’allons pas vite, mais nous avançons… nous voyageons à bon marché, car notre bourse est petite ; un cabinet pour vous, une paillasse et une couverture pour moi à votre porte avec Rabat-Joie sur mes pieds, une litière de paille fraîche pour le vieux Jovial, voilà nos frais de route ; je ne parle pas de la nourriture, parce que vous mangez à vous deux comme une souris, et que j’ai appris en Égypte et en Espagne à n’avoir faim que quand ça se pouvait…

- Et tu ne dis pas que, pour économiser davantage encore, tu veux faire toi-même notre petit ménage en route, et que tu ne nous laisses jamais t’aider.

- Enfin, bon Dagobert, quand on pense que tu savonnes presque chaque soir à la couchée… comme si ce n’était pas nous… qui…

- Vous ! dit le soldat en interrompant Blanche ; je vais vous laisser gercer vos jolies petites mains dans l’eau de savon, n’est-ce pas ? D’ailleurs, est-ce qu’en campagne un soldat ne savonne pas son linge ? Tel que vous me voyez, j’étais la meilleure blanchisseuse de mon escadron… et comme je repasse, hein ? sans me vanter.

- Le fait est que tu repasses très bien, très bien…

- Seulement tu roussis quelquefois… dit Rose en souriant.

- Quand le fer est trop chaud, c’est vrai… Dame… j’ai beau l’approcher de ma joue… ma peau est si dure que je ne sens pas le trop de chaleur… dit Dagobert avec un sérieux imperturbable.

- Tu ne vois pas que nous plaisantons, bon Dagobert.

- Alors, mes enfants, si vous trouvez que je fais bien mon métier de blanchisseuse, continuez-moi votre pratique, c’est moins cher, et en route il n’y a pas de petite économie, surtout pour de pauvres gens comme nous ; car il faut au moins que nous ayons de quoi arriver à Paris… Nos papiers et la médaille que vous portez feront le reste : il faut l’espérer du moins…

- Cette médaille est sacrée pour nous… notre mère nous l’a donnée en mourant…

- Aussi, prenez bien garde de la perdre, assurez-vous de temps en temps que vous l’avez.

- La voilà, dit Blanche. Et elle tira de son corsage une petite médaille de bronze qu’elle portait au cou, suspendue par une chaînette de même métal.

Cette médaille offrait sur ses deux faces les inscriptions ci-dessous :

- Qu’est-ce que cela signifie, Dagobert ? reprit Blanche en considérant ces lugubres inscriptions. Notre mère n’a pu nous le dire.

- Nous parlerons de tout cela ce soir à la couchée, répondit Dagobert ; il se fait tard, partons ; serrez bien cette médaille… et en route ! nous avons près d’une heure de marche avant d’arriver à l’étape… Allons, mes pauvres enfants, encore un coup d’œil à ce tertre où votre brave père est tombé… et à cheval ! à cheval !

Les deux orphelines jetèrent un dernier et pieux regard sur la place qui avait rappelé de si pénibles souvenirs à leur guide, et, avec son aide, remontèrent sur Jovial.

Ce vénérable animal n’avait pas songé un moment à s’éloigner ; mais, en vétéran d’une prévoyance consommée, il avait provisoirement mis les moments à profit en prélevant sur le sol étranger une large dîme d’herbe verte et tendre, le tout aux regards quelque peu envieux de Rabat-Joie, commodément établi sur le pré, son museau allongé entre ses deux pattes de devant ; au signal du départ, le chien reprit son poste derrière son maître. Dagobert, sondant le terrain du bout de son long bâton, conduisit le cheval par la bride avec précaution, car la prairie devenait de plus en plus marécageuse ; au bout de quelques pas, il fut obligé d’obliquer vers la gauche, afin de rejoindre la grand’route.

Dagobert ayant demandé, en arrivant à Mockern, la plus modeste auberge du village, on lui répondit qu’il n’y en avait qu’une : l’auberge du Faucon Blanc.

- Allons donc à l’auberge du Faucon Blanc, avait répondu le soldat.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > III. L’ARRIVÉE.

III. L’arrivée.

Déjà plusieurs fois Morok, le dompteur de bêtes, avait impatiemment ouvert le volet de la lucarne du grenier donnant sur la cour de l’auberge du Faucon Blanc, afin de guetter l’arrivée des deux orphelines et du soldat ; ne les voyant pas venir, il se remit à marcher lentement, les bras croisés sur sa poitrine, la tête baissée, cherchant le moyen d’exécuter le plan qu’il avait conçu ; ses idées le préoccupaient sans doute d’une manière pénible, car ses traits semblaient plus sinistres encore que d’habitude.

Malgré son apparence farouche, cet homme ne manquait pas d’intelligence, l’intrépidité dont il faisait preuve dans ses exercices, et que, par un adroit charlatanisme, il attribuait à son récent état de grâce, un langage quelquefois mystique et solennel, une hypocrisie austère, lui avaient donné une sorte d’allure sur les populations qu’il visitait souvent dans ses pérégrinations.

On se doute bien que, dès longtemps avant sa conversion, Morok s’était familiarisé avec les mœurs des bêtes sauvages… En effet, né dans le nord de la Sibérie, il avait été, jeune encore, l’un des plus hardis chasseurs d’ours et de rennes ; plus tard, en 1810, abandonnant cette profession pour servir de guide à un ingénieur russe chargé d’explorations dans les régions polaires, il l’avait ensuite suivi à Saint-Pétersbourg ; là Morok, après quelques vicissitudes de fortune, fut employé parmi les courriers impériaux, automates de fer que le moindre caprice du despote lance sur un traîneau, dans l’immensité de l’empire, depuis la Perse jusqu’à la mer Glaciale. Pour ces gens, qui voyageaient jour et nuit avec la rapidité de la foudre, il n’y a ni saisons, ni obstacles, ni fatigues, ni dangers ; projectiles humains, il faut qu’ils soient brisés ou qu’ils arrivent au but.

On conçoit dès lors l’audace, la vigueur et la résignation d’hommes habitués à une vie pareille. Il est inutile de dire maintenant par suite de quelles singulières circonstances Morok avait abandonné ce rude métier pour une autre profession, et était enfin entré comme catéchumène dans une maison religieuse de Fribourg ; après quoi, bien et dûment converti, il avait commencé ses excursions nomades avec une ménagerie dont il ignorait l’origine.

Morok se promenait toujours dans son grenier. La nuit était venue. Les trois personnes dont il attendait si impatiemment l’arrivée ne paraissaient pas. Sa marche devenait de plus en plus nerveuse et saccadée. Tout à coup il s’arrêta brusquement, pencha la tête du côté de la fenêtre et écouta. Cet homme avait l’oreille fine comme un sauvage. «Les voilà…» s’écria-t-il. Et sa prunelle fauve brilla d’une joie diabolique. Il venait de reconnaître le pas d’un homme et d’un cheval. Allant au volet de son grenier, il l’entr’ouvrit prudemment, et vit entrer dans la cour de l’auberge les deux jeunes filles à cheval et le vieux soldat qui leur servait de guide.

La nuit était venue, sombre, nuageuse ; un grand vent faisait vaciller la lumière des lanternes à la clarté desquelles on recevait ces nouveaux hôtes ; le signalement donné à Morok était si exact, qu’il ne pouvait s’y tromper. Sûr de sa proie, il ferma la fenêtre. Après avoir encore réfléchi un quart d’heure, sans doute pour coordonner ses projets, il se pencha au-dessus de la trappe où était placée l’échelle qui servait d’escalier, et appela : «Goliath !»

- Maître ! répondit une voix rauque.

- Viens ici.

- Me voilà… je viens de la boucherie, j’apporte de la viande.

Les montants de l’échelle tremblèrent, et bientôt une tête énorme apparut au niveau du plancher.

Goliath, le bien nommé (il avait plus de six pieds et une carrure d’hercule), était hideux ; ses yeux louches se renfonçaient sous un front bas et saillant ; sa chevelure et sa barbe fauve, épaisse et drue comme du crin, donnaient à ses traits un caractère bestialement sauvage ; entre ses larges mâchoires, armées de dents ressemblant à des crocs, il tenait par un coin un morceau de bœuf cru pesant dix ou douze livres, trouvant sans doute plus commode de porter ainsi cette viande, afin de se servir de ses mains pour grimper à l’échelle, qui vacillait sous le poids du fardeau.

Enfin ce gros et grand corps sortit tout entier de la trappe : à son cou de taureau, à l’étonnante largeur de sa poitrine et de ses épaules, à la grosseur de ses bras et de ses jambes, on devinait que ce géant pouvait sans crainte lutter corps à corps avec un ours. Il portait un vieux pantalon à bandes rouges, garni de basane, et une sorte de casaque, ou plutôt de cuirasse de cuir très épais, çà et là éraillé par les ongles tranchants des animaux. Lorsqu’il fut debout, Goliath desserra ses crocs, ouvrit la bouche, laissa tomber à terre le quartier de bœuf, en léchant ses moustaches sanglantes avec gourmandise. Cette espèce de monstre avait, comme tant d’autres saltimbanques, commencé par manger de la viande crue dans les foires, moyennant rétribution du public ; puis, ayant pris l’habitude de cette nourriture de sauvage, et alliant son goût à son intérêt, il préludait aux exercices de Morok en dévorant devant la foule quelques livres de chair crue.

- La part de la Mort et la mienne sont en bas, voilà celle de Caïn et de Judas, dit Goliath en montrant le morceau de bœuf. Où est le couperet ! … que je la sépare en deux… Pas de préférence… bête ou homme, à chaque gueule… sa viande…

Retroussant alors une des manches de sa casaque, il fit voir un avant-bras velu comme la peau d’un loup, et sillonné de veines grosses comme le pouce.

- Ah ça, voyons, maître, où est le couperet ! reprit-il en cherchant des yeux cet instrument.

Au lieu de répondre à cette demande, le Prophète fit plusieurs questions à son acolyte.

- Étais-tu en bas quand tout à l’heure de nouveaux voyageurs sont arrivés dans l’auberge ?

- Oui, maître, je revenais de la boucherie.

- Quels sont ces voyageurs ?

- Il y a deux petites filles montées sur un cheval blanc ; un vieux bonhomme à grandes moustaches les accompagne… Mais le couperet… les bêtes ont grand’faim… moi aussi… le couperet ! …

- Sais-tu… où on a logé ces voyageurs ?

- L’hôte a conduit les petites et le vieux au fond de la cour.

- Dans le bâtiment qui donne sur les champs ?

- Oui, maître… mais le…

Un concert d’horribles mugissements ébranla le grenier et interrompit Goliath.

- Entendez-vous ! s’écria-t-il, la faim rend ces bêtes furieuses. Si je pouvais rugir… je ferais comme elles. Je n’ai jamais vu Judas et Caïn comme ce soir, ils font des bonds dans leur cage, à tout briser… Quant à la Mort, ses yeux brillent encore plus qu’à l’ordinaire… on dirait deux chandelles… Pauvre Mort ! …

Morok, sans avoir égard aux observations de Goliath :

- Ainsi, les jeunes filles sont logées dans le bâtiment du fond de la cour ?

- Oui, oui ; mais pour l’amour du diable, le couperet ? Depuis le départ de Karl, il faut que je fasse tout l’ouvrage, et ça met du retard à notre manger.

- Le vieux bonhomme est-il resté avec les jeunes filles ? demanda Morok.

Goliath, stupéfait de ce que, malgré ses instances, son maître ne songeait pas au souper des animaux, contemplait le Prophète avec une surprise croissante.

- Réponds donc, brute ! …

- Si je suis brute, j’ai la force des brutes, dit Goliath d’un ton bourru ; et brute contre brute, je n’ai pas toujours le dessous.

- Je te demande si le vieux est resté avec les jeunes filles ! répéta Morok.

- Eh bien ! non, répondit le géant ; le vieux, après avoir conduit son cheval à l’écurie, a demandé un baquet, de l’eau, il s’est établi sous le porche, et à la clarté de la lanterne… il savonne… Un homme à moustaches grises… savonner comme une lavandière, c’est comme si je donnais du millet à des serins, ajouta Goliath en haussant les épaules avec mépris. Maintenant que j’ai répondu, maître, laissez-moi m’occuper du souper des bêtes.

Puis, cherchant quelque chose des yeux, il ajouta :

- Mais où donc est ce couperet ?

Après un moment de silence méditatif, le Prophète dit à Goliath :

- Tu ne donneras pas à manger aux bêtes ce soir.

D’abord Goliath ne comprit pas, tant cette idée était, en effet, incompréhensible pour lui.

- Plaît-il, maître ? dit-il.

- Je te défends de donner à manger aux bêtes ce soir.

Goliath ne répondit rien, ouvrit ses yeux louches d’une grandeur démesurée, joignit les mains et recula de deux pas.

- Ah çà, m’entends-tu ? dit Morok avec impatience.

Est-ce clair ?

- Ne pas manger ! quand notre viande est là, quand notre soupe est déjà en retard de trois heures ! … s’écria Goliath avec une stupeur croissante.

- Obéis… et tais-toi !

- Mais vous voulez donc qu’il arrive un malheur ce soir ?… La faim va rendre les bêtes furieuses ! et moi aussi…

- Tant mieux !

- Enragées ! …

- Tant mieux. !

- Comment, tant mieux ?… Mais…

- Assez !

- Mais, par la peau du diable, j’ai aussi faim qu’elles, moi…

- Mange… Qui t’empêche ? Ton souper est prêt, puisque tu le manges cru.

- Je ne mange jamais sans mes bêtes… ni elles sans moi…

- Je te répète que si tu as le malheur de donner à manger aux bêtes, je te chasse.

Goliath fit entendre un grognement sourd, aussi rauque que celui d’un ours, en regardant le Prophète d’un air à la fois stupéfait et courroucé.

Morok, ces ordres donnés, marchait en long et en large dans le grenier, paraissant réfléchir. Puis, s’adressant à Goliath, toujours plongé dans son ébahissement profond :

- Tu te rappelles où est la maison du bourgmestre, chez qui j’ai été ce soir faire viser mon permis, et dont la femme a acheté des petits livres et un chapelet ?

- Oui, répondit brutalement le géant.

- Tu vas aller demander à sa servante si tu peux être sûr de trouver demain le bourgmestre de bon matin.

- Pourquoi faire ?

- J’aurai peut-être quelque chose d’important à lui apprendre ; en tout cas, dis-lui que je le prie de ne pas sortir avant de m’avoir vu.

- Bon… mais les bêtes… je ne peux pas leur donner à manger avant d’aller chez le bourgmestre ?… Seulement à la panthère de Java… c’est la plus affamée… Voyons, maître, seulement à la Mort ? Je ne prendrai qu’une bouchée pour la lui faire manger. Caïn, moi et Judas, nous attendrons.

- C’est surtout à la panthère que je te défends de donner à manger. Oui, à elle… encore moins qu’à tout autre…

- Par les cornes du diable ! s’écria Goliath, qu’est-ce que vous avez donc aujourd’hui ? Je ne comprends rien à rien. C’est dommage que Karl ne soit pas ici ; lui qui est malin, il m’aiderait à comprendre pourquoi vous empêchez des bêtes qui ont faim… de manger.

- Tu n’as pas besoin de comprendre.

- Est-ce qu’il ne viendra pas bientôt, Karl ?

- Il est revenu.

- Où est-il donc ?

- Il est reparti.

- Qu’est-ce qui se passe donc ici ? Il y a quelque chose ; Karl part, revient, repart… et…

- Il ne s’agit pas de Karl, mais de toi ; quoique affamé comme un loup, tu es malin comme un renard, et quand tu veux, aussi malin que Karl…

Et Morok frappa cordialement sur l’épaule du géant, changeant tout à coup de physionomie et de langage.

- Moi, malin ?

- La preuve, c’est qu’il y aura dix florins à gagner cette nuit… et que tu seras assez malin pour les gagner…

- À ce compte-là, oui, je suis assez malin, dit le géant en souriant d’un air stupide et satisfait.

Qu’est-ce qu’il faudra faire pour gagner ces dix florins ?

- Tu le verras…

- Est-ce difficile ?

- Tu le verras… Tu vas commencer par aller chez le bourgmestre ; mais avant de partir tu allumeras ce réchaud. Il le montra du geste à Goliath.

- Oui, maître… dit le géant un peu consolé du retard de son souper par l’espérance de gagner dit florins.

- Dans ce réchaud, tu mettras rougir cette tige d’acier, ajouta le Prophète.

- Oui, maître.

- Tu l’y laisseras ; tu iras chez le bourgmestre, et tu reviendras ici m’attendre.

- Oui, maître.

- Tu entretiendras toujours le feu du fourneau.

- Oui, maître.

Morok fit un pas pour sortir ; puis, se ravisant :

- Tu dis que le vieux bonhomme est occupé à savonner sous le porche ?

- Oui, maître.

- N’oublie rien : la tige d’acier au feu, le bourgmestre, et tu reviens ici attendre mes ordres.

Ce disant, le Prophète descendit du grenier par la trappe et disparut.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > IV. MOROK ET DAGOBERT.

IV. Morok et Dagobert.

Goliath ne s’était pas trompé… Dagobert savonnait, avec le sérieux imperturbable qu’il mettait à toutes choses.

Si l’on songe aux habitudes du soldat en campagne, on ne s’étonnerait pas de cette apparente excentricité ; d’ailleurs, Dagobert ne pensait qu’à économiser la petite bourse des orphelines et à leur épargner tout soin, toute peine ; aussi le soir, après chaque étape, se livrait-il à une foule d’occupations féminines. Du reste, il n’en était pas à son apprentissage : bien des fois, durant ses campagnes, il avait très industrieusement réparé le dommage et le désordre qu’une journée de bataille apporte toujours dans les vêtements d’un soldat, car ce n’est pas tout que de recevoir des coups de sabre, il faut encore raccommoder son uniforme, puisque, en entamant la peau, la lame fait aussi à l’habit une entaille incongrue. Aussi, le soir ou le lendemain d’un rude combat, voit-on les meilleurs soldats (toujours distingués par leur belle tenue militaire) tirer de leur sac ou de leur porte-manteau une petite trousse garnie d’aiguilles, de fil, de ciseaux, de boutons et autres merceries, afin de se livrer à toutes sortes de raccommodages et de reprises perdues, dont la plus soigneuse ménagère serait jalouse.

On ne saurait trouver une transition meilleure pour expliquer le surnom de Dagobert donné à François Baudoin (conducteur des deux orphelines), lorsqu’il était cité comme l’un des plus beaux et des plus braves grenadiers de la garde impériale.

On s’était rudement battu tout le jour sans avantage décisif… Le soir, la compagnie dont notre homme faisait partie avait été envoyée en grand’garde pour occuper les ruines d’un village abandonné ; les vedettes posées, une moitié des cavaliers resta à cheval, et l’autre put prendre quelque repos en mettant ses chevaux au piquet.

Notre homme avait vaillamment chargé, sans être blessé cette fois, car il ne comptait que pour mémoire une profonde égratignure qu’un Kaiserlitz lui avait faite à la cuisse, d’un coup de baïonnette maladroitement porté de bas en haut.

- Brigand ! ma culotte neuve ! … s’était écrié le grenadier voyant bâiller sur sa cuisse une énorme déchirure, qu’il vengea en ripostant d’un coup de latte savamment porté de haut en bas, et qui transperça l’Autrichien.

Si notre homme se montrait d’une stoïque indifférence au sujet de ce léger accroc fait à sa peau, il n’en était pas de même pour l’accroc fait à sa culotte de grande tenue.

Il entreprit donc le soir même, au bivouac, de remédier à cet accident : tirant de sa poche sa trousse, y choisissant son meilleur fil, sa meilleure aiguille, armant son doigt de son dé, il se met en devoir de faire le tailleur à la lueur du feu de bivouac, après avoir préalablement ôté ses grandes bottes à l’écuyère, puis, il faut bien l’avouer, sa culotte, et l’avoir retournée, afin de travailler sur l’envers pour que la reprise fût mieux dissimulée. Ce déshabillement partiel péchait quelque peu contre la discipline ; mais le capitaine, qui faisait sa ronde, ne put s’empêcher de rire à la vue du vieux soldat qui, gravement assis sur ses talons, son bonnet à poil sur la tête, son grand uniforme sur le dos, ses bottes à côté de lui, sa culotte sur ses genoux, cousait et recousait avec le sang-froid d’un tailleur installé sur son établi. Tout à coup une mousquetade retentit, et les vedettes se replièrent sur le détachement en criant : Aux armes !

- À cheval ! s’écrie le capitaine d’une voix de tonnerre.

En un instant les cavaliers sont en selle, le malencontreux faiseur de reprises était guide de premier rang. N’ayant pas le temps de retourner sa culotte à l’endroit, hélas ! il la passe, tant bien que mal, à l’envers, et, sans prendre le temps de mettre ses bottes, il sauta à cheval. Un parti de Cosaques, profitant du voisinage d’un bois, avait tenté de surprendre le détachement ; la mêlée fut sanglante, notre homme écumait de colère, il tenait beaucoup à ses effets, et la journée lui était fatale ; sa culotte déchirée, ses bottes perdues ! Aussi ne sabra-t-il jamais avec plus d’acharnement. Un clair de lune superbe éclairait l’action ; la compagnie put admirer la brillante valeur du grenadier, qui tua deux Cosaques et fit de sa main un officier prisonnier. Après cette escarmouche, dans laquelle le détachement conserva sa position, le capitaine mit ses hommes en bataille pour les complimenter et ordonna au faiseur de reprises de sortir des rangs, voulant le féliciter publiquement de sa conduite. Notre homme se fût passé de cette ovation, mais il fallut obéir. Que l’on juge de la surprise du capitaine et de ses cavaliers, lorsqu’ils virent cette grande et sévère figure s’avancer au pas de son cheval, en appuyant ses pieds nus sur ses étriers et pressant sa monture entre ses jambes également nues.

Le capitaine, stupéfait, s’approcha, et, se rappelant l’occupation de son soldat au moment où l’on avait crié aux armes, il comprit tout.

- Ah ! ah ! vieux lapin ! lui dit-il, tu fais comme le roi Dagobert, toi ? tu mets ta culotte à l’envers ! …

Malgré la discipline, des éclats de rire mal contenus accueillirent ce lazzi du capitaine.

Mais notre homme, droit sur sa selle, le pouce gauche sur le bouton de ses rênes parfaitement ajustées, la poignée de son sabre appuyée à sa cuisse droite, garda son imperturbable sang-froid, fit demi-tour et regagna son rang sans sourciller, après avoir reçu les félicitations de son capitaine. De ce jour, François Baudoin reçut et garda le surnom de Dagobert.

Dagobert était donc sous le porche de l’auberge, occupé à savonner, au grand ébahissement de quelques buveurs de bière, qui, de la grande salle commune où ils s’assemblaient, le contemplaient d’un œil curieux.

De fait, c’était un spectacle assez bizarre. Dagobert avait mis bas sa houppelande grise et relevé les manches de sa chemise ; d’une main vigoureuse il frottait à grand renfort de savon un petit mouchoir mouillé, étendu sur une planche, dont l’extrémité intérieure plongeait inclinée dans un baquet rempli d’eau ; sur son bras droit tatoué d’emblèmes guerriers rouges et bleus, on voyait des cicatrices, profondes à y mettre le doigt.

Tout en fumant leur pipe et en vidant leur pot de bière, les Allemands pouvaient donc à bon droit s’étonner de la singulière occupation de ce grand vieillard à longues moustaches, au crâne chauve et à la figure rébarbative, car les traits de Dagobert reprenaient une expression dure et renfrognée, lorsqu’il n’était plus en présence des petites filles. L’attention soutenue dont il se voyait l’objet commençait à l’impatienter, car il trouvait fort simple de faire ce qu’il faisait.

À ce moment, le Prophète entra sous le porche. Avisant le soldat, il le regarda très attentivement pendant quelques secondes, puis, s’approchant, il lui dit en français d’un ton assez narquois :

- Il paraît, camarade, que vous n’avez pas confiance dans les blanchisseuses de Mockern ?

Dagobert, sans discontinuer son savonnage, fronça les sourcils, tourna la tête à demi, jeta sur le Prophète un regard de travers et ne répondit rien.

Étonné de ce silence, Morok reprit :

- Je ne me trompe pas… vous êtes Français, mon brave, ces mots que je vois tatoués sur vos bras le prouvent de reste ; et puis, à votre figure militaire, on devine que vous êtes un vieux soldat de l’Empire. Aussi, je trouve que pour un héros… vous finissez un peu en quenouille.

Dagobert resta muet, mais il mordilla sa moustache du bout des dents, et imprima au morceau de savon dont il frottait le linge un mouvement de va-et-vient des plus précipités, pour ne pas dire des plus irrités ; car la figure et les paroles du dompteur de bêtes lui déplaisaient plus qu’il ne voulait le laisser paraître. Loin de se rebuter, le Prophète continua :

- Je suis sûr, mon brave, que nous n’êtes ni sourd ni muet ; pourquoi donc ne voulez-vous pas me répondre ?

Dagobert, perdant patience, retourna brusquement la tête, regarda Morok entre les deux yeux, et lui dit d’une voix brutale :

- Je ne vous connais pas, je ne veux pas vous connaître :

donnez-moi la paix…

Et il se remit à sa besogne.

- Mais on fait connaissance… en buvant un verre de vin du Rhin ; nous parlerons de nos campagnes… car j’ai vu aussi la guerre, moi… je vous en avertis. Cela vous rendra peut-être plus poli.

Les veines du front chauve de Dagobert se gonflaient fortement ; il trouvait dans le regard et dans l’accent de son interlocuteur obstiné quelque chose de sournoisement provocant ; pourtant il se contint.

- Je vous demande pourquoi vous ne voudriez pas boire un verre de vin avec moi… nous causerions de la France… J’y suis longtemps resté, c’est un beau pays.

Aussi, quand je rencontre des Français quelque part, je suis flatté… surtout lorsqu’ils manient le savon aussi bien que vous ; si j’avais une ménagère… je l’enverrais à votre école.

Le sarcasme ne se dissimulait plus ; l’audace et la bravade se lisaient dans l’insolent regard du Prophète. Pensant qu’avec un pareil adversaire la querelle pouvait devenir sérieuse, Dagobert, voulant à tout prix l’éviter, emporta son baquet dans ses bras et alla s’établir à l’autre bout du porche, espérant ainsi mettre un terme à une scène qui éprouvait sa patience. Un éclair de joie brilla dans les yeux fauves du dompteur de bêtes. Le cercle blanc qui entourait sa prunelle sembla se dilater : il plongea deux ou trois fois ses doigts crochus dans sa barbe jaunâtre, en signe de satisfaction, puis il se rapprocha lentement du soldat, accompagné de quelques curieux sortis de la grande salle. Malgré son flegme, Dagobert, stupéfait et outré de l’impudente obsession du Prophète, eut d’abord la pensée de lui casser sur la tête sa planche à savonner ; mais songeant aux orphelines, il se résigna.

Croisant ses bras sur sa poitrine, Morok lui dit d’une voix sèche et insolente :

- Décidément, vous n’êtes pas poli… l’homme au savon !

Puis se tournant vers les spectateurs, il continua en allemand :

- Je dis à ce Français à longues moustaches qu’il n’est pas poli… Nous allons voir ce qu’il va répondre ; il faudra peut-être lui donner une leçon. Me préserve le ciel d’être querelleur ! ajouta-t-il avec componction ; mais le Seigneur m’a éclairé, je suis son œuvre, et, par respect pour lui, je dois faire respecter son œuvre…

Cette péroraison mystique et effrontée fut fort goûtée des curieux : la réputation du Prophète était venue jusqu’à Mockern ; ils comptaient sur une représentation le lendemain, et ce prélude les amusait beaucoup.

En entendant la provocation de son adversaire, Dagobert ne put s’empêcher de lui dire en allemand :

- Je comprends l’allemand… parlez allemand, on entendra…

De nouveaux spectateurs arrivèrent et se joignirent aux premiers ; l’aventure devenait piquante, on fit cercle autour des deux interlocuteurs.

Le Prophète reprit en allemand :

- Je disais que vous n’étiez pas poli, et je dirai maintenant que vous êtes impudemment grossier. Que répondez-vous à cela ?

- Rien… dit froidement Dagobert en passant au savonnage d’une autre pièce de linge.

- Rien… reprit Morok, c’est peu de chose ; je serai moins bref, moi, et je vous dirai que lorsqu’un honnête homme offre poliment un verre de vin à un étranger, cet étranger n’a pas le droit de répondre insolemment… ou bien il mérite qu’on lui apprenne à vivre.

De grosses gouttes de sueur tombaient du front et des joues de Dagobert ; sa large impériale était incessamment agitée par un tressaillement nerveux, mais il se contenait ; prenant par les deux coins le mouchoir qu’il venait de tremper dans l’eau, il le secoua, le tordit pour en exprimer l’eau, et se mit à fredonner entre ses dents ce vieux refrain de caserne :

De Tirlemont, taudion du diable,

Nous partirons demain matin,

Le sabre en main,

Disant adieu à… etc., etc.

(Nous supprimons la fin du couplet, un peu trop librement accentué.) Le silence auquel se condamnait Dagobert l’étouffait ; cette chanson le soulagea.

Morok, se tournant du côté des spectateurs, leur dit d’un air de contrainte hypocrite :

- Nous savions bien que les soldats de Napoléon étaient des païens qui mettaient leurs chevaux coucher dans les églises, qui offensaient le Seigneur cent fois par jour, et qui, pour récompense, ont été justement noyés et foudroyés à la Bérésina comme des Pharaons ; mais nous ignorions que le Seigneur, pour punir ces mécréants, leur eût ôté le courage, leur seule vertu ! … Voilà un homme qui a insulté en moi une créature touchée de la grâce de Dieu, et il a l’air de ne pas comprendre que je veux qu’il me fasse des excuses… ou sinon…

- Ou sinon ?… reprit Dagobert sans regarder le Prophète.

- Sinon, vous me ferez réparation… Je vous l’ai dit, j’ai vu aussi la guerre ; nous trouverons bien ici, quelque part, deux sabres, et demain matin au point du jour, derrière un pan de mur, nous pourrons voir de quelle couleur nous avons le sang… si vous avez du sang dans les veines ! …

Cette provocation commença d’effrayer un peu les spectateurs qui ne s’attendaient pas à un dénouement si tragique.

- Vous battre ! voilà une belle idée ! s’écria l’un, pour vous faire coffrer tous deux… Les lois sur le duel sont sévères.

- Surtout quand il s’agit de petites gens ou d’étrangers, reprit un autre ; s’il vous surprenait les armes à la main, le bourgmestre vous mettrait provisoirement en cage, et vous en auriez pour deux ou trois mois de prison avant d’être jugés.

- Seriez-vous donc capables de nous aller dénoncer ! demanda Morok.

- Non, certes ! dirent les bourgeois. Arrangez-vous… C’est un conseil d’amis que nous vous donnons… Faites-en votre profit, si vous voulez…

- Que m’importe la prison, à moi ! s’écria le Prophète.

Que je trouve seulement deux sabres… et vous verrez si demain matin je songe à ce que peut dire ou faire le bourgmestre !

- Qu’est-ce que vous ferez de deux sabres ! demanda flegmatiquement Dagobert au Prophète.

- Quand vous en aurez un à la main, et moi un autre, vous verrez… Le Seigneur ordonne de soigner son honneur ! …

Dagobert haussa les épaules, fit un paquet de son linge dans son mouchoir, essuya le savon, l’enveloppa soigneusement dans un petit sac de toile cirée, puis, sifflant entre ses dents son air favori de Tirlemont, il fit un pas en avant.

Le Prophète fronça les sourcils ; il commençait à craindre que sa provocation ne fût vaine. Il fit deux pas à l’encontre de Dagobert, se plaça debout devant lui, comme pour lui barrer le passage, croisant ses bras sur sa poitrine, et le toisant avec la plus amère insolence, il lui dit :

- Ainsi, un ancien soldat de ce brigand de Napoléon n’est bon qu’à faire le métier de lavandière, et il refuse de se battre ! …

- Oui, il refuse de se battre… répondit Dagobert d’une voix ferme, mais en devenant d’une pâleur effrayante.

Jamais, peut-être, le soldat n’avait donné aux orphelines confiées à ses soins une marque plus éclatante de tendresse et de dévouement. Pour un homme de sa trempe, se laisser ainsi impunément insulter et refuser de se battre, le sacrifice était immense.

- Ainsi, vous êtes un lâche… vous avez peur… vous l’avouez…

À ces mots, Dagobert fit, si cela peut se dire, un soubresaut sur lui-même, comme si, au moment de s’élancer sur le Prophète, une pensée soudaine l’avait retenu…

En effet, il venait de penser aux deux jeunes filles et aux funestes entraves qu’un duel, heureux ou malheureux, pouvait mettre à leur voyage.

Mais ce mouvement de colère du soldat, quoique rapide, fut tellement significatif, l’expression de sa rude figure, pâle et baignée de sueur, fut si terrible, que le Prophète et les curieux reculèrent d’un pas.

Un profond silence régna pendant quelques secondes, et, par un revirement soudain, l’intérêt général fut acquis à Dagobert. L’un des spectateurs dit à ceux qui l’entouraient :

- Au fait, cet homme n’est pas un lâche…

- Non, certes.

- Il faut quelquefois plus de courage pour refuser de se battre que pour accepter…

- Après tout, le Prophète a eu tort de lui chercher une mauvaise querelle : c’est un étranger.

- Et comme étranger, s’il se battait et qu’il fût pris, il en aurait pour un bon temps de prison…

- Et puis enfin… ajouta un autre, il voyage avec deux jeunes filles. Est-ce que, dans cette position-là, il peut se battre pour une misère ? S’il était tué ou prisonnier, qu’est-ce qu’elles deviendraient, ces pauvres enfants ?

Dagobert se tourna vers celui des spectateurs qui venait de prononcer ces mots. Il vit un gros homme à figure franche et naïve ; le soldat lui tendit la main et lui dit d’une voix émue :

- Merci, monsieur !

L’Allemand serra cordialement la main que Dagobert lui offrait.

- Monsieur, ajouta-t-il en tenant toujours dans ses mains les mains du soldat, faites une chose… acceptez un bol de punch avec nous ; nous forcerons bien ce diable de Prophète à convenir qu’il a été trop susceptible, et à trinquer avec vous…

Jusqu’alors le dompteur de bêtes, désespéré de l’issue de cette scène, car il espérait que le soldat accepterait sa provocation, avait regardé avec un dédain farouche ceux qui abandonnaient son parti ; peu à peu ses traits s’adoucirent ; croyant utile à ses projets de cacher sa déconvenue, il fit un pas vers le soldat et lui dit d’assez bonne grâce :

- Allons, j’obéis à ces messieurs, j’avoue que j’ai eu tort ; votre mauvais accueil m’avait blessé, je n’ai pas été maître de moi… je répète que j’ai eu tort… ajouta-t-il avec un dépit concentré. Le Seigneur commande l’humilité… Je vous demande excuse…

Cette preuve de modération et de repentir fut vivement applaudie et appréciée par les spectateurs.

- Il vous demande pardon, vous n’avez rien à dire à cela, mon brave, reprit l’un d’eux en s’adressant à Dagobert ; allons trinquer ensemble ; nous vous faisons cette offre de tout cœur, acceptez-la de même…

- Oui, acceptez, nous vous en prions, au nom de vos jolies petites filles, dit le gros homme afin de décider Dagobert.

Celui-ci, touché des avances cordiales des Allemands, leur répondit :

- Merci, messieurs… vous êtes de dignes gens ! Mais quand on a accepté à boire, il faut offrir à boire à son tour.

- Eh bien ! nous acceptons… c’est entendu… chacun son tour c’est trop juste. Nous payerons le premier bol et vous le second.

- Pauvreté n’est pas vice, reprit Dagobert. Aussi je vous dirai franchement que je n’ai pas le moyen de vous offrir à boire à mon tour ; nous avons encore une longue route à parcourir, et je ne dois pas faire d’inutiles dépenses.

Le soldat dit ces mots avec une dignité si simple, si ferme, que les Allemands n’osèrent plus renouveler leur offre, comprenant qu’un homme du caractère de Dagobert ne pouvait l’accepter sans humiliation.

- Allons, tant pis ! dit le gros homme.

J’aurais bien aimé à trinquer avec vous. Bonsoir, mon brave soldat ! … bonsoir ! … Il se fait tard, l’hôtelier du Faucon Blanc va nous mettre à la porte.

- Bonsoir, messieurs ! dit Dagobert en se dirigeant vers l’écurie pour donner à son cheval la seconde moitié de sa provende.

Morok s’approcha et lui dit d’une voix de plus en plus humble :

- J’ai avoué mes torts, je vous ai demandé excuse et pardon… Vous ne m’avez rien répondu… m’en voudriez-vous encore ?

- Si je te retrouve jamais… lorsque mes enfants n’auront plus besoin de moi, dit le vétéran d’une voix sourde et contenue, je te dirai deux mots, et ils ne seront pas longs.

Puis il tourna brusquement le dos au prophète, qui sortit lentement de la cour.

L’auberge du Faucon Blanc formait un parallélogramme. À l’une de ses extrémités s’élevait le bâtiment principal ; à l’autre, des communs où se trouvaient quelques chambres louées à bas prix aux voyageurs pauvres ; un passage voûté, pratiqué dans l’épaisseur de ce corps de logis, donnait sur la campagne ; enfin, de chaque côté de la cour s’étendaient des remises et des hangars surmontés de greniers et de mansardes.

Dagobert, entrant dans une des écuries, alla prendre sur un coffre une ration d’avoine préparée pour son cheval ; il la versa dans une vannette et l’agita en s’approchant de Jovial. À son grand étonnement, son vieux compagnon ne répondit pas par un hennissement joyeux au bruissement de l’avoine sur l’osier ; inquiet, il appela Jovial d’une voix amie ; mais celui-ci, au lieu de tourner aussitôt vers son maître son œil intelligent et de frapper des pieds de devant avec impatience, resta immobile.

De plus en plus surpris, le soldat s’approcha. À la lueur douteuse d’une lanterne d’écurie, il vit le pauvre animal dans une attitude qui annonçait l’épouvante, les jarrets à demi fléchis, la tête au vent, les oreilles couchées, les naseaux frissonnants ; il raidissait sa longe comme s’il eût voulu la rompre, afin de s’éloigner de la cloison où s’appuyaient sa mangeoire et le râtelier ; une sueur abondante et froide marbrait sa robe de tons bleuâtres, et au lieu de se détacher lisse et argenté sur le fond sombre de l’écurie, son poil était partout piqué ; c’est-à-dire terne et hérissé ; enfin, de temps à autre, des tressaillements convulsifs agitaient son corps.

- Eh bien ! … eh bien ! mon vieux Jovial… dit le soldat en posant la vannette par terre afin de pouvoir caresser son cheval, tu es donc comme ton maître… tu as peur ? ajouta-t-il avec amertume, en songeant à l’offense qu’il avait dû supporter. Tu as peur… toi qui n’es pourtant pas poltron d’habitude…

Malgré les caresses et la voix de son maître, le cheval continua de donner des signes de terreur ; pourtant il roidit moins sa longe, approcha ses naseaux de la main de Dagobert avec hésitation, et en flairant bruyamment, comme s’il eût douté que ce fût lui.

- Tu ne me connais plus ! s’écria Dagobert, il se passe donc ici quelque chose d’extraordinaire ? Et le soldat regarda autour de lui avec inquiétude.

L’écurie était spacieuse, sombre, et à peine éclairée par la lanterne suspendue au plafond, que tapissaient d’innombrables toiles d’araignées ; à l’autre extrémité, et séparés de Jovial de quelques places marquées par des barres, on voyait les trois vigoureux chevaux noirs du dompteur de bêtes… aussi tranquilles que Jovial était tremblant et effarouché.

Dagobert, frappé de ce singulier contraste, dont il devait bientôt avoir l’explication, caressa de nouveau son cheval, qui, peu à peu rassuré par la présence de son maître, lui lécha les mains, frotta sa tête contre lui, hennit doucement et lui donna enfin, comme d’habitude, mille témoignages d’affection.

- À la bonne heure ! … Voilà comme j’aime à te voir, mon vieux Jovial, dit Dagobert en ramassant la vannette et en versant son contenu dans la mangeoire. Allons, mange… bon appétit ! nous avons une longue étape à faire demain. Et surtout n’aie plus de ces folles peurs à propos de rien… Si ton camarade Rabat-Joie était ici… cela te rassurerait… mais il est avec les enfants ; c’est leur gardien en mon absence… Voyons, mange donc… au lieu de me regarder.

Mais le cheval, après avoir remué son avoine du bout des lèvres comme pour obéir à son maître, n’y toucha plus, et se mit à mordiller la manche de la houppelande de Dagobert.

- Ah ! mon pauvre Jovial… tu as quelque chose ; toi qui manges ordinairement de si bon cœur… tu laisses ton avoine… C’est la première fois que cela lui arrive depuis notre départ, dit le soldat, sérieusement inquiet, car l’issue de son voyage dépendait en grande partie de la vigueur et de la santé de son cheval.

Un rugissement effroyable, et tellement proche qu’il semblait sortir de l’écurie même, surprit si violemment Jovial, que d’un coup il brisa sa longe, franchit la barre qui marquait sa place, courut à la porte ouverte, et s’échappa dans la cour. Dagobert ne put s’empêcher de tressaillir à ce grondement soudain, puissant, sauvage, qui lui expliqua la terreur de son cheval. L’écurie voisine, occupée par la ménagerie ambulante du dompteur de bêtes, n’était séparée que par la cloison où s’appuyaient les mangeoires ; les trois chevaux du Prophète, habitués à ces hurlements, étaient restés parfaitement tranquilles.

- Bon, bon, dit le soldat rassuré, je comprends maintenant…

Sans doute, Jovial avait déjà entendu un rugissement pareil ; il n’en fallait pas plus pour l’effrayer, ajouta le soldat en ramassant soigneusement l’avoine dans la mangeoire ; une fois dans une autre écurie, et il doit y en avoir ici, il ne laissera pas son picotin, et nous pourrons nous mettre en route demain matin de bonne heure.

Le cheval, effaré, après avoir couru et bondi dans la cour, revint à la voix du soldat, qui le prit facilement par son licou ; un palefrenier, à qui Dagobert demanda s’il n’y avait pas une autre écurie vacante, lui en indiqua une qui ne pouvait contenir qu’un seul cheval ; Jovial y fut convenablement établi.

Une fois délivré de son farouche voisinage, le cheval redevint tranquille, s’égaya même beaucoup aux dépens de la houppelande de Dagobert qui, grâce à cette belle humeur, aurait pu, le soir même, exercer son talent de tailleur ; mais il ne songea qu’à admirer la prestesse avec laquelle Jovial dévorait sa provende.

Complètement rassuré, le soldat ferma la porte de l’écurie, et se dépêcha d’aller souper, afin de rejoindre ensuite les orphelines, qu’il se reprochait de laisser seules depuis si longtemps.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > V. ROSE ET BLANCHE.

V. Rose et Blanche.

Les orphelines occupaient, dans l’un des bâtiments les plus reculés de l’auberge, une petite chambre délabrée, dont l’unique fenêtre s’ouvrait sur la campagne ; un lit sans rideaux, une table et deux chaises, composaient l’ameublement plus que modeste de ce réduit éclairé par une lampe. Sur la table, placée près de la croisée, était déposé le sac de Dagobert.

Rabat-Joie, le grand chien fauve de Sibérie, couché auprès de la porte, avait déjà deux fois sourdement grondé, en tournant la tête vers la fenêtre, sans pourtant donner suite à cette manifestation hostile.

Les deux sœurs, à demi couchées dans leur lit, étaient enveloppées de longs peignoirs blancs, boutonnés au cou et aux manches. Elles ne portaient pas de bonnet ; un large ruban de fil ceignait à la hauteur des tempes leurs beaux cheveux châtains, pour les tenir en ordre pendant la nuit. Ces vêtements blancs, cette espèce de blanche auréole qui entourait leur front, donnaient un caractère plus candide encore à leurs fraîches et charmantes figures. Les orphelines riaient et causaient ; car, malgré bien des chagrins précoces, elles conservaient la gaieté ingénue de leur âge ; le souvenir de leur mère les attristait parfois, mais cette tristesse n’avait rien d’amer, c’était plutôt une douce mélancolie qu’elles recherchaient au lieu de la fuir ; pour elles cette mère toujours adorée n’était pas morte… elle était absente.

Presque aussi ignorantes que Dagobert en fait de pratiques dévotieuses, car dans le désert où elles avaient vécu, il ne se trouvait ni église ni prêtre, elles croyaient seulement, on l’a dit, que Dieu, juste et bon, avait tant de pitié pour les pauvres mères dont les enfants restaient sur la terre, que, grâce à lui, du haut du ciel, elles pouvaient les voir toujours, les entendre toujours, et qu’elles leur envoyaient quelquefois de beaux anges gardiens pour les protéger.

Grâce à cette illusion naïve, les orphelines, persuadées que leur mère veillait incessamment sur elles, sentaient que mal faire serait l’affliger et cesser de mériter la protection des bons anges. À cela se bornait la théologie de Rose et de Blanche, théologie suffisante pour ces âmes aimantes et pures.

Ce soir-là, les deux sœurs causaient en attendant Dagobert. Leur entretien les intéressait beaucoup ; car, depuis quelques jours, elles avaient un secret, un grand secret, qui souvent faisait battre leur cœur virginal, agitait leur sein naissant, changeait en incarnat le rose de leurs joues, et voilait quelquefois en langueur inquiète et rêveuse leurs grands yeux d’un bleu si doux.

Rose, ce soir-là, occupait le bord du lit, ses deux bras arrondis se croisaient derrière sa tête, qu’elle tournait à demi vers sa sœur ; celle-ci, accoudée sur le traversin, la regardait en souriant, et lui disait :

- Crois-tu qu’il vienne encore cette nuit ?

- Oui, car hier… il nous l’a promis.

- Il est si bon… il ne manquera pas à sa promesse.

- Et puis si joli, avec ses longs cheveux blonds bouclés.

- Et son nom… quel nom charmant… comme il va bien à sa figure !

- Et quel doux sourire, et quelle douce voix, quand il nous dit, en nous prenant la main : «Mes enfants, bénissez Dieu de ce qu’il vous a donné la même âme… Ce que l’on cherche ailleurs, vous le trouverez en vous-mêmes.»

-» Puisque vos deux cœurs n’en font qu’un…» a-t-il ajouté.

- Quel bonheur pour nous de nous souvenir de toutes ses paroles, ma sœur !

- Nous sommes si attentives ! Tiens… te voir l’écouter, c’est comme si je me voyais l’écouter moi-même, mon cher petit miroir ! dit Rose en souriant et en baisant sa sœur au front.

Eh bien, quand il parle, tes yeux… ou plutôt nos yeux… sont grands, grands ouverts, nos lèvres s’agitent comme si nous répétions en nous-mêmes chaque mot après lui. Il n’est pas étonnant que, de ce qu’il dit, rien ne soit oublié de nous.

- Et ce qu’il dit est si beau, si noble, si généreux !

- Puis, n’est-ce pas, ma sœur, à mesure qu’il parle, que de bonnes pensées on sent naître en soi ! Pourvu que nous nous les rappelions toujours !

- Sois tranquille, elles resteront dans notre cœur, comme de petits oiseaux dans le nid de leur mère.

- Sais-tu, Rose, que c’est un grand bonheur qu’il nous aime toutes deux à la fois ?

- Il ne pouvait faire autrement, puisque nous n’avons qu’un cœur à nous deux.

- Comment aimer Rose sans aimer Blanche ?

- Que serait devenue la délaissée ?

- Et puis il aurait été si embarrassé de choisir !

- Nous nous ressemblons tant !

- Aussi, pour s’épargner cet embarras, dit Rose en souriant, il nous a choisies toutes deux.

- Cela ne vaut-il pas mieux ? Il est seul à nous aimer… nous sommes deux à le chérir.

- Pourvu qu’il ne nous quitte pas jusqu’à Paris.

- Et qu’à Paris nous le voyions aussi.

- C’est surtout à Paris qu’il sera bon de l’avoir avec nous… et avec Dagobert… dans cette grande ville. Mon Dieu, Blanche, que cela doit être beau !

- Paris ? ça doit être comme une ville d’or…

- Une ville où tout le monde doit être heureux… puisque c’est si beau !

- Mais nous, pauvres orphelines, oserons-nous y entrer seulement ?… Comme on nous regardera !

- Oui… mais puisque tout le monde doit être heureux, tout le monde doit y être bon.

- Et l’on nous aimera…

- Et puis nous serons avec notre ami… aux cheveux blonds et aux yeux bleus.

- Il ne nous a encore rien dit de Paris…

- Il n’y aura pas songé. Il faudra lui en parler cette nuit.

- S’il est en train de causer… car souvent, tu sais, il a l’air d’aimer à nous contempler en silence, ses yeux sur nos yeux…

- Oui, et dans ces moments-là son regard me rappelle quelquefois le regard de notre mère chérie.

- Et elle… combien elle doit être heureuse de ce qui nous arrive… puisqu’elle nous voit !

- Car si l’on nous aime tant, c’est que sans doute nous le méritons.

- Voyez-vous, la vaniteuse ! dit Blanche, en se plaisant à lisser, du bout de ses doits déliés, les cheveux de sa sœur séparés sur son front.

Après un moment de réflexion, Rose lui dit :

- Ne trouves-tu pas que nous devrions tout raconter à Dagobert ?

- Si tu le crois, faisons-le.

- Nous lui dirons tout, comme nous disions tout à notre mère ; pourquoi lui cacher quelque chose ?…

- Et surtout quelque chose qui nous est un si grand bonheur.

- Ne trouves-tu pas que, depuis que nous connaissons notre ami, notre cœur bat plus vite et plus fort ?

- Oui, on dirait qu’il est plus plein.

- C’est tout simple, notre ami y tient une si bonne petite place !

- Aussi nous ferons bien de dire à Dagobert quelle a été notre bonne étoile.

- Tu as raison.

À ce moment le chien grogna de nouveau sourdement.

- Ma sœur, dit Rose en se pressant contre Blanche, voilà encore le chien qui gronde ; qu’est-ce qu’il a donc ?

- Rabat-Joie… ne gronde pas ; viens ici, reprit Blanche en frappant de sa petite main sur le bord de son lit.

Le chien se leva, fit encore un grognement sourd, et vint poser sur la couverture sa grosse tête intelligente, en jetant obstinément un regard de côté vers la croisée ; les deux sœurs se penchèrent vers lui pour caresser son large front bossué vers le milieu par une protubérance remarquable, signe évident d’une grande pureté de race.

- Qu’est-ce que vous avez à gronder ainsi, Rabat-Joie ? dit Blanche en lui tirant légèrement les oreilles, hein ?… mon bon chien ?

- Pauvre bête, il est toujours si inquiet quand Dagobert n’est pas là.

- C’est vrai, on dirait qu’il sait alors qu’il faut qu’il veille encore plus sur nous.

- Ma sœur, il me semble que Dagobert tarde bien à nous dire bonsoir.

- Sans doute il panse Jovial.

- Cela me fait songer que nous ne lui avons pas dit bonsoir, à notre vieux Jovial.

- J’en suis fâchée.

- Pauvre bête ! il a l’air si content de nous lécher les mains…

- On croirait qu’il nous remercie de notre visite.

- Heureusement, Dagobert lui aura dit bonsoir pour nous.

- Bon Dagobert ! il s’occupe toujours de nous ; comme il nous gâte ! … Nous faisons les paresseuses, et il se donne tout le mal.

- Pour l’en empêcher, comment faire ?

- Quel malheur de n’être pas riches pour lui assurer un peu de repos.

- Riches… nous ?… hélas ! ma sœur, nous ne serons jamais que de pauvres orphelines.

- Mais cette médaille, enfin ?

- Sans doute quelque espérance s’y rattache, sans cela nous n’aurions pas fait ce grand voyage.

- Dagobert nous a promis de nous tout dire ce soir. La jeune fille ne put continuer : deux carreaux de la croisée volèrent en éclats avec un grand bruit. Les orphelines, poussant un cri d’effroi, se jetèrent dans les bras l’une de l’autre, pendant que le chien se précipitait vers la croisée en aboyant avec furie… Pâles, tremblantes, immobiles de frayeur, étroitement enlacées, les deux sœurs suspendaient leur respiration ; dans leur épouvante, elles n’osaient pas jeter les yeux du côté de la fenêtre. Rabat-Joie, les pattes de devant appuyées sur la plinthe, ne cessait pas ses aboiements irrités.

- Hélas ! … qu’est-ce donc ? murmurèrent les orphelines ; et Dagobert qui n’est pas là…

Puis, tout à coup, Rose s’écria en saisissant le bras de Blanche :

- Écoute ! … écoute ! … on monte l’escalier.

- Mon Dieu ! il me semble que ce n’est pas la marche de Dagobert ; entends-tu comme ces pas sont lourds ?

- Rabat-Joie ! ici tout de suite… vient nous défendre ! s’écrièrent les deux sœurs au comble de l’épouvante.

En effet, des pas d’une pesanteur extraordinaire retentissaient sur les marches sonores de l’escalier de bois, et une espèce de frôlement singulier s’entendait le long de la mince cloison qui séparait la chambre du palier.

Enfin un corps lourd tombant derrière la porte l’ébranla violemment. Les jeunes filles, au comble de la terreur, se regardèrent sans prononcer une parole ; la porte s’ouvrit : c’était Dagobert. À sa vue, Rose et Blanche s’embrassèrent avec joie, comme si elles venaient d’échapper à un grand danger.

- Qu’avez-vous ? pourquoi cette peur ? leur demanda le soldat surpris.

- Oh ! si tu savais… dit Rose d’une voix palpitante, car son cœur et celui de sa sœur battaient avec violence. Si tu savais ce qui vient d’arriver… Ensuite, nous n’avions pas reconnu ton pas… il nous avait semblé si lourd… et puis ce bruit… derrière la cloison.

- Mais, petites peureuses, je ne pouvais pas monter l’escalier avec des jambes de quinze ans, vu que j’apportais sur mon dos mon lit, c’est-à-dire une paillasse, que je viens de jeter derrière votre porte, pour m’y coucher comme d’habitude.

- Mon Dieu ! que nous sommes folles, ma sœur, de n’avoir pas songé à cela ! dit Rose en regardant Blanche.

Et ces deux jolis visages, pâlis ensemble, reprirent ensemble leurs fraîches couleurs.

Pendant cette scène, le chien, dressé contre la fenêtre, ne cessait d’aboyer.

- Qu’est-ce que Rabat-Joie a donc à aboyer de ce côté-là, mes enfants ? dit le soldat.

- Nous ne savons pas… on vient de casser des carreaux à la croisée, c’est ce qui a commencé à nous effrayer si fort.

Sans répondre un mot, Dagobert courut à la fenêtre, l’ouvrit vivement, poussa la persienne et se pencha au dehors… et ne vit rien… que la nuit noire… Il écouta… il n’entendit que les mugissements du vent.

- Rabat-Joie, dit-il à son chien en lui montrant la fenêtre ouverte… saute là, mon vieux, et cherche !

Le brave animal fit un bond énorme et disparut par la croisée élevée seulement de huit pieds environ au-dessus du sol. Dagobert, penché, excitait son chien de la voix et du geste.

- Cherche, mon vieux, cherche ! … S’il y a quelqu’un, saute dessus, tes crocs sont bons… et ne lâche pas avant que je sois descendu.

Rabat-Joie ne trouva personne. On l’entendait aller, revenir, en cherchant une trace de côté et d’autre, jetant parfois un cri étouffé, comme un chien courant qui quête.

- Il n’y a donc personne, mon brave chien ? car s’il y avait quelqu’un, tu le tiendrais déjà à la gorge.

Puis, se tournant vers les jeunes filles, qui écoutaient ses paroles et suivaient ses mouvements avec inquiétude :

- Comment ces carreaux ont-ils été cassés ? Mes enfants, l’avez-vous remarqué ?

- Non, Dagobert ; nous causions ensemble, nous avons entendu un grand bruit, et puis les carreaux sont tombés dans la chambre.

- Il m’a semblé, ajouta Rose, avoir entendu comme un volet qui aurait tout à coup battu contre la fenêtre.

Dagobert examina la persienne, et remarqua un assez long crochet mobile destiné à la fermer en dedans.

- Il vente beaucoup, dit-il, le vent aura poussé cette persienne… et ce crochet aura brisé les carreaux… Oui, oui, c’est cela… Quel intérêt d’ailleurs pouvait-on avoir à faire ce mauvais coup ? Puis, s’adressant à Rabat-Joie :

- Eh bien… mon vieux, il n’y a donc personne ?

Le chien répondit par un aboiement dont le soldat comprit sans doute le sens négatif, car il lui dit :

- Eh bien, alors, reviens… fais le grand tour… tu trouveras toujours une porte ouverte… tu n’es pas embarrassé.

Rabat-Joie suivit ce conseil : après avoir grogné quelques instants au pied de la fenêtre, il partit au galop pour faire le tour des bâtiments et rentrer dans la cour.

- Allons, rassurez-vous, mes enfants, dit le soldat en revenant auprès des orphelines. Ce n’est rien que le vent…

- Nous avons eu bien peur, dit Rose.

- Je le crois… Mais j’y songe, il peut venir par là un courant d’air, et vous aurez froid, dit le soldat en retournant vers la fenêtre dégarnie de rideaux.

Après avoir cherché le moyen de remédier à cet inconvénient, il prit sur une chaise la pelisse de peau de renne, la suspendit à l’espagnolette, et, avec les pans, boucha aussi hermétiquement que possible les deux ouvertures faites par le brisement des carreaux.

- Merci, Dagobert… Comme tu es bon ! Nous étions inquiètes de ne pas te voir…

- C’est vrai… tu es resté plus longtemps que d’habitude. Puis, s’apercevant alors seulement de la pâleur et de l’altération des traits du soldat, qui était encore sous la pénible impression de sa scène avec Morok, Rose ajouta :

- Mais qu’est-ce que tu as ?… Comme tu es pâle !

- Moi ! non, mes enfants… Je n’ai rien…

- Mais si, je t’assure… Tu as la figure toute changée… Rose a raison.

- Je vous assure… que je n’ai rien, répondit le soldat avec assez d’embarras, car il savait peu mentir ; puis, trouvant une excellente excuse à son émotion, il ajouta :

- Si j’ai l’air d’avoir quelque chose, c’est votre frayeur qui m’aura inquiété, car, après tout, c’est ma faute…

- Ta faute ?

- Oui, si j’avais perdu moins de temps à souper, j’aurais été là quand les carreaux ont été cassés… et je vous aurais épargné un vilain moment de peur.

- Te voilà… nous n’y pensons plus.

- Eh bien ! tu ne t’assieds pas ?

- Si, mes enfants, car nous avons à causer, dit Dagobert en approchant une chaise et se plaçant au chevet des deux sœurs. Ah çà ! êtes-vous bien éveillées ? ajouta-t-il en tâchant de sourire pour les rassurer. Voyons, ces grands yeux sont-ils bien ouverts ?

- Regarde, Dagobert, dirent les petites filles en souriant à leur tour, et ouvrant leurs yeux bleus de toute leur force.

- Allons, allons, dit le soldat, ils ont de la marge pour se fermer ; d’ailleurs il n’est que neuf heures.

- Nous avons aussi quelque chose à te dire, Dagobert, reprit Rose, après avoir consulté sa sœur du regard.

- Vraiment ?

- Une confidence à te faire.

- Une confidence ?

- Mon Dieu, oui.

- Mais, vois-tu, une confidence très… très importante… ajouta Rose avec un grand sérieux.

- Une confidence qui nous regarde toutes les deux, reprit Blanche.

- Pardieu… je le crois bien… ce qui regarde l’une regarde toujours l’autre. Est-ce que vous n’êtes pas toujours, comme on dit, deux têtes dans un bonnet ?

- Dame ! il le faut bien, quand tu mets nos deux têtes sous le capuchon de ta pelisse… dit Rose en riant.

- Voyez-vous, les moqueuses, on n’a jamais le dernier mot avec elles. Allons, mesdemoiselles, ces confidences, puisque confidences il y a.

- Parle, ma sœur, dit Blanche.

- Non, mademoiselle, c’est à vous de parler, vous êtes aujourd’hui de planton comme aînée, et une chose aussi importante qu’une confidence, comme vous dites, revient de droit à l’aînée…

- Voyons, je vous écoute… dit le soldat, qui s’efforçait de sourire, pour mieux cacher aux enfants ce qu’il ressentait encore des outrages impunis du dompteur de bêtes.

Ce fut donc Rose, l’aînée de planton, comme disait Dagobert, qui parla pour elle et pour sa sœur.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > VI. LES CONFIDENCES.

VI. Les confidences.

- D’abord, mon bon Dagobert, dit Rose avec une câlinerie gracieuse, puisque nous allons te faire nos confidences, il faut nous promettre de ne pas nous gronder.

- N’est-ce pas… tu ne gronderas pas tes enfants ? ajouta Blanche d’une voix non moins caressante.

- Accordé, répondit gravement Dagobert, vu que je ne saurais trop comment m’y prendre… Mais pourquoi vous gronder ?

- Parce que nous aurions peut-être dû te dire plus tôt ce que nous allons t’apprendre…

- Écoutez, mes enfants, répondit sentencieusement Dagobert, après avoir un instant réfléchi sur ce cas de conscience, de deux choses l’une : ou vous avez eu raison, ou vous avez eu tort de me cacher quelque chose… Si vous avez eu raison, c’est très bien ; si vous avez eu tort, c’est fait ; ainsi maintenant n’en parlons plus. Allez, je suis tout oreilles.

Complètement rassurée par cette lumineuse décision, Rose reprit en échangeant un sourire avec sa sœur :

- Figure-toi, Dagobert, que voilà deux nuits de suite que nous avons une visite.

- Une visite !

Et le soldat se redressa brusquement sur sa chaise.

- Oui, une visite charmante… car il est blond !

- Comment diable, il est blond ? s’écria Dagobert avec un soubresaut.

- Blond… avec des yeux bleus… ajouta Blanche.

- Comment, diable ! des yeux bleus ?… Et Dagobert fit un nouveau bond sur son siège.

- Oui, des yeux bleus… longs comme ça… reprit Rose en posant le bout de son index droit vers le milieu de son index gauche.

- Mais, morbleu ! ils seraient longs comme ça… et, faisant grandement les choses, le vétéran indiqua toute la longueur de son avant-bras ; ils seraient longs comme ça que ça ne ferait rien… Un blond qui a des yeux bleus… Ah ça, mesdemoiselles, qu’est-ce que cela signifie ?

Dagobert se leva, cette fois, l’air sévère et péniblement inquiet.

- Ah ! vois-tu, Dagobert, tu grondes tout de suite.

- Rien qu’au commencement encore… ajouta Blanche.

- Au commencement ?… Il y a donc une suite, une fin ?

- Une fin ? Nous espérons bien que non…

Et Rose se prit à rire comme une folle.

- Tout ce que nous demandons, c’est que cela dure toujours, ajouta Blanche en partageant l’hilarité de sa sœur.

Dagobert regardait tour à tour très sérieusement les deux jeunes filles afin de tâcher de deviner cette énigme ; mais lorsqu’il vit leurs ravissantes figures animées par un sourire franc et ingénu, il réfléchit qu’elles n’auraient pas tant de gaieté si elles avaient de graves reproches à se faire, et il ne pensa plus qu’à se réjouir de voir des orphelines si gaies au milieu de leur position précaire, et dit :

- Riez… riez, mes enfants… j’aime tant à vous voir rire !

Puis, songeant que pourtant ce n’était pas précisément de la sorte qu’il devait répondre au singulier aveu des petites filles, il ajouta d’une grosse voix :

- J’aime à vous voir rire, oui, mais non quand vous recevez des visites blondes avec des yeux bleus, mesdemoiselles ; allons, que je suis fou d’écouter ce que vous me contez là… Vous voulez vous moquer de moi, n’est-ce pas ?

- Non, ce que nous disons est vrai… bien vrai…

- Tu le sais… nous n’avons jamais menti, ajouta Rose.

- Elles ont raison, cependant, elles ne mentent jamais… dit le soldat, dont les perplexités recommencèrent. Mais comment diable cette visite est-elle possible ? Je couche dehors en travers de votre porte ; Rabat-Joie couche au pied de votre fenêtre : or, tous les yeux bleus et tous les cheveux blonds du monde ne peuvent entrer que par la porte ou par la fenêtre, et s’ils avaient essayé, nous deux Rabat-Joie, qui avons l’oreille fine, nous aurions reçu les visites… à notre manière… Mais voyons, mes enfants, je vous en prie, parlons sans plaisanter… expliquez-vous.

Les deux sœurs, voyant à l’expression des traits de Dagobert qu’il ressentait une inquiétude réelle, ne voulurent pas abuser plus longtemps de sa bonté. Elles échangèrent un regard, et Rose dit en prenant dans ses petites mains la rude et large main du vétéran :

- Allons… ne te tourmente pas, nous allons te raconter les visites de notre ami Gabriel…

- Vous recommencez ?… Il a un nom ?

- Certainement il a un nom, nous te le disons… Gabriel…

- Quel joli nom ! n’est-ce pas, Dagobert ? Oh ! tu verras, tu l’aimeras comme nous, notre beau Gabriel.

- J’aimerai votre beau Gabriel ! dit le vétéran en hochant la tête, j’aimerai votre beau Gabriel ! c’est selon, car avant il faut que je sache…

Puis, s’interrompant :

- C’est singulier, ça me rappelle une chose…

- Quoi donc, Dagobert ?

- Il y a quinze ans, dans la dernière lettre que votre père, en revenant de France, m’a apportée de ma femme, elle me disait que, toute pauvre qu’elle était, et quoiqu’elle eût déjà sur les bras notre petit Agricol qui grandissait, elle venait de recueillir un pauvre enfant abandonné qui avait une figure de chérubin, et qui s’appelait Gabriel… Et, il n’y a pas longtemps, j’en ai encore eu des nouvelles.

- Et par qui donc ?

- Vous saurez cela tout à l’heure.

- Alors, tu vois bien, puisque tu as aussi ton Gabriel, raison de plus pour aimer le nôtre.

- Le vôtre… le vôtre, voyons le vôtre… je suis sur des charbons ardents…

- Tu sais, Dagobert, reprit Rose, que moi et Blanche nous avons l’habitude de nous endormir en nous tenant par la main.

- Oui, oui, je vous ai vues bien des fois toutes deux dans votre berceau… Je ne pouvais me lasser de vous regarder, tant vous étiez gentilles.

- Eh bien ! il y a deux nuits, nous venions de nous endormir, lorsque nous avons vu…

- C’était donc en rêve ! s’écria Dagobert, puisque vous étiez endormies… en rêve !

- Mais oui, en rêve… Comment veux-tu que ce soit ?…

- Laisse donc parler ma sœur.

- À la bonne heure ! dit le soldat avec un soupir de satisfaction, à la bonne heure ! Certainement, de toutes façons, j’étais bien tranquille… parce que… mais enfin, c’est égal… Un rêve ! j’aime mieux cela… Continuez, petite Rose.

- Une fois endormies, nous avons eu un songe pareil.

- Toutes deux le même ?

- Oui, Dagobert ; car le lendemain matin, en nous éveillant, nous nous sommes raconté ce que nous venions de rêver.

- Et c’était tout semblable…

- C’est extraordinaire, mes enfants ; et ce songe, qu’est-ce qu’il disait ?

- Dans ce rêve, Blanche et moi nous étions assises à côté l’une de l’autre ; nous avons vu entrer un bel ange ; il avait une longue robe blanche, des cheveux blonds, des yeux bleus et une figure si belle, si bonne, que nous avons joint nos mains comme pour le prier…

Alors il nous a dit d’une voix douce qu’il se nommait Gabriel, que notre mère l’envoyait vers nous pour être notre ange gardien, et qu’il ne nous abandonnerait jamais.

- Et puis, ajouta Blanche, nous prenant une main à chacune et inclinant son beau visage vers nous, il nous a ainsi longtemps regardées en silence avec tant de bonté… tant de bonté, que nous ne pouvions détacher nos yeux des siens.

- Oui, reprit Rose, et il nous semblait que, tour à tour, son regard nous attirait et nous allait au cœur… À notre grand chagrin, Gabriel nous a quittées en nous disant que la nuit d’ensuite nous le verrions encore.

- Et il a reparu ?

- Sans doute ! Mais tu juges avec quelle impatience nous attendions le moment d’être endormies, pour voir si notre ami reviendrait nous trouver pendant notre sommeil.

- Hum ! … ceci me rappelle, mesdemoiselles, que vous vous frottiez joliment les yeux avant-hier soir, dit Dagobert en se grattant le front ; vous prétendiez tomber de sommeil…, je parie que c’était pour me renvoyer plus tôt et courir plus vite à votre rêve ?

- Oui, Dagobert.

- Le fait est que vous ne pouviez pas me dire comme à Rabat-Joie : «Va te coucher, Dagobert.» Et l’ami Gabriel est revenu ?

- Certainement ; mais cette fois il nous a beaucoup parlé, et au nom de notre mère il nous a donné des conseils si touchants, si généreux, que, le lendemain, Rose et moi nous avons passé tout notre temps à nous rappeler les moindres paroles de notre ange gardien… ainsi que sa figure… et son regard…

- Ceci me fait souvenir, mesdemoiselles, qu’hier vous avez chuchoté tout le long de l’étape… et quand je vous disais blanc, vous me répondiez noir.

- Oui, Dagobert, nous pensions à Gabriel.

- Et depuis nous l’aimons toutes deux autant qu’il nous aime…

- Mais il est seul pour vous deux ?

- Et notre mère n’est-elle pas seule pour nous deux ?

- Et toi, Dagobert, n’es-tu pas aussi seul pour nous deux ?

- C’est juste ! … Ah çà, mais savez-vous que je finirai par en être jaloux de ce gaillard-là, moi ?

- Tu es notre ami du jour, il est notre ami de nuit.

- Entendons-nous : si vous en parlez le jour et si vous en rêvez la nuit, qu’est-ce qu’il me restera donc à moi ?

- Il te restera… tes deux orphelines que tu aimes tant ! dit Rose.

- Et qui n’ont plus que toi au monde, ajouta Blanche d’une voix caressante.

- Hum ! hum ! c’est ça, câlinez-moi… Allez, mes enfants, ajouta tendrement le soldat, je suis content de mon lot ; je vous passe votre Gabriel ; j’étais bien sûr que moi et Rabat-Joie nous pouvions dormir tranquillement sur nos oreilles. Du reste, il n’y a rien d’étonnant à ceci : votre premier songe vous a frappées, et, à force d’en jaser, vous l’avez eu de nouveau : aussi vous le verriez une troisième fois, ce bel oiseau de nuit… que je ne m’étonnerais pas.

- Oh ! Dagobert, ne plaisante pas, ce sont seulement des rêves, mais il nous semble que notre mère nous les envoie. Ne nous disait-elle pas que les jeunes filles orphelines avaient des anges gardiens ?… Eh bien, Gabriel est notre ange gardien, et nous protégera et te protégera aussi.

- C’est sans doute bien honnête de sa part de penser à moi ; mais, voyez, mes chères enfants, pour m’aider à vous défendre, j’aime mieux Rabat-Joie ; il est moins blond que l’ange, mais il a de meilleures dents, et c’est plus sûr.

- Que tu es impatientant, Dagobert, avec tes plaisanteries !

- C’est vrai, tu ris de tout.

- Oui, c’est étonnant comme je suis gai… Je ris à la manière du vieux Jovial, sans desserrer les dents. Voyons, enfants, ne me grondez pas ; au fait, j’ai tort : la pensée de votre digne mère est mêlée à ce rêve ; vous faites bien d’en parler sérieusement. Et puis, ajouta-t-il d’un air grave, il y a quelquefois du vrai dans les rêves… En Espagne, deux dragons de l’impératrice, des camarades à moi, avaient rêvé, la veille de leur mort, qu’ils seraient empoisonnés par les moines… Ils l’ont été… Si vous rêvez obstinément de ce bel ange Gabriel… c’est que… c’est que… enfin, c’est que ça vous amuse… vous n’avez pas déjà tant d’agrément le jour… ayez au moins un sommeil… divertissant ; maintenant, mes enfants, j’ai aussi des choses à vous dire ; il s’agira de votre mère, promettez-moi de ne pas être tristes.

- Sois tranquille ; en pensant à elle, nous ne sommes pas tristes, mais sérieuses.

- À la bonne heure ! Par peur de vous chagriner, je reculais toujours le moment de vous dire ce que votre pauvre mère vous aurait confié quand vous n’auriez plus été des enfants ; mais elle est morte si vite qu’elle n’a pas eu le temps ; et puis ce qu’elle avait à vous apprendre lui brisait le cœur, et à moi aussi ; je retardais ces confidences tant que je pouvais, et j’avais pris le prétexte de ne vous parler de rien avant le jour où nous traverserions le champ de bataille où votre père avait été fait prisonnier… ça me donnait du temps… mais le moment est venu… il n’y a plus à tergiverser.

- Nous t’écoutons, Dagobert, répondirent les jeunes filles d’un air attentif et mélancolique.

Après un moment de silence, pendant lequel il s’était recueilli, le vétéran dit aux jeunes filles :

- Votre père, le général Simon, fils d’un ouvrier qui est resté ouvrier ; car, malgré tout ce que le général avait pu faire et dire, le bonhomme s’est entêté à ne pas quitter son état, - tête de fer et cœur d’or, tout comme son fils, - vous pensez, mes enfants, que si votre père, après s’être engagé simple soldat, est devenu général… et comte de l’Empire… ça n’a pas été sans peine et sans gloire.

- Comte de l’Empire ? qu’est-ce que c’est, Dagobert ?

- Une bêtise… un titre que l’Empereur donnait par-dessus le marché, avec le grade ; l’histoire de dire au peuple, qu’il aimait, parce qu’il en était : «Enfants ! vous voulez jouer à la noblesse, comme les vieux nobles ? vous v’là nobles ; vous voulez jouer aux rois, vous v’là rois… Goûtez de tout… enfants, rien de trop bon pour vous… régalez-vous.»

- Roi ! dirent les petites filles en joignant les mains avec admiration.

- Tout ce qu’il y a de plus roi… Oh ! il n’en était pas chiche, de couronnes, l’Empereur ! J’ai eu un camarade de lit, brave soldat du reste, qui a passé roi ; ça nous flattait, parce qu’enfin, quand c’était pas l’un, c’était l’autre, tant il y a qu’à ce jeu-là votre père a été comte ; mais comte ou non, c’était le plus beau, le plus brave général de l’armée.

- Il était beau, n’est-ce pas, Dagobert ? Notre mère le disait toujours.

- Oh ! oui, allez ! mais, par exemple, il était tout le contraire de votre blondin d’ange gardien. Figurez-vous un brun superbe ; en grand uniforme, c’était à vous éblouir et à vous mettre le feu au cœur… Avec lui on aurait chargé jusque sur le bon Dieu ! … si le bon Dieu l’avait demandé, bien entendu… se hâta d’ajouter Dagobert, en manière de correctif, ne voulant blesser en rien la foi naïve des orphelines.

- Et notre père était aussi bon que brave, n’est-ce pas, Dagobert ?

- Bon ! mes enfants, lui ? je le crois bien ! il aurait ployé un fer à cheval entre ses mains, comme vous plieriez une carte, et le jour où il a été fait prisonnier, il avait sabré des canonniers prussiens jusque sur leurs canons. Avec ce courage et cette force-là, comment voulez-vous qu’on ne soit pas bon ?… Il y a donc environ dix-neuf ans, qu’ici près… à l’endroit que je vous ai montré, avant d’arriver dans ce village, le général, dangereusement blessé, est tombé de cheval… Je le suivais comme son ordonnance, j’ai couru à son secours. Cinq minutes après, nous étions faits prisonniers ; par qui ?… par un Français ?

- Par un Français !

- Oui, un marquis émigré, colonel au service de la Russie, répondit Dagobert avec amertume. Aussi, quand ce marquis a dit au général, en s’avançant vers lui : «Rendez-vous, monsieur, à un compatriote… - Un Français qui se bat contre la France n’est plus mon compatriote ; c’est un traître, et je ne me rends pas à un traître, » a répondu le général ; et, tout blessé qu’il était, il s’est traîné auprès d’un grenadier russe, lui a remis son sabre en disant : «Je me rends à vous». Le marquis en est devenu pâle de rage…

Les orphelines se regardèrent avec orgueil, un vif incarnat colora leurs joues, et elles s’écrièrent :

- Oh ! brave père, brave père ! …

- Hum ! ces enfants… dit Dagobert en caressant sa moustache avec fierté, comme on voit qu’elles ont du sang de soldat dans les veines ! Puis il reprit :

- Nous voilà donc prisonniers. Le dernier cheval du général avait été tué sous lui ; pour faire la route, il monta Jovial, qui n’avait pas été blessé ce jour-là ; nous arrivons à Varsovie. C’est là que le général a connu votre mère ; elle était surnommée la Perle de Varsovie : c’est tout dire.

Aussi, lui qui aimait ce qui était bon et beau, en devient amoureux tout de suite ; elle l’aime à son tour ; mais ses parents l’avaient promise à un autre… Cet autre… c’était encore…

Dagobert ne put continuer. Rose jeta un cri perçant en montrant la fenêtre avec effroi.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > VII. LE VOYAGEUR.

VII. Le voyageur.

Au cri de la jeune fille, Dagobert se leva brusquement.

- Qu’avez-vous, Rose ?

- Là… là… dit-elle en montrant la croisée. Il me semble avoir vu une main déranger la pelisse.

Rose n’avait pas achevé ces paroles, que Dagobert courait à la fenêtre. Il l’ouvrit violemment, après avoir ôté le manteau suspendu à l’espagnolette. Il faisait nuit noire et grand vent… Le soldat prêta l’oreille, il n’entendit rien… Revenant prendre la lumière sur la table, il tâcha d’éclairer au dehors en abritant la flamme avec sa main. Il ne vit rien… Fermant de nouveau la fenêtre, il se persuada qu’une bouffée de vent ayant dérangé et agité la pelisse, Rose avait été dupe d’une fausse peur.

- Rassurez-vous, mes enfants… Il vente très fort, c’est ce qui aura fait remuer le coin du manteau.

- Il me semblait bien avoir vu des doigts qui l’écartaient… dit Rose encore tremblante.

- Moi, je regardais Dagobert, je n’ai rien vu, reprit Blanche.

- Et il n’y avait rien à voir, mes enfants, c’est tout simple ; la fenêtre est au moins à huit pieds au-dessus du sol ; il faudrait être un géant pour y atteindre, ou avoir une échelle pour y monter. Cette échelle, on n’aurait pas eu le temps de l’ôter, puisque dès que Rose a crié j’ai couru à la fenêtre, et qu’en avançant la lumière au dehors, je n’ai rien vu.

- Je me serai trompée, dit Rose.

- Vois-tu, ma sœur… c’est le vent, ajouta Blanche.

- Alors, pardon de t’avoir dérangé, mon bon Dagobert.

- C’est égal, reprit le soldat en réfléchissant, je suis fâché que Rabat-Joie ne soit pas revenu, il aurait veillé à la fenêtre, cela vous aurait rassurées ; mais il aura flairé l’écurie de son camarade Jovial, et il aura été lui dire bonsoir en passant… j’ai envie d’aller le chercher.

- Oh ! non, Dagobert, ne nous laisse pas seules ! crièrent les petites filles, nous aurions trop peur.

- Au fait, Rabat-Joie ne peut maintenant tarder à revenir, et tout à l’heure nous l’entendrons gratter à la porte, j’en suis sûr… Ah çà ! continuons notre récit, dit Dagobert, et il s’assit au chevet des deux sœurs, cette fois bien en face de la fenêtre. Voilà donc le général prisonnier à Varsovie, et amoureux de votre mère, que l’on voulait marier à un autre, reprit-il. En 1814, nous apprenons la fin de la guerre, l’exil de l’Empereur à l’île d’Elbe ; apprenant cela, votre mère dit au général : «La guerre est terminée, vous êtes libre ; l’Empereur est malheureux, vous lui devez tout : allez le retrouver… je ne sais quand nous nous reverrons, mais je n’épouserai que vous ; vous me trouverez jusqu’à la mort…» Avant de partir, le général m’appelle : «Dagobert ! reste ici ; Mlle Éva aura peut-être besoin de toi pour fuir sa famille, si on la tourmente trop ; notre correspondance passera par tes mains ; à Paris, je verrai ta femme, ton fils, je les rassurerai… je leur dirai que tu es pour moi… un ami.»

- Toujours le même, dit Rose, attendrie, en regardant Dagobert.

- Bon pour le père et la mère, comme pour les enfants, ajouta Blanche.

- Aimer les uns, c’est aimer les autres, répondit le soldat. Voilà donc le général à l’île d’Elbe avec l’Empereur ; moi, à Varsovie, caché dans les environs de la maison de votre mère, je recevais les lettres et les lui portais en cachette… Dans une de ces lettres, je vous le dis fièrement, mes enfants, le général m’apprenait que l’Empereur s’était souvenu de moi.

- De toi ?… il te connaissait ?

- Un peu, je m’en flatte.

«Ah ! Dagobert ! a-t-il dit à votre père qui lui parlait de moi, un grenadier à cheval de ma vieille garde… soldat d’Égypte et d’Italie, criblé de blessures, un vieux pince-sans-rire… que j’ai décoré de ma main à Wagram ! … je ne l’ai pas oublié.» Dame ! mes enfants, quand votre mère m’a lu cela, j’en ai pleuré comme une bête…

- L’Empereur ! … quel beau visage d’or il avait sur ta croix d’argent à ruban rouge que tu nous montrais quand nous étions sages !

- C’est qu’aussi cette croix-là, donnée par lui, c’est ma relique, à moi, et elle est là dans mon sac avec ce que j’ai de plus précieux, notre boursicaut et nos papiers… Mais pour en revenir à votre mère : de lui porter les lettres du général, d’en parler avec elle, ça la consolait, car elle souffrait ; oh ! oui, et beaucoup ; ses parents avaient beau la tourmenter, s’acharner après elle, elle répondait toujours : «Je n’épouserai jamais que le général Simon.» Fière femme, allez… Résignée, mais courageuse, il fallait voir ! Un jour elle reçoit une lettre du général ; il avait quitté l’île d’Elbe avec l’Empereur : voilà la guerre qui recommence, guerre courte, mais guerre héroïque comme toujours, guerre sublime par le dévouement des soldats. Votre père se bat comme un lion, et son corps d’armée fait comme lui ; ce n’était plus de la bravoure… c’était de la rage.

Et les joues du soldat s’enflammaient… Il ressentait en ce moment les émotions héroïques de sa jeunesse ! il revenait, par la pensée, au sublime élan des guerres de la République, aux triomphes de l’Empire, aux premiers et aux derniers jours de sa vie militaire. Les orphelines, filles d’un soldat et d’une mère courageuse, se sentaient émues à ses paroles énergiques, au lieu d’être effrayées de leur rudesse ; leur cœur battait plus fort, leurs joues s’animaient aussi.

- Quel bonheur pour nous d’être filles d’un père si brave ! … s’écria Blanche.

- Quel bonheur… et quel honneur ! mes enfants, car, le soir du combat de Ligny, l’Empereur, à la joie de toute l’armée, nomma votre père, sur le champ de bataille, duc de Ligny et maréchal de l’Empire.

- Maréchal de l’Empire ! dit Rose étonnée, sans trop comprendre la valeur de ces mots.

- Duc de Ligny ! reprit Blanche aussi surprise.

- Oui, Pierre Simon, fils d’un ouvrier, duc et maréchal ; il faut être roi pour être davantage, reprit Dagobert avec orgueil. Voilà comment l’Empereur traitait les enfants du peuple ; aussi le peuple était à lui. On avait beau lui dire : «Mais ton Empereur fait de toi de la chair à canon ! - Ah ! un autre ferait de moi de la chair à misère, répondait le peuple, qui n’est pas bête ; j’aime mieux le canon, et risquer de devenir capitaine, colonel, maréchal, roi… ou invalide ; ça vaut mieux encore que de crever de faim, de froid et de vieillesse sur la paille d’un grenier, après avoir travaillé quarante ans pour les autres.»

- Même en France… même à Paris, dans cette belle ville… il y a des malheureux qui meurent de faim et de misère… Dagobert ?

- Même à Paris… oui, mes enfants ; aussi j’en reviens là : le canon vaut mieux, car on risque, comme votre père, d’être duc et maréchal. Quand je dis duc et maréchal, j’ai raison et j’ai tort, car plus tard on ne lui a pas reconnu ce titre et ce grade, parce que, après Ligny… il y a eu un jour de deuil, de grand deuil, où de vieux soldats comme moi, m’a dit le général, ont pleuré, oui, pleuré… le soir de la bataille ; ce jour là, mes enfants… s’appelle Waterloo !

Il y eut dans ces simples mots de Dagobert un accent de tristesse si profonde, que les orphelines tressaillirent.

- Enfin, reprit le soldat en soupirant, il y a comme ça des jours maudits…

Ce jour-là, à Waterloo, le général est tombé couvert de blessures, à la tête d’une division de la garde. À peu près guéri, ce qui a été long, il demande à aller à Sainte-Hélène… une autre île au bout du monde, où les Anglais avaient emmené l’Empereur pour le torturer tranquillement ; car s’il a été heureux d’abord, il a eu bien de la misère, voyez-vous, mes pauvres enfants…

- Comme tu dis cela, Dagobert ! tu nous donnes envie de pleurer !

- C’est qu’il y a de quoi… l’Empereur a enduré tant de choses, tant de choses… il a cruellement saigné au cœur, allez… Malheureusement le général n’était pas avec lui. À Sainte-Hélène, il aurait été un de plus pour le consoler ; mais on n’a pas voulu. Alors, exaspéré comme tant d’autres contre les Bourbons, le général organise une conspiration pour rappeler le fils de l’Empereur. Il voulait enlever un régiment, presque tout composé d’anciens soldats à lui. Il se rend dans une ville de Picardie où était cette garnison ; mais déjà la conspiration était éventée. Au moment où le général arrive, on l’arrête, on le conduit devant le colonel du régiment… Et ce colonel… dit le soldat après un nouveau silence, savez-vous qui c’était encore ?… Mais, bah ! … ce serait trop long à vous expliquer, et ça vous attristerait davantage… Enfin c’était un homme que votre père avait depuis longtemps bien des raisons de haïr. Aussi, se trouvant face à face avec lui, il lui dit : «Si vous n’êtes pas un lâche, vous me ferez mettre e

- Ah ! mon Dieu !

- Le général essuyait son épée, lorsqu’un ami dévoué vint lui dire qu’il n’avait que le temps de se sauver ; en effet, il parvint heureusement à quitter la France… oui… heureusement, car, quinze jours après, il était condamné à mort comme conspirateur.

- Que de malheur, mon Dieu !

- Il y a eu un bonheur dans ce malheur-là… Votre mère tenait bravement sa promesse et l’attendait toujours ; elle lui avait écrit : «L’Empereur d’abord, moi ensuite.» Ne pouvant plus rien, ni pour l’Empereur ni pour son fils, le général, exilé de France, arrive à Varsovie. Votre mère venait de perdre ses parents : elle était libre, ils s’épousent, et je suis un des témoins du mariage.

- Tu as raison, Dagobert… que de bonheur, au milieu de si grands malheurs !

- Les voilà donc bien heureux ; mais, comme tous les bons cœurs, plus ils étaient heureux, plus le malheur des autres les chagrinait, et il y avait de quoi être chagriné à Varsovie. Les Russes recommençaient à traiter les Polonais en esclaves ; votre brave mère, quoique d’origine française, était Polonaise de cœur et d’âme : elle disait hardiment tout haut ce que d’autres n’osaient seulement pas dire tout bas ; avec cela, les malheureux l’appelaient leur bon ange ; en voilà assez pour mettre le gouverneur russe sur l’œil. Un jour, un des amis du général, ancien colonel des lanciers, brave et digne homme, est condamné à l’exil en Sibérie, pour une conspiration militaire contre les Russes : il s’échappe, votre père le cache chez lui, cela se découvre ; pendant la nuit du lendemain, un peloton de Cosaques, commandé par un officier et suivi d’une voiture de poste, arrive à notre porte ; on surprend le général pendant son sommeil et on l’enlève.

- Mon Dieu ! que voulait-on lui faire ?

- Le conduire hors de Russie, avec défense d’y jamais rentrer, et menacé d’une prison éternelle s’il y revenait.

Voilà son dernier mot : «Dagobert, je te confie ma femme et mon enfant» ; car votre mère devait dans quelques mois vous mettre au monde ; eh bien ! malgré cela, on l’exila en Sibérie ; c’était une occasion de s’en défaire ; elle faisait trop de bien à Varsovie ; on la craignait. Non content de l’exiler, on confisque tous ses biens ; pour seule grâce, elle avait obtenu que je l’accompagnerais ; et, sans Jovial, que le général m’avait fait garder, elle aurait été forcée de faire la route à pied. C’est ainsi, elle à cheval, et moi la conduisant comme je vous conduis, mes enfants, que nous sommes arrivés dans un misérable village, où trois mois après vous êtes nées, pauvres petites !

- Et notre père !

- Impossible à lui de rentrer en Russie… impossible à votre mère de songer à fuir avec deux enfants… impossible au général de lui écrire, puisqu’il ignorait où elle était.

- Ainsi, depuis, aucune nouvelle de lui ?

- Si, mes enfants… une seule fois nous en avons eu…

- Et par qui ?

Après un moment de silence, Dagobert reprit avec une expression de physionomie singulière :

- Par qui ? par quelqu’un qui ne ressemble guère aux autres hommes… oui… et, pour que vous compreniez ces paroles, il faut que je vous raconte en deux mots une aventure extraordinaire arrivée à votre père pendant la bataille de Waterloo… Il avait reçu de l’Empereur l’ordre d’enlever une batterie qui écrasait notre armée ; après plusieurs tentatives malheureuses, le général se met à la tête d’un régiment de cuirassiers, charge sur la batterie, et va, selon son habitude, sabrer jusque sur les canons ; il se trouvait à cheval juste devant la bouche d’une pièce dont tous les servants venaient d’être tués ou blessés : pourtant, l’un d’eux a encore la force de se soulever, de se mettre sur un genou, d’approcher de la lumière la mèche qu’il tenait toujours à la main… et cela… juste au moment où le général était à dix pas et en face du canon chargé…

- Grand Dieu ! quel danger pour notre père !

- Jamais, m’a-t-il dit, il n’en avait couru un plus grand… car lorsqu’il vit l’artilleur mettre le feu à la pièce, le coup partait… mais au même instant, un homme de haute taille, vêtu en paysan, et que votre père jusqu’alors n’avait pas remarqué, se jette au-devant du canon.

- Ah ! le malheureux… quelle mort horrible !

- Oui, reprit Dagobert d’un air pensif, cela devait arriver… Il devait être broyé en mille morceaux… et pourtant il n’en a rien été.

- Que dis-tu ?

- Ce que m’a dit le général. «Au moment où le coup partit, m’a-t-il répété souvent, par un mouvement d’horreur involontaire, je fermai les yeux pour ne pas voir le cadavre mutilé de ce malheureux qui s’était sacrifié à ma place… Quand je les rouvre, qu’est-ce que j’aperçois au milieu de la fumée ? toujours cet homme de grande taille, debout et calme au même endroit, jetant un regard triste et doux sur l’artilleur, qui, un genou en terre, le corps renversé en arrière, le regardait aussi épouvanté que s’il eût vu le démon en personne ; puis le mouvement de la bataille ayant continué, il m’a été impossible de retrouver cet homme…» a ajouté votre père.

- Mon Dieu, Dagobert, comment cela est-il possible ?

- C’est ce que j’ai dit au général. Il m’a répondu que jamais il n’avait pu s’expliquer cet événement, aussi incroyable que réel… Il fallait d’ailleurs que votre père eût été bien vivement frappé de la figure de cet homme, qui paraissait, disait-il, âgé d’environ trente ans, car il avait remarqué que ses sourcils, très noirs et joints entre eux, n’en faisaient guère pour ainsi dire qu’un seul d’une tempe à l’autre, de sorte qu’il paraissait avoir le front rayé d’une marque noire… Retenez bien ceci, mes enfants, vous saurez tout à l’heure pourquoi.

- Oui, Dagobert, nous ne l’oublions pas… dirent les orphelines de plus en plus étonnées.

- Comme c’est étrange, cet homme au front rayé de noir !

- Écoutez encore… Le général avait été, je vous ai dit, laissé pour mort à Waterloo. Pendant la nuit qu’il a passée sur le champ de bataille dans une espèce de délire causé par la fièvre de ses blessures, il lui a paru voir, à la clarté de la lune, ce même homme penché sur lui, le regardant avec une grande douceur et une grande tristesse, étanchant le sang de ses plaies en tâchant de le ranimer… Mais comme votre père, qui avait à peine la tête à lui, repoussait ses soins, disant qu’après une telle défaite il n’avait plus qu’à mourir… il lui a semblé entendre cet homme lui dire : «Il faut vivre pour Éva ! …» C’était le nom de votre mère, que le général avait laissée à Varsovie pour aller rejoindre l’Empereur.

- Comme cela est singulier, Dagobert ! … Et depuis, notre père a-t-il revu cet homme ?

- Il l’a revu… puisque c’est lui qui a apporté des nouvelles du général à votre mère.

- Et quand donc cela ?… nous ne l’avons jamais su.

- Vous vous rappelez que le matin de la mort de votre mère vous étiez allées avec la vieille Fédora dans la forêt de pins ?

- Oui, répondit Rose tristement, pour y chercher de la bruyère, que notre pauvre mère aimait tant.

- Pauvre mère ! Elle se portait si bien, que nous ne pouvions pas, hélas ! nous douter du malheur qui nous devait arriver le soir, reprit Blanche.

- Sans doute, mes enfants ; moi-même, ce matin-là, je chantais, en travaillant au jardin, car, pas plus que vous, je n’avais de raison d’être triste ; je travaillais donc, tout en chantant, quand tout à coup j’entends une voix me demander en français :

«Est-ce ici le village de Milosk ?…» Je me retourne, et je vois devant moi un étranger… Au lieu de lui répondre, je le regarde fixement, et je recule de deux pas, tout stupéfait.

- Pourquoi donc ?

- Il était de haute taille, très pâle, et avait le front haut, découvert… ses sourcils noirs n’en faisaient qu’un… et semblaient lui rayer le front d’une marque noire.

- C’était donc l’homme qui, deux fois, s’était trouvé auprès de notre père pendant des batailles ?

- Oui… c’était lui.

- Mais, Dagobert, dit Rose pensive ; il y a longtemps de ces batailles ?

- Environ seize ans.

- Et l’étranger que tu croyais reconnaître, quel âge avait-il ?

- Guère plus de trente ans.

- Alors comment veux-tu que ce soit ce même homme qui se soit trouvé à la guerre, il y a seize ans, avec notre père ?

- Vous avez raison, dit Dagobert après un moment de silence et en haussant les épaules ; j’aurai sans doute été trompé par le hasard d’une ressemblance… Et pourtant…

- Ou alors, si c’était le même, il faudrait qu’il n’eût pas vieilli.

- Mais ne lui as-tu pas demandé s’il n’avait pas autrefois secouru notre père ?

- D’abord j’étais si saisi que je n’y ai pas songé, et puis il est resté si peu de temps que je n’ai pu m’en informer ; enfin il me demande donc le village de Milosk.

«- Vous y êtes, monsieur. Mais comment savez-vous que je suis Français ? - Tout à l’heure je vous ai entendu chanter quand j’ai passé, me répondit-il. Pourriez-vous me dire où demeure madame Simon, la femme du général ? - Elle demeure ici, monsieur.» Il me regarda quelques instants en silence, voyant bien que cette visite me surprenait ; puis il me tendit la main et me dit : «Vous êtes l’ami du général Simon, son meilleur ami !» (Jugez de mon étonnement, mes enfants.) «Mais, monsieur, comment savez-vous ! … - Souvent il m’a parlé de vous avec reconnaissance. - Vous avez vu le général ? - Oui, il y a quelque temps, dans l’Inde ; je suis aussi son ami ; j’apporte de ses nouvelles à sa femme, je la savais exilée en Sibérie ; à Tobolsk, d’où je viens, j’ai appris qu’elle habitait ce village. Conduisez-moi près d’elle.»

- Bon voyageur… je l’aime déjà, dit Rose.

- Il était l’ami de notre père.

- Je le prie d’attendre, je voulais prévenir votre mère pour que le saisissement ne lui fit pas de mal ; cinq minutes après il entrait chez elle…

- Et comment était-il, ce voyageur, Dagobert !

- Il était très grand, il portait une pelisse foncée et un bonnet de fourrure avec de longs cheveux noirs.

- Et sa figure était belle !

- Oui, mes enfants, très belle ; mais il avait l’air si triste et si doux que j’en avais le cœur serré.

- Pauvre homme ! un grand chagrin sans doute !

- Votre mère était enfermée avec lui depuis quelques instants, lorsqu’elle m’a appelé pour me dire qu’elle venait de recevoir de bonnes nouvelles du général ; elle fondait en larmes et avait devant elle un gros paquet de papiers ; c’était une espèce de journal que votre père lui écrivait chaque soir, pour se consoler ; ne pouvant lui parler, il disait au papier ce qu’il lui aurait dit à elle…

- Et ces papiers, où sont-ils, Dagobert !

- Là, dans mon sac, avec ma croix et notre bourse : un jour je vous les donnerai ; seulement j’en ai pris quelques feuilles que j’ai là, que vous lirez tout à l’heure ; vous verrez pourquoi.

- Est-ce qu’il y avait longtemps que notre père était dans l’Inde !

- D’après le peu de mots que m’a dit votre mère, le général était allé dans ce pays-là après s’être battu avec les Grecs contre les Turcs, car il aime surtout à se mettre du parti des faibles contre les forts ; arrivé dans l’Inde, il s’est acharné après les Anglais… Ils avaient assassiné nos prisonniers dans les pontons et torturé l’empereur à Sainte-Hélène, c’était bonne guerre et doublement bonne guerre, car en leur faisant du mal c’était bien servir une bonne cause.

- Et quelle cause servait-il !

- Celle d’un de ces pauvres princes indiens dont les Anglais ravagent le territoire jusqu’au jour où ils s’en emparent sans foi ni droit. Vous voyez, mes enfants, c’est encore se battre pour un faible contre des forts ; votre père n’y a pas manqué. En quelques mois, il a si bien discipliné et aguerri les douze ou quinze mille hommes de troupes de ce prince, que, dans deux rencontres, elles ont exterminé les Anglais, qui avaient compté sans votre brave père, mes enfants… Mais tenez… quelques pages de son journal vous en diront plus et mieux que moi ; de plus vous y lirez un nom dont vous devez toujours vous souvenir : c’est pour cela que j’ai choisi ce passage.

- Oh ! quel bonheur ! … lire ces pages écrites par notre père, c’est presque l’entendre, dit Rose.

- C’est comme s’il était là auprès de nous, ajouta Blanche.

Et les deux jeunes filles étendirent vivement les mains pour prendre les feuillets que Dagobert venait de tirer de sa poche.

Puis, par un mouvement simultané rempli d’une grâce touchante, elles baisèrent tour à tour, et en silence, l’écriture de leur père.

- Vous verrez aussi, mes enfants, à la fin de cette lettre, pourquoi je m’étonnais de ce que votre ange gardien, comme vous le dites, s’appelait Gabriel… Lisez… Lisez… ajouta le soldat en voyant l’air surpris des orphelines. Seulement, je dois vous dire que lorsqu’il écrivait cela, le général n’avait pas encore rencontré le voyageur qui a apporté ces papiers.

Rose, assise dans son lit, prit les feuilles et commença de lire d’une voix douce et émue. Blanche, la tête appuyée sur l’épaule de sa sœur, suivait avec attention. On voyait même, au léger mouvement de ses lèvres, qu’elle lisait aussi, mais mentalement.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > VIII. FRAGMENTS DU JOURNAL DU GÉNÉRAL SIMON.

VIII. Fragments du journal du général Simon.

Bivouac des montagnes d’Ava, 20 février 1830.

«…Chaque fois que j’ajoute quelques feuilles à ce journal, écrit maintenant au fond de l’Inde, où m’a jeté ma vie errante et proscrite, journal qu’hélas ! tu ne liras peut-être jamais, mon Éva bien-aimée, j’éprouve une sensation, à la fois douce et cruelle, car cela me console de causer ainsi avec toi, et pourtant mes regrets ne sont jamais plus amers que lorsque je te parle ainsi sans te voir.

«Enfin, si ces pages tombent sous tes yeux, ton généreux cœur battra au nom de l’être intrépide à qui aujourd’hui j’ai dû la vie, à qui je devrai peut-être ainsi le bonheur de te revoir un jour… toi et mon enfant, car il vit, n’est-ce pas, notre enfant ? Il faut que je le croie ; sans cela, pauvre femme, quelle serait ton existence, au fond de ton affreux exil… Cher ange, il doit avoir maintenant quatorze ans… Comment est-il ? Il te ressemble, n’est-ce pas ? il a tes grands et beaux yeux bleus… Insensé que je suis ! … Combien de fois, dans ce long journal, je t’ai déjà fait involontairement cette folle question à laquelle tu ne dois pas répondre ! … Combien de fois… je dois te la faire encore ! … Tu apprendras donc à notre enfant à prononcer et à aimer le nom un peu barbare de Djalma.»

- Djalma, dit Rose, les yeux humides, en interrompant sa lecture.

- Djalma, reprit Blanche partageant l’émotion de sa sœur. Oh ! nous ne l’oublierons jamais, ce nom.

- Et vous aurez raison, mes enfants, car il paraît que c’est celui d’un fameux soldat, quoique bien jeune. Continuez, ma petite Rose.

«Je t’ai raconté dans les feuilles précédentes, ma chère Éva, reprit Rose, les deux bonnes journées que nous avions eues ce mois-ci ; les troupes de mon vieil ami le prince indien, de mieux en mieux disciplinées à l’européenne, ont fait merveille.

Nous avons culbuté les Anglais, et ils ont été forcés d’abandonner une partie de ce malheureux pays envahi par eux au mépris de tout droit, de toute justice et qu’ils continuent de ravager sans pitié ; car ici, guerre anglaise, c’est dire trahison, pillage et massacre. Ce matin, après une marche pénible au milieu des rochers et des montagnes, nous apprenons par nos éclaireurs que des renforts arrivent à l’ennemi, et qu’il s’apprête à reprendre l’offensive ; il n’était plus qu’à quelques lieues ; un engagement devenait inévitable : mon vieil ami le prince indien, père de mon sauveur, ne demandait qu’à marcher au feu. L’affaire a commencé sur les trois heures ; elle a été sanglante, acharnée. Voyant chez les nôtres un moment d’indécision, car ils étaient bien inférieurs en nombre, et les renforts des Anglais se composaient des troupes fraîches, j’ai chargé à la tête de notre petite réserve de cavalerie.

«Le vieux prince était au centre, se battant comme il se bat : intrépidement. Son fils Djalma, âgé de dix-huit ans à peine, brave comme son père, ne me quittait pas ; au moment le plus chaud de l’engagement, mon cheval est tué, roule avec moi dans une ravine que je côtoyais, et je me trouve si sottement engagé sous lui, qu’un moment je me suis cru la cuisse cassée.»

- Pauvre père ! dit Blanche.

- Heureusement, cette fois, il ne lui sera arrivé rien de dangereux, grâce à Djalma. Vois-tu, Dagobert, reprit Rose, que je retiens bien le nom. Et elle continua :

«Les Anglais croyaient qu’après m’avoir tué (opinion très flatteuse pour moi) ils auraient facilement raison de l’armée du prince ; aussi, un officier de cipayes et cinq ou six soldats irréguliers, lâches et féroces brigands, me voyant rouler dans le ravin, s’y précipitent pour m’achever…

Au milieu du feu et de la fumée, nos montagnards, emportés par l’ardeur, n’avaient pas vu ma chute ; mais Djalma ne me quittait pas, il sauta dans le ravin pour me secourir, et sa froide intrépidité m’a sauvé la vie ; il avait gardé les deux coups de sa carabine : de l’un, il étend l’officier raide mort, de l’autre, il casse le bras d’un irrégulier qui m’avait déjà percé la main d’un coup de baïonnette. Mais rassure-toi, ma bonne Éva, ce n’est rien… une égratignure…

- Blessé… encore blessé, mon Dieu ! s’écria Blanche en joignant les mains et en interrompant sa sœur.

- Rassurez-vous, dit Dagobert, ça n’aura été, comme dit le général, qu’une égratignure : car autrefois les blessures qui n’empêchaient pas de se battre, il les appelait des blessures blanches… Il n’y a que lui pour trouver des mots pareils.

«Djalma me voyant blessé, reprit Rose en essuyant ses yeux, se sert de sa lourde carabine comme d’une massue, et fait reculer les soldats ; mais, à ce moment, je vois un nouvel assaillant, abrité derrière un massif de bambous dominant le ravin, abaisser lentement son long fusil, poser le canon entre deux branches, souffler sur la mèche, ajuster Djalma, et le courageux enfant reçoit une balle dans la poitrine, sans que mes cris aient pu l’avertir… Se sentant frappé, il recule malgré lui de deux pas, tombe sur un genou, mais tenant toujours ferme et tâchant de me faire un rempart de son corps… Tu conçois ma rage, mon désespoir ; malheureusement mes efforts pour me dégager étaient paralysés par une douleur atroce que je ressentais à la cuisse. Impuissant et désarmé, j’assistai donc pendant quelques secondes à cette lutte inégale. Djalma perdait beaucoup de sang ! son bras faiblissait ! déjà un des irréguliers, excitant les autres de la voix, décrochait de sa ceinture une sorte d’énorme et lourde serpe qui tranche la tête d’un seul coup, lorsque arrivent une douzaine de nos montagnards ramenés par le mouvement du combat.

Djalma est délivré à son tour ; on me dégage : au bout d’un quart d’heure, j’ai pu remonter à cheval. L’avantage nous est encore resté aujourd’hui, malgré bien des pertes. Demain, l’affaire sera décisive, car les feux du bivouac anglais se voient d’ici… Voilà, ma tendre Éva, comment j’ai dû la vie à cet enfant. Heureusement sa blessure ne donne aucune inquiétude ; la balle a dévié et glissé le long des côtes.»

- Ce brave garçon aura dit, comme le général : Blessure blanche, dit Dagobert.

«Maintenant, ma chère Éva, reprit Rose, il faut que tu connaisses, au moins par ce récit, cet intrépide Djalma ; il a dix-huit ans à peine. D’un mot je te peindrai cette noble et vaillante nature ; dans son pays, on donne quelquefois des surnoms ; dès quinze ans, on l’appelait le Généreux, généreux de cœur et d’âme, s’entend ; par une coutume du pays, coutume bizarre et touchante, ce surnom a remonté à son père, que l’on appelle le Père du Généreux, et qui pourrait à bon droit s’appeler le Juste, car ce vieil Indien est un type rare de loyauté chevaleresque, de fière indépendance. Il aurait pu, comme tant d’autres pauvres princes de ce pays, se courber humblement sous l’exécrable despotisme anglais, marchander l’abandon de sa souveraineté et se résigner devant la force. Lui, non : Mon droit tout entier, ou une fosse dans les montagnes où je suis né. Telle est sa devise. Ce n’est pas forfanterie ; c’est conscience de ce qui est droit et juste. «Mais vous serez brisé dans la lutte, lui ai-je dit ? - Mon ami, si pour vous forcer à une action honteuse, on vous disait : Cède ou meurs ?», me demanda-t-il. De ce jour, je l’ai compris, et je me suis voué corps et âme à cette cause toujours sacrée du faible contre le fort.

Tu vois, mon Éva, que Djalma se montre digne d’un tel père. Ce jeune Indien est d’une bravoure si héroïque, si superbe, qu’il combat comme un jeune Grec du temps de Léonidas, la poitrine nue, tandis que les autres soldats de son pays, qui en effet restent habituellement les épaules, les bras et la poitrine découverts, endossent pour la guerre une casaque assez épaisse ; la folle intrépidité de cet enfant m’a rappelé le roi de Naples, dont je t’ai si souvent parlé, et que j’ai vu cent fois à notre tête dans les charges les plus périlleuses, ayant pour toute armure une cravache à la main.

- Celui-là est encore un de ceux dont je vous parlais, et que l’empereur s’amusait à faire jouer au monarque, dit Dagobert. J’ai vu un officier prussien prisonnier, à qui cet enragé roi de Naples avait cinglé la figure d’un coup de cravache ; la marque y était bleue et rouge. Le Prussien disait, en jurant, qu’il était déshonoré, qu’il aurait mieux aimé un coup de sabre… Je le crois bien… diable de monarque ! il ne connaissait qu’une chose : marcher droit au canon ; dès qu’on canonnait quelque part, on aurait dit que ça l’appelait par tous ses noms, et il accourait en disant : «Présent ! …» Si je vous parle de lui, mes enfants, c’est qu’il répétait à qui voulait l’entendre : «Personne n’entamera un carré que le général Simon ou moi n’entamerions pas.»

Rose continua :

«J’ai remarqué avec peine que, malgré son jeune âge, Djalma avait souvent des accès de mélancolie profonde. Parfois, j’ai surpris entre son père et lui des regards singuliers… Malgré notre attachement mutuel, je crois que tous deux me cachent quelque triste secret de famille, autant que j’en ai pu juger par plusieurs mots échappés à l’un et à l’autre : il s’agit d’un événement bizarre, auquel leur imagination naturellement rêveuse et exaltée aura donné un caractère surnaturel.

«Du reste, tu sais, mon amie, que nous avons perdu le droit de sourire de la crédulité d’autrui… moi, depuis la campagne de France, où il m’est arrivé cette aventure si étrange, que je ne puis encore m’expliquer…»

- C’est celle de cet homme qui s’est jeté devant la bouche du canon… dit Dagobert.

«Toi, reprit la jeune fille en reprenant la lecture, toi, ma chère Éva, depuis les visites de cette femme jeune et belle que ta mère prétendait avoir aussi vue chez sa mère, quarante ans auparavant...

Les orphelines regardèrent le soldat avec étonnement.

- Votre mère ne m’avait jamais parlé de cela… ni le général non plus… mes enfants ; ça me semble aussi singulier qu’à vous.

Rose reprit avec une émotion et une curiosité croissantes :

«Après tout, ma chère Éva, souvent les choses en apparence très extraordinaires s’expliquent par un hasard, une ressemblance ou un jeu de la nature. Le merveilleux n’étant toujours qu’une illusion d’optique, ou le résultat d’une imagination déjà frappée, il arrive un moment où ce qui semblait surhumain ou surnaturel se trouve l’événement le plus humain et le plus naturel du monde ; aussi je ne doute pas que ce que nous appelions nos prodiges n’ait tôt ou tard ce dénouement terre à terre.»

- Vous voyez, mes enfants, cela paraît d’abord merveilleux… et au fond… c’est tout simple… ce qui n’empêche pas que pendant longtemps on n’y comprend rien…

- Puisque notre père le dit, il faut le croire, et ne pas nous étonner ; n’est-ce pas, ma sœur ?

- Non, puisqu’un jour cela s’explique.

- Au fait, dit Dagobert après un moment de réflexion, une supposition ? Vous vous ressemblez tellement, n’est-ce pas, mes enfants ? que quelqu’un qui n’aurait pas l’habitude de vous voir chaque jour vous prendrait facilement l’une pour l’autre…

Eh bien ! s’il ne savait pas que vous êtes, pour ainsi dire, doubles, voyez dans quels étonnements il pourrait se trouver… Bien sûr, il croirait au diable, à propos de bons petits anges comme vous.

- Tu as raison, Dagobert ; comme cela bien des choses s’expliquent, ainsi que le dit notre père. Et Rose continua de lire :

«Du reste, ma tendre Éva, c’est avec quelque fierté que je songe que Djalma a du sang français dans les veines ; son père a épousé, il y a plusieurs années, une jeune fille dont la famille, d’origine française, était depuis très longtemps établie à Batavia, dans l’île de Java. Cette parité de position entre mon vieil ami et moi a augmenté ma sympathie pour lui, car ta famille aussi, mon Éva, est d’origine française, et depuis bien longtemps établie à l’étranger ; malheureusement, le pauvre prince a perdu depuis plusieurs années cette femme qu’il adorait !

«Tiens, mon Éva bien-aimée, ma main tremble en écrivant ces mots : je suis faible, je suis fou… mais, hélas ! mon cœur se serre, se brise… Si un pareil malheur m’arrivait ! … Oh, mon Dieu ! et notre enfant… que deviendrait-il sans toi… sans moi… dans ce pays barbare ! … Non ! non ! cette crainte est insensée… Mais quelle horrible torture ! … car enfin, où es-tu ? que fais-tu ? que deviens-tu ?… Pardon… de ces noires pensées… souvent elles me dominent malgré moi… Moments funestes… affreux… car, lorsqu’ils ne m’obsèdent pas, je me dis : Je suis proscrit, malheureux ; mais au moins, à l’autre bout du monde, deux cœurs battent pour moi, le tien, mon Éva, et celui de notre enfant…»

Rose put à peine achever ces derniers mots ; depuis quelques instants, sa voix était entrecoupée de sanglots.

