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LE JUIF ERRANT, TOME II

Roman

Eugène SUE



TABLE des MATIÈRES

104 choix possibles

DOUZIÈME PARTIE - LES PROMESSES DE RODIN - I. L’INCONNU.
II. LE RÉDUIT.
III. UNE VISITE INATTENDUE.
IV. UN SERVICE D’AMI.
V. LES CONSEILS.
VI. L’ACCUSATEUR.
VII. LE SECRÉTAIRE DU PÈRE D’AIGRIGNY.
VIII. LA SYMPATHIE.
TREIZIÈME - PARTIE UN PROTECTEUR - I. LES SOUPÇONS.
II. LES EXCUSES.
III. RÉVÉLATIONS.
IV. PIERRE SIMON.
V. L’INDIEN À PARIS.
VI. LE RÉVEIL.
VII. LES DOUTES.
VIII. LA LETTRE.
IX. ADRIENNE ET DJALMA.
X. LES CONSEILS.
XI. LE JOURNAL DE LA MAYEUX.
XII. SUITE DU JOURNAL DE LA MAYEUX.
XIII. LA DÉCOUVERTE.
QUATORZIÈME PARTIE - LA FABRIQUE - I. LE RENDEZ-VOUS DES LOUPS.
II. LA MAISON COMMUNE.
III. LE SECRET.
IV. RÉVÉLATIONS.
V. L’ATTAQUE.
VI. LES LOUPS ET LES DÉVORANTS.
VII. LE RETOUR.
QUINZIÈME PARTIE - RODIN DÉMASQUÉ - I. LE NÉGOCIATEUR.
II. LE SECRET.
III. LES AVEUX.
IV. AMOUR.
V. EXÉCUTION.
VI. LES CHAMPS-ÉLYSÉES.
VII. DERRIÈRE LA TOILE.
VIII. LE LEVER DU RIDEAU.
IX. LA MORT.
SEIZIÈME PARTIE - LE CHOLÉRA - I. LE VOYAGEUR.
II. LA COLLATION.
III. LE BILAN.
IV. LE PARVIS NOTRE-DAME.
V. LA MASCARADE DU CHOLÉRA.
VI. LE COMBAT SINGULIER.
VII. COGNAC À LA RESCOUSSE !
VIII. SOUVENIRS.
IX. L’EMPOISONNEUR.
X. LA CATHÉDRALE.
XI. LES MEURTRIERS.
XII. LA PROMENADE.
XIII. LE MALADE.
XIV. LE PIÈGE.
XV. LA BONNE NOUVELLE.
XVI. LA NOTE SECRÈTE.
XVII. L’OPÉRATION.
XVIII. LA TORTURE.
XIX. VICE ET VERTU.
XX. SUICIDE.
XXI. LES AVEUX.
XXII. SUITE DES AVEUX.
XXIII. LES RIVALES.
XXIV. L’ENTRETIEN.
XXV. CONSOLATIONS.
XXVI. LES DEUX VOITURES.
XXVII. LE RENDEZ-VOUS.
XXVIII. L’ATTENTE.
XXIX. ADRIENNE ET DJALMA.
XXX. L’IMITATION.
XXXI. LA VISITE.
XXXII. AGRICOL BAUDOIN.
XXXIII. LE RÉDUIT.
XXXIV. UN PRÊTRE SELON LE CHRIST.
XXXV. LA CONFESSION.
XXXVI. LA VISITE.
XXXVII. LA PRIÈRE.
XXXVIII. LES SOUVENIRS.
XXXIX. JOCRISSE.
XL. LES ANONYMES.
XLI. LA VILLE D’OR.
XLII. LE LION BLESSÉ.
XLIII. L’ÉPREUVE.
XLIV. LES RUINES DE L’ABBAYE DE SAINT-JEAN LE DÉCAPITÉ.
XLV. LE CALVAIRE.
XLVI. LE CONSEIL.
XLVII. LE BONHEUR.
XLVIII. LE DEVOIR.
XLIX. LA QUÊTE.
L. L’AMBULANCE.
LI. L’HYDROPHOBIE.
LII. L’ANGE GARDIEN.
LIII. LA RUINE.
LIV. SOUVENIRS.
LV. L’ÉPREUVE.
LVI. L’AMBITION.
LVII. À SOCIUS, SOCIUS ET DEMI.
LVIII. MADAME DE LA SAINTE-COLOMBE.
LIX. LES AMOURS DE FARINGHEA.
LX. UNE SOIRÉE CHEZ LA SAINTE-COLOMBE.
LXI. LE LIT NUPTIAL.
LXII. UNE RENCONTRE.
LXIII. UN MESSAGE.
LXIV. LE PREMIER JUIN.
ÉPILOGUE - I. QUATRE ANS APRÈS.
II. LA RÉDEMPTION.
CONCLUSION


TEXTE INTÉGRAL



Douzième partie - Les promesses de Rodin - I. L’inconnu.

La scène suivante se passait le lendemain du jour où le père d’Aigrigny avait été si rudement rejeté par Rodin dans la position subalterne naguère occupée par le socius.

* * * * *

La rue Clovis est, on le sait, un des endroits les plus solitaires du quartier de la montagne Sainte-Geneviève ; à l’époque de ce récit, la maison portant le numéro 4 dans cette rue se composait d’un corps de logis principal, traversé par une allée obscure qui conduisait à une petite cour sombre, au fond de laquelle s’élevait un second bâtiment singulièrement misérable et dégradé. Le rez-de-chaussée de la façade formait une boutique demi-souterraine, où l’on vendait du charbon, du bois en falourdes, quelques légumes et du lait.

Neuf heures du matin sonnaient ; la marchande, nommée la mère Arsène, vieille femme d’une figure douce et maladive, portant une robe de futaine brune et un fichu de rouennerie rouge sur la tête, était montée sur la dernière marche de l’escalier qui conduisait à son antre et finissait son étalage, c’est-à-dire que d’un côté de sa porte elle plaçait un seau à lait en fer-blanc, et de l’autre quelques bottes de légumes flétris accostés de têtes de choux jaunâtres ; au bas de l’escalier, dans la pénombre de cette cave, on voyait luire des reflets de la braise ardente d’un petit fourneau.

Cette boutique, située tout auprès de l’allée, servait de loge de portier, et la fruitière servait de portière.

Bientôt une gentille petite créature, sortant de la maison, entra, légère et frétillante, chez la mère Arsène. Cette jeune fille était Rose-Pompon, l’amie intime de la reine Bacchanal ; Rose-Pompon, momentanément veuve, et dont le bachique, mais respectueux sigisbée, était, on le sait, Nini-Moulin, ce chicard orthodoxe qui, le cas échéant, se transfigurait après boire en Jacques Dumoulin, l’écrivain religieux, passait ainsi allègrement de la danse échevelée à la polémique ultramontaine, de la Tulipe orageuse à un pamphlet catholique.

Rose-Pompon venait de quitter son lit, ainsi qu’il apparaissait au négligé de sa toilette matinale et bizarre ; sans doute à défaut d’autre coiffure elle portait crânement sur ses charmants cheveux blonds, bien lissés et peignés, un bonnet de police emprunté à son costume de coquet débardeur ; rien n’était plus espiègle que cette mine de dix-sept ans, rose, fraîche, potelée, brillamment animée par deux yeux bleus, gais et pétillants. Rose-Pompon s’enveloppait si étroitement le cou jusqu’aux pieds dans son manteau écossais à carreaux rouges et verts un peu fané, que l’on devinait une pudibonde préoccupation ; ses pieds nus, si blancs que l’on ne savait si elle avait ou non des bas, étaient chaussés de petits souliers de maroquin rouge à boucle argentée… Il était facile de s’apercevoir que son manteau cachait un objet qu’elle tenait à la main.

- Bonjour, mademoiselle Rose-Pompon, dit la mère Arsène d’un air avenant, vous êtes matinale aujourd’hui, vous n’avez donc pas dansé hier ?

- Ne m’en parlez pas, mère Arsène, je n’avais guère le cœur à la danse ; cette pauvre Céphyse (la reine Bacchanal, sœur de la Mayeux) a pleuré toute la nuit, elle ne peut se consoler de ce que son amant est en prison.

- Tenez, dit la fruitière, tenez, mademoiselle, faut que je vous dise une chose à propos de votre Céphyse. Ça ne vous fâchera pas ?

- Est-ce que je me fâche, moi ?… dit Rose-Pompon en haussant les épaules.

- Croyez-vous que M. Philémon, à son retour, ne me grondera pas ?

- Vous gronder ! Pourquoi ?

- À cause de son logement, que vous occupez…

- Ah ça, mère Arsène, est-ce que Philémon ne vous a pas dit qu’en son absence je serai maîtresse de ses deux chambres comme je l’étais de lui-même ?

- Ce n’est pas pour vous que je parle, mademoiselle, mais pour votre amie Céphyse, que vous avez aussi amenée dans le logement de M. Philémon.

- Et où serait-elle allée sans moi, ma bonne mère Arsène ? Depuis que son amant a été arrêté, elle n’a pas osé retourner chez elle, parce qu’ils y devaient toutes sortes de termes. Voyant sa peine, je lui ai dit. «Viens toujours loger chez Philémon ; à son retour nous verrons à te caser autrement.»

- Dame, mademoiselle, si vous m’assurez que M. Philémon ne sera pas fâché… à la bonne heure.

- Fâché, et de quoi ? qu’on lui abîme son ménage ? Il est si gentil, son ménage ! Hier, j’ai cassé la dernière tasse… et voilà dans quelle drôle de chose je suis réduite à venir chercher du lait.

Et Rose-Pompon, riant aux éclats, sortit son joli petit bras blanc de son manteau et fit voir à la mère Arsène un de ces verres à vin de champagne de capacité colossale, qui tiennent une bouteille environ.

- Ah ! mon Dieu ! dit la fruitière ébahie, on dirait une trompette de cristal.

- C’est le verre de grande tenue de Philémon, dont on l’a décoré quand il a été reçu canotier flambard, dit gravement Rose-Pompon.

- Et dire qu’il va falloir vous mettre votre lait là-dedans ! ça me rend toute honteuse, dit la mère Arsène.

- Et moi donc… si je rencontrais quelqu’un dans l’escalier… en tenant ce verre à la main comme un cierge… Je rirais trop… je casserais la dernière pièce du bazar à Philémon et il me donnerait sa malédiction.

- Il n’y a pas de danger que vous rencontriez quelqu’un ; le premier est déjà sorti, et le second ne se lève que tard.

- À propos de locataire, dit Rose-Pompon, est-ce qu’il n’y a pas à louer une chambre au second, dans le fond de la cour ?

Je pense à ça pour Céphyse, une fois que Philémon sera de retour.

- Oui, il y a un mauvais petit cabinet sous le toit… au-dessus des deux pièces du vieux bonhomme qui est si mystérieux, dit la mère Arsène.

- Ah ! oui, le père Charlemagne… vous n’en savez pas davantage sur son compte ?

- Mon Dieu, non, mademoiselle, si ce n’est qu’il est venu ce matin au point du jour ; il a cogné aux contrevents :

«- Avez-vous reçu une lettre pour moi, ma chère dame ? m’a-t-il dit (il est toujours si poli, ce brave homme).

«- Non, monsieur, que je lui ai répondu.

«- Bien ! bien ! alors ne vous dérangez pas, ma chère dame, je repasserai.

«Et il est reparti.

- Il ne couche donc jamais dans la maison ?

- Jamais. Probablement qu’il loge autre part, car il ne vient passer ici que quelques heures dans la journée tous les quatre ou cinq jours.

- Et il y vient tout seul ?

- Toujours seul.

- Vous en êtes sûre ? Il ne ferait pas entrer par hasard de petite femme en minon-minette ? car alors Philémon vous donnerait congé, dit Rose-Pompon d’un air plaisamment pudibond.

- M. Charlemagne ! une femme chez lui ! Ah ! le pauvre cher homme ! dit la fruitière en levant les mains au ciel ; si vous le voyiez, avec son chapeau crasseux, sa vieille redingote, son parapluie rapiécé et son air bonasse ; il a plutôt l’air d’un saint que d’autre chose.

- Mais alors, mère Arsène, qu’est-ce qu’il peut venir faire ainsi tout seul pendant des heures dans ce taudis du fond de la cour, où on voit à peine clair en plein midi.

- C’est ce que je vous demande, mademoiselle ; qu’est-ce qu’il y peut faire ? car pour venir s’amuser à être dans ses meubles, ce n’est pas possible : il y a en tout chez lui un lit de sangle, une table, un poêle, une chaise et une vieille malle.

- C’est dans les prix de l’établissement de Philémon, dit Rose-Pompon.

- Et, malgré ça, mademoiselle, il a autant de peur qu’on entre chez lui que si on était des voleurs et qu’il aurait des meubles en or massif ; il a fait mettre à ses frais une serrure de sûreté ; il ne me laisse jamais sa clef ; enfin il allume son feu lui-même dans son poêle, plutôt que de laisser entrer quelqu’un chez lui.

- Et vous dites qu’il est vieux.

- Oui, mademoiselle… dans les cinquante à soixante.

- Et laid ?

- Figurez-vous comme deux petits yeux de vipère percés avec une vrille, dans une figure toute blême, comme celle d’un mort… si blême enfin que les lèvres sont blanches, voilà pour son visage. Quant à son caractère, le vieux brave homme est si poli, il vous ôte si souvent son chapeau en vous faisant un grand salut, que c’en est embarrassant.

- Mais j’en reviens toujours là, reprit Rose-Pompon, qu’est-ce qu’il peut faire tout seul dans ces deux chambres ? Après ça, si Céphyse prend le cabinet au-dessus quand Philémon sera revenu, nous pourrons nous amuser à en savoir quelque chose… Et combien veut-on louer ce cabinet ?

- Dame… mademoiselle, il est en si mauvais état que le propriétaire le laisserait, je crois bien, pour cinquante à cinquante-cinq francs par an, car il n’y a guère moyen d’y mettre de poêle, et il est seulement éclairé par une petite lucarne en tabatière.

- Pauvre Céphyse ! dit Rose-Pompon en soupirant et en secouant tristement la tête ; après s’être tant amusée, après avoir tant dépensé d’argent avec Jacques Rennepont, habiter-là et se mettre à vivre de son travail !… Faut-il qu’elle ait du courage !…

- Le fait est qu’il y a loin de ce cabinet à la voiture à quatre chevaux où Mlle Céphyse est venue vous chercher l’autre jour, avec tous ces beaux masques, qui étaient si gais… surtout ce gros en casque de papier d’argent avec un plumeau et en bottes à revers… Quel réjoui !

- Oui, dit Nini-Moulin : il n’y a pas son pareil pour danser le fruit défendu… Il fallait le voir en vis-à-vis avec Céphyse… la reine Bacchanal… Pauvre rieuse… pauvre tapageuse !… Si elle fait du bruit maintenant, c’est en pleurant…

- Ah !… les jeunesses… les jeunesses !… dit la fruitière.

- Écoutez donc, mère Arsène, vous avez été jeune aussi… vous…

- Ma foi, c’est tout au plus ! et à vrai dire, je me suis toujours vue à peu près comme vous me voyez.

- Et les amoureux, mère Arsène ?

- Les amoureux ! ah bien, oui ! D’abord j’étais laide, et puis j’étais trop bien préservée.

- Votre mère vous surveillait donc beaucoup ?

- Non, mademoiselle… mais j’étais attelée…

- Comment, attelée ? s’écria Rose-Pompon ébahie, en interrompant la fruitière.

- Oui, mademoiselle, attelée à un tonneau de porteur d’eau avec mon frère. Aussi, voyez-vous, quand nous avions tiré comme deux vrais chevaux pendant huit ou dix heures par jour je n’avais guère le cœur de penser aux gaudrioles.

- Pauvre mère Arsène, quel rude métier ! dit Rose-Pompon avec intérêt.

- L’hiver surtout, dans les gelées… c’était le plus dur… moi et mon frère nous étions obligés de nous faire clouter à glace, à cause du verglas.

- Et une femme encore… faire ce métier-là !… ça fend le cœur… et on défend d’atteler les chiens !… ajouta très sensément Rose-Pompon.

- Dame ! c’est vrai, reprit la Mère Arsène, les animaux sont quelquefois plus heureux que les personnes ; mais que voulez-vous ? Il faut vivre… Où la bête est attachée, faut qu’elle broute… mais c’était dur… J’ai gagné à cela une maladie de poumons, ce n’est pas ma faute ! Cette espèce de bricole dont j’étais attelée… en tirant, voyez-vous, ça me pressait tant et tant la poitrine, que je ne pouvais pas respirer… aussi j’ai abandonné l’attelage et j’ai pris une boutique. C’est pour vous dire que si j’avais eu des occasions et de la gentillesse, j’aurais peut-être été comme tant de jeunesses qui commencent par rire et finissent…

- Par tout le contraire, c’est vrai, mère Arsène ; mais aussi, tout le monde n’aurait pas le courage de s’atteler pour rester sage… Alors on se fait une raison, on se dit qu’il faut s’amuser tant qu’on est jeune et gentille… et puis qu’on n’a pas dix-sept ans tous les jours… Eh bien, après… après… la fin du monde, ou bien on se marie…

- Dites donc, mademoiselle, il aurait peut-être mieux valu commencer par là.

- Oui, mais on est trop bête, on se sait pas enjôler les hommes, ou leur faire peur ; on est simple, confiante, et ils se moquent de vous… Tenez, moi, mère Arsène, c’est ça qui serait un exemple à faire frémir la nature si je voulais… Mais c’est bien assez d’avoir eu des chagrins sans s’amuser encore à s’en faire de la graine de souvenirs.

- Comment ça, mademoiselle ?… vous si jeune, si gaie, vous avez eu des chagrins ?

- Ah ! mère Arsène : je crois bien : à quinze ans et demi j’ai commencé à fondre en larmes, et je n’ai tari qu’à seize ans… C’est assez gentil, j’espère ?

- On vous a trompée, mademoiselle ?

- On m’a fait pis… comme on fait à tant d’autres pauvres filles qui pas plus que moi, n’avaient d’abord envie de mal faire… Mon histoire n’est pas longue… Mon père et ma mère sont des paysans du côté de Saint-Valéry, mais si pauvres, si pauvres, que sur cinq enfants que nous étions ils ont été obligés de m’envoyer à huit ans chez ma tante, qui était femme de ménage ici, à Paris. La bonne femme m’a prise par charité ; et c’était bien à elle, car elle ne gagnait pas grand’chose. À onze ans, elle m’a envoyée travailler dans une des manufactures du faubourg Saint-Antoine. C’est pas pour dire du mal des maîtres de fabriques, mais ça leur est bien égal que les petites filles et les petits garçons soient pêle-mêle entre eux… Alors vous concevez… il y a là-dedans, comme partout, des mauvais sujets ; ils ne se gênent ni en paroles ni en actions, et je vous demande quel exemple pour des enfants qui voient et qui entendent plus qu’ils n’en ont l’air ! Alors, que voulez-vous ?… on s’habitue en grandissant à entendre et à

- C’est vrai, au moins, ce que vous dites là, mademoiselle Rose-Pompon, pauvres enfants ! qui est-ce qui s’en occupe ? Ni le père ni la mère ; ils sont à leur tâche…

- Oui, oui, allez, mère Arsène, on a bien vite dit d’une jeune fille qui a mal tourné : «C’est une ci, c’est une ça», mais si on savait le pourquoi des choses, on la plaindrait plus qu’on ne la blâmerait… Enfin, pour en revenir à moi, à quinze ans j’étais très gentille… Un jour, j’ai une réclamation à faire au premier commis de la fabrique.

Je vais le trouver dans son cabinet ; il me dit qu’il me rendra justice, et que même il me protégera si je veux l’écouter, et il commence par vouloir m’embrasser. Je me débats… Alors il me dit : «Tu me refuses ? tu n’auras plus d’ouvrage ; je te renvoie de la fabrique.»

- Oh ! le méchant homme ! dit la mère Arsène.

- Je rentre chez nous tout en larmes, ma pauvre tante m’encourage à ne pas céder et à me placer ailleurs… Oui… mais impossible ; les fabriques étaient encombrées. Un malheur ne vient jamais seul : ma tante tombe malade ; pas un sou à la maison : je prends mon grand courage ; je retourne à la fabrique, supplie le commis. Rien n’y fait. «Tant pis pour toi, me dit-il : tu refuses ton bonheur, car si tu avais voulu être gentille, plus tard je t’aurais peut-être épousée…» Que voulez-vous que je vous dise, mère Arsène ? La misère était là, je n’avais pas d’ouvrage ; ma tante était malade ; le commis disait qu’il m’épouserait… j’ai fait comme tant d’autres.

- Et quand plus tard, vous lui avez demandé le mariage ?

- Il m’a ri au nez, bien entendu, et, au bout de six mois, il m’a plantée là… C’est alors que j’ai tant pleuré toutes les larmes de mon corps… qu’il ne m’en reste plus… J’en ai fait une maladie… et puis enfin, comme on se console de tout… je me suis consolée… De fil en aiguille, j’ai rencontré Philémon. Et c’est sur lui que je me revenge des autres… Je suis son tyran, ajouta Rose-Pompon d’un air tragique.

Et l’on vit se dissiper le nuage de tristesse qui avait assombri son joli visage pendant son récit à la mère Arsène.

- C’est pourtant vrai, dit la mère Arsène en réfléchissant.

On trompe une pauvre fille… qu’est-ce qui la protège, qu’est-ce qui la défend ? Ah ! oui, bien souvent le mal qu’on fait ne vient pas de vous… et…

- Tiens !… Nini-Moulin !… s’écria Rose-Pompon en interrompant la fruitière et en regardant de l’autre côté de la rue ; est-il matinal !… Qu’est-ce qu’il peut me vouloir ?

Et Rose-Pompon s’enveloppa de plus en plus pudiquement dans son manteau.

Jacques Dumoulin s’avançait en effet le chapeau sur l’oreille, le nez rubicond et l’œil brillant ; il était vêtu d’un paletot-sac qui dessinait la rotondité de son abdomen ; ses deux mains, dont l’une tenait une grosse canne au port d’arme, étaient allongées dans les vastes poches de ce vêtement. Au moment où il s’avançait sur le seuil de la boutique, sans doute pour interroger la portière, il aperçut Rose-Pompon.

- Comment ! ma pupille déjà levée !… ça se trouve bien !… moi qui venais pour la bénir au lever de l’aurore !

Et Nini-Moulin s’avança, les bras ouverts, à l’encontre de Rose-Pompon qui recula d’un pas.

- Comment ! enfant ingrat… reprit l’écrivain religieux, vous refusez mon accolade matinale et paternelle ?

- Je n’accepte d’accolades paternelles que de Philémon… J’ai reçu hier une lettre de lui avec un petit baril de raisiné, deux oies, une cruche de ratafia de famille et une anguille. Hein ! voilà un présent ridicule ! J’ai gardé le ratafia de famille et j’ai troqué le reste pour deux amours de pigeons vivants que j’ai installés dans le cabinet de Philémon, ce qui me fait un petit colombier bien gentil. Du reste, mon époux arrive avec sept cents francs qu’il a demandés à sa respectable famille sous le prétexte d’apprendre la basse, le cornet à pistons et le porte-voix, afin de séduire en société et de faire un mariage… chicandard… comme vous dites, bon sujet.

- Eh bien, ma pupille chérie ! nous pourrons déguster le ratafia de famille et festoyer en attendant Philémon et ses sept cents francs.

Ce disant, Nini-Moulin frappa sur les poches de son gilet, qui rendirent un son métallique et il ajouta :

- Je venais vous proposer d’embellir ma vie aujourd’hui et même demain, et même après demain, si le cœur vous en dit…

- Si c’est des amusements décents et paternels, mon cœur ne dit pas non.

- Soyez tranquille, je serai pour vous un aïeul, un bisaïeul, un portrait de famille… Voyons, promenade, dîner, spectacle, bal costumé, et souper ensuite, ça vous va-t-il ?

- À condition que cette pauvre Céphyse en sera. Ça la distraira.

- Va pour Céphyse.

- Ah ça, vous avez donc fait un héritage, gros apôtre ?

- Mieux que cela, ô la plus rose de toutes les Rose-Pompon… Je suis rédacteur en chef d’un journal religieux… Et comme il faut de la tenue dans cette respectable boutique, je demande tous les mois un mois d’avance et trois jours de liberté ; à cette condition-là, je consens à faire le saint pendant vingt-sept jours sur trente, et à être grave et assommant comme le journal.

- Un journal, vous ? En voilà un qui sera drôle, et qui dansera tout seul, sur les tables des cafés, des pas défendus.

- Oui, il sera drôle, mais pas pour tout le monde ! Ce sont tous sacristains cossus qui font les frais… ils ne regardent pas à l’argent, pourvu que le journal morde, déchire, brûle, broie, extermine et assassine… Parole d’honneur ! je n’aurai jamais été plus forcené, ajouta Nini-Moulin en riant d’un gros rire ; j’arroserai les blessures toutes vives avec mon venin premier cru ou avec mon fiel grrrrand mousseux ! ! !

Et, pour péroraison, Nini-Moulin imita le bruit que fait en sautant le bouchon d’une bouteille de vin de Champagne, ce qui fit beaucoup rire Rose-Pompon.

- Et comment s’appelle-t-il, votre journal de sacristains ? reprit-elle.

- Il s’appelle l’Amour du prochain.

- À la bonne heure ! voilà un joli nom !

- Attendez donc, il en a un second.

- Voyons le second. L’Amour du prochain, ou l’Exterminateur des incrédules, des indifférents, des tièdes et autres ; avec cette épigraphe du grand Bossuet : Ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous.

- C’est aussi ce que dit toujours Philémon dans ses batailles à la Chaumière en faisant le moulinet.

- Ce qui prouve que le génie de l’aigle de Meaux est universel. Je ne lui reproche qu’une chose, c’est d’avoir été jaloux de Molière.

- Bah ! jalousie d’acteur, dit Rose-Pompon.

- Méchante !… reprit Nini-Moulin en la menaçant du doigt.

- Ah ça, vous allez donc exterminer Mme de Sainte-Colombe… car elle est un peu tiède, celle-là… et votre mariage ?

- Mon journal le sert au contraire. Pensez donc ! rédacteur en chef… c’est une position superbe ; les sacristains me prônent, me poussent, me soutiennent, me bénissent. J’empaume la Sainte-Colombe… et alors une vie… une vie à mort !

À ce moment, un facteur entra dans la boutique et remit une lettre à la fruitière en disant :

- Pour M. Charlemagne… Affranchie… rien à payer.

- Tiens, dit Rose-Pompon, c’est pour le petit vieux si mystérieux, qui a des allures si extraordinaires. Est-ce que cela vient de loin ?…

- Je crois bien, ça vient d’Italie, de Rome, dit Nini-Moulin en regardant à son tour la lettre que la fruitière tenait à la main.

- Ah çà, ajouta-t-il, qu’est-ce donc que cet étonnant petit vieux dont vous parlez ?

- Figurez-vous, mon gros apôtre, dit Rose-Pompon, un vieux bonhomme qui a deux chambres au fond de la cour ; il n’y couche jamais, et il vient s’y renfermer de temps en temps pendant des heures sans laisser monter personne chez lui… et sans qu’on sache ce qu’il y fait.

- C’est un conspirateur ou un faux-monnayeur… dit Nini-Moulin en riant.

- Pauvre cher homme ! dit la mère Arsène, où serait-elle donc, sa fausse monnaie ? il me paye toujours en gros sous le morceau de pain et le radis noir que je lui fournis pour son déjeuner, quand il déjeune.

- Et comment s’appelle ce mystérieux caduc ?… demanda Dumoulin.

- M. Charlemagne, dit la fruitière. Mais tenez… quand on parle du loup on en voit la queue.

- Où est-elle donc cette queue ?

- Tenez… ce petit vieux, là-bas… le long de la maison ; il marche le cou de travers avec son parapluie sous son bras.

- M. Rodin ! s’écria Nini-Moulin ; et se reculant brusquement, il descendit en hâte trois marches de l’escalier, afin de n’être pas vu. Puis il ajouta :

- Et vous dites que ce monsieur s’appelle ?…

- M. Charlemagne… Est-ce que vous le connaissez ? demanda la fruitière.

- Que diable vient-il faire ici sous un faux nom ? dit Jacques Dumoulin à voix basse en se parlant à lui-même.

- Mais vous le connaissez donc ? reprit Rose-Pompon avec impatience. Vous voilà tout interdit.

- Et ce monsieur a pour pied-à-terre deux chambres dans cette maison ? et il vient mystérieusement ? dit Jacques Dumoulin de plus en plus surpris.

- Oui, reprit Rose-Pompon, on voit ses fenêtres du colombier de Philémon.

- Vite ! vite ! passons par l’allée ; qu’il ne me rencontre pas, dit Dumoulin.

Et, sans avoir été aperçu de Rodin, il passa de la boutique dans l’allée, et de l’allée monta l’escalier qui conduisait à l’appartement occupé par Rose-Pompon.

- Bonjour, monsieur Charlemagne, dit la mère Arsène à Rodin qui s’avançait alors sur le seuil de la porte, vous venez deux fois en un jour, à la bonne heure, car vous êtes joliment rare.

- Vous êtes trop honnête, ma chère dame, dit Rodin avec un salut fort courtois. Et il entra dans la boutique de la fruitière.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > II. LE RÉDUIT.

II. Le réduit.

La physionomie de Rodin, lorsqu’il était entré chez la mère Arsène, respirait la simplicité la plus candide ; il appuya ses deux mains sur la pomme de son parapluie et lui dit :

- Je regrette bien, ma chère dame, de vous avoir éveillée ce matin de très bonne heure…

- Vous ne venez pas assez souvent, mon digne monsieur, pour que je vous fasse des reproches.

- Que voulez-vous, chère dame ! j’habite la campagne, et je ne peux venir que de temps à autre dans ce pied-à-terre pour y faire mes petites affaires.

- À propos de ça, monsieur, la lettre que vous attendiez hier est arrivée ce matin ; elle est grosse et vient de loin. La voilà, dit la fruitière en la tirant de sa poche, elle n’a pas coûté de port.

- Merci, ma chère dame, dit Rodin en prenant la lettre avec une indifférence apparente ; et il la mit dans la poche de côté de sa redingote, qu’il reboutonna ensuite soigneusement.

- Allez-vous monter chez vous, monsieur ?

- Oui, ma chère dame.

- Alors je vais m’occuper de vos petites provisions, dit mère Arsène. Est-ce toujours comme à l’ordinaire, mon digne monsieur ?

- Toujours comme à l’ordinaire.

- Ça va être prêt en un clin d’œil. Ce disant, la fruitière prit un vieux panier ; après y avoir jeté trois ou quatre mottes à brûler, un petit fagotin de cotrets, quelques morceaux de charbon, elle recouvrit ces combustibles d’une feuille de chou, puis, allant au fond de sa boutique, elle tira d’un bahut un gros pain rond, en coupa une tranche, et choisit ensuite d’un œil connaisseur un magnifique radis noir parmi plusieurs de ces racines, le divisa en deux, y fit un trou qu’elle remplit de gros sel gris, rajusta les deux morceaux et les plaça soigneusement auprès du pain, sur la feuille de chou qui séparait les combustibles des comestibles.

Prenant enfin à son fourneau quelques charbons allumés, elle les mit dans un petit sabot rempli de cendres qu’elle posa aussi dans le panier.

Remontant alors jusqu’à la dernière marche de son escalier, la mère Arsène dit à Rodin :

- Voici votre panier, monsieur.

- Mille remerciements, ma chère dame, répondit Rodin ; et plongeant la main dans le gousset de son pantalon, il en tira huit sous qu’il remit un à un à la fruitière, et lui dit en emportant le panier :

- Tantôt, en redescendant de chez moi, je vous rendrai, comme d’habitude, votre panier.

- À votre service, mon digne monsieur, à votre service, dit la mère Arsène.

Rodin prit son parapluie sous son bras gauche, souleva de sa main droite le panier de la fruitière, entra dans l’allée obscure, traversa une petite cour, monta d’un pas allègre jusqu’au second étage d’un corps de logis fort délabré, puis arrivé là, sortant une clef de sa poche, il ouvrit une première porte, qu’ensuite il referma soigneusement sur lui.

La première des deux chambres qu’il occupait était complètement démeublée ; quant à la seconde, on ne saurait imaginer un réduit d’un aspect plus triste, plus misérable. Un papier tellement éraillé, passé, déchiré, que l’on ne pouvait reconnaître sa nuance primitive, couvrait les murailles ; un lit de sangle boiteux, garni d’un mauvais matelas et d’une couverture de laine mangée par les vers, un tabouret, une petite table de bois vermoulu, un poêle de faïence grisâtre aussi craquelée que la porcelaine de Japon, une vieille malle à cadenas placée sous son lit, tel était l’ameublement de ce taudis délabré.

Une étroite fenêtre aux carreaux sordides éclairait à peine cette pièce entièrement privée d’air et de jour par la hauteur du bâtiment qui donnait sur la rue ; deux vieux mouchoirs à tabac attachés l’un à l’autre avec des épingles, et qui pouvaient à volonté glisser sur une ficelle tendus devant la fenêtre, servaient de rideaux ; enfin le carrelage disjoint, rompu, laissant voir le plâtre du plancher, témoignait de la profonde incurie du locataire de cette demeure.

Après avoir fermé sa porte, Rodin jeta son chapeau et son parapluie sur le lit de sangle, posa par terre son panier, en tira le radis noir et le pain, qu’il plaça sur la table ; puis s’agenouillant devant son poêle, il le bourra de combustible et l’alluma en soufflant d’un poumon puissant et vigoureux sur la braise apportée dans un sabot. Lorsque, selon l’expression consacrée, son poêle tira, Rodin alla étendre sur leur ficelle les deux mouchoirs à tabac qui lui servaient de rideaux ; puis, se croyant bien celé à tous les yeux, il tira de la poche de côté de sa redingote la lettre que la mère Arsène lui avait remise. En faisant ce mouvement, il amena plusieurs papiers et objets différents ; l’un de ces papiers, gras et froissé, plié en petit paquet, tomba sur une table et s’ouvrit ; il renfermait une croix de la Légion d’honneur en argent noirci par le temps, le ruban rouge de cette croix avait presque perdu sa couleur primitive.

À la vue de cette croix, qu’il remit dans sa poche avec la médaille dont Faringhea avait dépouillé Djalma, Rodin haussa les épaules en souriant d’un air méprisant et sardonique ; puis il tira sa grosse montre d’argent et la plaça sur la table à côté de la lettre de Rome.

Il regardait cette lettre avec un singulier mélange de défiance et d’espoir, de crainte et d’impatiente curiosité.

Après un moment de réflexion, il s’apprêtait à décacheter cette enveloppe… Mais il la rejeta brusquement sur la table, comme si, par un étrange caprice, il eût voulu prolonger de quelques instants l’angoisse d’une incertitude aussi poignante, aussi irritante que l’émotion du jeu. Regardant sa montre, Rodin résolut de n’ouvrir la lettre que lorsque l’aiguille marquerait neuf heures et demie ; il s’en fallait alors de sept minutes. Par une de ces bizarreries puérilement fatalistes, dont de très grands esprits n’ont pas été exempts, Rodin se disait :

- Je brûle du désir d’ouvrir cette lettre ; si je ne l’ouvre qu’à neuf heures et demie, les nouvelles qu’elle m’apporte seront favorables.

Pour employer ces minutes, Rodin fit quelques pas dans sa chambre, et alla se placer, pour ainsi dire, en contemplation devant deux vieilles gravures jaunâtres, rongées de vétusté, attachées au mur par des clous rouillés.

Le premier de ces objets d’art, seuls ornements dont Rodin eût jamais décoré ce taudis, était une de ces images grossièrement dessinées et enluminées de rouge, de jaune, de vert et de bleu que l’on vend dans les foires ; une inscription italienne annonçait que cette gravure avait été fabriquée à Rome. Elle représentait une femme couverte de guenilles, portant une besace et ayant sur ses genoux un petit enfant, une horrible diseuse de bonne aventure tenait dans ses mains la main du petit enfant, et semblait y lire l’avenir, car ces mots sortaient de sa bouche en grosses lettres bleues : Sarà papa (il sera pape).

Le second de ces objets d’art qui semblaient inspirer les profondes méditations de Rodin était une excellente gravure en taille-douce dont le fini précieux, le dessin à la fois hardi et correct contrastaient singulièrement avec la grossière enluminure de l’autre image.

Cette rare et magnifique gravure, payée par Rodin six louis (luxe énorme), représentait un jeune garçon vêtu de haillons. La laideur de ses traits était compensée par l’expression spirituelle de sa physionomie vigoureusement caractérisée ; assis sur une pierre, entouré çà et là d’un troupeau qu’il gardait, il était vu de face, accoudé sur son genou, et appuyant son menton dans la paume de sa main. L’attitude pensive, réfléchie de ce jeune homme vêtu comme un mendiant, la puissance de son large front, la finesse de son regard pénétrant, la fermeté de sa bouche rusée, semblaient révéler une indomptable résolution jointe à une intelligence supérieure et à une astucieuse adresse. Au-dessous de cette figure, les attributs pontificaux s’enroulaient autour d’un médaillon au centre duquel se voyait une tête de vieillard dont les lignes, fortement accentuées, rappelaient d’une manière frappante, malgré leur sénilité, les traits du jeune gardeur de troupeaux.

Cette gravure portait enfin pour titre : LA JEUNESSE DE SIXTE-QUINT, et l’image enluminée, la Prédiction !

À force de contempler ces gravures de plus en plus près, d’un œil de plus en plus ardent et interrogatif, comme s’il eût demandé des inspirations ou des espérances à ces images, Rodin s’en était tellement rapproché que, toujours debout et repliant son bras droit derrière sa tête, il se tenait pour ainsi dire appuyé et accoudé à la muraille, tandis que, cachant sa main gauche dans la poche de son pantalon noir, il écartait ainsi un des pans de sa vieille redingote olive.

Pendant plusieurs minutes il garda cette attitude méditative.

* * * * *

Rodin, nous l’avons dit, venait rarement dans ce logis ; selon les règles de son ordre, il avait jusqu’alors toujours demeuré avec le père d’Aigrigny, dont la surveillance lui était spécialement confiée :

Aucun membre de la congrégation, surtout dans la position subalterne où Rodin s’était jusqu’alors tenu, ne pouvait ni se renfermer chez soi, ni même posséder un meuble fermant à clef ; de la sorte, rien n’entravait l’exercice d’un espionnage mutuel, incessant, l’un des plus puissants moyens d’action et d’asservissement employés par la compagnie de Jésus. En raison de diverses combinaisons qui lui étaient personnelles, bien que se rattachant par quelques points aux intérêts généraux de son ordre, Rodin avait pris à l’insu de tous ce pied-à-terre de la rue Clovis. C’est du fond de ce réduit ignoré que le socius correspondait directement avec les personnages les plus éminents et les plus influents du sacré collège.

On se souvient peut-être qu’au commencement de cette histoire, lorsque Rodin écrivait à Rome que le père d’Aigrigny, ayant reçu l’ordre de quitter la France sans voir sa mère mourante, avait hésité à partir ; on se souvient, disons-nous, que Rodin avait ajouté en forme de post-scriptum, au bas du billet qui annonçait au général de l’ordre l’hésitation du père d’Aigrigny :

«Dites au cardinal-prince qu’il peut compter sur moi, mais qu’à son tour il me serve activement.»

Cette manière familière de correspondre avec le plus puissant dignitaire de l’ordre, le ton presque protecteur de la recommandation que Rodin adressait à un cardinal-prince, prouvaient assez que le socius, malgré son apparente subalternité, était à cette époque regardé comme un homme très important par plusieurs princes de l’Église ou autres dignitaires, qui lui adressaient leurs lettres à Paris sous un faux nom, et d’ailleurs chiffrées avec les précautions et les sûretés d’usage.

Après plusieurs moments de méditation contemplative passés devant le portrait de Sixte-Quint, Rodin revint lentement à sa table, où était cette lettre, que, par une sorte d’atermoiement superstitieux, il avait différé d’ouvrir, malgré sa vive curiosité.

Comme il s’en fallait encore de quelques minutes que l’aiguille de sa montre ne marquât neuf heures et demie, Rodin, afin de ne pas perdre de temps, fit méthodiquement les apprêts de son frugal déjeuner ; il plaça sur sa table, à côté d’une écritoire garnie de plumes, le pain et le radis noir ; puis, s’asseyant sur son tabouret, ayant pour ainsi dire le poêle entre ses jambes, il tira de son gousset un couteau à manche de corne, dont la lame aiguë était aux trois quarts usée, coupa alternativement un morceau de pain et un morceau de radis, et commença son frugal repas avec un appétit robuste, l’œil fixé sur l’aiguille de sa montre… L’heure fatale atteinte, Robin décacheta l’enveloppe d’une main tremblante.

Elle contenait deux lettres.

La première parut le satisfaire médiocrement ; car, au bout de quelques instants, il haussa les épaules, frappa impatiemment sur la table avec le manche de son couteau, écarta dédaigneusement cette lettre du revers de sa main crasseuse et parcourut la seconde missive, tenant son pain d’une main, et, de l’autre, trempant par un mouvement machinal une tranche de radis dans le sel gris répandu sur un coin de table.

Tout à coup, la main de Rodin restait immobile. À mesure qu’il avançait dans sa lecture, il paraissait de plus en plus intéressé, surpris, frappé. Se levant brusquement, il courut à la croisée, comme pour s’assurer, par un second examen des chiffres de la lettre, qu’il ne s’était pas trompé, tant ce qu’on lui annonçait lui paraissait inattendu. Sans doute Rodin reconnut qu’il avait bien déchiffré, car, laissant tomber ses bras, non pas avec abattement, mais avec la stupeur d’une satisfaction aussi imprévue qu’extraordinaire, il resta quelque temps la tête basse, le regard fixe, profond ; la seule marque de joie qu’il donnât se manifestait par une sorte d’aspiration sonore, fréquente et prolongée.

Les hommes aussi audacieux dans leur ambition que patients et opiniâtres dans leur sape souterraine sont surpris de leur réussite lorsque cette réussite devance et dépasse incroyablement leurs sages et prudentes prévisions. Rodin se trouvait dans ce cas. Grâce à des prodiges de ruse, d’adresse et de dissimulation, grâce à de puissantes promesses de corruption, grâce enfin au singulier mélange d’admiration, de frayeur et de confiance que son génie inspirait à plusieurs personnages influents, Rodin apprenait du gouvernement pontifical, que, selon une éventualité possible et probable, il pourrait, dans un temps donné, prétendre avec chance de succès à une position qui n’a que trop excité la crainte, la haine ou l’envie de bien des souverains, et qui a été quelquefois occupée par de grands hommes de bien, par d’abominables scélérats ou par des gens sortis des derniers rangs de la société. Mais, pour que Rodin atteignît plus sûrement ce but il lui fallait absolument réussir, dans ce qu’il s’était engagé à accomplir, sans violence, et seulement par le jeu et par le ressort des passions habilement maniées, à savoir : Assurer à la compagnie de Jésus la possession des biens de la famille de Rennepont.

Possession qui, de la sorte, avait une double et immense conséquence ; car Rodin, selon ses visées personnelles, songeait à se faire de son ordre (dont le chef était à sa discrétion) un marchepied et un moyen d’intimidation.

Sa première impression de surprise passée, impression qui n’était pour ainsi dire qu’une sorte de modestie d’ambition, de défiance de soi, assez commune aux hommes réellement supérieurs, Rodin, envisageant plus froidement, plus logiquement les choses, se reprocha presque sa surprise.

Pourtant, bientôt après, par une contradiction bizarre, cédant encore à une de ces idées puériles auxquelles l’homme obéit souvent lorsqu’il se sait ou se croit parfaitement seul et caché, Rodin se leva brusquement, prit la lettre qui lui avait causé une si heureuse surprise, et alla pour ainsi dire l’étaler sous les yeux de l’image du jeune pâtre devenu pape ; puis, secouant fièrement, triomphalement la tête, dardant sur le portrait son regard de reptile, il dit entre ses dents, en mettant son doigt crasseux sur l’emblème pontifical :

- Hein ! frère ? et moi aussi… peut-être… Après cette interpellation ridicule, Rodin revint à sa place, et comme si l’heureuse nouvelle qu’il venait de recevoir eût exaspéré son appétit, il plaça la lettre devant lui pour la relire encore une fois, et, la couvant des yeux, il se prit à mordre avec une sorte de furie joyeuse dans son pain dur et dans son radis noir en chantonnant un vieil air de litanies.

* * * * *

Il y avait quelque chose d’étrange, de grand et surtout d’effrayant dans l’opposition de cette ambition immense, déjà presque justifiée par les événements, et contenue, si cela peut se dire, dans un si misérable réduit.

Le père d’Aigrigny, homme sinon très supérieur, du moins d’une valeur réelle, grand seigneur de naissance, très hautain, placé dans le meilleur monde, n’aurait jamais osé avoir seulement la pensée de prétendre à ce que prétendait Rodin de prime saut ; l’unique visée du père d’Aigrigny, il la trouvait impertinente, était d’arriver à être un jour élu général de son ordre, de cet ordre qui embrassait le monde. La différence des aptitudes ambitieuses de ces personnages est concevable.

Lorsqu’un homme d’un esprit éminent, d’une nature saine et vivace, concentrant toutes les forces de son âme et de son corps sur une pensée unique, pratique obstinément ainsi que le faisait Rodin, la chasteté, la frugalité, enfin le renoncement volontaire à toute satisfaction du cœur ou des sens, presque toujours cet homme ne se révolte ainsi contre les vœux sacrés du Créateur qu’au profit de quelque passion monstrueuse et dévorante, divinité infernale qui, par un acte sacrilège, lui demande, en échange d’une puissance redoutable, l’anéantissement de tous les nobles penchants, de tous les ineffables attraits, de tous les tendres instincts dont le Seigneur, dans sa sagesse éternelle, dans son inépuisable munificence, a si paternellement doué la créature.

* * * * *

Pendant la scène muette que nous venons de dépeindre, Rodin ne s’était pas aperçu que les rideaux d’une des fenêtres situées au troisième étage du bâtiment qui dominait le corps de logis où il habitait s’étaient légèrement écartés et avaient à demi découvert la mine espiègle de Rose-Pompon et la face de Silène de Nini-Moulin.

Il s’ensuivait que Rodin, malgré son rempart de mouchoirs à tabac, n’avait été nullement garanti de l’examen indiscret et curieux des deux coryphées de la Tulipe orageuse.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > III. UNE VISITE INATTENDUE.

III. Une visite inattendue.

Rodin, quoiqu’il eût éprouvé une profonde surprise à la lecture de la seconde lettre de Rome, ne voulut pas que sa réponse témoignât de cet étonnement. Son frugal déjeuner terminé, il prit une feuille de papier et chiffra rapidement la note suivante, de ce ton rude et tranchant qui lui était habituel lorsqu’il n’était pas obligé de se contraindre :

«Ce que l’on m’apprend ne me surprend point. J’avais tout prévu. Indécision et lâcheté portent toujours ces fruits-là. Ce n’est pas assez. La Russie hérétique égorge la Pologne catholique. Rome bénit les meurtriers et maudit les victimes.

«Cela me va.

«En retour, la Russie garantit à Rome, par l’Autriche, la compression sanglante des patriotes de la Romagne.

«Cela me va toujours.

«Les bandes d’égorgeurs du bon cardinal Albani ne suffisent plus au massacre des libéraux impies ; elles sont lasses.

«Cela ne me va plus. Il faut qu’elles marchent.»

Au moment où Rodin venait d’écrire ces derniers mots, son attention fut tout à coup distraite par la voix fraîche et sonore de Rose-Pompon, qui, sachant son Béranger par cœur, avait ouvert la fenêtre de Philémon, et assise sur la barre d’appui, chantait avec beaucoup de charme et de gentillesse ce couplet de l’immortel chansonnier :

Mais, quelle erreur ! non, Dieu, n’est pas colère,

S’il créa tout… à tout il sera d’appui :

Vins qu’il nous donne, amitié tutélaire,

Et vous, amours, qui créez après lui,

Prêtez un charme à ma philosophie ;

Pour dissiper des rêves affligeants,

Le verre en main, que chacun se confie

Au Dieu des bonnes gens !

Ce chant, d’une mansuétude divine, contrastait si étrangement avec la froide cruauté des quelques lignes écrites par Rodin, qu’il tressaillit et se mordit les lèvres de rage en reconnaissant ce refrain du poète véritablement chrétien qui avait porté de si rudes coups à la mauvaise Église. Rodin attendit quelques instants dans une impatience courroucée, croyant que la voix allait continuer ; mais Rose-Pompon se tut, ou du moins ne fit plus que fredonner, et bientôt passa à un autre air, celui du Bon papa, qu’elle vocalisa, même sans paroles. Rodin, n’osant pas aller regarder par sa croisée quelle était cette importune chanteuse, haussa les épaules, reprit sa plume et continua :

«Autre chose : Il faudrait exaspérer les indépendants de tous les pays, soulever la rage philosophaille de l’Europe, et faire écumer le libéralisme, ameuter contre Rome tout ce qui vocifère. Pour cela, proclamer à la face du monde les trois propositions suivantes :

«1° Il est abominable de soutenir que l’on peut faire son salut dans quelque profession de foi que ce soit, pourvu que les mœurs soient pures ;

«2° Il est odieux et absurde d’accorder aux peuples la liberté de conscience ;

«3° L’on ne saurait avoir trop d’horreur contre la liberté de la presse.

«Il faut amener l’homme faible à déclarer ces propositions de tout point orthodoxes, lui vanter leur bon effet sur les gouvernements despotiques, sur les vrais catholiques, sur les museleurs de populaire. Il se prendra au piège. Les propositions formulées, la tempête éclate. Soulèvement général contre Rome, scission profonde ; le sacré collège se divise en trois partis.

L’un approuve, l’autre blâme, l’autre tremble. L’homme faible, encore plus épouvanté qu’il ne l’est aujourd’hui d’avoir laisser égorger la Pologne, recule devant les clameurs, les reproches, les menaces, les ruptures violentes qu’il soulève.

«Cela me va toujours, et beaucoup.

«Alors, à notre père vénéré d’ébranler la conscience de l’homme faible, d’inquiéter son esprit, d’effrayer son âme.

«En résumé : abreuver de dégoûts, diviser son conseil, l’isoler, l’effrayer, redoubler l’ardeur féroce du bon Albani, réveiller l’appétit des Sanfédistes, leur donner des libéraux à leur faim ; pillage, viol, massacre comme à Césène, vraie marée montante de sang carbonaro, l’homme faible en aura le déboire, tant de tueries en son nom ! ! ! il reculera… il reculera… chacun de ses jours aura son remords, chaque nuit sa terreur, chaque minute son angoisse. Et l’abdication dont il menace déjà viendra enfin, peut-être trop tôt. C’est le seul danger à présent, à vous d’y pourvoir.

«En cas d’abdication… le grand pénitencier m’a compris. Au lieu de confier à un général le commandement de notre ordre, la meilleure milice du saint-siège, je la commande moi-même. Dès lors cette milice ne m’inquiète plus : exemple… les janissaires et les gardes prétoriennes toujours funestes à l’autorité ; pourquoi ? parce qu’ils ont pu s’organiser comme défenseurs du pouvoir en dehors du pouvoir ; de là, leur puissance d’intimidation.

«Clément XIV ? un niais. Flétrir, abolir notre compagnie, faute absurde. La défendre, l’innocenter, s’en déclarer le général, voilà ce qu’il devait faire. La compagnie, alors à sa merci, consentait à tout ; il nous absorbait, nous inféodait au saint-siège, qui n’avait plus à redouter… nos services ! ! ! Clément XIV est mort de la colique.

À bon entendeur, salut. Le cas échéant, je ne mourrai pas de cette mort.»

La voix vibrante et perlée de Rose-Pompon retentit de nouveau.

Rodin fit un bond de colère sur sa chaise ; mais bientôt, et à mesure qu’il entendit le couplet suivant, qu’il ne connaissait pas (il ne possédait pas son Béranger comme la veuve de Philémon), le jésuite, accessible à certaines idées bizarrement superstitieuses, resta interdit, presque effrayé de ce singulier rapprochement. C’est le bon pape de Béranger qui parle :

Que sont les rois ? de sots bélîtres

Ou des brigands qui, gros d’orgueil,

Donnant leurs crimes pour des titres,

Entre eux se poussent au cercueil.

À prix d’or je puis les absoudre

Ou changer leur sceptre en bourdon ;

Ma Dondon,

Riez donc !

Sautez donc !

Regardez-moi lancer la foudre

Jupin m’a fait son héritier,

Je suis entier.

Rodin, à demi levé de sa chaise, le cou tendu, l’œil fixe, écoutait encore, que Rose-Pompon, voltigeant comme une abeille d’une fleur à une autre de son répertoire, chantonnait déjà le ravissant refrain de Colibri. N’entendant plus rien, le jésuite se rassit avec une sorte de stupeur ; mais au bout de quelques minutes de réflexion, sa figure rayonna tout à coup ; il voyait un heureux présage dans ce singulier incident. Il reprit sa plume, et ses premiers mots se ressentirent pour ainsi dire de cette étrange confiance dans la fatalité :

«Jamais je n’ai cru plus au bon succès qu’en ce moment.

Raison de plus pour ne rien négliger. Tout pressentiment commande un redoublement de zèle. Une nouvelle pensée m’est venue hier. On agira ici de concert. J’ai fondé un journal ultra-catholique : l’Amour du prochain. À sa furie ultramontaine, tyrannique, liberticide, on le croira l’organe de Rome. J’accréditerai ces bruits. Nouvelles furies.

«Cela me va.

«Je vais soulever la question de liberté d’enseignement ; les libéraux du cru nous appuieront. Niais, ils nous admettent au droit commun, quand nos privilèges, nos immunités, notre influence du confessionnal, notre obédience à Rome, nous mettent en dehors du droit commun même, par les avantages dont nous jouissons. Doubles niais, ils nous croient désarmés parce qu’ils le sont eux-mêmes contre nous. Question brûlante ; clameurs irritantes, nouveaux dégoûts pour l’homme faible. Tout ruisseau grossit le torrent.

«Cela me va toujours.

«Pour résumer en deux mots : la fin, c’est l’abdication. Le moyen, harcèlement, torture incessante. L’héritage Rennepont paye l’élection. Prix faits, marchandise vendue.»

Rodin s’interrompit brusquement d’écrire, croyant avoir entendu quelque bruit à la porte de sa chambre, qui ouvrait sur l’escalier ; il prêta l’oreille, suspendit sa respiration, tout redevint silencieux. Il croyait s’être trompé, et reprit sa plume.

«Je me charge de l’affaire Rennepont, unique pivot de nos combinaisons temporelles ; il faut reprendre en sous-œuvre, substituer le jeu des intérêts, le ressort des passions, aux stupides coups de massue du père d’Aigrigny ; il a failli tout compromettre ; il a pourtant de très bonnes parties ; mais une seule gamme ; et puis pas assez grand pour savoir se faire petit.

Dans son vrai milieu, j’en tirerai parti, les morceaux en sont bons. J’ai usé à temps du franc pouvoir du révérend père général ; j’apprendrai, si besoin est, au père d’Aigrigny, les engagements secrets pris envers moi par le général ; jusqu’ici on lui a laissé forger pour cet héritage la destination que vous savez ; bonne pensée, mais inopportune : même but par autre voie.

«Les renseignements faux. Il y a plus de deux cents millions ; l’éventualité échéant, le douteux est certain ; reste une latitude immense. L’affaire Rennepont est à cette heure deux fois mienne, avant trois mois ces deux cents millions seront à nous, par la libre volonté des héritiers, il le faut. Car, ceci manquant, le parti temporel m’échappe ; mes chances diminuent de moitié. J’ai demandé pleins pouvoirs ; le temps presse, j’agis comme si je les avais. Un renseignement m’est indispensable pour mes projets ; je l’attends de vous ; il me le faut, vous m’entendez ? la haute influence de votre frère à la cour de Vienne vous servira. Je veux avoir les détails les plus précis sur la position actuelle du duc de Reichstadt, le Napoléon II des impérialistes. Peut-on, oui ou non, nouer par votre frère une correspondance secrète avec le prince ou à l’insu de son entourage ? Avisez promptement, ceci est urgent ; cette note part aujourd’hui : je la compléterai demain… Elle vous parviendra, comme toujours, par le petit marchand.»

Au moment où Rodin venait de mettre et de cacheter cette lettre sous une double enveloppe, il crut de nouveau entendre du bruit au dehors… Il écouta. Au bout de quelques moments de silence, plusieurs coups frappés à sa porte retentirent dans la chambre. Rodin tressaillit : pour la première fois, l’on heurtait à sa porte depuis près d’une année qu’il venait dans ce logis.

Serrant précipitamment dans la poche de sa redingote la lettre qu’il venait d’écrire, le jésuite alla ouvrir la vieille malle cachée sous le lit de sangle, y prit un paquet de papiers enveloppé d’un mouchoir à tabac en lambeaux, joignit à ce dossier les deux lettres chiffrées qu’il venait de recevoir, et cadenassa soigneusement la malle.

L’on continuait de frapper au dehors avec un redoublement d’impatience.

Rodin prit le panier de la fruitière à la main, son parapluie sous son bras, et, assez inquiet, alla voir quel était l’indiscret visiteur. Il ouvrit la porte, et se trouva en face de Rose-Pompon, la chanteuse importune, qui, faisant une accorte et gentille révérence, lui demanda d’un air parfaitement ingénu :

- M. Rodin, s’il vous plaît ?

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > IV. UN SERVICE D’AMI.

IV. Un service d’ami.

Rodin, malgré sa surprise et son inquiétude, ne sourcilla pas ; il commença par fermer sa porte après soi, remarquant le coup d’œil curieux de la jeune fille, puis il lui dit avec bonhomie :

- Qui demandez-vous, ma chère fille ?

- M. Rodin, reprit crânement Rose-Pompon en ouvrant ses jolis yeux bleus de toute leur grandeur, et regardant Rodin bien en face.

- Ce n’est pas ici… dit-il en faisant un pas pour descendre. Je ne connais pas… Voyez plus haut ou plus bas.

- Oh ! que c’est joli ! Voyons… faites donc le gentil, à votre âge ! dit Rose-Pompon en haussant les épaules, comme si on ne savait pas que c’est vous qui vous appelez M. Rodin.

- Charlemagne, dit le socius en s’inclinant, Charlemagne, pour vous servir, si j’en étais capable.

- Vous n’en êtes pas capable, répondit Rose-Pompon d’un ton majestueux, et elle ajouta d’un air narquois :

- Nous avons donc des cachettes à la minon-minette, que nous changeons de nom ?… Nous avons peur que maman Rodin nous espionne ?

- Tenez, ma chère fille, dit le socius en souriant d’un air paternel, vous vous adressez bien : je suis un vieux bonhomme qui aime la jeunesse… la joyeuse jeunesse. Ainsi, amusez-vous, même à mes dépens… mais laissez-moi passer, car l’heure me presse…

Et Rodin fit de nouveau un pas vers l’escalier.

- Monsieur Rodin, dit Rose-Pompon d’une voix solennelle, j’ai des choses très importantes à vous communiquer, des conseils à vous demander sur une affaire de cœur.

- Ah çà ! voyons, petite folle, vous n’avez donc personne à tourmenter dans votre maison que vous venez dans celle-ci ?

- Mais je loge ici, monsieur Rodin, répondit Rose-Pompon en appuyant malicieusement sur le nom de sa victime.

- Vous ? ah bah ! j’ignorais un si joli voisinage.

- Oui… je loge ici depuis six mois, monsieur Rodin.

- Vraiment ! et où donc ?

- Au troisième, dans le bâtiment du devant, monsieur Rodin.

- C’est donc vous qui chantiez si bien tout à l’heure ?

- Moi-même, monsieur Rodin.

- Vous m’avez fait le plus grand plaisir, en vérité.

- Vous êtes bien honnête, monsieur Rodin.

- Et vous logez avec votre respectable famille, je suppose ?

- Je crois bien, monsieur Rodin, dit Rose-Pompon en baissant les yeux d’un air ingénu : j’habite avec grand-papa Philémon et grand’maman Bacchanal… une reine, rien que ça.

Rodin avait été jusqu’alors assez gravement inquiet, ignorant de quelle manière Rose-Pompon avait surpris son véritable nom ; mais, en entendant nommer la reine Bacchanal et en apprenant qu’elle logeait dans cette maison, il trouva une compensation à l’incident désagréable soulevé par l’apparition de Rose-Pompon ; il importait en effet beaucoup à Rodin de savoir où trouver la reine Bacchanal, maîtresse de Couche-tout-Nu et sœur de la Mayeux, de la Mayeux signalée comme dangereuse depuis son entretien avec la supérieure du couvent, et depuis la part qu’elle avait prise aux projets de fuite de Mlle de Cardoville. De plus, Rodin espérait, grâce à ce qu’il venait d’apprendre, amener adroitement Rose-Pompon à lui confesser le nom de la personne dont elle tenait que M. Charlemagne s’appelait M. Rodin.

À peine la jeune fille eut-elle prononcé le nom de la reine Bacchanal, que Rodin, joignit les mains, paraissant aussi surpris que vivement intéressé.

- Ah ! ma chère fille, s’écria-t-il, je vous en conjure, ne plaisantons pas… S’agirait-il, par hasard, d’une jeune fille qui porte ce surnom et qui est sœur d’une ouvrière contrefaite ?…

- Oui, monsieur, la reine Bacchanal est son surnom, dit Rose-Pompon assez étonnée à son tour ; elle s’appelle Céphyse Soliveau : c’est mon amie.

- Ah ! c’est votre amie ! dit Rodin en réfléchissant.

- Oui, monsieur, mon amie intime…

- Et vous l’aimez ?

- Comme une sœur… Pauvre fille ! je fais ce que je peux pour elle ! et ce n’est guère… Mais comment un respectable homme de votre âge connaît-il la reine Bacchanal ?… Ah ! ah ! c’est ce qui prouve que vous portez des faux noms…

- Ma chère fille ! je n’ai plus envie de rire maintenant, dit si tristement Rodin que Rose-Pompon, se reprochant sa plaisanterie, lui dit :

- Mais enfin, comment connaissez-vous Céphyse ?

- Hélas ! ce n’est pas elle que je connais… mais un brave garçon qui l’aime comme un fou !…

- Jacques Rennepont !

- Autrement dit Couche-tout-Nu… À cette heure, il est en prison pour dettes, reprit Rodin avec un soupir. Je l’y ai vu hier.

- Vous l’avez vu hier ? Mais, comme ça se trouve ! dit Rose-Pompon en frappant dans ses mains.

Alors, venez vite, venez tout de suite chez Philémon, vous donnerez à Céphyse des nouvelles de son amant… elle est si inquiète !…

- Ma chère fille… je voudrais ne lui donner que de bonnes nouvelles de ce digne garçon que j’aime malgré ses folies… car qui n’en a pas fait des folies ? ajouta Rodin avec une indulgente bonhomie.

- Pardieu ! dit Rose-Pompon en se balançant sur ses hanches comme si elle eût été encore costumée en débardeur.

- Je dirai plus, ajouta Rodin, je l’aime à cause de ses folies ; car, voyez-vous, on a beau dire, ma chère fille, il y a toujours un bon fonds, un bon cœur, quelque chose enfin, chez ceux qui dépensent généreusement leur argent pour les autres.

- Eh bien ! tenez, vous êtes un très brave homme, vous ! dit Rose-Pompon enchantée de la philosophie de Rodin. Mais pourquoi ne voulez-vous pas venir voir Céphyse pour lui parler de Jacques ?

- À quoi bon lui apprendre ce qu’elle sait ? Que Jacques est en prison ?… Ce que je voudrais, moi, ce serait de tirer ce pauvre garçon d’un si mauvais pas…

- Oh ! monsieur, faites cela, tirez Jacques de prison, s’écria vivement Rose-Pompon, et nous vous embrasserons nous deux Céphyse.

- Ce serait du bien perdu, chère petite folle, dit Rodin en souriant ; mais rassurez-vous, je n’ai pas besoin de récompense pour vous faire un peu de bien quand je le puis.

- Ainsi vous espérez tirer Jacques de prison ?…

Rodin secoua la tête et reprit d’un air chagrin et contrarié :

- Je l’espérais… mais, à cette heure… que voulez-vous ? tout est changé…

- Et pourquoi donc ? demanda Rose-Pompon surprise.

- Cette mauvaise plaisanterie que vous me faites en m’appelant M. Rodin doit vous paraître très amusante, ma chère fille, je le comprends : vous n’êtes en cela qu’un écho…

Quelqu’un vous aura dit : «Allez dire à M. Charlemagne qu’il s’appelle M. Rodin… ça sera fort drôle.»

- Bien sûr qu’il ne me fût pas venu à l’idée de vous appeler M. Rodin… on n’invente pas un nom comme celui-là soi-même, répondit Rose-Pompon.

- Eh bien ! cette personne, avec ses mauvaises plaisanteries, a fait sans le savoir un grand tort au pauvre Jacques Rennepont.

- Ah ! mon Dieu ! et cela parce que je vous ai appelé M. Rodin, au lieu de M. Charlemagne ? s’écria Rose-Pompon tout attristée, regrettant alors la plaisanterie qu’elle avait faite à l’instigation de Nini-Moulin. Mais enfin monsieur, reprit-elle, qu’est-ce que cette plaisanterie a de commun avec le service que vous vouliez rendre à Jacques ?

- Il ne m’est pas permis de vous le dire, ma chère fille. En vérité… je suis désolé de tout ceci pour ce pauvre Jacques… croyez-le bien ; mais permettez-moi de descendre.

- Monsieur… écoutez-moi, je vous en prie, dit Rose-Pompon : si je vous disais le nom de la personne qui m’a engagée à vous appeler M. Rodin, vous intéresseriez-vous toujours à Jacques ?

- Je ne cherche pas à surprendre les secrets de personne… ma chère fille… vous avez été dans tout ceci le jouet ou l’écho de personnes peut-être fort dangereuses, et, ma foi ! malgré l’intérêt que m’inspire Jacques Rennepont, je n’ai pas envie, vous entendez bien, de me faire des ennemis, moi, pauvre homme… Dieu m’en garde !

Rose-Pompon ne comprenait rien aux craintes de Rodin et il y comptait bien ; car après une seconde de réflexion la jeune fille lui dit :

- Tenez, monsieur, c’est trop fort pour moi, je n’y entends rien ; mais ce que je sais, c’est que je serais désolée d’avoir fait tort à un brave garçon pour une plaisanterie.

Je vais donc vous dire tout bonnement ce qui en est ; ma franchise sera peut-être utile à quelque chose…

- La franchise éclaire souvent les choses obscures, dit sentencieusement Rodin.

- Après tout, dit Rose-Pompon, tant pis pour Nini-Moulin. Pourquoi me fait-il dire des bêtises qui peuvent nuire à l’amant de cette pauvre Céphyse ? Voilà, monsieur, ce qui est arrivé : Nini-Moulin, un gros farceur, vous a vu tout à l’heure dans la rue ; la portière lui a dit que vous vous appeliez M. Charlemagne. Il m’a dit à moi : «Non, il s’appelle Rodin, il faut lui faire une farce : Rose-Pompon, allez à sa porte, frappez-y, appelez-le M. Rodin. Vous verrez la drôle de figure qu’il fera.» J’ai promis à Nini-Moulin de ne pas le nommer ; mais dès que ça pourrait risquer de nuire à Jacques… tans pis, je le nomme.

Au nom de Nini-Moulin, Rodin n’avait pu retenir un mouvement de surprise. Ce pamphlétaire, qu’il avait fait charger de la rédaction de l’Amour du prochain, n’était pas personnellement à craindre ; mais Nini-Moulin, très bavard et très expansif après boire, pouvait être inquiétant, gênant, surtout si Rodin, ainsi que cela était probable, devait revenir plusieurs fois dans cette maison pour exécuter ses projets sur Couche-tout-Nu, par l’intermédiaire de la reine Bacchanal. Le socius se promit donc d’aviser à cet inconvénient.

- Ainsi, ma chère fille, dit-il à Rose-Pompon, c’est un M. Desmoulins qui vous a engagée à me faire cette mauvaise plaisanterie ?

- Non pas Desmoulins… mais Dumoulin, reprit Rose-Pompon. Il écrit dans les journaux des sacristains, et il défend les dévots pour l’argent qu’on lui donne, car si Nini-Moulin est un saint… ses patrons sont saint Soiffard et saint Chicard, comme il dit lui-même.

- Ce monsieur me paraît fort gai.

- Oh ! très bon enfant !

- Mais attendez donc, attendez donc, reprit Rodin en paraissant rappeler ses souvenirs ; n’est-ce pas un homme de trente-six à quarante ans, gros… la figure colorée ?

- Colorée comme un verre de vin rouge, dit Rose-Pompon, et, par dessus, le nez bourgeonné… comme une framboise…

- C’est bien lui… M. Dumoulin… oh ! alors vous me rassurez complètement, ma chère fille ; la plaisanterie ne m’inquiète plus guère. Mais c’est un très digne homme que M. Dumoulin, aimant peut-être un peu trop le plaisir…

- Ainsi, monsieur, vous tâcherez toujours d’être utile à Jacques ? La bête de plaisanterie de Nini-Moulin ne vous en empêchera pas ?

- Non, je l’espère.

- Ah çà ! il ne faudra pas que je dise à Nini-Moulin que vous savez que c’est lui qui m’a dit de vous appeler M. Rodin, n’est-ce pas, monsieur ?

- Pourquoi non ? En toutes choses, ma fille, il faut toujours dire franchement la vérité.

- Mais, monsieur, Nini-Moulin m’a tant recommandé de ne pas vous le nommer…

- Si vous me l’avez nommé, c’est par un très bon motif ; pourquoi ne pas le lui avouer ? Du reste, ma chère fille, ceci vous regarde, et non pas moi… Faites comme vous voudrez…

- Et pourrais-je dire à Céphyse vos intentions pour Jacques ?

- La franchise, ma chère fille, toujours la franchise… on ne risque jamais rien de dire ce qui est…

- Pauvre Céphyse, va-t-elle être heureuse !… dit vivement Rose-Pompon. Et cela lui viendra bien à propos…

- Seulement, il ne faut pas qu’elle s’exagère trop ce bonheur.

Je ne promets pas positivement… de faire sortir ce digne garçon de prison… je dis que je tâcherai ; mais ce que je promets positivement, car depuis l’emprisonnement de Jacques, je crois votre amie dans une position bien gênée…

- Hélas ! monsieur…

- Ce que je promets, dis-je, c’est un petit secours… que votre amie recevra aujourd’hui, afin qu’elle ait le moyen de vivre honnêtement… et si elle est sage, eh bien !… si elle est sage, plus tard on verra…

- Ah ! monsieur, vous ne savez pas comme vous venez à temps au secours de cette pauvre Céphyse… On dirait que vous êtes son vrai bon ange… Ma foi, que vous vous appeliez M. Rodin ou M. Charlemagne, tout ce que je puis jurer, c’est que vous êtes un excellent…

- Allons, allons, n’exagérons rien, dit Rodin en interrompant Rose-Pompon ; dites un bon vieux brave homme et rien de plus, ma chère fille. Mais voyez donc comme les choses s’enchaînent quelquefois ! Je vous demande un peu qui m’aurait dit, lorsque j’entendais frapper à ma porte, ce qui m’impatientait fort, je l’avoue, qui m’aurait dit que c’était une petite voisine qui, sous le prétexte d’une mauvaise plaisanterie, me mettait sur la voie d’une bonne action… Allons, donnez courage à votre amie… ce soir elle recevra un secours, et, ma foi, confiance et espoir ! Dieu merci ! il est encore de bonnes gens sur la terre.

- Ah ! monsieur… vous le prouvez bien.

- Que voulez-vous ? c’est tout simple : le bonheur des vieux… c’est de voir le bonheur des jeunes…

Ceci fut dit par Rodin avec une bonhomie si parfaite que Rose-Pompon sentit ses yeux humides et reprit tout émue :

- Tenez, monsieur, Céphyse et moi, nous ne sommes que de pauvres filles ; il y en a de plus vertueuses, c’est encore vrai, mais nous avons, j’ose le dire, bon cœur : aussi, voyez-vous, si jamais vous étiez malade, appelez-nous ; il n’y a pas de bonnes sœurs qui vous soigneraient mieux que nous… C’est tout ce que nous pouvons vous offrir ; sans compter Philémon que je ferais se scier en quatre morceaux pour vous ; je m’y engage sur l’honneur ; comme Céphyse, j’en suis sûre, s’engagerait aussi pour Jacques, qui serait pour vous à la vie, à la mort.

- Vous voyez donc bien, chère fille, que j’avais raison de dire : tête folle bon cœur… Adieu et au revoir !

Puis Rodin, reprenant son panier, qu’il avait posé à terre à côté de son parapluie, se disposa à descendre l’escalier.

- D’abord vous allez me donner ce panier-là, il vous gênerait pour descendre, dit Rose-Pompon en retirant en effet le panier des mains de Rodin, malgré la résistance de celui-ci.

Puis elle ajouta :

- Appuyez-vous sur mon bras : l’escalier est si noir… vous pourriez faire un faux pas.

- Ma foi, j’accepte votre offre, ma chère fille, car je ne suis pas bien vaillant.

En s’appuyant paternellement sur le bras droit de Rose-Pompon, qui portait le panier de la main gauche, Rodin descendit l’escalier et traversa la cour.

- Tenez, voyez-vous là-haut, au troisième, cette grosse face collée aux carreaux ? dit tout à coup Rose-Pompon à Rodin en s’arrêtant au milieu de la petite cour, c’est Nini-Moulin… Le reconnaissez-vous ? Est-ce bien le vôtre ?

- C’est bien le mien, dit Rodin après avoir levé la tête ; et il fit de la main un salut très affectueux à Jacques Dumoulin, qui, stupéfait, se retira brusquement de la fenêtre.

- Le pauvre garçon… Je suis sûr qu’il a peur de moi… depuis sa mauvaise plaisanterie, dit Rodin en souriant.

Il a bien tort !

Et il accompagna les mots il a bien tort d’un sinistre pincement de lèvres dont Rose-Pompon ne put s’apercevoir.

- Ah çà ! ma chère fille, lui dit-il lorsque tous deux entrèrent dans l’allée, je n’ai plus besoin de votre aide ; remontez vite chez votre amie lui donner les bonnes nouvelles que vous savez.

- Oui, monsieur, vous avez raison, car je grille d’aller lui dire quel brave homme vous êtes. Et Rose-Pompon s’élança dans l’escalier.

- Eh bien !… eh bien !… et mon panier qu’elle emporte, cette petite folle ! dit Rodin.

- Ah ! c’est vrai… Pardon, monsieur, le voici… Pauvre Céphyse ! va-t-elle être contente ! Adieu, monsieur.

Et la gentille figure de Rose-Pompon disparut dans les limbes de l’escalier, qu’elle gravit d’un pied alerte et impatient.

Rodin sortit de l’allée.

- Voici votre panier, chère dame, dit-il en s’arrêtant sur le seuil de la boutique de la mère Arsène. Je vous fais mes humbles remerciements… de votre obligeance…

- Il n’y a pas de quoi, mon digne monsieur ; c’est tout à votre service… Eh bien ! le radis était-il bon ?

- Succulent, ma chère dame, succulent et excellent.

- Ah ! j’en suis bien aise. Vous reverra-t-on bientôt ?

- J’espère que oui… Mais pourriez-vous m’indiquer un bureau de poste voisin ?

- En détournant la rue à gauche, la troisième maison, chez l’épicier.

- Mille remerciements.

- Je parie que c’est un billet doux pour votre bonne amie, dit la mère Arsène, mise en gaieté par le contact de Rose-Pompon et de Nini-Moulin.

- Eh !… eh !… eh !… cette chère dame, dit Rodin en ricanant ; puis redevenant tout à coup parfaitement sérieux, il fit un profond salut à la fruitière en lui disant :

- Votre serviteur de tout mon cœur… Et il gagna la rue.

* * * * *

Nous conduirons maintenant le lecteur dans la maison du docteur Baleinier, où était encore enfermée Mlle de Cardoville.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > V. LES CONSEILS.

V. Les conseils.

Adrienne de Cardoville avait été encore plus étroitement renfermée dans la maison du docteur Baleinier depuis la double tentative nocturne d’Agricol et de Dagobert, en suite de laquelle le soldat, assez grièvement blessé, était parvenu, grâce au dévouement intrépide d’Agricol, assisté de l’héroïque Rabat-Joie, à regagner la petite porte du jardin du couvent et à fuir par le boulevard extérieur avec le jeune forgeron.

Quatre heures venaient de sonner ; Adrienne, depuis le jour précédent, avait été conduite dans une chambre au deuxième étage de la maison de santé ; la fenêtre grillée, défendue au dehors par un auvent, ne laissait parvenir qu’une faible clarté dans cet appartement. La jeune fille, depuis son entretien avec la Mayeux, s’attendait à être délivrée, d’un jour à l’autre, par l’intervention de ses amis ; mais elle éprouvait une douloureuse inquiétude au sujet d’Agricol et de Dagobert ; ignorant absolument l’issue de la lutte engagée pendant une des nuits précédentes par ses libérateurs contre les gens de la maison de fous et du couvent, en vain elle avait interrogé ses gardiennes ; celles-ci étaient restées muettes. Ces nouveaux incidents augmentaient encore les amers sentiments d’Adrienne contre la princesse de Saint-Dizier, le père d’Aigrigny et leurs créatures. La légère pâleur du charmant visage de Mlle de Cardoville, ses beaux yeux un peu battus, trahissaient de récentes angoisses : assise devant une petite table, son front appuyé sur une de ses mains, à demi voilée par les longues boucles de ses cheveux dorés, elle feuilletait un livre.

Tout à coup la porte s’ouvrit, et M. Baleinier entra. Le docteur, jésuite de robe courte, instrument docile et passif des volontés de l’ordre, n’était, on l’a dit, qu’à moitié dans les confidences du père d’Aigrigny et de la princesse de Saint-Dizier.

Il avait ignoré le but de la séquestration de Mlle de Cardoville, il ignorait aussi le brusque revirement de position qui avait eu lieu la veille entre le père d’Aigrigny et Rodin, après la lecture du testament de Marius de Rennepont ; le docteur avait, seulement la veille, reçu l’ordre du père d’Aigrigny (alors obéissant aux inspirations de Rodin) de resserrer plus étroitement encore Mlle de Cardoville, de redoubler de sévérité à son égard, et de tâcher enfin de la contraindre, on verra par quels moyens, à renoncer aux poursuites qu’elle se proposait de faire contre ses persécuteurs.

À l’aspect du docteur, Mlle de Cardoville ne put cacher l’aversion et le dédain que cet homme lui inspirait. M. Baleinier, au contraire, toujours souriant, toujours doucereux, s’approcha d’Adrienne avec une aisance, avec une confiance parfaite, s’arrêta à quelques pas d’elle comme pour examiner attentivement les traits de la jeune fille, puis il ajouta, comme s’il eût été satisfait des remarques qu’il venait de faire :

- Allons ! les malheureux événements de l’avant-dernière nuit auront une influence moins fâcheuse que je ne craignais… Il y a du mieux, le teint est plus reposé, le maintien plus calme ; les yeux sont encore un peu vifs, mais non plus brillants d’un éclat anormal. Vous alliez si bien !… Voici le terme de votre guérison reculé… car ce qui s’est malheureusement passé l’avant-dernière nuit vous a jetée dans un état d’exaltation d’autant plus fâcheux que vous n’en avez pas eu la conscience. Mais heureusement, nos soins aidant, votre guérison ne sera, je l’espère, reculée que de quelque temps.

Si habituée qu’elle fût à l’audace de l’affilié de la congrégation, Mlle de Cardoville ne put s’empêcher de lui dire avec un sourire de dédain amer :

- Quelle imprudente probité est donc la vôtre, monsieur ! Quelle effronterie dans votre zèle à bien gagner l’argent !…

Jamais un moment sans votre masque : toujours la ruse, le mensonge aux lèvres. Vraiment, si cette honteuse comédie vous fatigue autant qu’elle me cause de dégoût et de mépris, on ne vous paye pas assez cher.

- Hélas ! dit le docteur d’un ton pénétré, toujours cette imagination de croire que vous n’aviez pas besoin de mes soins ! que je joue la comédie quand je vous parle de l’état affligeant où vous étiez lorsqu’on a été obligé de vous conduire ici à votre insu ! Mais, sauf cette petite marque d’insanité rebelle, votre position s’est merveilleusement améliorée ; vous marchez à une guérison complète. Plus tard, votre excellent cœur me rendra la justice qui m’est due et un jour… je serais jugé comme je dois l’être.

- Je le crois, monsieur, oui, le jour approche où vous serez jugé comme vous devez l’être, dit Adrienne en appuyant sur ces mots.

- Toujours cette autre idée fixe, dit le docteur avec une sorte de commisération. Voyons, soyez donc plus raisonnable… ne pensez plus à cet enfantillage.

- Renoncer à demander aux tribunaux réparation pour moi et flétrissure pour vous et vos complices ?… Jamais, monsieur… oh ! jamais !

- Bon ! ! dit le docteur en haussant les épaules, une fois dehors… Dieu merci ! vous aurez à songer à bien d’autres choses… ma belle ennemie.

- Vous oubliez pieusement, je le sais, le mal que vous faites… Mais moi, monsieur, j’ai meilleure mémoire.

- Parlons sérieusement ; avez-vous réellement la pensée de vous adresser aux tribunaux ? reprit le docteur Baleinier d’un ton grave.

- Oui, monsieur.

Et, vous le savez… ce que je veux… je le veux fermement.

- Eh bien ! je vous prie, je vous conjure de ne pas donner suite à cette idée, ajouta le docteur d’un ton de plus en plus pénétré ; je vous le demande en grâce, et cela au nom de votre propre intérêt…

- Je crois, monsieur, que vous confondez un peu trop vos intérêts avec les miens…

- Voyons, dit le docteur Baleinier avec une feinte impatience et comme s’il eût été certain de convaincre Mlle de Cardoville, voyons, auriez-vous le triste courage de plonger dans le désespoir deux personnes remplies de cœur et de générosité ?

- Deux seulement ? La plaisanterie serait plus complète si vous en comptiez trois : vous, monsieur, ma tante et l’abbé d’Aigrigny ; car telles sont sans doute les personnes généreuses au nom desquelles vous invoquez ma pitié.

- Eh ! mademoiselle, il ne s’agit ni de moi, ni de votre tante, ni de l’abbé d’Aigrigny.

- De qui s’agit-il donc alors, monsieur ? dit Mlle de Cardoville avec surprise.

- Il s’agit de deux pauvres diables qui, sans doute envoyés par ceux que vous appelez vos amis, se sont introduits dans le couvent voisin pendant l’autre nuit, et sont venus du couvent dans ce jardin… Les coups de feu que vous avez entendu ont été tirés sur eux.

- Hélas ! je m’en doutais… Et l’on a refusé de m’apprendre s’ils avaient été blessés !… dit Adrienne avec une douloureuse émotion.

- L’un d’eux a reçu, en effet, une blessure, mais peu grave, puisqu’il a pu marcher et échapper aux gens qui le poursuivaient.

- Dieu soit loué ! s’écria Mlle de Cardoville en joignant les mains avec ferveur.

- Rien de plus louable que votre joie en apprenant qu’ils ont échappé ; mais alors, par quelle étrange contradiction voulez-vous donc maintenant mettre la justice sur leurs traces ?… Singulière manière, en vérité, de reconnaître leur dévouement.

- Que dites-vous, monsieur ? demanda Mlle de Cardoville.

- Car enfin, s’ils sont arrêtés, reprit le docteur Baleinier sans lui répondre, comme ils se sont rendus coupables d’escalade et d’effraction pendant la nuit, il s’agira pour eux des galères…

- Ciel !… et ce serait pour moi !…

- Ce serait pour vous… et, qui pis est, par vous, qu’ils seraient condamnés.

- Par moi… monsieur ?

- Certainement, si vous donniez suite à vos idées de vengeance contre votre tante et l’abbé d’Aigrigny (je ne vous parle pas de moi, je suis à l’abri), si, en un mot, vous persistiez à vouloir vous plaindre à la justice d’avoir été injustement séquestrée dans cette maison.

- Monsieur, je ne vous comprends pas. Expliquez-vous, dit Adrienne avec une inquiétude croissante.

- Mais, enfant que vous êtes, s’écria le jésuite de robe courte d’un air convaincu, croyez-vous donc qu’une fois la justice saisie d’une affaire, on arrête son cours et son action où l’on veut, et comme l’on veut ? Quand vous sortirez d’ici, vous déposerez une plainte contre moi et contre votre famille, n’est-ce pas ? Bien ! qu’arrive-t-il ? la justice intervient, elle s’informe, elle fait citer des témoins, elle entre dans les investigations les plus minutieuses. Alors que s’ensuit-il ?

Que cette escalade nocturne que la supérieure du couvent a un certain intérêt à tenir cachée dans la peur du scandale ; que cette tentative nocturne, que je ne voulais pas non plus ébruiter, se trouve forcément divulguée ; et comme il s’agit d’un crime fort grave, qui entraîne une peine infamante, la justice prend l’initiative, se met à la recherche ; et si, comme il est probable, ils sont retenus à Paris, soit par quelque devoir, soit par leur profession, soit même par la trompeuse sécurité où ils sont, probablement convaincus d’avoir agi dans un motif honorable, on les arrête, et qui aura provoqué cette arrestation ? Vous-même, en déposant contre nous.

- Ah ! monsieur, cela serait horrible… c’est impossible.

- Ce serait très possible, reprit M. Baleinier. Ainsi, tandis que moi et la supérieure du couvent, qui, après tout, avons seuls le droit de nous plaindre, nous ne demandons pas mieux que de chercher à étouffer cette méchante affaire… c’est vous… vous… pour qui ces malheureux ont risqué les galères, c’est vous qui allez les livrer à la justice !

Quoique Mlle de Cardoville ne fût pas complètement dupe du jésuite de robe courte, elle devinait que les sentiments de clémence dont il semblait vouloir user à l’égard de Dagobert et de son fils, seraient subordonnés au parti qu’elle prendrait d’abandonner ou non la vengeance légitime qu’elle voulait demander à la justice !… En effet, Rodin, dont le docteur suivait sans le savoir les instructions, était trop adroit pour faire dire à Mlle de Cardoville : «Si vous tentez quelques poursuites, on dénonce Dagobert et son fils» ; tandis qu’on arrivait aux mêmes fins en inspirant assez de crainte à Adrienne au sujet de ses deux libérateurs pour la détourner de toute poursuite. Sans connaître la disposition de la loi, Mlle de Cardoville avait trop de bon sens pour ne pas comprendre qu’en effet Dagobert et Agricol pouvaient être très dangereusement inquiétés à cause de leur tentative nocturne, et se trouver ainsi dans une position terrible.