Il y avait en effet un douloureux accord entre les craintes du général Simon et la triste réalité ; et puis, quoi de plus touchant que ces confidences écrites le soir d’une bataille, au feu du bivouac, par le soldat qui tâchait de tromper ainsi le chagrin d’une séparation si pénible, mais qu’il ne savait pas alors devoir être éternelle !

- Pauvre général… il ignore notre malheur, dit Dagobert, après un moment de silence, mais il ignore aussi qu’au lieu d’un enfant, il y en a deux… ce sera du moins une consolation… Mais, tenez, Blanche, continuez de lire, je crains que cela ne fatigue votre sœur… elle est trop émue… Et puis, après tout, il est juste que vous partagiez le plaisir et le chagrin de cette lecture.

Blanche prit la lettre, et Rose, essuyant ses yeux pleins de larmes, appuya à son tour sa jolie tête sur l’épaule de sa sœur, qui continua de la sorte :

«Je suis plus calme maintenant, ma tendre Éva ; un moment j’ai cessé d’écrire, et j’ai chassé ces noires idées : reprenons notre entretien.

«Après avoir ainsi longuement causé de l’Inde avec toi, je te parlerai un peu de l’Europe ; hier au soir, un de nos gens, homme très sûr, a rejoint nos avant-postes ; il m’apportait une lettre arrivée de France à Calcutta ; enfin, j’ai des nouvelles de mon père, mon inquiétude a cessé. Cette lettre est datée du mois d’août de l’an passé. J’ai vu, par son contenu, que plusieurs autres lettres auxquelles il fait allusion ont été retardées ou égarées ; car depuis près de deux ans je n’en avais pas reçu ; aussi étais-je dans une inquiétude mortelle à son sujet. Excellent père ! toujours le même ; l’âge ne l’a pas affaibli, son caractère est aussi énergique, sa santé aussi robuste que par le passé, me dit-il ; toujours fidèle à ses austères idées républicaines, et espérant beaucoup… Car, dit-il, les temps sont proches, et il souligne ces mots…

Il me donne aussi, comme tu vas le voir, de bonnes nouvelles de la famille de notre vieux Dagobert… de notre ami… Vrai, ma chère Éva, mon chagrin est moins amer… quand je pense que cet excellent homme est auprès de toi ; car je le connais, il t’aura accompagnée dans ton exil. Quel cœur d’or… sous sa rude écorce de soldat ! … Comme il doit aimer notre enfant ! …»

Ici, Dagobert toussa deux ou trois fois, se baissa et eut l’air de chercher par terre son petit mouchoir à carreaux rouges et bleus qui était sur son genou. Il resta ainsi quelques instants courbé. Quand il se releva il essuyait sa moustache.

- Comme notre père te connaît bien ! …

- Comme il a deviné que tu nous aimes ! …

- Bien, bien, mes enfants, passons cela… Arrivez tout de suite à ce que dit le général de mon petit Agricol et de Gabriel, le fils adoptif de ma femme… Pauvre femme, quand je pense que, dans trois mois peut-être… Allons, enfants, lisez, lisez… ajouta le soldat, voulant contenir son émotion.

«J’espère toujours malgré moi, ma chère Éva, que peut-être un jour ces feuilles te parviendront, et dans ce cas je veux y écrire ce qui peut aussi intéresser Dagobert. Ce sera pour lui une consolation d’avoir quelques nouvelles de sa famille. Mon père, toujours chef d’atelier chez l’excellent M. Hardy, m’apprend que celui-ci aurait pris dans sa maison le fils de notre vieux Dagobert ; Agricol travaille dans l’atelier de mon père, qui en est enchanté ; c’est, me dit-il, un grand et vigoureux garçon, qui manie comme une plume son lourd marteau de forgeron ; aussi gai qu’intelligent et laborieux, c’est le meilleur ouvrier de l’établissement, ce qui ne l’empêche pas, le soir, après sa rude journée de travail, lorsqu’il revient auprès de sa mère qu’il adore, de faire des chansons et des vers patriotiques des plus remarquables.

Sa poésie est remplie d’énergie et d’élévation ; on ne chante pas autre chose à l’atelier et ses refrains échauffent les cœurs les plus froids et les plus timides.»

- Comme tu dois être fier de ton fils, Dagobert ! lui dit Rose avec admiration. Il fait des chansons !

- Certainement, c’est superbe… mais ce qui me flatte surtout, c’est qu’il est bon pour sa mère, et qu’il manie vigoureusement le marteau… Quant aux chansons, avant qu’il ait fait le Réveil du peuple et la Marseillaise… il aura joliment battu du fer ; mais c’est égal, où ce diable d’Agricol aura-t-il appris cela ? Sans doute à l’école, où, comme vous allez le voir, il allait avec Gabriel, son frère adoptif.

Au nom de Gabriel, qui leur rappelait l’être idéal qu’elles nommaient leur ange gardien, la curiosité des jeunes filles fut vivement excitée, Blanche redoubla d’attention en continuant ainsi :

«Le frère adoptif d’Agricol, ce pauvre enfant abandonné que la femme de notre bon Dagobert a si généreusement recueilli, offre, me dit mon père, un grand contraste avec Agricol, non pour le cœur, car ils ont tous deux le cœur excellent ; mais autant Agricol est vif, joyeux, actif, autant Gabriel est mélancolique et rêveur. Du reste, ajoute mon père, chacun d’eux a, pour ainsi dire, la figure de son caractère : Agricol est brun, grand et fort… il a l’air joyeux et hardi ; Gabriel, au contraire, est frêle, blond, timide comme une jeune fille, et sa figure a une expression de douceur angélique…»

Les orphelines se regardèrent toutes surprises ; puis, tournant vers Dagobert leurs figures ingénues, Rose lui dit :

- As-tu entendu, Dagobert ? Notre père dit que ton Gabriel est blond et qu’il a une figure d’ange.

Mais c’est tout comme le nôtre…

- Oui, oui, j’ai bien entendu, c’est pour cela que votre rêve me surprenait.

- Je voudrais bien savoir s’il a aussi des yeux bleus ? dit Rose.

- Pour ça, mes enfants, quoique le général n’en dise rien, j’en répondrais ; ces blondins, ça a toujours les yeux bleus ; mais, bleus ou noirs, il ne s’en servira guère pour regarder les jeunes filles en face ; continuer, vous allez voir pourquoi.

Blanche reprit : «La figure de Gabriel a une expression d’une douceur angélique ; un des frères des écoles chrétiennes, où il allait, ainsi qu’Agricol et d’autres enfants du quartier, frappé de son intelligence et de sa bonté, a parlé de lui à un protecteur haut placé, qui s’est intéressé à lui, l’a placé dans un séminaire, et depuis deux ans Gabriel est prêtre ; il se destine aux missions étrangères, et il doit bientôt partir pour l’Amérique…»

- Ton Gabriel est prêtre ?… dit Rose en regardant Dagobert.

- Et le nôtre est un ange, ajouta Blanche.

- Ce qui prouve que le vôtre a un grade de plus que le mien ; c’est égal, chacun son goût ; il y a des braves gens partout ; mais j’aime mieux que ce soit Gabriel qui ait choisi la robe noire. Je préfère voir mon garçon, à moi, les bras nus, un marteau à la main et un tablier de cuir autour du corps, ni plus ni moins que votre vieux grand-père, mes enfants, autrement dit le père du maréchal Simon, duc de Ligny ; car, après tout, le général est duc et maréchal par la grâce de l’empereur ; maintenant, terminez votre lecture.

- Hélas ! oui, dit Blanche, il n’y a plus que quelques lignes.

Et elle reprit :

«Ainsi donc, ma chère et tendre Éva, si ce journal te parvient, tu pourras rassurer Dagobert sur le sort de sa femme et de son fils, qu’il a quittés pour nous.

Comment jamais reconnaître un pareil sacrifice ? Mais je suis tranquille, ton bon et généreux cœur aura su le dédommager…

«Adieu… et encore adieu pour aujourd’hui, mon Éva bien-aimée ; pendant un instant, je viens d’interrompre ce jour pour aller jusqu’à la tente de Djalma ; il dormait paisiblement, son père le veillait ; d’un signe il m’a rassuré. L’intrépide jeune homme ne court plus aucun danger. Puisse le combat de demain l’épargner encore ! … Adieu, ma tendre Éva ; la nuit est silencieuse et calme, les feux du bivouac s’éteignent peu à peu ; nos pauvres montagnards reposent, après cette sanglante journée ; je n’entends d’heure en heure que le cri lointain de nos sentinelles… Ces mots étrangers m’attristent encore ; ils me rappellent ce que j’oublie parfois en t’écrivant… que je suis au bout du monde et séparé de toi… de mon enfant ! Pauvres êtres chéris ! quel est… quel sera votre sort ? Ah ! si du moins je pouvais vous envoyer à temps cette médaille qu’un hasard funeste m’a fait emporter de Varsovie, peut-être obtiendrais-tu d’aller en France, ou du moins d’y envoyer ton enfant avec Dagobert ; car tu sais de quelle importance… Mais à quoi bon ajouter ce chagrin à tous les autres ?… Malheureusement, les années se passent… le jour fatal arrivera, et ce dernier espoir, dans lequel je vis pour vous, me sera enlevé ; mais je ne veux pas finir ce jour par une pensée triste. Adieu, mon Éva bien-aimée ! presse notre enfant sur ton cœur, couvre-le de tous les baisers que je vous envoie à tous deux du fond de l’exil.

«À demain, après le combat.»

À cette touchante lecture succéda un assez long silence.

Les larmes de Rose et de Blanche coulèrent lentement. Dagobert, le front appuyé sur sa main, était aussi douloureusement absorbé.

Au dehors, le vent augmentait de violence ; une pluie épaisse commençait à fouetter les vitres sonores ; le plus profond silence régnait dans l’auberge.

* * * *

Pendant que les filles du général Simon lisaient avec une si touchante émotion quelques fragments du journal de leur père, une scène mystérieuse, étrange, se passait dans l’intérieur de la ménagerie du dompteur de bêtes.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > IX. LES CAGES.

IX. Les cages.

Morok venait de s’armer ; par-dessus sa veste de peau de daim, il avait revêtu sa cote de mailles, tissu d’acier souple comme la toile, dure comme le diamant ; recouvrant ensuite ses bras de brassards, ses jambes de jambards, ses pieds de bottines ferrées, et dissimulant cet attirail défensif sous un large pantalon et sous une ample pelisse soigneusement boutonnée, il avait pris à la main une longue tige de fer chauffée à blanc, emmanchée dans une poignée de bois.

Quoique depuis longtemps domptés par l’adresse et par l’énergie du Prophète, son tigre Caïn, son lion Judas et sa panthère noire la Mort avaient voulu, dans quelques accès de révolte, essayer sur lui leurs dents et leurs ongles ; mais, grâce à l’armure cachée par sa pelisse, ils avaient émoussé leurs ongles sur un épiderme d’acier, ébréché leurs dents sur des bras et des jambes de fer, tandis qu’un léger coup de badine métallique de leur maître faisait fumer et grésiller leur peau, en la sillonnant d’une brûlure profonde. Reconnaissant l’inutilité de leurs morsures, ces animaux, doués d’une grande mémoire, comprirent que désormais ils essayeraient en vain leurs griffes et leurs mâchoires sur un être invulnérable. Leur soumission craintive s’augmenta tellement, que, dans ses exercices publics, leur maître, au moindre mouvement d’une petite baguette recouverte de papier de couleur de feu, les faisait ramper et se coucher épouvantés.

Le Prophète, armé avec soin, tenant à la main le fer chauffé à blanc par Goliath, était donc descendu par la trappe du grenier qui s’étendait au-dessus du vaste hangar où l’on avait déposé les cages de ses animaux : une simple cloison de planches séparait ce hangar de l’écurie des chevaux du dompteur de bêtes.

Un fanal à réflecteur jetait sur les cages une vive lumière.

Elles étaient au nombre de quatre. Un grillage de fer, largement espacé, garnissait leurs faces latérales. D’un côté, ce grillage tournait sur des gonds comme une porte, afin de donner passage aux animaux que l’on y renfermait ; le parquet des loges reposait sur deux essieux et quatre petites roulettes de fer ; on les traînait ainsi facilement jusqu’au grand chariot couvert où on les plaçait pendant les voyages. L’une d’elles était vide, les trois autres renfermaient, comme on sait, une panthère, un tigre et un lion. La panthère, originaire de Java, semblait mériter ce nom lugubre, LA MORT, par son aspect sinistre et féroce. Complètement noire, elle se tenait tapie et ramassée sur elle-même au fond de sa cage ; la couleur de sa robe se confondant avec l’obscurité qui l’entourait, on ne distinguait pas son corps, on voyait seulement dans l’ombre deux lueurs ardentes et fixes : deux larges prunelles d’un jaune phosphorescent, qui ne s’allumaient pour ainsi dire qu’à la nuit, car tous ces animaux de la race féline n’ont l’entière lucidité de leur vue qu’au milieu des ténèbres.

Le Prophète était entré silencieusement dans l’écurie ; le rouge sombre de sa longue pelisse contrastait avec le blond mat et jaunâtre de sa chevelure raide et de sa longue barbe ; le fanal, placé assez haut, éclairait complètement cet homme, et la crudité de la lumière, opposée à la dureté des ombres, accentuait davantage encore les plans heurtés de sa figure osseuse et farouche. Il s’approcha lentement de la cage. Le cercle blanc qui entourait sa fauve prunelle semblait s’agrandir : son œil luttait d’éclat et d’immobilité avec l’œil étincelant et fixe de la panthère… Toujours accroupie dans l’ombre, elle subissait déjà l’influence du regard fascinateur de son maître ; deux ou trois fois elle ferma brusquement ses paupières, en faisant entendre un sourd râlement de colère ; puis bientôt ses yeux, rouverts comme malgré elle, s’attachèrent invinciblement sur ceux du Prophète.

Alors les oreilles rondes de la Mort se collèrent à son crâne aplati comme celui d’une vipère ; la peau de son front se rida convulsivement ; elle contracta son mufle hérissé de longues soies, et par deux fois ouvrit silencieusement sa gueule armée de crocs formidables. De ce moment, une sorte de rapport magnétique sembla s’établir entre les regards de l’homme et ceux de la bête. Le Prophète étendit vers la cage sa tige d’acier chauffée à blanc, et dit d’une voix brève et impérieuse :

- La Mort… ici !

La panthère se leva, mais s’écrasa tellement que son ventre et ses coudes rasaient le plancher. Elle avait trois pieds de haut et près de cinq pieds de longueur ; son échine élastique et charnue, ses jarrets aussi descendus, aussi larges que ceux d’un cheval de course, sa poitrine profonde, ses épaules énormes et saillantes, ses pattes nerveuses et trapues, tout annonçait que ce terrible animal joignait la vigueur à la souplesse, la force à l’agilité.

Morok, sa baguette de fer toujours étendue vers la cage, fit un pas vers la panthère… La panthère fit un pas vers le Prophète… Il s’arrêta… La Mort s’arrêta.

À ce moment, le tigre Judas, auquel Morok tournait le dos, fit un bond violent dans sa cage, comme s’il eût été jaloux de l’attention que son maître portait à la panthère ; il poussa un grognement rauque, et, levant sa tête, montra le dessous de sa redoutable mâchoire triangulaire et son puissant poitrail d’un blanc sale, où venaient se fondre les tons cuivrés de sa robe fauve rayée de noir ; sa queue, pareille à un gros serpent rougeâtre annelé d’ébène, tantôt se collait à ses flancs, tantôt les battait par un mouvement lent et continu ; ses yeux, d’un vert transparent et lumineux, s’arrêtèrent sur le Prophète.

Telle était l’influence de cet homme sur ses animaux, que Judas cessa presque aussitôt son grondement, comme s’il eût été effrayé de sa témérité ; cependant sa respiration resta haute et bruyante. Morok se tourna vers lui ; pendant quelques secondes, il l’examina très attentivement. La panthère, n’étant plus soumise à l’influence du regard de son maître, retourna se tapir dans l’ombre.

Un craquement à la fois strident et saccadé, pareil à celui que font les grands animaux en rongeant un corps dur, s’étant fait entendre dans la cage du lion Caïn, attira l’attention du Prophète ; laissant le tigre, il fit un pas vers l’autre loge. De ce lion on ne voyait que la croupe monstrueuse d’un roux jaunâtre : ses cuisses étaient repliées sous lui, son épaisse crinière cachait entièrement sa tête ; à la tension et aux tressaillements des muscles de ses reins, à la saillie de ses vertèbres, on devinait facilement qu’il faisait de violents efforts avec sa gueule et ses pattes de devant.

Le Prophète, inquiet, s’approcha de la cage, craignant que, malgré ses ordres, Goliath n’eût donné au lion quelques os à ronger… Pour s’en assurer, il dit d’une voix brève et ferme :

- Caïn ! !

Caïn ne changea pas de position.

- Caïn… ici ! reprit Morok d’une voix plus haute.

Inutile appel, le lion ne bougea pas et le craquement continua.

- Caïn… ici ! dit une troisième fois le prophète ; mais en prononçant ces mots, il appuya le bout de sa tige d’acier brûlante sur la hanche du lion.

À peine un léger sillon de fumée courut-il sur le pelage roux de Caïn, que, par une volte de prestesse incroyable, il se retourna et se précipita sur le grillage, non pas en rampant, mais d’un bond, et pour ainsi dire debout, superbe… effrayant à voir.

Le Prophète se trouvant à l’angle de la cage, Caïn, dans sa fureur, s’était dressé en profil afin de faire face à son maître, appuyant ainsi son large flanc aux barreaux, à travers lesquels il passa jusqu’au coude son bras énorme, aux muscles renflés, et au moins aussi gros que la cuisse de Goliath.

- Caïn ! ! à bas ! ! dit le Prophète en se rapprochant vivement.

Le lion n’obéissait pas encore… ses lèvres, retroussées par la colère, laissaient voir des crocs aussi larges, aussi longs, aussi aigus que des défenses de sanglier. Du bout de son fer brûlant, Morok effleura les lèvres de Caïn… À cette cuisante brûlure, suivie d’un appel imprévu de son maître, le lion, n’osant rugir, gronda sourdement, et ce grand corps retomba, affaissé sur lui-même, dans une attitude pleine de soumission et de crainte.

Le Prophète décrocha le fanal afin de regarder ce que Caïn rongeait : c’était une des planches du parquet de sa cage, qu’il était parvenu à soulever, et qu’il broyait entre ses dents pour tromper sa faim.

Pendant quelques instants le plus profond silence régna dans la ménagerie. Le Prophète, les mains derrière le dos, passait d’une cage à l’autre, observant ses animaux d’un air inquiet et sagace, comme s’il eût hésité à faire parmi eux un choix important et difficile. De temps à autre il prêtait l’oreille en s’arrêtant devant la grande porte du hangar, qui donnait sur la cour de l’auberge.

Cette porte s’ouvrit, Goliath parut ; ses habits ruisselaient d’eau.

- Eh bien ?… lui dit le Prophète.

- Ça n’a pas été sans peine… Heureusement la nuit est noire, il fait grand vent et il pleut à verse.

- Aucun soupçon ?

- Aucun, maître ; vos renseignements étaient bons ; la porte du cellier s’ouvre sur les champs, juste au-dessous de la fenêtre des fillettes.

Quand vous avez sifflé pour me dire qu’il était temps, je suis sorti avec un tréteau que j’avais apporté ; je l’avais appuyé au mur, j’ai monté dessus ; avec mes six pieds, ça m’en faisait neuf, je pouvais m’accouder sur la fenêtre ; j’ai pris la persienne d’une main, le manche de mon couteau de l’autre, et, en même temps que je cassais deux carreaux, j’ai poussé la persienne de toutes mes forces…

- Et l’on a cru que c’était le vent ?

- On a cru que c’était le vent. Vous voyez que la brute n’est pas si brute… Le coup fait, je suis vite rentré dans le cellier en emportant mon tréteau… Au bout de peu de temps, j’ai entendu la voix du vieux… j’avais bien fait de me dépêcher.

- Oui, quand je t’ai sifflé, il venait d’entrer dans la salle où l’on soupe ; je l’y croyais pour plus de temps.

- Cet homme-là n’est pas fait pour rester longtemps à souper, dit le géant avec mépris. Quelques moments après que les carreaux ont été cassés… le vieux a ouvert la fenêtre et a appelé son chien en lui disant : «Saute…» J’ai tout de suite couru à l’autre bout du cellier ; sans cela le maudit chien m’aurait éventé derrière la porte.

- Le chien est maintenant enfermé dans l’écurie où est le cheval du vieillard… continue.

- Quand j’ai entendu refermer le persienne et la fenêtre, je suis de nouveau sorti du cellier, j’ai replacé mon tréteau et je suis remonté ; tirant doucement le loquet de la persienne, je l’ai ouverte, mais les deux carreaux étaient bouchés avec les pans d’une pelisse, j’entendais parler et je ne voyais rien ; j’ai écarté un peu le manteau et j’ai vu… Les fillettes dans leur lit me faisaient face… le vieux, assis à leur chevet, me tournait le dos.

- Et son sac… son sac ? ceci est l’important.

- Son sac était près de la fenêtre, sur une table à côté de la lampe ; j’aurais pu y toucher en allongeant le bras.

- Qu’as-tu entendu ?

- Comme vous m’aviez dit de ne penser qu’au sac, je ne me souviens que de ce qui regardait le sac ; le vieux a dit que dedans il y avait ses papiers, des lettres d’un général, son argent et sa croix.

- Bon… ensuite ?

- Comme ça m’était difficile de tenir la pelisse écartée du trou du carreau, elle m’a échappé… J’ai voulu la reprendre, j’ai trop avancé la main, et une des fillettes… l’aura vue… car elle a crié en montrant la fenêtre.

- Misérable ! … tout est manqué ! … s’écria le Prophète en devenant pâle de colère.

- Attendez donc… non, tout n’est pas manqué. En entendant crier, j’ai sauté au bas de mon tréteau, j’ai regagné le cellier ; comme le chien n’était plus là, j’ai laissé la porte entr’ouverte, j’ai entendu ouvrir la fenêtre, et j’ai vu, à la lueur, que le vieux avançait la lampe en dehors ; il a regardé, il n’y avait pas d’échelle ; la fenêtre est trop haute pour qu’un homme de taille ordinaire y puisse atteindre…

- Il aura cru que c’était le vent… comme la première fois… Tu es moins maladroit que je ne croyais.

- Le loup s’est fait renard, vous l’avez dit… Quand j’ai su où était le sac, l’argent et les papiers, ne pouvant mieux faire pour le moment, je suis revenu… et me voilà.

- Monte me chercher la pique de frêne la plus longue…

- Oui, maître.

- Et la couverture de drap rouge…

- Oui, maître.

- Va.

Goliath monta l’échelle ; arrivé au milieu, il s’arrêta.

- Maître, vous ne voulez pas que je descende… un morceau de viande pour la Mort ?… Vous verrez qu’elle me gardera rancune… Elle mettra tout sur mon compte… Elle n’oublie rien… et à la première occasion…

- La pique et la couverture ! répondit le prophète d’une voix impérieuse.

Pendant que Goliath, jurant entre ses dents, exécutait ses ordres, Morok alla entr’ouvrir la grande porte du hangar, regarda dans la cour et écouta de nouveau.

- Voici la pique de frêne et la couverture, dit le géant en redescendant de l’échelle avec ces objets. Maintenant, que faut-il faire ?

- Retourne au cellier, remonte près de la fenêtre, et quand le vieillard sortira précipitamment de la chambre…

- Qui le fera sortir ?

- Il sortira… que t’importe ?

- Après ?

- Tu m’as dit que la lampe était près de la croisée ?

- Tout près… sur la table, à côté du sac.

- Dès que le vieux quittera la chambre, pousse la fenêtre, fais tomber la lampe, et si tu accomplis prestement et adroitement ce qui te restera à exécuter… les dix florins sont à toi… Tu te rappelles bien tout ?…

- Oui, oui.

- Les petites filles seront si épouvantées du bruit et de l’obscurité, qu’elles resteront muettes de terreur.

- Soyez tranquille, le loup s’est fait renard, il se fera serpent.

- Ce n’est pas tout.

- Quoi encore ?

- Le toit de ce hangar n’est pas élevé, la lucarne du grenier est d’un abord facile… la nuit est noire… au lieu de rentrer par la porte…

- Je rentrerai par la lucarne.

- Et sans bruit.

- En vrai serpent.

Et le géant sortit.

- Oui ! se dit le Prophète après un assez long silence, ces moyens sont sûrs… Je n’ai pas dû hésiter… Aveugle et obscur instrument… j’ignore le motif des ordres que j’ai reçus ; mais d’après les recommandations qui les accompagnent… mais d’après la position de celui qui me les a transmis, il s’agit, je n’en doute pas, d’intérêts immenses… d’intérêts, reprit-il après un nouveau silence, qui touchent à ce qu’il y a de plus grand… de plus élevé dans le monde… Mais comment ces deux jeunes filles, presque mendiantes, comment ce misérable soldat, peuvent-ils représenter de tels intérêts ?… Il n’importe, ajouta-t-il avec humilité, je suis le bras qui agit… c’est à la tête qui pense et qui ordonne… de répondre de ses œuvres…

Bientôt le Prophète sortit du hangar en emportant la couverture rouge, et se dirigea vers la petite écurie de Jovial ; la porte, disjointe, était à peine fermée par un loquet. À la vue d’un étranger, Rabat-Joie se jeta sur lui ; mais ses dents rencontrèrent les jambards de fer, et le Prophète, malgré les morsures du chien, prit Jovial par son licou, lui enveloppa la tête de la couverture afin de l’empêcher de voir et de sentir, l’emmena hors de l’écurie, et le fit entrer dans l’intérieur de sa ménagerie, dont il ferma la porte.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > X. LA SURPRISE.

X. La surprise.

Les orphelines, après avoir lu le journal de leur père, étaient restées pendant quelque temps muettes, tristes et pensives, contemplant ces feuillets jaunis par le temps. Dagobert, également préoccupé, songeait à son fils, à sa femme, dont il était séparé depuis si longtemps, et qu’il espérait bientôt revoir. Le soldat, rompant le silence qui durait depuis quelques minutes, prit les feuillets des mains de Blanche, les plia soigneusement, les mit dans sa poche et dit aux orphelines :

- Allons, courage, mes enfants… vous voyez quel brave père vous avez ; ne pensez qu’au plaisir de l’embrasser, et rappelez-vous toujours le nom du digne garçon à qui vous devez ce plaisir ; car sans lui votre père était tué dans l’Inde.

- Il s’appelle Djalma… Nous ne l’oublierons jamais, dit Rose.

- Et si notre ange gardien Gabriel revient encore, ajouta Blanche, nous lui demanderons de veiller sur Djalma comme sur nous.

- Bien, mes enfants ; pour ce qui est du cœur, je suis sûr de vous, vous n’oublierez rien… Mais pour revenir au voyageur qui était venu trouver votre pauvre mère en Sibérie, il avait vu le général un mois après les faits que vous venez de lire, et au moment où il allait entrer de nouveau en campagne contre les Anglais ; c’est alors que votre père lui a confié ses papiers et la médaille.

- Mais cette médaille, à quoi nous servira-t-elle, Dagobert ?

- Et ces mots gravés dessus, que signifient-ils ? reprit Rose en la tirant de son sein.

- Dame ! mes enfants… cela signifie qu’il faut que le 13 février 1832 nous soyons à Paris, rue Saint-François, numéro trois.

- Mais pour quoi faire ?

- Votre pauvre mère a été si vite saisie par la maladie, qu’elle n’a pu me le dire ; tout ce que je sais, c’est que cette médaille lui venait de ses parents ; c’était une relique gardée dans sa famille depuis cent ans et plus.

- Et comment notre père la possédait-il ?

- Parmi les objets mis à la hâte dans sa voiture lorsqu’il avait été violemment emmené de Varsovie, se trouvait un nécessaire appartenant à votre mère, où était cette médaille ; depuis, le général n’avait pu la renvoyer, n’ayant aucun moyen de communication et ignorant où nous étions.

- Cette médaille est donc bien importante pour nous ?

- Sans doute, car, depuis quinze ans, jamais je n’avais vu votre mère plus heureuse que le jour où le voyageur la lui a apportée… «Maintenant le sort de mes enfants sera peut-être aussi beau qu’il a été jusqu’ici misérable, me disait-elle devant l’étranger, avec des larmes de joie dans les yeux ; je vais demander au gouverneur de Sibérie la permission d’aller en France avec mes filles… On trouvera peut-être que j’ai été assez punie par quinze années d’exil et par la confiscation de mes biens… Si l’on me refuse… je resterai ; mais on m’accordera au moins d’envoyer mes enfants en France, où vous les conduirez, Dagobert ; vous partirez tout de suite, car il y a déjà malheureusement bien du temps perdu… et si vous n’arriviez pas le 13 février prochain, cette cruelle séparation, ce voyage si pénible, auraient été inutiles.»

- Comment, un seul jour de retard ?…

- Si nous arrivons le 14 au lieu du 13, il ne serait plus temps, disait votre mère ; elle m’a aussi donné une grosse lettre que je devais mettre à la poste, pour la France, dans la première ville que nous traverserions, c’est ce que j’ai fait.

- Et crois-tu que nous serons à Paris à temps ?

- Je l’espère ; cependant, si vous en aviez la force, il faudrait doubler quelques étapes, car en ne faisant que nos cinq lieues par jour, et même sans accident, nous n’arriverions à Paris au plus tôt que vers le commencement de février, et il vaudrait mieux avoir plus d’avance.

- Mais, puisque notre père est dans l’Inde, et que, condamné à mort, il ne peut pas rentrer en France, quand le reverrons-nous donc ?

- Et où le reverrons-nous ?

- Pauvres enfants, c’est vrai… il y a tant de choses que vous ne savez pas ! Quand le voyageur l’a quitté, le général ne pouvait pas revenir en France, c’est vrai, mais maintenant il le peut.

- Et pourquoi le peut-il ?

- Parce que, l’an passé, les Bourbons, qui l’avaient exilé, ont été chassés à leur tour… la nouvelle en sera arrivée dans l’Inde, et votre père viendra certainement vous attendre à Paris, puisqu’il espère que vous et votre mère y serez le 13 février de l’an prochain.

- Ah ! maintenant je comprends : nous pouvons espérer de le revoir, dit Rose en soupirant.

- Sais-tu comment il s’appelle, ce voyageur, Dagobert ?

- Non, mes enfants… mais, qu’il s’appelle Pierre ou Jacques, c’est un vaillant homme. Quand il a quitté votre mère, elle l’a remercié en pleurant d’avoir été si dévoué, si bon pour le général, pour elle, pour ses enfants. Alors il a serré ses mains dans les siennes, et il lui a dit avec une voix douce qui m’a remué malgré moi : «Pourquoi me remercier ? n’a-t-il pas dit : AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES ?»

- Qui ça, Dagobert ?

- Oui, de qui voulait parler le voyageur ?

- Je n’en sais rien ; seulement la manière dont il a prononcé ces mots m’a frappé, et ce sont les derniers qu’il ait dits.

- AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES… répéta Rose toute pensive.

- Comme elle est belle, cette parole ! … ajouta Blanche.

- Et où allait-il, ce voyageur ?

- Bien loin… bien loin dans le Nord, a-t-il répondu à votre mère. En le voyant s’en aller, elle me disait, en parlant de lui : «Son langage doux et triste m’a attendrie jusqu’aux larmes ; pendant le temps qu’il m’a parlé, je me sentais meilleure, j’aimais davantage encore mon mari, mes enfants, et pourtant, à voir l’expression de la figure de cet étranger, on dirait qu’IL N’A JAMAIS NI SOURI NI PLEURÉ», ajoutait votre mère. Quand il s’en est allé, elle et moi, debout à la porte, nous l’avons suivi des yeux tant que nous avons pu. Il marchait la tête baissée. Sa marche était lente… calme… ferme… on aurait dit qu’il comptait ses pas… Et à propos de son pas, j’ai encore remarqué une chose.

- Quoi donc, Dagobert ?

- Vous savez que le chemin qui menait à la maison était toujours humide à cause de la petite source qui débordait…

- Oui.

- Eh bien ! la marque de ses pas était restée sur la glaise, et j’ai vu que sous la semelle il y avait des clous arrangés en croix…

- Comment donc, en croix ?

- Tenez, dit Dagobert en posant sept fois son doigt sur la couverture du lit, tenez, ils étaient arrangés ainsi sous son talon : vous voyez, ça forme une croix.

- Qu’est-ce que cela peut signifier, Dagobert ?

- Le hasard, peut-être… oui… le hasard, et pourtant, malgré moi, cette diable de croix qu’il laissait après lui m’a fait l’effet d’un mauvais présage, car à peine a-t-il été parti que nous avons été accablés coup sur coup.

- Hélas ! la mort de notre mère…

- Oui, mais avant… autre chagrin ! Vous n’étiez pas encore venues, elle écrivait sa supplique pour demander la permission d’aller en France ou de vous y envoyer, lorsque j’entends le galop d’un cheval ; c’était un courrier du gouverneur général de la Sibérie. Il nous apportait l’ordre de changer de résidence ; sous trois jours, nous devions nous joindre à d’autres condamnés pour être conduits avec eux à quatre cents lieues plus au nord. Ainsi, après quinze ans d’exil, on redoublait de cruauté, de persécution envers votre mère…

- Et pourquoi la tourmenter ainsi ?

- On aurait dit qu’un mauvais génie s’acharnait contre elle, car quelques jours plus tard, le voyageur ne nous trouvait plus à Milosk, ou s’il nous eût retrouvés plus tard, c’était si loin, que cette médaille et les papiers qu’il apportait ne servaient plus à rien… puisque, ayant pu partir tout de suite, c’est à peine si nous arriverons à temps à Paris. «On aurait intérêt à empêcher moi ou mes enfants d’aller en France, qu’on n’agirait pas autrement, disait votre mère, car nous exiler maintenant à quatre cents lieues plus loin, c’est rendre impossible ce voyage en France dont le terme est fixé.» Et elle se désespérait à cette idée.

- Peut-être ce chagrin imprévu a-t-il causé sa maladie subite ?

- Hélas ! non, mes enfants ; c’est cet infernal choléra, qui arrive sans qu’on sache d’où il vient, car il voyage lui aussi… et il vous frappe comme le tonnerre ; trois heures après le départ du voyageur, quand vous êtes revenues de la forêt toutes gaies, toutes contentes, avec vos gros bouquets de fleurs pour votre mère… elle était déjà presque à l’agonie… et méconnaissable ; le choléra s’était déclaré dans le village… Le soir, cinq personnes étaient mortes… Votre mère n’a eu que le temps de vous passer la médaille au cou, ma chère petite Rose… de vous recommander toutes deux à moi… de me supplier de nous mettre tout de suite en route ; elle morte, le nouvel ordre d’exil qui la frappait ne pouvait plus vous atteindre ; le gouverneur m’a permis de partir avec vous pour la France, selon les dernières volontés de votre…

Le soldat ne put achever ; il mit sa main sur ses yeux pendant que les orphelines s’embrassaient en sanglotant.

- Oh ! mais, reprit Dagobert avec orgueil, après un moment de douloureux silence, c’est là que vous vous êtes montrées les braves filles du général… Malgré le danger, on n’a pu vous arracher du lit de votre mère ; vous êtes restées auprès d’elle jusqu’à la fin… Vous lui avez fermé les yeux, vous l’avez veillée toute la nuit… et vous n’avez voulu partir qu’après m’avoir vu planter la petite croix de bois sur la fosse que j’avais creusée.

Dagobert s’interrompit brusquement. Un hennissement étrange, désespéré, auquel se mêlaient des rugissements féroces, firent bondir le soldat sur sa chaise ; il pâlit et s’écria :

- C’est Jovial, mon cheval ! que fait-on à mon cheval ? Puis, ouvrant la porte, il descendit précipitamment l’escalier. Les deux sœurs se serrèrent l’une contre l’autre, si épouvantées du brusque départ du soldat, qu’elles ne virent pas une main énorme passer à travers les carreaux cassés, ouvrir l’espagnolette de la fenêtre, en pousser violemment les vantaux et renverser la lampe placée sur une petite table où était le sac du soldat.

Les orphelines se trouvèrent ainsi plongées dans une obscurité profonde.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > XI. JOVIAL ET LA MORT.

XI. Jovial et la Mort.

Morok, ayant conduit Jovial au milieu de sa ménagerie, l’avait ensuite débarrassé de la couverture qui l’empêchait de voir et de sentir.

À peine le tigre, le lion et la panthère l’eurent-ils aperçu, que ces animaux affamés se précipitèrent aux barreaux de leurs loges. Le cheval, frappé de stupeur, le cou tendu, l’œil fixe, tremblait de tous ses membres, et semblait cloué sur le sol ; une sueur abondante et glacée ruissela tout à coup de ses flancs. Le lion et le tigre poussaient des rugissements effroyables, en s’agitant violemment dans leurs loges. La panthère ne rugissait pas… mais sa cage muette était effrayante. D’un bond furieux, au risque de se briser le crâne, elle s’élança du fond de sa cage jusqu’aux barreaux ; puis, toujours muette, toujours acharnée, elle retournait en rampant à l’extrémité de sa loge, et d’un nouvel élan, aussi impétueux qu’aveugle, elle tentait encore d’ébranler le grillage. Trois fois, elle avait ainsi bondi… terrible, silencieuse… lorsque le cheval, passant de l’immobilité de la stupeur à l’égarement de l’épouvante, poussa de longs hennissements, et courut, effaré, vers la porte par laquelle on l’avait amené. La trouvant fermée, il baissa la tête, fléchit un peu les jambes, frôla de ses naseaux l’ouverture laissée entre le sol et les ais, comme s’il eût voulu respirer l’air extérieur ; puis, de plus en plus éperdu, il redoubla de hennissements en frappant avec force de ses pieds de devant.

Le Prophète s’approcha de la cage de la Mort au moment où elle allait reprendre son élan. Le lourd verrou qui retenait la grille, poussé par la pique du dompteur des bêtes, glissa, sortit de sa gâche… et en une seconde le Prophète eut gravi la moitié de l’échelle qui conduisait à son grenier.

Les rugissements du tigre et du lion, joints aux hennissements de Jovial, retentirent alors dans toutes les parties de l’auberge.

La panthère s’était de nouveau précipitée sur le grillage avec un acharnement si furieux que, le grillage cédant, elle tomba d’un saut au milieu du hangar. La lumière du fanal miroitait sur l’ébène lustrée de sa robe, semée de mouchetures d’un noir mat… un instant elle resta sans mouvement, ramassée sur ses membres trapus… la tête allongée sur le sol, comme pour calculer la portée du bond qu’elle allait faire pour atteindre le cheval, puis elle s’élança brusquement sur lui.

En la voyant sortir de sa cage, Jovial, d’un violent écart, se jeta sur la porte, qui s’ouvrait de dehors en dedans… y pesa de toutes ses forces, comme s’il eût voulu l’enfoncer, et au moment où la Mort bondit il se cabra presque droit ; mais celle-ci, rapide comme l’éclair, se suspendit à sa gorge en lui enfonçant en même temps les ongles aigus de ses pattes de devant dans le poitrail. La veine jugulaire du cheval s’ouvrit ; des jets de sang vermeil jaillirent sous la dent de la panthère de Java, qui, s’arc-boutant alors sur ses pattes de derrière, serra puissamment sa victime contre la porte, et de ses griffes tranchantes lui laboura et lui ouvrit le flanc… la chair du cheval était vive et pantelante, ses hennissements strangulés devenaient épouvantables.

Tout à coup ces mots retentirent :

- Jovial… courage… me voilà… courage… C’était la voix de Dagobert, qui s’épuisait en tentatives désespérées pour forcer la porte derrière laquelle se passait cette lutte sanglante.

- Jovial ! reprit le soldat, me voilà… au secours ! … À cet accent ami et bien connu, le pauvre animal, déjà presque sur ses fins, essaya de tourner la tête vers l’endroit d’où venait la voix de son maître, lui répondit par un hennissement plaintif, et, s’abattant sous les efforts de la panthère, tomba… d’abord sur les genoux, puis sur le flanc… de sorte que son échine et son garrot, longeant la porte, l’empêchaient de s’ouvrir.

Alors tout fut fini.

La panthère s’accroupit sur le cheval, l’étreignit de ses pattes de devant et de derrière, malgré quelques ruades défaillantes, et lui fouilla le flanc de son mufle ensanglanté.

- Au secours ! … du secours à mon cheval ! criait Dagobert, en ébranlant vainement la serrure ; puis il ajoutait avec rage :

- Et pas d’armes… pas d’armes…

- Prenez garde ! … cria le dompteur de bêtes.

Et il parut à la mansarde du grenier, qui s’ouvrait sur la cour.

- N’essayez pas d’entrer, il y va de la vie… ma panthère est furieuse…

- Mais mon cheval… mon cheval ! s’écria Dagobert d’une voix déchirante.

- Il est sorti de son écurie pendant la nuit, il est entré dans le hangar en poussant la porte ; à sa vue la panthère a brisé sa cage et s’est jetée sur lui… Vous répondrez des malheurs qui peuvent arriver ! ajouta le dompteur de bêtes d’un air menaçant, car je vais courir les plus grands dangers pour faire rentrer la Mort dans sa loge.

- Mais mon cheval… Sauvez mon cheval ! ! ! s’écria Dagobert, suppliant, désespéré.

Le Prophète disparut de sa lucarne. Les rugissements des animaux, les cris de Dagobert, réveillèrent tous les gens de l’hôtellerie du Faucon Blanc. Çà et là les fenêtres s’éclairaient et s’ouvraient précipitamment. Bientôt les garçons d’auberge accoururent dans la cour avec des lanternes, entourèrent Dagobert et s’informèrent de ce qui venait d’arriver.

- Mon cheval est là… et un des animaux de ce misérable s’est échappé de sa cage, s’écria le soldat en continuant d’ébranler la porte.

À ces mots, les gens de l’auberge, déjà effrayés de ces épouvantables rugissements, se sauvèrent et coururent prévenir l’hôte.

On conçoit les angoisses du soldat en attendant que la porte du hangar s’ouvrit. Pâle, haletant, l’oreille collée à la serrure, il écoutait…

Peu à peu les rugissements avaient cessé, il n’entendait plus qu’un grondement sourd et ces appels sinistres répétés par la voix dure et brève du Prophète.

- La Mort… ici… la Mort !

La nuit était profondément obscure, Dagobert n’aperçut pas Goliath, qui, rampant avec précaution le long du toit recouvert en tuiles, rentrait dans le grenier par la fenêtre de la mansarde.

Bientôt la porte de la cour s’ouvrit de nouveau ; le maître de l’auberge parut, suivi de plusieurs hommes ; armé d’une carabine, il s’avançait avec précaution ; ses gens portaient des fourches et des bâtons.

- Que se passe-t-il donc ? dit-il en s’approchant de Dagobert, quel trouble dans mon auberge ! … Au diable les montreurs de bêtes et les négligents qui ne savent pas attacher le licou d’un cheval à la mangeoire… Si votre bête est blessée… tant pis pour vous, il fallait être plus soigneux.

Au lieu de répondre à ces reproches, le soldat, écoutant toujours ce qui se passait en dedans du hangar, fit un geste de la main pour réclamer le silence. Tout à coup on entendit un éclat de rugissement féroce, suivi d’un grand cri du Prophète, et presque aussitôt la panthère hurla d’une façon lamentable…

- Vous êtes sans doute la cause d’un malheur, dit au soldat l’hôte effrayé ; avez-vous entendu ? quel cri ! … Morok est peut-être dangereusement blessé.

Dagobert allait répondre à l’hôte lorsque la porte s’ouvrit ; Goliath parut sur le seuil et dit :

- On peut entrer, il n’y a plus de danger.

L’intérieur de la ménagerie offrait un spectacle sinistre. Le Prophète, pâle, pouvant à peine dissimuler son émotion sous son calme apparent, était agenouillé à quelques pas de la cage de la panthère, dans une attitude recueillie : au mouvement de ses lèvres on devinait qu’il priait. À la vue de l’hôte et des gens de l’auberge, Morok se releva en disant d’une voix solennelle :

- Merci, mon Dieu ! d’avoir pu vaincre encore une fois par la force que vous m’avez donnée.

Alors, croisant ses bras sur sa poitrine, le front altier, le regard impérieux, il sembla jouir du triomphe qu’il venait de remporter sur la Mort, qui, étendue au fond de sa loge, poussait encore des hurlements plaintifs. Les spectateurs de cette scène, ignorant que la pelisse du dompteur de bêtes cachât une armure complète, attribuant les cris de la panthère à la crainte, restèrent frappés d’étonnement et d’admiration devant l’intrépidité et le pouvoir surnaturel de cet homme.

À quelques pas derrière lui, Goliath se tenait debout, appuyé sur la pique de frêne… Enfin, non loin de la cage, au milieu d’une mare de sang, était étendu le cadavre de Jovial.

À la vue de ces restes sanglants, déchirés, Dagobert resta immobile, et sa rude figure prit une expression de douleur profonde. Puis, se jetant à genoux, il souleva la tête de Jovial. Et retrouvant ternes, vitreux et à demi fermés ces yeux naguère encore si intelligents et si gais lorsqu’ils se tournaient vers un maître aimé, le soldat ne put retenir une exclamation déchirante… Dagobert oubliait sa colère, les suites déplorables de cet accident si fatal aux intérêts des deux jeunes filles, qui ne pouvaient ainsi continuer leur route ; il ne songeait qu’à la mort horrible de ce pauvre vieux cheval, son ancien compagnon de fatigue et de guerre, fidèle animal deux fois blessé comme lui… et que depuis tant d’années il n’avait pas quitté…

Cette émotion poignante se lisait d’une manière si cruelle, si touchante, sur le visage du soldat, que le maître de l’hôtellerie et ses gens se sentirent un instant apitoyés à la vue de ce grand gaillard agenouillé devant ce cheval mort. Mais lorsque, suivant le cours de ses regrets, Dagobert songea aussi que Jovial avait été son compagnon d’exil, que la mère des orphelines avait autrefois, comme ses filles, entrepris un pénible voyage avec ce malheureux animal, les funestes conséquences de la perte qu’il venait de faire se présentèrent tout à coup à l’esprit du soldat ; la fureur succédant à l’attendrissement, il se releva les yeux étincelants, courroucés, se précipita sur le Prophète, d’une main le saisit à la gorge, et de l’autre lui administra militairement dans la poitrine cinq à six coups de poings qui s’amortirent sur la cotte de mailles de Morok.

- Brigand ! … tu me répondras de la mort de mon cheval ! disait le soldat en continuant la correction.

Morok, svelte et nerveux, ne pouvait lutter avantageusement contre Dagobert, qui, servi par sa grande taille, montrait encore une vigueur peu commune. Il fallut l’intervention de Goliath et du maître de l’auberge pour arracher le Prophète des mains de l’ancien grenadier. Au bout de quelques instants on sépara les deux champions. Morok était blême de rage. Il fallut de nouveaux efforts pour l’empêcher de se saisir de la pique, dont il voulait frapper Dagobert.

- Mais c’est abominable ! s’écria l’hôte en s’adressant au soldat, qui appuyait avec désespoir ses poings crispés sur son front chauve.

- Vous exposez ce digne homme à être dévoré par ses bêtes, reprit l’hôte, et vous voulez encore l’assommer… Est-ce ainsi qu’une barbe grise se conduit ? faut-il aller chercher main-forte ? Vous vous étiez montré plus raisonnable dans la soirée.

Ces mots rappelèrent le soldat à lui-même ; il regretta d’autant plus sa vivacité, que sa qualité d’étranger pouvait augmenter les embarras de sa position ; il fallait à tout prix se faire indemniser de son cheval, afin d’être en état de continuer son voyage, dont le succès pouvait être compromis par un seul jour de retard. Faisant un violent effort sur lui-même, il parvint à se contraindre.

- Vous avez raison… j’ai été trop vif, dit-il à l’hôte d’une voix altérée, qu’il tâchait de rendre calme. Je n’ai pas eu la patience de tantôt. Mais enfin cet homme ne doit-il pas être responsable de la perte de mon cheval ? Je vous en fais juge.

- Eh bien, comme juge, je ne suis pas de votre avis. Tout cela est de votre faute. Vous aurez mal attaché votre cheval, et il sera entré sous ce hangar dont la porte était sans doute entr’ouverte, dit l’hôte, prenant évidemment le parti du dompteur de bêtes.

- C’est vrai, reprit Goliath, je m’en souviens ; j’avais laissé la porte entrebâillée la nuit, afin de donner de l’air aux animaux ; les cages étaient bien fermées, il n’y avait pas de danger…

- C’est juste ! dit un des assistants.

- Il aura fallu la vue du cheval pour rendre la panthère furieuse et lui faire briser sa cage, reprit un autre.

- C’est plutôt le Prophète qui doit se plaindre, dit un troisième.

- Peu importent ces avis divers, reprit Dagobert, dont la patience commençait à se lasser ; je dis, moi, qu’il me faut à l’instant de l’argent ou un cheval ; oui, à l’instant, car je veux quitter cette auberge de malheur.

- Et je dis, moi, que c’est vous qui allez m’indemniser, s’écria Morok, qui sans doute ménageait ce coup de théâtre pour la fin, car il montra sa main gauche ensanglantée, jusqu’alors cachée dans la manche de sa pelisse.

Je serai peut-être estropié pour ma vie, ajouta-t-il. Voyez, quelle blessure la panthère m’a faite !

Sans avoir la gravité que lui attribuait le Prophète, cette blessure était assez profonde. Ce dernier argument lui concilia la sympathie générale. Comptant sans doute sur cet incident pour décider d’une cause qu’il regardait comme sienne, l’hôtelier dit au garçon d’écurie :

- Il n’y a qu’un moyen d’en finir… c’est d’aller tout de suite éveiller M. le bourgmestre, et de le prier de venir ici ; il décidera qui a tort ou raison.

- J’allais vous le proposer, dit le soldat ; car après tout, je ne peux pas me faire justice moi-même.

- Fritz, cours chez M. le bourgmestre, dit l’hôte.

Le garçon partit précipitamment. Son maître, craignant d’être compromis par l’interrogatoire du soldat, auquel il avait la veille négligé de demander ses papiers, lui dit :

- Le bourgmestre sera de très mauvaise humeur d’être dérangé si tard. Je n’ai pas envie d’en souffrir, aussi je vous engage à aller me chercher vos papiers, s’ils sont en règle… car j’ai eu tort de ne pas me les faire présenter hier au soir à votre arrivée.

- Ils sont en haut dans mon sac, vous allez les avoir, répondit le soldat.

Puis, détournant la vue et mettant la main sur ses yeux lorsqu’il passa devant le corps de Jovial, il sortit pour aller retrouver les deux sœurs. Le Prophète le suivit d’un regard triomphant, et se dit : «Le voilà sans cheval, sans argent, sans papiers… Je ne pouvais faire plus… puisqu’il m’était interdit de faire plus… et que je devais autant que possible agir de ruse et ménager les apparences… Tout le monde donnera tort à ce soldat.

Je puis du moins répondre que, de quelques jours, il ne continuera pas sa route, puisque de si grands intérêts semblent se rattacher à son arrestation et à celle de ces deux jeunes filles.»

Un quart d’heure après cette réflexion du dompteur de bêtes, Karl, le camarade de Goliath, sortait de la cachette où son maître l’avait confiné pendant la soirée, et partait pour Leipzig, porteur d’une lettre que Morok venait d’écrire à la hâte et que Karl devait, aussitôt son arrivée, mettre à la poste. L’adresse de cette lettre était ainsi conçue :

À Monsieur,

Monsieur Rodin,

Rue du Milieu-des-Ursins, n° 11,

À Paris,

France.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > XII. LE BOURGMESTRE.

XII. Le bourgmestre.

L’inquiétude de Dagobert augmentait de plus en plus ; certain que son cheval n’était pas venu dans le hangar tout seul, il attribuait ce malheureux événement à la méchanceté du dompteur de bêtes, mais il demandait en vain la cause de l’acharnement de ce misérable contre lui, et il songeait avec effroi que sa cause, si juste qu’elle fût, allait dépendre de la bonne ou mauvaise humeur d’un juge arraché au sommeil et qui pouvait le condamner sur des apparences trompeuses. Bien décidé à cacher aussi longtemps que possible aux orphelines le nouveau coup qui les frappait, il ouvrit la porte de leur chambre, lorsqu’il se heurta contre Rabat-Joie, car le chien était accouru à son poste après avoir en vain essayé d’empêcher le Prophète d’emmener Jovial.

- Heureusement le chien est revenu là, les pauvres petites étaient gardées, dit le soldat en ouvrant la porte.

À sa grande surprise, une profonde obscurité régnait dans la chambre.

- Mes enfants… s’écria-t-il, pourquoi êtes-vous donc sans lumière ?

On ne lui répondit pas. Effrayé, il courut au lit à tâtons, prit la main d’une des deux sœurs : cette main était glacée.

- Rose ! … mes enfants ! s’écria-t-il. Blanche ! … Mais répondez-moi donc… Vous me faites peur…

Même silence ; la main qu’il tenait se laissait mouvoir machinalement, froide et inerte. La lune, alors dégagée des nuages noirs qui l’entouraient, jeta dans cette petite chambre et sur le lit placé en face la fenêtre une assez vive clarté pour que le soldat vît les deux sœurs évanouies. La lueur bleuâtre de la lune augmentait encore la pâleur des orphelines ; elles se tenaient à demi embrassées ; Rose avait caché sa tête dans le sein de Blanche.

- Elles se seront trouvées mal de frayeur, s’écria Dagobert en courant à sa gourde.

Pauvres petites ! après une journée où elles ont eu tant d’émotions, ce n’est pas étonnant !

Et le soldat, imbibant le coin d’un mouchoir de quelques gouttes d’eau-de-vie, se mit à genoux devant le lit, frotta légèrement les tempes des deux sœurs, et passa sous leurs petites narines roses le linge imprégné de spiritueux… Toujours agenouillé, penchant vers les orphelines sa brune figure inquiète, émue, il attendit quelques secondes avant de renouveler l’emploi du seul moyen de secours qu’il eût en son pouvoir. Un léger mouvement de Rose donna quelque espoir au soldat ; la jeune fille tourna sa tête sur l’oreiller en soupirant ; puis bientôt elle tressaillit, ouvrit ses yeux à la fois étonnés et effrayés ; mais, ne reconnaissant pas d’abord Dagobert, elle s’écria : «Ma sœur !» et elle se jeta entre les bras de Blanche.

Celle-ci commençait à ressentir aussi les effets des soins du soldat. Le cri de Rose la tira complètement de sa léthargie ; partageant de nouveau sa frayeur sans en savoir la cause, elle se pressa contre elle.

- Les voilà revenues… c’est l’important, dit Dagobert.

Maintenant la folle peur passera bien vite. Puis il ajouta en adoucissant sa voix :

- Eh bien ! mes enfants… courage ! … vous allez mieux… c’est moi qui suis là… moi… Dagobert.

Les orphelines firent un brusque mouvement, tournèrent vers le soldat leurs charmants visages encore pleins de trouble, d’émotion, et par un élan plein de grâce, toutes deux lui tendirent les bras en s’écriant :

- C’est toi… Dagobert… nous sommes sauvées…

- Oui, mes enfants… c’est moi, dit le vétéran en prenant leurs mains dans les siennes, et les serrant avec bonheur.

Vous avez donc eu grand’peur pendant mon absence ?

- Oh ! … peur… à mourir…

- Si tu savais… mon Dieu… si tu savais !

- Mais la lampe est éteinte ! pourquoi ?

- Ce n’est pas nous…

- Voyons, remettez-vous, pauvres petites, et racontez-moi cela… Cette auberge ne me paraît pas sûre… Heureusement nous la quitterons bientôt… Maudit sort qui m’y a conduit… Après cela, il n’y avait pas d’autre hôtellerie dans le village… Que s’est-il donc passé ?

- À peine as-tu été parti… que la fenêtre s’est ouverte bien fort, la lampe est tombée avec la table, et un bruit terrible…

- Alors le cœur nous a manqué, nous nous sommes embrassées en poussant un cri, car nous avions cru aussi entendre marcher dans la chambre.

- Et nous nous sommes trouvées mal, tant nous avions peur…

Malheureusement, persuadé que la violence du vent avait déjà cassé les carreaux et ébranlé la fenêtre, Dagobert crut avoir mal fermé l’espagnolette, attribua ce second accident à la même cause que le premier, et crut que l’effroi des orphelines les abusait.

- Enfin, c’est passé, n’y pensons plus, calmez-vous, leur dit-il.

- Mais, toi, pourquoi nous as-tu quittées si vite… Dagobert ?

- Oui, maintenant je m’en souviens ; n’est-ce pas, ma sœur, nous avons entendu un grand bruit, et Dagobert a couru vers l’escalier en disant : «Mon cheval… que fait-on à mon cheval ?»

- C’était donc Jovial qui hennissait ?

Ces questions renouvelaient les angoisses du soldat, il craignait d’y répondre, et dit d’un air embarrassé :

- Oui… Jovial hennissait…, mais ce n’était rien ! … Ah çà ! il nous faut de la lumière.

Savez-vous où j’ai mis mon briquet hier soir ? Allons, je perds la tête, il est dans ma poche. Il y a là une chandelle ; je vais l’allumer pour chercher dans mon sac des papiers dont j’ai besoin.

Dagobert fit jaillir quelques étincelles, se procura de la lumière, et vit en effet la croisée encore entr’ouverte, la table renversée, et auprès de la lampe son havresac ; il ferma la fenêtre, releva la petite table, y plaça son sac et le déboucla afin d’y prendre son portefeuille, placé, ainsi que sa croix et sa bourse, dans une espèce de poche pratiquée contre le doublure et la peau du sac, qui ne paraissait pas avoir été fouillé, grâce au soin avec lequel les courroies étaient rajustées. Le soldat plongea sa main dans la poche qui s’offrait à l’entrée du havresac, et ne trouva rien. Foudroyé de surprise, il pâlit, et s’écria en reculant d’un pas :

- Comment ! ! ! rien !

- Dagobert, qu’as-tu donc ? dit Blanche.

Il ne répondit pas. Immobile, penché sur la table, il restait la main toujours plongée dans la poche du sac… Puis bientôt, cédant à un vague espoir… car une si cruelle réalité ne lui paraissait pas possible, il vida précipitamment le contenu du sac sur la table : c’étaient de pauvres hardes à moitié usées, son vieil habit d’uniforme des grenadiers à cheval de la garde impériale, sainte relique pour le soldat. Mais Dagobert eut beau développer chaque objet d’habillement, il n’y trouva ni sa bourse ni son portefeuille, où étaient ses papiers, les lettres du général Simon et sa croix. En vain, avec cette puérilité terrible qui accompagne toujours les recherches désespérées, le soldat prit le havresac par les deux coins et le secoua vigoureusement : rien n’en sortit.

Les orphelines se regardaient avec inquiétude, ne comprenaient rien au silence et à l’action de Dagobert, qui leur tournait le dos.

Blanche se hasarda de lui dire d’une voix timide :

- Qu’as-tu donc ?… Tu ne réponds pas… Qu’est-ce que tu cherches dans ton sac ? Toujours muet, Dagobert se fouilla précipitamment, retourna toutes ses poches : rien.

Peut-être pour la première fois de sa vie, ses deux enfants comme il les appelait, lui avaient adressé la parole sans qu’il leur répondît.

Blanche et Rose sentirent de grosses larmes mouiller leurs yeux ; croyant le soldat fâché, elles n’osèrent plus lui parler.

- Non… non… ça ne se peut pas… non, disait le vétéran en appuyant sa main sur son front et en cherchant encore dans sa mémoire où il aurait pu placer des objets si précieux pour lui, ne voulant pas encore se résoudre à leur perte… Un éclair de joie brilla dans ses yeux… il courut prendre sur une chaise la valise des orphelines : elle contenait un peu de linge, deux robes noires et une petite boîte de bois renfermant un mouchoir de soie qui avait appartenu à leur mère, deux boucles de cheveux, et un ruban noir qu’elle portait au cou. Le peu qu’elle possédait avait été saisi par le gouverneur russe par suite de la confiscation. Dagobert fouilla et refouilla tout… visita jusqu’aux derniers recoins de la valise… Rien… rien…

Cette fois, complètement anéanti, il s’appuya sur la table. Cet homme si robuste, si énergique, se sentait faiblir… Son visage était à la fois brûlant et baigné d’une sueur froide… ses genoux tremblaient sous lui. On dit vulgairement qu’un noyé s’accrocherait à une paille, il en est ainsi du désespoir qui ne veut pas absolument désespérer.

Dagobert se laissa entraîner à une dernière espérance absurde, folle, impossible… Il se retourna brusquement vers les deux orphelines, et leur dit… sans songer à l’altération de ses traits et de sa voix :

- Je ne vous les ai pas donnés… à garder… dites ?

Au lieu de répondre, Rose et Blanche épouvantées de sa pâleur, de l’expression de son visage, jetèrent un cri.

- Mon Dieu… mon Dieu… qu’as-tu donc ? murmura Rose.

- Les avez-vous… oui ou non ? s’écria d’une voix tonnante le malheureux, égaré par la douleur. Si c’est non… je prends le premier couteau venu et je me le plante à travers le corps.

- Hélas ! toi si bon… pardonne-nous si nous t’avons causé quelque peine…

- Tu nous aimes tant… tu ne voudrais pas nous faire de mal…

Et les orphelines se prirent à pleurer en tendant leurs mains suppliantes vers le soldat. Celui-ci, sans les voir, les regardait d’un œil hagard ; puis, cette espèce de vertige dissipé, la réalité se présenta bientôt à sa pensée avec toutes ses terribles conséquences ; il joignit les mains, tomba à genoux devant le lit des orphelines, y appuya son front, et à travers ses sanglots déchirants, car cet homme de fer sanglotait, on n’entendait que ces mots entrecoupés :

- Pardon… pardon… je ne sais pas… Ah ! quel malheur ! … quel malheur ! pardon !

À cette explosion de douleur dont elles ne comprenaient pas la cause, mais qui, chez un tel homme, était navrante, les deux sœurs interdites entourèrent de leurs bras cette vieille tête grise, et s’écrièrent en pleurant :

- Mais, regarde-nous donc ! dis-nous ce qui t’afflige… Ce n’est pas nous ?…

Un bruit de pas résonna dans l’escalier.

Au même instant retentirent les aboiements de Rabat-Joie, resté en dehors de la porte. Les grondements du chien devenaient plus furieux ; ils étaient sans doute accompagnés de démonstrations hostiles, car on entendit l’aubergiste s’écrier d’un ton courroucé :

- Dites donc hé ! appelez votre chien… ou parlez-lui, c’est M. le bourgmestre qui monte.

- Dagobert… entends-tu ?… c’est le bourgmestre ! dit Rose.

- On monte… voilà du monde… reprit Blanche. Ces mots, le bourgmestre, rappelèrent tout à Dagobert, et complétèrent pour ainsi dire le tableau de sa triste position. Son cheval était mort, il se trouvait sans papiers, sans argent, et un jour, un seul jour de retard ruinait la dernière espérance des deux sœurs, rendait inutile ce long et pénible voyage.

Les gens fortement trempés, et le vétéran était de ce nombre, préfèrent les grands périls, les positions menaçantes, mais nettement tranchées, à ces angoisses vagues qui précèdent un malheur définitif.

Dagobert, servi par son bon sens, par son admirable dévouement, comprit qu’il n’avait de ressource que dans la justice du bourgmestre, et que tous ses efforts devaient tendre à se rendre ce magistrat favorable ; il essuya donc ses yeux aux draps du lit, se releva, droit, calme, résolu, et dit aux orphelines.

- Ne craignez rien… mes enfants ; il faudra bien que ce soit notre sauveur qui arrive.

- Allez-vous appeler votre chien ! … cria l’hôtelier, toujours retenu sur l’escalier par Rabat-Joie, sentinelle vigilante, qui continuait de lui disputer le passage. Il est donc enragé, cet animal-là ? Attachez-le donc ! N’avez-vous pas déjà assez causé de malheurs dans ma maison ?… Je vous dis que M. le bourgmestre veut vous interroger à votre tour, puisqu’il vient d’entendre Morok.

Dagobert passa la main dans ses cheveux gris et sur sa moustache, agrafa le col de sa houppelande, brossa ses manches avec ses mains, afin de se donner le meilleur air possible, sentant que le sort des orphelines allait dépendre de son entretien avec le magistrat. Ce ne fut pas sans un violent battement de cœur qu’il mit la main sur la serrure après avoir dit aux petites filles, de plus en plus effrayées de tant d’événements :

- Enfoncez-vous bien dans votre lit, mes enfants… S’il faut absolument que quelqu’un entre ici, le bourgmestre y entrera seul…

Puis, ouvrant la porte, le soldat s’avança sur le palier et dit :

- À bas ! … Rabat-Joie… ici !

Le chien obéit avec une répugnance marquée. Il fallut que son maître lui ordonnât deux fois de s’abstenir de toute manifestation malfaisante à l’encontre de l’hôtelier ; ce dernier, une lanterne d’une main et son bonnet de l’autre, précédait respectueusement le bourgmestre, dont la figure magistrale se perdait dans la pénombre de l’escalier. Derrière le juge, et quelques marches plus bas que lui, on voyait vaguement, éclairés par une autre lanterne, les visages curieux des gens de l’hôtellerie. Dagobert, après avoir fait rentrer Rabat-Joie dans sa chambre, ferma la porte et avança de deux pas sur le palier, assez spacieux pour contenir plusieurs personnes, et à l’angle duquel se trouvait un banc de bois à dossier. Le bourgmestre, arrivant à la dernière marche de l’escalier, parut surpris de voir Dagobert fermer la porte, dont il semblait lui interdire l’entrée.

- Pourquoi fermez-vous cette porte ? demanda-t-il d’un ton brusque.

- D’abord, parce que deux jeunes filles qui m’ont été confiées, sont couchées dans cette pièce ; et ensuite, parce que votre interrogatoire inquiéterait ces enfants, répondit Dagobert…

Asseyez-vous sur ce banc et interrogez-moi ici, monsieur le bourgmestre ; cela vous est égal, je pense ?

- Et de quel droit prétendez-vous m’imposer le lieu de votre interrogatoire ? demanda le juge d’un air mécontent.

- Oh ! je ne prétends rien, monsieur le bourgmestre, se hâta de dire le soldat, craignant avant tout d’indisposer son juge. Seulement, comme ces jeunes filles sont couchées et déjà toutes tremblantes, vous feriez preuve de bon cœur si vous vouliez bien m’interroger ici.

- Hum… ici, dit le magistrat avec humeur. Belle corvée ! c’était bien la peine de me déranger au milieu de la nuit… Allons, soit, je vous interrogerai ici…

Puis, se tournant vers l’aubergiste :

- Posez votre lanterne sur ce banc, et laissez-nous…

L’aubergiste obéit, et descendit suivi des gens de sa maison, aussi contrarié que ceux-ci de ne pouvoir assister à l’interrogatoire. Le vétéran resta seul avec le magistrat.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > XIII. LE JUGEMENT.

XIII. Le jugement.

Le digne bourgmestre de Mockern était coiffé d’un bonnet de drap et enveloppé d’un manteau ; il s’assit pesamment sur le banc. C’était un gros homme de soixante ans environ, d’une figure rogue et renfrognée ; de son poing rouge et gras, il frottait fréquemment ses yeux, gonflés et rougis par un brusque réveil.

Dagobert, debout, tête nue, l’air soumis et respectueux, tenant son vieux bonnet de police entre ses deux mains, tâchait de lire sur la maussade physionomie de son juge quelles chances il pouvait avoir de l’intéresser à son sort, c’est-à-dire à celui des orphelines. Dans ce moment critique, le pauvre soldat appelait à son aide tout son sang-froid, toute sa raison, toute son éloquence, toute sa résolution : lui qui vingt fois avait bravé la mort avec un froid dédain ; lui qui, calme et assuré, n’avait jamais baissé les yeux devant le regard d’aigle de l’empereur, son héros, son dieu…, se sentait interdit, tremblant, devant ce bourgmestre de village à figure malveillante. De même aussi, quelques heures auparavant, il avait dû subir, impassible et résigné, les provocations du Prophète, pour ne pas compromettre la mission sacrée dont une mère mourante l’avait chargé, montrant ainsi à quel héroïsme d’abnégation peut atteindre une âme honnête et simple.

- Qu’avez-vous à dire… pour votre justification ? Voyons, dépêchons… demanda brutalement le juge avec un bâillement d’impatience.

- Je n’ai pas à me justifier… j’ai à me plaindre, monsieur le bourgmestre, dit Dagobert d’une voix ferme.

- Croyez-vous m’apprendre dans quels termes je dois vous poser mes questions ? s’écria le magistrat d’un ton si aigre que le soldat se reprocha d’avoir déjà si mal engagé l’entretien.

Voulant apaiser son juge, il s’empressa de répondre avec soumission :

- Pardon, monsieur le bourgmestre, je me serai mal expliqué ; je voulais seulement dire que dans cette affaire je n’avais aucun tort.

- Le Prophète dit le contraire.

- Le Prophète… répondit le soldat d’un air de doute.

- Le Prophète est un pieux et honnête homme incapable de mentir, reprit le juge.

- Je ne peux rien dire à ce sujet, mais vous avez trop de cœur, monsieur le bourgmestre, pour me donner tort sans m’écouter… ce n’est pas un homme comme vous qui ferait une injustice… oh ! cela se voit tout de suite.

En se résignant ainsi, malgré lui, au rôle de courtisan, Dagobert adoucissait le plus possible sa grosse voix, et tâchait de donner à son austère figure une expression souriante, avenante et flatteuse.

- Un homme comme vous, ajouta-t-il en redoublant d’aménité, un juge si respectable… n’entend pas que d’une oreille.

- Il ne s’agit pas d’oreilles… mais d’yeux, et quoique les miens me cuisent comme si je les avais frottés avec des orties, j’ai vu la main du dompteur de bêtes horriblement blessée.

- Oui, monsieur le bourgmestre, c’est bien vrai ; mais songez que s’il avait fermé ses cages et sa porte, tout cela ne serait pas arrivé.

- Pas du tout, c’est votre faute : il fallait solidement attacher votre cheval à sa mangeoire.

- Vous avez raison, monsieur le bourgmestre ; certainement, vous avez raison, dit le soldat d’une voix de plus en plus affable et conciliante. Ce n’est pas un pauvre diable comme moi qui vous contredira. Cependant, si l’on avait, par méchanceté, détaché mon cheval… pour le faire aller à la ménagerie… vous avouerez n’est-ce pas ? que ce n’est plus ma faute ; ou du moins, vous l’avouerez si cela vous fait plaisir, se hâta de dire le soldat, je n’ai pas le droit de vous rien commander.

- Et pourquoi diable voulez-vous qu’on vous ait joué ce mauvais tour ?

- Je ne le sais pas, monsieur le bourgmestre, mais…

- Vous ne le savez pas… eh bien ! ni moi non plus, dit impatiemment le bourgmestre. Ah ! mon Dieu ! que de sottes paroles pour une carcasse de cheval mort !

Le visage du soldat, perdant tout à coup son expression d’aménité forcée, redevint sévère ; il répondit d’une voix grave et émue :

- Mon cheval est mort…, ce n’est plus qu’une carcasse, c’est vrai ; et il y a une heure, quoique bien vieux, il était plein de courage et d’intelligence… il hennissait joyeusement à ma voix… et chaque soir il léchait les mains des deux pauvres enfants qu’il avait protégées tout le jour… comme autrefois il avait porté leur mère… Maintenant il ne portera plus personne, on le jettera à la voirie, les chiens le mangeront, et tout sera dit… Ce n’était pas la peine de me rappeler cela durement, monsieur le bourgmestre, car je l’aimais, moi, mon cheval.

À ces mots, prononcés avec une simplicité digne et touchante, le bourgmestre, ému malgré lui, se reprocha ses paroles.

- Je comprends que vous regrettiez votre cheval, dit-il d’une voix moins impatiente. Mais enfin, que voulez-vous ? c’est un malheur.

- Un malheur… oui, monsieur le bourgmestre, un bien grand malheur ! Les jeunes filles que j’accompagne étaient trop faibles pour entreprendre une longue route à pied, trop pauvres pour voyager en voiture… Pourtant il fallait que nous arrivassions à Paris avant le mois de février… Quand leur mère est morte, je lui ai promis de les conduire en France, car ces enfants n’ont plus que moi…

- Vous êtes donc leur…

- Je suis leur fidèle serviteur, monsieur le bourgmestre, et maintenant que mon cheval a été tué, qu’est-ce que vous voulez que je fasse ?

Voyons, vous êtes bon, vous avez peut-être des enfants ? Si un jour ils se trouvaient dans la position de mes deux petites orphelines, ayant pour tout bien, pour toutes ressources au monde un vieux soldat qui les aime et un vieux cheval qui les porte… si, après avoir été bien malheureuses depuis leur naissance, oui, allez ! bien malheureuses, car mes filles sont filles d’exilés…, leur bonheur se trouvait au bout de ce voyage, et que, par la mort d’un cheval, ce voyage devînt impossible, dites, monsieur le bourgmestre, est-ce que ça ne vous remuerait pas le fond du cœur ? est-ce que vous ne trouveriez pas comme moi que la perte de mon cheval est irréparable ?

- Certainement, répondit le bourgmestre, assez bon au fond, et partageant involontairement l’émotion de Dagobert. Je comprends maintenant toute la gravité de la perte que vous avez faite, et puis ces orphelines m’intéressent. Quel âge ont-elles ?

- Quinze ans et deux mois… elles sont jumelles…

- Quinze ans et deux mois… à peu près l’âge de ma Frédérique.

- Vous avez une jeune demoiselle de cet âge ? reprit Dagobert, renaissant à l’espoir ; eh bien, monsieur le bourgmestre, franchement, le sort de mes pauvres petites ne m’inquiète plus… Vous nous ferez justice…

- Faire justice… c’est mon devoir ; après tout, dans cette affaire-là, les torts sont à peu près égaux : d’un côté, vous avez mal attaché votre cheval ; de l’autre, le dompteur de bêtes a laissé sa porte ouverte. Il m’a dit cela… «J’ai été blessé à la main…» mais vous répondez : «Mon cheval a été tué… et pour mille raisons, la mort de mon cheval est un dommage irréparable.»

- Vous me faites parler mieux que je ne parlerai jamais, monsieur le bourgmestre, dit le soldat avec un sourire humblement câlin, mais c’est le sens de ce que j’aurais dit, car, ainsi que vous le prétendez vous-même, monsieur le bourgmestre, ce cheval, c’était toute ma fortune, et il est bien juste que…

- Sans doute, reprit le bourgmestre en interrompant le soldat, vos raisons sont excellentes… Le Prophète… honnête et saint homme, d’ailleurs, avait à sa manière très habilement présenté les faits ; et puis, c’est une ancienne connaissance. Ici, voyez-vous, nous sommes presque tous fervents catholiques ; il donne à nos femmes, à très bon marché, de petits livres très édifiants, et il leur vend, vraiment à perte, des chapelets et des agnus Dei très bien confectionnés… Cela ne fait rien à l’affaire, me direz-vous, et vous aurez raison ; pourtant, ma foi, je vous l’avoue, j’étais venu ici dans l’intention…

- De me donner tort… n’est-ce pas, monsieur le bourgmestre ? dit Dagobert de plus en plus rassuré. C’est que vous n’étiez pas tout à fait réveillé… votre justice n’avait encore qu’un œil d’ouvert.

- Vraiment, monsieur le soldat, répondit le juge avec bonhomie, ça se pourrait bien, car je n’ai pas caché d’abord à Morok que je lui donnais raison ; alors il m’a dit, très généreusement du reste : «Puisque vous condamnez mon adversaire je ne veux pas aggraver sa position, et vous dire certaines choses…»

- Contre moi ?

- Apparemment ; mais, en généreux ennemi, il s’est tu lorsque je lui ai dit que, selon toute apparence, je vous condamnerais provisoirement à une amende envers lui, car je ne le cache pas, avant avoir entendu vos raisons j’étais décidé à exiger de vous une indemnité pour la blessure du Prophète.

- Voyez pourtant, monsieur le bourgmestre, comme les gens les plus justes et les plus capables peuvent être trompés, dit Dagobert redevenant courtisan.

Bien plus, il ajouta, en tâchant de prendre un air prodigieusement malicieux :

- Mais ils reconnaissent la vérité, et ce n’est pas eux que l’on met dedans, tout Prophète que l’on soit !

Par ce pitoyable jeu de mots, le premier, le seul que Dagobert eût jamais commis, l’on juge de la gravité de la situation et des efforts, des tentatives de toute sorte que faisait le malheureux pour capter la bienveillance de son juge. Le bourgmestre ne comprit pas tout d’abord la plaisanterie ; il ne fut mis sur la voie que par l’air satisfait de Dagobert et par son coup d’œil interrogatif, qui semblait dire :

- Hein ! c’est charmant, j’en suis étonné moi-même. Le magistrat se prit donc à sourire d’un air paterne, en hochant la tête ; puis il répondit, en aggravant encore le jeu de mots :

- Eh… eh… eh ! vous avez raison, le Prophète aura mal prophétisé… Vous ne lui payerez aucune indemnité ; je regarde les torts comme égaux, et les dommages comme compensés… Il a été blessé, votre cheval a été tué, partant vous êtes quittes.

- Et alors, combien croyez-vous qu’il me redoive ? demanda le soldat avec une étrange naïveté…

- Comment ?

- Oui, monsieur le bourgmestre… quelle somme est-ce qu’il me payera ?

- Quelle somme ?

- Oui ; mais avant de la fixer, je dois vous avertir d’une chose, monsieur le bourgmestre : je crois être dans mon droit en n’employant pas tout l’argent à l’acquisition d’un cheval…

Je suis sûr qu’aux environs de Leipzig je trouverai une bête à bon marché chez les paysans… Je vous avouerai même, entre nous, qu’à la rigueur, si je trouvais un bon petit âne… je n’y mettrais pas d’amour-propre… J’aimerais mieux cela ; car, voyez-vous, après ce pauvre Jovial, la compagnie d’un autre cheval me serait pénible… Aussi je dois vous…

- Ah çà ! s’écria le bourgmestre en interrompant Dagobert, de quelle somme, de quel âne et de quel autre cheval venez-vous me parler ?… Je vous dis que vous ne deviez rien au Prophète et qu’il ne vous doit rien.

- Il ne me doit rien ?

- Vous avez la tête joliment dure, mon brave homme ; je vous répète que si les animaux du Prophète ont tué votre cheval, le Prophète a été blessé grièvement… Ainsi donc vous êtes quittes, ou, si vous l’aimez mieux, vous ne lui devez aucune indemnité et il ne vous en doit aucune… Comprenez-vous enfin ?

Dagobert, stupéfait, resta quelques moments sans répondre, en regardant le bourgmestre avec une angoisse profonde. Il voyait de nouveau ses espérances détruites par ce jugement.

- Pourtant, monsieur le bourgmestre, reprit-il d’une voix altérée, vous être trop juste pour ne pas faire attention à une chose : la blessure du dompteur ne l’empêche pas de continuer son état… et la mort de mon cheval m’empêche de continuer mon voyage ; il faut donc qu’il m’indemnise…

Le juge croyait avoir déjà beaucoup fait pour Dagobert en ne le rendant pas responsable de la blessure du Prophète, car Morok, nous l’avons dit, exerçait une certaine influence sur les catholiques du pays, et surtout sur leurs femmes, par son débit de bimbeloterie dévote ; l’on savait, de plus, qu’il était appuyé par quelques personnes éminentes. L’insistance du soldat blessa donc le magistrat, qui, reprenant sa physionomie rogue, répondit sèchement :

- Vous me feriez repentir de mon impartialité.

Comment, au lieu de me remercier, vous demandez encore !

- Mais, monsieur le bourgmestre… je demande une chose juste… Je voudrais être blessé à la main comme le Prophète et pouvoir continuer ma route.

- Il ne s’agit pas de ce que vous voudriez ou non… j’ai prononcé… c’est fini.

- Mais…

- Assez… assez… Passons à autre chose… Vos papiers ?

- Oui, nous allons parler de mes papiers… mais je vous en supplie, monsieur le bourgmestre, ayez pitié de ces deux enfants qui sont là… Faites que nous puissions continuer notre voyage… et…

- J’ai fait tout ce que je peux faire… plus même peut-être que je n’aurais dû… Encore une fois, vos papiers ?

- D’abord il faut que je vous explique…

- Pas d’explication… vos papiers… Préférez-vous que je vous fasse arrêter comme vagabond ?

- Moi ! … m’arrêter ! …

- Je veux dire que si vous refusiez de me donner vos papiers, ce serait comme si vous n’en aviez pas… Or, les gens qui n’en ont pas, on les arrête jusqu’à ce que l’autorité ait décidé sur eux… Voyons vos papiers… Finissons, j’ai hâte de retourner chez moi.

La position de Dagobert devenait d’autant plus accablante, qu’un moment il s’était laissé entraîner à un vif espoir. Ce fut un dernier coup à ajouter à ce que le vétéran souffrait depuis le commencement de cette scène ; épreuve aussi cruelle que dangereuse pour un homme de cette trempe, d’un caractère droit, mais entier ; loyal, mais rude et absolu ; pour un homme, enfin, qui, longtemps soldat, et soldat victorieux, s’était malgré lui habitué envers le bourgeois à de certaines formules singulièrement despotiques.

À ces mots : Vos papiers ! Dagobert devint très pâle, mais il tâcha de cacher ses angoisses sous un air d’assurance qu’il croyait propre à donner au magistrat une bonne opinion de lui.

- En deux mots, monsieur le bourgmestre, je vais vous dire la chose… Rien n’est plus simple… Ça peut arriver à tout le monde… Je n’ai pas l’air d’un mendiant ou d’un vagabond, n’est-ce pas ? Et puis enfin… vous comprenez qu’un honnête homme qui voyage avec deux jeunes filles…

- Que de paroles ! … Vos papiers ?

Deux puissants auxiliaires vinrent, par un bonheur inespéré, au secours du soldat. Les orphelines, de plus en plus inquiètes, et entendant toujours Dagobert parler sur le palier, s’étaient levées et habillées ; de sorte qu’au moment où le magistrat disait d’une voix brusque : Que de paroles ! … Vos papiers ? Rose et Blanche, se tenant par la main, sortirent de la chambre. À la vue de ces deux ravissantes figures, que leurs pauvres vêtements de deuil rendaient encore plus intéressantes, le bourgmestre se leva, frappé de surprise et d’admiration. Par un mouvement spontané, chaque sœur prit une main de Dagobert et se serra contre lui en regardant le magistrat d’un air à la fois inquiet et candide. C’était un tableau si touchant que ce vieux soldat présentant pour ainsi dire à son juge ces deux gracieuses enfants aux traits remplis d’innocence et de charme, que le bourgmestre, par un nouveau retour à des sentiments pitoyables, se sentit vivement ému ; Dagobert s’en aperçut. Aussi, avançant, et tenant toujours les orphelines par la main, il lui dit d’une voix pénétrée :

- Les voilà, ces pauvres petites, monsieur le bourgmestre, les voilà. Est-ce que je peux vous montrer un meilleur passeport ?

Et, vaincu par tant de sensations pénibles, continues, précipitées, Dagobert sentit malgré lui ses yeux devenir humides.

Quoique naturellement brusque et rendu plus maussade encore par l’interruption de son sommeil, le bourgmestre ne manquait ni de bon sens ni de sensibilité. Il comprit donc qu’un homme ainsi accompagné devait difficilement inspirer de la défiance.

- Pauvres chères enfants… dit-il en les examinant avec un intérêt croissant, orphelines si jeunes… Et elles viennent de bien loin ! …

- Du fond de la Sibérie, monsieur le bourgmestre, où leur mère était exilée avant leur naissance… Voilà plus de cinq mois que nous voyageons à petites journées… N’est-ce pas déjà assez dur pour des enfants de cet âge ! … C’est pour elles que je vous demande grâce et appui, pour elles que tout accable aujourd’hui, car tout à l’heure, en venant chercher mes papiers… dans mon sac, je n’ai plus retrouvé mon portefeuille, où ils étaient avec ma bourse et ma croix… car enfin, monsieur le bourgmestre, pardon, si je vous dis cela… ce n’est pas par gloriole… mais j’ai été décoré de la main de l’empereur, et un homme qu’il a décoré de sa main, voyez-vous, ne peut pas être un mauvais homme, quoiqu’il ait malheureusement perdu ses papiers… et sa bourse… Car voilà où nous en sommes, et c’est ce qui me rendait si exigeant pour l’indemnité.

- Et comment… et où… avez-vous fait cette perte !

- Je n’en sais rien, monsieur le bourgmestre ; je suis sûr, avant-hier à la couchée, d’avoir pris un peu d’argent dans la bourse et d’avoir vu le portefeuille ; hier, la monnaie de la pièce changée m’a suffi, et je n’ai pas défait mon sac…

- Et hier et aujourd’hui, où votre sac est-il resté !

- Dans la chambre occupée par les enfants ; mais cette nuit…

Dagobert fut interrompu par les pas de quelqu’un qui montait.

C’était le Prophète.

Caché dans l’ombre au pied de l’escalier, il avait entendu cette conversation. Il redoutait que la faiblesse du bourgmestre ne nuisît à la complète réussite de ses projets, déjà presque entièrement réalisés.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > XIV. LA DÉCISION.

XIV. La décision.

Morok portait son bras gauche en écharpe ; après avoir lentement gravi l’escalier, il salua respectueusement le bourgmestre. À l’aspect de la sinistre figure du dompteur de bêtes, Rose et Blanche, effrayées, reculèrent d’un pas et se rapprochèrent du soldat.

Le front de celui-ci se rembrunit ; il sentit de nouveau sourdement bouillonner sa colère contre Morok, cause de ses cruels embarras (il ignorait pourtant que Goliath eût, à l’instigation du Prophète, volé le portefeuille et les papiers).

- Que voulez-vous, Morok ! lui dit le bourgmestre d’un air moitié bienveillant, moitié fâché. Je voulais être seul, je l’avais dit à l’aubergiste.

- Je viens vous rendre un service, monsieur le bourgmestre.

- Un service ?

- Un grand service ; sans cela je ne me serais pas permis de vous déranger. Il m’est venu un scrupule.

- Un scrupule ?

- Oui, monsieur le bourgmestre ; je me suis reproché de ne pas vous avoir dit ce que j’avais à vous dire sur cet homme ; déjà une fausse pitié m’avait égaré.

- Mais enfin, qu’avez-vous à dire ?

Morok s’approcha du juge et lui parla tout bas pendant assez longtemps.

D’abord très étonné, peu à peu la physionomie du bourgmestre devint profondément attentive et soucieuse ; de temps en temps il laissait échapper une exclamation de surprise et de doute, en jetant des regards de côté sur le groupe formé par Dagobert et les deux jeunes filles. À l’expression de ses regards de plus en plus inquiets, scrutateurs et sévères, on voyait facilement que les paroles secrètes du Prophète changeaient progressivement l’intérêt que le magistrat avait ressenti pour les orphelines et pour le soldat en un sentiment rempli de défiance et d’hostilité.

Dagobert s’aperçut de ce revirement soudain ; ses craintes, un instant calmées, revinrent plus vives que jamais. Rose et Blanche, interdites, et ne comprenant rien à cette scène muette, regardaient le soldat avec une anxiété croissante.

- Diable ! … dit le bourgmestre en se levant brusquement, je n’avais pas songé à tout cela ; où donc avais-je la tête ? Mais que voulez-vous, Morok ? lorsqu’on vient au milieu de la nuit vous éveiller, on n’a pas toute sa liberté d’esprit ; c’est un grand service que vous me rendez là, vous me le disiez bien.

- Je n’affirme rien, cependant…

- C’est égal, il y a mille à parier contre un que vous avez raison.

- Ce n’est qu’un soupçon fondé sur quelques circonstances ; mais enfin un soupçon…

- Peut mettre sur la voie de la vérité… Et moi qui allais, comme un oison, donner dans le piège… Encore une fois, où avais-je donc la tête ?…

- Il est si difficile de se défendre de certaines apparences…

- À qui le dites-vous, mon cher Morok, à qui le dites-vous ?

Pendant cette conversation mystérieuse, Dagobert était au supplice ; il pressentait vaguement qu’un violent orage allait éclater ; il ne songeait qu’à une chose, à maîtriser encore sa colère.

Morok s’approcha du juge en lui désignant du regard les orphelines ; il recommença de lui parler bas.

- Ah ! s’écria le bourgmestre avec indignation, vous allez trop loin.

- Je n’affirme rien… se hâta de dire Morok, c’est une simple présomption fondée sur… Et de nouveau il approcha ses lèvres de l’oreille du juge.

- Après tout, pourquoi non ? reprit le juge en levant les mains au ciel, ces gens-là sont capables de tout ; il dit aussi qu’il vient de la Sibérie avec elles ; qui prouve que ce n’est pas un amas d’impudents mensonges ?

Mais on ne me prend pas deux fois pour dupe, s’écria le bourgmestre d’un ton courroucé ; car, ainsi que tous les gens d’un caractère versatile et faible, il était sans pitié pour ceux qu’il croyait capables d’avoir surpris son intérêt.

- Ne vous hâtez pourtant pas de juger… ne donnez pas surtout à mes paroles plus de poids qu’elles n’en ont, reprit Morok avec une componction et une humilité hypocrites, ma position envers cet homme, et il désigna Dagobert, est malheureusement si fausse, que l’on pourrait croire que j’agis par ressentiment du mal qu’il m’a fait ; peut-être même est-ce que j’agis ainsi à mon insu… tandis que je crois au contraire n’être guidé que par l’amour de la justice, l’horreur du mensonge et le respect de notre sainte religion. Enfin… qui vivra… verra… Que le Seigneur me pardonne si je me suis trompé ; en tout cas, la justice prononcera ; au bout d’un mois ou deux ils seront libres, s’ils sont innocents.

- C’est pour cela qu’il n’y a pas à hésiter ; c’est une simple mesure de prudence, et ils n’en mourront pas. D’ailleurs, plus j’y songe, plus cela me paraît vraisemblable ; oui, cet homme doit être un espion ou un agitateur français ; si je rapproche mes soupçons de cette manifestation des étudiants de Francfort…

- Et, dans cette hypothèse, pour monter, pour exalter la tête de ces jeunes fous, il n’est rien de tel que…

Et d’un regard rapide, Morok désigna les deux sœurs ; puis, après un instant de silence significatif, il ajouta avec un soupir :

- Pour le démon, tout moyen est bon…

- Certainement, ce serait odieux, mais parfaitement imaginé…

- Et puis enfin, monsieur le bourgmestre, examinez-le attentivement, et vous verrez que cet homme a une figure dangereuse… Voyez…

En parlant ainsi, toujours à voix basse, Morok venait de désigner évidemment Dagobert.

Malgré l’empire que celui-ci exerçait sur lui-même, la contrainte où il se trouvait depuis son arrivée dans cette auberge maudite, et surtout depuis le commencement de la conversation de Morok et du bourgmestre, finissait par être au-dessus de ses forces ; d’ailleurs, il voyait clairement que ses efforts pour se concilier l’intérêt du juge venaient d’être complètement ruinés par la fatale influence du dompteur de bêtes ; aussi, perdant patience, il s’approcha de celui-ci, les bras croisés sur la poitrine, et lui dit d’une voix encore contenue :

- C’est de moi que vous venez de parler tout bas à M. le bourgmestre !

- Oui, dit Morok en le regardant fixement.

- Pourquoi n’avez-vous pas parlé tout haut ?

L’agitation presque convulsive de l’épaisse moustache de Dagobert, qui, après avoir dit ces paroles, regarda à son tour Morok entre les deux yeux, annonçait qu’un violent combat se livrait en lui. Voyant son adversaire garder un silence moqueur, il lui dit d’une voix plus haute :

- Je vous demande pourquoi vous parlez bas à M. le bourgmestre quand il s’agit de moi ?

- Parce qu’il y a des choses honteuses que l’on rougirait de dire tout haut, répondit Morok avec insolence.

Dagobert avait tenu jusqu’alors ses bras croisés. Tout à coup il les tendit violemment en serrant les poings… Ce brusque mouvement fut si expressif, que les deux sœurs jetèrent un cri d’effroi en se rapprochant de lui.

- Tenez, monsieur le bourgmestre, dit le soldat, les dents serrées par la colère, que cet homme s’en aille… ou je ne réponds plus de moi.

- Comment ! dit le bourgmestre avec hauteur, des ordres à moi… Vous osez…

- Je vous dis de faire descendre cet homme, reprit Dagobert hors de lui, ou il arrivera quelque malheur !

- Dagobert… mon Dieu ! … calme-toi, s’écrièrent les enfants en lui prenant les mains.

- Il vous sied bien, misérable vagabond, pour ne pas dire plus, de commander ici ! reprit enfin le bourgmestre furieux. Ah ! vous croyez que pour m’abuser il suffit de dire que vous avez perdu vos papiers ! Vous avez beau traîner avec vous ces deux jeunes filles, qui, malgré leur air innocent… pourraient bien n’être que…

- Malheureux ! s’écria Dagobert en interrompant le bourgmestre d’un regard si terrible, que le juge n’osa pas achever.

Le soldat prit les enfants par le bras, et, sans qu’elles eussent pu dire un mot, il les fit, en une seconde, entrer dans la chambre ; puis, fermant la porte, mettant la clef dans sa poche, il revint précipitamment vers le bourgmestre qui, effrayé de l’attitude et de la physionomie du vétéran, recula de deux pas en arrière et se tint d’une main à la rampe de l’escalier.

- Écoutez-moi bien, vous ! dit le soldat en saisissant le juge par le bras. Tantôt, ce misérable m’a insulté… et il montra Morok. J’ai tout supporté… il s’agissait de moi. Tout à l’heure, j’ai écouté patiemment vos sornettes, parce que vous avez eu l’air un moment de vous intéresser à ces malheureuses enfants ; mais puisque vous n’avez ni cœur, ni pitié, ni justice… je vous préviens, moi, que tout bourgmestre que vous êtes… je vous crosserai comme j’ai crossé ce chien, et il montra de nouveau le Prophète, si vous avez le malheur de ne pas parler de ces deux jeunes filles comme vous parleriez de votre enfant… entendez-vous !

- Comment… vous osez dire… s’écria le bourgmestre balbutiant de colère, que si je parle de ces deux aventurières…

- Chapeau bas ! … quand on parle des filles du maréchal duc de Ligny ! s’écria le soldat en arrachant le bonnet du bourgmestre et le jetant à ses pieds.

À cette agression, Morok tressaillit de joie. En effet, Dagobert, exaspéré, renonçant à tout espoir, se laissait malheureusement aller à la violence de son caractère, si péniblement contenue depuis quelques heures.

Lorsque le bourgmestre vit son bonnet à ses pieds, il regarda le dompteur de bêtes avec stupeur, comme s’il hésitait à croire à une pareille énormité.

Dagobert, regrettant son emportement, sachant qu’il ne lui restait aucun moyen de conciliation, jeta un coup d’œil rapide autour de lui, et, reculant de quelques pas, gagna ainsi les premières marches de l’escalier.

Le bourgmestre se tenait debout, à côté du banc, dans un angle du palier ; Morok, le bras en écharpe, afin de donner une plus sérieuse apparence à sa blessure, était auprès du magistrat. Celui-ci, trompé par le mouvement de retraite de Dagobert, s’écria :

- Ah ! tu crois échapper après avoir osé porter la main sur moi… vieux misérable ! !

- Monsieur le bourgmestre… pardonnez-moi… C’est un mouvement de vivacité que je n’ai pu maîtriser ; je me reproche cette violence, dit Dagobert d’une voix repentante, en baissant humblement la tête.

- Pas de pitié pour toi… malheureux ! Tu veux recommencer à m’attendrir avec ton air câlin ! mais j’ai pénétré tes secrets desseins… Tu n’es pas ce que tu parais être, et il pourrait bien y avoir une affaire d’État au fond de tout ceci, ajouta le magistrat d’un ton extrêmement diplomatique.

Tous moyens sont bons pour les gens qui voudraient mettre l’Europe en feu.

- Je ne suis qu’un pauvre diable… monsieur le bourgmestre… Vous avez si bon cœur, ne soyez pas impitoyable ! …

- Ah ! tu m’arraches mon bonnet !

- Mais vous, ajouta le soldat en se tournant vers Morok, vous qui êtes cause de tout… ayez pitié de moi… ne montrez pas de rancune… Vous qui êtes un saint homme, dites au moins un mot en ma faveur à monsieur le bourgmestre.

- Je lui ai dit… ce que je devais lui dire… répondit ironiquement Morok.

- Ah ! ah ! te voilà bien penaud à cette heure, vieux vagabond… Tu croyais m’abuser par tes jérémiades, reprit le bourgmestre en s’avançant vers Dagobert ; Dieu merci ! je ne suis plus ta dupe… Tu verras qu’il y a à Leipzig de bons cachots pour les agitateurs français et pour les coureuses d’aventures, car tes donzelles ne valent pas mieux que toi… Allons, ajouta-t-il d’un ton important, en gonflant ses joues, allons, descends devant moi… Quant à toi, Morok, tu vas…

Le bourgmestre ne put achever. Depuis quelques minutes, Dagobert ne cherchait qu’à gagner du temps ; il étudiait du coin de l’œil une porte entr’ouverte faisant face, sur le palier, à la chambre occupée par les orphelines ; trouvant le moment favorable, il s’élança, rapide comme la foudre, sur le bourgmestre, le prit à la gorge et le jeta si rudement contre la porte entrebâillée, que le magistrat, stupéfait de cette brusque attaque, ne pouvant dire une parole ni pousser un cri, alla rouler au fond de la chambre complètement obscure. Puis, se retournant vers Morok, qui, le bras en écharpe, et voyant l’escalier libre, s’y précipitait, le soldat le rattrapa par sa longue chevelure flottante, l’attira à lui, l’enlaça dans ses bras de fer, lui mit la main sur la bouche pour étouffer ses cris, et, malgré sa résistance désespérée, le poussa, le traîna dans la chambre au fond de laquelle le bourgmestre gisait déjà confus et étourdi.

Après avoir fermé la porte à double tour, et mis la clef dans sa poche, Dagobert, en deux bonds, descendit l’escalier qui aboutissait à un couloir donnant sur la cour. La porte de l’auberge était fermée ; impossible de sortir de ce côté. La pluie tombait à torrents ; il vit, à travers les carreaux d’une salle basse, éclairés par la lueur du feu, l’hôte et ses gens attendant la décision du bourgmestre. Verrouiller la porte du couloir, et intercepter ainsi toute communication avec la cour, ce fut pour le soldat l’affaire d’une seconde, et il remonta rapidement rejoindre les orphelines.

Morok, revenu à lui, appelait à l’aide de toutes ses forces ; mais lors même que ses cris auraient pu être entendus malgré la distance, le bruit du vent et de la pluie les eût étouffés. Dagobert avait donc environ une heure à lui, car il fallait assez de temps pour que l’on s’étonnât de la longueur de son entretien avec le magistrat ; et une fois les soupçons ou les craintes éveillés, il fallait encore briser les deux portes, celle qui fermait le couloir de l’escalier et celle de la chambre où étaient renfermés le bourgmestre et le Prophète.

- Mes enfants, il s’agit de prouver que vous avez du sang de soldat dans les veines, dit Dagobert en entrant brusquement chez les jeunes filles, épouvantées du bruit qu’elles entendaient depuis quelques moments.

- Mon Dieu ! Dagobert, qu’arrive-t-il ? s’écria Blanche.

- Que veux-tu que nous fassions ? reprit Rose. Sans répondre, le soldat courut au lit, en retira les draps, les noua rapidement ensemble, fit un gros nœud à l’un des bouts, qu’il plaça sur la partie supérieure du vantail gauche de la fenêtre, préalablement entr’ouvert, et ensuite refermé.

Intérieurement retenu par la grosseur du nœud, qui ne pouvait passer entre le vantail et l’encadrement de la croisée, le drap se trouvait ainsi solidement fixé ; son autre extrémité, flottant en dehors, atteignait le sol. Le second battant de la fenêtre, restant ouvert, laissait aux fugitifs un passage suffisant. Le vétéran prit alors son sac, la valise des enfants, la pelisse de peau de renne, jeta le tout par la croisée, fit un signe à Rabat-Joie et l’envoya, pour ainsi dire, garder ces objets. Le chien n’hésita pas, d’un bond il disparut.

Rose et Blanche, stupéfaites, regardaient Dagobert sans prononcer une parole.

- Maintenant, mes enfants, leur dit-il, les portes de l’auberge sont fermées… du courage… Et leur montrant la fenêtre :

- Il faut passer par là, ou nous sommes arrêtés, mis en prison… vous d’un côté… moi de l’autre, et notre voyage est flambé.

- Arrêtés ! … mis en prison ! s’écria Rose.

- Séparées de toi ! s’écria Blanche.

- Oui, mes pauvres petites ! On a tué Jovial… Il faut nous sauver à pied, et tâcher de gagner Leipzig… Lorsque vous serez fatiguées, je vous porterai tour à tour, et quand je devrais mendier sur la route, nous arriverons… Mais un quart d’heure plus tard, et tout est perdu… Allons, enfants, ayez confiance en moi… Montrez que les filles du général Simon ne sont pas poltronnes… et il nous reste encore de l’espoir.

Par un mouvement sympathique, les deux sœurs se prirent par la main comme si elles eussent voulu s’unir contre le danger ; leurs charmantes figures, pâlies par tant d’émotions, exprimèrent alors une résolution naïve qui prenait sa source dans leur foi aveugle au dévouement du soldat.

- Sois tranquille, Dagobert… nous n’aurons pas peur, dit Rose d’une voix ferme.

- Ce qu’il faut faire… nous le ferons, ajouta Blanche d’une voix non moins assurée.

- J’en étais sûr ! … s’écria Dagobert, bon sang ne peut mentir… En route, vous ne pesez pas plus que des plumes, le drap est solide, il y a huit pieds à peine de la fenêtre en bas… et Rabat-Joie vous y attend…

- C’est à moi de passer la première, je suis l’aînée aujourd’hui ! s’écria Rose après avoir tendrement embrassé Blanche.

Et elle courut vers la fenêtre, voulant, s’il y avait quelque péril à descendre d’abord, s’y exposer à la place de sa sœur. Dagobert devina facilement la cause de cet empressement.

- Chères enfants, leur dit-il, je vous comprends, mais ne craignez rien l’une pour l’autre, il n’y a aucun danger… j’ai attaché moi-même le drap… Allons vite, ma petite Rose.

Légère comme un oiseau, la jeune fille monta sur l’appui de la fenêtre ; puis, bien soutenue par Dagobert, elle saisit le drap, et se laissa glisser doucement d’après les recommandations du soldat, qui, le corps penché en dehors, l’encourageait de la voix.

- Ma sœur… n’aie pas peur… dit la jeune fille à voix basse, dès qu’elle eut touché le sol, c’est très facile de descendre comme cela ; Rabat-Joie est là qui me lèche les mains.

Blanche ne se fit pas attendre ; aussi courageuse que sa sœur, elle descendit avec le même bonheur.

- Chères petites créatures, qu’ont-elles fait pour être si malheureuses ?… Mille tonnerres ! ! ! il y a donc un sort maudit sur cette famille-là ? s’écria Dagobert le cœur brisé, en voyant disparaître la pâle et douce figure de la jeune fille au milieu des ténèbres de cette nuit profonde, que de violentes rafales de vent et des torrents de pluie rendaient plus sinistre encore.

- Dagobert, nous t’attendons.

Viens vite… dirent à voix basse les orphelines, réunies au pied de la fenêtre. Grâce à sa grande taille, le soldat sauta, plutôt qu’il se laissa glisser à terre.

Dagobert et les deux jeunes filles avaient, depuis un quart d’heure à peine, quitté en fugitifs l’auberge du Faucon Blanc, lorsqu’un violent craquement retentit dans la maison. La porte avait cédé aux efforts du bourgmestre et de Morok, qui s’étaient servis d’une lourde table pour bélier.

Guidés par la lumière, ils accoururent dans la chambre des orphelines, alors déserte. Morok vit les draps flotter au dehors, il s’écria :

- Monsieur le bourgmestre… c’est par la fenêtre qu’ils se sont sauvés ; ils sont à pied… par cette nuit orageuse et noire, ils ne peuvent être loin.

- Sans doute… nous les rattraperons… Misérables vagabonds ! … Oh ! … je me vengerai… Vite, Morok… il y va de ton honneur et du mien…

- De mon honneur ! … Il y va de plus que cela pour moi, monsieur le bourgmestre, répondit le prophète d’un ton courroucé ; puis, descendant rapidement l’escalier, il ouvrit la porte de la cour, et s’écria d’une voix retentissante :

- Goliath, déchaîne les chiens ! … et vous, l’hôte, des lanternes, des perches… Armez vos gens… faites ouvrir les portes ! Courons après les fugitifs ; ils ne peuvent nous échapper… il nous les faut… morts ou vifs.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > DEUXIÈME PARTIE - LA RUE DU MILIEU-DES-URSINS - I. LES MESSAGERS.

Deuxième partie - La rue du Milieu-des-Ursins - I. Les messagers.

Morok, le dompteur de bêtes, voyant Dagobert privé de son cheval, dépouillé de ses papiers, de son argent, et le croyant ainsi hors d’état de continuer sa route, avait, avant l’arrivée du bourgmestre, envoyé Karl à Leipzig, porteur d’une lettre que celui-ci devait immédiatement mettre à la poste.

L’adresse de cette lettre était ainsi conçue :

À monsieur Rodin, rue du Milieu-des-Ursins, n° 11 à Paris.

Vers le milieu de cette rue solitaire, assez ignorée, située au-dessous du niveau du quai Napoléon, où elle débouche non loin de Saint-Landry, il existait alors une maison de modeste apparence, élevée au fond d’une cour sombre, étroite, et isolée de la rue par un petit bâtiment de façade, percé d’une porte cintrée et de deux croisées garnies d’épais barreaux de fer.

Rien de plus simple que l’intérieur de cette silencieuse demeure, ainsi que le démontrait l’ameublement d’une assez grande salle au rez-de-chaussée du corps de logis principal. De vieilles boiseries grises couvraient les murs ; le sol, carrelé, était peint en rouge et soigneusement ciré ; des rideaux de calicot blanc se drapaient aux croisées. Une sphère de quatre pieds de diamètre environ, placée sur un piédestal de chêne massif à l’extrémité de la chambre, faisait face à la cheminée. Sur ce globe d’une grande échelle, on remarquait une foule de petites croix rouges disséminées sur toutes les parties du monde : du nord au sud, du levant au couchant, depuis les pays les plus barbares, les îles les plus lointaines, jusqu’aux nations les plus civilisées, jusqu’à la France, il n’y avait pas une contrée qui n’offrît plusieurs endroits marqués de ces petites croix rouges servant évidemment de signes indicateurs ou de points de repère.

Devant une table de bois noir, chargée de papiers et adossée au mur à proximité de la cheminée, une chaise était vide ; plus loin, entre les deux fenêtres, on voyait un grand bureau de noyer, surmonté d’étagères remplies de cartons.

À la fin du mois d’octobre 1831, vers les huit heures du matin, assis à ce bureau, un homme écrivait. Cet homme était M. Rodin, le correspondant de Morok, le dompteur de bêtes.

Âgé de cinquante ans, il portait une vieille redingote olive, râpée, au collet graisseux, un mouchoir à tabac pour cravate, un gilet et un pantalon de drap noir qui montraient la corde. Ses pieds, chaussés de gros souliers huilés, reposaient sur un petit carré de tapis vert placé sur le carreau rouge et brillant. Ses cheveux gris s’aplatissaient sur ses tempes et couronnaient son front chauve ; ses sourcils étaient à peine indiqués ; sa paupière supérieure, flasque et retombante comme la membrane qui voile à demi les yeux des reptiles, cachait à moitié son petit œil vif et noir ; ses lèvres minces, absolument incolores, se confondaient avec la teinte blafarde de son visage maigre, au nez pointu, au menton pointu. Ce masque livide, pour ainsi dire sans lèvres, semblait d’autant plus étrange qu’il était d’une immobilité sépulcrale ; sans le mouvement rapide des doigts de M. Rodin qui, courbé sur son bureau, faisait grincer sa plume, on l’eût pris pour un cadavre.

À l’aide d’un chiffre (alphabet secret) placé devant lui, il transcrivait, d’une manière inintelligible pour qui n’eût pas possédé la clef de ces signes, certains passages d’une longue feuille d’écriture. Au milieu de ce silence profond, par un jour bas et sombre qui faisait paraître plus triste encore cette grande pièce froide et nue, il y avait quelque chose de sinistre à voir cet homme, à figure glacée, écrire en caractères mystérieux.

Huit heures sonnèrent.

Le marteau de la porte cochère retentit sourdement, puis un timbre frappa deux coups ; plusieurs portes s’ouvrirent, se fermèrent, et un nouveau personnage entra dans cette chambre. À sa vue, M. Rodin se leva, mit sa plume entre ses doigts, salua d’un air profondément soumis, et se remit à sa besogne sans prononcer une parole.

Ces deux personnages offraient un contraste frappant. Le nouveau venu, plus âgé qu’il ne le paraissait, semblait avoir au plus trente-six ou trente-huit ans ; il était d’une taille élégante et élevée : on aurait difficilement soutenu l’éclat de sa large prunelle grise, brillante comme de l’acier. Son nez large à sa racine, se terminait par un méplat carrément accusé. Son menton prononcé étant partout rasé, les tons bleuâtres de sa barbe, fraîchement coupée, contrastaient avec le vif incarnat de ses lèvres et la blancheur de ses dents, qu’il avait très belles. Lorsqu’il ôta son chapeau pour prendre sur la petite table un bonnet de velours noir, il laissa voir une chevelure châtain clair que les années n’avaient pas encore argentée. Il était vêtu d’une longue redingote militairement boutonnée jusqu’au cou. Le regard profond de cet homme, son front largement coupé, révélaient une grande intelligence, tandis que le développement de sa poitrine et de ses épaules annonçait une vigoureuse organisation physique ; enfin, la distinction de sa tournure, le soin avec lequel il était ganté et chaussé, le léger parfum qui s’exhalait de sa chevelure, trahissaient ce qu’on appelle l’homme du monde, et donnaient à penser qu’il avait pu ou qu’il pouvait encore prétendre à tous les genres de succès, depuis les plus frivoles jusqu’aux plus sérieux.

De cet accord si rare à rencontrer, force d’esprit, force de corps et extrême élégance de manières, il résultait un ensemble d’autant plus remarquable, que ce qu’il y aurait eu de trop dominateur dans la partie supérieure de cette figure énergique était, pour ainsi dire, adouci, tempéré par l’affabilité d’un sourire constant, mais non pas uniforme ; car, selon l’occasion, ce sourire, tour à tour affectueux ou malin, cordial ou gai, discret ou prévenant, augmentait encore le charme insinuant de cet homme, que l’on n’oubliait jamais dès qu’une seule fois on l’avait vu. Néanmoins, malgré tant d’avantages réunis, et quoiqu’il vous laissât presque toujours sous l’influence de son irrésistible séduction, ce sentiment était mélangé d’une vague inquiétude, comme si la grâce et l’exquise urbanité des manières de ce personnage, l’enchantement de sa parole, ses flatteries délicates, l’aménité caressante de son sourire eussent caché quelque piège insidieux. L’on se demandait enfin, tout en cédant à une sympathie involontaire, si l’on était attiré vers le bien… ou vers le mal.

* * * *

M. Rodin, secrétaire du nouveau venu, continuait d’écrire.

- Y a-t-il des lettres de Dunkerque, Rodin ? lui demanda son maître.

- Le facteur n’est pas encore arrivé.

- Sans être positivement inquiet de la santé de ma mère, puisqu’elle est en convalescence, reprit l’autre, je ne serai tout à fait rassuré que par une lettre de Mme la princesse de Saint-Dizier… mon excellente amie… Enfin, ce matin, j’aurai de bonnes nouvelles, je l’espère…

- C’est à désirer, dit le secrétaire aussi humble, aussi soumis que laconique et impassible.

- Certes, c’est à désirer, reprit son maître, car un des meilleurs jours de ma vie a été celui où la princesse de Saint-Dizier m’a appris que cette maladie, aussi brusque que dangereuse, avait heureusement cédé aux bons soins dont ma mère est entourée… par elle… Sans cela je partais à l’instant pour la terre de la princesse, quoique ma présence soit ici bien nécessaire…

Puis s’approchant du bureau de son secrétaire, il ajouta :

- Le dépouillement de la correspondance étrangère est-il fait ?

- En voici l’analyse…

- Les lettres sont toujours venues sous enveloppe aux demeures indiquées… et apportées ici selon mes ordres ?

- Toujours…

- Lisez-moi l’analyse de cette correspondance : s’il y a des lettres auxquelles je doive répondre moi-même, je vous le dirai.