Et pourtant, en songeant à tout ce qu’elle avait souffert dans cette maison, en comptant tous les justes ressentiments qui s’étaient amassés au fond de son cœur, Adrienne trouvait cruel de renoncer à l’âpre plaisir de dévoiler, de flétrir au grand jour de si odieuses machinations. Le docteur Baleinier observait celle qu’il croyait sa dupe avec une attention sournoise, bien certain de savoir la cause du silence et de l’hésitation de Mlle de Cardoville.

- Mais enfin, monsieur, reprit-elle sans pouvoir dissimuler son trouble, en admettant que je sois disposée, par quelque motif que ce soit, à ne déposer aucune plainte, à oublier le mal qu’on m’a fait, quand sortirai-je d’ici ?

- Je n’en sais rien, car je ne puis savoir à quelle époque vous serez radicalement guérie, dit bénignement le docteur. Vous êtes en excellente voie… mais…

- Toujours cette insolente et stupide comédie ! s’écria Mlle de Cardoville, en interrompant le docteur avec indignation. Je vous demande, et, s’il le faut, je vous prie, de me dire combien de temps encore je dois être séquestrée dans cette maison, car enfin… j’en sortirai un jour, je suppose.

- Certes, je l’espère bien, répondit le jésuite de robe courte avec componction, mais quand ? je l’ignore… D’ailleurs, je dois vous en avertir franchement, toutes les précautions sont prises pour que des tentatives pareilles à celle de cette nuit ne se renouvellent plus : la surveillance la plus rigoureuse est établie afin que vous n’ayez aucune communication au dehors. Et cela dans votre intérêt, afin que votre pauvre tête ne s’exalte pas de nouveau dangereusement.

- Ainsi, monsieur, dit Adrienne presque effrayée, auprès de ce qui m’attend, les jours passés étaient des jours de liberté ?

- Votre intérêt avant tout, répondit le docteur d’un ton pénétré.

Mlle de Cardoville, sentant l’impuissance de son indignation et de son désespoir, poussa un soupir déchirant et cacha son visage dans ses mains. À ce moment, on entendit des pas précipités derrière la porte ; une gardienne de la maison entra après avoir frappé.

- Monsieur, dit-elle au docteur d’un ton effaré, il y a en bas deux messieurs qui demandent à vous voir à l’instant, ainsi que mademoiselle.

Adrienne releva vivement la tête ; ses yeux étaient baignés de larmes.

- Quel est le nom des personnes ? dit M. Baleinier fort étonné.

- L’un d’eux m’a dit, reprit la gardienne : «Allez prévenir M. le docteur que je suis magistrat, et que je viens exercer ici une mission judiciaire concernant Mlle de Cardoville.»

- Un magistrat ! s’écria le jésuite de robe courte en devenant pourpre et ne pouvant maîtriser sa surprise et son inquiétude.

- Ah ! Dieu soit loué ! s’écria Adrienne en se levant avec vivacité, la figure rayonnante d’espérance à travers ses larmes : mes amis ont été prévenus à temps !… l’heure de la justice est arrivée !

- Priez ces personnes de monter, dit le docteur Baleinier à la gardienne après un moment de réflexion.

Puis, la physionomie de plus en plus émue et inquiète, se rapprochant d’Adrienne d’un air dur, presque menaçant, qui contrastait avec la placidité habituelle de son sourire d’hypocrite, le jésuite de robe courte lui dit à voix basse :

- Prenez garde… mademoiselle !… ne vous félicitez pas trop tôt…

- Je ne vous crains plus maintenant ! répondit Mlle Cardoville l’œil étincelant et radieux, M. de Montbron aura sans doute, de retour à Paris, été prévenu à temps… il accompagne le magistrat… il vient me délivrer !…

Puis Adrienne ajouta avec un accent d’ironie amère :

- Je vous plains, monsieur, vous et les vôtres.

- Mademoiselle, s’écria Baleinier, ne pouvant plus dissimuler ses angoisses croissantes, je vous le répète, prenez garde… songez à ce que je vous ai dit… votre plainte entraînera, nécessairement, la révélation de ce qui s’est passé pendant l’autre nuit… Prenez garde ! le sort, l’honneur de ce soldat et de son fils sont entre vos mains… Songez-y… il y a pour eux les galères.

- Oh ! je ne suis pas votre dupe, monsieur… vous me faites une menace détournée : ayez donc au moins le courage de me dire que si je me plains à ce magistrat, vous dénoncerez à l’instant le soldat et son fils.

- Je vous répète que si vous portez plainte, ces gens-là sont perdus, répondit le jésuite de robe courte d’une manière ambiguë.

Ébranlée par ce qu’il y avait de réellement dangereux dans les menaces du docteur, Adrienne s’écria :

- Mais enfin, monsieur, si ce magistrat m’interroge, croyez-vous que je mentirai ?

- Vous répondrez… ce qui est vrai. D’ailleurs, se hâta de dire M. Baleinier dans l’espoir d’arriver à ses fins, vous répondrez que vous vous trouviez dans un état d’exaltation d’esprit il y a quelques jours, que l’on a cru devoir, dans votre intérêt, vous conduire ici à votre insu ; mais qu’aujourd’hui votre état est fort amélioré, que vous reconnaissez l’utilité de la mesure que l’on a été obligé de prendre dans votre intérêt.

Je confirmerai ces paroles… car, après tout, c’est la vérité.

- Jamais ! s’écria Mlle de Cardoville avec indignation ; jamais je ne serai complice d’un mensonge aussi infâme ! jamais je n’aurai la lâcheté de justifier ainsi les indignités dont j’ai tant souffert !

- Voici le magistrat, dit M. Baleinier en entendant un bruit de pas derrière la porte. Prenez garde…

En effet, la porte s’ouvrit, et, à la stupeur indicible du docteur, Rodin parut, accompagné d’un homme vêtu de noir, d’une physionomie digne et sévère.

Rodin, dans l’intérêt de ses projets et par des motifs de prudence rusée que l’on saura plus tard, loin de prévenir le père d’Aigrigny et conséquemment le docteur de la visite inattendue qu’il comptait faire à la maison de santé avec un magistrat, avait, au contraire, la veille, ainsi qu’on l’a dit, fait donner l’ordre à M. Baleinier de resserrer Mlle de Cardoville plus étroitement encore.

On comprend donc le redoublement de stupeur du docteur lorsqu’il vit cet officier judiciaire, dont la présence imprévue et la physionomie imposante l’inquiétaient déjà extrêmement, lorsqu’il le vit, disons-nous, entrer accompagné de Rodin, l’humble et obscur secrétaire de l’abbé d’Aigrigny.

Dès la porte, Rodin, toujours sordidement vêtu, avait, d’un geste à la fois respectueux et compatissant, montré Mlle de Cardoville au magistrat. Puis, pendant que ce dernier, qui n’avait pu retenir un mouvement d’admiration à la vue de la rare beauté d’Adrienne, semblait l’examiner avec autant de surprise que d’intérêt, le jésuite se recula modestement de quelques pas en arrière.

Le docteur Baleinier, au comble de l’étonnement, espérant se faire comprendre de Rodin, lui fit coup sur coup plusieurs signes d’intelligence, tâchant de l’interroger ainsi sur l’arrivée imprévue du magistrat. Autre sujet de stupeur pour M. Baleinier : Rodin paraissait ne pas le connaître et ne rien comprendre à son expressive pantomime, et le considérait avec un ébahissement affecté. Enfin, au moment où le docteur, impatient, redoublait d’interrogations muettes, Rodin s’avança d’un pas, tendit vers lui son cou tors, et lui dit d’une voix très calme :

- Plaît-il… monsieur le docteur ? À ces mots, qui déconcertèrent complètement Baleinier, et qui rompirent le silence qui régnait depuis quelques secondes, le magistrat se retourna, et Rodin ajouta avec un imperturbable sang-froid :

- Depuis notre arrivée, monsieur le docteur me fait toutes sortes de signes mystérieux… Je pense qu’il a quelque chose de fort particulier à me communiquer… Moi, qui n’ai rien de secret, je le prie de s’expliquer tout haut.

Cette réplique, si embarrassante pour M. Baleinier, prononcée d’un ton agressif et accompagnée d’un regard de froideur glaciale, plongea le médecin dans une nouvelle et si profonde stupeur, qu’il resta quelques instants sans répondre. Sans doute le magistrat fut frappé de cet incident et du silence qui le suivit, car il jeta sur M. Baleinier un regard d’une grande sévérité.

Mlle de Cardoville, qui s’attendait à voir entrer M. de Montbron, restait aussi singulièrement étonnée.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VI. L’ACCUSATEUR.

VI. L’accusateur.

Baleinier, un moment déconcerté par la présence inattendue d’un magistrat et par l’attitude inexplicable de Rodin, reprit bientôt son sang-froid, et, s’adressant à son confrère de robe longue :

- Si j’essayais de me faire entendre de vous par signes, c’est que, tout en désirant respecter le silence que monsieur gardait en entrant chez moi (le docteur indiqua d’un coup d’œil le magistrat), je voulais vous témoigner ma surprise d’une visite dont je ne savais pas devoir être honoré.

- C’est à mademoiselle que j’expliquerai le motif de mon silence, monsieur, en la priant de vouloir bien l’excuser, répondit le magistrat, et il s’inclina profondément devant Adrienne, à laquelle il continua de s’adresser. Il vient de m’être fait à votre sujet une déclaration si grave, mademoiselle, que je n’ai pu m’empêcher de rester un moment muet et recueilli à votre aspect, tâchant de lire sur votre physionomie, dans votre attitude, si l’accusation que l’on avait déposée entre mes mains était fondée… et j’ai tout lieu de croire qu’elle l’est en effet.

- Pourrais-je enfin savoir, monsieur, dit le docteur Baleinier d’un ton parfaitement poli, mais ferme, à qui j’ai l’honneur de parler ?

- Monsieur, je suis juge d’instruction, et je viens éclairer ma religion sur un fait que l’on m’a signalé…

- Veuillez, monsieur, me faire l’honneur de vous expliquer, dit le docteur en s’inclinant.

- Monsieur, reprit le magistrat, nommé M. de Gernande, homme de cinquante ans environ, rempli de fermeté, de droiture, et sachant allier les austères devoirs de sa position avec une bienveillante politesse, monsieur, on vous reproche d’avoir commis une… erreur fort grave, pour ne pas employer une expression plus fâcheuse…

Quant à l’espèce de cette erreur, j’aime mieux croire que vous, monsieur, un des princes de la science, vous avez pu vous tromper complètement dans l’appréciation d’un fait médical, que de vous soupçonner d’avoir oublié tout ce qu’il y avait de plus sacré dans l’exercice d’une profession qui est presque un sacerdoce.

- Lorsque vous aurez spécifié les faits, monsieur, répondit le jésuite de robe courte avec une certaine hauteur, il me sera facile de prouver que ma conscience scientifique ainsi que ma conscience d’honnête homme est à l’abri de tout reproche.

- Mademoiselle, dit M. de Gernande en s’adressant à Adrienne, est-il vrai que vous ayez été conduite dans cette maison par surprise ?

- Monsieur, s’écria M. Baleinier, permettez-moi de vous faire observer que la manière dont vous posez cette question est outrageante pour moi.

- Monsieur, c’est à mademoiselle que j’ai l’honneur d’adresser la parole, répondit sévèrement M. de Gernande, et je suis seul juge de la convenance de mes questions.

Adrienne allait répondre affirmativement à la question du magistrat, lorsqu’un regard expressif du docteur Baleinier lui rappela qu’elle allait peut-être exposer Dagobert et son fils à de cruelles poursuites. Ce n’était pas un bas et vulgaire sentiment de vengeance qui animait Adrienne, mais une légitime indignation contre d’odieuses hypocrisies ; elle eût regardé comme une lâcheté de ne pas les démasquer ; mais, voulant essayer de tout concilier, elle dit au magistrat avec un accent rempli de douceur et de dignité :

- Monsieur, permettez-moi de vous adresser à mon tour une question.

- Parlez, mademoiselle.

- La réponse que je vais vous faire sera-t-elle regardée par vous comme une dénonciation formelle ?

- Je viens ici, mademoiselle, pour rechercher avant tout la vérité… aucune considération ne doit vous engager à la dissimuler.

- Soit, monsieur, reprit Adrienne, mais, supposé qu’ayant de justes sujets de plainte, me sera-t-il ensuite permis de ne pas donner suite à la déclaration que je vous aurai faite ?

- Vous pourrez, sans doute, arrêter toute poursuite, mademoiselle ; mais la justice reprendra votre cause au nom de la société, si elle a été lésée dans votre personne.

- Le pardon me serait-il interdit, monsieur ? Un dédaigneux oubli du mal qu’on m’aurait fait ne me vengerait-il pas assez ?

- Vous pourrez personnellement pardonner, oublier, mademoiselle ; mais, j’ai l’honneur de vous le répéter, la société ne peut montrer la même indulgence dans le cas où vous auriez été victime d’une coupable machination… et j’ai tout lieu de craindre qu’il n’en ait été ainsi… La manière dont vous vous exprimez, la générosité de vos sentiments, le calme, la dignité de votre attitude, tout me porte à croire que l’on m’a dit vrai.

- J’espère, monsieur, dit le docteur Baleinier en reprenant son sang-froid, que vous me ferez du moins connaître la déclaration qui vous a été faite ?

- Il m’a été affirmé, monsieur, dit le magistrat d’un ton sévère, que Mlle de Cardoville a été conduite ici par surprise…

- Par surprise ?

- Oui, monsieur.

- Il est vrai, mademoiselle a été conduite ici par surprise, répondit le jésuite de robe courte, après un moment de silence.

- Vous en convenez, demanda M. de Gernande.

- Sans doute, monsieur, je conviens d’avoir eu recours à un moyen que l’on est malheureusement obligé d’employer lorsque les personnes qui ont besoin de nos soins n’ont pas conscience de leur fâcheux état…

- Mais, monsieur, reprit le magistrat, l’on m’a déclaré que Mlle de Cardoville n’avait jamais eu besoin de vos soins.

- Ceci est une question de médecine légale dont la justice n’est seule appelée à décider, monsieur, et qui doit être examinée, débattue contradictoirement, dit M. Baleinier reprenant toute son assurance.

- Cette question sera, en effet, monsieur, d’autant plus sérieusement débattue, que l’on vous accuse d’avoir séquestré Mlle de Cardoville quoiqu’elle jouisse de toute sa raison.

- Et puis-je vous demander dans quel but, dit M. Baleinier avec un léger haussement d’épaules et d’un ton ironique, dans quel intérêt j’aurais commis une indignité pareille, en admettant que ma réputation ne me mette pas au-dessus d’une accusation si odieuse et si absurde ?

- Vous auriez agi, monsieur, dans le but de favoriser un complot de famille tramé contre Mlle de Cardoville dans un intérêt de cupidité.

- Et qui a osé faire, monsieur, une dénonciation aussi calomnieuse ? s’écria le docteur Baleinier avec une indignation chaleureuse ; qui a eu l’audace d’accuser un homme respectable, et, j’ose le dire, respecté à tous égards, d’avoir été complice de cette infamie ?

- C’est moi… moi… dit froidement Rodin.

- Vous !… s’écria le docteur Baleinier. Et reculant de deux pas, il resta comme foudroyé…

- C’est moi… qui vous accuse, reprit Rodin d’une voix nette et brève…

- Oui, c’est monsieur qui, ce matin même, muni de preuves suffisantes, est venu réclamer mon intervention en faveur de Mlle de Cardoville, dit le magistrat en se reculant d’un pas, afin qu’Adrienne pût apercevoir son défenseur.

Jusqu’alors, dans cette scène, le nom de Rodin n’avait pas encore été prononcé ; Mlle de Cardoville avait entendu souvent parler du secrétaire de l’Abbé d’Aigrigny, sous de fâcheux rapports ; mais ne l’ayant jamais vu, elle ignorait que son libérateur n’était autre que ce jésuite ; aussi jeta-t-elle aussitôt sur lui un regard mêlé de curiosité, d’intérêt, de surprise et de reconnaissance.

La figure cadavéreuse de Rodin, sa laideur repoussante, ses vêtements sordides, eussent, quelques jours auparavant, causé à Adrienne un dégoût peut-être invincible ; mais la jeune fille, se rappelant que la Mayeux, pauvre, chétive, difforme, et vêtue presque de haillons, était douée, malgré ses dehors disgracieux, d’un des plus nobles cœurs que l’on pût admirer, ce ressouvenir fut singulièrement favorable au jésuite. Mlle de Cardoville oublia qu’il était laid et sordide pour songer qu’il était vieux, qu’il semblait pauvre et qu’il venait la secourir.

Le docteur Baleinier, malgré sa ruse, malgré son audacieuse hypocrisie, malgré sa présence d’esprit, ne pouvait cacher à quel point la dénonciation de Rodin le bouleversait ; sa tête se perdait en pensant que, le lendemain même de la séquestration d’Adrienne dans cette maison, c’était l’implacable appel de Rodin, à travers le guichet de la chambre, qui l’avait empêché, lui, Baleinier, de céder à la pitié que lui inspirait la douleur désespérée de cette malheureuse fille amenée à douter presque de sa raison. Et c’était Rodin, lui si inexorable, lui l’âme damnée, le subalterne dévoué au père d’Aigrigny, qui dénonçait le docteur, et qui amenait un magistrat pour obtenir la mise en liberté d’Adrienne… alors que, la veille, le père d’Aigrigny avait encore ordonné de redoubler de sévérité envers elle !… Le jésuite de robe courte se persuada que Rodin trahissait d’une abominable façon le père d’Aigrigny, et que les amis de Mlle de Cardoville avaient corrompu et soudoyé ce misérable secrétaire ; aussi M. Baleinier, exaspéré par ce qu’il regardait comme une monstrueuse trahison, s’écria de nouveau avec indignation et d’une voix entrecoupée par la colère :

- Et c’est vous, monsieur… vous qui avez le front de m’accuser… vous… qui… il y a peu de jours encore…

Puis, réfléchissant qu’accuser Rodin de complicité, c’était s’accuser soi-même, il eut l’air de céder à une trop vive émotion, et reprit avec amertume :

- Ah ! monsieur, monsieur, vous êtes la dernière personne que j’aurais crue capable d’une si odieuse dénonciation… c’est honteux !…

- Et qui donc mieux que moi pouvait dénoncer cette indignité ? répondit Rodin d’un ton rude et cassant. N’étais-je pas en position d’apprendre, mais malheureusement trop tard, de quelle machination Mlle de Cardoville… et d’autres encore… étaient victimes ?… Alors, quel était mon devoir d’honnête homme ? Avertir M. le magistrat… lui prouver ce que j’avançais et l’accompagner ici. C’est ce que j’ai fait.

- Ainsi, monsieur le magistrat, reprit le docteur Baleinier, ce n’est pas seulement moi que cet homme accuse, mais il ose accuser encore…

- J’accuse M. l’abbé d’Aigrigny ! reprit Rodin d’une voix haute et tranchante, et interrompant le docteur, j’accuse Mme de Saint-Dizier, je vous accuse, vous, monsieur, d’avoir, par un vil intérêt, séquestré mademoiselle de Cardoville dans cette maison et les filles de M. le maréchal Simon dans le couvent. Est-ce clair ?

- Hélas ! ce n’est que trop vrai, dit vivement Adrienne ; j’ai vu ces pauvres enfants bien éplorées me faire des signes de désespoir.

L’accusation de Rodin, relative aux orphelines, fut un nouveau et formidable coup pour le docteur Baleinier.

Il fut alors surabondamment prouvé que le traître avait complètement passé dans le camp ennemi… Ayant hâte de mettre un terme à cette scène si embarrassante, il dit au magistrat, en tâchant de faire bonne contenance, malgré sa vive émotion :

- Je pourrais, monsieur, me borner à garder le silence et dédaigner de telles accusations, jusqu’à ce qu’une décision judiciaire leur eût donné une autorité quelconque… Mais, fort de ma conscience, je m’adresse à Mlle de Cardoville elle-même et je la supplie de dire si ce matin encore je ne lui annonçais pas que sa santé serait bientôt dans un état assez satisfaisant pour qu’elle pût quitter cette maison. J’adjure mademoiselle, au nom de sa loyauté bien connue, de me répondre si tel n’a pas été mon langage, et si, en le tenant, je ne me trouvais pas seul avec elle, et si…

- Allons donc, monsieur ! dit Rodin en interrompant insolemment Baleinier, supposé que cette chère demoiselle avoue cela par pure générosité, qu’est-ce que cela prouve en votre faveur ? Rien du tout…

- Comment, monsieur !… s’écria le docteur, vous vous permettez…

- Je me permets de vous démasquer sans votre agrément ; c’est un inconvénient, il est vrai ; mais qu’est-ce que vous venez nous dire ? que, seul avec Mlle de Cardoville, vous lui avez parlé comme si elle était folle !… Parbleu ! voilà qui est bien concluant !

- Mais, monsieur… dit le docteur.

- Mais, monsieur, reprit Rodin sans laisser continuer, il est évident que dans la prévision de ce qui arrive aujourd’hui, afin de vous ménager une échappatoire, vous avez feint d’être persuadé de votre exécrable mensonge, même aux yeux de cette pauvre demoiselle, afin d’invoquer plus tard le bénéfice de votre conviction prétendue…

Allons donc ! ce n’est pas à des gens de bon sens, de cœur droit, que l’on fait de ces contes-là.

- Ah çà ! monsieur !… s’écria Baleinier courroucé…

- Ah çà ! monsieur, reprit Rodin d’une voix plus haute et dominant toujours celle du docteur, est-il vrai, oui ou non, que vous vous réservez le faux-fuyant de rejeter cette odieuse séquestration sur une erreur scientifique ? Moi, je dis oui… et j’ajoute que vous vous croyez hors d’affaire parce que vous dites maintenant : «Grâce à mes soins, mademoiselle a recouvré sa raison, que veut-on de plus ?»

- Je dis cela, monsieur, et je le soutiens.

- Vous soutenez une fausseté, car il est prouvé que jamais la raison de mademoiselle n’a été un instant égarée.

- Et moi, monsieur, je maintiens qu’elle l’a été.

- Et moi, monsieur, je prouverai le contraire, dit Rodin.

- Vous ! et comment cela ? s’écria le docteur.

- C’est ce que je me garderai de vous dire quant à présent… comme vous le pensez bien… répondit Rodin avec un sourire ironique.

Puis il ajouta avec indignation :

- Mais, tenez, monsieur, vous devriez mourir de honte, d’oser soulever une question semblable devant mademoiselle ; épargnez-lui au moins une telle discussion.

- Monsieur…

- Allons donc ! Fi ! monsieur… vous dis-je, fi !… cela est odieux à soutenir devant mademoiselle ; odieux si vous dites vrai, odieux si vous mentez, reprit Rodin avec dégoût.

- Mais c’est un acharnement inconcevable ! s’écria le jésuite de robe courte exaspéré, et il me semble que monsieur le magistrat fait preuve de partialité en laissant accumuler contre moi de si grossières calomnies !

- Monsieur, répondit sévèrement M. de Gernande, j’ai le droit non seulement d’entendre, mais de provoquer tout entretien contradictoire dès qu’il peut éclairer ma religion ; de tout ceci, il résulte, même à votre avis, monsieur le docteur, que l’état de santé de Mlle de Cardoville est assez satisfaisant pour qu’elle puisse rentrer dans sa famille aujourd’hui même.

- Je n’y vois pas du moins de très grave inconvénient, monsieur, dit le docteur ; seulement je maintiens que la guérison n’est pas aussi complète qu’elle aurait pu l’être, et je décline, à ce sujet, toute responsabilité pour l’avenir.

- Vous le pouvez d’autant mieux, dit Rodin, qu’il est douteux que mademoiselle s’adresse désormais à vos honnêtes lumières.

- Il est donc utile d’user de mon initiative pour vous demander d’ouvrir à l’instant les portes de cette maison à Mlle de Cardoville, dit le magistrat au directeur.

- Mademoiselle est libre, dit Baleinier, parfaitement libre.

- Quant à la question de savoir si vous avez séquestré mademoiselle à l’aide d’une supposition de folie, la justice en est saisie, monsieur ; vous serez entendu.

- Je suis tranquille, monsieur, répondit M. Baleinier en faisant bonne contenance, ma conscience ne me reproche rien.

- Je le désire, monsieur, dit M. de Gernande. Si graves que soient les apparences, et surtout lorsqu’il s’agit de personnes dans une position telle que la vôtre, monsieur, nous désirons toujours trouver des innocents.

Puis, s’adressant à Adrienne :

- Je comprends, mademoiselle, tout ce que cette scène a de pénible, a de blessant pour votre délicatesse et pour votre générosité.

Il dépendra de vous plus tard ou de vous porter partie civile contre M. Baleinier ou de laisser la justice suivre son cours. Un mot encore… l’homme de cœur et de loyauté (le magistrat montra Rodin) qui a pris votre défense d’une manière si franche, si désintéressée, m’a dit qu’il croyait savoir que vous voudriez peut-être bien vous charger momentanément des filles de M. le maréchal Simon… je vais de ce pas les réclamer au couvent où elles ont été conduites aussi par surprise.

- En effet, monsieur, répondit Adrienne, aussitôt que j’ai appris l’arrivée des filles de M. le maréchal Simon à Paris, mon intention a été de leur offrir un appartement chez moi. Mlles Simon sont mes proches parentes. C’est à la fois pour moi un devoir et un plaisir de les traiter en sœurs. Je vous serai donc, monsieur, doublement reconnaissante, si vous voulez bien me les confier…

- Je crois ne pouvoir mieux agir dans leur intérêt, reprit M. de Gernande. Puis, s’adressant à M. Baleinier :

- Consentirez-vous, monsieur, à ce que j’amène ici tout à l’heure Mlles Simon ? j’irai les chercher pendant que Mlle de Cardoville fera ses préparatifs de départ ; elles pourront ainsi quitter cette maison avec leur parente.

- Je prie Mlle de Cardoville de disposer de cette maison comme de la sienne en attendant le moment de son départ, répondit M. Baleinier. Ma voiture sera à ses ordres pour la conduire.

- Mademoiselle, dit le magistrat en s’approchant d’Adrienne, sans préjuger la question qui sera prochainement portée devant la justice, je puis du moins regretter de n’avoir pas été appelé plus tôt auprès de vous ; j’aurais pu vous épargner quelques jours de cruelle souffrance… car votre position a dû être bien cruelle.

- Il me restera du moins, au milieu de ces tristes jours, monsieur, dit Adrienne avec une dignité charmante, un bon et touchant souvenir, celui de l’intérêt que vous m’avez témoigné, et j’espère que vous voudrez bien me mettre à même de vous remercier chez moi… non de la justice que vous m’avez accordée, mais de la manière si bienveillante et j’oserai dire si paternelle avec laquelle vous me l’avez rendue… Et puis enfin, monsieur, ajouta Mlle de Cardoville en souriant avec grâce, je tiens à vous prouver que ce qu’on appelle ma guérison est bien réel.

M. de Gernande s’inclina respectueusement devant Mlle de Cardoville.

Pendant le court entretien du magistrat et d’Adrienne, tous deux avaient tourné entièrement le dos à M. Baleinier et à Rodin. Ce dernier, profitant de ce moment, mit vivement dans la main du docteur un billet qu’il venait d’écrire au crayon dans le fond de son chapeau. Baleinier, ébahi, stupéfait, regarda Rodin. Celui-ci fit un signe particulier en portant son pouce à son front, qu’il sillonna deux fois verticalement, puis demeura impassible. Ceci s’était passé si rapidement que, lorsque M. de Gernande se retourna, Rodin, éloigné de quelques pas du docteur Baleinier, regardait Mlle de Cardoville avec un respectueux intérêt.

- Permettez-moi de vous accompagner, monsieur, dit le docteur en précédant le magistrat, auquel Mlle de Cardoville fit un salut plein d’affabilité.

Tous deux sortirent, Rodin resta seul avec Mlle de Cardoville.

Après avoir conduit M. de Gernande jusqu’à la porte extérieure de sa maison, M. Baleinier se hâta de lire le billet écrit par Rodin ; il était conçu en ces termes :

«Le magistrat se rend au couvent par la rue, courez-y par le jardin ; dites à la supérieure d’obéir à l’ordre que j’ai donné au sujet des deux jeunes filles ; cela est de la dernière importance.»

Le signe particulier que Rodin lui avait fait et la teneur de ce billet prouvèrent au docteur Baleinier, marchant ce jour-là d’étonnements en ébahissements, que le secrétaire du révérend père, loin de trahir, agissait toujours pour la plus grande gloire du Seigneur. Seulement tout en obéissant, M. Baleinier cherchait en vain à comprendre le motif de l’inexplicable conduite de Rodin, qui venait de saisir la justice d’une affaire qu’on devait d’abord étouffer, et qui pouvait avoir les suites les plus fâcheuses pour le père d’Aigrigny, pour Mme de Saint-Dizier et pour lui, Baleinier.

Mais revenons à Rodin, resté seul avec Mlle de Cardoville.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VII. LE SECRÉTAIRE DU PÈRE D’AIGRIGNY.

VII. Le secrétaire du père d’Aigrigny.

À peine le magistrat et le docteur Baleinier eurent-ils disparu, que Mlle de Cardoville, dont le visage rayonnait de bonheur, s’écria en regardant Rodin avec un mélange de respect et de reconnaissance :

- Enfin, grâce à vous, monsieur… je suis libre… libre… Oh ! je n’avais jamais senti tout ce qu’il y a de bien-être, d’expansion, d’épanouissement dans ce mot adorable… liberté ! !

Et le sein d’Adrienne palpitait ; ses narines roses se dilataient, ses lèvres vermeilles s’entr’ouvraient comme si elle eût aspiré avec délices un air vivifiant et pur.

- Je suis depuis peu de jours dans cette horrible maison, reprit-elle, mais j’ai assez souffert de ma captivité pour faire vœu de rendre chaque année quelques pauvres prisonniers pour dettes à la liberté. Ce vœu vous paraît sans doute un peu moyen âge, ajouta-t-elle en souriant, mais il ne faut pas prendre à cette noble époque seulement ses meubles et ses vitraux… Merci donc doublement, monsieur, car je vais vous faire complice de cette pensée de délivrance qui vient d’éclore, vous le voyez, au milieu du bonheur que je vous dois, et dont vous paraissez ému, touché. Ah ! que ma joie vous dise ma reconnaissance, et qu’elle vous paye de votre généreux secours ! reprit la jeune fille avec exaltation.

Mlle de Cardoville, en effet, remarquait une complète transfiguration dans la physionomie de Rodin. Cet homme naguère si dur, si tranchant, si inflexible à l’égard du docteur Baleinier, semblait sous l’influence des sentiments les plus doux, les plus affectueux. Ses petits yeux de vipère, à demi voilés, s’attachaient sur Adrienne avec une expression d’ineffable intérêt… Puis, comme s’il eût voulu s’arracher tout à coup à ces impressions, il dit en se parlant à lui-même :

- Allons, allons, pas d’attendrissement.

Le temps est trop précieux !… ma mission n’est pas remplie… Non, elle ne l’est pas… ma chère demoiselle, ajouta-t-il en s’adressant à Adrienne ; ainsi… croyez-moi… nous parlerons plus tard de reconnaissance. Parlons vite du présent, si important pour vous et pour votre famille… Savez-vous ce qui se passe ?

Adrienne regarda le jésuite avec surprise, et lui dit :

- Que se passe-t-il donc, monsieur ?

- Savez-vous le véritable motif de votre séquestration dans cette maison ?… savez-vous ce qui a fait agir Mme de Saint-Dizier et l’abbé d’Aigrigny ?

En entendant prononcer ces noms détestés, les traits de Mlle de Cardoville, naguère si heureusement épanouis, s’attristèrent, et elle répondit avec amertume :

- La haine, monsieur… a sans doute animé Mme de Saint-Dizier contre moi.

- Oui… la haine… et de plus le désir de vous dépouiller impunément d’une fortune immense…

- Moi… monsieur, et comment ?

- Vous ignorez donc, ma chère demoiselle, l’intérêt que vous aviez à vous trouver, le 13 février, rue Saint-François, pour un héritage ?

- J’ignorais cette date et ces détails, monsieur ; mais je savais incomplètement par quelques papiers de famille, et grâce à une circonstance assez extraordinaire, qu’un de nos ancêtres…

- Avait laissé une somme énorme à partager entre ses descendants, n’est-ce pas ?

- Oui, monsieur…

- Ce que malheureusement vous ignoriez, ma chère demoiselle, c’est que les héritiers étaient tenus de se trouver réunis le 13 février à heure fixe : ce jour et cette heure passés, les retardataires devaient être dépossédés.

Comprenez-vous maintenant pourquoi on vous a enfermée ici, ma chère demoiselle ?

- Oh oui ! je comprends, s’écria Mlle de Cardoville : à la haine que me portait ma tante se joignait la cupidité… tout s’explique. Les filles du général Simon, héritières comme moi, ont été séquestrées comme moi…

- Et cependant, s’écria Rodin, vous et elles n’êtes pas les seules victimes…

- Quelles sont donc les autres, monsieur ?

- Le prince indien.

- Le prince Djalma ? dit vivement Adrienne.

- Il a failli être empoisonné par un narcotique… dans le même intérêt.

- Grand Dieu ! s’écria la jeune fille en joignant les mains avec épouvante. C’est horrible ! lui… lui… ce jeune prince que l’on dit d’un caractère si noble, si généreux ! Mais j’avais envoyé au château de Cardoville…

- Un homme de confiance chargé de ramener le prince à Paris ; je sais cela, ma chère demoiselle, mais, à l’aide d’une ruse, cet homme a été éloigné et le jeune Indien livré à ses ennemis.

- Et à cette heure… où est-il ?

- Je n’ai que de vagues renseignements ; je sais seulement qu’il est à Paris, mais je ne désespère pas de le retrouver ; je ferai ces recherches avec une ardeur presque paternelle ; car on ne saurait trop aimer les rares qualités de ce pauvre fils de roi. Quel cœur, ma chère demoiselle ! quel cœur ! ! oh ! c’est un cœur d’or, brillant et pur comme l’or de son pays.

- Mais il faut retrouver le prince, monsieur, dit Adrienne avec émotion, il ne faut rien négliger pour cela, je vous en conjure ; c’est mon parent… il est seul ici… sans appui, sans secours.

- Certainement, reprit Rodin avec commisération, pauvre enfant… car c’est presque un enfant… dix-huit ou dix-neuf ans… jeté au milieu de Paris, dans cet enfer, avec ses passions neuves, ardentes, sauvages, avec sa naïveté, sa confiance, à quels périls ne serait-il pas exposé !

- Mais il s’agit d’abord de le retrouver, monsieur, dit vivement Adrienne, ensuite nous le soustrairons à ces dangers… Avant d’être enfermée ici, apprenant son arrivée en France, j’avais envoyé un homme de confiance lui offrir les services d’un ami inconnu ; je vois maintenant que cette folle idée, que l’on m’a reprochée, était fort sensée… Aussi j’y tiens plus que jamais ; le prince est de ma famille, je lui dois une généreuse hospitalité… je lui destinais le pavillon que j’occupais chez ma tante…

- Mais vous, ma chère demoiselle ?

- Aujourd’hui même, je vais aller habiter une maison que depuis quelque temps j’avais fait préparer, étant bien décidée à quitter Mme de Saint-Dizier et à vivre seule et à ma guise. Ainsi, monsieur, puisque votre mission est d’être le bon génie de notre famille, soyez aussi généreux envers le prince Djalma que vous l’avez été pour moi, pour les filles du maréchal Simon ; je vous en conjure, tâchez de découvrir la retraite de ce pauvre fils de roi, comme vous dites, gardez-moi le secret et faites-le conduire dans ce pavillon, qu’un ami inconnu lui offre… qu’il ne s’inquiète de rien ; on pourvoira à tous ses besoins ; il vivra comme il doit vivre… en prince.

- Oui, il vivra en prince, grâce à votre royale munificence… Mais jamais touchant intérêt n’aura été mieux placé… Il suffit de voir, comme je l’ai vue, sa belle et mélancolique figure pour…

- Vous l’avez donc vu, monsieur ? dit Adrienne en interrompant Rodin.

- Oui, ma chère demoiselle, je l’ai vue pendant deux heures environ… et il ne m’en a pas fallu davantage pour le juger : ses traits charmants sont le miroir de son âme.

- Et où l’avez-vous vu, monsieur ?

- À votre ancien château de Cardoville, ma chère demoiselle, non loin duquel la tempête l’avait jeté… et où je m’étais rendu afin de…

Puis, après un moment d’hésitation, Rodin reprit comme emporté par sa franchise :

- Eh ! mon Dieu ! où je m’étais rendu pour faire une mauvaise action, honteuse et misérable… il faut bien l’avouer…

- Vous, monsieur… au château de Cardoville ? pour une mauvaise action ! s’écria Adrienne profondément surprise…

- Hélas ! oui, ma chère demoiselle, répondit naïvement Rodin. En un mot, j’avais ordre de M. l’abbé d’Aigrigny de mettre votre ancien régisseur dans l’alternative ou d’être renvoyé, ou de se prêter à une indignité… oui, à quelque chose qui ressemblait fort à de l’espionnage et à de la calomnie… mais l’honnête et digne homme a refusé…

- Mais qui êtes-vous donc ? dit Mlle de Cardoville de plus en plus étonnée.

- Je suis… Rodin… ex-secrétaire de M. l’abbé d’Aigrigny… bien peu de chose, comme vous le voyez.

Il faut renoncer à rendre l’accent à la fois humble et ingénu du jésuite en prononçant ces mots, qu’il accompagna d’un salut respectueux.

À cette révélation, Mlle de Cardoville se recula brusquement. Nous l’avons dit, Adrienne avait quelquefois entendu parler de Rodin, l’humble secrétaire de l’abbé d’Aigrigny, comme d’une sorte de machine obéissante et passive. Ce n’était pas tout : le régisseur de la terre de Cardoville, en écrivant à Adrienne au sujet du prince Djalma, s’était plaint des propositions perfides et déloyales de Rodin.

Elle sentit donc s’éveiller une vague défiance lorsqu’elle apprit que son libérateur était l’homme qui avait joué un rôle si odieux. Du reste, ce sentiment défavorable était balancé par ce qu’elle devait à Rodin et par la dénonciation qu’il venait de formuler si nettement contre l’abbé d’Aigrigny devant le magistrat ; et puis enfin par l’aveu même du jésuite, qui, s’accusant lui-même, allait ainsi au-devant du reproche qu’on pouvait lui adresser. Néanmoins, ce fut avec une sorte de froide réserve que Mlle de Cardoville continua cet entretien commencé par elle avec autant de franchise que d’abandon et de sympathie.

Rodin s’aperçut de l’impression qu’il causait ; il s’y attendait : il ne se déconcerta donc pas le moins du monde, lorsque Mlle de Cardoville lui dit en l’envisageant bien en face et attachant sur lui un regard perçant :

- Ah !… vous êtes monsieur Rodin… le secrétaire de M. l’abbé d’Aigrigny ?

- Dites ex-secrétaire, s’il vous plaît, ma chère demoiselle, répondit le jésuite ; car vous sentez bien que je ne remettrai jamais les pieds chez l’abbé d’Aigrigny… Je m’en suis fait un ennemi implacable, et je me trouve sur le pavé… Mais il n’importe… Qu’est-ce que je dis ! mais tant mieux, puisqu’à ce prix-là des méchants sont démasqués et d’honnêtes gens secourus.

Ces mots, dit très simplement et très dignement, ramenèrent la pitié au cœur d’Adrienne. Elle songea qu’après tout, ce pauvre vieux homme disait vrai. La haine de l’abbé d’Aigrigny ainsi dévoilée devait être inexorable, et, après tout, Rodin l’avait bravée pour faire une généreuse révélation.

Pourtant, Mlle de Cardoville reprit froidement :

- Puisque vous saviez, monsieur, les propositions que vous étiez chargé de faire au régisseur de la terre de Cardoville si honteuses, si perfides, comment avez-vous pu consentir à vous en charger ?

- Pourquoi ? pourquoi ? reprit Rodin avec une sorte d’impatience pénible. Eh ! mon Dieu ! parce que j’étais alors complètement sous le charme de l’abbé d’Aigrigny, un des hommes les plus prodigieusement habiles que je connaisse, et, je l’ai appris depuis avant-hier seulement, un des hommes les plus prodigieusement dangereux qu’il y ait au monde ; il avait vaincu mes scrupules en me persuadant que la fin justifiait les moyens… Et je dois l’avouer, la fin qu’il semblait se proposer était belle et grande ; mais avant-hier… j’ai été cruellement désabusé… un coup de foudre m’a réveillé. Tenez, ma chère demoiselle, ajouta Rodin avec une sorte d’embarras et de confusion, ne parlons plus de mon fâcheux voyage à Cardoville. Quoique je n’aie été qu’un instrument ignorant et aveugle, j’en ai autant de honte et de chagrin que si j’avais agi de moi-même. Cela me pèse et m’oppresse. Je vous en prie, parlons plutôt de vous, de ce qui vous intéresse ; car l’âme se dilate aux généreuses pensées, comme la poitrine se dilate à

Rodin venait de faire si spontanément l’aveu de sa faute, il l’expliquait si naturellement, il en paraissait si sincèrement contrit, qu’Adrienne, dont les soupçons n’avaient pas d’ailleurs d’autres éléments, sentit sa défiance beaucoup diminuer.

- Ainsi, reprit-elle en examinant toujours Rodin, c’est à Cardoville que vous avez vu le prince Djalma ?

- Oui, mademoiselle, et de cette rapide entrevue date mon affection pour lui : aussi je remplirai ma tâche jusqu’au bout ; soyez tranquille, ma chère demoiselle, pas plus que vous, pas plus que les filles du maréchal Simon, le prince ne sera victime de ce détestable complot, qui ne s’est malheureusement pas arrêté là.

- Et qui donc encore a-t-il menacé ?

- M. Hardy, homme rempli d’honneur, et de probité, aussi votre parent, aussi intéressé dans cette succession, a été éloigné de Paris par une infâme trahison… Enfin, un dernier héritier, malheureux artisan, tombant dans un piège habilement tendu, a été jeté dans une prison pour dettes.

- Mais, monsieur, dit tout à coup Adrienne, au profit de qui cet abominable complot, qui, en effet, m’épouvante, était-il donc tramé ?

- Au profit de M. l’abbé d’Aigrigny ! répondit Rodin.

- Lui ? et comment ? de quel droit ? il n’était pas héritier !

- Ce serait trop long à vous expliquer, ma chère demoiselle ; un jour vous saurez tout ; soyez seulement convaincue que votre famille n’avait pas d’ennemi plus acharné que l’abbé d’Aigrigny.

- Monsieur, dit Adrienne cédant à un dernier soupçon, je vais vous parler bien franchement. Comment ai-je pu mériter ou vous inspirer le vif intérêt que vous me témoignez, et que vous étendez même sur toutes les personnes de ma famille ?

- Mon Dieu ! ma chère demoiselle, répondit Rodin en souriant, si je vous le dis… vous allez vous moquer de moi… ou ne pas me comprendre…

- Parlez, je vous en prie, monsieur ; ne doutez ni de moi ni de vous.

- Eh bien ! je me suis intéressé, dévoué à vous, parce que votre cœur est généreux, votre esprit élevé, votre caractère indépendant et fier… une fois bien à vous, ma foi ! les vôtres, qui sont d’ailleurs aussi fort dignes d’intérêt, ne m’ont pas été indifférents : les servir, c’était vous servir encore.

- Mais, monsieur… en admettant que vous me jugiez digne des louanges beaucoup trop flatteuses que vous m’adressez… comment avez-vous pu juger de mon cœur, de mon esprit, de mon caractère ?

- Je vais vous le dire, ma chère demoiselle ; mais auparavant, je dois vous faire un aveu dont j’ai grand’honte… Lors même que vous ne seriez pas si merveilleusement douée, ce que vous avez souffert depuis votre entrée dans cette maison devrait suffire, n’est-ce pas ! pour vous mériter l’intérêt de tout homme de cœur.

- Je le crois, monsieur.

- Je pourrais donc expliquer ainsi mon intérêt pour vous. Eh bien ! pourtant… je l’avoue, cela ne m’aurait pas suffi. Vous auriez été simplement Mlle de Cardoville, très riche, très noble et très belle jeune fille, que votre malheur m’eût fort apitoyé sans doute ; mais je me serais dit : Cette pauvre demoiselle est très à plaindre, soit ; mais moi, pauvre homme, qu’y puis-je ? Mon unique ressource est ma place de secrétaire de l’abbé d’Aigrigny, et c’est lui qu’il me faut attaquer ! il est tout-puissant, et je ne suis rien ; lutter contre lui, c’est me perdre sans espoir de sauver cette infortunée. Tandis que, au contraire, sachant ce que vous étiez, ma chère demoiselle, ma foi ! je me suis révolté dans mon infériorité. Non, non, me suis-je dit, mille fois non ! Une si belle intelligence, un si grand cœur, ne seront pas victimes d’un abominable complot… Peut-être je serai brisé dans la lutte, mais du moins j’aurai tenté de combattre.

Il est impossible de dire avec quel mélange de finesse, d’énergie, de sensibilité Rodin avait accentué ces paroles. Ainsi que cela arrive fréquemment aux gens singulièrement disgracieux et repoussants dès qu’ils sont parvenus à faire oublier leur laideur, cette laideur même devient un motif d’intérêt, de commisération, et l’on se dit : «Quel dommage qu’un tel esprit, qu’une telle âme habite un corps pareil !» et l’on se sent touché, presque attendri par ce contraste.

Il en était ainsi de ce que Mlle de Cardoville commençait à éprouver pour Rodin, car autant il s’était montré brutal et insolent envers le docteur Baleinier, autant il était simple et affectueux avec elle. Une seule chose excitait vivement la curiosité de Mlle de Cardoville : c’était de savoir comment Rodin avait conçu le dévouement et l’admiration qu’elle lui inspirait.

- Pardonnez mon indiscrète et opiniâtre curiosité, monsieur… mais je voudrais savoir…

- Comment vous m’avez été… moralement révélée, n’est-ce pas ?… Mon Dieu, ma chère demoiselle, rien n’est plus simple… En deux mots, voici le fait : l’abbé d’Aigrigny ne voyait en moi qu’une machine à écrire, un instrument obtus, muet et aveugle…

- Je croyais à M. d’Aigrigny plus de perspicacité.

- Et vous avez raison, ma chère demoiselle… c’est un homme d’une sagacité inouïe… mais je le trompais… en affectant plus que de la simplicité… Pour cela n’allez pas me croire faux… Non… je suis fier… à ma manière, et ma fierté consiste à ne jamais paraître au-dessus de ma position, si subalterne qu’elle soit. Savez-vous pourquoi ? C’est qu’alors, si hautains que soient mes supérieurs… je me dis : ils ignorent ma valeur ; ce n’est donc pas moi, c’est l’infériorité de la condition qu’ils humilient… À cela, je gagne deux choses : mon amour-propre est à couvert, et je n’ai à haïr personne.

- Oui, je comprends cette sorte de fierté, dit Adrienne, de plus en plus frappée du tour original de l’esprit de Rodin.

- Mais revenons à ce qui vous regarde, ma chère demoiselle. La veille du 13 février, M. l’abbé d’Aigrigny me remet un papier sténographié, et me dit :

«Transcrivez cet interrogatoire, vous y ajouterez que cette pièce vient à l’appui de la décision d’un conseil de famille qui déclare, d’après le rapport du docteur Baleinier, l’état de l’esprit de Mlle de Cardoville assez alarmant pour exiger sa réclusion dans une maison de santé…»

- Oui, dit Adrienne avec amertume, il s’agissait d’un long entretien que j’ai eu avec Mme de Saint-Dizier, ma tante, et que l’on écrivait à mon insu.

- Me voici donc tête à tête avec mon mémoire sténographié ; je commence à le transcrire… au bout de dix lignes, je reste frappé de stupeur, je ne sais si je rêve ou si je veille… Comment ! folle ! m’écriai-je, Mlle de Cardoville folle !… Mais les insensés sont ceux-là qui osent soutenir une monstruosité pareille !… De plus en plus intéressé, je poursuis ma lecture… je l’achève… Oh ! alors, que vous dirais-je ?… Ce que j’ai éprouvé, voyez-vous, ma chère demoiselle, ne se peut exprimer : c’était de l’attendrissement, de la joie, de l’enthousiasme !…

- Monsieur… dit Adrienne.

- Oui, ma chère demoiselle, de l’enthousiasme ! Que ce mot ne choque pas votre modestie : sachez donc que ces idées si neuves, si indépendantes, si courageuses, que vous exposiez avec tant d’éclat devant votre tante, vous sont à votre insu presque communes avec une personne pour laquelle vous ressentirez plus tard le plus tendre, le plus religieux respect…

- Et de qui voulez-vous parler, monsieur ? s’écria Mlle de Cardoville de plus en plus intéressée. Après un moment d’hésitation apparente, Rodin reprit :

- Non… non… il est inutile maintenant de vous en instruire… Tout ce que je puis vous dire, ma chère demoiselle, c’est que, ma lecture finie, je courus chez l’abbé d’Aigrigny afin de le convaincre de l’erreur où je le voyais à votre égard… Impossible de le joindre…

Mais hier matin je lui ai dit vivement ma façon de penser ; il ne parut étonné que d’une chose, de s’apercevoir que je pensais. Un dédaigneux silence accueillit toutes mes instances. Je crus sa bonne foi surprise, j’insistai encore, mais en vain : il m’ordonna de le suivre à la maison où devait s’ouvrir le testament de votre aïeul. J’étais tellement aveuglé sur l’abbé d’Aigrigny qu’il fallut, pour m’ouvrir les yeux, l’arrivée successive du soldat, de son fils, puis du père du maréchal Simon… Leur indignation me dévoila l’étendue d’un complot tramé de longue main avec une effrayante habileté. Alors je compris pourquoi l’on vous retenait ici en vous faisant passer pour folle ; alors je compris pourquoi les filles du maréchal Simon avaient été conduites au couvent ; alors enfin mille souvenirs me revinrent à l’esprit. Des fragments de lettres, des mémoires, que l’on m’avait donnés à copier ou à chiffrer, et dont je ne m’étais pas jusque-là expliqué la signification, me mirent sur la voie de cette odieuse machination. Manifester, séance tenante, l’horreur subite que je ressentais pour ces indignités, c’était tout perdre ; je ne fis pas cette faute. Je luttai de ruse avec l’abbé d’Aigrigny ; je parus encore plus avide que lui. Cet immense héritage aurait dû m’appartenir que je ne me serais pas montré plus âpre, plus impitoyable à la curée. Grâce à ce stratagème, l’abbé d’Aigrigny ne se douta de rien : un hasard providentiel ayant sauvé cet héritage de ses mains, il quitta la maison dans une consternation profonde, moi dans une joie indicible ; car j’avais le moyen de vous sauver, de vous venger, ma chère demoiselle. Hier soir, comme toujours, je me rendis à mon bureau ; pendant l’absence de l’abbé, il me fut facile de parcourir toute sa correspondance relative à l’héritage ; de la sorte, je pus relier tous les fils de cette trame immense… Oh ! alors, ma chère demoiselle, devant les découvertes que je fis… et que je n’aurais jamais faites sans cette circonstance, je restai anéanti, épouvanté.

- Quelles découvertes, monsieur ?

- Il est des secrets terribles pour qui les possède. Ainsi, n’insistez pas, ma chère demoiselle ; mais, dans cet examen, la ligue formée par une insatiable cupidité contre vous et contre vos parents m’apparut dans toute sa ténébreuse audace. Alors, le vif et profond intérêt que j’avais déjà ressenti pour vous, chère demoiselle, augmenta encore et s’étendit aux autres innocentes victimes de ce complot infernal. Malgré ma faiblesse, je me promis de tout risquer pour démasquer l’abbé d’Aigrigny… Je réunis les preuves nécessaires pour donner à ma déclaration devant la justice une autorité suffisante… Et ce matin… je quittai la maison de l’abbé… sans lui révéler mes projets… Il pouvait employer, pour me retenir, quelque moyen violent ; pourtant, il eût été lâche à moi de l’attaquer sans le prévenir… Une fois hors de chez lui… je lui ai écrit que j’avais en main assez de preuves de ses indignités pour l’attaquer loyalement au grand jour… je l’accusais… il se défendrait. Je suis allé chez un magistrat, et vous savez

À ce moment, la porte s’ouvrit : une des gardiennes parut et dit à Rodin :

- Monsieur, le commissionnaire que vous et M. le juge ont envoyé rue Brise-Miche vient de revenir.

- A-t-il laissé la lettre ?

- Oui, monsieur, on l’a montée tout de suite.

- C’est bien !… laissez-nous. La gardienne sortit.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VIII. LA SYMPATHIE.

VIII. La sympathie.

Si mademoiselle de Cardoville avait pu conserver quelques soupçons sur la sincérité du dévouement de Rodin à son égard, ils auraient dû tomber devant ce raisonnement malheureusement fort naturel et presque irréfragable : comment supposer la moindre intelligence entre l’abbé d’Aigrigny et son secrétaire, alors que celui-ci, dévoilant complètement les machinations de son maître, le livrait aux tribunaux : alors qu’enfin Rodin allait en ceci peut-être plus loin que mademoiselle de Cardoville n’aurait été elle-même ? Quelle arrière-pensée supposer au jésuite ? tout au plus de chercher à s’attirer par ses services la fructueuse protection de la jeune fille. Et encore ne venait-il pas de protester contre cette supposition, en déclarant que ce n’était pas à mademoiselle de Cardoville, belle, noble et riche, qu’il s’était dévoué, mais à la jeune fille au cœur fier et généreux ? Et puis enfin, ainsi que le disait Rodin lui-même, intéressé au sort d’être un misérable, ne se fût intéressé au sort d’Adrienne ? Un sentiment singulier, bizarre, mélange de curiosité, de surprise et d’intérêt, se joignait à la gratitude de mademoiselle de Cardoville pour Rodin ; pourtant, reconnaissant un esprit supérieur sous cette humble enveloppe, un soupçon grave lui vint tout à coup à l’esprit.

- Monsieur, dit-elle à Rodin, j’avoue toujours aux gens que j’estime les mauvais doutes qu’ils m’inspirent, afin qu’ils se justifient et m’excusent si je me trompe.

Rodin regarda mademoiselle de Cardoville avec surprise ; et paraissant supputer mentalement les soupçons qu’il avait pu lui inspirer, il répondit après un moment de silence :

- Peut-être s’agit-il de mon voyage à Cardoville, de mes propositions à votre brave et digne régisseur ? Mon Dieu ! je…

- Non, non, monsieur… dit Adrienne en l’interrompant, vous m’avez fait spontanément cet aveu, et je comprends qu’aveuglé sur le compte de M. d’Aigrigny, vous ayez exécuté passivement des instructions auxquelles la délicatesse répugnait… Mais comment se fait-il qu’avec votre valeur incontestable, vous occupiez auprès de lui, et depuis longtemps, une position aussi subalterne ?

- C’est vrai, dit Rodin en souriant, cela doit vous surprendre d’une manière fâcheuse, ma chère demoiselle ; car un homme de quelque capacité qui reste longtemps dans une condition infime, a évidemment quelque vice radical, quelque passion mauvaise ou basse…

- Ceci, monsieur, est généralement vrai…

- Et personnellement vrai… quant à moi.

- Ainsi, monsieur, vous avouez ?…

- Hélas ! j’avoue que j’ai une mauvaise passion, à laquelle j’ai depuis quarante ans sacrifié toutes les chances de parvenir à une position sortable.

- Et cette passion… monsieur ?

- Puisqu’il faut vous faire ce vilain aveu… c’est la paresse… oui, la paresse… l’horreur de toute activité d’esprit, de toute responsabilité morale, de toute initiative. Avec les douze cents livres que me donnait l’abbé d’Aigrigny, j’étais l’homme le plus heureux du monde ; j’avais foi dans la noblesse de ses vues ! sa pensée était la mienne, sa volonté la mienne. Ma besogne finie, je rentrais dans ma pauvre petite chambre, j’allumais mon poêle, je dînais de racines ; puis, prenant quelque livre de philosophie bien inconnu et rêvant là-dessus, je lâchais bride à mon esprit, qui contenu tout le jour, m’entraînait à travers les théories, les utopies les plus délectables. Alors, de toute la hauteur de mon intelligence emportée, Dieu sait où, par l’audace de mes pensées, il me semblait dominer et mon maître et les grands génies de la terre.

Cette fièvre durait bien, ma foi, trois ou quatre heures ; après quoi, je dormais d’un bon somme ; chaque matin je me rendais allègrement à ma besogne, sûr de mon pain du lendemain, sans souci de l’avenir, vivant de peu, attendant avec impatience les joies de ma soirée solitaire, et me disant à part moi, en griffonnant comme une machine stupide : Eh ! eh !… pourtant… si je voulais !…

- Certes, … vous auriez pu comme un autre peut-être arriver à une haute position, dit Adrienne, singulièrement touchée de la philosophie pratique de Rodin.

- Oui… je le crois, j’aurais pu arriver…, mais dès que je le pouvais… à quoi bon ? Voyez-vous, ma chère demoiselle, ce qui rend souvent les gens d’une valeur quelconque inexplicables pour le vulgaire… c’est qu’ils se contentent souvent de dire : si je voulais !

- Mais enfin, monsieur… sans tenir beaucoup aux aisances de la vie, il est un certain bien-être que l’âge rend presque indispensable, auquel vous renoncez absolument…

- Détrompez-vous, s’il vous plaît, ma chère demoiselle, dit Rodin en souriant avec finesse, je suis très sybarite, il me faut absolument un bon vêtement, un bon poêle, un bon matelas, un bon morceau de pain, un bon radis, bien piquant, assaisonné de bon sel gris, de bonne eau limpide, et pourtant, malgré la complication de mes goûts, mes douze cents francs me suffisent et au-delà, puisque je puis faire quelques économies.

- Et maintenant que vous voici sans emploi, comment allez-vous vivre ; monsieur ? dit Adrienne de plus en plus intéressée par la bizarrerie de cet homme, et pensant à mettre son désintéressement à l’épreuve.

- J’ai un petit boursicaut ; il me suffira pour rester ici jusqu’à ce que j’aie délié jusqu’au dernier fil la noire trame du père d’Aigrigny ; je me dois cette réparation pour avoir été sa dupe ; trois ou quatre jours suffiront je l’espère à cette besogne.

Après quoi, j’ai la certitude de trouver un modeste emploi dans ma province, chez un receveur particulier des contributions. Il y a peu de temps déjà quelqu’un me voulant du bien m’avait fait cette offre ; mais je n’avais pas voulu quitter le père d’Aigrigny, malgré les grands avantages que l’on me proposait… Figurez-vous donc huit cents francs, ma chère demoiselle, huit cent francs, nourri et logé… Comme je suis un peu sauvage, j’aurai préféré être logé à part… mais, vous sentez bien, on me donne déjà tant… que je passerai pardessus ce petit inconvénient.

Il faut renoncer à peindre l’ingénuité de Rodin en faisant ces petites confidences ménagères, et surtout abominablement mensongères, à Mlle de Cardoville, qui sentit son dernier soupçon disparaître.

- Comment, monsieur, dit-elle au jésuite avec intérêt, dans trois ou quatre jours vous aurez quitté Paris ?

- Je l’espère bien, ma chère demoiselle, et cela… ajouta-t-il d’un ton mystérieux, et cela pour plusieurs raisons… mais ce qui me serait bien précieux, reprit-il d’un ton grave et pénétré en contemplant Adrienne avec attendrissement, ce serait d’emporter au moins avec moi cette conviction, que vous m’avez su quelque gré d’avoir, à la seule lecture de votre entretien avec la princesse de Saint-Dizier, deviné en vous une valeur peut-être sans pareille de nos jours, chez une jeune personne de votre âge et de votre condition…

- Ah ! monsieur, dit Adrienne en souriant, ne vous croyez pas obligé de me rendre sitôt les louanges sincères que j’ai adressées à votre supériorité d’esprit… J’aimerais mieux de l’ingratitude.

- Eh ! mon Dieu… je ne vous flatte pas, ma chère demoiselle ; à quoi bon ? Nous ne devons plus nous revoir… Non, je ne vous flatte pas… je vous comprends, voilà tout… et ce qui va vous sembler bizarre, c’est que votre aspect complète l’idée que je m’étais faite de vous, ma chère demoiselle, en lisant votre entretien avec votre tante ; ainsi quelques côtés de votre caractère, jusqu’alors obscurs pour moi, sont maintenant vivement éclairés.

- En vérité, monsieur, vous m’étonnez de plus en plus…

- Que voulez-vous ? je vous dis naïvement mes impressions ; à cette heure je m’explique parfaitement, par exemple, votre amour passionné du beau, votre culte religieux pour les sensualités raffinées, vos ardentes aspirations vers un monde meilleur, votre courageux mépris pour bien des usages dégradants, serviles, auxquels la femme est soumise ; oui, maintenant, je comprends mieux encore le noble orgueil avec lequel vous contemplez ce flot d’hommes vains, suffisants, ridicules, pour qui la femme est une créature à eux dévolue, de par les lois qu’ils ont faites à leur image, qui n’est pas belle. Selon ces tyranneaux, la femme, espèce inférieure, à laquelle un concile de cardinaux a daigné reconnaître une âme à deux voix de majorité, ne doit-elle pas s’estimer mille fois heureuse d’être la servante de ces petits pachas, vieux à trente ans, essoufflés, épouffés, blasés, qui, las de tous les excès, voulant se reposer dans leur épuisement, songent comme on dit, à faire une fin, ce qu’ils entreprennent en épousant u

Mlle de Cardoville eût certainement souri aux traits satiriques de Rodin, si elle n’eût pas été singulièrement frappée de l’entendre s’exprimer dans des termes si appropriés à elle… lorsque pour la première fois de sa vie elle voyait cet homme dangereux. Adrienne oubliait ou plutôt ignorait qu’elle avait affaire à un de ces jésuites d’une rare intelligence, et ceux-là unissent les connaissances et les ressources mystérieuses de l’espion de police à la profonde sagacité du confesseur : prêtres diaboliques, qui, au moyen de quelques renseignements, de quelques aveux, de quelques lettres, reconstruisent un caractère comme Cuvier reconstruisait un corps, d’après quelques fragments zoologiques.

Adrienne, loin d’interrompre Rodin, l’écoutait avec une curiosité croissante. Sûr de l’effet qu’il produisait, celui-ci continua d’un ton indigné :

- Et votre tante et l’abbé d’Aigrigny vous traitaient d’insensée parce que vous vous révoltiez contre le joug futur de ces tyranneaux ! parce qu’en haine des vices honteux de l’esclavage, vous vouliez être indépendante avec les loyales qualités de l’indépendance, libre avec les fières vertus de la liberté !

- Mais, monsieur, dit Adrienne de plus en plus surprise, comment mes pensées peuvent-elles vous être aussi familières ?

- D’abord, je vous connais parfaitement, grâce à votre entretien avec Mme de Saint-Dizier ; et puis, si par hasard nous poursuivions tous deux le même but, quoique par des moyens divers, reprit finement Rodin en regardant Mlle de Cardoville d’un air d’intelligence, pourquoi nos convictions ne seraient-elles pas les mêmes ?

- Je ne vous comprends pas… monsieur… De quel but voulez-vous donc parler ?…

- Du but que tous les esprits élevés, généreux, indépendants poursuivent incessamment… les uns agissant comme vous, ma chère demoiselle, par passion, par instinct, sans se rendre compte peut-être de la haute mission qu’ils sont appelés à remplir. Ainsi, par exemple, lorsque vous vous complaisez dans les délices les plus raffinés, lorsque vous vous entourez de tout ce qui charme vos sens… croyez-vous ne céder qu’à l’attrait du beau, qu’à un besoin de jouissances exquises ?… Non, non, mille fois non… car alors vous ne seriez qu’une créature incomplète, odieusement personnelle, une sèche égoïste d’un goût très recherché… rien de plus… et à votre âge, ce serait hideux, ma chère demoiselle, ce serait hideux.

- Monsieur, ce jugement si sévère… le portez-vous donc sur moi ? dit Adrienne avec inquiétude, tant cet homme lui imposait déjà malgré elle.

- Certes, je le porterais sur vous, si vous aimiez le luxe pour le luxe ; mais non, non, un sentiment tout autre vous anime, reprit le jésuite ; ainsi, raisonnons un peu : éprouvant le besoin passionné de toutes ces jouissances, vous en sentez le prix ou le manque plus vivement que personne, n’est-il pas vrai ?

- En effet, dit Adrienne, vivement intéressée.

- Votre reconnaissance et votre intérêt sont déjà forcément acquis à ceux-là qui, pauvres, laborieux, inconnus, vous procurent ces merveilles du luxe dont vous ne pouvez vous passer ?

- Ce sentiment de gratitude est si vif chez moi, monsieur, reprit Adrienne de plus en plus ravie de se voir si bien comprise ou devinée, qu’un jour je fis inscrire sur un chef-d’œuvre d’orfèvrerie, au lieu du nom de son vendeur, le nom de son auteur, pauvre artiste jusqu’alors inconnu, et qui, depuis, a conquis sa véritable place.

- Vous le voyez, je ne me trompais pas, reprit Rodin : l’amour de ces jouissances vous rend reconnaissante pour ceux qui vous les procurent. Et ce n’est pas tout : me voilà, moi, par exemple, ni meilleur ni pire qu’un autre, mais habitué à vivre de privations dont je ne souffre pas le moins du monde. Eh bien ! les privations de mon prochain me touchent nécessairement bien moins que vous, ma chère demoiselle, car vos habitudes de bien-être… vous rendent plus forcément compatissante que toute autre pour l’infortune… Vous souffririez trop de la misère pour ne pas plaindre et secourir ceux qui en souffrent.

- Mon Dieu ! monsieur, dit Adrienne, qui commençait à se sentir sous le charme funeste de Rodin, plus je vous entends, plus je suis convaincue que vous défendez mille fois mieux que moi ces idées, qui m’ont été si durement reprochées par Mme de Saint-Dizier et par l’abbé d’Aigrigny.

Oh ! parlez… parlez, monsieur… je ne puis vous dire avec quel bonheur… avec quelle fierté je vous écoute.

Et attentive, émue, les yeux attachés sur le jésuite avec autant d’intérêt que de sympathie et de curiosité, Adrienne, par un gracieux mouvement de tête qui lui était familier, rejeta en arrière les longues boucles de sa chevelure dorée, comme pour mieux contempler Rodin, qui reprit :

- Et vous vous étonnez, ma chère demoiselle, de n’avoir été comprise ni par votre tante ni par l’abbé d’Aigrigny ? Quel point de contact aviez-vous avec ces esprits hypocrites, jaloux, rusés, tels que je puis les juger maintenant ? Voulez-vous une nouvelle preuve de leur haineux aveuglement ? parmi ce qu’ils appelaient vos monstrueuses folies, quelle était la plus scélérate, la plus damnable ? C’était votre résolution de vivre désormais seule et à votre guise, de disposer librement de votre présent et de votre avenir, ils trouvaient cela odieux, détestable, immoral. Et pourtant, votre résolution était-elle dictée par un fol amour de liberté ? Non ! Par une aversion désordonnée de tout joug, de toute contrainte ? Non ! Par l’unique désir de vous singulariser ? Non ! car alors, je vous aurais durement blâmée.

- D’autres raisons m’ont en effet guidée, je vous l’assure, dit vivement Adrienne, devenant très jalouse de l’estime que son caractère pourrait inspirer à Rodin.

- Eh ! je le sais bien, vos motifs n’étaient et ne pouvaient être qu’excellents, reprit le jésuite. Cette résolution si attaquée, pourquoi la prenez-vous ? Est-ce pour braver les usages reçus ? non, vous les avez respectés tant que la haine de Mme de Saint-Dizier ne vous a pas forcée de vous soustraire à son impitoyable tutelle.

Voulez-vous vivre seule pour échapper à la surveillance du monde ? non, vous serez cent fois plus en évidence dans cette vie exceptionnelle que dans tout autre condition ! Voulez-vous enfin mal employer votre liberté ? non, mille fois non ! pour faire le mal, on recherche l’ombre, l’isolement ; posée, au contraire, comme vous le serez, tous les yeux jaloux et envieux du troupeau vulgaire seront constamment braqués sur vous… Pourquoi donc enfin prenez-vous cette détermination si courageuse, si rare, qu’elle en est unique chez une jeune personne de votre âge ? Voulez-vous que je vous le dise, moi… ma chère demoiselle ? Eh bien, vous voulez prouver par votre exemple que toute femme au cœur pur, à l’esprit droit, au caractère ferme, à l’âme indépendante, peut noblement et fièrement sortir de la tutelle humiliante que l’usage lui impose ! Oui, au lieu d’accepter une vie d’esclave en révolte, vie fatalement vouée à l’entière responsabilité de tous les actes de votre vie, afin de bien constater qu’une femme complètement livrée à elle-même peut égaler l’homme en sagesse, en droiture, et le surpasser en délicatesse et en dignité… Voilà votre dessein, ma chère demoiselle. Il est noble, il est grand. Votre exemple sera-t-il imité ? je l’espère ! Mais ne le serait-il pas, que votre généreuse tentative vous placera toujours haut et bien, croyez-moi…

Les yeux de Mlle de Cardoville brillaient d’un fier et doux éclat, ses joues étaient légèrement colorées, son sein palpitait, elle redressait sa tête charmante par un mouvement d’orgueil involontaire ; enfin, complètement sous le charme de cet homme diabolique, elle s’écria :

- Mais, monsieur, qui êtes-vous donc pour connaître, pour analyser ainsi mes plus secrètes pensées, pour lire dans mon âme plus clairement que je n’y lis moi-même, pour donner une nouvelle vie, un nouvel élan à ces idées d’indépendance qui depuis si longtemps germent en moi ?

Qui êtes-vous donc enfin pour me relever si fort à mes propres yeux, que maintenant j’ai la conscience d’accomplir une mission honorable pour moi, et peut-être utile à celles de mes sœurs qui souffrent dans un dur servage ?… Encore une fois, qui êtes-vous, monsieur ?

- Qui je suis, mademoiselle ! répondit Rodin avec un sourire d’adorable bonhomie ; je vous l’ai dit, je suis un pauvre vieux bonhomme qui, depuis quarante ans, après avoir chaque jour servi de machine à écrire les idées des autres, rentre chaque soir dans son réduit, où il se permet alors d’élucubrer ses idées à lui ; un brave homme qui, de son grenier, assiste et prend même un peu de part au mouvement des esprit généreux qui marchent vers un but plus profond peut-être qu’on ne le pense communément… Aussi, ma chère demoiselle, je vous le disais tout à l’heure, vous et moi nous tendons aux mêmes fins, vous sans y réfléchir et en continuant d’obéir à vos rares et divins instincts. Aussi, croyez-moi, vivez, vivez, toujours belle, toujours libre, toujours heureuse ! c’est votre mission ; elle est plus providentielle que vous ne le pensez, oui, continuez à vous entourer de toutes les merveilles du luxe et des arts ; raffinez encore vos sens, épurez encore vos goûts par le choix exquis de vos jouissances ; dominez

Vous aurez cru vivre seulement pour le plaisir… vous aurez vécu pour le plus noble but où puisse prétendre une âme grande et belle… Aussi peut-être… dans quelques années d’ici, nous nous rencontrerons encore : vous, de plus en plus belle et fêtée… moi, de plus en plus vieux et obscur ; mais, il n’importe… une voix secrète vous dit maintenant, j’en suis sûr, qu’entre nous deux, si dissemblables, il existe un lien caché, une communion mystérieuse que désormais rien ne pourra détruire !

En prononçant ces derniers mots avec un accent si profondément ému qu’Adrienne en tressaillit, Rodin s’était approché d’elle sans qu’elle s’en aperçût, et pour ainsi dire sans marcher, en traînant ses pas et en glissant sur le parquet, par une sorte de lente circonvolution de reptile ; il avait parlé avec tant d’élan, tant de chaleur, que sa face blafarde s’était légèrement colorée, et que sa repoussante laideur disparaissait presque devant le pétillant éclat de ses petits yeux fauves, alors bien ouverts, ronds et fixes, qu’il attachait obstinément sur Adrienne ; celle-ci, penchée, les lèvres entr’ouvertes, la respiration oppressée, ne pouvait non plus détacher ses regards de ceux du jésuite ; il ne parlait plus, et elle écoutait encore. Ce qu’éprouvait cette belle jeune fille, si élégante, à l’aspect de ce vieux petit homme, chétif, laid et sale, était inexplicable. La comparaison si vulgaire, et pourtant si vraie, de l’effrayante fascination du serpent sur l’oiseau, pourrait néanmoins donner une idée de cette impression étrange.

La tactique de Rodin était habile et sûre. Jusqu’alors Mlle de Cardoville n’avait raisonné ni ses goûts ni ses instincts ; elle s’y était livrée parce qu’ils étaient inoffensifs et charmants.

Combien donc devrait-elle être heureuse et fière d’entendre un homme doué d’un esprit supérieur, non seulement la louer de ces tendances dont elle avait été naguère si amèrement blâmée, mais l’en féliciter comme d’une chose grande, noble et divine ! Si Rodin se fût seulement adressé à l’amour-propre d’Adrienne, il eût échoué dans ses menées perfides, car elle n’avait pas la moindre vanité ; mais il s’adressait à tout ce qu’il y avait d’exalté, de généreux dans le cœur de cette jeune fille ; ce qu’il semblait encourager, admirer en elle, était réellement digne d’encouragement et d’admiration. Comment n’eût-elle pas été dupe de ce langage qui cachait de si ténébreux, de si funestes projets ? Frappée de la rare intelligence du jésuite, sentant sa curiosité vivement excitée par quelques mystérieuses paroles que celui-ci avait dites à dessein, ne s’expliquant pas l’action singulière que cet homme pernicieux exerçait déjà sur son esprit, ressentant une compassion respectueuse en songeant qu’un homme de cet âge, de cette intelligence, se trouvait dans la position la plus précaire, Adrienne lui dit avec sa cordialité naturelle :

- Un homme de votre mérite et de votre cœur, monsieur, ne doit pas être à la merci du caprice des circonstances ; quelques-unes de vos paroles ont ouvert à mes yeux des horizons nouveaux ; je sens que, sur beaucoup de points, vos conseils pourront m’être très utiles à l’avenir ; enfin, en venant m’arracher de cette maison, en vous dévouant aux autres personnes de ma famille, vous m’avez donné des marques d’intérêt que je ne puis oublier sans ingratitude… Une position bien modeste, mais assurée, vous a été enlevée… permettez-moi de…

- Pas un mot de plus, ma chère demoiselle, dit Rodin en interrompant Mlle de Cardoville d’un air chagrin ; je ressens pour vous une profonde sympathie ; je m’honore d’être en communauté d’idées avec vous ; je crois enfin fermement que quelque jour vous aurez à demander conseil au pauvre vieux philosophe : à cause de tout cela, je dois, je veux conserver envers vous la plus complète indépendance.

- Mais, monsieur, c’est au contraire moi qui serais votre obligée, si vous vouliez accepter ce que je désirerais tant vous offrir.

- Oh ! ma chère demoiselle, dit Rodin en souriant, je sais que votre générosité saura toujours rendre la reconnaissance légère et douce ; mais, encore une fois, je ne puis rien accepter de vous… Un jour peut-être… vous saurez pourquoi.

- Un jour ?

- Il m’est impossible de vous en dire davantage. Et puis, supposez que je vous aie quelque obligation, comment vous dire alors tout ce qu’il y a en vous de bon et de beau ? Plus tard, si vous me devez beaucoup pour mes conseils, tant mieux, je n’en serai que plus à l’aise pour vous blâmer si je vous trouve à blâmer.

- Mais alors, monsieur, la reconnaissance envers vous m’est donc interdite ?

- Non… non, dit Rodin avec une apparente émotion. Oh ! croyez-moi, il viendra un moment solennel où vous pourrez vous acquitter d’une manière digne de vous et de moi.

Cet entretien fut interrompu par la gardienne, qui en entrant dit à Adrienne :

- Mademoiselle, il y a en bas une petite ouvrière bossue qui demande à vous parler ; comme, d’après les nouveaux ordres de M. le docteur, vous êtes libre de recevoir qui vous voulez… je viens vous demander s’il faut la laisser monter… Elle est si mal mise que je n’ai pas osé.

- Qu’elle monte ! dit vivement Adrienne, qui reconnut la Mayeux au signalement donné par la gardienne ; qu’elle monte !…

- M. le docteur a aussi donné l’ordre de mettre sa voiture à la disposition de mademoiselle ; faut-il faire atteler ?

- Oui… dans un quart d’heure, répondit Adrienne à la gardienne, qui sortit. Puis s’adressant à Rodin :

- Maintenant le magistrat ne peut tarder, je crois, à amener ici Mlles Simon ?

- Je ne le pense pas, ma chère demoiselle ; mais quelle est cette jeune ouvrière bossue ? demanda Rodin d’un air indifférent.

- C’est la sœur adoptive d’un brave artisan qui a tout risqué pour venir m’arracher de cette maison… monsieur, dit Adrienne avec émotion. Cette jeune ouvrière est une rare et excellente créature ; jamais pensée, jamais cœur plus généreux n’ont été cachés sous des dehors moins…

Mais s’arrêtant en pensant à Rodin, qui lui semblait à peu près réunir les mêmes contrastes physiques et moraux que la Mayeux, Adrienne ajouta en regardant avec une grâce inimitable le jésuite, assez étonné de cette soudaine réticence :

- Non… cette noble fille n’est pas la seule personne qui prouve combien la noblesse de l’âme, la supériorité de l’esprit, font prendre en indifférence de vains avantages dus seulement au hasard ou à la richesse.

Au moment où Adrienne prononçait ces dernières paroles, la Mayeux entra dans la chambre.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > TREIZIÈME - PARTIE UN PROTECTEUR - I. LES SOUPÇONS.

Treizième - partie Un protecteur - I. Les soupçons.

Mlle de Cardoville s’avança vivement au devant de la Mayeux et lui dit d’une voix émue en lui tendant les bras :

- Venez… venez… il n’y a plus maintenant de grille qui nous sépare !

À cette allusion, qui lui rappelait que naguère sa pauvre mais laborieuse main avait été respectueusement baisée par cette belle et riche patricienne, la jeune ouvrière éprouva un sentiment de reconnaissance à la fois ineffable et fier. Comme elle hésitait à répondre à l’accueil cordial d’Adrienne, celle-ci l’embrassa avec une touchante effusion. Lorsque la Mayeux se vit entourée des bras charmants de Mlle de Cardoville, lorsqu’elle sentit les lèvres fraîches et fleuries de la jeune fille s’appuyer fraternellement sur ses joues pâles et maladives, elle fondit en larmes sans pouvoir prononcer une parole.

Rodin, retiré dans un coin de la chambre, regardait cette scène avec un secret malaise ; instruit du refus de dignité opposé par la Mayeux aux tentations perfides de la supérieure du couvent de Sainte-Marie, sachant le dévouement profond de cette généreuse créature pour Agricol, dévouement qui s’était si valeureusement reporté depuis quelques jours sur Mlle de Cardoville, le jésuite n’aimait pas à voir celle-ci prendre à tâche d’augmenter encore cette affection. Il pensait sagement qu’on ne doit jamais dédaigner un ennemi ou un ami, si petits qu’ils soient. Or, son ennemi était celui-là qui se dévouait à Mlle de Cardoville ; puis enfin, on le sait, Rodin alliait à une rare fermeté de caractère certaines faiblesses superstitieuses, et il se sentait inquiet de la singulière impression de crainte que lui inspirait la Mayeux : il se promit de tenir compte de ce pressentiment ou de cette prévision.

* * * * *

Les cœurs délicats ont quelquefois dans les petites choses des instincts d’une grâce, d’une bonté charmantes.

Ainsi, après que la Mayeux eut versé d’abondantes et douces larmes de reconnaissance, Adrienne, prenant un mouchoir richement garni, en essuya pieusement les pleurs qui inondaient le mélancolique visage de la jeune ouvrière.

Ce mouvement, si naïvement spontané, sauva la Mayeux d’une humiliation ; car, hélas ! humiliation et souffrance, tels sont les deux abîmes que côtoie sans cesse l’infortune : aussi, pour l’infortune, la moindre délicate prévenance est-elle presque toujours un double bienfait. Peut-être va-t-on sourire de dédain au puéril détail que nous allons donner pour exemple ; mais la pauvre Mayeux, n’osant pas tirer de sa poche son vieux petit mouchoir en lambeaux, serait longtemps restée aveuglée par ses larmes, si Mlle de Cardoville n’était pas venue les essuyer.

- Vous êtes bonne… oh ! vous êtes noblement charitable… mademoiselle !

C’est tout ce que put dire l’ouvrière d’une voix profondément émue, et encore plus touchée de l’attention de Mlle de Cardoville qu’elle ne l’eût peut-être été d’un service rendu.

- Regardez-la… monsieur, dit Adrienne à Rodin, qui se rapprocha vivement. Oui… ajouta la jeune patricienne avec fierté… c’est un trésor que j’ai découvert… Regardez-la, monsieur, et aimez-la comme je l’aime, honorez-la comme je l’honore. C’est un de ces cœurs… comme nous les cherchons.

- Et comme nous les trouvons, Dieu merci ! ma chère demoiselle, dit Rodin à Adrienne en s’inclinant devant l’ouvrière.

Celle-ci leva lentement les yeux sur le jésuite ; à l’aspect de cette figure cadavéreuse qui lui souriait avec bénignité, la jeune fille tressaillit ; chose étrange ! elle n’avait jamais vu cet homme, et instantanément elle éprouva pour lui presque la même impression de crainte, d’éloignement, qu’il venait de ressentir pour elle.

Ordinairement timide et confuse, la Mayeux ne pouvait détacher son regard de celui de Rodin ; son cœur battait avec force… ainsi qu’à l’approche d’un grand péril ; et, comme l’excellente créature ne craignait que pour ceux qu’elle aimait, elle se rapprocha involontairement d’Adrienne, tenant toujours ses yeux attachés sur Rodin.

Celui-ci, trop physionomiste pour ne pas s’apercevoir de l’impression redoutable qu’il causait, sentit augmenter son aversion instinctive contre l’ouvrière. Au lieu de baisser les yeux devant elle, il sembla l’examiner avec une attention si soutenue, que Mlle de Cardoville en fut étonnée.

- Pardon, ma chère fille, dit Rodin en ayant l’air de rassembler ses souvenirs et en s’adressant à la Mayeux ; pardon, mais je crois… que je ne me trompe point… n’êtes-vous pas allée, il y a peu de jours, au couvent de Sainte-Marie… ici près ?

- Oui, monsieur…

- Plus de doute… c’est vous !… Où avais-je donc la tête ? s’écria Rodin. C’est bien vous… j’aurais dû m’en douter plus tôt…

- De quoi s’agit-il donc, monsieur ? demanda Adrienne.

- Ah ! vous avez bien raison, ma chère demoiselle, dit Rodin en montrant du geste la Mayeux : Voilà un cœur, un noble cœur, comme nous les cherchons. Si vous saviez avec quelle dignité, avec quel courage cette pauvre enfant, qui manquait de travail, et pour elle manquer de travail c’est manquer de tout ; si vous saviez, dis-je, avec quelle dignité elle a repoussé le honteux salaire que la supérieure du couvent avait eu l’indignité de lui offrir pour l’engager à espionner une famille où elle lui proposait de la placer !…

- Ah !… c’est infâme ! s’écria Mlle de Cardoville avec dégoût.

Une telle proposition à cette malheureuse enfant… à elle !…

- Mademoiselle, dit amèrement la Mayeux, je n’avais pas de travail… j’étais pauvre, on ne me connaissait pas… on a cru pouvoir tout me proposer…

- Et moi, je dis, reprit Rodin, que c’était une double indignité de la part de la supérieure de tenter la misère, et qu’il est doublement beau à vous d’avoir refusé.

- Monsieur… dit la Mayeux avec un embarras modeste.

- Oh ! oh ! on ne m’intimide pas, moi, reprit Rodin, louange ou blâme, je dis brutalement ce que j’ai sur le cœur… Demandez à cette chère mademoiselle. Et il indiqua du regard Adrienne. Je vous dirai donc très haut que je pense autant de bien de vous que Mlle de Cardoville en pense elle-même.

- Croyez-moi, mon enfant, dit Adrienne, il est des louanges qui honorent et qui récompensent, qui encouragent… et celles de M. Rodin sont du nombre… Je le sais, oh ! oui… je le sais.

- Du reste, ma chère demoiselle, il ne faut pas me faire tout l’honneur de ce jugement.

- Comment cela, monsieur ?

- Cette chère fille n’est-elle pas la sœur adoptive d’Agricol Baudoin, le brave ouvrier, le poète énergique populaire ? Eh bien ! est-ce que l’affection d’un tel homme n’est pas la meilleure des garanties, et ne permet pas, pour ainsi dire, de juger sur l’étiquette ? ajouta Rodin en souriant.

- Vous avez raison, monsieur, dit Adrienne, car, sans connaître cette chère enfant, j’ai commencé à m’intéresser très vivement à son sort du jour où son frère adoptif m’a parlé d’elle… Il s’exprimait avec tant de chaleur, tant d’abandon que tout de suite j’ai estimé la jeune fille capable d’inspirer un si noble attachement.

Ces mots d’Adrienne, joints à une autre circonstance, troublèrent si vivement la Mayeux que son pâle visage devint pourpre. On le sait, l’infortunée aimait Agricol d’un amour aussi passionné que douloureux et caché ; toute allusion même indirecte à ce sentiment fatal causait à la jeune fille un embarras cruel. Or, au moment où Mlle de Cardoville avait parlé de l’attachement d’Agricol pour la Mayeux, celle-ci avait rencontré le regard observateur et pénétrant de Rodin, fixé sur elle… Seule avec Adrienne, la jeune ouvrière, en entendant parler du forgeron, n’eût éprouvé qu’un sentiment de gêne passager ; mais il lui sembla malheureusement que le jésuite, qui lui inspirait déjà une frayeur involontaire, venait de lire dans son cœur et d’y surprendre le secret du funeste amour dont elle était victime… De là l’éclatante rougeur de l’infortunée, de là son embarras visible, si pénible qu’Adrienne en fut frappée.

Un esprit subtil et prompt comme celui de Rodin au moindre effet recherche aussitôt la cause. Procédant par rapprochement, le jésuite vit d’un côté une fille contrefaite, mais très intelligente et capable d’un dévouement passionné ; de l’autre, un jeune ouvrier, beau, hardi, spirituel et franc. «Élevés ensemble, sympathiques l’un à l’autre par beaucoup de points, ils doivent s’aimer fraternellement, se dit-il, mais l’on ne rougit pas d’un amour fraternel, et la Mayeux a rougi et s’est troublée sous mon regard ; aimerait-elle Agricol d’amour ?» Sur la voie de cette découverte, Rodin voulut poursuivre son inquisition jusqu’au bout. Remarquant la surprise que le trouble visible de la Mayeux causait à Adrienne, il dit à celle-ci en souriant et en désignant la Mayeux d’un signe d’intelligence :

- Hein ! voyez-vous, ma chère demoiselle, comme elle rougit, cette pauvre petite, quand on parle du vif attachement de ce brave ouvrier pour elle ?

La Mayeux baissa la tête, écrasée de confusion.

Après une pause d’une seconde, pendant laquelle Rodin garda le silence, afin de donner au trait cruel le temps de bien pénétrer au cœur de l’infortunée, le bourreau reprit :

- Mais voyez donc cette chère fille, comme elle se trouble !

Puis, après un autre silence, s’apercevant que la Mayeux, de pourpre qu’elle était, devenait d’une pâleur mortelle et tremblait de tous ses membres, le jésuite craignit d’avoir été trop loin, car Adrienne dit à la Mayeux avec intérêt :

- Ma chère enfant, pourquoi donc vous troubler ainsi ?

- Eh ! c’est tout simple, reprit Rodin avec une simplicité parfaite, car, sachant ce qu’il voulait savoir, il tenait à paraître ne se douter de rien, eh ! c’est tout simple, cette chère fille a la modestie d’une bonne et tendre sœur pour son frère. À force de l’aimer… à force de s’assimiler à lui quand on le loue, il lui semble qu’on la loue elle-même…

- Et comme elle est aussi modeste qu’excellente, ajouta Adrienne en prenant les mains de la Mayeux, la moindre louange, ou pour son frère adoptif ou pour elle, la trouble au point où nous la voyons… ce qui est un véritable enfantillage dont je veux la gronder bien fort.

Mlle de Cardoville parlait de très bonne foi, l’explication donnée par Rodin lui semblant et étant en effet fort plausible. Ainsi que toutes les personnes qui, redoutant à chaque minute de voir pénétrer leur douloureux secret, se rassurent aussi vite qu’elles s’effrayent, la Mayeux se persuada - eut besoin de se persuader, pour ne pas mourir de honte, - que les dernières paroles de Rodin étaient sincères, et qu’il ne se doutait pas de l’amour qu’elle ressentait pour Agricol.

Alors ses angoisses diminuèrent et elle trouva quelques paroles à adresser à Mlle de Cardoville.

- Excusez-moi, mademoiselle, dit-elle timidement, je suis si peu habituée à une bienveillance semblable à celle dont vous me comblez que je réponds mal à vos bontés pour moi.

- Mes bontés, pauvre enfant ! dit Adrienne, je n’ai encore rien fait pour vous. Mais, Dieu merci ! dès aujourd’hui, je pourrai tenir ma promesse, récompenser votre dévouement pour moi, votre courageuse résignation, votre saint amour du travail et la dignité dont vous avez donné tant de preuves au milieu des plus cruelles préoccupations ; en un mot, dès aujourd’hui, si cela vous convient, nous ne nous quitterons plus.

- Mademoiselle, c’est trop de bonté, dit la Mayeux d’une voix tremblante, mais je…

- Ah ! rassurez-vous, dit Adrienne, en l’interrompant et en la devinant, si vous acceptez, je saurai concilier, avec mon désir un peu égoïste de vous avoir auprès de moi, l’indépendance de votre caractère, vos habitudes du travail, votre goût pour la retraite et votre besoin de vous dévouer à tout ce qui mérite la commisération ; et même, je ne vous le cache pas, c’est en vous donnant surtout les moyens de satisfaire ces généreuses tendances que je compte vous séduire et vous fixer près de moi.

- Mais qu’ai-je donc fait, mademoiselle, dit naïvement la Mayeux, pour mériter tant de reconnaissance de votre part ? N’est-ce pas vous, au contraire qui avez commencé par vous montrer si généreuse envers mon frère adoptif ?

- Oh ! je ne vous parle pas de reconnaissance, dit Adrienne, nous sommes quittes… mais je vous parle de l’affection, de l’amitié sincère que je vous offre.

- De l’amitié… à moi… mademoiselle ?

- Allons ! allons ! lui dit Adrienne avec un charmant sourire, ne soyez pas orgueilleuse parce que vous avez l’avantage de la position ; et puis, j’ai mis dans ma tête que vous seriez mon amie… et, vous le verrez, cela sera… Mais, maintenant, j’y songe… et c’est un peu tard… quelle bonne fortune vous amène ici ?

- Ce matin, M. Dagobert a reçu une lettre dans laquelle on le priait de se rendre ici, où il trouverait, disait-on, de bonnes nouvelles relativement à ce qui l’intéresse le plus au monde… Croyant qu’il s’agissait des demoiselles Simon, il m’a dit : «La Mayeux, vous avez pris tant d’intérêt à ce qui regarde ces enfants, qu’il faut que vous veniez avec moi ; vous verrez ma joie en les retrouvant : ce sera votre récompense…»

Adrienne regarda Rodin. Celui-ci fit un signe de tête affirmatif et dit :

- Oui, oui, chère demoiselle, c’est moi qui ai écrit à ce brave soldat… mais sans signer et sans m’expliquer davantage ; vous saurez pourquoi.

- Alors, ma chère enfant, comment êtes-vous venue seule ? dit Adrienne.

- Hélas, mademoiselle, j’ai été, en arrivant, si émue de votre accueil que je n’ai pu vous dire mes craintes.

- Quelles craintes ? demanda Rodin.

- Sachant que vous habitiez ici, mademoiselle, j’ai supposé que c’était vous qui aviez fait tenir cette lettre à M. Dagobert ; je le lui ai dit, il l’a cru comme moi. Arrivé ici, son impatience était si grande qu’il a demandé dès la porte si les orphelines étaient dans cette maison… il les a dépeintes. On lui a dit que non. Alors, malgré mes supplications, il a voulu aller au couvent s’informer d’elles.

- Quelle imprudence !… s’écria Adrienne.

- Après ce qui s’est passé lors de l’escalade nocturne du couvent ! ajouta Rodin en haussant les épaules.

- J’ai eu beau lui observer, reprit la Mayeux, que la lettre n’annonçait pas positivement qu’on lui remettrait les orphelines, mais qu’on le renseignerait sans doute sur elles, il n’a pas voulu m’écouter, et m’a dit : «Si je n’apprends rien… j’irai vous rejoindre… mais elles étaient avant-hier au couvent ; maintenant tout est découvert, on ne peut me les refuser.»

- Et avec une tête pareille, dit Rodin en souriant, il n’y a pas de discussion possible…

- Pourvu, mon Dieu, qu’il ne soit pas reconnu ! dit Adrienne en songeant aux menaces de M. Baleinier.

- Ceci n’est pas présumable, reprit Rodin, on lui refusera la porte… Voilà, je l’espère, le plus grand mécompte qui l’attendra. Du reste, le magistrat ne peut tarder à revenir avec ces jeunes filles… Je n’ai plus besoin ici… d’autres soins m’appellent. Il faut que je m’informe du prince Djalma ; aussi, veuillez dire quand et où je pourrai vous voir, ma chère demoiselle, afin de vous tenir au courant de mes recherches… et de convenir de tout ce qui regarde le prince Djalma, si, comme je l’espère, ces recherches ont de bons résultats.

- Vous me trouverez chez moi, dans ma nouvelle maison, où je vais aller en sortant d’ici, rue d’Anjou, à l’ancien hôtel de Beaulieu… Mais j’y songe, dit tout à coup Adrienne après quelques moments de réflexion, il ne me paraît ni convenable, ni peut-être prudent, pour plusieurs raisons, de loger le prince Djalma dans le pavillon que j’occupe à l’hôtel de Saint-Dizier. J’ai vu il y a peu de temps une charmante petite maison toute meublée, toute prête ; quelques embellissements réalisables en vingt-quatre heures en feront un très joli séjour… Oui, ce sera mille fois préférable, ajouta Mlle de Cardoville après un nouveau silence, et puis ainsi je pourrai garder sûrement le plus strict incognito.

- Comment ! s’écria Rodin, dont les projets se trouvaient dangereusement dérangés par cette nouvelle résolution de la jeune fille, vous voulez qu’il ignore…

- Je veux que le prince Djalma ignore absolument quel est l’ami inconnu qui lui vient en aide ; je désire que mon nom ne lui soit pas prononcé, et qu’il ne sache pas même que j’existe… quant à présent du moins… Plus tard… dans un mois peut-être… je verrai… les circonstances me guideront.

- Mais cet incognito, dit Rodin cachant son vif désappointement, ne sera-t-il pas bien difficile à garder ?

- Si le prince eût habité mon pavillon, je suis de votre avis, le voisinage de ma tante aurait pu l’éclairer, et cette crainte est une des raisons qui me font renoncer à mon premier projet… Mais le prince habitera un quartier assez éloigné… la rue Blanche. Qui l’instruirait de ce qu’il doit ignorer ? Un de mes vieux amis, M. Norval, vous, monsieur, et cette digne enfant - elle montra la Mayeux - sur la discrétion de qui je puis compter comme sur la vôtre, vous connaissez seuls mon secret… il sera donc parfaitement gardé. Du reste, demain nous causerons plus longuement à ce sujet ; il faut d’abord que vous parveniez à retrouver ce malheureux jeune prince.

Rodin, quoique profondément courroucé de la subite détermination d’Adrienne au sujet de Djalma, fit bonne contenance et répondit :

- Vos intentions seront scrupuleusement suivies, ma chère demoiselle, et demain, si vous le permettez, j’irai vous rendre bon compte… de ce que vous daigniez appeler tout à l’heure ma mission providentielle.

- À demain donc… et je vous attendrai avec impatience, dit affectueusement Adrienne à Rodin. Permettez-moi toujours de compter sur vous, comme de ce jour vous pouvez compter sur moi.

Il faudra m’être indulgent, car je prévois que j’aurai encore bien des conseils, bien des services à vous demander… moi qui déjà… vous dois tant…

- Vous ne me devrez jamais assez, ma chère demoiselle, jamais assez, dit Rodin en se dirigeant discrètement vers la porte après s’être incliné devant Adrienne.

Au moment où il allait sortir, il se trouva face à face avec Dagobert.

- Ah !… enfin j’en tiens un… s’écria le soldat en saisissant le jésuite au collet d’une main vigoureuse.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > II. LES EXCUSES.

II. Les excuses.

Mlle de Cardoville, en voyant Dagobert saisir si rudement Rodin au collet, s’était écriée avec effroi, en faisant quelques pas vers le soldat :

- Au nom du ciel ! monsieur… que faites-vous ?

- Ce que je fais ! répondit durement le soldat sans lâcher Rodin et en tournant la tête du côté d’Adrienne, qu’il ne reconnaissait pas, je profite de l’occasion pour serrer la gorge d’un des misérables de la bande du renégat, jusqu’à ce qu’il m’ait dit où sont mes pauvres enfants.

- Vous m’étranglez… dit le jésuite d’une voix syncopée en tâchant d’échapper au soldat.

- Où sont les orphelines, puisqu’elles ne sont pas ici et qu’on m’a fermé la porte du couvent sans vouloir me répondre ? cria Dagobert d’une voix tonnante.

- À l’aide ! murmura Rodin.

- Ah ! c’est affreux ! dit Adrienne.

Et pâle, tremblante, s’adressant à Dagobert, les mains jointes :

- Grâce, monsieur !… écoutez-moi… écoutez-le…

- Monsieur Dagobert ! s’écria la Mayeux en courant saisir de ses faibles mains le bras de Dagobert et lui montrant Adrienne… c’est Mlle de Cardoville… Devant elle, quelle violence !… et puis, vous vous trompez, … sans doute.

Au nom de Mlle de Cardoville, la bienfaitrice de son fils, le soldat se retourna brusquement et lâcha Rodin ; celui-ci, rendu cramoisi par la colère et par la suffocation, se hâta de rajuster son collet et sa cravate.

- Pardon, mademoiselle… dit Dagobert en allant vers Adrienne, encore pâle de frayeur, je ne savais pas qui vous étiez… mais le premier mouvement m’a emporté malgré moi…

- Mais, mon Dieu ! qu’avez-vous contre monsieur ? dit Adrienne.

Si vous m’aviez écoutée, vous sauriez…

- Excusez-moi si je vous interromps, mademoiselle, dit le soldat à Adrienne d’une voix contenue. Puis, s’adressant à Rodin, qui avait repris son sang-froid :

- Remerciez mademoiselle, et allez-vous en… Si vous restez là… je ne réponds pas de moi…

- Un mot seulement, mon cher monsieur, dit Rodin, je…

- Je vous dis que je ne réponds pas de moi si vous restez là ! s’écria Dagobert en frappant du pied.

- Mais, au nom du ciel, dites au moins la cause de cette colère… reprit Adrienne, et surtout ne vous fiez pas aux apparences ; calmez-vous et écoutez-nous…

- Que je me calme, mademoiselle ! s’écria Dagobert avec désespoir ; mais je ne pense qu’à une chose… mademoiselle… à l’arrivée du maréchal Simon ; il sera à Paris aujourd’hui ou demain…

- Il serait possible ! dit Adrienne. Rodin fit un mouvement de surprise et de joie.

- Hier soir, reprit Dagobert, j’ai reçu une lettre du maréchal ; il a débarqué au Havre ; depuis trois jours, j’ai fait démarches sur démarches, espérant que les orphelines me seraient rendues, puisque la machination de ces misérables avait échoué - (et il montra Rodin avec un nouveau geste de colère). - Eh bien non… ils complotent encore quelque infamie. Je m’attends à tout…

- Mais, monsieur, dit Rodin s’avançant, permettez-moi de vous…

- Sortez ! s’écria Dagobert, dont l’irritation et l’anxiété redoublaient en songeant que d’un moment à l’autre le maréchal pouvait arriver à Paris ; sortez… car, sans mademoiselle… je me serais au moins vengé sur quelqu’un…

Rodin fit un signe d’intelligence à Adrienne, dont il se rapprocha prudemment, lui montra Dagobert d’un geste de commisération touchante, et dit à ce dernier :

- Je sortirai donc, monsieur, et… d’autant plus volontiers que je quittais cette chambre quand vous y êtes rentré.

Puis, se rapprochant tout à fait de Mlle de Cardoville, le jésuite lui dit à voix basse :

- Pauvre soldat !… la douleur l’égare ; il serait incapable de m’entendre. Expliquez-lui, ma chère demoiselle ; il sera bien attrapé, ajouta-t-il d’un air fin ; mais en attendant, reprit Rodin en fouillant dans la poche de côté de sa redingote et en tirant un paquet, remettez-lui ceci, je vous prie, ma chère demoiselle !… c’est ma vengeance… elle sera bonne.

Et comme Adrienne, tenant le petit paquet dans sa main, regardait le jésuite avec étonnement, celui-ci mit son index sur sa lèvre comme pour recommander le silence à la jeune fille, gagna la porte et marcha à reculons sur la pointe des pieds, et sortit après avoir encore d’un geste de pitié montré Dagobert, qui, dans un morne abattement, la tête baissée, les bras croisés sur la poitrine, restait muet aux consolations empressées de la Mayeux.

Lorsque Rodin eut quitté la chambre, Adrienne, s’approchant du soldat, lui dit de sa voix douce et avec l’expression d’un profond intérêt :

- Votre entrée si brusque m’a empêchée de vous faire une question bien intéressante pour moi… Et votre blessure ?

- Merci, mademoiselle, dit Dagobert en sortant de sa pénible préoccupation, merci ! ça n’est pas grand’chose, mais je n’ai pas le temps d’y songer… Je suis fâché d’avoir été si brutal devant vous, d’avoir chassé ce misérable… mais c’est plus fort que moi : à la vue de ces gens-là mon sang ne fait qu’un tour.

- Et pourtant, croyez-moi, vous avez été trop prompt à juger… la personne qui était là tout à l’heure.

- Trop prompt… mademoiselle… mais ce n’est pas d’aujourd’hui que je le connais… Il était avec ce renégat d’abbé d’Aigrigny…

- Sans doute… ce qui ne l’empêche pas d’être un honnête et excellent homme…

- Lui ?… s’écria Dagobert.

- Oui… et il n’est en ce moment occupé que d’une chose… de vous faire rendre vos chères enfants.

- Lui ?… reprit Dagobert en regardant Adrienne comme s’il ne pouvait croire à ce qu’il entendait ; lui… me rendre mes enfants ?

- Oui… plus tôt que vous ne le pensez, peut-être.

- Mademoiselle, dit tout à coup Dagobert, il vous trompe… vous êtes dupe de ce vieux gueux-là.

- Non, dit Adrienne en secouant la tête en souriant, j’ai des preuves de sa bonne foi… D’abord, c’est lui qui me fait sortir de cette maison.

- Il serait vrai ! dit Dagobert confondu.

- Très vrai, et, qui plus est, voici quelque chose qui vous raccommodera peut-être avec lui, dit Adrienne en remettant à Dagobert le petit paquet que Rodin venait de lui donner au moment de s’en aller ; ne voulant pas vous exaspérer davantage par sa présence, il m’a dit : «Mademoiselle, remettez ceci à ce brave soldat ; ce sera ma vengeance.»

Dagobert regardait Mlle de Cardoville avec surprise en ouvrant machinalement le petit paquet. Lorsqu’il l’eut développé et qu’il eut reconnu sa croix d’argent, noircie par les années, et le vieux ruban rouge fané qu’on lui avait dérobés à l’auberge du Faucon blanc avec ses papiers, il s’écria, d’une voix entrecoupée, le cœur palpitant :

- Ma croix !… ma croix !… c’est ma croix ! Et dans l’exaltation de sa joie, il pressait l’étoile d’argent contre sa moustache grise.

Adrienne et la Mayeux se sentaient profondément touchées de l’émotion du soldat, qui s’écria en courant vers la porte par où venait de sortir Rodin :

- Après un service rendu au maréchal Simon, à ma femme ou à mon fils, on ne pouvait rien faire de plus pour moi… Et vous répondez de ce brave homme, mademoiselle ? Et je l’ai injurié… maltraité devant vous… Il a droit à une réparation… il l’aura. Oh ! il l’aura.

Ce disant, Dagobert sortit précipitamment de la chambre, traversa deux pièces en courant, gagna l’escalier, le descendit rapidement et atteignit Rodin à la dernière marche.

- Monsieur, lui dit le soldat d’une voix émue, en le saisissant par le bras, il faut remonter tout de suite.

- Il serait pourtant bon de vous décider à quelque chose, mon cher monsieur, dit Rodin en s’arrêtant avec bonhomie ; il y a un instant vous m’ordonniez de m’en aller, maintenant il s’agit de revenir. À quoi nous arrêtons-nous ?

- Tout à l’heure, monsieur, j’avais tort, et quand j’ai un tort, je le répare. Je vous ai injurié, maltraité devant témoins, je vous ferai mes excuses devant témoins.

- Mais, mon cher monsieur… Je vous… rends grâce… je suis pressé…

- Qu’est-ce que cela me fait que vous soyez pressé ?… Je vous dis que vous allez remonter tout de suite… ou sinon… ou sinon… ou sinon…, reprit Dagobert en prenant la main du jésuite et en la serrant avec autant de cordialité que d’attendrissement, ou sinon le bonheur que vous me causez en me rendant ma croix ne sera pas complet.

- Qu’à cela ne tienne, alors, mon bon ami, remontons… remontons…

- Et non seulement vous m’avez rendu ma croix… que j’ai… eh bien, oui ! que j’ai pleurée, allez, sans le dire à personne, s’écria Dagobert avec effusion ; mais cette demoiselle m’a dit que, grâce à vous… ces pauvres enfants !

Voyons… pas de fausse joie… Est-ce bien vrai ? mon Dieu ! est-ce bien vrai ?

- Eh ! eh ! voyez-vous le curieux ? dit Rodin en souriant avec finesse. Puis il ajouta :

- Allons, allons, soyez tranquille… on vous les rendra, vos deux anges, vieux diable à quatre. Et le jésuite remonta l’escalier.

- On me les rendra… aujourd’hui ? s’écria Dagobert.

Et au moment où Rodin gravissait les marches, il l’arrêta brusquement par la manche.

- Ah ! çà, mon bon ami, dit le jésuite, décidément nous arrêtons-nous ? montons-nous ? descendons-nous ? Sans reproche, vous me faites aller comme un tonton.

- C’est juste… là-haut nous nous expliquerons mieux. Venez… alors, venez vite… dit Dagobert.

Puis, prenant Rodin sous le bras, il lui fit hâter le pas et le ramena triomphant dans la chambre où Adrienne et la Mayeux étaient restées, très surprises de la subite disparition du soldat.

- Le voilà… le voilà ! s’écria Dagobert en rentrant. Heureusement, je l’ai rattrapé au bas de l’escalier.

- Et vous m’avez fait remonter d’un fier pas ! ajouta Rodin passablement essoufflé.

- Maintenant, monsieur, dit Dagobert d’une voix grave, je déclare devant mademoiselle que j’ai eu tort de vous brutaliser, de vous injurier ; je vous en fais mes excuses, monsieur, et je reconnais avec joie que je vous dois… oh !… beaucoup… oui… je vous le jure, quand je dois… je paye.

Et Dagobert tendit encore sa loyale main à Rodin, qui la serra d’une façon fort affable en ajoutant :

- Eh ! mon Dieu ! de quoi s’agit-il donc ? Quel est donc ce grand service dont vous parlez ?

-

Et cela, dit Dagobert en faisant briller sa croix aux yeux de Rodin ; mais vous ne savez donc pas ce que c’est pour moi que cette croix !

- Supposant, au contraire, que vous deviez y tenir, je comptais avoir le plaisir de vous la remettre moi-même. Je l’avais apportée pour cela… Mais, entre nous… vous m’avez, dès mon arrivée, si… si familièrement accueilli… que je n’ai pas eu le temps de…

- Monsieur, dit Dagobert confus, je vous assure que je me repens cruellement de ce que j’ai fait.

- Je le sais… mon bon ami… n’en parlons donc plus… Ah ! çà, vous y teniez donc beaucoup, à cette croix ?

- Si j’y tenais, monsieur ! s’écria Dagobert ; mais cette croix, - et il la baisa encore, - c’est ma relique à moi… Celui de qui elle me venait était mon saint… mon dieu… et il l’avait touchée…

- Comment ! dit Rodin en feignant de regarder la croix avec autant de curiosité que d’admiration respectueuse, comment ! Napoléon… le grand Napoléon aurait touché de sa propre main, de sa main victorieuse… cette noble étoile de l’honneur ?

- Oui, monsieur, de sa main ; il l’avait placée là, sur ma poitrine sanglante, comme pansement à ma cinquième blessure… aussi, voyez-vous, je crois qu’au moment de crever de faim, entre du pain et ma croix… je n’aurais pas hésité… afin de l’avoir en mourant sur le cœur… Mais assez… parlons d’autre chose… C’est bête, un vieux soldat, n’est-ce pas ? ajouta Dagobert en passant la main sur ses yeux.

Puis, comme s’il avait honte de nier ce qu’il éprouvait :

- Eh bien, oui ! reprit-il en relevant vivement la tête, et ne cherchant pas à cacher une larme qui roulait sur sa joue, oui, je pleure de joie d’avoir retrouvé ma croix… ma croix que l’empereur m’avait donnée… de sa main victorieuse, comme dit ce brave homme…

- Bénie soit donc ma pauvre vieille main de vous avoir rendu ce trésor glorieux, dit Rodin avec émotion. Et il ajouta :

- Ma foi ! la journée sera bonne pour tout le monde ; aussi je vous l’annonçais ce matin dans ma lettre…

- Cette lettre sans signature, demanda le soldat de plus en plus surpris, c’était vous ?…

- C’était moi qui vous l’écrivais. Seulement, craignant quelque nouveau piège d’Aigrigny, je n’ai pas voulu, vous entendez bien, m’expliquer plus clairement.

- Ainsi, mes orphelines… je vais les revoir ? Rodin fit un signe de tête affirmatif plein de bonhomie.

- Oui, tout à l’heure, dans un instant peut-être… dit Adrienne en souriant. Eh bien ! avais-je raison de vous dire que vous aviez mal jugé monsieur ?

- Eh ! que ne me disait-il cela quand je suis entré ! s’écria Dagobert ivre de joie.

- Il y avait à cela un inconvénient, mon ami, dit Rodin : c’est que, dès votre entrée, vous avez entrepris de m’étrangler…

- C’est vrai… j’ai été trop prompt ; encore une fois, pardon ; mais que voulez-vous que je vous dise ?… Je vous avais toujours vu contre nous avec l’abbé d’Aigrigny, et, dans le premier moment…

- Mademoiselle, dit Rodin en s’inclinant devant Adrienne, cette chère demoiselle vous dira que j’étais, sans le savoir, complice de bien des perfidies ; mais, dès que j’ai pu voir clair dans les ténèbres… j’ai quitté le mauvais chemin où j’étais engagé malgré moi, pour marcher vers ce qui était honnête, droit et juste.

Adrienne fit un signe de tête affirmatif à Dagobert, qui semblait l’interroger du regard.

- Si je n’ai pas signé la lettre que je vous ai écrite, mon bon ami, ç’a été de crainte que mon nom ne vous inspirât de mauvais soupçons ; si, enfin, je vous ai prié de vous rendre ici et non pas au couvent, c’est que j’avais peur, comme cette chère demoiselle, que vous ne fussiez reconnu par le concierge ou par le jardinier, et votre escapade de l’autre nuit pouvait rendre cette reconnaissance dangereuse.

- Mais M. Baleinier est instruit de tout, j’y songe maintenant, dit Adrienne avec inquiétude ; il m’a menacée de dénoncer M. Dagobert et son fils si je portais plainte.

- Soyez tranquille, ma chère demoiselle ; c’est vous maintenant qui dicterez les conditions… répondit Rodin. Fiez-vous à moi ; quant à vous, mon bon ami… vos tourments sont finis.

- Oui, dit Adrienne : un magistrat rempli de droiture, de bienveillance, est allé chercher au couvent les filles du maréchal Simon ; il va les ramener ici ; mais comme moi, il a pensé qu’il serait plus convenable qu’elles vinssent habiter ma maison… Je ne puis cependant prendre cette décision sans votre consentement… car c’est à vous que ces orphelines ont été confiées par leur mère.

- Vous voulez la remplacer auprès d’elles, mademoiselle, reprit Dagobert, je ne peux que vous remercier de bon cœur pour moi et pour ces enfants… Seulement, comme la leçon a été rude, je vous demanderai de ne pas quitter la porte de leur chambre ni jour ni nuit. Si elles sortent avec vous, vous me permettrez de les suivre à quelques pas sans les quitter de l’œil, ni plus ni moins que ferait Rabat-Joie, qui s’est montré meilleur gardien que moi. Une fois le maréchal arrivé… et ce sera d’un jour à l’autre, la consigne sera levée… Dieu veuille qu’il arrive bientôt !

- Oui, reprit Rodin d’une voix ferme, Dieu veuille qu’il arrive bientôt, car il aura à demander un terrible compte de la persécution de ses filles à l’abbé d’Aigrigny, et pourtant M. le maréchal ne sait pas tout encore…

- Et vous ne tremblez pas pour le renégat ? reprit Dagobert en pensant que bientôt peut-être le marquis se trouverait face à face avec le maréchal.

- Je ne tremble ni pour les lâches ni pour les traîtres ! répondit Rodin. Et lorsque M. le maréchal Simon sera de retour…

Puis, après une réticence de quelques instants, il continua :

- Que M. le maréchal me fasse l’honneur de m’entendre, et il sera édifié sur la conduite de l’abbé d’Aigrigny. M. le maréchal saura que ses amis les plus chers sont, autant que lui-même, en butte à la haine de cet homme si dangereux.

- Comment donc cela ? dit Dagobert.

- Eh ! mon Dieu ! vous-même, dit Rodin, vous êtes un exemple de ce que j’avance.

- Moi !…

- Croyez-vous que le hasard seul ait amené la scène de l’auberge du Faucon blanc, près de Leipzig ?

- Qui vous a parlé de cette scène ? dit Dagobert confondu.

- Ou vous acceptiez la provocation de Morok, continua le jésuite sans répondre à Dagobert, et vous tombiez dans un guet-apens, ou vous la refusiez, et alors vous étiez arrêté faute de papiers ainsi que vous l’avez été, puis jeté en prison comme un vagabond avec ces pauvres orphelines… Maintenant, savez-vous quel était le but de cette violence ? De vous empêcher d’être ici le 13 février.

- Mais plus je vous écoute, monsieur, dit Adrienne, plus je suis effrayée de l’audace de l’abbé d’Aigrigny et de l’étendue des moyens dont il dispose… En vérité, reprit-elle avec une profonde surprise, si vos paroles ne méritaient pas toute créance…

- Vous en douteriez, n’est-ce pas, mademoiselle ? dit Dagobert ; c’est comme moi, je ne peux pas croire que,si méchant qu’il soit, ce renégat ait eu des intelligences avec un montreur de bêtes, au fond de la Saxe ; et puis, comment aurait-il su que moi et les enfants nous devions passer à Leipzig ?

C’est impossible, mon brave homme.

- En effet, monsieur, reprit Adrienne, je crains que votre animadversion, d’ailleurs très légitime, contre l’abbé d’Aigrigny, ne vous égare, et que vous ne lui attribuiez une puissance et une étendue de relations presque fabuleuse.

Après un moment de silence, pendant lequel Rodin regarda tour à tour Adrienne et Dagobert avec une sorte de commisération, il reprit :

- Et comment M. l’abbé d’Aigrigny aurait-il eu votre croix en sa possession sans ses relations avec Morok ? demanda Rodin au soldat.

- Mais, au fait, monsieur, dit Dagobert, la joie m’a empêché de réfléchir ; comment se fait-il que ma croix soit entre vos mains ?

- Justement parce que l’abbé d’Aigrigny avait à Leipzig les relations dont vous et cette chère demoiselle paraissez douter.

- Mais ma croix, comment vous est-elle parvenue à Paris ?

- Dites-moi, vous avez été arrêté à Leipzig faute de papiers, n’est-ce pas ?

- Oui… mais je n’ai jamais pu comprendre comment mes papiers et mon argent avaient disparu de mon sac… Je croyais avoir eu le malheur de les perdre.

Rodin haussa les épaules et reprit :

- Ils vous ont été volés à l’auberge du Faucon blanc par Goliath, un des affidés de Morok, et celui-ci a envoyé les papiers et la croix à l’abbé d’Aigrigny pour lui prouver qu’il avait réussi à exécuter les ordres qui concernaient les orphelines et vous-même.

C’est avant-hier que j’ai eu la clef de cette machination ténébreuse : croix et papiers se trouvaient dans les archives de l’abbé d’Aigrigny ; les papiers formaient un volume trop considérable ; on se serait aperçu de leur soustraction ; mais d’après ma lettre, espérant vous voir ce matin, et sachant combien un soldat de l’empereur tient à sa croix, relique sacrée comme vous le dites, mon bon ami, ma foi ! je n’ai pas hésité : j’ai mis la relique dans ma poche. Après tout, me suis-je dit, ce n’est qu’une restitution, et ma délicatesse s’exagère peut-être la portée de cet abus de confiance.

- Vous ne pouviez faire une action meilleure, dit Adrienne, et, pour ma part, en raison de l’intérêt que je porte à M. Dagobert, je vous en suis personnellement reconnaissante.

Puis, après un moment de silence, elle reprit avec anxiété :

- Mais, monsieur, de quelle effrayante puissance dispose donc M. d’Aigrigny… pour avoir en pays étranger des relations si étendues et si redoutables ?

- Silence ! s’écria Rodin à voix basse en regardant autour de lui d’un air épouvanté, silence… silence !… Au nom du ciel, ne m’interrogez pas là-dessus ! ! !

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > III. RÉVÉLATIONS.

III. Révélations.

Mlle de Cardoville, très étonnée de la frayeur de Rodin lorsqu’elle lui avait demandé quelque explication sur le pouvoir si formidable, si étendu, dont disposait l’abbé d’Aigrigny, lui dit :

- Mais, monsieur, qu’y a-t-il donc de si étrange dans la question que je viens de vous faire ?

Rodin, après un moment de silence, jetant les yeux autour de lui avec une inquiétude parfaitement simulée, répondit à voix basse :

- Encore une fois, mademoiselle, ne m’interrogez pas sur un sujet si redoutable : les murailles de cette maison ont des oreilles, ainsi qu’on dit vulgairement.

Adrienne et Dagobert se regardèrent avec une surprise croissante.

La Mayeux, par un instinct d’une persistance incroyable, continuait à éprouver un sentiment de défiance invincible contre Rodin ; quelquefois elle le regardait longtemps à la dérobée, tâchant de pénétrer sous le masque de cet homme, qui l’épouvantait. Un moment le jésuite rencontra le regard inquiet de la Mayeux obstinément attaché sur lui ; il lui fit aussitôt un petit signe de tête plein d’aménité ; la jeune fille, effrayée de se voir surprise, détourna les yeux en tressaillant.

- Non, non, ma chère demoiselle, reprit Rodin, avec un soupir, en voyant que Mlle de Cardoville s’étonnait de son silence, ne m’interrogez pas sur la puissance de l’abbé d’Aigrigny.

- Mais, encore une fois, monsieur, reprit Adrienne, pourquoi cette hésitation à me répondre ? Que craignez-vous ?

- Ah ! ma chère demoiselle, dit Rodin en frissonnant, ces gens-là sont si puissants !… leur animosité est si terrible !

- Rassurez-vous, monsieur, je vous dois trop pour que mon appui vous manque jamais.

- Eh ! ma chère demoiselle, reprit Rodin presque blessé, jugez-moi mieux, je vous en prie. Est-ce donc pour moi que je crains ?… Non, non, je suis trop obscur, trop inoffensif ; mais c’est vous, mais c’est M. le maréchal Simon, mais ce sont les autres personnes de votre famille, qui ont tout à redouter… Ah ! tenez, ma chère demoiselle, encore une fois, ne m’interrogez pas ; il est des secrets funestes à ceux qui les possèdent…

- Mais enfin, monsieur, ne vaut-il pas mieux connaître les périls dont on est menacé ?

- Quand on sait la manœuvre de son ennemi, on peut se défendre au moins, dit Dagobert. Vaut mieux une attaque en plein jour qu’une embuscade.

- Puis, je vous l’assure, reprit Adrienne, le peu de mots que vous m’avez dits m’inspirent une vague inquiétude…

- Allons, puisqu’il le faut… ma chère demoiselle, reprit le jésuite en paraissant faire un grand effort sur lui-même, puisque vous ne comprenez pas à demi-mot… je serai plus explicite… Mais rappelez-vous, ajouta-t-il d’un ton grave… rappelez-vous que votre insistance me force à vous apprendre ce qu’il vous vaudrait peut-être mieux ignorer.

- Parlez, de grâce, monsieur, parlez, dit Adrienne.

Rodin, rassemblant autour de lui Adrienne, Dagobert et la Mayeux, leur dit à voix basse d’un air mystérieux :

- N’avez-vous donc jamais entendu parler d’une association puissante qui étend son réseau sur toute la terre, qui compte des affiliés, des séides, des fanatiques dans toutes les classes de la société… qui a eu et qui a encore souvent l’oreille des rois et des grands… association toute-puissante, qui d’un mot élève ses créatures aux positions les plus hautes, et d’un mot aussi les rejette dans le néant dont elle seule a pu les tirer ?

- Mon Dieu ! monsieur, dit Adrienne, quelle est donc cette association formidable ? Jamais je n’en ai jusqu’ici entendu parler.

- Je vous crois, et pourtant votre ignorance à ce sujet m’étonne au dernier point, ma chère demoiselle.

- Et pourquoi cet étonnement ?

- Parce que vous avez vécu longtemps avec madame votre tante, et vu souvent l’abbé d’Aigrigny.

- J’ai vécu chez Mme de Saint-Dizier, mais non pas avec elle, car pour mille raisons elle m’inspirait une aversion légitime.

- Mais en fait, ma chère demoiselle, ma remarque n’était pas juste ; c’est là plus qu’ailleurs que, devant vous surtout, on devait garder le silence sur cette association, et c’est pourtant grâce à elle que Mme de Saint-Dizier a joui d’une si redoutable influence dans le monde sous le dernier règne… Eh bien ! sachez-le donc : c’est le concours de cette association qui rend l’abbé d’Aigrigny un homme si dangereux ; par elle il a pu surveiller, poursuivre, atteindre différents membres de votre famille, ceux-ci en Sibérie, ceux-là au fond de l’Inde, d’autres enfin au milieu des montagnes de l’Amérique, car, je vous l’ai dit, c’est par hasard avant-hier, en compulsant les papiers de l’abbé d’Aigrigny, que j’ai été mis sur la trace, puis convaincu de son affiliation à cette compagnie, dont il est le chef le plus actif et le plus capable.

- Mais, monsieur, le nom… le nom de cette compagnie, dit Adrienne.

- Eh ! bien ! c’est… Et Rodin s’arrêta.

- C’est… reprit Adrienne, aussi intéressée que Dagobert et la Mayeux, c’est…

Rodin regarda autour de lui, ramena par un signe les autres acteurs de cette scène plus près de lui, et dit à voix basse, en accentuant lentement ses paroles :

- C’est… la compagnie de Jésus.

Et il tressaillit.

- Les Jésuites ! s’écria Mlle de Cardoville, ne pouvant retenir un éclat de rire d’autant plus franc que, d’après les mystérieuses précautions oratoires de Rodin, elle s’attendait à une révélation selon elle beaucoup plus terrible ; les Jésuites ! reprit-elle en riant toujours, mais ils n’existent que dans les livres ; ce sont des personnages historiques très effrayants, je le crois ; mais pourquoi déguiser ainsi Mme de Saint-Dizier et M. d’Aigrigny ? Tels qu’ils sont, ne justifient-ils pas assez mon aversion et mon dédain ?

Après avoir écouté silencieusement Mlle de Cardoville, Rodin reprit d’un air grave et pénétré :

- Votre aveuglement m’effraye, ma chère demoiselle ; le passé aurait dû vous faire craindre pour l’avenir, car plus que personne, vous avez déjà subi la funeste action de cette compagnie dont vous regardez l’existence comme un rêve.

- Moi, monsieur ? dit Adrienne en souriant, quoique un peu surprise.

- Vous…

- Et dans quelle circonstance ?

- Vous me le demandez, ma chère demoiselle, vous me le demandez… et vous avez été enfermée ici comme folle ? N’est-ce donc pas vous dire que le maître de cette maison est un des membres laïques les plus dévoués de cette compagnie, et, comme tel, l’instrument aveugle de l’abbé d’Aigrigny !

- Ainsi, dit Adrienne, sans sourire cette fois, M. Baleinier… ?

- Obéissait à l’abbé d’Aigrigny, le chef le plus redoutable de cette redoutable société… Il emploie son génie au mal ; mais, il faut l’avouer, c’est un homme de génie… aussi est-ce surtout sur lui qu’une fois hors d’ici, vous et les vôtres devrez concentrer toute votre surveillance, tous vos soupçons ; car, croyez-moi, je le connais, il ne regarde pas la partie comme perdue ; il faut vous attendre à de nouvelles attaques, sans doute d’un autre genre, mais, par cela même, peut-être plus dangereuses encore…

- Heureusement, vous nous prévenez, mon brave, dit Dagobert, et vous serez avec nous.

- Je puis bien peu, mon bon ami ; mais ce peu est au service des honnêtes gens, dit Rodin.

- Maintenant, dit Adrienne d’un air pensif, complètement persuadée par l’air de conviction de Rodin, je m’explique l’inconcevable influence que ma tante exerçait sur le monde ; je l’attribuais seulement à ses relations avec des personnages puissants ; je croyais bien qu’elle était, ainsi que l’abbé d’Aigrigny, associée à de ténébreuses intrigues dont la religion était le voile, mais j’étais loin de croire à ce que vous m’apprenez.

- Et combien de choses vous ignorez encore ! reprit Rodin. Si vous saviez, ma chère demoiselle, avec quel art ces gens-là vous environnent, à votre insu, d’agents qui leur sont dévoués ! Lorsqu’ils ont intérêt à en être instruits, aucun de vos pas ne leur échappe. Puis, peu à peu, ils agissent lentement, prudemment et dans l’ombre ; ils vous circonviennent par tous les moyens possibles, depuis la flatterie jusqu’à la terreur… vous séduisent ou vous effrayent, pour vous dominer ensuite sans que vous ayez conscience de leur autorité ; tel est leur but, et, il faut l’avouer, ils l’atteignent souvent avec une détestable habileté.

Rodin avait parlé avec tant de sincérité qu’Adrienne tressaillit ; puis, se reprochant cette crainte, elle reprit :

- Et pourtant, non… non, jamais je ne pourrai croire à un pouvoir si infernal ; encore une fois, la puissance de ces prêtres ambitieux est d’un autre âge… Dieu soit loué ! ils ont disparu à tout jamais.

- Oui, certes, ils ont disparu, car ils savent se disperser et disparaître dans certaines circonstances ; mais c’est surtout alors qu’ils sont le plus dangereux ; car la défiance qu’ils inspiraient s’évanouit, et ils veillent toujours, eux, dans les ténèbres.

Ah ! ma chère demoiselle, si vous connaissiez leur effrayante habileté ! Dans ma haine contre tout ce qui est oppressif, lâche et hypocrite, j’avais étudié l’histoire de cette terrible compagnie avant de savoir que l’abbé d’Aigrigny en faisait partie. Ah ! c’est à épouvanter… Si vous saviez quels moyens ils emploient !… Quand je vous dirai que, grâce à leurs ruses diaboliques, les apparences les plus pures, les plus dévouées, cachent souvent les pièges les plus horribles…

Et les regards de Rodin parurent s’arrêter par hasard sur la Mayeux ; mais voyant qu’Adrienne ne s’apercevait pas de cette insinuation, le jésuite reprit :

- En un mot, êtes-vous en butte à leurs poursuites, ont-ils intérêt à vous capter ? oh ! de ce moment, défiez-vous de tout ce qui vous entoure, soupçonnez les attachements les plus nobles, les affections les plus tendres, car ces monstres parviennent quelquefois à corrompre vos meilleurs amis, et à s’en faire contre vous des auxiliaires d’autant plus terribles que votre confiance est plus aveugle.

- Ah ! c’est impossible, s’écria Adrienne révoltée ; vous exagérez… Non, non, l’enfer n’aurait rien rêvé de plus horrible que de telles trahisons…

- Hélas !… ma chère demoiselle… un de vos parents, M. Hardy, le cœur le plus loyal, le plus généreux, a été ainsi victime d’une trahison infâme… Enfin, savez-vous ce que la lecture du testament de votre aïeul nous a appris ? C’est qu’il est mort victime de la haine de ces gens-là, et qu’à cette heure, après cent cinquante ans d’intervalle, ses descendants sont encore en butte à la haine de cette indestructible compagnie.

- Ah ! monsieur… cela épouvante, dit Adrienne en sentant son cœur se serrer.

Mais il n’y a donc pas d’armes contre de telles attaques ?…

- La prudence, ma chère demoiselle, la réserve la plus attentive, l’étude la plus incessamment défiante de tout ce qui vous approche.

- Mais c’est une vie affreuse qu’une telle vie, monsieur ; mais c’est une torture que d’être ainsi en proie à des soupçons, à des doutes, à des craintes continuelles !

- Eh ! sans doute !… ils le savent bien, les misérables… C’est ce qui fait leur force… souvent ils trompent par l’excès même des précautions que l’on prend contre eux. Aussi, ma chère demoiselle, et vous, digne et brave soldat, au nom de ce qui vous est cher, défiez-vous, ne hasardez pas légèrement votre confiance ; prenez bien garde, vous avez failli être victime de ces gens-là ; vous les aurez toujours pour ennemis implacables… Et vous aussi, pauvre et intéressante enfant, ajouta le jésuite en s’adressant à la Mayeux, suivez mes conseils… craignez-les… ne dormez que d’un œil, comme dit le proverbe.

- Moi, monsieur ? dit la Mayeux ; qu’ai-je fait ? qu’ai-je à craindre ?

- Ce que vous avez fait ? Eh ! mon Dieu… n’aimez-vous pas tendrement cette chère demoiselle, votre protectrice ? n’avez-vous pas tenté de venir à son secours ? N’êtes-vous pas la sœur adoptive du fils de cet intrépide soldat, du brave Agricol ? Hélas ! pauvre enfant, ne voilà-t-il pas assez de titres à leur haine, malgré votre obscurité ? Ah ! ma chère demoiselle, ne croyez pas que j’exagère. Réfléchissez… réfléchissez… Songez à ce que je viens de rappeler au fidèle compagnon d’armes du maréchal Simon, relativement à son emprisonnement à Leipzig ; songez à ce qui vous est arrivé à vous-même, que l’on a osé conduire ici au mépris de toute loi, de toute justice, et alors vous verrez qu’il n’y a rien d’exagéré dans ce tableau de la puissance occulte de cette compagnie…

Soyez toujours sur vos gardes, et surtout, ma chère demoiselle, dans tous les cas douteux, ne craignez pas de vous adresser à moi. En trois jours j’ai assez appris par ma propre expérience, sur leur manière d’agir, pour pouvoir vous indiquer un piège, une ruse, un danger, et vous en défendre.

- Dans une pareille circonstance, monsieur, répondit Mlle de Cardoville, à défaut de reconnaissance, mon intérêt ne vous désignerait-il pas comme mon meilleur conseiller ?

Selon la tactique habituelle des fils de Loyola, qui tantôt nient eux-mêmes leur propre existence afin d’échapper à leurs adversaires, tantôt, au contraire, proclament avec audace la puissance vivace de leur organisation afin d’intimider les faibles, Rodin avait éclaté de rire au nez du régisseur de la terre de Cardoville, lorsque celui-ci avait parlé de l’existence des Jésuites, tandis qu’à ce moment, en retraçant ainsi leurs moyens d’action, il tâchait, et il avait réussi à jeter dans l’esprit de Mlle de Cardoville quelques germes de frayeur qui devaient peu à peu se développer par la réflexion, et servir plus tard les projets sinistres qu’il méditait.

La Mayeux ressentait toujours une grande frayeur à l’endroit de Rodin ; pourtant, depuis qu’elle l’avait entendu dévoiler à Adrienne la sinistre puissance de l’ordre qu’il disait si redoutable, la jeune ouvrière, loin de soupçonner le jésuite d’avoir l’audace de parler ainsi d’une association dont il était membre, lui savait gré, presque malgré elle, des importants conseils qu’il venait de donner à Mlle de Cardoville. Le nouveau regard qu’elle jeta sur lui à la dérobée (et que Rodin surprit aussi, car il observait la jeune fille avec une attention soutenue) fut empreint d’une gratitude pour ainsi dire étonnée.

Devinant cette impression, voulant l’améliorer encore, tâcher de détruire les fâcheuses préventions de la Mayeux, et aller surtout au-devant d’une révélation qui devait être faite tôt ou tard, le jésuite eut l’air d’avoir oublié quelque chose de très important et s’écria en se frappant le front :

- À quoi pensé-je donc ? Puis, s’adressant à la Mayeux :

- Savez-vous, ma chère fille, où est votre sœur ? Aussi interdite qu’attristée de cette question inattendue, la Mayeux répondit en rougissant beaucoup, car elle se rappelait sa dernière entrevue avec la brillante reine Bacchanal :

- Il y a quelques jours que je n’ai vu ma sœur, monsieur.

- Eh bien, ma chère fille, elle n’est pas heureuse, dit Rodin, j’ai promis à une de ses amies de lui envoyer un petit secours ; je me suis adressé à une personne charitable : voici ce que l’on m’a donné pour elle…

Et il tira de sa poche un rouleau cacheté qu’il remit à la Mayeux, aussi surprise qu’attendrie.

- Vous avez une sœur malheureuse… et je n’en sais rien, dit vivement Adrienne à l’ouvrière ; ah ! mon enfant, c’est mal !

- Ne la blâmez pas… dit Rodin. D’abord elle ignorait que sa sœur fût malheureuse, et puis elle ne pouvait pas vous demander, à vous, ma chère demoiselle, de vous y intéresser.

Et comme Mlle de Cardoville regardait Rodin avec étonnement, il ajouta en s’adressant à la Mayeux :

- N’est-il pas vrai, ma chère fille ?

- Oui, monsieur, dit l’ouvrière en baissant les yeux et rougissant de nouveau.

Puis elle ajouta vivement et avec anxiété :

- Mais ma sœur, monsieur, où l’avez-vous vue ? où est-elle ? comment est-elle malheureuse ?

- Tout ceci serait trop long à vous dire, ma chère fille ; allez le plus tôt possible rue Clovis, maison de la fruitière ; demandez à parler à votre sœur de la part de M. Charlemagne ou de M. Rodin, comme vous voudrez, car je suis connu dans ce pied-à-terre sous mon nom de baptême comme sous mon nom de famille, et vous saurez le reste… Dites seulement à votre sœur que si elle est sage, que si elle persiste dans ses bonnes résolutions, l’on continuera de s’occuper d’elle.

La Mayeux, de plus en plus surprise, allait répondre à Rodin, lorsque la porte s’ouvrit, et M. de Gernande entra. La figure du magistrat était grave et triste.

- Et les filles du maréchal Simon ? s’écria Mlle de Cardoville.

- Malheureusement je ne vous les amène pas, répondit le juge.

- Et où sont-elles, monsieur ? qu’en a-t-on fait ? Avant-hier encore elles étaient dans ce couvent ! s’écria Dagobert bouleversé de ce complet renversement de ses espérances.

À peine le soldat eut-il prononcé ces mots, que, profitant du mouvement qui groupait les acteurs de cette scène autour du magistrat, Rodin se recula de quelques pas, gagna discrètement la porte, et disparut sans que personne se fût aperçu de son absence.

Pendant que le soldat, ainsi rejeté tout à coup au plus profond de son désespoir, regardait M. de Gernande, attendant sa réponse avec angoisse, Adrienne dit au magistrat :

- Mais, mon Dieu ! monsieur, lorsque vous vous êtes présenté dans le couvent, que vous a répondu la supérieure au sujet de ces jeunes filles ?

- La supérieure a refusé de s’expliquer, mademoiselle. «- Vous prétendez, monsieur, m’a-t-elle dit, que les jeunes personnes dont vous parlez sont retenues ici contre leur gré… puisque la loi vous donne cette fois le droit de pénétrer dans cette maison, visitez-la… «- Mais, madame, veuillez me répondre positivement, ai-je dit à la supérieure : affirmez-vous être complètement étrangère à la séquestration des jeunes filles que je viens réclamer ?

«- Je n’ai rien à dire à ce sujet, monsieur ; vous vous dites autorisé à faire des perquisitions : faites-les.»

- Ne pouvant obtenir d’autres explications, ajouta le magistrat, j’ai parcouru le couvent dans toutes ses parties, je me suis fait ouvrir toutes les chambres… mais malheureusement je n’ai trouvé aucune trace de ces jeunes filles…

- Ils les auront envoyées dans un autre endroit ! s’écria Dagobert, et qui sait ?… bien malades peut-être… ils les tueront, mon Dieu ! ils les tueront ! s’écria-t-il avec un accent déchirant.

- Après un tel refus, que faire, mon Dieu ! quel parti prendre ? Ah ! de grâce, éclairez-nous, monsieur, vous notre conseil, vous notre providence, dit Adrienne en se retournant pour parler à Rodin qu’elle croyait derrière elle : quelle serait votre… ?

Puis s’apercevant que le jésuite avait tout à coup disparu, elle dit à la Mayeux avec inquiétude :

- Et M. Rodin, où est-il donc ?

- Je ne sais pas, mademoiselle, répondit la Mayeux en regardant autour d’elle ; il n’est plus là.

- Cela est étrange, dit Adrienne, disparaître si brusquement.

- Quand je vous disais que c’était un traître ! s’écria Dagobert en frappant du pied avec rage ; ils s’entendent tous…

- Non, non, dit Mlle de Cardoville, ne croyez pas cela ; mais l’absence de M. Rodin n’en est pas moins regrettable, car, dans cette circonstance difficile, grâce à la position que M. Rodin a occupée auprès de M. d’Aigrigny, il aurait pu peut-être donner d’utiles renseignements.

- Je vous avouerai, mademoiselle, que j’y comptais presque, dit M. de Gernande, et j’étais revenu ici autant pour vous apprendre le fâcheux résultat de mes recherches que pour demander à cet homme de cœur et de droiture, qui a si courageusement dévoilé d’odieuses machinations, de nous éclairer de ses conseils dans cette circonstance.

Chose assez étrange ! depuis quelques instants Dagobert, profondément absorbé, n’apportait plus aucune attention aux paroles du magistrat, si importantes pour lui. Il ne s’aperçut même pas du départ de M. de Gernande, qui se retira après avoir promis à Adrienne de ne rien négliger pour arriver à connaître la vérité au sujet de la disparition des orphelines.

Inquiète de ce silence, voulant quitter à l’instant la maison et engager Dagobert à l’accompagner, Adrienne après un coup d’œil d’intelligence échangé avec la Mayeux, s’approchait du soldat, lorsqu’on entendit au dehors de la chambre des pas précipités et une voix mâle s’écriant avec impatience :

- Où est-il ? où est-il ? À cette voix, Dagobert eut l’air de s’éveiller en sursaut, fit un bond, poussa un cri et se précipita vers la porte. Elle s’ouvrit… Le maréchal Simon y parut.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > IV. PIERRE SIMON.

IV. Pierre Simon.

Le maréchal Pierre Simon, duc de Ligny, était de haute taille, simplement vêtu d’une redingote bleue fermée jusqu’à la dernière boutonnière, où se nouait un bout de ruban rouge. On ne pouvait voir une physionomie plus loyale, plus expansive, d’un caractère plus chevaleresque, que cette du maréchal ; il avait le front large, le nez aquilin, le menton fermement accusé, et le teint brûlé par le soleil de l’Inde. Ses cheveux, coupés très ras, grisonnaient sur les tempes ; mais ses sourcils étaient encore aussi noirs que sa large moustache retombante ; sa démarche libre, hardie, ses mouvements décidés, témoignaient de son impétuosité militaire. Homme du peuple, homme de guerre et d’élan, la chaleureuse cordialité de sa parole appelait la bienveillance et la sympathie ; aussi éclairé qu’intrépide, aussi généreux que sincère, on remarquait surtout en lui une mâle fierté plébéienne ; ainsi que d’autres sont fiers d’une haute naissance, il était fier, lui, de son obscure origine, parce qu’elle était ennoblie par le grand caractère de son père, républicain rigide, intelligent et laborieux artisan, depuis quarante ans l’honneur, l’exemple, la glorification des travailleurs. En acceptant avec reconnaissance le titre aristocratique dont l’empereur l’avait décoré, Pierre Simon avait agi comme ces gens délicats qui, recevant d’une affectueuse amitié un don parfaitement inutile, l’acceptent avec reconnaissance en faveur de la main qui l’offre. Le culte religieux de Pierre Simon envers l’empereur n’avait jamais été aveugle ; autant son dévouement, son ardent amour, pour son idole fut instinctif et pour ainsi dire fatal… autant son admiration fut grave et raisonnée.

Loin de ressembler à ces traîneurs de sabre qui n’aiment la bataille que pour la bataille, non seulement le maréchal Simon admirait son héros comme le plus grand capitaine du monde, mais il l’admirait surtout parce qu’il savait que l’empereur avait fait ou accepté la guerre dans l’espoir d’imposer un jour la paix au monde ; car si la paix consentie par la gloire et par la force est grande, féconde et magnifique, la paix consentie par la faiblesse et par la lâcheté est stérile, désastreuse et déshonorante.

Fils d’artisan, Pierre Simon admirait encore l’empereur parce que cet impérial parvenu avait toujours su faire noblement vibrer la fibre populaire, et que, se souvenant du peuple dont il était sorti, il l’avait fraternellement convié à jouir de toutes les pompes de l’aristocratie et de la royauté.

* * * * *

Lorsque le maréchal Simon entra dans la chambre, ses traits étaient altérés ; à la vue de Dagobert, un éclair de joie illumina son visage ; il se précipita vers le soldat en lui tendant les bras, et s’écria :

- Mon ami ! ! ! mon vieil ami !… Dagobert répondit avec une muette effusion à cette affectueuse étreinte ; puis le maréchal, se dégageant de ses bras, et attachant sur lui des yeux humides, lui dit d’une voix si palpitante d’émotion que ses lèvres tremblaient :

- Eh bien ! tu es arrivé à temps pour le 13 février ?

- Oui, mon général… mais tout est remis à quatre mois…

- Et…ma femme ?… mon enfant ?…

À cette question, Dagobert tressaillit, baissa la tête et resta muet…

- Ils ne sont donc pas ici ? demanda Pierre Simon avec plus de surprise que d’inquiétude. On m’a dit chez toi que ni ma femme ni mon enfant n’y étaient ; mais que je te trouverais… dans cette maison… Je suis accouru… ils n’y sont donc pas ?

- Mon général… dit Dagobert en devenant d’une grande pâleur, mon général…

Puis essuyant les gouttes de sueur froide qui perlaient sur son front, il ne put articuler une parole de plus, sa voix s’arrêtait dans son gosier desséché.

- Tu me fais… peur ! s’écria Pierre Simon en devenant pâle comme son soldat et en le saisissant par le bras.

À ce moment Adrienne s’avança, les traits empreints de tristesse et d’attendrissement ; voyant le cruel embarras de Dagobert, elle voulut venir à son aide et dit à Pierre Simon d’une voix douce et émue :

- Monsieur le maréchal… je suis Mlle de Cardoville… une parente… de vos chères enfants.

Pierre Simon se retourna vivement, aussi frappé de l’éblouissante beauté d’Adrienne que des paroles qu’elle venait de prononcer… Il balbutia dans sa surprise :

- Vous, mademoiselle… parente… de mes enfants…

Et il appuya sur ces mots en regardant Dagobert avec stupeur.

- Oui, monsieur le maréchal… vos enfants… se hâta de dire Adrienne, et l’amour de ces deux charmantes sœurs jumelles…

- Sœurs jumelles ! s’écria Pierre Simon en interrompant Mlle de Cardoville avec une explosion de joie impossible à rendre. Deux filles au lieu d’une. Ah ! combien leur mère doit être heureuse !…

Puis il ajouta en s’adressant à Adrienne :

- Pardon, mademoiselle, d’être si peu poli, de vous remercier si mal de ce que vous m’apprenez… mais vous concevez, il y a dix-sept ans que je n’ai pas vu ma femme. J’arrive… et au lieu de trouver deux êtres à chérir… j’en trouve trois… De grâce, mademoiselle, je désirerais savoir toute la reconnaissance que je vous dois. Vous êtes notre parente ? Je suis sans doute ici chez vous… Ma femme, mes enfants sont là… n’est-ce pas ?… Craignez-vous que ma brusque apparition ne leur soit mauvaise ? j’attendrai… mais, tenez, mademoiselle, j’en suis certain, vous êtes aussi bonne que belle… ayez pitié de mon impatience… préparez-les bien vite toutes les trois à me revoir.

Dagobert, de plus en plus ému, évitait les regards du maréchal et tremblait comme la feuille.

Adrienne baissait les yeux sans répondre ; son cœur se brisait à la pensée de porter un coup terrible au maréchal Simon.

Celui-ci s’étonna bientôt de ce silence ; regardant tour à tour Adrienne et le soldat d’un air d’abord inquiet et bientôt alarmé, il s’écria :

- Dagobert !… tu me caches quelque chose…

- Mon général… répondit-il en balbutiant, je vous assure… je… je…

- Mademoiselle, s’écria Pierre Simon, par pitié, je vous en conjure, parlez-moi franchement, mon anxiété est horrible… Mes premières craintes reviennent… Qu’y a-t-il ?… Mes filles… ma femme sont-elles malades ? sont-elles en danger ? Oh ! parlez ! parlez !

- Vos filles, monsieur le maréchal, dit Adrienne, ont été un peu souffrantes, par suite de leur long voyage ; mais il n’y a rien d’inquiétant dans leur état…

- Mon Dieu !… c’est ma femme… alors… c’est ma femme qui est en danger.

- Du courage, monsieur, dit tristement Mlle de Cardoville. Hélas ! il vous faut chercher des consolations dans la tendresse des deux anges qui vous restent.

- Mon général, dit Dagobert d’une voix ferme et grave, je suis venu de Sibérie… seul… avec vos deux filles.

- Et leur mère ! leur mère ! s’écria Pierre Simon d’une voix déchirante.

- Le lendemain de sa mort, je me suis mis en route avec les deux orphelines, répondit le soldat.

- Morte !… s’écria Pierre Simon avec accablement, morte !… Un morne silence lui répondit.

À ce coup inattendu, le maréchal chancela, s’appuya au dossier d’une chaise et tomba assis en cachant son visage dans ses mains.

Pendant quelques minutes on n’entendit que des sanglots étouffés ; car non seulement Pierre Simon aimait sa femme avec idolâtrie, pour toutes les raisons que nous avons dites au commencement de cette histoire ; mais, par un de ces singuliers compromis que l’homme longtemps et cruellement éprouvé fait, pour ainsi dire, avec la destinée, Pierre Simon, fataliste comme toutes les âmes tendres, se croyant en droit de compter enfin sur du bonheur après tant d’années de souffrances, n’avait pas un moment douté qu’il retrouverait sa femme et ses enfants, double consolation que la destinée lui devait, après de si grandes traverses. Au contraire de certaines gens que l’habitude de l’infortune rend moins exigeants, Pierre Simon avait compté sur un bonheur aussi complet que l’avait été son malheur… Sa femme et ses enfants, telles étaient les seules conditions, uniques, indispensables de la félicité qu’il attendait ; sa femme eût survécu à ses filles, qu’elle ne les eût pas plus remplacées pour lui qu’elles ne remplaçaient leur mère à ses yeux : faiblesse ou cupidité de cœur, cela était ainsi. Nous insistons sur cette singularité, parce que les suites de cet incessant et douloureux chagrin exerceront une grande influence sur l’avenir du maréchal Simon.

Adrienne et Dagobert avaient respecté la douleur accablante de ce malheureux homme. Lorsqu’il eut donné un libre cours à ses larmes, il redressa son mâle visage, alors d’une pâleur marbrée, passa la main sur ses yeux rougis, se leva et dit à Adrienne :

- Pardonnez-moi, mademoiselle… je n’ai pu vaincre ma première émotion… Permettez-moi de me retirer… J’ai de cruels détails à demander au digne ami qui n’a quitté ma femme qu’à son dernier moment… Veuillez avoir la bonté de me faire conduire auprès de mes enfants… de mes pauvres orphelines.

Et la voix du maréchal s’altéra de nouveau.

- Monsieur le maréchal, dit Mlle de Cardoville, tout à l’heure encore nous attendions ici vos chères enfants… malheureusement notre espérance a été trompée…

Pierre Simon regarda d’abord Adrienne sans lui répondre, et comme s’il ne l’avait pas entendue ou comprise.

- Mais rassurez-vous, reprit la jeune fille, il ne faut pas encore désespérer.

- Désespérer ? répéta machinalement le maréchal en regardant tour à tour Mlle de Cardoville et Dagobert, désespérer ! et de quoi, mon Dieu ?

- De revoir vos enfants, monsieur le maréchal, dit Adrienne ; votre présence, à vous leur père… rendra les recherches bien plus efficaces.

- Les recherches !… s’écria Pierre Simon. Mes filles ne sont pas ici ?

- Non, monsieur, dit enfin Adrienne ; on les a enlevées à l’affection de l’excellent homme qui les avait amenées du fond de la Russie, et on les a conduites dans un couvent…

- Malheureux ! s’écria Pierre Simon en s’avançant menaçant et terrible vers Dagobert, tu me répondras de tout…

- Ah ! monsieur, ne l’accusez pas ! s’écria Mlle de Cardoville.

- Mon général, dit Dagobert d’une voix brève mais douloureusement résignée, je mérite votre colère… c’est ma faute : forcé de m’absenter de Paris, j’ai confié les enfants à ma femme ; son confesseur lui a tourné l’esprit, lui a persuadé que vos filles seraient mieux dans un couvent que chez nous ; elle l’a cru, elle les y a laissé conduire ; maintenant… on a dit au couvent qu’on ne sait pas où elles sont ; voilà la vérité… Faites de moi ce que vous voudrez… je n’ai qu’à me taire et à endurer.

- Mais c’est infâme !… s’écria Pierre Simon en désignant Dagobert avec un geste d’indignation désespérée ; mais à qui donc se confier… si celui-là m’a trompé… mon Dieu !…

- Ah ! monsieur le maréchal, ne l’accusez pas ! s’écria Mlle de Cardoville, ne le croyez pas : il a risqué sa vie, son honneur, pour arracher vos enfants de ce couvent… et il n’est pas le seul qui ait échoué dans cette tentative ; tout à l’heure encore un magistrat… malgré le caractère, malgré l’autorité dont il est revêtu… n’a pas été plus heureux. Sa fermeté envers la supérieure, ses recherches minutieuses dans le couvent ont été vaines : impossible jusqu’à présent de retrouver ces malheureuses enfants.

- Mais ce couvent, s’écria le maréchal Simon en se redressant, la figure pâle et bouleversée par la douleur et la colère, ce couvent, où est-il ? Ces gens-là ne savent donc pas ce que c’est qu’un père à qui on enlève des enfants ?

Au moment où le maréchal Simon prononçait ces paroles, tourné vers Dagobert, Rodin, tenant Rose et Blanche par la main, apparut à la porte, laissée ouverte. En entendant l’exclamation du maréchal, il tressaillit de surprise ; un éclair de joie diabolique éclaira son sinistre visage, car il ne s’attendait pas à rencontrer Pierre Simon si à propos.

Mlle de Cardoville fut la première qui s’aperçut de la présence de Rodin. Elle s’écria en courant à lui :

- Ah ! je ne me trompais pas… notre providence… toujours… toujours…

- Mes pauvres petites, dit tout bas Rodin aux jeunes filles en leur montrant Pierre Simon, c’est votre père.

- Monsieur ! s’écria Adrienne en accourant sur les pas de Rose et de Blanche, vos enfants !… les voilà !…

Au moment où Simon se retournait brusquement, ses deux filles se jetèrent entre ses bras ; il se fit un profond silence, et l’on n’entendit plus que des sanglots entrecoupés de baisers et d’exclamations de joie.

- Mais venez donc au moins jouir du bien que vous avez fait ! dit Mlle de Cardoville en essuyant ses yeux et en retournant auprès de Rodin, qui, resté dans l’embrasure de la porte, où il s’appuyait, semblait contempler cette scène avec un profond attendrissement.

Dagobert, à la vue de Rodin ramenant les enfants, d’abord frappé de stupeur, n’avait pu faire un mouvement ; mais, entendant les paroles d’Adrienne et cédant à un élan de reconnaissance pour ainsi dire insensée, il se jeta à deux genoux devant le jésuite, en joignant ses mains comme s’il eût prié, et s’écria d’une voix entrecoupée :

- Vous m’avez sauvé en ramenant ces enfants…

- Ah ! monsieur, soyez béni… dit la Mayeux en cédant à l’entraînement général.

- Mes bons amis, c’est trop, dit Rodin, comme si tant d’émotions eussent été au-dessus de ses forces ; mais c’est en vérité trop pour moi, excusez-moi auprès du maréchal… et dites-lui que je suis assez payé par la vue de son bonheur.

- Monsieur… de grâce… dit Adrienne, que le maréchal vous connaisse, qu’il vous voie au moins !

- Oh ! restez… vous qui nous sauvez tous, s’écria Dagobert en tâchant de retenir Rodin de son côté.

- La Providence, ma chère demoiselle, ne s’inquiète plus du bien qui est fait, mais du bien qui reste à faire… dit Rodin avec un accent rempli de finesse et de bonté. Ne faut-il pas à cette heure songer au prince Djalma ? Ma tâche n’est pas finie, et les moments sont précieux. Allons, ajouta-t-il en se dégageant doucement de l’étreinte de Dagobert, allons, la journée a été aussi bonne que je l’espérais : l’abbé d’Aigrigny est démasqué : vous êtes libre, ma chère demoiselle ; vous avez retrouvé votre croix, mon brave soldat ; la Mayeux est assurée d’une protectrice, M. le maréchal embrasse ses enfants… je suis pour un peu dans toutes ces joies-là… ma part est belle… mon cœur content… Au revoir, mes amis, au revoir…

Ce disant, Rodin fit de la main un salut affectueux à Adrienne, à la Mayeux et à Dagobert, et disparut après leur avoir montré d’un regard ravi le maréchal Simon, qui, assis et couvrant ses deux filles de larmes et de baisers, les tenait étroitement embrassées et restait étranger à ce qui se passait autour de lui.

* * * * *

Une heure après cette scène, Mlle de Cardoville et la Mayeux, le maréchal Simon, ses deux filles et Dagobert avaient quitté la maison du docteur Baleinier.

* * * * *

En terminant cet épisode, deux mots de moralité à l’endroit des maisons d’aliénés et des couvents. Nous l’avons dit, et nous le répétons, la législation qui régit la surveillance des maisons d’aliénés nous paraît insuffisante. Des faits récemment portés devant les tribunaux, d’autres d’une haute gravité qui nous ont été confiés, nous semblent évidemment prouver cette insuffisance. Sans doute il est accordé aux magistrats toute latitude pour visiter les maisons d’aliénés ; cette visite leur est même recommandée ; mais nous savons de source certaine que les nombreuses et incessantes occupations des magistrats, dont le personnel est d’ailleurs très souvent hors de proportion avec les travaux qui le surchargent, rendent ces inspections tellement rares qu’elles sont pour ainsi dire illusoires. Il nous semblerait donc utile de créer des inspections au moins semi-mensuelles, particulièrement affectées à la surveillance des maisons d’aliénés et composées d’un médecin et d’un magistrat, afin que les réclamations fussent soumises à un examen contradictoire.

Sans doute, la justice ne fait jamais défaut lorsqu’elle est suffisamment édifiée ; mais combien de formalités, combien de difficultés pour qu’elle le soit, et surtout lorsque le malheureux qui a besoin d’implorer son appui, se trouvant dans un état de suspicion, d’isolement, de séquestration forcée, n’a pas au dehors un ami pour prendre sa défense et réclamer en son nom auprès de l’autorité ! N’appartient-il donc pas au pouvoir civil d’aller au-devant de ces réclamations pour une surveillance périodique fortement organisée ?

Et ce que nous disons des maisons d’aliénés doit s’appliquer peut-être plus impérieusement encore aux couvents de femmes, aux séminaires et aux maisons habitées par des congrégations. Des griefs aussi très récents, très évidents, et dont la France entière a retenti, ont malheureusement prouvé que la violence, que les séquestrations, que les traitements barbares, que les détournements de mineures, que l’emprisonnement illégal, accompagné de tortures, étaient des faits sinon fréquents, du moins possibles, dans les maisons religieuses. Il a fallu des hasards singuliers, d’audacieuses et cyniques brutalités, pour que ces détestables actions parvinssent à la connaissance du public. Combien d’autres victimes ont été et sont peut-être encore ensevelies dans ces grandes maisons silencieuses, où nul regard profane ne pénètre, et qui, de par les immunités du clergé, échappent à la surveillance du pouvoir civil ! N’est-il pas déplorable que ces demeures ne soient pas soumises aussi à une inspection périodique, composée, si l’on veut, d’un aumônier, d’un magistrat ou de quelque délégué de l’autorité municipale ?

S’il ne se passe rien que de licite, que d’humain, que de charitable, dans ces établissements, qui ont tout le caractère et par conséquent encourent toute la responsabilité des établissements publics, pourquoi cette révolte, pourquoi cette indignation courroucée du parti prêtre, lorsqu’il s’agit de toucher à ce qu’il appelle ses franchises ?

Il y a quelque chose au-dessus des constitutions délibérées et promulguées à Rome : c’est la loi française, la loi commune à tous qui accorde protection, mais qui, en retour, impose à tous respect et obéissance.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > V. L’INDIEN À PARIS.

V. L’Indien à Paris.

Depuis trois jours, Mlle de Cardoville était sortie de chez le docteur Baleinier. La scène suivante se passait dans une petite maison de la rue Blanche, où Djalma avait été conduit au nom d’un protecteur inconnu.

Que l’on se figure un joli salon rond, tendu d’étoffe de l’Inde, fond gris-perle à dessins pourpres, sobrement rehaussés de quelques fils d’or ; le plafond, vers son milieu, disparaît sous de pareilles draperies nouées et réunies par un gros cordon de soie ; à chacun des deux bouts de ce cordon, retombant inégalement, est suspendue, en guise de gland, une petite lampe indienne de filigrane d’or, d’un merveilleux travail. Par une de ces ingénieuses combinaisons si communes dans les pays barbares, ces lampes servent aussi de brûle-parfums ; de petites plaques de cristal bleu, enchâssées au milieu de chaque vide laissé par la fantaisie des arabesques et éclairées par une lumière intérieure, brillent d’un azur si limpide que ces lampes d’or semblent constellées de saphirs transparents ; de légers nuages de vapeur blanchâtres s’élèvent incessamment de ces deux lampes et répandent dans l’espace leur senteur embaumée. Le jour n’arrive dans ce salon (il est environ deux heures de relevée) qu’en traversant une petite serre chaude que l’on voit à travers une glace sans tain, formant porte-fenêtre, et pouvant disparaître dans l’épaisseur de la muraille, en glissant le long de la rainure pratiquée au plancher. Un store de Chine peut, en s’abaissant, cacher ou remplacer cette glace.

Quelques palmiers nains, des musas et autres végétaux de l’Inde, aux feuilles épaisses et d’un vert métallique, disposés en bosquets dans cette serre chaude, servent de perspective et pour ainsi dire de fond à deux larges massifs diaprés de fleurs exotiques, séparés par un petit chemin dallé en faïence japonaise jaune et bleue, qui vient aboutir au pied de la glace.

Le jour, déjà considérablement affaibli par le réseau de feuilles qu’il traverse, prend une nuance d’une douceur singulière en se combinant avec la lueur des lampes à parfums et les clartés vermeilles de l’ardent foyer d’une haute cheminée de porphyre oriental.

Dans cette pièce un peu obscure, tout imprégnée de suaves senteurs mêlées à l’odeur aromatique du tabac persan, un homme à chevelure brune et pendante, portant une longue robe d’un vert sombre, serrée autour des reins par une ceinture bariolée, est agenouillé sur un magnifique tapis de Turquie ; il attise avec soin le fourneau d’or d’un houka ; le flexible et le long tuyau de cette pipe, après avoir déroulé ses nœuds sur le tapis, comme un serpent d’écarlate écaillé d’argent, aboutit entre les doigts ronds et effilés de Djalma, mollement étendu sur le divan.

Le jeune prince a la tête nue ; ses cheveux de jais à reflets bleuâtres, séparés au milieu de son front, flottent onduleux et doux autour de son visage et de son cou d’une beauté antique et d’une couleur chaude, transparente, dorée comme l’ambre et la topaze ; accoudé sur un coussin, il appuie son menton sur la paume de sa main droite ; la large manche de sa robe, retombant presque jusqu’à la saignée, laisse voir sur son bras, rond comme celui d’une femme, les signes mystérieux autrefois tatoués dans l’Inde par l’aiguille de l’Étrangleur. Le fils de Kadja-Sing tient de sa main gauche le bouquin d’ambre de sa pipe. Sa robe de magnifique cachemire blanc, dont la bordure palmée de mille couleurs monte jusqu’à ses genoux, est serrée à sa taille mince et cambrée par les larges plis d’un châle orange ; le galbe élégant et pur de l’une des jambes de cet Antinoüs asiatique, à demi découverte par un pli de sa robe, se dessine sous une espèce de guêtre très juste, en velours cramoisi, brodée d’argent, échancrée sur le cou-de-pied d’une petite mule de maroquin blanc à talon rouge.

À la fois douce et mâle, la physionomie de Djalma exprime ce calme mélancolique et contemplatif habituel aux Indiens et aux Arabes, heureux privilégiés qui, par un rare mélange, unissent l’indolence méditative du rêveur à la fougueuse énergie de l’homme d’action ; tantôt délicats, nerveux, impressionnables comme des femmes, tantôt déterminés, farouches et sanguinaires comme des bandits. Et cette comparaison semi-féminine appliquée au moral des Indiens et des Arabes, tant qu’ils ne sont pas entraînés par l’élan de la bataille ou l’ardeur du carnage, peut aussi leur être appliquée presque physiquement ; car si, de même que les femmes de race pure, ils ont les extrémités mignonnes, les attaches déliées, les formes aussi fines que souples, cette enveloppe délicate et souvent charmante cache toujours des muscles d’acier, d’un ressort et d’une vigueur toute virile.

Les longs yeux de Djalma, semblables à des diamants noirs enchâssés dans une nacre bleuâtre, errent machinalement des fleurs exotiques au plafond ; de temps à autre il approche de sa bouche le bout d’ambre du houka ; puis, après une lente aspiration, entr’ouvrant ses lèvres rouges, fermement dessinées sur l’éblouissant émail de ses dents, il expire une petite spirale de fumée fraîchement aromatisée par l’eau de rose qu’elle traverse.

- Faut-il remettre du tabac dans le houka ? dit l’homme agenouillé en se tournant vers Djalma et montrant les traits accentués et sinistres de Faringhea l’Étrangleur.

Le jeune prince resta muet, soit que, dans son mépris oriental pour certaines races, il dédaignât de répondre au métis, soit qu’absorbé dans ses rêveries il ne l’eût pas entendu.

L’Étrangleur se tut, s’accroupit sur le tapis, puis, les jambes croisées, les coudes appuyés sur ses genoux, son menton dans ses deux mains et les yeux incessamment fixés sur Djalma, il attendit la réponse ou les ordres de celui dont le père était surnommé le Père du Généreux.

Comment Faringhea, ce sanglant sectateur de Bohwanie, divinité du meurtre avait-il accepté ou recherché des fonctions si humbles ? Comment cet homme, d’une portée d’esprit peu vulgaire, cet homme dont l’éloquence passionnée, dont l’énergie avaient recruté tant de séides à la bonne œuvre, s’était-il résigné à une condition si subalterne ? Comment enfin cet homme, qui, profitant de l’aveuglement du jeune prince à son égard, pouvait offrir une si belle proie à Bohwanie, respectait-il les jours du fils de Kadja-Sing ? Comment enfin s’exposait-il à la fréquente rencontre de Rodin, dont il était connu sous de fâcheux antécédents ?

La suite de ce récit répondra à ces questions. L’on peut seulement dire à cette heure qu’après un long entretien qu’il avait eu la veille avec Rodin, l’Étrangleur l’avait quitté, l’œil baissé, le maintien discret.

Après avoir gardé le silence pendant quelque temps, Djalma, tout en suivant du regard la bouffée de fumée blanchâtre qu’il venait de lancer dans l’espace, s’adressant à Faringhea sans tourner les yeux vers lui, lui dit dans ce langage à la fois hyperbolique et concis assez familier aux Orientaux :

- L’heure passe… le vieillard au cœur bon n’arrive pas… mais il viendra… Sa parole est sa parole…

- Sa parole est sa parole, monseigneur, répéta Faringhea d’un ton affirmatif ; quand il a été vous trouver, il y a trois jours, dans cette maison où ces misérables, pour leurs méchants desseins, vous avaient conduit traîtreusement endormi, comme ils m’avaient endormi moi-même… moi, votre serviteur vigilant et dévoué… il vous a dit : «L’ami inconnu qui vous a envoyé chercher au château de Cardoville m’adresse à vous, prince : ayez confiance, suivez-moi ; une demeure digne de vous est préparée.»

Il vous a dit encore, monseigneur : «Consentez à ne pas sortir de cette maison jusqu’à mon retour ; votre intérêt l’exige ; dans trois jours vous me reverrez, alors toute liberté vous sera rendue…» Vous avez consenti, monseigneur, et depuis trois jours vous n’avez pas quitté cette maison.

- Et j’attends le vieillard avec impatience, dit Djalma, car cette solitude me pèse… Il doit y avoir tant de choses à admirer à Paris ! Et surtout…

Djalma n’acheva pas et retomba dans sa rêverie. Après quelques moments de silence, le fils de Kadja-Sing dit tout à coup à Faringhea d’un ton de sultan impatient et désœuvré :

- Parle-moi !

- De quoi vous parler, monseigneur ?

- De ce que tu voudras, dit Djalma avec un insouciant dédain, en attachant au plafond ses yeux à demi voilés de langueur, une pensée me poursuit… je veux m’en distraire… parle-moi…

Faringhea jeta un coup d’œil pénétrant sur les traits du jeune Indien ; il les vit colorés d’une légère rougeur.

- Monseigneur, dit le métis, votre pensée… je la devine…

Djalma secoua la tête sans regarder l’Étrangleur. Celui-ci reprit :

- Vous songez aux femmes de Paris, monseigneur…

- Tais-toi, esclave… dit Djalma. Et il se retourna brusquement sur le sofa, comme si l’on eût touché le vif d’une blessure douloureuse.

Faringhea se tut.

Au bout de quelques moments, Djalma reprit avec impatience, en jetant au loin le tuyau du houka, et cachant ses deux yeux sous ses mains :

- Tes paroles valent encore mieux que le silence… Maudites soient mes pensées, maudit soit mon esprit qui évoque ces fantômes !

- Pourquoi fuir ces pensées, monseigneur ?

Vous avez dix-neuf ans, votre adolescence s’est tout entière passée à la guerre ou en prison, et jusqu’à ce jour vous êtes resté aussi chaste que Gabriel, ce jeune prêtre chrétien, notre compagnon de voyage.

Quoique Faringhea ne se fût en rien départi de sa respectueuse déférence envers le prince, celui-ci sentit une légère ironie percer à travers l’accent du métis lorsqu’il prononça le mot chaste. Djalma lui dit avec un mélange de hauteur et de vérité :

- Je ne veux pas, auprès de ces civilisés, passer pour un barbare, comme ils nous appellent… aussi je me glorifie d’être chaste.

- Je ne vous comprends pas, monseigneur.

- J’aimerai peut-être une femme pure, comme l’était ma mère lorsqu’elle a épousé mon père… et ici, pour exiger la pureté d’une femme, il faut être chaste comme elle…

À cette énormité, Faringhea ne put dissimuler un sourire sardonique.

- Pourquoi ris-tu, esclave ? dit impérieusement le jeune prince.

- Chez les civilisés… comme vous dites, monseigneur, l’homme qui se marierait dans toute la fleur de son innocence… serait blessé à mort par le ridicule.

- Tu mens, esclave ; il ne serait ridicule que s’il épousait une jeune fille qui ne fût pas pure comme lui.

- Alors, monseigneur, au lieu d’être blessé… il serait tué par le ridicule, car il serait deux fois impitoyablement raillé…

- Tu mens… tu mens… ou, si tu dis vrai, qui t’a instruit ?

- J’avais vu des femmes parisiennes à l’île de France et à Pondichéry, monseigneur ; puis, j’ai beaucoup appris pendant notre traversée : je causais avec un jeune officier pendant que vous causiez avec le jeune prêtre.

- Ainsi, comme les sultans de nos harems, les civilisés exigent des femmes une innocence qu’ils n’ont plus ?

- Ils en exigent d’autant plus qu’ils en ont moins, monseigneur.

- Exiger ce qu’on n’accorde pas, c’est agir de maître à esclave ; et ici, de quel droit cela ?

- Du droit que prend celui qui fait le droit… c’est comme chez nous, monseigneur.

- Et les femmes, que font-elles ?

- Elles empêchent les fiancés d’être trop ridicules aux yeux du monde lorsqu’ils se marient.

- Et une femme qui trompe… ici, on la tue ? dit Djalma se redressant brusquement et attachant sur Faringhea un regard farouche qui étincela tout à coup d’un feu sombre.

- On la tue, monseigneur, toujours comme chez nous : femme surprise, femme morte.

- Despotes comme nous, pourquoi les civilisés n’enferment-ils pas comme nous leurs femmes pour les forcer à une fidélité qu’ils ne gardent pas ?

- Parce qu’ils sont civilisés comme des barbares… et barbares comme des civilisés, monseigneur.

- Tout cela est triste, si tu dis vrai, reprit Djalma d’un air pensif.

Puis il ajouta avec une certaine exaltation et en employant, selon son habitude, le langage quelque peu mystique et figuré, familier à ceux de son pays :

- Oui, ce que tu me dis m’afflige, esclave… car deux gouttes de rosée du ciel se fondant ensemble dans le calice d’une fleur… ce sont deux cœurs confondus dans un virginal et pur amour… deux rayons de feu s’unissant en une seule flamme inextinguible, ce sont les brûlantes et éternelles délices de deux amants devenus époux.

Si Djalma parla des pudiques jouissances de l’âme avec un charme inexprimable, lorsqu’il peignit un bonheur moins idéal, ses yeux brillèrent comme des étoiles, il frissonna légèrement, ses narines se gonflèrent, l’or pâle de son teint devint vermeil, et le jeune prince retomba dans une rêverie profonde.

Faringhea, ayant remarqué cette dernière émotion, reprit :

- Et si, comme le fier et brillant oiseau-roi de notre pays, le sultan de nos bois, vous préfériez à des amours uniques et solitaires des plaisirs nombreux et variés ; beau, jeune, riche comme vous l’êtes, monseigneur, si vous recherchiez ces séduisantes Parisiennes, vous savez… ces voluptueux fantômes de vos nuits, ces charmants tourmenteurs de vos rêves ; si vous jetiez sur elles des regards hardis comme un défi, suppliants comme une prière ou brûlants comme un désir, croyez-vous que bien des yeux à demi voilés ne s’enflammeraient pas au feu de vos prunelles ! Alors ce ne seraient plus les monotones délices d’un unique amour… chaîne pesante de notre vie ; non, ce seraient les mille voluptés du harem… mais du harem peuplé de femmes libres et fières, que l’amour heureux ferait vos esclaves. Pur et contenu jusqu’ici, il ne peut exister pour vous d’excès… croyez-moi donc ; ardent, magnifique, c’est vous, fils de notre pays, qui deviendrez l’amour, l’orgueil, l’idolâtrie de ces femmes ; et ces femmes, les plus s

Djalma avait écouté Faringhea avec un silence avide. L’expression des traits du jeune Indien avait complètement changé : ce n’était plus cet adolescent mélancolique et rêveur, invoquant le saint souvenir de sa mère, et ne trouvant que dans la rosée du ciel, que dans le calice des fleurs, des images assez pures pour peindre la chasteté, l’amour qu’il rêvait ; ce n’était même plus le jeune homme rougissant d’une ardeur pudique à la pensée des délices permises d’une union légitime.

Non, non, les incitations de Faringhea avaient fait éclater tout à coup un feu souterrain : la physionomie enflammée de Djalma, ses yeux tour à tour étincelants et voilés, l’inspiration mâle et sonore de sa poitrine, annonçaient l’embrasement de son sang et le bouillonnement de ses passions, d’autant plus énergiques qu’elles avaient été jusqu’alors contenues. Aussi… s’élançant tout à coup du divan, souple, vigoureux et léger comme un jeune tigre, Djalma saisit Faringhea à la gorge en s’écriant :

- C’est un poison brûlant que tes paroles !…

- Monseigneur, dit Faringhea sans opposer la moindre résistance, votre esclave est votre esclave… Cette soumission désarma le prince.

- Ma vie, vous appartient, répéta le métis.