Et le maître de Rodin commença de se promener de long en large dans la chambre, les mains croisées derrière le dos, dictant à mesure des observations que Rodin notait soigneusement.

Le secrétaire prit un dossier assez volumineux et commença ainsi :

- Don Ramon Olivarès accuse de Cadix réception de la lettre numéro 19 ; il s’y conformera et niera toute participation à l’enlèvement.

- Bien ! à classer.

- Le comte Romanof de Riga se trouve dans une position embarrassée.

- Dire à Duplessis d’envoyer un secours de cinquante louis ; j’ai autrefois servi comme capitaine dans le régiment du comte, et depuis il a donné d’excellents avis.

- On a reçu à Philadelphie la dernière cargaison d’Histoires de France expurgées à l’usage des fidèles ; on en redemande, la première étant épuisée.

- Prendre note, en écrire à Duplessis… Poursuivez.

- M. Spindler envoie de Namur le rapport secret demandé sur M. Ardouin.

- À analyser…

- M. Ardouin envoie de la même ville le rapport secret demandé sur N. Spindler.

- À analyser…

- Le docteur Van Ostadt, de la même ville, envoie une note confidentielle sur MM. Spindler et Ardouin.

- À comparer… Poursuivez.

- Le comte Malipierri, de Turin, annonce que la donation de trois cent mille francs est signée.

- En prévenir Duplessis… Ensuite ?

- Don Stanislas vient de partir des eaux de Baden avec la reine Marie-Ernestine. Il donne avis que Sa Majesté recevra avec gratitude les avis qu’on lui annonce, et y répondra de sa main.

- Prenez note… J’écrirai moi-même à la reine. Pendant que Rodin inscrivait quelques notes en marge du papier qu’il tenait, son maître, continuant de se promener de long en large dans la chambre, se trouva en face de la grande mappemonde marquée de petites croix rouges ; un instant il la contempla d’un air pensif.

Rodin continua :

- D’après l’état des esprits dans certaines parties de l’Italie, où quelques agitateurs ont les yeux tournés vers la France, le père Orsini écrit de Milan qu’il serait très important de répandre à profusion dans ce pays un petit livre dans lequel les Français, nos compatriotes, seraient présentés comme impies et débauchés… pillards et sanguinaires…

- L’idée est excellente, on pourra exploiter habilement les excès commis par les nôtres en Italie pendant les guerres de la République… Il faudra charger Jacques Dumoulin d’écrire ce petit livre. Cet homme est pétri de bile, de fiel et de venin ; le pamphlet sera terrible… D’ailleurs je donnerai quelques notes ; mais qu’on ne paye Jacques Dumoulin qu’après la remise du manuscrit…

- Bien entendu… si on le soldait d’avance, il serait ivre-mort pendant huit jours dans quelque mauvais lieu. C’est ainsi qu’il a fallu lui payer deux fois son virulent factum contre les tendances panthéistes de la doctrine philosophique du professeur Martin.

- Notez… et continuez.

- Le négociant annonce que le commis est sur le point d’envoyer le banquier rendre ses comptes devant qui de droit…

Après avoir accentué ces mots d’une façon particulière, Rodin dit à son maître :

- Vous comprenez ?…

- Parfaitement… dit l’autre en tressaillant. Ce sont les expressions convenues… Ensuite ?

- Mais le commis, reprit le secrétaire, est retenu par un dernier scrupule.

Après un moment de silence, pendant lequel ses traits se contractèrent péniblement, le maître de Rodin reprit :

- Continuer d’agir sur l’imagination du commis par le silence et la solitude, puis lui faire relire la liste des cas où le régicide est autorisé et absous… Continuez.

- La femme Sydney écrit de Dresde qu’elle attend les instructions. De violentes scènes de jalousie ont encore éclaté entre le père et le fils à son sujet ; mais dans ces nouveaux épanchements de haine mutuelle, dans ces confidences que chacun lui faisait contre son rival, la femme Sydney n’a encore rien trouvé qui ait trait aux renseignements qu’on lui demande. Elle a pu jusqu’ici éviter de se décider pour l’un ou pour l’autre ; mais si cette situation se prolonge, elle craint d’éveiller leurs soupçons. Qui doit-elle préférer, du père ou du fils ?

- Le fils… Les ressentiments de la jalousie seront bien plus violents, bien plus cruels chez ce vieillard ; et pour se venger de la préférence accordée à son fils, il dira peut-être ce que tous deux ont tant d’intérêt à cacher… Ensuite ?

- Depuis trois ans, deux servantes d’Ambrosius, que l’on a placées dans cette petite paroisse des montagnes du Valais, ont disparu, sans qu’on sache ce qu’elles sont devenues. Une troisième vient d’avoir le même sort. Les protestants du pays s’émeuvent, parlent de meurtre… de circonstances épouvantables…

- Jusqu’à preuve évidente, complète du fait, que l’on défende Ambrosius contre ces infâmes calomnies d’un parti qui ne recule jamais devant les inventions les plus monstrueuses… Continuez.

- Thompson, de Liverpool, est enfin parvenu à faire entrer Justin comme homme de confiance chez lord Steward, riche catholique irlandais dont la tête s’affaiblit de plus en plus.

- Une fois le fait vérifié, cinquante louis de gratification à Thompson, prenez note pour Duplessis… Poursuivez.

- Frank Dichestein, de Vienne, reprit Rodin, annonce que son père vient de mourir du choléra dans un petit village à quelques lieues de cette ville, car l’épidémie continue d’avancer lentement, venant du nord de la Russie par la Pologne…

- C’est vrai, dit le maître de Rodin en interrompant ; puisse le terrible fléau ne pas continuer sa marche effrayante et épargner la France ! …

- Frank Dichestein, reprit Rodin, annonce que ses deux frères sont décidés à attaquer la donation faite par son père, mais que lui est d’un avis opposé.

- Consulter les deux personnes chargées du contentieux… Ensuite ?

- Le cardinal prince d’Amalli se conformera aux trois premiers points du mémoire. Il demande à faire ses réserves pour le quatrième point.

- Pas de réserves… acceptation pleine et absolue ; sinon la guerre : et notez-le bien, entendez-vous ? une guerre acharnée, sans pitié ni pour lui ni pour ses créatures… Ensuite ?

- Fra Paolo annonce que le patriote Boccari, chef d’une société secrète très redoutable, désespéré de voir ses amis l’accuser de trahison par suite des soupçons que lui, Fra Paolo, avait adroitement jetés dans leur esprit, s’est donné la mort.

- Boccari ! ! est-ce possible ?… Boccari ! … le patriote Boccari ! … cet ennemi si dangereux ? s’écria le maître de Rodin.

- Le patriote Boccari… répéta le secrétaire, toujours impassible.

- Dire à Duplessis d’envoyer un mandat de vingt-cinq louis à Fra Paolo… Prenez note.

- Haussmann annonce que la danseuse française Albertine Ducomet est la maîtresse du prince régnant : elle a sur lui la plus complète influence ; on pourrait donc par elle arriver sûrement au but qu’on se propose ; mais cette Albertine est dominée par son amant, condamné en France comme faussaire, et elle ne fait rien sans le consulter.

- Ordonner à Haussmann de s’aboucher avec cet homme ; si ses prétentions sont raisonnables, y accéder ; s’informer si cette fille n’a pas quelques parents à Paris.

- Le duc d’Orbano annonce que le roi son maître autorisera le nouvel établissement proposé, mais aux conditions précédemment notifiées.

- Pas de conditions, une franche adhésion ou un refus positif… On reconnaît ainsi ses amis et ses ennemis. Plus les circonstances sont défavorables, plus il faut montrer de fermeté et imposer par là confiance en soi.

- Le même annonce que le corps diplomatique tout entier continue d’appuyer les réclamations du père de cette jeune fille protestante qui ne veut quitter le couvent où elle a trouvé asile et protection que pour épouser son amant contre la volonté de son père.

- Ah ! … le corps diplomatique continue de réclamer au nom de ce père ?

- Il continue…

- Alors, continuer de lui répondre que le pouvoir spirituel n’a rien à démêler avec le pouvoir temporel.

À ce moment le timbre de la porte d’entrée frappa deux coups.

- Voyez ce que c’est, dit le maître de Rodin. Celui-ci se leva et sortit. Son maître continua de se promener, pensif d’un bout à l’autre de la chambre. Ses pas l’ayant encore amené auprès de l’énorme sphère, il s’y arrêta. Pendant quelque temps il contempla, dans un profond silence, les innombrables petites croix rouges qui semblaient couvrir d’un immense réseau toutes les contrées de la terre. Songeant sans doute à l’invisible action de son pouvoir, qui paraissait s’étendre sur le monde entier, les traits de cet homme s’animèrent, sa large prunelle grise étincela, ses narines se gonflèrent, sa mâle figure prit une incroyable expression d’énergie, d’audace et de superbe. Le front altier, la lèvre dédaigneuse, il s’approcha de la sphère et appuya sa vigoureuse main sur le pôle… À cette puissante étreinte, à ce mouvement impérieux, possessif, on aurait dit que cet homme se croyait sûr de dominer ce globe, qu’il contemplait de toute la hauteur de sa grande taille et sur lequel il posait sa main d’un air si fier,

- C’est le facteur, dit Rodin en montrant les lettres qu’il tenait à la main, il n’y a rien de Dunkerque…

- Rien ! ! ! s’écria son maître.

Et sa douloureuse émotion contrastait singulièrement avec l’expression hautaine et implacable que son visage avait naguère.

- Rien ! ! ! aucune nouvelle de ma mère ! reprit-il ; encore trente-six heures d’inquiétude.

- Il me semble que si Mme la princesse avait eu de mauvaises nouvelles à donner, elle eût écrit ; probablement le mieux continue…

- Vous avez sans doute raison, Rodin ; mais il n’importe… je ne suis pas tranquille… Si demain je n’ai pas de nouvelles complètement rassurantes, je partirai pour la terre de la princesse… Pourquoi faut-il que ma mère ait voulu aller passer l’automne dans ce pays ! … Je crains que les environs de Dunkerque ne soient pas sains pour elle…

Après un moment de silence il ajouta, en continuant de se promener :

- Enfin… voyez ces lettres… d’où sont-elles ?… Rodin, après avoir examiné leur timbre, répondit :

- Sur les quatre, il y en a trois relatives à la grande et importante affaire des médailles…

- Dieu soit loué ! … pourvu que les nouvelles soient favorables, s’écria le maître de Rodin avec une expression d’inquiétude qui témoignait de l’extrême importance qu’il attachait à cette affaire.

- L’une, de Charlestown, est sans doute relative à Gabriel le missionnaire, répondit Rodin ; l’autre, de Batavia, a sans doute rapport à l’Indien Djalma… Celle-ci est de Leipzig… Sans doute elle confirme celle d’hier, où ce dompteur de bêtes féroces, nommé Morok, annonçait que, selon les ordres qu’il avait reçus, et sans qu’on pût l’accuser en rien, les filles du général Simon ne pourraient continuer leur voyage.

Au nom du général Simon un nuage passa sur les traits du maître de Rodin.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > II. LES ORDRES.

II. Les ordres.

Après avoir surmonté l’émotion involontaire que lui avait causée le nom ou le souvenir du général Simon, le maître de Rodin lui dit :

- N’ouvrez pas encore ces lettres de Leipzig, de Charlestown et de Batavia ; les renseignements qu’elles donnent, sans doute, se classeront tout à l’heure d’eux-mêmes. Cela nous épargnera un double emploi de temps.

Le secrétaire regarda son maître d’un air interrogatif.

L’autre reprit :

- Avez-vous terminé la note relative à l’affaire des médailles ?

- La voici… Je finissais de la traduire en chiffres.

- Lisez-la moi, et, selon l’ordre des faits, vous ajouterez les nouvelles informations que doivent renfermer ces trois lettres.

- En effet, dit Rodin, ces informations se trouveront ainsi à leur place.

- Je veux voir, reprit l’autre, si cette note est claire et suffisamment explicative, car vous n’avez pas oublié que la personne à qui elle est destinée ne doit pas tout savoir ?

- Je me le suis rappelé, et c’est dans ce sens que je l’ai rédigée…

- Lisez.

M. Rodin lut ce qui suit, très posément et très lentement : «Il y a cent cinquante ans, une famille française, protestante, s’est expatriée volontairement dans la prévision de la prochaine révocation de l’édit de Nantes, et dans le dessein de se soustraire aux rigoureux et justes arrêts déjà rendus contre les réformés, ces ennemis indomptables de notre sainte religion. Parmi les membres de cette famille, les uns se sont réfugiés d’abord en Hollande, puis dans les colonies hollandaises, d’autres en Pologne, d’autres en Allemagne, d’autres en Angleterre, d’autres en Amérique.

On croit savoir qu’il ne reste aujourd’hui que sept descendants de cette famille, qui a passé par d’étranges vicissitudes de fortune, puisque ses représentants sont aujourd’hui à peu près placés sur tous les degrés de l’échelle sociale, depuis le souverain jusqu’à l’artisan.

«Ces descendants directs ou indirects sont :

«Filiation maternelle :

«Les demoiselles Rose et Blanche Simon, mineures.

«(Le général Simon a épousé à Varsovie une descendante de ladite famille.)

«Le sieur François Hardy, manufacturier au Plessis, près Paris.

«Le prince Djalma, fils de Kadja-Sing, roi de Mondi.

«(Kadja-Sing a épousé en 1802 une descendante de ladite famille, alors établie à Batavia (île de Java), possession hollandaise.)

«Filiation paternelle : «Le sieur Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu, artisan. «La demoiselle Adrienne de Cardoville, fille du comte de Rennepont, (duc de Cardoville). «Le sieur Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères. «Chacun des membres de cette famille possède ou doit posséder une médaille de bronze sur laquelle se trouvent gravées les inscriptions ci-jointes :

Coté face

Coté pile

«Ces mots et cette date indiquent qu’il est d’un puissant intérêt pour chacun d’eux de se trouver à Paris le 13 février 1832, et cela, non par représentants ou fondés de pouvoir, mais EN PERSONNE, qu’ils soient majeurs ou mineurs, mariés ou célibataires. Mais d’autres personnes ont un intérêt immense à ce qu’aucun des descendants de cette famille ne se trouve à Paris le 13 février… à l’exception de Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères.

Il faut donc qu’À TOUT PRIX Gabriel soit le seul qui assiste à ce rendez-vous donné aux représentants de cette famille il y a un siècle et demi. Pour empêcher les six autres personnes d’être ou de se rendre à Paris le jour dit, ou pour y paralyser leur présence, on a déjà beaucoup tenté ; mais il reste beaucoup à tenter pour assurer le bon succès de cette affaire, que l’on regarde comme la plus vitale de l’époque, à cause de ses résultats probables…»

- Cela n’est que trop vrai, dit le maître de Rodin, en l’interrompant et en secouant la tête d’un air pensif ; ajoutez, en outre, que les conséquences du succès sont incalculables, et que l’on n’ose prévoir celles de l’insuccès… en un mot, qu’il s’agit d’être… presque ou de ne pas être pendant plusieurs années. Aussi faut-il, pour réussir, employer tous les moyens possibles, ne reculer devant rien, toujours en sauvant habilement les apparences.

- C’est écrit, dit Rodin après avoir ajouté les mots que son maître venait de lui dicter.

- Continuez…

Rodin continua : «Pour faciliter ou assurer la réussite de l’affaire en question, il est nécessaire de donner quelques détails particuliers et secrets sur les sept personnes qui représentent cette famille. «On répond de la vérité de ces détails, au besoin on les compléterait de la façon la plus minutieuse ; car, des informations contradictoires ayant eu lieu, on possède des dossiers très étendus, on procédera par ordre de personnes, et l’on parlera seulement des faits accomplis jusqu’à ce jour.»

Note n°1.

«Les demoiselles Rose et Blanche Simon, sœurs jumelles âgées de quinze ans environ.

Figures charmantes, se ressemblant tellement qu’on pourrait prendre l’une pour l’autre ; caractère doux et timide, mais susceptible d’exaltation ; élevées en Sibérie par une mère esprit fort et déiste. Elles sont complètement ignorantes des choses de notre sainte religion.

«Le général Simon, séparé de sa femme avant leur naissance, ignore encore à cette heure qu’il a deux filles.

«On avait cru les empêcher de se trouver à Paris le 13 février, en faisant envoyer leur mère dans un lieu d’exil beaucoup plus reculé que celui qui lui avait d’abord été assigné ; mais leur mère étant morte, le gouverneur général de la Sibérie, qui nous est tout dévoué d’ailleurs, croyant, par une erreur déplorable, la mesure seulement personnelle à la femme du général Simon, a malheureusement permis à ces jeunes filles de revenir en France sous la conduite d’un ancien soldat.

«Cet homme, entreprenant, fidèle, résolu, est noté comme dangereux.

«Les demoiselles Simon sont inoffensives. On a tout lieu d’espérer qu’à cette heure elles sont retenues dans les environs de Leipzig.»

Le maître de Rodin, l’interrompant, lui dit :

- Lisez maintenant la lettre de Leipzig reçue tout à l’heure, vous pourrez compléter l’information.

Rodin lut, et s’écria :

- Excellente nouvelle ! les deux jeunes filles et leur guide étaient parvenus à s’échapper, pendant la nuit, de l’auberge du Faucon Blanc, mais tous trois ont été rejoints et saisis à une lieue de Mockern ; on les a transférés à Leipzig, où ils sont emprisonnés comme vagabonds ; de plus, le soldat qui leur servait de guide est accusé et convaincu de rébellion, voies de faits et séquestration envers un magistrat.

- Il est donc à peu près certain, vu la longueur des procédures allemandes (et d’ailleurs on y pourvoira), que les jeunes filles ne pourront être ici le 13 février, dit le maître de Rodin. Joignez ce dernier fait à la note par un renvoi…

Le secrétaire obéit, écrivit en note le résumé de la lettre de Morok et dit :

- C’est écrit :

- Poursuivez, reprit son maître.

Rodin continua à lire.

Note n°2.

M. François Hardy, manufacturier au Plessis, près Paris.

«Homme ferme, riche, intelligent, actif, probe, instruit, idolâtré de ses ouvriers, grâce à des innovations sans nombre touchant leur bien-être ; ne remplissant jamais les devoirs de notre sainte religion : noté comme homme très dangereux ; mais la haine et l’envie qu’il inspire aux autres industriels, surtout à M. le baron Tripeaud, son concurrent, peuvent aisément tourner contre lui. S’il est besoin d’autres moyens d’action sur lui et contre lui, on consultera son dossier ; il est très volumineux : cet homme est depuis longtemps signalé et surveillé. On l’a fait si habilement circonvenir, quant à l’affaire de la médaille, que jusqu’à présent il est complètement abusé sur l’importance des intérêts qu’elle représente ; du reste, il est incessamment épié, entouré, dominé, même à son insu ; un de ses meilleurs amis le trahit, et l’on sait par lui ses plus secrètes pensées.»

Note n°3.

Le prince Djalma.

«Dix-huit ans, caractère énergique et généreux, esprit fier, indépendant et sauvage ; favori du général Simon, qui a pris le commandement des troupes de son père, Kadja-Sing, dans la lutte que celui-ci soutient dans l’Inde contre les Anglais.

On ne parle de Djalma que pour mémoire, car sa mère est morte jeune encore, du vivant de ses parents à elle, qui étaient restés à Batavia. Or, ceux-ci étant morts à leur tour, leur modeste héritage n’ayant été réclamé ni par Djalma ni par le roi son père, on a la certitude qu’ils ignorent tous deux les graves intérêts qui se rattachent à la possession de la médaille en question, qui fait partie de l’héritage de la mère de Djalma.»

Le maître de Rodin l’interrompit et lui dit :

- Lisez maintenant la lettre de Batavia, afin de compléter l’information sur Djalma.

Rodin lut et dit :

- Encore une bonne nouvelle… M. Josué Van Daël, négociant à Batavia (il a fait son éducation dans notre maison de Pondichéry), a appris par son correspondant de Calcutta que le vieux roi indien a été tué dans la dernière bataille qu’il a livrée aux Anglais. Son fils Djalma, dépossédé du trône paternel, a été provisoirement envoyé dans une forteresse de l’Inde comme prisonnier d’État.

- Nous sommes à la fin d’octobre, dit le maître de Rodin. En admettant que le prince Djalma fût mis en liberté et qu’il pût quitter l’Inde maintenant, c’est à peine s’il arriverait à Paris pour le mois de février…

- M. Josué, reprit Rodin, regrette de n’avoir pu prouver son zèle en cette circonstance ; si, contre toute probabilité, le prince Djalma était relâché ou s’il parvenait à s’évader, il est certain qu’alors il viendrait à Batavia pour réclamer l’héritage maternel, puisqu’il ne lui reste plus rien au monde. On pourrait dans ce cas compter sur le dévouement de M. Josué Van Daël.

Il demande, en retour, par le prochain courrier, des renseignements très précis sur la fortune de M. le baron Tripeaud, manufacturier et banquier, avec lequel il est en relations d’affaires.

- À ce sujet vous répondrez d’une manière évasive, M. Josué n’ayant encore montré que du zèle… Complétez l’information de Djalma… avec ces nouveaux renseignements…

Rodin écrivit. Au bout de quelques secondes, son maître lui dit avec une expression singulière :

- M. Josué ne vous parle pas du général Simon, à propos de la mort du père de Djalma et de l’emprisonnement de celui-ci ?

- M. Josué n’en dit pas un mot, répondit le secrétaire en continuant son travail. Le maître de Rodin garda le silence, et se promena pensif dans la chambre.

Au bout de quelques instants, Rodin lui dit :

- C’est écrit…

- Poursuivez…

Note n°4.

Le sieur Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu.

«Ouvrier de la fabrique de M. le baron Tripeaud, le concurrent de M. François Hardy. Cet artisan est un ivrogne, fainéant, tapageur et dépensier ; il ne manque pas d’intelligence, mais la paresse et la débauche l’ont absolument perverti. Un agent d’affaires très adroit, sur lequel je compte, s’est mis en rapport avec une fille Céphyse Soliveau, dite la reine Bacchanal, qui est la maîtresse de cet ouvrier. Grâce à elle, l’agent d’affaires a noué quelques relations avec lui, et on peut le regarder dès à présent comme à peu près en dehors des intérêts qui devraient nécessiter sa présence à Paris le 13 février.»

Note n°5.

Gabriel Rennepont, prêtre des missions étrangères.

«Parent éloigné du précédent ; mais il ignore l’existence de ce parent et de cette parenté. Orphelin abandonné, il a été recueilli par Françoise Baudouin, femme d’un soldat surnommé Dagobert.

«Si, contre toute attente, ce soldat venait à Paris, on aurait sur lui un puissant moyen d’action par sa femme. Celle-ci est une excellente créature, ignorante et crédule, d’une piété exemplaire, et sur laquelle on a depuis longtemps une influence et une autorité sans bornes. C’est par elle que l’on a décidé Gabriel à entrer dans les ordres, malgré la répugnance qu’il éprouvait.

«Gabriel a vingt-cinq ans ; caractère angélique comme sa figure ; rares et solides vertus ; malheureusement il a été élevé avec son frère adoptif, Agricol, fils de Dagobert. Cet Agricol est poète et ouvrier, excellent ouvrier d’ailleurs ; il travaille chez M. François Hardy ; il est imbu des plus détestables doctrines ; idolâtre sa mère ; probe, laborieux, mais sans aucun sentiment religieux. Noté comme très dangereux, c’est ce qui rendait sa fréquentation si à craindre pour Gabriel. Celui-ci, malgré toutes ses parfaites qualités, donne toujours quelques inquiétudes. On a même dû retarder de s’ouvrir complètement à lui, une fausse démarche pourrait en faire aussi un homme des plus dangereux ; il est extrêmement à ménager, du moins jusqu’au 13 février, puisque, on le répète, sur lui, sur sa présence à Paris à cette époque, reposent d’immenses espérances et de non moins immenses intérêts.

«Par suite de ces ménagements auxquels on est tenu envers lui, on a dû consentir à ce qu’il fit partie de la mission d’Amérique ; car il joint à une douceur angélique une intrépidité calme, un esprit aventureux, que l’on n’a pu satisfaire qu’en lui permettant de partager la vie périlleuse des missionnaires.

Heureusement on a donné les plus sévères instructions à ses supérieurs à Charlestown, afin qu’ils n’exposent jamais une vie si précieuse. Ils doivent le renvoyer à Paris au moins un mois ou deux avant le 13 février».

Le maître de Rodin, l’interrompant de nouveau, lui dit :

- Lisez la lettre de Charlestown ; voyez ce qu’on vous mande, afin de compléter aussi cette information. Après avoir lu, Rodin répondit :

- Gabriel est attendu, d’un jour à l’autre, des montagnes Rocheuses, où il avait absolument voulu aller seul en mission.

- Quelle imprudence !

- Sans doute il n’a couru aucun danger, puisqu’il a annoncé lui-même son retour à Charlestown… Dès son arrivée, qui ne peut dépasser le milieu de ce mois, écrit-on, on le fera partir immédiatement pour la France.

- Ajoutez ceci à la note qui le concerne, dit le maître de Rodin.

- C’est écrit, répondit celui-ci au bout de quelques instants.

- Poursuivez, lui dit son maître. Rodin continua.

Note n°6.

Mademoiselle Adrienne Rennepont de Cardoville.

«Parente éloignée (et ignorant cette parenté) de Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu, et de Gabriel Rennepont, prêtre missionnaire. Elle a bientôt vingt et un ans, la plus piquante physionomie du monde, la beauté la plus rare, quoique rousse, un esprit des plus remarquables par son originalité, une fortune immense, tous les instincts sensuels. On est épouvanté de l’avenir de cette jeune personne, quand on songe à l’audace incroyable de son caractère.

Heureusement, son subrogé tuteur, le baron de Tripeaud (baron de 1829 et homme d’affaires du feu comte de Rennepont, duc de Cardoville), est tout à fait dans les intérêts et presque dans la dépendance de la tante de Mlle de Cardoville. L’on compte, à bon droit, sur cette digne et respectable parente, et sur M. Tripeaud, pour combattre et vaincre les desseins étranges, inouïs, que cette jeune personne, aussi résolue qu’indépendante, ne craint pas d’annoncer… et que malheureusement l’on ne peut fructueusement exploiter… dans l’intérêt de l’affaire en question, car…»

Rodin ne put continuer, deux coups discrètement frappés à la porte l’interrompirent.

Le secrétaire se leva, alla voir qui heurtait, resta un moment dehors, puis revint tenant deux lettres à la main, en disant :

- Mme la princesse a profité du départ d’une estafette pour envoyer…

- Donnez la lettre de la princesse ! s’écria le maître de Rodin sans le laisser achever. Enfin, je vais avoir des nouvelles de ma mère ! ! ! ajouta-t-il.

À peine avait-il lu quelques lignes de cette lettre, qu’il pâlit ; ses traits exprimèrent aussitôt un étonnement profond et douloureux, une douleur poignante.

- Ma mère ! s’écria-t-il. Ô mon Dieu ! ma mère !

- Quelque malheur serait-il arrivé ? demanda Rodin d’un air alarmé en se levant à l’exclamation de son maître.

- Sa convalescence était trompeuse, lui dit celui-ci avec abattement ; elle est maintenant retombée dans un état presque désespéré ; pourtant le médecin pense que ma présence pourrait peut-être la sauver, car elle m’appelle sans cesse ; elle veut me revoir une dernière fois pour mourir en paix… Oh ! ce désir est sacré… Ne pas m’y rendre serait un parricide… Pourvu, mon Dieu ! que j’arrive à temps… D’ici à la terre de la princesse, il faut presque deux jours en voyageant jour et nuit.

- Ah ! mon dieu ! … quel malheur ! fit Rodin en joignant les mains et levant les yeux au ciel…

Son maître sonna vivement, et dit à un domestique âgé qui ouvrit la porte :

- Jetez à l’instant dans une malle de ma voiture de voyage ce qui m’est indispensable. Que le portier prenne un cabriolet et aille en toute hâte me chercher des chevaux de poste… Il faut que dans une heure je sois parti.

Le domestique sortit précipitamment.

- Ma mère… ma mère… ne plus la revoir ! … Oh ! ce serait affreux ! s’écria-t-il en tombant sur une chaise avec accablement et cachant sa figure dans ses mains. Cette grande douleur était sincère, cet homme aimait tendrement sa mère ; ce divin sentiment avait jusqu’alors traversé, inaltérable et pur, toutes les phases de sa vie… souvent bien coupable.

Au bout de quelques minutes, Rodin se hasarda de dire à son maître en lui montrant la seconde lettre :

- On vient aussi d’apporter celle-ci de la part de M. Duplessis : c’est très important… et très pressé…

- Voyez ce que c’est, et répondez… je n’ai pas la tête à moi…

- Cette lettre est confidentielle… dit Rodin en la présentant à son maître… je ne puis l’ouvrir… ainsi que vous le voyez à la marque de l’enveloppe.

À l’aspect de cette marque, les traits du maître de Rodin prirent une indéfinissable expression de crainte et de respect ; d’une main tremblante il rompit le cachet.

Ce billet contenait ces seuls mots : «Toute affaire cessante… sans perdre une minute… partez… et venez… M. Duplessis vous remplacera ; il a des ordres.»

- Grand Dieu ! s’écria cet homme avec désespoir. Partir sans revoir ma mère… Mais c’est affreux… c’est impossible… C’est la tuer peut-être… oui… ce serait un parricide…

En disant ces mots, ses yeux s’arrêtèrent par hasard sur l’énorme sphère marquée de petites croix rouges… À cette vue, une brusque révolution s’opéra en lui ; il sembla se repentir de la vivacité de ses regrets ; peu à peu sa figure, quoique toujours triste, redevint calme et grave… Il donna la lettre fatale à son secrétaire, et lui dit en étouffant un soupir.

- À classer à son numéro d’ordre.

Rodin prit la lettre, y inscrivit un numéro, et la plaça dans un carton particulier. Après un moment de silence, son maître reprit :

- Vous recevrez des ordres de M. Duplessis, vous travaillerez avec lui. Vous lui remettrez la note de l’affaire des médailles : il sait à qui l’adresser ; vous répondrez à Batavia, à Leipzig et à Charlestown dans le sens que j’ai dit. Empêcher à tout prix les filles du général Simon de quitter Leipzig, hâter l’arrivée de Gabriel à Paris ; et dans le cas peu probable où le prince Djalma viendrait à Paris, dire à M. Josué Van Daël que l’on compte sur son zèle et sur son obéissance pour l’y retenir.

Cet homme qui, au moment où sa mère mourante l’appelait en vain, pouvait conserver un tel sang-froid, rentra dans son appartement.

Rodin s’occupa des réponses qu’on venait de lui ordonner de faire, et les transcrivit en chiffres.

Au bout de trois quarts d’heure, on entendit bruire les grelots des chevaux de poste.

Le vieux serviteur rentra après avoir discrètement frappé.

- La voiture est attelée, dit-il.

Rodin fit un signe de tête, le domestique sortit. Le secrétaire alla heurter à son tour à la porte de l’appartement de son maître. Celui-ci sortit, toujours grave et froid, mais d’une pâleur effrayante ; il tenait une lettre à la main.

- Pour ma mère… dit-il à Rodin ; vous enverrez un courrier à l’instant…

- À l’instant… répondit le secrétaire.

- Que les trois lettres pour Leipzig, Batavia et Charlestown partent aujourd’hui même par la voie accoutumée ; c’est de la dernière importance, vous le savez.

Tels furent les derniers mots de cet homme… Exécutant avec une obéissance impitoyable des ordres impitoyables, il partait en effet sans tenter de revoir sa mère.

Son secrétaire l’accompagna respectueusement jusqu’à sa voiture.

- Quelle route… monsieur ? demanda le postillon en se retournant sur sa selle.

- Route d’Italie ! … répondit le maître de Rodin sans pouvoir retenir un soupir, si déchirant, qu’il ressemblait à un sanglot.

* * * *

Lorsque la voiture fut partie au galop des chevaux, Rodin, qui avait salué profondément son maître, haussa les épaules avec une expression de dédain, puis il rentra dans la grande pièce froide et nue. L’attitude, la physionomie, la démarche de ce personnage changèrent subitement. Il semblait grandi, ce n’était plus un automate qu’une humble obéissance faisait machinalement agir ; ses traits, jusqu’alors impassibles, son regard, jusqu’alors continuellement voilé, s’animèrent tout à coup et révélèrent une astuce diabolique ; son sourire sardonique contracta ses lèvres minces et blafardes, une satisfaction sinistre dérida ce visage cadavéreux.

À son tour, il s’arrêta devant l’énorme sphère ; à son tour il la contempla silencieusement comme l’avait contemplée son maître… Puis, se courbant sur ce globe, l’enlaçant pour ainsi dire dans ses bras… Après l’avoir quelques instants couvé de son œil de reptile, il promena sur la surface polie de la mappemonde ses doigts noueux, frappa tour à tour de son ongle plat et sale trois des endroits où l’on voyait des petites croix rouges… À mesure qu’il désignait ainsi une de ces villes, situées dans des contrées si diverses, il la nommait tout haut avec un ricanement sinistre : Leipzig… Charlestown… Batavia…

Puis il se tut, absorbé dans ses réflexions…

Ce petit homme vieux, sordide, mal vêtu, au masque livide et mort, qui venait pour ainsi dire de ramper sur ce globe, paraissait bien plus effrayant que son maître… lorsque celui-ci, debout et hautain, avait impérieusement jeté sa main sur ce monde, qu’il semblait vouloir dominer à force d’orgueil, de violence et d’audace.

Le premier ressemblait à l’aigle qui, planant au-dessus de sa proie, peut quelquefois la manquer par l’élévation même du vol auquel il se laisse emporter. Rodin ressemblait, au contraire, au reptile qui, se traînant dans l’ombre et le silence sur les pas de sa victime, finit toujours par l’enserrer de ses nœuds homicides.

Au bout de quelques instants, Rodin s’approcha de son bureau en se frottant vivement les mains, et écrivit la lettre suivante, à l’aide d’un chiffre particulier, inconnu de son maître.

Paris, 9 heures 3/4 du matin.

«Il est parti… mais il a hésité ! !

«Sa mère mourante l’appelait auprès d’elle ; il pouvait peut-être, lui disait-on, la sauver par sa présence… Aussi s’est-il écrié : «Ne pas me rendre auprès de ma mère… ce serait un parricide !»

«Pourtant… il est parti ! … mais il a hésité…

«Je le surveille toujours…

«Ces lignes arriveront à Rome en même temps que lui…

«P.-S. Dites au cardinal-prince qu’il peut compter sur moi, mais qu’à mon tour j’entends qu’il me serve activement.

D’un moment à l’autre, les dix-sept voix dont il dispose peuvent m’être utiles… il faut donc qu’il tâche d’augmenter le nombre de ses adhérents.»

Après avoir plié et cacheté cette lettre, Rodin la mit dans sa poche.

Dix heures sonnèrent. C’était l’heure du déjeuner de M. Rodin. Il rangea et serra ses papiers dans un tiroir dont il emporta la clef, brossa du coude son vieux chapeau graisseux, prit à la main un parapluie tout rapiécé et sortit.

* * * *

Pendant que ces deux hommes, du fond de cette retraite obscure, ourdissaient cette trame où devaient être enveloppés les sept descendants d’une famille autrefois proscrite… un défenseur étrange, mystérieux, songeait à protéger cette famille, qui était aussi la sienne.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > ÉPILOGUE.

Épilogue.

Le site est agreste… sauvage…

C’est une haute colline couverte d’énormes blocs de grès au milieu desquels pointent çà et là des bouleaux et des chênes au feuillage déjà jauni par l’automne ; ces grands arbres se dessinent sur la lueur rouge que le soleil a laissée au couchant : on dirait la réverbération d’un incendie. De cette hauteur, l’œil plonge dans une vallée profonde, ombreuse, fertile, à demi voilée d’une légère vapeur par la brume du soir… Les grasses prairies, les massifs d’arbres touffus, les champs dépouillés de leurs épis mûrs, se confondent dans une teinte sombre, uniforme, qui contraste avec la limpidité bleuâtre du ciel. Des clochers de pierre grise ou d’ardoise élancent çà et là leurs flèches aiguës du fond de cette vallée… car plusieurs villages y sont épars, bordant une longue route qui va du nord au couchant.

C’est l’heure du repos, c’est l’heure où d’ordinaire la vitre de chaque chaumière s’illumine au joyeux pétillement du foyer rustique, et scintille au loin à travers l’ombre et la feuillée, pendant que des tourbillons de fumée sortant des cheminées s’élèvent lentement vers le ciel. Et pourtant, chose étrange, on dirait que dans ce pays tous les foyers sont éteints ou déserts. Chose plus étrange, plus sinistre encore, tous les clochers sonnent le funèbre glas des morts… L’activité, le mouvement, la vie, semblaient concentrés dans ce branle lugubre qui retentit au loin.

Mais voilà que, dans ces villages, naguère obscurs, les lumières commencent à poindre… Ces clartés ne sont pas produites par le vif et joyeux pétillement du foyer rustique… Elles sont rougeâtres comme ces feux de pâtre aperçus le soir à travers le brouillard… Et puis ces lumières ne restent pas immobiles.

Elles marchent… marchent lentement vers le cimetière de chaque église.

Alors le glas des morts redouble, l’air frémit sous les coups précipités des cloches ; et, à de rares intervalles, des chants mortuaires arrivent, affaiblis, jusqu’au faîte de la colline.

Pourquoi tant de funérailles ? Quelle est donc cette vallée de désolation, où les chants paisibles qui succèdent au dur travail quotidien sont remplacés par des chants de mort ? où le repos du soir est remplacé par le repos éternel ? Quelle est cette vallée de désolation dont chaque village pleure tant de morts à la fois, et les enterre à la même heure, la même nuit ?

Hélas ! c’est que la mortalité est si prompte, si nombreuse, si effrayante, que c’est à peine si l’on suffit à enterrer les morts… Pendant le jour, un rude et impérieux labeur attache les survivants à la terre : et le soir seulement, au retour des champs, ils peuvent, brisés de fatigue, creuser ces autres sillons où leurs frères vont reposer, pressés comme les grains de blé dans le semis.

Et cette vallée n’a pas, seule, vu tant de désolation. Pendant des années maudites, bien des villages, bien des bourgs, bien des villes, bien des contrées immenses ont vu, comme cette vallée, leurs foyers éteints et déserts ! … ont vu, comme cette vallée, le deuil remplacer la joie, le glas des morts remplacer le bruit des fêtes… ont, comme cette vallée, beaucoup pleuré de morts le même jour et les ont enterrés la nuit, à la sinistre lueur des torches. Car, pendant ces années maudites, un terrible voyageur a lentement parcouru la terre d’un pôle à l’autre… du fond de l’Inde et de l’Asie aux glaces de la Sibérie… des glaces de la Sibérie jusqu’aux grèves de l’Océan français.

Ce voyageur, mystérieux comme la mort, lent comme l’éternité, implacable comme le destin, terrible comme la main de Dieu… c’était…

LE CHOLÉRA ! ! …

* * * *

Le bruit des cloches et des chants funèbres montait toujours, des profondeurs de la vallée au sommet de la colline, comme une grande voix plaintive… La lueur des torches funéraires s’apercevait toujours au loin, à travers la brume du soir… Le crépuscule durait encore. Heure étrange, qui donne aux formes les plus arrêtées une apparence vague, insaisissable, fantastique…

Mais le sol pierreux et sonore de la montagne a résonné sous un pas lent, égal et ferme… À travers les grands troncs noirs des arbres un homme a passé. Sa taille était haute ; il tenait sa tête baissée sur sa poitrine ; sa figure était noble, douce et triste ; ses sourcils, unis entre eux, s’étendaient d’une tempe à l’autre, et semblaient rayer son front d’une marque sinistre. Cet homme ne semblait pas entendre les tintements lointains de tant de cloches funèbres et pourtant, deux jours auparavant, le calme, le bonheur, la santé, la joie régnaient dans ces villages, qu’il avait lentement traversés, et qu’il laissait alors derrière lui mornes et désolés.

Mais ce voyageur continuait sa route dans ses pensées.

«Le 13 février approche, pensait-il ; ils approchent… ces jours où les descendants de ma sœur bien-aimée, ces derniers rejetons de notre race, doivent être réunis à Paris… Hélas ! pour la troisième fois, il y a cent cinquante ans, la persécution l’a disséminée par toute la terre, cette famille qu’avec tendresse j’ai suivie d’âge en âge, pendant dix-huit siècles… au milieu de ses migrations, de ses exils, de ses changements de religion, de fortune et de nom.

Oh ! pour cette famille, issue de ma sœur, à moi, pauvre artisan, que de grandeurs, que d’abaissements, que d’obscurité, que d’éclat, que de misères, que de gloire ! De combien de crimes elle s’est souillée… de combien de vertus elle s’est honorée ! L’histoire de cette seule famille… c’est l’histoire de l’humanité tout entière ! Passant à travers tant de générations, par les veines du pauvre et du riche, du souverain et du bandit, du sage et du fou, du lâche et du brave, du saint et de l’athée, le sang de ma sœur s’est perpétué jusqu’à cette heure.

«De cette famille… que reste-t-il aujourd’hui ?

«Sept rejetons :

«Deux orphelines, filles d’une mère proscrite et d’un père proscrit ; un prince détrôné ; un pauvre prêtre missionnaire ; un homme de condition moyenne ; une jeune fille de grand nom et de grande fortune ; ensuite un artisan.

«À eux tous, ils résument les vertus, le courage, les dégradations, les misères de notre race ! …

«La Sibérie… L’Inde… l’Amérique… la France… voilà où le sort les a jetés !

«L’instinct m’avertit lorsqu’un des miens est en péril… Alors, du nord au midi… de l’orient à l’occident, je vais à eux… je vais à eux, hier, sous les glaces du pôle, aujourd’hui sous une zone tempérée… demain sous le feu des tropiques ; mais souvent, hélas ! au moment où ma présence pourrait les sauver, la main invisible me pousse, le tourbillon m’emporte, et…

«- MARCHE ! … MARCHE ! …

«- Qu’au moins je finisse ma tâche !

«- MARCHE ! …

«- Une heure seulement ! … une heure de repos ! …

«- MARCHE ! …

«- Hélas ! je laisse ceux que j’aime au bord de l’abîme ! …

«- MARCHE ! … MARCHE ! ! !

«Tel est mon châtiment… S’il est grand… mon crime a été plus grand encore ! … artisan voué aux privations, à la misère… le malheur m’avait rendu méchant… Oh ! maudit… maudit soit le jour où, pendant que je travaillais, sombre, haineux, désespéré, parce que, malgré mon labeur acharné, les miens manquaient de tout… le Christ a passé devant ma porte ! Poursuivi d’injures, accablé de coups, portant à grand-peine sa lourde croix, il m’a demandé de se reposer un moment sur mon banc de pierre… Son front ruisselait, ses pieds saignaient, la fatigue le brisait… et avec une douceur navrante, il me disait :

«- Je souffre ! …

«- Et moi aussi, je souffre… lui ai-je répondu en le repoussant avec colère, avec dureté ; je souffre, mais personne ne me vient en aide… Les impitoyables font les impitoyables ! … MARCHE ! … MARCHE !

«Alors, lui, poussant un soupir douloureux, m’a dit :

«- Et toi, tu marcheras sans cesse jusqu’à la rédemption ; ainsi le veut le Seigneur qui est au cieux.

«Et mon châtiment a commencé…

«Trop tard j’ai ouvert les yeux à la lumière… trop tard j’ai connu le repentir, trop tard j’ai connu la charité, trop tard enfin j’ai compris ces paroles, qui devraient être la loi de l’humanité tout entière :

AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES «En vain, depuis des siècles, pour mériter mon pardon, puisant ma force et mon éloquence dans ces mots célestes, j’ai rempli de commisération et d’amour bien des cœurs remplis de courroux et d’envie : en vain j’ai enflammé bien des âmes de la sainte horreur de l’oppression et de l’injustice.

Le jour de la clémence n’est pas encore venu ! …

«Et, ainsi que le premier homme a par sa chute voué sa postérité au malheur, on dirait que moi, artisan, j’ai voué les artisans à d’éternelles douleurs, et qu’ils expient mon crime : car eux seuls, depuis dix-huit siècles, n’ont pas encore été affranchis. Depuis dix-huit siècles, les puissants et les heureux disent à ce peuple de travailleurs… ce que j’ai dit au Christ implorant et souffrant : MARCHE ! … MARCHE ! … Et ce peuple, comme lui brisé de fatigue, comme lui portant une lourde croix… dit comme lui avec une tristesse amère :

«- Oh ! par pitié… quelques instants de trêve… nous sommes épuisés…

«- MARCHE ! ! !

«- Mais si nous mourons à la peine, que deviendront et nos petits-enfants et nos vieilles mères ?

«- MARCHE ! … MARCHE ! …

«Et depuis des siècles, eux et moi, nous marchons et nous souffrons, sans qu’une voix charitable nous ai dit ASSEZ ! ! ! Hélas ! … tel est mon châtiment, il est immense… il est double… Je souffre au nom de l’humanité en voyant des populations misérables, vouées sans relâche à d’ingrats et rudes travaux. Je souffre au nom de la famille, en ne pouvant, moi pauvre et errant, venir toujours en aide aux miens, à ces descendants d’une sœur chérie.

«Mais quand la douleur est au-dessus de mes forces… quand je pressens pour les miens un danger dont je ne peux les sauver, alors, traversant les mondes, ma pensée va trouver cette femme, comme moi maudite… cette fille de reine qui, comme moi fils d’artisan, marche… marche, et marchera jusqu’au jour de sa rédemption… Une seule fois par siècle, ainsi que deux planètes se rapprochent dans leur révolution séculaire… je puis rencontrer cette femme… pendant la fatale semaine de la Passion.

«Et après cette entrevue remplie de souvenirs terribles et de douleurs immenses, astres errants de l’éternité, nous poursuivons notre course infinie.

«Et cette femme, la seule qui, comme moi sur la terre, assiste à la fin de chaque siècle, en disant : ENCORE ! ! ! cette femme, d’un bout du monde à l’autre, répond à ma pensée…

«Elle, qui seule au monde partage mon terrible sort, a voulu partager l’unique intérêt qui m’ait consolé à travers les siècles… Ces descendants de ma sœur chérie, elle les aime aussi… elle les protège aussi… Pour eux aussi, de l’orient à l’occident, du nord au midi… elle va… elle arrive.

«Mais, hélas ! la main invisible la pousse aussi… le tourbillon l’emporte aussi. Et :

«- MARCHE ! …

«- Qu’au moins je finisse ma tâche, dit-elle aussi.

«- MARCHE ! …

«- Une heure… rien qu’une heure de repos !

«- MARCHE ! …

«- Je laisse ceux que j’aime au fond de l’abîme.

«- MARCHE ! … MARCHE ! ! !

* * * *

Pendant que cet homme allait ainsi sur la montagne, absorbé dans ses pensées, la brise du soir, jusqu’alors légère, avait augmenté, le vent devenait de plus en plus violent, déjà l’éclair sillonnait la nue… déjà de sourds et longs sifflements annonçaient l’approche d’un orage. Tout à coup, cet homme maudit, qui ne peut plus ni pleurer ni sourire, tressaillit.

Aucune douleur physique ne pouvait l’atteindre… et pourtant il porta vivement la main à son cœur, comme s’il eût éprouvé un contrecoup cruel.

«Oh ! s’écria-t-il, je le sens… à cette heure… plusieurs des miens… les descendants de ma sœur bien-aimée souffrent et courent de grands périls… les uns au fond de l’Inde… d’autres en Amérique… d’autres ici en Allemagne. La lutte recommence, de détestables passions se sont ranimées… Ô toi qui m’entends, toi comme moi errante et maudite, Hérodiade, aide-moi à les protéger. Que ma prière t’arrive au milieu des solitudes de l’Amérique où tu es à cette heure… Puissions-nous arriver à temps !»

Alors il se passa une chose extraordinaire.

La nuit était venue. Cet homme fit un mouvement pour retourner précipitamment sur ses pas, mais une force invisible l’en empêcha et le poussa en sens contraire.

À ce moment la tempête éclata dans toute sa sombre majesté. Un de ces tourbillons qui déracinent les arbres… qui ébranlent les rochers, passa sur la montagne, rapide et tonnant comme la foudre. Au milieu des mugissements de l’ouragan, à la lueur des éclairs, on vit alors, sur les flancs de la montagne, l’homme au front marqué de noir descendre à grands pas à travers les rochers et les arbres courbés sous les efforts de la tempête. La marche de cet homme n’était plus lente, ferme et calme mais péniblement saccadée, comme celle d’un être qu’une puissance irrésistible entraînerait malgré lui… ou qu’un effrayant ouragan emporterait dans son tourbillon.

En vain cet homme étendait vers le ciel des mains suppliantes. Il disparut bientôt au milieu des ombres de la nuit et du fracas de la tempête.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > TROISIÈME PARTIE - LES ÉTRANGLEURS - I. L’AJOUPA.

Troisième partie - Les étrangleurs - I. L’ajoupa.

Pendant que M. Rodin expédiait sa correspondance cosmopolite… du fond de la rue du Milieu-des-Ursins, à Paris ; pendant que les filles du général Simon, après avoir quitté en fugitives l’auberge du Faucon Blanc, étaient retenues prisonnières à Leipzig avec Dagobert, d’autres scènes intéressant vivement ces différents personnages se passaient pour ainsi dire parallèlement et à la même époque… à l’extrémité du monde, au fond de l’Asie, à l’île de Java, non loin de la ville de Batavia, résidence de M. Josué Van Daël, l’un des correspondants de M. Rodin.

Java ! ! ! contrée magnifique et sinistre, où les plus admirables fleurs cachent les plus hideux reptiles, où les fruits les plus éclatants renferment des poisons subtils, où croissent des arbres splendides dont l’ombrage tue ; où le vampire, chauve-souris gigantesque, pompe le sang des victimes dont il prolonge le sommeil, en les entourant d’un air frais et parfumé ; car l’éventail le plus agile n’est pas plus rapide que le battement des grandes ailes musquées de ce monstre.

Le mois d’octobre 1831 touche à sa fin. Il est midi, heure presque mortelle pour qui affronte ce soleil torréfiant, qui répand sur le ciel bleu d’émail foncé des nappes de lumière ardente.

Un ajoupa, sorte de pavillon de repos fait de nattes de jonc étendues sur de gros bambous profondément enfoncés dans le sol, s’élève au milieu de l’ombre bleuâtre projetée par un massif d’arbres d’une verdure aussi étincelante que de la porcelaine verte ; ces arbres, de formes bizarres, sont ici arrondis en arcades, là élancés en flèches, plus loin ombellés en parasols, mais si feuillus, si épais, si enchevêtrés les uns dans les autres que leur dôme est impénétrable à la pluie.

Le sol, toujours marécageux, malgré cette chaleur infernale, disparaît sous un inextricable amas de lianes, de fougères, de joncs touffus, d’une fraîcheur, d’une vigueur de végétation incroyables, et qui atteignent presque au toit de l’ajoupa, caché là ainsi qu’un nid dans l’herbe.

Rien de plus suffocant que cette atmosphère pesamment chargée d’exhalaisons humides comme la vapeur de l’eau chaude, et imprégnée des parfums les plus violents, les plus âcres ; car le cannelier, le gingembre, le stéphanotis, le gardénia, mêlés à ces arbres et à ces lianes, répandent par bouffées leur arôme pénétrant. Un toit de larges feuilles de bananier recouvre cette cabane : à l’une des extrémités est une ouverture carrée servant de fenêtre et grillagée très finement avec des fibres végétales, afin d’empêcher les reptiles et les insectes venimeux de se glisser dans l’ajoupa.

Un énorme tronc d’arbre mort, encore debout, mais incliné, et dont le faîte touche le toit de l’ajoupa, sort du milieu du taillis ; de chaque gerçure de son écorce, noire, rugueuse, moussue, jaillit une fleur étrange, presque fantastique ; l’aile d’un papillon n’est pas d’un tissu plus léger, d’un pourpre plus éclatant, d’un noir plus velouté : ces oiseaux inconnus que l’on voit en rêve n’ont pas de formes aussi bizarres que ces orchis, fleurs ailées qui semblent toujours prêtes à s’envoler de leurs tiges frêles et sans feuilles ; de longs cactus flexibles et arrondis, que l’on prendrait pour des reptiles, enroulent aussi ce tronc d’arbre, et y suspendent leurs sarments verts chargés de larges corymbes d’un blanc d’argent nuancé à l’intérieur d’un vif orange : ces fleurs répandent une violente odeur de vanille. Un petit serpent rouge brique, gros comme une forte plume et long de cinq à six pouces, sort à demi sa tête plate de l’un de ces énormes calices parfumés, où il est blotti et lové…

Au fond de l’ajoupa, un jeune homme, étendu sur une natte, est profondément endormi.

À voir son teint d’un jaune diaphane et doré, on dirait une statue de cuivre pâle sur laquelle se joue un rayon de soleil ; sa pose est simple et gracieuse ; son bras droit, replié, soutient sa tête un peu élevée et tournée de profil ; sa large robe de mousseline blanche, à manches flottantes, laisse voir sa poitrine et ses bras, dignes d’Antinoüs ; le marbre n’est ni plus ferme ni plus poli que sa peau dont la nuance dorée contraste vivement avec la blancheur de ses vêtements. Sur sa poitrine large et saillante, on voit une profonde cicatrice… Il a reçu un coup de feu en défendant la vie du général Simon, du père de Rose et de Blanche. Il porte au cou une petite médaille, pareille à celle que portent les deux sœurs. Cet Indien est Djalma. Ses traits sont à la fois d’une grande noblesse et d’une beauté charmante ; ses cheveux d’un noir bleu, séparés sur son front, tombent souples, mais non bouclés, sur ses épaules ; ses sourcils, hardiment et finement dessinés, sont d’un noir aussi foncé que ses longs cils, dont l’ombre se projette sur ses joues imberbes ; ses lèvres d’un rouge vif, légèrement entr’ouvertes, exhalent un souffle oppressé ; son sommeil est lourd, pénible, car la chaleur devient de plus en plus suffocante.

Au dehors, le silence est profond. Il n’y a pas le plus léger souffle de brise. Cependant, au bout de quelques minutes, les fougères énormes qui couvrent le sol commencent à s’agiter presque imperceptiblement, comme si un corps rampant avec lenteur ébranlait la base de leurs tiges. De temps à autre, cette faible oscillation cessait brusquement ; tout redevenait immobile. Après plusieurs de ces alternatives de bruissement et de profond silence, une tête humaine apparut au milieu des joncs, à peu de distance du tronc de l’arbre mort.

Cet homme, d’une figure sinistre, avait le teint couleur de bronze verdâtre, de longs cheveux noirs tressés autour de sa tête, des yeux brillant d’un éclat sauvage, et une physionomie remarquablement intelligente et féroce.

Suspendant son souffle, il demeura un moment immobile ; puis, s’avançant sur les mains et sur les genoux, en écartant si doucement les feuilles qu’on n’entendait pas le plus petit bruit, il atteignit ainsi avec prudence et lenteur le tronc incliné de l’arbre mort, dont le faîte touchait presque au toit de l’ajoupa. Cet homme, Malais d’origine et appartenant à la secte des Étrangleurs, après avoir écouté de nouveau, sortit presque entièrement des broussailles ; sauf une espèce de caleçon blanc serré à la taille par une ceinture bariolée de couleurs tranchantes, il était entièrement nu ; une épaisse couche d’huile enduisait ses membres bronzés, souples et nerveux. S’allongeant sur l’énorme tronc du côté opposé à la cabane et ainsi masqué par le volume de cet arbre entouré de lianes, il commença d’y ramper silencieusement, avec autant de patience que de précaution. Dans l’ondulation de son échine, dans la flexibilité de ses mouvements, dans sa vigueur contenue, dont la détente devait être terrible, il y avait quelque chose de la sourde et perfide allure du tigre guettant sa proie.

Atteignant ainsi, complètement inaperçu, la partie déclive de l’arbre, qui touchait presque au toit de la cabane, il ne fut plus séparé que par une distance d’un pied environ de la petite fenêtre. Alors il avança prudemment la tête, et plongea son regard dans l’intérieur de la cabane, afin de trouver le moyen de s’y introduire.

À la vue de Djalma profondément endormi, les yeux brillants de l’Étrangleur redoublèrent d’éclat : une contraction nerveuse ou plutôt de rire muet et farouche, vrillant les deux coins de sa bouche, les attira vers les pommettes et découvrit deux rangées de dents limées triangulairement comme une lame de scie, et teintes d’un noir luisant.

Djalma était couché de telle sorte, et si près de la porte de l’ajoupa (elle s’ouvrait de dehors en dedans) que si l’on eût tenté de l’entrebâiller, il aurait été réveillé à l’instant même.

L’Étrangleur, le corps toujours caché par l’arbre, voulant examiner attentivement l’intérieur de la cabane, se pencha davantage, et, pour se donner un point d’appui, posa légèrement sa main sur le rebord de l’ouverture qui servait de fenêtre ; ce mouvement ébranla la grande fleur du cactus, au fond de laquelle était logé le petit serpent ; il s’élança et s’enroula rapidement autour du poignet de l’Étrangleur.

Soit douleur, soit surprise, celui-ci jeta un léger cri… mais en se retirant brusquement en arrière, toujours cramponné au tronc d’arbre, il s’aperçut que Djalma avait fait un mouvement… En effet, le jeune Indien, conservant sa pose nonchalante, ouvrit à demi les yeux, tourna sa tête du côté de la petite fenêtre, et une aspiration profonde souleva sa poitrine, car la chaleur concentrée sous cette épaisse voûte de verdure humide était intolérable.

À peine Djalma eut-il remué, qu’à l’instant retentit derrière l’arbre ce glapissement bien sonore, aigu, que jette l’oiseau du paradis lorsqu’il prend son vol, cri à peu près semblable à celui du faisan… Ce cri se répéta bientôt, mais en s’affaiblissant, comme si le brillant oiseau se fût éloigné. Djalma, croyant savoir la cause du bruit qui l’avait un instant éveillé, étendit légèrement le bras sur lequel reposait sa tête, et se rendormit sans presque changer de position.

Pendant quelques minutes, le plus profond silence régna de nouveau dans cette solitude ; tout resta immobile.

L’Étrangleur, par son habile imitation du cri d’un oiseau, venait de réparer l’imprudente exclamation de surprise et de douleur que lui avait arraché la piqûre du reptile. Lorsqu’il supposa Djalma rendormi, il avança la tête et vit en effet le jeune Indien replongé dans le sommeil. Descendant alors de l’arbre avec la même précaution, quoique sa main gauche fût assez gonflée par la morsure du serpent, il disparut dans les joncs.

À ce moment un chant lointain, d’une cadence monotone et mélancolique, se fit entendre. L’Étrangleur se redressa, écouta attentivement, et sa figure prit une expression de surprise et de courroux sinistres. Le chant se rapprocha de plus en plus de la cabane.

Au bout de quelques secondes, un Indien, traversant une clairière, se dirigea vers l’endroit où se tenait caché l’Étrangleur. Celui-ci prit alors une corde longue et mince qui ceignait ses reins ; l’une de ses extrémités était armée d’une balle de plomb, de la forme et du volume d’un œuf ; après avoir attaché l’autre bout de ce lacet à son poignet droit, l’Étrangleur prêta de nouveau l’oreille et disparut en rampant au milieu des grandes herbes dans la direction de l’Indien, qui s’avançait lentement sans interrompre son chant plaintif et doux. C’était un jeune garçon de vingt ans à peine, esclave de Djalma ; il avait le teint bronzé ; une ceinture bariolée serrait sa robe de coton bleu ; il portait un petit ruban rouge et des anneaux d’argent aux oreilles et aux poignets… Il apportait un message à son maître qui, durant la grande chaleur du jour, se reposait dans cet ajoupa, situé à une assez grande distance de la maison qu’il habitait.

Arrivant à un endroit où l’allée se bifurquait, l’esclave prit sans hésiter le sentier qui conduisait à la cabane… dont il se trouvait alors à peine éloigné de quarante pas.

Un de ces énormes papillons de Java, dont les ailes étendues ont six à huit pouces de long et offrent deux raies d’or verticales sur un fond d’outre-mer, voltigea de feuille en feuille et vint s’abattre et se fixer sur un buisson de gardénias odorants à portée du jeune Indien. Celui-ci suspendit son chant, s’arrêta, avança prudemment le pied, puis la main… et saisit le papillon. Tout à coup l’esclave voit la sinistre figure de l’Étrangleur se dresser devant lui… il entend un sifflement pareil à celui d’une fronde, il sent une corde lancée avec autant de rapidité que de force entourer son cou d’un triple nœud, et presque aussitôt le plomb dont elle est armée le frappe violemment derrière le crâne.

Cette attaque fut si brusque, si imprévue, que le serviteur de Djalma ne put pousser un seul cri, un seul gémissement… Il chancela… l’Étrangleur donna une vigoureuse secousse au lacet… la figure bronzée de l’esclave devint d’un noir pourpré, et il tomba sur ses genoux en agitant ses bras… l’Étrangleur le renversa tout à fait… serra si violemment la corde que le sang jaillit de la peau… La victime fit quelques derniers mouvements convulsifs, et puis ce fut tout… Pendant cette rapide mais terrible agonie, le meurtrier, agenouillé devant sa victime, épiant ses moindres convulsions, attachant sur elle des yeux fixes, ardents, semblait plongé dans l’extase d’une jouissance féroce… ses narines se dilataient, les veines de ses tempes, de son cou se gonflaient, et ce même rictus sinistre, qui avait retroussé ses lèvres à l’aspect de Djalma endormi, montrait ses dents noires et aiguës, qu’un tremblement nerveux des mâchoires heurtait l’une contre l’autre. Mais bientôt il croisa ses bras sur sa poitrine haletante, courba le front en murmurant des paroles mystérieuses, ressemblant à une invocation ou à une prière… Et il retomba dans la contemplation farouche que lui inspirait l’aspect du cadavre…

L’hyène et le chat-tigre qui, avant de la dévorer, s’accroupissent auprès de la proie qu’ils ont surprise ou chassée, n’ont pas un regard plus fauve, plus sanglant que ne l’était celui de cet homme…

Mais se souvenant que sa tâche n’était pas accomplie, s’arrachant à regret de ce funeste spectacle, il détacha son lacet du cou de la victime, enroula cette corde autour de lui, traîna le cadavre hors du sentier, et, sans chercher à le dépouiller de ses anneaux d’argent, cacha le corps sous une épaisse touffe de joncs. Puis l’Étrangleur, se remettant à ramper sur le ventre et sur les genoux, arriva jusqu’à la cabane de Djalma, cabane construite en nattes attachées sur des bambous. Après avoir attentivement prêté l’oreille, il tira de sa ceinture un couteau dont la lame, tranchante et aiguë, était enveloppée d’une feuille de bananier, et pratiqua dans la natte une incision de trois pieds de longueur ; ceci fut fait avec tant de prestesse et avec une lame si parfaitement affilée, que le léger grincement du diamant sur la vitre eût été plus bruyant…

Voyant par cette ouverture, qui devait lui servir de passage, Djalma toujours profondément endormi, l’Étrangleur se glissa dans la cabane avec une incroyable témérité.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > II. LE TATOUAGE.

II. Le tatouage.

Le ciel, jusqu’alors d’un bleu transparent, devint peu à peu d’un ton glauque, et le soleil se voila d’une vapeur rougeâtre et sinistre. Cette lumière étrange donnait à tous les objets des reflets bizarres ; on pourrait en avoir une idée en imaginant l’aspect d’un paysage que l’on regarderait à travers un vitrail couvert de cuivre. Dans ces climats, ce phénomène, joint au redoublement d’une chaleur torride, annonce toujours l’approche d’un orage. On sentait de temps à autre une fugitive odeur sulfureuse… Alors les feuilles, légèrement agitées par des courants électriques, frissonnaient sur leurs tiges… puis tout retombait dans le silence, dans une immobilité morne. La pesanteur de cette atmosphère brûlante, saturée d’âcres parfums, devenait presque intolérable ; de grosses gouttes de sueur perlaient le front de Djalma, toujours plongé dans un sommeil énervant… Pour lui, ce n’était plus du repos, c’était un accablement pénible.

L’Étrangleur se glissa comme un reptile le long des parois de l’ajoupa, et en rampant à plat ventre arriva jusqu’à la natte de Djalma, auprès duquel il se blottit d’abord en s’aplatissant, afin d’occuper le moins de place possible. Alors commença une scène effrayante, en raison du mystère et du profond silence qui l’entouraient. La vie de Djalma était à la merci de l’Étrangleur… Celui-ci, ramassé sur lui-même, appuyé sur ses mains et sur ses genoux, le cou tendu, la prunelle fixe, dilatée, restait immobile comme une bête féroce en arrêt… Un léger tremblement convulsif des mâchoires agitait seul son masque de bronze. Mais bientôt ses traits hideux révélèrent la lutte violente qui se passait dans son âme, entre la soif… la jouissance du meurtre que le récent assassinat de l’esclave venait encore de surexciter… et l’ordre qu’il avait reçu de ne pas attenter aux jours de Djalma, quoique le motif qui l’amenait dans l’ajoupa fût peut-être pour le jeune Indien plus redoutable que la mort même…

Par deux fois l’Etrangleur, dont le regard s’enflammait de férocité, ne s’appuyant plus que sur sa main gauche, porta vivement la droite à l’extrémité de son lacet… Mais par deux fois sa main l’abandonna… l’instinct du meurtre céda devant une volonté toute-puissante dont le Malais subissait l’irrésistible empire. Il fallait que sa rage homicide fût poussée jusqu’à la folie, car dans ces hésitations il perdait un temps précieux… D’un moment à l’autre, Djalma, dont la vigueur, l’adresse et le courage étaient connus et redoutés, pouvait se réveiller. Et quoiqu’il fût sans armes, il eût été pour l’Étrangleur un terrible adversaire.

Enfin, celui-ci se résigna… il comprima un profond soupir de regret, et se mit en devoir d’accomplir sa tâche… Cette tâche eût paru impossible à tout autre… Qu’on en juge…

Djalma, le visage tourné vers la gauche, appuyait sa tête sur son bras plié ; il fallait d’abord, sans le réveiller, le forcer de tourner sa figure vers la droite, c’est-à-dire vers la porte, afin que dans le cas où il s’éveillerait à demi, son regard ne pût tomber sur l’Étrangleur. Celui-ci, pour accomplir ses projets, devait rester plusieurs minutes dans la cabane.

Le ciel blanchit de plus en plus… La chaleur arrivait à son dernier degré d’intensité ; tout concourait à jeter Djalma dans la torpeur et favorisait les desseins de l’Étrangleur…

S’agenouillant alors près de Djalma, il commença, du bout de ses doigts souples et frottés d’huile, d’effleurer le front, les tempes et les paupières du jeune Indien, mais avec une si extrême délicatesse que le contact des deux épidermes était à peine sensible… Après quelques secondes de cette espèce d’incantation magnétique, la sueur qui baignait le front de Djalma devint plus abondante ; il poussa un soupir étouffé, puis, deux ou trois fois, les muscles de son visage tressaillirent, car ces attouchements, trop légers pour l’éveiller, lui causaient pourtant un sentiment de malaise indéfinissable…

Le couvant d’un œil inquiet, ardent, l’Étrangleur continua sa manœuvre avec tant de patience, tant de dextérité, que Djalma, toujours endormi, mais ne pouvant supporter davantage cette sensation vague et cependant agaçante, dont il ne se rendait pas compte, porta machinalement sa main droite à sa figure, comme s’il eût voulu se débarrasser du frôlement importun d’un insecte… Mais la force lui manqua ; presque aussitôt sa main, inerte et appesantie, retomba sur sa poitrine…

Voyant, à ce symptôme, qu’il touchait au but désiré, l’Étrangleur réitéra ses attouchements sur les paupières, sur le front, sur les tempes, avec la même adresse… Alors Djalma, de plus en plus accablé, anéanti sous une lourde somnolence, n’ayant pas sans doute la force ou la volonté de porter sa main à son visage, détourna machinalement sa tête, qui retomba languissante sur son épaule droite, cherchant, par ce changement d’attitude, à se soustraire à l’impression désagréable qui le poursuivait.

Ce premier résultat obtenu, l’Étrangleur put agir librement. Voulant rendre alors aussi profond que possible le sommeil qu’il venait d’interrompre à demi, il tâcha d’imiter le vampire, et, simulant le jeu d’un éventail, il agita rapidement ses deux mains étendues autour du visage brûlant du jeune Indien… À cette sensation de fraîcheur inattendue et si délicieuse au milieu d’une chaleur suffocante, les traits de Djalma s’épanouirent machinalement ; sa poitrine se dilata ; ses lèvres entrouvertes aspirèrent cette brise bienfaisante, et il tomba dans un sommeil d’autant plus invincible qu’il avait été contrarié, et qu’il s’y livrait alors sous l’influence d’une sensation de bien-être.

Un rapide éclair illumina de sa lueur flamboyante la voûte ombreuse qui abritait l’ajoupa ; craignant qu’au premier coup de tonnerre le jeune Indien ne s’éveillât brusquement, l’Étrangleur se hâta d’accomplir son projet.

Djalma, couché sur le dos, avait la tête penché sur son épaule droite, et son bras gauche étendu ; l’Étrangleur, blotti à sa gauche, cessa peu à peu de l’éventer ; puis il parvint à relever, avec une incroyable dextérité, jusqu’à la saignée, la large et longue manche de mousseline blanche qui cachait le bras gauche de Djalma.

Tirant alors de la poche de son caleçon une petite boîte de cuivre, il y prit une aiguille d’une finesse, d’une acuité extraordinaire, et un tronçon de racine noirâtre. Il piqua plusieurs fois cette racine avec l’aiguille. À chaque piqûre il en sortait une liqueur blanche et visqueuse. Lorsque l’Étrangleur crut l’aiguille suffisamment imprégnée de ce suc, il se courba et souffla doucement sur la partie interne du bras de Djalma, afin d’y causer une nouvelle sensation de fraîcheur ; alors, à l’aide de son aiguille, il traça presque imperceptiblement, sur la peau du jeune homme endormi, quelques signes mystérieux et symboliques. Ceci fut exécuté avec tant de prestesse, la pointe de l’aiguille était si fine, si acérée, que Djalma ne ressentit pas la légère érosion qui effleura son épiderme. Bientôt les signes que l’Étrangleur venait de tracer apparurent d’abord en traits d’un rose pâle à peine sensible, et aussi déliés qu’un cheveu ; mais telle était la puissance corrosive et lente du suc dont l’aiguille était imprégnée, que, en s’infiltrant et s’extravasant peu à peu sous la peau, il devait au bout de quelques heures devenir d’un rouge violet, et rendre ainsi très apparents ces caractères alors presque invisibles.

L’Étrangleur, après avoir si heureusement accompli son projet, jeta un dernier regard de féroce convoitise sur l’Indien endormi, puis, s’éloignant de la natte en rampant, il regagna l’ouverture par laquelle il s’était introduit dans la cabane, rejoignit hermétiquement les deux lèvres de cette incision, afin d’ôter tout soupçon, et disparut au moment où le tonnerre commençait à gronder sourdement dans le lointain.M. le comte Edouard de Warren, dans son excellent ouvrage sur l’Inde anglaise, que nous aurons l’occasion de citer, s’exprime de la même manière sur l’inconcevable adresse des Indiens. «Ils vont, dit-il, jusqu’à vous dépouiller, sans interrompre votre sommeil, du drap même dont vous dormez enveloppé. Ceci n’est point une plaisanterie, mais un fait. Les mouvements du bheel sont ceux d’un serpent, dormez-vous dans votre tente avec un domestique couché en travers de chaque porte ? le bheel viendra s’accroupir en dehors, à l’ombre et dans un coin où il pourra entendre la respiration de chacun. Dès que l’Européen s’endort, il est sûr de son fait : l’Asiatique ne résistera pas longtemps à l’attrait du sommeil. Le moment venu, il fait, à l’endroit même où il se trouve, une coupure verticale dans la toile de la tente ; elle lui suffit pour s’introduire. Il passe comme un fantôme, sans faire crier le moindre grain de sable. Il est parfaitement nu, et tout son corps est huilé ; un couteau-poignard est suspendu à son cou. Il se blottira près de votre couche, et avec un sang-froid et une dextérité incroyables pliera le drap en très petits plis tout près du corps, de manière à occuper la moindre surface possible ; cela fait, il passe de l’autre côté, chatouille légèrement le dormeur, qu’il semble magnétiser de manière qu’il se retire instinctivement et finit par se retourner en laissant le drap plié derrière lui. S’il se réveille et qu’il veuille saisir le voleur, il retrouve un corps glissant qui lui échappe comme une anguille ; si pourtant il parvient à le saisir, malheur à lui, le poignard le frappe au cœur : il tombe baigné dans son sang, et l’assassin disparaît.»

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > III. LE CONTREBANDIER.

III. Le contrebandier.

L’orage du matin a depuis longtemps cessé. Le soleil est à son déclin ; quelques heures se sont écoulées depuis que l’Étrangleur s’est introduit dans la cabane de Djalma et l’a tatoué d’un signe mystérieux pendant son sommeil.

Un cavalier s’avance rapidement au milieu d’une longue avenue bordée d’arbres touffus.

Abrités sous cette épaisse voûte de verdure, mille oiseaux saluaient par leurs gazouillements et par leurs jeux cette resplendissante soirée ; des perroquets verts et rouges grimpaient à l’aide de leur bec crochu à la cime des acacias roses ; des maïna-maïnou, gros oiseau d’un bleu-lapis, dont la gorge et la longue queue ont des reflets d’or bruni, poursuivaient les loriots-princes d’un noir de velours nuancé d’orange ; les colombes de Kolo, d’un violet irisé, faisaient entendre leur doux roucoulement à côté d’oiseaux de paradis dont le plumage étincelant réunissait l’éclat prismatique de l’émeraude et du rubis, de la topaze et du saphir. Cette allée, un peu exhaussée, dominait un petit étang où se projetait çà et là l’ombre verte des tamarins et des nopals ; l’eau calme, limpide, laissait voir, comme incrustés dans une masse de cristal bleuâtre, tant ils sont immobiles, des poissons d’argent aux nageoires de pourpre, d’autres d’azur aux nageoires vermeilles ; tous sans mouvement à la surface de l’eau, où miroitait un éblouissant rayon de soleil, se plaisaient à se sentir inondés de lumière et de chaleur ; mille insectes, pierreries vivantes, aux ailes de feu, glissaient, voletaient, bourdonnaient sur cette onde transparente où se reflétaient à une profondeur extraordinaire les nuances diaprées des feuilles et des fleurs aquatiques du rivage.

Il est impossible de rendre l’aspect de cette nature exubérante, luxuriante de couleurs, de parfums, de soleil, et servant pour ainsi dire de cadre au jeune et brillant cavalier qui arrivait du fond de l’avenue.

C’est Djalma. Il ne s’est pas aperçu que l’Étrangleur lui a tracé sur le bras gauche certains signes ineffaçables. Sa cavale javanaise, de taille moyenne, remplie de vigueur et de feu, est noire comme la nuit ; un étroit tapis rouge remplace la selle. Pour modérer les bonds impétueux de sa jument, Djalma se sert d’un petit mors d’acier dont la bride et les rênes, tressées de soie écarlate, sont légères comme un fil. Nul de ces admirables cavaliers si magistralement sculptés sur la frise du Parthénon n’est à la fois plus gracieusement et plus fièrement à cheval que ce jeune Indien, dont le beau visage, éclairé par le soleil couchant, rayonne de bonheur et de sérénité ; ses yeux brillent de joie ; les narines dilatées, les lèvres entrouvertes, il aspire avec délices la brise embaumée du parfum des fleurs et de la senteur de la feuillée, car les arbres sont encore humides de l’abondante pluie qui a succédé à l’orage. Un bonnet incarnat assez semblable à la coiffure grecque, posé sur les cheveux noirs de Djalma, fait encore ressortir la nuance dorée de son teint ; son cou est nu, il est vêtu de sa robe de mousseline blanche à larges manches, serrée à la taille par une ceinture écarlate ; un caleçon très ample, en tissu blanc, laisse voir la moitié de ses jambes nues, fauves et polies ; leur galbe, d’une pureté angélique, se dessine sur les flancs noirs de sa cavale, que Djalma presse légèrement de son mollet nerveux ; il n’a pas d’étriers ; son pied petit et étroit, est chaussé d’une sandale de maroquin rouge. La fougue de ses pensées, tour à tour impérieuse et contenue, s’exprimait pour ainsi dire par l’allure qu’il imposait à sa cavale : allure tantôt hardie, précipitée, comme l’imagination qui s’emporte sans frein ; tantôt calme, mesurée, comme la réflexion qui succède à une folle vision.

Dans cette course bizarre, ses moindres mouvements étaient remplis d’une grâce fière, indépendante et un peu sauvage.

Djalma, dépossédé du territoire paternel par les Anglais, et d’abord incarcéré par eux comme prisonnier d’État après la mort de son père, tué les armes à la main (ainsi que M. Josué Van Daël l’avait écrit de Batavia à M. Rodin), a été ensuite mis en liberté. Abandonnant alors l’Inde continentale, accompagné du général Simon qui n’avait pas quitté les abords de la prison du fils de son ancien ami, le roi Kadja-Sing, le jeune Indien est venu à Batavia, lieu de naissance de sa mère, pour y recueillir le modeste héritage de ses aïeux maternels. Dans cet héritage, si longtemps dédaigné ou oublié par son père, se sont trouvés des papiers importants et la médaille, en tout semblable à celle que portent Rose et Blanche. Le général Simon, aussi surpris que charmé de cette découverte, qui non seulement établissait un lien de parenté entre sa femme et la mère de Djalma, mais qui semblait promettre à ce dernier de grands avantages à venir, le général Simon, laissant Djalma à Batavia pour y terminer quelques affaires, est parti pour Sumatra, île voisine : on lui a fait espérer d’y trouver un bâtiment qui allât directement et rapidement en Europe, car, dès lors, il fallait qu’à tout prix le jeune Indien fût aussi à Paris le 13 février 1832. Si, en effet, le général Simon trouvait un vaisseau prêt à partir pour l’Europe, il devait revenir aussitôt chercher Djalma ; ce dernier, attendant donc d’un jour à l’autre ce retour, se rendait sur la jetée de Batavia, dans l’espérance de voir arriver le père de Rose et de Blanche par le paquebot de Sumatra.

Quelques mots de l’enfance et de la jeunesse du fils de Kadja-Sing sont nécessaires.

Ayant perdu sa mère de très bonne heure, simplement et rudement élevé, enfant, il avait accompagné son père à ces grandes chasses aux tigres, aussi dangereuses que des batailles ; à peine adolescent, il l’avait suivi à la guerre pour défendre son territoire… dure et sanglante guerre… Ayant ainsi vécu, depuis la mort de sa mère, au milieu des forêts et des montagnes paternelles, où, au milieu de combats incessants, cette nature vigoureuse et ingénue s’était conservée pure et vierge, jamais le surnom de Généreux qu’on lui avait donné ne fut mieux mérité. Prince, il était véritablement prince… chose rare… et durant le temps de sa captivité il avait souverainement imposé à ses geôliers anglais par sa dignité silencieuse. Jamais un reproche, jamais une plainte : un calme fier et mélancolique… c’est tout ce qu’il avait opposé à un traitement aussi injuste que barbare, jusqu’à ce qu’il fût mis en liberté. Habitué jusqu’alors à l’existence patriarcale ou guerrière des montagnards de son pays qu’il avait quittée pour passer quelques mois en prison, Djalma ne connaissait pour ainsi dire rien de la vie civilisée. Mais, sans avoir positivement les défauts de ses qualités, Djalma en poussait du moins les conséquences à l’extrême : d’une opiniâtreté inflexible dans la foi jurée, dévoué à la mort, confiant jusqu’à l’aveuglement, bon jusqu’au plus complet oubli de soi, il eût été inflexible pour qui se fût montré envers lui ingrat, menteur ou perfide. Enfin, il eût fait bon marché de la vie d’un traître ou d’un parjure, parce qu’il aurait trouvé juste, s’il avait commis une trahison ou un parjure, de les payer de sa vie. C’était, en un mot, l’homme des sentiments entiers, absolus. Et un tel homme aux prises avec les tempéraments, les calculs, les faussetés, les déceptions, les ruses, les restrictions, les faux semblants d’une société très raffinée, celle de Paris, par exemple, serait sans doute un très curieux sujet d’étude.

Nous soulevons cette hypothèse, parce que, depuis que son voyage en France était résolu, Djalma n’avait qu’une pensée fixe, ardente… être à Paris. À Paris… cette ville féerique dont, en Asie même, ce pays féerique, on faisait tant de merveilleux récits. Ce qui surtout enflammait l’imagination vierge et brûlante du jeune Indien, c’étaient les femmes françaises… ces Parisiennes si belles, si séduisantes, ces merveilles d’élégance, de grâce et de charmes, qui éclipsaient, disait-on, les magnificences de la capitale du monde civilisé. À ce moment même, par cette soirée splendide et chaude, entouré de fleurs et des parfums enivrants qui accéléraient encore les battements de ce cœur ardent et jeune, Djalma songeait à ces créatures enchanteresses qu’il se plaisait à revêtir des formes les plus idéales. Il lui semblait voir à l’extrémité de l’allée, au milieu de la nappe de lumière dorée que les arbres entouraient de leur plein cintre de verdure, il lui semblait voir passer et repasser, blancs et sveltes sur ce fond vermeil, d’adorables et voluptueux fantômes qui, souriant, lui jetaient des baisers du bout de leurs doigts roses. Alors, ne pouvant plus contenir les brûlantes émotions qui l’agitaient depuis quelques minutes, emporté par une exaltation étrange, Djalma poussant tout à coup quelques cris de joie, mâle, profonde, d’une sonorité sauvage, fit en même temps bondir sous lui sa vigoureuse jument, avec une folle ivresse… Un vif rayon de soleil, perçant la sombre voûte de l’allée, l’éclairait alors tout entier.

Depuis quelques instants, un homme s’avançait rapidement dans un sentier qui, à son extrémité, coupait diagonalement l’avenue où se trouvait Djalma. Cet homme s’arrêta un moment dans l’ombre, contemplant Djalma avec étonnement.

C’était en effet quelque chose de charmant à voir au milieu d’une éblouissante auréole de lumière que ce jeune homme, si beau, si cuivré, si ardent… aux vêtements blancs et flottants, si allègrement campé sur sa fière cavale noire qui couvrait d’écume sa bride rouge, dont la longue queue et la crinière épaisse ondoyaient au vent du soir.

Mais, par un contraste qui succède à tous les désirs humains, Djalma se sentit bientôt atteint d’un ressentiment de mélancolie indéfinissable et douce ; il porta la main à ses yeux humides et voilés, laissant tomber ses rênes sur le cou de sa docile monture. Aussitôt celle-ci s’arrêta, allongea son encolure de cygne, et tourna la tête à demi vers le personnage qu’elle apercevait à travers les taillis. Cet homme, nommé Mahal le contrebandier, était vêtu à peu près comme les matelots européens. Il portait une veste et un pantalon de toile blanche, une large ceinture rouge et un chapeau de paille très plat de forme ; sa figure était brune, caractérisée, et, quoiqu’il eût quarante ans, complètement imberbe.

En un instant Mahal fut auprès du jeune Indien.

- Vous êtes le prince Djalma ?… lui dit-il en assez mauvais français, en portant respectueusement la main à son chapeau.

- Que veux-tu ?… dit l’Indien.

- Vous êtes… le fils de Kadja-Sing ?

- Encore une fois, que veux-tu ?

- L’ami du général Simon ! …

- Le général Simon ! ! ! … s’écria Djalma.

- Vous allez au-devant de lui… comme vous y allez chaque soir depuis que vous attendez son retour de Sumatra ?

- Oui… mais comment sais-tu ?… dit l’Indien en regardant le contrebandier avec autant de surprise que de curiosité.

- Il doit débarquer à Batavia aujourd’hui ou demain.

- Viendrais-tu de sa part ?…

- Peut-être, dit Mahal d’un air défiant. Mais êtes-vous bien le fils de Kadja-Sing ?

- C’est moi… te dis-je… Mais où as-tu vu le général Simon ?

- Puisque vous êtes le fils de Kadja-Sing, reprit Mahal en regardant toujours Djalma d’un air soupçonneux, quel est votre surnom ?…

- On appelait mon père le Père du Généreux, répondit le jeune Indien, et un regard de tristesse passa sur ses beaux traits.

Ces mots parurent commencer à convaincre Mahal de l’identité de Djalma ; pourtant, voulant sans doute s’éclairer davantage, il reprit :

- Vous avez dû recevoir, il y a deux jours, une lettre du général Simon, écrite de Sumatra.

- Oui… mais pourquoi ces questions ?

- Pour m’assurer que vous êtes bien le fils de Kadja-Sing et exécuter les ordres que j’ai reçus.

- De qui ?

- Du général Simon…

- Mais où est-il ?

- Lorsque j’aurai la preuve que vous êtes le prince Djalma, je vous le dirai ; on m’a bien averti que vous étiez monté sur une cavale noire bridée de rouge… mais…

- Par ma mère ! … parleras-tu ?…

- Je vous dirai tout… si vous pouvez me dire quel était le papier imprimé renfermé dans la dernière lettre que le général Simon vous a écrite de Sumatra.

- C’était un fragment de journal français.

- Et ce journal annonçait-il une bonne ou mauvaise nouvelle touchant le général ?

- Une bonne nouvelle, puisqu’on lisait qu’en son absence on avait reconnu le dernier titre et le dernier grade qu’il devait à l’empereur, ainsi qu’on a fait aussi pour d’autres de ses frères d’armes exilés comme lui.

- Vous êtes bien le prince Djalma, dit le contrebandier après un moment de réflexion. Je peux parler… Le général Simon est débarqué cette nuit à Java… mais dans un endroit désert de la côte.

- Dans un endroit désert ! …

- Parce qu’il faut qu’il se cache…

- Lui ! … s’écria Djalma stupéfait. Se cacher… et pourquoi !

- Je n’en sais rien…

- Mais où est-il ! demanda Djalma en pâlissant d’inquiétude.

- Il est à trois lieues d’ici… près du bord de la mer… dans les ruines de Tchandi…

- Lui… forcé de se cacher… répéta Djalma, et sa figure exprimait une surprise et une angoisse croissantes.

- Sans en être certain, je crois qu’il s’agit d’un duel qu’il a eu à Sumatra… dit mystérieusement le contrebandier.

- Un duel… et avec qui ?

- Je ne sais pas, je n’en suis pas sûr ; mais connaissez-vous les ruines de Tchandi ! …

- Oui.

- Le général vous y attend ; voilà ce qu’il m’a ordonné de vous dire…

- Tu es donc venu avec lui de Sumatra ?

- J’étais le pilote du petit bâtiment côtier-contrebandier qui l’a débarqué cette nuit sur une plage déserte. Il savait que vous veniez chaque jour l’attendre sur la route du Môle ; j’étais à peu près sûr de vous y rencontrer… Il m’a donné, sur la lettre que vous avez reçue de lui, les détails que je viens de vous dire, afin de vous bien prouver que je venais de sa part ; s’il avait pu vous écrire, il l’aurait fait.

- Et il ne t’a pas dit pourquoi il était obligé de se cacher ?…

- Il ne m’a rien dit… D’après quelques mots, j’ai soupçonné ce que je vous ai dit… un duel ! …

Connaissant la bravoure et la vivacité du général Simon, Djalma crut les soupçons du contrebandier assez fondés. Après un moment de silence, il lui dit :

- Veux-tu te charger de reconduire mon cheval ! … Ma maison est en dehors de la ville, là-bas, cachée dans les arbres de la mosquée neuve… Et pour gravir la montagne de Tchandi, mon cheval m’embarrasserait : j’irai bien plus vite à pied…

- Je sais où vous demeurez ; le général Simon me l’avait dit… j’y serais allé si je ne vous avais pas rencontré ici… donnez-moi donc votre cheval.

Djalma sauta légèrement à terre, jeta la bride à Mahal, déroula un bout de sa ceinture, y prit une petite bourse de soie et la donna au contrebandier en lui disant :

- Tu as été fidèle et obéissant… tiens… C’est peu… mais je n’ai pas davantage.

- Kadja-Sing était bien nommé le Père du Généreux, dit le contrebandier en s’inclinant avec respect et reconnaissance.

Et il prit la route qui conduisait à Batavia, en conduisant en main la cavale de Djalma.

Le jeune Indien s’enfonça dans le taillis, et, marchant à grands pas, il se dirigea vers la montagne où étaient les ruines de Tchandi, et où il ne pouvait arriver qu’à la nuit.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > IV. M. JOSUÉ VAN DAËL.

IV. M. Josué Van Daël.

M. Josué Van Daël, négociant hollandais, correspondant de M. Rodin, était né à Batavia (capitale de l’île de Java) ; ses parents l’avaient envoyé faire son éducation à Pondichéry dans une célèbre maison religieuse, établie depuis longtemps dans cette ville et appartenant à la compagnie de Jésus. C’est là qu’il s’était affilié à la congrégation comme profès des trois vœux ou même laïque, appelé vulgairement coadjuteur temporel. M. Josué était un homme d’une probité qui passait pour intacte, d’une exactitude rigoureuse dans les affaires, froid, discret, réservé, d’une habileté, d’une sagacité remarquables ; ses opérations financières étaient presque toujours heureuses, car une puissance protectrice lui donnait toujours à temps la connaissance des événements qui pouvaient avantageusement influer sur ses transactions commerciales. La maison religieuse de Pondichéry était intéressée dans ses affaires : elle le chargeait de l’exportation et de l’échange des produits de plusieurs propriétés qu’elle possédait dans cette colonie. Parlant peu, écoutant beaucoup, ne discutant jamais, d’une politesse extrême, donnant peu, mais avec choix et à propos, M. Josué inspirait généralement, à défaut de sympathie, ce froid respect qu’inspirent toujours les gens rigoristes ; car, au lieu de subir l’influence des mœurs coloniales, souvent libres et dissolues, il paraissait vivre avec une grande régularité, et son extérieur avait quelque chose d’austèrement composé qui imposait beaucoup.

La scène suivante se passait à Batavia pendant que Djalma se rendait aux ruines de Tchandi, dans l’espoir d’y rencontrer le général Simon. M. Josué venait de se retirer dans son cabinet, où l’on voyait plusieurs casiers garnis de leurs cartons et de grands livres de caisse ouverts sur des pupitres.

L’unique fenêtre de ce cabinet, situé au rez-de-chaussée, donnant sur une petite cour déserte, était à l’extérieur solidement grillagée de fer ; une persienne mobile remplaçait les carreaux des croisées, à cause de la grande chaleur du climat de Java. M. Josué, après avoir posé sur son bureau une bougie renfermée dans une verrine, regarda la pendule.

- Neuf heures et demie, dit-il, Mahal doit bientôt venir.

Ce disant, il sortit, traversa une antichambre, ouvrit une seconde porte épaisse, ferrée de grosses têtes de clous à la hollandaise, gagna la cour avec précaution, afin de n’être pas entendu par les gens de sa maison, et tira le verrou à secret qui fermait le battant d’une grande barrière de six pieds environ, formidablement armée de pointes de fer. Puis, laissant cette issue ouverte, il regagna son cabinet après avoir successivement et soigneusement refermé derrière lui les autres portes.

M. Josué se mit à son bureau, prit dans le double fond d’un tiroir une longue lettre, ou plutôt un mémoire commencé depuis quelque temps et écrit jour par jour (il est inutile de dire que la lettre adressée à M. Rodin, à Paris, rue du Milieu-des-Ursins, était antérieure à la libération de Djalma et à son arrivée à Batavia).

Le mémoire en question était aussi adressé à M. Rodin ; M. Josué le continua de la sorte :

«Craignant le retour du général Simon, dont j’avais été instruit en interceptant ses lettres (je vous ai dit que j’étais parvenu à me faire choisir par lui comme son correspondant), lettres que je lisais et que je faisais ensuite remettre intactes à Djalma, j’ai dû, forcé par le temps et par les circonstances, recourir aux moyens extrêmes tout en sauvant complètement les apparences, et en rendant un signalé service à l’humanité ; cette dernière raison m’a surtout décidé.

«Un nouveau danger d’ailleurs commandait impérieusement ma conduite.

Le bateau à vapeur le Ruyter a mouillé ici hier, et il repart demain dans la journée. Ce bâtiment fait la traversée pour l’Europe par le golfe Arabique ; ses passagers débarquent à l’isthme de Suez, le traversent et vont reprendre à Alexandrie un autre bâtiment qui les conduit en France.

«Ce voyage, aussi rapide que direct, ne demande que sept ou huit semaines ; nous sommes à la fin d’octobre ; le prince Djalma pourrait donc être en France vers le commencement du mois de janvier ; et d’après vos ordres, dont j’ignore la cause, mais que j’exécute avec zèle et soumission, il fallait à tout prix mettre obstacle à ce départ, puisque, me dites-vous, un des plus graves intérêts de la Société serait compromis par l’arrivée de ce jeune Indien à Paris avant le 13 février. Or, si je réussis, comme je l’espère, à lui faire manquer l’occasion du Ruyter, il lui sera matériellement impossible d’arriver en France avant le mois d’avril ; car le Ruyter est le seul bâtiment qui fasse le trajet directement : les autres navires mettent au moins quatre ou cinq mois à se rendre en Europe.

«Avant de vous parler du moyen que j’ai dû employer pour retenir ici le prince Djalma, moyen dont à cette heure encore j’ignore le bon ou le mauvais succès, il est bon que vous connaissiez certains faits.

«L’on vient de découvrir dans l’Inde anglaise une communauté dont les membres s’appelaient entre eux frères de la bonne œuvre ou phansegars, ce qui signifie simplement Étrangleurs ; ces meurtriers ne répandent pas le sang : ils étranglent leurs victimes, moins pour les voler que pour obéir à une vocation homicide et aux lois d’une infernale divinité nommée par eux Bohwanie.

Je ne puis mieux vous donner une idée sur cette horrible secte qu’en transcrivant ici quelques lignes de l’avant-propos du rapport du colonel Sleeman, qui a poursuivi cette association ténébreuse avec un zèle infatigable ; ce rapport a été publié il y a deux mois. En voici un extrait ; c’est le colonel qui parle :

«De 1822 à 1824, quand j’étais chargé de la magistrature et de l’administration civile du district de Nersingpour, il ne se commettait pas un meurtre, pas le plus petit vol, par un bandit ordinaire, dont je n’eusse immédiatement connaissance ; mais si quelqu’un était venu me dire à cette époque qu’une bande d’assassins de profession héréditaire demeurait dans le village de Kundelie, à quatre cents mètres tout au plus de ma cour de justice ; que les admirables bosquets du village de Mandesoor, à une journée de marche de ma résidence, étaient un des plus effroyables entrepôts d’assassinats de toute l’Inde : que des bandes nombreuses des frères de la bonne œuvre, venant de l’Hindoustan et du Dékan, se donnaient annuellement rendez-vous sous ces ombrages comme à des fêtes solennelles, pour exercer leur effroyable vocation sur toutes les routes qui viennent se croiser dans cette localité, j’aurais pris cet Indien pour un fou qui s’était laissé effrayer par des contes ; et cependant rien n’était plus vrai : des voyageurs, par centaines, étaient enterrés chaque année sous les bosquets de Mandesoor ; toute une tribu d’assassins vivait à ma porte pendant que j’étais magistrat suprême de la province, et étendait ses dévastations jusqu’aux cités de Poonah et d’Hyderabad ; je n’oublierai jamais que, pour me convaincre, l’un des chefs de ces Étrangleurs, devenu leur dénonciateur, fit exhumer, de l’emplacement même que couvrait ma tente, treize cadavres, et s’offrit d’en faire sortir du sol tout autour de lui un nombre illimité.»

«Ce peu de mots du colonel Sleeman vous donnera une idée de cette société terrible, qui a ses lois, ses devoirs, ses habitudes en dehors de toutes les lois divines et humaines. Dévoués les uns aux autres jusqu’à l’héroïsme, obéissant aveuglément à leurs chefs, qui se disent les représentants immédiats de leur sombre divinité, regardant comme ennemis tous ceux qui n’étaient pas des leurs, se recrutant partout par un effrayant prosélytisme, ces apôtres d’une religion de meurtre allaient prêchant dans l’ombre leurs abominables doctrines et couvraient l’Inde d’un immense réseau. Trois de leurs principaux chefs et un de leurs adeptes, fuyant la poursuite opiniâtre du gouverneur anglais, et étant parvenus à s’y soustraire, sont arrivés à la pointe septentrionale de l’Inde jusqu’au détroit de Malaka, situé à très peu de distance de notre île ; un contrebandier, quelque peu pirate, affilié à leur association, et nommé Mahal, les a pris à bord de son bateau côtier, et les a transportés ici, où ils se croient pour quelque temps en sûreté : car, suivant les conseils du contrebandier, ils se sont réfugiés dans une épaisse forêt où se trouvent plusieurs temples en ruine dont les nombreux souterrains leur offrent une retraite. Parmi ces chefs, tous trois d’une remarquable intelligence, il en est un surtout, nommé Faringhea, doué d’une énergie extraordinaire, de qualités éminentes, qui en font un homme des plus redoutables : celui-là est métis, c’est-à-dire fils d’un blanc et d’une Indienne ; il a habité longtemps des villes où se tiennent des comptoirs européens et parle très bien l’anglais et le français ; les deux autres chefs sont un nègre et un Indien ; l’adepte est un Malais.

«Le contrebandier Mahal, réfléchissant qu’il pouvait obtenir une bonne récompense en livrant ces trois chefs et leur adepte, est venu à moi, sachant, comme tout le monde le sait, ma liaison intime avec une personne on ne peut plus influente sur notre gouverneur ; il m’a donc offert, il y a deux jours, à certaines conditions, de livrer le nègre, le métis, l’Indien et le Malais…

Ces conditions sont : une somme assez considérable, et l’assurance d’un passage sur un bâtiment partant pour l’Europe ou l’Amérique, afin d’échapper à l’implacable vengeance des Étrangleurs. J’ai saisi avec empressement cette occasion de livrer à la justice humaine ces trois meurtriers, et j’ai promis à Mahal d’être son intermédiaire auprès du gouverneur, mais aussi à certaines conditions, fort innocentes en elles-mêmes, et qui regardaient Djalma… Je m’expliquerai plus au long si mon projet réussit, ce que je vais savoir, car Mahal sera ici tout à l’heure.

«En attendant que je ferme les dépêches, qui partiront demain pour l’Europe par le Ruyter, où j’ai retenu le passage de Mahal le contrebandier, en cas de réussite, j’ouvre une parenthèse au sujet d’une affaire assez importante. Dans ma dernière lettre, où je vous annonçais la mort du père de Djalma et l’incarcération de celui-ci par les Anglais, je demandais des renseignements sur la solvabilité de M. le baron Tripeaud, banquier et manufacturier à Paris, qui a une succursale de sa maison à Calcutta. Maintenant ces renseignements deviennent inutiles, si ce que l’on vient de m’apprendre est malheureusement vrai ; ce sera à vous d’agir selon les circonstances.

«Sa maison de Calcutta nous doit, à moi et à notre collègue de Pondichéry, des sommes assez considérables, et l’on dit M. Tripeaud dans des affaires fort dangereusement embarrassées, ayant voulu monter une fabrique pour ruiner par une concurrence implacable un établissement immense, depuis longtemps fondé par M. François Hardy, très grand industriel.

On m’assure que M. Tripeaud a déjà enfoui et perdu dans cette entreprise de grands capitaux ; il a sans doute fait beaucoup de mal à M. François Hardy, mais il a, dit-on, gravement compromis sa fortune à lui, Tripeaud ; or, s’il fait faillite, le contrecoup de son désastre nous serait très funeste, puisqu’il nous doit beaucoup d’argent, à moi et aux nôtres. Dans cet état de choses, il serait bien à désirer que, par les moyens tout-puissants et de toute nature dont on dispose, on parvînt à discréditer complètement et à faire tomber la maison de M. François Hardy, déjà ébranlée par la concurrence acharnée de M. Tripeaud ; cette combinaison réussissant, celui-ci regagnerait en très peu de temps tout ce qu’il a perdu ; la ruine de son rival assurerait sa prospérité, à lui Tripeaud, et nos créances seraient couvertes. Sans doute il serait pénible, il serait douloureux, d’être obligé d’en venir à cette extrémité pour rentrer dans nos fonds ; mais de nos jours n’est-on pas quelquefois autorisé à se servir des armes que l’on emploie incessamment contre nous ? Si l’on en est réduit là par l’injustice et la méchanceté des hommes, il faut se résigner en songeant que si nous tenons à conserver ces biens terrestres, c’est dans une intention toute à la plus grande gloire de Dieu, tandis qu’entre les mains de nos ennemis ces biens ne sont que de dangereux moyens de perdition et de scandale. C’est d’ailleurs une humble proposition que je vous soumets ; j’aurais la possibilité de prendre l’initiative, au sujet de ces créances, que je ne ferais rien de moi-même ; ma volonté n’est pas à moi… Comme tout ce que je possède, elle appartient à ceux à qui j’ai juré obéissance aveugle.»

Un léger bruit venant du dehors interrompit M. Josué et attira son attention. Il se leva brusquement et alla droit à la croisée. Trois petits coups furent extérieurement frappés sur une des feuilles de la persienne.

- C’est vous, Mahal ? demanda M. Josué à voix basse.

- C’est moi, répondit-on du dehors, et aussi à voix basse.

- Et le Malais ?

- Il a réussi…

- Vraiment ! s’écria M. Josué avec une expression de satisfaction… Vous en êtes sûr ?

- Très sûr, il n’y a pas de démon plus adroit et plus intrépide…

- Et Djalma ?

- Les passages de la dernière lettre du général Simon, que je lui ai cités, l’ont convaincu que je venais de la part du général, et qu’il le trouverait aux ruines de Tchandi.

- Ainsi, à cette heure ?

- Djalma est aux ruines, où il trouvera le noir, le métis et l’Indien. C’est là qu’ils ont donné rendez-vous au Malais, qui a tatoué le prince pendant son sommeil.

- Avez-vous été reconnaître le passage souterrain ?

- J’y ai été hier… une des pierres du piédestal de la statue tourne sur elle-même… l’escalier est large… il suffira.

- Et les trois chefs n’ont aucun soupçon sur vous ?

- Aucun… je les ai vus ce matin… et ce soir le Malais est venu tout me raconter avant d’aller les rejoindre aux ruines de Tchandi ; car il était resté caché dans les broussailles, n’osant pas s’y rendre durant le jour.

- Mahal… si vous avez dit la vérité, si tout réussit, votre grâce et une large récompense vous sont assurées… Votre place est arrêtée sur le Ruyter, vous partirez demain : vous serez ainsi à l’abri de la vengeance des Étrangleurs, qui vous poursuivraient jusqu’ici pour venger la mort de leurs chefs, puisque la Providence vous a choisi pour livrer ces trois grands criminels à la justice… Dieu vous bénira…

Allez de ce pas m’attendre à la porte de M. le gouverneur… je vous introduirai ; il s’agit de choses si importantes, que je n’hésite pas à aller le réveiller au milieu de la nuit… Allez vite… je vous suis de mon côté.

On entendit au dehors les pas précipités de Mahal qui s’éloignait, et le silence régna de nouveau dans la maison.

M. Josué retourna à son bureau, ajouta ces mots en hâte au mémoire commencé : «Quoi qu’il arrive, il est maintenant impossible que Djalma quitte Batavia… Soyez rassuré, il ne sera pas à Paris le 13 février de l’an prochain… Ainsi que je l’avais prévu, je vais être sur pied toute la nuit, je cours chez le gouverneur, j’ajouterai demain quelques mots à ce long mémoire, que le bateau à vapeur le Ruyter portera en Europe.»

Après avoir refermé son secrétaire, M. Josué sonna bruyamment, et, au grand étonnement des gens de sa maison, surpris de le voir sortir au milieu de la nuit, il se rendit à la hâte à la résidence du gouverneur de l’île.

Nous conduirons le lecteur aux ruines de Tchandi.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > V. LES RUINES DE TCHANDI.

V. Les ruines de Tchandi.

À l’orage du milieu de ce jour, orage dont les approches avaient si bien servi les desseins de l’Étrangleur sur Djalma, a succédé une nuit calme et sereine. Le disque de la lune s’élève lentement derrière une masse de ruines imposantes, situées sur une colline, au milieu d’un bois épais, à trois lieues environ de Batavia. De larges assises de pierres, de hautes murailles de briques rongées par le temps, de vastes portiques chargés d’une végétation parasite se dessinent vigoureusement sur la nappe de lumière argentée qui se fond à l’horizon avec le bleu limpide du ciel. Quelques rayons de la lune, glissant à travers l’ouverture de l’un des portiques, éclairent deux statues colossales placées au pied d’un immense escalier dont les dalles disjointes disparaissent presque entièrement sous l’herbe, la mousse et les broussailles. Les débris de l’une de ces statues, brisée par le milieu, jonchent le sol, l’autre, restée entière et debout, est effrayante à voir…

Elle représente un homme de proportions gigantesques : la tête a trois pieds de hauteur ; l’expression de cette figure est féroce. Deux prunelles de schiste noir et brillant sont incrustées dans sa face grise : sa bouche large, profonde, démesurément ouverte. Des reptiles ont fait leur nid entre ses lèvres de pierre ; à la clarté de la lune on y distingue vaguement un fourmillement hideux… Une large ceinture chargée d’ornements symboliques entoure le corps de cette statue, et soutient à son côté droit une longue épée. Ce géant a quatre bras étendus ; dans ses quatre mains, il porte une tête d’éléphant, un serpent roulé, un crâne humain et un oiseau semblable à un héron. La lune, éclairant cette statue de côté, la profile d’une vive lumière, qui augmente encore l’étrangeté farouche de son aspect.

Çà et là, enchâssés au milieu des murailles de briques à demi écroulées, on voit quelques fragments de bas-reliefs, aussi de pierre, très hardiment fouillés ; l’un des mieux conservés représente un homme à tête d’éléphant, ailé comme une chauve-souris et dévorant un enfant. Rien de plus sinistre que ces ruines encadrées de massifs d’arbres d’un vert sombre, couvertes d’emblèmes effrayants et vues à la clarté de la lune, au milieu du profond silence de la nuit.

À l’une des murailles de cet ancien temple, dédié à quelque mystérieuse et sanglante divinité javanaise, est adossée une hutte grossièrement construite de débris de pierres et de briques ; la porte, faite de treillis de jonc, est ouverte ; il s’en échappe une lueur rougeâtre qui jette ses reflets ardents sur les hautes herbes dont la terre est couverte.

Trois hommes sont réunis dans cette masure, éclairée par une lampe d’argile où brûle une mèche de fil de cocotier imbibée d’huile de palmier.

Le premier de ces trois hommes, âgé de quarante ans environ, est pauvrement vêtu à l’européenne ; son teint pâle et presque blanc annonce qu’il appartient à la race métisse ; il est issu d’un blanc et d’une Indienne.

Le second est un robuste nègre africain, aux lèvres épaisses, aux épaules et aux jambes grêles, ses cheveux crépus commencent à grisonner ; il est couvert de haillons, et se tient debout auprès de l’Indien.

Un troisième personnage est endormi et étendu sur une natte dans un coin de la masure.

Ces trois hommes étaient les chefs des Étrangleurs, qui, poursuivis dans l’Inde continentale, avaient cherché un refuge à Java, sous la conduite de Mahal le contrebandier.

- Le Malais ne revient pas, dit le métis, nommé Faringhea, le chef le plus redoutable de cette secte homicide, peut-être a-t-il été tué par Djalma en exécutant nos ordres.

- L’orage de ce matin a fait sortir de la terre tous les reptiles, dit le nègre, peut-être le Malais a-t-il été mordu… et à cette heure son corps n’est-il qu’un nid de serpents.

- Pour servir la bonne œuvre, dit Faringhea d’un air sombre, il faut savoir braver la mort…

- Et la donner, ajouta le nègre.

Un cri étouffé, suivi de quelques mots inarticulés, attira l’attention de ces deux hommes, qui tournèrent vivement la tête vers le personnage endormi. Ce dernier a trente ans au plus, sa figure imberbe et d’un jaune-cuivre, sa robe de grosse étoffe, son petit turban rayé de jaune et de brun, annoncent qu’il appartient à la plus pure race hindoue ; son sommeil semble agité par un songe pénible, une sueur abondante couvre ses traits, contractés par la terreur ; il parle en rêvant ; sa parole est brève, entrecoupée, il l’accompagne de quelques mouvements convulsifs.

- Toujours ce songe ! dit Faringhea au nègre ; toujours le souvenir de cet homme !

- Quel homme ?

- Ne te rappelles-tu pas qu’il y a cinq ans le féroce colonel Kennedy… le bourreau des Indiens, était venu sur les bords du Gange chasser le tigre avec vingt chevaux, quatre éléphants et cinquante serviteurs ?

- Oui, oui, dit le nègre, et à nous trois, chasseurs d’hommes, nous avons fait une chasse meilleure que la sienne ; Kennedy, avec ses chevaux, ses éléphants et ses nombreux serviteurs, n’a pas eu son tigre… et nous avons eu le nôtre, ajouta-t-il avec une ironie sinistre. Oui, Kennedy, ce tigre à face humaine, est tombé dans notre embuscade, et les frères de la bonne œuvre ont offert cette belle proie à leur déesse Bohwanie.

- Si tu t’en souviens, c’est au moment où nous venions de serrer une dernière fois le lacet au cou de Kennedy que nous avons aperçu tout à coup ce voyageur… il nous avait vus, il fallait s’en défaire… Depuis, ajouta Faringhea, le souvenir du meurtre de cet homme le poursuit en songe…

Et il désigna l’Indien endormi.

- Il le poursuit aussi lorsqu’il est éveillé, dit le nègre, regardant Faringhea d’un air significatif.

- Écoute, dit celui-ci en montrant l’Indien qui, dans l’agitation de son rêve, recommençait à parler d’une voix saccadée, écoute, le voilà qui répète les réponses de ce voyageur lorsque nous lui avons proposé de mourir ou de servir avec nous la bonne œuvre… Son esprit est frappé ! … toujours frappé.

En effet, l’Indien prononçait tout haut dans son rêve une sorte d’interrogatoire mystérieux dont il faisait tour à tour les demandes et les réponses.

- Voyageur, disait-il d’une voix entrecoupée par de brusques silences, pourquoi cette raie noire sur ton front ? Elle s’étend d’une tempe à l’autre… c’est une marque fatale ; ton regard est triste comme la mort… As-tu été victime ? viens avec nous… Bohwanie venge les victimes. Tu as souffert ? - Oui, beaucoup souffert… - Depuis longtemps ? - Oui, depuis bien longtemps. - Tu souffres encore ? - Toujours. - À qui t’a frappé, que réserves-tu ? - La pitié. - Veux-tu rendre coup pour coup ? - Je veux rendre l’amour pour la haine. - Qui es-tu donc, toi qui rends le bien pour le mal ? - Je suis celui qui aime, qui souffre et qui pardonne.

- Frère… entends-tu ? dit le nègre à Faringhea, il n’a pas oublié les paroles du voyageur avant sa mort.

- La vision le poursuit… Écoute… il parle encore… Comme il est pâle !

En effet, l’Indien, toujours sous l’obsession de son rêve, continua :

- Voyageur, nous sommes trois, nous sommes courageux, nous avons la mort dans la main, et tu nous as vus sacrifier à la bonne œuvre.

Sois des nôtres… ou meurs… meurs… meurs… Oh ! quel regard… Pas ainsi… Ne me regarde pas ainsi…

En disant ces mots, l’Indien fit un brusque mouvement, comme pour éloigner un objet qui s’approchait de lui, et il se réveilla en sursaut. Alors, passant la main sur son front baigné de sueur… il regarda autour de lui d’un œil égaré.

- Frère… toujours ce rêve ? lui dit Faringhea. Pour un hardi chasseur d’hommes… ta tête est faible… Heureusement ton cœur et ton bras sont forts…

L’Indien resta un moment sans répondre, son front caché dans ses mains ; puis il reprit :

- Depuis longtemps je n’avais pas rêvé de ce voyageur.

- N’est-il pas mort ? dit Faringhea en haussant les épaules. N’est-ce pas toi qui lui as lancé le lacet autour du cou ?

- Oui, dit l’Indien en tressaillant…

- N’avons-nous pas creusé sa fosse auprès de celle du colonel Kennedy ? Ne l’y avons-nous pas enterré, comme le bourreau anglais, sous le sable et sous les joncs ? dit le nègre.

- Oui, nous avons creusé la fosse, dit l’Indien en frémissant, et pourtant, il y a un an, j’étais près de la porte de Bombay, le soir… j’attendais un de nos frères… Le soleil allait se coucher derrière la pagode qui est à l’est de la petite colline ; je vois encore tout cela, j’étais assis sous un figuier… j’entends un pas calme, lent et ferme : je détourne la tête… c’était lui… il sortait de la ville.

- Vision ! dit le nègre, toujours cette vision !

- Vision ! ajouta Faringhea, ou vague ressemblance.

- À cette marque noire qui lui barre le front, je l’ai reconnu, c’était lui ; je restai immobile d’épouvante… les yeux hagards ; il s’est arrêté en attachant sur moi un regard calme et triste…

Malgré moi, j’ai crié : «C’est lui ! - C’est moi ! a-t-il répondu de sa voix douce, puisque tous ceux que tu as tués renaissent comme moi. Et il montra le ciel. Pourquoi tuer ? Écoute… je viens de Java ; je vais à l’autre bout du monde… dans un pays de neige éternelle… Là ou ici, sur une terre de feu ou sur une terre glacée, ce sera toujours moi ! Ainsi de l’âme de ceux qui tombent sous ton lacet, en ce monde ou là-haut… Dans cette enveloppe ou dans une autre… L’âme sera toujours une âme… tu ne peux l’atteindre… Pourquoi tuer ?…» Et secouant tristement la tête… il a passé… marchant toujours lentement… lentement… le front incliné… Il a gravi ainsi la colline de la pagode. Je le suivais des yeux sans pouvoir bouger ; au moment où le soleil se couchait, il s’est arrêté au sommet, sa grande taille s’est dessinée sur le ciel, et il a disparu. Oh ! c’était lui ! … ajouta l’Indien en frissonnant, après un long silence. C’était lui ! …

Jamais le récit de l’Indien n’avait varié ; car bien souvent il avait entretenu ses compagnons de cette mystérieuse aventure. Cette persistance de sa part finit par ébranler leur incrédulité, ou plutôt par leur faire chercher une cause naturelle à cet événement surhumain en apparence.

- Il se peut, dit Faringhea après un moment de réflexion, que le nœud qui serrait le cou du voyageur ait été arrêté, qu’il lui soit resté un souffle de vie : l’air aura pénétré à travers les joncs dont nous avons recouvert sa fosse, et il sera revenu à la vie.

- Non, non, dit l’Indien en secouant la tête. Cet homme n’est pas de notre race…

- Explique-toi.

- Maintenant je sais…

- Tu sais ?

- Écoutez, dit l’Indien d’une voix solennelle :

- Le nombre des victimes que les fils de Bohwanie ont sacrifiées depuis le commencement des siècles n’est rien auprès de l’immensité de morts et de mourants que ce terrible voyageur laisse derrière lui dans sa marche homicide.

- Lui… s’écrièrent le nègre et Faringhea.

- Lui ! répéta l’Indien avec un accent de conviction dont ses compagnons furent frappés. Écoutez encore et tremblez. Lorsque j’ai rencontré ce voyageur aux portes de Bombay… il venait de Java, et il allait vers le Nord… m’a-t-il dit. Le lendemain Bombay était ravagé par le choléra… et quelque temps après on apprenait que ce fléau avait d’abord éclaté ici… à Java…

- C’est vrai, dit le nègre.

- Écoutez encore, reprit l’Indien, «Je m’en vais vers le Nord… vers un pays de neige éternelle, » m’avait dit le voyageur… Le choléra… s’en est allé, lui aussi, vers le Nord… il a passé par Mascate, Ispahan, Tauris… Tiflis, et a gagné la Sibérie.

- C’est vrai… dit Faringhea, devenu pensif.

- Et le choléra, reprit l’Indien, ne faisait que cinq à six lieues par jour… la marche d’un homme… Il ne paraissait jamais en deux endroits à la fois… mais il s’avançait lentement, également… toujours la marche d’un homme.

À cet étrange rapprochement, les deux compagnons de l’Indien se regardèrent avec stupeur. Après un silence de quelques minutes, le nègre, effrayé, dit à l’Indien :

- Et tu crois que cet homme…

- Je crois que cet homme que nous avons tué, rendu à la vie par quelque divinité infernale… a été chargé par elle de porter sur la terre ce terrible fléau… et de répandre partout sur ses pas la mort… lui qui ne peut mourir… Souvenez-vous, ajouta l’Indien avec une sombre exaltation, souvenez-vous… ce terrible voyageur a passé par Bombay, le choléra a dévasté Bombay ; ce voyageur est allé vers le Nord, le choléra a dévasté le Nord…

Ce disant, l’Indien retomba dans une rêverie profonde.

Le nègre et Faringhea étaient saisis d’un sombre étonnement.

L’Indien disait vrai, quant à la marche mystérieuse (jusqu’ici encore inexpliquée) de cet épouvantable fléau, qui n’a jamais fait, on le sait, que cinq ou six lieues par jour, n’apparaissant jamais simultanément en deux endroits.

Rien de plus étrange, en effet, que de suivre sur les cartes dressées à cette époque l’allure lente, progressive, de ce fléau voyageur, qui offre à l’œil étonné tous les caprices, tous les incidents de la marche d’un homme, passant ici plutôt que par là… choisissant des provinces dans un pays… des villes dans les provinces… un quartier dans une ville… une rue dans un quartier… une maison dans une rue… ayant même ses lieux de séjour et de repos, puis continuant sa marche lente, mystérieuse et terrible.

Les paroles de l’Indien, en faisant ressortir ces effrayantes bizarreries, devaient donc vivement impressionner le nègre et Faringhea, natures farouches, amenées par d’effroyables doctrines à la monomanie du meurtre.

Oui… car (ceci est un fait avéré) il y a eu dans l’Inde des sectaires de cette abominable communauté, des gens qui, presque toujours, tuaient sans motif, sans passion… tuaient pour tuer… pour la volupté du meurtre… pour substituer la mort à la vie… pour faire d’un vivant un cadavre… ainsi qu’ils l’ont dit dans un de leurs interrogatoires…

La pensée s’abîme à pénétrer la cause de ces monstrueux phénomènes… Par quelle incroyable succession d’événements des hommes se sont-ils voués à ce sacerdoce de la mort ?…

Sans nul doute, une telle religion ne peut florir que dans des contrées vouées comme l’Inde au plus atroce esclavage, à la plus impitoyable exploitation de l’homme par l’homme…

Une telle religion… n’est-ce pas la haine de l’humanité exaspérée jusqu’à sa dernière puissance par l’oppression ?

Peut-être encore cette secte homicide, dont l’origine se perd dans la nuit des âges, s’est-elle perpétuée dans ces régions comme la seule protestation possible de l’esclavage contre le despotisme. Peut-être enfin Dieu, dans ses vues impénétrables, a-t-il créé là des Phansegars comme il y a créé des tigres et des serpents… Ce qui est encore remarquable dans cette sinistre congrégation, c’est le lien mystérieux qui, unissant tous ses membres entre eux, les isole des autres hommes ; car ils ont des lois à eux, des coutumes à eux ; ils se dévouent, se soutiennent, s’aident entre eux ; mais pour eux, il n’y a ni pays ni famille… ils ne relèvent que d’un sombre et invisible pouvoir, aux arrêts duquel ils obéissent avec une soumission aveugle, et au nom duquel ils se répandent partout, afin de faire des cadavres, pour employer une de leurs sauvages expressions…

* * * *

Pendant quelques moments, les trois Étrangleurs avaient gardé un profond silence.

Au dehors, la lune jetait toujours de grandes lumières blanches et de grandes ombres bleuâtres sur la masse imposante des ruines ; les étoiles scintillaient au ciel ; de temps à autre, une faible brise faisait bruire les feuilles épaisses et vernissées des bananiers et des palmiers.

Le piédestal de la statue gigantesque qui, entièrement conservée, s’élevait à gauche du portique, reposait sur de larges dalles, à moitié cachées sous les broussailles.

Tout à coup une de ces dalles parut s’abîmer. De l’excavation qui se forma sans bruit, un homme, vêtu d’un uniforme, sortit à mi-corps, regarda attentivement autour de lui… et prêta l’oreille.

Voyant la lueur de la lampe qui éclairait l’intérieur de la masure trembler sur les grandes herbes, il se retourna, fit un signe, et bientôt lui et deux autres soldats gravirent, avec le plus grand silence et les plus grandes précautions, les dernières marches de cet escalier souterrain, et se glissèrent à travers les ruines.

Pendant quelques moments, leurs ombres mouvantes se projetèrent sur les parties du sol éclairées par la lune, puis ils disparurent derrière des pans de murs dégradés.

Au moment où la dalle épaisse reprit sa place et son niveau, on aurait pu voir la tête de plusieurs autres soldats embusqués dans cette excavation.

Le métis, l’Indien et le nègre, toujours pensifs dans la masure ne s’étaient aperçus de rien.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > VI. L’EMBUSCADE.

VI. L’embuscade.

Le métis Faringhea, voulant sans doute échapper aux sinistres pensées que les paroles de l’Indien sur la marche mystérieuse du choléra avaient éveillées en lui, changea brusquement d’entretien. Son œil brilla d’un feu sombre, sa physionomie prit une expression d’exaltation farouche, et il s’écria :

- Bohwanie veillera sur nous, intrépides chasseurs d’hommes ! Frères, courage… courage… le monde est grand… notre proie est partout… Les Anglais nous forcent de quitter l’Inde, nous les trois chefs de la bonne œuvre ; qu’importe ! nous y laissons nos frères, aussi cachés, aussi nombreux que les scorpions noirs qui ne révèlent leur présence que par une piqûre mortelle ; l’exil agrandit nos domaines… Frère, à toi l’Amérique, dit-il à l’Indien d’un air inspiré. - Frère, à toi l’Afrique, dit-il au nègre. - Frères, à moi l’Europe ! … Partout où il y a des hommes, il y a des bourreaux et des victimes… Partout où il y a des victimes, il y a des cœurs gonflés de haine ; c’est à nous d’enflammer cette haine de toutes les ardeurs de la vengeance ! C’est à nous, à force de ruses, à force de séductions, d’attirer parmi nous, serviteurs de Bohwanie, tous ceux dont le zèle, le courage et l’audace peuvent nous être utiles. Entre nous et pour nous, rivalisons de dévouement, d’abnégation ; prêtons-nous force, aide et appui !

Cette sorte d’éloquence sauvage impressionna vivement le nègre et l’Indien, qui subissaient ordinairement l’influence de Faringhea, dont l’intelligence était très supérieure à la leur, quoiqu’ils fussent eux-mêmes deux des chefs les plus éminents de cette sanglante association.

- Oui, tu as raison, frère ! s’écria l’Indien partageant l’exaltation de Faringhea, à nous le monde… Ici même, à Java, laissons une trace de notre passage… Avant notre départ, fondons la bonne œuvre dans cette île… elle y grandira vite, car ici la misère est grande, les Hollandais sont aussi rapaces que les Anglais… Frère, j’ai vu dans les rivières marécageuses de cette île, toujours mortelles à ceux qui les cultivent, des hommes que le besoin forçait à ce travail homicide ; ils étaient livides comme des cadavres ; quelques-uns, exténués par la maladie, par la fatigue et par la faim, sont tombés pour ne plus se relever… Frère, la bonne œuvre grandira dans ce pays.

- L’autre soir, dit le métis, j’étais sur le bord du lac, derrière un rocher ; une jeune femme est venue, quelques lambeaux de couverture entouraient à peine son corps maigre et brûlé par le soleil ; dans ses bras elle tenait un petit enfant qu’elle serrait en pleurant contre son sein tari. Elle a embrassé trois fois cet enfant en disant : «Toi au moins, tu ne seras pas malheureux comme ton père !» et elle l’a jeté à l’eau, il a poussé un cri en disparaissant… À ce cri, les caïmans cachés dans les roseaux ont joyeusement sauté dans le lac… Frères, ici les mères tuent leurs enfants par pitié, la bonne œuvre grandira dans ce pays.

- Ce matin, dit le nègre, pendant qu’on déchirait un de ses esclaves noirs à coups de fouet, un vieux petit bonhomme, négociant à Batavia, est sorti de sa maison des champs pour regagner la ville. Dans son palanquin, il recevait, avec une indolence blasée, les tristes caresses de deux des jeunes filles dont il peuple son harem, en les achetant à leurs familles, trop pauvres pour les nourrir. Le palanquin où se tenaient ce petit vieillard et ces jeunes filles était porté par douze hommes jeunes et robustes.

Frères, il y a ici des mères qui, par misère, vendent leurs filles, des esclaves que l’on fouette, des hommes qui portent d’autres hommes comme des bêtes de somme… la bonne œuvre grandira dans ce pays.

- Dans ce pays… et dans tout pays d’oppression, de misère, de corruption et d’esclavage.

- Puissions-nous donc engager parmi nous Djalma, comme nous l’a conseillé Mahal le contrebandier, dit l’Indien ; notre voyage à Java aurait un double profit ; car, avant de partir, nous compterions parmi les nôtres ce jeune homme entreprenant et hardi, qui a tant de motifs de haïr les hommes.

- Il va venir… envenimons encore ses ressentiments.

- Rappelons-lui la mort de son père.

- Le massacre des siens…

- Sa captivité.

- Que la haine enflamme son cœur, et il est à nous…

Le nègre, qui était resté quelque temps pensif, dit tout à coup :

- Frères… Si Mahal le contrebandier nous trompait ?

- Lui ! s’écria l’Indien presque avec indignation ; il nous a donné asile sur son bateau côtier, il a assuré notre fuite du continent ; il doit nous embarquer ici à bord de la goélette qu’il va commander, et nous mener à Bombay, où nous trouverons des bâtiments pour l’Afrique, l’Europe et l’Amérique.

- Quel intérêt aurait Mahal à nous trahir ? dit Faringhea. Rien ne le mettrait à l’abri de la vengeance des fils de Bohwanie, il le sait.

- Enfin, dit le noir, ne nous a-t-il pas promis que, par ruse, il amènerait Djalma à se rendre ici ce soir parmi nous ? et une fois parmi nous… il faudra qu’il soit des nôtres…

- N’est-ce pas encore le contrebandier qui nous a dit :

«Ordonnez au Malais de se rendre dans l’ajoupa de Djalma… de le surprendre pendant son sommeil, et, au lieu de le tuer comme il le pourrait, de lui tracer sur le bras le nom de Bohwanie ; Djalma jugera ainsi de la résolution, de l’adresse, de la soumission de nos frères, et il comprendra ce que l’on doit espérer ou craindre de tels hommes… Par admiration ou par terreur, il faudra donc, qu’il soit des nôtres !

- Et s’il refuse d’être à nous, malgré les raisons qu’il a de haïr les hommes ?

- Alors… Bohwanie décidera de son sort, dit Faringhea d’un air sombre. J’ai mon projet…

- Mais le Malais réussira-t-il à surprendre Djalma pendant son sommeil ! dit le nègre.

- Il n’est personne de plus hardi, de plus agile, de plus adroit que le Malais, dit Faringhea. Il a eu l’audace d’aller surprendre dans son repaire une panthère noire qui allaitait ! … il a tué la mère et a enlevé la petite femelle, qu’il a plus tard vendue à un capitaine de navire européen.

- Le Malais a réussi ! s’écria l’Indien en prêtant l’oreille à un cri singulier qui retentit dans le profond silence de la nuit et des bois.

- Oui, c’est le cri du vautour emportant sa proie, dit le nègre en écoutant à son tour, c’est le signal par lequel nos frères annoncent aussi qu’ils ont saisi leur proie.

Peu de temps après, le Malais paraissait à la porte de la hutte. Il était drapé dans une grande pièce de coton rayée de couleurs tranchantes.

- Eh bien ! dit le nègre avec inquiétude, as-tu réussi !

- Djalma portera toute sa vie le signe de la bonne œuvre, dit le Malais avec orgueil. Pour parvenir jusqu’à lui… j’ai dû offrir à Bohwanie un homme qui se trouvait sur mon passage ; j’ai laissé le corps sous des broussailles près de l’ajoupa.

Mais Djalma… porte notre signe. Mahal le contrebandier l’a su le premier.

- Et Djalma ne s’est pas réveillé ! … dit l’Indien, confondu de l’adresse du Malais.

- S’il s’était réveillé, répondit celui-ci avec calme, j’étais mort… puisque je devais épargner sa vie.

- Parce que sa vie peut nous être plus utile que sa mort, reprit le métis.

Puis, s’adressant au Malais :

- Frère, en risquant ta vie pour la bonne œuvre, tu as fait aujourd’hui ce que nous avons fait hier, ce que nous ferons demain… Aujourd’hui tu obéis, un autre jour tu commanderas.

- Nous appartenons tous à Bohwanie, dit le Malais. Que faut-il encore faire ! … je suis prêt.

En parlant ainsi le Malais faisait face à la porte de la masure ; tout à coup il dit à voix basse :

- Voici Djalma ; il approche de la porte de la cabane : Mahal ne nous a pas trompés.

- Qu’il ne me voie pas encore, dit Faringhea en se retirant dans un coin obscur de la cabane et en se couchant sous une natte ; tâchez de le convaincre… s’il résiste… j’ai mon projet…

À peine Faringhea avait-il dit ces mots et disparu, que Djalma arrivait à la porte de la masure.

À la vue de ces trois personnages à la physionomie sinistre, Djalma recula de surprise. Ignorant que ces hommes appartenaient à la secte des Phansegars, et sachant que souvent, dans ce pays où il n’y a pas d’auberges, les voyageurs passent les nuits sous la tente ou dans les ruines qu’ils rencontrent, il fit un pas vers eux.

Lorsque son premier étonnement fut passé, reconnaissant au teint bronzé de l’un de ces hommes, et à son costume, qu’il était Indien, il lui dit en langue hindoue :

- Je croyais trouver ici un Européen… un Français…

- Ce Français n’est pas encore venu, répondit l’Indien, mais il ne tardera pas.

Devinant à la question de Djalma le moyen dont s’était servi Mahal pour l’attirer dans ce piège, l’Indien espérait gagner du temps en prolongeant cette erreur.

- Tu connais… ce Français ? demanda Djalma au Phansegar.

- Il nous a donné rendez-vous ici… comme à toi, reprit l’Indien.

- Et pour quoi faire ? dit Djalma de plus en plus étonné.

- À son arrivée… tu le sauras…

- C’est le général Simon qui vous a dit de vous trouver ici ?

- C’est le général Simon, répondit l’Indien.

Il y eut un moment de silence pendant lequel Djalma cherchait en vain à s’expliquer cette mystérieuse aventure.

- Et qui êtes-vous ? demanda-t-il à l’Indien d’un air soupçonneux ; car le morne silence des deux compagnons du Phansegar, qui se regardaient fixement, commençait à lui donner quelques soupçons.

- Qui nous sommes ? reprit l’Indien, nous sommes à toi… si tu veux être à nous.

- Je n’ai pas besoin de vous… vous n’avez pas besoin de moi…

- Qui sait ?

- Moi… je le sais…

- Tu te trompes… les Anglais ont tué ton père… il était roi… on t’a fait captif… on t’a proscrit… tu ne possèdes plus rien…

À ce souvenir cruel les traits de Djalma s’assombrirent ; il tressaillit, un sourire amer contracta ses lèvres.

Le Phansegar continua :

- Ton père était juste, brave… aimé de ses sujets… on l’appelait le Père du Généreux, et il était bien nommé… Laisseras-tu sa mort sans vengeance ? La haine qui te ronge le cœur sera-t-elle stérile ?

- Mon père est mort les armes à la main… J’ai vengé sa mort sur les Anglais que j’ai tués à la guerre… Celui qui pour moi a remplacé mon père… et a aussi combattu pour lui m’a dit qu’il serait maintenant insensé à moi de vouloir lutter contre les Anglais pour reconquérir mon territoire. Quand ils m’ont mis en liberté, j’ai juré de ne jamais remettre les pieds dans l’Inde… et je tiens les serments que je fais…

- Ceux qui t’ont dépouillé, ceux qui t’ont fait captif, ceux qui ont tué ton père… sont des hommes. Il est ailleurs des hommes sur qui tu peux te venger… que ta haine retombe sur eux !

- Pour parler ainsi des hommes… n’es-tu donc pas un homme ?

- Moi… et ceux qui me ressemblent, nous sommes plus que des hommes… Nous sommes au reste de la race humaine ce que sont les hardis chasseurs aux bêtes féroces qu’ils traquent dans les bois… Veux-tu être comme nous… plus qu’un homme, veux-tu assouvir sûrement, largement, impunément, la haine qui te dévore le cœur… Après le mal que l’on t’a fait ?

- Tes paroles sont de plus en plus obscures… je n’ai pas de haine dans le cœur, dit Djalma. Quand un ennemi est digne de moi… je le combats… quand il en est indigne, je le méprise… ainsi je ne hais ni les braves… ni les lâches.

- Trahison ! s’écria tout à coup le nègre en indiquant la porte d’un geste rapide ; car Djalma et l’Indien s’en étaient peu à peu éloignés pendant leur entretien, et ils se trouvaient alors dans un des angles de la cabane.

Au cri du nègre, Faringhea, que Djalma n’avait pas aperçu, écarta brusquement la natte qui le cachait, tira son poignard, bondit comme un tigre, et fut d’un saut hors de la cabane. Voyant alors un cordon de soldats s’avancer avec précaution, il frappa l’un d’eux d’un coup mortel, en renversa deux autres, et disparut au milieu des ruines.

Ceci s’était passé si précipitamment, qu’au moment où Djalma se retourna pour savoir la cause du cri d’alarme du nègre, Faringhea venait de disparaître. Djalma et les trois étrangleurs furent aussitôt couchés en joue par plusieurs soldats rassemblés à la porte, pendant que d’autres s’élançaient à la poursuite de Faringhea.

Le nègre, le Malais et l’Indien, voyant l’impossibilité de résister, échangèrent rapidement quelques paroles, et tendirent la main aux cordes dont quelques soldats étaient munis.

Le capitaine hollandais qui commandait le détachement entra dans la cabane à ce moment.

- Et celui-ci ? dit-il en montrant Djalma aux soldats qui achevaient de garrotter les trois Phansegars.

- Chacun son tour, mon officier, dit un vieux sergent, nous allons à lui.

Djalma restait pétrifié de surprise, ne comprenant rien à ce qui se passait autour de lui ; mais lorsqu’il vit le sergent et les deux soldats s’avancer avec des cordes pour le lier, il les repoussa avec une violente indignation et se précipita vers la porte où se tenait l’officier.

Les soldats, croyant que Djalma subirait son sort avec autant d’impassibilité que ses compagnons, ne s’attendaient pas à cette résistance ; ils reculèrent de quelques pas, frappés malgré eux de l’air de noblesse et de dignité du fils de Kadja-Sing.

- Pourquoi voulez-vous me lier… comme ces hommes ? s’écria Djalma en s’adressant en indien à l’officier, qui comprenait cette langue, servant depuis longtemps dans les colonies hollandaises.

- Pourquoi on veut te lier… misérable ! parce que tu fais partie de cette bande d’assassins… Et vous, ajouta l’officier en s’adressant aux soldats en hollandais, avez-vous peur de lui ?… Serrez… serrez les nœuds autour de ses poignets, en attendant qu’on lui en serre un autre autour du cou !

- Vous vous trompez, dit Djalma avec une dignité calme et un sang-froid qui étonnèrent l’officier, je suis ici depuis un quart d’heure à peine… je ne connais pas ces personnes… je croyais trouver ici un Français.

- Tu n’es pas un Phansegar comme eux… et à qui prétends-tu faire croire ce mensonge.

- Eux ! s’écria Djalma avec un mouvement et une expression d’horreur si naturelle, que d’un signe l’officier arrêta les soldats, qui s’avançaient de nouveau pour garrotter le fils de Kadja-Sing, ces hommes font partie de cette horrible bande de meurtriers ! … et vous m’accusez d’être leur complice ! … Alors je suis tranquille, monsieur, dit le jeune homme en haussant les épaules avec un sourire de dédain.

- Il ne suffit pas de dire que vous êtes tranquille, reprit l’officier ; grâce aux révélations, on sait maintenant à quels signes mystérieux se reconnaissent les Phansegars.

- Je vous répète, monsieur, que j’ai l’horreur la plus grande pour ces meurtriers… que j’étais venu ici pour…

Le nègre, interrompant Djalma, dit à l’officier avec une joie farouche :

- Tu l’as dit, les fils de la bonne œuvre se reconnaissent par des signes qu’ils portent tatoués sur la chair… Notre heure est arrivée, nous donnerons notre cou à la corde… Assez souvent nous avons enroulé le lacet au cou de ceux qui ne servent pas la bonne œuvre.

Regarde nos bras et regarde celui de ce jeune homme.

L’officier, interprétant mal les paroles du nègre, dit à Djalma :

- Il est évident que si, comme dit ce nègre, vous ne portez pas au bras ce signe mystérieux… et nous allons nous en assurer ; si vous expliquez d’une manière satisfaisante votre présence ici, dans deux heures vous pouvez être mis en liberté.

- Tu ne me comprends pas, dit le nègre à l’officier, le prince Djalma est des nôtres, car il porte sur le bras gauche le nom de Bohwanie…

- Oui, il est comme nous fils de la bonne œuvre, ajouta le Malais.

- Il est comme nous Phansegar, dit l’Indien.

Ces trois hommes, irrités de l’horreur que Djalma avait manifestée en apprenant qu’ils étaient Phansegars, mettaient un farouche orgueil à faire croire que le fils de Kadja-Sing appartenait à leur horrible association.

- Qu’avez-vous à répondre ? dit l’officier à Djalma.

Celui-ci haussa les épaules avec une dédaigneuse pitié, releva de sa main droite sa longue et large manche gauche, et montra son bras nu.

- Quelle audace ! s’écria l’officier.

En effet, un peu au-dessous de la saignée, sur la partie interne de l’avant-bras, on voyait écrit d’un rouge vif le nom de Bohwanie, en caractères hindous. L’officier courut au Malais, découvrit son bras ; il vit le nom, les mêmes signes : non content encore, il s’assura que le nègre et l’Indien les portaient aussi.

- Misérable ! s’écria-t-il en revenant furieux vers Djalma, tu inspires plus d’horreur encore que tes complices.

Garrottez-le comme un lâche assassin, dit-il aux soldats, qui ment au bord de la fosse, car son supplice ne se fera pas longtemps attendre.

Stupéfait, épouvanté, Djalma, depuis quelques moments les yeux fixés devant ce tatouage funeste, ne pouvait prononcer une parole ni faire un mouvement ; sa pensée s’abîmait devant ce fait incompréhensible.

- Oserais-tu nier ce signe ? lui dit l’officier avec indignation.

- Je ne puis nier… ce que je vois… ce qui est… dit Djalma avec accablement.

- Il est heureux… que tu avoues enfin, misérable, reprit l’officier. Et vous, soldats… veillez sur lui… et sur ses complices… vous en répondez.

Se croyant le jouet d’un songe étrange, Djalma ne fit aucune résistance, se laissa machinalement garrotter et emmener. L’officier espérait, avec une partie de ses soldats, découvrir Faringhea dans les ruines, mais ses recherches furent vaines ; et au bout d’une heure il partit pour Batavia, où l’escorte des prisonniers l’avait devancé.

* * * *

Quelques heures après ces événements, M. Josué Van Daël terminait ainsi le long mémoire adressé à M. Rodin, à Paris :

«…Les circonstances étaient telles que je ne pouvais agir autrement ; somme toute, c’est un petit mal pour un grand bien. Trois meurtriers sont livrés à la justice, et l’arrestation temporaire de Djalma ne servira qu’à faire briller son innocence d’un plus pur éclat.

«Déjà ce matin je suis allé chez le gouverneur protester en faveur de notre jeune prince. Puisque c’est grâce à moi, ai-je dit, que ces trois grands criminels sont tombés entre les mains de l’autorité, que l’on me prouve du moins quelque gratitude en faisant tout au monde pour rendre plus évidente que le jour la non-culpabilité du prince Djalma, déjà si intéressant par ses malheurs et par ses nobles qualités.

Certes, ai-je ajouté, lorsque hier je me suis hâté de venir apprendre au gouverneur que l’on trouverait les Phansegars rassemblés dans les ruines de Tchandi, j’étais loin de m’attendre à ce qu’on confondrait avec eux le fils adoptif du général Simon, excellent homme, avec qui j’ai eu depuis quelque temps les plus honorables relations. Il faut donc à tout prix découvrir le mystère inconcevable qui a jeté Djalma dans cette dangereuse position, et je suis, ai-je encore dit, tellement sûr qu’il n’est pas coupable, que dans son intérêt je ne demande aucune grâce, il aura assez de courage et de dignité pour attendre patiemment en prison le jour de la justice.

«Or, dans tout ceci, vous le voyez, je vous disais vrai, je n’avais pas à me reprocher le moindre mensonge, car personne au monde n’est plus convaincu que moi de l’innocence de Djalma.

«Le gouverneur m’a répondu, comme je m’y attendais, que moralement il était aussi certain que moi de l’innocence du jeune prince, qu’il aurait pour lui les plus grands égards ; mais qu’il fallait que la justice eût son cours, parce que c’était le seul moyen de démontrer la fausseté de l’accusation et de découvrir par quelle incompréhensible fatalité ce signe mystérieux se trouvait tatoué sur le bras de Djalma… Mahal le contrebandier, qui seul pourrait édifier la justice à ce sujet, aura dans une heure quitté Batavia pour se rendre à bord du Ruyter, qui le conduira en Égypte ; car il doit remettre au capitaine un mot de moi qui certifie que Mahal est bien la personne dont j’ai payé et arrêté le passage. En même temps, il portera à bord ce long mémoire ; car le Ruyter doit partir dans une heure, et la dernière levée des lettres pour l’Europe s’est faite hier soir.

Mais j’ai voulu voir ce matin le gouverneur avant de fermer ces dépêches.

«Voici donc le prince Djalma retenu forcément ici pendant un mois ; cette occasion du Ruyter perdue, il est matériellement impossible que le jeune Indien soit en France avant le 13 février de l’an prochain.

«Vous le voyez… vous avez ordonné, j’ai aveuglément agi selon les moyens dont je pouvais disposer, ne considérant que la fin qui les justifiera, car il s’agissait, m’avez-vous dit, d’un intérêt immense pour la Société. Entre vos mains j’ai été ce que nous devons être entre les mains de nos supérieurs… un instrument… puisque, à la plus grande gloire de Dieu, nos supérieurs font de nous, quant à la volonté, des cadavres.

Laissons donc nier notre accord et notre puissance : les temps nous semblent contraires, mais les événements changent seuls ; nous, nous ne changeons pas.

«Obéissance et courage, secret et patience, ruse et audace, union et dévouement entre nous, qui avons pour patrie le monde, pour famille nos frères, et pour reine Rome.

J. V.»

* * * *

À dix heures du matin environ, Mahal le contrebandier partit, avec cette dépêche cachetée, pour se rendre à bord du Ruyter. Une heure après, le corps de Mahal le contrebandier, étranglé à la mode des Phansegars, était caché dans les joncs sur le bord d’une grève déserte, où il était allé chercher sa barque pour rejoindre le Ruyter. Lorsque plus tard, après le départ de ce bâtiment, on retrouva le cadavre du contrebandier, M. Josué fit en vain chercher sur lui la volumineuse dépêche dont il l’avait chargé.

On ne retrouva pas non plus la lettre que Mahal devait remettre au capitaine du Ruyter afin d’être reçu comme passager.

Enfin, les fouilles et les battues ordonnées et exécutées dans le pays pour y découvrir Faringhea furent toujours vaines. Jamais on ne vit à Java le dangereux chef des Étrangleurs.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > QUATRIÈME PARTIE - LE CHÂTEAU DE CARDOVILLE - I. M. RODIN.

Quatrième partie - Le château de Cardoville - I. M. Rodin.

Trois mois se sont écoulés depuis que Djalma a été jeté en prison à Batavia, accusé d’appartenir à la secte meurtrière des Phansegars, ou Étrangleurs. La scène suivante se passe en France, au commencement de février 1832, au château de Cardoville, ancienne habitation féodale, située sur les hautes falaises de la côte de Picardie, non loin de Saint-Valery, dangereux parage où presque chaque année plusieurs navires se perdent corps et biens par les coups de vent de nord-ouest, qui rendent la navigation de la Manche si périlleuse.

De l’intérieur du château on entend gronder une violente tempête qui s’est élevée pendant la nuit ; souvent un bruit formidable, pareil à celui d’une décharge d’artillerie, tonne dans le lointain et est répété par les échos du rivage : c’est la mer qui se brise avec fureur sur les falaises que domine l’antique manoir… Il est environ sept heures du matin, le jour ne paraît pas encore à travers les fenêtres d’une grande chambre située au rez-de-chaussée du château ; dans cet appartement, éclairé par une lampe, une femme de soixante ans environ, d’une figure honnête et naïve, vêtue comme le sont les riches fermières de Picardie, est déjà occupée d’un travail de couture, malgré l’heure matinale. Plus loin, le mari de cette femme, à peu près du même âge qu’elle, assis devant une grande table, classe et renferme dans de petits sacs des échantillons de blé et d’avoine. La physionomie de cet homme à cheveux blancs est intelligente, ouverte ; elle annonce le bon sens et la droiture égayés par une pointe de malice rustique ; il porte un habit-veste de drap vert ; de grandes guêtres de chasse en cuir fauve cachent à demi son pantalon de velours noir. La terrible tempête qui se déchaîne au dehors semble rendre plus doux encore l’aspect de ce paisible tableau d’intérieur.

Un excellent feu brille dans une grande cheminée de marbre blanc, et jette ses joyeuses clartés sur le parquet soigneusement ciré : rien de plus gai que l’aspect de la tenture et les rideaux d’ancienne toile perse à chinoiseries rouges sur fond blanc, et rien de plus riant que le dessus des portes représentant des bergerades dans le goût de Watteau. Une pendule de biscuit de Sèvres, des meubles de bois de rose incrustés de marqueterie verte, meubles pansus et ventrus, contournés et chantournés, complètent l’ameublement de cette chambre. Au dehors la tempête continuait de gronder ; quelquefois le vent s’engouffrait avec bruit dans la cheminée, ou ébranlait la fermeture des fenêtres. L’homme qui s’occupait de classer les échantillons de grains était M. Dupont, régisseur de la terre du château de Cardoville.

- Sainte Vierge ! mon ami, lui dit sa femme, quel temps affreux ! Ce M. Rodin, dont l’intendant de Mme la princesse de Saint-Dizier nous annonce l’arrivée pour ce matin, a bien mal choisi son jour.

- Le fait est que j’ai rarement entendu un ouragan pareil… Si M. Rodin n’a jamais vu la mer en colère, il pourra aujourd’hui se régaler de ce spectacle.

- Qu’est-ce que ce M. Rodin peut venir faire ici, mon ami ?

- Ma foi ! je n’en sais rien ; l’intendant de la princesse me dit, dans sa lettre, d’avoir pour M. Rodin les plus grands égards, de lui obéir comme à mes maîtres. Ce sera à M. Rodin de s’expliquer et à moi d’exécuter ses ordres, puisqu’il vient de la part de Mme la princesse.

- À la rigueur, c’est de la part de Mlle Adrienne qu’il devrait venir… puisque la terre lui appartient depuis la mort de feu M. le comte-duc de Cardoville, son père.

- Oui, mais la princesse est sa tante ; son intendant fait les affaires de Mlle Adrienne : que l’on vienne de sa part ou de celle de la princesse, c’est toujours la même chose.

- Peut-être M. Rodin a-t-il dessein d’acheter la terre… Pourtant cette grosse dame qui est venue de Paris exprès, il y a huit jours, pour voir le château, paraissait en avoir bien envie.

À ces mots, le régisseur se prit à rire d’un air narquois.

- Qu’est-ce que tu as donc à rire, Dupont ? lui demanda sa femme, très bonne créature, mais qui ne brillait ni par l’intelligence ni par la pénétration.

- Je ris, répondit Dupont, parce que je pense à la figure et à la tournure de cette grosse… de cette énorme femme ; que diable, quand on a cette mine-là, on ne s’appelle pas Mme de la Sainte-Colombe. Dieu de Dieu… quelle sainte et quelle colombe… elle est grosse comme un muid, elle a une voix de rogomme, des moustaches grises comme un vieux grenadier, et, sans qu’elle s’en doute, je l’ai entendue dire à son domestique : «Allons donc, mon fiston…» Et elle s’appelle Sainte-Colombe !

- Que tu es singulier, Dupont ! on ne choisit pas son nom… Et puis ce n’est pas sa faute, à cette dame, si elle a de la barbe.

- Oui, mais c’est sa faute si elle s’appelle de la Sainte-Colombe ; tu t’imagines que c’est son vrai nom, toi ?… Ah ! ma pauvre Catherine, tu es bien de ton village…

- Et toi, mon pauvre Dupont, tu ne peux pas t’empêcher d’être toujours, par-ci, par-là, un peu mauvaise langue ; cette dame a l’air respectable… La première chose qu’elle a demandée en arrivant, ç’a été la chapelle du château dont on lui avait parlé… Elle a même dit qu’elle y ferait des embellissements…

Et quand je lui ai appris qu’il n’y avait pas d’église dans ce petit pays, elle a paru très fâchée d’être privée de curé dans le village.

- Eh ! mon Dieu, oui, la première chose que font les parvenus, c’est de jouer à la dame de paroisse, à la grande dame.

- Mme de la Sainte-Colombe n’a pas besoin de faire la grande, puisqu’elle l’est.

- Elle ! une grande dame ?

- Mais oui. D’abord il n’y avait qu’à voir comme elle était bien mise avec sa robe ponceau et ses beaux gants violets comme ceux d’un évêque ; et puis, quand elle a ôté son chapeau, elle avait sur son tour de faux cheveux blonds une ferronnière en diamants, des boutons de boucles d’oreilles en diamants gros comme le pouce, des bagues en diamants à tous les doigts. Ce n’est pas certainement une personne du petit monde qui mettrait tant de diamants en plein jour.

- Bien, bien, tu t’y connais joliment…

- Ce n’est pas tout.

- Bon… Quoi encore ?

- Elle ne m’a parlé que de ducs, de marquis, de comtes, de messieurs très riches qui fréquentaient chez elle et qui étaient ses amis ; et puis, comme elle me demandait, en voyant ce petit pavillon du parc qui a été dans le temps à demi brûlé par les Prussiens, et que feu M. le comte n’a jamais fait rebâtir : «Qu’est-ce que c’est donc que ces ruines-là ?» je lui ai répondu : «Madame, c’est du temps des alliés que le pavillon a été incendié. - Ah ! ma chère… s’est-elle écriée, les alliés, ces bons alliés, ces chers alliés… C’est eux et la Restauration qui ont commencé ma fortune.» Alors, moi, vois-tu, Dupont, je me suis dit tout de suite : «Bien sûr, c’est une ancienne émigrée.»

- Mme de la Sainte-Colombe ! … s’écria le régisseur en éclatant de rire… Ah ! ma pauvre femme ! ma pauvre femme ! …

- Oh ! toi, parce que tu as été trois ans à Paris, tu te crois un devin…

- Catherine, brisons là : tu me ferais dire quelque sottise, et il y a des choses que d’honnêtes et excellentes créatures comme toi doivent toujours ignorer.

- Je ne sais pas ce que tu veux dire par là… mais tâche donc de ne pas être si mauvaise langue, car enfin, si Mme de la Sainte-Colombe achète la terre… tu seras bien content qu’elle te garde pour régisseur… n’est-ce pas ?

- Ça, c’est vrai… car nous nous faisons vieux, ma bonne Catherine ; voilà vingt ans que nous sommes ici, nous sommes trop honnêtes pour avoir songé à grappiller pour nos vieux jours, et, ma foi… il serait dur à notre âge de chercher une autre condition que nous ne trouverions peut-être pas… Ah ! tout ce que je regrette, c’est que Mlle Adrienne ne garde pas la terre… car il paraît que c’est elle qui a voulu la vendre… et que Mme la princesse n’était pas de cet avis-là.

- Mon Dieu, Dupont, tu ne trouves pas bien extraordinaire de voir Mlle Adrienne, à son âge, si jeune, disposer elle-même de sa grande fortune ?

- Dame, c’est tout simple ; mademoiselle, n’ayant plus ni père ni mère, est maîtresse de son bien, sans compter qu’elle a une fameuse petite tête : te rappelles-tu, il y a dix ans, quand M. le comte l’a amenée ici, un été ? Quel démon ! quelle malice, et puis quels yeux ! hein, comme ils pétillaient déjà !

- Le fait est que Mlle Adrienne avait alors dans le regard… une expression… enfin une expression bien extraordinaire pour son âge.

- Si elle a tenu ce que promettait sa mine lutine et chiffonnée, elle doit être bien jolie à présent, malgré la couleur un peu hasardée de ses cheveux, car, entre nous… si elle était une petite bourgeoise au lieu d’être une demoiselle de grande naissance, on dirait tout bonnement qu’elle est rousse.

- Allons, encore des méchancetés !

- Contre Mlle Adrienne ! … Le ciel m’en préserve ! … car elle avait l’air de devoir être aussi bonne que jolie… Ce n’est pas pour lui faire tort que je dis qu’elle est rousse… au contraire : car je me rappelle que ses cheveux étaient si fins, si brillants, si dorés, qu’ils allaient si bien à son teint blanc comme la neige et à ses yeux noirs, qu’en vérité on ne les aurait pas voulus autrement ; aussi je suis sûr que maintenant cette couleur de cheveux, qui aurait nui à d’autres, rend la figure de Mlle Adrienne plus piquante encore : ça doit être une vraie mine de petit diable.

- Oh ! pour diable, il faut être juste, elle l’était bien… toujours à courir dans le parc, à faire endêver sa gouvernante, à grimper aux arbres… enfin, à faire les cent coups.

- Je t’accorde que Mlle Adrienne est un diable incarné ; mais que d’esprit, que de gentillesse, et surtout, quel cœur, hein !

- Ça, pour bonne elle l’était. Est-ce qu’une fois elle ne s’est pas avisée de donner son châle et sa robe de mérinos toute neuve à une petite pauvresse, tandis qu’elle-même revenait au château en jupon… et nu-bras…

- Tu vois, du cœur, toujours du cœur ; mais une tête… oh ! une tête !

- Oui, une bien mauvaise tête ; aussi ça devait mal finir, car il paraît qu’elle fait à Paris des choses… mais des choses…

- Quoi donc ?

- Ah ! mon ami, je n’ose pas…

- Mais voyons…

- Eh bien, ajouta la digne femme avec une sorte d’embarras et de confusion qui prouvait combien tant d’énormités l’effrayaient, on dit que Mlle Adrienne ne met jamais le pied dans une église… qu’elle s’est logée toute seule dans un temple idolâtre, au bout du jardin de l’hôtel de sa tante… qu’elle se fait servir par des femmes masquées qui l’habillent en déesse, et qu’elle les égratigne toute la journée, parce qu’elle se grise…

Sans compter que toutes les nuits elle joue d’un cor de chasse en or massif… ce qui fait, tu le sens bien, le désespoir et la désolation de sa pauvre tante, la princesse.

Ici le régisseur partit d’un éclat de rire qui interrompit sa femme.

- Ah çà ! dit-il, quand son accès d’hilarité fut passé, qui t’a fait ces beaux contes-là sur Mlle Adrienne !

- C’est la femme de René, qui était allée à Paris pour chercher un nourrisson ; elle a été à l’hôtel Saint-Dizier, pour voir Mme Grivois, sa marraine… Tu sais, la première femme de chambre de Mme la princesse… Eh bien ! c’est elle, Mme Grivois, qui lui a dit tout cela ; et assurément elle doit être bien informée, puisqu’elle est de la maison.

- Oui, encore une bonne pièce et une fine mouche que cette Grivois ! Autrefois, c’était la plus fière luronne, et maintenant elle fait, comme sa maîtresse, la sainte nitouche… la dévote ; car, tel maître, tel valet… La princesse elle-même, qui, à cette heure, est si collet-monté, elle allait joliment bien dans le temps… hein ! … Il y a une quinzaine d’années, quelle gaillarde ! Te rappelles-tu ce beau colonel de hussards, qui était en garnison à Abbeville ?… Tu sais bien, cet émigré qui avait servi en Russie, et à qui les Bourbons avaient donné un régiment, à la Restauration ?

- Oui, oui, je m’en souviens ; mais tu es trop mauvaise langue.

- Ma foi, non ! je dis la vérité ; le colonel passait sa vie au château, et tout le monde disait qu’il était très bien avec la sainte princesse d’aujourd’hui… Ah ! c’était le bon temps alors.

Tous les soirs, fête ou spectacle au château. Quel boute-en-train que ce colonel… comme il jouait bien la comédie… Je me rappelle…

Le régisseur ne put continuer. Une grosse servante, portant le costume et le bonnet picards, entra précipitamment, en s’adressant à sa maîtresse :

- Madame… il y a là un bourgeois qui demande à parler à monsieur ; il arrive de Saint-Valery, dans la carriole du maître de poste… il dit qu’il s’appelle M. Rodin.

- M. Rodin ! dit le régisseur en se levant, fais entrer tout de suite.

* * * *

Un instant après, M. Rodin entra. Il était, selon sa coutume, plus que modestement vêtu ; il salua très humblement le régisseur et sa femme ; celle-ci, sur un signe de son mari, disparut.

La figure cadavéreuse de M. Rodin, ses lèvres presque invisibles, ses petits yeux de reptile à demi voilés par sa flasque paupière supérieure, ses vêtements presque sordides lui donnaient une physionomie très peu engageante ; pourtant cet homme, lorsqu’il le fallait, savait, avec un art diabolique, affecter tant de bonhomie, tant de sincérité, sa parole devenait si affectueuse, si subtilement pénétrante, que peu à peu l’impression désagréable, répugnante, que son aspect inspirait d’abord s’effaçait, et presque toujours il finissait par enlacer invinciblement sa dupe ou sa victime dans les replis tortueux de sa faconde aussi souple que mielleuse et perfide ; car on dirait que le laid et le mal ont leur fascination comme le beau et le bien… L’honnête régisseur regardait cet homme avec surprise ; en songeant aux pressantes recommandations de l’intendant de la princesse de Saint-Dizier, il s’attendait à voir un tout autre personnage ; aussi, pouvant à peine dissimuler son étonnement, il lui avait dit :

- C’est bien à M. Rodin que j’ai l’honneur de parler ?

- Oui, monsieur… et voici une nouvelle lettre de l’intendant de Mme la princesse de Saint-Dizier.

- Veuillez, je vous prie, monsieur, pendant que je vais lire cette lettre, vous approcher du feu… il fait un temps si mauvais ! dit le régisseur avec empressement ; pourrait-on vous offrir quelque chose ?

- Mille remerciements, mon cher monsieur… je repars dans une heure…

Pendant que M. Dupont lisait, M. Rodin jetait un regard interrogateur sur l’intérieur de cette chambre ; car, en homme habile, il tirait souvent des inductions très justes et très utiles de certaines apparences, qui souvent révèlent un goût, une habitude, et donnent ainsi quelques notions caractéristiques. Mais cette fois sa curiosité fut en défaut.

- Fort bien, monsieur, dit le régisseur après avoir lu. M. l’intendant me renouvelle la recommandation de me mettre absolument à vos ordres.

- Ils se bornent à peu de chose, et je ne vous dérangerai pas longtemps.

- Monsieur, c’est un honneur pour moi…

- Mon Dieu ! je sais combien vous devez être occupé, car en entrant dans ce château on est frappé de l’ordre, de la parfaite tenue qui y règnent ; ce qui prouve, mon cher monsieur, toute l’excellence de vos soins.

- Monsieur… certainement… vous me flattez.

- Vous flatter ! … un pauvre vieux bonhomme comme moi ne pense guère à cela… Mais revenons à notre affaire. Il y a ici une chambre appelée la chambre verte ?

- Oui, monsieur, c’est la chambre qui servait de cabinet de travail à feu M. le duc de Cardoville.

- Vous aurez la bonté de m’y conduire.

- Monsieur, c’est malheureusement impossible… Après la mort de M. le comte et la levée des scellés, on a serré beaucoup de papiers dans un meuble de cette chambre, et les gens d’affaires ont emporté les clefs à Paris.

- Ces clefs, les voici, dit M. Rodin en montrant au régisseur une grande et une petite clef attachées ensemble.

- Ah ! monsieur… c’est différent… vous venez chercher les papiers !

- Oui… certains papiers… ainsi qu’une petite cassette de bois des îles, garnie de fermetures en argent… Connaissez-vous cela !

- Oui, monsieur… je l’ai vue souvent sur la table de travail de M. le comte… elle doit se trouver dans le grand meuble de laque dont vous avez la clef…

- Vous voudrez donc bien me conduire dans cette chambre, d’après l’autorisation de Mme la princesse de Saint-Dizier…

- Oui, monsieur… Et Mme la princesse se porte bien ?

- Parfaitement… elle est toujours toute en Dieu.

- Et Mlle Adrienne ?…

- Hélas, mon cher monsieur ! … dit M. Rodin en poussant un soupir contrit et douloureux.

- Ah ! mon Dieu… monsieur… est-ce qu’il serait arrivé malheur à cette bonne Mlle Adrienne ?

- Comment l’entendez-vous ?

- Est-ce qu’elle serait malade ?

- Non… non… elle est malheureusement aussi bien portante qu’elle est belle…

- Malheureusement ! … dit le régisseur surpris.

- Hélas, oui ! car lorsque la beauté, la jeunesse et la santé se joignent à un désolant esprit de révolte et de perversité… à un caractère… qui n’a sûrement pas son pareil sur la terre… il vaudrait mieux être privé de ces dangereux avantages… qui deviennent autant de causes de perdition…

Mais, je vous en conjure, mon cher monsieur, parlons d’autre chose… Ce sujet m’est trop pénible… dit M. Rodin d’une voix profondément émue, et il porta le bout de son petit doigt gauche dans le coin de son œil droit comme pour y sécher une larme naissante.

Le régisseur ne vit pas la larme, mais vit le mouvement, et il fut frappé de l’altération de la voix de M. Rodin. Aussi reprit-il d’un ton pénétré :

- Monsieur… pardonnez-moi mon indiscrétion… je ne savais pas…

- C’est moi qui vous demande pardon de cet attendrissement involontaire… les larmes sont rares chez les vieillards… mais si vous aviez vu comme moi le désespoir de cette excellente princesse… qui n’a eu qu’un tort, celui d’avoir été trop bonne pour sa nièce… et d’avoir ainsi encouragé ses… Mais encore une fois, parlons d’autre chose, mon cher monsieur.

Après un moment de silence, M. Rodin parut se remettre de son émotion, il dit à Dupont :

- Voici, mon cher monsieur, quant à la chambre verte, une partie de ma mission accomplie ; il en reste une autre… Avant d’y arriver, je dois vous rappeler une chose que vous avez peut-être oubliée… à savoir qu’il y a quinze ou seize ans M. le marquis d’Aigrigny, alors colonel de Hussards, en garnison à Abbeville… a passé quelque temps ici.

- Ah ! monsieur, quel bel officier ! j’en parlais encore tout à l’heure à ma femme ! C’était la joie du château ; et comme il jouait bien la comédie, surtout les mauvais sujets ; tenez, dans les deux Edmonds, il était à mourir de rire, dans le rôle du soldat qui est gris… et avec ça une voix charmante… il a chanté ici Joconde, monsieur, comme on ne le chanterait pas à Paris.

Rodin, après avoir complaisamment écouté le régisseur, lui dit :

- Vous savez sans doute qu’après un duel terrible qu’il avait eu avec un forcené bonapartiste, nommé le général Simon, M. le colonel marquis d’Aigrigny (dont à cette heure j’ai l’honneur d’être le secrétaire intime) a quitté le monde pour l’Église…

- Ah ! monsieur, est-ce possible ?… un si beau colonel ! …

- Ce beau colonel, brave, riche, noble, fêté, a abandonné tant d’avantages pour endosser une pauvre robe noire ; et, malgré son nom, sa position, ses alliances, sa réputation de grand prédicateur, il est aujourd’hui ce qu’il était il y a quatorze ans… simple abbé… au lieu d’être archevêque ou cardinal, comme tant d’autres qui n’avaient ni son mérite ni ses vertus.

M. Rodin s’exprimait avec tant de bonhomie, tant de conviction ; les faits qu’il citait semblaient si incontestables, que M. Dupont ne put s’empêcher de s’écrier :

- Mais, monsieur, c’est superbe cela ! …

- Superbe… mon Dieu ! non, dit M. Rodin avec une inimitable expression de naïveté, c’est tout simple… quand on a le cœur de M. d’Aigrigny… Mais parmi ses qualités il a surtout celle de ne jamais oublier les braves gens, les gens de probité, d’honneur, de conscience… c’est-à-dire, mon bon monsieur Dupont, qu’il s’est souvenu de vous.

- Comment ! M. le marquis a daigné…

- Il y a trois jours j’ai reçu une lettre de lui, où il me parlait de vous.

- Il est donc à Paris ?

- Il y sera d’un moment à l’autre ; depuis environ trois mois il est parti pour l’Italie… il a, pendant ce voyage, appris une bien terrible nouvelle, la mort de Mme sa mère, qui avait été passer l’automne dans une des terres de Mme la princesse de Saint-Dizier.

- Ah ! mon Dieu… j’ignorais…

- Oui, ça été un cruel chagrin pour lui ; mais il faut savoir se résigner aux volontés de la Providence.

- Et à propos de quoi M. le marquis me faisait-il l’honneur de vous parler de moi ?

- Je vais vous le dire… D’abord, il faut que vous sachiez que ce château est vendu… Le contrat a été signé la veille de mon départ de Paris…

- Ah ! monsieur, vous renouvelez toutes mes inquiétudes...

- En quoi ?

- Je crains que les nouveaux propriétaires ne me gardent pas comme régisseur.

- Voyez un peu quel heureux hasard ! c’est justement à propos de cette place que je veux vous entretenir.

- Il serait possible ?

- Certainement. Sachant l’intérêt que M. le marquis vous porte, je désirerais beaucoup, mais beaucoup, que vous puissiez conserver cette place ; je ferai tout mon possible pour vous servir, si…

- Ah ! monsieur, s’écria Dupont en interrompant Rodin, que de reconnaissance ! c’est le ciel qui vous envoie…

- À votre tour vous me flattez, mon cher monsieur ; d’abord, je dois vous avouer que je suis obligé de mettre une condition… à mon appui.

- Oh ! qu’à cela ne tienne, monsieur, parlez… parlez.

- La personne qui doit venir habiter ce château est une vieille dame digne de vénération à tous égards ; Mme de la Sainte-Colombe, c’est le nom de cette respectable…

- Comment ! dit le régisseur en interrompant Rodin, monsieur… c’est cette dame-là qui a acheté le château ? Mme de la Sainte-Colombe ?…

- Vous la connaissez donc ?

- Oui, monsieur, elle est venue voir la terre il y a huit jours… Ma femme soutient que c’est une grande dame… mais, entre nous, à certains mots que je lui ai entendu dire…

- Vous êtes rempli de pénétration, mon bon monsieur Dupont… Mme de la Sainte-Colombe n’est pas une grande dame… tant s’en faut ; je crois qu’elle était simplement marchande de modes sous les galeries de bois du Palais-Royal. Vous voyez que je vous parle à cœur ouvert.

- Et elle qui se vantait que des seigneurs français et étrangers fréquentaient sa maison dans ce temps-là !

- C’est tout simple, ils venaient sans doute lui commander des chapeaux pour leurs femmes ; toujours est-il qu’après avoir amassé une grande fortune… et avoir été, dans sa jeunesse et dans son âge mûr, indifférente… hélas ! plus qu’indifférente… au salut de son âme, de la Sainte-Colombe est, à cette heure, dans une voie excellente et méritoire. C’est ce qui la rend, ainsi que je vous le disais, digne de vénération à tous égards, car rien n’est plus respectable qu’un repentir sincère… et durable. Mais, pour que son salut se fasse d’une manière efficace, nous avons besoin de vous, mon cher monsieur Dupont.

- De moi, monsieur… et que puis-je ?…

- Vous pouvez beaucoup. Voici comment : il n’y a pas d’église dans ce hameau, qui se trouve à égale distance de deux paroisses ; Mme de la Sainte-Colombe, voulant faire un choix entre leurs deux desservants, s’informera nécessairement auprès de vous et de Mme Dupont, qui habitez depuis longtemps le pays.

- Oh ! le renseignement ne sera pas long à donner… le curé de Danicourt est le meilleur des hommes.

- C’est justement ce qu’il ne faudrait pas dire à Mme de la Sainte-Colombe.

- Comment ?

- Il faudrait, au contraire, lui vanter beaucoup et sans cesse M. le curé de Roiville, l’autre paroisse, afin de décider cette chère dame à lui confier son salut.

- Pourquoi à celui-là plutôt qu’à l’autre, monsieur !

- Pourquoi, je vais vous le dire ; si vous et Mme Dupont parvenez à amener Mme de la Sainte-Colombe à faire le choix que je désire, vous êtes certain d’être conservé ici comme régisseur… Je vous en donne ma parole d’honneur ; et ce que je promets, je le tiens.

- Je ne doute pas, monsieur, que vous n’ayez ce pouvoir, dit Dupont, convaincu par l’accent et par l’autorité des paroles de Rodin, mais je voudrais savoir…

- Un mot encore, dit Rodin en l’interrompant ; je dois, je veux jouer cartes sur table et vous dire pourquoi j’insiste sur la préférence que je vous prie d’appuyer. Je serais désolé que vous vissiez dans tout ceci l’ombre d’une intrigue. Il s’agit simplement d’une bonne action. Le curé de Roiville, pour qui je réclame votre appui, est un homme auquel M. l’abbé d’Aigrigny s’intéresse particulièrement. Quoique très pauvre, il soutient sa vieille mère. S’il était chargé du salut de Mme de la Sainte-Colombe, il y travaillerait plus efficacement que tout autre ; car il est plein d’onction et de patience… et puis, il est évident que par cette digne dame il y aurait quelques petites douceurs dont sa vieille mère profiterait… Voilà le secret de cette grande machination. Lorsque j’ai su que cette dame était disposée à acheter cette terre voisine de la paroisse de notre protégé, je l’ai écrit à M. le marquis, il s’est souvenu de vous et il m’a écrit de vous prier de lui rendre ce petit service, qui, vous le voyez, ne s

- Tenez, monsieur, reprit Dupont après un moment de réflexion, vous êtes si franc, si obligeant, que je vais imiter votre franchise.

Autant le curé de Danicourt est respectable et aimé dans le pays, autant celui de Roiville, que vous me priez de lui préférer… est redouté pour son intolérance… Et puis…

- Et puis ?…

- Et puis, enfin, on dit…dit…

- Voyons… que dit-on ?

- On dit que… c’est un jésuite.

À ces mots, M. Rodin partit d’un éclat de rire si franc, que le régisseur en resta stupéfait, car la figure de M. Rodin avait une singulière expression lorsqu’il riait…

- Un jésuite ! ! ! répétait M. Rodin en redoublant d’hilarité, un jésuite… Ah çà, mon cher monsieur Dupont, comment vous, homme de bon sens, d’expérience et d’intelligence, allez-vous croire à ces sornettes ?… Un jésuite ! est-ce qu’il y a des jésuites ? dans ce temps-ci surtout… pouvez-vous croire à ces histoires de jacobins, à ces croquemitaines du vieux libéralisme ? Allons donc, je parie que vous aurez lu cela… dans le Constitutionnel !

- Pourtant, monsieur… on dit…

- Mon Dieu… on dit tant de choses… Mais des hommes sages, des hommes éclairés comme vous, ne s’inquiètent pas des on dit, ils s’occupent avant tout de faire leurs petites affaires sans nuire à personne, ils ne sacrifient pas à des niaiseries une bonne place qui assure leur existence jusqu’à la fin de leurs jours ; car, franchement, si vous ne parveniez pas à faire préférer mon protégé par Mme de la Sainte-Colombe, je vous déclare, à regret, que vous ne resteriez pas régisseur ici.

- Mais, monsieur, dit le pauvre Dupont, ce ne sera pas ma faute si cette dame, entendant vanter l’autre curé, le préfère à votre protégé.

- Oui ; mais si, au contraire, des personnes habitant depuis longtemps le pays… des personnes dignes de toute confiance… et qu’elle verrait chaque jour… disaient à Mme de la Sainte-Colombe beaucoup de bien de mon protégé, et un mal affreux de l’autre desservant, elle préférerait mon protégé, et vous resteriez régisseur.

- Mais, monsieur… c’est de la calomnie… cela ! … s’écria Dupont.

- Ah ! mon cher monsieur Dupont, dit M. Rodin d’un air affligé et d’un ton d’affectueux reproche ; comment pouvez-vous me croire capable de vous donner un si vilain conseil ? C’est une simple supposition que je fais. Vous désirez rester régisseur de cette terre, je vous en offre le moyen certain… c’est à vous de vous consulter et d’aviser.

- Mais, monsieur…

- Un mot encore… ou plutôt encore une condition. Celle-là est aussi importante que l’autre… On a vu malheureusement des ministres du Seigneur abuser de l’âge et de la faiblesse d’esprit de leurs pénitentes pour se faire indirectement avantager, eux… ou d’autres personnes ; je crois notre protégé incapable d’une telle bassesse. Cependant, pour mettre à couvert ma responsabilité, et surtout… la vôtre… puisque vous auriez contribué à faire agréer ma créature, je désire que deux fois par semaine vous m’écriviez dans les plus grands détails tout ce que vous aurez remarqué dans le caractère, les habitudes, les relations, les lectures mêmes de Mme de Sainte-Colombe ; car, voyez-vous, l’influence d’un directeur se révèle dans tout l’ensemble de la vie, et je désire être complètement édifié sur la conduite de mon protégé sans qu’il s’en doute… De sorte que si vous étiez frappé de quelque chose qui vous parût blâmable, j’en serais aussitôt instruit par votre correspondance hebdomadaire très détaillée.

- Mais, monsieur, c’est de l’espionnage ! … s’écria le malheureux régisseur.

- Ah ! mon cher monsieur Dupont… pouvez-vous flétrir ainsi l’un des plus doux, des plus saints penchants de l’homme… la confiance… car je ne vous demande rien autre chose… que de m’écrire en confiance tout ce qui se passera ici dans les moindres détails…

A ces deux conditions, inséparables l’une de l’autre, vous restez régisseur… sinon j’aurais la douleur… le regret d’être forcé d’en faire donner un autre à Mme de Sainte-Colombe.

- Monsieur, je vous en conjure, dit Dupont avec émotion, soyez généreux sans condition… Moi et ma femme nous n’avons que cette place pour vivre, et nous sommes trop vieux pour en trouver une autre… Ne mettez pas une probité de quarante ans aux prises avec la peur et la misère, qui est si mauvaise conseillère.

- Mon cher monsieur Dupont, vous êtes un grand enfant, réfléchissez. Dans huit jours vous me rendrez réponse…

- Ah ! monsieur, par pitié ! ! !

Cet entretien fut interrompu par un bruit retentissant que répétèrent bientôt les échos des falaises.

À peine avait-il parlé que le même bruit se répéta encore avec plus de sonorité.

- Le canon ! … s’écria Dupont en se levant ; c’est le canon, c’est sans doute un navire qui demande du secours, ou qui appelle un pilote.

- Mon ami, dit la femme du régisseur en entrant brusquement, de la terrasse on voit en mer un bateau à vapeur et un bâtiment à voiles presque entièrement démâté… les vagues les poussent à la côte ; le trois-mâts tire le canon de détresse… Il est perdu.

- Ah ! c’est terrible ! … et ne pouvant rien, rien qu’assister à un naufrage, s’écria le régisseur en prenant son chapeau et se préparant à sortir.

- N’y a-t-il donc aucun secours à donner à ces bâtiments ? demanda M. Rodin.

- Du secours ! … S’ils sont entraînés sur ces récifs… aucune puissance humaine ne pourra les sauver ; depuis l’équinoxe, deux navires se sont déjà perdus sur cette côte.

- Perdus… corps et biens ! Ah ! c’est affreux, dit M. Rodin.

- Par cette tempête, il reste malheureusement aux passagers peu de chances de salut ; il n’importe, dit le régisseur en s’adressant à sa femme ; je cours sur les falaises, avec les gens de la ferme, essayer de sauver quelques-uns de ces malheureux : fais faire grand feu dans plusieurs chambres… prépare du linge, des vêtements, des cordiaux… Je n’ose espérer un sauvetage… mais enfin il faut tenter… Venez-vous avec moi, monsieur Rodin ?

- Je m’en ferais un devoir, si je pouvais être bon à quelque chose ; mais mon âge, ma faiblesse… me rendent de bien peu de secours, dit Rodin, qui ne se souciait nullement d’affronter la tempête. Madame votre femme voudra bien m’enseigner où est la chambre verte, j’y prendrai les objets que je viens chercher, et je repartirai à l’instant pour Paris, car je suis très pressé.

- Soit, monsieur ; Catherine va vous conduire. Et toi, fais sonner la grosse cloche… dit le régisseur à sa servante ; que tous les gens de la ferme viennent me retrouver au pied des falaises avec des cordes et des leviers.

- Oui, mon ami ; mais ne t’expose pas.

- Embrasse-moi, ça me portera bonheur, dit le régisseur. Puis il sortit en courant et en disant :

- Vite… vite, à cette heure il ne reste peut-être pas une planche des navires !

- Ma chère madame, auriez-vous l’obligeance de me conduire à la chambre verte ? dit Rodin toujours impassible.

- Veuillez me suivre, monsieur, dit Catherine en essuyant ses larmes, car elle tremblait pour le sort de son mari, dont elle connaissait le courage.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > II. LA TEMPÊTE.

II. La tempête.

La mer est affreuse… Des lames immenses, d’un vert sombre marbré d’écume blanche dessinent leurs ondulations, tour à tour hautes et profondes, sur une large bande de lumière rouge qui s’étend à l’horizon. Au-dessus s’entassaient de lourdes masses de nuages d’un noir bitumineux ; chassées par la violence du vent, quelques folles nuées d’un gris rougeâtre courent sur ce ciel lugubre. Le pâle soleil d’hiver, avant de disparaître au milieu des grands nuages derrière lesquels il monte lentement, jetant quelques reflets obliques sur la mer en tourmente, dore çà et là les crêtes transparentes des vagues les plus élevées.

Une ceinture d’écume neigeuse bouillonne et tourbillonne à perte de vue sur les récifs dont cette côte âpre et dangereuse est hérissée. Au loin, à mi-côte d’un promontoire de roches, assez avancé dans la mer, s’élève le château de Cardoville ; un rayon de soleil fait flamboyer ses vitres. Ses murailles de briques et ses toits d’ardoise aigus se dressent au milieu de ce ciel chargé de vapeurs. Un grand navire désemparé, ne naviguant plus que sous des lambeaux de voile fixés à des tronçons de mât, dérive vers la côte. Tantôt il roule sur la croupe monstrueuse des vagues, tantôt il plonge au fond de leurs abîmes.

Un éclair brille… il est suivi d’un bruit sourd à peine perceptible au milieu du fracas de la tempête. Ce coup de canon est le dernier signal de détresse de ce bâtiment, qui se perd et court malgré lui sur la côte. À ce moment, un bateau à vapeur, surmonté de son panache de noire fumée, venait de l’est et allait vers l’ouest ; faisant tous ses efforts pour se maintenir éloigné de la côte, il laissait les récifs à sa gauche. Le navire démâté devait, d’un instant à l’autre, passer à l’avant du bateau à vapeur, en courant sur les roches où le poussaient le vent et la marée.

Tout à coup un violent coup de mer coucha le bateau à vapeur sur le flanc : la vague énorme, furieuse, s’abattit sur le pont ; en une seconde la cheminée fut renversée, le tambour brisé, une des roues de la machine mise hors de service… une seconde lame, succédant à la première, prit encore le bâtiment par le travers, et augmenta tellement les avaries, que, ne gouvernant plus, il alla bientôt à la côte… dans la même direction que le trois-mâts. Mais celui-ci, quoique plus éloigné des récifs, offrant au vent et à la mer une plus grande surface que le bateau à vapeur, le gagnait de vitesse dans leur dérive commune, et il s’en rapprocha bientôt assez pour qu’il y eût à craindre un abordage entre les deux bâtiments… nouveau danger ajouté à toutes les horreurs d’un naufrage alors certain.

Le trois-mâts, navire anglais, nommé le Black-Eagle, venait d’Alexandrie, d’où il amenait des passagers qui, arrivés de l’Inde et de Java par la mer Rouge sur le bateau à vapeur le Ruyter, avaient quitté ce bâtiment pour traverser l’isthme de Suez. Le Black-Eagle, en sortant du détroit de Gibraltar, avait été relâcher aux Açores, d’où il arrivait alors… Il faisait voile pour Portsmouth lorsqu’il fut assailli par le vent du nord-ouest qui régnait alors dans la Manche.

Le bateau à vapeur, nommé le Guillaume-Tell, arrivait d’Allemagne, par l’Elbe ; après avoir passé à Hambourg, il se dirigeait vers le Havre.

Ces deux bâtiments, jouets de lames énormes, poussés par la tempête, entraînés par la marée, couraient sur les récifs avec une effrayante rapidité. Le pont de chaque navire offrait un spectacle terrible ; la mort de tous les passagers paraissait certaine, car une mer affreuse se brisait sur des roches vives au pied d’une falaise à pic.

Le capitaine du Black-Eagle, debout à l’arrière, se tenant sur un débris de mâture, donnait dans cette extrémité terrible ses derniers ordres avec un courageux sang-froid.

Les embarcations avaient été enlevées par les lames. Il ne fallait pas songer à mettre la chaloupe à flot ; la seule chance de salut, dans le cas où le navire ne se briserait pas tout d’abord en touchant le banc de roches, était d’établir, au moyen d’un câble porté sur les roches, un va-et-vient, sorte de communication des plus dangereuses entre la terre et les débris d’un navire.

Le pont était couvert de passagers dont les cris et l’épouvante augmentaient encore la confusion générale. Les uns, frappés de stupeur, cramponnés aux râteliers des haubans, attendaient la mort avec une insensibilité stupide ; d’autres se tordaient les mains avec désespoir, ou se roulaient sur le pont en poussant des imprécations terribles.

Ici, des femmes priaient agenouillées ; d’autres cachaient leur figure dans leurs mains, comme pour ne pas voir les sinistres approches de la mort ; une jeune mère, pâle comme un spectre, tenant son enfant étroitement serré contre son sein, allait, suppliante, d’un matelot à l’autre, offrant à qui se chargerait de son fils une bourse pleine d’or et des bijoux qu’elle venait d’aller chercher.

Ces cris, ces frayeurs, ces larmes contrastaient avec la résignation sombre et taciturne des marins.

Reconnaissant l’imminence d’un danger aussi effrayant qu’inévitable, les uns, se dépouillant d’une partie de leurs vêtements, attendaient le moment de tenter un dernier effort pour disputer leur vie à la fureur des vagues ; d’autres, renonçant à tout espoir, bravaient la mort avec une indifférence stoïque.

Çà et là des épisodes touchants ou terribles se dessinaient, si cela peut se dire, sur un fond de sombre et morne désespoir.

Un jeune homme de dix-huit à vingt ans environ, aux cheveux noirs et brillants, au teint cuivré, aux traits d’une régularité, d’une beauté parfaites, contemplait cette scène de désolation et de terreur avec ce calme triste, particulier à ceux qui ont souvent bravé de grands périls ; enveloppé d’un manteau, le dos appuyé aux bastingages, il arc-boutait ses pieds sur une des pièces de bois de la drome.

Tout à coup, la malheureuse mère, qui, son enfant dans ses bras, et de l’or dans sa main, s’était déjà en vain adressée à quelques matelots pour les supplier de sauver son fils, avisant le jeune homme au teint cuivré, se jeta à ses genoux et lui tendit son enfant avec un élan de désespoir inexprimable…

Le jeune homme le prit, secoua tristement la tête en montrant les vagues furieuses à cette femme éplorée… mais d’un geste expressif il sembla lui promettre d’essayer de le sauver…

Alors la jeune mère, dans une folle ivresse d’espoir, se mit à baigner de larmes les mains du jeune homme au teint cuivré.

Plus loin, un autre passager du Black-Eagle paraissait animé de la pitié la plus active. On lui eût donné vingt-cinq ans à peine. De longs cheveux blonds et bouclés flottaient autour de sa figure angélique. Il portait une soutane noire et un rabat blanc. S’attachant aux plus désespérés, allant de l’un à l’autre, il leur disait de pieuses paroles d’espérance ou de résignation ; à l’entendre consoler ceux-ci, encourager ceux-là, dans un langage rempli d’onction, de tendresse et d’ineffable charité, on l’eût dit étranger ou indifférent aux périls qu’il partageait. Sur cette suave et belle figure, on lisait une intrépidité froide et sainte, un religieux détachement de toute pensée terrestre ; de temps à autre, il levait ses grands yeux bleus rayonnant de reconnaissance, d’amour et de sérénité, comme pour remercier Dieu de l’avoir mis à une de ces épreuves formidables où l’homme, rempli de cœur et de bravoure, peut se dévouer pour ses frères, et, sinon les sauver tous, du moins mourir avec eux en leur montrant le ciel… Enfin on eût dit un ange envoyé par le Créateur pour rendre moins cruels les coups d’une inexorable fatalité…

Opposition bizarre ! non loin de ce jeune homme beau comme un archange, on voyait un être qui ressemblait au démon du mal.

Hardiment monté sur le tronçon du mât de beaupré, où il se tenait à l’aide de quelques débris de cordages, cet homme dominait la scène terrible qui se passait sur le pont. Une joie sinistre, sauvage, éclatait sur son front jaune et mat, teinte particulière aux gens issus d’un blanc et d’une créole métisse ; il ne portait qu’une chemise et un caleçon de toile ; à son cou était suspendu par un cordon un rouleau de fer-blanc, pareil à celui dont se servent les soldats pour serrer leur congé.

Plus le danger augmentait, plus le trois-mâts menaçait d’être jeté sur les récifs ou d’aborder le bateau à vapeur, dont il approchait rapidement (abordage terrible, qui devait faire sombrer les deux bâtiments avant même qu’ils eussent échoué au milieu des roches), plus la joie infernale de ce passager se révélait par d’effrayants transports. Il semblait hâter avec une féroce impatience l’œuvre de destruction qui allait s’accomplir.

À le voir ainsi se repaître avidement de toutes les angoisses, de toutes les terreurs, de tous les désespoirs qui s’agitaient devant lui, on l’eût pris pour l’apôtre de l’une de ces divinités qui, dans les pays barbares, président au meurtre et au carnage.

Bientôt le Black-Eagle, poussé par le vent et par des vagues énormes, arriva si près du Guillaume-Tell, que de ce bâtiment l’on pouvait distinguer les passagers rassemblés sur le pont du bateau à vapeur, aussi presque désemparé. Ses passagers n’étaient plus qu’en petit nombre. Le coup de mer, en emportant le tambour et en brisant une des roues de la machine, avait aussi emporté presque tout le plat-bord du même côté ; les vagues, entrant à chaque instant par cette large brèche, balayaient le pont avec une violence irrésistible, et chaque fois enlevaient quelque victime.

Parmi les passagers, qui semblaient n’avoir échappé que pour être broyés contre les rochers ou écrasés sous le choc des deux navires, dont la rencontre devenait de plus en plus imminente, un groupe était surtout digne du plus tendre, du plus douloureux intérêt.

Réfugié à l’arrière, un grand vieillard au front chauve, à la moustache grise, avait enroulé autour de son corps un bout de cordage, et, ainsi solidement amarré le long de la muraille du navire, il enlaçait de ses bras et serrait avec force contre sa poitrine deux jeunes filles de quinze à seize ans, à demi enveloppées dans une pelisse de peau de renne… Un grand chien fauve, ruisselant d’eau et aboyant avec fureur contre les lames, était à leurs pieds.

Ces jeunes filles, entourées du bras du vieillard, se pressaient encore l’une contre l’autre ; mais, loin de s’égarer autour d’elles avec épouvante, leurs yeux se levaient vers le ciel, comme si, pleines d’une espérance ingénue, elles se fussent attendues à être sauvées par l’intervention d’une puissance surnaturelle.

Un épouvantable cri d’horreur, de désespoir, poussé à la fois par tous les passagers des deux navires, retentit tout à coup au-dessus du fracas de la tempête.

Au moment où, plongeant profondément entre deux lames, le bateau à vapeur offrait son travers à l’avant du trois-mâts, celui-ci, enlevé à une hauteur prodigieuse par une montagne d’eau, se trouva pour ainsi dire suspendu au-dessus du Guillaume-Tell pendant la seconde qui précéda le choc de ces deux bâtiments…

Il est de ces spectacles d’une horreur sublime… impossibles à rendre.

Mais, durant ces catastrophes promptes comme la pensée, on surprend parfois des tableaux si rapides, que l’on croirait les avoir aperçus à la lueur d’un éclair.

Ainsi, lorsque le Black-Eagle, soulevé par les flots, allait s’abattre sur le Guillaume-Tell, le jeune homme à figure d’archange, aux cheveux blonds flottants, se tenait debout à l’avant du trois-mâts, prêt à se précipiter à la mer pour sauver quelque victime…

Tout à coup il aperçut à bord du bateau à vapeur, qu’il dominait de toute l’élévation d’une vague immense, il aperçut les deux jeunes filles étendant vers lui leurs bras suppliants… Elles semblaient le reconnaître et le contemplaient avec une sorte d’extase, d’adoration religieuse !

Pendant une seconde, malgré le fracas de la tempête, malgré l’approche du naufrage, les regards de ces trois êtres se rencontrèrent…

Les traits du jeune homme exprimèrent alors une commisération subite, profonde ; car les deux jeunes filles, les mains jointes, l’imploraient comme un sauveur attendu…

Le vieillard, renversé par la chute d’un bordage, gisait sur le pont.

Bientôt tout disparut. Une effrayante masse d’eau lança impétueusement le Black-Eagle sur le Guillaume-Tell au milieu d’un nuage d’écume bouillonnante.

À l’effroyable écrasement de ces deux masses de bois et de fer, qui, broyées l’une contre l’autre, sombrèrent aussitôt, se joignit seulement un grand cri… un cri d’agonie et de mort… un seul cri poussé par cent créatures humaines s’abîmant à la fois dans les flots…

Et puis l’on ne vit plus rien.

Quelques moments après, dans le creux ou sur la cime des vagues… on put apercevoir les débris des deux bâtiments ; et çà et là, les bras crispés, la figure livide et désespérée de quelques malheureux tâchant de gagner les récifs de la côte au risque d’y être écrasés sous le choc des lames qui s’y brisaient avec fureur.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > III. LES NAUFRAGÉS.

III. Les naufragés.

Pendant que le régisseur était allé sur le bord de la mer pour porter secours à ceux des passagers qui auraient pu échapper à un naufrage inévitable, M. Rodin, conduit par Catherine à la chambre verte, y avait pris les objets qu’il devait rapporter à Paris.

Après deux heures passées dans cette chambre, fort indifférent au sauvetage qui préoccupait les habitants du château, Rodin revint dans la pièce occupée par le régisseur, pièce qui aboutissait à une longue galerie.

Lorsqu’il y entra, il n’y trouva personne ; il tenait sous son bras une petite cassette de bois des îles, garnie de fermoirs en argent noircis par les années. Sa redingote, à demi boutonnée, laissait voir la partie supérieure d’un grand portefeuille de maroquin rouge placé dans sa poche de côté. M. Rodin demeura pensif pendant quelques minutes ; l’entrée de Mme Dupont, qui s’occupait avec zèle de tous les préparatifs de secours, l’interrompit dans ses réflexions.

- Maintenant, dit Mme Dupont à une servante, faites du feu dans la pièce voisine, mettez là ce vin chaud : M. Dupont peut rentrer d’un moment à l’autre.

- Eh bien, ma chère madame, lui dit Rodin, espère-t-on sauver quelqu’un de ces malheureux ?

- Hélas ! monsieur… je l’ignore ; voilà près de deux heures que mon mari est parti… Je suis dans une inquiétude mortelle ; il est si courageux, si imprudent, une fois qu’il s’agit d’être utile…

- Courageux… jusqu’à l’imprudence, se dit Rodin avec impatience… Je n’aime pas cela.

- Enfin, reprit Catherine, je viens de faire mettre ici à côté du linge bien chaud… des cordiaux… Pourvu que cela, mon Dieu ! serve à quelque chose !

- Il faut toujours l’espérer, ma chère madame.

J’ai bien regretté que mon âge, ma faiblesse, ne m’aient pas permis de me joindre à votre excellent mari… Je regrette aussi de ne pouvoir attendre pour savoir l’issue de ses efforts, et l’en féliciter s’ils sont heureux… car je suis malheureusement forcé de repartir… mes moments sont comptés. Je vous serai très obligé de faire atteler mon cabriolet.

- Oui, monsieur… j’y vais aller.

- Un mot… ma chère, ma bonne madame Dupont… vous êtes une femme de tête et d’excellent conseil… J’ai mis votre mari à même de garder, s’il le veut, la place de régisseur de cette terre.

- Il serait possible ! Que de reconnaissance ! Sans cette place, vieux comme nous sommes, nous ne saurions que devenir !

- J’ai seulement mis à cette promesse… deux conditions… des misères… il vous expliquera cela.

- Ah ! monsieur, vous êtes notre sauveur…

- Vous êtes trop bonne… Mais à deux petites conditions.

- Il y en aurait cent monsieur, que nous les accepterions. Jugez donc, monsieur… sans ressources… si nous n’avions pas cette place… sans ressources.

- Je compte donc sur vous ; dans l’intérêt de votre mari, tâchez de le décider.

- Madame… madame ! voilà monsieur qui arrive, dit une servante en accourant dans la chambre.

- Y a-t-il beaucoup de monde avec lui ?

- Non, madame… il est seul…

- Seul ? comment, seul ?

- Oui, madame.

Quelques moments après, M. Dupont entrait dans la salle.

Ses habits ruisselaient d’eau ; pour maintenir son chapeau, malgré la tourmente, il l’avait fixé sur sa tête au moyen de sa cravate nouée en forme de mentonnière ; ses guêtres étaient couvertes d’une boue crayeuse.

- Enfin, mon ami, te voilà ! j’étais si inquiète ! s’écria sa femme en l’embrassant tendrement.

- Jusqu’à présent… trois de sauvés.

- Dieu soit loué ! mon cher monsieur Dupont, dit Rodin, au moins vos efforts n’auront pas été vains.

- Trois… seulement trois, mon Dieu ! dit Catherine.

- Je ne te parle que de ceux que j’ai vus… près de la petite anse aux Goélands. Il faut espérer que dans les autres endroits de la côte un peu accessibles il y a eu d’autres sauvetages.

- Tu as raison… car heureusement la côte n’est pas partout également mauvaise.

- Et où sont ces intéressants naufragés, mon cher monsieur ? demanda Rodin, qui ne pouvait s’empêcher de rester quelques instants de plus.

- Ils montent la falaise… soutenus par nos gens. Comme ils ne marchent guère vite, je suis accouru en avant pour rassurer ma femme et pour prendre quelques mesures nécessaires ; d’abord, il faut tout de suite préparer des vêtements de femme.

- Il y a donc une femme parmi les personnes sauvées ?

- Il y a deux jeunes filles… quinze ou seize ans, tout au plus… des enfants… et si jolies !

- Pauvres petites ! dit M. Rodin avec componction.

- Celui à qui elles doivent la vie est avec elles… Oh ! pour celui-là, on peut le dire, c’est un héros ! …

- Un héros ?

- Oui. Figure-toi…

- Tu me diras cela tout à l’heure. Passe donc au moins cette robe de chambre, qui est bien sèche, car tu es trempé d’eau… bois un peu de ce vin chaud… tiens.

- Ce n’est pas de refus, car je suis gelé… Je te disais donc que celui qui avait sauvé ces jeunes filles était un héros… le courage qu’il a montré est au-dessus de ce qu’on peut imaginer… Nous partons d’ici avec les hommes de la ferme, nous descendons le petit sentier à pic, et nous arrivons enfin au pied de la falaise… à la petite anse des Goélands, heureusement un peu abritée des lames par cinq ou six énormes blocs de roches assez avancés dans la mer. Au fond de l’anse… qu’est-ce que nous trouvons ? les deux jeunes filles dont je te parle, évanouies, les pieds trempant dans l’eau, mais adossées à une roche, comme si elles eussent été placées là après avoir été retirées de la mer.

- Chers enfants… c’est à fendre le cœur, dit M. Rodin en portant, selon son habitude, le bout de son petit doigt gauche à l’angle de son œil droit pour y essuyer une larme qui s’y montrait rarement.

- Ce qui m’a frappé, c’est qu’elles se ressemblaient tellement, dit le régisseur, qu’il faut certainement l’habitude de les voir pour les reconnaître…

- Deux jumelles sans doute, dit Mme Dupont.

- L’une de ces pauvres jeunes filles, reprit le régisseur, tenait entre ses deux mains jointes une petite médaille en bronze, qui était suspendue à son cou par une chaînette de même métal.

M. Rodin se tenait ordinairement très voûté. À ces derniers mots du régisseur, il se redressa brusquement, une légère rougeur colora ses joues livides… pour tout autre, ces symptômes eussent paru assez insignifiants ; mais chez M. Rodin, habitué depuis longues années à contraindre, à dissimuler toutes ses émotions, ils annonçaient une profonde stupeur ; s’approchant du régisseur, il lui dit d’une voix légèrement altérée, mais de l’air le plus indifférent du monde :

- C’était sans doute une pieuse relique… Vous n’avez pas vu ce qu’il y avait sur cette médaille ?

- Non, monsieur… je n’y ai pas songé.

- Et ces deux jeunes filles se ressemblaient… beaucoup… dites-vous ?

- Oui, monsieur… à s’y méprendre… Probablement elles sont orphelines, car elles sont vêtues de deuil…

- Ah ! … elles sont vêtues de deuil… dit M. Rodin avec un nouveau mouvement.

- Hélas ! si jeunes et orphelines ! reprit Mme Dupont en essuyant ses larmes.

- Comme elles étaient évanouies… nous les transportions plus loin, dans un endroit où le sable était bien sec… Pendant que nous nous occupions de ce soin, nous voyons paraître la tête d’un homme au-dessous d’une roche ; il essayait de la gravir en s’y cramponnant d’une main ; on court à lui, et bien heureusement encore ! car ses forces étaient à bout : il est tombé épuisé entre les mains de nos hommes. C’est de lui que je te disais : c’est un héros, car, non content d’avoir sauvé les deux jeunes filles avec un courage admirable, il avait encore voulu tenter de sauver une troisième personne, et il était retourné au milieu des rochers battus par la mer… mais ses forces étaient à bout, et, sans nos hommes, il aurait été bien certainement enlevé des roches auxquelles il se cramponnait.

- Tu as raison, c’est un fier courage…

M. Rodin, la tête baissée sur sa poitrine, semblait étranger à la conversation ; sa consternation, sa stupeur augmentaient avec la réflexion : les deux jeunes filles qu’on venait de sauver avaient quinze ans ; elles étaient vêtues de deuil ; elles se ressemblaient à s’y méprendre ; l’une portait au cou une médaille de bronze : il n’en pouvait plus douter, il s’agissait des filles du général Simon.

Comment les deux sœurs étaient-elles au nombre des naufragés ? Comment étaient-elles sorties de la prison de Leipzig ? Comment n’en avait-il pas été instruit ? S’étaient-elles évadées ? Avaient-elles été mises en liberté ? Comment n’en avait-il pas été averti ? Ces pensées secondaires, qui se présentaient en foule à l’esprit de M. Rodin, s’effaçaient devant ce fait : «Les filles du général Simon étaient là.» Sa trame, laborieusement ourdie, était anéantie.

- Quand je te parle du sauveur de ces deux jeunes filles, reprit le régisseur en s’adressant à sa femme et sans remarquer la préoccupation de M. Rodin, tu t’attends peut-être, d’après cela, à voir un hercule ; et bien ! tu n’y est pas… c’est presque un enfant, tant il a l’air jeune, avec sa jolie figure douce et ses grands cheveux blonds… Enfin, je lui ai laissé un manteau, car il n’avait que sa chemise et une culotte courte noire avec des bas de laine noirs aussi… ce qui m’a semblé singulier.

- C’est vrai, les marins ne sont guère habillés de la sorte.

- Du reste, quoique le navire où il était fût anglais, je crois que mon héros est Français, car il parle notre langue comme toi et moi… Ce qui m’a fait venir les larmes aux yeux, c’est quand les jeunes filles sont revenues à elles… En le voyant, elles se sont jetées à ses genoux ; elles avaient l’air de le regarder avec religion et de le remercier comme on prie Dieu… Puis après, elles ont jeté les yeux autour d’elles comme si elles avaient cherché quelqu’un ; elles se sont dit quelques mots, et ont éclaté en sanglots en se jetant dans les bras l’une de l’autre.

- Quel sinistre, mon Dieu ! combien de victimes il doit y avoir !

- Quand nous avons quitté les falaises, la mer avait déjà rejeté sept cadavres… des débris, des caisses… J’ai fait prévenir les douaniers garde-côtes… Ils resteront là toute la journée pour veiller ; et si, comme je l’espère, d’autres naufragés échappent, on les enverrait ici… Mais, écoute donc, on dirait un bruit de voix… Oui, ce sont nos naufragés.

Et le régisseur et sa femme coururent à la porte de la salle, qui s’ouvrait sur une longue galerie, pendant que M. Rodin, rongeant convulsivement ses ongles plats, attendait avec une inquiétude courroucée l’arrivée des naufragés ; un tableau touchant s’offrit à sa vue.

Du fond de cette galerie, assez sombre et seulement percée d’un côté de plusieurs fenêtres en ogive, trois personnes conduites par un paysan s’avançaient lentement. Ce groupe se composait de deux jeunes filles et de l’homme intrépide à qui elles devaient la vie… Rose et Blanche étaient à droite et à gauche de leur sauveur, qui, marchant avec beaucoup de peine, s’appuyait légèrement sur leurs bras. Quoiqu’il eût vingt-cinq ans accomplis, la figure juvénile de cet homme n’annonçait pas cet âge ; ses longs cheveux blond cendré, séparés au milieu de son front, tombaient lisses et humides sur le collet d’un ample manteau brun dont on l’avait couvert. Il serait difficile de rendre l’adorable bonté de cette pâle et douce figure, aussi pure que ce que le pinceau de Raphaël a produit de plus idéal ; car seul ce divin artiste aurait pu rendre la grâce mélancolique de ce visage enchanteur, la sérénité de son regard céleste, limpide et bleu comme celui d’un archange… ou d’un martyr monté au ciel.

Oui, d’un martyr, car une sanglante auréole ceignait déjà cette tête charmante…

Chose douloureuse à voir… au-dessus de ses sourcils blonds, et rendus par le froid d’un coloris plus vif, une étroite cicatrice, qui datait de plusieurs mois, semblait entourer son beau front d’un cordon de pourpre ; chose plus triste encore, ses mains avaient été cruellement transpercées par un crucifiement ; ses pieds avaient subi la même mutilation… et s’il marchait avec tant de peine, c’est que ses blessures venaient de se rouvrir sur les rochers aigus où il avait couru pendant le sauvetage.

Ce jeune homme était Gabriel, prêtre attaché aux missions étrangères et fils adoptif de la femme de Dagobert. Gabriel était prêtre et martyr… car, de nos jours, il y a encore des martyrs… comme du temps où les Césars livraient les premiers chrétiens aux lions et aux tigres du Cirque ; car de nos jours, des enfants du peuple, c’est presque toujours chez lui que se recrutent les dévouements héroïques et désintéressés, des enfants du peuple, poussés par une vocation respectable, comme ce qui est courageux et sincère, s’en vont dans toutes les parties du monde tenter de propager leur foi, et braver la torture, la mort, avec une bienveillance ingénue. Combien d’eux, victimes de barbares, ont péri, obscurs et ignorés, au milieu des solitudes des deux mondes ! Et pour ces simples soldats de la croix, qui n’ont que leur croyance et que leur intrépidité, jamais au retour (et ils reviennent rarement), jamais de fructueuses et somptueuses dignités ecclésiastiques. Jamais la pourpre ou la mitre ne cachent leur front cicatrisé, leurs membres mutilés : comme le plus grand nombre des soldats du drapeau, ils meurent oubliés…

Dans leur reconnaissance ingénue, les filles du général Simon, une fois revenues à elles après le naufrage, et se trouvant en état de gravir les rochers, n’avaient voulu laisser à personne le soin de soutenir la démarche chancelante de celui qui venait de les arracher à une mort certaine.

Les vêtements noirs de Rose et de Blanche ruisselaient d’eau ; leur figure, d’une grande pâleur, exprimait une douleur profonde ; des larmes récentes sillonnaient leurs joues ; les yeux mornes, baissés, tremblantes d’émotion et de froid, les orphelines songeaient avec désespoir qu’elles ne reverraient plus Dagobert, leur guide, leur ami… car c’était à lui que Gabriel avait tendu en vain une main secourable pour l’aider à gravir les rochers ; malheureusement les forces leur avaient manqué à tous deux… et le soldat s’était vu emporter par le retrait d’une lame.

La vue de Gabriel fut un nouveau sujet de surprise pour Rodin, qui s’était retiré à l’écart, afin de tout examiner ; mais cette surprise était si heureuse… il éprouva tant de joie de voir le missionnaire sauvé d’une mort certaine, que la cruelle impression qu’il avait ressentie à la vue des filles du général Simon s’adoucit un peu. (On n’a pas oublié qu’il fallait pour les projets de M. Rodin que Gabriel fût à Paris le 13 février.)

Le régisseur et sa femme, tendrement émus à l’aspect des orphelines, s’approchèrent d’elles avec empressement.

- Monsieur… monsieur… bonne nouvelle, s’écria un garçon de ferme en entrant. Encore deux naufragés de sauvés !

- Dieu soit loué ! Dieu soit béni ! dit le missionnaire.

- Où sont-ils ? demanda le régisseur en se dirigeant vers la porte.

- Il y en a un qui peut marcher… il me suit avec Justin, qui l’amène… L’autre a été blessé contre les rochers, on le transporte ici sur un brancard fait de branches d’arbres…

- Je cours le faire placer dans la salle basse, dit le régisseur en sortant ; toi, ma femme, occupe-toi de ces jeunes demoiselles.

- Et le naufragé qui peut marcher… où est-il ? demanda la femme du régisseur…

- Le voilà, dit le paysan en montrant quelqu’un qui s’avançait assez rapidement du fond de la galerie. Dès qu’il a su que les deux jeunes demoiselles que l’on a sauvées étaient ici, quoiqu’il soit vieux et blessé à la tête, il a fait de si grandes enjambées que c’est tout au plus si j’ai pu le devancer.

Le paysan avait à peine prononcé ces paroles, que Rose et Blanche, se levant par un mouvement spontané, s’étaient précipitées vers la porte. Elles y arrivèrent en même temps que Dagobert. Le soldat, incapable de prononcer une parole, tomba à genoux sur le seuil en tendant ses bras aux filles du général Simon, pendant que Rabat-Joie, courant à elles, leur léchait les mains. Mais l’émotion était trop violente pour Dagobert ; lorsqu’il eut serré entre ses bras les orphelines, sa tête se pencha en arrière, et il fut tombé à la renverse sans les soins des paysans. Malgré les observations de la femme du régisseur sur leur faiblesse et sur leur émotion, les deux jeunes filles voulurent accompagner Dagobert évanoui, que l’on transporta dans une chambre voisine.

À la vue du soldat, la figure de M. Rodin s’était violemment contractée, car jusqu’alors il avait cru à la mort du guide des filles du général Simon.

Le missionnaire, accablé de fatigue, s’appuyait sur une chaise et n’avait pas encore aperçu Rodin.

Un nouveau personnage, un homme au teint jaune et mat, entra dans cette chambre, accompagné d’un paysan qui lui indiqua Gabriel. L’homme au teint jaune, à qui on avait prêté une blouse et un pantalon de paysan, s’approcha du missionnaire, et lui dit en français, mais avec un accent étranger :

- Le prince Djalma vient d’être transporté tout à l’heure ici.

Son premier mot a été pour vous appeler.

- Que dit cet homme ? s’écria Rodin en s’avançant vers Gabriel.

- Monsieur Rodin ! s’écria le missionnaire en reculant de surprise.

- Monsieur Rodin ! s’écria l’autre naufragé ; et, de ce moment, son œil ne quitta plus le correspondant de Josué.

- Vous ici, monsieur ! dit Gabriel en s’approchant de Rodin avec une déférence mêlée de crainte.

- Que vous a dit cet homme ? répéta Rodin d’une voix altérée. N’a-t-il pas prononcé le nom du prince Djalma ?

- Oui, monsieur ; le prince Djalma est un des passagers du vaisseau anglais qui venait d’Alexandrie et sur lequel nous avons naufragé… Ce navire avait relâché aux Açores, où je me trouvais ; le bâtiment qui m’amenait de Charlestown ayant été obligé de rester dans cette île à cause de grandes avaries, je me suis embarqué sur le Black-Eagle, où se trouvait le prince Djalma. Nous allions à Portsmouth ; de là, mon intention était de revenir en France.

Rodin ne songeait pas à interrompre Gabriel ; cette nouvelle secousse paralysait sa pensée. Enfin, comme un homme qui tente un dernier effort, quoiqu’il en sache d’avance la vanité, il ajouta :

- Et savez-vous quel est ce prince Djalma ?

- C’est un homme aussi bon que brave… le fils d’un roi dépouillé de son territoire par les Anglais. Puis, se tournant vers l’autre naufragé, le missionnaire lui dit avec intérêt :

- Comment va le prince ? Ses blessures sont-elles dangereuses ?

- Ce sont des contusions très violentes, mais qui ne seront pas mortelles, dit l’autre.

- Dieu soit loué ! dit le missionnaire en s’adressant à Rodin, voici, vous le voyez, encore un naufragé de sauvé.

- Tant mieux, répondit Rodin d’un ton impérieux et bref.

- Je vais aller auprès de lui, dit Gabriel avec soumission. Vous n’avez aucun ordre à me donner ?…

- Serez-vous en état de partir… dans deux ou trois heures, malgré vos fatigues ?

- S’il le faut… oui.

- Il le faut… vous partirez avec moi.

Gabriel s’inclina devant Rodin, qui tomba anéanti sur une chaise, pendant que le missionnaire sortait avec le paysan. L’homme au teint jaune était resté dans un coin de la chambre, inaperçu de Rodin. Cet homme était Faringhea, le métis, un des trois chefs des Étrangleurs, qui avait échappé aux poursuites des soldats dans les ruines de Tchandi ; après avait tué Mahal le contrebandier, il lui avait volé les dépêches écrites par M. Josué Van Daël à Rodin, et la lettre grâce à laquelle le contrebandier devait être reçu comme passager à bord du Ruyter. Faringhea s’étant échappé de la cabane des ruines de Tchandi sans être vu de Djalma, celui-ci le retrouvant à bord après une évasion (que l’on expliquera plus tard), ignorant qu’il appartînt à la secte des Phansegars, l’avait traité pendant la traversée comme un compatriote.

Rodin, l’œil fixe, hagard, le teint livide de rage muette, rongeant ses ongles jusqu’au vif, n’apercevait pas le métis qui, après s’être silencieusement approché de lui, lui mit familièrement la main sur l’épaule et lui dit :

- Vous vous appelez Rodin ?

- Qu’est-ce ? demanda celui-ci en tressaillant et en redressant brusquement la tête.

- Vous vous appelez Rodin ? répéta Faringhea…

- Oui… que voulez-vous ?

- Vous demeurez rue du Milieu-des-Ursins, à Paris ?

- Oui… mais encore une fois, que voulez-vous ?

- Rien… maintenant… frère… plus tard… beaucoup.

Et Faringhea, s’éloignant à pas lents, laissa Rodin effrayé ; car cet homme qui ne tremblait devant rien, avait été frappé du sinistre regard et de la sombre physionomie de l’Étrangleur.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > IV. LE DÉPART POUR PARIS.

IV. Le départ pour Paris.

Le plus grand silence règne dans le château de Cardoville ; la tempête s’est peu à peu calmée, l’on n’entend plus au loin que le sourd ressac des vagues qui s’abattent pesamment sur la côte.

Dagobert et les orphelines ont été établis dans des chambres chaudes et confortables au premier étage du château.

Djalma, trop grièvement blessé pour être transporté à l’étage supérieur, est resté dans une salle basse. Au moment du naufrage, une mère éplorée lui avait remis son enfant entre les bras. En vain il voulut tenter d’arracher cet infortuné à une mort certaine ; ce dévouement a gêné ses mouvements et le jeune Indien a été presque brisé sur les roches. Faringhea, qui a su le convaincre de son affection, est resté auprès de lui à le veiller.

Gabriel, après avoir donné quelques consolations à Djalma, est remonté dans la chambre qui lui était destinée ; fidèle à la promesse qu’il a faite à Rodin d’être prêt à partir au bout de deux heures, il n’a pas voulu se coucher : ses habits séchés, il s’est endormi dans un grand fauteuil à haut dossier, placé devant une cheminée où brûle un ardent brasier.

Cet appartement est situé auprès de ceux qui sont occupés par Dagobert et par les deux sœurs.

Rabat-Joie, probablement sans aucune défiance dans un si honnête château, a quitté la porte de Rose et de Blanche pour venir se réchauffer et s’étendre devant le foyer au coin duquel le missionnaire est endormi. Rabat-Joie, son museau appuyé sur ses pattes allongées, jouit avec délices d’un parfait bien-être, après tant de traverses terrestres et maritimes ! Nous ne saurions affirmer qu’il pense habituellement beaucoup au pauvre vieux Jovial, à moins qu’on ne prenne pour une marque de souvenir de sa part son irrésistible besoin de mordre tous les chevaux blancs qu’il avait rencontrés depuis la mort de son vénérable compagnon, lui jusqu’alors le plus inoffensif des chiens à l’endroit des chevaux de toute robe.

Au bout de quelques instants, une des portes qui donnaient dans cette chambre s’ouvrit, et les deux sœurs entrèrent timidement. Depuis quelques instants éveillées, reposées et habillées, elles ressentaient encore de l’inquiétude au sujet de Dagobert : quoique la femme du régisseur, après les avoir conduites dans leur chambre, fût ensuite revenue leur apprendre que le médecin du village ne trouvait aucune gravité dans l’état et dans la blessure du soldat, néanmoins elles sortaient de chez elles, espérant s’informer de lui auprès de quelqu’un du château.

Le haut dossier de l’antique fauteuil où dormait Gabriel le cachait complètement ! mais les orphelines, voyant Rabat-Joie tranquillement couché au pied de ce fauteuil, crurent que Dagobert y sommeillait ; elles s’avancèrent donc vers ce siège sur la pointe du pied. À leur grand étonnement, elles virent Gabriel endormi. Interdites, elles s’arrêtèrent immobiles, n’osant ni reculer ni avancer, de peur de l’éveiller. Les longs cheveux blonds du missionnaire, n’étant plus mouillés, frisant naturellement autour de son cou et de ses épaules, la pâleur de son teint ressortait sur le pourpre foncé du damas qui recouvrait le dossier du fauteuil. Le beau visage de Gabriel exprimait alors une mélancolie amère, soit qu’il fût sous l’impression d’un songe pénible, soit qu’il eût l’habitude de cacher de douloureux ressentiments dont l’expression se révélait à son insu pendant son sommeil ; malgré cette apparence de tristesse navrante, ses traits conservaient leur caractère d’angélique douceur, d’un attrait inexprimable… car rien n’est plus touchant que la beauté qui souffre.

Les deux jeunes filles baissèrent les yeux, rougirent spontanément, et échangèrent un coup d’œil un peu inquiet en se montrant du regard le missionnaire endormi.

- Il dort, ma sœur, dit Rose à voix basse.

- Tant mieux… répondit Blanche aussi à voix basse en faisant à Rose un signe d’intelligence, nous pourrons le bien regarder…

- En venant de la mer ici avec lui, nous n’osions pas…

- Vois donc comme sa figure est douce !

- Il me semble que c’est bien lui que nous avons vu dans nos rêves…

- Disant qu’il nous protégerait.

- Et cette fois encore… il n’y a pas manqué.

- Mais, du moins, nous le voyons…

- Ce n’est pas comme dans la prison de Leipzig… pendant cette nuit si noire.

- Il nous a encore sauvées, cette fois.

- Sans lui… ce matin… nous périssions…

- Pourtant, ma sœur, dans nos rêves, il me semble que son visage était comme éclairé par une douce lumière.

- Oui… tu sais, il nous éblouissait presque.

- Et puis il n’avait pas l’air triste.

- C’est qu’alors, vois-tu, il venait du ciel, et maintenant il est sur terre…

- Ma sœur… est-ce qu’il avait alors autour du front cette cicatrice d’un rose vif ?

- Oh ! non, nous nous en serions bien aperçues.

- Et à ses mains… vois donc aussi ces cicatrices…

- Mais s’il a été blessé… ce n’est donc pas un archange ?

- Pourquoi, ma sœur, s’il a reçu ces blessures en voulant empêcher le mal, ou en secourant des personnes qui, comme nous, allaient mourir ?

- Tu as raison… s’il ne courait pas de dangers en venant au secours de ceux qu’il protège, ce serait moins beau…

- Comme c’est dommage qu’il n’ouvre pas les yeux…

- Son regard est si bon, si tendre !

- Pourquoi ne nous a-t-il rien dit de notre mère pendant la route ?

- Nous n’étions pas seules avec lui… il n’aura pas voulu…

- Maintenant nous sommes seules…

- Si nous le priions, pour qu’il nous en parle… Et les orphelines s’interrogèrent du regard avec une naïveté charmante ; leurs figures se coloraient d’un vif incarnat, et leur sein virginal palpitait doucement sous leur robe noire.

- Tu as raison… prions-le.

- Mon Dieu, ma sœur, comme notre cœur bat, dit Blanche, ne doutant pas avec raison que Rose ne ressentît tout ce qu’elle ressentait elle-même, et comme ce battement fait du bien ! On dirait qu’il va nous arriver quelque chose d’heureux.

Les deux sœurs, après s’être approchées du fauteuil sur la pointe du pied, s’agenouillèrent les mains jointes, l’une à droite, l’autre à gauche du jeune prêtre. Ce fut un tableau charmant. Levant leurs adorables figures vers Gabriel, elles dirent tout bas, bien bas, d’une voix suave et fraîche comme leurs visages de quinze ans :

- Gabriel ! ! ! parlez-nous de notre mère.

À cet appel, le missionnaire fit un léger mouvement, ouvrit à demi les yeux, et grâce à cet état de vague somnolence qui précède le réveil complet, se rendant à peine compte de ce qu’il voyait, il eut un ravissement à l’apparition de ces deux gracieuses figures qui, tournées vers lui, l’appelaient doucement.

- Qui m’appelle ! dit-il en se réveillant tout à fait et en redressant la tête.

- C’est nous !

- Nous, Blanche et Rose !

Ce fut au tour de Gabriel à rougir, car il reconnaissait les jeunes filles qu’il avait sauvées.

- Relevez-vous, mes sœurs, dit-il, on ne s’agenouille que devant Dieu…

Les orphelines obéirent et furent bientôt à ses côtés, se tenant par la main.

- Vous savez donc mon nom ! leur demanda-t-il en souriant.

- Oh ! nous ne l’avons pas oublié.

- Qui vous l’a dit !

- Vous…

- Moi ?

- Quand vous êtes venu de la part de notre mère…

- Nous dire qu’elle vous envoyait vers nous et que vous nous protégeriez toujours.

- Moi, sœur ?… dit le missionnaire, ne comprenant rien aux paroles des orphelines. Vous vous trompez… Aujourd’hui seulement je vous ai vues…

- Et dans nos rêves ?

- Oui, rappelez-vous donc ! dans nos rêves ?

- En Allemagne… il y a trois mois, pour la première fois. Regardez-nous donc bien !

Gabriel ne put s’empêcher de sourire de la naïveté de Rose et de Blanche, qui lui demandaient de se souvenir d’un rêve qu’elles avaient fait ; puis, de plus en plus surpris, il reprit :

- Dans vos rêves ?

- Mais certainement… quand vous nous donniez de si bons conseils.

- Aussi, quand nous avons eu du chagrin depuis… en prison… vos paroles, dont nous nous souvenions, nous ont consolées, nous ont donné du courage.

- N’est-ce donc pas vous qui nous avez fait sortir de prison, à Leipzig, pendant cette nuit si noire… que nous ne pouvions vous voir ?

- Moi ! …

- Quel autre que vous serait venu à notre secours et à celui de notre vieil ami ?…

- Nous lui disions bien que vous l’aimeriez parce qu’il nous aimait, lui qui ne voulait pas croire aux anges.

- Aussi, ce matin, pendant la tempête, nous n’avions presque pas peur.

- Nous vous attendions.

- Ce matin, oui, mes sœurs, Dieu m’a accordé la grâce de m’envoyer à votre secours ; j’arrivais d’Amérique, mais je n’ai jamais été à Leipzig… Ce n’est donc pas moi qui vous ai fait sortir de prison… Dites-moi, mes sœurs, ajouta-t-il en souriant avec bonté, pour qui me prenez-vous ?

- Pour un bon ange que nous avons déjà vu en rêve et que notre mère a envoyé du ciel pour nous protéger.

- Mes chères sœurs, je ne suis qu’un pauvre prêtre… Le hasard fait que je ressemble sans doute à l’ange que vous avez vu en songe et que vous ne pouviez voir qu’en rêve… car il n’y a pas d’ange visible pour nous.

- Il n’y a pas d’anges visibles ! dirent les orphelines en se regardant avec tristesse.

- Il n’importe, mes chères sœurs, dit Gabriel en prenant affectueusement les mains des jeunes filles entre les siennes, les rêves… comme toute chose… viennent de Dieu… Puisque le souvenir de votre mère était mêlé à ce rêve… bénissez-le doublement.

À ce moment une porte s’ouvrit et Dagobert parut. Jusqu’alors, les orphelines, dans leur ambition naïve d’être protégées par un archange, ne s’étaient pas rappelé que la femme de Dagobert avait adopté un enfant abandonné qui s’appelait Gabriel et qui était prêtre et missionnaire.

Le soldat, quoiqu’il se fût opiniâtré à soutenir que sa blessure était une blessure blanche (pour se servir des termes du général Simon), avait été soigneusement pansé par le chirurgien du village ; un bandeau noir lui cachait à moitié le front et augmentait encore son air naturellement rébarbatif.

En entrant dans le salon, il fut surpris de voir un inconnu tenir familièrement entre ses mains les mains de Blanche et de Rose. Cet étonnement se conçoit : Dagobert ignorait que le missionnaire eût sauvé les orphelines et tenté de le secourir lui-même. Le matin, pendant la tempête, tourbillonnant au milieu des vagues, tâchant enfin de se cramponner à un rocher, le soldat n’avait que très imparfaitement vu Gabriel au moment où celui-ci, après avoir arraché les deux sœurs à une mort certaine, avait en vain tâché de lui venir en aide. Lorsque après le naufrage Dagobert avait retrouvé les orphelines dans la salle basse du château, il était tombé, on l’a dit, dans un complet évanouissement, causé par la fatigue, par l’émotion, par les suites de sa blessure : à ce moment non plus il n’avait pu apercevoir le missionnaire. Le vétéran commençait à froncer ses épais sourcils gris sous son bandeau noir, en voyant un inconnu si familier avec Rose et Blanche, lorsque celles-ci coururent se jeter dans ses bras et le couvrirent de caresses filiales : son ressentiment se dissipa bientôt devant ces preuves d’affection, quoiqu’il jetât de temps à autre un regard assez sournois du côté du missionnaire, qui s’était levé et dont il ne distinguait pas parfaitement la figure.

- Et ta blessure ? lui dit Rose avec intérêt, on nous a dit qu’heureusement elle n’était pas dangereuse.

- En souffres-tu ? ajouta Blanche.

- Non, mes enfants… c’est le major du village qui a voulu m’entortiller de ce bandage ; j’aurais sur la tête une résille de coups de sabre que je ne serais pas autrement embéguiné ; on me prendra pour un vieux délicat ; ce n’est qu’une blessure blanche, et j’ai envie de…

Le soldat porta une de ses mains à son bandeau.

- Veux-tu laisser cela ! dit Rose en arrêtant le bras de Dagobert, es-tu peu raisonnable… à ton âge !

- Bien, bien ! ne me grondez pas, je ferai ce que vous voulez… je garderai ce bandeau.

Puis, attirant les orphelines dans un angle du salon, il leur dit à voix basse en leur montrant le jeune prêtre du coin de l’œil :

- Quel est ce monsieur… qui vous prenait les mains… quand je suis entré ?… Ça m’a l’air d’un curé… Voyez-vous, mes enfants… il faut prendre garde… parce que…

- Lui ! ! ! s’écrièrent Rose et Blanche en se retournant vers Gabriel, mais pense donc que, sans lui, nous ne t’embrasserions pas à cette heure…

- Comment ! s’écria le soldat en redressant brusquement sa grande taille et regardant le missionnaire.

- C’est notre ange gardien… reprit Blanche.