- C’est moi qui t’appartiens, esclave ! s’écria Djalma en le repoussant. Tout à l’heure j’étais suspendu à tes lèvres… dévorant tes dangereux mensonges !…

- Des mensonges, monseigneur !… Paraissez seulement à la vue de ces femmes : leurs regards confirmeront mes paroles.

- Ces femmes m’aimeraient… moi qui n’ai vécu qu’à la guerre et dans les forêts !

- En pensant que si jeune, vous avez déjà fait une sanglante chasse aux hommes et aux tigres… elles vous adoreront, monseigneur.

- Tu mens.

- Je vous le dis, monseigneur, en voyant votre main, qui, aussi délicate que les leurs, s’est si souvent trempée dans le sang ennemi, elles voudront la baiser encore en pensant que, dans nos forêts, votre carabine armée, votre poignard entre vos dents, vous avez souri aux rugissements du lion ou de la panthère que vous attendiez.

- Mais je suis un sauvage… un barbare…

- Et c’est pour cela qu’elles seront à vos pieds ; elles se sentiront à la fois effrayées et charmées en songeant à toutes les violences, à toutes les fureurs, à tous les emportements de jalousie, de passion et d’amour auxquels un homme de votre sang, de votre jeunesse et de votre ardeur doit se livrer… Aujourd’hui doux et tendre, demain ombrageux et farouche, un autre jour ardent et passionné… tel vous serez… tel il faut être pour les entraîner… Oui, oui, qu’un cri de rage s’échappe entre deux caresses, qu’elles retombent enfin brisées, palpitantes de plaisir, d’amour et de frayeur… et vous ne serez plus pour elles un homme… mais un dieu…

- Tu crois ?… s’écria Djalma, emporté malgré lui par la sauvage éloquence de l’Étrangleur.

- Vous savez… vous sentez que je dis vrai, s’écria celui-ci en étendant le bras vers le jeune Indien.

- Eh bien, oui, s’écria Djalma le regard étincelant, les narines gonflées, en parcourant le salon pour ainsi dire par soubresauts et par bonds sauvages, je ne sais si j’ai ma raison ou si je suis ivre, mais il me semble que tu dis vrai… oui, je le sens, on m’aimera avec délire, avec furie… parce que j’aimerai avec délire, avec furie… on frissonnera de bonheur et d’épouvante… Esclave, tu dis vrai, ce sera quelque chose d’enivrant et de terrible que cet amour…

En prononçant ces mots, Djalma était superbe d’impétueuse sensualité ; c’était chose belle et rare, l’homme arrivé pur et contenu jusqu’à l’âge où doivent se développer dans toute leur toute-puissante énergie les admirables instincts qui, comprimés, faussés ou pervertis, peuvent altérer la raison ou s’égarer en débordements effrénés, en crimes effroyables, mais qui, dirigés vers une grande et noble passion, peuvent et doivent, par leur violence même, élever l’homme, par le dévouement et par la tendresse, jusqu’aux limites de l’idéal.

- Oh ! cette femme… cette femme… devant qui je tremblerai et qui tremblera devant moi… où est-elle donc ? s’écria Djalma dans un redoublement d’ivresse.

La trouverai-je jamais ?

- Une, c’est beaucoup, monseigneur, reprit Faringhea avec sa froideur sardonique : qui cherche une femme la trouve rarement dans ce pays ; qui cherche des femmes est embarrassé du choix.

* * * * *

Au moment où le métis faisait cette impertinente réponse à Djalma, on put voir à la petite porte du jardin de cette maison, porte qui s’ouvrait sur une ruelle déserte, s’arrêter une voiture coupé, d’une extrême élégance, à caisse bleu lapis et à train blanc aussi réchampi de bleu ; cette voiture était admirablement attelée de beaux chevaux de sang bai doré à crins noirs ; les écussons des harnais étaient d’argent ainsi que les boutons de la livrée des gens, livrée bleu clair à collet blanc ; sur la housse, aussi bleue et galonnée de blanc, ainsi que sur les panneaux des portières, on voyait des armoiries en losange sans cimier ni couronne, ainsi que cela est d’usage pour les jeunes filles.

Deux femmes étaient dans cette voiture : Mlle de Cardoville et Florine.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VI. LE RÉVEIL.

VI. Le réveil.

Pour expliquer la venue de Mlle de Cardoville à la porte du jardin de la maison occupée par Djalma, il faut jeter un coup d’œil rétrospectif sur les événements.

Mlle de Cardoville, en quittant la maison du docteur Baleinier, était allée s’établir dans son hôtel de la rue d’Anjou. Pendant les derniers mois de son séjour chez sa tante, Adrienne avait fait secrètement restaurer et meubler cette belle habitation, dont le luxe et l’élégance venaient d’être encore augmentés de toutes les merveilles du pavillon de l’hôtel de Saint-Dizier.

Le monde trouvait fort extraordinaire qu’une jeune fille de l’âge et de la condition de Mlle de Cardoville eût pris la résolution de vivre complètement seule, libre, et de tenir sa maison ni plus ni moins qu’un garçon majeur, une toute jeune veuve ou un mineur émancipé. Le monde faisait semblant d’ignorer que Mlle de Cardoville possédait ce que ne possèdent pas tous les hommes majeurs et deux fois majeurs : un caractère ferme, un esprit élevé, un cœur généreux, un sens très droit et très juste. Jugeant qu’il lui fallait, pour la direction subalterne et pour la surveillance intérieure de sa maison, des personnes fidèles, Adrienne avait écrit au régisseur de la terre de Cardoville et à sa femme, anciens serviteurs de la famille, de venir immédiatement à Paris, M. Dupont devant ainsi remplir les fonctions d’intendant, et Mme Dupont celles de femme de charge. Un ancien ami du père de Mlle de Cardoville, le comte de Montbron, vieillard des plus spirituels, jadis homme fort à la mode, mais toujours très connaisseur en toutes sortes d’élégance, avait conseillé à Adrienne d’agir en princesse et de prendre un écuyer, lui indiquant, pour remplir ces fonctions, un homme fort bien élevé, d’un âge plus que mûr, qui, grand amateur de chevaux, après s’être ruiné en Angleterre, à New-market, au Derby, et chez Tattersall, avait été réduit, ainsi que cela arrive souvent à des gentlemen de ce pays, à conduire les diligences à grandes guides, trouvant dans ces fonctions un gagne-pain honorable et un moyen de satisfaire son goût pour les chevaux.

Tel était M. de Bonneville, le protégé du comte de Montbron. Par son âge et par ses habitudes de savoir-vivre, cet écuyer pouvait accompagner Mlle de Cardoville à cheval et, mieux que personne, surveiller l’écurie et la tenue des voitures. Il accepta donc cet emploi avec reconnaissance ; et, grâce à ses soins éclairés, les attelages de Mlle de Cardoville purent rivaliser avec ce qu’il y avait en ce genre de plus élégant à Paris.

Mlle de Cardoville avait repris ses femmes, Hébé, Georgette et Florine. Celle-ci avait dû d’abord entrer chez la princesse de Saint-Dizier, pour y continuer son rôle de surveillante au profit de la supérieure du couvent de Sainte-Marie ; mais ensuite de la nouvelle direction donnée à l’affaire de Rennepont par Rodin, il fut décidé que Florine, si la chose se pouvait, reprendrait son service auprès de Mlle de Cardoville. Cette place de confiance, mettant cette malheureuse créature à même de rendre d’importants et ténébreux services aux gens qui tenaient son sort entre leurs mains, la contraignait à une trahison infâme. Malheureusement tout avait favorisé cette machination. On le sait : Florine, dans une entrevue avec la Mayeux, peu de jours après que Mlle de Cardoville fut renfermée chez le docteur Baleinier, Florine, cédant à un mouvement de repentir, avait donné à l’ouvrière des conseils très utiles aux intérêts d’Adrienne, en faisant dire à Agricol de ne pas remettre à Mme de Saint-Dizier les papiers qu’il avait trouvés dans la cachette du pavillon, mais de ne les confier qu’à Mlle de Cardoville elle-même. Celle-ci, instruite plus tard de ce détail par la Mayeux, ressentit un redoublement de confiance et d’intérêt pour Florine, la reprit à son service presque avec reconnaissance, et la chargea aussitôt d’une mission toute confidentielle, c’est-à-dire de surveiller les arrangements de la maison louée pour l’habitation de Djalma.

Quant à la Mayeux, cédant aux sollicitations de Mlle de Cardoville, et ne se voyant plus utile à la femme de Dagobert, dont nous parlerons plus tard, elle avait consenti à demeurer à l’hôtel d’Anjou, auprès d’Adrienne, qui, avec cette rare sagacité de cœur qui la caractérisait, avait confié à la jeune ouvrière, qui lui servait aussi de secrétaire, le département des secours et aumônes.

Mlle de Cardoville avait d’abord songé à garder auprès d’elle la Mayeux, simplement à titre d’amie, voulant ainsi honorer et glorifier en elle la sagesse dans le travail, la résignation dans la douleur, et l’intelligence dans la pauvreté ; mais, connaissant la dignité naturelle de la jeune fille, elle craignit avec raison que, malgré la circonspection délicate avec laquelle cette hospitalité toute fraternelle serait présentée à la Mayeux, celle-ci n’y vît une aumône déguisée ; Adrienne préféra donc, toujours en la traitant en amie, lui donner un emploi tout intime. De cette façon, la juste susceptibilité de l’ouvrière serait ménagée, puisqu’elle gagnerait sa vie en remplissant des fonctions qui satisferaient ses instincts si adorablement charitables. En effet, la Mayeux, pouvait, plus que personne, accepter la sainte mission que lui donnait Adrienne ; sa cruelle expérience du malheur, la bonté de son âme angélique, l’élévation de son esprit, sa rare activité, sa pénétration à l’endroit des douloureux secrets de l’infortune, sa connaissance parfaite des classes pauvres et laborieuses, disaient assez avec quelle intelligence l’excellente créature seconderait les généreuses intentions de Mlle de Cardoville.

* * * * *

Parlons maintenant des divers événements qui, ce jour-là, avaient précédé l’arrivée de Mlle de Cardoville à la porte du jardin de la maison de la rue Blanche.

Vers les dix heures du matin, les volets de la chambre à coucher d’Adrienne, hermétiquement fermés, ne laissaient pénétrer aucun rayon du jour dans cette pièce, seulement éclairée par la lueur d’une lampe sphérique en albâtre oriental, suspendue au plafond par trois longues chaînes. Cette pièce, terminée en dôme, avait la forme d’une tente à huit pans coupés ; depuis la voûte jusqu’au sol, elle était tendue de soie blanche, recouverte de longues draperies de mousseline blanche aussi, largement bouillonnée, et retenues le long des murs par des embrasses fixées de distance en distance à de larges patères d’ivoire. Deux portes, aussi d’ivoire, merveilleusement incrustées de nacre, conduisaient, l’une à la salle de bains, l’autre à la chambre de toilette, sorte de petit temple élevé au culte de la beauté, meublé comme il était au pavillon de l’hôtel de Saint-Dizier. Deux autres pans étaient occupés par des fenêtres complètement cachées sous des draperies ; en face du lit, encadrant de splendides chenets en argent ciselé, une cheminée de marbre pentélique, véritable neige cristallisée, dans laquelle on avait sculpté deux ravissantes cariatides et une frise représentant des oiseaux et des fleurs ; au-dessus de cette frise, et fouillée à jour dans le marbre avec une délicatesse extrême, était une sorte de corbeille ovale, d’un contour gracieux, qui remplaçait la table de la cheminée et était garnie d’une masse de camélias roses ; leurs feuilles d’un vert éclatant, leurs fleurs d’une nuance légèrement carminée, étaient les seules couleurs qui vinssent accidenter l’harmonieuse blancheur de ce réduit virginal. Enfin, à demi entouré de flots de mousseline blanche qui descendaient de la voûte comme de légers nuages, on apercevait le lit très bas et à pieds d’ivoire richement sculpté, reposant sur le tapis d’hermine qui garnissait le plancher.

Sauf une plinthe, aussi d’ivoire admirablement travaillée et rehaussée de nacre, ce lit était partout doublé de satin blanc ouaté et piqué comme un immense sachet. Les draps de batiste, garnis de valenciennes, s’étant quelque peu dérangés, découvraient l’angle d’un matelas recouvert de taffetas blanc et le coin d’une légère couverture de moire, car il régnait sans cesse dans cet appartement une température égale et tiède comme celle d’un beau jour de printemps. Par un scrupule singulier provenant de ce même sentiment qui avait fait inscrire à Adrienne, sur un chef-d’œuvre d’orfèvrerie, le nom de son auteur au lieu du nom de son vendeur, elle avait voulu que tous ces objets, d’une somptuosité si recherchée, fussent confectionnés par des artisans choisis parmi les plus intelligents, les plus laborieux et les plus probes, à qui elle avait fait fournir les matières premières ; de la sorte, on avait ajouter au prix de leur main-d’œuvre ce dont auraient bénéficié les intermédiaires en spéculant sur leur travail ; cette augmentation de salaire considérable avait répandu quelque bonheur et quelque aisance dans cent familles nécessiteuses, qui, bénissant ainsi la magnificence d’Adrienne, lui donnaient, disait-elle, le droit de jouir de son luxe comme d’une action juste et bonne. Rien n’était donc plus frais, plus charmant à voir que l’intérieur de cette chambre à coucher.

Mlle de Cardoville venait de s’éveiller ; elle reposait au milieu de ces flots de mousseline, de dentelle, de batiste et de soie blanche, dans une pose remplie de mollesse et de grâce ; jamais, pendant la nuit, elle ne couvrait ses admirables cheveux dorés (procédé certain pour les conserver longtemps dans toute leur magnificence, disaient les Grecs) ; le soir, ses femmes disposaient les longues boucles de sa chevelure soyeuse en plusieurs tresses plates dont elles formaient deux larges et épais bandeaux qui, descendant assez pour cacher presque entièrement sa petite oreille dont on ne voyait que le lobe rosé, allaient se rattacher à la grosse natte enroulée derrière la tête.

Cette coiffure, empruntée à l’antiquité grecque, seyait aussi à ravir aux traits si purs, si fins de Mlle de Cardoville, et semblait tellement la rajeunir que, au lieu de dix-huit ans, on lui en eût donné quinze à peine ; ainsi rassemblés et encadrant étroitement les tempes, ses cheveux, perdant leur teinte claire et brillante, eussent paru presque bruns, sans les reflets d’or vif qui couraient çà et là sur l’ondulation des tresses. Plongée dans cette torpeur matinale dont la tiède langueur est si favorable aux molles rêveries, Adrienne était accoudée sur son oreiller, la tête un peu fléchie, ce qui faisait valoir encore l’idéal contour de son cou et de ses épaules nues ; ses lèvres souriantes, humides et vermeilles, étaient, comme ses joues, aussi froides que si elle venait de les baigner dans une eau glacée ; ses blanches paupières voilaient à demi ses grands yeux d’un noir brun et velouté, qui tantôt regardaient languissamment le vide, tantôt s’arrêtaient avec complaisance sur les fleurs roses et sur les feuilles vertes de la corbeille de camélias.

Qui peindrait l’ineffable sérénité du réveil d’Adrienne, réveil d’une âme si belle et si chaste dans un corps si chaste et si beau ! réveil d’un cœur aussi pur que le souffle frais et embaumé de jeunesse qui soulevait doucement ce sein virginal… virginal et blanc comme la neige immaculée. Quelle croyance, quel dogme, quelle formule, quel symbole religieux, ô paternel, ô divin Créateur ! donnera jamais une plus adorable idée de ton harmonieuse et ineffable puissance qu’une jeune vierge qui, s’éveillant ainsi dans toute l’efflorescence de la beauté, dans toute la grâce de la pudeur dont tu l’as douée, cherche dans sa rêveuse innocence le secret de ce céleste instinct d’amour que tu as mis en elle comme en toutes les créatures, ô toi qui n’es qu’amour éternel, que bonté infinie !

Les pensées confuses qui depuis son réveil semblaient doucement agiter Adrienne l’absorbaient de plus en plus ; sa tête se pencha sur sa poitrine ; son beau bras retomba sur sa couche ; puis ses traits, sans s’attrister, prirent cependant une expression de mélancolie touchante. Son plus vif désir était accompli : elle allait vivre indépendante et seule. Mais cette nature affectueuse, délicate, expansive et merveilleusement complète sentait que Dieu ne l’avait pas comblée des plus rares trésors pour les enfouir dans une froide et égoïste solitude ; elle sentait tout ce que l’amour pourrait inspirer de grand, de beau, et à elle-même et à celui qui saurait être digne d’elle. Confiante dans la vaillance, dans la noblesse de son caractère, fière de l’exemple qu’elle voulait donner aux autres femmes, sachant que tous les yeux seraient fixés sur elle avec envie, elle ne se sentait pour ainsi dire que trop sûre d’elle-même ; loin de craindre de mal choisir, elle craignait de ne pas trouver parmi qui choisir, tant son goût s’était épuré ; puis, eût-elle même rencontré son idéal, elle avait une manière de voir à la fois si étrange et pourtant si juste, si extraordinaire et pourtant si sensée, sur l’indépendance et sur la dignité que la femme devait, selon elle, conserver à l’égard de l’homme, que, inexorablement décidée à ne faire aucune concession à ce sujet, elle se demandait si l’homme de son choix accepterait jamais les conditions jusqu’alors inouïes qu’elle lui imposerait. En rappelant à son souvenir les prétendants possibles qu’elle avait jusqu’alors vus dans le monde, elle se souvenait du tableau malheureusement très réel tracé par Rodin avec une verve caustique au sujet des épouseurs. Elle se souvenait aussi, non sans un certain orgueil, des encouragements que cet homme lui avait donnés, non pas en la flattant, mais en l’engageant à poursuivre l’accomplissement d’un dessein véritablement grand, généreux et beau.

Le courant ou le caprice des pensées d’Adrienne l’amena bientôt à songer à Djalma.

Tout en se félicitant de remplir envers ce parent de sang royal les devoirs d’une hospitalité royale, la jeune fille était loin de faire du prince le héros de son avenir. D’abord elle se disait, non sans raison, que cet enfant à demi sauvage, aux passions, sinon indomptables, du moins encore indomptées, transporté tout à coup au milieu d’une civilisation raffinée, était inévitablement destiné à de violentes épreuves, à de fougueuses transformations. Or, Mlle de Cardoville, n’ayant dans le caractère rien de viril, rien de dominateur, ne se souciait pas de civiliser ce jeune sauvage. Aussi, malgré l’intérêt, ou plutôt à cause de l’intérêt qu’elle portait au jeune Indien, elle s’était fermement résolue à ne pas se faire connaître à lui avant deux ou trois mois, bien décidée en outre, si le hasard apprenait à Djalma qu’elle était sa parente, à ne pas le recevoir. Elle désirait donc, sinon l’éprouver, du moins le laisser assez libre de ses actes, de ses volontés, pour qu’il pût jeter le premier feu de ses passions, bonnes ou mauvaises. Ne voulant pas, cependant, l’abandonner sans défense à tous les périls de la vie parisienne, elle avait confidemment prié le comte de Montbron d’introduire le prince Djalma dans la meilleure compagnie de Paris et de l’éclairer des conseils de sa longue expérience.

M. de Montbron avait accueilli la demande de Mlle de Cardoville avec le plus grand plaisir, se faisant, disait-il, une joie de lancer son jeune tigre royal dans les salons, et de le mettre aux prises avec la fleur des élégantes et les beaux de Paris, offrant de parier et de tenir tout ce qu’on voudrait pour son sauvage pupille.

- Quant à moi, mon cher comte, avait-elle dit à M. de Montbron avec sa franchise habituelle, ma résolution est inébranlable ; vous m’avez dit vous-même l’effet que va produire dans le monde l’apparition du prince Djalma, un Indien de dix-neuf ans, d’une beauté surprenante, fier et sauvage comme un jeune lion arrivant de sa forêt ; c’est nouveau, c’est extraordinaire, avez-vous ajouté ; aussi les coquetteries civilisatrices vont le poursuivre avec un dévouement dont je suis effrayée pour lui ; or, sérieusement, mon cher comte, il ne peut pas me convenir de paraître vouloir rivaliser de zèle avec tant de belles dames qui vont s’exposer intrépidement aux griffes de votre jeune tigre. Je m’intéresse fort à lui, parce qu’il est mon cousin, parce qu’il est beau, parce qu’il est brave, mais surtout parce qu’il n’est pas vêtu à cette horrible mode européenne. Sans doute ce sont là de rares qualités, mais elles ne suffisent pas jusqu’à présent à me faire changer d’avis. D’ailleurs le bon vieux philosophe, mon nouvel a

Et comme M. de Montbron lui demandait si l’exil du pauvre jeune tigre indien durerait longtemps, Adrienne lui avait répondu :

- Recevant à peu près toutes les personnes de la société où vous l’aurez conduit, je trouverai très piquant d’avoir ainsi sur lui des jugements divers.

Si certains hommes en disent beaucoup de bien, certaines femmes beaucoup de mal… j’aurai bon espoir… En un mot, l’opinion que je formerai en démêlant ainsi le vrai du faux, fiez-vous à ma sagacité pour cela, abrégera ou prolongera, ainsi que vous le dites, l’exil de mon royal cousin.

Telles étaient encore les intentions de Mlle de Cardoville à l’égard de Djalma, le jour même où elle devait se rendre avec Florine à la maison qu’il occupait ; en un mot, elle était absolument décidée à ne pas se faire connaître à lui avant quelques mois.

* * * * *

Adrienne, après avoir ce matin-là ainsi longtemps songé aux chances que l’avenir pouvait offrir aux besoins de son cœur, tomba dans une nouvelle et profonde rêverie. Cette ravissante créature, pleine de vie, de sève et de jeunesse, poussa un léger soupir, étendit ses deux bras charmants au-dessus de sa tête, tournée de profil sur son oreiller, et resta quelques moments comme accablée… comme anéantie… Ainsi immobile sur les blancs tissus qui l’enveloppaient, on eût dit une admirable statue de marbre se dessinant à demi sous une légère couche de neige. Tout à coup, Adrienne se dressa brusquement sur son séant, passa la main sur son front et sonna ses femmes. Au premier bruit argentin de la sonnette, les deux portes d’ivoire s’ouvrirent, Georgette parut sur le seuil de la chambre de toilette, dont Lutine, la petite chienne noir et feu à collier d’or, s’échappa avec des jappements de joie. Hébé parut sur le seuil de la chambre de bain.

Au fond de cette pièce, éclairée par le haut, on voyait, sur un tapis de cuir vert de Cordoue à rosaces d’or, une vaste baignoire de cristal, en forme de conque allongée.

Les trois seules soudures de ce hardi chef-d’œuvre de verrerie disparaissaient sous l’élégante courbure de plusieurs grands roseaux d’argent qui s’élançaient du large socle de la baignoire, aussi d’argent ciselé, et représentant des enfants et des dauphins se jouant au milieu des branches de corail naturel et de coquilles azurées. Rien n’était d’un plus riant effet que l’incrustation de ces rameaux pourpres et de ces coquilles d’outre-mer sur le front mat des ciselures d’argent ; la vapeur balsamique qui s’élevait de l’eau tiède, limpide et parfumée, dont était remplie la conque de cristal, s’épandait dans la salle de bain, et entra comme un léger brouillard dans la chambre à coucher.

Voyant Hébé, dans son frais et joli costume, lui apporter sur un de ses bras nus et potelés un long peignoir, Adrienne lui dit :

- Où est donc Florine, mon enfant ?

- Mademoiselle, il y a deux heures qu’elle est descendue, on l’a fait demander pour quelque chose de très pressé.

- Et qui l’a fait demander ?

- La jeune personne qui sert de secrétaire à mademoiselle… Elle était sortie ce matin de très bonne heure ; aussitôt son retour elle a fait demander Florine, qui depuis n’est pas revenue.

- Cette absence est sans doute relative à quelque affaire importante de mon angélique ministre des secours et aumônes, dit Adrienne en souriant et en songeant à la Mayeux.

Puis elle fit signe à Hébé de s’approcher de son lit.

* * * * *

Environ deux heures après son lever, Adrienne s’étant fait, comme de coutume, habiller avec une rare élégance, renvoya ses femmes et demanda la Mayeux, qu’elle traitait avec une déférence marquée, la recevant toujours seule.

La jeune ouvrière entra précipitamment, le visage pâle, émue, et lui dit d’une voix tremblante :

- Ah ! mademoiselle… mes pressentiments étaient fondés ; on vous trahit…

- De quels pressentiments parlez-vous, ma chère enfant ? dit Adrienne surprise, et qui me trahit ?

- M. Rodin… répondit la Mayeux.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VII. LES DOUTES.

VII. Les doutes.

En entendant l’accusation portée par la Mayeux contre Rodin, Mlle de Cardoville regarda la jeune fille avec un nouvel étonnement.

Avant de poursuivre cette scène, disons que la Mayeux avait quitté ses pauvres vieux vêtements, et était habillée de noir avec autant de simplicité que de goût. Cette triste couleur semblait dire son renoncement à toute vanité humaine, le deuil éternel de son cœur et les austères devoirs que lui imposait son dévouement à toutes les infortunes. Avec cette robe noire, la Mayeux portait un large col rabattu, blanc et net comme son petit bonnet de gaze à rubans gris, qui, laissant voir ses deux bandeaux de beaux cheveux bruns, encadrait son mélancolique visage aux doux yeux bleus ; ses mains longues et fluettes, préservées du froid par des gants, n’étaient plus, comme naguère, violettes et marbrées, mais d’une blancheur presque diaphane.

Les traits altérés de la Mayeux exprimaient une vive inquiétude. Mlle de Cardoville, au comble de la surprise, s’écria :

- Que dites-vous ?…

- M. Rodin vous trahit, mademoiselle.

- Lui !… C’est impossible…

- Ah ! mademoiselle… mes pressentiments ne m’avaient pas trompée.

- Vos pressentiments ?

- La première fois que je me suis trouvée en présence de M. Rodin, malgré moi j’ai été saisie de frayeur ; mon cœur s’est douloureusement serré… et j’ai craint… pour vous… mademoiselle.

- Pour moi ? dit Adrienne, et pourquoi n’avez-vous pas craint pour vous, ma pauvre amie ?

- Je ne sais, mademoiselle, mais tel a été mon premier mouvement, et cette frayeur était si invincible que, malgré la bienveillance que M. Rodin me témoignait pour ma sœur, il m’épouvantait toujours.

- Cela est étrange. Mieux que personne je comprends l’influence presque irrésistible des sympathies ou des aversions… mais dans cette circonstance… Enfin, reprit Adrienne après un moment de réflexion… il n’importe ; comment aujourd’hui vos soupçons se sont-ils changés en certitude ?

- Hier, j’étais allée porter à ma sœur Céphyse le secours que M. Rodin m’avait donné pour elle au nom d’une personne charitable… Je ne trouvai pas Céphyse chez l’amie qui l’avait recueillie. Je priai la portière de la maison de prévenir ma sœur que je reviendrais ce matin… C’est ce que j’ai fait. Mais pardonnez-moi, mademoiselle, quelques détails sont nécessaires.

- Parlez, parlez, mon amie.

- La jeune fille qui a recueilli ma sœur chez elle, dit la pauvre Mayeux très embarrassée, en baissant les yeux et en rougissant, ne mène pas une conduite très régulière. Une personne avec qui elle a fait plusieurs parties de plaisir, nommée M. Dumoulin, lui avait appris le véritable nom de M. Rodin, qui, occupant dans cette maison un pied-à-terre, s’y faisait appeler M. Charlemagne.

- C’est ce qu’il nous a dit chez M. Baleinier ; puis, avant-hier, revenant sur cette circonstance, il m’a expliqué la nécessité où il se trouvait pour certaines raisons d’avoir ce modeste logement dans ce quartier écarté… et je n’ai pu que l’approuver.

- Eh bien ! hier M. Rodin a reçu chez lui M. l’abbé d’Aigrigny !

- L’abbé d’Aigrigny ! s’écria Mlle de Cardoville.

- Oui, mademoiselle, il est resté deux heures enfermé avec M. Rodin.

- Mon enfant, on vous aura trompée.

- Voici ce que j’ai su, mademoiselle : l’abbé d’Aigrigny était venu le matin pour voir M. Rodin ; ne le trouvant pas, il avait laissé chez la portière son nom écrit sur du papier, avec ces mots : Je reviendrai dans deux heures. La jeune fille dont je vous ai parlé, mademoiselle, a vu ce papier. Comme tout ce qui regarde M. Rodin semble assez mystérieux, elle a eu la curiosité d’attendre M. l’abbé d’Aigrigny chez la portière pour le voir entrer, et en effet, deux heures après, il est revenu et a trouvé M. Rodin chez lui.

- Non… non… dit Adrienne en tressaillant, c’est impossible, il y a erreur…

- Je ne le pense pas, mademoiselle ; car, sachant combien cette révélation était grave, j’ai prié la jeune fille de me faire à peu près le portrait de l’abbé d’Aigrigny.

- Eh bien ?

- L’abbé d’Aigrigny a, m’a-t-elle dit, quarante ans environ : il est d’une taille haute et élancée, vêtu simplement, mais avec soin ; ses yeux sont gris, très grands et très perçants, ses sourcils épais, ses cheveux châtains, sa figure complètement rasée et sa tournure très décidée.

- C’est vrai… dit Adrienne, ne pouvant croire ce qu’elle entendait. Ce signalement est exact.

- Tenant à avoir le plus de détails possible, reprit la Mayeux, j’ai demandé à la portière si M. Rodin et l’abbé d’Aigrigny semblaient courroucés l’un contre l’autre lorsqu’elle les a vus sortir de la maison ; elle m’a dit que non ; que l’abbé avait seulement dit à M. Rodin, en le quittant à la porte de la maison : «Demain… je vous écrirai… c’est convenu…»

- Est-ce donc un rêve, mon Dieu ? dit Adrienne en passant ses deux mains sur son front avec une sorte de stupeur.

Je ne puis douter de vos paroles, ma pauvre amie, et pourtant c’est M. Rodin qui vous a envoyée lui-même dans cette maison, pour y porter des secours à votre sœur ; il se serait donc ainsi exposé à voir pénétrer par vous ses rendez-vous secrets avec l’abbé d’Aigrigny ! Pour un traître, ce serait bien maladroit.

- Il est vrai, j’ai fait aussi cette réflexion. Et cependant la rencontre de ces deux hommes m’a paru si menaçante pour vous, mademoiselle, que je suis revenue dans une grande épouvante.

Les caractères d’une extrême loyauté se résignent difficilement à croire aux trahisons ; plus elles sont infâmes, plus ils en doutent ; le caractère d’Adrienne était de ce nombre, et, de plus, une des qualités de son esprit était la rectitude : aussi, bien que très impressionnée par le récit de la Mayeux, elle reprit :

- Voyons, mon amie, ne nous effrayons pas à tort, ne nous hâtons pas trop de croire au mal… Cherchons toutes deux à nous éclairer par le raisonnement : rappelons les faits.

M. Rodin m’a ouvert les portes de la maison de M. Baleinier ; il a devant moi porté plainte contre l’abbé d’Aigrigny ; il a par ses menaces obligé la supérieure du couvent à lui rendre les filles du maréchal Simon ; il est parvenu à découvrir la retraite du prince Djalma ; il a exécuté mes intentions au sujet de mon jeune parent ; hier encore il m’a donné les plus utiles conseils… Tout ceci est bien réel, n’est-ce pas ?

- Sans doute, mademoiselle.

- Maintenant, que M. Rodin, en mettant les choses au pis, ait une arrière-pensée, qu’il espère être généreusement rémunéré par nous, soit : mais jusqu’à présent, son désintéressement a été complet…

- C’est encore vrai, mademoiselle, dit la pauvre Mayeux, obligée comme Adrienne, de se rendre à l’évidence des faits accomplis.

- À cette heure, examinons la possibilité d’une trahison. Se réunir à l’abbé d’Aigrigny pour me trahir : où ? comment ? sur quoi ? Qu’ai-je à craindre ? N’est-ce pas, au contraire, l’abbé d’Aigrigny et Mme de Saint-Dizier qui vont avoir à rendre un compte à la justice du mal qu’ils m’ont fait ?

- Mais alors, mademoiselle, comment expliquer la rencontre de deux hommes qui ont tant de motifs d’aversion et d’éloignement ?… D’ailleurs, cela ne cache-t-il pas quelques projets sinistres ? et puis, mademoiselle, je ne suis pas la seule à penser ainsi…

- Comment cela ?

- Ce matin, en entrant, j’étais si émue, que Mlle Florine m’a demandé la cause de mon trouble ; je sais, mademoiselle, combien elle vous est attachée.

- Il est impossible de m’être plus dévouée ; récemment encore, vous m’avez vous-même appris le service signalé qu’elle m’a rendu pendant ma séquestration chez M. Baleinier.

- Eh bien ! mademoiselle, ce matin, à mon retour, croyant nécessaire de vous faire avertir le plus tôt possible, j’ai tout dit à Mlle Florine. Comme moi, plus que moi peut-être, elle a été effrayée du rapprochement de Rodin et de M. d’Aigrigny. Après un moment de réflexion, elle m’a dit : «Il est, je crois, inutile d’éveiller mademoiselle ; qu’elle soit instruite de cette trahison deux ou trois heures plus tôt ou plus tard, peu importe ; pendant ces trois heures, je pourrai peut-être découvrir quelque chose. J’ai une idée que je crois bonne ; excusez-moi auprès de mademoiselle, je reviens bientôt…» Puis Mlle Florine a fait demander une voiture, et elle est sortie.

- Florine est une excellente fille, dit Mlle de Cardoville en souriant, car la réflexion la rassurait complètement ; mais, dans cette circonstance, je crois que son zèle et son bon cœur l’ont égarée, comme vous, ma pauvre amie ; savez-vous que nous sommes deux étourdies, vous et moi, de ne pas avoir jusqu’ici songé à une chose qui nous aurait à l’instant rassurées ?

- Comment donc, mademoiselle ?

- L’abbé d’Aigrigny redoute maintenant beaucoup M. Rodin ; il sera venu le chercher jusque dans ce réduit pour lui demander merci. Ne trouvez-vous pas comme moi cette explication, non seulement satisfaisante, mais la seule raisonnable ?

- Peut-être, mademoiselle, dit la Mayeux après un moment de réflexion. Oui, cela est probable…

Puis, après un nouveau silence, et comme si elle eût cédé à une conviction supérieure à tous les raisonnements possibles, elle s’écria :

- Et pourtant, non, non ! croyez-moi, mademoiselle, on vous trompe, je le sens… toutes les apparences sont contre ce que j’affirme… mais, croyez-moi, ces pressentiments sont trop vifs pour ne pas être vrais… Et puis, enfin, est-ce que vous ne devinez pas trop bien les plus secrets instincts de mon cœur, pour que moi, je ne devine pas à mon tour les dangers qui vous menacent ?

- Que dites-vous ? qu’ai-je donc deviné ? reprit Mlle de Cardoville involontairement émue, et frappée de l’accent convaincu et alarmé de la Mayeux, qui reprit :

- Ce que vous avez deviné ? Hélas ! toutes les ombrageuses susceptibilités d’une malheureuse créature à qui le sort a fait une vie à part : et il faut bien que vous sachiez que si je me suis tue jusqu’ici, ce n’est pas par ignorance de ce que je vous dois ; car enfin, qui vous a dit, mademoiselle, que le seul moyen de me faire accepter vos bienfaits sans rougir serait d’y attacher des fonctions qui me rendraient utile et secourable aux infortunes que j’ai si longtemps partagées ? Qui vous a dit, lorsque vous avez voulu me faire désormais asseoir à votre table, comme votre amie, moi, pauvre ouvrière, en qui vous vouliez glorifier le travail, la résignation et la probité, qui vous a dit, lorsque je vous répondais par des larmes de reconnaissance et de regrets, que ce n’était pas une fausse modestie, mais la conscience de ma difformité ridicule qui me faisait vous refuser ?

Qui vous a dit que sans cela j’aurais accepté avec fierté au nom de mes sœurs du peuple ? Car vous m’avez répondu ces touchantes paroles : «Je comprends votre refus, mon amie ; ce n’est pas une fausse modestie qui le dicte, mais un sentiment de dignité que j’aime et que je respecte.» Qui donc vous a dit encore, reprit la Mayeux avec une animation croissante, que je serais bien heureuse de trouver une petite retraite solitaire dans cette magnifique maison, dont la splendeur m’éblouit ? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez daigné choisir, comme vous l’avez fait, le logement beaucoup trop beau que vous m’avez destiné ? Qui vous a dit encore que, sans envier l’élégance des charmantes créatures qui vous entourent et que j’aime déjà parce qu’elles vous aiment, je me sentirais toujours, par une comparaison involontaire, embarrassée, honteuse devant elles ? Qui vous a dit cela, pour que vous ayez toujours songé à les éloigner quand vous m’appeliez ici, mademoiselle ?… Oui, qui vous a enfin révélé toutes les pénibles et secrètes susceptibilités d’une position exceptionnelle comme la mienne ? Qui vous les a révélées ? Dieu, sans doute, lui qui, dans sa grandeur infinie, pourvoit à la création des mondes, et qui sait aussi paternellement s’occuper du pauvre petit insecte caché dans l’herbe… Et vous ne voulez pas que la reconnaissance d’un cœur que vous devinez si bien s’élève à son tour jusqu’à la divination de ce qui peut vous nuire ? Non, non mademoiselle, les uns ont l’instinct de leur propre conservation ; d’autres, plus heureux, ont l’instinct de la conservation de ceux qu’ils chérissent… Cet instinct, Dieu me l’a donné… On vous trahit, vous dis-je… on vous trahit !

Et la Mayeux, le regard animé, les joues légèrement colorées par l’émotion, accentua si énergiquement ces derniers mots, les accompagna d’un geste si affirmatif, que Mlle de Cardoville, déjà ébranlée par les chaleureuses paroles de la jeune fille, en vint à partager ses appréhensions.

Puis, quoiqu’elle eût déjà été à même d’apprécier l’intelligence supérieure, l’esprit remarquable de cette pauvre enfant du peuple, jamais Mlle de Cardoville n’avait entendu la Mayeux s’exprimer avec autant d’éloquence, touchante éloquence d’ailleurs, qui prenait sa source dans le plus noble des sentiments. Cette circonstance ajouta encore à l’impression que ressentait Adrienne. Au moment où elle allait répondre à la Mayeux, on frappa à la porte du salon où se passait cette scène, et Florine entra.

En voyant la physionomie alarmée de sa camériste, Mlle de Cardoville lui dit vivement :

- Eh bien, Florine !… qu’y a-t-il de nouveau ? d’où viens-tu, mon enfant ?

- De l’hôtel de Saint-Dizier, mademoiselle.

- Et pourquoi y aller ? demanda Mlle de Cardoville avec surprise.

- Ce matin, mademoiselle (et Florine désigna la Mayeux) m’a confié ses soupçons, ses inquiétudes… je les ai partagés. La visite de M. l’abbé d’Aigrigny chez M. Rodin me paraissait déjà fort grave ; j’ai pensé que, si M. Rodin s’était rendu depuis quelques jours à l’hôtel de Saint-Dizier, il n’y aurait plus de doutes sur sa trahison…

- En effet, dit Adrienne de plus en plus inquiète. Eh bien ?

- Mademoiselle m’ayant chargée de surveiller le déménagement du pavillon, il y restait différents objets ; pour me faire ouvrir l’appartement, il fallait m’adresser à Mme Grivois ; j’avais donc prétexte de retourner à l’hôtel.

- Ensuite… Florine… ensuite ?

- Je tâchai de faire parler Mme Grivois sur M. Rodin, mais ce fut en vain.

- Elle se défiait de vous, mademoiselle, dit la Mayeux. On devait s’y attendre.

- Je lui demandai, continua Florine, si l’on avait vu M. Rodin à l’hôtel depuis quelque temps… Elle répondit évasivement. Alors, désespérant de rien savoir, reprit Florine, je quittai Mme Grivois, et, pour que ma visite n’inspirât aucun soupçon, je me rendais au pavillon, lorsqu’en détournant une allée, que vois-je ? à quelques pas de moi, se dirigeant vers la petite porte du jardin… M. Rodin, qui croyait sans doute sortir plus secrètement ainsi.

- Mademoiselle ! vous l’entendez, s’écria la Mayeux joignant les mains d’un air suppliant ; rendez-vous à l’évidence…

- Lui !… chez la princesse de Saint-Dizier, s’écria Mlle de Cardoville, dont le regard, ordinairement si doux, brilla tout à coup d’une indignation véhémente ; puis elle ajouta d’une voix légèrement altérée : «Continue, Florine».

- À la vue de M. Rodin, je m’arrêtai, reprit Florine, et reculant aussitôt, je gagnai le pavillon sans être vue, j’entrai vite dans le petit vestibule de la rue. Ses fenêtres donnent auprès de la porte du jardin ; je les ouvre, laissant les persiennes fermées, je vois un fiacre : il attendait M. Rodin ; car, quelques minutes après, il y monta en disant au cocher : «Rue Blanche, numéro 39.»

- Chez le prince !… s’écria Mlle de Cardoville.

- Oui, mademoiselle.

- En effet, M. Rodin devait le voir aujourd’hui, dit Adrienne en réfléchissant.

- Nul doute que s’il vous trahit, mademoiselle, il trahit aussi le prince, qui bien plus facilement que vous, deviendra sa victime.

- Infamie !… infamie !… infamie ! s’écria tout à coup Mlle de Cardoville en se levant, les traits contractés par une douloureuse colère… Une trahison pareille !… Ah ! ce serait à douter de tout… ce serait à douter de soi-même.

- Oh ! mademoiselle… c’est effrayant, n’est-ce pas ? dit la Mayeux en frissonnant.

- Mais alors, pourquoi m’avoir sauvée, moi et les miens, avoir dénoncé l’abbé d’Aigrigny ? reprit Mlle de Cardoville. En vérité, la raison s’y perd… C’est un abîme… Oh ! c’est quelque chose d’affreux que le doute !

- En revenant, dit Florine en jetant un regard attendri et dévoué sur sa maîtresse, j’avais songé à un moyen qui permettrait à mademoiselle de s’assurer de ce qui est… mais il n’y aurait pas une minute à perdre.

- Que veux-tu dire ? reprit Adrienne en regardant Florine avec surprise.

- M. Rodin va être bientôt seul avec le prince, dit Florine.

- Sans doute, dit Adrienne.

- Le prince se tient toujours dans le petit salon qui s’ouvre sur la serre chaude… C’est là qu’il recevra M. Rodin.

- Ensuite ? reprit Adrienne.

- Cette serre chaude, que j’ai fait arranger d’après les ordres de mademoiselle, a son unique sortie par une petite porte donnant dans une ruelle ; c’est par là que le jardinier entre chaque matin, afin de ne pas traverser les appartements… Une fois son service terminé, il ne revient pas de la journée…

- Que veux-tu dire ? Quel est ton projet ? dit Adrienne en regardant Florine, de plus en plus surprise.

- Les massifs de plantes sont disposés de telle façon qu’il me semble que, même lors que le store qui peut cacher la glace séparant le salon de la serre chaude ne serait pas abaissé, on pourrait, je crois, sans être vu, s’approcher assez pour entendre ce qui se dit dans cette pièce… C’est toujours par la porte de la serre que j’entrais ces jours derniers pour en surveiller l’arrangement… Le jardinier avait une clef… moi, une autre… Heureusement je ne la lui ai pas encore rendue…

Avant une heure, mademoiselle peut savoir à quoi s’en tenir sur M. Rodin… car, s’il trahit le prince… il la trahit aussi.

- Que dis-tu ? s’écria Mlle de Cardoville.

- Mademoiselle part à l’instant avec moi ; nous arrivons à la porte de la ruelle… J’entre seule pour plus de précaution, et si l’occasion me paraît favorable… je reviens…

- De l’espionnage… dit Mlle de Cardoville avec hauteur et interrompant Florine, vous n’y songez pas…

- Pardon, mademoiselle, dit la jeune fille en baissant les yeux d’un air confus et désolé : vous conserviez quelques soupçons… ce moyen me semblait le seul qui pût ou les confirmer ou les détruire.

- S’abaisser jusqu’à aller surprendre un entretien ? Jamais, reprit Adrienne.

- Mademoiselle, dit tout à coup la Mayeux, pensive depuis quelque temps, permettez-moi de vous le dire, Mlle Florine a raison… Ce moyen est pénible… mais lui seul pourra vous fixer peut-être à tout jamais sur M. Rodin… Et puis enfin, malgré l’évidence des faits, malgré la presque certitude de mes pressentiments, les apparences les plus accablantes peuvent être trompeuses. C’est moi qui la première ai accusé M. Rodin auprès de vous… Je ne me pardonnerais de ma vie de l’avoir accusé à tort… Sans doute… il est, ainsi que vous le dites, mademoiselle, pénible d’épier… de surprendre une conversation…

Puis, faisant un violent et douloureux effort sur elle-même, la Mayeux, ajouta, en tâchant de retenir les larmes de honte qui voilaient ses yeux :

- Cependant, comme il s’agit de vous sauver peut-être, mademoiselle, car si c’est une trahison… l’avenir est effrayant… j’irai… si vous voulez… à votre place… pour…

- Pas un mot de plus, je vous en prie ! s’écria Mlle de Cardoville en interrompant la Mayeux. Moi, je vous laisserais faire, à vous, ma pauvre amie, et dans mon seul intérêt… ce qui me semble dégradant… Jamais !…

Puis, s’adressant à Florine :

- Va prier M. de Bonneville de faire atteler ma voiture à l’instant.

- Vous consentez ! s’écria Florine en joignant les mains, sans chercher à contenir sa joie ; et ses yeux devinrent aussi humides de larmes.

- Oui, je consens, répondit Adrienne d’une voix émue ; si c’est une guerre… une guerre acharnée qu’on veut me faire, il faut s’y préparer… et il y aurait, après tout, faiblesse et duperie à ne pas se mettre sur ses gardes. Sans doute, cette démarche me répugne, me coûte ; mais c’est le seul moyen d’en finir avec des soupçons qui seraient pour moi un tourment continuel… et de prévenir peut-être de grands maux. Puis, pour des raisons fort importantes, cet entretien de M. Rodin et du prince Djalma peut être pour moi doublement décisif, quant à la confiance ou à l’inexorable haine que j’aurai pour M. Rodin. Ainsi, vite, Florine, un manteau, un chapeau et ma voiture… tu m’accompagneras… Vous, mon amie, attendez-moi ici, je vous prie, ajouta-t-elle en s’adressant à la Mayeux.

* * * * *

Une demi-heure après cet entretien, la voiture d’Adrienne s’arrêtait, ainsi qu’on l’a vu, à la petite porte du jardin de la rue Blanche. Florine entra dans la serre, et revint bientôt dire à sa maîtresse :

- Le store est baissé, mademoiselle ; M. Rodin vient d’entrer dans le salon où est le prince…

Mlle de Cardoville assista donc, invisible, à la scène suivante, qui se passa entre Rodin et Djalma.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VIII. LA LETTRE.

VIII. La lettre.

Quelques instants avant l’entrée de Mlle de Cardoville dans la serre chaude, Rodin avait été introduit par Faringhea auprès du prince, qui, encore sous l’empire de l’exaltation passionnée où l’avaient plongé les paroles du métis, ne paraissait pas s’apercevoir de l’arrivée du jésuite.

Celui-ci, surpris de l’animation des traits de Djalma, de son air presque égaré, fit un signe interrogatif à Faringhea, qui répondit aussi à la dérobée et de la manière symbolique que voici : après avoir posé son index sur son cœur et sur son front, il montra du doigt l’ardent brasier qui brûlait dans la cheminée ; cette pantomime signifiait que la tête et le cœur de Djalma étaient en feu. Rodin comprit sans doute, car un imperceptible sourire de satisfaction effleura ses lèvres blafardes ; puis il dit tout haut à Faringhea :

- Je désire être seul avec le prince… Baissez le store, et veillez à ce que nous ne soyons pas interrompus…

Le métis s’inclina, alla toucher un ressort placé auprès de la glace sans tain, et elle rentra dans l’épaisseur de la muraille à mesure que le store s’abaissa ; s’inclinant de nouveau, le métis quitta le salon. Ce fut donc peu de temps après sa sortie que Mlle de Cardoville et Florine arrivèrent dans la serre chaude ; elle n’était plus séparée de la pièce où se trouvait Djalma que par l’épaisseur transparente du store de soie blanche brodée de grands oiseaux de couleur.

Le bruit de la porte que Faringhea ferma en sortant sembla rappeler le jeune Indien à lui-même ; ses traits, encore légèrement animés, avaient cependant repris leur expression de calme et de douceur ; il tressaillit, passa la main sur son front, regarda autour de lui, comme s’il sortait d’une rêverie profonde ; puis, s’avançant vers Rodin d’un air à la fois respectueux et confus, il lui dit, en employant une appellation habituelle à ceux de son pays envers les vieillards :

- Pardon, mon père… Et toujours selon la coutume pleine de déférence des jeunes gens envers les vieillards, il voulut prendre la main de Rodin pour la porter à ses lèvres, hommage auquel le jésuite se déroba en se reculant d’un pas.

- Et de quoi me demandez-vous pardon, mon cher prince ? dit-il à Djalma.

- Quand vous être entré, je rêvais ; je ne suis pas tout de suite venu à vous… Encore pardon, mon père.

- Et je vous pardonne de nouveau, mon cher prince ; mais causons, si vous le voulez bien ; reprenez votre place sur ce canapé… et même votre pipe, si le cœur vous en dit.

Mais Djalma, au lieu de se rendre à l’invitation de Rodin et de s’étendre sur le divan, selon son habitude, s’assit sur un fauteuil, malgré les instances du vieillard au cœur bon, ainsi qu’il appelait le jésuite.

- En vérité, vos formalités me désolent, mon cher prince, lui dit Rodin ; vous êtes ici chez vous, au fond de l’Inde, ou du moins nous désirons que vous croyiez y être.

- Bien des choses me rappellent ici mon pays, dit Djalma d’une voix douce et grave. Vos bontés me rappellent mon père… et celui qui l’a remplacé auprès de moi, ajouta l’Indien en songeant au maréchal Simon, dont on lui avait jusqu’alors et pour cause laissé ignorer l’arrivée.

Après un moment de silence, il reprit d’un ton rempli d’abandon, en tendant sa main à Rodin :

- Vous voilà, je suis heureux.

- Je comprends votre joie, mon cher prince, car je viens vous désemprisonner… ouvrir votre cage… Je vous avais prié de vous soumettre à cette petite réclusion volontaire, absolument dans votre intérêt.

- Demain je pourrai sortir ?

- Aujourd’hui même, mon cher prince.

Le jeune Indien réfléchit un instant, et reprit :

- J’ai des amis, puisque je suis ici dans ce palais qui ne m’appartient pas ?

- En effet… vous avez des amis… d’excellents amis… répondit Rodin.

À ces mots la figure de Djalma sembla s’embellir encore. Les plus nobles sentiments se peignirent tout à coup sur cette mobile et charmante physionomie, ses grands yeux noirs devinrent légèrement humides ; après un nouveau silence il se leva, disant à Rodin d’une voix émue :

- Venez.

- Où cela, cher prince ?… dit l’autre fort surpris.

- Remercier mes amis… j’ai attendu trois jours… c’est long.

- Permettez, cher prince… permettez… j’ai à ce sujet bien des choses à vous apprendre, veuillez vous asseoir. Djalma se rassit docilement sur son fauteuil. Rodin reprit :

- Il est vrai… vous avez des amis… ou plutôt vous avez un ami ; les amis sont rares.

- Mais vous ?

- C’est juste… Vous avez donc deux amis, mon cher prince : moi que vous connaissez… et un autre que vous ne connaissez pas… et qui désire vous rester inconnu…

- Pourquoi ?

- Pourquoi ? répondit Rodin un peu embarrassé, parce que le bonheur qu’il éprouve à vous donner des preuves de son amitié… est au prix de ce mystère.

- Pourquoi se cacher quand on fait le bien ?

- Quelquefois pour cacher le bien qu’on fait, mon cher prince.

- Je profite de cette amitié ; pourquoi se cacher de moi ?

Les pourquoi réitérés du jeune Indien semblaient assez désorienter Rodin, qui reprit cependant :

- Je vous l’ai dit, cher prince, votre ami secret verrait peut-être sa tranquillité compromise s’il était connu…

- S’il était connu… pour mon ami ?

- Justement, cher prince. Les traits de Djalma prirent aussitôt une expression de dignité triste ; il releva fièrement la tête, et dit d’une voix hautaine et sévère :

- Puisque cet ami se cache, c’est qu’il rougit de moi ou que je dois rougir de lui… je n’accepte d’hospitalité que des gens dont je suis digne ou qui sont dignes de moi… je quitte cette maison.

Et ce disant, Djalma se leva si résolument que Rodin s’écria :

- Mais écoutez-moi donc, mon cher prince… vous êtes, permettez-moi de vous le dire, d’une pétulance, d’une susceptibilité incroyables… Quoique nous ayons tâché de vous rappeler votre beau pays, nous sommes ici en pleine Europe, en pleine France, en plein Paris ; cette considération doit un peu modifier votre manière de voir ; je vous en conjure, écoutez-moi.

Djalma, malgré sa complète ignorance de certaines conventions sociales, avait trop de bon sens, trop de droiture pour ne pas se rendre à la raison, quand elle lui semblait… raisonnable : les paroles de Rodin le calmèrent. Avec cette modestie ingénue dont les natures pleines de force et de générosité sont presque toujours douées, il répondit doucement :

- Mon père, vous avez raison, je ne suis plus dans mon pays… ici… les habitudes sont différentes : je vais réfléchir.

Malgré sa ruse et sa souplesse, Rodin se trouvait parfois dérouté par les allures sauvages et l’imprévu des idées du jeune Indien.

Aussi le vit-il, à sa grande surprise, rester pensif pendant quelques minutes ; après quoi, Djalma reprit d’un ton calme, mais fermement convaincu :

- Je vous ai obéi, j’ai réfléchi, mon père.

- Eh bien, mon cher prince ?

- Dans aucun pays du monde, sous aucun prétexte, un homme d’honneur qui a de l’amitié pour un autre homme d’honneur ne doit la cacher.

- Mais s’il y a pour lui du danger d’avouer cette amitié ?… dit Rodin, fort inquiet de la tournure que prenait l’entretien.

Djalma regarda le jésuite avec un étonnement dédaigneux, et ne répondit pas.

- Je comprends votre silence, mon cher prince ; un homme courageux doit braver le danger, soit ; mais si c’était vous que le danger menaçât, dans le cas où cette amitié serait découverte, cet homme d’honneur ne serait-il pas excusable, louable même, de vouloir rester inconnu ?

- Je n’accepte rien d’un ami qui me croit capable de le renier par lâcheté…

- Cher prince, écoutez-moi.

- Adieu, mon père.

- Réfléchissez…

- J’ai dit… reprit Djalma d’un ton bref et presque souverain en marchant vers la porte.

- Eh ! mon Dieu ! s’il s’agissait d’une femme ! s’écria Rodin, poussé à bout et courant à lui, car il craignait réellement de voir Djalma quitter la maison et renverser absolument ses projets.

Aux derniers mots de Rodin, l’Indien s’arrêta brusquement.

- Une femme ? dit-il en tressaillant et devenant vermeil, il s’agit d’une femme ?

- Eh bien, oui ! s’il s’agissait d’une femme… reprit Rodin ; comprendriez-vous sa réserve, le secret dont elle est obligée d’entourer les preuves d’affection qu’elle désire vous donner ?

- Une femme ? répéta Djalma d’une voix tremblante en joignant les mains avec adoration… Et son ravissant visage exprima un saisissement ineffable, profond. Une femme ? dit-il encore… une Parisienne ?

- Oui, mon cher prince ; puisque vous me forcez à cette indiscrétion, il faut bien vous l’avouer, il s’agit d’une… véritable Parisienne… d’une digne matrone… remplie de vertus, et dont le… grand âge mérite tous vos respects.

- Elle est bien vieille ? s’écria le pauvre Djalma, dont le rêve charmant disparaissait tout à coup.

- Elle serait mon aînée de quelques années, répondit Rodin avec un sourire ironique, s’attendant à voir le jeune homme exprimer une sorte de dépit comique ou de regret courroucé.

Il n’en fut rien. À l’enthousiasme amoureux, passionné, qui avait un instant éclaté sur les traits du prince, succéda une expression respectueuse et touchante : il regarda Rodin avec attendrissement et lui dit d’une voix émue :

- Cette femme est donc pour moi une mère ? Il est impossible de rendre avec quel charme à la fois pieux, mélancolique et tendre l’Indien accentua le mot une mère.

- Vous l’avez dit, mon cher prince, cette respectable dame veut être une mère pour vous… Mais je ne puis pas révéler la cause de l’affection qu’elle vous porte… Seulement, croyez-moi, certes, cette affection est sincère ; la cause en est honorable ; si je ne vous en dis pas le secret, c’est que chez nous les secrets des femmes, jeunes ou vieilles, sont sacrés.

- Cela est juste, et son secret sera sacré pour moi ; sans la voir, je l’aimerai avec respect.

Ainsi l’on aime Dieu sans le voir…

- Maintenant, cher prince, laissez-moi vous dire quelles sont les intentions de votre maternelle amie… Cette maison restera toujours à votre disposition si vous vous y plaisez, des domestiques français, une voiture et des chevaux seront à vos ordres ; l’on se chargera des comptes de votre maison. Puis, comme un fils de roi doit vivre royalement, j’ai laissé dans la chambre voisine une cassette renfermant cinq cents louis. Chaque mois une somme pareille vous sera comptée ; si elle ne suffit pas pour ce que nous appelons vos menus plaisirs, vous me le direz, on l’augmentera…

À un mouvement de Djalma, Rodin se hâta d’ajouter :

- Je dois vous dire tout de suite, mon cher prince, que votre délicatesse doit être parfaitement en repos. D’abord… on accepte tout d’une mère… puis, comme dans trois mois environ, vous serez mis en possession d’un énorme héritage, il vous sera facile, si cette obligation vous pèse (et c’est à peine si la somme, au pis aller, s’élèvera à quatre ou cinq mille louis), il vous sera facile de rembourser ces avances ; ne ménagez donc rien ; satisfaites à toutes vos fantaisies… on désire que vous paraissiez dans le plus grand monde de Paris comme doit paraître le fils d’un roi surnommé le Père du Généreux. Ainsi, encore une fois, je vous en conjure, ne soyez pas retenu par une fausse délicatesse… si cette somme ne vous suffit pas.

- Je demanderai… davantage ; ma mère a raison… un fils de roi doit vivre en roi.

Telle fut la réponse que fit l’Indien, avec une simplicité parfaite, sans paraître étonné le moins du monde de ces offres fastueuses ; et cela devait être : Djalma eût fait ce qu’on faisait pour lui, car l’on sait quelles sont les traditions de prodigue magnificence et de splendide hospitalité des princes indiens.

Djalma avait été aussi ému que reconnaissant en apprenant qu’une femme l’aimait d’affection maternelle… Quant au luxe dont elle voulait l’entourer, il l’acceptait sans étonnement et sans scrupule. Cette résignation fut une autre déconvenue pour Rodin, qui avait préparé plusieurs excellents arguments pour engager l’Indien à accepter.

- Voici donc ce qui est bien convenu, mon cher prince, reprit le jésuite ; maintenant, comme il faut que vous voyiez le monde, et que vous y entriez par la meilleure porte, ainsi que nous disions… un des amis de votre maternelle protectrice, M. le comte de Montbron, vieillard rempli d’expérience et appartenant à la plus haute société, vous présentera dans l’élite des maisons de Paris…

- Pourquoi ne m’y présentez-vous pas, vous, mon père ?

- Hélas ! mon cher prince, regardez-moi donc… dites-moi si ce serait là mon rôle… Non, non, je vis seul et retiré. Et puis, ajouta Rodin après un silence en attachant sur le jeune prince un regard pénétrant, attentif et curieux, comme s’il eût voulu le soumettre à une sorte d’expérimentation par les paroles suivantes, et puis, voyez-vous, M. de Montbron sera mieux à même que moi, dans le monde où il va… de vous éclairer sur les pièges que l’on pourrait vous tendre. Car vous avez aussi des ennemis… vous le savez, de lâches ennemis, qui ont abusé d’une manière infâme de votre confiance, qui se sont raillés de vous. Et comme malheureusement leur puissance égale leur méchanceté, il serait peut-être prudent à vous de tâcher de les éviter… de les fuir… au lieu de leur résister en face.

Au souvenir de ses ennemis, à la pensée de les fuir, Djalma frissonna de tout son corps, ses traits devinrent tout à coup d’une pâleur livide ; ses yeux démesurément ouverts, et dont la prunelle se cercla ainsi de blanc, étincelèrent d’un feu sombre ; jamais le mépris, la haine, la soif de la vengeance, n’éclatèrent plus terribles sur une face humaine…

Sa lèvre supérieure, d’un rouge de sang, laissant voir ses petites dents blanches et serrées, se retroussait mobile, convulsive, et donnait à sa physionomie, naguère si charmante, une expression de férocité tellement animale, que Rodin se leva de son fauteuil et s’écria :

- Qu’avez-vous… prince ?… vous m’épouvantez ! Djalma ne répondit pas ; à demi penché sur son siège, ses deux mains crispées par la rage, appuyées l’une sur l’autre, il semblait se cramponner à l’un des bras du fauteuil, de peur de céder à un accès de fureur épouvantable. À ce moment, le hasard voulut que le bout d’ambre du tuyau de houka eût roulé sous son pied ; la tension violente qui contractait tous les nerfs de l’indien était si puissante, il était, malgré sa jeunesse et sa svelte apparence, d’une telle vigueur, que d’un brusque mouvement il pulvérisa le bout d’ambre malgré son extrême dureté.

- Mais, au nom du ciel ! qu’avez-vous, prince ? s’écria Rodin.

- Ainsi j’écraserai mes lâches ennemis ! s’écria Djalma, le regard menaçant et enflammé.

Puis, comme si ces paroles eussent mis le comble à sa rage, il bondit de son siège, et alors, les yeux hagards, il parcourut le salon pendant quelques secondes, allant et venant dans tous les sens, comme s’il eût cherché une arme autour de lui, poussant de temps à autre une sorte de cri rauque, qu’il tâchait d’étouffer en portant ses deux poings crispés à sa bouche… tandis que ses mâchoires tressaillaient convulsivement… c’était la rage impuissante de la bête féroce altérée de carnage. Le jeune Indien était ainsi d’une beauté grande et sauvage : on sentait que ces divins instincts d’une ardeur sanguinaire et d’une aveugle intrépidité, alors exaltés à ce point par l’horreur de la trahison et de la lâcheté, dès qu’ils s’appliquaient à la guerre ou à ces chasses gigantesques de l’Inde, plus meurtrières encore que la bataille, devaient faire de Djalma ce qu’il était : un héros.

Rodin admirait avec une joie sinistre et profonde la fougueuse impétuosité des passions de ce jeune Indien, qui, dans des circonstances données, devaient faire des explosions terribles. Tout à coup à la grande surprise du jésuite, cette tempête se calma. La fureur de Djalma s’apaisa presque subitement, parce que la réflexion lui en démontra bientôt la vanité. Alors, honteux de cet emportement puéril, il baissa les yeux. Sa figure resta pâle et sombre ; puis avec une tranquillité froide, plus redoutable encore que la violence à laquelle il venait de se laisser entraîner, il dit à Rodin :

- Mon père, vous me conduirez aujourd’hui en face de mes ennemis.

- Et dans quel but, mon cher prince ?… Que voulez-vous ?

- Tuer ces lâches !

- Les tuer ! ! ! Vous n’y pensez pas.

- Faringhea m’aidera.

- Encore une fois, songez donc que vous n’êtes pas ici sur les bords du Gange, où l’on tue son ennemi comme on tue le tigre à la chasse.

- On se bat avec un ennemi loyal, on tue un traître comme un chien maudit, reprit Djalma avec autant de conviction que de tranquillité.

- Ah ! prince… vous dont le père a été appelé le Père du Généreux, dit Rodin d’une voix grave, quelle joie trouverez-vous à frapper des êtres aussi lâches que méchants ?

- Détruire ce qui est dangereux est un devoir.

- Ainsi… prince… la vengeance ?

- Je ne me venge pas d’un serpent, dit l’Indien d’une hauteur amère, je l’écrase.

- Mais, mon cher prince, ici on ne se débarrasse pas de ses ennemis de cette façon ; si l’on a à se plaindre…

- Les femmes et les enfants se plaignent, dit Djalma en interrompant Rodin ; les hommes frappent.

- Toujours au bord du Gange, mon cher prince ; mais pas ici… Ici la société prend en main votre cause, l’examine, la juge, et, s’il y a lieu, punit…

- Dans mon offense, je suis juge et bourreau…

- De grâce, écoutez-moi : vous avez échappé aux pièges odieux de vos ennemis, n’est-ce pas ? Eh bien, supposez que cela ait été grâce au dévouement de la vénérable femme qui a pour vous la tendresse d’une mère ; maintenant, si elle vous demandait leur grâce, elle qui vous a sauvé d’eux… que feriez-vous ?

L’Indien baissa la tête et resta quelques moments sans répondre. Profitant de son hésitation, Rodin continua :

- Je pourrais vous dire : Prince, je connais vos ennemis ; mais dans la crainte de vous voir commettre quelque terrible imprudence, je vous cacherai leurs noms à tout jamais. Eh bien, non, je vous jure que, si la respectable personne qui vous aime comme un fils trouve juste et utile que je vous dise ces noms, je vous les dirai ; mais jusqu’à ce qu’elle ait prononcé, je me tairai.

Djalma regarda Rodin d’un air sombre et courroucé. À ce moment, Faringhea entra et dit à Rodin :

- Un homme, porteur d’une lettre, est allé chez vous… On lui a dit que vous étiez ici… Il est venu… Faut-il recevoir cette lettre ? il dit que c’est de la part de M. l’abbé d’Aigrigny…

- Certainement, dit Rodin. Et puis il ajouta :

- Si le prince le permet ? Djalma fit un signe de tête, Faringhea sortit.

- Vous pardonnez, cher prince ? J’attendais ce matin une lettre fort importante ; comme elle tardait à venir, ne voulant pas manquer de vous voir, j’ai recommandé chez moi de m’envoyer cette lettre ici.

Quelques instants après, Faringhea revint avec une lettre qu’il remit à Rodin ; après quoi le métis sortit.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > IX. ADRIENNE ET DJALMA.

IX. Adrienne et Djalma.

Lorsque Faringhea eut quitté le salon, Rodin prit la lettre de l’abbé d’Aigrigny d’une main et de l’autre parut chercher quelque chose, d’abord dans la poche de côté de sa redingote, puis dans sa poche de derrière, puis dans le gousset de son pantalon ; puis enfin, ne trouvant rien, il posa la lettre sur le genou râpé de son pantalon noir, et se tâta partout, des deux mains, d’un air de regret et d’inquiétude.

Les divers mouvements de cette pantomime, jouée avec une bonhomie parfaite, furent couronnés par cette exclamation :

- Ah ! mon Dieu ! c’est désolant !

- Qu’avez-vous ? lui demanda Djalma, sortant du sombre silence où il était plongé depuis quelques instants.

- Hélas ! mon cher prince, reprit Rodin, il m’arrive la chose du monde la plus vulgaire, la plus puérile, ce qui ne l’empêche pas d’être pour moi infiniment fâcheuse… j’ai oublié ou perdu mes lunettes ; or par ce demi-jour et surtout à cause de la détestable vue que le travail et les années m’ont faite, il m’est absolument impossible de lire cette lettre, fort importante, car on attend de moi une réponse très prompte, très simple et très catégorique, un oui ou un non… L’heure presse ; c’est désespérant… Si encore, ajouta Rodin en appuyant sur ces mots sans regarder Djalma, mais afin que ce dernier les remarquât, si encore quelqu’un pouvait me rendre le service de lire pour moi… Mais non… personne… personne…

- Mon père, lui dit obligeamment Djalma, voulez-vous que je lise pour vous ? la lecture finie, j’aurai oublié ce que j’aurai lu.

- Vous ? s’écria Rodin, comme si la proposition de l’Indien lui eût semblé à la fois exorbitante et dangereuse, c’est impossible, prince… vous… lire cette lettre !…

- Alors, excusez ma demande, dit doucement Djalma.

- Mais, au fait, reprit Rodin après un moment de réflexion et se parlant à lui-même, pourquoi non ? Et il ajouta en s’adressant à Djalma :

- Vraiment, vous auriez cette complaisance, mon cher prince ? Je n’aurais pas osé vous demander ce service. Ce disant, Rodin remit la lettre à Djalma, qui lut à voix haute. Cette lettre était ainsi conçue :

«Votre visite de ce matin à l’hôtel de Saint-Dizier, d’après ce qui m’a été rapporté, doit être considérée comme une nouvelle agression de votre part.

«Voici la dernière proposition que l’on vous a annoncée, peut-être sera-t-elle aussi infructueuse que la démarche que j’ai bien voulu tenter hier en me rendant rue Clovis.

«Après cette longue et pénible explication, je vous ai dit que je vous écrirais ; je tiens ma promesse, voici donc mon ultimatum.

«Et d’abord un avertissement : Prenez garde !… Si vous vous opiniâtrez à soutenir une lutte inégale, vous serez exposé même à la haine de ceux que vous voulez follement protéger. On a mille moyens de vous perdre auprès d’eux en les éclairant sur vos projets. On leur prouvera que vous avez trempé dans le complot que vous prétendez maintenant dévoiler, et cela non pas par générosité, mais par cupidité.»

Quoique Djalma eût la parfaite délicatesse de sentir que la moindre question à Rodin au sujet de cette lettre serait une grave indiscrétion, il ne put s’empêcher de tourner vivement la tête vers le jésuite en lisant ce passage.

- Mon Dieu, oui ! il s’agit de moi… de moi-même. Tel que vous me voyez, mon cher prince, ajouta-t-il en faisant allusion à ses vêtements sordides, on m’accuse de cupidité.

- Et quels sont ces gens que vous protégez ?

- Mes protégés ?… dit Rodin en feignant quelque hésitation, comme s’il eût été embarrassé pour répondre, qui sont mes protégés ?…

Hum… hum… je vais vous dire… Ce sont… ce sont de pauvres diables sans aucune ressource, gens de rien, mais gens de bien, n’ayant que leur bon droit dans… un procès qu’ils soutiennent ; ils sont menacés d’être écrasés par des gens puissants, très puissants… Ceux-là, heureusement, ne sont pas assez connus pour que je puisse les démasquer au profit de mes protégés… Que voulez-vous ?… pauvre et chétif, je me range naturellement du côté des pauvres et des chétifs… Mais, continuez, je vous prie…

Djalma reprit : «Vous avez donc tout à redouter en continuant de nous être hostile, et rien à gagner en embrassant le parti de ceux que vous appelez vos amis ; ils seraient plus justement nommés vos dupes, car, s’il était sincère, votre désintéressement serait inexplicable… Il doit donc cacher, et il cache, je le répète, des arrière-pensées de cupidité.

«Oh ! sous ce rapport même… on peut vous offrir un ample dédommagement, avec cette différence que vos espérances sont uniquement fondées sur la reconnaissance probable de vos amis, éventualité fort chanceuse, tandis que nos offres seront réalisées à l’instant même ; pour parler nettement, voici ce que l’on exige de vous : ce soir même, avant minuit pour tout délai, vous aurez quitté Paris, et vous vous engagerez à n’y pas revenir avant six mois.»

Djalma ne put retenir un mouvement de surprise, et regarda Rodin.

- C’est tout simple, reprit-il ; le procès de mes pauvres protégés sera jugé avant cette époque, et, en m’éloignant, on m’empêche de veiller sur eux ; vous comprenez, mon cher prince, dit Rodin avec une indignation amère. Veuillez continuer et m’excuser de vous avoir interrompu… mais tant d’impudence me révolte…

Djalma continua : «Pour que nous ayons la certitude de votre éloignement de Paris durant six mois, vous vous rendrez chez un de nos amis en Allemagne ; vous recevrez chez lui une généreuse hospitalité : mais vous y demeurerez forcément jusqu’à l’expiration du délai.»

- Oui… une prison volontaire, dit Rodin. «À ces conditions, vous recevrez une pension de mille francs par mois, à dater de votre départ de Paris, dix mille francs comptant et vingt mille francs après les six mois écoulés. Le tout vous sera suffisamment garanti. Enfin, au bout de six mois, on vous assurera une position aussi honorable qu’indépendante.»

Djalma s’étant arrêté par un mouvement d’indignation involontaire, Rodin lui dit :

- Continuez, je vous prie, cher prince ; il faut lire jusqu’au bout, cela vous donnera une idée de ce qui se passe au milieu de notre civilisation.

Djalma reprit : «Vous connaissez assez la marche des choses et ce que nous sommes, pour savoir qu’en vous éloignant nous voulons seulement nous défaire d’un ennemi peu dangereux, mais très importun ; ne soyez pas aveuglé par votre premier succès. Les suites de votre dénonciation seront étouffées, parce qu’elle est calomnieuse ; le juge qu’il l’a accueillie se repentira cruellement de son odieuse partialité. Vous pouvez faire de cette lettre tel usage que vous voudrez. Nous savons ce que nous écrivons, à qui nous écrivons et comment nous écrivons. Vous recevrez cette lettre à trois heures. Si à quatre heures votre signature n’est pas, tout entière, au bas de cette lettre… la guerre recommence… non pas demain, mais ce soir.» Cette lecture finie, Djalma regarda Rodin, qui lui dit :

- Permettez-moi d’appeler Faringhea. Et ce disant, il frappa sur un timbre. Le métis parut. Rodin reçut la lettre des mains de Djalma, la déchira en deux morceaux, la froissa entre ses mains, de manière à en faire une espèce de boule, et dit au métis en la lui remettant :

- Vous donnerez ce chiffon de papier à la personne qui attend, et vous lui direz que telle est ma réponse à cette lettre indigne et insolente ; vous entendez bien… à cette lettre indigne et insolente.

- J’entends bien, dit le métis, et il sortit.

- C’est peut-être une guerre dangereuse pour nous, mon père, dit l’Indien avec intérêt.

- Oui, cher prince, dangereuse peut-être… Mais je ne fais pas comme vous… moi ; je ne veux pas tuer mes ennemis parce qu’ils sont lâches et méchants… je les combats… sous l’égide de la loi ; imitez-moi donc…

Puis, voyant les traits de Djalma se rembrunir, Rodin ajouta :

- J’ai tort… je ne veux plus vous conseiller à ce sujet… Seulement, convenons de remettre cette question au seul jugement de votre digne et maternelle protectrice. Demain je la verrai ; si elle y consent, je vous dirai les noms de vos ennemis. Sinon… non.

- Et cette femme… cette seconde mère… dit Djalma, est d’un caractère tel que je pourrai me soumettre à son jugement ?

- Elle !… s’écria Rodin en joignant les mains et en poursuivant avec une exaltation croissante ; elle !… mais c’est ce qu’il y a de plus noble, de plus généreux, de plus vaillant sur la terre !… elle… votre protectrice ! mais vous seriez réellement son fils, elle vous aimerait de toute la violence de l’amour maternel, que, s’il s’agissait pour vous de choisir entre une lâcheté ou la mort, elle vous dirait : «Meurs !» quitte à mourir avec vous.

- Oh ! noble femme !… Ma mère était ainsi ! s’écria Djalma avec entraînement.

- Elle… reprit Rodin dans un enthousiasme croissant, et se rapprochant de la fenêtre cachée par le store, sur lequel il jeta un regard oblique et inquiet.

Votre protectrice ! mais figurez-vous donc le courage, la droiture, la loyauté en personne. Oh !

loyale surtout !… Oui, c’est la franchise chevaleresque de l’homme de grand cœur jointe à l’altière dignité d’une femme qui, de sa vie… entendez-vous bien, de sa vie, non seulement n’a jamais menti, non seulement n’a jamais caché une de ses pensées, mais qui mourrait plutôt que de céder au moindre de ces petits sentiments d’astuce, de dissimulation ou de ruse presque forcés chez les femmes ordinaires par leur situation même.

Il est difficile d’exprimer l’admiration qui éclatait sur la figure de Djalma en entendant le portrait tracé par Rodin ; ses yeux brillaient, ses joues se coloraient, son cœur palpitait d’enthousiasme.

- Bien, bien, noble cœur, lui dit Rodin en faisant un nouveau pas vers le store, j’aime à voir votre belle âme resplendir sur vos beaux traits… en m’entendant ainsi parler de votre protectrice inconnue… Ah ! c’est qu’elle est digne de cette adoration sainte qu’inspirent les nobles cœurs, les grands caractères.

- Oh ! je vous crois, s’écria Djalma avec exaltation ; mon cœur est pénétré d’admiration et aussi d’étonnement ; car ma mère n’est plus, et une telle femme existe !

- Oh ! oui, pour la consolation des affligés, elle existe ; oui, pour l’orgueil de son sexe, elle existe ; oui, pour faire adorer la vérité, exécrer le mensonge, elle existe… Le mensonge, la feinte surtout n’ont jamais terni cette loyauté brillante et héroïque comme l’épée d’un chevalier… Tenez, il y a peu de jours, cette noble femme m’a dit d’admirables paroles, que je n’oublierai de ma vie : «Monsieur, dès que j’ai un soupçon sur quelqu’un que j’aime ou que j’estime…»

Rodin n’acheva pas.

Le store, si violemment secoué au dehors que son ressort se brisa, se releva brusquement à la grande stupeur de Djalma, qui vit apparaître à ses yeux Mlle de Cardoville.

Le manteau d’Adrienne avait glissé de ses épaules, et au violent mouvement qu’elle fit en s’approchant du store, son chapeau, dont les rubans étaient dénoués, était tombé. Sortie précipitamment, n’ayant eu que le temps de jeter une pelisse sur le costume pittoresque et charmant dont par caprice elle s’habillait souvent dans sa maison, elle apparaissait si rayonnante de beauté aux yeux éblouis de Djalma, parmi ces feuilles et ces fleurs, que l’Indien se croyait sous l’empire d’un songe…

Les mains jointes, les yeux grands ouverts, le corps légèrement penché en avant, comme s’il l’eût fléchi pour prier, il restait pétrifié d’admiration.

Mlle de Cardoville, émue, le visage légèrement coloré par l’émotion, sans entrer dans le salon, se tenait debout sur le seuil de la porte de la serre chaude.

Tout ceci s’était passé en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire ; à peine le store eut-il été relevé, que Rodin, feignant la surprise, s’écria :

- Vous ici… mademoiselle ?

- Oui, monsieur, dit Adrienne d’une voix altérée, je viens terminer la phrase que vous avez commencée ; je vous avais dit que, lorsqu’un soupçon me venait à l’esprit, je le dirais hautement à la personne qui me l’inspirait. Eh bien ! je l’avoue, à cette loyauté j’ai failli : j’étais venue pour vous épier, au moment même où votre réponse à l’abbé d’Aigrigny me donnait un nouveau gage de votre dévouement et de votre sincérité ; je doutais de votre droiture au moment même où vous rendiez témoignage de ma franchise… Pour la première fois de ma vie je me suis abaissée jusqu’à la ruse… cette faiblesse mérite une punition, je la subis ; une réparation, je vous la fais ; des excuses, je vous les offre…

Puis s’adressant à Djalma, elle ajouta :

- Maintenant, prince, le secret n’est plus permis… Je suis votre parente, Mlle de Cardoville, et j’espère que vous accepterez d’une sœur une hospitalité que vous acceptiez d’une mère.

Djalma ne répondit pas. Plongé dans une contemplation extatique devant cette soudaine apparition qui surpassait les plus folles, les plus éblouissantes visions de ses rêves, il éprouvait une sorte d’ivresse qui, paralysant en lui la pensée, la réflexion, concentrait toute la puissance de son être dans la vue… et, de même que l’on cherche en vain à étancher une soif inextinguible… le regard enflammé de l’Indien aspirait pour ainsi dire avec une avidité dévorante toutes les rares perfections de cette jeune fille.

En effet, jamais deux types plus divins n’avaient été mis en présence. Adrienne et Djalma offraient l’idéal de la beauté de l’homme et de la beauté de la femme. Il semblait y avoir quelque chose de fatal, de providentiel dans le rapprochement de ces deux natures si jeunes et si vivaces… Si généreuses et si passionnées, si héroïques et si fières, qui, chose singulière, avant de se voir connaissaient déjà toute leur valeur morale ; car si, aux paroles de Rodin, Djalma avait senti s’éveiller dans son cœur une admiration aussi subite que vive et pénétrante pour les vaillantes et généreuses qualités de cette bienfaitrice inconnue, qu’il retrouvait dans Mlle de Cardoville, celle-ci avait été tour à tour émue, attendrie ou effrayée de l’entretien qu’elle venait de surprendre entre Rodin et Djalma, selon que celui-ci avait témoigné de la noblesse de son âme, de la délicate bonté de son cœur ou du terrible emportement de son caractère ; puis elle n’avait pu retenir un mouvement d’étonnement, presque d’admiration, à la vue de la surprenante beauté du prince ; et bientôt après, un sentiment étrange, douloureux, une espèce de commotion électrique avait ébranlé tout son être lorsque ses yeux s’étaient rencontrés avec ceux de Djalma.

Alors, cruellement troublée, et souffrant de ce trouble qu’elle maudissait, elle avait tâché de dissimuler cette impression profonde en s’adressant à Rodin pour s’excuser de l’avoir soupçonné. Mais le silence obstiné que gardait l’Indien venait de redoubler l’embarras mortel de la jeune fille.

Levant de nouveau les yeux vers le prince afin de l’engager à répondre à son offre fraternelle, Adrienne, rencontrant encore son regard d’une fixité sauvage et ardente, baissa les yeux avec un mélange d’effroi, de tristesse et de fierté blessée ; alors elle se félicita d’avoir deviné l’inexorable nécessité où elle se voyait désormais de tenir Djalma éloigné d’elle, tant cette nature ardente et emportée lui causait déjà de craintes. Voulant mettre un terme à cette position pénible, elle dit à Rodin d’une voix basse et tremblante :

- De grâce, monsieur… parlez au prince ; répétez-lui mes offres… Je ne puis rester ici plus longtemps.

Ce disant, Adrienne fit un pas pour rejoindre Florine. Djalma, au premier mouvement d’Adrienne, s’élança vers elle d’un bond, comme un tigre sur la proie qu’on veut lui ravir. La jeune fille épouvantée de l’expression d’ardeur farouche qui enflammait les traits de l’Indien, se rejeta en arrière en poussant un grand cri. À ce cri, Djalma revint à lui-même, et se rappela tout ce qui venait de se passer ; alors pâle de regrets et de honte, tremblant, éperdu, les yeux noyés de larmes, les traits bouleversés et empreints du plus profond désespoir, il tomba aux genoux d’Adrienne, et, élevant vers elle ses mains jointes, il lui dit d’une voix douce, suppliante et timide :

- Oh ! restez… restez… ne me quittez pas… depuis si longtemps… je vous attends.

À cette prière faite avec la craintive ingénuité d’un enfant, avec une résignation qui contrastait si étrangement avec l’emportement farouche dont Adrienne venait d’être si fort effrayée, elle répondit, en faisant signe à Florine de se disposer à partir :

- Prince, il m’est impossible de rester plus longtemps ici…

- Mais vous reviendrez ? dit Djalma en contraignant ses larmes ; je vous reverrai ?

- Oh ! non, jamais !… jamais !… dit Mlle de Cardoville d’une voix éteinte ; puis, profitant du saisissement où sa réponse avait jeté Djalma, Adrienne disparut rapidement derrière un des massifs de la serre chaude.

Au moment où Florine, se hâtant de rejoindre sa maîtresse, passait devant Rodin, il lui dit d’une voix basse et rapide :

- Il faut en finir demain avec la Mayeux.

Florine frissonna de tout son corps, et, sans répondre à Rodin, disparut comme Adrienne derrière un des massifs.

Djalma, brisé, anéanti, était resté à genoux, la tête baissée sur sa poitrine ; sa ravissante physionomie n’exprimait ni colère ni emportement, mais une stupeur navrante ; il pleurait silencieusement. Voyant Rodin s’approcher de lui, il se releva ; mais il tremblait si fort, qu’il put à peine d’un pas chancelant regagner le divan, où il tomba en cachant sa figure dans ses mains.

Alors Rodin, s’avançant, lui dit d’un ton doucereux et pénétré :

- Hélas !… je craignais ce qui arrive ; je ne voulais pas vous faire connaître votre bienfaitrice, et je vous avais même dit qu’elle était vieille ; savez-vous pourquoi, cher prince ?

Djalma, sans répondre, laissa tomber ses mains sur ses genoux, et tourna vers Rodin son visage encore inondé de larmes.

- Je savais que Mlle de Cardoville était charmante, je savais qu’à votre âge l’on devient facilement amoureux, poursuivit Rodin, et je voulais vous épargner ce malheureux inconvénient, mon cher prince, car votre belle protectrice aime éperdument un beau jeune homme de cette ville…

À ces mots, Djalma porta vivement ses deux mains sur son cœur, comme s’il venait d’y recevoir un coup aigu, poussa un cri de douleur féroce, sa tête se renversa en arrière, et il retomba évanoui sur le divan.

Rodin l’examina froidement pendant quelques secondes, et dit en s’en allant et en brossant du coude son vieux chapeau :

- Allons, ça mord… ça mord…

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > X. LES CONSEILS.

X. Les conseils.

Il est nuit. Neuf heures viennent de sonner. C’est le soir du jour où Mlle de Cardoville s’est, pour la première fois, trouvée en présence de Djalma ; Florine, pâle, émue, tremblante, vient d’entrer, un bougeoir à la main, dans une chambre à coucher meublée avec simplicité, mais très confortable.

Cette pièce fait partie de l’appartement occupé par la Mayeux chez Adrienne ; il est situé au rez-de-chaussée et a deux entrées : l’une s’ouvre sur le jardin, l’autre sur la cour ; c’est de ce côté que se présentent les personnes qui viennent s’adresser à la Mayeux pour obtenir des secours ; une antichambre où l’on attend, un salon où elle reçoit les demandes, telles sont les pièces occupées par la Mayeux, et complétées par la chambre à coucher dans laquelle Florine vient d’entrer d’un air inquiet, presque alarmé, effleurant à peine le tapis du bout de ses pieds chaussés de satin, suspendant sa respiration et prêtant l’oreille au moindre bruit. Plaçant son bougeoir sur la cheminée, la camériste, après un rapide coup d’œil dans la chambre, alla vers un bureau d’acajou surmonté d’une jolie bibliothèque bien garnie ; la clef était aux tiroirs de ce meuble ; ils furent tous les trois visités par Florine. Ils contenaient différentes demandes de secours, quelques notes écrites de la main de la Mayeux. Ce n’était pas là ce que cherchait Florine. Un casier, contenant trois cartons, séparait la table du petit corps de bibliothèque, ces cartons furent aussi vainement explorés ; Florine fit un geste de dépit chagrin, regarda autour d’elle, écouta encore avec anxiété, puis, avisant une commode, elle y fit de nouvelles et inutiles recherches. Au pied du lit était une petite porte conduisant à un grand cabinet de toilette ; Florine y pénétra, chercha d’abord, sans succès, dans une vaste armoire où étaient suspendues plusieurs robes noires nouvellement faites pour la Mayeux par les ordres de Mlle de Cardoville.