- Sans lui, dit Rose, nous mourions ce matin dans le naufrage…

- Lui ! … C est lui… qui… Dagobert n’en put dire davantage. Le cœur gonflé, les yeux humides, il courut au missionnaire et s’écria avec un accent de reconnaissance impossible à rendre, en lui tendant les deux mains :

- Monsieur, je vous dois la vie de ces deux enfants… Je sais à quoi ça m’engage… je ne vous dis rien de plus… parce que ça dit tout…

Mais, frappé d’un souvenir soudain, il s’écria :

- Mais attendez donc… est-ce que, lorsque je tâchais de me cramponner à une roche… pour n’être pas entraîné par les vagues, ce n’est pas vous qui m’avez tendu la main ?… Oui… vos cheveux blonds… votre figure jeune ! … mais certainement… c’est vous… maintenant… Je vous reconnais…

- Malheureusement… monsieur… les forces m’ont manqué… et j’ai eu la douleur de vous voir retomber dans la mer.

- Je n’ai rien de plus à vous dire pour vous remercier… que ce que je vous ai dit tout à l’heure, reprit Dagobert avec une simplicité touchante.

En me conservant ces enfants, vous aviez déjà plus fait pour moi que si vous m’aviez conservé la vie… mais quel courage ! … quel cœur ! … quel cœur ! … dit le soldat avec admiration. Et si jeune ! … l’air d’une fille.

- Comment ! s’écria Blanche avec joie, notre Gabriel est aussi venu à toi !

- Gabriel, dit Dagobert en interrompant Blanche ; et, s’adressant au prêtre :

- Vous vous appelez Gabriel ?

- Oui, monsieur.

- Gabriel ! répéta le soldat de plus en plus surpris, et vous êtes prêtre ? ajouta-t-il.

- Prêtre des missions étrangères.

- Et… qui vous a élevé ? demanda le soldat avec une surprise croissante.

- Une excellente et généreuse femme, que je vénère comme la meilleure des mères… car elle a eu pitié de moi… Enfant abandonné, elle m’a traité comme son fils…

- Françoise… Baudoin… n’est-ce pas ? dit le soldat profondément ému.

- Oui… monsieur, répondit Gabriel, à son tour très étonné. Mais comment savez-vous ?…

- La femme d’un soldat, reprit Dagobert.

- Oui, d’un brave soldat… qui, par un admirable dévouement… passe à cette heure sa vie dans l’exil… loin de sa femme… loin de son fils… de mon bon frère… car je suis fier de lui donner ce nom.

- Mon… Agricol… ma femme… Quand les avez-vous… quittés ?

- Ce serait vous… le père d’Agricol ?… Oh ! je ne savais pas encore toute la reconnaissance que je devais à Dieu ! dit Gabriel en joignant les mains.

- Et ma femme… et mon fils ? dit Dagobert d’une voix tremblante, comment vont-ils ? avez-vous de leurs nouvelles ?

- Celles que j’ai reçues il y a trois mois étaient excellentes…

- Non, c’est trop de joie, s’écria Dagobert, c’est trop… Et le vétéran ne put continuer ; le saisissement étouffait ses paroles, il retomba assis sur une chaise.

Rose et Blanche se rappelèrent alors seulement la lettre de leur père relativement à l’enfant trouvé, nommé Gabriel, et adopté par la femme de Dagobert ; elles laissèrent alors éclater leurs transports ingénus…

- Notre Gabriel est le tien… c’est le même… quel bonheur ! s’écria Rose.

- Oui, mes chères petites, il est à vous comme à moi ; nous en avons chacun notre part… Puis s’adressant à Gabriel, le soldat ajouta avec effusion :

- Ta main… encore ta main, mon intrépide enfant… Ma foi, tant pis, je te dis toi… puisque mon Agricol est ton frère…

- Ah ! … monsieur… que de bonté !

- C’est ça… tu vas me remercier… Après tout ce que nous te devons !

- Et ma mère adoptive est-elle instruite de votre arrivée ? dit Gabriel pour échapper aux louanges du soldat.

- Je lui ai écrit, il y a cinq mois, que je venais seul… et pour cause… Je te dirai cela plus tard… Elle demeure toujours rue Brise-Miche ? C’est là que mon Agricol est né.

- Elle y demeure toujours.

- En ce cas, elle aura reçu ma lettre ; j’aurais voulu lui écrire de la prison de Leipzig, mais impossible.

- De prison… vous sortez de prison ?

- Oui, j’arrive d’Allemagne par l’Elbe et par Hambourg, et je serais à Leipzig sans un événement qui me ferait croire au diable… Mais au bon diable.

- Que voulez-vous dire ? expliquez-vous.

- Ça me serait difficile, car je ne puis pas me l’expliquer à moi-même… Ces petites filles, et il montra Rose et Blanche en souriant, se prétendaient plus avancées que moi ; elles me répétaient toujours : «Mais c’est l’archange qui est venu à notre secours… Dagobert ; c’est l’archange, vois-tu, toi qui disais que tu aimais autant Rabat-Joie pour nous défendre…»

- Gabriel… je vous attends… dit une voix brève qui fit tressaillir le missionnaire.

Lui, Dagobert et les orphelines tournèrent vivement la tête. Rabat-Joie gronda sourdement ; c’était M. Rodin : il se tenait debout à l’entrée d’une porte ouvrant sur un corridor. Les traits étaient calmes, impassibles ; il jeta un regard rapide et perçant sur le soldat et les deux sœurs.

- Qu’est-ce que cet homme là ? dit Dagobert, tout d’abord très peu prévenu en faveur de M. Rodin, auquel il trouvait, avec raison, une physionomie singulièrement repoussante. Que diable te veut-il ?

- Je pars avec lui, dit Gabriel avec une expression de regret et de contrainte. Puis, se tournant vers Rodin :

- Mille pardons, me voici dans l’instant.

- Comment ! tu pars, dit Dagobert stupéfait, au moment où nous nous retrouvons… Non, pardieu ! … tu ne partiras pas… j’ai trop de choses à te dire et à te demander, nous ferons route ensemble… je m’en fais une fête.

- C’est impossible… c’est mon supérieur… je dois obéir.

- Ton supérieur ?… Il est habillé en bourgeois…

- Il n’est pas obligé de porter l’habit ecclésiastique…

- Ah bah ! puisqu’il n’est pas en uniforme, et que dans ton état il n’y a pas de salle de police, envoie-le…

- Croyez-moi, je n’hésiterais pas une minute, s’il était possible de rester.

- J’avais raison de trouver à cet homme-là une mauvaise figure, dit Dagobert entre ses dents.

Puis il ajouta avec une impatience chagrine :

- Veux-tu que je lui dise, ajouta-t-il plus bas, qu’il nous satisferait beaucoup en filant tout seul ?

- Je vous en prie, n’en faites rien, dit Gabriel ; ce serait inutile… je connais mes devoirs… ma volonté est celle de mon supérieur. À votre arrivée à Paris, j’irai vous voir, vous, ainsi que ma mère adoptive et mon frère Agricol.

- Allons… soit. J’ai été soldat, je sais ce que c’est que la subordination, dit Dagobert vivement contrarié ; il faut faire contre fortune bon cœur. Ainsi, à après-demain matin… rue Brise-Miche, mon garçon ; car je serai à Paris demain soir, m’assure-t-on, et nous partons tout à l’heure. Dis donc, il paraît qu’il y a aussi une crâne discipline chez vous ?

- Oui… elle est grande, elle est sévère, répondit Gabriel en tressaillant et en étouffant un soupir.

- Allons… embrasse-moi… et à bientôt… Après tout, vingt-quatre heures sont bientôt passées.

- Adieu… adieu… répondit le missionnaire d’une voix émue en répondant à l’étreinte du vétéran.

- Adieu, Gabriel… ajoutèrent les orphelines en soupirant aussi et les larmes aux yeux.

- Adieu, mes sœurs… dit Gabriel.

Et il sortit avec Rodin, qui n’avait perdu ni un mot ni un incident de cette scène.

Deux heures après, Dagobert et les deux orphelines avaient quitté le château pour se rendre à Paris, ignorant que Djalma restait à Cardoville, trop blessé pour partir encore.

Le métis Faringhea demeura auprès du jeune prince, ne voulant pas, disait-il, abandonner son compatriote.

* * * *

Nous conduirons maintenant le lecteur rue Brise-Miche, chez la femme de Dagobert.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > CINQUIÈME PARTIE - LA RUE BRISE-MICHE - I. LA FEMME DE DAGOBERT.

Cinquième partie - La rue Brise-Miche - I. La femme de Dagobert.

Les scènes suivantes se passent à Paris, le lendemain du jour où les naufragés ont été recueillis au château de Cardoville.

Rien de plus sinistre, de plus sombre, que l’aspect de la rue Brise-Miche, dont l’une des extrémités donne rue Saint-Merry, l’autre près de la petite place du Cloître, vers l’église. De ce côté, cette ruelle, qui n’a pas plus de huit pieds de largeur, est encaissée entre deux immenses murailles noires, boueuses, lézardées, dont l’excessive hauteur prive en tout temps cette voie d’air et de lumière ; à peine pendant les plus longs jours de l’année, le soleil peut-il y jeter quelques rayons : aussi, lors des froids humides de l’hiver, un brouillard glacial, pénétrant, obscurcit constamment cette espèce de puits oblong au pavé fangeux.

Il était environ huit heures du soir ; à la pâle clarté du réverbère dont la lumière rougeâtre perçait à peine la brume, deux hommes, arrêtés dans l’angle de l’un de ces murs énormes, échangeaient quelques paroles.

- Ainsi, disait l’un, c’est bien entendu… vous resterez dans la rue jusqu’à ce que vous les ayez vus entrer au numéro 5.

- C’est entendu.

- Et quand vous les aurez vus entrer, pour mieux encore vous assurer de la chose, vous monterez chez Françoise Baudoin…

- Sous prétexte de demander si ce n’est pas là que demeure l’ouvrière bossue, la sœur de cette créature surnommée la reine Bacchanal…

- Très bien… Quant à celle-ci, tâchez de savoir exactement son adresse par la bossue ; car c’est très important : les femmes de cette espèce dénichent comme des oiseaux, et on a perdu sa trace…

- Soyez tranquille… Je ferai tout mon possible auprès de la bossue pour savoir où demeure sa sœur.

- Et pour vous donner courage, je vais vous attendre au cabaret en face du cloître, et nous boirons un verre de vin chaud à votre retour.

- Ce ne sera pas de refus, car il fait ce soir un froid diablement noir.

- Ne m’en parlez pas ! ce matin l’eau gelait sur mon goupillon, et j’étais raide comme une momie sur ma chaise à la porte de l’église. Ah ! mon garçon ! tout n’est pas rose dans le métier de donneur d’eau bénite…

- Heureusement, il y a les profits… Allons, bonne chance… N’oubliez pas, numéro 5… la petite allée à côté de la boutique du teinturier…

- C’est dit, c’est dit… Et les deux hommes se séparèrent. L’un gagna la place du Cloître ; l’autre se dirigea au contraire vers l’extrémité de la ruelle qui débouche rue Saint-Merry, et ne fut pas longtemps à trouver le numéro de la maison qu’il cherchait : maison haute et étroite, et, comme toutes celles de cette rue, d’une triste et misérable apparence.

De ce moment l’homme commença de se promener de long en large devant la porte de l’allée numéro 5.

Si l’extérieur de ces demeures était repoussant, rien ne saurait donner une idée de leur intérieur lugubre, nauséabond ; la maison numéro 5 était surtout dans un état de délabrement et de malpropreté affreux à voir… L’eau qui suintait des murailles ruisselait dans l’escalier sombre et boueux ; au second étage, on avait mis sur l’étroit palier quelques brassées de paille pour que l’on pût s’y essuyer les pieds : mais cette paille, changée en fumier, augmentait encore cette odeur énervante, inexprimable, qui résulte du manque d’air de l’humidité et des putrides exhalaisons des plombs : car quelques ouvertures, pratiquées dans la cage de l’escalier, y jetaient à peine quelques lueurs d’une lumière blafarde.

Dans ce quartier, l’un des plus populeux de Paris, ces maisons sordides, froides, malsaines, sont généralement habitées par la classe ouvrière, qui y vit entassée.

La demeure dont nous parlons était de ce nombre. Un teinturier occupait le rez-de-chaussée ; les exhalaisons délétères de son officine augmentaient encore la fétidité de cette masure.

De petits ménages d’artisans, quelques ouvriers travaillant en chambrées, étaient logés aux étages supérieurs ; dans l’une des pièces du quatrième demeurait Françoise Baudoin, femme de Dagobert. Une chandelle éclairait cet humble logis, composé d’une chambre et d’un cabinet ; Agricol occupait une petite mansarde dans les combles. Un vieux papier d’une couleur grisâtre, çà et là fendu par les lézardes du mur, tapissait la muraille où s’appuyait le lit ; de petits rideaux, fixés à une tringle de fer, cachaient les vitres ; le carreau, non ciré, mais lavé, conservait sa couleur de brique ; à l’une des extrémités de cette pièce était un poêle rond contenant une marmite où se faisait la cuisine : sur la commode de bois blanc peint en jaune veiné de brun, on voyait une maison de fer en miniature, chef-d’œuvre de patience et d’adresse, dont toutes les pièces avaient été façonnées et ajustées par Agricol Baudoin (fils de Dagobert). Un christ en plâtre accroché au mur et entouré de plusieurs rameaux de buis bénit, quelques images de saints grossièrement coloriées, témoignaient des habitudes dévotieuses de la femme du soldat : une de ces grandes armoires de noyer, contournées, rendues presque noires par le temps, était placée entre les deux croisées : un vieux fauteuil garni de velours d’Utrecht vert (premier présent fait à sa mère par Agricol), quelques chaises de paille et une table de travail où l’on voyait plusieurs sacs de grosse toile bise, tel était l’ameublement de cette pièce, mal close par une porte vermoulue ; un cabinet y attenant renfermait quelques ustensiles de cuisine et de ménage.

Si triste, si pauvre que semble peut-être cet intérieur, il n’est tel pourtant que pour un petit nombre d’artisans, relativement aisés… car le lit était garni de deux matelas, de draps blancs et d’une chaude couverture ; la grande armoire contenait du linge.

Enfin, la femme de Dagobert occupait seule une chambre aussi grande que celles où de nombreuses familles d’artisans honnêtes et laborieux vivent et couchent d’ordinaire en commun, bien heureux lorsqu’ils peuvent donner aux filles et aux garçons un lit séparé ! bien heureux lorsque la couverture ou l’un des draps du lit n’a pas été engagé au mont-de-piété ! Françoise Baudoin, assise auprès du petit poêle de fonte, qui, par ce temps froid et humide, répandait bien peu de chaleur dans cette pièce mal close, s’occupait de préparer le repas du soir de son fils Agricol. La femme de Dagobert avait cinquante ans environ ; elle portait une camisole d’indienne bleue à petits bouquets blancs et un jupon de futaine ; un béguin blanc entourait sa tête et se nouait sous son menton. Son visage était pâle et maigre, ses traits réguliers ; sa physionomie exprimait une résignation, une bonté parfaites. On ne pouvait en effet trouver une meilleure, une plus vaillante mère : sans autre ressource que son travail, elle était parvenue, à force d’énergie, à élever non seulement son fils Agricol, mais encore Gabriel, pauvre enfant abandonné qu’elle avait eu l’admirable courage de prendre à sa charge. Dans sa jeunesse, elle avait, pour ainsi dire, escompté sa santé à venir pour douze années lucratives, rendues telles par un travail exagéré, écrasant, que de dures privations rendaient presque homicide ; car alors (et c’était un temps de salaire splendide comparé au temps présent), à force de veilles, à force de labeur acharné, Françoise avait quelquefois pu gagner jusqu’à cinquante sous par jour, avec lesquels elle était parvenue à élever son fils et son enfant adoptif…

Au bout de ces douze années, sa santé fut ruinée ; ses forces, presque à bout ; mais, au moins, les deux enfants n’avaient manqué de rien et avaient reçu l’éducation que le peuple peut donner à ses fils :

Agricol entrait en apprentissage chez M. François Hardy, et Gabriel se préparait à entrer au séminaire par la protection très empressée de M. Rodin, dont les rapports étaient devenus, depuis 1820 environ, très fréquents avec le confesseur de Françoise Baudoin : car elle avait été et était toujours d’une piété peu éclairée, mais excessive.

Cette femme était une de ces natures d’une simplicité, d’une bonté adorables, un de ces martyrs de dévouements ignorés qui touchent quelquefois à l’héroïsme… Âmes saintes, naïves, chez lesquelles l’instinct du cœur supplée à l’intelligence. Le seul défaut ou plutôt la seule conséquence de cette candeur aveugle était une obstination invincible lorsque Françoise croyait devoir obéir à l’influence de son confesseur, qu’elle était habituée à subir depuis de longues années ; cette influence lui paraissant des plus vénérables, des plus saintes, aucune puissance, aucune considération humaines n’auraient pu l’empêcher de s’y soumettre : en cas de discussion à ce sujet, rien au monde ne faisait fléchir cette excellente femme ; sa résistance, sans colère, sans emportements, était douce comme son caractère, calme comme sa conscience, mais aussi, comme elle… inébranlable. Françoise Baudoin était, en un mot, un de ces êtres purs, ignorants et crédules, qui peuvent, quelquefois à leur insu, devenir des instruments terribles entre d’habiles et dangereuses mains.

Depuis assez longtemps le mauvais état de sa santé, et surtout le considérable affaiblissement de sa vue, lui imposaient un repos forcé ; car à peine pouvait-elle travailler deux ou trois heures par jour : elle passait le reste du temps à l’église.

Au bout de quelques instants, Françoise se leva, débarrassa un des côtés de la table de plusieurs sacs de grosse toile grise, et disposa le couvert de son fils avec un soin, avec une sollicitude maternelle.

Elle alla prendre dans l’armoire un petit sac de peau renfermant une vieille timbale d’argent bossuée et un léger couvert d’argent, si mince, si usé, que la cuiller était tranchante. Elle essuya, frotta le tout de son mieux, et plaça près de l’assiette de son fils cette argenterie, présent de noce de Dagobert. C’était ce que Françoise possédait de plus précieux, autant par sa mince valeur que par les souvenirs qui s’y rattachaient ; aussi avait-elle souvent versé des larmes amères lorsqu’il lui avait fallu, dans des extrémités pressantes, par suite de maladie ou de chômage, porter au mont-de-piété ce couvert et cette timbale, sacrés pour elle.

Françoise prit ensuite, sur la planche intérieure de l’armoire, une bouteille d’eau et une bouteille de vin aux trois quarts remplie, et les plaça près de l’assiette de son fils ; puis elle retourna surveiller le souper.

Quoique Agricol ne fût pas fort en retard, la physionomie de sa mère exprimait autant d’inquiétude que de tristesse ; on voyait à ses yeux rougis qu’elle avait beaucoup pleuré. La pauvre femme, après de douloureuses et longues incertitudes, venait d’acquérir la conviction que sa vue, depuis longtemps très affaiblie, ne lui permettrait bientôt plus de travailler, même deux ou trois heures par jour, ainsi qu’elle avait coutume de le faire. D’abord, excellente ouvrière en lingerie, à mesure que ses yeux s’étaient fatigués, elle avait dû s’occuper de couture de plus en plus grossière, et son gain avait nécessairement diminué en proportion ; enfin, elle s’était vue réduite à la confection de sacs de campement, qui comportent environ douze pieds de couture ; on lui payait ses sacs à raison de deux sous chacun, et elle fournissait le fil.

Cet ouvrage était très pénible, elle pouvait au plus parfaire trois de ces sacs en une journée ; son salaire était ainsi de six sous. On frémit quand on pense au grand nombre de malheureuses femmes dont l’épuisement, les privations, l’âge, la maladie, ont tellement diminué les forces, ruiné la santé, que tout le labeur dont elles sont capables peut à peine leur rapporter quotidiennement cette somme si minime… Ainsi leur gain décroît en proportion des nouveaux besoins que la vieillesse et les infirmités leur créent…

Heureusement Françoise avait dans son fils un digne soutien : excellent ouvrier, profitant de la juste répartition des salaires et des bénéfices accordés par M. Hardy, son labeur lui rapportait cinq à six francs par jour, c’est-à-dire plus du double de ce que gagnaient les ouvriers d’autres établissements ; il aurait donc pu, même en admettant que sa mère ne gagnât rien, vivre aisément lui et elle. Mais la pauvre femme, si merveilleusement économe qu’elle se refusait presque le nécessaire, était devenue, depuis qu’elle fréquentait quotidiennement et assidûment sa paroisse, d’une prodigalité ruineuse à l’endroit de la sacristie. Il ne se passait presque pas de jour où elle ne fit dire une ou deux messes et brûler des cierges, soit à l’intention de Dagobert, dont elle était séparée depuis si longtemps, soit pour le salut de l’âme de son fils, qu’elle croyait en pleine voie de perdition. Agricol avait un si bon, un si généreux cœur ; il aimait, il vénérait tant sa mère, et le sentiment qui inspirait celle-ci était d’ailleurs si touchant, que jamais il ne s’était plaint de ce qu’une grande partie de sa paye (qu’il remettait scrupuleusement à sa mère chaque samedi) passât ainsi en œuvres pies.

Quelquefois seulement il avait fait observer à Françoise, avec autant de respect que de tendresse, qu’il souffrait de la voir supporter des privations que son âge et sa santé rendaient doublement fâcheuses, et cela parce qu’elle voulait de préférence subvenir à ses petites dépenses de dévotion. Mais que répondre à cette excellente mère, lorsqu’elle lui disait les larmes aux yeux :

- Mon enfant, c’est pour le salut de ton père et pour le tien…

Vouloir discuter avec Françoise l’efficacité des messes et l’influence des cierges sur le salut présent et futur du vieux Dagobert, c’eût été aborder une de ces questions qu’Agricol s’était à jamais interdit de soulever par respect pour sa mère et pour ses croyances ; il se résignait donc à ne pas la voir entourée de tout le bien-être dont il eût désiré la voir jouir.

À un petit coup bien discrètement frappé à la porte, Françoise répondit :

- Entrez.

On entra.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > II. LA SŒUR DE LA REINE BACCHANAL.

II. La sœur de la Reine Bacchanal.

La personne qui venait d’entrer chez la femme de Dagobert était une jeune fille de dix-huit ans environ, de petite taille et cruellement contrefaite ; sans être positivement bossue, elle avait la taille très déviée, le dos voûté, la poitrine creuse et la tête profondément enfoncée entre les épaules ; sa figure, assez régulière, longue, maigre, fort pâle, marquée de petite vérole, exprimait une grande tristesse ; ses yeux bleus étaient remplis d’intelligence et de bonté. Par un singulier caprice de la nature, la plus jolie femme du monde eût été fière de la longue et magnifique chevelure brune qui se tordait en une grosse natte derrière la tête de cette jeune fille. Elle tenait un vieux panier à la main. Quoiqu’elle fût misérablement vêtue, le soin et la propreté de son ajustement luttaient autant que possible contre une excessive pauvreté ; malgré le froid, elle portait une petite robe d’indienne d’une couleur indéfinissable, mouchetée de taches blanchâtres, étoffe si souvent lavée que sa nuance primitive ainsi que son dessin s’étaient complètement effacés. Sur le visage souffrant et résigné de cette créature infortunée on lisait l’habitude de toutes les misères, de toutes les douleurs, de tous les dédains ; depuis sa triste naissance la raillerie l’avait toujours poursuivie ; elle était, nous l’avons dit, cruellement contrefaite et, par suite d’une locution vulgaire et proverbiale, on l’avait baptisée la Mayeux ; du reste, on trouvait si naturel de lui donner ce nom grotesque qui lui rappelait à chaque instant son infirmité, qu’entraînés par l’habitude, Françoise et Agricol, aussi compatissants envers elle que d’autres se montraient méprisants et moqueurs, ne l’appelaient jamais autrement.

La Mayeux, nous la nommerons ainsi désormais, était née dans cette maison que la femme de Dagobert occupait depuis plus de vingt ans ; la jeune fille avait été pour ainsi dire élevée avec Agricol et Gabriel.

Il y a de pauvres êtres fatalement voués au malheur : la Mayeux avait une très jolie sœur, à qui Perrine Soliveau, leur mère commune, veuve d’un petit commerçant ruiné, avait réservé son aveugle et absurde tendresse, n’ayant pour sa fille disgraciée que dédains et duretés ; celle-ci venait pleurer auprès de Françoise, qui la consolait, qui l’encourageait, et qui, pour la distraire le soir à la veillée, lui montrait à lire et à coudre.

Habitués par l’exemple de leur mère à la commisération, au lieu d’imiter les autres enfants, assez enclins à railler, à tourmenter et souvent même à battre la petite Mayeux, Agricol et Gabriel l’aimaient, la protégeaient, la défendaient.

Elle avait quinze ans et sa sœur Céphyse dix-sept ans lorsque leur mère mourut, les laissant toutes deux dans une affreuse misère. Céphyse était intelligente, active, adroite ; mais, au contraire de sa sœur, c’était une de ces natures vivaces, remuantes, alertes, chez qui la vie surabonde, qui ont besoin d’air, de mouvement, de plaisirs ; bonne fille du reste, quoique stupidement gâtée par sa mère, Céphyse écouta d’abord les sages conseils de Françoise, se contraignit, se résigna, apprit à coudre et travailla, comme sa sœur, pendant une année ; mais, incapable de résister plus longtemps aux atroces privations que lui imposait l’effrayante modicité de son salaire, malgré son labeur assidu, privations qui allaient jusqu’à endurer le froid et surtout la faim, Céphyse, jeune, jolie, ardente, entourée de séductions et d’offres brillantes… brillantes pour elle, car elles se réduisaient à lui donner le moyen de manger à sa faim, de ne pas souffrir du froid, d’être proprement vêtue, et de ne pas travailler quinze heures par jour dans un taudis obscur et malsain, Céphyse écouta les vœux d’un clerc d’avoué, qui l’abandonna plus tard ; alors elle se lia avec un commis marchand, qu’à son tour, instruite par l’exemple, elle quitta pour un commis voyageur… qu’elle délaissa pour d’autres favoris.

Bref, d’abandons en changements, au bout d’une ou deux années, Céphyse, devenue l’idole d’un monde de grisettes, d’étudiants et de commis, acquit une telle réputation dans les bals des barrières par son caractère décidé, par son esprit vraiment original, par son ardeur infatigable pour tous les plaisirs, et surtout par sa gaieté folle et tapageuse, qu’elle fut unanimement surnommée la Reine Bacchanal, et elle se montra de tous points digne de cette étourdissante royauté.

Depuis cette bruyante intronisation, la pauvre Mayeux n’entendit plus parler de sa sœur aînée qu’à de rares intervalles ; elle la regretta toujours et continua à travailler assidûment, gagnant à grand-peine quatre francs par semaine.

La jeune fille ayant appris de Françoise la couture du linge, confectionnait de grosses chemises pour le peuple et pour l’armée ; on les lui payait trois francs la douzaine ; il fallait les ourler, ajuster les cols, les échancrer, faire les boutonnières et coudre les boutons : c’est donc tout au plus si elle parvenait, en travaillant douze ou quinze heures par jour, à confectionner quatorze ou seize chemises en huit jours… résultat de travail qui lui donnait en moyenne un salaire de quatre francs par semaine ! Et cette malheureuse fille ne se trouvait pas dans un cas exceptionnel ou accidentel. Non… des milliers d’ouvrières n’avaient pas alors, n’ont pas de nos jours un gain plus élevé. Et cela parce que la rémunération du travail des femmes est d’une injustice révoltante, d’une barbarie sauvage ; on les paye deux fois moins que les hommes qui s’occupent pareillement de couture, tels que tailleurs, giletiers, gantiers etc., etc., cela, sans doute, parce que les femmes travaillent autant qu’eux… cela, sans doute, parce que les femmes sont faibles, délicates et que souvent la maternité vient doubler leurs besoins.

La Mayeux vivait donc avec QUATRE FRANCS PAR SEMAINE.

Elle vivait… c’est-à-dire qu’en travaillant avec ardeur douze à quinze heures chaque jour, elle parvenait à ne pas mourir tout de suite de froid et de misère, tant elle endurait de cruelles privations. Privations… non.

Privation exprime mal ce dénuement continu, terrible, de tout ce qui est absolument indispensable pour conserver au corps la santé, la vie que Dieu lui a donnée, à savoir : un air et un abri salubres, une nourriture saine et suffisante, un vêtement bien chaud…

Mortification exprimerait mieux le manque complet de ces choses essentiellement vitales, qu’une société équitablement organisée devrait, oui, devrait forcément à tout travailleur actif et probe, puisque la civilisation l’a dépossédé de tout droit au sol, et qu’il naît avec ses bras pour tout patrimoine.

Le sauvage ne jouit pas des avantages de la civilisation, mais, du moins, il a pour se nourrir les animaux des forêts, les oiseaux de l’air, le poisson des rivières, les fruits de la terre, et, pour s’abriter et se chauffer, les arbres des grands bois.

Le civilisé, déshérité de ces dons de Dieu, le civilisé, qui regarde la propriété comme sainte et sacrée, peut donc en retour de son rude labeur quotidien, qui enrichit le pays, peut donc demander un salaire suffisant pour vivre sainement, mais rien de plus, rien de moins. Car est-ce vivre que de se traîner sans cesse sur cette limite extrême qui sépare la vie de la tombe et d’y lutter contre le froid, la faim, la maladie ?

Et pour montrer jusqu’où peut aller cette mortification que la société impose inexorablement à des milliers d’êtres honnêtes et laborieux, par son impitoyable insouciance de toutes les questions qui touchent à une juste rémunération de travail, nous allons constater de quelle façon une pauvre jeune fille peut exister avec quatre francs par semaine.

Peut-être alors saura-t-on, du moins, gré à tant d’infortunées créatures de supporter avec résignation cette horrible existence qui leur donne juste assez de vie pour ressentir toutes les douleurs de l’humanité.

Oui… vivre à ce prix… c’est de la vertu ; oui, une société ainsi organisée, qu’elle tolère ou qu’elle impose tant de misères, perd le droit de blâmer les infortunées qui se vendent, non par débauche, mais presque toujours parce qu’elles ont froid, parce qu’elles ont faim.

Voici donc comment vivait cette jeune fille avec ses quatre francs par semaine : 3 kilogrammes de pain, 2e qualité, 84 centimes. - Deux voies d’eau, 20 centimes. - Graisse ou saindoux (le beurre est trop cher), 50 centimes. - Sel gris, 7 centimes. - Un boisseau de charbon, 40 centimes. - Un litre de légumes secs, 30 centimes. - 3 litres de pommes de terre, 20 centimes. - Chandelle, 33 centimes. - Fil et aiguilles, 25 centimes. - Total : 3 francs 9 centimes.

Enfin, pour économiser le charbon, la Mayeux préparait une espèce de soupe seulement deux ou trois fois au plus par semaine, dans un poêlon, sur le carré du quatrième étage. Les deux autres jours, elle la mangeait froide. Il restait donc à la Mayeux, pour se loger, se vêtir et se chauffer, 91 centimes.

Par un rare bonheur, elle se trouvait dans une position exceptionnelle ; afin de ne pas blesser sa délicatesse qui était extrême, Agricol s’entendait avec le portier, et celui-ci avait loué à la jeune fille, moyennant 12 francs par an, un cabinet dans les combles, où il y avait juste la place d’un petit lit, d’une chaise et d’une table ; Agricol payait 18 francs, qui complétaient les 30 francs, prix réel de la location du cabinet : il restait donc à la Mayeux environ 1 franc 70 centimes par mois pour son entretien.

Quant aux nombreuses ouvrières qui, ne gagnant pas plus que la Mayeux, ne se trouvent pas dans une position aussi heureuse que la sienne, lorsqu’elles n’ont ni logis ni famille, elles achètent un morceau de pain et quelque autre aliment pour leur journée, et, moyennant un ou deux sous par nuit, elles partagent la couche d’une compagne, dans une misérable chambre garnie où se trouvent généralement cinq ou six lits, dont plusieurs sont occupés par des hommes, ceux-ci étant les hôtes les plus nombreux.

Oui, et malgré l’horrible dégoût qu’une malheureuse fille honnête et pure éprouve à cette communauté de demeure, il faut qu’elle s’y soumette ; un logeur ne peut diviser sa maison en chambres d’hommes et en chambres de femmes.

Pour qu’une ouvrière puisse se mettre dans ses meubles, si misérable que soit son installation, il lui faut dépenser au moins 30 ou 40 francs comptants.

Or, comment prélever 30 ou 40 francs comptants sur un salaire de 4 ou 5 francs par semaine, qui suffit, on le répète, à peine à se vêtir et à ne pas absolument mourir de faim ?

Non, non, il faut que la malheureuse se résigne à cette répugnante cohabitation ; aussi, peu à peu, l’instinct de la pudeur s’émousse forcément ; ce sentiment de chasteté naturelle qui a pu jusqu’alors la défendre contre les obsessions de la débauche… s’affaiblit chez elle : dans le vice, elle ne voit plus qu’un moyen d’améliorer un peu un sort intolérable… elle cède alors… et le premier agioteur qui peut donner une gouvernante à ses filles s’exclame sur la corruption, sur la dégradation des enfants du peuple.

Et encore l’existence de ces ouvrières, si pénible qu’elle soit, est relativement heureuse.

Et si l’ouvrage manque un jour, deux jours ?

Et si la maladie vient ? maladie presque toujours due à l’insuffisance ou à l’insalubrité de la nourriture, au manque d’air, de soins, de repos ; maladie souvent assez énervante pour empêcher tout travail, et pas assez dangereuse pour mériter la faveur d’un lit dans un hôpital… Alors, que deviennent ces infortunées ? En vérité, la pensée hésite à se reposer sur de si lugubres tableaux.

Cette insuffisance de salaires, source unique, effrayante de tant de douleurs, de tant de vices souvent… cette insuffisance de salaires est générale, surtout chez les femmes : encore une fois, il ne s’agit pas ici de misères individuelles, mais d’une misère qui atteint des classes entières. Le type que nous allons tâcher de développer dans la Mayeux résume la condition morale et matérielle de milliers de créatures humaines obligées de vivre à Paris avec 4 francs par semaine.

La pauvre ouvrière, malgré les avantages qu’elle devait, sans le savoir, à la générosité d’Agricol, vivait donc misérablement ; sa santé, déjà chétive, s’était profondément altérée à la suite de tant de mortifications ; pourtant, par un sentiment de délicatesse extrême, et bien qu’elle ignorât le sacrifice fait pour elle par Agricol, la Mayeux prétendait gagner un peu plus qu’elle ne gagnait réellement, afin de s’épargner des offres de service qui lui eussent été doublement pénibles, et parce qu’elle savait la position gênée de Françoise et de son fils, et parce qu’elle se fût sentie blessée dans sa susceptibilité naturelle, encore exaltée par des chagrins et des humiliations sans nombre.

Mais, chose rare, ce corps difforme renfermait une âme aimante et généreuse, un esprit cultivé… cultivé jusqu’à la poésie ; hâtons-nous d’ajouter que ce phénomène était dû à l’exemple d’Agricol Baudoin, avec qui la Mayeux avait été élevée, et chez lequel l’instinct poétique s’était naturellement révélé.

La pauvre fille avait été la première confidente des essais littéraires du jeune forgeron ; et lorsqu’il lui parla du charme, du délassement extrême qu’il trouvait, après une dure journée de travail, dans la rêverie poétique, l’ouvrière, douée d’un esprit naturel remarquable, sentit à son tour de quelle ressource pourrait lui être cette distraction, à elle toujours si solitaire, si dédaignée.

Un jour, au grand étonnement d’Agricol qui venait de lui lire une pièce de vers, la bonne Mayeux rougit, balbutia, sourit timidement, et enfin lui fit aussi sa confidence poétique. Les vers manquaient sans doute de rythme, d’harmonie ; mais ils étaient simples, touchants comme une plainte sans amertume confiée au cœur d’un ami…

Depuis ce jour, Agricol et elle se consultèrent, s’encouragèrent mutuellement ; mais, sauf lui, personne ne fut instruit des essais poétiques de la Mayeux, qui, du reste, grâce à sa timidité sauvage, passait pour sotte.

Il fallait que l’âme de cette infortunée fût grande et belle, car jamais dans ses chants ignorés, il n’y eut un seul mot de colère ou de haine contre le sort fatal dont elle était victime ; c’était une plainte triste, mais douce ; désespérée, mais résignée : c’étaient surtout des accents d’une tendresse infinie, d’une sympathie douloureuse, d’une angélique charité pour tous les pauvres êtres voués comme elle au double fardeau de la laideur et de la misère.

Pourtant elle exprimait souvent une admiration naïve et sincère pour la beauté, et cela toujours sans envie, sans amertume ; elle admirait la beauté comme elle admirait le soleil…

Mais, hélas ! … il y eut bien des vers de la Mayeux qu’Agricol ne connaissait pas et qu’il ne devait jamais connaître ; le jeune forgeron, sans être régulièrement beau, avait une figure mâle et loyale, autant de bonté que de courage, un cœur noble, ardent, généreux, un esprit peu commun, une gaieté douce et franche.

La jeune fille, élevée avec lui, l’aima comme peut aimer une créature infortunée, qui, dans la crainte d’un ridicule atroce, est obligée de cacher son amour au plus profond de son cœur…

Obligée à cette réserve, à cette dissimulation profonde, la Mayeux ne chercha pas à fuir cet amour.

À quoi bon ? Qui le saurait jamais ?

Son affection fraternelle, bien connue pour Agricol, suffisait à expliquer l’intérêt qu’elle lui portait ; aussi n’était-on pas surpris des mortelles angoisses de la jeune ouvrière, lorsqu’en 1830, après avoir intrépidement combattu, Agricol avait été rapporté sanglant chez sa mère.

Enfin, trompé comme tous par l’apparence de ce sentiment, jamais le fils de Dagobert n’avait soupçonné et ne devait soupçonner l’amour de la Mayeux.

Telle était donc la jeune fille, pauvrement vêtue, qui entra dans la chambre où Françoise s’occupait des préparatifs du souper de son fils.

- C’est toi, ma pauvre Mayeux, lui dit-elle ; je ne t’ai pas vue ce matin, tu n’as pas été malade ?… Viens donc m’embrasser.

La jeune fille embrassa la mère d’Agricol et répondit :

- J’avais un travail très pressé, madame Françoise ; je n’ai pas voulu perdre un moment, je vais descendre pour chercher du charbon : n’avez-vous besoin de rien ?

- Non, mon enfant… merci… mais tu me vois bien inquiète… Voilà huit heures et demie… Agricol n’est pas encore rentré…

Puis elle ajouta avec un soupir :

- Il se tue de travail pour moi.

Ah ! je suis bien malheureuse, ma pauvre Mayeux… mes yeux sont complètement perdus… au bout d’un quart d’heure, ma vue se trouble… je n’y vois plus… plus du tout… même à coudre ces sacs… Être à la charge de mon fils… ça me désole.

- Ah ! madame Françoise, si Agricol vous entendait ! …

- Je le sais bien ; le cher enfant ne songe qu’à moi… c’est ce qui rend mon chagrin plus grand. Et puis enfin, je songe toujours que, pour ne pas me quitter, il renonce à l’avantage que tous ses camarades trouvent chez M. Hardy, son digne et excellent bourgeois… Au lieu d’habiter ici sa triste mansarde, où il fait à peine clair en plein midi, il aurait, comme les autres ouvriers de l’établissement, et à peu de frais, une bonne chambre bien claire, bien chauffée dans l’hiver, bien aérée dans l’été, avec une vue sur les jardins, lui qui aime tant les arbres ; sans compter qu’il y a si loin d’ici à son atelier qui est situé hors Paris, que c’est pour lui une fatigue de venir ici…

- Mais il oublie cette fatigue-là en vous embrassant, madame Baudoin ; et puis il sait combien vous tenez à cette maison où il est né… M. Hardy vous avait offert de venir vous établir au Plessis, dans le bâtiment des ouvriers, avec Agricol.

- Oui, mon enfant ; mais il aurait fallu abandonner ma paroisse… et je ne le pouvais pas.

- Mais, tenez, madame Françoise, rassurez-vous, le voici… je l’entends, dit la Mayeux en rougissant.

En effet, un chant plein, sonore et joyeux, retentit dans l’escalier.

- Qu’il ne me voie pas pleurer, au moins, dit la bonne mère en essuyant ses yeux remplis de larmes, il n’a que cette heure de repos et de tranquillité après son travail... que je ne la lui rende pas du moins pénible.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > III. AGRICOL BAUDOIN.

III. Agricol Baudoin.

Le poète forgeron était un grand garçon de vingt-quatre ans environ, alerte et robuste, au teint hâlé, aux cheveux et aux yeux noirs, au nez aquilin, à la physionomie hardie, expressive et ouverte ; sa ressemblance avec Dagobert était d’autant plus frappante qu’il portait, selon la mode d’alors, une épaisse moustache brune, et que sa barbe, taillée en pointe, lui couvrait le menton ; ses joues étaient d’ailleurs rasées depuis l’angle de la mâchoire jusqu’aux tempes ; un pantalon de velours olive, une blouse bleue bronzée à la fumée de la forge, une cravate négligemment nouée autour de son cou nerveux, une casquette de drap à courte visière, tel était le costume d’Agricol ; la seule chose qui contrastât singulièrement avec ces habits de travail était une magnifique et large fleur d’un pourpre foncé, à pistils d’un blanc d’argent, que le forgeron tenait à la main.

- Bonsoir, bonne mère, dit-il en entrant et en allant aussitôt embrasser Françoise.

Puis, faisant un signe de tête amical à la jeune fille, il ajouta :

- Bonsoir, ma petite Mayeux.

- Il me semble que tu es bien en retard, mon enfant, dit Françoise en se dirigeant vers le petit poêle où était le modeste repas de son fils ; je commençais à m’inquiéter…

- À t’inquiéter pour moi… ou pour mon souper, chère mère, dit Agricol. Diable ! … c’est que tu ne me pardonnerais pas de faire attendre le bon petit repas que tu me prépares, et cela dans la crainte qu’il fût moins bon… Gourmande… va !

Et ce disant, le forgeron voulut encore embrasser sa mère.

- Mais finis donc, vilain enfant, tu vas me faire renverser le poêlon.

- Ça serait dommage, bonne mère, car ça embaume… Laissez-moi voir ce que c’est…

- Mais non… attends donc…

- Je parie qu’il s’agit de certaines pommes de terre au lard que j’adore.

- Un samedi, n’est-ce pas ? dit Françoise d’un ton de doux reproche.

- C’est vrai, dit Agricol en échangeant avec la Mayeux un sourire d’innocente malice. Mais à propos de samedi, ajouta-t-il, tenez, ma mère, voilà ma paye.

- Merci, mon enfant, mets-la dans l’armoire.

- Oui, ma mère.

- Ah ! mon Dieu ! dit tout à coup la jeune ouvrière, au moment où Agricol allait mettre son argent dans l’armoire, quelle belle fleur tu as à la main, Agricol ! … je n’en ai jamais vu de pareille… et en plein hiver encore… Regardez donc, madame Françoise.

- Hein ! ma mère, dit Agricol en s’approchant de sa mère pour lui montrer la fleur de plus près, regardez, admirez, et surtout sentez… car il est impossible de trouver une odeur plus douce, plus agréable… c’est un mélange de vanille et de fleur d’oranger.

- C’est vrai, mon enfant, ça embaume. Mon Dieu ! que c’est donc beau ! dit Françoise en joignant les mains avec admiration. Où as-tu trouvé cela ?

- Trouvé, ma bonne mère ? dit Agricol en riant. Diable ! vous croyez que l’on fait de ces trouvailles-là en venant de la barrière du Maine à la rue Brise-Miche ?

- Et comment donc l’as-tu, alors ? dit la Mayeux qui partageait la curiosité de Françoise.

- Ah ! voilà… vous voudriez bien le savoir… eh bien, je vais vous satisfaire… cela t’expliquera pourquoi je rentre si tard, ma bonne mère… car autre chose encore m’a attardé ; c’est vraiment la soirée aux aventures… Je m’en revenais donc d’un bon pas ; j’étais déjà au coin de la rue de Babylone, lorsque j’entends un petit jappement doux et plaintif, il faisait encore un peu jour… je regarde… c’était la plus jolie petite chienne qu’on puisse voir, grosse comme le poing ; noire et feu, avec des soies et des oreilles traînant jusque sur ses pattes.

- C’était un chien perdu, bien sûr, dit Françoise.

- Justement. Je prends donc la pauvre petite bête, qui se met à me lécher les mains ; elle avait autour du cou un large ruban de satin rouge, noué avec une grosse bouffette ; ça ne me disait pas le nom de son maître ; je regarde sous le ruban, et je vois un petit collier fait de chaînettes d’or ou de vermeil, avec une petite plaque… je prends une allumette chimique dans ma boîte à tabac ; je frotte, j’ai assez de clarté pour lire, et je lis : LUTINE ; appartient à mademoiselle Adrienne de Cardoville, rue de Babylone, numéro 7.

- Heureusement tu te trouvais dans la rue, dit la Mayeux.

- Comme tu dis ; je prends la petite bête sous mon bras, je m’oriente, j’arrive le long d’un grand mur de jardin qui n’en finissait pas, et je trouve enfin la porte d’un petit pavillon qui dépend sans doute d’un grand hôtel situé à l’autre bout du mur du parc, car ce jardin a l’air d’un parc… je regarde en l’air et je vois le numéro 7, fraîchement peint au-dessus d’une petite porte à guichet ; je sonne ; au bout de quelques instants passés sans doute à m’examiner, car il me semble avoir vu deux yeux à travers le grillage du guichet, on m’ouvre… À partir de maintenant… vous n’allez plus me croire…

- Pourquoi donc, mon enfant ?

- Parce que j’aurai l’air de vous faire un conte de fées.

- Un conte de fées ? dit la Mayeux.

- Absolument, car je suis encore tout ébloui, tout émerveillé de ce que j’ai vu… c’est comme le vague souvenir d’un rêve.

- Voyons donc, voyons donc, dit la bonne mère, si intéressée qu’elle ne s’apercevait pas que le souper de son fils commençait à répandre une légère odeur de brûlé.

- D’abord, reprit le forgeron en souriant de l’impatiente curiosité qu’il inspirait, c’est une jeune demoiselle qui m’ouvre mais si jolie, mais si coquettement et si gracieusement habillée, qu’on eût dit un charmant portrait des temps passés ; je n’avais pas dit un mot qu’elle s’écrie : «Ah ! mon Dieu, monsieur, c’est Lutine ; vous l’avez trouvée, vous la rapportez ; combien mademoiselle Adrienne va être heureuse ! venez tout de suite, venez ; elle regretterait trop de n’avoir pas eu le plaisir de vous remercier elle-même.» Et sans me laisser le temps de répondre, cette jeune fille me fait signe de la suivre… Dame, ma bonne mère, vous raconter ce que j’ai pu voir de magnificences en traversant un petit salon à demi éclairé qui embaumait, ça me serait impossible, la jeune fille marchait trop vite. Une porte s’ouvre : ah ! c’était bien autre chose ! C’est alors que j’ai eu un tel éblouissement, que je ne me rappelle rien qu’une espèce de miroitement d’or, de lumière, de cristal et de fleurs, et, au milieu de ce

«Sans doute, monsieur, cela vous a dérangé de me rapporter Lutine, peut-être avez-vous perdu un temps précieux pour vous… permettez-moi…» et elle avança la bourse.

- Ah ! Agricol, dit tristement la Mayeux, comme on se méprenait !

- Attends la fin… et tu lui pardonneras à cette demoiselle. Voyant sans doute d’un clin d’œil à ma mine que l’offre de la bourse m’avait vivement blessé, elle prend dans un magnifique vase de porcelaine placé à côté d’elle cette superbe fleur, et, s’adressant à moi avec un accent rempli de grâce et de bonté, qui laissait deviner qu’elle regrettait de m’avoir choqué, elle me dit : «Au moins, monsieur, vous accepterez cette fleur…»

- Tu as raison, Agricol, dit la Mayeux en souriant avec mélancolie ; il est impossible de mieux réparer une erreur involontaire.

- Cette digne demoiselle, dit Françoise en essuyant ses yeux, comme elle devinait bien mon Agricol !

- N’est-ce pas, ma mère ? Mais au moment où je prenais la fleur sans oser lever les yeux, car, quoique je ne sois pas timide, il y avait dans cette demoiselle, malgré sa bonté, quelque chose qui m’imposait, une porte s’ouvre, et une autre belle jeune fille, grande et brune, mise d’une façon bizarre et élégante, dit à la demoiselle rousse : «Mademoiselle, il est là…» Aussitôt elle se lève et me dit : «Mille pardons, monsieur, je n’oublierai jamais que je vous ai dû un vif mouvement de plaisir… Veuillez, je vous en prie, en toute circonstance, vous rappeler mon adresse et mon nom, Adrienne de Cardoville.» Là-dessus elle disparaît. Je ne trouve pas un mot à répondre ; la jeune fille me reconduit, me fait une jolie petite révérence à la porte, et me voilà dans la rue de Babylone, aussi ébloui, aussi étonné, je vous le répète, que si je sortais d’un palais enchanté…

- C’est vrai, mon enfant, ça a l’air d’un conte de fées ; n’est-ce pas, ma pauvre Mayeux ?

- Oui, madame Françoise, dit la jeune fille d’un ton distrait et rêveur qu’Agricol ne remarqua pas.

- Ce qui m’a touché, reprit-il, c’est que cette demoiselle, toute ravie qu’elle était de revoir sa petite bête, et loin de m’oublier pour elle, comme tant d’autres l’auraient fait à sa place, ne s’en est pas occupée devant moi ; cela annonce du cœur et de la délicatesse, n’est-ce pas, Mayeux ? Enfin, je crois cette demoiselle si bonne, si généreuse, que dans une circonstance importante je n’hésiterais pas à m’adresser à elle…

- Oui… tu as raison, répondit la Mayeux, de plus en plus distraite.

La pauvre fille souffrait amèrement… Elle n’éprouvait aucune haine, aucune jalousie contre cette jeune personne inconnue, qui par sa beauté, par son opulence, par la délicatesse de ses procédés, semblait appartenir à une sphère tellement haute et éblouissante, que la vue de la Mayeux ne pouvait pas seulement y atteindre… mais, faisant involontairement un douloureux retour sur elle-même, jamais peut-être l’infortunée n’avait plus cruellement ressenti le poids de la laideur et de la misère… Et pourtant telle était l’humble et douce résignation de cette noble créature, que la seule chose qui l’eût un instant indisposée contre Adrienne de Cardoville avait été l’offre d’une bourse à Agricol ; mais la façon charmante dont la jeune fille avait réparé cette erreur touchait profondément la Mayeux… Cependant son cœur se brisait ; cependant elle ne pouvait retenir ses larmes en contemplant cette magnifique fleur si brillante, si parfumée, qui, donnée par une main charmante, devait être si précieuse à Agricol.

- Maintenant, ma mère, reprit en riant le jeune forgeron, qui ne s’était pas aperçu de la pénible émotion de la Mayeux, vous avez mangé votre pain blanc le premier en fait d’histoires.

Je viens de vous dire une des causes de mon retard… Voici l’autre… Tout à l’heure… en entrant, j’ai rencontré le teinturier au bas de l’escalier ; il avait les bras d’un vert-lézard superbe : il m’arrête et il me dit d’un air tout effaré qu’il avait cru voir un homme assez bien mis rôder autour de la maison comme s’il espionnait… «Eh bien ! qu’est-ce que ça vous fait, père Loriot ? lui ai-je dit. Est-ce que vous avez peur qu’on surprenne votre secret de faire ce beau vert dont vous êtes ganté jusqu’au coude ?»

- Qu’est-ce que ça peut être, en effet, que cet homme, Agricol ? dit Françoise.

- Ma foi, ma mère, je n’en sais rien, et je ne m’en occupe guère ; j’ai engagé le père Loriot, qui est bavard comme un geai, à retourner à sa cuve, vu que d’être espionné devait lui importer aussi peu qu’à moi…

En disant ces mots, Agricol alla déposer le petit sac de cuir qui contenait sa paye dans le tiroir du milieu de l’armoire.

Au moment où Françoise posait son poêlon sur un coin de la table, la Mayeux, sortant de sa rêverie, remplit une cuvette d’eau et vint l’apporter au jeune forgeron, en lui disant d’une voix douce et timide :

- Agricol, pour tes mains.

- Merci, ma petite Mayeux… Es-tu gentille ! …

Puis, avec l’accent, le mouvement les plus naturels du monde, il ajouta :

- Tiens, voilà ma belle fleur pour ta peine.

- Tu me la donnes ! … s’écria l’ouvrière d’une voix altérée, pendant qu’un vif incarnat colorait son pâle et intéressant visage, tu me la donnes… cette superbe fleur… que cette demoiselle si belle, si riche, si bonne, si gracieuse t’a donnée…

Et la pauvre Mayeux répéta avec une stupeur croissante :

- Tu me la donnes ! ! ! …

- Que diable veux-tu que j’en fasse ! … que je la mette sur mon cœur ! … que je la fasse monter en épingle ! dit Agricol en riant. J’ai été très sensible, il est vrai, à la manière charmante dont cette demoiselle m’a remercié. Je suis ravi de lui avoir retrouvé sa petite chienne, et très heureux de te donner cette fleur, puisqu’elle te fait plaisir… Tu vois que la journée a été bonne…

Et ce disant, pendant que la Mayeux recevait la fleur en tremblant de bonheur, d’émotion, de surprise, le jeune forgeron s’occupa de se laver les mains, si noircies de limaille de fer et de fumée de charbon, qu’en un instant l’eau limpide devint noire. Agricol montrant du coin de l’œil cette métamorphose à la Mayeux, lui dit tout bas en riant :

- Voilà de l’encre économique pour nous autres barbouilleurs de papier… Hier, j’ai fini des vers dont je ne suis pas trop mécontent ; je te lirai ça.

En parlant ainsi, Agricol essuya naïvement ses mains au devant de sa blouse, pendant que la Mayeux reportait la cuvette sur la commode, et posait religieusement sa belle fleur sur un des côtés de la cuvette.

- Tu ne peux pas me demander une serviette ? dit Françoise à son fils en haussant les épaules. Essuyer tes mains à ta blouse !

- Elle est incendiée toute la journée par le feu de la forge… ça ne lui fait pas de mal d’être rafraîchie le soir. Hein ! suis-je désobéissant, ma bonne mère ! … Gronde-moi donc… si tu l’oses… voyons.

Pour toute réponse, Françoise prit entre ses mains la tête de son fils, cette tête si belle de franchise, de résolution et d’intelligence, le regarda un moment avec un orgueil maternel, et le baisa vivement au front à plusieurs reprises.

- Voyons, assieds-toi… tu restes debout toute la journée à ta forge… et il est tard.

- Bien… ton fauteuil… notre querelle de tous les soirs va recommencer ; ôte-toi de là, je serai aussi bien sur une chaise…

- Pas du tout, c’est bien le moins que tu te délasses après un travail si rude.

- Ah ! quelle tyrannie, ma pauvre Mayeux… dit gaiement Agricol en s’asseyant ; du reste… je fais le bon apôtre, mais je m’y trouve parfaitement bien, dans ton fauteuil ; depuis que je me suis gobergé sur le trône des Tuileries, je n’ai jamais été mieux assis de ma vie.

Françoise Baudoin, debout d’un côté de la table, coupait un morceau de pain pour son fils ; de l’autre côté, la Mayeux prit la bouteille et lui versa à boire dans le gobelet d’argent : il y avait quelque chose de touchant dans l’empressement attentif de ces deux excellentes créatures pour celui qu’elles aimaient si tendrement.

- Tu ne veux pas souper avec moi ? dit Agricol à la Mayeux.

- Merci, Agricol, dit la couturière en baissant les yeux ; j’ai dîné tout à l’heure.

- Oh ! ce que je t’en disais, c’était pour la forme, car tu as tes manies, et pour rien au monde tu ne mangerais avec nous… C’est comme ma mère, elle préfère dîner toute seule… de cette manière-là elle se prive sans que je le sache…

- Mais, mon Dieu, non, mon cher enfant… c’est que cela convient mieux à ma santé… de dîner de très bonne heure… Eh bien ! trouves-tu cela bon ?

- Bon ?… mais dites donc excellent… c’est de la merluche aux navets… et je suis fou de la merluche : j’étais né pour être pêcheur à Terre-Neuve.

Le digne garçon trouvait au contraire assez peu restaurant, après une rude journée de travail, ce fade ragoût, qui avait même quelque peu brûlé pendant son récit ; mais il savait rendre sa mère si contente en faisant maigre, sans trop se plaindre, qu’il eut l’air de savourer ce poisson avec sensualité ; aussi la bonne femme ajouta d’un air satisfait :

- Oh ! … on voit bien que tu t’en régales, mon cher enfant : vendredi et samedi prochains, je t’en ferai encore.

- Bien, merci, ma mère… seulement, n’en faites pas deux jours de suite, je me blaserais… Ah ça ! maintenant, parlons de ce que nous ferons demain pour notre dimanche. Il faut nous amuser beaucoup ; depuis quelques jours, je te trouve triste, chère mère… et je n’entends pas cela… Je me figure alors que tu n’es pas contente de moi.

- Oh ! mon cher enfant… toi… le modèle des…

- Bien ! bien ! Alors prouve-moi que tu es heureuse en prenant un peu de distraction. Peut-être aussi mademoiselle nous fera-t-elle l’honneur de nous accompagner comme la dernière fois, dit Agricol en s’inclinant devant la Mayeux.

Celle-ci rougit, baissa les yeux ; sa figure prit une expression de douloureuse amertume, et elle ne répondit pas.

- Mon enfant, j’ai mes offices toute la journée… tu sais bien, dit Françoise à son fils.

- À la bonne heure ; eh bien, le soir ?… Je ne te proposerai pas d’aller au spectacle ; mais on dit qu’il y a un faiseur de tours de gobelets très amusant.

- Merci, mon enfant ; c’est toujours un spectacle…

- Ah ! ma bonne mère, ceci est de l’exagération.

- Mon pauvre enfant, est-ce que j’empêche jamais les autres de faire ce qui leur plaît ?

- C’est juste… pardon, ma mère ; eh bien, s’il fait beau, nous irons tout bonnement nous promener sur les boulevards avec cette pauvre Mayeux ; voilà près de trois mois qu’elle n’est pas sortie avec nous… car sans nous… elle ne sort pas…

- Non, sors seul, mon enfant… fais ton dimanche, c’est bien le moins.

- Voyons ma bonne Mayeux, aide-moi donc à décider ma mère.

- Tu sais, Agricol, dit la couturière en rougissant et en baissant les yeux, tu sais que je ne dois plus sortir avec toi et ta mère…

- Et pourquoi, mademoiselle ?… Pourrait-on sans indiscrétion vous demander la cause de ce refus ? dit gaiement Agricol.

La jeune fille sourit tristement, et lui répondit :

- Parce que je ne veux plus jamais t’exposer à avoir une querelle à cause de moi, Agricol…

- Ah ! … pardon… pardon, dit le forgeron d’un air sincèrement peiné ; et il se frappa le front avec impatience.

Voici à quoi la Mayeux faisait allusion :

Quelquefois, bien rarement, car elle y mettait la plus excessive discrétion la pauvre fille avait été se promener avec Agricol et sa mère ; pour la couturière ça avait été des fêtes sans pareilles, elle avait veillé bien des nuits, jeûné bien des jours pour pouvoir s’acheter un bonnet passable et un petit châle, afin de ne pas faire honte à Agricol et à sa mère ; ces cinq ou six promenades, faites au bras de celui qu’elle idolâtrait en secret, avaient été les seuls jours de bonheur qu’elle eût jamais connus. Lors de leur dernière promenade, un homme brutal et grossier l’avait coudoyée si rudement que la pauvre fille n’avait pu retenir un léger cri de douleur… auquel cri cet homme avait répondu… «Tant pis pour toi, mauvaise bossue !» Agricol était, comme son père, doué de cette bonté patiente que la force et le courage donnent aux cœurs généreux ; mais il était d’une grande violence lorsqu’il s’agissait de châtier une lâche insulte.

Irrité de la méchanceté, de la grossièreté de cet homme, Agricol avait quitté le bras de sa mère pour appliquer à ce brutal, qui était de son âge, de sa taille et de sa force, les deux meilleurs soufflets que jamais large et robuste main de forgeron ait appliqués sur une face humaine ; le brutal voulu riposter, Agricol redoubla la correction, à la grande satisfaction de la foule ; et l’autre disparut au milieu des huées. C’est cette aventure que la pauvre Mayeux venait de rappeler en disant qu’elle ne voulait plus sortir avec Agricol, afin de lui épargner toute querelle à son sujet.

On conçoit le regret du forgeron d’avoir involontairement réveillé le souvenir de cette pénible circonstance… hélas ! plus pénible encore pour la Mayeux que ne pouvait le supposer Agricol, car elle l’aimait passionnément… et elle avait été cause de cette querelle par une infirmité ridicule. Agricol, malgré sa force et sa résolution, avait une sensibilité d’enfant ; en songeant à ce que ce souvenir devait avoir de douloureux pour la jeune fille, une grosse larme lui vint aux yeux, et lui tendant fraternellement les bras, il lui dit :

- Pardonne-moi ma sottise, viens m’embrasser… Et il appuya deux bons baisers sur les joues pâles et amaigries de la Mayeux. À cette cordiale étreinte, les lèvres de la jeune fille blanchirent, et son pauvre cœur battit si violemment qu’elle fut obligée de s’appuyer à l’angle de la table.

- Voyons, tu me pardonnes, n’est-ce pas ? lui dit Agricol.

- Oui, oui, dit-elle en cherchant à vaincre son émotion ; pardon, à mon tour, de ma faiblesse… mais le souvenir de cette querelle me fait mal… j’étais si effrayée pour toi ! … Si la foule avait pris le parti de cet homme…

- Hélas ! mon Dieu ! dit Françoise en venant en aide à la Mayeux sans le savoir, de ma vie je n’ai eu si grand’peur !

- Oh ! quant à ça… ma chère mère… reprit Agricol, afin de changer le sujet de cette conversation désagréable pour lui et pour la couturière, toi, la femme d’un soldat… d’un ancien grenadier à cheval de la garde impériale… tu n’es guère crâne… Oh ! brave père ! … Non… tiens… vois-tu… je ne veux pas penser qu’il arrive… ça me met trop… sens dessus dessous…

- Il arrive… dit Françoise en soupirant, Dieu le veuille ! …

- Comment, ma mère, Dieu le veuille ! … Il faudra bien, pardieu, qu’il le veuille… tu as fait dire assez de messes pour ça…

- Agricol… mon enfant, dit Françoise en interrompant son fils et en secouant la tête avec tristesse, ne parle pas ainsi… et puis, il s’agit de ton père…

- Allons… bien… j’ai de la chance ce soir. À ton tour maintenant. Ah çà ! je deviens décidément bête ou fou… Pardon, ma mère… je n’ai que ce mot-là à la bouche ce soir ; pardon… vous savez bien que quand je m’échappe à propos de certaines choses… c’est malgré moi, car je sais la peine que je vous cause.

- Ce n’est pas moi… que tu offenses, mon pauvre cher enfant.

- Ça revient au même, car je ne sais rien de pis que d’offenser sa mère… Mais quant à ce que je te disais de la prochaine arrivée de mon père… il n’y a pas à en douter…

- Mais depuis quatre mois… nous n’avons pas reçu de lettre.

- Rappelle-toi, ma mère, dans cette lettre qu’il dictait, parce que, nous disait-il avec sa franchise de soldat, s’il lisait passablement, il n’en allait pas de même de l’écriture ; dans cette lettre il nous disait de ne pas nous inquiéter de lui, qu’il serait à Paris à la fin de janvier et que, trois ou quatre jours avant son arrivée, il nous ferait savoir par quelle barrière il arriverait, afin que j’aille l’y chercher.

- C’est vrai, mon enfant… et pourtant nous voici au mois de février, et rien encore…

- Raison de plus pour que nous ne l’attendions pas longtemps ; je vais même plus loin, je ne serais pas étonné que ce bon Gabriel arrivât à peu près à cette époque-ci… sa dernière lettre d’Amérique me le faisait espérer. Quel bonheur… ma mère, si toute la famille était réunie !

- Que Dieu t’entende, mon enfant ! … ce sera un beau jour pour moi…

- Et ce jour-là arrivera bientôt, croyez-moi. Avec mon père… pas de nouvelles… bonnes nouvelles…

- Te rappelles-tu bien ton père, Agricol ? dit la Mayeux.

- Ma foi ! pour être juste, ce que je me rappelle surtout, c’est son grand bonnet à poil et ses moustaches qui me faisaient une peur du diable. Il n’y avait que le ruban rouge de la croix sur les revers blancs de son uniforme et la brillante poignée de son sabre qui me raccommodassent un peu avec lui, n’est-ce pas, ma mère ! … Mais qu’as-tu donc ! … tu pleures.

- Hélas ! pauvre Baudoin… il a dû tant souffrir depuis qu’il est séparé de nous ! À son âge, soixante ans passés… Ah ! mon cher enfant… mon cœur se fend quand je pense qu’il va ne faire, peut-être, que changer de misère.

- Que dites-vous ! …

- Hélas ! je ne gagne rien…

- Eh bien ! et moi donc ! Est-ce que ne voilà pas une chambre pour lui et pour toi, une table pour lui et pour toi ! … Seulement, ma bonne mère, puisque nous parlons ménage, ajouta le forgeron en donnant à sa voix une nouvelle expression de tendresse afin de ne pas choquer sa mère… laisse-moi te dire une chose : lorsque mon père sera revenu ainsi que Gabriel, tu n’auras pas besoin de faire dire des messes ni de faire brûler des cierges pour eux, n’est-ce pas !

Eh bien, grâce à cette économie-là… le brave père pourra avoir sa bouteille de vin tous les jours et du tabac pour fumer sa pipe… Puis, les dimanches, nous lui ferons faire un bon petit dîner chez le traiteur.

Quelques coups frappés à la porte interrompirent Agricol.

- Entrez ! dit-il.

Mais au lieu d’entrer, la personne qui venait de frapper ne fit qu’entrebâiller la porte, et l’on vit un bras et une main d’un vert splendide faire des signes d’intelligence au forgeron.

- Tiens, c’est le père Loriot… le modèle des teinturiers, dit Agricol ; entrez donc, ne faites pas de façons, père Loriot.

- Impossible, mon garçon, je ruisselle de teinture de la tête aux pieds… Je mettrais au vert tout le carreau de Mme Françoise.

- Tant mieux, ça aura l’air d’un pré, moi qui adore la campagne !

- Sans plaisanterie, Agricol, il faut que je vous parle tout de suite.

- Est-ce à propos de l’homme qui nous espionne ? Rassurez-vous donc, qu’est-ce que ça nous fait ?

- Non, il me semble qu’il est parti, ou plutôt le brouillard est si épais, que je ne le vois plus… mais ce n’est pas ça… venez donc vite… C’est… c’est pour une affaire importante, ajouta le teinturier d’un air mystérieux, une affaire qui ne regarde que vous seul.

- Que moi seul ? dit Agricol en se levant assez surpris ; qu’est-ce que ça peut être ?

- Va donc voir, mon enfant, dit Françoise.

- Oui, ma mère ; mais que le diable m’emporte si j’y comprends quelque chose !

Et le forgeron sortit, laissant sa mère seule avec la Mayeux.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > IV. LE RETOUR.

IV. Le retour.

Cinq minutes après être sorti, Agricol rentra ; ses traits étaient pâles, bouleversés, ses yeux remplis de larmes, ses mains tremblantes ; mais sa figure exprimait un bonheur, un attendrissement extraordinaires. Il resta un moment devant la porte, comme si l’émotion l’eût empêché de s’approcher de sa mère…

La vue de Françoise était si affaiblie, qu’elle ne s’aperçut pas d’abord du changement de physionomie de son fils.

- Eh bien, mon enfant, qu’est-ce que c’est ? lui demanda-t-elle.

Avant que le forgeron eût répondu, la Mayeux, plus clairvoyante, s’écria :

- Mon Dieu ! … Agricol… qu’y a-t-il ? comme tu es pâle ! …

- Ma mère, dit alors l’artisan d’une voix altérée en allant précipitamment auprès de Françoise sans répondre à Mayeux, ma mère, il faut vous attendre à quelque chose qui va bien vous étonner… Promettez-moi d’être raisonnable.

- Que veux-tu dire ?… comme tu trembles ! … regarde-moi ! Mais la Mayeux a raison… tu es bien pâle ! …

- Ma bonne mère… et Agricol, se mettant à genoux devant Françoise, prit ses deux mains dans les siennes, il faut… vous ne savez pas… mais…

Le forgeron ne put achever ; des pleurs de joie entrecoupaient sa voix.

- Tu pleures… mon cher enfant… Mais, mon Dieu ! qu’y a-t-il donc ? Tu me fais peur…

- Peur… oh ! non… au contraire ! dit Agricol, en essuyant ses yeux ; vous allez être bien heureuse… Mais, encore une fois, il faut être raisonnable… parce que la trop grande joie fait autant mal que le trop grand chagrin…

- Comment ?

- Je vous le disais bien… moi, qu’il arriverait…

- Ton père ! ! ! s’écria Françoise.

Elle se leva de son fauteuil. Mais sa surprise, son émotion, furent si vives, qu’elle mit une main sur son cœur pour en comprimer les battements… puis elle se sentit faiblir. Son fils la soutint et l’aida à se rasseoir. La Mayeux s’était jusqu’alors discrètement tenue à l’écart pendant cette scène, qui absorbait complètement Agricol et sa mère ; mais elle s’approcha timidement, pensant qu’elle pouvait être utile, car les traits de Françoise s’altéraient de plus en plus.

- Voyons, du courage, ma mère, reprit le forgeron : maintenant le coup est porté… il ne vous reste plus qu’à jouir du bonheur de revoir mon père.

- Mon pauvre Baudoin ! … après dix-huit ans d’absence… je ne peux pas y croire, reprit Françoise en fondant en larmes. Est-ce bien vrai, mon Dieu, est-ce bien vrai ?…

- Cela est si vrai, que si vous me promettiez de ne pas trop vous émouvoir… je vous dirais quand vous le verrez.

- Oh ! bientôt… n’est-ce pas ?

- Oui… bientôt.

- Mais quand arrivera-t-il ?

- Il peut arriver d’un moment à l’autre… demain… aujourd’hui peut-être.

- Aujourd’hui ?

- Eh bien, oui, ma mère… il faut enfin vous le dire… il arrive… il est arrivé…

- Il est… il est… Et Françoise, balbutiant, ne put achever.

- Tout à l’heure il était en bas ; avant de monter, il avait prié le teinturier de venir m’avertir, afin que je te prépare à le voir… car ce brave père craignait qu’une surprise trop brusque ne te fit mal…

- Oh ! mon Dieu…

- Et maintenant, s’écria le forgeron avec une explosion de bonheur indicible, il est là… il attend… Ah ! ma mère… je n’y tiens plus, depuis dix minutes le cœur me bat à me briser la poitrine.

Et s’élançant vers la porte, il ouvrit. Dagobert, tenant Rose et Blanche par la main, parut sur le seuil… Au lieu de se jeter dans les bras de son mari… Françoise tomba à genoux… et pria. Élevant son âme à Dieu, elle le remerciait avec une profonde gratitude d’avoir exaucé ses vœux, ses prières, et ainsi récompensé ses offrandes. Pendant une seconde, les auteurs de cette scène restèrent silencieux, immobiles. Agricol, par un sentiment de respect et de délicatesse qui luttait à grand’peine contre l’impétueux élan de sa tendresse, n’osait pas se jeter au cou de Dagobert : il attendait avec une impatience à peine contenue que sa mère eût terminé sa prière.

Le soldat éprouvait le même sentiment que le forgeron ; tous deux se comprirent : le premier regard que le père et le fils échangèrent exprima leur tendresse, leur vénération pour cette excellente femme, qui, dans la préoccupation de sa religieuse ferveur, oubliait un peu trop la créature pour le Créateur.

Rose et Blanche, interdites, émues, regardaient avec intérêt cette femme agenouillée, tandis que la Mayeux, versant silencieusement des larmes de joie à la pensée du bonheur d’Agricol, se retirait dans le coin le plus obscur de la chambre, se sentant étrangère et nécessairement oubliée au milieu de cette réunion de famille.

Françoise se releva et fit un pas vers son mari, qui la reçut dans ses bras. Il y eut un moment de silence solennel. Dagobert et Françoise ne se dirent pas un mot ; on entendit quelques soupirs entrecoupés de sanglots, d’aspirations de joie… Et lorsque les deux vieillards redressèrent la tête, leur physionomie était calme, radieuse, sereine… car la satisfaction complète des sentiments simples et purs ne laisse jamais après soi une agitation fébrile et violente.

- Mes enfants, dit le soldat d’une voix émue, en montrant aux orphelines Françoise, qui, sa première émotion passée, les regardait avec étonnement, c’est ma bonne et digne femme…

Elle sera pour les filles du général Simon ce que j’ai été moi-même…

- Alors, madame, vous nous traiterez comme vos enfants, dit Rose en s’approchant de Françoise avec sa sœur.

- Les filles du général Simon ! … s’écria la femme de Dagobert, de plus en plus surprise.

- Oui, ma bonne Françoise, ce sont elles… et je les amène de loin… non sans peine… Je te conterai tout cela plus tard.

- Pauvres petites… on dirait deux anges tout pareils, dit Françoise en contemplant les orphelines avec autant d’intérêt que d’admiration.

- Maintenant… à nous deux… dit Dagobert en se retournant vers son fils.

- Enfin ! s’écria celui-ci. Il faut renoncer à peindre la folle joie de Dagobert et de son fils, la tendre fureur de leurs embrassements, que le soldat interrompit pour regarder Agricol bien en face, en appuyant ses mains sur les larges épaules du jeune forgeron pour mieux admirer son mâle et franc visage, sa taille svelte et robuste ; après quoi il l’étreignait de nouveau contre sa poitrine en disant :

- Est-il beau garçon ! … est-il bien bâti ! a-t-il l’air bon ! … La Mayeux, toujours retirée dans un coin de la chambre, jouissait du bonheur d’Agricol ; mais elle craignait que sa présence, jusqu’alors inaperçue, ne fût indiscrète. Elle eût bien désiré s’en aller sans être remarquée ; mais elle ne le pouvait pas. Dagobert et son fils cachaient presque entièrement la porte, elle resta donc, ne pouvait détacher ses yeux des deux charmants visages de Rose et de Blanche.

Elle n’avait jamais rien vu de plus joli au monde, et la ressemblance extraordinaire des jeunes filles entre elles augmentait encore sa surprise ; puis enfin leurs modestes vêtements de deuil semblaient annoncer qu’elles étaient pauvres, et involontairement la Mayeux se sentait encore plus de sympathie pour elles.

- Chères enfants ! elles ont froid, leurs petites mains sont glacées, et malheureusement le poêle est éteint… dit Françoise.

Et elle cherchait à réchauffer dans les siennes les mains des orphelines, pendant que Dagobert et son fils se livraient à un épanchement de tendresse si longtemps contenu…

Aussitôt que Françoise eut dit que le poêle était éteint, la Mayeux, empressée de se rendre utile pour faire excuser sa présence, peut-être inopportune, courut au petit cabinet où étaient renfermés le charbon et le bois, en prit quelques menus morceaux, et revint s’agenouiller près du poêle en fonte, et à l’aide de quelque peu de braise cachée sous la cendre, parvint à rallumer le feu, qui bientôt tira et gronda, pour se servir des expressions consacrées ; puis, remplissant une cafetière d’eau, elle la plaça dans la cavité du poêle, pensant à la nécessité de quelque breuvage chaud pour les jeunes filles. La Mayeux s’occupa de ces soins avec si peu de bruit, avec tant de célérité, on pensait naturellement si peu à elle au milieu des vives émotions de cette soirée, que Françoise, tout occupée de Rose et de Blanche, ne s’aperçut du flamboiement du poêle qu’à la douce chaleur qu’il rendit, et bientôt après au frémissement de l’eau bouillante dans la cafetière. Ce phénomène d’un feu qui se rallumait de lui-même n’étonna pas en ce moment la femme de Dagobert, complètement absorbée par la pensée de savoir comment elle logerait les deux jeunes filles, car, on le sait, le soldat n’avait pas cru devoir la prévenir de leur arrivée.

Tout à coup trois ou quatre aboiements sonores retentirent derrière la porte.

- Tiens… c’est mon vieux Rabat-Joie, dit Dagobert en allant ouvrir à son chien, il demande à entrer pour connaître aussi la famille.

Rabat-Joie entra en bondissant ; au bout d’une seconde il fut, ainsi qu’on le dit vulgairement, comme chez lui. Après avoir frotté son long museau sur la main de Dagobert, il alla tour à tour faire fête à Rose et à Blanche, à Françoise, à Agricol ; puis, voyant qu’on faisait peu d’attention à lui, il avisa la Mayeux, qui se tenait timidement dans un coin obscur de la chambre : mettant alors en action cet autre dicton populaire : Les amis de nos amis sont nos amis, Rabat-Joie vint lécher les mains de la jeune ouvrière oubliée de tous en ce moment. Par un ressentiment singulier, cette caresse émut la Mayeux jusqu’aux larmes… elle passa plusieurs fois sa main longue, maigre et blanche, sur la tête intelligente du chien ; et puis, ne se voyant plus bonne à rien, car elle avait rendu tous les petits services qu’elle croyait pouvoir rendre, elle prit la belle fleur qu’Agricol lui avait donnée, ouvrit doucement la porte, et sortit si discrètement que personne ne s’aperçut de son départ.

Après ces épanchements d’une affection mutuelle, Dagobert, sa femme, et son fils vinrent à penser aux réalités de la vie.

- Pauvre Françoise, dit le soldat en montrant Rose et Blanche d’un regard, tu ne t’attendais pas à une si jolie surprise ?

- Je suis seulement fâchée, mon ami, répondit Françoise, que les demoiselles du général Simon n’aient pas un meilleur logis que cette pauvre chambre… car avec la mansarde d’Agricol…

- Ça compose notre hôtel, et il y en a de plus beaux ; mais rassure-toi, les pauvres enfants sont habituées à ne pas être difficiles ; demain matin je partirai avec mon garçon, bras dessus bras dessous, et je te réponds qu’il ne sera pas celui qui marchera le plus droit et le plus fier de nous deux.

Nous irons trouver le père du général Simon à la fabrique de M. Hardy pour causer affaires…

- Demain, mon père, dit Agricol à Dagobert, vous ne trouverez à la fabrique ni M. Hardy ni le père de M. le maréchal Simon…

- Qu’est-ce que dis là… mon garçon ? dit vivement Dagobert, le maréchal ?

- Sans doute, depuis 1830, des amis du général Simon ont fait reconnaître le titre et le grade que l’empereur lui avait conférés après la bataille de Ligny.

- Vraiment ! s’écria Dagobert avec émotion, ça ne devrait pas m’étonner… parce que, après tout, c’est justice… et quand l’empereur a dit une chose, c’est bien le moins qu’on dise comme lui… Mais c’est égal… ça me va là… droit au cœur, ça me remue.

Puis s’adressant aux jeunes filles :

- Entendez-vous, mes enfants… vous arrivez à Paris filles d’un duc et d’un maréchal… Il est vrai qu’on ne le dirait guère à vous voir dans cette modeste chambre, mes pauvres petites duchesses… mais, patience, tout s’arrangera. Le père Simon a dû être bien joyeux d’apprendre que son fils était rentré dans son grade… hein, mon garçon ?

- Il nous a dit qu’il donnerait tous les grades et tous les titres possibles pour revoir son fils… car c’était pendant l’absence du général que ses amis ont sollicité et obtenu pour lui cette justice… Du reste, on attend incessamment le maréchal, car ses dernières lettres de l’Inde annonçaient son arrivée.

À ces mots, Rose et Blanche se regardèrent ; leurs yeux s’étaient remplis de douces larmes.

- Dieu merci ! moi et ces enfants nous comptons sur ce retour ; mais pourquoi ne trouverons-nous demain à la fabrique ni M. Hardy ni le père Simon ?

- Ils sont partis depuis dix jours pour aller examiner et étudier une usine anglaise établie dans le Midi ; mais ils seront de retour d’un jour à l’autre.

- Diable… cela me contrarie assez… Je comptais sur le père du général pour causer d’affaires importantes. Du reste, on doit savoir où lui écrire. Tu lui feras donc, dès demain, savoir, mon garçon, que ses petites-filles sont arrivées ici. En attendant, mes enfants, ajouta le soldat en se retournant vers Rose et Blanche, la bonne femme vous donnera son lit, et à la guerre comme à la guerre, pauvres petites, vous ne serez pas du moins plus mal ici qu’en route.

- Tu sais que nous nous trouverons toujours bien auprès de toi et de madame, dit Rose.

- Et puis, nous ne pensons qu’au bonheur d’être enfin à Paris… puisque c’est ici que nous retrouverons bientôt notre père… ajouta Blanche.

- Et avec cet espoir-là, on patiente, je le sais bien, dit Dagobert ; mais c’est égal, d’après ce que vous attendiez de Paris… Vous devez être fièrement étonnées… mes enfants.

Dame ! jusqu’à présent, vous ne trouverez pas tout à fait la ville d’or que vous aviez rêvée, tant s’en faut ; mais patience… patience… vous verrez que ce Paris n’est pas aussi vilain qu’il en a l’air.

- Et puis, dit gaiement Agricol, je suis sûr que, pour ces demoiselles, ce sera l’arrivée du maréchal Simon qui changera Paris en une véritable ville d’or.

- Vous avez raison, monsieur Agricol, dit Rose en souriant ; vous nous avez devinées.

- Comment ! mademoiselle… vous savez mon nom ?

- Certainement, monsieur Agricol ; nous parlions souvent de vous avec Dagobert, et dernièrement encore avec Gabriel, ajouta Blanche.

- Gabriel ! … s’écrièrent en même temps Agricol et sa mère avec surprise.

- Eh ! mon Dieu, oui, reprit Dagobert en faisant un signe d’intelligence aux orphelines, nous en aurons à vous raconter pour quinze jours ; et entre autres, comment nous avons rencontré Gabriel… Tout ce que je peux vous dire… c’est que, dans son genre, il vaut mon garçon… (je ne peux pas me lasser de dire mon garçon) et qu’ils sont bien dignes de s’aimer comme des frères… Brave… brave femme… ajouta Dagobert avec émotion, c’est beau, va… ce que tu as fait là ; toi, déjà si pauvre, recueillir ce malheureux enfant, l’élever avec le tien…

- Mon ami, ne parle donc pas ainsi, c’est si simple…

- Tu as raison, mais je te revaudrai cela plus tard ; c’est sur ton compte… en attendant, tu le verras certainement demain dans la matinée…

- Bon frère… aussi arrivé ! … s’écria le forgeron. Et que l’on dise après cela qu’il n’y a pas de jours marqués pour le bonheur ! … Et comment l’avez-vous rencontré, mon père ?

- Comment, vous ?… toujours vous ?… Ah çà… dis donc, mon garçon, est-ce que parce que tu fais des chansons tu te crois trop gros seigneur pour me tutoyer ?

- Mon père…

- C’est qu’il va falloir que tu m’en dises fièrement des tu et des toi, pour que je rattrape tous ceux que tu m’aurais dits pendant dix-huit ans… Quant à Gabriel, je te conterai tout à l’heure où et comment nous l’avons rencontré, car si tu crois dormir, tu te trompes ; tu me donneras la moitié de ta chambre… et nous causerons… Rabat-Joie restera en dehors de la porte de celle-ci ; c’est une vieille habitude à lui d’être près de ces enfants.

- Mon Dieu, mon ami, je ne pense à rien ; mais dans un tel moment… Enfin, si ces demoiselles et toi vous voulez souper… Agricol irait chercher quelque chose tout de suite chez le traiteur.

- Le cœur vous en dit-il, mes enfants ?

- Non, merci, Dagobert, nous n’avons pas faim, nous sommes trop contentes…

- Vous prendrez bien toujours de l’eau sucrée bien chaude avec un peu de vin, pour vous réchauffer, mes chères demoiselles, dit Françoise ; malheureusement, je n’ai pas autre chose.

- C’est ça, tu as raison, Françoise, ces chères enfants sont fatiguées : tu vas les coucher… Pendant ce temps-là je monterai chez mon garçon avec lui, et demain matin, avant que Rose et Blanche soient réveillées, je descendrai causer avec toi pour laisser un peu de répit à Agricol.

À ce moment on frappa assez fort à la porte.

- C’est la bonne Mayeux, qui vient demander si on a besoin d’elle, dit Agricol.

- Mais il semble qu’elle était ici quand mon mari est entré, répondit Françoise.

- Tu as raison, ma mère ; pauvre fille ! elle s’en sera allée sans qu’on la voie, de crainte de gêner ; elle est si discrète… Mais ce n’est pas elle qui frappe si fort.

- Vois donc ce que c’est alors, Agricol, dit Françoise.

Avant que le forgeron eût eu le temps d’arriver auprès de la porte, elle s’ouvrit et un homme convenablement vêtu, d’une figure respectable, avança quelques pas dans la chambre en y jetant un coup d’œil rapide qui s’arrêta un instant sur Rose et sur Blanche.

- Permettez-moi de vous faire observer, monsieur, lui dit Agricol en allant à sa rencontre, qu’après avoir frappé… vous eussiez pu attendre qu’on vous dît d’entrer… Enfin… que désirez-vous ?

- Je vous demande pardon, monsieur, dit fort poliment cet homme, qui parlait très lentement, peut-être pour se ménager le droit de rester plus longtemps dans la chambre ; je vous fais un million d’excuses… je suis désolé de mon indiscrétion… je suis confus de…

- Soit, monsieur, dit Agricol impatienté ; que voulez-vous ?

- Monsieur… n’est-ce pas ici que demeure Mlle Soliveau, une ouvrière bossue ?

- Non, monsieur, c’est au-dessus, dit Agricol.

- Oh ! mon Dieu, monsieur ! s’écria l’homme poli et recommençant ses profondes salutations, je suis confus de ma maladresse… je croyais entrer chez cette jeune ouvrière, à qui je venais proposer de l’ouvrage de la part d’une personne très respectable.

- Il est bien tard, monsieur, dit Agricol surpris ; au reste, cette jeune ouvrière est connue de notre famille : revenez demain, vous ne pouvez la voir ce soir, elle est couchée.

- Alors, monsieur, je vous réitère mes excuses…

- Très bien, monsieur, dit Agricol en faisant un pas vers la porte.

- Je prie madame et ces demoiselles ainsi que monsieur… d’être persuadés…

- Si vous continuez ainsi longtemps, monsieur, dit Agricol, il faudra que vous excusiez aussi la longueur de vos excuses… et il n’y aura pas de raison pour que cela finisse.

À ces mots d’Agricol, qui firent sourire Rose et Blanche, Dagobert frotta sa moustache avec orgueil :

- Mon garçon a-t-il de l’esprit ! dit-il tout bas à sa femme ; ça ne t’étonne pas, toi, tu es faite à ça.

Pendant ce temps-là l’homme cérémonieux sortit après avoir jeté un long et dernier regard sur les deux sœurs, sur Agricol et sur Dagobert.

Quelques instants après, pendant que Françoise, après avoir mis pour elle un matelas par terre et garni son lit de draps bien blancs pour les orphelines, présidait à leur coucher avec une sollicitude maternelle, Dagobert et Agricol montaient dans leur mansarde.

Au moment où le forgeron, qui, une lumière à la main, précédait son père, passa devant la porte de la petite chambre de la Mayeux, celle-ci, à demi cachée dans l’ombre, lui dit rapidement et à voix basse :

- Agricol, un grand danger te menace… il faut que je te parle…

Ces mots avaient été prononcés si vite, si bas, que Dagobert ne les entendit pas ; mais comme Agricol s’était brusquement arrêté en tressaillant, le soldat lui dit :

- Eh bien ! mon garçon… qu’est-ce qu’il y a ?

- Rien, mon père… dit le forgeron en se retournant. Je craignais de ne pas t’éclairer assez.

- Sois tranquille…, j’ai, ce soir, des yeux et des jambes de quinze ans.

Et le soldat, ne s’apercevant pas de l’étonnement de son fils, entra avec lui dans la petite mansarde où tous deux devaient passer la nuit.

* * * *

Quelques minutes après avoir quitté la maison, l’homme aux formes si polies qui était venu demander la Mayeux chez la femme de Dagobert se rendit à l’extrémité de la rue Brise-Miche. Il s’approcha d’un fiacre qui stationnait sur la petite place du Cloître-Saint-Merri. Au fond de ce fiacre était M. Rodin enveloppé d’un manteau.

- Eh bien ? dit-il d’un ton interrogatif.

- Les deux jeunes filles et l’homme à moustaches grises sont entrés chez Françoise Baudoin, répondit l’autre ; avant de frapper à la porte, j’ai pu écouter et entendre pendant quelques minutes… les jeunes filles partageront, cette nuit, la chambre de Françoise Baudoin… Le vieillard à moustaches grises partagera la chambre de l’ouvrier forgeron.

- Très bien ! dit Rodin.

- Je n’ai pas osé insister, reprit l’homme poli, pour voir ce soir la couturière bossue au sujet de la reine Bacchanal ; je reviendrai demain pour savoir l’effet de la lettre qu’elle a dû recevoir dans la soirée par la poste, au sujet du jeune forgeron.

- N’y manquez pas. Maintenant vous allez vous rendre, de ma part, chez le confesseur de Françoise Baudoin, quoiqu’il soit fort tard ; vous lui direz que je l’attends rue du Milieu-des-Ursins ; qu’il s’y rende à l’instant même… sans perdre une minute… vous l’accompagnerez ; si je n’étais pas rentré, il m’attendrait… car il s’agit, lui direz-vous, de choses de la dernière importance…

- Tout ceci sera fidèlement exécuté, répondit l’homme poli en saluant profondément Rodin, dont le fiacre s’éloigna rapidement.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > V. AGRICOL ET LA MAYEUX.

V. Agricol et la Mayeux.

Une heure après ces différentes scènes, le plus profond silence régnait dans la maison de la rue Brise-Miche.

Une lueur vacillante, passant à travers les deux carreaux d’une porte vitrée, annonçait que la Mayeux veillait encore, car ce sombre réduit, sans air, sans lumière, ne recevait de jour que par cette porte, ouvrant sur un passage étroit et obscur pratiqué dans les combles. Un méchant lit, une table, une vieille malle et une chaise remplissaient tellement cette demeure glacée, que deux personnes ne pouvaient s’y asseoir, à moins que l’une ne prît place sur le lit. La magnifique fleur qu’Agricol avait donnée à la Mayeux, précieusement déposée dans un verre d’eau placé sur la table chargée de linge, répandait son suave parfum, épanouissait son calice de pourpre au milieu de ce misérable cabinet aux murailles de plâtre gris et humide qu’une maigre chandelle éclairait faiblement.

La Mayeux, assise tout habillée sur son lit, la figure bouleversée, les yeux remplis de larmes, s’appuyant d’une main au chevet de sa couche, penchait sa tête du côté de la porte, prêtant l’oreille avec angoisse, espérant à chaque minute entendre les pas d’Agricol. Le cœur de la jeune fille battait violemment ; sa figure, toujours si pâle, était légèrement colorée, tant son émotion était profonde… Quelquefois elle jetait ses yeux avec une sorte de frayeur sur une lettre qu’elle tenait à la main : cette lettre, arrivée dans la soirée par la poste, avait été déposée par le portier-teinturier sur la table de la Mayeux, pendant que celle-ci assistait à l’entrevue de Dagobert et de sa famille.

Au bout de quelques instants la jeune fille entendit ouvrir doucement une porte, très voisine de la sienne.

- Enfin… le voilà ! s’écria-t-elle.

En effet, Agricol entra.

- J’attendais que mon père fût endormi, dit à voix basse le forgeron, dont la physionomie révélait plus de curiosité que d’inquiétude, qu’est-ce qu’il y a donc, ma bonne Mayeux ? comme ta figure est altérée ! … tu pleures ! que se passe-t-il ? de quel danger veux-tu me parler ?

- Tiens… lis… lui dit la Mayeux d’une voix tremblante en lui présentant précipitamment une lettre ouverte.

Agricol s’approcha de la lumière et lut ce qui suit :

«Une personne qui ne peut se faire connaître, mais qui sait l’intérêt fraternel que vous portez à Agricol Baudoin, vous prévient que ce jeune et honnête ouvrier sera probablement arrêté dans la journée de demain…»

- Moi ! … s’écria Agricol en regardant la jeune fille d’un air stupéfait… Qu’est-ce que cela veut dire ?

- Continue… dit vivement la couturière en joignant les mains.

Agricol reprit, n’en pouvant croire ses yeux…

«Son chant des Travailleurs affranchis a été incriminé ; on a trouvé plusieurs exemplaires parmi les papiers d’une société secrète dont les chefs viennent d’être emprisonnés, à la suite du complot de la rue des Prouvaires.»

- Hélas ! dit l’ouvrière en fondant en larmes, maintenant, je comprends tout. Cet homme qui, ce soir, espionnait en bas, à ce que disait le teinturier… était un espion qui guettait ton arrivée.

- Allons donc, cette accusation est absurde ! s’écria Agricol ; ne te tourmente pas, ma bonne Mayeux. Je ne m’occupe pas de politique… Mes vers ne respirent que l’amour de l’humanité. Est-ce ma faute s’ils ont été trouvés dans les papiers d’une société secrète ?…

Et il jeta la lettre sur la table avec dédain.

- Continue… de grâce, lui dit la Mayeux ; continue.

- Si tu le veux… à la bonne heure.

Et Agricol continua :

«Un mandat d’arrêt vient d’être lancé contre Agricol Baudoin ; sans doute son innocence sera reconnue tôt ou tard… mais il fera bien de se mettre d’abord le plus tôt possible à l’abri des poursuites… pour échapper à une détention préventive de deux ou trois mois… ce qui serait un coup terrible pour sa mère, dont il est le seul soutien.

«Un ami sincère qui est forcé de rester inconnu.»

Après un moment de silence le forgeron haussa les épaules, sa figure se rasséréna, et il dit en riant à la couturière :

- Rassure-toi, ma bonne Mayeux ; ces mauvais plaisants se sont trompés de mois… c’est tout bonnement un poisson d’avril anticipé.

- Agricol… pour l’amour du ciel… dit la couturière d’une voix suppliante, ne traite pas ceci légèrement… Crois mes pressentiments… écoute cet avis…

- Encore une fois… ma pauvre enfant, voilà plus de deux mois que mon chant des Travailleurs a été imprimé ; il n’est nullement politique, et d’ailleurs on n’aurait pas attendu jusqu’ici… pour le poursuivre.

- Mais songe donc que les circonstances ne sont plus les mêmes… il y a à peine deux jours que ce complot a été découvert ici près, rue des Prouvaires… Et si tes vers, peut-être inconnus jusqu’ici, ont été saisis chez des personnes arrêtées… pour cette conspiration… il n’en faut pas davantage pour te compromettre…

- Me compromettre… des vers où je vante l’amour du travail et la charité… C’est pour le coup… que la justice serait une fière aveugle ; il faudrait alors lui donner un chien et un bâton pour se conduire.

- Agricol, dit la jeune fille désolée de voir le forgeron plaisanter dans un pareil moment, je t’en conjure… écoute-moi.

Sans doute tu prêches dans tes vers le saint amour du travail ; mais tu déplores douloureusement le sort injuste des pauvres travailleurs voués sans espérance à toutes les misères de la vie… Tu prêches l’évangélique fraternité… mais ton bon et noble cœur s’indigne contre les égoïstes et les méchants… Enfin tu hâtes de toute l’ardeur de tes vœux l’affranchissement des artisans qui, moins heureux que toi, n’ont pas pour patron le généreux M. Hardy. Eh bien, dis, Agricol, dans ces temps de troubles, en faut-il davantage pour te compromettre, si plusieurs exemplaires de tes chants ont été saisis chez des personnes arrêtées ?

À ces paroles sensées, chaleureuses de cette excellente créature qui puisait sa raison dans son cœur, Agricol fit un mouvement : il commençait à envisager plus sérieusement l’avis qu’on lui donnait.

Le voyant ébranlé, la Mayeux continua :

- Et puis enfin, souviens-toi de Remi… ton camarade d’atelier !

- Remi ?

- Oui, une lettre de lui… lettre pourtant bien insignifiante, a été trouvée chez une personne arrêtée, l’an passé, pour conspiration… il est resté un mois en prison.

- C’est vrai, ma bonne Mayeux, mais on a bientôt reconnu l’injustice de cette accusation, et il a été remis en liberté.

- Après avoir passé un mois en prison… et c’est ce qu’on te conseille avec raison d’éviter… Agricol, songes-y, mon Dieu ; un mois en prison… et ta mère…

Ces paroles de la Mayeux firent une profonde impression sur Agricol ; il prit la lettre et la relut attentivement.

- Et cet homme qui a rôdé toute la soirée autour de la maison ? reprit la jeune fille.

J’en reviens toujours là… Ceci n’est pas naturel… Hélas ! mon Dieu, quel coup pour ton père, pour ta pauvre mère qui ne gagne plus rien ! … N’es-tu pas maintenant leur seule ressource ?… Songes-y donc ; sans toi, sans ton travail, que deviendraient-ils ?

- En effet… ce serait terrible, dit Agricol en jetant la lettre sur la table ; ce que tu me dis de Remi est juste… Il était aussi innocent que moi, une erreur de justice… erreur involontaire, sans doute, n’en est pas moins cruelle… Mais encore une fois… on n’arrête pas un homme sans l’entendre.

- On l’arrête d’abord… ensuite on l’entend, dit la Mayeux avec amertume ; puis, au bout d’un mois ou deux, on lui rend sa liberté… et… s’il a une femme, des enfants qui n’ont pour vivre que son travail quotidien… que font-ils pendant que leur soutien est en prison ?… ils ont faim, ils ont froid… et ils pleurent.

À ces simples et touchantes paroles de la Mayeux, Agricol tressaillit.

- Un mois sans travail… reprit-il d’un air triste et pensif. Et ma mère… et mon père… et ces deux jeunes filles qui font partie de notre famille jusqu’à ce que le maréchal Simon ou son père soient arrivés à Paris… Ah ! tu as raison : malgré moi cette pensée m’effraye…

- Agricol, s’écria tout à coup la Mayeux, si tu t’adressais à M. Hardy, il est si bon, son caractère est si estimé… si honoré, qu’en offrant sa caution pour toi on cesserait peut-être les poursuites.

- Malheureusement, M. Hardy n’est pas ici, il est en voyage avec le père du maréchal Simon.

Puis après un nouveau silence, Agricol ajouta, cherchant à surmonter ses craintes :

- Mais non, je ne puis croire à cette lettre… Après tout, j’aime mieux attendre les événements…

J’aurai du moins la chance de prouver mon innocence dans un premier interrogatoire… car enfin, ma bonne Mayeux, que je sois en prison ou que je sois obligé de me cacher… mon travail manquera toujours à ma famille…

- Hélas ! … c’est vrai… dit la pauvre fille ; que faire ?… mon Dieu ! … que faire ?…

- Ah ! mon brave père… se dit Agricol, si ce malheur arrivait demain… quel réveil pour lui… qui vient de s’endormir si joyeux !

Et le forgeron cacha sa tête dans ses mains.

Malheureusement, les frayeurs de la Mayeux n’étaient pas exagérées, car on se rappelle qu’à cette époque de l’année 1832, avant et après le complot de la rue des Prouvaires, un très grand nombre d’arrestations préventives eurent lieu dans la classe ouvrière, par suite d’une violente réaction contre les idées démocratiques. Tout à coup la Mayeux rompit le silence qui durait depuis quelques secondes ; une vive rougeur colorait ses traits, empreints d’une indéfinissable expression de contrainte, de douleur et d’espoir.

- Agricol, tu es sauvé ! … s’écria-t-elle.

- Que dis-tu ?

- Cette demoiselle si belle, si bonne, qui, en te donnant cette fleur (et la Mayeux la montra au forgeron), a su réparer avec tant de délicatesse une offre blessante… cette demoiselle doit avoir un cœur généreux… il faut t’adresser à elle…

À ces mots, qu’elle semblait prononcer en faisant un violent effort sur elle-même, deux grosses larmes coulèrent sur les joues de la Mayeux. Pour la première fois de sa vie elle éprouvait un ressentiment de douloureuse jalousie… une autre femme était assez heureuse pour pouvoir venir en aide à celui qu’elle idolâtrait, elle, pauvre créature, impuissante et misérable.

- Y penses-tu ? dit Agricol avec surprise ; que pourrait faire à cela cette demoiselle ?

- Ne t’a-t-elle pas dit :

«Rappelez-vous mon nom, et, en toute circonstance, adressez-vous à moi» ?

- Sans doute…

- Cette demoiselle, dans sa haute position, doit avoir de brillantes connaissances qui pourraient te protéger, te défendre… Dès demain matin va la trouver, avoue-lui franchement ce qui t’arrive… demande-lui son appui.

- Mais, encore une fois, ma bonne Mayeux, que veux-tu qu’elle fasse ?

- Écoute… je me souviens que, dans le temps mon père nous disait qu’il avait empêché un de ses amis d’aller en prison en déposant une caution pour lui… Il te sera facile de convaincre cette demoiselle de ton innocence… qu’elle te rende le service de te cautionner ; alors il me semble que tu n’auras plus rien à craindre…

- Ah ! ma pauvre enfant… demander un tel service à quelqu’un… qu’on ne connaît pas… c’est dur…

- Crois-moi, Agricol, dit tristement la Mayeux, je ne te conseillerai jamais rien qui puisse t’abaisser aux yeux de qui que ce soit… et surtout… entends-tu… surtout aux yeux de cette personne… Il ne s’agit pas de lui demander de l’argent pour toi… mais de fournir une caution qui te donne les moyens de continuer ton travail, afin que ta famille ne soit pas sans ressources… Crois-moi, Agricol, une telle demande n’a rien que de noble et de digne de ta part… Le cœur de cette demoiselle est généreux… elle te comprendra ; cette caution pour elle ne sera rien… pour toi ce sera tout. Ce sera la vie des tiens.

- Tu as raison, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec accablement et tristesse, peut-être vaut-il mieux risquer cette démarche… Si cette demoiselle consent à me rendre service, et qu’une caution puisse en effet me préserver de la prison… je serai préparé à tout événement… Mais, non, non, ajouta le forgeron en se levant, jamais je n’oserai m’adresser à cette demoiselle.

De quel droit le ferais-je ?… Qu’est-ce que le petit service que je lui ai rendu auprès de celui que je lui demande ?

- Crois-tu donc, Agricol, qu’une âme généreuse mesure les services qu’elle peut rendre à ceux qu’elle a reçus ? Aie confiance en moi pour ce qui est du cœur… Je ne suis qu’une pauvre créature qui ne doit se comparer à personne ; je ne suis rien, je ne puis rien ; eh bien, pourtant, je suis sûre… oui, Agricol… je suis sûre… que cette demoiselle, si au-dessus de moi… éprouvera ce que je ressens dans cette circonstance… oui, comme moi, elle comprendra ce que ta position a de cruel, et elle fera avec joie, avec bonheur, avec reconnaissance, ce que je ferais… si, hélas ! je pouvais autre chose que me dévouer sans utilité…

Malgré elle, la Mayeux prononça ces derniers mots avec une expression si navrante, il y avait quelque chose de si poignant dans la comparaison que cette infortunée, obscure et dédaignée, misérable et infirme, faisait d’elle-même avec Adrienne de Cardoville, ce type resplendissant de jeunesse, de beauté, d’opulence, qu’Agricol fut ému jusqu’aux larmes ; tendant une de ses mains à la Mayeux, il lui dit d’une voix attendrie :

- Combien tu es bonne ! … qu’il y a en toi de noblesse, de bon sens, de délicatesse ! …

- Malheureusement, je ne peux que cela… conseiller…

- Et tes conseils seront suivis… ma bonne Mayeux ; ils sont ceux de l’âme la plus élevée que je connaisse… Et puis, tu m’as rassuré sur cette démarche en me persuadant que le cœur de Mlle de Cardoville valait le tien…

À ce rapprochement naïf et sincère, la Mayeux oublia presque tout ce qu’elle venait de souffrir, tant son émotion fut douce, consolante… Car, si pour certaines créatures fatalement vouées à la souffrance, il est des douleurs inconnues au monde, quelquefois il est pour elles d’humbles et timides joies, inconnues aussi…

Le moindre mot de tendre affection qui les relève à leurs propres yeux est si bienfaisant, si ineffable pour ces pauvres êtres habituellement voués aux dédains, aux duretés et au doute désolant de soi-même !

- Ainsi c’est convenu, tu iras… demain matin chez cette demoiselle… n’est-ce pas ?… s’écria la Mayeux renaissant à l’espoir. Au point du jour, je descendrai veiller à la porte de la rue, afin de voir s’il n’y a rien de suspect, et de pouvoir t’avertir…

- Bonne et excellente fille… dit Agricol de plus en plus ému.

- Il faudra tâcher de partir avant le réveil de ton père… Le quartier où demeure cette demoiselle est si désert… que ce sera presque te cacher… que d’y aller…

- Il me semble entendre la voix de mon père, dit tout à coup Agricol.

En effet, la chambre de la Mayeux était si voisine de la mansarde du forgeron, que celui-ci et la couturière, prêtant l’oreille, entendirent Dagobert qui disait dans l’obscurité :

- Agricol, est-ce que tu dors, mon garçon ?… Moi, mon premier somme est fait… la langue me démange en diable…

- Va vite, Agricol, dit la Mayeux, ton absence pourrait l’inquiéter… En tout cas, ne sors pas demain matin avant que je puisse te dire… si j’ai vu quelque chose d’inquiétant.

- Agricol… tu n’es donc pas là ? reprit Dagobert d’une voix plus haute.

- Me voici, mon père, dit le forgeron en sortant du cabinet de la Mayeux et en entrant dans la mansarde de son père ; j’avais été fermer le volet d’un grenier que le vent agitait… de peur que le bruit ne te réveillât…

- Merci, mon garçon… mais ce n’est pardieu pas le bruit qui m’a réveillé, dit gaiement Dagobert, c’est une faim enragée de causer avec toi…

Ah ! mon pauvre garçon, c’est un fier dévorant qu’un vieux bonhomme de père qui n’a pas vu son fils depuis dix-huit ans ! …

- Veux-tu de la lumière, mon père ?

- Non, non, c’est du luxe… causons dans le noir… ça me fera un nouvel effet de te voir demain matin, au point du jour… ça sera comme si je te voyais une seconde fois… pour la première fois.

La porte de la chambre d’Agricol se referma, la Mayeux n’entendit plus rien… La pauvre créature se jeta tout habillée sur son lit et ne ferma pas l’œil de la nuit, attendant avec angoisse que le jour parût, afin de veiller sur Agricol. Pourtant, malgré ses vives inquiétudes pour le lendemain, elle se laissait quelquefois aller aux rêveries d’une mélancolie amère ; elle comparait l’entretien qu’elle venait d’avoir dans le silence de la nuit avec l’homme qu’elle adorait en secret, à ce qu’eût été cet entretien si elle avait eu en partage le charme et la beauté, si elle avait été aimée comme elle aimait… d’un amour chaste et dévoué… Mais songeant bientôt qu’elle ne devait jamais connaître les ravissantes douceurs d’une passion partagée, elle trouva sa consolation dans l’espoir d’avoir été utile à Agricol.

Au point du jour, la Mayeux se leva doucement et descendit l’escalier à petit bruit, afin de voir si au dehors rien ne menaçait Agricol.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > VI. LE RÉVEIL.

VI. Le réveil.

Le temps, humide et brumeux pendant une partie de la nuit, était, au matin, devenu clair et froid. À travers le petit châssis vitré qui éclairait la mansarde où Agricol avait couché avec son père, on apercevait un coin du ciel bleu.

Le cabinet du jeune forgeron était d’un aspect aussi pauvre que celui de la Mayeux : pour tout ornement, au-dessus de la petite table de bois blanc où Agricol écrivait ses inspirations poétiques, on voyait, cloué au mur, le portrait de Béranger, du poète immortel que le peuple chérit et révère… parce que ce rare et excellent génie a aimé, a éclairé le peuple, et a chanté ses gloires et ses revers.

Quoique le jour commençât de poindre, Dagobert et Agricol étaient déjà levés. Ce dernier avait eu assez d’empire sur lui-même pour dissimuler ses vives inquiétudes, car la réflexion était encore venue augmenter ses craintes. La récente échauffourée de la rue des Prouvaires avait motivé un grand nombre d’arrestations préventives ; et la découverte de plusieurs exemplaires de son chant des Travailleurs affranchis, faite chez l’un des chefs de ce complot avorté, devait en effet compromettre passagèrement le jeune forgeron ; mais, on l’a dit, son père ne soupçonnait pas ses angoisses. Assis à côté de son fils, sur le bord de leur mince couchette, le soldat, qui, dès l’aube du jour, s’était vêtu et rasé avec son exactitude militaire, tenait entre ses mains les deux mains d’Agricol ; sa figure rayonnait de joie, il ne pouvait se lasser de le contempler.

- Tu vas te moquer de moi, mon garçon, lui disait-il, mais je donnais la nuit au diable pour te voir au grand jour… comme je te vois maintenant… À la bonne heure… je ne perds rien… Autre bêtise de ma part, ça me flatte de te voir porter moustaches.

Quel beau grenadier à cheval tu aurais fait ! … Tu n’as donc jamais eu envie d’être soldat ?

- Et ma mère ?…

- C’est juste ; et puis, après tout, je crois, vois-tu ? que le temps du sabre est passé. Nous autres vieux, nous ne sommes plus bons qu’à mettre au coin de la cheminée comme une vieille carabine rouillée ; nous avons fait notre temps.

- Oui, votre temps d’héroïsme et de gloire, dit Agricole avec exaltation ; puis il ajouta d’une voix profondément tendre et émue : - Sais-tu que c’est beau et bon d’être ton fils ?…

- Pour beau… je n’en sais rien… pour bon… ça doit l’être, car je t’aime fièrement… Et quand je pense que ça ne fait que commencer, dis donc, Agricol ! Je suis comme ces affamés qui sont restés deux jours sans manger… Ce n’est que petit à petit qu’ils se remettent… qu’ils dégustent… Or tu peux t’attendre à être dégusté… mon garçon… matin et soir… tous les jours… Tiens, je ne veux pas penser à cela : tous les jours… ça m’éblouit… ça se brouille ; je n’y suis plus…

Ces mots de Dagobert firent éprouver un pressentiment pénible à Agricol ; il crut y voir le pressentiment de la séparation dont il était menacé.

- Ah çà ! tu es donc heureux ! M. Hardy est toujours bon pour toi ?

- Lui ! … dit le forgeron, c’est ce qu’il y a au monde de meilleur, de plus équitable et de plus généreux ; si vous saviez quelles merveilles il a accomplies dans sa fabrique ! Comparée aux autres, c’est un paradis au milieu de l’enfer.

- Vraiment !

- Vous verrez… que de bien-être, que de joie, que d’affection sur tous les visages de ceux qu’il emploie, et comme on travaille avec plaisir… avec ardeur !

- Ah çà ! c’est donc un grand magicien que ton M. Hardy !

- Un grand magicien, mon père… il a su rendre le travail attrayant… voilà le plaisir… En outre d’un juste salaire, il nous accorde une part dans ses bénéfices, selon notre capacité, voilà pour l’ardeur qu’on met à travailler ; et ce n’est pas tout : il a fait construire de grands et beaux bâtiments où tous les ouvriers trouvent, à moins de frais qu’ailleurs, des logements gais et salubres, et où ils jouissent de tous les bienfaits de l’association… Mais vous verrez, vous dis-je… vous verrez !

- On a bien raison de dire que Paris est le pays des merveilles. Enfin, m’y voilà… pour ne plus te quitter, ni toi ni la bonne femme.

- Non, mon père, nous ne nous quitterons plus… dit Agricol en étouffant un soupir ; nous tâcherons, ma mère et moi, de vous faire oublier tout ce que vous avez souffert.

- Souffert ? qui diable a souffert ?… Regarde-moi donc bien en face, est-ce que j’ai mine d’avoir souffert ? Mordieu ! depuis que j’ai mis le pied ici, je me sens jeune homme… Tu me verras marcher tantôt… je parie que je te lasse. Ah çà ! tu te feras beau, hein ! garçon ! Comme on va nous regarder ! … Je parie qu’en voyant ta moustache noire et ma moustache grise on dira tout de suite : «Voilà le père et le fils.» Ah çà ! arrangeons notre journée… tu vas écrire au père du maréchal Simon que ses petites-filles sont arrivées, et qu’il faut qu’il se hâte de revenir à Paris, car il s’agit d’affaires très importantes pour elles… Pendant que tu écriras, je descendrai dire bonjour à ma femme et à ces chères petites ; nous mangerons un morceau ; ta mère ira à la messe, car je vois qu’elle y mord toujours, la digne femme ; tant mieux, si ça l’amuse ; pendant ce temps-là, nous ferons une course ensemble.

- Mon père, dit Agricol avec embarras, ce matin, je ne pourrai pas vous accompagner.

- Comment, tu ne pourras pas ? mais c’est dimanche !

- Oui, mon père, dit Agricol en hésitant, mais j’ai promis de revenir toute la matinée à l’atelier pour terminer un ouvrage pressé… Si j’y manquais… je causerais quelque dommage à M. Hardy. Tantôt je serai libre.

- C’est différent, dit le soldat avec un sourire de regret ; je croyais étrenner Paris avec toi… ce matin… ce sera plus tard, car le travail… c’est sacré, puisque c’est lui qui soutient ta mère… C’est égal, c’est vexant, diablement vexant ! Et encore… non… je suis injuste… vois donc, on s’habitue vite au bonheur… Voilà que je grogne en vrai grognard pour une promenade reculée de quelques heures, moi qui, pendant dix-huit ans, ai espéré te voir sans trop y compter… Tiens, je ne suis qu’un vieux fou… vivent la joie et mon Agricol !

Et, pour se consoler, le soldat embrassa gaiement et cordialement son fils. Cette caresse fit mal au forgeron, car il craignait de voir d’un moment à l’autre se réaliser les craintes de la Mayeux.

- Maintenant que je suis remis, dit Dagobert en riant, parlons d’affaires : sais-tu où je trouverai l’adresse de tous les notaires de Paris ?

- Je ne sais pas… mais rien n’est plus facile.

- Voici pourquoi : j’ai envoyé de Russie par la poste, et par ordre de la mère des deux enfants que j’ai amenées ici, des papiers importants à un notaire de Paris. Comme je devais aller le voir dès mon arrivée… j’avais écrit son nom et son adresse sur un portefeuille ; mais on me l’a volé en route… et comme j’ai oublié ce diable de nom, il me semble que si je le voyais sur cette liste, je me le rappellerais…

Deux coups frappés à la porte de la mansarde firent tressaillir Agricol.

Involontairement il pensa au mandat d’amener lancé contre lui. Son père, qui, au bruit, avait tourné la tête, ne s’aperçut pas de son émotion, et dit d’une voix forte :

- Entrez !

La porte s’ouvrit ; c’était Gabriel. Il portait une soutane noire et un chapeau rond. Reconnaître son frère adoptif, se jeter dans ses bras, ces deux mouvements furent, chez Agricol, rapides comme la pensée !

- Mon frère !

- Agricol !

- Gabriel !

- Après une si longue absence !

- Enfin te voilà ! …

Tels étaient les mots échangés entre le forgeron et le missionnaire étroitement embrassés.

Dagobert, ému, charmé de ces fraternelles étreintes, sentait ses yeux devenir humides. Il y avait en effet quelque chose de touchant dans l’affection de ces deux jeunes gens, de cœur si pareils, de caractère et d’aspect si différents ; car la mâle figure d’Agricol faisait encore ressortir la délicatesse de l’angélique physionomie de Gabriel.

- J’étais prévenu par mon père de ton arrivée… dit enfin le forgeron à son frère adoptif. Je m’attendais à te voir d’un moment à l’autre… et pourtant… mon bonheur est cent fois plus grand encore que je ne l’espérais.

- Et ma bonne mère… dit Gabriel en serrant affectueusement les mains de Dagobert, vous l’avez trouvée en bonne santé ?

- Oui, mon brave enfant, sa santé deviendra cent fois meilleure encore puisque nous voilà réunis… rien n’est sain comme la joie… Puis, s’adressant à Agricol qui, oubliant sa crainte d’être arrêté, regardait le missionnaire avec une expression d’ineffable affection : Et quand on pense qu’avec cette figure de jeune fille, Gabriel a un courage de lion… car je t’ai dit avec quelle intrépidité il avait sauvé les filles du maréchal Simon, et tenté de me sauver moi-même…

- Mais Gabriel, qu’as-tu donc au front ? s’écria tout à coup le forgeron qui, depuis quelques instants, regardait attentivement le missionnaire.

Gabriel, ayant jeté son chapeau en entrant, se trouvait justement au-dessous du châssis vitré dont la vive lumière éclairait son visage pâle et doux ; la cicatrice circulaire, qui s’étendait au-dessus de ses sourcils d’une tempe à l’autre, se voyait alors parfaitement. Au milieu des émotions si diverses, des événements précipités qui avaient suivi le naufrage, Dagobert, pendant son court entretien avec Gabriel au château de Cardoville, n’avait pu remarquer la cicatrice qui ceignait le front du jeune missionnaire ; mais partageant, alors, la surprise d’Agricol, il lui dit :

- Mais en effet… quelle est cette cicatrice… que tu as là au front ?…

- Et aux mains… Vois donc… mon père… ! s’écria le forgeron en saisissant une des mains que le jeune prêtre avançait vers lui comme pour le rassurer.

- Gabriel… mon brave enfant, explique-nous cela… qui t’a blessé ainsi ? ajouta Dagobert.

Et prenant à son tour la main du missionnaire, il examina la blessure pour ainsi dire en connaisseur et ajouta :

- En Espagne, un de mes camarades a été détaché d’une croix de carrefour où les moines l’avaient crucifié pour l’y laisser mourir de faim et de soif… Depuis, il a porté aux mains des cicatrices pareilles à celles-ci.

- Mon père a raison… On le voit, tu as eu les mains percées… mon pauvre frère, dit Agricol douloureusement ému.

- Mon Dieu… ne vous occupez pas de cela, dit Gabriel en rougissant avec un embarras modeste.

J’étais allé en mission chez les sauvages des montagnes Rocheuses ; ils m’ont crucifié. Ils commençaient à me scalper, lorsque la Providence m’a sauvé de leurs mains.

- Malheureux enfant ! … tu étais donc sans armes ! … tu n’avais donc pas d’escorte suffisante ! dit Dagobert.

- Nous ne pouvons pas porter d’armes, dit Gabriel en souriant doucement, et nous n’avons jamais d’escorte.

- Et tes camarades, ceux qui étaient avec toi, comment ne t’ont-ils pas défendu ! s’écria impétueusement Agricol.

- J’étais seul… mon frère.

- Seul ! …

- Oui, seul, avec un guide.

- Comment ! tu es allé seul, désarmé, au milieu de ce pays barbare ? répéta Dagobert, ne pouvant croire à ce qu’il entendait.

- C’est sublime… dit Agricol.

- La foi ne peut s’imposer par la force, reprit simplement Gabriel, la persuasion peut seule répandre l’évangélique charité parmi ces pauvres sauvages.

- Mais lorsque la persuasion échoue ! dit Agricol.

- Que veux-tu, mon frère ! … on meurt pour sa croyance… en plaignant ceux qui la repoussent… Car elle est bienfaisante à l’humanité.

Il y eut un moment de profond silence après cette réponse, faite avec une simplicité touchante. Dagobert se connaissait trop en courage pour ne pas comprendre cet héroïsme à la fois calme et résigné ; ainsi que son fils, il contemplait Gabriel avec une admiration mêlée de respect. Gabriel, sans affectation de fausse modestie, semblait complètement étranger aux sentiments qu’il faisait naître ; aussi, s’adressant au soldat :

- Qu’avez-vous donc ?

- Ce que j’ai ! s’écria le soldat, j’ai qu’après trente ans de guerre… je me croyais à peu près aussi brave que personne… et je trouve un maître… et ce maître… c’est toi…

- Moi ! … que voulez-vous dire ?… qu’ai-je donc fait ?…

- Mordieu ! sais-tu que ces braves blessures-là, et le vétéran prit avec transport les mains de Gabriel, sont aussi glorieuses que les nôtres… à nous autres, batailleurs de profession…

- Oui… mon père dit vrai ! s’écria Agricol, et il ajouta avec exaltation : Ah ! … voilà les prêtres comme je les aime, comme je les vénère : charité, courage, résignation ! ! !

- Je vous en prie… ne me vantez pas ainsi… dit Gabriel avec embarras.

- Te vanter ! reprit Dagobert. Ah çà ! voyons… quand j’allais au feu, moi, est-ce que j’y allais seul ? est-ce que mon capitaine ne me voyait pas ? est-ce que mes camarades n’étaient pas là ?… est-ce qu’à défaut de vrai courage je n’aurais pas eu l’amour-propre… pour m’éperonner ; sans compter les cris de la bataille, l’odeur de la poudre, les fanfares des trompettes, le bruit du canon, l’ardeur de mon cheval qui me bondissait entre les jambes, le diable et son train quoi ! sans compter enfin que je sentais l’empereur là, qui, pour ma peau hardiment trouée, me donnerait un bout de galon ou de ruban pour compresse… Grâce à tout cela, je passais pour crâne… bon ! … Mais n’es-tu pas mille fois plus crâne que moi, toi, mon brave enfant, toi qui t’en vas tout seul… désarmé… affronter des ennemis cent fois plus féroces que ceux que nous n’abordions, nous autres, que par escadrons et à grands coups de latte avec accompagnement d’obus et de mitraille ?

- Digne père… s’écria le forgeron, comme c’est beau et noble à toi de te rendre cette justice…

- Ah ! mon frère… sa bonté pour moi lui exagère ce qui est naturel…

- Naturel… pour des gaillards de ta trempe, oui ! dit le soldat, et cette trempe-là est rare…

- Oh ! oui, bien rare, car ce courage-là est le plus admirable des courages, reprit Agricol. Comment ! tu sais aller à une mort presque certaine, et tu pars, seul, un crucifix à la main, pour prêcher la charité, la fraternité chez les sauvages ; ils te prennent, ils te torturent, et toi tu attends la mort sans te plaindre, sans haine, sans colère, sans vengeance… le pardon à la bouche… le sourire aux lèvres… et cela au fond des bois, seul, sans qu’on le sache, sans qu’on le voie, sans autre espoir, si tu en réchappes, que de cacher tes blessures sous ta modeste robe noire… Mordieu ! … mon père a raison, viens donc encore soutenir que tu n’es pas aussi brave que lui !

- Et encore, reprit Dagobert, le pauvre enfant fait tout cela pour le roi de Prusse, car, comme tu dis, mon garçon, son courage et ses blessures ne changeront jamais sa robe noire en robe d’évêque.

- Je ne suis pas si désintéressé que je le parais, dit Gabriel à Dagobert en souriant doucement ; si j’en suis digne, une grande récompense peut m’attendre là-haut.

- Quant à cela, mon garçon, je n’y entends rien… et je ne discuterai pas avec toi là-dessus… Ce que je soutiens… c’est que ma vieille croix serait au moins aussi bien placée sur ta soutane que sur mon uniforme.

- Mais ces récompenses ne sont jamais pour d’humbles prêtres comme Gabriel, dit le forgeron, et pourtant, si tu savais, mon père, ce qu’il y a de vertu, de vaillance dans ce que le parti prêtre appelle le bas clergé… Que de mérite caché, que de dévouements ignorés chez ces obscurs et dignes curés de campagne, si inhumainement traités et tenus sous un joug impitoyable par leurs évêques ! Comme nous, ces pauvres prêtres sont des travailleurs dont tous les cœurs généreux doivent demander l’affranchissement ! Fils du peuple comme nous, utiles comme nous, que justice leur soit rendue comme à nous ! … Est-ce vrai, Gabriel ! Tu ne me démentiras pas, mon bon frère, car ton ambition, me disais-tu, eût été d’avoir une petite cure de campagne, parce que tu savais tout le bien qu’on y pouvait faire…

- Mon désir est toujours le même, dit tristement Gabriel, mais malheureusement…

Puis, comme s’il eût voulu échapper à une pensée chagrine et changer d’entretien, il reprit en s’adressant à Dagobert :

- Croyez-moi, soyez plus juste, ne rabaissez pas votre courage en exaltant trop le nôtre… votre courage est grand, bien grand, car après le combat la vue du carnage doit être terrible pour un cœur généreux… Nous, au moins, si l’on nous tue… nous ne tuons pas…

À ces mots du missionnaire, le soldat se redressa et le regarda avec surprise.

- Voilà qui est singulier ! dit-il.

- Quoi donc, mon père ?

- Ce que Gabriel me dit là me rappelle ce que j’éprouvais à la guerre à mesure que je vieillissais.

Puis, après un moment de silence, Dagobert ajouta d’un ton grave et triste qui ne lui était pas habituel :

- Oui, ce que dit Gabriel me rappelle ce que j’éprouvais à la guerre… à mesure que je vieillissais… Voyez-vous, mes enfants, plus d’une fois, quand le soir d’une grande bataille j’étais en vedette… seul… la nuit… au clair de la lune, sur le terrain qui nous restait, mais qui était couvert de cinq à six mille cadavres, parmi lesquels j’avais de vieux camarades de guerre… alors ce triste tableau, ce grand silence, me dégrisaient de l’envie de sabrer… (griserie comme une autre), et je me disais : «Voilà bien des hommes tués… Pourquoi ! … pourquoi ! …» Ce qui ne m’empêchait pas, bien entendu, lorsque le lendemain on sonnait la charge, de me mettre à sabrer comme un sourd… Mais c’est égal, quand, le bras fatigué, j’essuyais après une charge mon sabre tout sanglant sur la crinière de mon cheval… je me disais encore… : J’en ai tué… tué… tué… Pourquoi ?

Le missionnaire et le forgeron se regardèrent en entendant le soldat faire ce singulier retour vers le passé.

- Hélas ! lui dit Gabriel, tous les cœurs généreux ressentent ce que vous ressentiez à ces heures solennelles où l’ivresse de la gloire a disparu et où l’homme reste seul avec les bons instincts que Dieu a mis dans son cœur.

- C’est ce qui te prouve, mon brave enfant, que tu vaux mieux que moi, car ces nobles instincts, comme tu dis, ne t’ont jamais abandonné. Mais comment diable es-tu sorti des griffes de ces enragés sauvages qui t’avaient déjà crucifié ?

À cette question de Dagobert, Gabriel tressaillit et rougit si visiblement que le soldat lui dit :

- Si tu ne dois ou si tu ne peux pas répondre à ma demande… suppose que je n’ai rien dit…

- Je n’ai rien à vous cacher, ni à mon frère… dit le missionnaire d’une voix altérée. Seulement j’aurai de la peine à vous faire comprendre… ce que je ne comprends pas moi-même…

- Comment cela ? dit Agricol surpris.

- Sans doute, dit Gabriel en rougissant, j’aurai été dupe d’un mensonge de mes sens trompés… Dans ce moment suprême où j’attendais la mort avec résignation… mon esprit affaibli malgré moi aura été trompé par une apparence… et ce qui, à cette heure encore, me paraît inexplicable, m’aurait été dévoilé plus tard ; nécessairement j’aurais su quelle était cette femme étrange…

Dagobert, en entendant le missionnaire, restait stupéfait, car lui aussi cherchait vainement à s’expliquer le secours inattendu qui l’avait fait sortir de la prison de Leipzig, ainsi que les orphelines.

- De quelle femme parles-tu ? demanda le forgeron au missionnaire.

- De celle qui m’a sauvé.

- C’est une femme qui t’a sauvé des mains des sauvages ? dit Dagobert.

- Oui, répondit Gabriel absorbé dans ses souvenirs, une femme jeune et belle…

- Et qui était cette femme ? dit Agricol.

- Je ne sais… quand je lui ai demandé… elle m’a répondu :

Je suis la sœur des affligés.

- Et d’où venait-elle ? où allait-elle ? dit Dagobert singulièrement intéressé.

- Je vais où l’on souffre, m’a-t-elle répondu, repartit le missionnaire, et elle a continué son chemin dans le nord de l’Amérique, vers ces pays désolés où la neige est éternelle… et les nuits sans fin…

- Comme en Sibérie…, dit Dagobert devenu pensif.

- Mais, reprit Agricol en s’adressant à Gabriel, qui semblait aussi de plus en plus absorbé, de quelle manière cette femme est-elle venue à ton secours ?

Le missionnaire allait répondre, lorsqu’un coup discrètement frappé à la porte de la chambre renouvela les craintes qu’Agricol oubliait depuis l’arrivée de son frère adoptif.

- Agricol, dit une voix douce derrière la porte, je voudrais te parler à l’instant même…

Le forgeron reconnut la voix de la Mayeux, et alla ouvrir. La jeune fille, au lieu d’entrer, se recula d’un pas dans le sombre corridor, et dit d’une voix inquiète :

- Mon Dieu ! Agricol, il y a une heure qu’il fait grand jour, et tu n’es pas encore parti ?… Quelle imprudence ! J’ai veillé en bas… dans la rue… Jusqu’à présent, je n’ai rien vu d’alarmant… mais on peut venir pour t’arrêter d’un moment à l’autre… Je t’en conjure… hâte-toi de partir et d’aller chez Mlle de Cardoville… il n’y a pas une minute à perdre…

- Sans l’arrivée de Gabriel, je serais parti… Mais pouvais-je résister au bonheur de rester quelques instants avec lui ?

- Gabriel est ici ? dit la Mayeux avec une douce surprise, car, on l’a dit, elle avait été élevée avec lui et Agricol.

- Oui, répondit Agricol, depuis une demi-heure il est avec moi et mon père…

- Quel bonheur j’aurai aussi à le revoir ! dit la Mayeux. Il sera sans doute monté pendant que j’étais allée tout à l’heure, chez ta mère, lui demander si je pouvais lui être bonne à quelque chose, à cause de ces jeunes demoiselles. Mais elles sont si fatiguées qu’elles dorment encore. Mme Françoise m’a priée de te donner cette lettre pour ton père… elle vient de la recevoir…

- Merci, ma bonne Mayeux…

- Maintenant que tu as vu Gabriel… ne reste pas plus longtemps… juge quel coup pour ton père… si devant lui on venait t’arrêter, mon Dieu ?

- Tu as raison… il est urgent que je parte… Auprès de lui et de Gabriel, malgré moi, j’avais oublié mes craintes…

- Pars vite… et peut-être dans deux heures, si Mlle de Cardoville te rend ce grand service… tu pourras revenir bien rassuré pour toi et pour les tiens…

- C’est vrai… quelques minutes encore… et je descends.

- Je retourne guetter à la porte ; si je voyais quelque chose, je remonterais vite t’avertir ; mais ne tarde pas.

- Sois tranquille…

La Mayeux descendit prestement l’escalier pour aller veiller à la porte de la rue, et Agricol rentra dans la mansarde.

- Mon père, dit-il à Dagobert, voici une lettre que ma mère vous prie de lire ; elle vient de la recevoir.

- Eh bien ! lis pour moi, mon garçon.

Agricol lut ce qui suit :

«Madame,

«J’apprends que votre mari est chargé par M. le général Simon d’une affaire de la plus grande importance. Veuillez, dès que votre mari arrivera à Paris, le prier de se rendre dans mon étude, à Chartres, sans le moindre délai. Je suis chargé de lui remettre, à lui-même et non à d’autres, des pièces indispensables aux intérêts de M. le général Simon.

«DURAND, notaire à Chartres.»

Dagobert regarda son fils avec étonnement, et lui dit :

- Qui aura pu instruire ce monsieur de mon arrivée à Paris ?

- Peut-être ce notaire dont vous avez perdu l’adresse, et à qui vous avez envoyé des papiers, mon père ? dit Agricol.

- Mais il ne s’appelait pas Durand, et je m’en souviens bien, il était notaire à Paris, non à Chartres… D’un autre côté, ajouta le soldat en réfléchissant, s’il a des papiers d’une grande importance qu’il ne peut remettre qu’à moi…

- Vous ne pouvez, il me semble, vous dispenser de partir le plus tôt possible, dit Agricol presque heureux de cette circonstance qui éloignait son père pendant environ deux jours durant lesquels son sort, à lui Agricol, serait décidé d’une façon ou d’une autre.

- Ton conseil est bon, lui dit Dagobert.

- Cela contrarie vos projets ? demanda Gabriel.

- Un peu, mes enfants ; car je comptais passer ma journée avec vous autres… Enfin, le devoir avant tout. Je suis venu de Sibérie à Paris… ce n’est pas pour craindre d’aller de Paris à Chartres, lorsqu’il s’agit d’une affaire importante… En deux fois vingt-quatre heures je serai de retour.

Mais c’est égal, c’est singulier ! que le diable m’emporte si je m’attendais à vous quitter aujourd’hui pour aller à Chartres ! Heureusement je laisse Rose et Blanche à ma bonne femme, et leur ange Gabriel, comme elles l’appellent, viendra leur tenir compagnie.

- Cela me sera malheureusement impossible, dit le missionnaire avec tristesse. Cette visite de retour à ma bonne mère et à Agricol… est aussi une visite d’adieu.

- Comment ! d’adieu ? dirent à la fois Dagobert et Agricol.

- Hélas ! oui.

- Tu repars déjà pour une autre mission ? dit Dagobert ; c’est impossible.

- Je ne puis rien vous répondre à ce sujet, dit Gabriel en étouffant un soupir ; mais d’ici quelque temps… je ne puis, je ne dois revenir dans cette maison…

- Tiens, mon brave enfant, reprit le soldat avec émotion, il y a dans ta conduite quelque chose qui sent la contrainte… l’oppression… Je me connais en hommes… Celui que tu appelles ton supérieur, et que j’ai vu quelques instants après le naufrage, au château de Cardoville… a une mauvaise figure, et, mordieu ! je suis fâché de te voir enrôlé sous un pareil capitaine.

- Au château de Cardoville ! … s’écria le forgeron, frappé de cette ressemblance de nom ; c’est au château de Cardoville que l’on vous a recueillis après votre naufrage ?

- Oui, mon garçon ; qu’est-ce qui t’étonne ?

- Rien, mon père… Et les maîtres de ce château y habitaient-ils ?

- Non, car le régisseur, à qui je l’ai demandé pour les remercier de la bonne hospitalité que nous avions reçue, m’a dit que la personne à qui il appartenait habitait Paris.

- Quel singulier rapprochement ! se dit Agricol, si cette demoiselle était la propriétaire du château qui porte son nom…

Puis, cette réflexion lui rappelant la promesse qu’il avait faite à la Mayeux, il dit à Dagobert : - Mon père, excusez-moi… mais il est déjà tard… et je devais être aux ateliers à huit heures…

- C’est trop juste, mon garçon… Allons… c’est partie remise… à mon retour de Chartres… Embrasse-moi encore une fois et sauve-toi.

Depuis que Dagobert avait parlé à Gabriel de contrainte, d’oppression, ce dernier était resté pensif… Au moment où Agricol s’approchait pour lui serrer la main et lui dire adieu, le missionnaire lui dit d’une voix grave, solennelle, et d’un ton décidé qui étonna le forgeron et le soldat :

- Mon bon frère… un mot encore… J’étais aussi venu pour te dire que d’ici à quelques jours… j’aurai besoin de toi… de vous aussi, mon père… Laissez-moi vous donner ce nom, ajouta Gabriel d’une voix émue en se retournant vers Dagobert.

- Comme tu nous dis cela ! … qu’y a-t-il donc ? s’écria le forgeron.

- Oui, reprit Gabriel, j’aurai besoin des conseils et de l’aide… de deux hommes d’honneur, de deux hommes de résolution ; je puis compter sur vous deux, n’est-ce pas ? À toute heure… quelque jour que ce soit… sur un mot de moi… vous viendrez ?

Dagobert et son fils se regardèrent en silence, étonnés de l’accent de Gabriel… Agricol sentit son cœur se serrer… S’il était prisonnier pendant que son frère aurait besoin de lui, comment faire ?

- À toute heure du jour et de la nuit, mon brave enfant, tu peux compter sur nous, dit Dagobert aussi surpris qu’intéressé ; tu as un père et un frère… sers-t’en…

- Merci… merci, dit Gabriel, vous me rendez heureux.

- Sais-tu une chose ? reprit le soldat, si ce n’était ta robe, je croirais… qu’il s’agit d’un duel… d’un duel à mort… de la façon dont tu nous dis cela ! …

- D’un duel ! … dit le missionnaire en tressaillant, oui… il s’agirait peut-être d’un duel étrange… terrible… pour lequel il me faut deux témoins tels que vous… un PÈRE… et un FRÈRE…

Quelques instants après, Agricol, de plus en plus inquiet, se rendait en hâte chez Mlle de Cardoville, où nous allons conduire le lecteur.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > SIXIÈME PARTIE - L’HÔTEL SAINT-DIZIER - I. LE PAVILLON.

Sixième partie - L’hôtel Saint-Dizier - I. Le pavillon.

L’hôtel Saint-Dizier était une des plus vastes et des plus belles habitations de la rue de Babylone à Paris. Rien de plus sévère, de plus imposant, de plus triste que l’aspect de cette antique demeure : d’immenses fenêtres à petits carreaux, peintes en gris blanc, faisaient paraître plus sombres encore ses assises de pierre de taille noircies par le temps. Cet hôtel ressemblait à tous ceux qui avaient été bâtis dans ce quartier vers le milieu du siècle dernier ; c’était un grand corps de logis à fronton triangulaire et à toit coupé exhaussé d’un premier étage et d’un rez-de-chaussée auquel on montait par un large perron. L’une des façades donnait sur une cour immense, bornée de chaque côté par des arcades communiquant à de vastes communs ; l’autre façade regardait le jardin, véritable parc de douze ou quinze arpents : de ce côté, deux ailes en retour, attenant au corps de logis principal, formaient deux galeries latérales. Comme dans presque toutes les grandes habitations de ce quartier, on voyait à l’extrémité du jardin ce qu’on appelait le petit hôtel ou la petite maison. C’était un pavillon Pompadour bâti en rotonde avec le charmant mauvais goût de l’époque ; il offrait, dans toutes les parties où la pierre avait pu être fouillée, une incroyable profusion de chicorées, de nœuds de rubans, de guirlandes de fleurs, d’amours bouffis. Ce pavillon, habité par Adrienne de Cardoville, se composait d’un rez-de-chaussée auquel on arrivait par un péristyle exhaussé de quelques marches ; un petit vestibule conduisait à un salon circulaire, éclairé par le haut, quatre autres pièces venaient y aboutir, et quelques chambres d’entresol dissimulé dans l’attique servaient de dégagement. Ces dépendances de grandes habitations sont de nos jours inoccupées, ou transformées en orangeries bâtardes ; mais, par une rare exception, le pavillon de l’hôtel Saint-Dizier avait été gratté et restauré ; sa pierre blanche étincelait comme du marbre de Paros, et sa tournure coquette et rajeunie contrastait singulièrement avec le sombre bâtiment que l’on apercevait à l’extrémité d’une immense pelouse semée çà et là de gigantesques bouquets d’arbres verts.

La scène suivante se passait le lendemain du jour où Dagobert était arrivé rue Brise-Miche avec les filles du général Simon. Huit heures du matin venaient de sonner à l’église voisine ; un beau soleil d’hiver se levait brillant dans un ciel pur et bleu, derrière les grands arbres effeuillés qui, l’été, formaient un dôme de verdure au-dessus du petit pavillon Louis XV. La porte du vestibule s’ouvrit, et les rayons du soleil éclairèrent une charmante créature, ou plutôt deux charmantes créatures, car l’une d’elles, pour occuper une place modeste dans l’échelle de la création, n’en avait pas moins une beauté relative fort remarquable. En d’autres termes, une jeune fille, une ravissante petite chienne en laisse, de cette espèce nommée King-Charles, apparurent sous le péristyle de la rotonde. La jeune fille s’appelait Georgette, la petite chienne Lutine. Georgette a dix-huit ans ; jamais Florine ou Marton, jamais soubrette de Marivaux n’a eu figure plus espiègle, œil plus vif, sourire plus malin, dents plus blanches, joues plus roses, taille plus coquette, pied plus mignon, tournure plus agaçante. Quoiqu’il fût encore de très bonne heure, Georgette était habillée avec soin et recherche ; un petit bonnet de valenciennes à barbes plates façon demi-paysanne, garni de rubans roses et posé un peu en arrière sur des bandeaux d’admirables cheveux blonds, encadrait son frais et piquant visage ; une robe de levantine grise, drapée d’un fichu de linon attaché sur sa poitrine par une grosse bouffette de satin rose, dessinait son corsage élégamment arrondi ; un tablier de toile de Hollande blanche comme neige, garni par le bas de trois larges ourlets surmontés de points à jours, ceignait sa taille ronde et souple comme un jonc… ses manches courtes et plates, bordées d’une petite ruche de dentelle, laissaient voir ses bras dodus, fermes et longs, que ses larges gants de Suède, montant jusqu’au coude, défendaient de la rigueur du froid.

Lorsque Georgette retroussa le bas de sa robe pour descendre plus prestement les marches du péristyle, elle montra aux yeux indifférents de Lutine le commencement d’un mollet potelé, le bas d’une jambe fine chaussée d’un bas de soie blanc, et un charmant petit pied dans son brodequin noir de satin turc.

Lorsqu’une blonde comme Georgette se mêle d’être piquante, lorsqu’une vive étincelle brille dans ses yeux d’un bleu tendre et gai, lorsqu’une animation joyeuse colore son teint transparent, elle a encore plus de bouquet, plus de montant qu’une brune. Cette accorte et fringante soubrette, qui, la veille, avait introduit Agricol dans le pavillon, était la première femme de chambre de Mlle Adrienne de Cardoville, nièce de Mme la princesse de Saint-Dizier.

Lutine, si heureusement retrouvée par le forgeron, poussant de petits jappements joyeux, bondissait, courait et folâtrait sur le gazon ; elle était un peu plus grosse que le poing ; son pelage, orné d’un noir lustré, brillait comme de l’ébène sous le large ruban de satin rouge qui entourait son cou ; ses pattes, frangées de longues soies, étaient d’un feu ardent, ainsi que son museau démesurément camard ; ses grands yeux pétillaient d’intelligence et ses oreilles frisées étaient si longues qu’elles traînaient à terre. Georgette paraissait aussi vive, aussi pétulante que Lutine, dont elle partageait les ébats, courant après elle et se faisant poursuivre à son tour sur la verte pelouse. Tout à coup, à la vue d’une seconde personne qui s’avançait gravement, Lutine et Georgette s’arrêtèrent subitement au milieu de leurs jeux. La petite King-Charles, qui était quelques pas en avant, hardie comme un diable et fidèle à son nom, tint ferme son arrêt sur ses pattes nerveuses et attendit fièrement l’ennemi, en montrant deux rangs de petits crocs qui, pour être d’ivoire, n’en étaient pas moins pointus.

L’ennemi consistait en une femme d’un âge mûr, accostée d’un carlin très gras, couleur de café au lait ; la panse arrondie, le poil lustré, le cou tourné un peu de travers, la queue tortillée en gimblette, il marchait les jambes très écartées, d’un pas doctoral et béat. Son museau noir, hargneux, renfrogné, que deux dents trop saillantes retroussaient du côté gauche, avait une expression singulièrement sournoise et vindicative. Ce désagréable animal, type parfait de ce que l’on pourrait appeler le chien de dévote, répondait au nom de Monsieur.

La maîtresse de Monsieur, femme de cinquante ans environ, de taille moyenne et corpulente, était vêtue d’un costume aussi sombre, aussi sévère que celui de Georgette était pimpant et gai. Il se composait d’une robe brune, d’un mantelet de soie noire et d’un chapeau de même couleur ; les traits de cette femme avaient dû être agréables dans sa jeunesse, et ses joues fleuries, ses sourcils prononcés, ses yeux noirs encore très vifs s’accordaient assez peu avec la physionomie revêche et austère qu’elle tâchait de se donner. Cette matrone à la démarche lente et discrète était Mme Augustine Grivois, première femme de chambre de Mme la princesse de Saint-Dizier. Non seulement l’âge, la physionomie, le costume de ces deux femmes offraient une opposition frappante, mais ce contraste s’étendait encore aux animaux qui les accompagnaient : il y avait la même différence entre Lutine et Monsieur, qu’entre Georgette et Mme Grivois.

Lorsque celle-ci aperçut la petite King-Charles, elle ne put retenir un mouvement de surprise et de contrariété qui n’échappa pas à la jeune fille. Lutine, qui n’avait pas reculé d’un pouce depuis l’apparition de Monsieur, le regardait vaillamment d’un air de défi, et s’avança même vers lui d’un air si décidément hostile, que le carlin, trois fois plus gros que la petite King-Charles, poussa un cri de détresse et chercha un refuge derrière Mme Grivois.

Celle-ci dit à Georgette avec aigreur :

- Il me semble, mademoiselle, que vous pourriez vous dispenser d’agacer votre chien, et de le lancer sur le mien.

- C’est sans doute pour mettre ce respectable et vilain animal à l’abri de ce désagrément-là, qu’hier soir vous avez essayé de perdre Lutine en la chassant dans la rue par la porte du jardin. Mais heureusement un brave et digne garçon a retrouvé Lutine dans la rue de Babylone et l’a rapportée à ma maîtresse. Mais à quoi dois-je, madame, le bonheur de vous voir si matin ?

- Je suis chargée par la princesse, reprit Mme Grivois, ne pouvant cacher un soupir de satisfaction triomphante, de voir à l’instant même Mlle Adrienne… Il s’agit d’une chose très importante que je dois lui dire à elle-même.

À ces mots, Georgette devint pourpre, et ne put réprimer un léger mouvement d’inquiétude, qui échappa heureusement à Mme Grivois, occupée de veiller au salut de Monsieur, dont Lutine se rapprochait d’un air très menaçant. Ayant donc surmonté une émotion passagère, elle répondit avec assurance :

- Mademoiselle s’est couchée très tard hier… elle m’a défendu d’entrer chez elle avant midi.

- C’est possible… mais comme il s’agit d’obéir à un ordre de la princesse sa tante… vous voudrez bien, s’il vous plaît, mademoiselle, éveiller votre maîtresse… à l’instant même…

- Ma maîtresse n’a d’ordre à recevoir de personne ; elle est ici chez elle et je ne l’éveillerai qu’à midi.

- Alors je vais y aller moi-même…

- Hébé ne vous ouvrira pas… Voici la clef du salon… et par le salon seul on peut entrer chez mademoiselle…

- Comment ! vous osez vous refuser à me laisser exécuter les ordres de la princesse ?…

- Oui, j’ose commettre le grand crime de ne pas vouloir éveiller ma maîtresse.

- Voilà pourtant les résultats de l’aveugle bonté de Mme la princesse pour sa nièce, dit la matrone d’un air contrit. Mlle Adrienne ne respecte plus les ordres de sa tante, et elle s’entoure de jeunes évaporées qui, dès le matin, sont parées comme des châsses…

- Ah ! madame, comment pouvez-vous médire de la parure, vous qui avez été autrefois la plus coquette, la plus sémillante des femmes de la princesse ?… Cela s’est répété dans l’hôtel de génération en génération jusqu’à nos jours.

- Comment ! de génération en génération ! … Ne dirait-on pas que je suis centenaire ?… Voyez l’impertinente ! …

- Je parle des générations de femmes de chambre… car, excepté vous, c’est tout au plus si elles peuvent rester deux ou trois ans chez la princesse. Elle a trop de qualités… pour ces pauvres filles.

- Je vous défends, mademoiselle, de parler ainsi de ma maîtresse… dont on ne devrait prononcer le nom qu’à genoux.

- Pourtant… si l’on voulait médire… ?

- Vous osez…

- Pas plus tard qu’hier soir… à onze heures et demie…

- Hier soir ?

- Un fiacre s’est arrêté à quelques pas du grand hôtel ; un personnage mystérieux, enveloppé d’un manteau, en est descendu, a frappé discrètement, non pas à la porte, mais aux vitres de la fenêtre du concierge… et à une heure du matin le fiacre stationnait encore… dans la rue… attendant toujours le mystérieux personnage au manteau… qui, pendant tout ce temps-là… prononçait sans doute, comme vous dites, le nom de Mme la princesse à genoux…

Soit que Mme Grivois n’eût pas été instruite de la visite faite à Mme de Saint-Dizier par Rodin (car il s’agissait de lui) la veille au soir, après qu’il se fut assuré de l’arrivée à Paris des filles du général Simon, soit que Mme Grivois dût paraître ignorer cette visite, elle répondit en haussant les épaules avec dédain :

- Je ne sais pas ce que vous voulez dire, mademoiselle, je ne suis pas venue ici pour entendre vos impertinentes sornettes ; encore une fois, voulez-vous, oui ou non, m’introduire auprès de Mlle Adrienne ?

- Je vous répète, madame, que ma maîtresse dort, et qu’elle m’a défendu d’entrer chez elle avant midi.

Cet entretien avait lieu à quelque distance du pavillon dont on voyait le péristyle au bout d’une assez grande avenue terminée en quinconce. Tout à coup Mme Grivois s’écria en étendant la main dans cette direction :

- Grand Dieu ! … est-ce possible ! … qu’est-ce que j’ai vu !

- Quoi donc ? qu’avez-vous vu ? répondit Georgette en se retournant.

- Qui… j’ai vu ?… répéta Mme Grivois avec stupeur.

- Mais, sans doute…

- Mlle Adrienne.

- Et où cela ?

- Monter rapidement le péristyle… Je l’ai bien reconnue à sa démarche, à son chapeau, à son manteau… Rentrer à huit heures du matin, s’écria Mme Grivois, mais ce n’est pas croyable !

- Mademoiselle ?… vous venez de voir mademoiselle ? - Et Georgette se prit à rire aux éclats. - Ah ! je comprends, vous voulez renchérir sur ma véridique histoire du petit fiacre d’hier soir… c’est très adroit…

- Je vous répète qu’à l’instant même… je viens de voir…

- Allons donc ! madame Grivois, vous avez oublié vos lunettes…

- Dieu merci, j’ai de bons yeux… La petite porte qui ouvre sur la rue donne dans le quinconce près du pavillon ; c’est par là, sans doute, que mademoiselle vient de rentrer… Ô mon Dieu ! c’est à renverser… que va dire Mme la princesse ?… Ah ! ses pressentiments ne la trompaient pas… voilà où sa faiblesse pour les caprices de sa nièce devait la conduire. C’est monstrueux, si monstrueux que, quoique je vienne de le voir de mes yeux, je ne puis encore le croire.

- Puisqu’il en est ainsi, madame, c’est moi maintenant qui tiens à vous conduire chez mademoiselle, afin que vous vous assuriez par vous-même que vous avez été dupe d’une vision.

- Ah ! vous êtes fine, ma mie… mais pas plus que moi… Vous me proposez d’entrer maintenant ; je le crois bien… vous êtes sûre, à cette heure, que je trouverai Mlle Adrienne chez elle.

- Mais, madame, je vous assure…

- Tout ce que je puis vous dire, c’est que ni vous, ni Florine, ni Hébé ne resterez vingt-quatre heures ici ; la princesse mettra un terme à un aussi horrible scandale ; je vais à l’instant l’instruire de ce qui se passe… Sortir la nuit, mon Dieu ! rentrer à huit heures du matin… mais j’en suis toute bouleversée… mais si je ne l’avais pas vu… de mes yeux vu… je ne pourrais le croire. Après tout, cela devait arriver… personne ne s’en étonnera… Non… certainement, et tous ceux à qui je vais raconter cette horreur me diront, j’en suis sûre : «C’est tout simple, cela ne pouvait finir autrement.» Ah ! quelle douleur pour cette respectable princesse ! … quel coup affreux pour elle !

Et Mme Grivois retourna précipitamment vers l’hôtel, suivie de Monsieur qui paraissait aussi courroucé qu’elle-même. Georgette, leste et légère, courut de son côté vers le pavillon, afin de prévenir Mlle Adrienne de Cardoville que Mme Grivois l’avait vue… ou croyait l’avoir vue rentrer furtivement par la petite porte du jardin.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > II. LA TOILETTE D’ADRIENNE.

II. La toilette d’Adrienne.

Environ une heure s’était passée depuis que Mme Grivois avait vu ou avait cru voir Mlle Adrienne de Cardoville rentrer le matin dans le pavillon de l’hôtel Saint-Dizier.

Pour faire, non pas excuser, mais comprendre l’excentricité des tableaux suivants, il faut mettre en lumière quelques côtés saillants du caractère original de Mlle de Cardoville. Cette originalité consistait en une excessive indépendance d’esprit, jointe à une horreur naturelle de ce qui était laid et repoussant, et à un besoin insurmontable de s’entourer de tout ce qui est beau et attrayant. Le peintre le plus amoureux du coloris, le statuaire le plus épris de la forme n’éprouvait pas plus qu’Adrienne le noble enthousiasme que la vue de la beauté parfaite inspire toujours aux natures d’élite. Et ce n’était pas seulement le plaisir des yeux que cette fille aimait à satisfaire ; les modulations harmonieuses du chant, la mélodie des instruments, la cadence de la poésie, lui causaient des plaisirs infinis, tandis qu’une voix aigre, un bruit discordant, lui faisaient éprouver la même impression pénible, presque douloureuse, qu’elle ressentait involontairement à la vue d’un objet hideux. Aimant aussi passionnément les fleurs, les senteurs suaves, elle jouissait des parfums comme elle jouissait de la musique, comme elle jouissait de la beauté plastique… Faut-il enfin avouer cette énormité ? Adrienne était friande et appréciait mieux que personne la pulpe fraîche d’un beau fruit, la saveur délicate d’un faisan doré cuit à point ou le bouquet odorant d’un vin généreux. Mais Adrienne jouissait de tout avec une réserve exquise ; elle mettait sa religion à cultiver, à raffiner les sens que Dieu lui avait donnés ; elle eût regardé comme une noire ingratitude d’émousser ces dons divins par des excès, ou de les avilir par des choix indignes dont elle se trouvait d’ailleurs préservée par l’excessive et impérieuse délicatesse de son goût.

Le BEAU et le LAID remplaçaient pour elle le BIEN et le MAL.

Son culte pour la grâce, pour l’élégance, pour la beauté physique, l’avait conduite au culte de la beauté morale : car, si l’expression d’une passion méchante et basse enlaidit les plus beaux visages, les plus laids sont ennoblis par l’expression des sentiments généreux. En un mot, Adrienne était la personnification la plus complète, la plus idéale de la SENSUALITÉ… non de cette sensualité vulgaire, ignare, inintelligente, malapprise, toujours faussée, corrompue par l’habitude ou par la nécessité de jouissances grossières et sans recherche, mais de cette sensualité exquise qui est aux sens ce que l’atticisme est à l’esprit.

L’indépendance du caractère de cette fille était extrême. Certaines sujétions humiliantes, imposées à la femme par sa position sociale, la révoltaient surtout ; elle avait résolu hardiment de s’y soustraire. Du reste, il n’y avait rien de viril chez Adrienne ; c’était la femme la plus femme qu’on puisse s’imaginer : femme par sa grâce, par ses caprices, par son charme, par son éblouissante et féminine beauté ; femme par sa timidité comme par son audace, femme par sa haine du brutal despotisme de l’homme comme par le besoin de se dévouer follement, aveuglément, pour celui qui pouvait mériter ce dévouement ; femme aussi par son esprit piquant, un peu paradoxal ; femme supérieure enfin par son dédain juste et railleur pour certains hommes très haut placés ou adulés qu’elle avait parfois rencontrés dans le salon de sa tante, la princesse de Saint-Dizier, lorsqu’elle habitait avec elle.

Ces indispensables explications données, nous ferons assister le lecteur au lever d’Adrienne de Cardoville, qui sortait du bain.

Il faudrait posséder le coloris éclatant de l’école vénitienne pour rendre cette scène charmante, qui semblait plutôt se placer au XVIe siècle, dans quelque palais de Florence ou de Bologne, qu’à Paris, au fond du faubourg Saint-Germain, dans le mois de février 1832.

La chambre de toilette d’Adrienne était une sorte de petit temple qu’on aurait dit élevé au culte de la beauté… par reconnaissance envers Dieu qui prodigue tant de charmes à la femme, non pour qu’elle les néglige, non pour qu’elle les couvre de cendres, non pour qu’elle les meurtrisse par le contact d’un sordide et rude cilice, mais pour que dans sa fervente gratitude elle les entoure de tout le prestige de la grâce, de toute la splendeur de la parure, afin de glorifier l’œuvre divine aux yeux de tous. Le jour arrivait dans cette pièce demi-circulaire par une de ces doubles-fenêtres formant serre chaude, si heureusement importées d’Allemagne. Les murailles du pavillon, construites en pierres de taille fort épaisses, rendaient très profonde la baie de la croisée, qui se fermait dehors par un châssis fait d’une seule vitre, et au dedans par une grande glace dépolie ; dans l’intervalle de trois pieds environ laissé entre ces deux clôtures transparentes, on avait placé une caisse, remplie de terre de bruyère, où étaient plantées des lianes grimpantes qui, dirigées autour de la glace dépolie, formaient une épaisse guirlande de feuilles et de fleurs. Une tenture de damas grenat, nuancée d’arabesques d’un ton plus clair, couvrait les murs ; un épais tapis de pareille couleur s’étendait sur le plancher. Ce fond sombre, pour ainsi dire neutre, faisait merveilleusement valoir toutes les nuances des ajustements.

Au-dessous de la fenêtre, exposée au midi, se trouvait la toilette d’Adrienne, véritable chef-d’œuvre d’orfèvrerie.

Sur une large tablette de lapis-lazuli on voyait des boîtes de vermeil au couvercle précieusement émaillé, des flacons en cristal de roche, et d’autres ustensiles de toilette, en nacre, en écaille et ivoire, incrustés d’ornements en or d’un goût merveilleux ; deux grandes figures modelées avec une pureté antique supportaient un miroir ovale à pivot, qui avait pour bordure, au lieu d’un cadre curieusement fouillé et ciselé, une fraîche guirlande de fleurs naturelles chaque jour renouvelées comme un bouquet de bal. Deux énormes vases du Japon, bleu, pourpre et or, de trois pieds de diamètre, placés sur le tapis de chaque côté de la toilette, et remplis de camélias, d’ibiscus et de gardénias en pleine floraison, formaient une sorte de buisson diapré des plus vives couleurs. Au fond d’une autre masse de fleurs, une réduction en marbre blanc du groupe enchanteur de Daphnis et Chloé, le plus vaste idéal de la grâce pudique et de la beauté juvénile… Deux lampes d’or, à parfums, brûlaient sur le socle de malachite qui supportait ces deux charmantes figures. Un grand coffre d’argent niellé, rehaussé de figurines de vermeil et de pierreries de couleur, supporté sur quatre pieds de bronze doré, servait de nécessaire de toilette ; deux glaces psyché, décorées de girandoles ; quelques excellentes copies de Raphaël et du Titien, peintes par Adrienne, et représentant des portraits d’homme ou de femme d’une beauté parfaite ; plusieurs consoles de jaspe oriental supportant des aiguières d’argent et de vermeil, couvertes d’ornements repoussés, et remplies d’eaux de senteur ; un moelleux divan, quelques sièges et une table de bois doré, complétaient l’ameublement de cette chambre imprégnée des parfums les plus suaves.

Adrienne, que l’on venait de retirer du bain, était assise devant sa toilette ; ses trois femmes l’entouraient.

Par un caprice, ou plutôt par une conséquence logique de son esprit amoureux de la beauté, de l’harmonie de toutes choses, Adrienne avait voulu que les jeunes filles qui la servaient fussent fort jolies, et habillées avec une coquetterie, avec une originalité charmante. On a déjà vu Georgette, blonde piquante, dans son costume agaçant de soubrette de Marivaux ; ses deux compagnes ne lui cédaient en rien pour la gentillesse et pour la grâce. L’une nommée Florine, grande et svelte fille, à la tournure de Diane chasseresse, était pâle et brune ; ses épais cheveux noirs se tordaient en tresses derrière sa tête et s’y attachaient par une longue épingle d’or. Elle avait, comme les autres jeunes filles, les bras nus pour la facilité de son service, et portait une robe de ce vert gai si familier aux peintres vénitiens ; sa jupe était très ample, et son corsage étroit s’échancrait carrément sur les plis d’une gorgerette de batiste blanche plissée à petits plis, et fermée par cinq boutons d’or. La troisième des femmes d’Adrienne avait une figure si fraîche, si ingénue, une taille si mignonne, si accomplie, que sa maîtresse la nommait Hébé ; sa robe d’un rose pâle et faite à la grecque découvrait son cou charmant et ses jolis bras jusqu’à l’épaule. La physionomie de ces jeunes filles était riante, heureuse ; on ne lisait pas sur leurs traits cette expression d’aigreur sournoise, d’obéissance envieuse, de familiarité choquante, ou de basse déférence, résultats ordinaires de la servitude. Dans les soins empressés qu’elles donnaient à Adrienne, il semblait y avoir autant d’affection que de respect et d’attrait ; elles paraissaient prendre un plaisir extrême à rendre leur maîtresse charmante. On eût dit que l’embellir et la parer était pour elles une œuvre d’art, remplie d’agrément, dont elles s’occupaient avec joie, amour et orgueil.

Le soleil éclairait vivement la toilette placée en face de la fenêtre : Adrienne était assise sur un siège à dossier peu élevé ; elle portait une longue robe de chambre d’étoffe de soie d’un bleu pâle, brochée d’un feuillage de même couleur, serrée à sa taille, aussi fine que celle d’une enfant de douze ans, par une cordelière flottante ; son cou, élégant et svelte comme un col d’oiseau, était nu, ainsi que ses bras et ses épaules, d’une incomparable beauté ; malgré la vulgarité de cette comparaison, le plus pur ivoire donnerait seul l’idée de l’éblouissante blancheur de cette peau, satinée, polie, d’un tissu tellement frais et ferme, que quelques gouttes d’eau, restées ensuite du bain à la racine des cheveux d’Adrienne, roulèrent dans la ligne serpentine de ses épaules, comme des perles de cristal sur du marbre blanc. Ce qui doublait encore chez elle l’éclat de cette carnation merveilleuse, particulière aux rousses, c’était le pourpre foncé de ses lèvres humides, le rose transparent de sa petite oreille, de ses narines dilatées et de ses ongles luisants comme s’ils eussent été vernis ; partout enfin où son sang pur, vif et chaud, pouvait colorer l’épiderme, il annonçait la santé, la vie et la jeunesse. Les yeux d’Adrienne, très grands et d’un noir velouté, tantôt pétillaient de malice et d’esprit, tantôt s’ouvraient languissants et voilés, entre deux franges de longs cils frisés, d’un noir aussi foncé que celui de ses fins sourcils, très nettement arqués… car, par un charmant caprice de la nature, elle avait des cils et des sourcils noirs avec des cheveux roux ; son front, petit comme celui des statues grecques, surmontait son visage d’un ovale parfait ; son nez, d’une courbe délicate, était légèrement aquilin ; l’émail de ses dents étincelait, et sa bouche vermeille, adorablement sensuelle, semblait appeler les doux baisers, les gais sourires et les délectations d’une friandise délicate. On ne pouvait enfin voir un port de tête plus libre, plus fier, plus élégant, grâce à la grande distance qui séparait le cou et l’oreille de l’attache de ses larges épaules à fossette.

Nous l’avons dit, Adrienne était rousse, mais rousse ainsi que le sont plusieurs des admirables portraits de femme de Titien ou de Léonard de Vinci… C’est dire que l’or fluide n’offre pas de reflets plus chatoyants, plus lumineux que sa masse de cheveux naturellement ondés, doux et fins comme de la soie, et si longs, si longs… qu’ils touchaient par terre lorsqu’elle était debout, et qu’elle pouvait s’en envelopper comme la Vénus Aphrodite. À ce moment surtout ils étaient ravissants à voir. Georgette, les bras nus, debout derrière sa maîtresse, avait réuni à grand’peine, dans une de ses petites mains blanches, cette splendide chevelure dont le soleil doublait encore l’ardent éclat… Lorsque la jolie camériste plongea le peigne d’ivoire au milieu des flots ondoyants et dorés de cet énorme écheveau de soie, on eût dit que mille étincelles en jaillissaient ; la lumière et le soleil jetaient des reflets non moins vermeils sur les grappes de nombreux et légers tire-bouchons qui, bien écartés du front, tombaient le long des joues d’Adrienne, et dans leur souplesse élastique caressaient la naissance de son sein de neige, dont ils suivaient l’ondulation charmante.

Tandis que Georgette, debout, peignait les beaux cheveux de sa maîtresse, Hébé, un genou en terre, et ayant sur l’autre le pied mignon de Mlle de Cardoville, s’occupait de la chausser d’un tout petit soulier de satin noir, et croisait ses minces cothurnes sur un bas de soie à jour qui laissait deviner la blancheur rosée de la peau et accusait la cheville la plus fine, la plus déliée qu’on pût voir ; Florine, un peu en arrière, présentait à sa maîtresse, dans une boîte de vermeil, une pâte parfumée dont Adrienne frotta légèrement ses éblouissantes mains aux doigts effilés, qui semblaient teints de carmin à leur extrémité… Enfin n’oublions pas Lutine, qui, couchée sur les genoux de sa maîtresse, ouvrait ses grands yeux de toutes ses forces et semblait suivre les diverses phases de la toilette d’Adrienne avec une sérieuse attention.

Un timbre argentin ayant résonné au dehors, Florine, à un signe de sa maîtresse, sortit et revint bientôt, portant une lettre sur un petit plateau de vermeil.

Adrienne, pendant que ses femmes finissaient de la chausser, de la coiffer et de l’habiller, prit cette lettre, que lui écrivait le régisseur de la terre de Cardoville, et qui était ainsi conçue :

«Mademoiselle,

«Connaissant votre bon cœur et votre générosité, je me permets de m’adresser à vous en toute confiance. Pendant vingt ans, j’ai servi feu M. le comte-duc de Cardoville, votre père, avec zèle et probité, je crois pouvoir le dire… Le château est vendu, de sorte que, moi et ma femme, nous voici à la veille d’être renvoyés et de nous trouver sans aucune ressource, et à notre âge, hélas ! c’est bien dur, mademoiselle…»

- Pauvres gens ! … dit Adrienne en s’interrompant de lire ; mon père, en effet, me vantait toujours leur dévouement et leur probité. Elle continua :

«Il nous resterait bien un moyen de conserver notre place… mais il s’agirait pour nous de faire une bassesse, et, quoi qu’il puisse arriver, ni moi ni ma femme ne voulons d’un pain acheté à ce prix-là…»

- Bien, bien… toujours les mêmes… dit Adrienne ; la dignité dans la pauvreté… c’est le parfum dans la fleur des prés.

«Pour vous expliquer, mademoiselle, la chose indigne que l’on exigerait de nous, je dois vous dire d’abord que, il y a deux jours, M. Rodin est venu de Paris.»

- Ah ! M. Rodin, dit Mlle de Cardoville en s’interrompant de nouveau, le secrétaire de l’abbé d’Aigrigny… je ne m’étonne plus s’il s’agit d’une perfidie ou de quelque ténébreuse intrigue.

Voyons.

«M. Rodin est venu de Paris pour nous annoncer que la terre était vendue, et qu’il était certain de nous conserver notre place si nous l’aidions à donner pour confesseur à la nouvelle propriétaire un prêtre décrié, et si, pour mieux arriver à ce but, nous consentions à calomnier un autre desservant, excellent homme, très respecté, très aimé dans le pays. Ce n’est pas tout : je devrais secrètement écrire à M. Rodin, deux fois par semaine, tout ce qui se passerait dans le château. Je dois vous avouer, mademoiselle, que ces honteuses propositions ont été, autant que possible, déguisées, dissimulées sous des prétextes assez spécieux ; mais, malgré la forme plus ou moins adroite, le fond de la chose est tel que j’ai eu l’honneur de vous le dire, mademoiselle.»

- Corruption… calomnie et délation ! se dit Adrienne avec dégoût. Je ne puis songer à ces gens-là sans qu’involontairement s’éveillent en moi des idées de ténèbres, de venin et de vilains reptiles noirs… ce qui est en vérité d’un très hideux aspect. Aussi j’aime mieux songer aux calmes et douces figures de ce pauvre Dupont et de sa femme. Adrienne continua :

«Vous pensez bien, mademoiselle, que nous n’avons pas hésité ; nous quitterons Cardoville, où nous sommes depuis vingt ans, mais nous le quitterons en honnêtes gens… Maintenant, mademoiselle, si parmi vos brillantes connaissances vous pouviez, vous qui êtes si bonne, nous trouver une place, en nous recommandant, peut-être, grâce à vous, mademoiselle, sortirions-nous d’un bien cruel embarras…»

- Certainement ce ne sera pas en vain qu’ils se seront adressés à moi… Arracher de braves gens aux griffes de M. Rodin, c’est un devoir et un plaisir ; car c’est à la fois chose juste et dangereuse… et j’aime tant braver ce qui est puissant et qui opprime ! Adrienne reprit :

«Après vous avoir parlé de nous, mademoiselle, permettez-nous d’implorer votre protection pour d’autres, car il serait mal de ne songer qu’à soi : deux bâtiments ont fait naufrage sur nos côtes il y a trois jours ; quelques passagers ont seulement pu être sauvés et conduits ici, où moi et ma femme leur avons donné tous les soins nécessaires ; plusieurs de ces passagers sont partis pour Paris, mais il en est resté un.

Jusqu’à présent ses blessures l’ont empêché de quitter le château, et l’y retiendront encore quelques jours… C’est un jeune prince indien de vingt ans environ, et qui paraît aussi bon qu’il est beau, ce qui n’est pas peu dire, quoiqu’il ait le teint cuivré comme les gens de son pays, dit-on.»

- Un prince indien ! de vingt ans ! jeune, bon et beau ! s’écria gaiement Adrienne, c’est charmant, et surtout très peu vulgaire ; ce prince naufragé a déjà toute ma sympathie… Mais que puis-je pour cet Adonis des bords du Gange qui vient d’échouer sur les côtes de Picardie ?

Les trois femmes d’Adrienne la regardèrent sans trop d’étonnement, habituées qu’elles étaient aux singularités de son caractère. Georgette et Hébé se prirent même à sourire discrètement ; Florine, la grande belle fille brune et pâle, Florine sourit ainsi que ses jolies compagnes, mais un peu plus tard et pour ainsi dire par réflexion comme si elle eût été d’abord et surtout occupée d’écouter et de retenir les moindres paroles de sa maîtresse, qui, fort intéressée à l’endroit de l’Adonis des bords du Gange, comme elle le disait, continua la lettre du régisseur.

«Un des compatriotes du prince indien, qui a voulu rester auprès de lui pour le soigner, m’a laissé entendre que le jeune prince avait perdu dans le naufrage tout ce qu’il possédait… et qu’il ne savait comment faire pour trouver le moyen d’arriver à Paris, où sa prompte présence était indispensable pour de grands intérêts…

Ce n’est pas du prince que je tiens ces détails, il paraît trop digne, trop fier pour se plaindre ; mais son compatriote, plus communicatif, m’a fait ces confidences en ajoutant que son compatriote avait éprouvé déjà de grands malheurs, et que son père, roi d’un pays de l’Inde, avait été dernièrement tué et dépossédé par les Anglais…»

- C’est singulier, dit Adrienne en réfléchissant, ces circonstances me rappellent que souvent mon père me parlait d’une de nos parentes qui avait épousé dans l’Inde un roi indien auprès duquel le général Simon, qu’on vient de faire maréchal, avait pris du service…

Puis s’interrompant, elle ajouta en souriant :

- Mon Dieu, que ce serait donc bizarre… il n’y a qu’à moi que ces choses-là arrivent, et l’on dit que je suis originale ! Ce n’est pas moi, ce me semble, c’est la Providence qui, en vérité, se montre quelquefois très excentrique. Mais voyons donc si ce pauvre Dupont me dit le nom de ce beau prince…

«Vous excuserez sans doute notre indiscrétion, mademoiselle ; mais nous aurions cru être bien égoïstes en ne vous parlant que de nos peines lorsqu’il y a aussi près de nous un brave et digne prince aussi très à plaindre… Enfin, mademoiselle, veuillez me croire, je suis vieux, j’ai assez d’expérience des hommes ; eh ! bien, rien qu’à voir la noblesse et la douceur de la figure de ce jeune Indien, je jurerais qu’il est digne de l’intérêt que je vous demande pour lui : il suffirait de lui envoyer une petite somme d’argent pour lui acheter quelques vêtements européens, car il a perdu tous ses vêtements indiens dans le naufrage.»

- Ciel ! des vêtements européens… s’écria gaiement Adrienne. Pauvre jeune prince, Dieu l’en préserve et moi aussi !

Le hasard m’envoie du fond de l’Inde un mortel assez favorisé pour n’avoir jamais porté cet abominable costume européen, ces hideux habits, ces affreux chapeaux qui rendent les hommes si ridicules, si laids, qu’en vérité il n’y a aucune vertu à les trouver on ne peut moins séduisants… il m’arrive enfin un beau jeune prince de ce pays d’Orient, où ces hommes sont vêtus de soie, de mousseline et de cachemire, certes, je ne manquerai pas cette rare et unique occasion d’être très sérieusement tentée… Aussi donc, pas d’habits européens, quoi qu’en dise le pauvre Dupont… Mais le nom, le nom de ce cher prince ? Encore une fois, quelle singulière rencontre s’il s’agissait de ce cousin d’au-delà du Gange ! J’ai entendu dire, dans mon enfance, tant de bien de son royal père, que je serais ravie de faire à son fils bon et digne accueil… Mais voyons le nom…

Adrienne continua :

«Si, en outre de cette petite somme, mademoiselle, vous pouviez être assez bonne pour lui donner le moyen, ainsi qu’à son compatriote, de gagner Paris, ce serait un grand service à rendre à ce pauvre jeune prince, déjà si malheureux. Enfin, mademoiselle, je connais assez votre délicatesse pour savoir que peut-être il conviendrait d’adresser ce secours au prince sans être connue ; dans ce cas, veuillez, je vous en prie, disposer de moi et compter sur ma discrétion. Si, au contraire, vous désirez le lui faire parvenir directement, voici son nom tel que me l’a écrit son compatriote : Le prince Djalma, fils de Kadja-Sing, roi de Mundi.»

- Djalma… dit vivement Adrienne en paraissant rassembler ses souvenirs, Kajda-Sing… oui… c’est cela… voici bien des noms que mon père m’a souvent répétés… en me disant qu’il n’y avait rien de plus chevaleresque, de plus héroïque au monde que ce vieux roi indien, notre parent par alliance… Le fils n’a pas dérogé, à ce qu’il paraît.

Oui, Djalma… Kadja-Sing, encore une fois, c’est cela ; ces noms ne sont pas si communs, dit-elle en souriant, qu’on puisse les oublier ou les confondre avec d’autres… Ainsi Djalma est mon cousin. Il est brave et bon, jeune et charmant. Il n’a surtout jamais porté l’affreux habit européen… et il est dénué de toutes ressources ! C’est ravissant… c’est trop de bonheur à la fois… Vite… vite… improvisons un joli conte de fées… dont ce beau prince Chéri sera le héros. Pauvre oiseau d’or et d’azur égaré dans nos tristes climats ! qu’il trouve au moins ici quelque chose qui lui rappelle son pays de lumière et de parfum.

Puis, s’adressant à une de ses femmes :

- Georgette, prends du papier et écris, mon enfant…

La jeune fille alla vers la table de bois doré où se trouvait un petit nécessaire à écrire, s’assit et dit à sa maîtresse :

- J’attends les ordres de mademoiselle.

Adrienne de Cardoville, dont le charmant visage rayonnait de joie, de bonheur et de gaieté, dicta le billet suivant adressé à un bon vieux peintre qui lui avait longtemps enseigné le dessin et la peinture, car elle excellait dans cet art comme dans tous les autres : «Mon cher Titien, mon bon Véronèse, mon digne Raphaël… vous allez me rendre un très grand service, et vous le ferez, j’en suis sûre, avec cette parfaite obligeance que j’ai toujours trouvée en vous… «Vous allez tout de suite vous entendre avec le savant artiste qui a dessiné mes derniers costumes du XVe siècle. Il s’agit cette fois de costumes indiens modernes pour un jeune homme… Oui, monsieur, pour un jeune homme… Et d’après ce que j’en imagine, vous pourrez faire prendre mesure sur l’Antinoüs, ou plutôt sur le Bacchus indien, ce sera plus à propos…

Il faut que ces vêtements soient à la fois d’une grande exactitude, d’une grande richesse et d’une grande élégance ; vous choisirez les plus belles étoffes possibles ; tâchez surtout qu’elles se rapprochent des tissus de l’Inde : vous y ajouterez pour ceintures et pour turbans six magnifiques châles de cachemire longs, dont deux blancs, deux rouges et deux orange ; rien ne sied mieux aux teints bruns que ces couleurs-là.

«Ceci fait (et je vous donne tout au plus deux ou trois jours), vous partirez en poste dans ma berline pour le château de Cardoville, que vous connaissez bien ; le régisseur, l’excellent Dupont, un de vos anciens amis, vous conduira auprès d’un jeune prince indien nommé Djalma ; vous direz à ce haut et puissant seigneur d’un autre monde que vous venez de la part d’un ami inconnu, qui, agissant comme un frère, lui envoie ce qui lui est nécessaire pour échapper aux affreuses modes d’Europe. Vous ajouterez que cet ami l’attend avec tant d’impatience, qu’il le conjure de venir tout de suite à Paris : si mon protégé objecte qu’il est souffrant, vous lui direz que ma voiture est une excellente dormeuse ; vous y ferez établir le lit qu’elle renferme, et il s’y trouvera très commodément. Il est bien entendu que vous excuserez très humblement l’ami inconnu de ce qu’il n’envoie au prince ni riches palanquins, ni même, modestement, un éléphant, car, hélas ! il n’y a de palanquins qu’à l’Opéra et d’éléphants qu’à la Ménagerie, ce qui nous fera paraître étrangement sauvages aux yeux de mon protégé…

«Dès que vous l’aurez décidé à partir, vous vous remettrez en route, et vous m’amènerez ici dans mon pavillon, rue de Babylone (quelle prédestination de demeurer rue de Babylone ! … voilà du moins un nom qui a bon air pour un Oriental), vous m’amènerez, dis-je, ce cher prince, qui a le bonheur d’être né dans le pays des fleurs, des diamants et du soleil.

«Vous aurez la complaisance, mon bon et vieil ami, de ne pas vous étonner de ce nouveau caprice, et de ne vous livrer surtout à aucune conjecture extravagante… Sérieusement, le choix que je fais de vous dans cette circonstance… de vous que j’aime, que j’honore sincèrement, vous dit assez qu’au fond de tout ceci il y a autre chose qu’une apparente folie…»

En dictant ces derniers mots, le ton d’Adrienne fut aussi sérieux, aussi digne, qu’il avait été jusqu’alors plaisant et enjoué. Mais bientôt elle reprit plus gaiement :

«Adieu, mon vieil ami ; je suis un peu comme ce capitaine des temps anciens, dont vous m’avez fait tant de fois dessiner le nez héroïque et le menton conquérant, je plaisante avec une extrême liberté d’esprit au moment de la bataille, oui, car dans une heure, je livre une bataille, une grande bataille à ma chère dévote de tante. Heureusement l’audace et le courage ne me manquent pas, et je grille d’engager l’action avec cette austère princesse.

«Adieu, mille bons souvenirs de cœur à votre excellente femme. Si je parle d’elle ici, entendez-vous, d’elle si justement respectée, c’est pour vous rassurer encore sur les suites de cet enlèvement à mon profit d’un charmant prince ; car il faut bien finir par où j’aurais dû commencer, et vous avouer qu’il est charmant.

«Encore adieu…»

Puis s’adressant à Georgette :

- As-tu écrit, petite ?

- Oui, mademoiselle…

- Ah ! … ajoute en post-scriptum : «Je vous envoie un crédit à vue sur mon banquier pour toutes ces dépenses ; ne ménagez rien… vous savez que je suis assez grand seigneur… (il faut bien me servir de cette expression masculine, puisque vous vous êtes exclusivement approprié, tyrans que vous êtes, ce terme significatif d’une noble générosité).»

- Maintenant, Georgette, dit Adrienne, apporte-moi une feuille de papier et cette lettre, que je la signe.

Mlle de Cardoville prit la plume qui lui présentait Georgette, signa la lettre et y renferma un bon sur son banquier, ainsi conçu :

«On payera à M. Norval, sur son reçu, la somme qu’il demandera pour dépenses faites en son nom.

«Adrienne DE CARDOVILLE.»

Pendant toute cette scène et durant que Georgette écrivait, Florine et Hébé avaient continué de s’occuper des soins de la toilette de leur maîtresse, qui avait quitté sa robe de chambre et s’était habillée afin de se rendre auprès de sa tante. À l’attention soutenue, opiniâtre, dissimulée, avec laquelle Florine avait écouté Adrienne dicter sa lettre à M. Norval, on voyait facilement que, selon son habitude, elle tâchait de retenir les moindres paroles de Mlle de Cardoville.

- Petite, dit celle-ci à Hébé, tu vas à l’instant envoyer cette lettre chez M. Norval.

Le même timbre argentin sonna au dehors.

Hébé se dirigeait vers la porte pour aller savoir ce que c’était et exécuter les ordres de sa maîtresse ; mais Florine se précipita pour ainsi dire au-devant d’elle pour sortir à sa place et dit à Adrienne :

- Mademoiselle veut-elle que je fasse porter cette lettre ? j’ai besoin d’aller au Grand-Hôtel.

- Alors, vas-y, toi ; Hébé, vois ce qu’on veut ; et toi, Georgette, cachette cette lettre.

Au bout d’un instant, pendant lequel Georgette cacheta la lettre, Hébé revint.

- Mademoiselle, dit-elle en rentrant, cet ouvrier qui a retrouvé Lutine hier vous supplie de le recevoir un instant… il est très pâle… et il a l’air bien triste…

- Aurait-il déjà besoin de moi ?… Ce serait trop heureux, dit gaiement Adrienne. Fais entrer ce brave et honnête garçon dans le petit salon… et toi, Florine, envoie cette lettre à l’instant.

Florine sortit ; Mlle de Cardoville, suivie de Lutine, entra dans le petit salon, où l’attendait Agricol.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > III. L’ENTRETIEN.

III. L’entretien.

Lorsque Adrienne de Cardoville entra dans le salon où l’attendait Agricol, elle était mise avec une extrême et élégante simplicité ; une robe de casimir gros bleu, à corsage juste, bordée sur le devant en lacets de soie noire selon la mode d’alors, dessinait sa taille de nymphe et sa poitrine arrondie ; un petit col de batiste uni et carré se rabattait sur un large ruban écossais noué en rosette, qui lui servait de cravate ; sa magnifique chevelure dorée encadrait sa blanche figure d’une incroyable profusion de longs et légers tire-bouchons qui atteignaient presque son corsage.

Agricol, afin de donner le change à son père et de lui faire croire qu’il se rendait véritablement aux ateliers de M. Hardy, s’était vu forcé de revêtir ses habits de travail ; seulement il avait mis une blouse neuve, et le col de sa chemise de grosse toile bien blanche retombait sur une cravate noire négligemment nouée autour de son cou ; son large pantalon gris laissait voir des bottes très proprement cirées, et il tenait entre ses mains musculeuses une belle casquette de drap toute neuve. Somme toute, cette blouse bleue, brodée de rouge, qui, dégageant l’encolure brune et nerveuse du jeune forgeron, dessinant ses robustes épaules, retombait en plis gracieux, ne gênait en rien sa libre et franche allure, lui seyait beaucoup mieux que ne l’aurait fait un habit ou une redingote. En attendant Mlle de Cardoville, Agricol examinait machinalement un magnifique vase d’argent admirablement ciselé ; une petite plaque de même métal, attachée sur son socle de brêche antique, portait ces mots :

Ciselé par Jean-Marie, ouvrier ciseleur, 1831.

Adrienne avait marché si légèrement sur le tapis de son salon, seulement séparé d’une autre pièce par des portières, qu’Agricol ne s’aperçut pas de la venue de la jeune fille ; il tressaillit et se retourna vivement, lorsqu’il entendit une voix argentine et perlée lui dire :

- Voici un beau vase, n’est-ce pas, monsieur ?

- Très beau, mademoiselle, répondit Agricol, assez embarrassé.

- Vous voyez que j’aime l’équité, ajouta Mlle de Cardoville en lui montrant du doigt la petite plaque d’argent ; un peintre signe son tableau… un écrivain son livre, je tiens à ce qu’un ouvrier signe son œuvre.

- Comment, mademoiselle, ce nom ?…

- Est celui du pauvre ouvrier ciseleur qui a fait ce rare chef-d’œuvre pour un riche orfèvre. Lorsque celui-ci m’a vendu ce vase, il a été stupéfait de ma bizarrerie, il m’aurait presque dit de mon injustice, lorsque, après m’être fait nommer l’auteur de ce merveilleux ouvrage, j’ai voulu que ce fût son nom au lieu de celui de l’orfèvre qui fût inscrit sur le socle… À défaut de richesse, que l’artisan ait au moins le renom, n’est-ce pas juste, monsieur ?

Il était impossible à Adrienne d’engager plus gracieusement l’entretien ; aussi le forgeron, commençant à se rassurer, répondit :

- Étant ouvrier moi-même, mademoiselle… je ne puis qu’être doublement touché d’une pareille preuve d’équité.

- Puisque vous êtes ouvrier, monsieur, je me félicite de cet à-propos ; mais veuillez vous asseoir.

Et d’un geste rempli d’affabilité elle lui indiqua un fauteuil de soie pourpre brochée d’or, prenant place elle-même sur une causeuse de même étoffe.

Voyant l’hésitation d’Agricol, qui baissait les yeux avec embarras, Adrienne lui dit gaiement, pour l’encourager, en lui montrant Lutine :

- Cette pauvre petite bête, à laquelle je suis très attachée, me sera toujours un souvenir vivant de votre obligeance, monsieur : aussi votre visite me semble d’un heureux augure ; je ne sais quel bon pressentiment me dit que je pourrai peut-être vous être utile à quelque chose.

- Mademoiselle… dit résolument Agricol, je me nomme Baudoin, je suis forgeron chez M. Hardy, au Plessis, près Paris ; hier, vous m’avez offert votre bourse… j’ai refusé… aujourd’hui je viens vous demander peut-être dix fois, vingt fois la somme que vous m’avez généreusement proposée… je vous dis cela tout de suite, mademoiselle… parce que c’est ce qui me coûte le plus… ces mots-là me brûlaient les lèvres, maintenant je serai plus à mon aise…

- J’apprécie la délicatesse de vos scrupules, dit Adrienne ; mais si vous me connaissiez, vous vous seriez adressé à moi sans crainte ; combien vous faut-il ?

- Je ne sais pas, mademoiselle.

- Comment, monsieur ! … vous ignorez quelle somme ?

- Oui, mademoiselle, et je viens vous demander… non seulement la somme qu’il me faut… mais encore quelle est la somme qu’il me faut.

- Voyons, monsieur, dit Adrienne en souriant, expliquez-moi cela. Malgré ma bonne volonté, vous sentez que je ne devine pas tout à fait ce dont il s’agit…

- Mademoiselle, en deux mots voici le fait : j’ai une bonne vieille mère qui, dans ma jeunesse, s’est ruiné la santé à travailler pour m’élever, moi et un pauvre enfant abandonné qu’elle avait recueilli ; à présent c’est à mon tour de la soutenir, c’est ce que j’ai le bonheur de faire… Mais pour cela je n’ai que mon travail. Or, si je suis hors d’état de travailler, ma mère est sans ressources.

- Maintenant, monsieur, votre mère ne peut manquer de rien, puisque je m’intéresse à elle…

- Vous vous intéressez à elle, mademoiselle ?

- Sans doute.

- Vous la connaissez donc ?

- À présent, oui…

- Ah ! mademoiselle, dit Agricol avec émotion après un moment de silence, je vous comprends… Tenez… vous avez un noble cœur ; la Mayeux avait raison.

- La Mayeux ? dit Adrienne en regardant Agricol d’un air très surpris ; car ces mots pour elle étaient une énigme.

L’ouvrier, qui ne rougissait pas de ses amis, reprit bravement :

- Mademoiselle, je vais vous expliquer cela. La Mayeux est une pauvre jeune ouvrière bien laborieuse avec qui j’ai été élevé ; elle est contrefaite, voilà pourquoi on l’appelle la Mayeux. Vous voyez donc que d’un côté elle est placée aussi bas que vous êtes placée haut. Mais pour le cœur… pour la délicatesse… ah ! mademoiselle… je suis sûr que vous la valez… ça été tout de suite sa pensée lorsque je lui ai raconté comment hier vous m’aviez donné cette fleur…

- Je vous assure, monsieur, dit Adrienne touchée, que cette comparaison me flatte et m’honore plus que tout ce que vous pourriez me dire. Un cœur qui reste bon et délicat, malgré de cruelles infortunes, est un si rare trésor ! Il est si facile d’être bon, quand on a la jeunesse et la beauté ! d’être délicat et généreux, quand on a la richesse ! J’accepte donc votre comparaison… mais à condition que vous me mettiez bien vite à même de la mériter. Continuez donc, je vous en prie.

Malgré la gracieuse cordialité de Mlle de Cardoville, on devinait chez elle tant de cette dignité naturelle que donnent toujours l’indépendance du caractère, l’élévation de l’esprit et la noblesse des sentiments, qu’Agricol, oubliant l’idéale beauté de sa protectrice, éprouva bientôt pour elle une sorte d’affectueux et profond respect qui contrastait singulièrement avec l’âge et la gaieté de la jeune fille qui lui inspirait ce sentiment.

- Si je n’avais que ma mère, mademoiselle, à la rigueur je ne m’inquiéterais pas trop d’un chômage forcé ; entre pauvres gens on s’aide, ma mère est adorée dans la maison, nos braves voisins viendraient à son secours ; mais ils ne sont pas heureux, et ils se priveraient pour elle, et leurs petits services lui seraient plus pénibles que la misère même ! Et puis enfin ce n’est pas seulement pour ma mère que j’ai besoin de travailler, mais pour mon père ; nous ne l’avions pas vu depuis dix-huit ans ; il vient d’arriver de la Sibérie… il y était resté par dévouement à son ancien général, aujourd’hui le maréchal Simon.

- Le maréchal Simon ! … dit vivement Adrienne avec une expression de surprise.

- Vous le connaissez, mademoiselle ?

- Je ne le connais pas personnellement, mais il a épousé une personne de notre famille…

- Quel bonheur ! … s’écria le forgeron ; alors ces deux demoiselles que mon père a ramenées de Russie… sont vos parentes ?…

- Le maréchal a deux filles ? demanda Adrienne de plus en plus étonnée et intéressée.

- Ah ! mademoiselle… deux petits anges de quinze ou seize ans… et si jolies, si douces… deux jumelles qui se ressemblent à s’y méprendre… Leur mère est morte en exil ; le peu qu’elle possédait ayant été confisqué, elles sont venues ici avec mon père du fond de la Sibérie, voyageant bien pauvrement ; mais il tâchait de leur faire oublier tant de privations à force de dévouement… de tendresse… Brave père ! vous ne croiriez pas, mademoiselle, qu’avec un courage de lion il est bon… comme une mère…

- Et où sont ces chères enfants, monsieur ? dit Adrienne.

- Chez nous, mademoiselle… c’est ce qui rendait ma position difficile, c’est ce qui m’a donné le courage de venir à vous ; ce n’est pas qu’avec mon travail je ne puisse suffire à notre petit ménage ainsi augmenté… mais si l’on m’arrête ?

- Vous arrêter ?… et pourquoi ?

- Tenez, mademoiselle… ayez la bonté de lire cet avis, que l’on a envoyé à la Mayeux… cette pauvre fille dont je vous ai parlé… une sœur pour moi…

Et Agricol remit à Mlle de Cardoville la lettre anonyme écrite à l’ouvrière.

Après l’avoir lue, Adrienne dit au forgeron avec surprise :

- Comment, monsieur, vous êtes poète ?

- Je n’ai ni cette prétention, ni cette ambition, mademoiselle… seulement quand je reviens auprès de ma mère, après ma journée de travail… ou souvent même en forgeant mon fer, pour me distraire ou me délasser, je m’amuse à rimer… tantôt quelques odes, tantôt des chansons.

- Et ce chant des Travailleurs, dont on parle dans cette lettre, est donc bien hostile, bien dangereux ?

- Mon Dieu, non, mademoiselle, au contraire ; car, moi, j’ai le bonheur d’être employé chez M. Hardy, qui rend la position de ses ouvriers aussi heureuse que celle de nos autres camarades l’est peu… et je m’étais borné à faire en faveur de ceux-ci, qui composent la masse, une réclamation chaleureuse, sincère, équitable, rien de plus ; mais vous le savez peut-être, mademoiselle, dans ce temps de conspiration et d’émeute, souvent on est incriminé, emprisonné légèrement… Qu’un tel malheur m’arrive… que deviendront ma mère… mon père… et les deux orphelines que nous devons regarder comme de notre famille jusqu’au retour du maréchal Simon ?… Aussi, mademoiselle, pour échapper à ce malheur, je venais vous demander, dans le cas où je risquerais d’être arrêté, de me fournir une caution ; de la sorte que je ne serais pas forcé de quitter l’atelier pour la prison, et mon travail suffirait à tout, j’en réponds.

- Dieu merci, dit gaiement Adrienne, ceci pourra s’arranger parfaitement ; désormais, monsieur le poète, vous puiserez vos inspirations dans le bonheur et non dans le chagrin… triste Muse ! … D’abord, votre caution sera faite.

- Ah ! mademoiselle… vous nous sauvez.

- Il se trouve ensuite que le médecin de notre famille est fort lié avec un ministre très important (entendez-le comme vous voudrez, dit-elle en souriant, vous ne vous tromperez guère) ; le docteur a sur ce grand homme d’État beaucoup d’influence, car il a toujours eu le bonheur de lui conseiller, par raison de santé, les douceurs de la vie privée, la veille du jour où on lui a ôté son portefeuille. Soyez donc parfaitement tranquille, si la caution était insuffisante, nous aviserions à d’autres moyens.

- Mademoiselle, dit Agricol avec une émotion profonde, je vous devrai le repos, peut-être la vie de ma mère… croyez-moi, je ne serai jamais ingrat.

- C’est tout simple… Maintenant, autre chose : il faut bien que ceux qui en ont trop aient le droit de venir en aide à ceux qui n’en ont pas assez… Les filles du maréchal Simon sont de ma famille ; elles logeront ici, avec moi ; ce sera plus convenable ; vous en préviendrez votre bonne mère ; et, ce soir, en allant la remercier de l’hospitalité qu’elle a donnée à mes jeunes parentes, j’irai les chercher.

Tout à coup Georgette, soulevant la portière qui séparait le salon d’une pièce voisine, entra précipitamment et d’un air effrayé :

- Ah ! mademoiselle, s’écria-t-elle, il se passe quelque chose d’extraordinaire dans la rue…

- Comment cela ? explique-toi.

- Je venais de reconduire ma couturière jusqu’à la petite porte, il m’a semblé voir des hommes de mauvaise mine regarder attentivement les murs et les croisées du petit bâtiment attenant au pavillon, comme s’ils voulaient épier quelqu’un.

- Mademoiselle, dit Agricol avec chagrin, je ne m’étais pas trompé, c’est moi qu’on cherche…

- Que dites-vous !

- Il m’avait semblé être suivi depuis la rue Saint-Merri… Il n’y a plus à douter : on m’aura vu entrer chez vous et l’on veut m’arrêter… Ah ! maintenant, mademoiselle, que votre intérêt est acquis à ma mère… maintenant que je n’ai plus d’inquiétude pour les filles du maréchal Simon, plutôt que de vous exposer au moindre désagrément, je cours me livrer…

- Gardez-vous-en bien, monsieur, dit vivement Adrienne, la liberté est une trop bonne chose pour la sacrifier volontairement… D’ailleurs, Georgette peut se tromper… mais en tout cas, je vous en prie, ne vous livrez pas… Croyez-moi, évitez d’être arrêté… cela facilitera, je pense, beaucoup mes démarches… car il me semble que la justice se montre d’un attachement exagéré pour ceux qu’elle a une fois saisis…

- Mademoiselle, dit Hébé en entrant aussi d’un air inquiet, un homme vient de frapper à la petite porte… il a demandé si un jeune homme en blouse n’était pas entré ici… il a ajouté que la personne qu’il cherchait se nommait Agricol Baudoin… et qu’on avait quelque chose de très important à lui apprendre…

- C’est mon nom, dit Agricol, c’est une ruse pour m’engager à sortir…

- Évidemment, dit Adrienne, aussi faut-il la déjouer. Qu’as-tu répondu, mon enfant ? ajouta-t-elle en s’adressant à Hébé.

- Mademoiselle… j’ai répondu que je ne savais pas de qui on voulait parler.

- À merveille ! … Et l’homme questionneur ?

- Il s’est éloigné, mademoiselle.

- Sans doute pour revenir bientôt, dit Agricol.

- C’est très probable, reprit Adrienne.

Aussi, monsieur, faut-il vous résigner à rester ici quelques heures… Je suis malheureusement obligée de me rendre à l’instant chez Mme la princesse de Saint-Dizier, ma tante, pour une entrevue très importante qui ne pouvait déjà souffrir aucun retard, mais qui est rendue plus pressante encore par ce que vous venez de m’apprendre au sujet des filles du maréchal Simon. Restez donc ici, monsieur, puisqu’en sortant vous seriez certainement arrêté.

- Mademoiselle… pardonnez mon refus… Mais encore une fois, je ne dois pas accepter cette offre généreuse.

- Et pourquoi ?

- On a tenté de m’attirer au dehors afin de ne pas avoir à pénétrer légalement chez vous ; mais à cette heure, mademoiselle, si je ne sors pas on entrera, et jamais je ne vous exposerai à un pareil désagrément. Je ne suis plus inquiet de ma mère, que m’importe la prison !

- Et le chagrin que votre mère ressentira, et ses inquiétudes et ses craintes, n’est-ce donc rien ? Et votre père, et cette pauvre ouvrière qui vous aime comme un frère et que je vaux par le cœur, dites-vous, monsieur, l’oubliez-vous aussi ?… Croyez-moi, épargnez ces tourments à votre famille… Restez ici ; avant ce soir je suis certaine, soit par caution, soit autrement, de vous délivrer de ces ennuis…

- Mais, mademoiselle, en admettant que j’accepte votre offre généreuse… on me trouvera ici.

- Pas du tout… il y a dans ce pavillon, qui servait autrefois de petite maison… vous voyez, monsieur, dit Adrienne en souriant, que j’habite un lieu bien profane, il y a dans ce pavillon une cachette si merveilleusement bien imaginée qu’elle peut défier toutes les recherches : Georgette va vous y conduire ; vous y serez très commodément, vous pourrez même y écrire quelques vers pour moi si la situation vous inspire…

- Ah ! mademoiselle, que de bontés ! … s’écria Agricol. Comment ai-je mérité…

- Comment ? monsieur, je vais vous le dire : admettez que votre caractère, que votre position ne méritent aucun intérêt ; admettez que je n’aie pas contracté une dette sacrée envers votre père pour les soins touchants qu’il a eus des filles du maréchal Simon, mes parentes… mais songez au moins à Lutine, monsieur, dit Adrienne en riant, à Lutine que voilà… et que vous avez rendue à ma tendresse… Sérieusement… si je ris, reprit cette singulière et folle créature, c’est qu’il n’y a pas le moindre danger pour vous, et que je me trouve dans un accès de bonheur ; ainsi donc, monsieur, écrivez-moi vite votre adresse et celle de votre mère sur ce portefeuille ; suivez Georgette, et faites-moi de très jolis vers si vous ne vous ennuyez pas trop dans cette prison où vous fuyez… une prison.

Pendant que Georgette conduisait le forgeron dans la cachette, Hébé apportait à sa maîtresse un petit chapeau de castor gris à plume grise, car Adrienne devait traverser le parc pour se rendre au grand hôtel occupé par Mme la princesse de Saint-Dizier. Un quart d’heure après cette scène, Florine entrait mystérieusement dans la chambre de Mme Grivois, première femme de la princesse de Saint-Dizier.

- Eh bien ? demanda Mme Grivois à la jeune fille.

- Voici les notes que j’ai pu prendre dans la matinée, dit Florine en remettant un papier à la duègne ; heureusement j’ai bonne mémoire…

- À quelle heure, au juste, est-elle rentrée ce matin ? dit vivement la duègne.

- Qui, madame ?

- Mlle Adrienne.

- Mais elle n’est pas sortie, madame… nous l’avons mise au bain à neuf heures.

- Mais avant neuf heures elle est rentrée, après avoir passé la nuit dehors.

Car voilà où elle en est arrivée, pourtant.

Florine regardait Mme Grivois avec un profond étonnement.

- Je ne vous comprends pas, madame.

- Comment ! mademoiselle n’est pas rentrée ce matin, à huit heures, par la petite porte du jardin ? Osez donc mentir !

- J’avais été souffrante hier, je ne suis descendue qu’à neuf heures pour aider Georgette et Hébé à sortir Mademoiselle du bain… j’ignore ce qui s’est passé auparavant, je vous le jure, madame…

- C’est différent… vous vous informerez de ce que je viens de vous dire là auprès de vos compagnes ; elles ne se défient pas de vous, elles vous diront tout…

- Oui, madame.

- Qu’a fait mademoiselle ce matin depuis que vous l’avez vue ?

- Mademoiselle a dicté une lettre à Georgette pour M. Norval, j’ai demandé d’être chargée de l’envoyer afin d’avoir un prétexte pour sortir et pour noter ce que j’avais retenu…

- Bon… et cette lettre ?

- Jérôme vient de sortir ; je la lui ai donnée pour qu’il la mît à la poste…

- Maladroite ! s’écria Mme Grivois, vous ne pouviez pas me l’apporter ?

- Mais puisque mademoiselle a dicté tout haut à Georgette, selon son habitude, je savais le contenu de cette lettre et je l’ai écrit dans la note.

- Ce n’est pas la même chose… il était possible qu’il fût bon de retarder l’envoi de cette lettre… La princesse va être contrariée…

- J’avais cru bien faire… madame.

- Mon Dieu ! je sais que ce n’est pas la bonne volonté qui vous manque ; depuis six mois on est satisfait de vous… mais cette fois vous avez commis une grave imprudence…

- Ayez de l’indulgence… madame… ce que je fais est assez pénible. Et la jeune fille étouffa un soupir.

Mme Grivois la regarda fixement, et lui dit d’un ton sardonique :

- Eh bien ! ma chère, ne continuez pas… si vous avez des scrupules… vous êtes libre… allez-vous-en…

- Vous savez bien que je ne suis pas libre, madame… dit Florine en rougissant ; une larme lui vint aux yeux, et elle ajouta : - Je suis dans la dépendance de M. Rodin, qui m’a placée ici…

- Alors à quoi bon ces soupirs ?

- Malgré soi, on a des remords… Mademoiselle est si bonne… si confiante…

- Elle est parfaite, assurément ; mais vous n’êtes pas ici pour me faire son éloge… Qu’y a-t-il ensuite ?

- L’ouvrier qui a hier retrouvé et rapporté Lutine est venu tout à l’heure demander à parler à mademoiselle.

- Et cet homme est-il encore chez elle ?

- Je l’ignore… il entrait seulement lorsque je suis sortie avec la lettre…

- Vous vous arrangerez pour savoir ce qu’est venu faire cet ouvrier chez mademoiselle… vous trouverez un prétexte pour revenir dans la journée m’en instruire.

- Oui, madame…

- Mademoiselle a-t-elle paru préoccupée, inquiète, effrayée de l’entrevue qu’elle doit avoir aujourd’hui avec la princesse ? Elle cache si peu ce qu’elle pense que vous devez le savoir.

- Mademoiselle a été gaie comme à l’ordinaire, elle a même plaisanté là-dessus…

- Ah ! elle a plaisanté… dit la duègne, et elle ajouta entre ses dents, sans que Florine pût l’entendre : - Rira bien qui rira le dernier ; malgré son audace et son caractère diabolique… elle tremblerait, elle demanderait grâce… si elle savait ce qui l’attend aujourd’hui…

Puis s’adressant à Florine :

- Retournez au pavillon, et défendez-vous, je vous le conseille, de ces beaux scrupules qui pourraient vous jouer un mauvais tour, ne l’oubliez pas.

- Je ne peux pas oublier que je ne m’appartiens plus, madame…

- À la bonne heure, et à tantôt. Florine quitta le grand hôtel et traversa le parc pour regagner le pavillon. Mme Grivois se rendit aussitôt auprès de la princesse de Saint-Dizier.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > IV. UNE JÉSUITESSE.

IV. Une jésuitesse.

Pendant que les scènes précédentes se passaient dans la rotonde Pompadour occupée par Mlle de Cardoville, d’autres événements avaient lieu dans le grand hôtel occupé par Mme la princesse de Saint-Dizier.

L’élégance et la somptuosité du pavillon du jardin contrastaient étrangement avec le sombre intérieur de l’hôtel, dont la princesse habitait le premier étage ; car la disposition du rez-de-chaussée ne le rendait propre qu’à donner des fêtes, et depuis longtemps Mme de Saint-Dizier avait renoncé à ces splendeurs mondaines ; la gravité de ses domestiques, tous âgés et vêtus de noir, le profond silence qui régnait dans sa demeure, où l’on ne parlait pour ainsi dire qu’à voix basse, la régularité presque monastique de cette immense maison, donnaient à l’entourage de la princesse un caractère triste et sévère.

Un homme du monde, qui joignait un grand courage à une rare indépendance de caractère, parlant de Mme la princesse de Saint-Dizier (à qui Adrienne de Cardoville allait, selon son expression, livrer une grande bataille), disait ceci : «Afin de ne pas avoir Mme de Saint-Dizier pour ennemie, moi qui ne suis ni plat ni lâche, j’ai, pour la première fois de ma vie, fait une platitude et une lâcheté.» Et cet homme parlait sincèrement.

Mais Mme de Saint-Dizier n’était pas tout d’abord arrivée à ce haut point d’importance. Quelques mots sont nécessaires pour poser nettement diverses phases de la vie de cette femme dangereuse, implacable, qui, par son affiliation à l’ORDRE avait acquis une puissance occulte et formidable ; car il y a quelque chose de plus menaçant qu’un jésuite… c’est une jésuitesse ; et quand on a vu un certain monde, on sait qu’il existe malheureusement beaucoup de ces affiliées, de robe plus ou moins courte.

Mme de Saint-Dizier, autrefois fort belle, avait été, pendant les dernières années de l’Empire et les premières années de la Restauration, une des femmes les plus à la mode de Paris : d’un esprit remuant, actif, aventureux, dominateur, d’un cœur froid et d’une imagination vive, elle s’était extrêmement livrée à la galanterie, non par tendresse de cœur, mais par amour pour l’intrigue, qu’elle aimait comme certains hommes aiment le jeu… à cause des émotions qu’elle procure.

Malheureusement, tel avait toujours été l’aveuglement ou l’insouciance de son mari, le prince de Saint-Dizier (frère aîné du comte de Rennepont, duc de Cardoville, père d’Adrienne), que, durant sa vie, il ne dit jamais un mot qui pût faire penser qu’il soupçonnait les aventures de sa femme. Aussi, ne trouvant pas sans doute assez de difficultés dans ces liaisons, d’ailleurs si commodes sous l’Empire, la princesse, sans renoncer à la galanterie, crut lui donner plus de mordant, plus de verdeur, en la compliquant de quelques intrigues politiques. S’attaquer à Napoléon, creuser une mine sous les pieds du colosse, cela du moins promettait des émotions capables de satisfaire le caractère le plus exigeant. Pendant quelque temps tout alla au mieux ; jolie et spirituelle, adroite et fausse, perfide et séduisante, entourée d’adorateurs qu’elle fanatisait, mettant une sorte de coquetterie féroce à leur faire jouer leurs têtes dans de graves complots, la princesse espéra ressusciter la Fronde, et entama une correspondance secrète très active avec quelques personnages influents à l’étranger, bien connus pour leur haine contre l’empereur et contre la France ; de là datèrent ses premières relations épistolaires avec le marquis d’Aigrigny, alors colonel au service de la Russie, et aide de camp de Moreau.

Mais un jour toutes ces belles menées furent découvertes, plusieurs chevaliers de Mme de Saint-Dizier furent envoyés à Vincennes, et l’empereur, qui aurait pu sévir terriblement, se contenta d’exiler la princesse dans une de ses terres près de Dunkerque.

À la Restauration, les persécutions dont Mme de Saint-Dizier avait souffert pour la bonne cause lui furent comptées, et elle acquit même alors une assez grande influence, malgré la légèreté de ses mœurs. Le marquis d’Aigrigny, ayant pris du service en France, s’y était fixé ; il était charmant et aussi fort à la mode ; il avait correspondu et conspiré avec la princesse sans la connaître, ces précédents amenèrent nécessairement une liaison entre eux. L’amour-propre effréné, le goût des plaisirs bruyants, de grands besoins de haine, d’orgueil et de domination, l’espèce de sympathie mauvaise, dont l’attrait perfide rapproche les natures perverses sans les confondre, avaient fait de la princesse et du marquis deux complices plutôt que deux amants. Cette liaison était fondée sur des sentiments égoïstes, amers, sur l’appui redoutable que deux caractères de cette trempe dangereuse pouvaient se prêter contre un monde où leur esprit d’intrigue, de galanterie, et de dénigrement leur avait fait beaucoup d’ennemis ; cette liaison dura jusqu’au moment où, après son duel avec le général Simon, le marquis entra au séminaire sans que l’on connût la cause de cette résolution subite.

La princesse, ne trouvant pas l’heure de la conversion sonnée pour elle, continua de s’abandonner au tourbillon du monde avec une ardeur âpre, jalouse, haineuse, car elle voyait finir ses belles années. On jugera, par le fait suivant, du caractère de cette femme.

Encore fort agréable, elle voulut terminer sa vie mondaine par un éclatant et dernier triomphe, ainsi qu’une grande comédienne sait se retirer à temps du théâtre afin de laisser des regrets. Voulant donner cette consolation suprême à sa vanité, la princesse choisit habilement ses victimes ; elle avisa dans le monde un jeune couple qui s’idolâtrait, et à force d’astuce, de manèges, elle enleva l’amant à sa maîtresse, ravissante femme de dix-huit ans dont il était adoré. Ce succès bien constaté, Mme de Saint-Dizier quitta le monde dans tout l’éclat de son aventure. Après plusieurs longs entretiens avec l’abbé-marquis d’Aigrigny, alors prédicateur fort renommé, elle partit brusquement de Paris, et alla passer deux ans dans sa terre près de Dunkerque, où elle n’emmena qu’une de ses femmes, Mme Grivois.

Lorsque la princesse revint, on ne put reconnaître cette femme autrefois frivole, galante et dissipée ; la métamorphose était complète, extraordinaire, presque effrayante. L’hôtel de Saint-Dizier, jadis ouvert aux joies, aux fêtes, aux plaisirs, devint silencieux et austère ; au lieu de ce qu’on appelle monde élégant, la princesse ne reçut plus chez elle que des femmes d’une dévotion retentissante, des hommes importants, mais cités pour la sévérité outrée de leurs principes religieux et monarchiques. Elle s’entoura surtout de certains membres considérables du haut clergé ; une congrégation de femmes fut placée sous son patronage ; elle eut confesseur, chapelle, aumônier, et même directeur ; mais ce dernier exerçait in partibus : le marquis-abbé d’Aigrigny resta véritablement son guide spirituel ; il est inutile de dire que depuis longtemps leurs relations de galanterie avaient complètement cessé.

Cette conversion soudaine, complète et surtout très bruyamment prônée, frappa le plus grand nombre d’admiration et de respect ; quelques-uns, plus pénétrants, sourirent. Un trait entre mille fera connaître l’effrayante puissance que la princesse avait acquise depuis son affiliation. Ce trait montrera aussi le caractère souterrain, vindicatif et impitoyable de cette femme, qu’Adrienne de Cardoville s’apprêtait si imprudemment à braver. Parmi les personnes qui sourirent plus ou moins de la conversion de Mme de Saint-Dizier se trouvait le jeune couple qu’elle avait désuni si cruellement avant de quitter pour toujours la scène galante du monde : tous deux, plus passionnés que jamais, s’étaient réunis dans leur amour après cet orage passager, bornant leur vengeance à quelques piquantes plaisanteries sur la conversion de la femme qui leur avait fait tant de mal… Quelque temps après, une terrible fatalité s’appesantissait sur les deux amants. Un mari, jusqu’alors aveugle… était brusquement éclairé par des révélations anonymes ; un épouvantable éclat s’ensuivit, la jeune femme fut perdue. Quant à l’amant, des bruits vagues, peu précisés, mais remplis de réticences perfidement calculées et mille fois plus odieuses qu’une accusation formelle, que l’on peut au moins combattre et détruire, étaient répandus sur lui avec tant de persistance, avec une si diabolique habileté et par des voies si diverses, que ses meilleurs amis se retirèrent peu à peu de lui, subissant à leur insu l’influence lente et irrésistible de ce bourdonnement incessant et confus qui pourtant peut se résumer par ceci :

- Eh bien ! vous savez ?

- Non !

- On dit de bien vilaines choses sur lui !

- Ah ! vraiment ? Et quoi donc ?

- Je ne sais, de mauvais bruits… des rumeurs fâcheuses pour son honneur.

- Diable ! … c’est grave… Cela m’explique alors pourquoi il est maintenant reçu plus que froidement.

- Quant à moi, désormais je l’éviterai.

- Et moi aussi, etc., etc.

Le monde est ainsi fait, qu’il n’en faut souvent pas plus pour flétrir un homme auquel d’assez grands succès ont mérité beaucoup d’envieux. C’est ce qui arriva à l’homme dont nous parlons. Le malheureux, voyant le vide se former autour de lui, sentant, pour ainsi dire, la terre manquer sous ses pieds, ne savait où chercher, où prendre l’insaisissable ennemie dont il sentait les coups ; car jamais il ne lui était venu à la pensée de soupçonner la princesse, qu’il n’avait pas revue depuis son aventure avec elle. Voulant à toute force savoir la cause de cet abandon et de ces mépris, il s’adressa à un de ses anciens amis. Celui-ci lui répondit d’une manière dédaigneusement évasive ; l’autre s’emporta, demanda satisfaction… Son adversaire lui dit :

- Trouvez deux témoins de votre connaissance et de la mienne… et je me bats avec vous. Le malheureux n’en trouva pas un.

Enfin, délaissé par tous, sans avoir jamais pu s’expliquer ce délaissement, souffrant atrocement du sort de la femme qui avait été perdue pour lui, il devint fou de douleur, de rage, de désespoir, et se tua… Le jour de sa mort, Mme de Saint-Dizier dit qu’une vie aussi honteuse devait avoir nécessairement une pareille fin ; que celui qui pendant si longtemps s’était fait un jeu des lois divines et humaines ne pouvait terminer sa misérable vie que par un dernier crime… le suicide ! … Et les amis de Mme de Saint-Dizier répétèrent et colportèrent ces terribles paroles d’un air contrit, béat et convaincu.

Ce n’était pas tout : à côté du châtiment se trouvait la récompense.

Les gens qui observent remarquaient que les favoris de la coterie religieuse de Mme de Saint-Dizier arrivaient à de hautes positions avec une rapidité singulière.

Les jeunes gens vertueux, et puis religieusement assidus aux prônes, étaient mariés à de riches orphelines du Sacré-Cœur, que l’on tenait en réserve ; pauvres jeunes filles qui, apprenant trop tard ce que c’est qu’un mari dévot, choisi et imposé par des dévotes, expiaient souvent par des larmes bien amères la trompeuse faveur d’être ainsi admises parmi ce monde hypocrite et faux où elles se trouvaient étrangères, sans appui, et qui les écrasait si elles osaient se plaindre de l’union à laquelle on les avait condamnées. Dans le salon de Mme de Saint-Dizier se faisaient des préfets, des colonels, des receveurs généraux, des députés, des académiciens, des évêques, des pairs de France, auxquels on ne demandait, en retour du tout-puissant appui qu’on leur donnait, que d’affecter des dehors pieux, de communier quelquefois en public, de jurer une guerre acharnée à tout ce qui était impie ou révolutionnaire, et surtout de correspondre confidentiellement, sur différents sujets de son choix, avec l’abbé d’Aigrigny ; distraction fort agréable d’ailleurs, car l’abbé était l’homme du monde le plus aimable, le plus spirituel, et surtout le plus accommodant.

Voici à ce propos un fait historique qui a manqué à l’ironie amère et vengeresse de Molière ou de Pascal. C’était pendant la dernière année de la Restauration ; un des hauts dignitaires de la cour, homme indépendant et ferme, ne pratiquait pas, comme disent les bons pères, c’est-à-dire qu’il ne communiait pas. L’évidence où le mettait sa position pouvait rendre cette indifférence d’un fâcheux exemple ; on lui dépêcha l’abbé-marquis d’Aigrigny ; celui-ci, connaissant le caractère honorable et élevé du récalcitrant, sentit que, s’il pouvait l’amener à pratiquer, par quelque moyen que ce fût, l’effet serait des meilleurs ; en homme d’esprit, et sachant à qui il s’adressait, l’abbé fit bon marché du dogme, du fait religieux en lui-même ; il ne parla que des convenances, de l’exemple salutaire qu’une pareille résolution produirait sur le public.

- Monsieur l’abbé, dit l’autre, je respecte plus la religion que vous-même, car je regarderais comme une jonglerie infâme de communier sans conviction.

- Allons, allons, homme intraitable, Alceste renfrogné, dit le marquis-abbé en souriant finement, on mettra d’accord vos scrupules et le profit que vous aurez, croyez-moi, à m’écouter : on vous ménagera une COMMUNION BLANCHE, car, après tout, que demandons-nous ? l’apparence.

Or, une communion blanche se pratique avec une hostie non consacrée.

L’abbé-marquis en fut pour ses offres rejetées avec indignation ; mais l’homme de cour fut destitué. Et cela n’était pas un fait isolé. Malheur à ceux qui se trouvaient en opposition de principes et d’intérêts avec Mme de Saint-Dizier ou ses amis ! Tôt ou tard, directement ou indirectement, ils se voyaient frappés d’une manière cruelle, presque toujours irréparable : ceux-ci dans leurs relations les plus chères, ceux-là dans leur crédit ; d’autres dans leur honneur, d’autres enfin dans les fonctions officielles dont ils vivaient ; et cela par l’action sourde, latente, continue, d’un dissolvant terrible et mystérieux qui minait invisiblement les réputations, les fortunes, les positions les plus solidement établies, jusqu’au moment où elles s’abîmaient à jamais au milieu de la surprise et de l’épouvante générales.

On concevra maintenant que, sous la Restauration, la princesse de Saint-Dizier fût devenue singulièrement influente et redoutable.

Lors de la révolution de Juillet, elle s’était ralliée ; et, chose bizarre ! tout en conservant des relations de famille et de société avec quelques personnes très fidèles au culte de la monarchie déchue, on lui attribuait encore beaucoup d’action et de pouvoir.

Disons enfin que le prince de Saint-Dizier étant décédé sans enfants, depuis plusieurs années, sa fortune personnelle, très considérable, était retournée à son beau-frère puîné, le père d’Adrienne de Cardoville ; ce dernier étant mort depuis dix-huit mois, cette jeune fille se trouvait donc alors la dernière et seule représentante de cette branche de la famille des Rennepont.

La princesse de Saint-Dizier attendait sa nièce dans un assez grand salon tendu de damas vert sombre ; les meubles, recouverts de pareille étoffe, étaient d’ébène sculpté, ainsi que la bibliothèque, remplie de livres pieux. Quelques tableaux de sainteté, un grand christ d’ivoire sur un fond de velours noir, achevaient de donner à cette pièce une apparence austère et lugubre. Mme de Saint-Dizier, assise devant un grand bureau, achevait de cacheter plusieurs lettres, car elle avait une correspondance fort étendue et fort variée. Alors âgée de quarante-cinq ans environ, elle était belle encore ; les années avaient épaissi sa taille, qui, autrefois d’une élégance remarquable, se dessinait pourtant encore assez avantageusement sous sa robe noire montante. Son bonnet fort simple, orné de rubans gris, laissait voir ses cheveux blonds lissés en épais bandeaux. Au premier abord on restait frappé de son air à la fois digne et simple ; on cherchait en vain, sur cette physionomie alors remplie de componction et de calme, la trace des agitations de la vie passée ; à la voir si naturellement grave et réservée, l’on ne pouvait s’habituer à la croire l’héroïne de tant d’intrigues, de tant d’aventures galantes ; bien plus, si par hasard elle entendait un propos quelque peu léger, la figure de cette femme, qui avait fini par se croire à peu près une mère de l’Eglise, exprimait aussitôt un étonnement candide et douloureux qui se changeait bientôt en un air de chasteté révoltée et de commisération dédaigneuse.

Du reste, lorsqu’il le fallait, le sourire de la princesse était encore rempli de grâce et même d’une séduisante et irrésistible bonhomie ; son grand œil bleu savait, à l’occasion, devenir affectueux et caressant ; mais si l’on osait froisser son orgueil, contrarier ses volontés ou nuire à ses intérêts, et qu’elle pût, sans se compromettre, laisser éclater ses ressentiments, alors sa figure, habituellement placide et sérieuse, trahissait une froide et implacable méchanceté.

À ce moment Mme Grivois entra dans le cabinet de la princesse, tenant à la main le rapport que Florine venait de lui remettre sur la matinée d’Adrienne de Cardoville. Mme Grivois était depuis longtemps au service de Mme de Saint-Dizier ; elle savait tout ce qu’une femme de chambre intime peut et doit savoir de sa maîtresse lorsque celle-ci a été fort galante.

Était-ce volontairement que la princesse avait conservé ce témoin si bien instruit des nombreuses erreurs de sa jeunesse ? c’est ce qu’on ignorait généralement. Ce qui demeurait évident, c’est que Mme Grivois jouissait auprès de la princesse de grands privilèges, et qu’elle était plutôt comme une femme de compagnie que comme une femme de chambre.

- Voici, madame, les notes de Florine, dit Mme Grivois en remettant le papier à la princesse.

- J’examinerai cela tout à l’heure, répondit Mme de Saint-Dizier ; mais, dites-moi, ma nièce va se rendre ici. Pendant la conférence à laquelle elle va assister, vous conduirez dans son pavillon une personne qui doit bientôt venir et qui vous demandera de ma part.

- Bien, madame.

- Cet homme fera un inventaire exact de tout ce que renferme le pavillon qu’Adrienne habite.

Vous veillerez à ce que rien ne soit omis : ceci est de la plus grande importance.

- Oui, madame… mais si Georgette ou Hébé veulent s’opposer…

- Soyez tranquille, l’homme chargé de cet inventaire a une qualité telle, que lorsqu’elles le connaîtront, ces filles n’oseront s’opposer à cet inventaire ni aux autres mesures qu’il a encore à prendre… Il ne faudrait pas manquer, tout en l’accompagnant, d’insister sur certaines particularités destinées à confirmer les bruits que vous avez répandus depuis quelque temps…

- Soyez tranquille, madame, ces bruits ont maintenant la consistance d’une vérité…

- Bientôt cette Adrienne si insolente et si hautaine sera donc brisée et forcée de demander grâce… et à moi encore…

Un vieux valet de chambre ouvrit les deux battants de la porte et annonça :

- Monsieur l’abbé d’Aigrigny !

- Si Mlle de Cardoville se présente, dit la princesse à Mme Grivois, vous la prierez d’attendre un instant.

- Oui, madame… dit la duègne, qui sortit avec le valet de chambre.

Mme de Saint-Dizier et M. d’Aigrigny restèrent seuls.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > V. LE COMPLOT.

V. Le complot.

L’abbé-marquis d’Aigrigny, on l’a facilement deviné, le personnage que l’on a déjà vu rue du Milieu-des-Ursins, d’où il était parti pour Rome il y avait de cela trois mois environ. Le marquis était vêtu de grand deuil avec son élégance accoutumée. Il ne portait pas la soutane ; sa redingote noire, assez juste, et son gilet, bien serré aux hanches, faisaient valoir l’élégance de sa taille ; son pantalon de casimir noir découvrait son pied parfaitement chaussé de brodequins vernis ; enfin sa tonsure disparaissait au milieu de la légère calvitie qui avait un peu dégarni la partie postérieure de sa tête. Rien dans son costume ne décelait, pour ainsi dire, le prêtre, sauf peut-être le manque absolu de favoris, remarquable sur une figure aussi virile ; son menton, fraîchement rasé, s’appuyait sur une haute et ample cravate noire nouée avec une crânerie militaire qui rappelait que cet abbé-marquis, que ce prédicateur en renom, alors l’un des chefs les plus actifs et les plus influents de son ordre, avait, sous la Restauration, commandé un régiment de hussards après avoir fait la guerre avec les Russes contre la France.

Arrivé seulement le matin, le marquis n’avait pas revu la princesse depuis que sa mère à lui, la marquise douairière d’Aigrigny, était morte auprès de Dunkerque, dans une terre appartenant à Mme de Saint-Dizier, en appelant en vain son fils pour adoucir l’amertume de ses derniers moments ; mais un ordre, auquel M. d’Aigrigny avait dû sacrifier les sentiments les plus sacrés de la nature, lui ayant été transmis de Rome, il était aussitôt parti pour cette ville, non sans un mouvement d’hésitation remarqué et dénoncé par Rodin ; car l’amour de M. d’Aigrigny pour sa mère avait été le seul sentiment pur qui eût constamment traversé sa vie.

Lorsque le valet de chambre se fut discrètement retiré avec Mme Grivois, le marquis s’approcha vivement de la princesse, lui tendit la main, et lui dit d’une voix émue :

- Herminie… ne m’avez-vous pas caché quelque chose dans vos lettres ?… À ses derniers moments, ma mère m’a maudit !