Apercevant au bas et au fond de cette armoire, et à demi cachée sous un manteau, une mauvaise petite malle, Florine l’ouvrit précipitamment, elle y trouva soigneusement pliées les pauvres vieilles hardes dont la Mayeux était vêtue lorsqu’elle était entrée dans cette opulente maison.

Florine tressaillit, une émotion involontaire contracta ses traits, songeant qu’il ne s’agissait pas de s’attendrir, mais d’obéir aux ordres implacables de Rodin, elle referma brusquement la malle et l’armoire, sortit du cabinet de toilette, et revint dans la chambre à coucher. Après avoir examiné le bureau, une idée subite lui vint. Ne se contentant pas de fouiller de nouveau les cartons, elle retira tout à fait le premier du casier, espérant peut-être trouver ce qu’elle cherchait entre le dos de ce carton et le fond de ce meuble ; mais elle ne vit rien. Sa seconde tentative fut plus heureuse : elle trouva caché, où elle espérait, un cahier de papier assez épais. Elle fit un mouvement de surprise, car elle s’attendait à autre chose ; pourtant elle prit ce manuscrit, l’ouvrit et le feuilleta rapidement. Après avoir parcouru plusieurs pages, elle manifesta son contentement et fit un mouvement pour mettre ce cahier dans sa poche ; mais après un moment de réflexion, elle le plaça où il était d’abord, rétablit tout en ordre, reprit son bougeoir, et quitta l’appartement sans avoir été surprise, ainsi qu’elle y avait compté, sachant la Mayeux auprès de Mlle de Cardoville pour quelques heures.

* * * * *

Le lendemain des recherches de Florine, la Mayeux, seule dans sa chambre à coucher, était assise dans un fauteuil, au coin d’une cheminée où flambait un bon feu, un épais tapis couvrait le plancher ; à travers les rideaux des fenêtres on apercevait la pelouse d’un grand jardin ; le silence profond n’était interrompu que par le bruit régulier du balancement d’une pendule et par le pétillement du foyer.

La Mayeux, les deux mains appuyées aux bras du fauteuil, se laissait aller à un sentiment de bonheur qu’elle n’avait jamais aussi complètement goûté depuis qu’elle habitait cet hôtel. Pour elle, habituée depuis si longtemps à de cruelles privations, il y avait un charme inexprimable dans le calme de cette retraite, dans la vue riante du jardin, et surtout dans la conscience de devoir le bien-être dont elle jouissait à la résignation et à l’énergie qu’elle avait montrées au milieu de tant de rudes épreuves heureusement terminées.

Une femme âgée, d’une figure douce et bonne, qui avait été, par la volonté expresse d’Adrienne, attachée au service de la Mayeux, entra et lui dit :

- Mademoiselle, il y a là un jeune homme qui désire vous parler tout de suite pour une affaire très pressée… il se nomme Agricol Baudoin.

À ce nom, la Mayeux poussa un léger cri de joie et de surprise, rougit légèrement, se leva et courut à la porte qui conduisait au salon où se trouvait Agricol.

- Bonjour, ma bonne Mayeux ! dit le forgeron en embrassant cordialement la jeune fille, dont les joues devinrent brûlantes et cramoisies sous ces baisers fraternels.

- Ah ! mon Dieu ! s’écria tout à coup l’ouvrière en regardant Agricol avec angoisse, et ce bandeau noir que tu as sur le front !… Tu as donc été blessé ?

- Ce n’est rien, dit le forgeron, absolument rien… n’y songe pas… je te dirai tout à l’heure… comment cela m’est arrivé… mais auparavant j’ai des choses bien importantes à te confier.

- Viens dans ma chambre alors, nous serons seuls, dit la Mayeux en précédant Agricol.

Malgré l’assez grande inquiétude qui se peignait sur les traits d’Agricol il ne put s’empêcher de sourire de contentement en entrant dans la chambre de la jeune fille, et en regardant autour de lui.

- À la bonne heure, ma pauvre Mayeux… voilà comme j’aurais voulu toujours te voir logée ; je reconnais bien là Mlle de Cardoville… Quel cœur !… quel âme !… Tu ne sais pas… elle m’a écrit avant-hier… pour me remercier de ce que j’avais fait pour elle… en m’envoyant une épingle d’or très simple, que je pouvais accepter, m’a-t-elle écrit, car elle n’avait d’autre valeur que d’avoir été portée par sa mère… Si tu savais comme j’ai été touché de la délicatesse de ce don !

- Rien ne doit étonner d’un cœur pareil au sien, répondit la Mayeux. Mais ta blessure… ta blessure…

- Tout à l’heure, ma bonne Mayeux… j’ai tant de choses à t’apprendre !… Commençons par le plus pressé, car il s’agit, dans un cas très grave, de me donner un bon conseil… tu sais combien j’ai confiance dans ton excellent cœur et dans ton jugement… Et puis, après, je te demanderai de me rendre un bon service… Oh ! oui, un grand service, ajouta le forgeron d’un ton pénétré, presque solennel, qui étonna la Mayeux ; puis il reprit :

- Mais commençons par ce qui ne m’est pas personnel.

- Parle vite.

- Depuis que ma mère est partie avec Gabriel pour se rendre dans la petite cure de campagne qu’il a obtenue, et depuis que mon père loge avec M. le maréchal Simon et ses demoiselles, j’ai été, tu le sais, demeurer à la fabrique de M. Hardy, avec mes camarades, dans la maison commune. Or, ce matin… Ah ! il faut te dire que M. Hardy de retour d’un long voyage qu’il a fait dernièrement, s’est de nouveau absenté depuis quelques jours pour affaires. Ce matin donc, à l’heure du déjeuner, j’étais resté pour travailler un peu après le dernier coup de la cloche ; je quittais les bâtiments de la fabrique pour aller à notre réfectoire, lorsque je vois entrer dans la cour une femme qui venait de descendre d’un fiacre, elle s’avance vivement vers moi, je remarque qu’elle est blonde, quoique son voile fût à moitié baissé, d’une figure aussi douce que jolie, et mise comme une personne très distinguée.

Mais, frappé de sa pâleur, de son air inquiet, effrayé, je lui demande ce qu’elle désire :

«- Monsieur, me dit-elle d’une voix tremblante en paraissant faire un effort sur elle-même, êtes-vous l’un des ouvriers de cette fabrique ?

«- Oui, madame. «- M. Hardy est donc en danger ? s’écria-t-elle. «- M. Hardy, madame ! mais il n’est pas de retour à la fabrique.

«- Comment ! reprit-elle, M. Hardy n’est pas revenu ici hier au soir, il n’a pas été très dangereusement blessé par une machine en visitant ses ateliers ?»

En prononçant ces mots, les lèvres de cette pauvre jeune dame tremblaient fort, et je voyais de grosses larmes rouler dans ses yeux.

«- Dieu merci, madame, rien n’est plus faux que tout cela, lui dis-je ; car M. Hardy n’est pas de retour ; on annonce seulement son arrivée pour demain ou après.

«- Ainsi, monsieur… vous dites bien vrai, M. Hardy n’est pas arrivé, n’est pas blessé ? reprit la jolie dame en essuyant ses yeux.

«- Je vous dis la vérité, madame : si M. Hardy était en danger, je ne serais pas si tranquille en vous parlant de lui.

«- Ah ! merci ! mon Dieu ! merci !» s’écria la jeune dame.

«Puis elle m’exprima sa reconnaissance d’un air si heureux, si touché, que j’en fus ému. Mais tout à coup, comme si alors elle avait honte de la démarche qu’elle venait de faire, elle rebaissa son voile, me quitta précipitamment, sortit de la cour et remonta dans le fiacre qui l’avait amenée.

Je me dis : C’est une dame qui s’intéresse à M. Hardy et qui aura été alarmée par un faux bruit.

- Elle l’aime sans doute, dit la Mayeux attendrie, et, dans son inquiétude, elle aura commis peut-être une imprudence en venant s’informer de ses nouvelles.

- Tu ne dis que trop vrai. Je la regarde remonter dans son fiacre avec intérêt, car son émotion m’avait gagné… Le fiacre repart… Mais que vois-je quelques instants après ? Un cabriolet de place que la jeune dame n’avait pu apercevoir, caché qu’il était par l’angle de la muraille ; et au moment où il détourne, je distingue parfaitement un homme, assis à côté du cocher, lui faisant signe de prendre le même chemin que le fiacre.

- Cette pauvre jeune dame était suivie, dit la Mayeux avec inquiétude.

- Sans doute, aussi je m’élance après le fiacre, je l’atteins, et, à travers les stores baissés, je dis à la jeune dame, en courant à côté de la portière : «Madame, prenez garde à vous, vous êtes suivie par un cabriolet.»

- Bien !… bien, Agricol… et t’a-t-elle répondu ?

- Je l’ai entendue crier : «Grand Dieu !» avec un accent déchirant, et le fiacre a continué de marcher. Bientôt le cabriolet a passé devant moi ; j’ai vu à côté du cocher un homme grand, gros et rouge, qui, m’ayant vu courir après le fiacre, s’est peut-être douté de quelque chose car il m’a regardé d’un air inquiet.

- Et quand arrive M. Hardy ? reprit la Mayeux.

- Demain ou après-demain… Maintenant, ma bonne Mayeux, conseille-moi… Cette jeune dame aime M. Hardy, c’est évident… Elle est sans doute mariée, puisqu’elle avait l’air très embarrassé en me parlant et qu’elle a poussé un cri d’effroi en apprenant qu’on la suivait… Que dois-je faire ?… J’avais envie de demander avis au père Simon ; mais il est si rigide… Et puis à son âge… une affaire d’amour !…

Au lieu que toi ma bonne Mayeux, qui es si délicate, et si sensible… tu comprendras cela.

La jeune fille tressaillit, sourit avec amertume ; Agricol ne s’en aperçut pas et continua :

- Aussi, je me suis dit : Il n’y a que la Mayeux qui puisse me conseiller. En admettant que M. Hardy revienne demain, dois-je lui dire ce qui s’est passé ou bien…

- Attends donc… s’écria tout à coup la Mayeux en interrompant Agricol et en paraissant rassembler ses souvenirs, lorsque je suis allée au couvent de Sainte-Marie demander de l’ouvrage à la supérieure, elle m’a proposé d’entrer ouvrière à la journée dans une maison où je devais… surveiller… tranchons le mot… espionner…

- La misérable !…

- Et sais-tu ? dit la Mayeux, sais-tu chez qui l’on me proposait d’entrer pour faire cet indigne métier ? Chez une dame de Frémont ou Brémont, je ne me souviens plus bien, femme excessivement religieuse, mais dont la fille, jeune dame mariée, que je devais surtout épier, me dit la supérieure, recevait les visites trop assidues d’un manufacturier.

- Que dis-tu ? s’écria Agricol, ce manufacturier serait…

- M. Hardy… j’avais trop de raisons pour ne pas oublier ce nom, que la supérieure a prononcé… Depuis ce jour tant d’événements se sont passés, que j’avais oublié cette circonstance. Ainsi, il est probable que cette jeune dame est celle dont on m’avait parlé au couvent.

- Et quel intérêt la supérieure du couvent avait-elle à cet espionnage ? demanda le forgeron.

- Je l’ignore… mais, tu le vois, l’intérêt qui la faisait agir subsiste toujours, puisque cette jeune dame a été épiée… et peut-être, à cette heure, est dénoncée… déshonorée… Ah ! c’est affreux !

Puis, voyant Agricol tressaillir vivement, la Mayeux ajouta :

- Mais qu’as-tu donc ?…

- Et pourquoi non ? se dit le forgeron en se parlant à lui-même, si tout cela… partait de la même main !… La supérieure d’un couvent peut bien s’entendre avec un abbé… Mais alors… dans quel but ?…

- Explique-toi donc, Agricol, reprit la Mayeux. Et puis enfin ; ta blessure… Comment l’as-tu reçue ? Je t’en conjure, rassure-moi.

- Et c’est justement de ma blessure que je vais te parler… car, en vérité, plus j’y songe, plus l’aventure de cette jeune dame me paraît se relier à d’autres faits.

- Que dis-tu ?

- Figure-toi que, depuis quelques jours, il se passe des choses singulières aux environs de notre fabrique : d’abord, comme nous sommes en carême, un abbé de Paris, un grand bel homme, dit-on, est déjà venu prêcher dans le petit village de Villiers, qui n’est qu’à un quart de lieue de nos ateliers… Cet abbé a trouvé moyen, dans son prêche, de calomnier et d’attaquer M. Hardy.

- Comment cela ?

- M. Hardy a fait une sorte de règlement imprimé, relatif à notre travail et aux droits dans les bénéfices qu’il nous accorde : ce règlement est suivi de plusieurs maximes aussi nobles que simples, de quelques préceptes de fraternité à la portée de tout le monde, extraits de différents philosophes et de différentes religions… De ce que M. Hardy a choisi ce qu’il y avait de plus pur parmi les différents préceptes religieux, M. l’abbé a conclu que M. Hardy n’avait aucune religion, et il est parti de ce thème, non seulement pour l’attaquer en chaire, mais pour désigner notre fabrique comme un foyer de perdition, de damnation et de corruption, parce que, le dimanche, au lieu d’aller écouter ses sermons ou d’aller au cabaret, nos camarades, leurs femmes et leurs enfants passent la journée à cultiver leurs petits jardins,à faire des lectures, à chanter en chœur ou à danser en famille dans notre maison commune ; l’abbé a même été jusqu’à dire que le voisinage d’un tel amas d’athées, c’est ainsi qu’il nous appelle, p

- Mais, dire de telles choses à des gens ignorants, s’écria la Mayeux, c’est risquer de les exciter à de funestes actions.

- C’est justement ce que voulait l’abbé.

- Que dis-tu ?

- Les habitants des environs, encore excités, sans doute, par quelques meneurs, se montrent hostiles aux ouvriers de la fabrique : on a exploité, sinon leur haine, du moins leur envie… En effet, nous voyant vivre en commun, bien logés, bien nourris, bien chauffés, bien vêtus, actifs, gais et laborieux, leur jalousie s’est encore aigrie par les prédications de l’abbé et par les sourdes menées de quelques mauvais sujets que j’ai reconnus pour être les plus mauvais ouvriers de M. Tripeaud… notre concurrent. Toutes ces excitations commencent à porter leurs fruits ; il y a déjà eu deux ou trois rixes entre nous et les habitants des environs… C’est dans une de ces bagarres que j’ai reçu un coup de pierre à la tête…

- Et cela n’a rien de grave, Agricol, bien sûr ? dit la Mayeux avec inquiétude.

- Rien, absolument, te dis-je… mais les ennemis de M. Hardy ne se sont pas bornés aux prédications : ils ont mis en œuvre quelque chose de bien plus dangereux !

- Et quoi encore ?

- Moi, et presque tous mes camarades, nous avons fait solidement le coup de fusil en juillet ; mais il ne nous convient pas, quant à présent, et pour cause, de reprendre les armes ; ce n’est pas l’avis de tout le monde, soit ; nous ne blâmons personne, mais nous avons notre idée ; et le père Simon, qui est brave comme son fils, et aussi patriote que personne, nous approuve et nous dirige. Eh bien, depuis quelques jours, on trouve tout autour de la fabrique, dans le jardin, dans les cours, des imprimés où on nous dit :

«Vous êtes des lâches, des égoïstes ; parce que le hasard vous a donné un bon maître, vous restez indifférents aux malheurs de vos frères et aux moyens de les émanciper ; le bien-être matériel vous énerve.»

- Mon Dieu ! Agricol, quelle effrayante persistance dans la méchanceté !

- Oui… et, malheureusement, ces menées ont commencé à avoir quelque influence sur plusieurs de nos plus jeunes camarades ; comme, après tout, on s’adressait à des sentiments généreux et fiers, il y a eu de l’écho… déjà quelques germes de division se sont développés dans nos ateliers, jusqu’alors si fraternellement unis ; on sent qu’il y règne une sourde fermentation… une froide défiance remplace, chez quelques-uns, la cordialité accoutumée… Maintenant, si je te dis que je suis presque certain que ces imprimés, jetés par-dessus les murs de la fabrique, et qui ont fait éclater entre nous quelques ferments de discorde, ont été répandus par des émissaires de l’abbé prêcheur… ne trouves-tu pas que tout cela, coïncidant avec ce qui est arrivé ce matin à cette jeune dame, prouve que M. Hardy a, depuis peu, de nombreux ennemis ?

- Comme toi, je trouve cela effrayant, Agricol, dit la Mayeux, et cela est si grave, que M. Hardy pourra seul prendre une décision à ce sujet… Quant à ce qui est arrivé ce matin à cette jeune dame, il me semble que sitôt le retour de M. Hardy, tu dois lui demander un entretien, et si délicate que soit une pareille révélation, lui dire ce qui s’est passé.

- C’est cela qui m’embarrasse… Ne crains-tu pas que je paraisse ainsi vouloir entrer dans ses secrets ?

- Si cette jeune dame n’avait pas été suivie, j’aurais partagé tes scrupules… Mais on l’a épiée ; elle court un danger… selon moi, il est de ton devoir de prévenir M. Hardy… Suppose, comme il est probable, que cette dame soit mariée… ne vaut-il pas mieux, pour mille raisons, que M. Hardy soit instruit de tout ?

- C’est juste, ma bonne Mayeux… je suivrai ton conseil ; M. Hardy saura tout… Maintenant, nous avons parlé des autres… parlons de moi… oui, de moi… car il s’agit d’une chose dont peut dépendre le bonheur de ma vie, ajouta le forgeron d’un ton grave qui frappa la Mayeux. Tu sais, reprit Agricol après un moment de silence, que, depuis mon enfance, je ne t’ai rien caché… que je t’ai tout dit… tout absolument ?

- Je le sais, Agricol, je le sais, dit la Mayeux en tendant sa main blanche et fluette au forgeron, qui la serra cordialement et qui continua :

- Quand je dis que je ne t’ai rien caché… je me trompe… je t’ai toujours caché mes amourettes… et cela, parce que bien que l’on puisse tout dire à une sœur… il y a pourtant des choses dont on ne doit pas parler à une digne et honnête fille comme toi.

- Je te remercie, Agricol… J’avais… remarqué cette réserve de ta part… répondit la Mayeux en baissant les yeux et contraignant héroïquement la douleur qu’elle ressentait, je t’en remercie.

- Mais par cela même que je m’étais imposé de ne jamais te parler de mes amourettes, je m’étais dit : S’il arrive quelque chose de sérieux… enfin un amour qui me fasse songer au mariage… oh ! alors, comme l’on confie d’abord à sa sœur ce que l’on soumet ensuite à son père et à sa mère, ma bonne Mayeux sera la première instruite.

- Tu es bien bon, Agricol…

- Eh bien… le quelque chose de sérieux est arrivé… Je suis amoureux comme un fou, et je songe au mariage.

À ces mots d’Agricol, la pauvre Mayeux se sentit pendant un instant paralysée ; il lui sembla que son sang s’arrêtait et se glaçait dans ses veines ; pendant quelques secondes… elle crut mourir… son cœur cessa de battre… elle le sentit, non pas se briser, mais se fondre, mais s’annihiler… puis cette foudroyante émotion passée, ainsi que les martyrs, qui trouvaient dans la surexcitation même d’une douleur atroce cette puissance terrible qui les faisait sourire au milieu des tortures, la malheureuse fille trouva, dans la crainte de laisser pénétrer le secret de son ridicule et fatal amour, une force incroyable ; elle releva la tête, regarda le forgeron avec calme, presque avec sérénité, et lui dit d’une voix assurée :

- Ah ! tu aimes quelqu’un… sérieusement ?

- C’est-à-dire, ma bonne Mayeux, que, depuis quatre jours… je ne vis pas… ou plutôt je ne vis que de cet amour…

- Il y a seulement… quatre jours… que tu es amoureux ?

- Pas davantage… mais le temps n’y fait rien…

- Et…elle est bien jolie ?

- Brune… une taille de nymphe, blanche comme un lis… des yeux bleus… grands comme ça, et aussi doux… aussi bons… que les tiens…

- Tu me flattes, Agricol.

- Non, non… c’est Angèle que je flatte… car elle s’appelle ainsi… Quel joli nom… n’est-ce pas, ma bonne Mayeux ?

- C’est un nom charmant… dit la pauvre fille en comparant avec une douleur amère le contraste de ce gracieux nom avec le sobriquet de la Mayeux, que le brave Agricol lui donnait sans y songer.

Elle reprit avec un calme effrayant :

- Angèle… oui, c’est un nom charmant !…

- Eh bien, figure-toi que ce nom semble être l’image, non seulement de sa figure, mais de son cœur… En un mot… c’est un cœur, je le crois du moins, presque au niveau du tien.

- Elle a mes yeux… elle a mon cœur, dit la Mayeux en souriant, c’est singulier comme nous nous ressemblons.

Agricol ne s’aperçut pas de l’ironie désespérée que cachaient les paroles de la Mayeux, et il reprit avec une tendresse aussi sincère qu’inexorable :

- Est-ce que tu crois, ma bonne Mayeux, que je me serais laissé prendre à un amour sérieux, s’il n’y avait pas eu dans le caractère, dans le cœur, dans l’esprit de celle que j’aime, beaucoup de toi ?

- Allons, frère… dit la Mayeux en souriant… oui, l’infortunée eut le courage de sourire… allons, frère, tu es en veine de galanterie, aujourd’hui… Et où as-tu connu cette jolie personne ?

- C’est tout bonnement la sœur d’un de mes camarades ; sa mère est à la tête de la lingerie comme des ouvriers ; elle a eu besoin d’une aide à l’année, et comme, selon l’habitude de l’association, l’on emploie de préférence les parents des sociétaires… Mme Bertin, c’est le nom de la mère de mon camarade, a fait venir sa fille de Lille, où elle était auprès d’une de ses tantes, et depuis cinq jours elle est à la lingerie… Le premier soir que je l’ai vue… j’ai passé trois heures, à la veillée, à causer avec elle, sa mère et son frère… Je me suis senti saisi dans le vif du cœur ; le lendemain, le surlendemain, ça n’a fait qu’augmenter… et maintenant j’en suis fou… bien résolu à me marier… selon ce que tu diras… Cependant… oui… cela t’étonne… mais tout dépend de toi ; je ne demanderai la permission à mon père et à ma mère qu’après que tu auras parlé.

- Je ne comprends pas, Agricol.

- Tu sais la confiance absolue que j’ai dans l’incroyable instinct de ton cœur ; bien des fois tu m’as dit : «Agricol, défie-toi de celui-ci, aime celui-là, aie confiance dans cet autre…» Jamais tu ne t’es trompée. Eh bien, il faut que tu me rendes le même service… Tu demanderas à Mlle de Cardoville la permission de t’absenter : je te mènerai à la fabrique ; j’ai parlé de toi à Mme Bertin et à sa fille comme de ma sœur chérie… et selon l’impression que tu ressentiras après avoir vu Angèle… je me déclarerai ou je ne me déclarerai pas… C’est, si tu veux, un enfantillage, une superstition de ma part, mais je suis ainsi.

- Soit, répondit la Mayeux avec un courage héroïque, je verrai Mlle Angèle ; je te dirai ce que j’en pense… et cela, entends-tu… sincèrement.

- Je le sais… Et quand viendras-tu ?

- Il faut que je demande à Mlle de Cardoville quel jour elle n’aura pas besoin de moi… je te le ferai savoir…

- Merci, ma bonne Mayeux, dit Agricol avec effusion ; puis il ajouta en souriant :

- Et prends ton meilleur jugement… ton jugement des grands jours…

- Ne plaisante pas, frère… dit la Mayeux d’une voix douce et triste, ceci est grave… il s’agit du bonheur de toute ta vie…

À ce moment on frappa discrètement à la porte.

- Entrez, dit la Mayeux. Florine parut.

- Mademoiselle vous prie de vouloir bien passer chez elle, si vous n’êtes pas occupée, dit Florine à la Mayeux. Celle-ci se leva, et s’adressant au forgeron :

- Veux-tu attendre un moment, Agricol ? je demanderai à Mlle de Cardoville de quel jour je pourrai disposer, et je viendrai te le redire.

Ce disant, la jeune fille sortit, laissant Agricol avec Florine.

- J’aurais bien désiré remercier aujourd’hui Mlle de Cardoville, dit Agricol, mais j’ai craint d’être indiscret.

- Mademoiselle est un peu souffrante, dit Florine, et elle n’a reçu personne, monsieur ; mais je suis sûre que, dès qu’elle ira mieux, elle se fera un plaisir de vous voir.

La Mayeux rentra et dit à Agricol :

- Si tu veux venir me prendre demain sur les trois heures, afin de ne pas perdre ta journée entière, nous irons à la fabrique, et tu me ramèneras dans la soirée.

- Ainsi, à demain, trois heures, ma bonne Mayeux.

- À demain, trois heures, Agricol.

* * * * *

Le soir de ce même jour, lorsque tout fut calme dans l’hôtel, la Mayeux, qui était restée jusqu’à dix heures auprès de Mlle de Cardoville, rentra dans sa chambre à coucher, ferma sa porte à clef, puis, se trouvant enfin libre et sans contrainte, elle se jeta à genoux devant un fauteuil et fondit en larmes… La jeune fille pleura longtemps… bien longtemps. Lorsque ses larmes furent taries elle essuya ses yeux, s’approcha de son bureau, ôta le carton du casier, prit dans cette cachette le manuscrit que Florine avait rapidement feuilleté la veille, et écrivit une partie de la nuit sur ce cahier.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XI. LE JOURNAL DE LA MAYEUX.

XI. Le journal de la Mayeux.

Nous l’avons dit, la Mayeux avait écrit une partie de la nuit sur le cahier découvert et parcouru la veille par Florine, qui n’avait pas osé le dérober avant d’avoir instruit de son contenu les personnes qui la faisaient agir, et sans avoir pris leurs derniers ordres à ce sujet. Expliquons l’existence de ce manuscrit avant de l’ouvrir au lecteur.

Du jour où la Mayeux s’était aperçue de son amour pour Agricol, le premier mot de ce manuscrit avait été écrit. Douée d’un caractère essentiellement expansif, et pourtant se sentant toujours comprimée par la terreur du ridicule, terreur dont la douloureuse exagération était la seule faiblesse de la Mayeux, à qui cette infortunée eût-elle confié le secret de sa funeste passion, si ce n’est au papier, à ce muet confident des âmes ombrageuses ou blessées, à cet ami patient, silencieux et froid, qui, s’il ne répond pas à des plaintes déchirantes, du moins toujours écoute, toujours se souvient ? Lorsque son cœur déborda d’émotions, tantôt tristes et douces, tantôt amères et déchirantes, la pauvre ouvrière, trouvant un charme mélancolique dans ses épanchements, muets et solitaires, tantôt revêtus d’une forme poétique, simple et touchante tantôt écrits en prose naïve, s’était habituée peu à peu à ne pas borner ces confidences à ce qui touchait Agricol ; bien qu’il fût au fond de toutes ses pensées, certaines réflexions que faisait naître en elle la vue de la beauté, de l’amour heureux, de la maternité, de la richesse et de l’infortune, étaient, pour ainsi dire, trop intimement empreintes de sa personnalité si malheureusement exceptionnelle pour qu’elle osât les communiquer à Agricol.

Tel était donc ce journal d’une pauvre fille du peuple, chétive, difforme et misérable, mais douée d’une âme angélique et d’une intelligence développée par la lecture, par la méditation, par la solitude ; pages ignorées qui cependant contenaient des aperçus saisissants et profonds sur les êtres et sur les choses, pris du point de vue particulier où la fatalité avait placé cette infortunée.

Les lignes suivantes, çà et là brusquement interrompues ou tachées de larmes, selon le cours des émotions que la Mayeux avait ressenties la veille en apprenant le profond amour d’Agricol pour Angèle, formaient les dernières pages de ce journal.

«Vendredi, 3 mars 1832. «… Ma nuit n’avait été agitée par aucun rêve pénible, ce matin, je me suis levée sans aucun pressentiment J’étais calme, tranquille, lorsque Agricol est arrivé. «Il ne m’a pas paru ému ; il a été, comme toujours, affectueux ; il m’a d’abord parlé d’un événement relatif à M. Hardy, et puis, sans hésitation, il m’a dit : «- Depuis quatre jours je suis éperdument amoureux… Ce sentiment est si sérieux, que je pense à me marier… Je viens te consulter.

«Voilà comment cette révélation si accablante pour moi m’a été faite… naturellement, cordialement, moi d’un côté de la cheminée, Agricol de l’autre, comme si nous avions causé de choses indifférentes. Il n’en faut cependant pas plus pour briser le cœur… Quelqu’un entre, vous embrasse fraternellement, s’assied… vous parle… et puis…

«Oh ! mon Dieu !… mon Dieu !… ma tête se perd.

* * * * *

«Je me sens plus calme… Allons, courage, pauvre cœur… courage ; si un jour l’infortune m’accable de nouveau, je relirai ces lignes, écrites sous l’impression de la plus cruelle douleur que je doive jamais ressentir, et je me dirai : Qu’est-ce que le chagrin actuel auprès du chagrin passé ?

«Douleur bien cruelle que la mienne !… Elle est illégitime, ridicule, honteuse ; je n’oserais pas l’avouer, même à la plus tendre, à la plus indulgente des mères… Hélas ! c’est qu’il est des peines bien affreuses, qui pourtant font à bon droit hausser les épaules de pitié ou de dédain… Hélas !… c’est qu’il est des malheurs défendus.

«Agricol m’a demandé d’aller voir demain la jeune fille dont il est passionnément épris, et qu’il épousera si l’instinct de mon cœur lui conseille… ce mariage… Cette pensée est la plus douloureuse de toutes celles qui m’ont torturée depuis qu’il m’a si impitoyablement annoncé cet amour.

«Impitoyablement… non, Agricol, non, non, frère, pardon de cet injuste cri de ma souffrance !… Est-ce que tu sais… est-ce que tu peux te douter que je t’aime plus fortement que tu n’aimes et que tu n’aimeras jamais cette charmante créature ?

«Brune, une taille de nymphe, blanche comme un lis, et des yeux bleus… longs comme cela, et presque aussi doux que les tiens…

«Voilà comme il a dit en me faisant son portrait. Pauvre Agricol, aurait-il souffert, mon Dieu ! s’il avait su que chacune de ses paroles me déchirait le cœur !

«Jamais je n’ai mieux senti qu’en ce moment la commisération profonde, la tendre pitié que vous inspire un être affectueux et bon, qui dans sa sincère ignorance vous blesse à mort et vous sourit… Aussi on ne le blâme pas… non… on le plaint de toute la douleur qu’il éprouverait en découvrant le mal qu’il vous cause.

«Chose étrange ! jamais Agricol ne m’avait paru plus beau que ce matin… Comme son mâle visage était doucement ému en me parlant des inquiétudes de cette jeune et jolie dame !… En l’écoutant me raconter ces angoisses d’une femme qui risque à se perdre pour l’homme qu’elle aime… je sentais mon cœur palpiter violemment… mes mains devenir brûlantes… une molle langueur s’emparer de moi… Ridicule et dérision ! ! ! Est-ce que j’ai le droit, moi, d’être émue ainsi ?

* * * * *

«Je me souviens que, pendant qu’il parlait, j’ai jeté un regard rapide sur la glace ; j’étais fière d’être si bien vêtue ; lui ne l’a pas seulement remarqué ; mais il n’importe ; il m’a semblé que mon bonnet m’allait bien, que mes cheveux étaient brillants, que mon regard était doux…

Je trouvais Agricol si beau… que je suis parvenue à me trouver moins laide que d’habitude ! ! ! sans doute pour m’excuser à mes propres yeux d’oser l’aimer.

«Après tout, ce qui arrive aujourd’hui devait arriver un jour ou un autre. Oui… et cela est consolant comme cette pensée… pour ceux qui aiment la vie : que la mort n’est rien… parce qu’elle doit arriver un jour ou l’autre.

«Ce qui m’a toujours préservée du suicide… ce dernier mot de l’infortuné qui préfère aller vers Dieu à rester parmi ses créatures… c’est le sentiment du devoir… Il ne faut pas songer qu’à soi. Et je me disais aussi : Dieu est bon… toujours bon… puisque les êtres les plus déshérités… trouvent encore à aimer… à se dévouer. Comment se fait-il qu’à moi, si faible et si infime, il m’ait toujours été donné d’être secourable ou utile à quelqu’un ? Ainsi… aujourd’hui… j’étais bien tentée d’en finir avec la vie… ni Agricol ni sa mère n’avaient plus besoin de moi… Oui… mais ces malheureux dont Mlle de Cardoville m’a fait la providence ?… Mais ma bienfaitrice elle-même… quoiqu’elle m’ait affectueusement grondée de la ténacité de mes soupçons sur cet homme ?… Plus que jamais je suis effrayée pour elle… plus que jamais… je la sens menacée… plus que jamais j’ai foi à l’utilité de ma présence auprès d’elle…

«Il faut donc vivre… Vivre pour aller voir demain cette jeune fille… qu’Agricol aime éperdument.

«Mon Dieu !… pourquoi donc ai-je toujours connu la douleur et jamais la haine ?… Il doit y avoir une amère jouissance dans la haine… Tant de gens haïssent !… Peut-être vais-je la haïr… cette jeune fille… Angèle… comme il l’a nommée… en me disant naïvement : Un nom charmant… Angèle… n’est-ce pas, la Mayeux ?

«Rapprocher ce nom, qui rappelle une idée pleine de grâce, de ce sobriquet, ironique symbole de ma difformité ! Pauvre Agricol… pauvre frère… Dis ! la bonté est donc quelquefois aussi impitoyablement aveugle que la méchanceté !…

«Moi, haïr cette jeune fille !… Et pourquoi ? M’a-t-elle dérobé la beauté qui séduit Agricol ? Puis-je lui en vouloir d’être belle ?

«Quand je n’étais pas encore faite aux conséquences de ma laideur, je me demandais, avec une amère curiosité, pourquoi le Créateur avait doué si inégalement ses créatures. L’habitude de certaines douleurs m’a permis de réfléchir avec calme, j’ai fini par me persuader… et je crois qu’à la laideur et à la beauté sont attachées les plus nobles émotions de l’âme… l’admiration et la compassion ! Ceux qui sont comme moi… admirent ceux qui sont beaux… comme Angèle, comme Agricol… et ceux-là éprouvent à leur tour une commisération touchante pour ceux qui me ressemblent. L’on a quelquefois, malgré soi, des espérances bien insensées… De ce que jamais Agricol, par un sentiment de convenance, ne me parlait de ses amourettes, comme il a dit… je me persuadais quelquefois qu’il n’en avait pas… qu’il m’aimait ; mais que pour lui le ridicule était, comme pour moi, un obstacle à tout aveu. Oui, et j’ai même fait des vers sur ce sujet. Ce sont, je crois, de tous les moins mauvais.

«Singulière position que la mienne !… Si j’aime… je suis ridicule… Si l’on m’aime… on est plus ridicule encore… Comment ai-je pu assez oublier cela… pour avoir souffert… pour souffrir comme je souffre aujourd’hui ? Mais bénie soit cette souffrance, puisqu’elle n’engendre pas la haine… non, car je ne haïrai pas cette jeune fille ; je ferai mon devoir de sœur jusqu’à la fin… J’écouterai bien mon cœur ; j’ai l’instinct de la conservation des autres, il me guidera, il m’éclairera…

«Ma seule crainte est de fondre en larmes à la vue de cette jeune fille, de ne pouvoir vaincre mon émotion.

Mais alors, mon Dieu ! quelle révélation pour Agricol que mes pleurs ! ! Lui… découvrir ce fol amour qu’il m’inspire… oh ! jamais… Le jour où il le saurait serait le dernier de ma vie… Il y aurait alors pour moi quelque chose au-dessus du devoir, la volonté d’échapper à la honte, à une honte incurable que je sentirais toujours brûlante comme un fer chaud… Non, non, je serai calme… D’ailleurs, n’ai-je pas tantôt, devant lui, subi courageusement une terrible épreuve ? Je serai calme ; il faut d’ailleurs que ma personnalité ne vienne pas obscurcir cette seconde vue, si clairvoyante pour ceux que j’aime. Oh ! pénible… pénible tâche… car il faut aussi que la crainte même de céder involontairement à un sentiment mauvais ne me rende pas trop indulgente pour cette jeune fille. Je pourrais de la sorte compromettre l’avenir d’Agricol, puisque ma décision, dit-il, doit le guider.

«Pauvre créature que je suis !… Comme je m’abuse ! Agricol me demande mon avis, parce qu’il croit que je n’aurai pas le triste courage de venir contrarier sa passion ; ou bien il me dira : «Il n’importe… j’aime… et je brave l’avenir…»

«Mais alors, si mes avis, si l’instinct de mon cœur, ne doivent pas le guider, si sa résolution est prise d’avance, à quoi bon demain cette mission si cruelle pour moi ? À quoi bon ? à lui obéir ! ne m’a-t-il pas dit : «Viens !»

«En songeant à mon dévouement pour lui, combien de fois, dans le plus secret, dans le plus profond abîme de mon cœur, je me suis demandé si jamais la pensée lui est venue de m’aimer autrement que comme une sœur ! s’il s’est jamais dit quelle femme dévouée il aurait en moi ! Et pourquoi se serait-il dit cela ? tant qu’il l’a voulu, tant qu’il le voudra, j’ai été et je serai pour lui aussi dévouée que si j’étais sa femme, sa sœur, sa mère.

Pourquoi cette pensée lui serait-elle venue ? Songe-t-on jamais à désirer ce qu’on possède ?… Moi mariée à lui… mon Dieu ! Ce rêve aussi insensé qu’ineffable… ces pensées d’une douceur céleste, qui embrassent tous les sentiments, depuis l’amour jusqu’à la maternité… ces pensées et ces sentiments ne me sont-ils pas défendus sous peine d’un ridicule ni plus ni moins grand que si je portais des vêtements ou des atours que ma laideur et ma difformité m’interdisent ?

«Je voudrais savoir si, lorsque j’étais plongée dans la plus cruelle détresse, j’aurais plus souffert que je ne souffre aujourd’hui en apprenant le mariage d’Agricol. La faim, le froid, la misère, m’eussent-ils distraite de cette douleur atroce, ou bien cette douleur atroce m’eût-elle distraite du froid, de la faim et de la misère ?

«Non, non, cette ironie est amère ; il n’est pas bien à moi de parler ainsi. Pourquoi cette douleur si profonde ? En quoi l’affection, l’estime, le respect d’Agricol pour moi sont-ils changés ? Je me plains… Et que serait-ce donc, grand Dieu ! si, comme cela se voit, hélas ! trop souvent, j’étais belle, aimante, dévouée, et qu’il m’eût préféré une femme moins belle, moins aimante, moins dévouée que moi !… Ne serais-je pas mille fois encore plus malheureuse ? car je pourrais, car je devrais le blâmer… tandis que je ne puis lui en vouloir de n’avoir jamais songé à une union impossible à force de ridicule…

«Et l’eût-il voulu… est-ce que j’aurais jamais eu l’égoïsme d’y consentir ?…

«J’ai commencé à écrire bien des pages de ce journal comme j’ai commencé celles-ci… le cœur noyé d’amertume ; et presque toujours, à mesure que je disais au papier ce que je n’aurais osé dire à personne… mon âme se calmait, puis la résignation arrivait… la résignation… ma sainte à moi, celle-là qui, souriant les yeux pleins de larmes, souffre, aime et n’espère jamais ! ! !»

Ces mots étaient les derniers du journal.

On voyait à l’abondante trace de larmes que l’infortunée avait dû souvent éclater en sanglots… En effet, brisée par tant d’émotions, la Mayeux, à la fin de la nuit, avait replacé le cahier derrière le carton, le croyant là, non plus en sûreté que partout ailleurs (elle ne pouvait pas soupçonner le moindre abus de confiance), mais moins en vue que dans un des tiroirs de son bureau, qu’elle ouvrait fréquemment à la vue de tous.

Ainsi que la courageuse créature se l’était promis, voulant accomplir dignement sa tâche jusqu’à la fin, le lendemain elle avait attendu Agricol, et bien affermie dans son héroïque résolution elle s’était rendue avec le forgeron à la fabrique de M. Hardy. Florine, instruite du départ de la Mayeux, mais retenue une partie de la journée par son service après de Mlle de Cardoville, et préférant d’ailleurs attendre la nuit pour accomplir les nouveaux ordres qu’elle avait demandés et reçus, depuis qu’elle avait fait connaître par une lettre le contenu du journal de la Mayeux ; Florine, certaine de n’être pas surprise, entra, lorsque la nuit fut tout à fait venue, dans la chambre de la jeune ouvrière… Connaissant l’endroit où elle trouverait le manuscrit, elle alla droit au bureau, déplaça le carton, puis, prenant dans sa poche une lettre cachetée, elle se disposa à la mettre à la place du manuscrit qu’elle devait soustraire. À ce moment, elle trembla si fort qu’elle fut obligée de s’appuyer un instant sur la table.

On l’a dit, tout bon sentiment n’était pas éteint dans le cœur de Florine ; elle obéissait fatalement aux ordres qu’elle recevait, mais elle ressentait douloureusement tout ce qu’il y avait d’horrible et d’infâme dans sa conduite… S’il ne se fût agi absolument que d’elle, sans doute elle aurait eu le courage de tout braver plutôt que de subir une odieuse domination ; mais il n’en était pas malheureusement ainsi, et sa perte eût causé un désespoir mortel à une personne qu’elle chérissait plus que la vie…

Elle se résignait donc… non sans de cruelles angoisses, à d’abominables trahisons. Quoiqu’elle ignorât presque toujours dans quel but on la faisait agir, et notamment à propos de la soustraction du journal de la Mayeux, elle pressentait vaguement que la substitution de cette lettre cachetée au manuscrit devait avoir pour la Mayeux de funestes conséquences, car elle se rappelait ces mots sinistres prononcés la veille par Rodin : «Il faut en finir demain… avec la Mayeux.» Qu’entendait-il par ces mots ? Comment la lettre qu’il lui avait ordonné de mettre à la place du journal concourrait-elle à ce résultat ? elle l’ignorait, mais elle comprenait que le dévouement si clairvoyant de la Mayeux causait un juste ombrage aux ennemis de Mlle de Cardoville, et qu’elle-même, Florine, risquait d’un jour à l’autre de voir ses perfidies découvertes par la jeune ouvrière. Cette dernière crainte fit cesser les hésitations de Florine ; elle posa la lettre derrière le carton, le remit à sa place, et, cachant le manuscrit dans son tablier, elle sortit furtivement de la chambre de la Mayeux.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XII. SUITE DU JOURNAL DE LA MAYEUX.

XII. Suite du journal de la Mayeux.

Florine, revenue dans sa chambre quelques heures après y avoir caché le manuscrit soustrait dans l’appartement de la Mayeux, cédant à la curiosité, voulut le parcourir. Bientôt elle ressentit un intérêt croissant, une émotion involontaire en lisant ces confidences intimes de la jeune ouvrière. Parmi plusieurs pièces de vers, qui toutes respiraient un amour passionné pour Agricol, amour si profond, si naïf, si sincère, que Florine en fut touchée et oublia la difformité ridicule de la Mayeux ; parmi plusieurs pièces de vers, disons-nous, se trouvaient différents fragments, pensées ou récits, relatifs à des faits divers. Nous en citerons quelques-uns, afin de justifier l’impression profonde que cette lecture causait à Florine.

FRAGMENTS DU JOURNAL DE LA MAYEUX

«… C’était aujourd’hui ma fête. Jusqu’à ce soir, j’ai conservé une folle espérance.

«Hier, j’étais descendue chez Mme Baudoin pour panser une plaie légère qu’elle avait à la jambe. Quand je suis entrée, Agricol était là. Sans doute il parlait de moi avec sa mère, car ils se sont tus tout à coup en échangeant un sourire d’intelligence ; et puis j’ai aperçu, en passant auprès de la commode, une jolie boîte en carton, avec une pelote sur le couvercle… Je me suis senti rougir de bonheur… j’ai cru que ce petit présent m’était destiné, mais j’ai fait semblant de ne rien voir.

«Pendant que j’étais à genoux devant sa mère, Agricol est sorti ; j’ai remarqué qu’il emportait la jolie boîte. Jamais Mme Baudoin n’a été plus tendre, plus maternelle pour moi que ce soir-là. Il m’a semblé qu’elle se couchait de meilleure heure que d’habitude… C’est pour me renvoyer plus vite, ai-je pensé, afin que je jouisse plus tôt de la surprise qu’Agricol m’a préparée.

«Aussi comme le cœur me battait en remontant vite, vite à mon cabinet ! je suis restée un moment sans ouvrir la porte pour faire durer mon bonheur plus longtemps.

Enfin… je suis entrée, les yeux voilés de larmes de joie ; j’ai regardé sur ma table, sur ma chaise… sur mon lit, rien… la petite boîte n’y était pas. Mon cœur s’est serré ; puis je me suis dit : Ce sera pour demain, car ce n’est aujourd’hui que la veille de ma fête.

«La journée s’est passée… Le soir est venu… Rien… La jolie boîte n’était pas pour moi… Il y avait une pelote sur son couvercle… Cela ne pouvait convenir qu’à une femme… À qui Agricol l’a-t-il donnée ?…

«En ce moment je souffre bien… L’idée que j’attachais à ce qu’Agricol me souhaitât ma fête est puérile… j’ai honte de me l’avouer… mais cela m’eût prouvé qu’il n’avait pas oublié que j’avais un autre nom que celui de la Mayeux, que l’on me donne toujours…

«Ma susceptibilité à ce sujet est si malheureuse, si opiniâtre, qu’il m’est impossible de ne pas ressentir un moment de honte et de chagrin toutes les fois qu’on m’appelle ainsi : la Mayeux… Et pourtant, depuis mon enfance… je n’ai pas eu d’autre nom. C’est pour cela que j’aurais été bien heureuse qu’Agricol profitât de l’occasion de ma fête pour m’appeler une seule fois de mon modeste nom… Madeleine.

* * * * *

«Heureusement il ignora toujours ce vœu et ce regret.»

Florine, de plus en plus émue à la lecture de cette page d’une simplicité si douloureuse, tourna quelques feuillets et continua :

«… Je viens d’assister à l’enterrement de cette pauvre petite Victoire Herbin, notre voisine… Son père, ouvrier tapissier, est allé travailler au mois, loin de Paris… Elle est morte à dix-neuf ans, sans parents autour d’elle… Son agonie n’a pas été douloureuse ; la brave femme qui l’a veillée jusqu’au dernier moment nous a dit qu’elle n’avait pas prononcé d’autres mots que ceux-ci :

- Enfin… Enfin… «Et cela comme avec contentement, ajoutait la veilleuse.

«Chère enfant ! elle était devenue bien chétive ; mais à quinze ans, c’était un bouton de rose… et si jolie… si fraîche… des cheveux blonds, doux comme de la soie ! mais elle a peu à peu dépéri ; son état de cardeuse de matelas l’a tuée… Elle a été, pour ainsi dire, empoisonnée à la longue par les émanations des laines… son métier étant d’autant plus malsain et plus dangereux qu’elle travaillait pour de pauvres ménages, dont la literie est toujours de rebut. Elle avait un courage de lion et une résignation d’ange ; elle me disait toujours de sa petite voix douce, entrecoupée çà et là par une toux sèche et fréquente :

«- Je n’en ai pas pour longtemps, va, à aspirer la poudre de vitriol et de chaux toute la journée ; je vomis le sang, et j’ai quelquefois des crampes d’estomac qui me font évanouir.

«- Mais change d’état, lui disais-je.

«- Et le temps de faire un autre apprentissage ? me répondait-elle ; et puis maintenant, il est trop tard, je suis prise, je le sens bien… Il n’y a pas de ma faute, ajoutait la bonne créature, car je n’ai pas choisi mon état ; c’est mon père qui l’a voulu ; heureusement il n’a pas besoin de moi. Et puis, quand on est mort… on n’a plus à s’inquiéter de rien, on ne craint pas le chômage.

«Victoire disait cette triste vulgarité très sincèrement et avec une sorte de satisfaction. Aussi elle est morte en disant :

«Vient ensuite le crin, dont le plus cher, celui que l’on appelle échantillon, n’est même pas pur. On peut juger par là ce que doit être le commun, que les ouvrières appellent crin au vitriol, et qui est composé de rebut des poils de chèvres, de boucs, et des soies de sangliers, que l’on passe au vitriol d’abord, puis dans la teinture, pour brûler et déguiser les corps étrangers tels que la paille, les épines, et même les morceaux de peaux, qu’on ne prend pas la peine d’ôter,et qu’on reconnaît souvent quand on travaille ce crin, duquel sort une poussière qui fait autant de ravages que celle de la laine à la chaux.»

«- Enfin… Enfin…

«Cela est bien pénible à penser, pourtant, que le travail auquel le pauvre est obligé de demander son pain devient souvent un long suicide ! Je disais cela l’autre jour à Agricol ; il me répondit qu’il y avait bien d’autres métiers mortels : les ouvriers dans les eaux-fortes, dans la céruse et dans le minium, entre autres, gagnent des maladies prévues et incurables dont ils meurent.

«- Sais-tu, ajoutait Agricol, sais-tu ce qu’ils disent lorsqu’ils partent pour ces ateliers meurtriers ? Nous allons à l’abattoir !

«Ce mot, d’une épouvantable vérité, m’a fait frémir.

«- Et cela se passe de nos jours !… lui ai-je dit le cœur navré ; et on sait cela ? Et parmi tant de gens puissants, aucun ne songe à cette mortalité qui décime ses frères, forcés de manger ainsi un pain homicide ?

«- Que veux-tu, ma pauvre Mayeux, me répondait Agricol ; tant qu’il s’agit d’enrégimenter le peuple pour le faire tuer à la guerre, on ne s’en occupe que trop ; s’agit-il de l’organiser pour le faire vivre… personne n’y songe, sauf M. Hardy, mon bourgeois. Et on dit : Ah ! la faim, la misère ou la souffrance des travailleurs, qu’est-ce que ça fait ? Ce n’est pas de la politique… On se trompe, ajoutait Agricol, C’EST PLUS QUE DE LA POLITIQUE !

«… Comme Victoire n’avait pas laissé de quoi payer un service à l’église, il n’y a eu que la présentation du corps sous le porche ; car il n’y a pas même une simple messe des morts pour le pauvre… et puis, comme on n’a pas pu donner dix-huit francs au curé, aucun prêtre n’a accompagné le char des pauvres à la fosse commune.

Si les funérailles, ainsi abrégées, ainsi restreintes, ainsi tronquées, suffisent au point de vue religieux, pourquoi en imaginer d’autres ?

Est-ce donc par cupidité ?… Si elles sont, au contraire, insuffisantes, pourquoi rendre l’indigent seul victime de cette insuffisance ?

«Mais à quoi bon s’inquiéter de ces pompes, de ces encens, de ces chants, dont on se montre plus ou moins prodigue ou avare ?… à quoi bon ? à quoi bon ? Ce sont encore là des choses vaines et terrestres, et de celles-là non plus l’âme n’a souci lorsque, radieuse, elle remonte vers le Créateur.»

«Hier, Agricol m’a fait lire un article de journal, dans lequel on employait tour à tour le blâme violent ou l’ironie amère et dédaigneuse pour attaquer ce qu’on appelle la funeste tendance de quelques gens du peuple à s’instruire, à écrire, à lire les poètes, et quelquefois à faire des vers. Les jouissances matérielles nous sont interdites par la pauvreté, est-il humain de nous reprocher de chercher les jouissances de l’esprit ?

«Quel mal peut-il résulter de ce que chaque soir, après une journée laborieuse, sevrée de tout plaisir, de toute distraction, je me plaise, à l’insu de tous, à assembler quelques vers… ou à écrire sur ce journal les impressions bonnes ou mauvaises que j’ai ressenties ? Agricol est-il moins bon ouvrier, parce que, de retour chez sa mère, il emploie sa journée du dimanche à composer quelques-uns de ces chants populaires qui glorifient les labeurs nourriciers de l’artisan, qui disent à tous : Espérance et fraternité ! Ne fait-il pas un plus digne usage de son temps que s’il le passait au cabaret ?

«Ah ! ceux-là qui nous blâment de ces innocentes et nobles diversions à nos pénibles travaux et à nos maux se trompent, lorsqu’ils croient qu’à mesure que l’intelligence s’élève et se raffine, on supporte plus impatiemment les privations et la misère, et que l’irritation s’en accroît contre les heureux du monde !…

En admettant même que cela soit, et cela n’est pas, ne vaudrait-il pas mieux avoir un ennemi intelligent, éclairé, à la raison et au cœur duquel on pût s’adresser, qu’un ennemi stupide, farouche et implacable ?

«Mais non, au contraire, les inimitiés s’effacent à mesure que l’esprit se développe, l’horizon de la compassion s’élargit ; l’on arrive ainsi à comprendre les douleurs morales ; l’on reconnaît alors que souvent les riches ont de terribles peines, et c’est déjà une communion sympathique que la fraternité d’infortune. Hélas ! eux aussi perdent et pleurent amèrement des enfants idolâtrés, des maîtresses chéries, des mères adorables ; chez eux aussi, parmi les femmes surtout, il y a, au milieu du luxe et de la grandeur, bien des cœurs brisés, bien des âmes souffrantes, bien des larmes dévorées en secret… Qu’ils ne s’effrayent donc pas… En s’éclairant… en devenant leur égal en intelligence, le peuple apprend à plaindre les riches s’ils sont malheureux et bons… à les plaindre davantage encore s’ils sont heureux et méchants.

«… Quel bonheur !… quel beau jour ! Je ne me possède pas de joie. Oh ! oui, l’homme est bon, est humain, est charitable. Oh ! oui, le Créateur a mis en lui tous les instincts généreux… et, à moins d’être une exception monstrueuse, ce n’est jamais volontairement qu’il fait le mal.

«Voilà ce que j’ai vu tout à l’heure, je n’attends pas à ce soir pour l’écrire ; cela pour ainsi dire refroidirait dans mon cœur.

«J’étais allée porter de l’ouvrage sur la place du Temple ; à quelques pas de moi, un enfant de douze ans au plus, tête et pieds nus, malgré le froid, vêtu d’un pantalon et d’un mauvais bourgeron en lambeaux, conduisait par la bride un grand et gros cheval de charrette dételé, mais portant son harnais… De temps à autre le cheval s’arrêtait court, refusant d’avancer… L’enfant n’ayant pas de fouet pour le forcer de marcher, le tirait en vain par sa bride ; le cheval restait immobile…

Alors le pauvre petit s’écriait : «Ô mon Dieu ! mon Dieu !» et pleurait à chaudes larmes… en regardant autour de lui pour implorer quelque secours des passants. Sa chère petite figure était empreinte d’une douleur si navrante, que, sans réfléchir, j’entrepris une chose dont je ne puis maintenant m’empêcher de sourire, car je devais offrir un spectacle bien grotesque.

«J’ai une peur horrible des chevaux, et j’ai encore plus peur de me mettre en évidence. Il n’importe, je m’armai de courage, j’avais un parapluie à la main… je m’approchai du cheval, et, avec l’impétuosité d’une fourmi qui voudrait ébranler une grosse pierre avec un brin de paille, je donnai de toute ma force un grand coup de parapluie sur la croupe du récalcitrant animal.

«Ah ! merci ! ma bonne dame, s’écria l’enfant en essuyant ses larmes, frappez-le encore une fois, s’il vous plaît ; il avancera peut-être.

«Je redoublai héroïquement ; mais, hélas ! le cheval, soit méchanceté, soit paresse, fléchit les genoux, se coucha, se vautra sur le pavé, puis, s’embarrassant dans son harnais, il le brisa et rompit son grand collier de bois ; je m’étais éloignée bien vite dans la crainte de recevoir des coups de pied…

L’enfant, dans ce nouveau désastre, ne put que se jeter à genoux au milieu de la rue, puis joignant les mains en sanglotant, il s’écria d’une voix désespérée :

«- Au secours !… au secours !…

«Ce cri fut entendu ; plusieurs passants s’attroupèrent, une correction beaucoup plus efficace que la mienne fut administrée au cheval rétif, qui se releva… mais dans quel état, grand Dieu ! sans son harnais !

«- Mon maître me battra, s’écria le pauvre enfant en redoublant de sanglots : je suis déjà en retard de deux heures, car le cheval ne voulait pas marcher et voilà son harnais brisé… Mon maître me battra, me chassera.

Qu’est-ce que je deviendrai, mon Dieu !… je n’ai plus ni père ni mère.

«À ces mots prononcés avec une exclamation déchirante, une brave marchande du Temple, qui était parmi les curieux, s’écria d’un air attendri :

«- Plus de père ! plus de mère !… Ne te désole pas, pauvre petit, il y a des ressources au Temple, on va raccommoder ton harnais, et si mes commères sont comme moi, tu ne t’en iras pas pieds nus et tête nue par un temps pareil.

«Cette proposition fut accueillie avec acclamation ; on emmena l’enfant et le cheval ; les uns s’occupèrent de raccommoder le harnais, puis une marchande fournit une casquette, l’autre une paire de bas, celle-ci des souliers, celle-là une bonne veste ; en un quart d’heure, l’enfant fut bien chaudement vêtu, le harnais réparé, et un grand garçon de dix-huit ans, brandissant un fouet qu’il fit claquer aux oreilles du cheval en manière d’avertissement, dit à l’enfant, qui, regardant tour à tour et ses bons vêtements et les marchandes, se croyait le héros d’un conte de fées :

«- Où demeure ton maître, mon garçon ?

«- Quai du Canal-Saint-Martin, monsieur, répondit-il d’une voix émue et tremblante de joie.

«- Bon ! dit le jeune homme, je vais t’aider à reconduire ton cheval, qui, avec moi, marchera droit, et je dirai à ton maître que ton retard vient de sa faute. On ne confie pas un cheval rétif à un enfant de ton âge.

«Au moment de partir, le pauvre petit dit timidement à la marchande en ôtant sa casquette :

«- Madame, voulez-vous permettre que je vous embrasse ?

«Et ses yeux se remplirent de larmes de reconnaissance.

Il y avait du cœur chez cet enfant.

«Cette scène de charité populaire m’avait délicieusement émue ; je suivis des yeux aussi longtemps que je pus le grand jeune homme et l’enfant, qui avait peine à suivre cette fois les pas du cheval, subitement rendu docile par la peur du fouet.

«Eh bien, oui, je le répète avec orgueil, la créature est naturellement bonne et secourable ; rien n’a été plus spontané que ce mouvement de pitié, de tendresse, dans cette foule, lorsque ce pauvre petit s’est écrié : «Que devenir ! je n’ai plus ni père ni mère !…» Malheureux enfant !… c’est vrai, ni père ni mère… me disais-je… Livré à un maître brutal, qui le couvre à peine de quelques guenilles et le maltraite… couchant sans doute dans le coin d’une écurie… pauvre petit ! il est encore doux et bon, malgré la misère et le malheur… Je l’ai bien vu, il était plus reconnaissant que joyeux du bien qu’on lui faisait… Mais peut-être cette bonne nature, abandonnée, sans appui, sans conseils, sans secours, exaspérée par les mauvais traitements, se faussera, s’aigrira… Puis viendra l’âge des passions… puis les excitations mauvaises…

«Ah !… chez le pauvre déshérité, la vertu est doublement sainte et respectable.

«Ce matin, après m’avoir, comme toujours, doucement grondée de ce que je n’allais pas à la messe, la mère d’Agricol m’a dit ce mot si touchant dans sa bouche ingénument croyante.

«- Heureusement, je prie plus pour toi que pour moi, ma pauvre Mayeux ; le bon Dieu m’entendra ; et tu n’iras, je l’espère, qu’en purgatoire…

«Bonne mère… âme angélique, elle m’a dit ces paroles avec une douceur si grave et si pénétrée, avec une foi si sérieuse dans l’heureux résultat de sa pieuse intercession, que j’ai senti mes yeux devenir humides, et je me suis jetée à son cou aussi sérieusement, aussi sincèrement reconnaissante, que si j’avais cru au purgatoire.

«Ce jour a été heureux pour moi ; j’aurai, je l’espère, trouvé du travail, et je devrai ce bonheur à une personne remplie de cœur et de bonté ; elle doit me conduire demain au couvent de Sainte-Marie, où elle croit que l’on pourra m’employer…»

Florine, déjà profondément émue par la lecture de ce journal, tressaillit à ce passage où la Mayeux parlait d’elle, et continua :

«Jamais je n’oublierai avec quel touchant intérêt, avec quelle délicate bienveillance cette jeune fille m’a accueillie, moi, si pauvre et si malheureuse. Cela ne m’étonne pas, d’ailleurs ; elle était auprès de Mlle de Cardoville. Elle devait être digne d’approcher de la bienfaitrice d’Agricol. Il me sera toujours cher et précieux de me rappeler son nom ; il est gracieux et joli comme son visage ; elle se nomme Florine… Je ne suis rien, je ne possède rien, mais si les vœux fervents d’un cœur pénétré de reconnaissance pouvaient être entendus, Mlle Florine serait heureuse, bien heureuse… Hélas ! je suis réduite à faire des vœux pour elle… seulement des vœux… car je ne puis rien… que me souvenir et l’aimer.»

Ces lignes, qui disaient si simplement la gratitude sincère de la Mayeux, portèrent le dernier coup aux hésitations de Florine ; elle ne put résister plus longtemps à la généreuse tentation qu’elle éprouvait. À mesure qu’elle avait lu les divers fragments de ce journal, son affection, son respect pour la Mayeux avaient fait de nouveaux progrès ; plus que jamais elle sentait ce qu’il y avait d’infâme à elle de livrer peut-être aux sarcasmes, aux dédains les plus secrètes pensées de cette infortunée.

Heureusement le bien est souvent aussi contagieux que le mal.

Électrisée par tout ce qu’il y avait de chaleureux, de noble et d’élevé dans les pages qu’elle venait de lire, ayant retrempé sa vertu défaillante à cette source vivifiante et pure, Florine, cédant enfin à un de ces bons mouvements qui l’entraînaient parfois, sortit de chez elle, emportant le manuscrit, bien résolue aussi de dire à Rodin, que cette fois, ses recherches au sujet du journal avaient été vaines, la Mayeux s’étant sans doute aperçue de la première tentative de soustraction.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XIII. LA DÉCOUVERTE.

XIII. La découverte.

Peu de temps avant que Florine se fût décidée à réparer son indigne abus de confiance, la Mayeux était revenue de la fabrique après avoir accompli jusqu’au bout un douloureux devoir. À la suite d’un long entretien avec Angèle, frappée comme Agricol de la grâce ingénue, de la sagesse et de la bonté dont semblait douée cette fille, la Mayeux avait la courageuse franchise d’engager le forgeron à ce mariage.

La scène suivante se passait donc, alors que Florine, achevant de parcourir le journal de la jeune ouvrière, n’avait pas encore pris la louable résolution de le rapporter.

Il était dix heures du soir. La Mayeux, de retour à l’hôtel de Cardoville, venait d’entrer dans sa chambre ; et, brisée par tant d’émotions, elle s’était jetée dans un fauteuil. Le plus profond silence régnait dans la maison ; il n’était interrompu çà et là que par le bruit d’un vent violent qui, au dehors, agitait les arbres du jardin. Une seule bougie éclairait la chambre, tendue d’une étoffe d’un vert sombre. Ces teintes obscures et les vêtements noirs de la Mayeux faisaient paraître sa pâleur plus grande encore. Assise sur un fauteuil au coin du feu, la tête baissée sur sa poitrine, ses mains croisées sur ses genoux, la jeune fille était mélancolique et résignée : on lisait sur sa physionomie l’austère satisfaction que laisse après soi la conscience du devoir accompli.

Ainsi que tous ceux qui, élevés à l’impitoyable école du malheur, n’apportent plus d’exagération dans le sentiment de leur chagrin, hôte trop familier, trop assidu, pour qu’on le traite avec luxe, la Mayeux était incapable de se livrer longtemps à des regrets vains et désespérés à propos d’un fait accompli.

Sans doute, le coup avait été soudain, affreux ; sans doute, il devait laisser un douloureux et long retentissement dans l’âme de la Mayeux ; mais il devait bientôt passer, si cela peut se dire, à l’état de ses souffrances chroniques, devenues presque partie intégrante de sa vie. Et puis la noble créature, si indulgente envers le sort, trouvait encore des consolations à sa peine amère ; aussi elle s’était sentie vivement touchée des témoignages d’affection que lui avait donnés Angèle, la fiancée d’Agricol, et elle avait éprouvé une sorte d’orgueil de cœur en voyant avec quelle aveugle confiance, avec quelle joie ineffable le forgeron accueillait les heureux pressentiments qui semblaient consacrer son bonheur.

La Mayeux se disait encore :

- Au moins, je ne serai plus agitée malgré moi, non par des espérances, mais par des suppositions aussi ridicules qu’insensées. Le mariage d’Agricol met un terme à toutes les misérables rêveries de ma pauvre tête.

Et puis enfin, la Mayeux trouvait surtout une consolation réelle, profonde, dans la certitude où elle était d’avoir pu résister à cette terrible épreuve et cacher à Agricol l’amour qu’elle ressentait pour lui, car l’on sait combien étaient redoutables, effrayantes, pour l’infortunée, les idées de ridicule et de honte qu’elle croyait attachées à la découverte de sa folle passion. Après être restée quelque temps absorbée, la Mayeux se leva et se dirigea lentement vers son bureau.

- Ma seule récompense, dit-elle en apprêtant ce qui lui était nécessaire pour écrire, sera de confier au triste et muet témoin de mes peines cette nouvelle douleur ; j’aurai du moins tenu la promesse que je m’étais faite à moi-même ; croyant, au fond de mon âme, cette jeune fille capable d’assurer la félicité d’Agricol… je le lui ai dit, à lui, avec sincérité.

Un jour, dans bien longtemps, lorsque je relirai ces pages, j’y trouverai peut-être une compensation à ce que je souffre maintenant.

Ce disant, la Mayeux retira le carton du casier… n’y trouvant pas son manuscrit, elle jeta d’abord un cri de surprise. Mais quel fut son effroi lorsqu’elle aperçut une lettre à son adresse remplaçant son journal !

La jeune fille devint d’une pâleur mortelle ; ses genoux tremblèrent ; elle faillit s’évanouir ; mais sa terreur croissante lui donna une énergie factice, elle eut la force de rompre le cachet de cette lettre. Un billet de cinq cents francs, qu’elle contenait, tomba sur la table, et la Mayeux lut ce qui suit :

«Mademoiselle,

«C’est quelque chose de si original et de si joli à lire, dans vos mémoires, que l’histoire de votre amour pour Agricol, que l’on ne peut résister au plaisir de lui faire connaître cette grande passion dont il ne se doute guère, et à laquelle il ne peut manquer de se montrer sensible. On profitera de cette occasion pour procurer à une foule d’autres personnes, qui en auraient été malheureusement privées, l’amusante lecture de votre journal. Si les copies et les extraits ne suffisent pas, on le fera imprimer ; on ne serait trop répandre les belles choses ; les uns pleureront, les autres riront ; ce qui paraîtra superbe à ceux-ci, fera éclater de rire ceux-là ; ainsi va le monde ; mais ce qu’il y a de certain, c’est que votre journal fera du bruit, on vous le garantit.

«Comme vous êtes capable de vouloir vous soustraire à votre triomphe et que vous n’aviez que des guenilles sur vous lorsque vous êtes entrée, par charité, dans cette maison où vous voulez dominer et faire la dame, ce qui ne va pas à votre taille pour plus d’une raison, on vous fait tenir cinq cents francs par la présente lettre, pour vous payer votre papier, et afin que vous ne soyez pas sans ressources dans le cas où vous seriez assez modeste pour craindre les félicitations qui, dès demain, vous accableront, car, à l’heure qu’il est, votre journal est déjà en circulation.

«Un de vos confrères,

«Un vrai MAYEUX.»

Le ton grossièrement railleur et insolent de cette lettre, qui, à dessein, semblait écrite par un laquais jaloux de la venue de la malheureuse créature dans la maison, avait été calculé avec une infernale habileté, et devait immanquablement produire l’effet que l’on en espérait.

- Oh ! mon Dieu !… Telles furent les paroles que put prononcer la jeune fille dans sa stupeur et dans son épouvante.

Maintenant, si l’on se rappelle en quels termes passionnés était exprimé l’amour de cette infortunée pour son frère adoptif, si l’on a remarqué plusieurs passages de ce manuscrit, où elle révélait les douloureuses blessures qu’Agricol lui avait souvent faites sans le savoir, si l’on se rappelle enfin quelle était sa terreur du ridicule, on comprendra son désespoir insensé, après la lecture de cette lettre infâme. La Mayeux ne songea pas un moment à toutes les nobles paroles, à tous les récits touchants que renfermait son journal ; la seule et horrible idée qui foudroya l’esprit égaré de cette malheureuse, fut que, le lendemain, Agricol, Mlle de Cardoville, et une foule insolente et railleuse, auraient connaissance et seraient instruits de cet amour d’un ridicule atroce, qui devait, croyait-elle, l’écraser de confusion et de honte. Ce nouveau coup fut si étourdissant, que la Mayeux plia un moment sous ce choc imprévu. Durant quelques minutes, elle resta complètement inerte, anéantie ; puis, avec la réflexion, lui vint tout à coup la conscience d’une nécessité terrible.

Cette maison si hospitalière, où elle avait trouvé un refuge assuré après tant de malheurs, il lui fallait la quitter à tout jamais.

La timidité craintive, l’ombrageuse délicatesse de la pauvre créature, ne lui permettaient pas de rester une minute de plus dans cette demeure, où les plus secrets replis de son âme venaient d’être ainsi surpris, profanés et livrés sans doute aux sarcasmes et aux mépris. Elle ne songea pas à demander justice et vengeance à Mlle de Cardoville : apporter un ferment de trouble et d’irritation dans cette maison au moment de l’abandonner, lui eût semblé de l’ingratitude envers sa bienfaitrice. Elle ne chercha pas à deviner quel pouvait être l’auteur ou le motif d’une si odieuse soustraction et d’une lettre si insultante. À quoi bon… décidée qu’elle était à fuir les humiliations dont on la menaçait !

Il lui parut vaguement (ainsi qu’on l’avait espéré) que cette indignité devait être l’œuvre de quelque subalterne jaloux de l’affectueuse déférence que lui témoignait Mlle de Cardoville… ainsi pensait la Mayeux avec un désespoir affreux. Ces pages, si douloureusement intimes, qu’elle n’eût pas osé confier à la mère la plus tendre, la plus indulgente, parce que, écrites, pour ainsi dire, avec le sang de ses blessures, elles reflétaient avec une fidélité trop cruelle les mille plaies secrètes de son âme endolorie… ces pages allaient servir… servaient peut-être, à l’heure même, de jouet et de risée aux valets de l’hôtel.

* * * * *

L’argent qui accompagnait cette lettre et la façon insultante dont il lui était offert confirmaient encore ses soupçons. On voulait que la peur de la misère ne fût pas un obstacle à sa sortie de la maison.

Le parti de la Mayeux fut pris avec cette résignation calme et décidée qui lui était familière… Elle se leva ; ses yeux brillants et un peu hagards ne versaient pas une larme : depuis la veille elle avait trop pleuré ; d’une main tremblante et glacée elle écrivit ces mots sur un papier qu’elle laissa à côté du billet de cinq cents francs.

«Que Mlle de Cardoville soit bénie du bien qu’elle m’a fait, et qu’elle me pardonne d’avoir quitté sa maison, où je ne puis rester désormais.»

Ceci écrit, la Mayeux jeta au feu la lettre infâme, qui semblait lui brûler les mains… Puis, donnant un dernier regard à cette chambre meublée presque avec luxe, elle frémit involontairement en songeant à la misère qui l’attendait de nouveau, misère plus affreuse encore que celle dont jusqu’alors elle avait été victime, car la mère d’Agricol était partie avec Gabriel, et la malheureuse enfant ne devait même plus, comme autrefois, être consolée dans sa détresse par l’affection presque maternelle de la femme de Dagobert.

Vivre seule… absolument seule… avec la pensée que sa fatale passion pour Agricol était moquée par tous et peut-être aussi par lui… tel était l’avenir de la Mayeux. Cet avenir… cet abîme l’épouvanta… une pensée sinistre lui vint à l’esprit… elle tressaillit, et l’expression d’une joie amère contracta ses traits. Résolue à partir, elle fit quelques pas pour gagner la porte, et en passant devant la cheminée, elle se vit involontairement dans la glace, pâle comme une morte et vêtue de noir… Alors elle songea qu’elle portait un habillement qui ne lui appartenait pas… et se souvint du passage de la lettre où on lui reprochait les guenilles qu’elle portait avant d’entrer dans cette maison.

- C’est juste ! dit-elle avec un sourire déchirant, en regardant sa robe noire, ils m’appelleraient voleuse.

Et la jeune fille, prenant son bougeoir, entra dans le cabinet de toilette, et reprit les pauvres vieux vêtements qu’elle avait voulu conserver comme une sorte de pieux souvenir de son infortune.

À cet instant seulement les larmes de la Mayeux coulèrent avec abondance… Elle pleurait, non de désespoir, de revêtir de nouveau la livrée de la misère, mais elle pleurait de reconnaissance, car cet entourage de bien-être auquel elle disait un éternel adieu lui rappelait à chaque pas les délicatesses et les bontés de Mlle de Cardoville ; aussi, cédant à un mouvement presque involontaire, après avoir repris ses pauvres habits, elle tomba à genoux au milieu de la chambre, et, s’adressant par la pensée à Mlle de Cardoville, elle s’écria d’une voix entrecoupée par des sanglots convulsifs :

- Adieu… pour toujours adieu !… vous qui m’appeliez votre amie… votre sœur.

Tout à coup la Mayeux se releva avec terreur ; elle avait entendu marcher doucement dans le corridor qui conduisait du jardin à l’une des portes de son appartement, l’autre porte s’ouvrant sur le salon. C’était Florine, qui, trop tard, hélas ! rapportait le manuscrit.

Éperdue, épouvantée du bruit de ces pas, se voyant déjà le jouet de la maison, la Mayeux, quittant sa chambre, se précipita dans le salon, le traversa en courant, ainsi que l’antichambre, gagna la cour, frappa aux carreaux du portier. La porte s’ouvrit et se referma sur elle.

Et la Mayeux avait quitté l’hôtel de Cardoville.

* * * * *

Adrienne était ainsi privée d’un gardien dévoué, fidèle et vigilant. Rodin s’était débarrassé d’une antagoniste active et pénétrante, qu’il avait toujours et avec raison redoutée. Ayant, on l’a vu, deviné l’amour de la Mayeux pour Agricol, la sachant poète, le jésuite supposa logiquement qu’elle devait avoir écrit secrètement quelques vers empreints de cette passion fatale et cachée.

De là l’ordre donné à Florine de tâcher de découvrir quelques preuves écrites de cet amour ; de là cette lettre si horriblement bien calculée dans sa grossièreté, et dont, il faut le dire, Florine ignorait la substance, l’ayant reçue après avoir sommairement fait connaître le contenu du manuscrit qu’elle s’était une première fois contentée de parcourir sans le soustraire. Nous l’avons dit, Florine, cédant trop tard à un généreux repentir, était arrivée chez la Mayeux au moment où celle-ci, épouvantée, quitta l’hôtel. La camériste, apercevant une lumière dans le cabinet de toilette, y courut ; elle vit sur une chaise l’habillement noir que la Mayeux venait de quitter, et, à quelques pas, ouverte et vide, la mauvaise petite malle où elle avait jusqu’alors conservé ses pauvres vêtements. Le cœur de Florine se brisa ; elle courut au bureau : le désordre des cartons, le billet de cinq cents francs laissé à côté des deux lignes écrites à Mlle de Cardoville, tout lui prouva que son obéissance aux ordres de Rodin avait porté de funestes fruits, et que la Mayeux avait quitté la maison pour toujours. Florine, reconnaissant l’inutilité de sa tardive résolution, se résigna en soupirant à faire parvenir le manuscrit à Rodin ; puis, forcée par la fatalité de sa misérable position à se consoler du mal par le mal même, elle se dit que du moins sa trahison deviendrait moins dangereuse par le départ de la Mayeux.

* * * * *

Le surlendemain de ces événements, Adrienne reçut un billet de Rodin, en réponse à une lettre qu’elle lui avait écrite pour lui apprendre le départ inexplicable de la Mayeux :

«Ma chère demoiselle,

«Obligé de partir ce matin même pour la fabrique de l’excellent M. Hardy, où m’appelle une affaire fort grave, il m’est impossible d’aller vous présenter mes très humbles devoirs.

Vous me demandez : que penser de la disparition de cette pauvre fille ? je n’en sais en vérité rien… L’avenir expliquera tout à son avantage… Je n’en doute pas… Seulement, souvenez-vous de ce que je vous ai dit chez le docteur Baleinier au sujet de certaine société et des secrets émissaires dont elle sait entourer si perfidement les personnes qu’elle a intérêt à faire épier.

«Je n’inculpe personne, mais rappelons simplement des faits. Cette pauvre fille m’a accusé… et je suis, vous le savez, le plus fidèle de vos serviteurs… elle ne possédait rien… et l’on a trouvé cinq cents francs dans son bureau. Vous l’avez comblée… et elle a abandonné votre maison sans oser expliquer la cause de sa fuite inqualifiable.

«Je ne conclus pas, ma chère demoiselle… il me répugne toujours, à moi, d’accuser sans preuve… mais réfléchissez et tenez-vous bien sur vos gardes ; vous venez peut-être d’échapper à un grand danger. Redoublez de circonspection et de défiance, c’est du moins le respectueux avis de votre très humble et très obéissant serviteur,

RODIN.»

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > QUATORZIÈME PARTIE - LA FABRIQUE - I. LE RENDEZ-VOUS DES LOUPS.

Quatorzième partie - La fabrique - I. Le rendez-vous des loups.

C’était un dimanche matin, le jour même où Mlle de Cardoville avait reçu la lettre de Rodin, lettre relative à la disparition de la Mayeux.

Deux hommes causaient attablés dans l’un des cabarets du petit village de Villiers, situé à peu de distance de la fabrique de M. Hardy. Ce village était généralement habité par des ouvriers carriers et par des tailleurs de pierres employés à l’exploitation des carrières environnantes. Rien de plus rude, de plus pénible et de moins rétribué que les travaux de ces artisans ; aussi, Agricol l’avait dit à la Mayeux, établissaient-ils une comparaison pénible pour eux entre leur sort toujours misérable, et le bien-être, l’aisance presque incroyable dont jouissaient les ouvriers de M. Hardy, grâce à sa généreuse et intelligente direction, ainsi qu’aux principes d’association et de communauté qu’il avait mis en pratique parmi eux.

Le malheur et l’ignorance causent toujours de grands maux. Le malheur s’aigrit facilement et l’ignorance cède parfois aux conseils perfides. Pendant longtemps le bonheur des ouvriers de M. Hardy avait été naturellement envié, mais non jalousé avec haine. Dès que les ténébreux ennemis du fabricant, ralliés à M. Tripeaud, son concurrent, eurent intérêt à ce que ce paisible état de choses changeât, il changea. Avec une adresse et une persistance diaboliques, on parvint à allumer les plus basses passions, on s’adressa par des émissaires choisis à quelques ouvriers carriers ou tailleurs de pierres du voisinage dont l’inconduite avait aggravé la misère. Notoirement connus pour leur turbulence, audacieux et énergiques, ces hommes pouvaient exercer une dangereuse influence sur la majorité de leurs compagnons paisibles, laborieux, honnêtes, mais faciles à intimider par la violence.

À ces turbulents meneurs, déjà aigris par l’infortune, on exagéra encore le bonheur des ouvriers de M. Hardy, et l’on parvint ainsi à exciter en eux une jalousie haineuse. On alla plus loin : les prédications incendiaires d’un abbé, membre de la congrégation, venu exprès de Paris pour prêcher pendant le carême contre M. Hardy, agirent puissamment sur les femmes de ces ouvriers, qui, pendant que leurs maris hantaient le cabaret, se pressaient au sermon. Profitant de la peur croissante que l’approche du choléra inspirait alors, on frappa de terreur ces imaginations faibles et crédules en leur montrant la fabrique de M. Hardy comme un foyer de corruption, de damnation, capable d’attirer la vengeance du ciel et par conséquent le fléau vengeur sur le canton. Les hommes, déjà profondément irrités par l’envie, furent encore incessamment excités par leurs femmes, qui, exaltées par le prêche de l’abbé, maudissaient ce ramassis d’athées qui pouvaient attirer tant de malheurs sur le pays. Quelques mauvais sujets appartenant aux ateliers du baron Tripeaud et soudoyés par lui (nous avons dit quel intérêt cet honorable industriel avait à la ruine de M. Hardy) vinrent augmenter l’irritation générale et combler la mesure en soulevant une de ces questions de compagnonnage, qui, de nos jours, font malheureusement encore couler quelquefois tant de sang !

Un assez grand nombre d’ouvriers de M. Hardy, avant d’entrer chez lui, étaient membres d’une société de compagnonnage dite des Dévorants, tandis que les tailleurs de pierres et carriers des environs appartenaient à la société dite des Loups ! Or, de tout temps, des rivalités souvent implacables ont existé entre les Loups et les Dévorants et amené des luttes meurtrières, d’autant plus à déplorer que sous beaucoup de points l’institution du compagnonnage est excellente, en cela qu’elle est basée sur le principe si fécond, si puissant de l’association.

Malheureusement, au lieu d’embrasser tous les corps d’états dans une seule communion fraternelle, le compagnonnage se fractionne en sociétés collectives et distinctes dont les rivalités soulèvent parfois de sanglantes collisions.

Depuis huit jours, les Loups, surexcités par tant d’obsessions diverses, brûlaient donc de trouver une occasion et un prétexte pour en venir aux mains avec les Dévorants… mais ceux-ci, ne fréquentant pas les cabarets et ne sortant presque jamais de la fabrique pendant la semaine, avaient rendu jusqu’alors cette rencontre impossible, et les Loups s’étaient vus forcés d’attendre le dimanche avec une farouche impatience. Du reste, un grand nombre de carriers et de tailleurs de pierres, gens paisibles et bons travailleurs, ayant refusé, quoique Loups eux-mêmes, de s’associer à cette manifestation hostile contre les Dévorants de la fabrique de M. Hardy, les meneurs avaient été obligés de se recruter de plusieurs vagabonds et fainéants des barrières, que l’appât du tumulte et du désordre avait facilement enrôlés sous le drapeau des Loups guerroyeurs.

Telle était donc la sourde fermentation qui agitait le petit village de Villiers pendant que les deux hommes dont nous avons parlé étaient attablés dans un cabaret. Ces hommes avaient demandé un cabinet pour être seuls. L’un d’eux était jeune encore et assez bien vêtu ; mais son débraillé, sa cravate lâche, à demi nouée, sa chemise tachée de vin, sa chevelure en désordre, ses traits fatigués, son teint marbré, ses yeux rougis, annonçaient qu’une nuit d’orgie avait précédé cette matinée, tandis que son geste brusque et lourd, sa voix éraillée, son regard parfois éclatant ou stupide, prouvaient qu’aux dernières fumées de l’ivresse de la veille se joignaient déjà les premières atteintes d’une ivresse nouvelle.

Le compagnon de cet homme lui dit en choquant son verre contre le sien :

- À votre santé, mon garçon !

- À la vôtre, répondit le jeune homme, quoique vous me fassiez l’effet d’être le diable…

- Moi ! le diable ?

- Oui.

- Et pourquoi ?

- D’où me connaissez-vous ?

- Vous repentez-vous de m’avoir connu ?

- Qui vous a dit que j’étais prisonnier à Sainte-Pélagie ?

- Vous ai-je tiré de prison ?

- Pourquoi m’en avez-vous tiré ?

- Parce que j’ai bon cœur.

- Vous m’aimez peut-être… comme le boucher aime le bœuf qu’il mène à l’abattoir.

- Vous êtes fou !

- On ne paye pas dix mille francs pour quelqu’un sans motif.

- J’ai un motif.

- Lequel ? Que voulez-vous faire de moi ?

- Un joyeux compagnon qui dépense rondement de l’argent sans rien faire, et qui passe toutes les nuits comme la dernière. Bon vin, bonne chère, jolies filles et gaies chansons… Est-ce un si mauvais métier ?

Après être resté un moment sans répondre, le jeune homme reprit d’un air sombre :

- Pourquoi la veille de ma sortie de prison avez-vous mis pour condition à ma liberté que j’écrirais à ma maîtresse que je ne voulais plus la voir ? Pourquoi avez-vous exigé que cette lettre vous fût donnée, à vous ?

- Un soupir !… vous y pensez encore ?

- Toujours…

- Vous avez tort… votre maîtresse est loin de Paris à cette heure… je l’ai vue monter en diligence avant de revenir vous tirer de Sainte-Pélagie.

- Oui… j’étouffais dans cette prison, j’aurais, pour sortir, donné mon âme au diable, vous vous en serez douté et vous êtes venu… Seulement, au lieu de mon âme vous m’avez pris Céphyse… Pauvre reine Bacchanal ! Et pourquoi ? Mille tonnerres ! me le direz-vous enfin ?

- Un homme qui a une maîtresse qui le tient au cœur comme vous tient la vôtre, n’est plus un homme… dans l’occasion il manque d’énergie.

- Dans quelle occasion ?

- Buvons…

- Vous me faites boire trop d’eau-de-vie.

- Bah !… tenez ! voyez, moi.

- C’est ça qui m’effraye… et me paraît diabolique… Une bouteille d’eau-de-vie ne vous fait pas sourciller. Vous avez donc une poitrine de fer et une tête de marbre ?

- J’ai longtemps voyagé en Russie ; là on boit pour se réchauffer…

- Ici pour s’échauffer… Allons… buvons… mais du vin.

- Allons donc ! le vin est bon pour les enfants, l’eau-de-vie pour les hommes comme nous…

- Va pour l’eau-de-vie… ça brûle… mais la tête flambe… et l’on voit alors toutes les flammes de l’enfer.

- C’est ainsi que je vous aime, mon Dieu !

- Tout à l’heure… en me disant que j’étais trop épris de ma maîtresse, et que dans l’occasion j’aurais manqué d’énergie, de quelle occasion vouliez-vous parler ?

- Buvons…

- Un instant !… Voyez-vous, mon camarade, je ne suis pas plus bête qu’un autre. À vos demi-mots, j’ai deviné une chose.

- Voyons.

- Vous savez que j’ai été ouvrier, que je connais beaucoup de camarades, que je suis bon garçon, qu’on m’aime assez, et vous voulez vous servir de moi comme d’un appeau pour en amorcer d’autres.

- Ensuite ?

- Vous devez être quelque courtier d’émeute… quelque commissionnaire en révolte.