- Non, non, Frédéric… rassurez-vous… Elle eût désiré votre présence… Mais bientôt ses idées se sont troublées, et dans son délire… c’était encore vous… qu’elle appelait…

- Oui, dit le marquis avec amertume, son instinct maternel lui disait sans doute que ma présence aurait peut-être pu la rendre à la vie…

- Je vous en prie… bannissez de si tristes souvenirs… ce malheur est irréparable.

- Une dernière fois, répétez-le-moi… Vraiment, ma mère n’a pas été cruellement affectée de mon absence ?… Elle n’a pas soupçonné qu’un devoir plus impérieux m’appelait ailleurs ?

- Non, non, vous dis-je… Lorsque sa raison s’est machinalement troublée, il s’en fallait de beaucoup que vous eussiez eu déjà le temps d’être rendu auprès d’elle… Tous les tristes détails que je vous ai écrits à ce sujet sont de la plus exacte vérité. Ainsi, rassurez-vous…

- Oui… ma conscience devrait être tranquille… j’ai obéi à mon devoir en sacrifiant ma mère ; et pourtant, malgré moi, je n’ai jamais pu parvenir à ce complet détachement qui nous est commandé par ces terribles paroles : Celui qui ne hait pas son père et sa mère, et jusqu’à son âme, ne peut être mon disciple.

- Sans doute, Frédéric, ces renoncements sont pénibles ; mais, en échange, que d’influence… que de pouvoir !

- Il est vrai, dit le marquis après un moment de silence : que ne sacrifierait-on pas pour régner dans l’ombre sur ces tout-puissants de la terre qui règnent au grand jour !

Ce voyage à Rome que je viens de faire… m’a donné une nouvelle idée de notre formidable pouvoir ; car, voyez-vous, Herminie, c’est surtout de Rome, de ce point culminant qui, quoi qu’on fasse, domine encore la plus belle, la plus grande partie du monde, soit par la force de l’habitude ou de la tradition, soit par la foi… c’est de ce point surtout qu’on peut embrasser notre action dans toute son étendue… C’est un curieux spectacle de voir de si haut le jeu régulier de ces milliers d’instruments, dont la personnalité s’absorbe continuellement dans l’immuable personnalité de notre ordre… Quelle puissance nous avons ! … Vraiment, je suis toujours saisi d’un sentiment d’admiration, presque effrayé, en songeant qu’avant de nous appartenir l’homme pense, veut, croit, agit à son gré… et lorsqu’il est à nous, au bout de quelques mois… de l’homme il n’a plus que l’enveloppe : Intelligence, esprit, raison, conscience, libre arbitre, tout est chez lui paralysé, desséché, atrophié, par l’habitude d’une obéissance muette et terrible, par la pratique de mystérieux exercices qui brisent et tuent tout ce qu’il y a de libre et de spontané dans la pensée humaine. Alors, à ces corps privés d’âmes, muets, mornes, froids comme des cadavres, nous insufflons l’esprit de notre ordre ; aussitôt ces cadavres marchent, vont, agissent, exécutent, mais sans sortir du cercle où ils sont à jamais enfermés ; c’est ainsi qu’ils deviennent membres du corps gigantesque dont ils exécutent machinalement la volonté, mais dont ils ignorent les desseins, ainsi que la main exécute les travaux les plus difficiles sans connaître, sans comprendre la pensée qui la dirige.

En parlant ainsi, la physionomie du marquis d’Aigrigny prenait une incroyable expression de superbe et de domination hautaine.

- Oh ! oui, cette puissance est grande, bien grande, dit la princesse, d’autant plus formidable qu’elle s’exerce mystérieusement sur les esprits et sur les consciences.

- Tenez, Herminie, dit le marquis, j’ai eu sous mes ordres un régiment magnifique ; rien n’était plus éclatant que l’uniforme de mes hussards ; bien souvent, le matin, par un beau soleil d’été sur un vaste champ de manœuvres, j’ai éprouvé la mâle et profonde jouissance du commandement… à ma voix, mes cavaliers s’ébranlaient, les fanfares sonnaient, les plumes flottaient, les sabres luisaient, mes officiers, étincelants de broderies d’or, couraient au galop répéter mes ordres : ce n’était que bruit, lumière, éclat ; tous ces soldats, braves ardents, électrisés par la bataille, obéissaient à un signe, à une parole de moi, je me sentais fier et fort, tenant pour ainsi dire dans ma main tous ces courages que je maîtrisais, comme je maîtrisais la fougue de mon cheval de bataille… Eh bien, aujourd’hui, malgré nos mauvais jours… moi qui ai longtemps et bravement fait la guerre, je puis le dire sans vanité aujourd’hui, à cette heure, je me sens mille fois plus d’action, plus d’autorité, plus de force, plus d’audace,

Vous en souvenez-vous ? ajouta d’Aigrigny avec un sourire amer.

- Combien vous avez raison, Frédéric ! reprit vivement la princesse. Avec quel mépris on songe au passé… Comme vous, souvent, je compare le passé au présent, et alors quelle satisfaction je ressens d’avoir suivi vos conseils ! Car, enfin, n’est-ce pas à vous que je dois de ne pas jouer le rôle misérable et ridicule que joue toujours une femme sur le retour lorsqu’elle a été belle et entourée ?… Que ferais-je à cette heure ? Je m’efforcerais en vain de retenir autour de moi ce monde égoïste et ingrat, ces hommes grossiers qui ne s’occupent des femmes que tant qu’elles peuvent servir à leurs passions ou flatter leur vanité ; ou bien il me resterait la ressource de tenir ce qu’on appelle une maison agréable… pour les autres… oui… de donner des fêtes, c’est-à-dire recevoir une foule d’indifférents, et offrir des occasions de se rencontrer à de jeunes couples amoureux qui, se suivant chaque soir de salon en salon, ne viennent chez vous que pour se trouver ensemble : stupide plaisir, en vérité, que d’héberger cette

Il y avait tant de dureté dans les paroles de la princesse, et sa physionomie exprimait une envie si haineuse, que la violente amertume de ses regrets se trahissait malgré elle.

- Non, non, reprit-elle, grâce à vous, Frédéric, après un dernier et éclatant triomphe, j’ai rompu sans retour avec ce monde qui bientôt m’aurait abandonnée, moi si longtemps son idole et sa reine ; j’ai changé de royaume… Au lieu d’hommes dissipés, que je dominais par une frivolité supérieure à la leur, je me suis vue entourée d’hommes considérables, redoutés, tout-puissants, dont plusieurs gouvernaient l’État ; je me suis dévouée à eux comme ils se sont dévoués à moi.

Alors seulement j’ai joui du bonheur que j’avais toujours rêvé… j’ai eu une part active, une forte influence dans les plus grands intérêts du monde ; j’ai été initiée aux secrets les plus graves ; j’ai pu frapper sûrement qui m’avait raillée ou haïe ; j’ai pu élever au-delà de leurs espérances ceux qui me servaient, me respectaient et m’obéissaient.

- En quelques mots, Herminie, vous venez de résumer ce qui fera toujours notre force… en nous recrutant des prosélytes… «Trouver la facilité de satisfaire sûrement ses haines et ses sympathies, et acheter au prix d’une obéissance passive à la hiérarchie de l’ordre sa part de mystérieuse domination sur le reste du monde…» Et il y a des fous… des aveugles, qui nous croient abattus parce que nous avons à lutter contre quelques mauvais jours, dit M. d’Aigrigny avec dédain, comme si nous n’étions pas surtout fondés, organisés pour la lutte… comme si dans la lutte nous ne puisions pas une force, une activité nouvelle… Sans doute les temps sont mauvais… mais ils deviendront meilleurs… Et vous le savez, il est presque certain que dans quelques jours, le 13 février, nous disposerons d’un moyen d’action assez puissant pour rétablir notre influence un moment ébranlée.

- Vous voulez parler de l’affaire des médailles ?…

- Sans doute et je n’avais autant de hâte d’être de retour ici que pour assister à ce qui pour nous est un si grand événement.

- Vous avez su… la fatalité qui encore une fois a failli renverser tant de projets si laborieusement conçus ?…

- Oui, tout à l’heure, en arrivant, j’ai vu Rodin…

- Il vous a dit…

- L’inconcevable arrivée de l’Indien et des filles du général Simon au château de Cardoville après le double naufrage qui les a jetés sur la côte de Picardie… Et l’on croyait les jeunes filles à Leipzig… l’Indien à Java… les précautions étaient si bien prises…

En vérité, ajouta le marquis avec dépit, on dirait qu’une invisible puissance protège toujours cette famille !

- Heureusement, Rodin est homme de ressources et d’activité, reprit la princesse ; il est venu hier soir… nous avons longuement causé.

- Et le résultat de votre entretien est excellent… Le soldat va être éloigné pendant deux jours… le confesseur de sa femme est prévenu, le reste après ira de soi-même… demain, ces jeunes filles ne seront plus à craindre… Reste l’Indien… il est à Cardoville, dangereusement blessé ; nous avons donc du temps pour agir…

- Mais ce n’est pas tout, reprit la princesse, il y a encore, sans compter ma nièce, deux personnes qui, pour nos intérêts, ne doivent pas se trouver à Paris le 13 février.

- Oui, M. Hardy… mais son ami le plus cher, le plus intime, le trahit : il est à nous, et par lui on a attiré M. Hardy dans le Midi, d’où il est presque impossible qu’il revienne avant un mois. Quant à ce misérable ouvrier vagabond surnommé Couche-tout-nu…

- Ah ! … fit la princesse avec une exclamation de pudeur révoltée…

- Cet homme ne nous inquiète pas… Enfin Gabriel, sur qui repose notre espoir certain, ne sera pas abandonné d’une minute jusqu’au grand jour… Tout semble donc nous promettre le succès… et plus que jamais… il nous faut à tout prix le succès. C’est pour nous une question de vie ou de mort… car en revenant je me suis arrêté à Forli… J’ai vu le duc d’Orbano ; son influence sur l’esprit du roi est toute-puissante… absolue… il a complètement accaparé son esprit, c’est donc avec le duc seul qu’il est possible de traiter…

- Eh bien ?

- D’Orbano se fait fort, et il le peut, je le sais, de nous assurer une existence légale, hautement protégée dans les États de son maître, avec le privilège exclusif de l’éducation de la jeunesse…

Grâce à de tels avantages, il ne nous faudrait pas en ce pays plus de deux ou trois ans pour y être tellement enracinés, que ce serait au duc d’Orbano à nous demander appui à son tour ; mais aujourd’hui qu’il peut tout, il met une condition absolue à ses services.

- Et cette condition ?…

- 5 000 000 comptants, et une pension annuelle de 100 000 francs.

- C’est beaucoup ! …

- Et c’est peu, si l’on songe qu’une fois le pied dans ce pays, on rentrerait promptement dans cette somme, qui, après tout, est à peine la huitième partie de celle que l’affaire des médailles, heureusement conduite, doit assurer à l’ordre…

- Oui… près de quarante millions… dit la princesse d’un air pensif.

- Et encore… ces cinq millions que d’Orbano demande ne seraient qu’une avance… ils nous rentreraient par des dons volontaires, en raison même de l’accroissement de notre influence par l’éducation des enfants, qui nous donnerait la famille… et peu à peu la confiance de ceux qui gouvernent… Et ils hésitent ! … s’écria le marquis en haussant les épaules avec dédain. Et il est des gouvernements assez aveugles pour nous proscrire ! ils ne voient donc pas qu’en nous abandonnant l’éducation, ce que nous demandons avant toute chose, nous façonnons le peuple à cette obéissance muette et morne, à cette soumission de serf et de brute, qui assure le repos des États par l’immobilité de l’esprit ! Et quand on songe pourtant que la majorité des classes nobles et de la riche bourgeoisie nous déteste et nous hait !

Ces stupides ne comprennent donc pas que, du jour où nous aurons persuadé au peuple que son atroce misère est une loi immuable, éternelle de la destinée ; qu’il doit renoncer au coupable espoir de toute amélioration à son sort ; qu’il doit enfin regarder comme un crime aux yeux de Dieu d’aspirer au bien-être dans ce monde, puisque les récompenses d’en haut sont en raison des souffrances d’ici-bas ; de ce jour-là, il faudra bien que le peuple, hébété par cette conviction désespérante, se résigne à croupir dans sa fange et dans sa misère ; alors toutes ses impatientes aspirations vers des jours meilleurs seront étouffées, alors seront résolues ces questions menaçantes qui rendent pour les gouvernants l’avenir si sombre et si effrayant… Ces gens ne voient donc pas que cette foi aveugle, passive, que nous demandons au peuple, nous sert de frein pour le conduire et le mater… tandis que nous ne demandons aux heureux du monde que des apparences qui devraient, s’ils avaient seulement l’intelligence de leur corruption, donner un stimulant de plus à leurs plaisirs ?

- Il n’importe, Frédéric, reprit la princesse ; ainsi que vous le dites, un grand jour approche… Avec près de quarante millions que l’ordre peut posséder par l’heureux succès de l’affaire des médailles… on peut tenter sûrement bien des grandes choses… Comme levier, entre les mains de l’ordre, un tel moyen d’action serait d’une portée incalculable, dans ce temps où tout se vend et s’achète.

- Et puis, reprit M. d’Aigrigny d’un air pensif, il ne faut pas se le dissimuler… ici la réaction continue… l’exemple de la France est tout… C’est à peine si en Autriche et en Hollande nous pouvons nous maintenir… les ressources de l’ordre diminuent de jour en jour. C’est un moment de crise ; mais il peut se prolonger. Aussi, grâce à cette ressource immense… des médailles, nous pouvons non seulement braver toutes les éventualités, mais encore nous établir puissamment, grâce à l’offre du duc d’Orbano, que nous acceptons…

Alors, de ce centre inexpugnable, notre rayonnement serait incalculable… Ah ! le 13 février, ajouta M. d’Aigrigny après un moment de silence, en secouant la tête, le 13 février peut être pour notre puissance une date aussi fameuse que celle du concile de Trente, qui nous a donné pour ainsi dire une nouvelle vie.

- Aussi ne faut-il rien épargner, dit la princesse, pour réussir à tout prix… Des six personnes que vous avez à craindre, cinq sont ou seront hors d’état de vous nuire… Il reste donc ma nièce… et vous savez que je n’attendais que votre arrivée pour prendre une dernière résolution… Toutes mes dispositions sont prises, et, ce matin même, nous commencerons à agir…

- Vos soupçons ont-ils augmenté, depuis votre dernière lettre ?

- Oui… je suis certaine qu’elle est plus instruite qu’elle ne veut le paraître… et, dans ce cas, nous n’aurions pas de plus dangereuse ennemie.

- Telle a été toujours mon opinion… Aussi, il y a six mois, vous ai-je engagée à prendre en tous cas les mesures que vous avez prises, et qui rendent facile aujourd’hui ce qui sans cela eût été impossible.

- Enfin, dit la princesse avec une expression de joie haineuse et amère, ce caractère indomptable sera brisé, je vais être vengée de tant d’insolents sarcasmes que j’ai été obligée de dévorer pour ne pas éveiller ses soupçons ; moi… moi, avoir tout supporté jusqu’ici… car cette Adrienne a pris comme à tâche, l’imprudente… de m’irriter contre elle…

- Qui vous offense m’offense. Vous le savez, Herminie, mes haines sont les vôtres.

- Et vous-même… mon ami… combien de fois avez-vous été en butte à sa poignante ironie !

- Mes instincts m’ont rarement trompé… je suis certain que cette jeune fille peut être pour nous un ennemi dangereux… très dangereux, dit le marquis d’une voix brève et dure.

- Aussi faut-il qu’elle ne soit plus à craindre, répondit Mme de Saint-Dizier en regardant fixement le marquis.

- Avez-vous vu le docteur Baleinier et Tripeaud ? demanda-t-il.

- Ils seront ici ce matin… Je les ai avertis de tout.

- Vous les avez trouvés bien disposés contre elle ?

- Parfaitement… Adrienne ne se défie en rien du docteur, qui a toujours su conserver, jusqu’à un certain point, sa confiance… Du reste, une circonstance qui me semble inexplicable vient encore à notre aide.

- Que voulez-vous dire ?

- Ce matin Mme Grivois a été, selon mes ordres, rappeler à Adrienne que je l’attendais à midi pour une affaire importante. En approchant du pavillon, Mme Grivois a vu ou a cru voir Adrienne rentrer par la petite porte du jardin.

- Que dites-vous ?… Serait-il possible ?… En a-t-on la preuve positive ? s’écria le marquis.

- Jusqu’à présent il n’y a pas d’autre preuve que la déposition spontanée de Mme Grivois… Mais j’y songe, dit la princesse en prenant un papier placé auprès d’elle, voici le rapport que me fait chaque jour une des femmes d’Adrienne.

- Celle que Rodin est parvenu à faire placer auprès de votre nièce ?

- Elle-même, et comme cette créature se trouve dans la plus entière dépendance de Rodin, elle nous a parfaitement servis jusqu’ici… Peut-être dans ce rapport trouvera-t-on la confirmation de ce que Mme Grivois affirme avoir vu.

À peine la princesse eut-elle jeté les yeux sur cette note, qu’elle s’écria presque avec effroi :

- Que vois-je ?… mais c’est donc le démon que cette fille ?

- Que dites-vous ?

- Le régisseur de cette terre qu’elle a vendue, en écrivant à Adrienne pour lui demander sa protection, l’a instruite du séjour du prince indien au château. Elle sait qu’il est son parent… et elle vient d’écrire à son ancien professeur de peinture, Norval, de partir en poste avec des costumes indiens, des cachemires, afin de ramener ici tout de suite ce prince Djalma… lui… qu’il faut à tout prix éloigner de Paris.

Le marquis pâlit et dit à Mme de Saint-Dizier :

- S’il ne s’agit pas d’un nouveau caprice de votre nièce… l’empressement qu’elle met à mander ici ce parent… prouve qu’elle en sait encore plus que vous n’aviez osé le soupçonner… Elle est instruite de l’affaire des médailles. Elle peut tout perdre… prenez garde ! …

- Alors, dit résolument la princesse, il n’y a plus à hésiter… il faut pousser les choses plus que nous ne l’avions pensé… et que ce matin même tout soit fini…

- Oui… mais c’est presque impossible.

- Tout se peut ; le docteur et M. Tripeaud sont à nous, dit vivement la princesse.

- Quoique je sois aussi sûr que vous-même du docteur… et de M. Tripeaud dans cette circonstance, il ne faudra aborder cette question, qui les effrayera d’abord… qu’après l’entretien que nous allons avoir avec votre nièce… Il vous sera facile, malgré sa finesse, de savoir à quoi nous en tenir… Et si nos soupçons se réalisent… si elle est instruite de ce qu’il serait dangereux qu’elle sût… alors aucun ménagement, surtout aucun retard. Il faut qu’aujourd’hui tout soit terminé. Il n’y a pas à hésiter.

- Avez-vous pu faire prévenir l’homme en question ? dit la princesse après un moment de silence.

- Il doit être ici à midi… Il ne peut tarder.

- J’ai pensé que nous serions ici très commodément pour ce que nous voulons… cette pièce n’est séparée du petit salon que par une portière ; on l’abaissera… et votre homme pourra se placer derrière.

- À merveille.

- C’est un homme sûr ?

- Très sûr… nous l’avons déjà souvent employé dans des circonstances pareilles ; il est aussi habile que discret…

À ce moment on frappa légèrement à la porte.

- Entrez ! dit la princesse.

- M. le docteur Baleinier fait demander si madame la princesse peut le recevoir, dit un valet de chambre.

- Certainement, priez-le d’entrer.

- Il y a aussi un monsieur à qui M. l’abbé a donné rendez-vous ici à midi, et que, selon ses ordres, j’ai fait attendre dans l’oratoire.

- C’est l’homme en question, dit le marquis à la princesse, il faudrait d’abord l’introduire ; il est inutile, quant à présent, que le docteur Baleinier le voie.

- Faites venir d’abord cette personne, dit la princesse ; puis, lorsque je sonnerai, vous prierez M. le docteur Baleinier d’entrer ; dans le cas où M. le baron Tripeaud se présenterait, vous le conduiriez de même ici ; ensuite ma porte sera absolument fermée, excepté pour Mlle Adrienne.

Le valet de chambre sortit.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > VI. LES ENNEMIS D’ADRIENNE.

VI. Les ennemis d’Adrienne.

Le valet de chambre de la princesse de Saint-Dizier rentra bientôt avec un petit homme pâle, vêtu de noir et portant des lunettes ; il avait sous son bras gauche un assez long étui en maroquin noir.

La princesse dit à cet homme :

- Monsieur l’abbé vous a prévenu de ce qu’il y avait à faire ?

- Oui, madame, dit l’homme d’une petite voix grêle et flûtée, en faisant un profond salut.

- Serez-vous convenablement dans cette pièce ? lui dit la princesse.

Et ce disant, elle le conduisit à une chambre voisine, seulement séparée de son cabinet par une portière…

- Je serai là très convenablement, madame la princesse, répondit l’homme aux lunettes avec un nouveau et profond salut.

- En ce cas, monsieur, veuillez entrer dans cette chambre, j’irai vous avertir lorsqu’il en sera temps…

- J’attendrai vos ordres, madame la princesse.

- Et rappelez-vous surtout mes recommandations, ajouta le marquis en détachant les embrasses de la portière.

- Monsieur l’abbé peut être tranquille…

La portière, de lourde étoffe, retomba et cacha ainsi complètement l’homme aux lunettes. La princesse sonna ; quelques moments après, la porte s’ouvrit et on annonça le docteur Baleinier, l’un des personnages importants de cette histoire.

Le docteur Baleinier avait cinquante ans environ, une taille moyenne, replète, la figure pleine, luisante et colorée. Ses cheveux gris, très lissés et assez longs, séparés par une raie au milieu du front, s’aplatissaient sur les tempes ; il avait conservé l’usage de la culotte courte en drap de soie noire, peut-être encore parce qu’il avait la jambe belle ; des boucles d’or nouaient ses jarretières et les attaches de ses souliers de maroquin bien luisants ; il portait une cravate, un gilet et un habit noirs, ce qui lui donnait l’air quelque peu clérical ; sa main blanche et potelée disparaissait à demi cachée sous une manchette de batiste à petits plis, et la gravité de son costume n’en excluait pas la recherche.

Sa physionomie était souriante et fine, son petit œil annonçait une pénétration et une sagacité rares ; homme du monde et de plaisir, gourmet très délicat, spirituel causeur, prévenant jusqu’à l’obséquiosité, souple, adroit, insinuant, le docteur Baleinier était l’une des plus anciennes créatures de la coterie congréganiste de la princesse de Saint-Dizier. Grâce à cet appui tout-puissant dont on ignorait la cause, le docteur, longtemps ignoré malgré un savoir réel et un mérite incontestable, s’était trouvé nanti, sous la Restauration, de deux sinécures médicales très lucratives, et peu à peu d’une nombreuse clientèle ; mais il faut dire qu’une fois sous le patronage de la princesse, le docteur se prit tout à coup à observer scrupuleusement ses devoirs religieux ; il communia une fois la semaine, et très publiquement, à la grand’messe de Saint-Thomas-d’Aquin. Au bout d’un an, une certaine classe de malades, entraînée par l’exemple et par l’enthousiasme de la coterie de Mme de Saint-Dizier, ne voulut plus d’autre médecin que le docteur Baleinier, et sa clientèle prit bientôt un accroissement extraordinaire. On juge facilement de quelle importance il était pour l’ordre d’avoir parmi ses membres externes l’un des praticiens les plus répandus de Paris. Un médecin a aussi son sacerdoce. Admis à toute heure dans la plus secrète intimité de famille, un médecin sait, devine, peut aussi bien des choses… Enfin, comme le prêtre, il a l’oreille des malades et des mourants. Or, lorsque celui qui est chargé du salut du corps et celui qui est chargé du salut de l’âme s’entendent et s’entr’aident dans un intérêt commun, il n’est rien… (certains cas échéants) qu’ils ne puissent obtenir de la faiblesse ou de l’épouvante d’un agonisant, non pour eux-mêmes, les lois s’y opposent, mais pour des tiers appartenant plus ou moins à la classe si commode des hommes de paille.

Le docteur Baleinier était donc l’un des membres externes les plus actifs et les plus précieux de la congrégation de Paris. Lorsqu’il entra, il alla baiser la main de la princesse avec une galanterie parfaite.

- Toujours exact, mon cher monsieur Baleinier.

- Toujours heureux, toujours empressé de me rendre à vos ordres, madame ; puis, se retournant vers le marquis, auquel il serra cordialement la main, il ajouta :

- Enfin ! vous voilà… Savez-vous que trois mois, c’est bien long pour vos amis ! …

- Le temps est aussi long pour ceux qui partent que pour ceux qui restent, mon cher docteur… Eh bien ! voilà le grand jour… Mlle de Cardoville va venir…

- Je ne suis pas sans inquiétude, dit la princesse ; si elle avait quelque soupçon ?

- C’est impossible, dit M. Baleinier ; nous sommes les meilleurs amis du monde… Vous savez que Mlle Adrienne a toujours été en confiance avec moi… Avant-hier encore nous avons ri beaucoup… Et comme je lui faisais, selon mon habitude, des observations sur son genre de vie au moins excentrique… et sur la singulière exaltation d’idées où je la trouve parfois…

- M. Baleinier ne manque jamais d’insister sur ces circonstances en apparence fort insignifiantes, dit Mme de Saint-Dizier au marquis d’un air significatif.

- Et c’est en effet très essentiel, reprit celui-ci.

- Mlle Adrienne a répondu à mes observations, reprit le docteur, en se moquant de moi le plus gaiement, le plus spirituellement du monde ; car, il faut l’avouer, cette jeune fille a bien l’esprit des plus distingués que je connaisse.

- Docteur ! … docteur ! … dit Mme de Saint-Dizier, pas de faiblesse au moins !

Au lieu de lui répondre tout d’abord, M. Baleinier prit sa boîte d’or dans la poche de son gilet, l’ouvrit et y puisa une prise de tabac qu’il aspira lentement, et regardant la princesse d’un air tellement significatif qu’elle parut complètement rassurée :

- De la faiblesse ! … moi, madame ! dit enfin M. Baleinier en secouant de sa main blanche et potelée quelques grains de tabac épars sur les plis de sa chemise ; n’ai-je pas eu l’honneur de m’offrir volontairement à vous afin de vous sortir de l’embarras où je vous voyais ?

- Et vous seul au monde pouviez nous rendre cet important service, dit M. d’Aigrigny.

- Vous voyez donc bien, madame, reprit le docteur, que je ne suis pas un homme à faiblesse… car j’ai parfaitement compris la portée de mon action… mais il s’agit, m’a-t-on dit, d’intérêts si immenses…

- Immenses… en effet, dit M. d’Aigrigny ; un intérêt capital.

- Alors je n’ai pas dû hésiter, reprit M. Baleinier ; soyez donc sans inquiétude ! Laissez-moi, en homme de goût et de bonne compagnie, rendre justice et hommage à l’esprit charmant et distingué de Mlle Adrienne, et quand viendra le moment d’agir, vous me verrez à l’œuvre…

- Peut-être… ce moment sera-t-il plus rapproché que nous ne le pensions… dit Mme de Saint-Dizier en échangeant un regard avec M. d’Aigrigny.

- Je suis et serai toujours prêt… dit le médecin ; à ce sujet je réponds de tout ce qui me concerne… Je voudrais bien être aussi tranquille sur toutes choses.

- Est-ce que votre maison de santé n’est pas toujours aussi à la mode… que peut l’être une maison de santé ? dit Mme de Saint-Dizier en souriant à demi.

- Au contraire… je me plaindrais presque d’avoir trop de pensionnaires.

Ce n’était pas de cela qu’il s’agit ; mais en attendant Mlle Adrienne, je puis vous dire deux mots d’une affaire qui ne la touche qu’indirectement, car il s’agit de la personne qui a acheté la terre de Cardoville, une certaine Mme de la Sainte-Colombe, qui m’a pris pour médecin, grâce aux manœuvres habiles de Rodin.

- En effet, dit M. d’Aigrigny, Rodin m’a écrit à ce sujet… sans entrer dans de grands détails.

- Voici le fait, dit le docteur. Cette Mme de la Sainte-Colombe, qu’on avait crue d’abord assez facile à conduire, s’est montrée très récalcitrante à l’endroit de sa conversion… Déjà deux directeurs ont renoncé à faire son salut. En désespoir de cause, Rodin lui avait détaché le petit Philippon. Il est adroit, tenace, et surtout d’une patience… impitoyable… C’était l’homme qu’il fallait. Lorsque j’ai eu Mme de la Sainte-Colombe pour cliente, Philippon m’a demandé mon aide, qui lui était naturellement acquise ; nous sommes convenus de nos faits… Je ne devais pas avoir l’air de le connaître le moins du monde… Il devait me tenir au courant des variations de l’état moral de sa pénitente… afin que, par une médication très inoffensive, du reste, car l’état de la malade est peu grave, il me fût possible de faire éprouver à celle-ci des alternatives de bien-être ou de mal-être assez sensibles, selon que son directeur serait content ou mécontent d’elle… afin qu’il pût lui dire : «Vous le voyez, madame : êtes-vous dans

- Il est sans doute pénible, dit M. d’Aigrigny avec un sang-froid parfait, d’être obligé d’en arriver à de tels moyens pour arracher les opiniâtres à la perdition, mais il faut pourtant bien proportionner les modes d’action à l’intelligence ou au caractère des individus.

- Du reste, reprit le docteur, Mme la princesse a pu observer, au couvent de Sainte-Marie, que j’ai maintes fois employé très fructueusement, pour le repos et pour le salut de l’âme de quelques-unes de nos malades, ce moyen, je le répète, extrêmement innocent. Ces alternatives varient, tout au plus, entre le mieux et le moins bien ; mais si faibles que soient ces différences… elles réagissent souvent très efficacement sur certains esprits… Il en avait été ainsi à l’égard de Mme de la Sainte-Colombe. Elle était dans une si bonne voie de guérison morale et physique, que Rodin avait cru pouvoir engager Philippon à conseiller la campagne à sa pénitente… craignant à Paris l’occasion des rechutes… Ce conseil, joint au désir qu’avait cette femme de jouer à la dame de paroisse, l’avait déterminée à acheter la terre de Cardoville, bon placement, du reste ; mais ne voilà-t-il pas qu’hier ce malheureux Philippon est venu m’apprendre que Mme de la Sainte-Colombe était sur le point de faire une énorme rechute, morale… bie

- Ce Jacques Dumoulin, dit le marquis avec dégoût, est un de ces hommes que l’on emploie et que l’on méprise ; c’est un écrivain rempli de fiel, d’envie et de haine… ce qui lui donne une certaine éloquence brutale et incisive… Nous le payons assez grassement pour attaquer nos ennemis, quoiqu’il soit quelquefois douloureux de voir défendre par une telle plume les principes que nous respectons…

Car ce misérable vit comme un bohémien, ne quitte pas les tavernes, et est presque toujours ivre… Mais, il faut l’avouer, sa verve injurieuse est inépuisable… et il est versé dans les connaissances théologiques les plus ardues, ce qui nous le rend parfois très utile…

- Eh bien… quoique Mme de la Sainte-Colombe ait soixante ans… il paraît que ce Dumoulin aurait des visées matrimoniales sur la fortune considérable de cette femme… Vous ferez bien, je crois, de prévenir Rodin, afin qu’il se défie des ténébreux manèges de ce drôle… Mille pardons de vous avoir si longtemps entretenu de ces misères… Mais à propos du couvent de Sainte-Marie, dont j’avais tout à l’heure l’honneur de vous parler, madame, ajouta le docteur en s’adressant à la princesse, il y a longtemps que vous n’y êtes allée ?

La princesse échangea un vif regard avec M. d’Aigrigny et répondit :

- Mais… il y a huit jours… environ.

- Vous y trouverez alors bien du changement : le mur qui était mitoyen avec ma maison de santé a été abattu, car l’on va construire là un nouveau corps de bâtiment et une chapelle… l’ancienne était trop petite. Du reste, je dois dire, à la louange de Mlle Adrienne, ajouta le docteur avec un singulier demi-sourire, qu’elle m’avait promis pour cette chapelle la copie d’une Vierge de Raphaël.

- Vraiment… c’était plein d’à-propos, dit la princesse. Mais voici bientôt midi et M. Tripeaud ne vient pas.

- Il est subrogé tuteur de Mlle de Cardoville, dont il a géré les biens comme ancien agent d’affaires du comte-duc, dit le marquis visiblement préoccupé, et sa présence nous est absolument indispensable ; il serait bien à désirer qu’il fût ici avant l’arrivée de Mlle de Cardoville, qui peut entrer d’un moment à l’autre.

- Il est dommage que son portrait ne puisse pas le remplacer ici, dit le docteur en souriant avec malice et tirant de sa poche une petite brochure.

- Qu’est-ce que cela, docteur ? lui demanda la princesse.

- Un de ces pamphlets anonymes qui paraissent de temps à autre… Il est intitulé : le Fléau, et le portrait du baron Tripeaud y est tracé avec tant de sincérité, que ce n’est plus de la satire… cela tombe dans la réalité ; tenez, écoutez plutôt. Cette esquisse est intitulée :

TYPE DU LOUP-CERVIER

«M. le baron Tripeaud. - Cet homme, qui se montre aussi bassement humble envers certaines supériorités sociales qu’il se montre insolent et grossier envers ceux qui dépendent de lui ; cet homme est l’incarnation vivante et effrayante de la partie mauvaise de l’aristocratie bourgeoise et industrielle, de l’homme d’argent, du spéculateur cynique, sans cœur, sans foi, sans âme, qui jouerait à la hausse ou à la baisse sur la mort de sa mère, si la mort de sa mère avait action sur le cours de la Rente. Ces gens-là ont tous les vices odieux des nouveaux affranchis, non pas de ceux qu’un travail honnête, patient et digne a noblement enrichis, mais de ceux qui ont été soudainement favorisés par un aveugle caprice du hasard ou par un heureux coup de filet dans les eaux fangeuses de l’agiotage. Une fois parvenus, ces gens-là haïssent le peuple, parce que le peuple leur rappelle l’origine dont ils rougissent ; impitoyables pour l’affreuse misère des masses, ils l’attribuent à la paresse, à la débauche, parce que cette calomnie met à l’aise leur barbare égoïsme. Et ce n’est pas tout. Du haut de son coffre-fort et du haut de son double droit d’électeur éligible, M. le baron Tripeaud insulte comme tant d’autres à la pauvreté, à l’incapacité politique :

«De l’officier de fortune qui, après quarante ans de guerre et de service, peut à peine vivre d’une retraite insuffisante ;

«Du magistrat qui a consumé sa vie à remplir de tristes et austères devoirs, et qui n’est pas mieux rétribué à la fin de ses jours ;

«Du savant qui a illustré son pays par d’utiles travaux, ou du professeur qui a initié des générations entières à toutes les connaissances humaines ;

«Du modeste et vertueux prêtre de campagne, le plus pur représentant de l’Évangile dans son sens charitable, fraternel et démocratique, etc.

«Dans cet état de choses, comment M. le baron de l’industrie n’aurait-il pas le plus insolent mépris pour cette foule imbécile d’honnêtes gens qui après avoir donné au pays leur jeunesse, leur âge mûr, leur sang, leur intelligence, leur savoir, se voient dénier les droits dont il jouit, lui, parce qu’il a gagné un million à un jeu défendu par la loi ou à une industrie déloyale ?

«Il est vrai que les optimistes disent à ces parias de la civilisation dont on ne saurait trop vénérer, trop honorer la pauvreté digne et fière : Achetez des propriétés, vous serez éligibles et électeurs.

«Arrivons à la biographie de M. le baron : André Tripeaud, fils d’un palefrenier d’auberge…»

À ce moment, les deux battants de la porte s’ouvrirent, et le valet de chambre annonça :

- M. le baron Tripeaud ! Le docteur Baleinier remit sa brochure dans sa poche, fit le salut le plus cordial au financier, et se leva même pour lui serrer la main.

M. le baron entra en se confondant depuis la porte en salutations.

- J’ai l’honneur de me rendre aux ordres de madame la princesse… elle sait qu’elle peut toujours compter sur moi.

- En effet, j’y compte, monsieur Tripeaud, et surtout dans cette circonstance.

- Si les intentions de madame la princesse sont toujours les mêmes au sujet de Mlle de Cardoville…

- Toujours, monsieur, et c’est pour cela que nous nous réunissons aujourd’hui.

- Madame la princesse peut être assurée de mon concours, ainsi que je le lui ai déjà promis… Je crois aussi que la plus grande sévérité doit être enfin employée… et que même s’il était nécessaire de…

- C’est aussi notre opinion, se hâta de dire le marquis en faisant un signe à la princesse et lui montrant d’un regard l’endroit où était caché l’homme aux lunettes ; nous sommes tous parfaitement d’accord, reprit-il ; seulement, convenons encore bien de ne laisser aucun point douteux dans l’intérêt de cette jeune personne, car son intérêt seul nous guide ; provoquons sa sincérité par tous les moyens possibles…

- Mademoiselle vient d’arriver du pavillon du jardin ; elle demande si elle peut voir madame, dit le valet de chambre en se présentant de nouveau après avoir frappé.

- Dites à mademoiselle que je l’attends, dit la princesse ; et maintenant, je n’y suis pour personne… sans exception… vous l’entendez ?… pour personne absolument…

Puis, soulevant la portière derrière laquelle l’homme était caché, Mme de Saint-Dizier lui fit un signe d’intelligence, et la princesse rentra dans le salon.

Chose étrange, pendant le peu de temps qui précéda l’arrivée d’Adrienne, les différents acteurs de cette scène semblèrent inquiets, embarrassés, comme s’ils eussent vaguement redouté sa présence.

Au bout d’une minute, Mlle de Cardoville entra chez sa tante.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > VII. L’ESCARMOUCHE.

VII. L’escarmouche.

En entrant, Mlle de Cardoville jeta sur un fauteuil son chapeau de castor gris, qu’elle avait mis pour traverser le jardin ; on vit alors sa belle chevelure d’or qui pendait de chaque côté sur son visage en longs et légers tire-bouchons, et se tordait en grosse natte derrière sa tête. Adrienne se présentait sans hardiesse, mais avec une aisance parfaite ; sa physionomie était gaie, souriante, ses grands yeux noirs semblaient encore plus brillants que de coutume. Lorsqu’elle aperçut l’abbé d’Aigrigny, elle fit un mouvement de surprise, et un sourire quelque peu moqueur effleura ses lèvres vermeilles. Après avoir fait un gracieux signe de tête au docteur, et passé devant le baron Tripeaud sans le regarder, elle salua la princesse d’une demi-révérence du meilleur et du plus grand air.

Quoique la démarche et la tournure de Mlle Adrienne fussent d’une extrême distinction, d’une convenance parfaite et surtout empreinte d’une grâce toute féminine, on y sentait pourtant un je ne sais quoi de résolu, d’indépendant et de fier, très rare chez les femmes, surtout chez les jeunes filles de son âge ; enfin ses mouvements, sans être brusques, n’avaient rien de contraint, de raide ou d’apprêté ; ils étaient, si cela se peut dire, francs et dégagés comme son caractère ; on y sentait circuler la vie, la sève, la jeunesse, et l’on devinait que cette organisation, complètement expansive, loyale et décidée, n’avait pu jusqu’alors se soumettre à la compression d’un rigorisme affecté.

Chose assez bizarre, quoiqu’il fût homme du monde, homme de grand esprit, homme d’Église des plus remarquables par son éloquence, et surtout homme de domination et d’autorité, le marquis d’Aigrigny éprouvait un malaise involontaire, une gêne inconcevable, presque pénible… en présence d’Adrienne de Cardoville ; lui toujours si maître de soi, lui habitué à exercer une influence toute-puissante, lui qui avait souvent, au nom de son ordre, traité au moins d’égal à égal avec des têtes couronnées, se sentait embarrassé, au-dessous de lui-même, en présence de cette jeune fille, aussi remarquable par sa franchise que par son esprit et sa mordante ironie…

Or, comme généralement les hommes habitués à imposer beaucoup aux autres sont très près de haïr les personnes qui, loin de subir leur influence, les embarrassent et les raillent, ce n’était pas précisément de l’affection que le marquis portait à la nièce de la princesse de Saint-Dizier. Depuis longtemps même et contre son ordinaire, il n’essayait plus sur Adrienne cette séduction, cette fascination de la parole, auxquelles il devait habituellement un charme presque irrésistible ; il se montrait avec elle, sec, tranchant, sérieux, et se réfugiait dans une sphère glacée de dignité hautaine et de rigidité austère qui paralysaient complètement les qualités aimables dont il était doué, et dont il tirait ordinaire un si excellent et si fécond parti… De tout ceci Adrienne s’amusait fort, mais très imprudemment ; car les motifs les plus vulgaires engendrent souvent des haines implacables.

Ces antécédents posés, on comprendra les divers sentiments et les intérêts variés qui animaient les différents acteurs de cette scène.

Mme de Saint-Dizier était assise dans un grand fauteuil au coin du foyer.

Le marquis d’Aigrigny se tenait debout devant le feu.

Le docteur Baleinier, assis près du bureau, s’était remis à feuilleter la biographie du baron Tripeaud.

Et le baron semblait examiner très attentivement un tableau de sainteté suspendu à la muraille.

- Vous m’avez fait demander, ma tante, pour causer d’affaires importantes ? dit Adrienne, rompant le silence embarrassé qui régnait dans le salon depuis son entrée.

- Oui, mademoiselle, répondit la princesse d’un air froid et sévère, il s’agit d’un entretien des plus graves.

- Je suis à vos ordres, ma tante… Voulez-vous que nous passions dans votre bibliothèque ?

- C’est inutile… nous causerons ici.

Puis, s’adressant au marquis, au docteur et au baron, elle leur dit :

- Messieurs, veuillez vous asseoir.

Ceux-ci prirent place autour de la table du cabinet de la princesse.

- Et en quoi l’entretien que nous devons avoir peut-il regarder ces messieurs, ma tante ? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.

- Ces messieurs sont d’anciens amis de notre famille, tout ce qui peut vous intéresser les touche, et leurs conseils doivent être écoutés et acceptés par vous avec respect…

- Je ne doute pas, ma tante, de l’amitié toute particulière de M. d’Aigrigny pour notre famille ; je doute encore moins du dévouement profond et désintéressé de M. Tripeaud ; M. Baleinier est un de mes vieux amis ; mais avant d’accepter ces messieurs pour spectateurs… ou, si vous l’aimez mieux, ma tante, pour confidents de notre entretien, je désire savoir de quoi nous devons nous entretenir devant eux.

- Je croyais, mademoiselle, que parmi vos singulières prétentions, vous aviez au moins… celle de la franchise et du courage.

- Mon Dieu, ma tante, répondit Adrienne, souriant avec une humilité moqueuse, je n’ai pas plus de prétention à la franchise et au courage que vous n’en avez à la sincérité et à la bonté ; convenons donc bien, une fois pour toutes, que nous sommes ce que nous sommes… sans prétention…

- Soit, dit Mme de Saint-Dizier d’un ton sec ; depuis longtemps je suis habituée aux boutades de votre esprit indépendant ; je crois donc que, courageuse et franche comme vous dites l’être, vous ne devez pas craindre de dire, devant des personnes aussi graves et aussi respectables que ces messieurs, ce que vous me diriez à moi seule…

- C’est donc un interrogatoire en forme que je vais subir ? Et sur quoi ?

- Ce n’est pas un interrogatoire ; mais comme j’ai le droit de veiller sur vous, mais comme vous abusez de plus en plus de ma folle condescendance à vos caprices… je veux un terme à ce qui n’a que trop duré ; je veux, devant des amis de notre famille, vous signifier mon irrévocable résolution quant à l’avenir… Et d’abord jusqu’ici vous vous êtes fait une idée très fausse et très incomplète de mon pouvoir sur vous.

- Je vous assure, ma tante, que je ne m’en suis fait aucune idée juste ou fausse, car je n’y ai jamais songé.

- C’est ma faute ; j’aurais dû, au lieu de condescendre à vos fantaisies, vous faire sentir plus rudement mon autorité ; mais le moment est venu de vous soumettre : le blâme sévère de mes amis m’a éclairée à temps… Votre caractère est entier, indépendant, résolu ; il faut qu’il change, entendez-vous ? et il changera, de gré ou de force, c’est moi qui vous le dis.

À ces mots prononcés aigrement devant des étrangers, et dont rien ne semblait autoriser la dureté, Adrienne releva fièrement la tête, mais, se contenant, elle reprit en souriant :

-Vous dites, ma tante, que je changerai ; cela ne m’étonnerait pas… on a vu des conversions… si bizarres !

La princesse se mordit les lèvres.

- Une conversion sincère… n’est jamais bizarre, ainsi que vous l’appelez, mademoiselle, dit froidement l’abbé d’Aigrigny ; mais, au contraire, très méritoire et d’un excellent exemple.

- Excellent ? reprit Adrienne ; c’est selon… car enfin si l’on convertit ses défauts… en vices…

- Que voulez-vous dire, mademoiselle ? s’écria la princesse.

- Je parle de moi, ma tante : vous me reprochez d’être indépendante et résolue… si j’allais devenir par hasard hypocrite et méchante ? Tenez… vrai… je préfère mes chers petits défauts, que j’aime comme des enfants gâtés… je sais ce que j’ai… je ne sais pas ce que j’aurais.

- Pourtant, mademoiselle Adrienne, dit M. le baron Tripeaud d’un air suffisant et sentencieux, vous ne pouvez nier qu’une conversion…

- Je crois M. Tripeaud extrêmement fort sur la conversion de toute espèce de choses en toute espèce de bénéfices, par toute espèce de moyens, dit Adrienne d’un ton sec et dédaigneux, mais il doit rester étranger à cette question.

- Mais, mademoiselle, reprit le financier en puisant du courage dans un regard de la princesse, vous oubliez que j’ai l’honneur d’être votre subrogé tuteur, et que…

- Il est de fait que M. Tripeaud a cet honneur-là, et je n’ai jamais trop su pourquoi, dit Adrienne avec un redoublement de hauteur, sans même regarder le baron. Mais il ne s’agit pas de deviner des énigmes, je désire donc, ma tante, savoir le motif de cette réunion.

- Vous allez être satisfaite, mademoiselle ; je vais m’expliquer d’une façon très nette, très précise ; vous allez connaître le plan de la conduite que vous aurez à tenir désormais ; et si vous refusiez de vous y soumettre avec l’obéissance et le respect que vous devez à mes ordres, je verrais ce qu’il me resterait à faire…

Il est impossible de rendre le ton impérieux, l’air dur de la princesse en prononçant ces mots, qui devaient faire bondir une jeune fille jusqu’alors habituée à vivre, jusqu’à un certain point, à sa guise ; pourtant, peut-être contre l’attente de Mme de Saint-Dizier, au lieu de répondre avec vivacité, Adrienne la regarda fixement et dit en riant :

- Mais c’est une véritable déclaration de guerre ; cela devient très amusant…

- Il ne s’agit pas de déclaration de guerre, dit durement l’abbé d’Aigrigny, blessé des expressions de Mlle de Cardoville.

- Ah ! monsieur l’abbé, reprit celle-ci, vous, un ancien colonel, vous êtes bien sévère pour une plaisanterie… vous qui devez tant à la guerre… vous qui, grâce à elle, avez commandé un régiment français, après vous être battu si longtemps contre la France, pour connaître le fort et le faible de ses ennemis, bien entendu.

À ces mots, qui lui rappelaient des souvenirs pénibles, le marquis rougit ; il allait répondre lorsque la princesse s’écria :

- En vérité, mademoiselle, ceci est d’une inconvenance intolérable.

- Soit, ma tante, j’avoue mes torts ; je ne devais pas dire que ceci est amusant, car, en vérité, ça ne l’est pas du tout… mais c’est du moins très curieux… et peut-être même, ajouta la jeune fille après un moment de silence, peut-être même assez audacieux… et l’audace me plaît… Puisque nous voici sur ce terrain, puisqu’il s’agit d’un plan de conduite auquel je dois obéir sous peine… de…

Puis s’interrompant et s’adressant à sa tante :

- Sous quelle peine, ma tante ?…

- Vous le saurez… Poursuivez…

- Je vais donc aussi, moi, devant ces messieurs, vous déclarer d’une façon très nette, très précise, la détermination que j’ai prise ; comme il me fallait quelque temps pour qu’elle fût exécutable, je ne vous en avais pas parlé plus tôt, car, vous le savez… je n’ai pas l’habitude de dire : Je ferai cela… mais je fais ou j’ai fait cela.

- Certainement, et c’est cette habitude de coupable indépendance qu’il faut briser.

- Je ne comptais donc vous avertir de ma détermination que plus tard ;mais je ne puis résister au plaisir de vous en faire part aujourd’hui, tant vous me paraissez disposée à l’entendre et à l’accueillir…

Mais, je vous en prie, ma tante, parlez d’abord… il se peut, après tout, que nous nous soyons complètement rencontrées dans nos vues.

- Je vous aime mieux ainsi, dit la princesse ; je retrouve au moins en vous le courage de votre orgueil et de votre mépris de toute autorité : vous parlez d’audace… la vôtre est grande.

- Je suis du moins fort décidée à faire ce que d’autres par faiblesse n’oseraient malheureusement pas… Mais j’oserai… Ceci est net et précis, je pense.

- Très net… et très précis, dit la princesse en échangeant un signe d’intelligence et de satisfaction avec les autres acteurs de cette scène. Les positions, ainsi établies, simplifient beaucoup les choses… Je dois seulement vous avertir, dans votre intérêt, que ceci est très grave, plus grave que vous ne le pensez, et que vous n’aurez plus qu’un moyen de me disposer à l’indulgence, ce sera de substituer à l’arrogance et à l’ironie habituelles de votre langage la modestie et le respect qui conviennent à une jeune fille.

Adrienne sourit, mais ne répondit rien. Quelques secondes de silence et quelques regards, échangés de nouveau entre la princesse et ses trois amis, annoncèrent qu’à ces escarmouches plus ou moins brillantes allait succéder un combat sérieux. Mlle de Cardoville avait trop de pénétration, trop de sagacité, pour ne pas remarquer que la princesse de Saint-Dizier attachait une grave importance à cet entretien décisif ; mais la jeune fille ne comprenait pas comment sa tante pouvait espérer de lui imposer sa volonté absolue ; la menace de recourir à des moyens de coercition lui semblait avec raison une menace ridicule.

Néanmoins, connaissant le caractère vindicatif de sa tante, la puissance ténébreuse dont elle disposait, les terribles vengeances qu’elle avait quelquefois exercées ; réfléchissant enfin que des hommes dans la position du marquis et du médecin ne seraient pas venus assister à cet entretien sans de graves motifs, un moment la jeune fille réfléchit avant d’engager la lutte. Mais bientôt, par cela même qu’elle pressentait vaguement, il est vrai, un danger quelconque, loin de faiblir, elle prit à cœur de le braver et d’exagérer, si cela était possible, l’indépendance de ses idées, et de maintenir, en tout et pour tout, la détermination qu’elle allait de son côté notifier à la princesse de Saint-Dizier.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > VIII. LA RÉVOLTE.

VIII. La révolte.

- Mademoiselle… dit la princesse à Adrienne de Cardoville d’un ton froid et sévère, je me dois à moi-même, je dois à ces messieurs de rappeler en peu de mots les événements qui se sont passés depuis quelque temps. Il y a six mois, à la fin du deuil de votre père, vous aviez alors dix-huit ans… vous m’avez demandé à jouir de votre fortune et à être émancipée… j’ai eu la malheureuse faiblesse d’y consentir… Vous avez voulu quitter le grand hôtel et vous établir dans le pavillon du jardin, loin de toute surveillance… Alors a commencé une suite de dépenses plus extravagantes les unes que les autres. Au lieu de vous contenter d’une ou deux femmes de chambre prises dans la classe où on les prend ordinairement, vous avez été choisir des femmes de compagnie que vous avez costumées d’une façon aussi bizarre que coûteuse ; vous-même, dans la solitude de votre pavillon, il est vrai, vous avez revêtu tour à tour des vêtements des siècles passés… Vos folles fantaisies, vos caprices déraisonnables ont été sans bornes, sans

- Ce portrait du passé… est peu flatté, dit Adrienne en souriant, mais enfin il n’est pas absolument méconnaissable.

- Ainsi, mademoiselle, dit l’abbé d’Aigrigny en comptant et accentuant lentement la parole, vous convenez positivement que tous les faits que vient de rapporter madame votre tante sont d’une scrupuleuse vérité ?

Et tous les regards s’attachèrent sur Adrienne comme si sa réponse devait avoir une extrême importance.

- Sans doute, monsieur, et j’ai l’habitude de vivre assez ouvertement pour que cette question soit inutile…

- Ces faits sont donc avoués, dit l’abbé d’Aigrigny se retournant vers le docteur et le baron.

- Ces faits nous demeurent complètement acquis, dit M. Tripeaud d’un ton suffisant.

- Mais pourrais-je savoir, ma tante, dit Adrienne, à quoi bon ce long préambule ?

- Ce long préambule, mademoiselle, reprit la princesse avec dignité, sert à exposer le passé afin de motiver l’avenir.

- Voici quelque chose, ma chère tante, un peu dans le goût des mystérieux arrêts de la sibylle de Cumes… Cela doit cacher quelque chose de redoutable.

- Peut-être, mademoiselle… car rien n’est plus redoutable pour certains caractères que l’obéissance, que le devoir, et votre caractère est du nombre de ces esprits enclins à la révolte…

- Je l’avoue naïvement, ma tante, et il en sera ainsi jusqu’au jour où je pourrai chérir l’obéissance et respecter le devoir.

- Que vous choisissiez, que vous respectiez ou non mes ordres, peu m’importe, mademoiselle, dit la princesse d’une voix brève et dure, vous allez pourtant, dès aujourd’hui, dès à présent, commencer par vous soumettre, absolument, aveuglément à ma volonté ; en un mot, vous ne ferez rien sans ma permission ; il le faut, je le veux, ce sera…

Adrienne regarda d’abord fixement sa tante, puis elle partit d’un éclat de rire frais et sonore qui retentit longtemps dans cette vaste pièce…

M. d’Aigrigny et le baron Tripeaud firent un mouvement d’indignation. La princesse regarda sa nièce d’un air courroucé.

Le docteur leva les yeux au ciel et joignit les mains sur son abdomen en soupirant avec componction.

- Mademoiselle… de tels éclats de rire sont peu convenables, dit l’abbé d’Aigrigny ; les paroles de madame votre tante sont graves, très graves, et méritent un autre accueil.

- Mon Dieu ! monsieur, dit Adrienne en calmant son hilarité, à qui la faute si je ris si fort ? Comment rester de sang-froid quand j’entends ma tante me parler d’aveugle soumission à ses ordres ?… Est-ce qu’une hirondelle habituée à voler à plein ciel… à s’ébattre en plein soleil… est faite pour vivre dans le trou d’une taupe ?…

À cette réponse, M. d’Aigrigny affecta de regarder les autres membres de cette espèce de conseil de famille avec un profond étonnement.

- Une hirondelle ? que veut-elle dire ?… demanda l’abbé au baron en lui faisant un signe que celui-ci comprit.

- Je ne sais… répondit Tripeaud en regardant à son tour le docteur ; elle a parlé de taupe… c’est inouï… incompréhensible…

- Ainsi, mademoiselle, dit la princesse semblant partager la surprise des autres personnes, voici la réponse que vous me faites…

- Mais sans doute, répondit Adrienne, étonnée que l’on feignît de ne pas comprendre l’image dont elle s’était servie, ainsi que cela lui arrivait assez souvent, dans son langage poétique et coloré.

- Allons, madame, allons, dit le docteur Baleinier, en souriant avec bonhomie, il faut être indulgente… Ma chère demoiselle Adrienne a l’esprit naturellement si original, si exalté ! ! …

C’est bien en vérité la plus charmante folle que je connaisse… je lui ai dit cent fois en ma qualité de vieil ami… qui se permet tout…

- Je conçois que votre attachement à mademoiselle vous rende indulgent… Il n’en est pas moins vrai, monsieur le docteur, dit M. d’Aigrigny en paraissant reprocher au médecin de prendre le parti de Mlle de Cardoville, que ce sont des réponses extravagantes lorsqu’il s’agit de questions aussi sérieuses.

- Le malheur est que mademoiselle ne comprend pas la gravité de cette conférence, dit la princesse d’un air dur. Elle le comprendra peut-être maintenant que je vais lui signifier mes ordres.

- Voyons ces ordres… ma tante…

Et Adrienne, qui était assise de l’autre côté de la table, en face de sa tante, posa son petit menton rose dans le creux de sa jolie main, avec un geste de grâce moqueuse charmant à voir.

- À dater de demain, reprit la princesse, vous quitterez le pavillon que vous habitez… vous renverrez vos femmes… vous reviendrez occuper ici deux chambres, où l’on ne pourra entrer qu’en passant dans mon appartement… vous ne sortirez jamais seule… vous m’accompagnerez aux offices… votre émancipation cessera pour cause de prodigalité bien et dûment constatée ; je me chargerai de toutes vos dépenses… je me chargerai même de commander vos robes, afin que vous soyez modestement vêtue, comme il convient… enfin, jusqu’à votre majorité, qui sera du reste indéfiniment reculée, grâce à l’intervention d’un conseil de famille… vous n’aurez aucune somme d’argent à votre disposition… telle est ma volonté…

- Et certainement on ne peut qu’applaudir à votre résolution, madame la princesse, dit le baron Tripeaud : on ne peut que vous encourager à montrer la plus grande fermeté, car il faut que tant de désordres aient un terme…

- Il est plus que temps de mettre fin à de pareils scandales, ajouta l’abbé.

- La bizarrerie, l’exaltation du caractère… peuvent pourtant faire excuser bien des choses, se hasarda de dire le docteur d’un air patelin.

- Sans doute, monsieur le docteur, dit sèchement la princesse à M. Baleinier qui jouait parfaitement son rôle ; mais alors on agit avec ces caractères-là comme il convient.

Mme de Saint-Dizier s’était exprimée d’une manière ferme et précise, elle paraissait convaincue de la possibilité d’exécuter ce dont elle menaçait sa nièce. M. Tripeaud et M. d’Aigrigny venaient de donner un assentiment complet aux paroles de la princesse ; Adrienne commença de voir qu’il s’agissait de quelque chose de fort grave : alors sa gaieté fit place à une ironie amère, à une expression d’indépendance révoltée. Elle se leva brusquement et rougit un peu, ses narines roses se dilatèrent, son œil brilla, elle redressa la tête en secouant légèrement sa belle chevelure ondoyante et dorée, par un mouvement rempli d’une fierté qui lui était naturelle, et elle dit à sa tante d’une voix incisive, après un moment de silence :

- Vous avez parlé du passé, madame, j’en dirai donc aussi quelques mots, mais vous m’y forcez… oui, je le regrette… J’ai quitté votre demeure, parce qu’il m’était impossible de vivre davantage dans cette atmosphère de sombre hypocrisie et de noires perfidies…

- Mademoiselle… dit M. d’Aigrigny, de telles paroles sont aussi violentes que déraisonnables.

- Monsieur ! puisque vous m’interrompez, deux mots, dit vivement Adrienne en regardant fixement l’abbé : Quels sont les exemples que je trouvais chez ma tante ?

- Des exemples excellents, mademoiselle.

- Excellents, monsieur ? Est-ce parce que j’y voyais chaque jour sa conversion complice de la vôtre ?

- Mademoiselle… vous vous oubliez… dit la princesse en devenant pâle de rage.

- Madame… je n’oublie pas… je me souviens… comme tout le monde… voilà tout… Je n’avais aucune parente à qui demander asile… J’ai voulu vivre seule… J’ai désiré jouir de mes revenus parce que j’aime mieux les dépenser que de les voir dilapider par M. Tripeaud.

- Mademoiselle ! s’écria le baron, je ne comprends pas que vous vous permettiez de…

- Assez monsieur ! dit Adrienne en lui imposant silence par un geste d’une hauteur écrasante, je parle de vous… mais je ne vous parle pas… Et Adrienne continua : j’ai donc voulu dépenser mon revenu selon mes goûts ; j’ai embelli la retraite que j’ai choisie. À des servantes laides, malapprises, j’ai préféré des jeunes filles jolies, bien élevées, mais pauvres ; leur éducation ne me permettant pas de les soumettre à une humiliante domesticité, j’ai rendu leur condition aimable et douce ; elles ne me servent pas, elles me rendent service ; je les paye, mais je leur suis reconnaissante… Subtilités, du reste, que vous ne comprendrez pas, madame, je le sais… Au lieu de les voir mal ou peu gracieusement vêtues, je leur ai donné des habits qui vont bien à leurs charmants visages, parce que j’aime ce qui est jeune, ce qui est beau. Que je m’habille d’une façon ou d’une autre, cela ne regarde que mon miroir. Je sors seule parce qu’il me plaît d’aller où me guide ma fantaisie. Je ne vais pas à la messe, soit ; si j’ava

Merci, mon Dieu ! merci… M. Baleinier, dites-vous, madame, m’a souvent trouvée dans ma solitude en proie à une exaltation étrange… oui… cela est vrai… c’est qu’alors, échappant par la pensée à tout ce qui me rend le présent si odieux, si pénible, si laid, je me réfugiais dans l’avenir ; c’est qu’alors j’entrevoyais des horizons magiques… c’est qu’alors m’apparaissaient des visions si splendides que je me sentais ravie dans je ne sais quelle sublime et divine extase… et que je n’appartenais plus à la terre…

En prononçant ces dernières paroles avec enthousiasme, la physionomie d’Adrienne sembla se transfigurer, tant elle devint resplendissante. À ce moment ce qui l’entourait n’existait plus pour elle.

- C’est qu’alors, reprit-elle avec une exaltation croissante, je respirais un air pur, vivifiant et libre… oh ! libre… surtout… libre… et si salubre… si généreux à l’âme… Oui, au lieu de voir mes sœurs péniblement soumises à une domination égoïste, humiliante, brutale… à qui elles doivent les vices séduisants de l’esclavage, la fourberie gracieuse, la perfidie enchanteresse, la fausseté caressante, la résignation méprisante, l’obéissance haineuse… je les voyais, ces nobles sœurs, dignes et sincères, parce qu’elles étaient libres ; fidèles et dévouées, parce qu’elles pouvaient choisir ; ni impérieuses ni basses, parce qu’elles n’avaient pas de maître à dominer ou à flatter ; chéries et respectées enfin, parce qu’elles pouvaient retirer d’une main déloyale la main loyalement donnée. Oh ! mes sœurs… mes sœurs… je le sens… ce ne sont pas là seulement de consolantes visions, ce sont encore de saintes espérances !

Entraînée malgré elle par l’exaltation de ses pensées, Adrienne garda un moment le silence afin de reprendre terre, pour ainsi dire, et ne s’aperçut pas que les acteurs de cette scène se regardaient d’un air radieux.

- Mais… ce qu’elle dit là… est excellent… murmura le docteur à l’oreille de la princesse, auprès de qui il était assis ; elle serait d’accord avec nous qu’elle ne parlerait pas autrement.

- Ce n’est qu’en la mettant hors d’elle-même par une excessive dureté qu’elle arrivera au point où il nous la faut, ajouta M. d’Aigrigny.

Mais on eût dit que le mouvement d’irritation d’Adrienne s’était pour ainsi dire dissipé au contact des sentiments généreux qu’elle venait d’éprouver. S’adressant en souriant à M. Baleinier, elle lui dit :

- Avouez, docteur, qu’il n’y a rien de plus ridicule que de céder à l’enivrement de certaines pensées en présence de personnes incapables de les comprendre. Voici une belle occasion de vous moquer de l’exaltation d’esprit que vous me reprochez quelquefois… M’y laisser entraîner dans un moment si grave ! … car il paraît décidément que ceci est grave. Mais que voulez-vous, mon bon monsieur Baleinier ! quand une idée me vient à l’esprit, il m’est aussi impossible de ne pas suivre sa fantaisie qu’il m’était impossible de ne pas courir après les papillons quand j’étais petite fille…

- Et Dieu sait où vous conduisent les papillons brillants de toutes couleurs qui vous traversent l’esprit… Ah ! la tête folle… la tête folle ! dit M. Baleinier en souriant d’un air indulgent et paternel. Quand donc sera-t-elle aussi raisonnable que charmante ?

- À l’instant même, mon bon docteur, reprit Adrienne ; je vais abandonner mes rêveries pour des réalités et parler un langage parfaitement positif, comme vous allez le voir.

Puis s’adressant à sa tante, elle ajouta :

- Vous m’avez fait part, madame, de vos volontés ; voici les miennes : Avant huit jours je quitterai le pavillon que j’habite pour une maison que j’ai fait arranger à mon goût, et j’y vivrai à ma guise…

Je n’ai ni père ni mère, je ne dois compte qu’à moi de mes actions.

- En vérité, mademoiselle, dit la princesse en haussant les épaules, vous déraisonnez… vous oubliez que la société a des droits de moralité imprescriptibles et que nous sommes chargés de faire valoir ; or nous n’y manquerons pas… comptez-y.

- Ainsi, madame… c’est vous, c’est M. d’Aigrigny, c’est M. Tripeaud qui représentez la moralité de la société… Cela me semble bien ingénieux. Est-ce parce que M. Tripeaud a considéré, je dois l’avouer, ma fortune comme la sienne ? Est-ce parce que…

- Mais enfin, mademoiselle, s’écria Tripeaud…

- Tout à l’heure, madame, dit Adrienne à sa tante sans répondre au baron, puisque l’occasion se présente, j’aurai à vous demander des explications sur certains intérêts que l’on m’a, je crois, cachés jusqu’ici…

À ces mots d’Adrienne, M. d’Aigrigny et la princesse tressaillirent. Tous deux échangèrent rapidement un regard d’inquiétude et d’angoisse.

Adrienne ne s’en aperçut pas et continua :

- Mais pour en finir avec vos exigences, madame, voici mon dernier mot : Je veux vivre comme bon me semblera… Je ne pense pas que si j’étais un homme on m’imposerait, à mon âge, l’espèce de dure et humiliante tutelle que vous voulez m’imposer pour avoir vécu comme j’ai vécu jusqu’ici, c’est-à-dire honnêtement, librement et généreusement, à la vue de tous.

- Cette idée est absurde, est insensée ! s’écria la princesse ; c’est pousser la démoralisation, l’oubli de toute pudeur jusqu’à ses dernières limites que de vouloir vivre ainsi !

- Alors, madame, dit Adrienne, quelle opinion avez-vous donc de tant de pauvres filles du peuple, orphelines comme moi, et qui vivent seules et libres ainsi que je veux vivre ?

Elles n’ont pas reçu comme moi une éducation raffinée qui élève l’âme et épure le cœur. Elles n’ont pas comme moi la richesse qui défend de toutes les mauvaises tentations de la misère… et pourtant elles vivent honnêtes et fières dans leur détresse.

- Le vice et la vertu n’existent pas pour ces canailles-là… s’écria M. le baron Tripeaud avec une expression de courroux et de mépris hideux.

- Madame, vous chasseriez un de vos laquais qui oserait parler ainsi devant vous, dit Adrienne à sa tante sans pouvoir cacher son dégoût, et vous m’obligez d’entendre de telles choses ! …

Le marquis d’Aigrigny donna sous la table un coup de genou à M. Tripeaud, qui s’émancipait jusqu’à parler dans le salon de la princesse comme il parlait dans la coulisse de la Bourse, et il reprit vivement pour réparer la grossièreté du baron :

- Il n’y a, mademoiselle, aucune comparaison à établir entre ces gens-là… et une personne de votre condition…

- Pour un catholique… monsieur l’abbé, cette distinction est peu chrétienne, répondit Adrienne.

- Je sais la portée de mes paroles, mademoiselle, répondit sèchement l’abbé ; d’ailleurs cette vie indépendante que vous voulez mener contre toute raison aurait pour l’avenir les suites les plus fâcheuses, car votre famille peut vouloir vous marier un jour, et…

- J’épargnerai ce souci à ma famille, monsieur ; si je veux me marier… je me marierai moi-même… ce qui est assez raisonnable, je pense, quoiqu’à vrai dire je sois peu tentée de cette lourde chaîne que l’égoïsme et la brutalité nous rivent à jamais au cou.

- Il est indécent, mademoiselle, dit la princesse, de parler aussi légèrement de cette institution.

- Devant vous surtout, madame… il est vrai ; pardon de vous avoir choquée… Vous craignez que ma manière de vivre indépendante n’éloigne les prétendants… ce m’est une raison de plus pour persister dans mon indépendance, car j’ai horreur des prétendants.

Tout ce que je désire, c’est de les épouvanter, c’est de leur donner la plus mauvaise opinion de moi ; et pour cela il n’y a pas de meilleur moyen que de paraître vivre absolument comme ils vivent eux-mêmes… Aussi je compte sur mes caprices, mes folies, sur mes chers défauts, pour me préserver de toute ennuyeuse et conjugale poursuite.

- Vous serez à ce sujet complètement satisfaite, mademoiselle, reprit Mme de Saint-Dizier, si malheureusement (et cela est à craindre) le bruit se répand que vous poussez l’oubli de tout devoir, de toute retenue, jusqu’à rentrer chez vous à huit heures du matin, ainsi qu’on me l’a dit… Mais je ne veux ni n’ose croire à une telle énormité.

- Vous avez tort, madame… car cela est…

- Ainsi… vous l’avouez ! s’écria la princesse.

- J’avoue tout ce que je fais, madame… Je suis rentrée ce matin à huit heures.

- Messieurs, vous l’entendez ! s’écria la princesse.

- Ah ! … fit M. d’Aigrigny d’une voix de basse-taille.

- Ah ! fit le baron d’une voix de fausset.

- Ah ! murmura le docteur avec un profond soupir. En entendant ces exclamations lamentables, Adrienne fut sur le point de parler, de se justifier peut-être ; mais à une petite moue dédaigneuse qu’elle fit, on vit qu’elle dédaignait de descendre à une explication.

- Ainsi… cela était vrai… reprit la princesse. Ah ! mademoiselle… vous m’aviez habituée à ne m’étonner de rien… mais je doutais encore d’une pareille conduite… Il faut votre audacieuse réponse pour m’en convaincre…

- Mentir… m’a toujours paru, madame, beaucoup plus audacieux que de dire la vérité.

- Et d’où veniez-vous, mademoiselle ? et pourquoi…

- Madame, dit Adrienne en interrompant sa tante, jamais je ne mens… mais jamais je ne dis ce que je ne veux pas dire ; puis c’est une lâcheté de se justifier d’une accusation révoltante. Ne parlons plus de ceci… vos insistances à cet égard seraient vaines ; résumons-nous. Vous voulez m’imposer une dure et humiliante tutelle ; moi je veux quitter le pavillon que j’habite ici pour aller vivre où bon me semble, à ma fantaisie… De vous ou de moi, qui cédera ? nous verrons. Maintenant… autre chose… Cet hôtel m’appartient… il m’est indifférent de vous y voir demeurer puisque je le quitte ; mais le rez-de-chaussée est inhabité… il contient, sans compter les pièces de réception, deux appartements complets ; j’en ai disposé pour quelque temps.

- Vraiment, mademoiselle ! dit la princesse en regardant M. d’Aigrigny avec une grande surprise ; et elle ajouta ironiquement :

- Et pour qui, mademoiselle, en avez-vous disposé ?

- Pour trois personnes de ma famille.

- Qu’est-ce que cela signifie ? dit Mme de Saint-Dizier, de plus en plus étonnée.

- Cela signifie, madame, que je veux offrir ici une généreuse hospitalité à un jeune prince indien, mon parent par ma mère ; il arrivera dans deux ou trois jours, et je tiens à ce qu’il trouve ses appartements prêts à le recevoir.

- Entendez-vous, messieurs ? dit M. d’Aigrigny au docteur et à M. Tripeaud en affectant une stupeur profonde.

- Cela passe tout ce qu’on peut imaginer, dit le baron.

- Hélas ! dit le docteur avec componction, le sentiment est généreux en soi, mais toujours cette folle petite tête…

- À merveille ! dit la princesse ; je ne puis du moins vous empêcher, mademoiselle, d’énoncer les vœux les plus extravagants… Mais il est présumable que vous ne vous arrêterez pas en si beau chemin.

Est-ce tout ?

- Pas encore… madame. J’ai appris ce matin même que deux de mes parentes aussi par ma mère… deux pauvres enfants de quinze ans… deux orphelines… les filles du maréchal Simon, étaient arrivées hier d’un long voyage, et se trouvaient chez la femme du brave soldat qui les amène en France du fond de la Sibérie…

À ces mots d’Adrienne, M. d’Aigrigny et la princesse ne purent s’empêcher de tressaillir brusquement et de se regarder avec effroi, tant ils étaient éloignés de s’attendre à ce que Mlle de Cardoville fût instruite du retour des filles du maréchal Simon ; cette révélation était pour eux foudroyante.

- Vous êtes sans doute étonnés de me voir si bien instruite, dit Adrienne ; heureusement, j’espère vous étonner tout à l’heure davantage encore ; mais, pour en revenir aux filles du maréchal Simon, vous comprenez, madame, qu’il m’est impossible de les laisser à la charge des dignes personnes chez qui elles ont momentanément trouvé un asile ; quoique cette famille soit aussi honnête que laborieuse, leur place n’est pas là… je vais donc les aller chercher pour les établir ici dans l’autre appartement du rez-de-chaussée… avec la femme du soldat, qui fera une excellente gouvernante.

À ces mots, M. d’Aigrigny et le baron se regardèrent, et le baron s’écria :

- Décidément la tête n’y est plus.

Adrienne ajouta sans répondre à M. Tripeaud :

- Le maréchal Simon ne peut manquer d’arriver d’un moment à l’autre à Paris. Vous concevez, madame, combien il sera doux de pouvoir lui présenter ses filles et de lui prouver qu’elles ont été traitées comme elles devaient l’être.

Dès demain matin, je ferai venir des modistes, des couturières, afin que rien ne leur manque… Je veux qu’à son retour leur père les trouve belles… belles à éblouir… Elles sont jolies comme des anges, dit-on… moi, pauvre profane… j’en ferai simplement des amours…

- Voyons, mademoiselle, est-ce bien tout, cette fois ? dit la princesse d’un ton sardonique et sourdement courroucé, pendant que M. d’Aigrigny, calme et froid en apparence, dissimulait à peine de mortelles angoisses. Cherchez bien encore, continua la princesse en s’adressant à Adrienne. N’avez-vous pas encore à augmenter de quelques parents cette intéressante colonie de famille ! … Une reine, en vérité, n’agirait pas plus magnifiquement que vous.

- En effet, madame, je veux faire à ma famille une réception royale… telle qu’elle est due à un fils de roi et aux filles du maréchal duc de Ligny ; il est si bon de joindre tous les luxes au luxe de l’hospitalité du cœur.

- La maxime est généreuse assurément, dit la princesse de plus en plus agitée ; il est seulement dommage que pour la mettre en action vous ne possédiez pas les mines du Potosi.

- C’est justement à propos d’une mine… et que l’on prétend des plus riches, que je désirais vous entretenir, madame ; je ne pouvais trouver une occasion meilleure. Si considérable que soit ma fortune, elle serait peu de chose auprès de celle qui d’un moment à l’autre pourrait revenir à notre famille… et ceci arrivant, vous excuseriez peut-être alors, madame, ce que vous appelez mes prodigalités royales…

M. d’Aigrigny se trouvait sous le coup d’une position de plus en plus terrible… L’affaire des médailles était si importante qu’il l’avait cachée même au docteur Baleinier, tout en lui demandant ses services pour un intérêt immense ; M. Tripeaud n’en avait pas non plus été instruit, car la princesse croyait avoir fait disparaître des papiers du père d’Adrienne tous les indices qui auraient pu mettre celle-ci sur la voie de cette découverte.

Aussi non seulement l’abbé voyait avec épouvante Mlle de Cardoville instruite de ce secret, mais il tremblait qu’elle ne le divulguât. La princesse partageait l’effroi de M. d’Aigrigny ; aussi s’écria-t-elle en interrompant sa nièce :

- Mademoiselle… il est certaines choses de famille qui doivent se tenir secrètes, et, sans comprendre positivement à quoi vous faites allusion, je vous engage à quitter ce sujet d’entretien…

- Comment donc, madame… ne sommes-nous pas ici en famille… ainsi que l’attestent les choses peu gracieuses que nous venons d’échanger.

- Mademoiselle… il n’importe… lorsqu’il s’agit d’affaires d’intérêt plus ou moins contestables, il est parfaitement inutile d’en parler, à moins d’avoir les pièces sous les yeux.

- Et de quoi parlons-nous donc depuis une heure, madame, si ce n’est d’affaires d’intérêt ? En vérité, je ne comprends pas votre étonnement… ni votre embarras…

- Je ne suis ni étonnée… ni embarrassée… mademoiselle… mais depuis deux heures, vous me forcez d’entendre des choses si nouvelles, si extravagantes, qu’en vérité un peu de stupeur est bien permis.

- Je vous demande pardon, madame, vous êtes très embarrassée, dit Adrienne en regardant fixement sa tante, M. d’Aigrigny aussi… ce qui, joint à certains soupçons que je n’ai pas eu le temps d’éclaircir…

Puis après une pause, Adrienne reprit :

- Aurais-je donc deviné juste ?… Nous allons le voir…

- Mademoiselle, je vous ordonne de vous taire, s’écria la princesse perdant complètement la tête.

- Ah ! madame, dit Adrienne, pour une personne ordinairement si maîtresse d’elle-même, vous vous compromettez beaucoup.

La Providence, comme on dit, vint heureusement au secours de la princesse et de l’abbé d’Aigrigny, à ce moment si dangereux.

Un valet de chambre entra ; sa figure était si effarée, si altérée, que la princesse lui dit vivement :

- Eh bien ! Dubois, qu’y a-t-il ?

- Je demande pardon à Madame la princesse de venir l’interrompre malgré ses ordres formels ; mais M. le commissaire de police demande à lui parler à l’instant même ; il est en bas et plusieurs agents sont dans la cour avec des soldats.

Malgré la profonde surprise que lui causait ce nouvel incident, la princesse, voulant profiter de cette occasion pour se concerter promptement avec M. d’Aigrigny au sujet des menaçantes révélations d’Adrienne, dit à l’abbé en se levant :

- Monsieur d’Aigrigny, auriez-vous l’obligeance de m’accompagner, car je ne sais ce que peut signifier la présence du commissaire de police chez moi.

M. d’Aigrigny suivit Mme de Saint-Dizier dans la pièce voisine.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > IX. LA TRAHISON.

IX. La trahison.

La princesse de Saint-Dizier, accompagnée de M. d’Aigrigny et suivie du valet de chambre, s’arrêta dans une pièce voisine de son cabinet, où étaient restés Adrienne, M. Tripeaud et le médecin.

- Où est le commissaire de police ? demanda la princesse à celui de ses gens qui était venu lui annoncer l’arrivée de ce magistrat.

- Madame, il est là dans le salon bleu.

- Priez-le de ma part de vouloir bien m’attendre quelques instants.

Le valet de chambre s’inclina et sortit. Dès qu’il fut dehors, Mme de Saint-Dizier s’approcha vivement de M. d’Aigrigny dont la physionomie, ordinairement fière et hautaine, était pâle et sombre.

- Vous le voyez, s’écria-t-elle d’une voix précipitée, Adrienne sait tout maintenant ; que faire ?… que faire ?…

- Je ne sais… dit l’abbé, le regard fixe et absorbé ; cette révélation est un coup terrible.

- Tout est-il donc perdu ?

- Il n’y aurait qu’un moyen de salut, dit M. d’Aigrigny, ce serait… le docteur…

- Mais comment ? s’écria la princesse, si vite ? aujourd’hui même ?

- Dans deux heures il sera trop tard ; cette fille diabolique aura vu les filles du général Simon…

- Mais… mon Dieu… Frédérik… c’est impossible… M. Baleinier ne pourra jamais… il aurait fallu préparer cela de longue main, comme nous devions le faire après l’interrogatoire d’aujourd’hui.

- Il n’importe, reprit vivement l’abbé, il faut que le docteur essaye à tout prix.

- Mais sous quel prétexte ?

- Je vais tâcher d’en trouver un…

- En admettant que vous trouviez ce prétexte, Frédérik, s’il faut agir aujourd’hui, rien ne sera préparé… là-bas.

- Rassurez-vous, par habitude de prévoir, on est toujours prêt.

- Et comment prévenir le docteur à l’instant même ? reprit la princesse.

- Le faire demander… cela éveillerait les soupçons de votre nièce, dit M. d’Aigrigny pensif, et c’est, avant tout, ce qu’il faut éviter.

- Sans doute, reprit la princesse, cette confiance est l’une de nos plus grandes ressources.

- Un moyen ! dit vivement l’abbé ; je vais écrire quelques mots à la hâte à Baleinier ; un de vos gens les lui portera, comme si cette lettre venait du dehors… d’un malade pressant…

- Excellente idée ! s’écria la princesse, vous avez raison… Tenez… là, sur cette table… il y a tout ce qui est nécessaire pour écrire… Vite, vite… Mais le docteur réussira-t-il ?

- À vrai dire, je n’ose l’espérer, dit le marquis en s’asseyant près de la table avec un courroux contenu. Grâce à cet interrogatoire, qui, du reste, a été au-delà de nos espérances, et que notre homme caché par nos soins derrière la portière de la chambre voisine a fidèlement sténographié, grâce aux scènes violentes qui doivent avoir nécessairement lieu demain et après, le docteur, en s’entourant d’habiles précautions, aurait pu agir avec la plus entière certitude… Mais lui demander cela aujourd’hui… tout à l’heure… Tenez… Herminie… c’est folie que d’y penser !

Et le marquis jeta brusquement la plume qu’il avait à la main, puis il ajouta avec un accent d’irritation amère et profonde :

- Au moment de réussir, voir toutes nos espérances anéanties… Ah ! les conséquences de tout ceci seront incalculables… Votre nièce… nous fait bien du mal… oh ! bien du mal…

Il est impossible de rendre l’expression de sourde colère, de haine implacable, avec laquelle M. d’Aigrigny prononça ces derniers mots.

- Frédérik ! s’écria la princesse avec anxiété en appuyant vivement sa main sur la main de l’abbé, je vous en conjure, ne désespérez pas encore… l’esprit du docteur est si fécond en ressources, il nous est si dévoué… essayons toujours.

- Enfin, c’est du moins une chance, dit l’abbé en reprenant la plume.

- Mettons la chose au pis… dit la princesse : qu’Adrienne aille ce soir… chercher les filles du maréchal Simon… Peut-être ne les trouvera-t-elle plus…

- Il ne faut pas espérer cela ; il est impossible que les ordres de Rodin aient été si promptement exécutés… nous en aurions été avertis.

- Il est vrai… écrivez alors au docteur… je vais vous envoyer Dubois ; il lui portera votre lettre. Courage, Frédérik ! nous aurons raison de cette fille intraitable…

Puis Mme de Saint-Dizier ajouta avec une rage concentrée :

- Oh ! Adrienne… Adrienne… vous payerez bien cher vos insolents sarcasmes et les angoisses que vous nous causez !

Au moment de sortir, la princesse se retourna et dit à M. d’Aigrigny :

- Attendez-moi ici ; je vous dirai ce que signifie la visite du commissaire, et nous rentrerons ensemble.

La princesse disparut. M. d’Aigrigny écrivit quelques mots à la hâte, d’une main convulsive.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > X. LE PIÈGE.

X. Le piège.

Après la sortie de Mme de Saint-Dizier et du marquis, Adrienne était restée dans le cabinet de sa tante avec M. Baleinier et le baron Tripeaud.

En entendant annoncer l’arrivée du commissaire, Mlle de Cardoville avait ressenti une vive inquiétude, car sans doute, ainsi que l’avait craint Agricol, le magistrat venait demander l’autorisation de faire des recherches dans l’intérieur de l’hôtel et du pavillon, afin de retrouver le forgeron, que l’on y croyait caché. Quoiqu’elle regardât comme très secrète la retraite d’Agricol, Adrienne n’était pas complètement rassurée ; aussi, dans la prévision d’une éventualité fâcheuse, elle trouvait une occasion très opportune de recommander instamment son protégé au docteur, ami fort intime, nous l’avons dit, de l’un des ministres les plus influents de l’époque. La jeune fille s’approcha donc du médecin, qui causait à voix basse avec le baron, et de sa voix la plus douce, la plus câline :

- Mon bon monsieur Baleinier… je désirerais vous dire deux mots…

Et du regard la jeune fille lui montra la profonde embrasure d’une croisée.

- À vos ordres… mademoiselle… répondit le médecin en se levant pour suivre Adrienne auprès de la fenêtre.

M. Tripeaud, qui, ne se sentant plus soutenu par la présence de l’abbé, craignait la jeune fille comme le feu, fut très satisfait de cette diversion : pour se donner une contenance, il alla se remettre en contemplation devant un tableau de sainteté qu’il semblait ne pas se lasser d’admirer.

Lorsque Mlle de Cardoville fut assez éloignée du baron pour n’être pas entendue de lui, elle dit au médecin, qui, toujours souriant, toujours bienveillant, attendait qu’elle s’expliquât :

- Mon bon docteur, vous êtes mon ami, vous avez été celui de mon père… Tout à l’heure, malgré la difficulté de votre position, vous vous êtes courageusement montré mon seul partisan…

- Mais pas du tout, mademoiselle, n’allez pas dire de pareilles choses, dit le docteur en affectant un courroux plaisant. Peste ! vous me feriez de belles affaires… Voulez-vous bien vous taire… Vade retro, Satanas ! ! ce qui veut dire : Laissez-moi tranquille, charmant petit démon que vous êtes !

- Rassurez-vous, dit Adrienne en souriant, je ne vous compromettrai pas ; mais permettez-moi seulement de vous rappeler que bien souvent vous m’avez fait des offres de service… vous m’avez parlé de votre dévouement…

- Mettez-moi à l’épreuve, et vous verrez si je m’en tiens à des paroles.

- Eh bien, donnez-moi une preuve sur-le-champ, dit vivement Adrienne.

- À la bonne heure, voilà comme j’aime à être pris au mot… Que faut-il faire pour vous ?

- Vous êtes toujours fort lié avec votre ami le ministre ?

- Sans doute : je le soigne justement d’une extinction de voix : il en a toujours, la veille du jour où on doit l’interpeller ; il aime mieux ça…

- Il faut que vous obteniez de votre ministre quelque chose de très important pour moi.

- Pour vous ?… et quel rapport ?…

Le valet de chambre de la princesse entra, remit une lettre à M. Baleinier, et lui dit :

- Un domestique étranger vient d’apporter à l’instant cette lettre pour monsieur le docteur ; c’est très pressé…

Le médecin prit la lettre, le valet de chambre sortit.

- Voici les désagréments du métier, lui dit en souriant Adrienne ; on ne vous laisse pas un moment de repos, mon pauvre docteur.

- Ne m’en parlez pas, mademoiselle, dit le médecin, qui ne put cacher un mouvement de surprise en reconnaissant l’écriture de M. d’Aigrigny ; ces diables de malades croient en vérité que nous sommes de fer et que nous accaparons toute la santé qui leur manque… ils sont impitoyables. Mais vous permettez, mademoiselle, dit M. Baleinier en interrogeant Adrienne du regard avant de décacheter la lettre.

Mlle de Cardoville répondit par un gracieux signe de tête. La lettre du marquis d’Aigrigny n’était pas longue ; le médecin la lut d’un trait ; et, malgré sa prudence habituelle, il haussa les épaules et dit vivement :

- Aujourd’hui… mais c’est impossible… il est fou…

- Il s’agit sans doute de quelque pauvre malade qui a mis en vous tout son espoir… qui vous attend, qui vous appelle… Allons, mon cher monsieur Baleinier, soyez bon… ne repoussez pas sa prière… il est si doux de justifier la confiance qu’on inspire ! …

Il y avait à la fois un rapprochement et une contradiction si extraordinaires entre l’objet de cette lettre écrite à l’instant même au médecin par le plus implacable ennemi d’Adrienne, et les paroles de commisération que celle-ci venait de prononcer d’une voix touchante, que le docteur Baleinier en fut frappé. Il regarda Mlle de Cardoville d’un air presque embarrassé et répondit :

- Il s’agit, en effet… de l’un de mes clients qui compte beaucoup sur moi… beaucoup trop même… car il me demande une chose impossible… Mais pourquoi vous intéresser à un inconnu ?

- S’il est malheureux… je le connais… Mon protégé pour qui je vous demande l’appui du ministre m’était aussi à peu près inconnu… et maintenant je m’y intéresse on ne peut plus vivement ; car, puisqu’il faut vous le dire, mon protégé est le fils de ce digne soldat qui a ramené ici, du fond de la Sibérie, les filles du maréchal Simon.

- Comment ! … votre protégé est…

- Un brave artisan… le soutien de sa famille… Mais je dois tout vous dire… voici comment les choses se sont passées…

La confidence qu’Adrienne allait faire au docteur fut interrompue par Mme de Saint-Dizier, qui, suivie de M. d’Aigrigny, ouvrit violemment la porte de son cabinet. On lisait sur la physionomie de la princesse une expression de joie infernale, à peine dissimulée par un faux semblant d’indignation courroucée.

M. d’Aigrigny, entrant dans le cabinet, avait jeté rapidement un regard interrogatif et inquiet au docteur Baleinier. Celui-ci répondit par un mouvement de tête négatif. L’abbé se mordit les lèvres de rage muette ; ayant mis ses dernières espérances dans le docteur, il dut considérer ses projets comme à jamais ruinés, malgré le nouveau coup que la princesse allait porter à Adrienne.

- Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d’une voix brève, précipitée, car elle suffoquait de satisfaction méchante, messieurs, veuillez prendre place… j’ai de nouvelles et curieuses choses à vous apprendre au sujet de cette demoiselle.

Et elle désigna sa nièce d’un regard de haine et de mépris impossible à rendre.

- Allons… ma pauvre enfant, qu’y a-t-il ? que vous veut-on encore ? dit M. Baleinier d’un ton patelin avant de quitter la fenêtre où il se tenait à côté d’Adrienne ; quoi qu’il arrive, comptez toujours sur moi.

Et ce disant, le médecin alla prendre place à côté de M. d’Aigrigny et de M. Tripeaud.

À l’insolente apostrophe de sa tante, Mlle de Cardoville avait fièrement redressé la tête… La rougeur lui monta au front ; impatientée, irritée des nouvelles attaques dont on la menaçait, elle s’avança vers la table où la princesse était assise, et dit d’une voix émue à M. Baleinier :

- Je vous attends chez moi le plus tôt possible… mon cher docteur ; vous le savez, j’ai absolument besoin de vous parler.

Et Adrienne fit un pas vers la bergère où était son chapeau.

La princesse se leva brusquement et s’écria :

- Que faites-vous, mademoiselle ?

- Je me retire, madame… Vous m’avez signifié vos volontés, je vous ai signifié les miennes ; cela suffit. Quant aux affaires d’intérêt, je chargerai quelqu’un de mes réclamations.

Mlle de Cardoville prit son chapeau. Mme de Saint-Dizier, voyant sa proie lui échapper, courut précipitamment à sa nièce, et, au mépris de toute convenance, lui saisit violemment le bras d’une main convulsive en lui disant :

- Restez ! ! !

- Ah ! … madame…, fit Adrienne avec un accent de douloureux dédain, où sommes-nous donc ici ?…

- Vous voulez vous échapper… vous avez peur ! lui dit Mme de Saint-Dizier en la toisant d’un air de dédain.

Avec ces mots : Vous avez peur… on aurait fait marcher Adrienne de Cardoville dans la fournaise. Dégageant son bras de l’étreinte de sa tante par un geste rempli de noblesse et de fierté, elle jeta sur le fauteuil le chapeau qu’elle tenait à la main, et, revenant auprès de la table, elle dit impérieusement à la princesse :

- Il y a quelque chose de plus fort que le profond dégoût que tout ceci m’inspire… c’est la crainte d’être accusée de lâcheté ; parlez, madame… je vous écoute.

Et la tête haute, le teint légèrement coloré, le regard à demi voilé par une larme d’indignation, les bras croisés sur son sein, qui, malgré elle, palpitait d’une vive émotion, frappant convulsivement le tapis du bout de son joli pied, Adrienne attacha sur sa tante un coup d’œil assuré.

La princesse voulut alors distiller goutte à goutte le venin dont elle était gonflée, et faire souffrir sa victime le plus longtemps possible, certaine qu’elle ne lui échapperait pas.

- Messieurs, dit Mme de Saint-Dizier d’une voix contenue, voici ce qui vient de se passer… On m’a avertie que le commissaire de police désirait me parler ; je me suis rendue auprès de ce magistrat, il s’est excusé d’un air peiné du devoir qu’il avait à remplir. Un homme sous le coup d’un mandat d’amener avait été vu entrant dans le pavillon du jardin…

Adrienne tressaillit ; plus de doute, il s’agissait d’Agricol. Mais elle redevint impassible en songeant à la sûreté de la cachette où elle l’avait fait conduire.

- Le magistrat, continua la princesse, me demanda de procéder à la recherche de cet homme, soit dans l’hôtel, soit dans le pavillon. C’était son droit. Je le priai de commencer par le pavillon, et je l’accompagnai… Malgré la conduite inqualifiable de mademoiselle, il ne me vint pas un moment à la pensée, je l’avoue, de croire qu’elle fût mêlée en quelque chose à cette déplorable affaire de police… Je me trompais.

- Que voulez-vous dire, madame ? s’écria Adrienne.

- Vous allez le savoir, mademoiselle, dit la princesse d’un air triomphant. Chacun son tour… Vous vous êtes, tout à l’heure, un peu trop hâtée de vous montrer si railleuse et si altière… J’accompagne donc le commissaire dans ses recherches… Nous arrivons au pavillon… Je vous laisse à penser l’étonnement, la stupeur de ce magistrat à la vue de ces trois créatures, costumées comme des filles de théâtre… Le fait a été d’ailleurs, à ma demande, consigné dans le procès-verbal ; car on ne saurait trop montrer aux yeux de tous… de pareilles extravagances.

- Madame la princesse a fort sagement agi, dit le baron Tripeaud en s’inclinant. Il était bon d’édifier aussi la justice à ce sujet.

Adrienne, trop vivement préoccupée du sort de l’artisan pour songer à répondre vertement à Tripeaud ou à Mme de Saint-Dizier, écoutait en silence, cachant son inquiétude.

- Le magistrat, reprit Mme de Saint-Dizier, a commencé par interroger sévèrement ces jeunes filles, et leur a demandé si aucun homme ne s’était, à leur connaissance, introduit dans le pavillon occupé par mademoiselle… elles ont répondu avec une incroyable audace qu’elles n’avaient vu personne entrer…

- Les braves et honnêtes filles ! pensa Mlle de Cardoville avec joie ; ce pauvre ouvrier est sauvé… la protection du docteur Baleinier fera le reste.

- Heureusement, reprit la princesse, une de mes femmes, Mme Grivois, m’avait accompagnée ; cette excellente personne se rappelant avoir vu rentrer mademoiselle chez elle, ce matin à huit heures, dit naïvement au magistrat qu’il se pourrait fort bien que l’homme que l’on cherchait se fût introduit par la petite porte du jardin, laissée involontairement ouverte… par mademoiselle… en revenant.

- Il eût été bon, madame la princesse, dit Tripeaud, de faire aussi consigner au procès-verbal que mademoiselle était rentrée chez elle à huit heures du matin…

- Je n’en vois pas la nécessité, dit le docteur, fidèle à son rôle, ceci était complètement en dehors des recherches auxquelles se livrait le commissaire.

- Mais, docteur, dit Tripeaud…

- Mais, monsieur le baron, reprit M. Baleinier d’un ton ferme, c’est mon opinion.

- Et ce n’est pas la mienne, docteur, dit la princesse ; ainsi que M. Tripeaud, j’ai pensé qu’il était important que la chose fût établie au procès-verbal et j’ai vu au regard confus et douloureux du magistrat combien il lui était pénible d’avoir à enregistrer la scandaleuse conduite d’une jeune personne placée dans une si haute position sociale.

- Sans doute, madame, dit Adrienne impatientée, je crois votre pudeur à peu près égale à celle de ce candide commissaire de police ; mais il me semble que votre commune innocence s’alarmait un peu trop promptement : vous et lui auriez pu réfléchir qu’il n’y avait rien d’extraordinaire à ce que, étant sortie, je suppose, à six heures du matin, je fusse rentrée à huit.

- L’excuse, quoique tardive… est du moins adroite, dit la princesse avec dépit.

- Je ne m’excuse pas, madame, répondit fièrement Adrienne ; mais, comme M. Baleinier a bien voulu dire un mot en ma faveur par amitié pour moi, je donne l’interprétation possible d’un fait qu’il ne me convient pas d’expliquer devant vous…

- Alors le fait demeure acquis au procès-verbal… jusqu’à ce que mademoiselle en donne l’explication, dit le Tripeaud.

L’abbé d’Aigrigny, le front appuyé sur sa main, restait pour ainsi dire étranger à cette scène, effrayé qu’il était des suites qu’allait avoir l’entrevue de Mlle de Cardoville avec les filles du maréchal Simon, car il ne fallait pas songer à empêcher matériellement Adrienne de sortir ce soir-là.

Mme de Saint-Dizier reprit :

- Le fait qui avait si cruellement scandalisé le commissaire n’est rien encore… auprès de ce qui me reste à vous apprendre, messieurs… Nous avons donc parcouru le pavillon dans tous les sens sans trouver personne… nous allions quitter la chambre à coucher de mademoiselle, car nous avions visité cette pièce en dernier lieu, lorsque Mme Grivois me fit remarquer que l’une des moulures dorées d’une fausse porte ne rejoignait pas hermétiquement… nous attirons l’attention du magistrat sur cette singularité ; ses agents examinent… cherchent… un panneau glisse sur lui-même… et alors… savez-vous ce que l’on découvre ?…

Non… non, cela est tellement odieux, tellement révoltant… que je n’oserai jamais…

- Eh bien ! j’oserai, moi, madame, dit résolument Adrienne, qui vit avec un profond chagrin la retraite d’Agricol découverte ; j’épargnerai, madame, à votre candeur le récit de ce nouveau scandale… et ce que je vais dire n’est d’ailleurs nullement pour me justifier.

- La chose en vaudrait pourtant la peine… mademoiselle, dit Mme de Saint-Dizier avec un sourire méprisant : un homme caché par vous dans votre chambre à coucher.

- Un homme caché dans sa chambre à coucher ! … s’écria le marquis d’Aigrigny en redressant la tête avec un indignation qui cachait à peine une joie cruelle.

- Un homme dans la chambre à coucher de mademoiselle ! ajouta le baron Tripeaud. Et cela a été, je l’espère, aussi consigné au procès-verbal ?

- Oui, oui, monsieur, dit la princesse d’un air triomphant.

- Mais cet homme, dit le docteur d’un air hypocrite, était sans doute un voleur ? Cela s’explique ainsi de soi-même… tout autre soupçon n’est pas vraisemblable…

- Votre indulgence pour mademoiselle vous égare, monsieur Baleinier, dit sèchement la princesse.

- On connaît cette espèce de voleurs-là, dit Tripeaud ; ce sont ordinairement de beaux jeunes gens très riches…

- Vous vous trompez, monsieur, reprit Mme de Saint-Dizier, mademoiselle n’élève pas ses vues si haut… elle prouve qu’une erreur peut être non seulement criminelle, mais encore ignoble… Aussi, je ne m’étonne plus des sympathies que mademoiselle affichait tout à l’heure pour le populaire… C’est d’autant plus touchant et attendrissant que cet homme, caché par mademoiselle chez elle, portait une blouse.

- Une blouse ! … s’écria le baron avec l’air du plus profond dégoût ; mais alors… c’était donc un homme du peuple ? C’est à faire dresser les cheveux sur la tête…

- Cet homme est un ouvrier forgeron, il l’a avoué, dit la princesse ; mais il faut être juste, c’est un assez beau garçon, et sans doute mademoiselle, dans la singulière religion qu’elle professe pour le beau…

- Assez, madame… assez, dit tout à coup Adrienne, qui, dédaignant de répondre, avait jusqu’alors écouté sa tante avec une indignation croissante et douloureuse ; j’ai été tout à l’heure sur le point de me justifier à propos d’une de vos odieuses insinuations… je ne m’exposerai pas une seconde fois à une pareille faiblesse… Un mot seulement, madame… Cet honnête et loyal artisan est arrêté, sans doute ?

- Certes, il a été arrêté et conduit sous bonne escorte… Cela vous fend le cœur, n’est-ce pas, mademoiselle ?… dit la princesse d’un air triomphant ; il faut, en effet, que votre tendre pitié pour cet intéressant forgeron soit bien grande, car vous perdez votre assurance ironique.

- Oui, madame, car j’ai mieux à faire que de railler ce qui est odieux et ridicule, dit Adrienne, dont les yeux se voilaient de larmes en songeant aux inquiétudes cruelles de la famille d’Agricol prisonnier ; et prenant son chapeau, elle le mit sur sa tête, en noua les rubans, et s’adressant au docteur :

- Monsieur Baleinier, je vous ai tout à l’heure demandé votre protection auprès du ministre…

- Oui, mademoiselle… et je me ferai un plaisir d’être votre intermédiaire auprès de lui.

- Votre voiture est en bas ?

- Oui, mademoiselle… dit le docteur, singulièrement surpris.

- Vous allez être assez bon pour me conduire à l’instant chez le ministre… Présentée par vous, il ne me refusera pas la grâce ou plutôt la justice que j’ai à solliciter de lui.

- Comment, mademoiselle, dit la princesse, vous osez prendre une telle détermination sans mes ordres après ce qui vient de se passer ?… C’est inouï !

- Cela fait pitié, ajouta M. Tripeaud, mais il faut s’attendre à tout.

Au moment où Adrienne avait demandé au docteur si sa voiture était en bas, l’abbé d’Aigrigny avait tressailli… Un éclair de satisfaction radieuse, inespérée, avait brillé dans son regard, et c’est à peine s’il put contenir sa violente émotion lorsque, adressant un coup d’œil aussi rapide que significatif au médecin, celui-ci lui répondit en baissant par deux fois les paupières en signe d’intelligence et de consentement. Aussi lorsque la princesse reprit d’un ton courroucé en s’adressant à Adrienne : «Mademoiselle, je vous défends de sortir», M. d’Aigrigny dit à Mme de Saint-Dizier avec une inflexion de voix particulière :

- Il me semble, madame, que l’on peut confier mademoiselle aux soins de M. le docteur.

Le marquis prononça ces mots : aux soins de M. le docteur, d’une manière si significative, que la princesse, ayant regardé tour à tour le médecin et M. d’Aigrigny, comprit tout, et sa figure rayonna. Non seulement ceci s’était passé très rapidement, mais la nuit était déjà presque venue, aussi Adrienne, plongée dans la préoccupation pénible que lui causait le sort d’Agricol, ne put s’apercevoir des différents signes échangés entre la princesse, le docteur et l’abbé, signes qui d’ailleurs eussent été pour elle incompréhensibles. Mme de Saint-Dizier, ne voulant pas cependant paraître céder trop facilement à l’observation du marquis, reprit :

- Quoique M. le docteur me semble avoir été d’une grande indulgence pour mademoiselle, je ne verrais peut-être pas d’inconvénient à la lui confier… Pourtant… je ne voudrais pas laisser établir un pareil précédent, car d’aujourd’hui mademoiselle ne doit avoir d’autre volonté que la mienne.

- Madame la princesse, dit gravement le médecin, feignant d’être un peu choqué des paroles de Mme de Saint-Dizier, je ne crois pas avoir été indulgent pour mademoiselle, mais juste… Je suis à ses ordres pour la conduire chez le ministre, si elle le désire ; j’ignore ce qu’elle veut solliciter, mais je la crois incapable d’abuser de la confiance que j’ai en elle, et de me faire appuyer une recommandation imméritée.

Adrienne, émue, tendit cordialement la main au docteur, et lui dit :

- Soyez tranquille, mon digne ami ; vous me saurez gré de la démarche que je vous fais faire, car vous serez de moitié dans une noble action…

Le Tripeaud, qui n’était pas dans le secret des nouveaux desseins du docteur et de l’abbé, dit tout bas à celui-ci d’un air stupéfait :

- Comment ! on la laisse partir ?

- Oui, oui, répondit brusquement M. d’Aigrigny en lui faisant signe d’écouter la princesse, qui allait parler.

En effet, celle-ci s’avança vers sa nièce, et lui dit d’une voix lente et mesurée, appuyant sur chacune de ses paroles :

- Un mot encore, mademoiselle… un dernier mot devant ces messieurs. Répondez : malgré les charges terribles qui pèsent sur vous, êtes-vous toujours décidée à méconnaître mes volontés formelles ?

- Oui, madame.

- Malgré le scandaleux éclat qui vient d’avoir lieu, vous prétendez toujours vous soustraire à mon autorité ?

- Oui, madame.

- Ainsi, vous refusez positivement de vous soumettre à la vie décente et sévère que je veux vous imposer ?

- Je vous ai dit tantôt, madame, que je quitterais cette demeure pour vivre seule et à ma guise.

- Est-ce votre dernier mot ?

- C’est mon dernier mot.

- Réfléchissez ! … ceci est bien grave… prenez garde ! …

- Je vous ai dit, madame, mon dernier mot… je ne le dis jamais deux fois.

- Messieurs… vous l’entendez, reprit la princesse, j’ai fait tout au monde et en vain pour arriver à une conciliation ; mademoiselle n’aura donc qu’à s’en prendre à elle-même des mesures auxquelles une si audacieuse révolte me force de recourir.

- Soit, madame, dit Adrienne.

Puis, s’adressant à M. Baleinier, elle lui dit vivement :

- Venez… venez, mon cher docteur, je meurs d’impatience ; partons vite… chaque minute perdue peut coûter des larmes bien amères à une honnête famille.

Et Adrienne sortit précipitamment du salon avec le médecin.

Un des gens de la princesse fit avancer la voiture de M. Baleinier ; aidée par lui, Adrienne y monta sans s’apercevoir qu’il disait quelques mots tout bas au valet de pied qui avait ouvert la portière. Lorsque le docteur fut assis à côté de Mlle de Cardoville, le domestique ferma la voiture. Au bout d’une seconde, il dit à haute voix au cocher :

- À l’hôtel du ministre, par la petite entrée ! Les chevaux partirent rapidement.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > SEPTIÈME PARTIE - UN JÉSUITE DE ROBE COURTE - I. UN FAUX AMI.

Septième partie - Un Jésuite de robe courte - I. Un faux ami.

La nuit était venue, sombre et froide. Le ciel, pur jusqu’au coucher du soleil, se voilait de plus en plus de nuées grises, livides ; le vent, soufflant avec force, soulevait çà et là par tourbillons une neige épaisse qui commençait à tomber. Les lanternes ne jetaient qu’une clarté douteuse dans l’intérieur de la voiture du docteur Baleinier, où il était seul avec Adrienne de Cardoville. La charmante figure d’Adrienne encadrée dans son petit chapeau de castor gris, faiblement éclairée par la lueur des lanternes, se dessinait blanche et pure sur le fond sombre de l’étoffe dont était garni l’intérieur de la voiture, alors embaumée de ce parfum doux et suave, on dirait presque voluptueux, qui émane toujours des vêtements des femmes d’une exquise recherche ; la pose de la jeune fille, assise auprès du docteur, était remplie de grâce : sa taille élégante et svelte, emprisonnée dans sa robe montante de drap bleu, imprimait sa souple ondulation au moelleux dossier où elle s’appuyait ; ses petits pieds, croisés l’un sur l’autre et un peu allongés, reposaient sur une épaisse peau d’ours servant de tapis ; de sa main gauche, éblouissante et nue, elle tenait son mouchoir magnifiquement brodé, dont, au grand étonnement de M. Baleinier, elle essuya ses yeux humides de larmes.

Oui, car cette jeune fille subissait alors la réaction des scènes pénibles auxquelles elle venait d’assister à l’hôtel de Saint-Dizier ; à l’exaltation fébrile, nerveuse, qui l’avait jusqu’alors soutenue, succédait chez elle un abattement douloureux ; car Adrienne, si résolue dans son indépendance, si fière dans son ironie, si audacieuse dans sa révolte contre une injuste opposition, était d’une sensibilité profonde qu’elle dissimulait toujours devant sa tante et devant son entourage.

Malgré son assurance, rien n’était moins viril, moins virago que Mlle de Cardoville : elle était essentiellement femme ; mais aussi, comme femme, elle savait prendre un grand empire sur elle-même dès que la moindre marque de faiblesse de sa part pouvait réjouir ou enorgueillir ses ennemis.

La voiture roulait depuis quelques minutes, Adrienne, essuyant silencieusement ses larmes, au grand étonnement du docteur, n’avait pas encore prononcé une parole.

- Comment… ma chère demoiselle Adrienne ! dit M. Baleinier, véritablement surpris de l’émotion de la jeune fille. Comment ! … vous, tout à l’heure encore si courageuse… vous pleurez !

- Oui, répondit Adrienne d’une voix altérée, je pleure… devant vous… un ami… mais devant ma tante… oh ! jamais.

- Pourtant… dans ce long entretien… vos épigrammes…

- Ah ! mon Dieu… croyez-vous donc que ce n’est pas malgré moi que je me résigne à briller dans cette guerre de sarcasmes ! … Rien ne me déplaît autant que ces sortes de luttes d’ironie amère où me réduit la nécessité de me défendre contre cette femme et ses amis… Vous parlez de mon courage… il ne consistait pas, je vous l’assure, à faire montre d’un esprit méchant… mais à contenir, à cacher tout ce que je souffrais en m’entendant traiter si grossièrement… devant des gens que je hais, que je méprise… moi qui, après tout, ne leur ai jamais fait de mal, moi qui ne demande qu’à vivre seule, libre, tranquille, et à voir des gens heureux autour de moi.

- Que voulez-vous ? on envie et votre bonheur et celui que les autres vous doivent…

- Et c’est ma tante ! s’écria Adrienne avec indignation, ma tante, dont la vie n’a été qu’un long scandale, qui m’accuse d’une manière si révoltante ! comme si elle ne me connaissait pas assez fière, assez loyale pour ne faire qu’un choix dont je puisse m’honorer hautement…

Mon Dieu, quand j’aimerai, je le dirai, je m’en glorifierai, car l’amour, comme je le comprends, est ce qu’il y a de plus magnifique au monde…

Puis Adrienne reprit avec un redoublement d’amertume :

- À quoi donc servent l’honneur et la franchise s’ils ne vous mettent pas même à l’abri de soupçons plus stupides qu’odieux !

Ce disant, Mlle de Cardoville porta de nouveau son mouchoir à ses yeux.

- Voyons, ma chère demoiselle Adrienne, dit M. Baleinier d’une voix onctueuse et pénétrante, calmez-vous… tout ceci est passé… vous avez en moi un ami dévoué…

Et cet homme, en disant ces mots, rougit malgré son astuce diabolique.

- Je le sais, vous êtes mon ami, dit Adrienne ; je n’oublierai jamais que vous vous êtes exposé aujourd’hui aux ressentiments de ma tante en prenant mon parti, car je n’ignore pas qu’elle est puissante… oh ! bien puissante pour le mal…

- Quant à cela… dit le docteur en affectant une profonde indifférence, nous autres médecins… nous sommes à l’abri de bien des rancunes…

- Ah ! mon cher monsieur Baleinier, c’est que Mme de Saint-Dizier et ses amis ne pardonnent guère ! (Et la jeune fille frissonna.) Il a fallu mon invincible aversion, mon horreur innée de tout ce qui est lâche, perfide et méchant, pour m’amener à rompre si ouvertement avec elle… Mais il s’agirait… que vous dirai-je ! … de la mort… que je n’hésiterais pas. Et pourtant, ajouta-t-elle avec un de ces gracieux sourires qui donnaient tant de charme à sa ravissante physionomie, j’aime bien la vie… et si j’ai un reproche à me faire… c’est de l’aimer trop brillante… trop belle, trop harmonieuse ; mais, vous le savez, je me résigne à mes défauts…

- Allons, allons, je suis plus tranquille, dit le docteur gaiement ; vous souriez… c’est bon signe…

- Souvent, c’est le plus sage… et pourtant… le devrais-je après les menaces que ma tante vient de me faire ? Pourtant, que peut-elle ? quelle était la signification de cette espèce de conseil de famille ? Sérieusement, a-t-elle pu croire que l’avis d’un M. d’Aigrigny, d’un M. Tripeaud pût m’influencer ?… Et puis, elle a parlé de mesures rigoureuses… Quelles mesures peut-elle prendre ? le savez-vous ?…

- Je crois, entre nous, que la princesse a voulu seulement vous effrayer… et qu’elle compte agir sur vous par persuasion… Elle a l’inconvénient de se croire une mère de l’Église, et elle rêve votre conversion, dit malicieusement le docteur, qui voulait surtout rassurer à tout prix Adrienne. Mais ne pensons plus à cela… il faut que vos beaux yeux brillent de leur éclat pour séduire, pour fasciner le ministre que nous allons voir…

- Vous avez raison, mon cher docteur… on devrait toujours fuir le chagrin, car un de ses moindres désagréments est de vous faire oublier les chagrins des autres… Mais voyez, j’use de votre bonne obligeance sans vous dire ce que j’attends de vous.

- Nous avons, heureusement, le temps de causer, car notre homme d’État demeure fort loin de chez vous.

- En deux mots, voici ce dont il s’agit, reprit Adrienne : je vous ai dit les raisons que j’avais de m’intéresser à ce digne ouvrier ; ce matin, il est venu tout désolé m’avouer qu’il se trouvait compromis pour des chants qu’il avait faits (car il est poète), qu’il était menacé d’être arrêté, qu’il était innocent ; mais que si on le mettait en prison, sa famille, qu’il soutenait seul, mourrait de faim ; il venait donc me supplier de fournir une caution, afin qu’on le laissât libre d’aller travailler ; j’ai promis, en pensant à votre intimité avec le ministre ; mais on était déjà sur les traces de ce pauvre garçon ; j’ai eu l’idée de le faire cacher chez moi, et vous savez de quelle manière ma tante a interprété cette action.

Maintenant, dites-moi, grâce à votre recommandation, croyez-vous que le ministre m’accordera ce que nous allons lui demander, la liberté sous caution de cet artisan ?

- Mais sans contredit… cela ne doit pas faire l’ombre de difficulté, surtout lorsque vous lui aurez exposé les faits avec cette éloquence du cœur que vous possédez si bien…

- Savez-vous pourquoi, mon cher monsieur Baleinier, j’ai pris cette résolution, peut-être étrange, de vous prier de me conduire, moi jeune fille, chez ce ministre ?

- Mais… pour recommander d’une manière plus pressante encore votre protégé ?

- Oui… et aussi pour couper court par une démarche éclatante aux calomnies que ma tante ne va pas manquer de répandre… et qu’elle a déjà, vous l’avez vu, fait inscrire au procès-verbal de ce commissaire de police… J’ai donc préféré m’adresser franchement, hautement, à un homme placé dans une position éminente… Je lui dirai ce qui est, et il me croira, parce que la vérité a un accent auquel on ne se trompe pas.

- Tout ceci, ma chère demoiselle Adrienne, est sagement, parfaitement raisonné. Vous ferez, comme on dit, d’une pierre deux coups… ou plutôt vous retirerez d’une bonne action deux actes de justice… vous détruirez d’avance de dangereuses calomnies, et vous ferez rendre la liberté à un digne garçon.

- Allons ! dit en riant Adrienne, voici ma gaieté qui me revient grâce à cette heureuse perspective.

- Mon Dieu, dans la vie, reprit philosophiquement le docteur, tout dépend du point de vue.

Adrienne était d’une ignorance si complète en matière de gouvernement constitutionnel et d’attributions administratives, elle avait une foi si aveugle dans le docteur, qu’elle ne douta pas un instant de ce qu’on lui disait, aussi reprit-elle avec joie :

- Quel bonheur ! Ainsi je pourrai, en allant chercher ensuite les filles du maréchal Simon, rassurer la pauvre mère de l’ouvrier, qui est peut-être à cette heure dans de cruelles angoisses en ne voyant pas rentrer son fils.

- Oui, vous aurez ce plaisir, dit M. Baleinier en souriant, car nous allons solliciter, intriguer de telle sorte qu’il faudra bien que la bonne mère apprenne par vous la mise en liberté de ce brave garçon avant de savoir qu’il a été arrêté.

- Que de bonté, que d’obligeance de votre part ! dit Adrienne. En vérité, s’il ne s’agissait pas de motifs aussi graves, j’aurais honte de vous faire perdre un temps si précieux, mon cher monsieur Baleinier… mais je connais votre cœur…

- Vous prouver mon profond dévouement, mon sincère attachement, je n’ai pas d’autre désir, dit le docteur en aspirant une prise de tabac. Mais en même temps il jeta de côté un coup d’œil inquiet par la portière, car la voiture traversait alors la place de l’Odéon, et malgré les rafales d’une neige épaisse, on voyait la façade du théâtre illuminée ; or, Adrienne, qui en ce moment tournait la tête de côté, pouvait s’étonner du singulier chemin qu’on lui faisait prendre.

Afin d’attirer son attention par une habile diversion, le docteur s’écria tout à coup :

- Ah ! grand Dieu… et moi qui oubliais…

- Qu’avez-vous donc, monsieur Baleinier ? dit Adrienne en se retournant vivement vers lui.

- J’oubliais une chose très importante à la réussite de notre sollicitation.

- Qu’est-ce donc ?… demanda la jeune fille inquiète.

M. Baleinier sourit avec malice :

- Tous les hommes, dit-il, ont leurs faiblesses, et un ministre en a beaucoup plus qu’un autre ; celui que nous allons solliciter a l’inconvénient de tenir ridiculement à son titre, et sa première impression serait fâcheuse… si vous ne le saluiez pas d’un monsieur le ministre bien accentué.

- Qu’à cela ne tienne… mon cher monsieur Baleinier, dit Adrienne en souriant à son tour. J’irai même jusqu’à l’Excellence, qui est aussi, je crois, un des titres adoptés.

- Non pas maintenant… mais raison de plus ; et si vous pouviez même laisser échapper un ou deux monseigneur, notre affaire serait emportée d’emblée.

- Soyez tranquille, puisqu’il y a des bourgeois-ministres comme il y a des bourgeois-gentilshommes, je me souviendrai de M. Jourdain, et je rassasierai la gloutonne vanité de votre homme d’État.

- Je vous l’abandonne, et il sera entre bonnes mains, reprit le médecin en voyant avec joie la voiture alors engagée dans les rues sombres qui conduisent de la place de l’Odéon au quartier du Panthéon ; mais, dans cette circonstance, je n’ai pas le courage de reprocher à mon ami le ministre d’être orgueilleux puisque son orgueil peut nous venir en aide.

- Cette petite ruse est d’ailleurs assez innocente, ajouta Mlle de Cardoville, et je n’ai aucun scrupule d’y avoir recours, je vous l’avoue…

Puis, se penchant vers la portière, elle dit :

- Mon Dieu, que ces rues sont noires ! … quel vent ! quelle neige ! … dans quel quartier sommes-nous donc ?

- Comment ! habitante ingrate et dénaturée… vous ne connaissez pas, à cette absence de boutiques, notre cher quartier, le faubourg Saint-Germain ?

- Je croyais que nous l’avions quitté depuis longtemps.

- Moi aussi, dit le médecin en se penchant à la portière comme pour reconnaître le lieu où il se trouvait, mais nous y sommes encore ! … Mon malheureux cocher, aveuglé par la neige qui lui fouette la figure, se sera tout à l’heure trompé ; mais nous voici en bon chemin… oui… je m’y reconnais, nous sommes dans la rue Saint-Guillaume, rue qui n’est pas gaie, par parenthèse ; du reste, dans dix minutes nous arriverons à l’entrée particulière du ministre, car les intimes comme moi jouissent du privilège d’échapper aux honneurs de la grande porte.

Mlle de Cardoville, comme les personnes qui sortent ordinairement en voiture, connaissait si peu certaines rues de Paris et les habitudes ministérielles, qu’elle ne douta pas un moment de ce que lui affirmait M. Baleinier, en qui elle avait d’ailleurs la confiance la plus extrême.

Depuis le départ de l’hôtel Saint-Dizier, le docteur avait sur les lèvres une question qu’il hésitait pourtant à poser, craignant de se compromettre aux yeux d’Adrienne. Lorsque celle-ci avait parlé d’intérêts très importants dont on lui aurait caché l’existence, le docteur, très fin, très habile observateur, avait parfaitement remarqué l’embarras et les angoisses de la princesse et de M. d’Aigrigny. Il ne douta pas que le complot dirigé contre Adrienne (complot qu’il servait aveuglément par soumission aux volontés de l’ordre) ne fût relatif à ces intérêts qu’on lui avait cachés, et que par cela même il brûlait de connaître ; car, ainsi que chaque membre de la ténébreuse congrégation dont il faisait partie, ayant forcément l’habitude de la délation, il sentait nécessairement se développer en lui les vices odieux inhérents à tout état de complicité, à savoir : l’envie, la défiance et une curiosité jalouse.

On comprendra que le docteur Baleinier, quoique parfaitement résolu de servir les projets de M. d’Aigrigny, était fort avide de savoir ce qu’on lui avait dissimulé : aussi, surmontant ses hésitations, trouvant l’occasion opportune et surtout pressante, il dit à Adrienne après un moment de silence :

- Je vais peut-être vous faire une demande très indiscrète. En tout cas, si vous la trouvez telle… n’y répondez pas…

- Continuez… je vous en prie.

- Tantôt… quelques minutes avant que l’on vînt annoncer à madame votre tante l’arrivée du commissaire de police, vous avez, ce me semble, parlé de grands intérêts qu’on vous aurait cachés jusqu’ici…

- Oui, sans doute…

- Ces mots, reprit M. Baleinier en accentuant lentement ses paroles, ces mots ont paru faire une vive impression sur la princesse…

- Une impression si vive, dit Adrienne, que certains soupçons que j’avais se sont changés en certitude.

- Je n’ai pas besoin de vous dire, ma chère amie, reprit M. Baleinier d’un ton patelin, que si je rappelle cette circonstance c’est pour vous offrir mes services dans le cas où ils pourraient vous être bons à quelque chose ; sinon… si vous voyiez l’ombre d’un inconvénient à m’en apprendre davantage… supposez que je n’ai rien dit.

Adrienne devint sérieuse, pensive, et, après un silence de quelques instants, elle répondit à M. Baleinier :

- Il est à ce sujet des choses que j’ignore… d’autres que je puis vous apprendre… d’autres enfin que je dois vous taire… Vous êtes si bon aujourd’hui que je suis heureuse de vous donner une nouvelle marque de ma confiance.

- Alors je ne veux rien savoir, dit le docteur d’un air contrit et pénétré, car j’aurais l’air d’accepter une sorte de récompense… tandis que je suis mille fois payé par le plaisir même que j’éprouve à vous servir.

- Écoutez… dit Adrienne sans paraître s’occuper des scrupules délicats de M. Baleinier, j’ai de puissantes raisons de croire qu’un immense héritage doit être dans un temps plus ou moins prochain partagé entre les membres de ma famille… que je ne connais pas tous… car, après la révocation de l’édit de Nantes, ceux dont elle descend se sont dispersés dans les pays étrangers, et ont subi des fortunes bien diverses.

- Vraiment ! s’écria le docteur, on ne peut plus intéressé. Cet héritage, où est-il ? de qui vient-il ? entre les mains de qui est-il ?

- Je l’ignore…

- Et comment faire valoir vos droits ?

- Je le saurai bientôt.

- Et qui vous en instruira ?

- Je ne puis vous le dire.

- Et qui vous a appris que cet héritage existait ?

- Je ne puis non plus vous le dire… reprit Adrienne d’un ton mélancolique et doux qui contrasta avec la vivacité habituelle de son entretien. C’est un secret… un secret étrange… et dans ces moments d’exaltation où vous m’avez quelquefois surprise… je songeais à des circonstances extraordinaires qui se rapportaient à ce secret… Oui… et alors de bien grandes, de bien magnifiques pensées s’éveillaient en moi…

Puis Adrienne se tut, profondément absorbée dans ses souvenirs.

M. Baleinier n’essaya pas de l’en distraire. D’abord Mlle de Cardoville ne s’apercevait pas de la direction que suivait la voiture ; puis le docteur n’était pas fâché de réfléchir à ce qu’il venait d’apprendre.

Avec sa perspicacité habituelle, il pressentit vaguement qu’il s’agissait pour l’abbé d’Aigrigny d’une affaire d’héritage : il se promit d’en faire immédiatement le sujet d’un rapport secret ; de deux choses l’une : ou M. d’Aigrigny agissait dans cette circonstance d’après les instructions de l’ordre, ou il agissait selon son inspiration personnelle ; dans le premier cas, le rapport secret du docteur à qui de droit constatait un fait ; dans le second, il en révélait un autre. Pendant quelque temps Mlle de Cardoville et M. Baleinier gardèrent donc un profond silence, qui n’était même plus interrompu par le bruit des roues de la voiture, roulant alors sur une épaisse couche de neige, car les rues devenaient de plus en plus désertes. Malgré sa perfide habileté, malgré son audace, malgré l’aveuglement de sa dupe, le docteur n’était pas absolument rassuré sur le résultat de sa machination ; le moment critique approchait, et le moindre soupçon, maladroitement éveillé chez Adrienne, pouvait ruiner les projets du docteur. Adrienne, déjà fatiguée des émotions de cette pénible journée, tressaillait de temps à autre, car le froid devenait de plus en plus pénétrant, et, dans sa précipitation à accompagner M. Baleinier, elle avait oublié de prendre un châle ou un manteau. Depuis quelque temps la voiture longeait un grand mur très élevé, qui, à travers la neige, se dessinait en blanc sur un ciel complètement noir. Le silence était profond et morne.

La voiture s’arrêta.

Le valet de pied alla heurter à une grande porte cochère d’une façon particulière ; d’abord il frappa deux coups précipités, puis un autre séparé par un assez long intervalle. Adrienne ne remarqua pas cette circonstance, car les coups avaient été peu bruyants, et d’ailleurs le docteur avait aussitôt pris la parole afin de couvrir par sa voix le bruit de cette espèce de signal.

- Enfin, nous voici arrivés, avait-il dit gaiement à Adrienne : soyez bien séduisante, c’est-à-dire, soyez vous-même.

- Soyez tranquille, je ferai de mon mieux, dit en souriant Adrienne.

Puis elle ajouta, frissonnant malgré elle :

- Quel froid noir ! … Je vous avoue, mon bon monsieur Baleinier, qu’après avoir été chercher mes pauvres petites parentes chez la mère de notre brave ouvrier, je retrouverai ce soir avec un vif plaisir mon joli salon bien chaud et bien brillamment éclairé ; car vous savez mon aversion pour le froid et pour l’obscurité.

- C’est tout simple, dit galamment le docteur ; les plus charmantes fleurs ne s’épanouissent qu’à la lumière et à la chaleur.

Pendant que le médecin et Mlle de Cardoville échangeaient ces paroles, la lourde porte cochère avait crié sur ses gonds et la voiture était entrée dans la cour. Le docteur descendit le premier pour offrir son bras à Adrienne.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > II. LE CABINET DU MINISTRE.

II. Le cabinet du ministre.

La voiture était arrivée devant un petit perron couvert de neige et exhaussé de quelques marches qui conduisaient à un vestibule éclairé par une lampe.

Adrienne, pour gravir les marches un peu glissantes, s’appuya sur le bras du docteur.

- Mon Dieu ! comme vous tremblez… dit celui-ci.

- Oui… dit la jeune fille en frissonnant, je ressens un froid mortel. Dans ma précipitation, je suis sortie sans châle… Mais comme cette maison a l’air triste ! ajouta-t-elle en montant le perron.

- C’est ce que l’on appelle le petit hôtel du ministère, le sanctus sanctorum où notre homme d’État se retire loin du bruit des profanes, dit M. Baleinier en souriant. Donnez-vous la peine d’entrer.

Et il poussa la porte d’un assez grand vestibule complètement désert.

- On a bien raison de dire, reprit M. Baleinier cachant une assez vive émotion sous une apparence de gaieté, maison de ministre… maison de parvenu… pas un valet de pied (pas un garçon de bureau, devrais-je dire) à l’antichambre… Mais heureusement, ajouta-t-il en ouvrant la porte d’une pièce qui communiquait au vestibule,

Nourri dans le sérail, j’en connais les détours.

Mlle de Cardoville fut introduite dans un salon tendu de papier vert à dessins veloutés, et modestement meublé de chaises et de fauteuils d’acajou recouverts en velours d’Utrecht jaune ; le parquet était brillant, soigneusement ciré : une lampe circulaire, qui ne donnait au plus que le tiers de sa clarté, était suspendue beaucoup plus haut qu’on ne les suspend ordinairement.

Trouvant cette demeure singulièrement modeste pour l’habitation d’un ministre, Adrienne, quoiqu’elle n’eût aucun soupçon, ne put s’empêcher de faire un mouvement de surprise, et s’arrêta une minute sur le seuil de la porte. M. Baleinier, qui lui donnait le bras, devina la cause de son étonnement, et lui dit en souriant :

- Ce logis vous semble bien mesquin pour une Excellence, n’est-ce pas ? Mais si vous saviez ce que c’est que l’économie constitutionnelle ! … Du reste, vous allez voir un monseigneur qui a l’air aussi… mesquin que son mobilier… Mais veuillez m’attendre une seconde… je vais prévenir le ministre et vous annoncer à lui. Je reviens dans l’instant. Et dégageant doucement son bras de celui d’Adrienne, qui se serrait involontairement contre lui, le médecin alla ouvrir une petite porte latérale par laquelle il s’esquiva.

Adrienne de Cardoville resta seule. La jeune fille, bien qu’elle ne pût s’exprimer la cause de cette impression, trouva sinistre cette grande chambre froide, nue, aux croisées sans rideaux ; puis, peu à peu remarquant dans son ameublement plusieurs singularités qu’elle n’avait pas d’abord aperçues, elle se sentit saisie d’une inquiétude indéfinissable. Ainsi, s’étant approchée du foyer éteint, elle vit avec surprise qu’il était fermé par un treillis de fer qui condamnait complètement l’ouverture de la cheminée, et que les pincettes et la pelle étaient attachées par des chaînettes de fer. Déjà assez étonnée de cette bizarrerie, elle voulut, par un mouvement machinal, attirer à elle un fauteuil placé près de la boiserie… Ce fauteuil resta immobile… Adrienne s’aperçut alors que le dossier de ce meuble était, comme celui des autres sièges, attaché à l’un des panneaux par deux petites pattes de fer.

Ne pouvant s’empêcher de sourire, elle se dit :

- Aurait-on assez peu de confiance dans l’homme d’État chez qui je suis pour attacher les meubles aux murailles ?

Adrienne avait pour ainsi dire fait cette plaisanterie un peu forcée afin de lutter contre sa pénible préoccupation, qui augmentait de plus en plus, car le silence le plus profond, le plus morne, régnait dans cette demeure, où rien ne révélait le mouvement, l’activité qui entourent ordinairement un grand centre d’affaires. Seulement, de temps à autre, la jeune fille entendait les violentes rafales du vent qui soufflait au dehors.

Plus d’un quart d’heure s’était passé, M. Baleinier ne revenait pas. Dans son impatience inquiète, Adrienne voulut appeler quelqu’un afin de s’informer de M. Baleinier et du ministre ; elle leva les yeux pour chercher un cordon de sonnette aux côtés de la glace ; elle n’en vit pas, mais elle s’aperçut que ce qu’elle avait pris jusqu’alors pour une glace, grâce à la demi-obscurité de cette pièce, était une grande feuille de fer-blanc très luisant. En s’approchant plus près, elle heurta un flambeau de bronze… ce flambeau était, comme la pendule, scellé au marbre de la cheminée. Dans certaines dispositions d’esprit, les circonstances les plus insignifiantes prennent souvent des proportions effrayantes ; ainsi ce flambeau immobile, ces meubles attachés à la boiserie, cette glace remplacée par une feuille de fer-blanc, ce profond silence, l’absence de plus en plus prolongée de M. Baleinier, impressionnèrent si vivement Adrienne, qu’elle commença de ressentir une sourde frayeur. Telle était pourtant sa confiance absolue dans le médecin, qu’elle en vint à se reprocher son effroi, se disant que, après tout, ce qui le causait n’avait aucune importance réelle, et qu’il était déraisonnable de se préoccuper de si peu de chose. Quant à l’absence de M. Baleinier, elle se prolongeait sans doute parce qu’il attendait que les occupations du ministre le laissassent libre de recevoir.

Néanmoins, quoiqu’elle tâchât de se rassurer ainsi, la jeune fille, dominée par sa frayeur, se permit ce qu’elle n’aurait jamais osé sans cette occurrence : elle s’approcha peu à peu de la petite porte par laquelle avait disparu le médecin, et prêta l’oreille.

Elle suspendit sa respiration, écouta… et n’entendit rien.

Tout à coup un bruit à la fois sourd et pesant, comme celui d’un corps qui tombe, retentit au-dessus de sa tête… il lui sembla même entendre un gémissement étouffé. Levant vivement les yeux, elle vit tomber quelques parcelles de peinture écaillée, détachées sans doute par l’ébranlement du plancher supérieur.

Ne pouvant résister davantage à son effroi, Adrienne courut à la porte par laquelle elle était entrée avec le docteur, afin d’appeler quelqu’un. À sa grande surprise, elle trouva cette porte fermée en dehors. Pourtant, depuis son arrivée, elle n’avait entendu aucun bruit de clef dans la serrure, qui du reste était extérieure. De plus en plus effrayée, la jeune fille se précipita vers la petite porte par laquelle avait disparu le médecin, et auprès de laquelle elle venait d’écouter… Cette porte était aussi extérieurement fermée… Voulant cependant lutter contre la terreur qui la gagnait invinciblement, Adrienne appela à son aide la fermeté de son caractère, et voulut, comme on le dit vulgairement, se raisonner.

- Je me serai trompée, dit-elle ; je n’aurai entendu qu’une chute, le gémissement n’existe que dans mon imagination… Il y a mille raisons pour que ce soit quelque chose et non pas quelqu’un qui soit tombé… mais ces portes fermées… Peut-être on ignore que je suis ici, on aura cru qu’il n’y avait personne dans cette chambre.

En disant ces mots, Adrienne regarda autour d’elle avec anxiété ; puis elle ajouta d’une voix ferme :

- Pas de faiblesse, il ne s’agit pas de chercher à m’étourdir sur ma situation… et de vouloir me tromper moi-même ; il faut au contraire la voir en face. Évidemment je ne suis pas ici chez un ministre… mille raisons me le prouvent maintenant… M. Baleinier m’a donc trompée… Mais alors dans quel but, pourquoi m’a-t-il amenée ici, et où suis-je ?

Ces deux questions semblèrent à Adrienne aussi insolubles l’une que l’autre ; seulement il lui resta démontré qu’elle était victime de la perfidie de M. Baleinier. Pour cette âme loyale, généreuse, une telle certitude était si horrible, qu’elle voulut encore essayer de la repousser en songeant à la confiante amitié qu’elle avait toujours témoignée à cet homme ; aussi Adrienne se dit avec amertume :

- Voilà comme la faiblesse, comme la peur, vous conduisent souvent à des suppositions injustes, odieuses ; oui, car il n’est permis de croire à une tromperie si infernale qu’à la dernière extrémité… et lorsqu’on y est forcé par l’évidence. Appelons quelqu’un, c’est le seul moyen de m’éclairer complètement.

Puis se souvenant qu’il n’y avait pas de sonnette, elle dit :

- Il n’importe, frappons ; on viendra sans doute. Et, de son petit poing délicat, Adrienne heurta plusieurs fois à la porte. Au bruit sourd et mat que rendit cette porte on pouvait deviner qu’elle était fort épaisse. Rien ne répondit à la jeune fille. Elle courut à l’autre porte. Même appel de sa part, même silence profond… interrompu çà et là au dehors par les mugissements du vent.

- Je ne suis pas plus peureuse qu’une autre, dit Adrienne en tressaillant ; je ne sais si c’est le froid mortel qu’il fait ici… mais je frissonne malgré moi ; je tâche bien de me défendre de toute faiblesse, cependant il me semble que tout le monde trouverait comme moi ce qui se passe ici… étrange… effrayant…

Tout à coup, des cris, ou plutôt des hurlements sauvages, affreux, éclatèrent avec furie dans la pièce située au-dessus de celle où elle se trouvait, et peu de temps après une sorte de piétinement sourd, violent, saccadé, ébranla le plafond, comme si plusieurs personnes se fussent livrées à une lutte énergique. Dans son saisissement, Adrienne poussa un cri d’effroi, devint pâle comme une morte, resta un moment immobile de stupeur, puis s’élança à l’une des fenêtres fermées par des volets, et l’ouvrit brusquement. Une violente rafale de vent mêlée de neige fondue fouetta le visage d’Adrienne, s’engouffra dans le salon, et après avoir fait vaciller et flamboyer la lumière fumeuse de la lampe, l’éteignit… Ainsi plongée dans une profonde obscurité, les mains crispées aux barreaux dont la fenêtre était garnie, Mlle de Cardoville, cédant enfin à sa frayeur si longtemps contenue, allait appeler au secours, lorsqu’un spectacle inattendu la rendit muette de terreur pendant quelques minutes.

Un corps de logis parallèle à celui où elle se trouvait s’élevait à peu de distance. Au milieu des noires ténèbres qui remplissaient l’espace, une large fenêtre rayonnait, éclairée… À travers ses vitres sans rideaux, Adrienne aperçut une figure blanche, hâve, décharnée, traînant après soi une sorte de linceul, et qui sans cesse passait et repassait précipitamment devant la fenêtre, mouvement à la fois brusque et continu.

Le regard attaché sur cette fenêtre qui brillait dans l’ombre, Adrienne resta comme fascinée par cette lugubre vision ; puis ce spectacle portant sa terreur à son comble, elle appela au secours de toutes ses forces sans quitter les barreaux de la fenêtre où elle se tenait cramponnée.

Au bout de quelques secondes, et pendant qu’elle appelait à son secours, deux grandes femmes entrèrent silencieusement dans le salon où se trouvait Mlle de Cardoville, qui, toujours cramponnée à la fenêtre, ne put les apercevoir. Ces deux femmes, âgées de quarante à quarante-cinq ans, robustes, viriles, étaient négligemment et sordidement vêtues, comme des chambrières de basse condition ; par-dessus leurs habits, elles portaient de grands tabliers de toile qui, montant jusqu’au cou, où ils s’échancraient, tombaient jusqu’à leurs pieds.

L’une, tenant une lampe, avait une longue face rouge et luisante, un gros nez bourgeonné, des petits yeux verts et des cheveux d’une couleur de filasse ébouriffés sous un bonnet d’un blanc sale. L’autre, jaune, sèche, osseuse, portait un bonnet de deuil qui encadrait étroitement sa maigre figure terreuse, parcheminée, marquée de petite vérole et durement accentuée par deux gros sourcils noirs ; quelques longs poils gris ombrageaient sa lèvre supérieure. Cette femme tenait à la main, à demi déployé, une sorte de vêtement de forme étrange en épaisse toile grise.

Toutes deux étaient donc silencieusement entrées par la petite porte au moment où Adrienne, dans son épouvante, s’attachait au grillage de la fenêtre en criant :

- Au secours ! …

D’un signe ces femmes se montrèrent la jeune fille, et pendant que l’une posait la lampe sur la cheminée, l’autre (celle qui portait le bonnet de deuil), s’approchant de la croisée, appuya sa grande main osseuse sur l’épaule de Mlle de Cardoville. Se retournant brusquement, celle-ci poussa un nouveau cri d’effroi à la vue de cette sinistre figure.

Ce premier mouvement de stupeur passé, Adrienne se rassura presque ; si repoussante que fût cette femme, c’était du moins quelqu’un à qui elle pouvait parler ; elle s’écria donc vivement d’une voix altérée :

- Où est M. Baleinier ?

Les deux femmes se regardèrent, échangèrent un signe d’intelligence et ne répondirent pas.

- Je vous demande, madame, reprit Adrienne, où est M. Baleinier, qui m’a amenée ici ?… je veux le voir à l’instant…

- Il est parti, dit la grosse femme.

- Parti ! … s’écria Adrienne, parti sans moi ! … Mais qu’est-ce que cela signifie ? mon Dieu ! …

Puis, après un moment de réflexion, elle reprit :

- Allez me chercher une voiture. Les deux femmes se regardèrent en haussant les épaules.

- Je vous prie, madame, reprit Adrienne d’une voix contenue, de m’aller chercher une voiture, puisque M. Baleinier est parti sans moi ; je veux sortir d’ici.

- Allons, allons, madame, dit la grande femme (on l’appelait la Thomas) n’ayant pas l’air d’entendre ce que disait Adrienne, voilà l’heure… il faut venir vous coucher.

- Me coucher ! s’écria Mlle de Cardoville avec épouvante.

Mais, mon Dieu ! c’est à en devenir folle… Puis, s’adressant aux deux femmes :

- Quelle est cette maison ? où suis-je ? répondez.

- Vous êtes dans une maison, dit la Thomas d’une voix rude, où il ne faut pas crier par la fenêtre, comme tout à l’heure.

- Et où il ne faut pas non plus éteindre les lampes, comme vous venez de le faire… sans ça, reprit l’autre femme appelée Gervaise, nous nous fâcherons.

Adrienne, ne trouvant pas une parole, frissonnant d’épouvante, regardait tout à tour ces horribles femmes avec stupeur ; sa raison s’épuisait en vain à comprendre ce qui se passait. Tout à coup elle crut avoir deviné et s’écria :

- Je le vois, il y a ici méprise… je ne me l’explique pas… mais enfin, il y a une méprise… vous me prenez pour une autre… Savez-vous qui je suis ?… Je me nomme Adrienne de Cardoville ! … Ainsi vous le voyez… je suis libre de sortir d’ici ; personne n’a le droit de me retenir de force… Ainsi, je vous l’ordonne ; allez à l’instant me chercher une voiture… S’il n’y en a pas dans ce quartier, donnez-moi quelqu’un qui m’accompagne et me conduise chez moi, rue de Babylone, à l’hôtel Saint-Dizier. Je récompenserai généreusement cette personne, et vous aussi…

- Ah çà, aurons-nous bientôt fini ? dit la Thomas ; à quoi bon nous dire tout ça ?

- Prenez garde, reprit Adrienne, qui voulait avoir recours à tous les moyens, si vous me reteniez de force ici… ce serait bien grave… vous ne savez pas à quoi vous vous exposeriez !

- Voulez-vous venir vous coucher, oui ou non ? dit la Gervaise d’un air impatient et dur.

- Écoutez, madame, reprit précipitamment Adrienne, laissez-moi sortir… et je vous donne à chacune deux mille francs… N’est-ce pas assez ? je vous en donne dix… vingt… ce que vous voudrez… je suis riche… mais que je sorte… mon Dieu ! … que je sorte… je ne veux pas rester… j’ai peur ici, moi ! … s’écria la malheureuse jeune fille avec un accent déchirant.

- Vingt mille francs ! … comme c’est ça, dis donc, la Thomas !

- Laisse donc tranquille, Gervaise, c’est toujours leur même chanson à toutes…

- Eh bien ! … puisque raisons, prières, menaces sont vaines, dit Adrienne puisant une grande énergie dans sa position désespérée, je vous déclare que je veux sortir, moi… et à l’instant…

Nous allons voir si l’on a l’audace d’employer la force contre moi !

Et Adrienne fit résolument un pas vers la porte.

À ce moment, les cris sauvages et rauques qui avaient précédé le bruit de lutte dont Adrienne avait été si effrayée retentirent de nouveau ; mais cette fois les hurlements affreux ne furent accompagnés d’aucun piétinement.

- Oh ! quels cris ! dit Adrienne en s’arrêtant ; et, dans sa frayeur, elle se rapprocha des deux femmes. Ces cris… les entendez-vous ?… Mais qu’est-ce donc que cette maison, mon Dieu, où l’on entend cela ? Et puis là-bas, ajouta-t-elle presque avec égarement en montrant l’autre corps de logis, dont une fenêtre brillait éclairée dans l’obscurité, fenêtre devant laquelle la figure blanche passait et repassait toujours, là-bas ! voyez-vous… Qu’est-ce que cela ?…

- Eh bien ! dit la Thomas, c’est des personnes qui, comme vous, n’ont pas été sages…

- Que dites-vous ? s’écria Mlle de Cardoville en joignant les mains avec terreur. Mais… mon Dieu ! qu’est-ce donc que cette maison ? qu’est-ce qu’on leur fait donc ?…

- On leur fait ce qu’on vous fera si vous êtes méchante et si vous refusez de venir vous coucher, reprit la Gervaise.

- On leur met… ça, dit la Thomas en montrant l’objet qu’elle tenait sous son bras ; oui, on leur met la camisole…

- Ah ! ! ! fit Adrienne en cachant son visage dans ses mains avec terreur. Une révélation terrible venait de l’éclairer… Enfin elle comprenait tout…

Après les vives émotions de la journée, ce dernier coup devait avoir une réaction terrible : la jeune fille se sentit défaillir ; ses mains retombèrent, son visage devint d’une effrayante pâleur, tout son corps trembla, et elle eut à peine la force de dire d’une voix éteinte en tombant à genoux et désignant la camisole d’un regard terrifié :

- Oh ! non… par pitié pas cela ! … Grâce… madame ! … Je ferai… ce… que… vous voudrez…

Puis les forces lui manquant, elle s’affaissa sur elle-même, et, sans ces femmes, qui coururent à elle et la reçurent évanouie dans leurs bras, elle tombait sur le parquet.

- Un évanouissement, ça n’est pas dangereux… dit la Thomas ; portons-la sur son lit… nous la déshabillerons pour la coucher, et ça ne sera rien.

- Transporte-la, toi, dit la Gervaise. Moi, je vais prendre la lampe.

Et la Thomas, grande et robuste, souleva Mlle de Cardoville comme elle eût soulevé un enfant endormi, l’emporta dans ses bras et suivit sa compagne dans la chambre par laquelle M. Baleinier avait disparu.

Cette chambre, d’une propreté parfaite, était d’une nudité glaciale ; un papier verdâtre couvrait les murs ; un petit lit de fer très bas, à chevet formant tablette, se dressait à l’un des angles ; un poêle, placé dans la cheminée, était entouré d’un grillage de fer qui en défendait l’approche ; une table attachée au mur, une chaise placée devant cette table et aussi fixée au parquet, une commode d’acajou et un fauteuil de paille composaient ce triste mobilier ; la croisée, sans rideaux, était intérieurement garnie d’un grillage destiné à empêcher le bris des carreaux. C’est dans ce sombre réduit, qui offrait un si pénible contraste avec son ravissant petit palais de la rue de Babylone, qu’Adrienne fut apportée par la Thomas, qui, aidée de Gervaise, assit sur le lit Mlle de Cardoville inanimée.

La lampe fut placée sur la tablette du chevet.

Pendant que l’une des gardiennes la soutenait, l’autre dégrafait et ôtait la robe de drap de la jeune fille ; celle-ci penchait languissamment sa tête sur sa poitrine.

Quoique évanouie, deux grosses larmes coulaient lentement de ses grands yeux fermés, dont les cils noirs faisaient ombre sur ses joues d’une pâleur transparente… Son cou et son sein d’ivoire étaient inondés des flots de soie dorée de sa magnifique chevelure dénouée lors de sa chute… Lorsque, délaçant le corset de satin, moins doux, moins frais, moins blanc que ce corps virginal et charmant qui, souple et svelte, s’arrondissait sous la dentelle et la batiste comme une statue d’albâtre légèrement rosée, l’horrible mégère toucha de ses grosses mains rouges, calleuses et gercées, les épaules et les bras nus de la jeune fille… celle-ci, sans revenir complètement à elle, tressaillit involontairement à ce contact rude et brutal.

- A-t-elle des petits pieds ! dit la gardienne, qui, s’étant ensuite agenouillée, déchaussait Adrienne ; ils tiendraient tous deux dans le creux de ma main.

En effet, un petit pied vermeil et satiné comme un pied d’enfant, çà et là veiné d’azur, fut bientôt mis à nu, ainsi qu’une jambe à cheville et à genou roses, d’un contour aussi fin, aussi pur que celui de la Diane antique.

- Et ses cheveux, sont-ils longs ! dit la Thomas, sont-ils longs et doux ! … elle pourrait marcher dessus… Ça serait pourtant dommage de les couper pour lui mettre de la glace sur le crâne.

Et ce disant, la Thomas tordit comme elle le put cette magnifique chevelure derrière la tête d’Adrienne.

Hélas ! ce n’était plus la légère et blanche main de Georgette, de Florine ou d’Hébé, qui coiffaient leur belle maîtresse avec tant d’amour et d’orgueil ! Aussi, en sentant de nouveau le rude contact des mains de la gardienne, le même tressaillement nerveux dont la jeune fille avait été saisie se renouvela, mais plus fréquent et plus fort.

Fût-ce, pour ainsi dire, une sorte de répulsion instinctive, magnétiquement perçue pendant son évanouissement, fût-ce le froid de la nuit… bientôt Adrienne frissonna de nouveau, et peu à peu revint à elle…

Il est impossible de peindre son épouvante, son horreur, son indignation chastement courroucée, lorsque, écartant de ses deux mains les nombreuses boucles de cheveux qui couvraient son visage baigné de larmes, elle se vit, en reprenant tout à fait ses esprits, elle se vit demi-nue entre ces deux affreuses mégères. Adrienne poussa d’abord un cri de honte, de pudeur et d’effroi ; puis, afin d’échapper aux regards de ces deux femmes, par un mouvement plus rapide que la pensée, elle renversa brusquement la lampe qui était placée sur la tablette du chevet de son lit, et qui s’éteignit en se brisant sur le parquet.

Alors, au milieu des ténèbres, la malheureuse enfant, s’enveloppant dans ses couvertures, éclata en sanglots déchirants…

Les gardiennes s’expliquèrent le cri et la violente action d’Adrienne en les attribuant à un accès de folie furieuse.

- Ah ! vous recommencez à éteindre et à briser les lampes… il paraît que c’est là votre idée, à vous ! s’écria la Thomas courroucée en marchant à tâtons dans l’obscurité. Bon… je vous ai avertie… vous allez avoir cette nuit la camisole comme la folle de là-haut.

- C’est ça, dit l’autre, tiens-la bien, la Thomas, je vais aller chercher de la lumière… à nous deux nous en viendrons à bout.

- Dépêche-toi… car avec son petit air doucereux… il paraît qu’elle est tout bonnement furieuse… et qu’il faudra passer la nuit à côté d’elle.

Triste et douloureux contraste :

Le matin Adrienne s’était levée libre, souriante, heureuse, au milieu de toutes les merveilles du luxe et des arts, entourée des soins délicats et empressés de trois jeunes filles qui la servaient… Dans sa généreuse et folle humeur elle avait ménagé à un jeune prince indien, son parent, une surprise d’une magnificence splendide et féerique ; elle avait pris la plus noble résolution au sujet des deux orphelines ramenées par Dagobert… Dans son entretien avec Mme de Saint-Dizier… elle s’était montrée tour à tour fière et sensible, mélancolique et gaie, ironique et grave… loyale et courageuse… enfin, si elle venait dans cette maison maudite, c’était pour demander la grâce d’un honnête et laborieux artisan…

Et le soir… Mlle de Cardoville, livrée par une trahison infâme aux mains grossières de deux ignobles gardiennes de folles, sentait ses membres délicats durement emprisonnés dans cet abominable vêtement de fous appelé la camisole.

* * * *

Mlle de Cardoville passa une nuit horrible, en compagnie des deux mégères. Le lendemain matin, à neuf heures, quelle fut la stupeur de la jeune fille lorsqu’elle vit entrer dans sa chambre le docteur Baleinier toujours souriant, toujours bienveillant, toujours paterne !

- Eh bien, mon enfant, lui dit-il d’une voix affectueuse et douce, comment avons-nous passé la nuit ?

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > III. LA VISITE.

III. La visite.

Les gardiennes de Mlle de Cardoville, cédant à ses prières et surtout à ses promesses d’être sage, ne lui avaient laissé la camisole qu’une partie de la nuit ; au jour, elle s’était levée et habillée seule sans qu’on l’en eût empêchée.

Adrienne se tenait assise sur le bord de son lit ; sa pâleur effrayante, la profonde altération de ses traits, ses yeux brillant du sombre feu de la fièvre, les tressaillements convulsifs qui l’agitaient de temps à autre, montraient déjà les funestes conséquences de cette nuit terrible sur cette organisation impressionnable et nerveuse. À la vue du docteur Baleinier, qui d’un signe fit sortir Gervaise et la Thomas, Mlle de Cardoville resta pétrifiée. Elle éprouvait une sorte de vertige en songeant à l’audace de cet homme… il osait se présenter devant elle ! … Mais lorsque le médecin répéta de sa voix doucereuse et d’un ton pénétré d’affectueux intérêt : «Eh bien, ma pauvre enfant… comment avons-nous passé la nuit ?…» Adrienne porta vivement ses mains à son front brûlant comme pour se demander si elle rêvait. Puis, regardant le médecin, ses lèvres s’entr’ouvrirent… mais elles tremblèrent si fort qu’il lui fut impossible d’articuler un mot… La colère, l’indignation, le mépris, et surtout ce ressentiment si atrocement douloureux que cause aux nobles cœurs la confiance lâchement trahie, bouleversaient tellement Adrienne, que, interdite, oppressée, elle ne put, malgré elle, rompre le silence.

- Allons ! … allons ! je vois ce que c’est, dit le docteur en secouant tristement la tête, vous m’en voulez beaucoup… n’est-ce pas ? Eh ! mon Dieu ! … je m’y attendais, ma chère enfant…

Ces mots prononcés par une hypocrite effronterie firent bondir Adrienne ; elle se leva, ses joues pâles s’enflammèrent, son grand œil noir étincela, elle redressa fièrement son beau visage ; sa lèvre supérieure se releva légèrement par un sourire d’une dédaigneuse amertume ; puis, silencieuse et courroucée, la jeune fille passa devant M. Baleinier, toujours assis, et se dirigea vers la porte d’un pas rapide et assuré.

Cette porte, à laquelle on remarquait un petit guichet, était fermée extérieurement. Adrienne se retourna vers le docteur, lui montra la porte d’un geste impérieux et lui dit :

- Ouvrez-moi cette porte !

- Voyons, ma chère demoiselle Adrienne, dit le médecin, calmez-vous… causons en bons amis… car, vous le savez… je suis votre ami…

Et il aspira lentement une prise de tabac.

- Ainsi… monsieur, dit Adrienne d’une voix tremblante de colère, je ne sortirai pas d’ici encore aujourd’hui ?

- Hélas ! non… avec des exaltations pareilles… si vous saviez comme vous avez le visage enflammé… les yeux ardents… votre pouls doit avoir quatre-vingts pulsations à la minute… Je vous en conjure, ma chère enfant, n’aggravez pas votre état par cette fâcheuse agitation…

Après avoir regardé fixement le docteur, Adrienne revint d’un pas lent se rasseoir au bord de son lit.

- À la bonne heure, reprit M. Baleinier, soyez raisonnable… et je vous le dis encore : causons en bons amis.

- Vous avez raison, monsieur, répondit Adrienne d’une voix brève, contenue et d’un ton parfaitement calme, causons en bons amis… Vous voulez me faire passer pour folle… n’est-ce pas ?

- Je veux, ma chère enfant, qu’un jour vous ayez pour moi autant de reconnaissance que vous avez d’aversion… et cette aversion, je l’avais prévue… mais, si pénibles que soient certains devoirs, il faut se résigner à les accomplir, dit M. Baleinier en soupirant, et d’un ton si naturellement convaincu qu’Adrienne ne put d’abord retenir un mouvement de surprise… Puis un rire amer effleurant ses lèvres :

- Ah ! … décidément… tout ceci est pour mon bien ?…

- Franchement, ma chère demoiselle… ai-je jamais eu d’autre but que celui de vous être utile ?

- Je ne sais, monsieur, si votre impudence n’est pas encore plus odieuse que votre lâche trahison ! …

- Une trahison ! dit M. Baleinier en haussant les épaules d’un air peiné, une trahison ! Mais réfléchissez donc, ma pauvre enfant… croyez-vous que si je n’agissais pas loyalement, consciencieusement, dans votre intérêt, je reviendrais ce matin affronter votre indignation, à laquelle je devais m’attendre ?… Je suis le médecin en chef de cette maison de santé qui m’appartient… mais… j’ai ici deux de mes élèves, médecins comme moi, qui me suppléent… je pouvais donc les charger de vous donner leurs soins… Eh bien, non… je n’ai pas voulu cela… je connais votre caractère, votre nature, vos antécédents… et même, abstraction faite de l’intérêt que je vous porte… mieux que personne je puis vous traiter convenablement.

Adrienne avait écouté M. Baleinier sans l’interrompre ; elle le regarda fixement, et lui dit :

- Monsieur… combien vous paye-t-on… pour me faire passer pour folle ?

- Mademoiselle ! … s’écria M. Baleinier, blessé malgré lui.

- Je suis riche… vous le savez, reprit Adrienne avec un dédain écrasant, je double la somme… qu’on vous donne… Allons, monsieur, au nom de… l’amitié, comme vous dites… accordez-moi du moins la faveur d’enchérir.

- Vos gardiennes, dans leur rapport de cette nuit, m’ont appris que vous leur aviez fait la même proposition, dit M, Baleinier en reprenant tout son sang-froid.

- Pardon… monsieur… Je leur avais offert ce que l’on peut offrir à de pauvres femmes sans éducation, que le malheur force d’accepter le pénible emploi qu’elles occupent… Mais un homme du monde comme vous ! un homme de grand savoir comme vous ! un homme de beaucoup d’esprit comme vous ! c’est différent ; cela se paye plus cher : il y a de la trahison à tout prix… Ainsi, ne basez pas votre refus… sur la modicité de mes offres à ces malheureuses… Voyons, combien vous faut-il ?

- Vos gardiennes, dans leur rapport de cette nuit, m’ont aussi parlé de menaces, reprit M. Baleinier toujours très froidement ; n’en avez-vous pas à m’adresser également ? Tenez, ma chère enfant, croyez-moi, épuisons tout de suite les tentatives de corruption et les menaces de vengeance… Nous retomberons ensuite dans le vrai de la situation.

- Ah ! mes menaces sont vaines ! s’écria Mlle de Cardoville, en laissant enfin éclater son emportement jusqu’alors contenu. Ah ! vous croyez, monsieur, qu’à ma sortie d’ici, car cette séquestration aura un terme, je ne dirai pas à haute voix votre indigne trahison ! Ah ! vous croyez que je ne dénoncerai pas au mépris, à l’horreur de tous votre infâme complicité avec Mme de Saint-Dizier ! … Ah ! vous croyez que je tairai les affreux traitements que j’ai subis ! Mais si folle que je sois, je sais qu’il y a des lois, monsieur, et je leur demanderai réparation éclatante pour moi ; honte, flétrissure et châtiment pour vous et pour les vôtres ! … Car, entre nous… voyez-vous, ce sera désormais une haine… une guerre à mort… et je mettrai à la soutenir tout ce que j’ai de force, d’intelligence et de…

- Permettez-moi de vous interrompre, ma chère mademoiselle Adrienne, dit le docteur toujours parfaitement calme et affectueux, rien ne serait plus nuisible à votre guérison que de folles espérances ; elles vous entretiendraient dans un état d’exaltation déplorable.

Donc, nettement posons les faits, afin que vous envisagiez clairement votre position : 1° il est impossible que vous sortiez d’ici ; 2° vous ne pouvez avoir aucune communication avec le dehors ; 3° il n’entre dans cette maison que des gens dont je suis extrêmement sûr ; 4° je suis complètement à l’abri de vos menaces et de votre vengeance, et cela parce que toutes les circonstances, tous les droits sont en ma faveur.

- Tous les droits ! M’enfermer ici ! …

- On ne s’y serait pas déterminé sans une foule de motifs plus graves les uns que les autres.

- Ah ! il y a des motifs ?…

- Beaucoup, malheureusement.

- Et on me les fera connaître, peut-être ?

- Hélas ! ils ne sont que trop réels, et si un jour vous vous adressiez à la justice, ainsi que vous m’en menaciez tout à l’heure, eh ! mon Dieu, à notre grand regret, nous serions obligés de rappeler l’excentricité plus que bizarre de votre manière de vivre ; votre manie de costumer vos femmes ; vos dépenses exagérées ; l’histoire du prince indien, à qui vous offrez une hospitalité royale ; votre résolution, inouïe à dix-huit ans, de vouloir vivre seule comme un garçon ; l’aventure de l’homme trouvé caché dans votre chambre à coucher… enfin l’on exhiberait le procès-verbal de notre interrogatoire d’hier, qui a été fidèlement recueilli par une personne chargée de ce soin.

- Comment ! hier ! s’écria Adrienne avec autant d’indignation que de surprise…

- Mon Dieu, oui… afin d’être un jour en règle, si vous méconnaissiez l’intérêt que nous vous portons, nous avons fait sténographier vos réponses par un homme qui se tenait dans une pièce voisine derrière une portière… et vraiment, lorsque, l’esprit plus reposé, vous relirez un jour de sang-froid cet interrogatoire… vous ne vous étonnerez plus de la résolution qu’on a été forcé de prendre…

- Poursuivez… monsieur, dit Adrienne avec mépris.

- Les faits que je viens de vous citer étant donc avérés, reconnus, vous devez comprendre, ma chère mademoiselle Adrienne, que la responsabilité de ceux qui vous aiment est parfaitement à couvert ; ils ont dû chercher à guérir ce dérangement d’esprit, qui ne se manifeste encore, il est vrai, que par des manies, mais qui compromettrait gravement votre avenir s’il se développait davantage… Or, à mon avis, on ne peut en espérer la cure radicale, que grâce à un traitement à la fois moral et physique… dont la première condition est de vous éloigner d’un bizarre entourage qui exalte si dangereusement votre imagination : tandis que, vivant ici dans la retraite, le calme bienfaisant d’une vie simple et solitaire… mes soins empressés et, je puis le dire, paternels, vous amèneront peu à peu à une guérison complète…

- Ainsi, dit Adrienne avec un rire amer, l’amour d’une noble indépendance, la générosité, le culte du beau, l’aversion de ce qui est odieux et lâche, telles sont les maladies dont vous devez me guérir ; je crains d’être incurable, monsieur, car il y a bien longtemps que ma tante a essayé cette honnête guérison.

- Soit, nous ne réussirons peut-être pas, mais, au moins, nous tenterons. Vous le voyez donc bien… il y a une masse de faits assez graves pour motiver notre détermination, prise d’ailleurs en conseil de famille : ce qui me met complètement à l’abri de vos menaces… car c’était là que j’en voulais revenir : un homme de mon âge, de ma considération, n’agit jamais légèrement dans de telles circonstances ; vous comprenez donc maintenant ce que je vous disais tout à l’heure ; en un mot, n’espérez pas sortir d’ici avant votre complète guérison, et persuadez-vous bien que je suis et que je serai toujours à l’abri de vos menaces… Ceci bien établi… parlons de votre état actuel avec tout l’intérêt que vous m’inspirez.

- Je trouve, monsieur… que, si je suis folle, vous me parlez bien raisonnablement.

- Vous, folle ! … grâce à Dieu… ma pauvre enfant… vous ne l’êtes pas encore… et j’espère bien que, par mes soins, vous ne le serez jamais… Aussi, pour vous empêcher de le devenir, il faut s’y prendre à temps… et, croyez-moi, il est plus que temps… Vous me regardez d’un air tout surpris… tout étrange… Voyons… quel intérêt puis-je avoir à vous parler ainsi ? Est-ce la haine de votre tante que je favorise ? Mais dans quel but ? Que peut-elle pour ou contre moi ? Je ne pense d’elle à cette heure ni plus ni moins de bien qu’hier. Est-ce que je vous tiens à vous-même un langage nouveau ?… Ne vous ai-je pas hier plusieurs fois parlé de l’exaltation dangereuse de votre esprit, de vos manies bizarres ? J’ai agi de ruse pour vous amener ici… Eh ! sans doute ; j’ai saisi avec empressement l’occasion que vous m’offriez vous-même… C’est encore vrai, ma pauvre chère enfant… car jamais vous ne seriez venue ici volontairement ; un jour ou l’autre… il eût fallu trouver un prétexte pour vous y amener… et, ma foi, je vous l’avo

À mesure que M. Baleinier parlait, la physionomie d’Adrienne alternativement empreinte d’indignation et de dédain, prenait une singulière expression d’angoisse et d’horreur… En entendant cet homme s’exprimer d’une manière en apparence si naturelle, si sincère, si convaincue, et pour ainsi dire si juste et si raisonnable, elle se sentait plus épouvantée que jamais… Une atroce trahison revêtue de telles formes l’effrayait cent fois plus que la haine franchement avouée de Mme de Saint-Dizier… Elle trouvait enfin cette audacieuse hypocrisie tellement monstrueuse, qu’elle la croyait presque impossible.

Adrienne avait si peu l’art de cacher ses ressentiments que le médecin, habile et profond physionomiste, s’aperçut de l’impression qu’il produisait.

- Allons, se dit-il, c’est un pas immense… au dédain et à la colère a succédé la frayeur… Le doute n’est pas loin… je ne sortirai pas d’ici sans qu’elle m’ait dit affectueusement : «Revenez bientôt, mon bon monsieur Baleinier.»

Le médecin reprit donc d’une voix triste et émue qui semblait partir du profond de son cœur :

- Je le vois… vous vous défiez toujours de moi… ce que je dis n’est que mensonge, fourberie, hypocrisie, haine, n’est-ce pas ?… Vous haïr… moi… et pourquoi ? mon Dieu ! que m’avez-vous fait ? ou plutôt… vous accepterez peut-être cette raison comme plus déterminante pour un homme de ma sorte, ajouta M. Baleinier avec amertume, ou plutôt quel intérêt ai-je à vous haïr ? Comment… vous… vous qui n’êtes dans l’état fâcheux où vous vous trouvez que par suite de l’exagération des plus généreux instincts… vous qui n’avez pour ainsi dire que la maladie de vos qualités… vous pouvez froidement, résolument, accuser un honnête homme qui ne vous a donné jusqu’ici que des preuves d’affection… l’accuser du crime le plus lâche, le plus noir, le plus abominable dont un homme puisse se souiller… Oui, je dis crime… parce que l’atroce trahison dont vous m’accusez ne mériterait pas d’autre nom. Tenez, ma pauvre enfant… c’est mal… bien mal, et je vois qu’un esprit indépendant peut montrer autant d’injustice et d’intolérance que les

Et le docteur passa la main sur ses yeux humides.

Il faut renoncer à rentre l’accent, le regard, la physionomie, le geste de M. Baleinier en s’exprimant ainsi. L’avocat le plus habile et le plus exercé, le plus grand comédien du monde n’aurait pas mieux joué cette scène que le docteur… et encore, non personne ne l’eût jouée aussi bien… car M. Baleinier, emporté malgré lui par la situation, était à demi convaincu de ce qu’il disait. En un mot, il sentait toute l’horreur de sa perfidie, mais il savait qu’Adrienne ne pourrait y croire ; car il est des combinaisons si horribles que les âmes loyales et pures ne peuvent jamais les accepter comme possibles ; si malgré soi un esprit élevé plonge du regard dans l’abîme du mal, au-delà d’une certaine profondeur, il est pris de vertige, et ne distingue plus rien. Et puis enfin les hommes les plus pervers ont un jour, une heure, un moment où ce que Dieu a mis de bon au cœur de toute créature se révèle malgré eux. Adrienne était trop intéressante, elle se trouvait dans une position trop cruelle pour que le docteur ne ressentît pas au fond du cœur quelque pitié pour cette infortunée ; l’obligation où il était depuis longtemps de paraître lui témoigner de la sympathie, la charmante confiance que la jeune fille avait en lui, étaient devenues pour cet homme de douces et chères habitudes… mais sympathie et habitudes devaient céder devant une implacable nécessité… Ainsi, le marquis d’Aigrigny idolâtrait sa mère… Mourante, elle l’appelait… et il était parti malgré ce dernier vœu d’une mère à l’agonie… Après un tel exemple, comment M. Baleinier n’eût-il pas sacrifié Adrienne ? Les membres de l’ordre dont il faisait partie étaient à lui… mais il était à eux peut-être plus encore qu’ils n’étaient à lui ; car une longue complicité dans le mal crée des liens indissolubles et terribles.

Au moment où M. Baleinier finissait de parler si chaleureusement à Mlle de Cardoville, la planche qui fermait extérieurement le guichet de la porte glissa doucement dans sa rainure, et deux yeux regardèrent attentivement dans la chambre. M. Baleinier ne s’en aperçut pas.

Adrienne ne pouvait détacher ses yeux du docteur, qui semblait la fasciner ; muette, accablée, saisie d’une vague terreur, incapable de pénétrer dans les profondeurs ténébreuses de l’âme de cet homme, émue malgré elle par la sincérité moitié feinte, moitié vraie, de son accent touchant et douloureux… la jeune fille eut un moment de doute. Pour la première fois il lui vint à l’esprit que M. Baleinier commettait une erreur affreuse… mais que peut-être il la commettait de bonne foi… D’ailleurs, les angoisses de la nuit, les dangers de sa position, son agitation fébrile, tout concourait à jeter le trouble et l’indécision dans l’esprit de la jeune fille ; elle contemplait le médecin avec une surprise croissante ; puis, faisant un violent effort sur elle-même pour ne pas céder à une faiblesse dont elle entrevoyait les conséquences effrayantes, elle s’écria :

- Non… non, monsieur… je ne veux pas… je ne puis croire… vous avez trop de savoir, d’expérience pour commettre une pareille erreur…

- Une erreur… dit M. Baleinier d’un ton grave et triste, une erreur… laissez-moi vous parler au nom de ce savoir, de cette expérience que vous m’accordez ; écoutez-moi quelques instants, ma chère enfant… et ensuite… je n’en appellerai… qu’à vous même ! …

- À moi-même… reprit la jeune fille stupéfaite, vous voulez me persuader que…

Puis s’interrompant, elle ajouta en riant d’un rire convulsif :

- Il ne manquait, en effet, à votre triomphe que de m’amener à avouer que je suis folle… que ma place est ici… que je vous dois…

- De la reconnaissance… oui, vous m’en devez, ainsi que je vous l’ai dit au commencement de cet entretien… Écoutez-moi donc ; mes paroles seront cruelles, mais il est des blessures que l’on ne guérit qu’avec le fer et le feu. Je vous en conjure, ma chère enfant… réfléchissez… jetez un regard impartial sur votre vie passée… Écoutez-vous penser… et vous aurez peur… Souvenez-vous de ces moments d’exaltation étrange pendant lesquels, disiez-vous, vous n’apparteniez plus à la terre… et puis surtout, je vous en conjure, pendant qu’il en est temps encore, à cette heure où votre esprit a conservé assez de lucidité pour comparer… comparez votre vie à celle des autres jeunes filles de votre âge. En est-il une seule qui vive comme vous vivez, qui pense comme vous pensez ? à moins de vous croire si souverainement supérieure aux autres femmes que vous puissiez faire accepter, au nom de cette supériorité, une vie et des habitudes uniques dans le monde…

- Je n’ai jamais eu ce stupide orgueil… monsieur, vous le savez bien… dit Adrienne en regardant le docteur avec un effroi croissant.

- Alors, ma pauvre enfant, à quoi attribuer votre manière de vivre si étrange, si inexplicable ? Pourriez-vous jamais vous persuader à vous-même qu’elle est sensée ? Ah ! mon enfant, prenez garde… Vous en êtes encore à des originalités charmantes… à des excentricités poétiques… à des rêveries douces et vagues… Mais la pente est irrésistible, fatale… Prenez garde… prenez garde ! … la partie saine, gracieuse, spirituelle de votre intelligence, ayant encore le dessus… imprime son cachet à vos étrangetés… Mais vous ne savez pas, voyez-vous… avec quelle violence effrayante la partie insensée se développe et étouffe l’autre… à un moment donné.

Alors ce ne sont plus des bizarreries gracieuses comme les vôtres… ce sont des insanités ridicules, sordides, hideuses.

- Ah ! … j’ai peur… dit la malheureuse enfant en passant ses mains tremblantes sur son front brûlant.

- Alors… continua M. Baleinier d’une voix altérée, alors les dernières lueurs de l’intelligence s’éteignent ; alors… la folie… il faut bien prononcer ce mot épouvantable… la folie prend le dessus ! … Tantôt elle éclate en transports furieux, sauvages…

- Comme la femme… de là-haut… murmura Adrienne.

Et, le regard brûlant, fixe, elle leva lentement son doigt vers le plafond.

- Tantôt, dit le médecin, effrayé lui-même de l’effroyable conséquence de ses paroles, mais cédant à la fatalité de sa situation, tantôt la folie est stupide, brutale ; l’infortunée créature qui en est atteinte ne conserve plus rien d’humain, elle n’a plus que les instincts des animaux… Comme eux… elle mange avec voracité, et puis comme eux elle va et vient dans la cellule où l’on est obligé de la renfermer… C’est là toute sa vie… toute…

- Comme la femme… de là-bas… Et Adrienne, le regard de plus en plus égaré, étendit lentement son bras vers la fenêtre du bâtiment que l’on voyait par la croisée de sa chambre.

- Eh bien, oui… s’écria M. Baleinier, comme vous, malheureuse enfant… ces femmes étaient jeunes, belles, spirituelles ; mais comme vous, hélas ! elles avaient en elles ce germe fatal de l’insanité qui, n’ayant pas été détruit à temps… a grandi… et pour toujours a étouffé leur intelligence…

- Oh ! grâce… s’écria Mlle de Cardoville, la tête bouleversée par la terreur, grâce… ne me dites pas ces choses-là… Encore une fois… j’ai peur… tenez… emmenez-moi d’ici, je vous dis de m’emmener d’ici ! s’écria-t-elle avec un accent déchirant, je finirais par devenir folle…

Puis, se débattant contre les redoutables angoisses qui venaient l’assaillir malgré elle, Adrienne reprit :

- Non ! oh ! non… ne l’espérez pas ! je ne deviendrai pas folle ; j’ai toute ma raison, moi ; est-ce que je suis aveugle pour croire ce que vous me dites là ! ! ! Sans doute, je ne vis comme personne, je ne pense comme personne, je suis choquée de choses qui ne choquent personne ; mais qu’est-ce que cela prouve ? Que je ne ressemble pas aux autres… Ai-je mauvais cœur ? suis-je envieuse, égoïste ? Mes idées sont bizarres, je l’avoue, mon Dieu, je l’avoue ; mais enfin, monsieur Baleinier, vous le savez bien, vous… leur but est généreux, élevé… (Et la voix d’Adrienne devint émue, suppliante ; ses larmes coulèrent abondamment.) De ma vie je n’ai fait une action méchante ; si j’ai eu des torts, c’est à force de générosité : parce qu’on voudrait voir tout le monde trop heureux autour de soi, on n’est pas folle, pourtant… et puis, on sent bien soi-même si l’on est folle, et je sens que je ne le suis pas, et encore… maintenant est-ce que je le sais ? vous me dites des choses si effrayantes de ces deux femmes de cet

Vous pleurez sur moi… mais, mon Dieu ! alors il y a, quelque chose à faire, n’est-ce pas ?…

Oh ! je ferai tout ce que vous voudrez… oh ! tout, pour ne pas être comme ces femmes… comme ces femmes de cette nuit. Et s’il était trop tard ? oh ! non… il n’est pas trop tard… n’est-ce pas, mon bon monsieur Baleinier ?… Oh ! maintenant, je vous demande pardon de ce que je vous ai dit quand vous êtes entré… C’est qu’alors, vous concevez… moi, je ne savais pas…

À ces paroles brèves, entrecoupées de sanglots et prononcées avec une sorte d’égarement fiévreux, succédèrent quelques minutes de silence, pendant lesquelles le médecin, profondément ému, essuya ses larmes. Ses forces étaient à bout.

Adrienne avait caché sa figure dans ses mains ; tout à coup elle redressa la tête ; ses traits étaient plus calmes, quoique agités par un tremblement nerveux.

- Monsieur Baleinier, dit-elle avec une dignité touchante, je ne sais pas ce que je vous ai dit tout à l’heure ; la crainte me faisait délirer, je crois ; je viens de me recueillir. Écoutez-moi ; je suis en votre pouvoir, je le sais ; rien ne peut m’en arracher… je le sais ; êtes-vous pour moi un ennemi implacable ?… êtes-vous un ami ? je l’ignore ; craignez-vous réellement, ainsi que vous l’assurez, que ce qui n’est chez moi que bizarrerie à cette heure ne devienne de la folie plus tard, ou bien êtes-vous complice d’une machination infernale ?… vous seul savez cela… Malgré mon courage, je me déclare vaincue. Quoi que ce soit qu’on veuille de moi… vous entendez ?… quoi que ce soit… j’y souscris d’avance… j’en donne ma parole, et elle est loyale, vous le savez… Vous n’aurez donc plus aucun intérêt à me retenir ici… Si, au contraire, vous croyez sincèrement ma raison en danger, et, je vous l’avoue, vous avez éveillé dans mon esprit des doutes vagues, mais effrayants… alors, dites-le-moi, je vous croirai… je sui

Eh bien ! je me confie aveuglément à vous… Est-ce mon sauveur ou mon bourreau que j’implore ?… je n’en sais rien… mais je lui dis : voilà mon avenir… voilà ma vie… prenez… je n’ai plus la force de vous la disputer…

Ces paroles, d’une résignation navrante, d’une confiance désespérée, portèrent le dernier coup aux indécisions de M. Baleinier. Déjà cruellement ému de cette scène, sans réfléchir aux conséquences de ce qu’il allait faire, il voulut du moins rassurer Adrienne sur les terribles et injustes craintes qu’il avait su éveiller en elle. Les sentiments de repentir et de bienveillance qui animaient M. Baleinier se lisaient sur sa physionomie. Ils s’y lisaient trop… Au moment où il s’approchait de Mlle de Cardoville pour lui prendre la main, une petite voix tranchante et aiguë se fit entendre derrière le guichet et prononça ces seuls mots :

- Monsieur Baleinier…

- Rodin ! … murmura le docteur effrayé, il m’épiait !

- Qui vous appelle ?… demanda la jeune fille à M. Baleinier.

- Quelqu’un à qui j’ai donné rendez-vous ce matin… pour aller dans le couvent de Sainte-Marie qui est voisin de cette maison, dit le docteur avec accablement.

- Maintenant, qu’avez-vous à me répondre ? dit Adrienne avec une angoisse mortelle.

Après un moment de silence solennel, pendant lequel il tourna la tête vers le guichet, le docteur dit d’une voix profondément émue :

- Je suis… ce que j’ai toujours été… un ami… incapable de vous tromper.

Adrienne devint d’une pâleur mortelle.

Puis elle tendit la main à M. Baleinier, et lui dit d’une voix qu’elle tâchait de rendre calme :

- Merci… J’aurai du courage… Et ce sera-t-il bien long ?

- Un mois peut-être… la solitude… la réflexion, un régime approprié, mes soins dévoués… Rassurez-vous… tout ce qui sera compatible avec votre état… vous sera permis ; on aura pour vous toutes sortes d’égards… Si cette chambre vous déplaît, on vous en donnera une autre…

- Celle-ci ou une autre… peu importe, répondit Adrienne avec un accablement morne et profond.

- Allons ! courage… rien n’est désespéré.

- Peut-être… vous me flattez, dit Adrienne avec un sourire sinistre. Puis elle ajouta :

- À bientôt donc… mon bon monsieur Baleinier ! mon seul espoir est en vous maintenant.

Et sa tête se pencha sur sa poitrine ; ses mains retombèrent sur ses genoux, et elle resta assise au bord de son lit, pâle, immobile… écrasée…

- Folle, dit-elle lorsque M. Baleinier eut disparu ; peut-être folle…

Nous nous sommes étendu sur cet épisode, beaucoup moins romanesque qu’on ne pourrait le penser. Plus d’une fois des intérêts, des vengeances, des machinations perfides ont abusé de l’imprudente facilité avec laquelle on reçoit quelquefois de la main de leurs familles ou de leurs amis des pensionnaires dans quelques maisons de santé particulières destinées aux aliénés.

Nous dirons plus tard notre pensée au sujet de la création d’une sorte d’inspection ressortissant de l’autorité ou de la magistrature civile, qui aurait pour but de surveiller périodiquement et fréquemment les établissements destinés à recevoir les aliénés… et d’autres établissements non moins importants, et encore plus en dehors de toute surveillance… nous voulons parler de certains couvents de femmes, dont nous nous occuperons bientôt.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > HUITIÈME PARTIE - LE CONFESSEUR - I. PRESSENTIMENTS.

Huitième partie - Le confesseur - I. Pressentiments.

Pendant que les faits précédents se passaient dans la maison de santé du docteur Baleinier, d’autres scènes avaient lieu, environ à la même heure, rue Brise-Miche, chez Françoise Baudoin. Sept heures du matin venaient de sonner à l’église Saint-Merri, le jour était bas et sombre, le givre et le grésil pétillaient aux fenêtres de la triste chambre de la femme de Dagobert.

Ignorant encore l’arrestation de son fils, Françoise l’avait attendu la veille toute la soirée, et ensuite une partie de la nuit, au milieu d’inquiétudes navrantes ; puis, cédant à la fatigue, au sommeil, vers les trois heures du matin elle s’était jetée sur un matelas à côté du lit de Rose et de Blanche. Dès le jour (il venait de paraître), Françoise se leva pour monter dans la mansarde d’Agricol, espérant, bien faiblement il est vrai, qu’il serait rentré depuis quelques heures.

Rose et Blanche venaient de se lever et de s’habiller. Elles se trouvaient seules dans cette chambre triste et froide. Rabat-Joie, que Dagobert avait laissé à Paris, était étendu près du poêle refroidi, et, son long museau entre ses deux pattes de devant, il ne quittait pas de l’œil les deux sœurs. Celles-ci, ayant peu dormi, s’étaient aperçues de l’agitation et des angoisses de la femme de Dagobert. Elles l’avaient vue tantôt marcher en se parlant à elle-même, tantôt prêter l’oreille au moindre bruit qui venait de l’escalier, et parfois s’agenouiller devant le crucifix placé à l’une des extrémités de la chambre. Les orphelines ne se doutaient pas qu’en priant avec ferveur pour son fils, l’excellente femme priait aussi pour elles, car l’état de leur âme l’épouvantait.

La veille, après le départ précipité de Dagobert pour Chartres, Françoise, ayant assisté au lever de Rose et de Blanche, les avait engagées à dire leur prière du matin ; elles lui répondirent naïvement qu’elles n’en savaient aucune, et qu’elles ne priaient jamais autrement qu’en invoquant leur mère qui était dans le ciel.

Lorsque Françoise, émue d’une douloureuse surprise, leur parla de catéchisme, de confirmation, de communion, les deux sœurs ouvrirent de grands yeux étonnés, ne comprenant rien à ce langage. Selon sa foi candide, la femme de Dagobert, épouvantée de l’ignorance des deux jeunes filles en matière de religion, crut leur âme dans un péril d’autant plus grave, d’autant plus menaçant, que, leur ayant demandé si elles avaient au moins reçu le baptême (et elle leur expliqua la signification de ce sacrement), les orphelines lui répondirent qu’elles ne le croyaient pas, car il ne se trouvait ni église ni prêtre dans le hameau où elles étaient nées pendant l’exil de leur mère en Sibérie. En se mettant au point de vue de Françoise, on comprendra ses terribles angoisses ; car, à ses yeux, ces jeunes filles, qu’elle aimait déjà tendrement, tant elles avaient de charme et de douceur, étaient, pour ainsi dire, de pauvres idolâtres innocemment vouées à la damnation éternelle ; aussi, n’ayant pu retenir ses larmes ni cacher sa frayeur, elle les avait serrées dans ses bras, en leur promettant de s’occuper au plus tôt de leur salut, et en se désolant de ce que Dagobert n’eût pas songé à les faire baptiser en route. Or, il faut l’avouer, cette idée n’était nullement venue à l’ex-grenadier à cheval.

Quittant la veille Rose et Blanche pour se rendre aux offices du dimanche, Françoise n’avait pas osé les emmener avec elle, leur complète ignorance des choses saintes rendant leur présence à l’église, sinon scandaleuse, du moins inutile ; mais Françoise, dans ses ferventes prières, implora ardemment la miséricorde céleste pour les orphelines, qui ne savaient pas leur âme dans une position si désespérée.

Rose et Blanche restaient donc seules dans la chambre en l’absence de la femme de Dagobert ; elles étaient toujours vêtues de deuil, leurs charmantes figures semblaient encore plus pensives que tristes ; quoiqu’elles fussent accoutumées à une vie bien malheureuse, dès leur arrivée dans la rue Brise-Miche elles s’étaient senties frapper du pénible contraste qui existait entre la pauvre demeure qu’elles venaient habiter et les merveilles que leur imagination s’était figurées en songeant à Paris, cette ville d’or de leurs rêves. Bientôt cet étonnement si concevable fit place à des pensées d’une gravité singulière pour leur âge ; la contemplation de cette pauvreté digne et laborieuse fit profondément réfléchir les orphelines, non plus en enfants, mais en jeunes filles ; admirablement servies par leur esprit juste et sympathique au bien, par leur noble cœur, par leur caractère à la fois délicat et courageux, elles avaient depuis vingt-quatre heures beaucoup observé, beaucoup médité.

- Ma sœur, dit Rose à Blanche, lorsque Françoise eut quitté la chambre, la pauvre femme de Dagobert est bien inquiète. As-tu remarqué, cette nuit, son agitation ? Comme elle pleurait ! comme elle priait !

- J’étais émue comme toi de son chagrin, ma sœur, et je me demandais ce qui pouvait le causer.

- Je crains de le deviner… Oui, peut-être est-ce nous qui sommes la cause de ses inquiétudes ?

- Pourquoi, ma sœur ? Parce que nous ne savons pas de prière, et que nous ignorons si nous avons été baptisées ?

- Cela a paru lui faire une grande peine, il est vrai ; j’en ai été bien touchée, parce que cela prouve qu’elle nous aime tendrement… Mais je n’ai pas compris comment nous courions des dangers terribles, ainsi qu’elle disait…

- Ni moi non plus, ma sœur. Nous tâchons de ne rien faire qui puisse déplaire à notre mère, qui nous voit et nous entend…

- Nous aimons ceux qui nous aiment, nous ne haïssons personne, nous nous résignons à tout ce qui nous arrive… Quel mal peut-on nous reprocher ?

- Aucun… mais, vois-tu, ma sœur, nous pourrions en faire involontairement…

- Nous ?

- Oui… et c’est pour cela que je te disais : je crains que nous ne soyons cause des inquiétudes de la femme de Dagobert.

- Comment donc cela ?

- Écoute, ma sœur… Hier, Mme Françoise a voulu travailler à ces sacs de grosse toile… que voilà sur la table…

- Oui. Au bout d’une demi-heure, elle nous a dit bien tristement qu’elle ne pouvait pas continuer… qu’elle n’y voyait plus clair… que ses yeux étaient perdus…

- Ainsi elle ne peut plus travailler pour gagner sa vie…

- Non, c’est son fils, M. Agricol, qui la soutient… il a l’air si bon, si gai, si franc et si heureux de se dévouer pour sa mère… Ah ! c’est bien le digne frère de notre ange Gabriel ! …

- Tu vas voir pourquoi je te parle du travail de M. Agricol… Notre bon vieux Dagobert nous a dit qu’en arrivant ici il ne lui restait plus que quelques pièces de monnaie.

- C’est vrai…

- Il est, ainsi que sa femme, hors d’état de gagner sa vie ; un pauvre vieux soldat comme lui, que ferait-il ?

- Tu as raison… il ne sait que nous aimer et nous soigner comme ses enfants.

- Il faut donc que ce soit encore M. Agricol qui soutienne… son père… car Gabriel est un pauvre prêtre, qui, ne possédant rien, ne peut rien pour ceux qui l’ont élevé… Ainsi tu vois, c’est M. Agricol qui, seul, fait vivre toute la famille…

- Sans doute… s’il s’agit de sa mère… de son père… c’est son devoir, et il le fait de bon cœur.

- Oui, ma sœur… mais à nous, il ne nous doit rien.

- Que dis-tu, Blanche ?

- Il va donc aussi être obligé de travailler pour nous, puisque nous n’avons rien au monde.

- Je n’avais pas songé à cela… C’est juste.

- Vois-tu, ma sœur, notre père a beau être duc et maréchal de France, comme dit Dagobert, nous avons beau pouvoir espérer bien des choses de cette médaille, tant que notre père ne sera pas ici, tant que nos espérances ne seront pas réalisées, nous serons toujours de pauvres orphelines, obligées d’être à charge à cette brave famille à qui nous devons tant, et qui, après tout, est si gênée… que…

- Pourquoi t’interromps-tu, ma sœur ?

- Ce que je vais te dire ferait rire d’autres personnes ; mais toi, tu comprendras : hier, la femme de Dagobert, en voyant manger ce pauvre Rabat-Joie, a dit tristement : «Hélas ! mon Dieu, il mange comme une personne…» La manière dont elle a dit cela m’a donné envie de pleurer ; juge s’ils sont pauvres… et pourtant, nous venons encore augmenter leur gêne.

Et les deux sœurs se regardèrent tristement, tandis que Rabat-Joie faisait mine de ne pas entendre ce qu’on disait de sa voracité.

- Ma sœur, je te comprends, dit Rose après un moment de silence. Eh bien, il ne faut être à charge de personne. Nous sommes jeunes, nous avons bon courage. En attendant que notre position se décide, regardons-nous comme des filles d’ouvrier. Après tout, notre grand-père n’était-il pas artisan lui-même ? Trouvons donc de l’ouvrage et gagnons notre vie… Gagner sa vie… comme on doit être fière… heureuse ! …

- Bonne petite sœur ! dit Blanche en embrassant Rose, quel bonheur ! … tu m’as prévenue… embrasse-moi !

- Comment ?

- Ton projet… c’était aussi le mien… Oui, hier, en entendant la femme de Dagobert s’écrier si tristement que sa vue était perdue… j’ai regardé tes bons grands yeux qui m’ont fait penser aux miens et je me suis dit : mais il me semble que si la pauvre femme de notre vieux Dagobert a perdu la vue… Mlles Rose et Blanche Simon y voient très clair… ce qui est une compensation, ajouta Blanche en souriant.

- Et, après tout, Mlles Simon ne sont pas assez maladroites, reprit Rose en souriant à son tour, pour ne pouvoir coudre de gros sacs de toile grise qui leur écorcheront peut-être un peu les doigts… mais, c’est égal.

- Tu le vois, nous pensions à deux comme toujours ; seulement je voulais te ménager une surprise et attendre que nous fussions seules pour te dire mon idée.

- Oui, mais il y a quelque chose qui me tourmente.

- Qu’est-ce donc ?

- D’abord Dagobert et sa femme ne manqueront pas de nous dire : «Mesdemoiselles, vous n’êtes pas faites pour cela… coudre de gros vilains sacs de toile ! Fi donc… les filles d’un maréchal de France !» Et puis, si nous insistons… «Eh bien ! nous dira-t-on, il n’y a pas d’ouvrage à vous donner… Si vous en voulez… cherchez-en… mesdemoiselles.» Et alors, qui sera bien embarrassé ? Mlles Simon : car où trouverons-nous de l’ouvrage ?

- Le fait est que quand Dagobert s’est mis quelque chose dans la tête…

- Oh ! après ça… en le câlinant bien…

- Oui, pour certaines choses… mais pour d’autres il est intraitable. C’est comme si en route nous eussions voulu l’empêcher de se donner tant de peine pour nous.

- Ma sœur ! une idée… s’écria Rose, une excellente idée !

- Voyons, dis vite…

- Tu sais bien, cette jeune ouvrière qu’on appelle la Mayeux, et qui paraît si serviable, si prévenante…

- Oh ! oui, et puis timide, discrète ; on dirait qu’elle a toujours peur de gêner en vous regardant.

Tiens, hier, elle ne s’apercevait pas que je la voyais : elle te contemplait d’un air si bon, si doux, elle semblait si heureuse, que des larmes me sont venues aux yeux tant je me suis sentie attendrie…

- Et bien, il faudra demander à la Mayeux comment elle fait pour trouver à s’occuper, car certainement elle vit de son travail.

- Tu as raison, elle nous le dira, et quand nous le saurons, Dagobert aura beau nous gronder, vouloir faire le fier pour nous, nous serons aussi entêtées que lui.

- C’est cela, ayons du caractère ; prouvons-lui que nous avons, comme il le dit lui-même, du sang de soldat dans les veines.

- Tu prétends que nous serons peut-être riches un jour, mon bon Dagobert ?… lui dirons-nous, eh bien ! … tant mieux : nous nous rappellerons ce temps-ci avec plus de plaisir encore.

- Ainsi, c’est convenu, n’est-ce pas, Rose ? la première fois que nous nous trouverons avec la Mayeux, il faudra lui faire notre confidence et lui demander des renseignements : elle est si bonne personne qu’elle ne nous refusera pas.

- Aussi, quand notre père reviendra, il nous saura gré, j’en suis sûre, de notre courage.

- Et il nous applaudira d’avoir voulu nous suffire à nous-mêmes, comme si nous étions seules au monde.

À ces mots de sa sœur Rose tressaillit. Un nuage de tristesse, presque d’effroi, passa sur sa charmante figure, et elle s’écria :

- Mon Dieu ! ma sœur, quelle horrible pensée ! …

- Qu’as-tu donc ? tu me fais peur ! …

- Au moment où tu disais que notre père nous saurait gré de nous suffire à nous-mêmes, comme si nous étions seules au monde… une affreuse idée m’est venue… je ne sais pourquoi… et puis… tiens, sens comme mon cœur bat… on dirait qu’il va nous arriver un malheur !

- C’est vrai, ton pauvre cœur bat d’une force ! … Mais à quoi as-tu donc pensé ? tu m’effrayes.

- Quand nous avons été prisonnières, au moins on ne nous a pas séparées ; et puis enfin, la prison était un asile…

- Oui, bien triste, quoique partagé avec toi…

- Mais si, en arrivant ici, un hasard… un malheur… nous avait séparées de Dagobert… si nous nous étions trouvées… seules… abandonnées sans ressources dans cette grande ville ?

- Ah ! ma sœur… ne dis pas cela… tu as raison… C’est terrible. Que devenir, mon Dieu !

À cette triste pensée, les deux jeunes filles restèrent un moment silencieuses et accablées. Leurs jolies figures, jusqu’alors animées d’une noble espérance, pâlirent et s’attristèrent. Après un assez long silence, Rose leva la tête : ses yeux étaient humides de larmes.

- Mon Dieu ! dit-elle d’une voix tremblante, pourquoi donc cette pensée nous attriste-t-elle autant, ma sœur ?… J’ai le cœur navré comme si ce malheur devait nous arriver un jour…

- Je ressens, comme toi… une grande frayeur… Hélas ! … toutes deux perdues dans cette ville immense… Qu’est-ce que nous ferions ?

- Tiens… Blanche… n’ayons pas de ces idées-là… Ne sommes-nous pas ici chez Dagobert… au milieu de bien bonnes gens ?…

- Vois-tu, ma sœur, reprit Rose d’un air pensif, c’est peut-être un bien… que cette pensée me soit venue.

- Pourquoi donc ?

- Maintenant, nous trouverons ce pauvre logis d’autant meilleur que nous y serons à l’abri de toutes nos craintes… Et lorsque, grâce à notre travail, nous serons sûres de n’être à charge à personne… que nous manquera-t-il en attendant l’arrivée de notre père ?

- Il ne nous manquera rien… tu as raison… mais enfin pourquoi cette pensée nous est-elle venue ? Pourquoi nous accable-t-elle si douloureusement ?

- Oui, enfin… pourquoi ? Après tout, ne sommes-nous pas ici au milieu d’amis qui nous aiment ? Comment supposer que nous soyons jamais abandonnées seules dans Paris ? Il est impossible qu’un tel malheur nous arrive… n’est-ce pas, ma sœur ?

- Impossible, dit Rose en tressaillant ; et si la veille du jour de notre arrivée dans ce village d’Allemagne où ce pauvre Jovial a été tué, on nous eût dit : «Demain vous serez prisonnières…» nous aurions dit comme aujourd’hui : «C’est impossible. Est-ce que Dagobert n’est pas là pour nous protéger ? qu’avons-nous à craindre ?…» Et pourtant… souviens-toi, ma sœur, deux jours après nous étions en prison à Leipzig.

- Oh ! ne dis pas cela, ma sœur… cela fait peur.

Et, par un mouvement sympathique, les orphelines se prirent par la main et se serrèrent l’une contre l’autre en regardant autour d’elles avec un effroi involontaire. L’émotion qu’elles éprouvaient était en effet profonde, étrange, inexplicable… et pourtant vaguement menaçante, comme ces noirs pressentiments qui vous épouvantent malgré vous… comme ces funestes prévisions qui jettent souvent un éclair sinistre sur les profondeurs mystérieuses de l’avenir…

Divinations bizarres, incompréhensibles, quelquefois aussitôt oubliées qu’éprouvées, mais qui plus tard, lorsque les événements viennent les justifier, vous apparaissent alors, par le souvenir, dans toute leur effrayante fatalité.

* * * *

Les filles du maréchal Simon étaient encore plongées dans l’accès de tristesse que ces pensées singulières avaient éveillé en elles, lorsque la femme de Dagobert, redescendant de chez son fils, entra dans la chambre, les traits douloureusement altérés.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > II. LA LETTRE.

II. La lettre.

Lorsque Françoise rentra dans la chambre, sa physionomie était si profondément altérée que Rose ne put s’empêcher de s’écrier :

- Mon Dieu, madame… qu’avez-vous ?

- Hélas ! mes chères demoiselles, je ne puis vous le cacher plus longtemps… et Françoise fondit en larmes : depuis hier, je ne vis pas… J’attendais mon fils pour souper comme à l’ordinaire… il n’est pas venu. Je n’ai pas voulu vous laisser voir combien cela me chagrinait déjà… je l’attendais de minute en minute… car depuis dix ans il n’est jamais monté se coucher sans venir m’embrasser… J’ai passé une partie de la nuit là, près de la porte, à écouter si j’entendais son pas… Je n’ai rien entendu… Enfin, à trois heures du matin, je me suis jetée sur un matelas… Je viens d’aller voir si, comme je l’espérais, il est vrai, faiblement, mon fils n’était pas rentré au matin…

- Eh bien, madame ?

- Il n’est pas revenu ! … dit la pauvre mère en essuyant ses yeux…

Rose et Blanche se regardèrent avec émotion… une même pensée les préoccupait : si Agricol ne revenait pas, comment vivrait cette famille ? Ne deviendraient-elles pas alors une charge doublement pénible dans cette circonstance ?

- Mais peut-être, madame, dit Blanche, M. Agricol sera-t-il resté à travailler trop tard pour avoir pu revenir hier soir.

- Oh ! non, non, il serait rentré au milieu de la nuit, sachant les inquiétudes qu’il me causerait… Hélas ! … il lui sera arrivé un malheur… peut-être blessé à sa forge ; il est si ardent, si courageux au travail ! … Ah ! mon pauvre fils ! Et comme si déjà je ne ressentais pas assez d’angoisses à son sujet, me voici maintenant tourmentée pour cette pauvre jeune ouvrière qui demeure là-haut…

- Comment donc, madame ?

- En sortant de chez mon fils je suis entrée chez elle pour lui conter mon chagrin, car elle est presque une fille pour moi, je ne l’ai pas trouvée dans le petit cabinet qu’elle occupe ; le jour commençait à peine ; son lit n’était pas seulement défait… Où est-elle allée si tôt, elle qui ne sort jamais ?…

Rose et Blanche se regardèrent avec une nouvelle inquiétude ; car elles comptaient beaucoup sur la Mayeux pour les aider dans la résolution qu’elles venaient de prendre. Heureusement elles furent, ainsi que Françoise, presque à l’instant rassurées, car, après deux coups frappés discrètement à la porte, on entendit la voix de la Mayeux.

- Peut-on entrer, madame Françoise ?

Par un mouvement spontané, Rose et Blanche coururent à la porte et l’ouvrirent à la jeune fille. Le givre et la neige tombaient incessamment depuis la veille ; aussi la robe d’indienne de la jeune ouvrière, son petit châle de cotonnade, et son bonnet de tulle noir qui, découvrant ses deux épais bandeaux de cheveux châtains, encadrait son pâle et intéressant visage, étaient trempés d’eau ; le froid avait rendu livides ses mains blanches et maigres ; on voyait seulement, à l’éclat de ses yeux bleus ordinairement doux et timides, que cette pauvre créature, si frêle et si craintive, avait puisé dans la gravité des circonstances une énergie extraordinaire.

- Mon Dieu ! … d’où viens-tu, ma bonne Mayeux ? lui dit Françoise. Tout à l’heure, en allant voir si mon fils était rentré… j’ai ouvert ta porte et j’ai été tout étonnée de ne pas te trouver… Tu es donc sortie de bien bonne heure ?

- Je vous apporte des nouvelles d’Agricol.

- De mon fils ! s’écria Françoise en tremblant, que lui est-il arrivé ? tu l’as vu ?… tu lui as parlé ?… où est-il ?

- Je ne l’ai pas vu… mais je sais où il est.

Puis, s’apercevant que Françoise pâlissait, la Mayeux ajouta :

- Rassurez-vous… il se porte bien, il ne court aucun danger.

- Soyez béni, mon Dieu ! … vous ne vous lassez pas d’avoir pitié d’une pauvre pécheresse… Avant-hier vous m’avez rendu mon mari ; aujourd’hui, après une nuit si cruelle, vous me rassurez sur la vie de mon pauvre enfant !

En disant ces mots, Françoise s’était jetée à genoux sur le carreau en se signant pieusement.

Pendant le moment de silence causé par le mouvement dévotieux de Françoise, Rose et Blanche s’approchèrent de la Mayeux et lui dirent tout bas avec une expression de touchant intérêt :

- Comme vous êtes mouillée ! … vous devez avoir bien froid… Prenez garde, si vous alliez être malade !

- Nous n’avons pas osé faire songer Mme Françoise à allumer le poêle… maintenant nous allons le lui dire.

Aussi surprise que pénétrée de la bienveillance que lui témoignaient les filles du maréchal Simon, la Mayeux, plus sensible que toute autre à la moindre preuve de bonté, leur répondit avec un regard d’ineffable reconnaissance :

- Je vous remercie de vos bonnes intentions, mesdemoiselles. Rassurez-vous ; je suis habituée au froid, et je suis d’ailleurs si inquiète que je ne le sens pas.

- Et mon fils ? dit Françoise en se relevant après être restée quelques moments agenouillée, pourquoi a-t-il passé la nuit dehors ? Vous savez donc où le trouver, ma bonne Mayeux ?… Va-t-il venir bientôt ?… pourquoi tarde-t-il ?

- Madame Françoise, je vous assure qu’Agricol se porte bien ; mais je dois vous dire que d’ici à quelque temps…

- Eh bien ?…

- Voyons, madame, du courage !

- Ah ! mon Dieu ! … je n’ai pas une goutte de sang dans les veines…

Qu’est-il donc arrivé ?… pourquoi ne le verrai-je pas ?

- Hélas ! madame… il est arrêté !

- Arrêté ! s’écrièrent Rose et Blanche avec effroi.

- Que votre volonté soit faite en toute chose, mon Dieu, dit Françoise, mais c’est un bien grand malheur… Arrêté… lui… si bon… si honnête… Et pourquoi l’arrêter ?… il faut donc qu’il y ait une méprise ?

- Avant-hier, reprit la Mayeux, j’ai reçu une lettre anonyme ; on m’avertissait qu’Agricol pouvait être arrêté d’un moment à l’autre, à cause de son chant des Travailleurs ; nous sommes convenus avec lui qu’il irait chez cette demoiselle si riche de la rue de Babylone, qui lui avait offert ses services ; Agricol devait lui demander d’être sa caution pour l’empêcher d’aller en prison. Hier matin, il est parti pour aller chez cette demoiselle.

- Tu savais tout cela, et tu ne m’as rien dit… ni lui non plus… Pourquoi me l’avoir caché ?

- Afin de ne pas vous inquiéter pour rien, madame Françoise, car, comptant sur la générosité de cette demoiselle, j’attendais à chaque instant Agricol. Hier au soir, ne le voyant pas venir, je me suis dit : peut-être les formalités à remplir pour la caution le retiennent longtemps… Mais le temps passait, il ne paraissait pas… J’ai ainsi veillé toute cette nuit pour l’attendre.

- C’est vrai, ma bonne Mayeux, tu ne t’es pas couchée…

- J’étais trop inquiète… aussi ce matin, avant le jour ne pouvant surmonter mes craintes, je suis sortie. J’avais retenu l’adresse de cette demoiselle, rue de Babylone… J’y ai couru.

- Oh ! bien, bien ! dit Françoise avec anxiété, tu as eu raison.

Cette demoiselle avait pourtant l’air bien bon, bien généreux, d’après ce que me disait mon fils.

La Mayeux secoua tristement la tête ; une larme brilla dans ses yeux, et elle continua :

- Quand je suis arrivée rue de Babylone, il faisait encore nuit ; j’ai attendu qu’il fit grand jour.

- Pauvre enfant… toi si peureuse, si chétive, dit Françoise profondément touchée ; aller si loin, et par ce temps affreux, encore… Ah ! tu es bien une vraie fille pour moi…

- Agricol n’est-il pas aussi un frère pour moi ? dit doucement la Mayeux en rougissant légèrement ; puis elle reprit : lorsqu’il a fait grand jour, je me suis hasardée à sonner à la porte du petit pavillon ; une charmante jeune fille, mais dont la figure était pâle et triste, est venue m’ouvrir… «Mademoiselle, je viens au nom d’une malheureuse mère au désespoir, » lui ai-je dit tout de suite pour l’intéresser, car j’étais si pauvrement vêtue que je craignais d’être renvoyée comme une mendiante ; mais voyant au contraire la jeune fille m’écouter avec bonté, je lui ai demandé si la veille un jeune ouvrier n’était pas venu prier sa maîtresse de lui rendre un grand service. - Hélas ! oui… m’a répondu cette jeune fille ; ma maîtresse allait s’occuper de ce qu’il désirait, mais apprenant qu’on le cherchait pour l’arrêter, elle l’a fait cacher. Malheureusement sa retraite a été découverte, et hier soir, à quatre heures, il a été arrêté… et conduit en prison.»

Quoique les orphelines ne prissent point part à ce triste entretien, on lisait sur leurs figures attristées et dans leurs regards inquiets combien elles souffraient des chagrins de la femme de Dagobert.

- Mais cette demoiselle ?… s’écria Françoise, tu aurais dû tâcher de la voir, ma bonne Mayeux, et la supplier de ne pas abandonner mon fils ; elle est si riche… qu’elle doit être puissante… sa protection peut nous sauver d’un affreux malheur !

- Hélas ! dit la Mayeux avec une douloureuse amertume, il faut renoncer à ce dernier espoir.

- Pourquoi ?… puisque cette demoiselle est si bonne, dit Françoise, elle aura pitié quand elle saura que mon fils est le seul soutien de toute une famille… et que la prison pour lui… c’est plus affreux que pour un autre, parce que c’est pour nous la dernière misère…

- Cette demoiselle, reprit la Mayeux, à ce que m’a appris la jeune fille en pleurant… cette demoiselle a été conduite hier soir dans une maison de santé… Il paraît… qu’elle est folle…

- Folle… ah ! c’est horrible… pour elle… et pour nous aussi, hélas ! … car, maintenant qu’il n’y a plus rien à espérer, qu’allons-nous devenir… sans mon fils ? Mon Dieu ! … mon Dieu ! …

Et la malheureuse femme cacha sa figure entre ses mains. À l’accablante exclamation de Françoise il se fit un profond silence. Rose et Blanche échangèrent un regard désolé qui exprimait un profond chagrin, car elles s’apercevaient que leur présence augmentait de plus en plus les terribles embarras de cette famille. La Mayeux, brisée de fatigue, en proie à tant d’émotions douloureuses, frissonnant sous ses vêtements mouillés, s’assit avec abattement sur une chaise, en réfléchissant à la position désespérée de cette famille. Cette position était bien cruelle en effet… Et lors des temps de troubles politiques ou des agitations causées dans les classes laborieuses par un chômage forcé ou par l’injuste réduction des salaires que leur impose impunément la puissante coalition des capitalistes, bien souvent des familles entières d’artisans sont, grâce à la détention préventive, dans une position aussi déplorable que celle de la famille Dagobert par l’arrestation d’Agricol, arrestation due, d’ailleurs, aux manœuvres de Rodin et des siens, ainsi qu’on le verra plus tard.

Et à propos de la détention préventive, qui atteint souvent des ouvriers honnêtes, laborieux, presque toujours poussés à la fâcheuse extrémité des coalitions par l’inorganisation du travail et par l’insuffisance des salaires, il est, selon nous, pénible de voir la loi, qui doit être égale pour tous, refuser à ceux-ci ce qu’elle accorde à ceux-là… parce que ceux-là peuvent disposer d’une certaine somme d’argent.

Dans plusieurs circonstances, l’homme riche, moyennant caution, peut échapper aux ennuis, aux inconvénients d’une incarcération préventive ; il consigne une somme d’argent ; il donne sa parole de se représenter à un jour fixé, et il retourne à ses plaisirs, à ses occupations ou aux douces joies de la famille… Rien de mieux : tout accusé est présumé innocent, on ne saurait trop se pénétrer de cette indulgente maxime. Tant mieux pour le riche, puisqu’il peut user du bénéfice de la loi.

Mais le pauvre ?… Non seulement il n’a pas de caution à fournir, car il n’a d’autre capital que son labeur quotidien ; mais c’est surtout pour lui, pauvre, que les rigueurs d’une incarcération préventive sont funestes, terribles…

Pour l’homme riche, la prison c’est le manque d’aises et de bien-être, c’est l’ennui, c’est le chagrin d’être séparé des siens… Certes cela mérite intérêt, toutes peines sont pitoyables, et les larmes du riche séparé de ses enfants sont aussi amères que les larmes du pauvre éloigné de sa famille… mais l’absence du riche ne condamne pas les siens au jeûne, ni au froid, ni à ces maladies incurables causées par l’épuisement et la misère…

Au contraire… pour l’artisan… la prison, c’est la détresse, c’est le dénûment, c’est quelquefois la mort des siens… Ne possédant rien, il est incapable de fournir une caution ; on l’emprisonne… Mais s’il a, comme cela se rencontre fréquemment, un père ou une mère infirmes, une femme malade ou des enfants au berceau, que deviendra cette famille infortunée ?

Elle pouvait à peine vivre au jour le jour du salaire de cet homme, salaire presque toujours insuffisant, et voici que tout à coup cet unique soutien vient à manquer pendant trois ou quatre mois. Que fera cette famille ? À qui avoir recours ? Que deviendront ces vieillards infirmes, ces femmes valétudinaires, ces petits enfants hors d’état de pouvoir gagner leur pain quotidien ? S’il y a, par hasard, un peu de linge et quelques vêtements à la maison, on portera le tout au mont-de-piété ; avec cette ressource on vivra peut-être une semaine… mais ensuite ? Et si l’hiver vient ajouter ses rigueurs à cette effrayante et inévitable misère ? Alors l’artisan prisonnier verra par la pensée, pendant ses longues nuits d’insomnie, ceux qui lui sont chers, hâves, décharnés, épuisés de besoin, couchés presque nus sur une paille sordide, et cherchant, en se pressant les uns contre les autres, à réchauffer leurs membres glacés…

Puis, si l’artisan sort acquitté, c’est la ruine, c’est le deuil qu’il trouve au retour dans sa pauvre demeure. Et puis enfin, après un chômage si long, ses relations de travail sont rompues ; que de jours perdus pour retrouver de l’ouvrage ! et un jour sans labeur, c’est un jour sans pain…

Répétons-le, si la loi n’offrait pas, dans certaines circonstances, à ceux qui sont riches, le bénéfice de la caution, on ne pourrait que gémir sur des malheurs privés et inévitables ; mais puisque la loi consent à mettre provisoirement en liberté ceux qui possèdent une certaine somme d’argent, pourquoi prive-t-elle de cet avantage ceux là surtout pour qui la liberté est indispensable, puisque la liberté, c’est pour eux la vie, l’existence de leurs familles ?

À ce déplorable état de choses, est-il un remède ? Nous le croyons.

Le minimum de la caution exigée par la loi est de CINQ CENTS FRANCS.

Or, cinq cents francs représentent en terme moyen SIX MOIS de travail d’un ouvrier laborieux. Qu’il ait une femme et deux enfants (et c’est aussi le terme moyen de ses charges), il est évident qu’il lui est matériellement impossible d’avoir jamais économisé une pareille somme. Ainsi, exiger de lui cinq cents francs pour lui accorder la liberté de soutenir sa famille, c’est le mettre virtuellement hors du bénéfice de la loi, lui qui, plus que personne, aurait le droit d’en jouir de par les conséquences désastreuses que sa détention préventive entraîne pour les siens. Ne serait-il pas équitable, humain, et d’un noble, d’un salutaire exemple, d’accepter, dans tous les cas où la caution est admise (et lorsque la probité de l’accusé serait honorablement constatée), d’accepter les garanties morales de ceux à qui leur pauvreté ne permet pas d’offrir de garanties matérielles, et qui n’ont d’autre capital que leur travail et leur probité, d’accepter leur foi d’honnêtes gens de se présenter au jour du jugement ? Ne serait-il pas moral et grand, surtout dans ces temps-ci, de rehausser ainsi la valeur de la promesse jurée, et d’élever assez l’homme à ses propres yeux pour que son serment soit regardé comme une garantie suffisante ? Méconnaîtra-t-on assez la dignité de l’homme pour crier à l’utopie, à l’impossibilité ? Nous demanderons si l’on a vu beaucoup de prisonniers de guerre sur parole se parjurer, et si ces soldats et ces officiers n’étaient pas presque tous des enfants du peuple ?

Sans exagérer nullement la vertu du serment chez les classes laborieuses, probes et pauvres, nous sommes certain que l’engagement pris par l’accusé de comparaître au jour du jugement serait toujours exécuté, non seulement avec fidélité, avec loyauté, mais encore avec une profonde reconnaissance, puisque sa famille n’aurait pas souffert de son absence, grâce à l’indulgence de la loi.

Il est d’ailleurs un fait dont la France doit s’enorgueillir, c’est que généralement sa magistrature, aussi misérablement rétribuée que l’armée, est savante, intègre, humaine et indépendante ; elle a conscience de son utile et imposant sacerdoce : plus que tout autre corps, elle peut et elle sait charitablement apprécier les maux et les douleurs immenses des classes laborieuses de la société, avec lesquelles elle est si souvent en contact. On ne saurait donc accorder trop de latitude aux magistrats dans l’appréciation des cas où la caution morale, la seule que puisse donner l’honnête homme nécessiteux, serait admise.

Enfin, si ceux qui font les lois et ceux qui nous gouvernent avaient du peuple une opinion assez outrageante pour repousser avec un injurieux dédain les idées que nous émettons, ne pourrait-on pas au moins demander que le minimum de la caution fût tellement abaissé qu’il devînt abordable à ceux qui ont tant besoin d’échapper aux stériles rigueurs d’une détention préventive ? Ne pourrait-on prendre, pour dernière limite, le salaire moyen d’un artisan pendant un mois ; soit : quatre-vingts francs ? Ce serait encore exorbitant ; mais enfin, les amis aidant, le mont-de-piété aidant, quelques avances aidant, quatre-vingts francs se trouveraient, rarement il est vrai, mais du moins quelquefois, et ce serait toujours plusieurs familles arrachées à d’affreuses misères.

Cela dit, passons et revenons à la famille de Dagobert, qui, par suite de la détention préventive d’Agricol, se trouvait dans une position si désespérée.

Les angoisses de la femme de Dagobert augmentaient en raison de ses réflexions, car, en comptant les filles du général Simon, on voit que quatre personnes se trouvaient absolument sans ressources ; mais il faut l’avouer, l’excellente mère pensait moins à elle qu’au chagrin que devrait éprouver son fils en songeant à la déplorable position où elle se trouvait.

À ce moment on frappa à la porte.

- Qui est là ? dit Françoise.

- C’est moi, madame Françoise… moi… le père Loriot.

- Entrez, dit la femme de Dagobert. Le teinturier, qui remplissait les fonctions de portier, parut à la porte de la chambre… Au lieu d’avoir les bras et les mains d’un vert-pomme éblouissant, il les avait ce jour-là d’un violet magnifique.

- Madame Françoise, dit le père Loriot, c’est une lettre que le donneux d’eau bénite de Saint-Merri vient d’apporter de la part de M. l’abbé Dubois, en recommandant de vous la monter tout de suite… il a dit que c’était très pressé.

- Une lettre de mon confesseur ? dit Françoise étonnée. Puis la prenant, elle ajouta :

- Merci, père Loriot.

- Vous n’avez besoin de rien, madame Françoise ?

- Non, père Loriot.

- Serviteur, la compagnie.

Et le teinturier sortit.

- La Mayeux, veux-tu me lire cette lettre ? dit Françoise, assez inquiète de cette missive.

- Oui, madame. Et la jeune fille lut ce qui suit :

«Ma chère madame Baudoin,

«J’ai l’habitude de vous entendre les mardis et les samedis, mais je ne serai libre ni demain ni samedi ; venez donc ce matin, le plus tôt possible, à moins que vous ne préfériez rester une semaine sans approcher du tribunal de la pénitence.»

- Une semaine… juste ciel ! … s’écria la femme de Dagobert ; hélas ! je ne sens que trop le besoin de m’en approcher aujourd’hui même, dans le trouble et le chagrin où je suis.

Puis, s’adressant aux orphelines :

- Le bon Dieu a entendu les prières que je lui ai faites pour vous, mes chères demoiselles… puisque aujourd’hui même je vais pouvoir consulter un digne et saint homme sur les grands dangers que vous courez sans le savoir… pauvres chères âmes si innocentes, et pourtant si coupables, quoiqu’il n’y ait pas de votre faute ! … Ah ! le Seigneur m’est témoin que mon cœur saigne pour vous autant que pour mon fils.

Rose et Blanche se regardèrent, interdites, car elles ne comprenaient pas les craintes que l’état de leur âme inspirait à la femme de Dagobert.

Celle-ci, en s’adressant à la jeune ouvrière :

- Ma bonne Mayeux, il faut que tu me rendes encore un service.

- Parlez, madame Françoise.

- Mon mari a emporté pour son voyage à Chartres la paye de la semaine d’Agricol. C’est tout ce qu’il y avait d’argent à la maison ; je suis sûre que mon pauvre enfant n’a pas un sou sur lui… et en prison il a peut-être besoin de quelque chose… Tu vas prendre ma timbale et mon couvert d’argent… les deux paires de draps qui restent et mon châle de bourre de soie qu’Agricol m’a donné pour ma fête ; tu porteras le tout au mont-de-piété… Je tâcherai de savoir dans quelle prison est mon fils… et je lui enverrai la moitié de la petite somme que tu rapporteras… et le reste… nous servira… en attendant mon mari. Mais quand il reviendra… comment ferons-nous ?… Quel coup pour lui ! … et avec ce coup… la misère… puisque mon fils est en prison… et que mes yeux sont perdus… Seigneur, mon Dieu… s’écria la malheureuse mère avec une expression d’impatiente et amère douleur, pourquoi m’accabler ainsi ?… j’ai pourtant fait tout ce que j’ai pu pour mériter votre pitié… sinon pour moi, au moins pour les miens.

Puis se reprochant bientôt cette exclamation, elle reprit :

- Non, non, mon Dieu ! je dois accepter tout ce que vous m’envoyez. Pardonnez-moi cette plainte, et ne punissez que moi seule.

- Courage, madame Françoise, dit la Mayeux, Agricol est innocent ; il ne peut rester longtemps en prison.

- Mais j’y songe, reprit la femme de Dagobert, d’aller au mont-de-piété, cela va te faire perdre du temps, ma pauvre Mayeux.

- Je reprendrai cela sur ma nuit… madame Françoise ; est-ce que je pourrais dormir en vous sachant si tourmentée ? Le travail me distraira.

- Mais tu dépenseras de la lumière…

- Soyez tranquille, madame Françoise, je suis un peu en avance, dit la pauvre fille, qui mentait.

- Embrasse-moi, du moins, dit la femme de Dagobert, les yeux humides, car tu es ce qu’il y a de meilleur au monde.

Et Françoise sortit en hâte. Rose et Blanche restèrent seules avec la Mayeux ; enfin était arrivé pour elles le moment qu’elles attendaient avec tant d’impatience.

La femme de Dagobert arriva bientôt à l’église Saint-Merri où l’attendait son confesseur.

LE JUIF ERRANT, TOME I - Eugène SUE > III. LE CONFESSIONNAL.

III. Le confessionnal.

Rien de plus triste que l’aspect de la paroisse de Saint-Merri par ce jour d’hiver bas et neigeux. Un moment Françoise fut arrêtée sous le porche par un lugubre spectacle. Pendant qu’un prêtre murmurait quelques paroles à voix basse, deux ou trois chantres crottés, en surplis sales, psalmodiaient la prière des morts d’un air distrait et maussade autour d’un pauvre cercueil de sapin, qu’un vieillard et un enfant misérablement vêtus accompagnaient seuls en sanglotant. M. le suisse et M. le bedeau, fort contrariés d’être dérangés pour un enterrement si piteux, avaient dédaigné de revêtir leur livrée, et attendaient en bâillant d’impatience la fin de cette cérémonie, si indifférente pour la fabrique : enfin, quelques gouttes d’eau sainte tombèrent sur le cercueil, le prêtre remit le goupillon au bedeau et se retira.

Alors il se passa une de ces scènes honteuses, conséquences forcées d’un trafic ignoble et sacrilège, une de ces indignes scènes si fréquentes lorsqu’il s’agit de l’enterrement du pauvre, qui ne peut pas payer ni cierges, ni grand’messe, ni violons, car il y a maintenant des violons pour les morts.

Le vieillard tendit la main au bedeau pour recevoir de lui le goupillon.

- Tenez… et faites vite, dit l’homme de sacristie en soufflant dans ses doigts.

L’émotion du vieillard était profonde, sa faiblesse extrême ; il resta un moment immobile, tenant le goupillon serré dans sa main tremblante. Dans cette bière était sa fille, la mère de l’enfant en haillons qui pleurait à côté de lui… Le cœur de cet homme se brisait à la pensée de ce dernier adieu… Il restait sans mouvement… des sanglots convulsifs soulevaient sa poitrine.

- Ah çà ! dépêchez-vous donc ! dit brutalement le bedeau ; est-ce que vous croyez que nous allons coucher ici ?

Le vieillard se dépêcha.

Il fit le signe de la croix sur le cercueil, et, se baissant, il allait placer le goupillon dans la main de son petit-fils, lorsque le sacristain, trouvant que la chose avait suffisamment duré, ôta l’aspersoir des mains de l’enfant, et fit signe aux hommes du corbillard d’enlever prestement la bière : ce qui fut fait.

- Était-il lambin, ce vieux ! dit tout bas le suisse au bedeau en regagnant la sacristie, c’est à peine si nous aurons le temps de déjeuner et de nous habiller pour l’enterrement ficelé de ce matin… À la bonne heure, voilà un mort qui vaut la peine… En avant la hallebarde ! …

- Et les épaulettes de colonel pour donner dans l’œil à la loueuse de chaises, scélérat ! dit le bedeau d’un air narquois.

- Que veux-tu, Catillard ! on est bel homme et ça se voit, répondit le suisse d’un air triomphant ; je ne peux pas non plus éborgner les femmes pour leur tranquillité.

Et les deux hommes entrèrent dans la sacristie.

La vue de l’enterrement avait encore augmenté la tristesse de Françoise. Lorsqu’elle entra dans l’église, sept ou huit personnes, disséminées sur des chaises, étaient seules dans cet édifice humide et glacial.

L’un des donneux d’eau bénite, vieux drôle à figure rubiconde, joyeuse et avinée, voyant Françoise s’approcher du bénitier, lui dit à voix basse :

- M. l’abbé Dubois n’est pas encore entré en boîte, dépêchez-vous, vous aurez l’étrenne de sa barbe…

Françoise, blessée de cette plaisanterie, remercia l’irrévérencieux sacristain, se signa dévotement, fit quelques pas dans l’église et se mit à genoux sur la dalle pour faire sa prière, qu’elle faisait toujours avant d’approcher du tribunal de la pénitence.

Cette prière dite, elle se dirigea vers un renfoncement obscur où se voyait noyé dans l’ombre un confessionnal de chêne, dont la porte à claire-voie était intérieurement garnie d’un rideau noir. Les deux places de droite et de gauche se trouvaient vacantes ; Françoise s’agenouilla du côté droit et resta quelque temps plongée dans les réflexions les plus amères. Au bout de quelques minutes, un prêtre de haute taille et à cheveux gris, d’une physionomie grave et sévère, portant une longue soutane noire, s’avança du fond de l’un des bas-côtés de l’église. Un vieux petit homme voûté, mal vêtu, s’appuyant sur un parapluie, l’accompagnait, lui parlant quelquefois bas à l’oreille ; alors le prêtre s’arrêtait pour l’écouter avec une profonde et respectueuse déférence. Lorsqu’ils furent auprès du confessionnal, le vieux petit homme, ayant aperçu Françoise agenouillée, regarda le prêtre d’un air interrogatif.

- C’est elle… dit ce dernier.

- Ainsi, dans deux ou trois heures, on attendra les deux jeunes filles au couvent de Sainte-Marie… j’y compte, dit le vieux jeune homme.

- Je l’espère pour leur salut, répondit gravement le prêtre en s’inclinant. Il entra dans le confessionnal.

Le vieux petit homme quitta l’église. Ce vieux petit homme était Ro