- Après ?

- Et vous voyagez pour une société anonyme qui travaille dans les coups de fusil ?

- Est-ce que vous êtes poltron ?

- Moi ?… j’ai brûlé de la poudre en juillet… et ferme !

- Vous en brûleriez bien encore ?

- Autant vaut ce feu d’artifice-là qu’un autre… Par exemple, c’est plus pour l’agréable que pour l’utile… les révolutions ; car tout ce que j’ai retiré des barricades des trois jours, ç’a été de brûler ma culotte et de perdre ma veste… Voilà ce que le peuple a gagné dans ma personne. Ah ça, voyons, en avant, marchons ! ! ! de quoi retourne-t-il ?

- Vous connaissez plusieurs des ouvriers de M. Hardy ?

- Ah ! c’est pour ça que vous m’avez amené ici ?

- Oui… vous allez vous trouver avec plusieurs ouvriers de sa fabrique.

- Des camarades de chez M. Hardy qui mordent à l’émeute ? Ils sont trop heureux pour ça… Vous vous trompez.

- Vous le verrez tout à l’heure.

- Eux, si heureux !… qu’est-ce qu’ils ont à réclamer ?

- Et leurs frères ? Et ceux qui, n’ayant pas un bon maître, meurent de faim et de misère, et les appellent pour se joindre à eux ? Est-ce que vous croyez qu’ils resteront sourds à leur appel ? M. Hardy, c’est l’exception. Que le peuple donne un bon coup de collier, l’exception devient la règle, et tout le monde est content.

- Il y a du vrai dans ce que vous dites là ; seulement, il faudra que le coup de collier soit drôle pour qu’il rende jamais bon et honnête mon gredin de bourgeois, le baron Tripeaud, qui m’a fait ce que je suis… un bambocheur fini…

- Les ouvriers de M. Hardy vont venir ; vous êtes leur camarade, vous n’avez aucun intérêt à les tromper ; ils vous croiront… Joignez-vous à moi pour les décider…

- À quoi ?

- À quitter cette fabrique où ils s’amollissent, où ils s’énervent dans l’égoïsme sans songer à leurs frères.

- Mais s’ils quittent la fabrique, comment vivront-ils ?

- On y pourvoira… jusqu’au grand jour.

- Et jusque-là que faire ?

- Ce que vous avez fait cette nuit : boire, rire et chanter, et après, pour tout travail, s’habituer dans la chambre au maniement des armes.

- Et qui fait venir ces ouvriers ici ?

- Quelqu’un leur a déjà parlé ; on leur a fait parvenir des imprimés où on leur reprochait leur indifférence pour leurs frères… Voyons, m’appuierez-vous ?

- Je vous appuierai… d’autant plus que je commence à me… soutenir difficilement moi-même… Je ne tenais au monde qu’à Céphyse ; je sens que je suis sur une mauvaise pente… vous me poussez encore… Roule ta bosse ! aller au diable d’une façon ou d’une autre, ça m’est égal… Buvons…

- Buvons à l’orgie de la nuit prochaine… la dernière n’était qu’une orgie de novice…

- En quoi êtes-vous donc fait, vous ? Je vous regardais, pas un instant je ne vous ai vu rougir ou sourire… ou vous émouvoir… vous étiez là, planté comme un homme de fer.

- Je n’ai plus quinze ans, il faut autre chose pour me faire rire… mais, cette nuit… je rirai.

- Je ne sais pas si c’est l’eau-de-vie… mais je veux que le diable me berce si vous ne me faite pas peur en disant que vous rirez cette nuit !

En ce disant, le jeune homme se leva en trébuchant ; il commençait à être ivre de nouveau. On frappa à la porte.

- Entrez.

L’hôte du cabaret parut.

- Il y a en bas un jeune homme ; il s’appelle M. Olivier ; il demande M. Morok.

- C’est moi ; faites monter. L’hôte sortit.

- C’est un de nos hommes ; mais il est seul, dit Morok, dont la rude figure exprima le désappointement. Seul… cela m’étonne… j’en attendais plusieurs… le connaissez-vous ?

- Olivier… oui… un blond… il me semble…

- Nous le verrons bien… le voici.

En effet, un jeune homme d’une figure ouverte, hardie et intelligente, entra dans le cabinet.

- Tiens… Couche-tout-nu ! s’écria-t-il à la vue du convive de Morok.

- Moi-même. Il y a des siècles qu’on ne t’a vu, Olivier.

- C’est tout simple… mon garçon, nous ne travaillons pas au même endroit.

- Mais vous êtes seul ? reprit Morok. Et montrant Couche-tout-nu, il ajouta :

- On peut parler devant lui… il est des nôtres. Mais comment êtes-vous seul ?

- Je viens seul, mais je viens au nom de mes camarades.

- Ah ! fit Morok avec un soupir de satisfaction, ils consentent.

- Ils refusent… et moi aussi.

- Comment, mordieu ! ils refusent ?… Ils n’ont donc pas plus de tête que des femmes ? s’écria Morok les dents serrées de rage.

- Écoutez-moi, reprit froidement Olivier : nous avons reçu vos lettres, vu votre argent ; nous avons eu la preuve qu’il était, en effet, affilié à des sociétés secrètes où nous connaissons plusieurs personnes.

- Eh bien !… pourquoi hésitez-vous ?

- D’abord, rien ne nous prouve que ces sociétés soient prêtes pour un mouvement.

- Je vous le dis, moi…

- Il le… dit… lui, dit Couche-tout-nu en balbutiant, et je… l’affirme… En avant, marchons !

- Cela ne suffit pas, reprit Olivier, et d’ailleurs nous avons réfléchi… Pendant huit jours, l’atelier a été divisé ; hier encore la discussion a été vive, pénible ; mais ce matin le père Simon nous a fait venir ; on s’est expliqué devant lui ; il nous a convaincus… nous attendrons ; si le mouvement éclate… nous verrons…

- C’est votre dernier mot ?

- C’est notre dernier mot.

- Silence ! s’écria tout à coup Couche-tout-nu en prêtant l’oreille et en se balançant sur ses jambes avinées ; on dirait au loin les cris d’une foule…

En effet, on entendit d’abord sourdre, puis croître de moment en moment une rumeur éloignée, qui peu à peu devint formidable.

- Qu’est-ce que cela ? dit Olivier surpris.

- Maintenant, reprit Morok en souriant d’un air sinistre, je me rappelle que l’hôte m’a dit en entrant qu’il y avait une grande fermentation dans le village contre la fabrique. Si vous et vos camarades vous vous étiez séparés des autres ouvriers de M. Hardy, comme je le croyais, ces gens, qui commencent à hurler, auraient été pour vous… au lieu d’être contre vous !…

- Ce rendez-vous était donc un guet-apens ménagé pour armer les ouvriers de M. Hardy les uns contre les autres ! s’écria Olivier ; vous espériez donc que nous aurions fait cause commune avec les gens que l’on excite contre la fabrique, et que…

Le jeune homme ne put continuer. Une terrible explosion de cris, de hurlements, de sifflets, ébranla le cabaret.

Au même instant la porte s’ouvrit brusquement, et le cabaretier, pâle, tremblant, se précipita dans le cabinet en s’écriant :

- Messieurs !… est-ce qu’il y a quelqu’un parmi vous qui appartienne à la fabrique de M. Hardy ?

- Moi… dit Olivier.

- Alors vous êtes perdu !… voilà les Loups qui arrivent en masse, ils crient qu’il y a ici des Dévorants de chez M. Hardy, et ils demandent bataille… à moins que les Dévorants ne renient la fabrique et qu’ils ne se mettent de leur bord.

- Plus de doute, c’était un piège !… s’écria Olivier en regardant Morok et Couche-tout-nu d’un air menaçant ; on comptait nous compromettre si mes camarades étaient venus !

- Un piège… moi… Olivier ?… dit Couche-tout-nu en balbutiant, jamais !

- Bataille aux Dévorants ou qu’ils viennent avec les Loups ! cria tout d’une voix la foule irritée, qui paraissait envahir la maison.

- Venez… s’écria le cabaretier ; et, sans donner à Olivier le temps de lui répondre, il le saisit par le bras, et, ouvrant une fenêtre qui donnait sur le toit d’un appentis peu élevé, il lui dit :

- Sauvez-vous par cette fenêtre, laissez-vous glisser, et gagnez les champs ; il est temps…

Et comme le jeune ouvrier hésitait, le cabaretier ajouta avec effroi :

- Seul contre deux cents, que voulez-vous faire ? Une minute de plus et vous êtes perdu… Les entendez-vous ? Ils sont entrés dans la cour, ils montent.

En effet, à ce moment les huées, les sifflets, les cris, redoublèrent de violence ; l’escalier de bois qui conduisait au premier étage s’ébranla sous les pas précipités de plusieurs personnes, et ce cri arriva perçant et proche :

- Bataille aux Dévorants !

- Sauve-toi, Olivier s’écria Couche-tout-nu presque dégrisé par le danger.

À peine avait-il prononcé ces mots, que la porte de la grande salle qui précédait ce cabinet s’ouvrit avec un fracas épouvantable.

- Les voilà !… dit le cabaretier en joignant les mains avec effroi. Puis courant à Olivier, il le poussa pour ainsi dire par la fenêtre ; car, une jambe sur l’appui, l’ouvrier hésitait encore.

La croisée refermée, le tavernier revint auprès de Morok à l’instant où celui-ci quittait le cabinet pour la grande salle où les chefs des Loups venaient de faire irruption, pendant que leurs compagnons vociféraient dans la cour et dans l’escalier. Huit ou dix de ces insensés, que l’on poussait à leur insu à ces scènes de désordre, s’étaient des premiers précipités dans la salle, les traits animés par le vin et par la colère : la plupart étaient armés de longs bâtons. Un carrier d’une taille et d’une force herculéennes, coiffé d’un mauvais mouchoir rouge dont les lambeaux flottaient sur ses épaules, misérablement vêtu d’une peau de bique à moitié usée, brandissait une lourde pince de fer, et paraissait diriger le mouvement ; les yeux injectés de sang, la physionomie menaçante et féroce, il s’avança vers le cabinet, faisant mine de vouloir repousser Morok, et s’écriant d’une voix tonnante :

- Où sont les Dévorants !… les Loups en veulent manger ! Le cabaretier hâta d’ouvrir la porte du cabinet en disant :

- Il n’y a personne, mes amis… il n’y a personne… voyez vous-mêmes.

- C’est vrai, dit le carrier surpris, après avoir jeté un coup d’œil dans le cabinet ; où sont-ils donc ? on nous avait dit qu’il y en avait ici une quinzaine. Ou ils auraient marché avec nous sur la fabrique, ou il y aurait eu bataille, et les Loups auraient mordu !

- S’ils ne sont pas venus, dit un autre, ils viendront : il faut les attendre.

- Oui… oui, attendons-les.

- On se verra de plus près !

- Puisque les Loups veulent voir des Dévorants, dit Morok, pourquoi ne vont-ils pas hurler autour de la fabrique de ces mécréants, de ces athées… Aux premiers hurlements des Loups… ils sortiraient, il y aurait bataille…

- Il y aurait… bataille, répéta machinalement Couche-tout-nu.

- À moins que les Loups n’aient peur des Dévorants ! ajouta Morok.

- Puisque tu parles de peur… toi ! tu vas marcher avec nous… et tu nous verras aux prises ! s’écria le formidable carrier d’une voix tonnante et s’avançant vers Morok.

Et nombre de voix se joignirent à la voix du carrier.

- Les Loups avoir peur des Dévorants !

- Ce serait la première fois.

- La bataille… la bataille ! et que ça finisse !

- Ça nous assomme à la fin… Pourquoi tant de misère pour nous et tant de bonheur pour eux ?

- Ils ont dit que les carriers étaient des bêtes brutes, bonnes à monter dans les roues de carrière comme des chiens de tournebroche, dit un émissaire du baron Tripeaud.

- Et qu’eux autres Dévorants se feraient des casquettes avec la peau des Loups, ajouta un autre.

- Ni eux ni leurs familles ne vont jamais à la messe.

C’est des païens… des vrais chiens ! cria un émissaire de l’abbé prêcheur.

- Eux, à la bonne heure… faut bien qu’ils fassent le dimanche à leur manière ! mais leurs femmes, ne pas aller à la messe… ça crie vengeance…

- Aussi le curé a dit que cette fabrique-là, à cause de ses abominations, serait capable d’attirer le choléra sur le pays…

- C’est vrai, il l’a dit au prêche.

- Nos femmes l’ont entendu !…

- Oui, oui, à bas les Dévorants, qui veulent attirer le choléra sur le pays !

- Bataille !… bataille !… cria-t-on en chœur.

- À la fabrique, donc ! mes braves Loups ! cria Morok d’une voix de stentor, à la fabrique !

- Oui, à la fabrique ! répéta la foule avec des trépignements furieux, car, peu à peu, tous ceux qui avaient pu monter et tenir dans la grande salle ou sur l’escalier s’y étaient entassés.

Ces cris furieux rappelant un instant Couche-tout-nu à lui-même, il dit tout bas à Morok :

- Mais c’est donc un carnage que vous voulez ? Je n’en puis plus.

- Nous aurons le temps d’avertir la fabrique… Nous les quitterons en route, lui dit Morok.

Puis il cria tout haut en s’adressant à l’hôte, effrayé de ce désordre :

- De l’eau-de-vie ! que l’on puisse boire à la santé des braves Loups. C’est moi qui régale.

Et il jeta de l’argent au cabaretier, qui disparut et revint bientôt avec plusieurs bouteilles d’eau-de-vie et quelques verres.

- Allons donc ! des verres ! s’écria Morok ; est-ce que des camarades comme nous boivent dans des verres ?…

Et, faisant sauter le bouchon d’une bouteille, il porta le goulot à ses lèvres et la passa au gigantesque carrier après avoir bu.

- À la bonne heure, dit le carrier, à la régalade ! capon qui s’en dédit ! ça va aiguiser les dents des Loups !

- À vous autres, camarades ! dit Morok en distribuant les bouteilles.

- Il y aura du sang à la fin de tout ça, murmura Couche-tout-nu, qui, malgré son état d’ivresse, comprenait tout le danger de ces funestes excitations.

En effet, bientôt le nombreux rassemblement quitta la cour du cabaret pour courir en masse à la fabrique de M. Hardy.

Ceux des ouvriers et habitants du village qui n’avaient pas voulu prendre part à ce mouvement d’hostilité (et ils étaient en majorité) ne parurent pas au moment où la troupe menaçante traversa la rue principale ; mais un assez grand nombre de femmes, fanatisées par les prédications de l’abbé encouragèrent par leurs cris la troupe militante. À sa tête s’avançait le gigantesque carrier, brandissant sa formidable pince de fer ; puis derrière lui, pêle-mêle, armés les uns de bâtons, les autres de pierres, suivait le gros de la troupe. Les têtes, encore exaltées par de récentes libations d’eau-de-vie, étaient arrivées à un état d’effervescence effrayante. Les physionomies étaient farouches, enflammés, terribles. Ce déchaînement des plus mauvaises passions faisait pressentir de déplorables conséquences. Se tenant pas le bras et marchant quatre ou cinq de front, les Loups s’excitaient encore par leurs chants de guerre répétés avec une excitation croissante, et dont voici le dernier couplet :

Élançons-nous, pleins d’assurance,

Exerçons nos bras rigoureux.

Eh bien ! nous voilà devant eux ! (Bis.)

Enfants d’un roi brillant de gloire,

C’est aujourd’hui que sans pâlir

Il faut savoir vaincre ou mourir ;

La mort, la mort ou la victoire !

Du grand roi Salomon intrépides enfants,

Faisons, faisons un noble effort,

Nous serons triomphants.

Morok et Couche-tout-nu avaient disparu pendant que la troupe en tumulte sortait du cabaret pour se rendre à la fabrique.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > II. LA MAISON COMMUNE.

II. La maison commune.

Pendant que les Loups, ainsi qu’on vient de le voir, se préparaient à une sauvage agression contre les Dévorants, la fabrique de M. Hardy avait, cette matinée-là, un air de fête parfaitement d’accord avec la sérénité du ciel ; car le vent était au nord et le froid assez piquant pour une belle journée de mars.

Neuf heures du matin venaient de sonner à l’horloge de la maison commune des ouvriers, séparée des ateliers par une large route plantée d’arbres. Le soleil levant inondait de ses rayons cette imposante masse de bâtiments situés à une lieue de Paris, dans une position aussi riante que salubre, d’où l’on apercevait les coteaux boisés et pittoresques qui, de ce côté, dominent la grande ville. Rien n’était d’un aspect plus simple et plus gai que la maison commune des ouvriers. Son toit de chalet en tuiles rouges s’avançait au-delà des murailles blanches, coupé çà et là par de larges assises de briques qui contrastaient agréablement avec la couleur verte des persiennes du premier et du second étage. Ces bâtiments, exposés au midi et au levant, étaient entourés d’un vaste jardin de dix arpents, ici planté d’arbres en quinconce, là distribué en potager et en verger.

Avant de continuer cette description, qui peut-être semblera quelque peu féerique, établissons d’abord que les merveilles dont nous allons esquisser le tableau ne doivent pas être considérées comme des utopies, comme des rêves ; rien, au contraire, n’était plus positif, et même, hâtons-nous de le dire et surtout de le prouver (de ce temps-ci, une telle affirmation donnera singulièrement de poids et d’intérêt à la chose), ces merveilles étaient le résultat d’une excellente spéculation, et, au résumé, représentaient un placement aussi lucratif qu’assuré.

Entreprendre une chose belle, utile et grande ; douer un nombre considérable de créatures humaines d’un bien-être idéal, si on le compare au sort affreux, presque homicide, auquel elles sont presque toujours condamnées ; les instruire, les relever à leurs propres yeux ; leur faire préférer aux grossiers plaisirs du cabaret, ou plutôt à ces étourdissements funestes que ces malheureux y cherchent fatalement pour échapper à la conscience de leur déplorable destinée : leur faire préférer à cela les plaisirs de l’intelligence, le délassement des arts ; moraliser, en un mot, l’homme par le bonheur ; enfin, grâce à une généreuse initiative, à un exemple d’une pratique facile, prendre place parmi les bienfaiteurs de l’humanité, et faire en même temps, pour ainsi dire forcément une excellente affaire… ceci paraît fabuleux. Tel était cependant le secret des merveilles dont nous parlons.

Entrons dans l’intérieur de la fabrique.

Agricol, ignorant la cruelle disparition de la Mayeux, se livrait aux plus heureuses pensées en songeant à Angèle, et achevait sa toilette avec une certaine coquetterie, afin d’aller trouver sa fiancée.

Disons deux mots du logement que le forgeron occupait dans la maison commune, à raison du prix incroyablement minime de soixante-quinze francs par an, comme les autres célibataires. Ce logement situé au deuxième étage, se composait d’une belle chambre et d’un cabinet exposés en plein midi et donnant sur le jardin ; le plancher, de sapin, était d’une blancheur parfaite ; le lit de fer, garni d’une paillasse de feuilles de maïs, d’un excellent matelas et de moelleuses couvertures ; un bec de gaz et la bouche d’un calorifère donnaient, selon le besoin, de la lumière et une douce chaleur dans la pièce, tapissée d’un joli papier perse, et ornée de rideaux pareils ; une commode, une table en noyer, quelques chaises, une petite bibliothèque, composaient l’ameublement d’Agricol ; enfin, dans le cabinet, fort grand et fort clair, se trouvaient un placard pour serrer les habits, une table pour les objets de toilette, et une large cuvette de zinc au-dessous d’un robinet donnant de l’eau à volonté.

Si l’on compare ce logement agréable, salubre, commode, à la mansarde obscure, glaciale et délabrée que le digne garçon payait quatre-vingt-dix francs par an dans la maison de sa mère, et qu’il lui fallait aller gagner chaque soir en faisant plus d’une lieue et demie, on comprendra le sacrifice qu’il faisait à son affection pour cette excellente femme.

Agricol, après avoir jeté un dernier coup d’œil assez satisfait sur son miroir en peignant sa moustache et sa large impériale, quitta sa chambre pour aller rejoindre Angèle à la lingerie commune ; le corridor qu’il traversa était large, éclairé par le haut, et planchéié de sapin d’une extrême propreté. Malgré les quelques ferments de discorde jetés depuis peu par les ennemis de M. Hardy au milieu de l’association d’ouvriers si fraternellement unis, on entendait de joyeux chants dans presque toutes les chambres qui bordaient le corridor, et Agricol, en passant devant plusieurs portes ouvertes, échangea cordialement un bonjour matinal avec plusieurs de ses camarades. Le forgeron descendit prestement l’escalier, traversa la cour en boulingrin, plantée d’arbres au milieu desquels jaillissait une fontaine d’eau vive, et gagna l’autre aile du bâtiment. Là se trouvait l’atelier où une partie des femmes et des filles des ouvriers associés, qui n’étaient pas employées à la fabrique, confectionnaient les effets de lingerie. Cette main-d’œuvre, jointe à l’énorme économie provenant de l’achat des toiles en gros, fait directement dans les fabriques par l’association, réduisait incroyablement le prix de revient de chaque objet. Après avoir traversé l’atelier de lingerie, vaste salle donnant sur le jardin, bien aéré pendant l’été, bien chauffé pendant l’hiver, Agricol alla frapper à la porte de la mère d’Angèle.

Si nous disons quelques mots de ce logis, situé au premier étage, exposé au levant et donnant sur le jardin, c’est qu’il offrait pour ainsi dire le spécimen de l’habitation du ménage dans l’association, au prix toujours incroyablement minime de cent vingt-cinq francs par an. Une sorte de petite entrée donnant sur le corridor conduisait à une très grande chambre, de chaque côté de laquelle se trouvait une chambre un peu moins grande, destinée à leur famille, lorsque filles ou garçons étaient trop grands pour continuer de coucher dans l’un des deux dortoirs établis comme des dortoirs de pension et destinés aux enfants des deux sexes. Chaque nuit la surveillance de ces dortoirs était confiée à un père ou à une mère de famille appartenant à l’association. Le logement dont nous parlons se trouvant, comme tous les autres, complètement débarrassé de l’attirail de la cuisine, qui se faisait en grand et en commun dans une autre partie du bâtiment, pouvait être tenu dans une extrême propreté. Un assez grand tapis, un bon fauteuil, quelques jolies porcelaines sur une étagère en bois blanc bien ciré, plusieurs gravures pendues aux murailles, une pendule de bronze doré, un lit, une commode et un secrétaire d’acajou, annonçaient que les locataires de ce logis joignaient un peu de superflu à leur bien-être.

Angèle, que l’on pouvait dès ce moment appeler la fiancée d’Agricol, justifiait de tout point le portrait flatteur tracé par le forgeron dans son entretien avec la pauvre Mayeux ; cette charmante jeune fille, âgée de dix-sept ans au plus, vêtue avec autant de simplicité que de fraîcheur, était assise à côté de sa mère. Lorsque Agricol entra, elle rougit légèrement à sa vue.

- Mademoiselle, dit le forgeron, je viens remplir ma promesse, si votre mère y consent.

- Certainement, monsieur Agricol, j’y consens, répondit cordialement la mère de la jeune fille.

Elle n’a pas voulu visiter la maison commune et ses dépendances, ni avec son père, ni avec son frère, ni avec moi, pour avoir le plaisir de la visiter avec vous aujourd’hui dimanche… C’est bien le moins que vous, qui parlez si bien, vous fassiez les honneurs de la maison à cette nouvelle débarquée : il y a déjà une heure qu’elle vous attend, et avec quelle impatience !

- Mademoiselle, excusez-moi, dit gaiement Agricol : en pensant au plaisir de vous voir, j’ai oublié l’heure… C’est là ma seule excuse.

- Ah ! maman… dit la jeune fille à sa mère d’un ton de doux reproche et en devenant vermeille comme une cerise, pourquoi avoir dit cela ?

- Est-ce vrai, oui ou non ? Je ne t’en fais pas un reproche au contraire ; va, mon enfant, M. Agricol t’expliquera mieux que moi encore ce que tous les ouvriers de la fabrique doivent à M. Hardy.

- Monsieur Agricol, dit Angèle en nouant les rubans de son joli bonnet, quel dommage que votre bonne petite sœur adoptive ne soit pas avec vous !

- La Mayeux ? Vous avez raison, mademoiselle ; mais ce ne sera que partie remise, et la visite qu’elle nous a faite hier ne sera pas la dernière.

La jeune fille, après avoir embrassé sa mère, sortit avec Agricol, dont elle prit le bras.

- Mon Dieu, monsieur Agricol, dit Angèle, si vous saviez combien j’ai été surprise en entrant dans cette belle maison, moi qui étais habituée à voir tant de misère chez les pauvres ouvriers de notre province… misère que j’ai partagée aussi… tandis qu’ici tout le monde a l’air si heureux, si content !… c’est comme une féerie ; en vérité, je crois rêver ; et quand je demande à ma mère l’explication de cette féerie, elle me répond : «M. Agricol t’expliquera cela.»

- Savez-vous pourquoi je suis si heureux de la douce tâche que je vais remplir, mademoiselle ? dit Agricol avec un accent à la fois grave et tendre, c’est que rien ne pouvait venir plus à propos.

- Comment cela, monsieur Agricol ?

- Vous montrer cette maison, vous faire connaître toutes les ressources de notre association, c’est pouvoir vous dire : Ici, mademoiselle, le travailleur, certain du présent, certain de l’avenir, n’est pas, comme tant de ses pauvres frères, obligé de renoncer aux plus doux besoins du cœur… au désir de choisir une compagne pour la vie… cela… dans la crainte d’unir sa misère à une autre misère.

Angèle baissa les yeux et rougit.

- Ici le travailleur peut se livrer sans inquiétude à l’espoir des douces joies de la famille, bien sûr de ne pas être déchiré plus tard par la vue des horribles privations de ceux qui lui sont chers ; ici, grâce à l’ordre, au travail, au sage emploi des forces de chacun, hommes, femmes, enfants, vivent heureux et satisfaits ; en un mot, vous expliquer tout cela, ajouta Agricol en souriant d’un air plus tendre, c’est vous prouver qu’ici, mademoiselle, l’on ne peut rien faire de plus raisonnable… que de s’aimer, et rien de plus sage… que de se marier.

- Monsieur… Agricol, répondit Angèle d’une voix doucement émue et en rougissant encore plus, si nous commencions notre promenade ?

- À l’instant, mademoiselle, répondit le forgeron, heureux du trouble qu’il fit naître dans cette âme ingénue. Mais tenez, nous sommes tout près du dortoir des petites filles.

Ces oiseaux gazouilleurs sont dénichés depuis longtemps ; allons-y.

- Volontiers, monsieur Agricol. Le jeune forgeron et Angèle entrèrent bientôt dans un vaste dortoir, pareil à celui d’une excellente pension.

Les petits lits en fer étaient symétriquement rangés ; à chacune des extrémités se voyaient les lits des deux mères de famille qui remplissaient tour à tour le rôle de surveillante.

- Mon Dieu ! comme ce dortoir est bien distribué, monsieur Agricol ! et quelle propreté ! Qui donc soigne cela si parfaitement ?

- Les enfants eux-mêmes ; il n’y a pas ici de serviteurs ; il existe entre ces bambins une émulation incroyable ; c’est à qui aura mieux fait son lit ; cela les amuse au moins autant que de faire le lit de leur poupée. Les petites filles, vous le savez, adorent jouer au ménage. Eh bien, ici elles y jouent sérieusement, et le ménage se trouve merveilleusement fait…

- Ah ! je comprends… on utilise leurs goûts naturels pour toutes ces sortes d’amusements.

- C’est là tout le secret ; vous les verrez partout très utilement occupées, et ravies de l’importance que ces occupations leur donnent.

- Ah ! monsieur Agricol, dit timidement Angèle, quand on compare ces beaux dortoirs, si sains, si chauds, à ces horribles mansardes glacées où les enfants sont entassés pêle-mêle sur une mauvaise paillasse, grelottant de froid ainsi que cela est chez presque tous les ouvriers de notre pays !

- Et à Paris, donc ! mademoiselle… c’est peut-être pis encore.

- Ah ! combien il faut que M. Hardy soit bon, généreux, et riche surtout, pour dépenser tant d’argent à faire du bien !

- Je vais vous étonner beaucoup, mademoiselle, dit Agricol en souriant, vous étonner tellement que peut-être vous ne me croirez pas…

- Pourquoi donc cela, monsieur Agricol ?

- Il n’y a pas certainement au monde un homme d’un cœur meilleur et plus généreux que M. Hardy ; il fait le bien pour le bien, sans songer à son intérêt ; eh bien, figurez-vous, mademoiselle Angèle, qu’il serait l’homme le plus égoïste, le plus intéressé, le plus avare, qu’il trouverait encore un énorme profit à nous mettre à même d’être aussi heureux que nous le sommes.

- Cela est-il possible, monsieur Agricol ? Vous me le dites, je vous crois ; mais si le bien est si facile… et même si avantageux à faire, pourquoi ne le fait-on pas davantage ?

- Ah ! mademoiselle, c’est qu’il faut trois conditions bien rares à rencontrer chez la même personne :

- Savoir, pouvoir, vouloir.

- Hélas ! oui, ceux qui savent… ne peuvent pas.

- Et ceux qui peuvent ne savent pas.

- Mais, M. Hardy, comment trouve-t-il tant d’avantages au bien dont il vous fait jouir ?

- Je vous expliquerai cela tout à l’heure, mademoiselle.

- Ah ! quelle bonne et douce odeur de fruits ! dit tout à coup Angèle.

- C’est que le fruitier commun n’est pas loin : je parie que vous allez trouver encore là plusieurs de nos petits oiseaux du dortoir occupés ici, non pas à picorer, mais à travailler, s’il vous plaît.

Et Agricol, ouvrant une porte, fit entrer Angèle dans une grande salle garnie de tablettes où des fruits d’hiver étaient symétriquement rangés ; plusieurs enfants de sept à huit ans, proprement et chaudement vêtus, rayonnant de santé, s’occupaient gaiement, sous la surveillance d’une femme, de séparer et de trier les fruits gâtés.

- Vous voyez, dit Agricol, partout autant que possible, nous utilisons les enfants ; ces occupations sont des amusements pour eux, répondent aux besoins de mouvement, d’activité de leur âge, et de la sorte, on ne demande pas aux jeunes filles et aux femmes un temps bien mieux employé.

- C’est vrai, monsieur Agricol ; combien tout cela est sagement ordonné !

- Et si vous les voyiez, ces bambins, à la cuisine, quels services ils rendent ! Dirigés par une ou deux femmes, ils font la besogne de huit ou dix servantes.

- Au fait, dit Angèle en souriant, à cet âge on aime tant à jouer à la dînette ! ils doivent être ravis.

- Justement et de même, sous le prétexte de jouer au jardinet, ce sont eux qui, au jardin, sarclent la terre, font la cueillette des fruits et des légumes, arrosent les fleurs, passent le râteau dans les allées, etc. ; en un mot, cette armée de bambins travailleurs, qui ordinairement restent jusqu’à l’âge de dix à douze ans sans rendre aucun service, ici est très utile ; sauf trois heures d’école, bien suffisantes pour eux, depuis l’âge de six ou sept ans, leurs récréations sont très sérieusement employées, et certes ces chers petits êtres, par l’économie de grands bras que procurent leurs travaux, gagnent beaucoup plus qu’ils ne coûtent, et puis, enfin, mademoiselle, ne trouvez-vous pas qu’il y a dans la présence de l’enfance, ainsi mêlée à tous les labeurs, quelque chose de doux, de pur, de presque sacré, qui impose aux paroles, aux actions, une réserve toujours salutaire ? L’homme le plus grossier respecte l’enfance…

- À mesure que l’on réfléchit, comme on voit en effet ici que tout est calculé pour le bonheur de tous ! dit Angèle avec admiration.

- Et cela n’a pas été sans peine : il a fallu vaincre les préjugés, la routine… Mais tenez, mademoiselle Angèle… nous voici devant la cuisine commune, ajouta le forgeron en souriant, voyez si cela n’est pas aussi imposant que la cuisine d’une caserne ou d’une grande pension.

En effet, l’officine culinaire de la maison commune était immense ; tous ses ustensiles étincelaient de propreté ; puis, grâce aux procédés aussi merveilleux qu’économiques de la science moderne (toujours inabordables aux classes pauvres auxquelles ils seraient indispensables, parce qu’ils ne peuvent se pratiquer que sur une grande échelle) non seulement le foyer et les fourneaux étaient alimentés avec une quantité de combustible deux fois moindre que celle que chaque ménage eût individuellement dépensée, mais l’excédent de calorique suffisait, au moyen d’un calorifère parfaitement organisé, à répandre une chaleur égale dans toutes les chambres de la maison commune. Là encore, des enfants, sous la direction des deux ménagères, rendaient de nombreux services. Rien de plus comique que le sérieux qu’ils mettaient à remplir leurs fonctions culinaires ; il en était de même de l’aide qu’ils apportaient à la boulangerie où se confectionnait, à un rabais extraordinaire (on achetait la farine en gros), cet excellent pain de ménage, salubre et nourrissant, mélange de pur froment et de seigle, si préférable à ce pain blanc et léger qui n’obtient souvent ses qualités qu’à l’aide de substances malfaisantes.

- Bonjour, madame Bertrand, dit gaiement Agricol à une digne matrone qui contemplait gravement les lentes évolutions de plusieurs tournebroches dignes des noces de Gamache, tant ils étaient glorieusement chargés de morceaux de bœuf, de mouton et de veau, qui commençaient à prendre une couleur d’un brun doré des plus appétissantes ; bonjour, madame Bertrand, reprit Agricol ; selon le règlement, je ne dépasse pas le seuil de la cuisine ; je veux seulement la faire admirer à mademoiselle, qui est arrivée ici depuis peu de jours.

- Admirez, mon garçon, admirez… et surtout voyez comme cette marmaille est sage et travaille bien…

Et, ce disant, la matrone indique du bout de la grande cuiller de lèchefrite qui lui servait de sceptre une quinzaine de marmots des deux sexes, assis autour d’une table, profondément absorbés dans l’exercice de leurs fonctions, qui consistaient à pelurer les pommes de terre et à éplucher des herbes.

- Nous aurons donc un vrai festin de Balthazar, madame Bertrand ? demanda Agricol en riant.

- Ma foi ! un vrai festin comme toujours, mon garçon… Voilà la carte du dîner d’aujourd’hui : bonne soupe de légumes au bouillon, bœuf rôti avec des pommes de terre autour, salade, fruits, fromage, et pour extra du dimanche des tourtes au raisiné que fait la mère Denis à la boulangerie et, c’est le cas de le dire, à cette heure le four chauffe.

- Ce que vous me dites là, madame Bertrand, me met furieusement en appétit, dit gaiement Agricol. Du reste, on s’aperçoit bien quand c’est votre tour d’être de cuisine, ajouta-t-il d’un air flatteur.

- Allez, allez, grand moqueur ! dit gaiement le cordon bleu de service.

- C’est encore cela qui m’étonne tant, monsieur Agricol, dit Angèle à Agricol en continuant de marcher à côté de lui, c’est de comparer la nourriture si insuffisante, si malsaine, des ouvriers de notre pays, à celle que l’on a ici.

- Et pourtant nous ne dépensons pas plus de vingt-cinq sous par jour, pour être beaucoup mieux nourris que nous ne le serions pour trois francs à Paris.

- Mais c’est à n’y pas croire, monsieur Agricol.

Comment est-ce donc possible ?

- C’est toujours grâce à la baguette de M. Hardy ! Je vous expliquerai cela tout à l’heure.

- Ah ! que j’ai aussi d’impatience de le voir, M. Hardy !

- Vous le verrez bientôt, peut-être aujourd’hui ; car on l’attend d’un moment à l’autre. Mais tenez, voici le réfectoire que vous ne connaissez pas, puisque votre famille, comme d’autres ménages, a préféré se faire apporter à manger chez elle… Voyez donc quelle belle pièce… et si gaie sur le jardin, en face de la fontaine !

En effet, c’était une vaste salle bâtie en forme de galerie et éclairée par dix fenêtres ouvrant sur le jardin ; des tables recouvertes de toile cirée bien luisante étaient rangées près des murs : de sorte que, pendant l’hiver, cette pièce servait le soir, après les travaux, de salle de réunion et de veillée, pour les ouvriers qui préféraient passer la soirée en commun au lieu de la passer seuls chez eux ou en famille. Alors dans cette immense salle, bien chauffée par le calorifère, brillamment éclairée au gaz, les uns lisaient, d’autres jouaient aux cartes, ceux-là causaient ou s’occupaient de menus travaux.

- Ce n’est pas tout, dit Agricol à la jeune fille, vous trouverez, j’en suis sûr, cette pièce encore plus belle lorsque vous saurez que le jeudi et le dimanche elle se transforme en salle de bal, et le mardi et le samedi soir en salle de concert.

- Vraiment !…

- Certainement, répondit fièrement le forgeron. Nous avons parmi nous des musiciens exécutants, très capables de faire danser ; de plus, deux fois la semaine, nous chantons presque tous en chœur, hommes, femmes, enfants.

Malheureusement, cette semaine, quelques troubles survenus dans la fabrique ont empêché nos concerts.

- Autant de voix ! cela doit être superbe.

- C’est très beau, je vous assure… M. Hardy a toujours beaucoup encouragé chez nous cette distraction d’un effet si puissant, dit-il, et il a raison, sur l’esprit et sur les mœurs. Pendant un hiver, il a fait venir ici, à ses frais, deux élèves du célèbre M. Wilhem ; et, depuis, notre école a fait de grand progrès. Vraiment, je vous assure, mademoiselle Angèle, que, sans nous flatter, c’est quelque chose d’assez émouvant que d’entendre environ deux cents voix diverses chanter en chœur quelque hymne au travail ou à la liberté… Vous entendez cela, et vous trouverez, j’en suis sûr qu’il y a quelque chose de grandiose, et pour ainsi dire d’élevant pour le cœur, dans l’accord fraternel de toutes ces voix se fondant en un seul son, grave, sonore et imposant.

- Oh ! je le crois ; quel bonheur d’habiter ici ! Il n’y a que des joies, car le travail ainsi mélangé de plaisirs devient un bonheur.

- Hélas ! il y a ici comme partout des larmes et des douleurs, dit tristement Agricol. Voyez-vous là… ce bâtiment isolé, bien exposé ?

- Oui, quel est-il ?

- C’est notre salle de malades… Heureusement, grâce à notre régime sain et salubre, elle n’est pas souvent au complet ; une cotisation annuelle nous permet d’avoir un très bon médecin ; de plus, une caisse de secours mutuels est organisée de telle sorte qu’en cas de maladie chacun de nous reçoit les deux tiers de ce qu’il reçoit en santé.

- Comme tout cela est bien entendu ! Et là-bas, monsieur Agricol, de l’autre côté de la pelouse ?

- C’est la buanderie et le lavoir d’eau courante, chaude et froide, et puis, sous ce hangar, est le séchoir ; plus loin, les écuries et les greniers de fourrage pour les chevaux du service de la fabrique.

- Mais, enfin, monsieur Agricol, allez-vous me dire le secret de toutes ces merveilles ?

- En dix minutes vous allez comprendre cela, mademoiselle.

Malheureusement la curiosité d’Angèle fut à ce moment déçue : la jeune fille se trouvait avec Agricol près d’une barrière à claire voie servant de clôture au jardin, du côté de la grande allée qui séparait les ateliers de la maison commune. Tout à coup, une bouffée de vent apporta le bruit très lointain de fanfares guerrières et d’une musique militaire ; puis on entendit le galop retentissant de deux chevaux qui s’approchaient rapidement, et bientôt arriva, monté sur un beau cheval noir à longue queue flottante et à la housse cramoisie, un officier général ; ainsi que sous l’Empire, il portait des bottes à l’écuyère et une culotte blanche ; son uniforme bleu étincelait de broderie d’or, le grand cordon rouge de la Légion d’honneur était passé sur son épaulette droite quatre fois étoilée d’argent, et son chapeau largement bordé d’or était garni de plumes blanches, distinction réservée aux maréchaux de France. On ne pouvait voir un homme de guerre d’une tournure plus martiale, plus chevaleresque, et plus fièrement campé sur son cheval de bataille.

Au moment où le maréchal Simon, car c’était lui, arrivait devant Angèle et Agricol, il arrêta brusquement sa monture sur ses jarrets, en descendit lestement, et jeta ses rênes d’or à un domestique en livrée qui le suivait à cheval.

- Où faudra-t-il attendre monsieur le duc ? demanda le palefrenier.

- Au bout de l’allée, dit le maréchal.

Et se découvrant avec respect, il s’avança vivement, le chapeau à la main, au-devant d’une personne qu’Angèle et Agricol ne voyaient pas encore.

Cette personne parut bientôt au détour de l’allée : c’était un vieillard à la figure énergique et intelligente : il portait une blouse fort propre, une casquette de drap sur ses longs cheveux blancs, et les mains dans ses poches, il fumait paisiblement une vieille pipe d’écume de mer.

- Bonjour, mon bon père, dit respectueusement le maréchal en embrassant avec effusion le vieil ouvrier, qui, après lui avoir rendu tendrement son étreinte, lui dit, voyant qu’il conservait son chapeau à la main :

- Couvre-toi donc, mon garçon… Mais comme te voilà beau ! ajouta-t-il en souriant.

- Mon père, c’est que je viens d’assister à une revue tout près d’ici… et j’ai profité de cette occasion pour être plus tôt près de vous.

- Ah ça ! est-ce que l’occasion m’empêchera d’embrasser mes petites filles comme tous les dimanches ?

- Non, mon père, elles vont venir en voiture, Dagobert les accompagnera.

- Mais… qu’as-tu donc ? Tu sembles soucieux.

- C’est qu’en effet, mon père, dit le maréchal d’un air péniblement ému, j’ai de graves choses à vous apprendre.

- Viens chez moi, alors, dit le vieillard assez inquiet. Et le maréchal et son père disparurent au tournant de l’allée. Angèle était restée si stupéfaite de ce que ce brillant officier général, qu’on appelait M. de duc, avait pour père un vieil ouvrier en blouse, que, regardant Agricol d’un air interdit, elle lui dit :

- Comment ! monsieur Agricol… ce vieil ouvrier…

- Est le père de M. le maréchal duc de Ligny, l’ami… oui, je puis le dire, ajouta Agricol d’une voix émue, l’ami de mon père à moi, qui a fait la guerre pendant vingt ans sous ses ordres.

- Être si haut et se montrer si respectueux, si tendre pour son père ! dit Angèle. Le maréchal doit avoir un bien noble cœur, mais comment laisse-t-il son père ouvrier ?

- Parce que le père Simon ne quitterait son état et sa fabrique pour rien au monde, il est né ouvrier, il veut mourir ouvrier, quoiqu’il ait pour fils un duc, un maréchal de France.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > III. LE SECRET.

III. Le secret.

Après que l’étonnement fort naturel qu’Angèle avait éprouvé à l’arrivée du maréchal Simon fut dissipé, Agricol lui dit en souriant :

- Je ne voudrais pas, mademoiselle Angèle, profiter de cette circonstance pour m’épargner de vous dire le secret de toutes les merveilles de notre maison commune.

- Oh ! je ne vous aurais pas non plus laissé manquer à votre promesse, monsieur Agricol, répondit Angèle ; ce que vous m’avez déjà dit m’intéresse trop pour cela.

- Écoutez-moi donc, mademoiselle, M. Hardy, en véritable magicien, a prononcé trois mots cabalistiques : - ASSOCIATION, - COMMUNAUTÉ, - FRATERNITÉ. Nous avons compris le sens de ces paroles, et les merveilles que vous voyez ont été créées, à notre grand avantage, et aussi, je vous le répète, au grand avantage de M. Hardy.

- C’est toujours cela qui me paraît extraordinaire, monsieur Agricol.

- Supposez, mademoiselle, que M. Hardy, au lieu d’être ce qu’il est, eût été seulement un spéculateur au cœur sec, ne connaissant que le produit, se disant : «Pour que ma fabrique me rapporte beaucoup, que faut-il ? Main-d’œuvre parfaite, grande économie de matières premières, parfait emploi du temps des ouvriers, en un mot, économie de fabrication afin de produire à très bon marché ; excellence des produits afin de vendre très cher…»

- Certainement, monsieur Agricol, un fabricant ne peut exiger davantage.

- Eh bien, mademoiselle, ces exigences eussent été satisfaites… ainsi qu’elles l’ont été ; mais comment ? Le voici :

M. Hardy, seulement spéculateur, se serait d’abord dit :

«Éloignés de ma fabrique, les ouvriers, pour s’y rendre, peineront, se levant plus tôt, ils dormiront moins, prendre sur le sommeil si nécessaire aux travailleurs, mauvais calcul : ils s’affaiblissent, l’ouvrage s’en ressent ; puis l’intempérie des saisons empirera cette longue course ; l’ouvrier arrivera mouillé, frissonnant de froid, énervé avant le travail, et alors… quel travail !»

- Cela est malheureusement vrai, monsieur Agricol, quand à Lille j’arrivais toute mouillée d’une pluie froide à la manufacture, j’en tremblais quelquefois toute la journée à mon métier.

- Aussi, mademoiselle Angèle, le spéculateur dira : «Loger mes ouvriers à la porte de ma fabrique c’est obvier à cet inconvénient. Calculons : l’ouvrier marié paye en moyenne, dans Paris, deux cent cinquante francs par an, une ou deux mauvaises chambres et un cabinet, le tout obscur, étroit, malsain, dans quelque rue noire et infecte ; là il vit entassé avec sa famille ; aussi quelles santés délabrées ! toujours fiévreux, toujours chétifs ; et quel travail attendre d’un fiévreux, d’un chétif ? Quant aux ouvriers garçons, ils payent un logement moins grand, mais aussi insalubre, environ cent cinquante francs. Or, additionnons : j’emploie cent quarante-six ouvriers mariés ; ils payent donc à eux tous, pour leur affreux taudis, trente-six mille cinq cents francs par an ; d’autre part, j’emploie cent quinze ouvriers garçons qui payent aussi par an dix-sept mille deux cent quatre-vingt francs, total environ cinquante mille francs de loyer, le revenu d’un million.

- Mon Dieu, monsieur Agricol, quelle grosse somme font pourtant tous ces petits mauvais loyers réunis !

- Vous voyez, mademoiselle, cinquante mille francs par an ! Le prix d’un logement de millionnaire ; alors, que se dit notre spéculateur ?

«Pour décider mes ouvriers à abandonner leur demeure à Paris, je leur ferai d’énormes avantages. J’irai jusqu’à réduire de moitié le prix de leur loyer, et, au lieu de chambres malsaines, ils auront des appartements vastes, bien aérés, bien exposés et facilement chauffés et éclairés à peu de frais ; ainsi, cent quarante-six ménages me payant seulement cent vingt-cinq francs de loyer, et cent quinze garçons soixante-quinze francs, j’ai un total de vingt-six à vingt-sept mille francs… Un bâtiment assez vaste pour loger tout ce monde me coûtera tout au plus cinq cent mille francs. J’aurai donc mon argent placé au moins à cinq pour cent, et parfaitement assuré, puisque les salaires me garantiront le prix du loyer.»

- Ah ! monsieur Agricol, je commence à comprendre comment il peut être quelquefois avantageux de faire le bien, même dans un intérêt d’argent.

- Et moi je suis presque certain, mademoiselle, qu’à la longue les affaires faites avec droiture et loyauté sont toujours bonnes. Mais revenons à notre spéculateur. «Voici donc, dira-t-il, mes ouvriers établis à la porte de ma fabrique, bien logés, bien chauffés, et arrivant toujours vaillants à l’atelier. Ce n’est pas tout… l’ouvrier anglais, qui mange de bon bœuf, qui boit de bonne bière, fait, à temps égal, deux fois le travail de l’ouvrier français, réduit à une détestable nourriture plus débilitante que confortante, grâce à l’empoisonnement des denrées. Mes ouvriers travailleraient donc beaucoup plus s’ils mangeaient beaucoup mieux. Comment faire, sans y mettre du mien ? Mais j’y songe le régime des casernes, des pensions et même des prisons, qu’est-il ? la mise en commun des ressources individuelles, qui procurent ainsi une somme de bien-être impossible à réaliser sans cette association.

Or, si mes deux cent soixante ouvriers, au lieu de faire deux cent soixante cuisines détestables, s’associent pour n’en faire qu’une pour tous, mais très bonne, grâce à des économies de toute sorte, quel avantage pour moi… et pour eux ! Deux ou trois ménagères suffiraient chaque jour, aidées par des enfants, à préparer les repas : au lieu d’acheter le bois, le charbon, par fractions et de le payer le double de sa valeur, l’association de nos ouvriers ferait, sous ma garantie (leurs salaires me garantiraient à mon tour), de grands approvisionnements de bois, de farine, de beurre, d’huile, de vin, etc., en s’adressant directement aux producteurs. Ainsi ils payeraient trois ou quatre sous la bouteille d’un vin pur et sain, au lieu de payer douze ou quinze sous un breuvage empoisonné. Chaque semaine l’association achèterait sur pied un bœuf et quelques moutons, les ménagères feraient le pain, comme à la campagne ; enfin, avec ces ressources, de l’ordre et de l’économie, mes ouvriers auraient, pour vingt-cinq sous par jour, une nourriture salubre, agréable et suffisante.»

- Ah ! tout s’explique maintenant, monsieur Agricol !

- Ce n’est pas tout, mademoiselle ; continuant le rôle du spéculateur au cœur sec, il se dit : «Voici mes ouvriers bien logés, bien chauffés, bien nourris avec une économie de moitié, qu’ils soient aussi bien chaudement vêtus, leur santé a toute chance d’être parfaite, et la santé, c’est le travail. L’association achètera donc en gros et au prix de fabrique (toujours sous ma garantie que le salaire m’assure) de chaudes et solides étoffes, de bonnes et fortes toiles, qu’une partie des femmes d’ouvriers confectionneront en vêtements aussi bien que des tailleurs.

Enfin, la fourniture des chaussures et des coiffures étant considérable, l’association obtiendra un rabais notable de l’entrepreneur.» Eh bien ! mademoiselle Angèle, que dites-vous de notre spéculateur ?

- Je dis, monsieur Agricol, répondit la jeune fille avec une admiration naïve, que c’est à n’y pas croire ; et cela est si simple cependant !

Sans doute, rien de plus simple que le bien, que le beau, et ordinairement on n’y songe guère. Remarquez aussi que notre homme ne parle absolument qu’au point de vue de son intérêt privé… Ne considérant que le côté matériel de la question, comptant pour rien l’habitude de fraternité, d’appui, de solidarité, qui naît inévitablement de la vie commune, ne réfléchissant pas que le bien-être moralise et adoucit le caractère de l’homme, ne se disant pas que les forts doivent appui et enseignement aux faibles, ne songeant pas qu’après tout l’homme honnête, actif et laborieux a droit, positivement droit, à exiger de la société du travail et un salaire proportionné aux besoins de sa condition… non, notre spéculateur ne pense qu’au produit brut ; eh bien ! vous le voyez non seulement il place sûrement son argent en maisons à cinq pour cent, mais il trouve de grands avantages au bien-être matériel de ses ouvriers.

- C’est juste, monsieur Agricol.

- Et que diriez-vous donc, mademoiselle, quand je vous aurai prouvé que notre spéculateur a aussi un grand avantage à donner à ses ouvriers, en outre de leur salaire régulier, une part proportionnelle dans ses bénéfices ?

- Cela me paraît plus difficile, monsieur Agricol.

- Écoutez-moi quelques minutes encore, et vous serez convaincue.

En conversant ainsi, Angèle et Agricol étaient arrivés près de la porte du jardin de la maison commune.

Une femme âgée, vêtue très simplement, mais avec soin, s’approcha d’Agricol et lui dit :

- M. Hardy est-il de retour à sa fabrique, monsieur ?

- Non, madame, mais on l’attend d’un moment à l’autre.

- Aujourd’hui, peut-être ?

- Aujourd’hui ou demain, madame.

- On ne sait pas à quelle heure il sera ici, monsieur ?

- Je ne crois pas qu’on le sache, madame ; mais le portier de la fabrique, qui est aussi le portier de la maison de M. Hardy, pourra peut-être vous en instruire.

- Je vous remercie, monsieur.

- À votre service, madame.

- Monsieur Agricol, dit Angèle lorsque la femme qui venait d’interroger le forgeron fut éloignée, ne trouvez-vous pas que cette dame était bien pâle et avait l’air bien ému ?

- Je l’ai remarqué comme vous, mademoiselle ; il m’a semblé voir rouler une larme dans ses yeux.

- Oui, elle avait l’air d’avoir pleuré. Pauvre femme ! peut-être vient-elle demander quelques secours à M. Hardy… Mais qu’avez-vous, monsieur Agricol, vous semblez tout pensif ?

Agricol pressentait vaguement que la visite de cette femme âgée, à la figure si triste, devait avoir quelque rapport avec l’aventure de la jeune et jolie dame blonde qui trois jours auparavant était venue si éplorée, si émue, demander des nouvelles de M. Hardy, et qui avait appris peut-être trop tard qu’elle avait été suivie et espionnée.

- Pardonnez-moi, mademoiselle, dit Agricol à Angèle, mais la présence de cette femme me rappelait une circonstance dont je ne puis malheureusement pas vous parler, car ce n’est pas mon secret à moi seul.

- Oh ! rassurez-vous, monsieur Agricol, répondit la jeune fille en souriant, je ne suis pas curieuse, et ce que vous m’apprenez m’intéresse tant que je ne désire pas vous entendre parler d’autre chose.

- Eh bien donc, mademoiselle, quelques mots encore, et vous serez, comme moi, au courant de tous les secrets de notre association…

- Je vous écoute, monsieur Agricol.

- Parlons toujours au point de vue du spéculateur intéressé. Il se dit : «Voici mes ouvriers dans les meilleures conditions pour travailler beaucoup ; maintenant, pour obtenir de gros bénéfices, que faire ? Fabriquer à bon marché, vendre très cher. Mais pas de bon marché sans l’économie de matières premières, sans la perfection des procédés de fabrication, sans la célérité du travail. Or, malgré ma surveillance, comment empêcher mes ouvriers de prodiguer la matière ? comment les engager, chacun dans sa spécialité, à chercher des procédés plus simples, moins onéreux ?»

- C’est vrai, monsieur Agricol, comment faire ?

-» Et ce n’est pas tout, dira notre homme ; pour vendre, très cher mes produits, il faut qu’ils soient irréprochables, excellents. Mes ouvriers font suffisamment bien ; ce n’est pas assez : il faut qu’ils fassent des chefs-d’œuvre.»

- Mais, monsieur Agricol, une fois leur tâche suffisamment accomplie, quel intérêt auraient les ouvriers de se donner beaucoup de mal pour la fabrique des chefs-d’œuvre ?

- C’est le mot, mademoiselle Angèle, QUEL INTÉRÊT ont-ils ? Notre spéculateur aussi se dit bientôt : «Que mes ouvriers aient intérêt à économiser la matière première, intérêt à bien employer leur temps, intérêt à trouver des procédés de fabrication meilleurs, intérêt à ce que ce qui sort de leurs mains soit un chef-d’œuvre… alors mon but est atteint.

Eh bien, intéressons mes ouvriers dans les bénéfices que me procureront leur économie, leur activité, leur zèle, leur habileté : mieux ils fabriqueront, mieux je vendrai : meilleure sera leur part et la mienne aussi.»

- Ah ! maintenant je comprends, monsieur Agricol.

- Et notre spéculateur spéculait bien ; avant d’être intéressé, l’ouvrier se disait : «Peu m’importe, à moi, qu’à la journée je fasse plus, qu’à la tache je fasse mieux ? Que m’en revient-il ? Rien ! Eh bien, à strict salaire, strict devoir. Maintenant, au contraire, j’ai intérêt à avoir du zèle, de l’économie. Oh ! alors, tout change ; je redouble d’activité, je stimule celle des autres ; un camarade est-il paresseux, cause-t-il un dommage quelconque à la fabrique, j’ai le droit de lui dire : «Frère, nous souffrons tous plus ou moins de ta fainéantise ou du tort que tu fais à la chose commune.»

- Et alors, comme l’on doit travailler avec ardeur, avec courage, avec espérance, monsieur Agricol !

- C’est bien là-dessus qu’a compté notre spéculateur ; et il se dira encore : «Des trésors d’expérience, de savoir pratique, sont souvent enfouis dans les ateliers, faute de bon vouloir, d’occasion ou d’encouragement ; d’excellents ouvriers, au lieu de perfectionner, d’innover comme ils le pourraient, suivent indifféremment la routine… Quel dommage ! car un homme intelligent, occupé toute sa vie d’un travail spécial, doit découvrir à la longue mille moyens de faire mieux ou plus vite ; je fonderai donc une sorte de comité consultatif, j’y appellerai mes chefs d’atelier et mes ouvriers les plus habiles ; notre intérêt est maintenant commun ; il jaillira nécessairement de vives lumières de ce foyer d’intelligences pratiques…» Le spéculateur ne se trompe pas ; bientôt frappé des ressources incroyables, des mille procédés nouveaux, ingénieux, parfaits tout à coup révélés par les travailleurs :

«Mais malheureux ! s’écria-t-il, vous saviez cela et vous ne me le disiez pas ? Ce qui me coûte disons cent francs à fabriquer ne m’en aurait coûté que cinquante, sans compter une énorme économie de temps. - Mon bourgeois, répondit l’ouvrier, qui n’est pas plus bête qu’un autre, quel intérêt avais-je, moi, à ce que vous fassiez ou non une économie de cinquante pour cent sur ceci ou sur cela ? Aucun. À cette heure, c’est autre chose ; vous me donnez, outre mon salaire, une part dans vos bénéfices, vous me relevez à mes propres yeux en consultant mon expérience, mon savoir ; au lieu de me traiter comme une espèce inférieure, vous entrez en communion avec moi ; il est de mon intérêt, il est de mon devoir de vous dire ce que je sais et de tâcher d’acquérir encore.» Et voilà, mademoiselle Angèle, comment le spéculateur organiserait des ateliers à faire honte et envie à ses concurrents. Maintenant, si, au lieu de ce calculateur au cœur sec, il s’agissait d’un homme qui, joignant à la science des chiffres les tendres et généreuses sympathies d’un cœur évangélique et l’élévation d’un esprit éminent, étendrait son ardente sollicitude non seulement sur le bien-être matériel, mais sur l’émancipation morale des ouvriers, cherchant par tous les moyens possibles à développer leur intelligence, à rehausser leur cœur, et qui, fort de l’autorité que lui donneraient ses bienfaits, sentant surtout que celui-là de qui dépend le bonheur ou le malheur de trois cents créatures humaines a aussi charge d’âmes, guiderait ceux qu’il n’appellerait plus ses ouvriers, mais ses frères, dans les voies les plus droites, les plus nobles, tâcherait de faire naître en eux le goût de l’instruction, des arts, qui les rendrait enfin heureux et fiers d’une condition qui n’est souvent acceptée par d’autres qu’avec des larmes de malédiction et de désespoir… eh bien, mademoiselle Angèle, cet homme c’est… Mais tenez, mon Dieu !… il ne pouvait arriver parmi nous qu’au milieu d’une bénédiction… le voilà… c’est M. Hardy !

- Ah ! monsieur Agricol, dit Angèle émue en essuyant ses larmes, c’est les mains jointes de reconnaissance qu’il faudrait le recevoir.

- Tenez… voyez si cette noble et douce figure n’est pas l’image de cette âme admirable.

En effet, une voiture de poste, où se trouvait M. Hardy avec M. de Blessac, l’indigne ami qui le trahissait d’une manière si infâme, entrait à ce moment dans la cour de la fabrique.

* * * * *

Quelques mots seulement sur les faits que nous venons d’essayer d’exposer dramatiquement, et qui se rattachent à l’organisation du travail ; question capitale, dont nous nous occuperons encore avant la fin de ce livre. Malgré les discours plus ou moins officiels des gens plus ou moins SÉRIEUX (il nous semble que l’on abuse un peu de cette lourde épithète) sur la PROSPÉRITÉ DU PAYS, il est un fait hors de toute discussion : à savoir que jamais les classes laborieuses de la société n’ont été plus misérables ; car jamais les salaires n’ont été moins en rapport avec les besoins pourtant plus que modestes des travailleurs.

Une preuve irrécusable de ce que nous avançons, c’est la tendance progressive des classes riches à venir en aide à ceux qui souffrent si cruellement. Les crèches, les maisons de refuge pour les enfants pauvres, les fondations philanthropiques, etc., démontrent assez que les heureux du monde pressentent que, malgré les assurances officielles à l’endroit de la prospérité générale, des maux terribles, menaçants, fermentent au fond de la société. Si généreuses que soient ces tentatives isolées, individuelles, elles sont, elles doivent être plus qu’insuffisantes.

Les gouvernants seuls pourraient prendre une initiative efficace… mais ils s’en garderont bien. Les gens sérieux discutent sérieusement l’importance de nos relations diplomatiques avec le Monomotapa, ou toute autre affaire aussi sérieuse, et ils abandonnent aux chances de la commisération privée, au hasard du bon ou du mauvais vouloir des capitalistes et des fabricants, le sort de plus en plus déplorable de tout un peuple immense, intelligent, laborieux, s’éclairant de plus en plus sur ses droits et sur sa force, mais si affamé par les désastres d’une impitoyable concurrence qu’il manque même souvent du travail dont il a peine à vivre ! Soit… les gens sérieux ne daignent pas songer à ces formidables misères… Les hommes d’État sourient de pitié à la seule pensée d’attacher leur nom à une initiative qui les entourerait d’une popularité bienfaisante et féconde. Soit… tous préfèrent attendre le moment où la question sociale éclatera comme la foudre… Alors… au milieu de cette effrayante commotion qui ébranlera le monde, on verra ce que deviendront les questions sérieuses et les hommes sérieux de ce temps-ci. Pour conjurer, ou du moins pour reculer peut-être ce sinistre avenir, c’est donc encore aux sympathies privées qu’il faut s’adresser, au nom du bonheur, au nom de la tranquillité, au nom du salut de tous…

Nous l’avons dit il y a longtemps : SI LES RICHES SAVAIENT ! ! ! Eh bien, répétons-le, à la louange de l’humanité, lorsque les riches savent, ils font souvent le bien avec intelligence et générosité. Tâchons de leur démontrer, à eux et à ceux-là aussi de qui dépend le sort d’une foule innombrable de travailleurs, qu’ils peuvent être bénis, adorés, pour ainsi dire, sans bourse délier.

Nous avons parlé des maisons communes où les ouvriers trouveraient à des prix minimes les logements salubres et bien chauffés.

Cette excellente institution était sur le point de se réaliser en 1829, grâce aux charitables intentions de Mlle Amélie de Virolles. À cette heure, en Angleterre lord Ashley s’est mis à la tête d’une compagnie qui se propose le même but, et qui offrira aux actionnaires un minimum de quatre pour cent d’intérêt garanti.

Pourquoi ne suivrait-on pas en France un pareil exemple, exemple qui aurait de plus l’avantage de donner aux classes pauvres les premiers rudiments et les premiers moyens d’association ? Les immenses avantages de la vie commune sont évidents, ils frappent tous les esprits ; mais le peuple est hors d’état de fonder les établissements indispensables à ces communautés. Quels immenses services rendrait donc le riche en mettant les travailleurs à même de jouir de ces précieux avantages ! Que lui importerait de faire construire une maison de rapport qui offrît un logement salubre à cinquante ménages, pourvu que son revenu fût assuré ? et il serait très facile de le lui garantir.

Pourquoi l’institut, qui donne annuellement pour sujets de concours aux jeunes architectes des plans de palais, d’églises, de salles de spectacle, etc., ne demanderait-il pas quelquefois le plan d’un grand établissement destiné au logement des classes laborieuses, qui devrait réunir toutes les conditions d’économie et de salubrité désirables ?

Pourquoi le conseil municipal de Paris, dont l’excellent vouloir, dont la paternelle sollicitude pour des classes souffrantes, se sont tant de fois admirablement manifestés, n’établirait-il pas dans les arrondissements populeux des maisons communes modèles où l’on ferait les premières applications de la vie en commun ? Le désir d’être admis dans ces établissements serait un puissant levier d’émulation, de moralisation, et aussi une consolante espérance… pour les travailleurs… Or, c’est quelque chose que l’espérance.

La ville de Paris ferait ainsi un bon placement, une bonne action, et son exemple déciderait peut-être les gouvernants à sortir de leur impitoyable indifférence.

Pourquoi enfin les capitalistes qui fondent des manufactures ne profiteraient-ils pas de cet enseignement pour joindre des maisons communes d’ouvriers à leurs usines ou à leurs fabriques ?

Il s’ensuivrait pour les fabricants eux-mêmes un avantage très considérable dans ces temps de concurrence désespérée. Voici comment : la réduction du salaire est d’autant plus funeste, d’autant plus intolérable pour l’ouvrier, qu’elle l’oblige à se priver souvent des objets de première nécessité : or, si en vivant isolément, trois francs lui suffisent à peine pour vivre, et que le fabricant lui facilite le moyen de vivre avec trente sous grâce à l’association, le salaire de l’artisan pourra, dans un moment de crise commerciale, être réduit de moitié, sans qu’il ait trop à souffrir de cette diminution, encore préférable au chômage, et le fabricant ne sera pas obligé de suspendre ses travaux.

Nous espérons avoir démontré l’avantage, l’utilité, la facilité d’une fondation de maisons communes d’ouvriers.

Nous avons ensuite posé ceci : Qu’il serait non seulement de la plus rigoureuse équité que le travailleur participât aux bénéfices, fruit de son labeur et de son intelligence, mais que cette juste répartition profiterait même au fabricant.

Ici il ne s’agit que d’hypothèses, de projets, parfaitement réalisables d’ailleurs, il s’agit de faits accomplis. Un de nos meilleurs amis, très grand industriel, dont le cœur vaut l’esprit, a créé un comité consultatif d’ouvriers et les a appelés (en outre de leur salaire) à jouir d’une part proportionnelle dans les bénéfices de son exploitation ; déjà les résultats ont dépassé ses espérances.

Afin d’entourer cet exemple excellent de toutes les facilités possibles d’exécution dans le cas où quelques esprits à la fois sages et généreux voudraient l’imiter, nous donnons en note les bases de cette organisation.

Jusqu’à présent, le travailleur n’a eu qu’une part minime, insuffisante à ses besoins ; ne serait-il pas juste, humain, de le rétribuer mieux, et cela directement ou indirectement, soit en lui facilitant le bien-être que procure l’association, soit en lui donnant une part dans les bénéfices dus en partie à ses labeurs ? En admettant même, au pis-aller, et vu les détestables effets de la concurrence anarchique, que cette augmentation de salaire dût diminuer quelque peu la part du capitaliste et de l’exploitant, ceux-ci ne feraient-ils pas encore non seulement une chose généreuse et équitable, mais une chose avantageuse, en mettant leur fortune, leur industrie à l’abri de tout bouleversement, puisqu’ils auraient ôté aux travailleurs tout légitime prétexte de trouble, de douloureuses et justes réclamations ?

En un mot, ceux-là nous paraissent toujours singulièrement sages qui assurent leurs biens contre l’incendie.

* * * * *

Nous l’avons dit : M. Hardy et M. de Blessac étaient arrivés à la fabrique.

Peu de temps après, on vit de loin, du côté de Paris, s’avancer un modeste petit fiacre se dirigeant aussi vers la fabrique. Dans ce fiacre se trouvait Rodin.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > IV. RÉVÉLATIONS.

IV. Révélations.

Pendant la visite d’Angèle et d’Agricol à la maison commune, la bande des Loups, se recrutant sur la route d’un assez grand nombre d’habitués de cabarets, avait continué de marcher sur la fabrique, vers laquelle se dirigeait lentement le fiacre qui amenait Rodin de Paris.

M. Hardy, en descendant de voiture avec son ami, M. de Blessac, était entré dans le salon de la maison qu’il occupait auprès de la manufacture.

M. Hardy était d’une taille moyenne, élégante et frêle, qui annonçait une nature essentiellement nerveuse et impressionnable. Son front était large et ouvert, son teint pâle, ses yeux noirs, à la fois remplis de douceur et de pénétration, sa physionomie loyale, spirituelle et attrayante. Un seul mot peindra le caractère de M. Hardy : sa mère l’appelait la Sensitive ; c’était en effet une de ces organisations d’une finesse, d’une délicatesse exquises, aussi expansives, aussi aimantes que nobles et généreuses, mais d’une telle susceptibilité, qu’au moindre froissement elles se replient et se concentrent en elles-mêmes. Si l’on joint à cette excessive sensibilité un amour passionné pour les arts, une intelligence d’élite, des goûts essentiellement choisis, raffinés, et que l’on songe aux mille déceptions ou déloyautés sans nombre dont M. Hardy avait dû être victime dans la carrière industrielle, on se demande comment ce cœur si délicat, si tendre, n’avait pas été mille fois brisé dans cette lutte incessante contre les idées les plus impitoyables. M. Hardy avait en effet beaucoup souffert : forcé de suivre la carrière industrielle pour faire honneur à des affaires que son père, modèle de droiture et de probité, avait laissées un peu embarrassées, par suite des événements de 1815, il était parvenu à force de travail, de capacité, à atteindre une des positions les plus honorables de l’industrie ; mais, pour arriver à ce but, que d’ignobles tracasseries à subir, que de perfides concurrences à combattre, que de rivalités haineuses à lasser !

Impressionnable comme il l’était, M. Hardy eût mille fois succombé à ses fréquents accès d’indignation douloureuse contre la bassesse, de révolte amère contre l’improbité, sans le sage et ferme appui de sa mère ; de retour auprès d’elle, après une journée de lutte pénible ou de déceptions odieuses, il se trouvait tout à coup transporté dans une atmosphère d’une pureté si bienfaisante, d’une sérénité si radieuse, qu’il perdait presque à l’instant le souvenir des choses honteuses dont il avait été si cruellement froissé pendant le jour ; les déchirements de son cœur s’apaisaient au seul contact de la grande et belle âme de sa mère ; aussi son amour pour elle était-il une véritable idolâtrie. Lorsqu’il la perdit, il éprouva un de ces chagrins calmes, profonds, comme le sont les chagrins qui ne finissent jamais, et qui, faisant pour ainsi dire partie de notre vie, ont même parfois leurs jours de mélancolique douceur. Peu de temps après cet affreux malheur, M. Hardy se rapprocha davantage de ses ouvriers ; il avait toujours été juste et bon pour eux ; mais, quoique la place que sa mère laissait dans son cœur dût à jamais rester vide, il se sentit, pour ainsi dire, un redoublement d’affectuosité, éprouvant d’autant plus le besoin de voir autour de lui des gens heureux qu’il souffrait davantage ; bientôt les merveilleuses améliorations qu’il apporta au bien-être physique et moral de tout ce qui l’entourait, servirent, non de distraction, mais d’occupation à sa douleur. Peu à peu aussi il s’éloigna du monde et concentra sa vie dans trois affections : une amitié tendre, dévouée, qui semblait résumer toutes ses amitiés passées, un amour ardent et sincère comme un dernier amour, et un attachement paternel pour ses ouvriers… Ses jours se passaient donc au milieu de ce petit monde rempli de reconnaissance, de respect pour lui ; monde qu’il avait pour ainsi dire créé à son image à lui, afin d’y trouver un refuge contre les douloureuses réalités dont il avait horreur, et de ne s’entourer ainsi que d’êtres bons, intelligents, heureux et capables de répondre à toutes les nobles pensées qui lui devenaient pour ainsi dire de plus en plus vitales.

Ainsi, après bien des chagrins, M. Hardy, arrivé à la maturité de l’âge, possédant un ami sincère, une maîtresse digne de son amour, et se sachant certain de l’attachement passionné de ses ouvriers, avait donc rencontré, à l’époque de ce récit, toute la somme de félicité à laquelle il pouvait prétendre depuis la mort de sa mère.

M. de Blessac, l’intime ami de M. Hardy, avait été longtemps digne de cette touchante et fraternelle affection ; mais l’on a vu par quel moyen diabolique le père d’Aigrigny et Rodin étaient parvenus à faire de M. de Blessac, jusqu’alors droit et sincère, l’instrument de leurs machinations.

Les deux amis, qui avaient un peu ressenti pendant la route la piquante vivacité du vent du nord, se réchauffaient à un bon feu allumé dans le petit salon de M. Hardy.

- Ah ! mon cher Marcel, je recommence décidément à vieillir, dit M. Hardy en souriant et s’adressant à M. de Blessac ; j’éprouve de plus en plus le besoin de revenir chez moi… Quitter mes habitudes me devient vraiment pénible, et je maudis tout ce qui m’oblige à sortir de cet heureux petit coin de terre.

- Et quand je pense, répondit M. de Blessac, ne pouvant s’empêcher de rougir légèrement, quand je pense, mon ami, que pour moi vous avez entrepris il y a quelque temps ce long voyage !

- Eh bien… mon cher Marcel, ne venez-vous pas de m’accompagner, à votre tour, dans une excursion qui sans vous eût été aussi ennuyeuse qu’elle a été charmante ?

- Mon ami, quelle différence ! j’ai contracté envers vous une dette que je ne pourrai jamais acquitter dignement.

- Allons donc ! mon cher Marcel… est-ce qu’entre nous il y a distinction du tien et du mien ?

En fait de dévouement, est-ce qu’il n’est pas aussi doux, aussi bon de donner que de recevoir !

- Noble cœur… noble cœur !…

- Dites heureux cœur… oh ! oui, bien heureux des dernières affections pour lesquelles il bat…

- Et qui, grand Dieu ! mériterai le bonheur ici bas… si ce n’est vous, mon ami ?

- Ce bonheur, à qui le dois-je ? à ces affections que j’ai trouvées là, prêtes à me soutenir, lorsque, privé de l’appui de ma mère, qui était toute ma force, je me serais senti, j’avoue ma faiblesse, presque incapable de supporter l’adversité.

- Vous, mon ami, d’un caractère si ferme, si résolu pour faire le bien ? vous que j’ai vu lutter avec autant d’énergie que de courage pour amener le triomphe d’une idée honnête et équitable ?

- Oui, mais plus j’avance dans ma carrière, plus les choses laides, honteuses, me causent d’adversion, et moins je me sens la force de les affronter.

- S’il le fallait, vous auriez plus de courage, mon ami.

- Mon bon Marcel, reprit M. Hardy avec une émotion douce et contenue, bien souvent je vous l’ai dit : mon courage, c’était ma mère. Voyez-vous, ami, lorsque j’arrivais auprès d’elle le cœur déchiré par quelque horrible gratitude ou révolté par quelque fourberie sordide, et que, prenant mes deux mains entre ses mains vénérables, elle me disait de sa voix tendre et grave : «Mon cher enfant, c’est aux ingrats et aux fripons à être navrés ; plaignons les méchants ; oublions le mal ; ne songeons qu’au bien…» alors, ami, mon cœur, douloureusement contracté, s’épanouissait à la simple influence de cette parole maternelle, et chaque jour je trouvais auprès d’elle la force nécessaire pour recommencer le lendemain une lutte cruelle contre les tristes nécessités de ma condition : heureusement Dieu a voulu que, après avoir perdu cette mère chérie, j’aie pu rattacher ma vie à ces affections, sans lesquelles, je l’avoue, je me sentirais faible et désarmé, car vous ne sauriez croire, Marcel, l’appui, la force que je trouve

- Ne parlons pas de moi, mon ami, reprit M. de Blessac en dissimulant son embarras. Parlons d’une autre affection presque aussi douce et aussi tendre que celle d’une mère.

- Je vous comprends, mon bon Marcel, reprit M. Hardy ; je n’ai rien pu vous cacher, puisque, dans une circonstance bien grave, j’ai eu recours aux conseils de votre amitié… Eh bien, oui… je crois que chaque jour de ma vie augmente encore mon adoration pour cette femme, la seule que j’aie passionnément aimée, la seule que maintenant j’aimerai jamais… Et puis, enfin… faut-il tout vous dire… ma mère, ignorant ce que Marguerite était pour moi, m’a fait si souvent son éloge, que cela rend cet amour presque sacré à mes yeux.

- Et puis, il y a des rapports si étranges entre le caractère de Mme de Noisy et le vôtre, mon ami… son idolâtrie pour sa mère surtout !

- C’est vrai, Marcel, cette abnégation de Marguerite a souvent fait mon tourment… Que de fois elle m’a dit avec sa franchise habituelle : «Je vous ai tout sacrifié… mais je vous sacrifierais à ma mère !»

- Dieu merci ! mon ami, vous n’avez jamais à craindre de voir Mme de Noisy exposée à cette lutte cruelle… Sa mère a depuis longtemps renoncé, m’avez-vous dit, à l’idée de retourner en Amérique, où M. de Noisy, parfaitement insouciant de sa femme, paraît fixé pour toujours… Grâce au discret dévouement de cette excellente femme qui a élevé Marguerite, votre amour est entouré du plus profond mystère… Qui pourrait le troubler à cette heure ?

- Rien ! oh rien !… s’écria M. Hardy, j’ai même presque les garanties de sa durée…

- Que voulez-vous dire… mon ami ?…

- Je ne sais pas si je dois vous faire part…

- Ai-je été indiscret… mon ami ?…

- Vous, mon cher Marcel ?… le pouvez-vous penser ? dit M. Hardy d’un ton de reproche amical, non… c’est que je n’aime à vous conter mes bonheurs que lorsqu’ils sont complets… et il manque quelque chose encore à la certitude de certain charmant projet…

Un domestique, entrant à ce moment, dit à M. Hardy :

- Monsieur, il y a là un vieux monsieur qui désire vous parler pour affaire très pressée…

- Déjà !… dit M. Hardy avec une légère impatience. Vous permettez, mon ami ?…

Puis, à un mouvement que fit M. de Blessac pour se retirer dans une chambre voisine, M. Hardy reprit en souriant :

- Non, non, restez… votre présence hâtera l’entretien.

- Mais il s’agit d’affaires, mon ami ?

- Je les fais au grand jour, vous le savez… Puis s’adressant au domestique : - Priez ce monsieur d’entrer.

- Le postillon demande s’il peut s’en aller, dit le serviteur.

- Non, certes, il conduira M. de Blessac à Paris ; qu’il attende.

Le domestique sortit et rentra aussitôt, introduisant Rodin, que M. de Blessac ne connaissait pas, sa trahison ayant été négociée par un autre intermédiaire.

- Monsieur Hardy ? dit Rodin en saluant respectivement et en interrogeant tour à tour du regard les deux amis.

- C’est moi, monsieur, que voulez-vous ? répondit le fabricant avec bienveillance ; à l’aspect de ce vieil homme, humble et mal vêtu, il s’attendait à une demande de secours.

- Monsieur… François Hardy ? répéta Rodin, comme s’il eût voulu s’assurer de l’identité du personnage.

- J’ai eu l’honneur de vous dire que c’était moi, monsieur…

- J’aurais, monsieur, une communication particulière à vous faire, dit Rodin.

- Vous pouvez parler… monsieur est mon ami, dit M. Hardy en montrant M. de Blessac.

- Mais… c’est à vous seul… que je désirerais parler, monsieur, reprit Rodin.

M. de Blessac allait se retirer, lorsque M. Hardy d’un coup d’œil le retint et dit à Rodin avec bonté, craignant que la présence d’un tiers le blessât, s’il avait une aumône à implorer :

- Monsieur, permettez-moi de vous demander si c’est pour vous ou pour moi que vous désirez le secret de cet entretien ?

- C’est pour vous… monsieur… absolument pour vous, répondit Rodin.

- Alors, monsieur, dit M. Hardy assez étonné, vous pouvez parler… je n’ai pas de secret pour monsieur…

Après un moment de silence, Rodin reprit, en s’adressant à M. Hardy :

- Monsieur… vous êtes digne, je le sais, du grand bien que l’on dit de vous… et comme tel… vous méritez la sympathie de tout honnête homme.

- Je le crois… monsieur…

- Or, en honnête homme, je viens vous rendre un service.

- Et ce service… monsieur ?

- Je viens vous dévoiler une infâme trahison… dont vous avez été victime.

- Je crois que vous vous trompez, monsieur.

- J’ai les preuves de ce que j’avance.

- Les preuves ?

- Les preuves écrites… de la trahison que je viens dévoiler… je les ai là, répondit Rodin ; en un mot, un homme que vous avez cru votre ami vous a indignement trompé, monsieur.

- Et le nom de cet homme ?

- M. Marcel de Blessac, dit Rodin.

À ces mots, M. de Blessac tressaillit, devint livide, et resta foudroyé. À peine put-il murmurer d’une voix altérée :

- Monsieur…

M. Hardy, sans regarder son ami, sans s’apercevoir de son trouble effrayant, le saisit par la main et lui dit vivement :

- Silence… mon ami. Puis l’œil étincelant d’indignation, en s’adressant à Rodin qu’il n’avait pas cessé de regarder en face, il lui dit d’un air de mépris écrasant : - Ah !… vous accusez M. de Blessac ?

- Je l’accuse, répondit nettement Rodin.

- Le connaissez-vous ?

- Je ne l’ai jamais vu…

- Et que lui reprochez-vous ?… Et comment osez-vous dire qu’il m’a trahi ?

- Monsieur, deux mots, dit Rodin avec une émotion qu’il semblait contenir difficilement : un homme d’honneur qui voit un autre homme d’honneur sur le point d’être égorgé par un scélérat, doit-il, oui ou non, crier au meurtre ?

- Oui, monsieur ; mais quel rapport…

- À mes yeux, monsieur, certaines trahisons sont aussi criminelles que des meurtres… et je viens me mettre entre le bourreau et la victime…

- Vous connaissez sans doute l’écriture de M. de Blessac, dit Rodin.

- Oui monsieur…

- Lisez donc ceci…Et Rodin tira de sa poche une lettre qu’il remit à M. Hardy. Jetant alors seulement et pour la première fois les yeux sur M. de Blessac, le fabricant recula d’un pas… épouvanté de la pâleur mortelle de cet homme, qui, pétrifié de honte, ne trouvait pas une parole, car il était loin d’avoir l’audacieuse effronterie de la trahison.

- Marcel ! ! ! s’écria M. Hardy avec effroi et les traits bouleversés par ce coup imprévu. - Marcel !… comme vous êtes pâle !… vous ne répondez pas !

- Marcel ! !… vous êtes M. de Blessac ! s’écria Rodin en feignant un étonnement douloureux. Ah ! monsieur… si j’avais su…

- Mais, vous n’entendez donc pas cet homme, Marcel ? s’écria M. Hardy. Il dit que vous m’avez trahi d’une manière infâme…

Et il saisit la main de M. de Blessac. Cette main était glacée.

- Oh ! mon Dieu !… dit M. Hardy en se reculant avec horreur. Il ne répond rien… rien…

- Puisque je me trouve en face de M. de Blessac, reprit Rodin, je suis obligé de lui demander s’il ose nier avoir adressé plusieurs lettres rue du Milieu-des-Ursins à Paris, sous le couvert de M. Rodin.

M. de Blessac resta muet.

M. Hardy, ne voulant pas encore croire à ce qu’il voyait, à ce qu’il entendait, ouvrit convulsivement la lettre que venait de lui remettre Rodin et en lut quelques lignes… entremêlant çà et là sa lecture d’exclamations qui peignaient sa douloureuse stupeur. Il n’eut pas besoin d’achever la lettre pour se convaincre de l’horrible trahison de M. de Blessac.

M. Hardy chancela, un moment ses sens l’abandonnèrent… à cette horrible découverte, il se sentit pris de vertige, la tête lui tourna au premier regard qu’il jeta dans cet abîme d’infamie.

L’abominable lettre tomba de ses mains tremblantes. Mais bientôt l’indignation, le courroux, le mépris, succédant à cet accablement, il s’élança pâle, terrible sur M. de Blessac.

- Misérable ! ! ! s’écria-t-il en faisant un geste menaçant. Puis, s’arrêtant au moment de frapper, il dit avec un calme effrayant : - Non… ce serait souiller ma main… - Et il ajouta en se tournant vers Rodin, qui s’était avancé vivement pour s’interposer : - Ce n’est pas la joue d’un infâme… que je dois souffleter… c’est votre loyale main que je dois serrer, monsieur… car vous avez eu le courage de démasquer un traître et un lâche.

- Monsieur ! s’écria M. de Blessac éperdu de honte, je suis à vos ordres… et…

Il ne put achever. Un bruit de voix retentit derrière la porte, qui s’ouvrit violemment, et une femme âgée entra, malgré les efforts d’un domestique, en disant d’une voix altérée :

- Je vous dis qu’il faut qu’à l’instant je parle à votre maître…

À cette voix, à la vue de cette femme pâle, défaite, éplorée, M. Hardy oubliant M. de Blessac, Rodin, la trahison infâme, recula d’un pas, en s’écriant :

- Madame Duparc ! vous ici… qu’y a-t-il ?

- Ah ! monsieur… un grand malheur…

- Marguerite !… s’écria M. Hardy d’une voix déchirante.

- Elle est partie !… monsieur…

- Partie !… reprit M. Hardy aussi terrifié que si la foudre eût éclaté à ses pieds.

- Marguerite est partie ! répéta-t-il.

- Tout est découvert.

Sa mère l’a emmenée… il y a trois jours ! dit la malheureuse femme d’une voix défaillante.

- Partie… Marguerite… Ça n’est pas vrai ! on me trompe !… s’écria M. Hardy.

Et sans rien entendre, éperdu, épouvanté, il se précipita hors de sa maison, courut à la remise, et, sautant dans sa voiture qui, attelée de chevaux de poste, attendait M. de Blessac, il dit au postillon :

- À Paris, ventre à terre !…

* * * * *

Au moment où la voiture s’élançait rapide comme l’éclair sur la route de Paris, le vent, assez violent, apporta le bruit lointain du chant de guerre des Loups, qui s’avançaient en hâte vers la fabrique.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > V. L’ATTAQUE.

V. L’attaque.

Lorsque M. Hardy eut quitté la fabrique, Rodin, qui ne s’attendait pas d’ailleurs à ce brusque départ, regagna lentement son fiacre ; mais, tout à coup il s’arrêta un moment et tressaillit d’aise et de surprise en voyant à quelque distance le maréchal Simon et son père se diriger vers une des ailes de la maison commune, car une circonstance fortuite avait jusqu’alors retardé l’entretien du père et fils.

- Très bien ! dit Rodin, de mieux en mieux, maintenant, pourvu que mon homme ait déniché et décidé cette petite Rose-Pompon.

Et Rodin se hâta d’aller rejoindre son fiacre. À cet instant, le vent, qui continuait à s’élever, apporta jusqu’à l’oreille du jésuite le bruit plus rapproché du chant de guerre des Loups. Après avoir un instant écouté attentivement cette rumeur lointaine, le pied sur le marchepied, Rodin dit, en s’asseyant dans la voiture :

- À l’heure qu’il est, le digne Josué Van Daël, de Java, ne se doute guère qu’en ce moment ses créances sur le baron Tripeaud sont en train de devenir excellentes.

Et le fiacre reprit le chemin de la barrière.

* * * * *

Plusieurs ouvriers, au moment de se rendre à Paris pour porter la réponse de leurs camarades à d’autres propositions relatives aux sociétés secrètes, avaient eu besoin de conférer à l’écart avec le père du maréchal Simon ; de là le retard de sa conversation avec son fils.

Le vieil ouvrier, contremaître de la fabrique, occupait deux belles chambres situées au rez-de-chaussée, à l’extrémité de l’une des ailes de la maison commune ; un petit jardin d’une quarantaine de toises, qu’il s’amusait à cultiver, s’étendait au-dessous des fenêtres ; la porte vitrée qui conduisait à ce parterre étant restée ouverte, laissait pénétrer les rayons déjà chauds du soleil de mars dans le modeste appartement où venaient d’entrer l’ouvrier en blouse et le maréchal en grand uniforme.

Alors le maréchal, prenant les mains de son père entre les siennes, lui dit d’une voix si profondément émue que le vieillard en tressaillit :

- Mon père… je suis bien malheureux !

Et une expression pénible, jusqu’alors contenue, assombrit soudain la noble physionomie du maréchal.

- Toi… malheureux ! s’écria le père Simon avec inquiétude en se rapprochant.

- Je vous dirai tout, mon père… répondit le maréchal d’une voix altérée, car j’ai besoin des conseils de votre inflexible droiture.

- En fait d’honneur, de loyauté, tu n’as de conseils à demander à personne.

- Si, mon père… vous seul pouvez me tirer d’une incertitude qui est pour moi une torture atroce.

- Explique-toi… je t’en conjure.

- Depuis quelques jours, mes filles semblent contraintes, absorbées. Pendant les premiers moments de notre réunion, elles étaient folles de joie et de bonheur… Tout à coup cela a changé : elles s’attristent de plus en plus… Hier encore j’ai surpris une larme dans leurs yeux ; alors, tout ému, je les ai serrées contre ma poitrine, les suppliant de me dire leur chagrin… Sans me répondre, elles ont jeté leurs bras autour de mon cou, et ont couvert mon visage de pleurs.

- Cela est étrange… mais à quoi attribuer ce changement !

- Quelquefois, je crains de ne pas leur avoir caché la douleur que me cause la mort de leur mère… et ces pauvres anges se désolent peut-être de se voir insuffisantes à mon bonheur.

Pourtant, chose inexplicable ! elles semblent non seulement comprendre, mais partager mes douleurs… Hier encore, Blanche me disait :

«Combien nous serions tous plus heureux encore si notre mère était avec nous…»

- Elles partagent ta douleur : elles ne peuvent pas te la reprocher… La cause de leur chagrin n’est pas là.

- C’est ce que je me dis, mon père ; mais quelle est-elle ? Ma raison s’épuise en vain à la chercher. Quelquefois je vais jusqu’à m’imaginer qu’un méchant démon s’est glissé entre mes enfants et moi… Cette idée est stupide, absurde, je le sais ; mais que voulez-vous ?… lorsque de saines raisons vous manquent, on finit par se livrer aux suppositions les plus insensées.

- Qui peut vouloir se mettre entre tes filles et toi ?

- Personne… je le sais.

- Allons, dit paternellement le vieil ouvrier, attends… prends patience, surveille, épie ces pauvres jeunes cœurs avec la sollicitude que je te sais, et tu découvriras, j’en suis sûr, quelque secret sans doute bien innocent.

- Oui, dit le maréchal en regardant fixement son père, oui, mais pour pénétrer ce secret… il ne faut pas les quitter…

- Pourquoi les quitterais-tu ! dit le vieillard, surpris de l’air sombre de son fils, n’es-tu pas maintenant pour toujours auprès d’elle… auprès de moi !

- Qui sait ! répondit le maréchal avec un soupir.

- Que dis-tu !…

- Sachez d’abord, mon père, tous les devoirs qui me retiennent ici… vous saurez ensuite ceux qui pourraient m’éloigner de vous, de mes filles et de mon autre enfant…

- Quel enfant !

- Le fils de mon vieil ami le prince indien…

- Djalma ! que lui arrive-t-il !

- Mon père… il m’épouvante…

- Lui ?

Tout à coup une rumeur formidable, apportée par une violente rafale de vent, retentit au loin, ce bruit était si imposant, que le maréchal s’interrompit et dit à son père :

- Qu’est-ce que cela ? Après avoir un instant prêté l’oreille aux sourdes clameurs qui s’affaiblirent et passèrent avec la bouffée de vent, le vieillard répondit :

- Quelques chanteurs de barrières avinés qui courent la campagne.

- Cela ressemblait aux cris d’une foule nombreuse, reprit le maréchal.

Lui et son père écoutèrent de nouveau, le bruit avait cessé.

- Que me disais-tu ? reprit le vieil ouvrier, que ce jeune Indien t’épouvantait ? et pourquoi ?

- Je vous ai dit, mon père, sa folle et malheureuse passion pour Mlle de Cardoville.

- Et c’est cela qui t’effraye, mon fils ? dit le vieillard en regardant son fils avec surprise ; Djalma n’a que dix-huit ans… et à cet âge un amour chasse l’autre.

- S’il s’agit d’un amour vulgaire, oui, mon père… Mais songez donc qu’à une beauté idéale, Mlle de Cardoville, vous le savez, joint le caractère le plus noble, le plus généreux… et que, par une suite de circonstances fatales, oh ! bien malheureusement fatales, Djalma a pu apprécier la rare valeur de cette belle âme.

- Tu as raison, ceci est plus grave que je ne le pensais.

- Vous n’avez pas l’idée des ravages que fait cette passion chez cet enfant ardent et indomptable ; quelquefois, à son abattement douloureux succèdent des entraînements d’une férocité sauvage.

Hier, je l’ai surpris à l’improviste, l’œil sanglant, les traits contractés par la rage ; cédant à un accès de folle fureur, il criblait de coups de poignard un coussin de drap rouge en s’écriant d’une voix haletante : «Ah !… du sang… j’ai son sang… - Malheureux ! lui dis-je, quel est cet emportement insensé ! - Je tue l’homme !» me répondit-il d’une voix sourde et d’un air égaré. C’est ainsi qu’il désigne le rival qu’il croit avoir.

- C’est en effet quelque chose de terrible qu’une telle passion… dans un pareil cœur, dit le vieillard.

- D’autres fois, reprit le maréchal, c’est contre Mlle de Cardoville que sa rage éclate ; d’autres fois enfin contre lui-même. J’ai été obligé de faire disparaître ses armes, car un homme venu de Java avec lui, et qui lui paraît fort attaché, m’a prévenu qu’il avait quelque pensée de suicide.

- Malheureux enfant !…

- Eh bien, mon père, dit le maréchal Simon avec une profonde amertume, c’est au moment où mes filles, où cet enfant adoptif réclament toute ma sollicitude… que je suis peut-être à la veille de les abandonner…

- Les abandonner ?

- Oui… pour satisfaire à un devoir plus sacré peut-être que ceux qu’imposent l’amitié, la famille ! dit le maréchal avec un accent à la fois si grave et si solennel, que son père, si profondément ému, s’écria :

- Mais ce devoir, quel est-il ?

- Mon père, dit le maréchal après être resté un instant pensif, qui m’a fait ce que je suis ? qui m’a donné le titre de duc, le bâton de maréchal ?

- Napoléon…

- Pour vous, républicain austère, je le sais, il a perdu tout son prestige, lorsque de premier citoyen d’une république il s’est fait empereur.

- J’ai maudit sa faiblesse, dit tristement le père Simon ; le demi-dieu se faisait homme.

- Mais pour moi, mon père, pour moi, soldat, qui me suis toujours battu à ses côtés, sous ses yeux, pour moi qu’il a élevé des derniers rangs de l’armée jusqu’au premier, pour moi qu’il a comblé de bienfaits, d’affection, il a été plus qu’un héros… il a été un ami, et il y avait autant de reconnaissance que d’admiration dans mon idolâtrie pour lui. Exilé… j’ai voulu partager son exil, on m’a refusé cette grâce ; alors j’ai conspiré, j’ai tiré l’épée contre ceux qui avaient dépouillé son fils de la couronne que la France lui avait donnée.

- Et, dans ta position, tu as bien agi… Pierre… sans partager ton admiration, j’ai compris ta reconnaissance… projets d’exil, conspiration, j’ai tout approuvé… tu le sais.

- Eh bien ! cet enfant déshérité, au nom duquel j’ai conspiré il y a dix-sept ans, est maintenant capable de tenir l’épée de son père…

- Napoléon II, s’écria le vieillard en regardant son fils avec une surprise et une anxiété extrêmes ; le roi de Rome ! ! !

- Roi ! ! ! non, il n’est plus roi… Napoléon ! non, il ne s’appelle plus Napoléon ! ils lui ont donné je ne sais quel nom autrichien… car l’autre nom leur faisait peur… Tout leur fait peur… Aussi… savez-vous ce qu’ils en font du fils de l’empereur !… reprit le maréchal avec une exaltation douloureuse… ils le torturent… ils le tuent lentement…

- Qui t’a dit…

- Oh ! quelqu’un qui le sait… et qui a dit vrai, trop vrai… Oui, le fils de l’empereur lutte de toutes ses forces contre une mort précoce ; les yeux tournés vers la France… il attend… il attend… ; et personne ne vient… personne… non… Parmi tous ces hommes que son père a faits aussi grands qu’ils étaient petits… pas un, non, pas un ne songe à cet enfant sacré qu’on étouffe et qui… meurt…

- Et toi… tu y songes…

- Oui ; mais pour y songer il m’a fallu savoir… oh ! à n’en point douter, car ce n’est pas à la même source que j’ai pris tous mes renseignements, il m’a fallu savoir que le sort cruel de cet enfant… à qui j’ai aussi prêté serment, moi… car un jour, je vous l’ai dit, l’empereur, fier et tendre père, me le montrant dans son berceau, m’a dit : «Mon vieil ami, tu seras au fils comme tu as été au père ; car qui nous aime… aime notre France.»

- Oui… je le sais… bien des fois tu m’as rappelé ces paroles, et comme toi… j’ai été ému…

- Eh bien, mon père, si, instruit de ce que souffre le fils de l’empereur, j’avais vu… et vu avec certitude, les preuves les plus évidentes que l’on ne m’abusait pas, si j’avais vu une lettre d’un haut personnage de la cour de Vienne, qui offrait à un homme fidèle au culte de l’empereur les moyens d’entrer en relation avec le roi de Rome… et peut-être de l’enlever à ses bourreaux !

- Et ensuite, dit l’artisan en regardant fixement son fils, une fois Napoléon II libre !

- Ensuite ! !… s’écria le maréchal. Puis il dit au vieillard d’une voix contenue : Voyons, mon père, croyez-vous la France insensible aux humiliations qu’elle endure ?… Croyez-vous le souvenir de l’empereur éteint ? Non, non, c’est surtout dans ces jours d’abaissement pour le pays que son nom sacré est invoqué tout bas… Que serait-ce donc si ce nom glorieux apparaissait à la frontière, revivant dans son fils ? Croyez-vous que le cœur de la France entière ne battrait pas pour lui ?

- C’est une conspiration… contre le gouvernement actuel… avec Napoléon II pour drapeau, reprit l’ouvrier ; c’est grave.

- Mon père, je vous ai dit que j’étais bien malheureux ; eh bien, jugez-en… s’écria le maréchal.

Non seulement je me demande si je dois abandonner mes enfants et vous, pour me jeter dans les hasards d’une entreprise aussi audacieuse ; mais je me demande si je ne suis pas engagé envers le gouvernement actuel, qui, en reconnaissant mon titre et mon grade, ne m’a pas accordé de faveur… mais enfin m’a rendu justice… Que dois-je faire ? Abandonner tout ce que j’aime, ou rester insensible aux tortures du fils de l’empereur… de l’empereur à qui je dois tout… à qui j’ai juré personnellement fidélité, et pour lui et pour son enfant ? Dois-je perdre cette unique occasion de le sauver peut-être, ou bien dois-je conspirer pour lui ?… Dites-moi si je m’exagère ce que je dois à la mémoire de l’empereur… Dites, mon père, décidez ; pendant une nuit d’insomnie, j’ai tâché de démêler au milieu de ce chaos la ligne prescrite par l’honneur… je n’ai fait que marcher d’indécisions en indécisions… Vous seul, mon père, je le répète, vous seul… vous pouvez me guider.

Après être resté quelques moments pensif, le vieillard allait répondre à son fils, lorsque quelqu’un, après avoir traversé le petit jardin en courant, ouvrit la porte du rez-de-chaussée, et entra éperdu dans la chambre où se tenaient le maréchal Simon et son père… C’était Olivier, le jeune ouvrier qui avait pu s’échapper du cabaret du village où s’étaient rassemblés les Loups.

- Monsieur Simon… monsieur Simon !… cria-t-il, pâle et haletant, les voilà… ils arrivent… ils vont attaquer la fabrique.

- Qui cela ?… s’écria le vieillard en se levant brusquement.

- Les Loups, quelques compagnons carriers et tailleurs de pierres auxquels se sont joints sur la route une foule de gens des environs et des rôdeurs de barrières.

Tenez, les entendez-vous ?… ils crient : Mort aux Dévorants !

En effet, les clameurs approchaient de plus en plus distinctes.

- C’est le bruit que j’ai entendu tout à l’heure, dit le maréchal en se levant à son tour.

- Ils sont plus de deux cents, monsieur Simon, dit Olivier ; ils sont armés de pierres, de bâtons et, par malheur, la plupart des ouvriers de la fabrique sont à Paris. Nous ne sommes que quarante ici en tout ; les femmes et les enfants se sauvent déjà dans les chambres, en poussant des cris d’effroi. Les entendez-vous ?…

En effet, le plafond retentissait sous des piétinements précipités.

- Est-ce que cette attaque serait sérieuse ? dit le maréchal à son père, qui paraissait de plus en plus inquiet.

- Très sérieuse, dit le vieillard ; il n’y a rien de plus terrible que les rixes de compagnonnage, et, de plus, on met depuis longtemps tout en œuvre pour irriter les gens des environs contre la fabrique.

- Si vous êtes si inférieurs en nombre, dit le maréchal, il faut d’abord bien barricader toutes les portes… et ensuite…

Il ne put achever. Une explosion de cris forcenés fit trembler les vitres de la chambre, et éclata si proche et avec tant de force que le maréchal, son père et le jeune ouvrier sortirent aussitôt dans le petit jardin, borné d’un côté par un mur assez élevé qui donnait sur les champs.

Soudain, et alors que les cris redoublaient de violence, une grêle de pierres et de cailloux énormes, destinés à casser les vitres des fenêtres de la maison, défoncèrent quelques croisées du premier étage, ricochèrent sur le mur et tombèrent dans le jardin, autour du maréchal et de son père.

Fatalité ! ! le vieillard, atteint à la tête par une grosse pierre, chancela… se pencha en avant et s’affaissa, tout sanglant, entre les bras du maréchal Simon, au moment où retentissaient au dehors, avec une furie croissante, les cris sauvages de : Bataille et mort aux Dévorants !

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VI. LES LOUPS ET LES DÉVORANTS.

VI. Les Loups et les Dévorants.

C’était chose effrayante à évoquer cette foule déchaînée, dont les premières hostilités venaient d’être si funestes au père du maréchal Simon.

Une aile de la maison commune où venait aboutir de ce côté le mur du jardin, donnait sur les champs ; c’est par là que les Loups avaient commencé leur attaque. La précipitation de la marche, les stations que la troupe venait de faire à deux cabarets de la route, l’ardente impatience de la lutte qui s’approchait, avaient de plus en plus animé ces hommes d’une exaltation farouche. Leur première décharge de pierres lancée, la plupart des assaillants cherchaient à terre de nouvelles munitions ; les uns, pour s’approvisionner plus à l’aise, tenaient leurs bâtons entre les dents, d’autres les avaient déposés le long du mur ; çà et là aussi plusieurs groupes se formaient tumultueusement autour des principaux meneurs de la bande ; les mieux vêtus de ces hommes portaient des blouses ou des bourgerons et des casquettes, d’autres étaient presque couverts de haillons, car nous l’avons dit, un assez grand nombre de rôdeurs de barrières et de gens sans aveu, à figures sinistres et patibulaires, s’étaient joints, bon gré mal gré, à la troupe des Loups ; quelques femmes hideuses, déguenillées, qui semblent toujours surgir sur les pas de ces misérables, les accompagnaient, et par leurs cris, par leurs provocations, excitaient encore les esprits enflammés ; l’une d’entre elles, grande, robuste, au teint empourpré, à l’œil aviné, à la bouche édentée, était coiffée d’une marmotte, d’où s’échappaient des cheveux jaunâtres en broussailles ; elle portait sur sa robe en guenilles un vieux tartan brun, croisé sur sa poitrine et noué derrière son dos. Cette mégère semblait possédée de rage.

Elle avait relevé ses manches à demi déchirées ; d’une main elle brandissait un bâton, de l’autre elle tenait une grosse pierre, ses compagnons l’appelaient Ciboule. L’horrible créature criait d’une voix rauque :

- Je veux me mordre avec les femmes de la fabrique ; j’en veux faire saigner.

Ces mots féroces étaient accueillis par les applaudissements de ses compagnons et par les cris sauvages de : Vive Ciboule ! qui l’excitaient jusqu’au délire.

Parmi les autres meneurs était un petit homme sec, pâle, à mine de furet, à la barbe noire en collier ; il portait une calotte grecque écarlate, et sa longue blouse neuve laissait voir un pantalon de drap très propre et des bottes fines. Évidemment cet homme était d’une condition différente de celle des autres gens de la troupe : c’était surtout lui qui prêtait les propos les plus irritants et les plus insultants aux ouvriers de la fabrique contre les habitants des environs ; il criait beaucoup, mais il ne portait ni pierre ni bâton. Un homme à figure pleine, colorée, et dont la formidable basse-taille semblait appartenir à un chantre d’église, lui dit :

- Tu ne veux donc pas faire feu sur ces chiens d’impies, qui sont capables d’attirer le choléra dans le pays, comme a dit monsieur le curé ?

- Je ferai feu… mieux que toi, répondit le petit homme à mine de furet, et avec un sourire singulier et sinistre.

- Et avec quoi feras-tu feu ?

- Avec cette pierre probablement, dit le petit homme en ramassant un gros caillou ; mais, au moment où il se baissait, un sac assez gonflé, mais très léger, qu’il paraissait tenir attaché sous sa blouse, tomba.

- Tiens, tu perds ton sac et tes quilles ! dit l’autre.

Ça me paraît guère lourd.

- C’est des échantillons de laine, répondit l’homme à mine de furet, en ramassant précipitamment le sac et en le plaçant sous sa blouse ; puis il ajouta : - Mais attention, je crois que voilà le carrier qui parle.

En effet, celui qui exerçait sur cette foule irritée l’ascendant le plus complet était le terrible carrier : sa taille gigantesque dominait tellement la multitude que l’on apercevait toujours sa grosse tête coiffée d’un mouchoir rouge en lambeaux et ses épaules d’Hercule, couvertes d’une peau de bique fauve, s’élever au-dessus du niveau de cette foule sombre, fourmillante, et seulement piquée çà et là de quelques bonnets de femmes comme d’autant de points blancs.

Voyant à quel degré d’exaspération arrivaient les esprits, le petit nombre d’ouvriers honnêtes, mais égarés, qui s’étaient laissés entraîner dans cette entreprise, sous prétexte d’une querelle de compagnonnage, redoutant les suites de la lutte, essayèrent, mais trop tard, d’abandonner le gros de la troupe ; serrés de près, et pour ainsi dire encadrés au milieu des groupes les plus hostiles, craignant de passer pour lâches ou d’être en butte aux mauvais traitements du plus grand nombre, ils se résignèrent à attendre un moment plus favorable pour s’échapper.

Aux cris sauvages qui avaient accompagné la première décharge de pierres, succédait un profond silence réclamé par la voix de stentor du carrier.

- Les Loups ont hurlé, s’écria-t-il, faut attendre et voir comment les Dévorants vont répondre et engager la bataille.

- Il faut les attirer tous hors de leur fabrique et livrer le combat dans un champ neutre, dit le petit homme à mine de furet, qui semblait être le légiste de la bande ; sans cela… il y aurait violation de domicile.

- Violer !… Et qu’est-ce que ça nous fait à nous, de violer ?… cria l’horrible mégère surnommée Ciboule ; dehors ou dedans, il faut que je m’arrache avec les fouineuses de la fabrique.

- Oui, oui, crièrent d’autres hideuses créatures aussi déguenillées que Ciboule, il ne faut pas que tout soit pour les hommes.

- Nous voulons faire aussi notre coup !

- Les femmes de la fabrique disent que les femmes des environs sont des ivrognesses et des coureuses ! cria le petit homme à mine de furet.

- Bon, ça leur sera payé.

- Il faut que les femmes s’en mêlent !

- Ça nous regarde.

- Puisqu’elles font les chanteuses dans leur maison commune, s’écria Ciboule, nous leur apprendrons l’air de :

Au secours… on m’assassine !

Cette plaisanterie fut accueillie par des cris, des huées, des trépignements forcenés, auxquels la voix de stentor du carrier mit un terme en criant :

- Silence !

- Silence !… silence ! répondit la foule, écoutez le carrier.

- Si les Dévorants sont assez capons pour ne pas sortir après une seconde volée de pierres, voilà là-bas une porte, nous l’enfoncerons, et nous irons les traquer dans leurs trous.

- Il faudrait mieux les attirer dehors pour la bataille, et qu’il n’en restât aucun dans l’intérieur de la fabrique… dit le petit homme à mine de furet, qui semblait avoir une arrière-pensée.

- On se bat où on peut ! cria le carrier d’une voix tonnante ; pourvu qu’on se croche… tout va… On se peignerait sur le chaperon d’un toit ou sur la crête d’un mur, n’est-ce pas, mes Loups ?

- Oui !… oui ! dit la foule électrisée par ces paroles sauvages ; s’ils ne sortent pas… entrons de force.

- On le verra, leur palais !

- Ces païens n’ont pas seulement une chapelle, dit la voix de basse-taille, M. le curé les a damnés.

- Pourquoi donc qu’ils auraient un palais et nous des chenils ?

- Les ouvriers de M. Hardy prétendent que des chenils, c’est encore trop bon pour des canailles comme vous, cria le petit homme à mine de furet.

- Oui !… oui ! ils l’ont dit.

- Alors, on brisera tout chez eux !

- On démolira leur bazar.

- On enverra la maison par les fenêtres.

- Et, après avoir fait chanter les fouineuses qui font les bégueule, s’écria Ciboule, on les fera danser à coups de pierre sur la tête.

- Allons… les Loups, attention ! cria le carrier d’une voix de stentor, encore une décharge, et si les Dévorants ne sortent pas… à bas la porte.

Cette motion fut accueillie avec des hurlements d’une ardeur farouche, et le carrier, dont la voix dominait le tumulte, cria de tous ses poumons herculéens :

- Attention !… Loups… pierre en main… et ensemble… Y êtes-vous ?

- Oui !… oui !… nous y sommes…

- Joue ?… feu !… Et, pour la seconde fois, une nuée de pierres et de cailloux énormes alla s’abattre sur la façade de la maison commune qui donnait sur les champs ; une partie de ces projectiles brisa les carreaux qui avaient été épargnés lors de la première volée ; au bruit sonore et aigu des vitres cassées, se joignirent des cris féroces, poussés à la fois, et comme un chœur formidable, par cette foule enivrée de ses propres excès :

- Bataille… et mort aux Dévorants ! Mais bientôt ces cris devinrent frénétiques, lorsque, à travers les fenêtres défoncées, les assaillants aperçurent des femmes qui passaient et repassaient, courant, épouvantées, les unes emportant des enfants, d’autres levant les bras au ciel en criant au secours, d’autres enfin, plus hardies, s’avançant en dehors des fenêtres afin de tâcher de fermer les persiennes.

- Ah ! voilà les fourmis qui déménagent ! s’écria Ciboule en se baissant pour ramasser une pierre, faut les aider à coup de cailloux !

Et la pierre, lancée par la main virile et assurée de la mégère, alla frapper une malheureuse femme qui, penchée sur la plinthe de la croisée, tentait d’attirer un volet à elle.

- Touché… j’ai mis dans le blanc… cria la hideuse créature.

- T’es bien nommée, la Ciboule… tu touches à la boule, dit une voix.

- Vive Ciboule !

- Sortez donc, hé, les Dévorants, si vous l’osez !

- Eux qui ont dit cent fois que les gens des environs étaient trop lâches pour venir seulement regarder leur maison, dit le petit homme à mine de furet.

- Et à cette heure ils canent !

- Ils ne veulent pas sortir ! s’écria le carrier d’une voix de tonnerre, allons les fumer ! !

- Oui !… Oui !

- Allons enfoncer la porte…

- Faudra bien que nous les trouvions.

- Allons… allons !… Et la foule, le carrier en tête, non loin duquel marchait Ciboule, brandissant un bâton, s’avançait en tumulte, vers une grande porte assez peu éloignée.

Le terrain sonore trembla sous le piétinement précipité du rassemblement, qui alors ne criait plus ; ce bruit confus, mais pour ainsi dire souterrain, semblait peut-être plus sinistre encore que les cris forcenés. Les Loups arrivèrent bientôt en face de cette porte en chêne massif.

Au moment où le carrier levait un formidable marteau de tailleur de pierres sur l’un des battants… ce battant s’ouvrit brusquement. Quelques-uns des assaillants les plus déterminés allaient se précipiter par cette entrée ; mais le carrier se recula en étendant les bras, comme pour modérer cette ardeur et imposer silence aux siens ; ceux-ci se groupèrent et s’entassèrent autour de lui. La porte, entr’ouverte, laissait apercevoir un gros d’ouvriers, malheureusement peu nombreux, mais dont la contenance annonçait la résolution ; ils s’étaient armés à la hâte de fourches, de pinces de fer, de bâtons ; Agricol, placé à leur tête, tenait à la main son lourd marteau de forgeron. Le jeune ouvrier était très pâle ; on voyait au feu de ses prunelles, à sa physionomie provocante, à son assurance intrépide, que le sang de son père bouillait dans ses veines, et qu’il pouvait, dans une lutte pareille, devenir terrible. Pourtant il parvint à se contenir, et dit au carrier d’une voix ferme :

- Que voulez-vous ?

- Bataille ! cria le carrier d’une voix tonnante.

- Oui… oui… bataille !… répéta la foule.

- Silence… mes Loups… cria le carrier en se retournant et en étendant sa large main vers la multitude. Puis, s’adressant à Agricol :

- Les Loups viennent demander bataille…

- Contre qui ?

- Contre les Dévorants.

- Il n’y a pas ici de Dévorants, répondit Agricol : il y a des ouvriers tranquilles… retirez-vous…

- Eh bien ! voici les Loups qui mangeront les ouvriers tranquilles.

- Les Loups ne mangeront personne, dit Agricol en regardant en face le carrier, qui s’approchait de lui d’un air menaçant, et les Loups ne feront peur qu’aux petits enfants.

- Ah !… tu crois ? dit le carrier avec un ricanement féroce.

Puis, soulevant son lourd marteau de tailleur de pierres, il le mit pour ainsi dire sous le nez d’Agricol, en lui disant :

- Et ça, c’est pour rire !

- Et ça ? reprit Agricol, qui, d’un mouvement rapide, heurta et repoussa vigoureusement de son marteau de forgeron le marteau du tailleur de pierres.

- Fer contre fer… marteau contre marteau, ça me va, dit le carrier.

- Il ne s’agit pas de ce qui vous va, répondit Agricol en se contenant à peine ; vous avez brisé nos fenêtres, épouvanté nos femmes, et blessé… peut-être à mort… le plus vieil ouvrier de la fabrique, qui en cet instant est entre les bras de son fils, et la voix d’Agricol s’altéra malgré lui ; c’est assez, je crois.

- Non ! les Loups ont plus faim que ça, répondit le carrier il faut que vous sortiez d’ici… tas de capons… et que vous veniez là, dans la plaine, faire bataille.

- Oui, oui, bataille !… qu’ils sortent !… cria la foule hurlant, sifflant, agitant ses bâtons, et rétrécissant encore en se bousculant le petit espace qui la séparait de la porte.

- Nous ne voulons pas de la bataille, répondit Agricol ; nous ne sortirons pas de chez nous ; mais si vous avez le malheur de passer ceci, et Agricol jetant sa casquette sur le sol, y appuya son pied d’un air intrépide, oui, si vous passez ceci, alors vous nous attaquerez chez nous… et vous répondrez de tout ce qui arrivera.

- Chez toi ou ailleurs, nous aurons bataille ; les Loups veulent manger les Dévorants !… Tiens, voilà ton attaque ! s’écria le sauvage carrier en levant son marteau sur Agricol.

Mais celui-ci, se jetant de côté par une brusque retraite du corps, évita le coup et lança son marteau droit dans la poitrine du carrier, qui trébucha un moment, mais qui, bientôt raffermi sur ses jambes, se rua sur Agricol avec fureur, en criant :

- À moi, les Loups !

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VII. LE RETOUR.

VII. Le retour.

Dès que la lutte fut engagée entre Agricol et le carrier, la mêlée devint terrible, ardente, implacable ; un flot d’assaillants, suivant les pas du carrier, se précipita par cette porte avec une irrésistible furie ; d’autres, ne pouvant traverser cette presse effroyable, où les plus impétueux culbutaient, étouffaient, broyaient les moins ardents, firent un assez long détour, allèrent briser un treillis à claire-voie appuyé d’une haie, et prirent pour ainsi dire les ouvriers de la fabrique entre deux feux. Les uns résistaient courageusement ; d’autres, voyant Ciboule, suivie de quelques-unes de ses horribles compagnes et de plusieurs rôdeurs de barrières à figures sinistres, monter en hâte dans la maison commune, où s’étaient réfugiés les femmes et les enfants, se jetèrent à la poursuite de cette bande ; mais quelques compagnons de la mégère ayant fait volte-face et vigoureusement défendu l’entrée de l’escalier contre les ouvriers, Ciboule, trois ou quatre de ses pareilles et autant d’hommes non moins ignobles, purent se ruer dans plusieurs chambres, les uns pour piller, les autres pour tout briser.

Une porte, ayant d’abord résisté à leurs efforts, fut bientôt enfoncée. Ciboule se précipita dans l’appartement son bâton à la main, échevelée, furieuse, enivrée par le bruit et par le tumulte. Une belle jeune fille (c’était Angèle), qui semblait vouloir défendre seule l’entrée d’une chambre, se jeta à genoux, pâle, suppliante, les mains jointes, en s’écriant :

- Ne faites pas de mal à ma mère !

- Je t’étrennerai d’abord, et puis ta mère après, cria l’horrible femme en se jetant sur la malheureuse enfant et tâchant de lui labourer le visage avec ses ongles pendant que les rôdeurs de barrières brisaient la glace, la pendule à coups de bâton, et que les autres s’emparaient de quelques hardes.

Angèle poussait des cris douloureux en se débattant contre Ciboule, et tâchait toujours de défendre la pièce où s’était refugiée sa mère, qui, penchée en dehors de la fenêtre, appela Agricol à son secours.

Le forgeron était de nouveau aux prises avec le terrible carrier. Dans cette lutte corps à corps, leurs marteaux étaient devenus inutiles ; l’œil sanglant, les dents serrées, poitrine contre poitrine, enlacés, noués l’un à l’autre comme deux serpents, ils faisaient des efforts inouïs pour se renverser. Agricol, courbé, tenait sous son bras droit le jarret gauche du carrier, étant parvenu à lui saisir ainsi la jambe en parant un coup de pied furieux ; mais telle était la force herculéenne du chef des Loups que, quoiqu’il fût arc-bouté sur une seule jambe, il demeurait inébranlable comme une tour. De la main qu’il avait de libre (l’autre était serrée par Agricol comme dans un étau) il tâchait, par des coups de poing portés en dessous, de briser la mâchoire du forgeron, qui la tête baissée, appuyait son front sur le creux de la poitrine de son adversaire.

- Le Loup va casser les dents au Dévorant, qui ne dévorera plus rien, dit le carrier.

- Tu n’es pas un vrai Loup, répondit le forgeron en redoublant d’efforts, les vrais Loups sont de braves compagnons qui ne se mettent pas dix contre un…

- Vrai ou faux, je te casserai les dents.

- Et moi la patte. Ce disant, le forgeron imprima un mouvement si violent à la jambe du carrier, que celui-ci poussa un cri de douleur atroce, et allongeant brusquement la tête, il parvint à mordre Agricol sur le côté du cou. À cette morsure aiguë, le forgeron fit un mouvement qui permit au carrier de dégager sa jambe ; alors, par un effort surhumain, il se précipita de tout son poids sur Agricol, le fit chanceler, trébucher et tomber sous lui… À ce moment, la mère d’Angèle, penchée à une des fenêtres de la maison commune, s’écria d’une voix déchirante :

- Au secours ! monsieur Agricol… on tue ma fille !

- Laisse-moi… et foi d’homme, nous nous battrons demain… quand tu voudras, dit Agricol d’une voix haletante.

- Pas de réchauffé… je mange chaud, répondit le carrier ; saisissant le forgeron à la gorge d’une de ses mains formidables, il tâcha de lui mettre le genou sur la poitrine.

- Au secours ! on tue ma fille ! criait la mère d’Angèle d’une voix éperdue…

- Grâce !… je te demande grâce !… Laisse-moi aller… dit Agricol en faisant des efforts inouïs pour échapper à son adversaire.

- J’ai trop faim, répondit le carrier. Agricol, exaspéré par la terreur que lui causait le danger d’Angèle, redoublait d’efforts, lorsque le carrier se sentit saisir à la cuisse par des crocs aigus, et au même instant il reçut trois ou quatre coups de bâton sur la tête, assénés d’une main vigoureuse. Il lâcha prise… et il tomba étourdi sur un genou et sur une main, tâchant de parer les coups qu’on lui portait, et qui cessèrent dès qu’Agricol fut délivré.

- Mon père… vous me sauvez… Pourvu que pour Angèle il ne soit pas trop tard ! s’écria le forgeron en se relevant.

- Cours… va… ne t’occupe pas de moi, répondit Dagobert. Et Agricol se précipita vers la maison commune. Dagobert, accompagné de Rabat-Joie, était venu, ainsi qu’on l’a dit, conduire les filles du maréchal Simon auprès de leur grand-père. Arrivant au milieu du tumulte, le soldat avait rallié quelques ouvriers afin de défendre l’entrée de la chambre où le père du maréchal avait été porté expirant : c’est de ce poste que le soldat avait vu le danger d’Agricol.

Bientôt, un autre flot de la mêlée sépara Dagobert du carrier resté pendant quelques instants sans connaissance.

Agricol, arrivé en deux bonds à la maison commune, était parvenu à renverser les hommes qui défendaient l’escalier, et à se précipiter dans le corridor sur lequel s’ouvrait la chambre d’Angèle. Au moment où il arriva, la malheureuse enfant défendait machinalement son visage de ses deux mains contre Ciboule, qui, acharnée sur elle comme une hyène sur sa proie, tâchait de la dévisager.

Se précipiter sur l’horrible mégère, la saisir par sa crinière jaunâtre avec une vigueur irrésistible, la renverser en arrière et l’étendre ensuite sur le dos d’un violent coup de talon de botte dans la poitrine, tout ceci fut fait par Agricol avec la rapidité de la pensée.

Ciboule, rudement atteinte, mais exaspérée par la rage, se releva aussitôt ; à cet instant quelques ouvriers accourus sur le pas d’Agricol purent lutter avec avantage, et pendant que le forgeron relevait Angèle à moitié évanouie et la portait dans la chambre voisine, Ciboule et sa bande furent chassées de cette partie de la maison.

Après le premier feu de l’attaque, le très petit nombre de véritables Loups, comme disait Agricol, qui, honnêtes ouvriers d’ailleurs, avaient eu la faiblesse de se laisser entraîner dans cette entreprise sous prétexte d’une querelle de compagnonnage, voyant les excès que commençaient à commettre les gens sans aveu dont ils avaient été accompagnés presque malgré eux, ces braves Loups, disons-nous, se rangèrent brusquement du côté des Dévorants.

- Il n’y a plus ici de Loups ni de Dévorants ! avait dit un des Loups les plus déterminés à Olivier, avec lequel il venait de se battre rudement et loyalement, il n’y a maintenant que d’honnêtes ouvriers qui doivent s’unir pour taper sur un tas de brigands qui ne sont venus ici que pour briser et piller.

- Oui… reprit un autre, c’est malgré nous qu’on a commencé par casser les carreaux de votre maison.

- C’est le carrier qui a mis tout en branle… dit un autre, les vrais Loups le renient ; il aura son compte.

- Tous les jours on se peigne dru… mais on s’estime.

Cette défection d’une partie des assaillants, malheureusement partie bien minime, donna cependant un nouvel élan aux ouvriers de la fabrique, et tous, Loups et Dévorants, quoique bien inférieurs en nombre, s’unirent contre les rôdeurs de barrières et autres vagabonds qui préludaient à des scènes déplorables.

Une bande de ces misérables, surexcitée et entraînée par le petit homme à mine de furet, secret émissaire du baron Tripeaud, se portait en masse aux ateliers de M. Hardy. Alors commença une dévastation lamentable : ces gens, frappés de vertige par la rage de la destruction, brisèrent sans pitié des machines du plus grand prix, des métiers d’une délicatesse extrême ; des objets à demi fabriqués furent impitoyablement détruits ; une émulation sauvage exaltant ces barbares, ces ateliers, naguère modèle d’ordre et d’économie, de travail, n’offrirent plus bientôt que des débris ; les cours furent jonchées d’objets de toutes sortes que l’on jetait par les fenêtres avec des cris féroces, avec des éclats de rire farouches. Puis, toujours grâce aux incitations du petit homme à mine de furet, les livres de commerce de M. Hardy, ces archives industrielles si indispensables au commerçant, furent jetés au vent, lacérés, foulés aux pieds par une espèce de ronde infernale composée de tout ce qu’il y avait de plus impur dans ce rassemblement, hommes et femmes, sordides, déguenillés, sinistres, qui s’étaient pris par la main et tournoyaient en poussant d’horribles clameurs.

Contraste étrange et douloureux ! Au bruit étourdissant de ces horribles scènes de tumulte et de dévastation, une scène d’un calme imposant et lugubre se passait dans la chambre du père du maréchal Simon, à laquelle veillaient quelques hommes dévoués.

Le vieil ouvrier était étendu sur son lit, la tête enveloppée d’un bandeau qui laissait voir ses cheveux blancs ensanglantés ; ses traits étaient livides, sa respiration oppressée, ses yeux fixes, presque sans regard. Le maréchal Simon, debout au chevet du lit, courbé sur son père épiait avec une angoisse désespérée le moindre signe de connaissance du moribond… dont un médecin tâtait le pouls défaillant. Rose et Blanche, amenées par Dagobert, étaient agenouillées devant le lit, les mains jointes, les yeux baignés de larmes ; un peu plus loin, à demi caché dans l’ombre de la chambre, car les heures s’étaient écoulées et la nuit arrivait, se tenait Dagobert, les bras croisés sur sa poitrine, les traits douloureusement contractés. Il régnait dans cette pièce un silence profond, solennel, interrompu çà et là par les sanglots étouffés de Rose et de Blanche, ou par les aspirations pénibles du père Simon. Les yeux du maréchal étaient secs, sombres et ardents… il ne les détachait de la figure de son père que pour interroger le médecin du regard.

Il y a des fatalités étranges… ce médecin était M. Baleinier. La maison de santé du docteur se trouvant assez proche de la barrière la plus voisine de la fabrique, et étant renommée dans les environs, c’était chez lui qu’on avait d’abord couru pour chercher des secours.

Tout à coup, le docteur Baleinier fit un mouvement ; le maréchal Simon, qui ne le quittait pas des yeux, s’écria :

- De l’espoir !…

- Du moins, monsieur le duc, le pouls se ranime un peu…

- Il est sauvé ! dit le maréchal.

- Pas de fausses espérances, monsieur le duc, répondit gravement le docteur, le pouls se ranime… c’est l’effet de violents topiques que j’ai fait appliquer aux pieds… mais je ne sais quelle sera l’issue de cette crise…

- Mon père ! mon père ! m’entendez-vous ? s’écria le maréchal en voyant le vieillard faire un léger mouvement de tête et agiter faiblement ses paupières.

En effet, bientôt il ouvrit les yeux… cette fois l’intelligence y brillait.

- Mon père… tu vis… tu me reconnais ! s’écria le maréchal ivre de joie et d’espérance.

- Pierre… tu es là ?… dit le vieillard d’une voix faible ; ta main… donne… Et il fit un léger mouvement.

- La voilà… mon père… s’écria le maréchal en serrant la main du vieillard dans la sienne.

Puis, cédant à un mouvement d’ivresse involontaire, il se précipita sur son père, et couvrit ses mains, sa figure, ses cheveux, de baisers en s’écriant :

- Il vit !… mon Dieu !… il vit… il est sauvé !… À cet instant, les cris de la lutte qui s’engageait de nouveau entre les vagabonds, les Loups et les Dévorants, arrivèrent aux oreilles du moribond.

- Ce bruit… bruit… dit-il ; on se bat donc ?…

- Cela s’apaise… je crois… dit le maréchal pour ne pas inquiéter son père.

- Pierre… dit le vieillard d’une voix entrecoupée, je n’en ai pas… pour longtemps…

- Mon père…

- Mon enfant… laisse-moi parler… pourvu que… je puisse te… dire… tout…

- Monsieur, dit le docteur Baleinier au vieil ouvrier avec componction, le ciel va peut-être opérer un miracle en votre faveur, montrez-vous reconnaissant… et qu’un prêtre…

- Un prêtre, merci… monsieur… j’ai mon fils… dit le vieillard ; c’est entre ses bras… que je rendrai… cette âme qui a toujours été honnête et droite…

- Mourir… toi… s’écria le maréchal ; oh ! non… non.

- Pierre… dit le vieillard d’une voix qui, d’abord assez soutenue, s’affaiblit peu à peu, tu m’as… demandé… tout à l’heure conseil… pour une chose bien… grave… il me semble… que… le désir… de t’éclairer sur ton devoir… m’a pour un instant rappelé… à la vie… car… je mourrais bien malheureux… si… je te savais… dans une voie… indigne de toi… et de moi… Écoute donc… mon fils… mon loyal fils… à ce moment suprême, un père… ne se trompe pas… tu as un grand devoir à remplir… sous peine de ne pas agir en homme d’honneur, de méconnaître ma… dernière volonté… tu dois sans… sans hésiter…

La voix du vieillard s’était de plus en plus affaiblie… lorsqu’il prononça ces dernières paroles, elle devint absolument inintelligible. Les seuls mots que le maréchal Simon put distinguer furent ceux-ci :

Napoléon II… Serment… déshonneur… mon fils…

Puis le vieil ouvrier agita encore machinalement les lèvres… et ce fut tout…

Au moment où il expirait, la nuit était tout à fait venue, et ces cris terribles retentissaient tout à coup au dehors :

- Au feu !… au feu !… L’incendie éclatait au milieu de l’un des bâtiments des ateliers, rempli d’objets inflammables et dans lequel s’était glissé le petit homme à mine de furet. En même temps on entendait au loin le roulement des tambours qui annonçaient l’arrivée d’un détachement de troupes venant de la barrière.

* * * * *

Depuis une heure, et malgré tous les efforts, le feu dévore la fabrique. La nuit est claire, froide ; le vent du nord est violent, il souffle, il mugit. Un homme, marchant à travers champs, et à l’abri d’un pli de terrain assez élevé qui lui cache l’incendie, un homme s’avance à pas lents et inégaux.

Cet homme est M. Hardy. Il a voulu revenir chez lui à pied, par la campagne, espérant que la marche apaiserait sa fièvre… fièvre glacée comme le frisson d’un mourant. On ne l’avait pas trompé, cette maîtresse adorée, cette noble femme auprès de laquelle il aurait pu trouver un refuge ensuite de l’épouvantable déception qui venait de le frapper… cette femme a quitté la France. Il ne peut en douter : Marguerite est partie pour l’Amérique ; sa mère a exigé d’elle, pour expiation de sa faute, qu’elle ne lui écrivît pas un seul mot d’adieu, à lui pour qui elle avait sacrifié ses devoirs d’épouse. Marguerite a obéi… Elle lui avait dit, d’ailleurs, souvent :

- Entre ma mère et vous, je n’hésiterais pas. Elle n’a pas hésité… Il n’y a donc plus d’espoir ; l’océan ne le séparerait pas de Marguerite qu’il la sait assez aveuglement soumise à sa mère pour être certain que, de même, tout serait rompu… à tout jamais rompu.

- C’est bien… il ne compte plus sur ce cœur… ce cœur… son dernier refuge. Voilà donc les deux racines les plus vivantes de sa vie, arrachées, brisées du même coup, le même jour, presque à la fois.

- Que te reste-t-il donc, pauvre Sensitive ? ainsi que t’appelait ta tendre mère ; que te reste-t-il pour te consoler de ce dernier amour perdu… de cette amitié que l’infamie a tuée dans ton cœur ?

Oh ! il te reste ce coin de monde créé à ton image, cette petite colonie si paisible, si florissante, où, grâce à toi, le travail porte avec soi sa joie et sa récompense ; ces dignes artisans que tu as faits si heureux, si bons, si reconnaissants… ne te manqueront pas… eux… C’est là aussi une affection sainte et grande… qu’elle soit ton abri au milieu de cet affreux bouleversement de tes croyances les plus sacrées… Le calme de cette riante et douce retraite, l’aspect du bonheur sans pareil que tes créatures y goûtent, reposeront ta pauvre âme, si endolorie, si saignante, qu’elle ne vit plus que par la souffrance.

Allons !… te voilà bientôt au faîte de la colline, d’où tu peux apercevoir, au loin, dans la plaine, ce paradis des travailleurs dont tu es le dieu béni et adoré.

M. Hardy était arrivé au sommet de la colline.

À ce moment, l’incendie, contenu pendant quelque temps, éclatait avec une furie nouvelle dans la maison commune, qu’il avait gagnée. Une vive lueur, blanchâtre, puis rousse… puis cuivrée, illumina au loin l’horizon.

M. Hardy regardait cela… avec une sorte de stupeur incrédule, presque hébétée. Tout à coup une immense gerbe de flamme jaillit au milieu d’un tourbillon de fumée accompagnée d’une nuée d’étincelles, s’élança vers le ciel en jetant sur toute la campagne et jusqu’aux pieds de M. Hardy des reflets ardents. La violence du vent du nord, chassant et touchant les flammes qui ondoyaient sous la bise, apporta bientôt aux oreilles de M. Hardy les sons pressés de la cloche d’alarme de sa fabrique embrasée.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > QUINZIÈME PARTIE - RODIN DÉMASQUÉ - I. LE NÉGOCIATEUR.

Quinzième partie - Rodin démasqué - I. Le négociateur.

Peu de jours se sont écoulés depuis l’incendie de la fabrique de M. Hardy. La scène suivante se passe rue Clovis, dans la maison où Rodin avait eu un pied-à-terre alors abandonné, maison aussi habitée par Rose-Pompon, qui, sans le moindre scrupule, usait du ménage de son ami Philémon.

Il était environ midi ; Rose-Pompon, seule dans la chambre de l’étudiant, toujours absent, déjeunait fort gaiement au coin de son feu, mais quel déjeuner singulier, quel feu étrange, quelle chambre bizarre ?

Que l’on s’imagine une assez vaste pièce, éclairée par deux fenêtres sans rideaux ; car ses croisées donnant sur des terrains vagues, le maître du logis n’avait à craindre aucun regard indiscret. L’un des côtés de la chambre servait de vestiaire : l’on y voyait appendu à un portemanteau le galant costume de débardeur de Rose-Pompon, non loin de la vareuse de canotier de Philémon et de ses larges culottes de grosse toile grise, aussi goudronnées, mille sabords ! mille requins ! mille baleines ! que si cet intrépide matelot avait habité la grande hune d’une frégate pendant un voyage de circumnavigation. Une robe de Rose-Pompon se drapait gracieusement au-dessus des jambes d’un pantalon à pieds, qui semblaient sortir de dessous la jupe. Placée sur la dernière tablette d’une petite bibliothèque singulièrement poudreuse et négligée, on voyait, à côté de trois vieilles bottes (pourquoi trois bottes ?) et de plusieurs bouteilles vides, on voyait une tête de mort, souvenir d’ostéologie et d’amitié laissé à Philémon par un sien ami, étudiant en médecine. Par suite d’une plaisanterie fort goûtée dans le pays latin, cette tête tenait entre ses dents, magnifiquement blanches, une pipe de terre au fourneau noirci ; de plus, son crâne luisant disparaissait à demi sous un vieux chapeau de fort, résolument posé de côté et tout couvert de fleurs et de rubans fanés.

Quand Philémon était ivre, il contemplait longuement cet ossuaire, et s’échappait jusqu’aux monologues les plus dithyrambiques, à propos de ce rapprochement philosophique entre la mort et les folles joies de la vie. Deux ou trois masques de plâtre aux nez et aux mentons plus ou moins ébréchés, cloués au murs, témoignaient de la curiosité passagère de Philémon à l’endroit de la science phrénologique, études patientes et réfléchies, dont il avait tiré cette conclusion rigoureuse : «Qu’ayant à un point extraordinaire la bosse de la dette, il devait se résigner à la facilité de son organisation, qui lui imposait le créancier comme une nécessité vitale». Sur la cheminée se dressait intact et dans sa majesté le gigantesque verre grande tenue du canotier, accosté d’une théière de porcelaine veuve du goulot, et d’un encrier de bois noir à l’orifice à demi caché sous une couche de végétation verdâtre et moussue.

De temps à autre, le silence de cette retraite était interrompu par le roucoulement des pigeons auxquels Rose-Pompon avait donné une hospitalité cordiale dans le cabinet de travail de Philémon.

Frileuse comme une caille, Rose-Pompon se tenait au coin de cette cheminée, semblant ainsi s’épanouir à la douce chaleur d’un vif rayon de soleil qui l’inondait d’une lumière dorée. Cette drôle de petite créature avait un costume des plus baroques, et qui, pourtant, faisait singulièrement valoir la fraîcheur fleurie de ses dix-sept ans, sa physionomie piquante et son ravissant minois couronné de jolis cheveux blonds, toujours dès le matin soigneusement lissés et peignés.

En manière de robe de chambre, Rose-Pompon avait ingénument passé par-dessus sa chemise la grande chemise de laine écarlate de Philémon, distraite de son costume officiel de canotier ; le collet, ouvert et rabattu, laissait voir la blancheur de la toile du premier vêtement de la jeune fille, ainsi que son cou, la naissance de son sein arrondi et ses épaules à fossettes, doux trésor d’un satin si ferme et si poli, que la chemise écarlate semblait se refléter sur la peau en une teinte rosée ; les bras frais et potelés de la grisette sortaient à demi des larges manches retroussées ; et l’on voyait aussi à demi, et croisées l’une sur l’autre, ses jambes charmantes, maintenant chaussées d’un bas blanc bien tiré, coupé à la cheville par un petit brodequin. Une cravate de soie noire serrant la chemise écarlate à taille de guêpe de Rose-Pompon, au-dessus de ses hanches, dignes du religieux enthousiasme d’un moderne Phidias, donnait à ce vêtement, peut-être un peu trop voluptueusement accusateur, une grâce très originale. Nous avons prétendu que le feu auquel se chauffait Rose-Pompon était étrange… qu’on en juge : l’effrontée, la prodigue, se trouvant à court de bois, se chauffait économiquement avec des embauchoirs de Philémon qui, du reste, offraient à l’œil un combustible d’une admirable régularité.

Nous avons prétendu que le déjeuner de Rose-Pompon était singulier… qu’on en juge : sur une petite table placée devant elle était une cuvette où elle avait récemment plongé son frais minois dans une eau non moins fraîche que lui. Au fond de cette cuvette, complaisamment changée en saladier, Rose-Pompon prenait, il faut bien l’avouer, du bout de ses doigts, de grandes feuilles de salade verte comme un pré, vinaigrée à étrangler ; puis elle croquait ses verdures de toutes les forces de ses petites dents blanches, d’un émail trop inaltérable pour s’agacer.

Pour boisson, elle avait préparé un verre d’eau et de sirop de groseilles, dont elle activait le mélange avec une petite cuiller de moutardier en bois. Enfin, comme hors-d’œuvre, on voyait une douzaine d’olives dans un de ces baguiers de verre bleu et opaque à vingt-cinq sous.

Son dessert se composait de noix qu’elle s’apprêtait à faire à demi griller sur une pelle rougie au feu des embauchoirs de Philémon. Que Rose-Pompon, avec une nourriture d’un choix si incroyable et si sauvage, fût digne de son nom par la fraîcheur de son teint, c’est un de ces divins miracles qui révèlent la toute-puissance de la jeunesse et de la santé.

Rose-Pompon, après avoir croqué sa salade, allait croquer ses olives, lorsque l’on frappa discrètement à sa porte, modestement verrouillée à l’intérieur.

- Qui est là ? dit Rose-Pompon.

- Un ami… un vieux de la vieille, répondit une voix sonore et joyeuse. Vous vous enfermez donc ?

- Tiens !… c’est vous, Nini-Moulin ?

- Oui, ma pupille chérie… Ouvrez-moi donc tout de suite… Ça presse !

- Vous ouvrir ?… Ah bien, par exemple !… faite comme je suis, ça serait gentil !

- Je crois bien… que faite comme vous l’êtes ça serait gentil, et très gentil encore, ô la plus rose de tous les pompons dont l’Amour ait jamais orné son carquois ! ! !

- Allez donc prêcher le carême et la morale dans votre journal… gros apôtre ! dit Rose-Pompon en allant restituer la chemise écarlate au costume de Philémon.

- Ah çà ! est-ce que nous allons converser longtemps ainsi à travers la porte, pour la plus grande édification des voisins ? dit Nini-Moulin. Songez que j’ai des choses très graves à vous apprendre, des choses qui vont vous renverser.

- Donnez-moi donc le temps de passer une robe… gros tourment !

- Si c’est à cause de ma pudeur, ne vous exagérez pas la susceptibilité ; je ne suis pas bégueule, je vous accepterai très bien comme vous êtes.

- Et dire qu’un monstre pareil est le chéri de toutes les sacristies ! dit Rose-Pompon en ouvrant la porte et en finissant d’agrafer une robe à sa taille de nymphe.

- Ah ! vous voilà donc enfin revenu au colombier, gentil oiseau voyageur ! dit Nini-Moulin en croisant les bras et en toisant Rose-Pompon avec un sérieux comique. Et d’où sortez-vous, s’il vous plaît ? Voilà trois jours que vous n’avez pas niché ici, vilaine petite colombe.

- C’est vrai… je suis de retour seulement depuis hier soir. Vous êtes donc venu pendant mon absence ?

- Je suis venu tous les jours… et plutôt deux fois qu’une, mademoiselle, car j’ai des choses très graves à vous dire.

- Des choses graves ! Alors, nous allons joliment rire.

- Pas du tout, c’est très sérieux, dit Nini-Moulin en s’asseyant. Mais d’abord, qu’est-ce que vous avez fait pendant ces trois jours que vous avez déserté le domicile… conjugal et philémonique ?… Il faut que je sache cela avant de vous en apprendre davantage.

- Voulez-vous des olives ? dit Rose-Pompon en grignotant une de ces oléagineuses.

- Voilà votre réponse… je comprends… Malheureux Philémon !

- Il n’y a pas de malheureux Philémon là-dedans, mauvaise langue. Clara a eu un mort dans sa maison, et pendant les premiers jours qui ont suivi l’enterrement, elle a eu peur de passer les nuits toute seule.

- Je croyais Clara très suffisamment pourvue… contre ces craintes-là…

- C’est ce qui vous trompe, énorme vipère ! puisque je suis allée chez cette pauvre fille pour lui tenir compagnie.

À cette affirmation, l’écrivain religieux chantonna entre ses dents d’un air parfaitement incrédule et narquois.

- C’est-à-dire que j’ai fait des traits à Philémon ! s’écria Rose-Pompon en cassant une noix avec l’indignation de la vertu injustement soupçonnée.

- Je ne dis pas des traits, mais un seul petit mignon et couleur de rose… Pompon.

- Je vous dis que ce n’était point pour mon plaisir que je me suis absentée d’ici… au contraire, car pendant ce temps là… cette pauvre Céphyse a disparu…

- Oui, la reine Bacchanal est en voyage, la mère Arsène m’a dit cela ; mais quand je vous parle Philémon vous me répondez Céphyse… ça n’est pas clair.

- Que je sois mangée par la panthère noire que l’on montre à la Porte-Saint-Martin, si je ne dis pas vrai !… Et à propos de ça, il faudra que vous louiez deux stalles pour me mener voir ces animaux, mon petit Nini-Moulin. On dit que c’est des amours de bêtes féroces.

- Ah çà ! êtes-vous folle ?

- Comment ?

- Que je guide votre jeunesse comme une aïeul chicard au milieu des tulipes plus ou moins orageuses, à la bonne heure, je ne risque pas d’y trouver mes religieux bourgeois ; mais vous mener justement à un spectacle de carême, puisqu’il n’y a que la représentation des bêtes… je n’aurais qu’à rencontrer là mes sacristains, je serais gentil avec vous sous le bras !

- Vous mettrez un faux nez… et des sous-pieds à votre pantalon, mon gros Nini, on ne vous reconnaîtra pas…

- Il ne s’agit pas de faux nez, mais de ce que j’ai à vous apprendre, puisque vous m’assurez que vous n’avez aucune intrigue.

- Je le jure, dit solennellement Rose-Pompon en étendant horizontalement sa main gauche, pendant que de la droite elle portait une noix à ses dents ; puis elle ajouta d’un air surpris en considérant le paletot-sac de Nini-Moulin :

- Ah ! mon Dieu ! comme vous avez de grosses poches… Qu’est-ce qu’il y a donc là-dedans ?

- Il y a des choses qui vous concernent, Rose-Pompon, dit gravement Dumoulin.

- Moi ?

- Rose-Pompon, dit tout à coup Nini-Moulin d’un air majestueux, voulez-vous avoir équipage ? voulez-vous au lieu d’habiter cet affreux taudis, avoir un charmant appartement ? voulez-vous enfin être mise comme une duchesse !

- Allons… encore des bêtises… Voyons, prenez-vous des olives ?… sinon je mange tout… il n’en reste qu’une…

Nini-Moulin fouilla, sans répondre à cette offre gastronomique, dans l’une de ses poches, en retira un écrin renfermant un fort joli bracelet, et le fit miroiter aux yeux de la jeune fille.

- Ah ! le délicieux bracelet ! s’écria-t-elle en frappant dans ses petites mains. Un serpentin vert qui se mord la queue… l’emblème de mon amour pour Philémon.

- Ne me parlez pas de Philémon… ça me gêne, dit Nini-Moulin en agrafant le bracelet au poignet de Rose-Pompon, qui le laissa faire en riant comme une folle et lui dit :

- C’est un achat dont on vous a chargé, gros apôtre, et vous en voulez voir l’effet. Eh bien, il est charmant, ce bijou.

- Rose-Pompon, reprit Nini-Moulin, voulez-vous, oui ou non, des domestiques, une loge à l’Opéra et mille francs par mois pour votre toilette !

- Toujours la même plaisanterie ? Bon… allez, dit la jeune fille en faisant scintiller le bracelet tout en mangeant ses noix ; pourquoi toujours la même farce et n’en pas trouver d’autres !

Nini-Moulin plongea de nouveau sa main dans sa poche et en tira cette fois une ravissante chaîne châtelaine qu’il passa au cou de Rose-Pompon.

- Oh ! la belle chaîne ! s’écria la jeune fille en regardant tour à tour l’étincelant bijou et l’écrivain religieux.

Si c’est encore vous qui avez choisi cela… vous avez joliment bon goût… Mais avouez que je suis bonne fille de vous servir ainsi de montre à bijoux.

- Rose-Pompon ! reprit Nini-Moulin de plus en plus majestueux, ces bagatelles ne sont rien du tout auprès de ce que vous pouvez prétendre si vous écoutez les conseils de votre vieil ami…

Rose-Pompon commença à regarder Dumoulin avec surprise et lui dit :

- Qu’est-ce que cela signifie, Nini-Moulin ! Expliquez-vous donc ; quels sont ces conseils ?

Dumoulin ne répondit rien, replongea sa mains dans ses intarissables poches ; en tira cette fois un paquet qu’il développa soigneusement : c’était une magnifique mantille de dentelle noire.

Rose-Pompon s’était levée, saisie d’une admiration nouvelle. Dumoulin jeta prestement la riche mantille sur les épaules de la jeune fille.

- Mais c’est superbe ! Je n’ai jamais rien vu de pareil !… Quels dessins !… quelles broderies ! dit Rose-Pompon en examinant tout avec une curiosité naïve et, il faut le dire, parfaitement désintéressée ; puis elle ajouta : Mais c’est donc une boutique que votre poche ! Comment avez-vous tant de belles choses !… Puis partant d’un éclat de rire qui rendit vermeil son joli visage, elle s’écria : J’y suis… j’y suis : c’est la corbeille de noce de Mme Sainte-Colombe ! Je vous en fais mon compliment, c’est choisi !

- Et où diable voulez-vous que je pêche de quoi acheter toutes ces merveilles ! dit Nini-Moulin. Tout ceci, je vous le répète… est à vous si vous voulez, et si vous m’écoutez !

- Comment ! dit Rose-Pompon avec une sorte de stupeur, ce que vous me dites est sérieux !

- Très sérieux.

- Ces propositions de vivre en grande dame !…

- Ces bijoux vous sont garants de la réalité de ces offres.

- Et c’est vous… qui me proposez cela pour un autre, mon pauvre Nini-Moulin !

- Un instant… s’écria l’écrivain religieux avec une pudeur comique ; vous devez me connaître assez, ô ma pupille chérie, pour être certaine que je serais incapable de vous engager à une action malhonnête… ou indécente… Je me respecte trop pour cela… sans compter que ce serait agaçant pour Philémon, qui m’a confié la garde de vos vertus.

- Alors, Nini-Moulin, dit Rose-Pompon de plus en plus stupéfaite, je n’y comprends plus rien, ma parole d’honneur.

- C’est pourtant bien simple… je…

- Ah ! j’y suis… s’écria Rose-Pompon en interrompant Nini-Moulin, c’est un monsieur qui veut m’offrir sa main, son cœur et quelque chose pour mettre avec… Vous ne pouviez pas me dire ça tout de suite ?

- Un mariage ? ah bien oui ! dit Dumoulin en haussant les épaules.

- Il ne s’agit pas de mariage ? dit Rose-Pompon en retombant dans sa première surprise.

- Non.

- Et les propositions que vous me faites sont honnêtes, mon gros apôtre ?

- On ne peut plus honnêtes. (Et Dumoulin disait vrai.)

- Je n’aurai pas à être infidèle à Philémon.

- Non.

- Ou fidèle à quelqu’un.

- Pas davantage. Rose-Pompon resta confondue ; puis elle reprit :

- Ah çà ! voyons, ne plaisantons pas.

Je ne suis pas assez sotte pour me figurer que l’on me fera vivre en duchesse, le tout pour mes beaux yeux… s’il m’est permis de m’exprimer ainsi, ajouta la sournoise avec une hypocrite modestie.

- Vous pouvez parfaitement vous exprimer ainsi.

- Mais enfin, dit Rose-Pompon de plus en plus intriguée, qu’est-ce qu’il faudra que je donne en retour ?

- Rien du tout.

- Rien ?

- Pas seulement ça, et Nini-Moulin mordit le bout de son ongle.

- Mais qu’est-ce qu’il faudra que je fasse, alors ?

- Il faudra vous faire aussi gentille que possible ; vous dorloter, vous amuser, vous promener en voiture. Vous le voyez, ça n’est pas bien fatigant… sans compter que vous contribuerez à une bonne action.

- En vivant en duchesse ?

- Oui… ainsi, décidez-vous ; ne me demandez pas plus de détails, je ne pourrais vous les donner… du reste, vous ne serez pas retenue malgré vous… essayez… de la vie que je vous propose ; si elle vous convient… vous la continuerez, sinon, vous reviendrez dans votre philémonique ménage.

- Au fait.

- Essayez toujours, que risquez-vous ?

- Rien ; mais je ne puis croire que tout cela soit vrai. Et puis, ajouta-t-elle en hésitant, je ne sais si je dois…

Nini-Moulin alla à la fenêtre, l’ouvrit et dit à Rose-Pompon, qui accourut : - Regardez… à la porte de la maison.

- Une très jolie petite voiture, ma foi ! Dieu ! qu’on doit être bien là-dedans !

- Cette voiture est la vôtre.

Elle vous attend.

- Comment ! elle m’attend ? dit Rose-Pompon, il faudrait me décider aussitôt que ça ?

- Ou pas du tout…

- Aujourd’hui ?

- À l’instant.

- Mais où me conduisez-vous !

- Est-ce que je le sais !

- Vous ne savez pas où vous me conduisez ?

- Non… (et Dumoulin disait encore vrai) le cocher a des ordres.

- Savez-vous que c’est joliment drôle tout cela, Nini-Moulin !

- Je l’espère bien… si ce n’était pas drôle… où serait le plaisir !

- Vous avez raison.

- Ainsi vous acceptez. À la bonne heure ; j’en suis ravi pour vous et pour moi.

- Pour vous !

- Oui, parce qu’en acceptant vous me rendez un grand service…

- À vous !… et comment !

- Peu vous importe, pourvu que je sois votre obligé.

- C’est juste…

- Allons… partons-nous !

- Bah !… après tout… on ne me mangera pas, dit résolument Rose-Pompon.

Et elle alla prendre en sautillant un bibi rose comme sa jolie figure, et s’avança devant une glace fêlée, la posa extrêmement à la chien sur ses bandeaux de cheveux blonds ; ce qui, en découvrant son cou blanc ainsi que la soyeuse racine de son épais chignon, donnait en même temps la physionomie la plus lutine, nous ne voudrions pas dire la plus libertine, à sa jolie petite mine.

- Mon manteau ! dit-elle à Nini-Moulin, qui semblait être délivré d’une grande inquiétude depuis qu’elle avait accepté.

- Fi donc !… un manteau, répondit le sigisbée, qui, fouillant une dernière fois dans une dernière poche, véritable bissac, en retira un beau châle de cachemire, qu’il jeta sur les épaules de Rose-Pompon.

- Un cachemire ! ! ! s’écria la jeune fille, toute palpitante d’aise et de joyeuse surprise. Puis elle ajouta avec une contenance héroïque :

- C’est fini… je me risque…

Et elle descendit légèrement, suivie de Nini-Moulin. La brave fruitière-charbonnière était à sa boutique.

- Bonjour, mademoiselle ; vous êtes matinale aujourd’hui, dit-elle à la jeune fille.

- Oui, mère Arsène… voilà ma clef.

- Merci, mademoiselle.

- Ah ! mon Dieu !… mais j’y pense, dit soudain Rose-Pompon à voix basse, en se retournant vers Nini-Moulin et s’éloignant de la portière, et Philémon !

- Philémon !

- S’il arrive…

- Ah ! diable !… dit Nini-Moulin en se grattant l’oreille.

- Oui, si Philémon arrive… que lui dira-t-on, car je serai peut-être longtemps absente ?

- Trois ou quatre mois, je suppose.

- Pas davantage ?

- Je ne crois pas.

- Alors, c’est bon, dit Rose-Pompon ; puis revenant auprès de la charbonnière, après un moment de réflexion, elle lui dit :

- Mère Arsène, si Philémon arrivait, vous lui diriez que… je suis sortie… pour affaires…

- Oui, mademoiselle.

- Et qu’il n’oublie pas de donner à manger à mes pigeons, qui sont dans son cabinet.

- Oui, mademoiselle.

- Adieu, mère Arsène.

- Adieu, mademoiselle.

Et Rose-Pompon monta triomphalement en voiture avec Nini-Moulin.

- Que le diable m’emporte si je sais tout ce que cela va devenir ! se dit Jacques Dumoulin pendant que la voiture s’éloignait de la rue Clovis. J’ai réparé ma sottise ; maintenant je me moque du reste.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > II. LE SECRET.

II. Le secret.

La scène suivante se passait peu de jours après l’enlèvement de Rose-Pompon par Nini-Moulin.

Mlle de Cardoville était assise, rêveuse, dans son cabinet de travail, tendu de lampas vert et meublé d’une bibliothèque rehaussée de grandes cariatides bronze doré. À quelques indices significatifs, on devinait que Mlle de Cardoville avait cherché dans les arts des distractions à de graves et tristes préoccupations. Auprès d’un piano ouvert était une harpe placée devant un pupitre de musique ; plus loin, sur une table chargée de boîtes, de pastels et d’aquarelles, on voyait plusieurs feuilles de vélin couvertes d’ébauches très vivement colorées. La plupart représentaient des esquisses de sites asiatiques, enflammés de tous les feux du soleil d’Orient. Fidèle à sa fantaisie de s’habiller chez elle d’une manière pittoresque, Mlle de Cardoville ressemblait ce jour-là à l’un de ces fiers portraits de Velasquez à la tournure si noble et si sévère… Sa robe était de moire noire à jupe largement étoffée, à taille très longue et à manches garnies de crevés de satin rose lisérés de passequilles de jais. Une fraise à l’espagnole, bien empesée, montait presque jusqu’au menton, et était comme assujettie autour du cou par un large ruban rose. Cette guimpe, doucement agitée, s’échancrait sur les élégantes rondeurs d’un devant de corsage en satin rose lacé de fils de perles de jais, et se terminant en pointe à la ceinture. Il est impossible de dire combien ce vêtement noir, à plis amples et lustrés, relevé de rose et de jais brillant, s’harmonisait avec l’éblouissante blancheur de la peau d’Adrienne et les flots d’or de sa belle chevelure, dont les soyeux et long anneaux tombaient jusque sur son sein. La jeune fille était à demi couchée et accoudée sur une causeuse recouverte en lampas vert ; le dossier, assez élevé du côté de la cheminée, s’abaissait insensiblement jusqu’au pied de ce meuble.

Une sorte de léger treillage de bronze doré, demi-circulaire, élevé de cinq pieds environ, tapissé de lianes fleuries (admirable passiflores quadrangulatae, plantées dans une profonde jardinière en bois d’ébène, d’où sortait ce treillis), entourait ce canapé d’une sorte de paravent de feuillage, diapré de larges fleurs vertes en dehors, pourpres au dedans et d’un émail aussi éclatant que ces fleurs de porcelaine que la Saxe nous envoie. Un parfum suave et léger comme un faible mélange de violette et de jasmin s’épandait de la corolle de ces admirables passiflores.

Chose assez étrange, une grande quantité de livres tout neufs (Adrienne les avait achetés depuis deux ou trois jours), et tout fraîchement coupés, étaient éparpillés autour d’elle, les uns sur la causeuse, les autres sur un petit guéridon, ceux-là, enfin, au nombre desquels se trouvaient plusieurs grands atlas avec gravures, gisaient sur le somptueux tapis de martre qui s’étendait au pied du divan. Chose plus étrange encore, ces livres, de formats et d’auteurs différents, traitaient tous du même sujet.

La pose d’Adrienne révélait une sorte d’abattement mélancolique ; ses joues étaient pâles ; une légère auréole bleuâtre, cernant ses grands yeux noirs à demi voilés, leur donnait une expression de tristesse profonde. Bien des motifs causaient cette tristesse, entre autres la disparition de la Mayeux. Sans croire positivement aux perfides insinuations de Rodin, qui donnait à entendre que dans sa crainte d’être démasquée par lui, celle-ci n’avait pas osé rester dans la maison, Adrienne éprouvait un cruel serrement de cœur en songeant que cette jeune fille, en qui elle avait eu tant de foi, avait fui son hospitalité presque fraternelle, sans lui adresser une parole de reconnaissance.

On s’était en effet bien gardé de montrer les quelques lignes écrites à la hâte à sa bienfaitrice par la pauvre ouvrière au moment de partir ; l’on n’avait parlé que du billet de cinq cents francs trouvé sur son bureau, et cette dernière circonstance, pour ainsi dire inexplicable, avait aussi contribué à éveiller de cruels soupçons dans l’esprit de Mlle de Cardoville. Déjà elle ressentait les funestes effets de cette défiance, de tout et de tous, que lui avait recommandée Rodin ; ce sentiment de défiance, de réserve, tendait à devenir d’autant plus puissant, que, pour la première fois de sa vie, Mlle de Cardoville, jusqu’alors étrangère au mensonge, avait un secret à cacher… un secret qui faisait à la fois son bonheur, sa honte et son tourment.

À demi couchée sur son divan, pensive, accablée, Adrienne parcourait, souvent distraite, un de ces ouvrages récemment achetés ; tout à coup elle poussa un léger cri de surprise ; sa main qui tenait le livre trembla comme la feuille, et de ce moment elle parut lire avec une attention passionnée, une curiosité dévorante. Bientôt ses yeux brillèrent d’enthousiasme ; son sourire devint d’une douceur ineffable ; elle semblait à la fois fière, heureuse et charmée… mais, au moment où elle venait de tourner un dernier feuillet, ses traits exprimèrent le désappointement et le chagrin. Alors elle recommença cette lecture qui lui avait causé un si doux enivrement ; mais cette fois ce fut avec une lenteur calculée qu’elle relut chaque page, épelant pour ainsi dire chaque ligne, chaque mot ; puis, de temps en temps, elle s’interrompait, et alors, pensive, le front penché et appuyé sur sa belle main, elle semblait commenter, dans une rêverie profonde, les passages qu’elle venait de lire avec un tendre et religieux amour.

Arrivant bientôt à un passage qui l’impressionna tellement qu’une larme brilla dans ses yeux, elle retourna brusquement le volume pour voir sur sa couverture le nom de son auteur.

Pendant quelques secondes, elle contempla ce nom avec une expression de singulière reconnaissance, et ne put s’empêcher de porter vivement à ses lèvres vermeilles la page où il se trouvait imprimé. Après avoir relu plusieurs fois les lignes dont elle avait été si frappée, oubliant sans doute la lettre pour l’esprit, elle se prit à réfléchir si profondément, que le livre glissa de ses mains et tomba sur le tapis…

Durant le cours de cette rêverie, le regard de la jeune fille s’était arrêté d’abord machinalement sur un admirable bas-relief supporté par un chevalet d’ébène, et placé près de l’une des croisées. Ce magnifique bronze récemment fondu d’après un plâtre moulé sur l’antique, représentait le triomphe du Bacchus indien. Jamais l’art grec n’était peut-être arrivé à une si rare perfection.

Le jeune conquérant, à demi vêtu d’une peau de lion qui laissait admirer la pureté juvénile et charmante de ses formes, rayonnait d’une beauté divine. Debout dans un char traîné par deux tigres, l’air doux et fier à la fois, il s’appuyait d’une main sur un thyrse, et de l’autre il guidait avec une majesté tranquille son farouche attelage… À ce rare mélange de grâce, de vigueur et de sérénité, on reconnaissait le héros qui avait livré de si rudes combats aux hommes et aux monstres des forêts. Grâce au ton fauve du relief, la lumière, en frappant cette sculpture de côté, faisait admirablement ressortir la figure du jeune dieu, qui, fouillée presque en ronde bosse, et ainsi éclairée, resplendissait comme une magnifique statue d’or pâle sur le fond obscur et tourmenté du bronze.

Lorsque Adrienne avait d’abord arrêté son regard sur ce rare assemblage de perfections divines, ses traits étaient calmes, rêveurs ; mais cette contemplation, d’abord presque machinale, devenant de plus en plus attentive et réfléchie, la jeune fille se leva tout à coup de son siège et s’approcha lentement du bas-relief, paraissant céder à l’indicible attraction d’une ressemblance extraordinaire.

Alors une légère rougeur commença à poindre sur les joues de Mlle de Cardoville, envahit peu à peu son visage et s’étendit rapidement sur son front et sur son cou. Elle s’approcha davantage encore du bas-relief, et après avoir jeté autour d’elle un coup d’œil furtif, presque honteux, comme si elle eût craint d’être surprise dans une action blâmable, par deux fois elle approcha sa main tremblante d’émotion afin d’effleurer seulement du bout de ses doigts charmants le front du bronze du Bacchus indien.

Mais, par deux fois, une sorte d’hésitation pudique la retint.

Enfin, la tentation devint trop forte. Elle y succomba… et son doigt d’albâtre, après avoir délicatement caressé le visage d’or pâle du jeune dieu, s’appuya plus hardiment pendant une seconde sur son front noble et pur… À cette pression, bien légère pourtant, Adrienne sembla ressentir une sorte de choc électrique ; elle frissonna de tout son corps ; ses yeux s’alanguirent, et, après avoir un instant nagé dans leur nacre humide et brillante, ils s’élevèrent vers le ciel, et appesantis, se fermèrent à demi… alors la tête de la jeune fille se renversa quelque peu en arrière ; ses genoux fléchirent insensiblement ; ses lèvres vermeilles s’entr’ouvrirent pour laisser échapper son haleine embrasée, car son sein se soulevait avec force comme si la sève de la jeunesse et de la vie eût accéléré les battements de son cœur et fait bouillonner son sang ; bientôt enfin le brûlant visage d’Adrienne trahit malgré elle une sorte d’extase à la fois timide et passionnée, chaste et sensuelle, dont l’expression était on ne peut plus ineffable et touchante.

Ineffable et touchant spectacle, en effet, que celui d’une jeune vierge dont le front pudique rougit au premier feu d’un secret désir…

Le Créateur de toutes choses n’anime-t-il pas le corps ainsi que l’âme de sa divine étincelle ? Ne doit-il pas être religieusement glorifié dans l’intelligence comme dans les sens, dont il a si paternellement doué ses créatures ? Impies, blasphémateurs sont donc ceux-là qui cherchent à étouffer ces sens célestes, au lieu de guider, d’harmoniser leur divin essor.

Soudain Mlle de Cardoville tressaillit, redressa la tête, ouvrit les yeux comme si elle sortait d’un rêve, se recula brusquement, s’éloigna du bas-relief, et fit quelques pas dans la chambre avec agitation, en portant ses mains brûlantes à son front. Puis, retombant pour ainsi dire anéantie sur un siège, ses larmes coulèrent avec abondance ; la plus amère douleur éclata sur ses traits, qui révélèrent alors les profonds déchirements de la funeste lutte qui se livrait en elle-même. Puis ses larmes tarirent peu à peu. Et à cette crise d’accablement si pénible succéda une sorte de dépit violent, d’indignation courroucée contre elle-même, qui se traduisit par ces mots qui lui échappèrent :

- Pour la première fois de ma vie, je me sens faible et lâche… oh ! oui… lâche !… bien lâche !…

* * * * *

Le bruit d’une porte qui s’ouvrit et se referma tira Mlle de Cardoville de ses réflexions amères. Georgette rentra et dit à sa maîtresse :

- Mademoiselle peut-elle recevoir M. le comte de Montbron ?

Adrienne sachant trop vivre pour témoigner devant ses femmes l’espèce d’impatience que lui causait une venue inopportune, dit à Georgette :

- Vous avez dit à M. de Montbron que j’étais chez moi ?

- Oui, mademoiselle.

- Priez-le d’entrer. Quoique Mlle de Cardoville ressentît à ce moment une assez vive contrariété de l’arrivée de M. de Montbron, hâtons-nous de dire qu’elle avait pour lui une affection presque filiale, une estime profonde, et pourtant, par un contraste assez fréquent d’ailleurs, elle se trouvait presque toujours d’un avis opposé au sien, et il en résultait, lorsque Mlle de Cardoville avait toute sa liberté d’esprit, les discussions les plus follement gaies ou les plus animées ; discussions dans lesquelles, malgré sa verve moqueuse et sceptique, sa vieille expérience, sa rare connaissance des hommes et des choses, disons enfin le mot, malgré sa rouerie de bonne compagnie, M. de Montbron n’avait pas toujours l’avantage et il avouait très gaiement sa défaite. Ainsi, pour ne donner qu’une idée des dissentiments du comte et d’Adrienne, il avait, avant de se faire, ainsi qu’il disait gaiement, son complice, il avait toujours combattu (pour d’autres motifs que ceux allégués par Mme de Saint-Dizier) sa volonté de vi

Âgé alors de soixante ans passés, le comte de Montbron avait été l’un des hommes les plus brillants du directoire, du consulat et de l’empire : ses prodigalités, ses bons mots, ses impertinences, ses duels, ses amours, ses pertes au jeu, avaient presque toujours défrayé les entretiens de la société de son temps. Quant à son caractère, à son cœur et à son commerce, nous dirons qu’il était resté dans les termes de la plus sincère amitié presque avec toutes ses anciennes maîtresses.

À l’heure où nous le présentons au lecteur, il était encore fort gros joueur et fort beau joueur ; il avait, comme on disait autrefois, une très grande mine, l’air décidé, fin et moqueur ; ses façons étaient celles du meilleur monde, avec une pointe d’impertinence agressive lorsqu’il n’aimait pas les gens ; il était grand, très mince et d’une tournure encore svelte, presque juvénile ; il avait le front haut et chauve, les cheveux blancs et courts, des favoris gris taillés en croissant, la figure longue, le nez aquilin, des yeux bleus très pénétrants et des dents encore fort belles.

- Monsieur le comte de Montbron ! dit Georgette en ouvrant la porte.

Le comte entra, et alla baiser la main d’Adrienne avec une sorte de familiarité paternelle.

- Allons ! se dit M. de Montbron, tâchons de savoir la vérité que je viens chercher, afin d’éviter peut-être un grand malheur.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > III. LES AVEUX.

III. Les aveux.

Mlle de Cardoville, ne voulant pas laisser pénétrer la cause des violents sentiments qui l’agitaient, accueillit M. de Montbron avec une gaieté feinte et forcée ; de son côté, celui-ci, malgré sa grande habitude du monde, se trouvant fort embarrassé d’aborder le sujet dont il désirait conférer avec Adrienne, résolut, comme on dit vulgairement, de tâter le terrain avant d’engager sérieusement la conversation.

Après avoir regardé la jeune fille pendant quelques secondes, M. de Montbron secoua la tête, et dit avec un soupir de regret :

- Ma chère enfant, je ne suis pas content…

- Quelque peine de cœur… ou de creps, mon cher comte ? dit Adrienne en souriant.

- Une peine de cœur, dit M. de Montbron.

- Comment, vous si beau joueur, vous auriez plus de souci d’un coup de tête féminin… que d’un coup de dé ?

- J’ai une peine de cœur, et c’est vous qui me la causez, ma chère enfant.

- Monsieur de Montbron, vous allez me rendre très orgueilleuse, dit Adrienne en souriant.

- Et vous auriez grand tort… car ma peine de cœur vient justement, je vous le dis brutalement, de ce que vous négligez votre beauté… Oui, voyez vos traits pâles, abattus, fatigués… depuis quelques jours vous êtes triste… vous avez quelque chagrin… j’en suis sûr.

- Mon cher monsieur de Montbron, vous avez tant de pénétration qu’il vous est permis d’en manquer une fois… et cela vous arrive… aujourd’hui. Je ne suis pas triste, je n’ai aucun chagrin… et je vais vous dire une bien énorme, une bien orgueilleuse impertinence : jamais je ne me suis trouvée si jolie.

- Il n’y a rien de plus modeste, au contraire, que cette prétention… Et qui vous a dit ce mensonge-là ? une femme ?

- Non… c’est mon cœur, et il a dit vrai, reprit Adrienne avec une légère émotion ; puis elle ajouta :

- Comprenez… si vous pouvez.

- Prétendez-vous par là que vous êtes fière de l’altération de vos traits, parce que vous êtes fière des souffrances de votre cœur ? dit M. de Montbron en examinant Adrienne avec attention.

- Soit, j’avais donc raison, vous avez un chagrin… J’insiste… ajouta le comte d’un ton vraiment pénétré, parce que cela m’est pénible…

- Rassurez-vous ; je suis on ne peut plus heureuse, car à chaque instant je me contemplais dans cette pensée : qu’à mon âge je suis libre… absolument libre.

- Oui… libre… de vous tourmenter… libre… d’être malheureuse tout à votre aise.

- Allons, allons, mon cher comte, dit Adrienne, voici notre vieille querelle qui se ranime… je trouve en vous l’allié de ma tante… et de l’abbé d’Aigrigny.

- Moi ? oui… à peu près comme les républicains sont les alliés des légitimistes : ils s’entendent pour se dévorer plus tard… À propos de votre abominable tante, on dit que depuis quelque jours il se tient chez elle une manière de concile qui s’agite fort ; véritable émeute mitrée. Votre tante est en bonne voie.

- Pourquoi pas ? Vous l’eussiez vue autrefois ambitionner le rôle de la déesse Raison… aujourd’hui nous la verrons peut-être canonisée… N’a-t-elle pas déjà accompli la première partie de la vie de sainte Madeleine ?

- Vous ne direz jamais autant de mal d’elle qu’elle en fait, ma chère enfant. Néanmoins, quoique pour des raisons bien opposées… je pensais comme elle au sujet de votre caprice de vivre seule…

- Je le sais.

- Oui, et par cela même que je désirais vous voir mille fois plus libre encore que vous ne l’êtes… moi, je vous conseillais… tout bonnement.

- De me marier.

- Sans doute ; de cette façon, votre chère liberté… avec ses conséquences, au lieu de s’appeler Mlle de Cardoville… se serait appelée Mme de… qui vous voudrez… Nous vous aurions trouvé un excellent mari qui eût été responsable… de votre indépendance…

- Et qui aurait été responsable de ce ridicule mari ? et qui se serait dégradé jusqu’à porter un nom moqué, bafoué par tous ?… Moi, peut-être ? dit Adrienne en s’animant légèrement. Non, non, mon cher comte ; en bien ou en mal, je répondrai toujours seule de mes actions ; à mon nom s’attachera, bonne ou mauvaise, une opinion que, seule du moins, j’aurai formée, car il me serait aussi impossible de déshonorer lâchement un nom qui ne serait pas le mien, que de le porter s’il n’était pas continuellement entouré de la profonde estime qu’il me faut. Or, comme on ne répond que de soi… je garderai mon nom.

- Il n’y a que vous au monde pour avoir des idées pareilles.

- Pourquoi ? dit Adrienne en riant, parce qu’il me paraît disgracieux de voir une pauvre jeune fille pour ainsi dire s’incarner et disparaître dans quelque homme très laid et très égoïste, et devenir, comme on le dit sans rire… elle, douce et jolie, devenir tout à coup la moitié de cette vilaine chose… oui… ainsi, elle fraîche et charmante rose, je suppose, la moitié d’un affreux chardon ! Allons, mon cher comte, avouez-le… c’est quelque chose de fort odieux que cette métempsycose… conjugale, ajouta Adrienne avec un éclat de rire.

La gaieté factice, un peu fébrile, d’Adrienne, contrastait d’une manière si navrante avec la pâleur et l’altération de ses traits ; il était si facile de voir qu’elle cherchait à étourdir un profond chagrin par ses rires forcés, que M. de Montbron en fut douloureusement touché ; mais, dissimulant son émotion, il parut réfléchir un instant et prit machinalement un des livres tout récemment achetés et coupés dont Adrienne était entourée. Après avoir jeté un regard distrait sur ce volume, il continua en dissimulant la pénible émotion que lui causait le rire forcé de Mlle de Cardoville :

- Voyons, chère tête folle que vous êtes… une fois de plus… Supposons que j’aie vingt ans et que vous me fassiez l’honneur de m’épouser… on vous appellerait Mme de Montbron, je suppose ?

- Peut-être…

- Comment, peut-être ? quoique mariés vous ne porteriez pas mon nom ?

- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant, ne poursuivons pas une hypothèse qui ne peut me laisser que… des regrets.

Tout à coup, M. de Montbron fit un brusque mouvement et regarda Mlle de Cardoville, avec une expression de surprise profonde… Depuis quelques moments, tout en causant à Adrienne, le comte avait pris machinalement deux ou trois des volumes çà et là épars sur la causeuse, et machinalement encore il avait jeté les yeux sur ces ouvrages. Le premier portait pour titre : Histoire moderne de l’Inde, le deuxième : Voyage dans l’Inde, le troisième : Lettre sur l’Inde. De plus en plus surpris, M. de Montbron avait continué son investigation et avait vu se compléter cette nomenclature indienne par le quatrième volume des Promenades dans l’Inde ; le cinquième, des Souvenirs de l’Hindoustan ; le sixième, Notes d’un voyageur aux Indes orientales. De là une surprise que, pour plusieurs motifs fort graves, M. de Montbron n’avait pu cacher plus longtemps et que ses regards témoignèrent à Adrienne.

Celle-ci ayant complètement oublié la présence des volumes accusateurs dont elle était entourée, cédant à un mouvement de dépit involontaire, rougit légèrement ; puis, son caractère ferme et résolu reprenant le dessus, elle dit à M. de Montbron en le regardant en face :

- Eh bien !… mon cher comte… de quoi vous étonnez-vous ?

Au lieu de répondre, M. de Montbron semblait de plus en plus absorbé, pensif, en contemplant la jeune fille, et il ne put s’empêcher de dire en se parlant à soi-même :

- Non… non… c’est impossible… et pourtant…

- Il serait peut-être indiscret à moi… d’assister à votre monologue, mon cher comte, dit Adrienne.

- Excusez-moi, ma chère enfant… mais ce que je vois me surprend à un point…

- Et que voyez-vous, je vous prie ?

- Des traces d’une préoccupation aussi vive… aussi grande… que nouvelle… pour tout ce qui a rapport… à l’Inde, dit M. de Montbron en accentuant lentement ses paroles et attachant un regard pénétrant sur la jeune fille.

- Eh bien ? dit bravement Adrienne.

- Eh bien, je cherche la cause de cette soudaine passion…

- Géographique, dit Mlle de Cardoville en interrompant M. de Montbron… Vous trouvez cette passion peut-être un peu sérieuse pour mon âge… mon cher comte… mais il faut bien occuper ses loisirs… et puis enfin, ayant pour cousin un Indien quelque peu prince, il m’a pris envie d’avoir une idée du fortuné pays… d’où m’est arrivée cette sauvage parenté.

Ces derniers mots furent prononcés avec une amertume dont M. de Montbron fut frappé ; aussi, observant attentivement Adrienne, il reprit :

- Il me semble que vous parlez du prince… avec un peu d’aigreur.

- Non… j’en parle avec indifférence…

- Il mériterait pourtant… un sentiment tout autre…

- D’une toute autre personne peut-être, répondit sèchement Adrienne.

- Il est si malheureux !… dit M. de Montbron d’un ton sincèrement pénétré. Il y a deux jours encore, je l’ai vu… il m’a déchiré le cœur.

- Et que me font, à moi… ces déchirements ? s’écria Adrienne avec une impatience douloureuse, presque courroucée.

- Je désirerais que de si cruels tourments vous fissent au moins pitié… répondit gravement le comte.

- À moi… pitié ! s’écria Adrienne d’un air de fierté révoltée. Puis, se contenant, elle ajouta froidement :

- Ah çà… monsieur de Montbron, c’est une plaisanterie ?… Ce n’est pas sérieusement que vous me demandez de m’intéresser aux tourments amoureux de votre prince ?

Il y eut un dédain si glacial dans ces derniers mots d’Adrienne, ses traits péniblement contractés trahirent une hauteur si amère, que M. de Montbron dit tristement :

- Ainsi… cela est vrai… on ne m’avait pas trompé… Moi qui, par ma vieille et constante amitié, avais, je crois, quelques droits à votre confiance, je n’ai rien su… tandis que vous avez tout dit à un autre… Cela m’est pénible… très pénible…

- Je ne vous comprends pas, monsieur de Montbron.

- Eh ! mon Dieu !… maintenant je n’ai plus de ménagements à garder !… s’écria le comte. Il n’y a plus, je le vois, aucun espoir pour ce malheureux enfant… vous aimez quelqu’un.

Et comme Adrienne fit un mouvement.

- Oh ! il n’y a pas à le nier, reprit le comte ; votre pâleur… votre tristesse depuis quelques jours… votre implacable indifférence pour le prince, tout me le prouve… vous aimez…

Mlle de Cardoville, blessée de la façon dont le comte parlait du sentiment qu’il lui supposait, reprit avec une dignité hautaine :

- Vous devez savoir, monsieur de Montbron, qu’un secret surpris… n’est pas une confidence, et votre langage m’étonne…

- Eh ! ma chère amie, si j’use du triste privilège de l’expérience… si je devine, si je vous dis que vous aimez… si je vais même presque jusqu’à vous reprocher cet amour… c’est qu’il s’agit pour ainsi dire de la vie ou de la mort de ce pauvre jeune prince, qui, vous le savez, m’intéresse maintenant autant que s’il était mon fils, car il est impossible de le connaître sans lui porter le plus tendre intérêt !

- Il serait singulier, reprit Adrienne avec un redoublement de froideur et d’ironie amère, que mon amour… en admettant que j’eusse un amour dans le cœur… eût une si étrange influence sur le prince Djalma… Que lui importe que j’aime ! ajouta-t-elle avec un dédain presque douloureux.

- Que lui importe ! ! ! Mais, en vérité, ma chère amie, permettez-moi de vous le dire, c’est vous qui plaisantez cruellement… Comment !… ce malheureux enfant vous aime avec toute l’ardeur d’un premier amour ; deux fois déjà il a voulu, par le suicide, mettre fin à l’horrible torture que lui cause sa passion pour vous… et vous trouvez étrange que votre amour pour un autre… soit une question de vie ou de mort pour lui !…

- Mais il m’aime donc ! s’écria la jeune fille avec un accent impossible à rendre.

- À en mourir… vous dis-je, je l’ai vu… Adrienne fit un mouvement de stupeur ; de pâle qu’elle était elle devint pourpre, puis cette rougeur disparut, ses lèvres blanchirent et tremblèrent : son émotion fut si vive qu’elle resta quelques moments sans pouvoir parler, et mit la main sur son cœur comme pour en comprimer les battements.

M. de Montbron, presque effrayé du changement subit de la physionomie d’Adrienne, de l’altération croissante de ses traits, se rapprocha vivement d’elle et s’écria :

- Mon Dieu ! ma pauvre enfant, qu’avez-vous ! Au lieu de lui répondre, Adrienne lui fit un signe de la main comme pour le rassurer ; le comte, en effet, se rassura, car le visage de la jeune fille, naguère contracté par la douleur, l’ironie et le dédain, semblait renaître au milieu des émotions les plus douces, les plus ineffables ; l’impression qu’elle éprouvait était si enivrante, qu’elle semblait s’y complaire et craindre d’en perdre le moindre sentiment ; puis la réflexion lui disant que peut-être elle était la dupe d’une illusion ou d’un mensonge, elle s’écria tout à coup avec angoisse, en s’adressant à M. de Montbron :

- Mais ce que vous me dites… est vrai… au moins…

- Ce que je vous dis !

- Oui… que le prince Djalma…

- Vous aime comme un insensé !… Hélas !… cela n’est que trop vrai.

- Non… non… s’écria Adrienne, avec une expression ravissante de naïveté, cela ne saurait être jamais trop vrai.

- Que dites-vous !… s’écria le comte.

- Mais cette… femme !… demanda Adrienne, comme si ce mot lui eût brûlé les lèvres.

- Quelle femme !

- Celle qui était la cause de ces déchirements si douloureux.

- Cette femme !… qui voulez-vous que ce fût, sinon vous !

- Moi !… oh ! oui, c’était moi, n’est-ce pas ? rien que moi !

- Sur l’honneur… croyez-en mon expérience… jamais je n’ai vu une passion plus sincère et plus touchante.

- Oh ! n’est-ce pas, jamais il n’a eu dans le cœur un autre amour que le mien ?

- Lui ?… jamais.

- On me l’a dit… pourtant…

- Qui ?

- M. Rodin…

- Que Djalma ?…

- Deux jours après m’avoir vue s’était épris d’un fol amour.

- M. Rodin… vous a dit cela ? s’écria M. de Montbron en paraissant frappé d’une idée subite. Mais c’est aussi lui qui a dit à Djalma… que vous étiez éprise de quelqu’un…

- Moi !…

- Et c’est cela qui causait l’affreux désespoir de ce malheureux enfant…

- Et c’est cela qui causait mon affreux désespoir, à moi !

- Mais vous l’aimez donc autant qu’il vous aime ? s’écria M. de Montbron transporté de joie.

- Si je l’aime ?… dit Mlle de Cardoville.

Quelque coups frappés discrètement à la porte interrompirent Adrienne.

- Vos gens… sans doute… Remettez-vous, dit le comte.

- Entrez, dit Adrienne d’une voix émue. Florine parut.

- Qu’est-ce ? dit Mlle de Cardoville.

- M. Rodin vient de venir. Craignant de déranger mademoiselle, il n’a pas voulu entrer ; mais il reviendra dans une demi-heure… Mademoiselle voudra-t-elle le recevoir ?

- Oui, oui, dit le comte à Florine, et lors même que je serais encore avec mademoiselle, introduisez-le… N’est-ce pas votre avis ? demanda M. de Montbron à Adrienne.

- C’est mon avis… répondit la jeune fille.

Et un éclair d’indignation brilla dans ses yeux en songeant à cette perfidie de Rodin.

- Ah ! le vieux drôle !… dit de M. de Montbron. Je m’étais toujours défié de ce coutors. Florine sortit, laissant le comte avec sa maîtresse.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > IV. AMOUR.

IV. Amour.

Mlle de Cardoville était transfigurée : pour la première fois sa beauté éclatait dans tout son lustre ; jusqu’alors voilée par l’indifférence ou assombrie par la douleur, un éblouissant rayon de soleil l’illuminait tout à coup. La légère irritation causée par la perfidie de Rodin avait passé comme une ombre imperceptible sur le front de la jeune fille. Que lui importaient maintenant ces mensonges, ces perfidies ? N’étaient-elles pas déjouées ? Et à l’avenir… quel pouvoir humain pourrait se mettre entre elle et Djalma, si sûrs l’un de l’autre ? Qui oserait lutter contre ces deux êtres résolus et forts de la puissance irrésistible de la jeunesse, de l’amour et de la liberté ? Qui oserait tenter de les suivre dans cette sphère embrasée où ils allaient, eux si beaux, eux si heureux, se confondre dans un amour si inextinguible, protégés et défendus par leur bonheur, armure à toute épreuve ?

À peine Florine sortie, Adrienne s’approcha de M. de Montbron d’un pas rapide ; elle semblait grandie : à la voir légère, triomphante et radieuse, on eût dit une divinité marchant sur des nuées.

- Quand le verrai-je ? Tel fut son premier mot à M. de Montbron.

- Mais… demain ; il faut le préparer à tant de bonheur ; chez une nature si ardente… une joie si soudaine, si inattendue… peut être terrible.

Adrienne resta un moment pensive, et dit tout à coup :

- Demain… oui… pas avant demain… j’ai une superstition du cœur.

- Laquelle ?

- Vous le saurez, IL M’AIME… ce mot dit tout, renferme tout, comprend tout… est tout… et pourtant j’ai mille questions sur les lèvres… à propos de lui… je ne vous en ferai aucune avant demain… non, parce que, par une adorable fatalité… demain est, pour moi… un anniversaire sacré… D’ici là, je vivrai un siècle… Heureusement… je puis attendre… Tenez…

Puis, faisant un signe à M. de Montbron, elle le conduisit près du Bacchus indien.

- Comme il lui ressemble !… dit-elle au comte.

- En effet, s’écria celui-ci, c’est étrange !

- Étrange ?… reprit Adrienne en souriant avec une douce fierté, étrange qu’un héros, qu’un demi-dieu, qu’un idéal de beauté ressemble à Djalma ?…

- Combien vous l’aimez !… dit M. de Montbron profondément ému et presque ébloui de la félicité qui resplendissait sur le visage d’Adrienne.

- Je devais bien souffrir, n’est-ce pas ? lui dit-elle après un moment de silence.

- Mais si je ne m’étais pas décidé à venir ici aujourd’hui, en désespoir de cause, que serait-il arrivé ?

- Je n’en sais rien… je serais morte peut-être… car je suis frappée là… d’une manière incurable (et elle mit la main à son cœur). Mais ce qui eût été ma mort… sera ma vie…

- C’était horrible ! dit le comte en tressaillant, une passion pareille concentrée en vous-même, fière comme vous l’êtes…

- Oui, fière !… mais non orgueilleuse… Aussi, en apprenant son amour pour une autre… en apprenant que l’impression que j’avais cru lui causer lors de notre première entrevue s’était aussitôt effacée… j’ai renoncé à tout espoir, sans pouvoir renoncer à mon amour ; au lieu de fuir son souvenir, je me suis entourée de ce qui pouvait me le rappeler… À défaut de bonheur, il y a encore une amère jouissance à souffrir par ce qu’on aime.

- Je comprends maintenant votre bibliothèque indienne.

Adrienne, sans répondre au comte, alla prendre sur le guéridon un des livres fraîchement coupés, et, l’apportant à M. de Montbron, lui dit en souriant, avec une expression de joie et de bonheur célestes :

- J’avais tort de nier ; je suis orgueilleuse. Tenez… lisez cela… tout haut… je vous en prie… je vous dis que je puis attendre à demain.

Et du bout de son doigt charmant, elle indiqua au comte le passage, en lui présentant le livre. Puis elle alla, pour ainsi dire, se blottir au fond de la causeuse, et là, dans une attitude profondément attentive, recueillie, le corps penché en avant, ses mains croisées sur le coussin, son menton appuyé sur ses mains, ses grands yeux attachés, avec une sorte d’adoration, sur le Bacchus indien qui lui faisait face, elle sembla, dans cette contemplation passionnée, se préparer à entendre la lecture de M. de Montbron.

Celui-ci, très étonné, commença après avoir regardé Adrienne, qui lui dit de sa voix la plus caressante :

- Et bien, doucement… je vous en conjure…

M. de Montbron lut le passage suivant du journal d’un voyageur dans l’Inde :

«… Lorsque je me trouvais à Bombay, en 1829, on ne parlait, dans toute la société anglaise, que d’un jeune héros, fils de…»

Le comte s’étant interrompu une seconde, à cause de la prononciation barbare du nom du père de Djalma, Adrienne lui dit vivement de sa douce voix :

- Fils de Kadja-Sing.

- Quelle mémoire ! dit le comte en souriant. Et il reprit : «… Un jeune héros, le fils de Kadja-Sing, roi de Mundi.

Au retour d’une expédition lointaine et sanglante dans les montagnes contre ce roi indien, le colonel Drake était revenu rempli d’enthousiasme pour le fils de Kadja-Sing, nommé Djalma. Sortant à peine de l’adolescence, ce jeune prince a, dans cette guerre implacable, fait preuve d’une intrépidité si chevaleresque, d’un caractère si noble, que l’on a nommé son père le Père du Généreux.»

- Cette coutume est touchante… dit le comte. Récompenser pour ainsi dire le père en lui donnant un surnom glorieux pour son fils, cela est grand… Mais quelle rencontre bizarre que ce livre ! dit le comte surpris ; il y a de quoi, je le comprends, exalter la tête la plus froide…

- Oh !… vous allez voir… vous allez voir !… dit Adrienne. Le comte poursuivit la lecture : «Le colonel Drake, l’un des plus valeureux et des meilleurs officiers de l’armée anglaise, disait hier devant moi que, blessé grièvement et fait prisonnier par le prince Djalma, après une résistance énergique, il avait été emmené au camp établi dans le village de…»

Ici, même hésitation de la part du comte, à l’endroit d’un nom bien autrement sauvage que le premier ; aussi, ne voulant pas tenter l’aventure, il s’interrompit et dit à Adrienne :

- Quant à celui-ci… j’y renonce.

- C’est pourtant facile ! reprit Adrienne, et elle prononça avec une inexprimable douceur le nom suivant, d’ailleurs fort doux :

- Dans le village de Shumshabad.

- Voilà un procédé mnémonique infaillible pour retenir les noms géographiques, dit le comte, et il continua :

«Une fois arrivé au camp, le colonel Drake reçut l’hospitalité la plus touchante, et le prince Djalma eut pour lui les soins d’un fils.

Ce fut là que le colonel eut connaissance de quelques faits qui portèrent à son comble son enthousiasme pour le prince Djalma. Il a raconté devant moi les deux suivants :

«À l’un des combats, le prince était accompagné d’un jeune Indien d’environ douze ans, qu’il aimait tendrement et qui lui servait de page, le suivant à cheval pour porter ses armes de rechange. Cet enfant était idolâtré par sa mère ; au moment de l’expédition, elle avait confié son fils au prince Djalma en lui disant avec un stoïcisme digne de l’antiquité : Qu’il soit votre frère. Il sera mon frère, avait répondu le prince. Au milieu d’une sanglante déroute, l’enfant est brièvement blessé, son cheval tué ; le prince, au péril de sa vie, malgré la précipitation d’une retraite forcée, le dégage, le prend en croupe et fuit ; on les poursuit ; un coup de feu atteint leur cheval ; mais il peut atteindre un massif de jungles, au milieu duquel, après quelques vains efforts, il tombe épuisé. L’enfant était incapable de marcher : le prince l’emporte, se cache avec lui au plus épais du taillis. Les Anglais arrivent, fouillent les jungles ; les deux victimes échappent. Après une nuit et un jour de marches, de contremarches, de ruses, de fatigues, de périls inouïs, le prince, portant toujours l’enfant, dont l’une des jambes était à demi brisée, parvient à gagner le camp de son père, et dit simplement : J’avais promis à sa mère qu’il serait mon frère, j’ai agi en frère.»

- C’est admirable ! s’écria le comte.

- Continuez… oh ! continuez, dit Adrienne en essuyant une larme, sans détourner ses yeux du bas-relief, qu’elle continuait de contempler avec une admiration croissante.

Le comte poursuivit : «Une autre fois le prince Djalma, suivi de deux esclaves noirs, se rend, avant le lever du soleil, dans un endroit très sauvage, pour s’emparer d’une portée de deux petits tigres âgés de quelques jours.

Le repaire avait été signalé. Le tigre et sa femelle étaient encore au dehors à la curée. L’un des noirs s’introduit dans la tanière par une étroite ouverture ; l’autre, aidé de Djalma, abat à coups de hache un assez gros tronçon d’arbre afin de disposer un siège pour prendre le tigre ou sa femelle. Du côté de l’ouverture, la caverne était presque à pic. Le prince y monte avec agilité afin de disposer le piège, avec l’autre noir ; tout à coup un rugissement effroyable retentit ; en quelques bonds la femelle, revenant de curée, atteint l’ouverture de la tanière. Le noir qui tendait le piège avec le prince a le crâne ouvert d’un coup de dent, l’arbre tombe en travers de l’étroite entrée du repaire et empêche la femelle d’y pénétrer, et barre en même temps le passage au noir qui accourait avec les petits tigres…

«Au-dessus, à vingt pieds environ, sur une plate-forme de roches, le prince, couché à plat ventre, considérait cet affreux spectacle. La tigresse, rendue furieuse par le cris de ses petits, dévorait les mains du noir, qui, de l’intérieur du repaire, tâchait de maintenir le tronc d’arbre, son seul rempart, et poussait des cris lamentables.

- C’est horrible ! dit le comte.

- Oh ! continuez… continuez… s’écria Adrienne avec exaltation, vous allez voir ce que peut l’héroïsme de la bonté.

Le comte poursuivit : «Tout à coup, le prince met son poignard entre ses dents, attache sa ceinture à un bloc de roc, prend la hache d’une main, de l’autre se laisse glisser le long de ce cordage improvisé, tombe à quelques pas de la bête féroce, bondit jusqu’à elle, et, rapide comme l’éclair, lui porte coup sur coup, deux atteintes mortelles, au moment où le noir, perdant ses forces, abandonnant le tronc d’arbre, allait être mis en pièces.»

- Et vous vous étonniez de sa ressemblance avec ce demi-dieu, à qui la Fable même ne prête pas un dévouement aussi généreux ! s’écria la jeune fille avec une exaltation croissante.

- Je ne m’étonne plus, j’admire, dit le comte d’une voix émue, et, à ces nobles traits, mon cœur bat d’enthousiasme comme si j’avais vingt ans.

- Et le noble cœur de ce voyageur a battu comme le vôtre à ce récit, dit Adrienne ; vous allez voir.

«Ce qui rend admirable l’intrépidité du prince, c’est que, selon les principes des castes indiennes, la vie d’un esclave n’a aucune importance ; aussi un fils de roi, en risquant sa vie pour le salut d’une pauvre créature si infime, obéissait à un héroïque instinct de charité véritablement chrétienne, jusqu’alors inouïe dans ce pays.

«Deux traits pareils, disait avec raison le colonel Drake, suffisent à peindre un homme ; c’est donc avec un sentiment de respect profond et d’admiration touchante que moi, voyageur inconnu, j’ai écrit le nom du prince Djalma sur ce livre de voyage, éprouvant toutefois une sorte de tristesse en me demandant quel sera l’avenir de ce prince perdu au fond de ce pays sauvage, toujours dévasté par la guerre. Si modeste que soit l’hommage que je rends à ce caractère digne des temps héroïques, son nom du moins sera répété avec un généreux enthousiasme par tous les cœurs sympathiques à ce qui est généreux et grand.»

- Et tout à l’heure, en lisant ces lignes si simples, si touchantes, reprit Adrienne, je n’ai pu m’empêcher de porter à mes lèvres le nom de ce voyageur.

- Oui…, le voilà bien tel que je l’avais jugé, dit le comte de plus en plus ému, en rendant le livre à Adrienne, qui se levant grave et touchante, lui dit :

- Le voilà tel que je voulais vous le faire connaître, afin que vous compreniez… mon adoration pour lui ; car ce courage, cette héroïque bonté, je les avais devinés, lors d’un entretien surpris malgré moi, avant de me montrer à lui… De ce jour, je le savais aussi généreux qu’intrépide, aussi tendre, aussi sensible qu’énergique et résolu ; mais lorsque je le vis si merveilleusement beau… et si différent, par le noble caractère de sa physionomie, par ses vêtements même, de tout ce que j’avais rencontré jusqu’alors… quand je vis l’impression que je lui causai… et que j’éprouvai plus violente encore peut-être… je sentis ma vie attachée à cet amour.

- Et maintenant, vos projets ?…

- Divins, radieux comme mon cœur… En apprenant son bonheur, je veux que Djalma éprouve ce même éblouissement dont je suis frappée et qui ne me permet pas encore de regarder… mon soleil en face… car, je vous le répète… d’ici à demain j’ai un siècle à vivre. Oui, chose étrange ! j’aurais cru après une telle révélation, sentir le besoin de rester seule plongée dans cet océan de pensées enivrantes. Eh bien, non, d’ici à demain, je redoute la solitude… J’éprouve je ne sais quelle impatience fébrile… inquiète… ardente… Oh ! bénie serait la fée qui, me touchant de sa baguette, m’endormirait à cette heure jusqu’à demain.

- Je serai cette bienfaisante fée, dit tout à coup le comte en souriant.

- Vous ?

- Moi.

- Et comment ?

- Voyez la puissance de ma baguette ; je veux vous distraire d’une partie de vos pensées en vous les rendant matériellement visibles…

- Expliquez-vous, de grâce.

- Et de plus mon projet aura encore pour vous un autre avantage.

Écoutez-moi : vous êtes si heureuse, que vous pouvez tout entendre… votre odieuse tante et ses odieux amis répandent le bruit que votre séjour chez M. Baleinier…

- A été nécessité par la faiblesse de mon esprit, dit Adrienne en souriant, je m’y attendais.

- C’est stupide ; mais comme votre résolution de vivre seule vous fait des envieux et des ennemis, vous sentez pourquoi il ne manquera pas des gens parfaitement disposés, à donner créance à toutes les stupidités possibles.

- Je l’espère bien… Passer pour folle aux yeux des sots… c’est très flatteur.

- Oui, mais prouver aux sots qu’ils sont des sots, et cela à la face de tout Paris, c’est amusant ; or, on commence à s’inquiéter de votre disparition ; vous avez interrompu vos promenades habituelles en voiture ; ma nièce paraît seule depuis longtemps dans notre loge aux Italiens. Vous voulez tuer, brûler le temps jusqu’à demain… voici une occasion excellente : il est deux heures ; à trois heures et demie ma nièce est ici en voiture ; la journée est splendide… il y aura un monde fou au bois de Boulogne, vous faites une charmante promenade ; on vous voit déjà là… puis, le grand air, le mouvement, calmeront votre fièvre de bonheur… Et ce soir, c’est là que commence ma magie, je vous conduis dans l’Inde.

- Dans l’Inde ?…

- Au milieu de ces forêts sauvages où l’on entend rugir les lions, les panthères et les tigres. Ce combat héroïque qui vous a tant émue tout à l’heure… nous l’aurons sous nos yeux, réel et terrible…

- Franchement, mon cher comte, c’est une plaisanterie.

- Pas du tout, je vous promets de vous faire voir de véritables bêtes farouches, redoutables hôtes du pays de notre demi-dieu… tigres grondants… lions rugissants… Cela ne vaudra-t-il pas vos livres ?

- Mais encore…

- Allons, il faut vous donner le secret de mon pouvoir surnaturel : au retour de votre promenade, vous dînez chez ma nièce, et nous allons ensuite à un spectacle fort curieux qui se donne à la Porte-Saint-Martin… Un dompteur de bêtes des plus extraordinaires y montre des animaux parfaitement féroces au milieu d’une forêt (ici seulement comme l’illusion) et simule avec eux, tigres, lions et panthères, des combats formidables. Tout Paris court à ces représentations, et tout Paris vous y verra plus belle et plus charmante que jamais.

- J’accepte, j’accepte, dit Adrienne avec une joie d’enfant. Oui… vous avez raison… j’éprouverai un plaisir étrange à voir ces monstres farouche qui me rappelleront ceux que mon demi-dieu a si héroïquement combattus. J’accepte encore, parce que, pour la première fois de ma vie, je brûle du désir d’être trouvée belle… même par tout le monde… J’accepte… enfin… parce que…

Mlle de Cardoville fut interrompue, d’abord par un léger coup frappé à la porte, puis par Florine, qui entra en annonçant M. Rodin.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > V. EXÉCUTION.

V. Exécution.

Rodin entra. D’un coup d’œil rapide jeté sur Mlle de Cardoville et sur M. de Montbron, il devina qu’il allait se trouver dans une position difficile. En effet rien ne semblait moins rassurant pour lui que la contenance d’Adrienne et du comte.

Celui-ci, lorsqu’il n’aimait pas les gens, manifestait, nous l’avons dit, son antipathie par des façons d’une impertinence agressive, d’ailleurs soutenue par bon nombre de duels ; aussi, à la vue de Rodin, ses traits prirent soudain une expression insolente et dure. Accoudé à la cheminée et causant avec Adrienne, il tourna dédaigneusement la tête par-dessus son épaule sans répondre au profond salut du jésuite.

À la vue de cet homme, Mlle de Cardoville se sentit presque surprise de n’éprouver aucun mouvement d’irritation ou de haine. La brillante flamme qui brûlait dans son cœur le purifiait de tout sentiment vindicatif. Elle sourit au contraire, car jetant un fier et doux regard sur le Bacchus indien, puis sur elle-même, elle se demandait ce que deux êtres si jeunes, si beaux, si libres, si amoureux, pouvaient avoir à cette heure à redouter de ce vieux homme crasseux, à mine ignoble et basse, qui s’avançait tortueusement avec ses circonvolutions de reptile. En un mot, loin de ressentir de la colère ou de l’aversion contre Rodin, la jeune fille n’éprouva qu’un accès de gaieté moqueuse, et ses grands yeux, déjà étincelants de félicité, pétillèrent bientôt de malice et d’ironie.

Rodin se sentit mal à l’aise. Les gens de sa robe préfèrent de beaucoup les ennemis violents aux ennemis moqueurs ; tantôt ils échappent aux colères décharnées contre eux en se jetant à genoux, en pleurant, gémissant, en se frappant la poitrine ; tantôt, au contraire, ils les bravent en se redressant armés et implacables ; mais devant la raillerie mordante ils se déconcertent aisément.

Ainsi fut-il de Rodin ; il pressentit que, placé entre Adrienne de Cardoville et M. de Montbron, il allait avoir, ainsi qu’on dit vulgairement, un fort mauvais quart d’heure à passer.

Le comte ouvrit le feu. Tournant la tête par-dessus son épaule, il dit à Rodin :

- Ah !… ah !… vous voici, monsieur l’homme de bien ?

- Approchez… monsieur, approchez donc, reprit Adrienne avec un sourire moqueur ; vous, la perle des amis, vous, le modèle des philosophes… vous, l’ennemi déclaré de toute fourberie, de tout mensonge, j’ai mille compliments à vous faire…

- J’accepte tout de vous, ma chère demoiselle… même des compliments immérités, dit le jésuite en s’efforçant de sourire, et découvrant ainsi ses vilaines dents jaunes et déchaussées ; mais, puis-je savoir ce qui me mérite vos compliments ?

- Votre pénétration, monsieur, car elle est rare, dit Adrienne.

- Et moi, monsieur, dit le comte, je rends hommage à votre véracité… non moins rare… trop rare… peut-être.

- Moi, pénétrant ! en quoi, ma chère demoiselle ? dit froidement Rodin ; moi, véridique ! en quoi, monsieur le comte ? ajouta-t-il en se tournant ensuite vers M. de Montbron.

- En quoi… monsieur ? dit Adrienne, mais vous avez deviné un secret entouré de difficultés, de mystères sans nombre. En un mot, vous avez su lire au plus profond du cœur d’une femme…

- Moi, ma chère demoiselle ?…

- Vous-même, monsieur ; et réjouissez-vous… votre pénétration a eu les plus heureux résultats.

- Et votre véracité a fait merveille… ajouta le comte.

- Il est doux au cœur de bien agir, même sans le savoir, dit Rodin se tenant toujours sur la défensive et épiant tour à tour d’un œil oblique le comte et Adrienne : mais pourrai-je savoir ce dont on me loue ?

- La reconnaissance m’oblige à vous en instruire, monsieur, dit Adrienne avec malice : vous avez découvert et dit au prince Djalma que j’aimais passionnément… quelqu’un ; eh bien… glorifiez votre pénétration, mon cher monsieur… c’est vrai.

- Vous avez découvert et dit à mademoiselle que le prince Djalma aimait passionnément… quelqu’un, reprit le comte ; eh bien, glorifiez votre pénétration, mon cher monsieur… c’est vrai.

Rodin resta confondu, interdit.

- Ce quelqu’un que j’aimais si passionnément, dit Adrienne, c’était le prince.

- Cette personne que le prince aimait passionnément, reprit le comte, c’était mademoiselle.

Ces révélations, gravement inquiétantes et faites coup sur coup, abasourdirent Rodin ; il resta muet, effrayé, songeant à l’avenir.

- Comprenez-vous, maintenant, monsieur, notre gratitude envers vous ? reprit Adrienne d’un ton de plus en plus railleur. Grâce à votre sagacité, grâce au touchant intérêt que vous nous portiez, nous vous devons, le prince et moi, d’être éclairés sur nos sentiments mutuels.

Le jésuite reprit peu à peu son sang-froid, et son calme apparent irrita fort M. de Montbron, qui, sans la présence d’Adrienne, eût donné un tout autre tour au persiflage.

- Il y a erreur, dit Rodin, dans tout ce que vous me faites l’honneur de m’apprendre, ma chère demoiselle. Je n’ai de ma vie parlé du sentiment, on ne peut plus convenable et respectable, d’ailleurs, que vous auriez pu avoir pour le prince Djalma…

- Il est vrai, reprit Adrienne ; par un scrupule de discrétion exquise, lorsque vous me parliez du profond amour que le prince Djalma ressentait… vous poussiez la réserve, la délicatesse, jusqu’à me dire que… ce n’était pas moi qu’il aimait…

- Et le même scrupule vous faisait dire au prince que Mlle de Cardoville aimait passionnément quelqu’un… qui n’était pas lui…

- Monsieur le comte, reprit sèchement Rodin, je ne devrais pas avoir besoin de vous dire que j’éprouve assez peu le besoin de me mêler d’intrigues amoureuses.

- Allons donc ! c’est modestie ou amour-propre, dit insolemment le comte. Dans votre intérêt, de grâce, pas de maladresse pareille… Si on vous prenait au mot ?… si ça se répandait ?… Soyez donc meilleur ménager des honnêtes petits métiers que vous faites sans doute…

- Il en est un, du moins, dit Rodin en se redressant aussi agressif que M. de Montbron, dont je vous devrai le rude apprentissage, monsieur le comte, c’est le pesant métier d’être votre auditeur.

- Ah çà ! cher monsieur, reprit le comte avec dédain, est-ce que vous ignorez qu’il y a toutes sortes de moyens de châtier les impertinents et les fourbes ?…

- Mon cher comte !… dit Adrienne à M. de Montbron d’un ton de reproche. Rodin reprit avec un flegme parfait :

- Je ne vois pas trop, monsieur le compte 1° ce qu’il y a de courageux à menacer et à appeler impertinent un pauvre vieux bonhomme comme moi ; 2°…

- Monsieur Rodin, dit le comte en interrompant le jésuite, 1° un pauvre vieux bonhomme comme vous, qui fait le mal en se retranchant derrière la vieillesse qu’il déshonore, est à la fois lâche et méchant ; il mérite un double châtiment ; 2° quant à l’âge, je ne sache pas que les louvetiers et les gendarmes s’inclinent avec respect devant le pelage gris des vieux loups et les cheveux blancs des vieux coquins ; qu’en pensez-vous, cher monsieur ?

Rodin, toujours impassible, souleva sa flasque paupière, attacha une seconde à peine son petit œil de reptile sur le comte, et lui lança un regard rapide, froid et aigu comme un dard… puis la paupière livide retomba sur la morne prunelle de cet homme à face de cadavre.

- N’ayant pas l’inconvénient d’être un vieux loup, et encore moins un vieux coquin, reprit paisiblement Rodin, vous me permettez, monsieur le comte, de ne pas trop m’inquiéter des poursuites des louvetiers et des gendarmes ; quant aux reproches que l’on me fait, j’ai une manière bien simple de répondre, je ne dis pas de me justifier… je ne me justifie jamais.

- Vraiment ! dit le comte.

- Jamais, reprit froidement Rodin ; mes actes se chargent de cela ; je répondrai donc simplement que, voyant l’impression profonde, violente, presque effrayante, causée par mademoiselle sur le prince…

- Que cette assurance que vous me donnez de l’amour du prince, dit Adrienne avec un sourire enchanteur et en interrompant Rodin, vous absolve du mal que vous avez voulu me faire… La vue de notre prochain bonheur sera votre seule punition.

- Peut-être n’ai-je pas besoin d’absolution ou de punition, car, ainsi que j’ai eu l’honneur de le faire observer à monsieur le comte, ma chère demoiselle, l’avenir justifiera mes actes… Oui, j’ai dû dire au prince que vous aimiez une autre personne que lui, de même que j’ai dû vous dire qu’il aimait une autre personne que vous… et cela dans votre intérêt mutuel… Que mon attachement pour vous m’ait égaré… cela se peut, je ne suis pas infaillible… mais après ma conduite passée envers vous, ma chère demoiselle, j’ai peut-être le droit de m’étonner d’être traité ainsi… Ceci n’est pas une plainte… Si je ne me justifie jamais… je ne me plains jamais non plus…

- Voilà, parbleu, quelque chose d’héroïque, mon cher monsieur, dit le comte ; vous daignez ne pas vous plaindre ni vous justifier du mal que vous faites.

- Du mal que je fais ?

Et Rodin regarda fixement le comte. Jouons-nous aux énigmes ?

- Et qu’est-ce donc, monsieur, s’écria le comte avec indignation, que d’avoir, par vos mensonges, plongé le prince dans un désespoir si affreux, qu’il a voulu deux fois attenter à ses jours ! qu’est-ce donc d’avoir aussi, par vos mensonges, jeté mademoiselle dans une erreur si cruelle et si complète que, sans la résolution que j’ai prise aujourd’hui, cette erreur durerait encore et aurait eu des suites les plus funestes !

- Et pourriez-vous me faire l’honneur de me dire, monsieur le comte, quel intérêt j’ai, moi, à ces désespoirs, à ces erreurs, en admettant même que j’aie voulu les causer !

- Un grand intérêt, sans doute, dit durement le comte, et d’autant plus dangereux, qu’il est caché ; car vous êtes de ceux, je le vois, à qui le malheur d’autrui doit rapporter plaisir et profit.

- C’est trop, monsieur le comte ; je me contenterai du profit, dit Rodin en s’inclinant.

- Votre impudent sang-froid ne me donnera pas le change ; tout ceci est grave, reprit le comte. Il est impossible qu’une si perfide fourberie soit un acte isolé… Qui sait si ce n’est pas un des effets de la haine que Mme de Saint-Dizier porte à Mlle de Cardoville !

Adrienne avait écouté la discussion précédente avec une attention profonde. Tout à coup, elle tressaillit comme éclairée par une révélation soudaine. Après un moment de silence, elle dit à Rodin, sans amertume, sans colère, mais avec un calme rempli de douceur et de sérénité :

- On dit, monsieur, que l’amour heureux fait des prodiges… Je serais tentée de le croire ; car après quelques minutes de réflexion, et en me rappelant certaines circonstances, voici que votre conduite m’apparaît sous un jour nouveau.

- Quelle serait donc cette nouvelle perspective, ma chère demoiselle ?

- Pour que vous soyez à mon point de vue, monsieur, permettez-moi d’insister sur quelques faits : la Mayeux m’était généreusement dévouée ; elle m’avait donné des preuves irrécusables d’attachement ; son esprit valait son noble cœur… mais elle ressentait pour vous un éloignement invincible ; tout à coup elle disparaît mystérieusement de chez moi… et il n’a pas tenu à vous que j’aie sur elle d’odieux soupçons. M. de Montbron a pour moi une affection paternelle, mais je dois vous l’avouer, peu de sympathie pour vous ; ainsi vous avez tâché de jeter la défiance entre lui et moi… Enfin, le prince Djalma éprouve un sentiment profond pour moi… et vous employez la fourberie la plus perfide pour tuer ce sentiment. Dans quel but agissez-vous ainsi !… je l’ignore… mais à coup sûr il m’est hostile.

- Il me semble, mademoiselle, dit sévèrement Rodin, qu’à votre ignorance se joint l’oubli des service rendus.

- Je ne veux pas nier, monsieur, que vous m’ayez retirée de la maison de M. Baleinier ; mais en définitive, quelques jours plus tard, j’étais infailliblement délivrée par M. de Montbron que voici…

- Vous avez raison, ma chère enfant, dit le comte ; il se pourrait bien que l’on ait voulu se donner le mérite de ce qui devait bientôt forcément arriver, grâce à vos amis.

- Vous vous noyez, je vous sauve, vous m’êtes reconnaissante !… Erreur, dit Rodin avec amertume ; un autre passant vous aurait sans doute sauvée plus tard.

- La comparaison manque un peu de justesse, dit Adrienne en souriant ; une maison de santé n’est pas un fleuve, et quoique je vous croie maintenant très capable, monsieur, de nager entre deux eaux, la natation vous a été inutile en cette circonstance… et vous m’avez simplement ouvert une porte… qui devait inévitablement s’ouvrir plus tard.

- Très bien, ma chère enfant, dit le comte en riant aux éclats de la réponse d’Adrienne.

- Je sais, monsieur, que vos excellents soins ne se sont pas étendus qu’à moi… Les filles de M. le maréchal Simon lui ont été ramenées par vous… mais il est à croire que les réclamations de M. le maréchal duc de Ligny, au sujet de ses enfants, n’eussent pas été vaines. Vous avez été jusqu’à rendre à un vieux soldat sa croix impériale, véritable relique sacrée pour lui ; c’est très touchant… Vous avez enfin démasqué l’abbé d’Aigrigny et M. Baleinier… mais j’étais moi-même décidée à les démasquer… du reste, tout ceci prouve que vous êtes, monsieur, un homme d’infiniment d’esprit…

- Ah ! mademoiselle… fit humblement Rodin.

- Rempli de ressources et d’invention…

- Ah ! mademoiselle…

- Ce n’est pas ma faute si dans notre long entretien chez M. Baleinier vous avez trahi cette supériorité qui m’a frappée, je l’avoue, profondément frappée… et dont vous semblez assez embarrassé à cette heure… Que voulez-vous, monsieur, il est bien difficile à un rare esprit comme le vôtre de garder l’incognito. Cependant, comme il se pourrait que, par des voies différentes, oh ! très différentes, ajouta la jeune fille avec malice, nous concourions au même but… (toujours selon notre entretien de chez M. Baleinier) je veux dans l’intérêt de notre communion future, comme vous disiez, vous donner un conseil… et vous parler franchement.

Rodin avait écouté Mlle de Cardoville avec une apparente impassibilité, tenant son chapeau sous son bras, ses mains croisées sur son gilet et faisant tourner ses pouces.

La seule marque extérieure du trouble terrible où le jetaient les calmes paroles d’Adrienne fut que les paupières livides du jésuite, hypocritement abaissées, devinrent peu à peu très rouges, tant le sang y affluait violemment. Il répondit néanmoins à Mlle de Cardoville d’une voix assurée et en s’inclinant profondément :

- Un bon conseil et une franche parole sont choses toujours excellentes…

- Voyez-vous, monsieur, reprit Adrienne avec une légère exaltation, l’amour heureux donne une telle pénétration, une telle énergie, un tel courage, que les périls, on s’en joue… les embûches, on les découvre… les haines, on les brave. Croyez-moi, la divine clarté qui rayonne autour de deux cœurs bien aimants suffit à dissiper toutes les ténèbres, à éclairer tous les pièges. Tenez… dans l’Inde… excusez cette faiblesse… j’aime beaucoup à parler de l’Inde, ajouta la jeune fille avec un sourire d’une grâce et d’une finesse indicibles, dans l’Inde les voyageurs, pour assurer leur tranquillité pendant la nuit, allument un grand feu autour de leur ajoupa (pardon encore de cette teinte de couleur locale), et aussi loin que s’étend l’auréole lumineuse, elle met en fuite par sa seule clarté tous les reptiles impurs, venimeux, que la lumière effraye et qui ne vivent que dans les ténèbres.

- Le sens de la comparaison m’a jusqu’ici échappé, dit Rodin en continuant de faire tourner ses pouces et en soulevant à demi ses paupières de plus en plus injectées.

- Je vais parler plus clairement, dit Adrienne en souriant. Supposez, monsieur, que le dernier… service que vous venez de rendre à moi et au prince, car vous ne procédez que par services rendus… cela est fort neuf et fort habile… je le reconnais…

- Bravo, ma chère enfant, dit le comte avec joie, l’exécution sera complète.

- Ah !… c’est une exécution ? dit Rodin toujours impassible.

- Non, monsieur, reprit Adrienne en souriant, c’est une simple conversation entre une pauvre jeune fille et un vieux philosophe ami du bien. Supposez donc que les fréquents… services que vous avez rendus à moi et aux miens m’aient tout à coup ouvert les yeux ou plutôt, ajouta la jeune fille d’un ton grave, supposez que Dieu, qui donne à la mère l’instinct de défendre son enfant… m’ait donné à moi, avec mon bonheur, l’instinct de conservation de ce bonheur, et que je ne sais quel pressentiment, en éclairant mille circonstances jusqu’alors obscures, m’ait tout à coup révélé qu’au lieu d’être mon ami, vous êtes peut-être l’ennemi le plus dangereux de moi et de ma famille…

- Ainsi, nous passons de l’exécution aux suppositions, dit Rodin toujours imperturbable.

- Et de la supposition… monsieur, puisqu’il faut le dire, à la certitude, reprit Adrienne avec une fermeté digne et sereine. Oui, maintenant, je le crois, j’ai été quelque temps votre dupe… et je vous le dis sans haine, sans colère, mais avec regret, il est pénible de voir un homme de votre intelligence, de votre esprit… s’abaisser à de telles machinations… et, après avoir fait jouer tant de ressorts diaboliques, n’arriver enfin qu’au ridicule, pour un homme comme vous, d’être vaincu par une jeune fille qui n’a pour arme, pour défense, pour lumières… que son amour !… En un mot, monsieur, je vous regarde dès aujourd’hui comme un ennemi implacable et dangereux ; car j’entrevois votre but sans deviner par quels moyens vous voulez l’atteindre : sans doute ces moyens seront dignes du passé. Eh bien ! malgré tout cela, je ne vous crains pas ; dès demain ma famille sera instruite de tout, et cette union active, intelligente, résolue, nous tiendra bien en garde ; car il s’agit nécessairement de cet énorme héritage qu

Maintenant, quels rapports peut-il y avoir entre les griefs que je vous reproche et la fin toute pécuniaire que l’on se propose ?… Je l’ignore absolument… mais, vous me l’avez dit vous-même, mes ennemis sont si dangereusement habiles, leurs ruses toujours si détournées, qu’il faut s’attendre à tout, prévoir tout : je me souviendrai de la leçon… Je vous ai promis de la franchise, monsieur ; en voilà, je suppose.

- Cela serait du moins imprudent… comme la franchise, si j’étais votre ennemi, dit Rodin toujours impassible. Mais vous m’aviez promis un conseil, ma chère demoiselle.

- Le conseil sera bref. N’essayez pas de lutter contre moi, parce qu’il y a, voyez-vous, quelque chose de plus fort que vous et les vôtres : une femme qui défend son bonheur.

Adrienne prononça ces derniers mots avec une confiance si souveraine, son beau regard étincelait, pour ainsi dire, d’une félicité si intrépide, que Rodin, malgré sa flegmatique audace, fut un moment effrayé. Cependant il ne parut nullement déconcerté, et, après un moment de silence, il reprit avec un air de compassion presque dédaigneuse :

- Ma chère demoiselle, nous ne nous reverrons jamais, c’est probable… rappelez-vous seulement une chose que je vous répète : Je ne me justifie jamais ; l’avenir se charge de cela… Sur ce, ma chère demoiselle, je suis, nonobstant, votre très dévoué serviteur… Et il salua. Monsieur le comte… à vous rendre mes respectueux devoirs, ajouta-t-il en s’inclinant devant M. de Montbron plus humblement encore, et il sortit.

À peine Rodin fut-il sorti, qu’Adrienne courut à son bureau et écrivit quelques mots à la hâte, cacheta son billet, et dit à M. de Montbron :

- Je ne verrai pas le prince avant demain… autant par superstition de cœur que parce qu’il est nécessaire pour mes projets que cette entrevue soit entourée de quelque solennité… Vous saurez tout… mais je veux lui écrire à l’instant… car avec un ennemi tel que M. Rodin, il faut tout prévoir…

- Vous avez raison, ma chère enfant… cette lettre vite… Adrienne la lui donna.

- Je lui en dis assez pour calmer sa douleur… et pas assez pour m’ôter le délicieux bonheur de la surprise que je lui ménage demain.

- Tout cela est rempli de raison et de cœur ; je cours chez le prince lui remettre votre billet… Je ne le verrai pas ; je ne pourrais répondre de moi… Ah çà ! notre promenade de tantôt, notre spectacle de ce soir, tiennent toujours ?

- Certainement, je n’ai plus besoin de m’étourdir jusqu’à demain ; puis, je le sens, le grand air me fera du bien ; cet entretien avec M. Rodin m’a un peu animée.

- Le vieux misérable !… Mais… nous en reparlerons… Je cours chez le prince… et je reviens vous prendre avec Mme de Morinval pour aller aux Champs-Élysées.

Et le comte de Montbron sortit précipitamment, aussi joyeux qu’il était entré triste et désolé.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VI. LES CHAMPS-ÉLYSÉES.

VI. Les Champs-Élysées.

Deux heures environ s’étaient passées depuis l’entretien de Rodin et de Mlle de Cardoville. De nombreux promeneurs, attirés aux Champs-Élysées par la sérénité d’un beau jour de printemps (le mois de mars touchait à sa fin), s’arrêtaient pour admirer un ravissant attelage.

Qu’on se figure une calèche bleu-lapis, à train blanc aussi réchampi de bleu, attelée de quatre superbes chevaux de sang bai doré, à crins noirs, aux harnais étincelants d’ornements d’argent et menés en Daumont par deux petits postillons de taille parfaitement égale, portant cape de velours noir, veste de casimir bleu clair à collet blanc, culotte de peau et bottes à revers ; deux grands valets de pied poudrés, à livrée également bleu clair, à collet et parements blancs, étaient assis sur le siège de derrière. On ne pouvait rien voir de mieux conduit, de mieux attelé ; les chevaux, pleins de race, de vigueur et de feu, habilement menés par les postillons, marchaient d’un pas singulièrement égal, se cadençant avec grâce, mordant leur frein couvert d’écume, et secouant de temps à autre leurs cocardes de soie bleue et blanche à rubans flottants, au centre desquelles s’épanouissait une belle rose. Un homme à cheval, mis avec une élégante simplicité, suivant l’autre côté de l’avenue, contemplait avec une sorte d’orgueilleuse satisfaction cet attelage qu’il avait pour ainsi dire créé ; cet homme était M. de Bonneville, l’écuyer d’Adrienne, comme disait M. de Montbron, car cette voiture était celle de la jeune fille.

Un changement avait eu lieu dans le programme de la journée magique. M. de Montbron n’avait pu remettre à Djalma le billet de Mlle de Cardoville, le prince était parti dès le matin à la campagne avec le maréchal Simon, avait dit Faringhea ; mais il devait être de retour dans la soirée, et la lettre lui serait remise à son arrivée.

Complètement rassurée sur Djalma, sachant qu’il trouverait quelques lignes qui, sans lui apprendre le bonheur qu’il attendait, le lui feraient du moins pressentir, Adrienne, écoutant le conseil de M. de Montbron, était allée à la promenade dans sa voiture à elle, afin de bien constater aux yeux du monde qu’elle était bien décidée, malgré les bruits perfides répétés par Mme de Saint-Dizier, à ne rien changer dans sa résolution de vivre seule et d’avoir sa maison. Adrienne portait une petite capote blanche à demi-voile de blonde, qui encadrait sa figure rose et ses cheveux d’or ; sa robe montante de velours grenat disparaissait presque sous un grand châle de cachemire vert. La jeune marquise de Morinval, aussi fort jolie, fort élégante, était assise à sa droite ; M. de Montbron occupait, en face d’elles deux, le devant de la calèche.

Ceux qui connaissent le monde parisien, ou plutôt cette imperceptible fraction du monde parisien qui, pendant une heure ou deux, s’en va par chaque beau jour de soleil aux Champs-Élysées pour voir et pour être vue, comprendront que la présence de Mlle de Cardoville sur cette brillante promenade dut être un événement extraordinaire, quelque chose d’inouï. Ce que l’on appelle le monde ne pouvait en croire ses yeux en voyant cette jeune fille de dix-huit ans, riche à millions, appartenant à la plus haute noblesse, venir pour ainsi dire constater aux yeux de tous, en se montrant dans sa voiture, qu’en effet elle vivait entièrement libre et indépendante, contrairement à tous les usages, à toutes les convenances. Cette sorte d’émancipation semblait quelque chose de monstrueux, et l’on était presque étonné de ce que le maintien de la jeune fille, rempli de grâce et de dignité, démentît complètement les calomnies répandues par Mme de Saint-Dizier et ses amis à propos de la folie prétendue de sa nièce.

Plusieurs beaux, profitant de ce qu’ils connaissaient la marquise de Morinval ou M. de Montbron, vinrent tour à tour la saluer et marchèrent pendant quelques minutes au pas de leurs chevaux à côté de la calèche, afin d’avoir l’occasion de voir, d’admirer et peut-être d’entendre Mlle de Cardoville ; celle-ci combla tous ces vœux en parlant avec son charme et son esprit habituels ; alors la surprise, l’enthousiasme, furent à leur comble, ce que l’on avait d’abord taxé de bizarrerie presque insensée devint une originalité charmante, et il n’eût tenu qu’à Mlle de Cardoville d’être, de ce jour, déclarée la reine de l’élégance et de la mode.

La jeune fille se rendait très bien compte de l’impression qu’elle produisait, elle en était heureuse et fière en songeant à Djalma ; lorsqu’elle le comparait à ces hommes à la mode, son bonheur augmentait encore. Et de fait, ces jeunes gens, dont la plupart n’avaient jamais quitté Paris, ou qui s’étaient au plus aventurés jusqu’à Baden, lui semblaient bien pâles auprès de Djalma, qui, à son âge, avait tant de fois commandé et combattu dans de sanglantes guerres, et dont la réputation de courage et d’héroïque générosité, citée avec admiration par les voyageurs, arrivait du fond de l’Inde jusqu’à Paris. Et puis, enfin, les plus charmants élégants, avec leurs petits chapeaux, leurs redingotes étriquées et leurs grandes cravates, pouvaient-ils approcher du prince indien, dont la gracieuse et mâle beauté était encore rehaussée par l’éclat d’un costume à la fois si riche et si pittoresque !

Tout était donc, en ce jour de bonheur, joie et amour pour Adrienne ; le soleil, se couchant dans un ciel d’une sérénité splendide, inondait la promenade de ses rayons dorés ; l’air était tiède ; les voitures se croisaient en tous sens, les chevaux des cavaliers passaient et repassaient rapides et fringants ; une brise légère agitait les écharpes des femmes, les plumes de leurs chapeaux ; partout enfin le bruit, le mouvement, la lumière.

Adrienne, du fond de sa voiture, s’amusait à voir miroiter sous ses yeux ce tourbillon étincelant de tout le luxe parisien ; mais, au milieu de ce brillant chaos, elle voyait par la pensée se dessiner la mélancolique et douce figure de Djalma, lorsque quelque chose tomba sur ses genoux… elle tressaillit. C’était un bouquet de violettes un peu fanées. Au même instant, elle entendit une voix enfantine qui disait, en suivant la calèche :

- Pour l’amour de Dieu… ma bonne dame… un petit sou ! Adrienne tourna la tête et vit une pauvre petite fille pâle et hâve, d’une figure douce et triste, à peine vêtue de haillons et qui tendait sa main en levant des yeux suppliants. Quoique ce contraste si frappant de l’extrême misère au sein même de l’extrême luxe fût si commun qu’il n’était plus remarquable, Adrienne en fut doublement affectée ; le souvenir de la Mayeux, peut-être alors en proie à la plus affreuse misère, lui vint à la pensée.

- Ah ! du moins, pensa la jeune fille, que ce soir ne soit pas pour moi seule un jour de radieux bonheur.

Se penchant un peu en dehors de la voiture, elle dit à la petite fille :

- As-tu ta mère, mon enfant ?

- Non, madame ; je n’ai plus ni mère ni père…

- Qui prend soin de toi ?

- Personne, madame… On me donne des bouquets à vendre ; il faut que je rapporte des sous… sans cela… on me bat.

- Pauvre petite !

- Un sou… ma bonne dame, un sou, pour l’amour de Dieu ! dit l’enfant en continuant d’accompagner la calèche, qui marchait alors au pas.

- Mon cher comte, dit Adrienne en souriant et s’adressant à M. de Montbron, vous n’en êtes malheureusement pas à votre premier enlèvement… penchez-vous en dehors de la portière, tendez vos deux mains à cette enfant, enlevez-la prestement… nous la cacherons vite entre Mme de Morinval et moi… et nous quitterons la promenade sans que personne ne se soit aperçu de ce rapt audacieux.

- Comment ! dit le comte avec surprise, vous voulez…

- Oui… je vous en prie.

- Quelle folie !

- Hier peut-être vous auriez pu traiter ce caprice de folie, mais aujourd’hui, et Adrienne appuya sur ce mot en regardant M. de Montbron d’un air d’intelligence, mais aujourd’hui vous devez comprendre… que c’est presque un devoir.

- Oui, je le comprends, bon et noble cœur, dit le comte d’un air ému pendant que Mme de Morinval, qui ignorait complètement l’amour de Mlle de Cardoville pour Djalma, regardait avec autant de surprise que de curiosité le comte et la jeune fille.

M. de Montbron, s’avançant alors au dehors de la portière et tendant ses mains à l’enfant, lui dit :

- Donne-moi tes deux mains, petite. Quoique bien étonnée, l’enfant obéit machinalement et tendit ses deux petits bras ; alors le comte la prit par les poignets et l’enleva très adroitement, avec d’autant plus de facilité que la voiture était fort basse et, nous l’avons dit, allait au pas. L’enfant, plus stupéfaite encore qu’effrayée, ne dit mot, Adrienne et Mme de Morinval laissèrent un vide entre elles ; on y blottit la petite fille qui disparut aussitôt sous les pans des châles des deux jeunes femmes.

Tout ceci fut exécuté si rapidement qu’à peine quelques personnes, passant dans les contre-allées, s’aperçurent de cet enlèvement.

- Maintenant, mon cher comte, dit Adrienne radieuse, sauvons-nous vite avec notre proie.

M. de Montbron se leva à demi et dit aux postillons :

- À l’hôtel.

Et les quatre chevaux partirent à la fois d’un trot rapide et égal.

- Il me semble que cette journée de bonheur est maintenant consacrée, et que mon luxe est excusé, pensait Adrienne ; en attendant que je puisse retrouver cette pauvre Mayeux en faisant faire dès aujourd’hui mille recherches, sa place du moins ne sera pas vide.

Il y a souvent des rapprochements étranges… Au moment où cette bonne pensée pour la Mayeux venait à l’esprit d’Adrienne, un grand mouvement de foule se manifestait dans l’une des contre-allées ; plusieurs passants s’attroupèrent, bientôt d’autres personnes coururent se joindre au groupe.

- Voyez donc, mon oncle, dit Mme de Morinval, comme la foule s’assemble là-bas ! Qu’est-ce que cela peut être ? Si l’on faisait arrêter la voiture pour envoyer savoir la cause de ce rassemblement ?

- Ma chère, j’en suis désolé, mais votre curiosité ne sera pas satisfaite, dit le comte en tirant sa montre ; il est bientôt six heures ; la représentation des bêtes féroces commencera à huit heures ; nous avons juste le temps de rentrer et de dîner… Est-ce votre avis, ma chère enfant ? dit-il à Adrienne.

- Est-ce le vôtre, Julie ? dit Mlle de Cardoville à la marquise.

- Sans doute, répondit la jeune femme.

- Je vous saurai d’ailleurs d’autant plus de gré de ne pas vous attarder, reprit le comte, qu’après vous avoir conduites à la Porte-Saint-Martin, je serai obligé d’aller au club pour une demi-heure, afin d’y voter pour lord Campbell, que je présente.

- Nous resterons donc seules, Adrienne et moi, au spectacle, mon oncle ?

- Mais votre mari vient avec vous, je suppose.

- Vous avez raison, mon oncle ; ne nous abandonnez pas trop pour cela.

- Comptez-y, car je suis au moins aussi curieux que vous de voir ces terribles animaux, et le fameux Morok, l’incomparable dompteur de bêtes.

Quelques minutes après, la voiture de Cardoville avait quitté les Champs-Élysées, emportant la petite fille et se dirigeant vers la rue d’Anjou. Au moment où le brillant attelage disparaissait, l’attroupement dont on a parlé avait encore augmenté ; une foule compacte se pressait autour de l’un des grands arbres des Champs-Élysées, et l’on entendait sortir çà et là de ce groupe des exclamations de pitié. Un promeneur, s’approchant d’un jeune homme placé aux derniers rangs de l’attroupement, lui dit :

- Qu’est-ce qu’il y a donc là ?

- On dit que c’est une pauvresse… une jeune fille bossue qui vient de tomber d’inanition…

- Une bossue… beau dommage !… il y en a toujours assez de bossues… dit brutalement le promeneur avec un rire grossier.

- Bossue ou non… si elle meurt de faim… répondit le jeune homme en contenant à peine son indignation, ça n’en est pas moins triste ; et il n’y a pas là de quoi rire, monsieur !

- Mourir de faim, bah ! dit le promeneur en haussant les épaules. Il n’y a que la canaille qui ne veut pas travailler qui meurt de faim… et c’est bien fait.

- Et moi, je parie, monsieur, qu’il y a une mort dont vous ne mourrez jamais, vous ! s’écria le jeune homme indigné de la cruelle insolence du promeneur.

- Que voulez-vous dire ? reprit le promeneur avec hauteur.

- Je veux dire, monsieur, que ce n’est jamais le cœur qui vous étouffera.

- Monsieur ! s’écria le promeneur d’un ton courroucé.

- Eh bien ! quoi, monsieur ? reprit le jeune homme en regardant son interlocuteur en face.

- Rien… dit le promeneur ; et, tournant brusquement les talons, il alla tout grondant rejoindre un cabriolet à caisse orange sur laquelle on voyait un énorme blason surmonté d’un tortil de baron. Un domestique, ridiculement galonné d’or sur vert et orné d’une énorme aiguillette qui lui battait les mollets, était debout à côté du cheval, et n’aperçut pas son maître.

- Tu bayes donc aux corneilles, animal ? lui dit le promeneur en le poussant du bout de sa canne. Le domestique se retourna confus.

- Monsieur… c’est que…

- Tu ne sauras donc jamais dire monsieur le baron, gredin ! s’écria le promeneur courroucé. Allons, ouvre la portière.

Le promeneur était M. Tripeaud, baron industriel, loup-cervier, agioteur.

La pauvre bossue était la Mayeux, qui venait en effet de tomber exténuée de misère et de besoin au moment où elle se rendait chez Mlle de Cardoville. La malheureuse créature avait trouvé le courage de braver la honte et les atroces railleries qu’elle redoutait en venant dans cette maison dont elle s’était volontairement exilée ; cette fois il ne s’agissait pas d’elle, mais de sa sœur Céphyse… la reine Bacchanal, de retour à Paris depuis la veille, et que la Mayeux voulait, grâce à Adrienne, arracher au sort le plus épouvantable.

* * * * *

Deux heures après ces différentes scènes, une foule énorme se pressait aux abords de la Porte-Saint-Martin afin d’assister aux exercices de Morok, qui devait simuler un combat avec la fameuse panthère noire de Java, nommée la Mort.

Bientôt Adrienne, M. et Mme de Morinval, descendirent de voiture devant l’entrée du théâtre ; ils devaient y être rejoints par le comte de Montbron, qu’ils avaient en passant laissé au club.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VII. DERRIÈRE LA TOILE.

VII. Derrière la toile.

La salle immense de la Porte-Saint-Martin était remplie d’une foule impatiente. Ainsi que M. de Montbron l’avait dit à Mlle de Cardoville, tout Paris se pressait avec une vive et ardente curiosité aux représentations de Morok ; il est inutile de dire que le dompteur de bêtes avait complètement abandonné le petit commerce de bimbeloteries dévotieuses auquel il se livrait si fructueusement à l’auberge du Faucon blanc, près de Leipzig ; il en était de même des grandes enseignes sur lesquelles les effets surprenants de la soudaine conversion de Morok étaient traduits en peintures si bizarres ; ces roueries surannées n’eussent pas été de mise à Paris. Morok finissait de s’habiller dans une des loges d’acteur qu’on lui avait donnée ; par-dessus sa cotte de mailles, ses jambards et ses brassards, il portait un ample pantalon rouge que des cercles de cuivre doré attachaient à ses chevilles. Son long cafetan d’étoffe brochée noir, or et pourpre, était serré à sa taille et à ses poignets par d’autres larges cercles de métal aussi doré. Ce sombre costume donnait au dompteur de bêtes une physionomie plus sinistre encore. Sa barbe épaisse et jaunâtre tombait à grands flots sur sa poitrine, et il enroulait gravement une longue pièce de mousseline blanche autour de sa calotte rouge. Dévot prophète en Allemagne, comédien à Paris, Morok savait, comme ses protecteurs, parfaitement s’accommoder aux circonstances.

Assis dans un coin de la loge, et le contemplant avec une sorte d’admiration stupide, était Jacques Rennepont, dit Couche-tout-nu. Depuis ce jour où l’incendie avait dévoré la fabrique de M. Hardy, Jacques n’avait pas quitté Morok, passant chaque nuit dans des orgies dont l’organisation de fer du dompteur de bêtes bravait la funeste influence.

Les traits de Jacques commençaient, au contraire, à s’altérer profondément : ses joues creuses, sa pâleur marbrée, son regard parfois hébété, parfois éclatant d’un sombre feu, trahissaient les ravages de la débauche ; une sorte de sourire amer et sardonique effleurait presque continuellement ses lèvres desséchées. Cette intelligence, autrefois vive et gaie, luttait encore quelque peu contre le lourd hébétement d’une ivresse presque continuelle. Déshabitué du travail, ne pouvant se passer de plaisirs grossiers, cherchant à noyer dans le vin un reste d’honnêteté qui se révoltait en lui, Jacques en était venu à accepter sans honte la large aumône des sensualités abrutissantes que lui faisait Morok, celui-ci soldant les frais assez considérables de leurs orgies, mais ne lui donnant jamais d’argent, afin de le garder toujours dans sa dépendance. Après avoir pendant quelque temps contemplé Morok avec ébahissement, Jacques lui dit :

- C’est égal, c’est un fier métier que le tien (ils se tutoyaient alors) ; tu peux te vanter qu’il n’y a pas, à l’heure qu’il est, deux hommes comme toi, dans le monde entier… et c’est flatteur… C’est dommage que tu ne te bornes pas à ce beau métier-là.

- Que veux-tu dire ?

- Et cette conspiration aux frais de laquelle tu me fais noce, tous les jours et toutes les nuits ?

- Ça chauffe, mais le moment n’est pas encore venu ; c’est pour cela que je veux t’avoir toujours sous la main jusqu’au grand jour… Te plains-tu ?

- Non, mordieu ! dit Jacques ; qu’est-ce que je ferais ? Brûlé par l’eau-de-vie, comme je le suis, j’aurais la volonté de travailler que je n’en aurais pas la force… je n’ai pas, comme toi, une tête de marbre et un corps de fer… mais, pour me griser avec de la poudre au lieu de me griser avec autre chose… ça me va, je ne suis plus bon qu’à cet ouvrage-là… et puis, ça m’empêche de penser.

- À quoi ?

- Tu sais bien… que quand je pense… je ne pense qu’à une chose… dit Jacques d’un air sombre.

- La reine Bacchanal, encore ? dit Morok avec dédain.

- Toujours… un peu ; quand je n’y penserai plus du tout, c’est que je serai mort… ou tout à fait abruti… Démon !

- Tu ne t’es jamais mieux porté… et tu n’as jamais eu plus d’esprit… niais ! répondit Morok en attachant son turban. L’entretien fut interrompu… Goliath entra précipitamment dans la loge.

La taille gigantesque de cet Hercule avait encore augmenté de carrure ; il était costumé en Alcide : ses membres énormes, sillonnés de veines grosses comme le pouce, se gonflaient sous un maillot couleur de chair sur lequel tranchait un caleçon rouge.

- Qu’as-tu à entrer ici comme une tempête ? lui dit Morok.

- Il y a bien une autre tempête dans la salle ; ils commencent à s’impatienter et crient comme des possédés ; mais si ce n’était que ça !

- Qu’y a-t-il encore ?

- La Mort ne pourra pas jouer ce soir… Morok se retourna brusquement, presque avec inquiétude.

- Pourquoi cela ? s’écria-t-il.

- Je viens de la voir… elle se tient rasée au fond de sa loge… ses oreilles sont si couchées sur sa tête qu’on dirait qu’on les lui a coupées… Vous savez ce que cela veut dire.

- Est-ce là tout ? dit Morok en se retournant vers la glace pour achever sa coiffure.

- C’est bien assez, puisqu’elle est dans un de ses accès de rage.

Depuis cette nuit où, en Allemagne, elle a éventré cette rosse de cheval blanc, je ne lui ai pas vu l’air si féroce ; ses yeux luisent comme deux chandelles.

- Alors on lui mettra sa belle collerette, dit simplement Morok.

- Sa belle collerette ?

- Oui, son collier à ressort.

- Et il faudra que je vous aide comme une femme de chambre, dit le géant ; jolie toilette à faire…

- Tais-toi…

- Ce n’est pas tout… reprit Goliath d’un air embarrassé.

- Quoi encore ?…

- J’aime autant vous le dire… tout de suite…

- Parleras-tu ?

- Eh bien… il est ici.

- Qui, bête brute ?

- L’Anglais ! Morok tressaillit, ses bras tombèrent le long de son corps.

Jacques fut frappé de la pâleur et de la contraction des traits du dompteur de bêtes.

- L’Anglais… tu l’as vu ! s’écria Morok en s’adressant à Goliath ; tu en es sûr ?

- Très sûr… Je regardais par le trou de la toile, je l’ai vu dans une petite loge presque sur le théâtre ; il veut voir les choses de près… il est bien facile à reconnaître à son front pointu, à son grand nez et à ses yeux ronds.

Morok tressaillit encore. Cet homme, ordinairement d’une impassibilité farouche, parut de plus en plus troublé et si effrayé que Jacques lui dit :

- Qu’est-ce donc que cet Anglais ?

- Il me suivait depuis Strasbourg, où il m’avait rencontré, répondit Morok sans pouvoir cacher son abattement ; il voyageait à petites journées comme moi, avec ses chevaux, s’arrêtant où je m’arrêtais, afin de ne jamais manquer une de mes représentations.

Mais deux jours avant d’arriver à Paris il m’avait abandonné… je m’en croyais délivré, ajouta Morok en soupirant.

- Délivré… comme tu dis cela !… reprit Jacques surpris ; une si bonne pratique, un admirateur pareil !

- Oui, dit Morok de plus en plus morne et accablé, ce misérable-là a parié une somme énorme que je serais dévoré devant lui pendant un de mes exercices, il espère gagner son pari… voilà pourquoi il ne me quitte pas.

Couche-tout-nu trouva l’idée de l’Anglais d’une excentricité si réjouissante que, pour la première fois depuis longtemps, il partit d’un rire des plus francs.

Morok, devenant blême de rage, se précipita sur lui d’un air si menaçant que Goliath fut obligé de s’interposer.

- Allons… allons, dit Jacques, ne te fâche pas ; puisque c’est sérieux. Je ne ris plus…

Morok se calma et dit à Couche-tout-nu d’une voix sourde :

- Me crois-tu lâche ?

- Non, pardieu !

- Eh bien, pourtant, cet Anglais à figure grotesque m’épouvante plus que mon tigre ou ma panthère…

- Tu me le dis… je te crois, répondit Jacques ; mais je ne comprends pas en quoi la présence de cet homme t’épouvante…

- Mais songe donc, misérable ! s’écria Morok, qu’obligé d’épier sans cesse le moindre mouvement de la bête féroce que je tiens domptée sous mon geste et mon regard, il y a pour moi quelque chose d’effrayant à savoir que deux yeux sont là… toujours là… fixes… attendant que la moindre distraction me livre aux dents des animaux !

- Maintenant je comprends, reprit Jacques, et il tressaillit à son tour.

Ça fait peur.

- Oui… car… une fois là… j’ai beau ne pas l’apercevoir, cet Anglais de malheur, il me semble voir toujours devant moi ses deux yeux ronds, fixes et grands ouverts… Mon tigre Caïn a déjà failli une fois me dévorer le bras… pendant une distraction que me causait cet Anglais que l’enfer confonde !… Tonnerre et sang ! s’écria Morok, cet homme me sera fatal…

Et Morok marcha dans la loge avec agitation.

- Sans compter que la Mort a ce soir ses oreilles aplaties sur son crâne, reprit brutalement Goliath. Si vous vous obstinez… c’est moi qui vous le dis… l’Anglais gagnera son pari ce soir.

- Sors d’ici, brute… ne me romps pas la tête de tes prédictions de malheur, s’écria Morok, et va préparer le collier de la Mort.

- Allons, chacun son goût… vous voulez que la panthère vous goûte, dit le géant en sortant pesamment après cette plaisanterie.

- Mais, puisque tu as ces craintes, dit Couche-tout-nu, pourquoi ne dis-tu pas que la panthère est malade ?

Morok haussa les épaules, et répondit avec une sorte d’exaltation farouche :

- As-tu entendu parler de l’âpre désir du joueur qui met son honneur, sa vie sur une carte ? Eh bien ! moi aussi… dans ces exercices de chaque jour où ma vie est en jeu, je trouve un sauvage et âpre plaisir à braver la mort devant une foule frémissante, épouvantée de mon audace… Enfin, jusque dans l’effroi que m’inspire cet Anglais, je trouve quelquefois malgré moi je ne sais quel terrible excitant que j’abhorre et que je subis.

Le régisseur, entrant dans la loge du dompteur de bêtes, l’interrompit.

- Peut-on frapper les trois coups, monsieur Morok ? lui dit-il.

L’ouverture ne durera pas dix minutes.

- Frappez, dit Morok.

- M. le commissaire de police vient de faire examiner de nouveau la double chaîne destinée à la panthère et le piton rivé au plancher du théâtre, au fond de la caverne du premier plan, ajouta le régisseur. Tout a été trouvé d’une solidité très rassurante.

- Oui… rassurante… excepté pour moi, murmura le dompteur de bêtes.

- Ainsi, monsieur Morok, on peut frapper ?

- On peut frapper, répondit Morok. Et le régisseur sortit.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VIII. LE LEVER DU RIDEAU.

VIII. Le lever du rideau.

Les trois coups d’usage retentirent solennellement derrière la toile, l’ouverture commença et, il faut l’avouer, fut peu écoutée.

À l’intérieur, la salle offrait un coup d’œil très animé. Sauf deux avant-scènes des premières, l’une à droite, l’autre à gauche du spectateur, toutes les places étaient occupées. Un grand nombre de femmes très élégantes, attirées comme toujours par l’étrangeté sauvage du spectacle, garnissaient les loges. Aux stalles se pressaient la plupart des jeunes gens, qui, le matin, avaient parcouru les Champs-Élysées, au pas de leurs chevaux. Quelques mots échangés d’une stalle à l’autre donneront une idée de leur entretien.

- Savez-vous, mon cher, qu’il n’y aurait pas une foule pareille et une salle si bien composée pour voir Athalie ?

- Certainement. Que sont les pauvres hurlements d’un comédien, auprès du rugissement d’un lion ?…

- Moi, je ne comprends pas qu’on permette à ce Morok d’attacher sa panthère dans un coin du théâtre avec une chaîne à un anneau de fer… Si la chaîne cassait ?

- À propos de chaîne brisée… voilà la petite Mme de Blinville, qui n’est pas une tigresse… La voyez-vous aux secondes de face…

- Ça lui va très bien d’avoir brisé, comme vous dites, la chaîne conjugale ; elle est très en beauté cette année.

- Ah ! voici la belle duchesse de Saint-Prix… Mais tout ce qu’il y a d’élégant est ici ce soir… Je ne dis par ça pour nous.

- C’est une véritable salle des Italiens… quel air de joie et de fête !

- Après tout, on fait bien de s’amuser, on ne s’amusera peut-être pas longtemps.

- Pourquoi donc ?

- Et si le choléra vient à Paris ?

- Ah ! bah !

- Est-ce que vous croyez au choléra, vous ?

- Parbleu ! il arrive du Nord, en se promenant la canne à la main.

- Que le diable l’emporte en chemin, et que nous ne voyions pas ici sa figure verte !

- On dit qu’il est à Londres.

- Bon voyage !

- Moi j’aime autant parler d’autre chose ; c’est une faiblesse si vous voulez ; moi, je trouve cela triste.

- Je crois bien.

- Ah ! messieurs… je ne me trompe pas… non… c’est elle !…

- Qui donc ?

- Mlle de Cardoville ! Elle entre à l’avant-scène avec Morinval et sa femme. C’est une résurrection complète : ce matin aux Champs-Élysées, ce soir ici…

- C’est, ma foi, vrai ! C’est bien Mlle de Cardoville.

- Mon Dieu ! qu’elle est belle !…

- Prêtez-moi votre lorgnette.

- Hein !… qu’en dites-vous ?

- Ravissante… Éblouissante !

- Et avec cette beauté, de l’esprit comme un démon, dix-huit ans, trois cent mille livres de rente, une grande naissance, et… libre comme l’air.

- Oui, dire enfin que, pourvu que ça lui plût, je pourrais être demain, ou même aujourd’hui, le plus heureux des hommes.

- C’est à vous rendre fou ou enragé !

- On assure que son hôtel de la rue d’Anjou est quelque chose de féerique ; on parle d’une salle de bains et d’une chambre à coucher dignes des Mille et une Nuits.

- Et libre comme l’air… J’en reviens toujours là.

- Ah ! si j’étais à sa place !

- Moi, je serai d’une légèreté effrayante.

- Ah ! messieurs, quel heureux mortel que celui qui sera aimé le premier !

- Vous croyez donc qu’elle en aimera plusieurs ?

- Étant libre comme l’air…

- Voilà toutes les loges remplies, sauf l’avant-scène qui fait face à celle de Mlle de Cardoville ; heureux les locataires de cette loge !

- Avez-vous vu aux premières l’ambassadrice d’Angleterre ?

- Et la princesse d’Alvimar… quel bouquet monstre !

- Je voudrais bien savoir le nom… de ce bouquet-là.

- Parbleu ! C’est Germigny.

- Comme c’est flatteur pour les lions et les tigres d’attirer si belle compagnie !

- Remarquez-vous, messieurs, comme toutes les élégantes lorgnent Mlle de Cardoville ?

- Elle fait événement…

- Elle a bien raison de se montrer : on la faisait passer pour folle.

- Ah ! messieurs… la bonne… l’excellente figure !…

- Où donc, où donc ?

- Là… dans cette petite loge au-dessus de celle de Mlle de Cardoville.

- C’est un casse-noisette de Nuremberg.

- C’est un homme de bois.

- A-t-il les yeux fixes et ronds !

- Et ce nez !

- Et ce front !

- C’est un grotesque.

- Ah ! messieurs, silence ! voici la toile qui se lève.

En effet, la toile se leva.

Quelques mots d’explication sont nécessaires pour l’intelligence de ce qui va suivre. L’avant-scène du rez-de-chaussée à gauche du spectateur était coupée en deux loges ; dans l’une se trouvaient plusieurs personnes désignées par les jeune gens placés aux stalles. L’autre compartiment, plus rapproché du théâtre, était occupé par l’Anglais, cet excentrique et sinistre parieur qui inspirait tant d’épouvante à Morok. Il faudrait être doué du rare et fantastique génie d’Hoffmann pour dignement peindre cette physionomie à la fois grotesque et effrayante qui se détachait des ténèbres du fond de la loge. Cet Anglais avait cinquante ans environ, un front complètement chauve et allongé en cône ; au-dessous de ce front, surmonté de sourcils affectant la forme de deux accents circonflexes, brillaient deux gros yeux verts, singulièrement ronds et fixes, très rapprochés d’un nez à courbure très saillante et très tranchante ; un menton, ainsi qu’on le dit vulgairement, en casse-noisette, disparaissait à demi dans une haute et ample cravate de batiste blanche non moins roidement empesée que le col de chemise à coins arrondis, qui atteignait presque le lobe de l’oreille. Le teint de cette figure extrêmement maigre et osseuse était pourtant fort coloré, presque pourpre, ce qui faisait valoir ce vert étincelant des prunelles et le blanc du globe de l’œil. La bouche, fort grande, tantôt sifflotait imperceptiblement un air de gigue écossaise (toujours le même air), tantôt se relevait légèrement vers ses coins, contractée par un sourire sardonique. L’Anglais était d’ailleurs mis avec une exquise recherche : son habit bleu à boutons de métal laissait voir son gilet de piqué blanc, d’une blancheur aussi irréprochable que son ample cravate ; deux magnifiques rubis formaient les boutons de sa chemise, et il appuyait sur le bord de la loge ses mains patriciennes soigneusement gantées de gants glacés.

Lorsque l’on savait le bizarre et cruel désir qui amenait ce parieur à toutes ces représentations, sa grotesque figure, au lieu d’exciter un rire moqueur, devenait presque effrayante. L’on comprenait alors l’espèce d’épouvantable cauchemar causé à Morok par ces deux gros yeux ronds et fixes qui semblaient patiemment attendre la mort du dompteur de bêtes (et quelle horrible mort !) avec une confiance inexorable.

Au-dessus de la loge ténébreuse de l’Anglais, et offrant un gracieux contraste, se trouvaient dans l’avant-scène des premières M. et Mme de Morinval et Mlle de Cardoville. Celle-ci avait pris place du côté du théâtre. Elle était coiffée en cheveux et portait une robe de crêpe de Chine d’un bleu céleste, rehaussée au corsage d’une broche à pendeloques de perles du plus bel orient, rien de plus ; et Adrienne était charmante ainsi. À la main elle tenait un énorme bouquet composé des plus rares fleurs de l’Inde ; le stéphanotis, le gardénia, mélangeaient leur blancheur mate à la pourpre des hibiscus et des amaryllis de Java. Mme de Morinval, placée de l’autre côté de la loge, était mise aussi avec goût et simplicité. M. de Morinval, fort beau jeune homme blond, très élégant, se tenait derrière les deux femmes. M. de Montbron devait venir d’un moment à l’autre.

Rappelons enfin au lecteur qu’à droite du spectateur, l’avant-scène des premières qui faisait face à la loge d’Adrienne était restée jusqu’alors complètement vide.

Le théâtre représentait une gigantesque forêt de l’Inde ; au fond de grands arbres exotiques se découpaient en ombelles ou en flèches sur des masses anguleuses de roches à pic, laissant à peine voir quelques coins d’un ciel rougeâtre.

Chaque coulisse formait un massif d’arbres entrecoupés de rocs ; enfin, à gauche du spectateur, et absolument au-dessous de la loge d’Adrienne, on voyait l’échancrure irrégulière d’une noire et profonde caverne, qui semblait à demi écrasée sous un amas de blocs de granit jetés là par quelque éruption volcanique. Ce site, d’une âpreté, d’une grandeur sauvage, était merveilleusement composé, l’illusion aussi complète que possible ; la rampe baissée garnie d’un réflecteur pourpré, jetait sur ce sinistre paysage des tons ardents et voilés qui en augmentaient encore l’aspect lugubre et saisissant. Adrienne, un peu penchée en dehors de sa loge, les joues légèrement animées, les yeux brillants, le cœur palpitant, cherchait à retrouver dans ce tableau la forêt solitaire dépeinte dans le récit de ce voyageur qui racontait avec quelle intrépidité généreuse Djalma s’était précipité sur une tigresse en furie pour sauver la vie d’un pauvre esclave noir réfugié dans une caverne. Et de fait, le hasard servait merveilleusement le souvenir de la jeune fille. Tout absorbée par la contemplation de ce site et par les idées qu’il éveillait en son cœur, elle ne songeait nullement à ce qui se passait dans la salle. Il se passait pourtant quelque chose d’assez curieux à l’avant-scène qui, restée vide jusqu’alors, faisait face à la loge d’Adrienne.

La porte de cette loge s’était ouverte. Un homme de quarante ans environ, au teint bistré, y était entré ; vêtu à l’indienne, une longue robe d’étoffe de soie orange, serrée à sa taille par une ceinture verte, il portait son petit turban blanc ; après avoir disposé deux chaises sur le devant de la loge et regardé un instant de côté et d’autre dans la salle, il tressaillit ; ses yeux noirs étincelèrent, et il ressortit vivement.

Cet homme était Faringhea.

Cette apparition causait déjà dans la salle une surprise mêlée de curiosité ; la majorité des spectateurs n’avait pas, comme Adrienne, mille raisons d’être absorbée par la seule contemplation d’un décor pittoresque. L’attention publique augmenta en voyant entrer dans la loge d’où venait de sortir Faringhea un jeune homme d’une rare beauté, aussi vêtu à l’indienne d’une longue robe de cachemire blanc à manches flottantes, et coiffé d’un turban rayé d’or comme sa ceinture, où brillait un long poignard étincelant de pierreries… Ce jeune homme était Djalma.

Un instant il se tint debout à la porte, jetant, du fond de la loge, un regard presque indifférent sur cette salle, où se pressait une foule immense… Bientôt, faisant quelques pas avec une sorte de majesté gracieuse et tranquille, le prince s’assit nonchalamment sur une des chaises, puis, tournant la tête vers la porte au bout de quelques secondes, il parut s’étonner de ne pas voir entrer une personne qu’il attendait sans doute.

Celle-ci parut enfin, l’ouvreuse finissait de la débarrasser de son manteau… Cette personne était une charmante jeune fille blonde, vêtue avec plus d’éclat que de goût, d’une robe de soie blanche à larges raies cerise, effrontément décolletée et à manches courtes ; deux gros nœuds de rubans cerise placés de chaque côté de ses cheveux blonds encadraient la plus jolie, la plus mutine, la plus éveillée de toutes les petites mines.

On a déjà reconnu Rose-Pompon, gantée de gants blancs, longs, ridiculement surchargés de bracelets, mais qui du moins ne cachaient qu’à demi ses jolis bras ; elle tenait à la main un énorme bouquet de roses.

Loin d’imiter la calme démarche de Djalma, Rose-Pompon entra en sautillant dans la loge, remua bruyamment les chaises, se trémoussa quelque temps sur son siège avant de s’asseoir, afin d’étaler sa belle robe ; puis, sans être le moins du monde intimidée par cette brillante assemblée, elle fit d’un petit geste agaçant respirer l’odeur de son bouquet de roses à Djalma, et elle parut définitivement s’équilibrer sur la chaise qu’elle occupait.

Faringhea rentra, ferma la porte de la loge et s’assit derrière le prince.

Adrienne, toujours profondément absorbée dans la contemplation de la forêt indienne et dans ses doux souvenirs, n’avait fait aucune attention aux nouveaux arrivants… Comme elle tournait complètement la tête du côté du théâtre et que Djalma ne pouvait, pour ainsi dire, l’apercevoir à ce moment que de profil perdu, il n’avait pas non plus reconnu Mlle de Cardoville…

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > IX. LA MORT.

IX. La mort.

L’espèce de libretto dans lequel se trouvait intercalé le combat de Morok et de la panthère noire était si insignifiant, que la majorité du public n’y prêtait aucune attention, réservant tout son intérêt pour la scène dans laquelle devait paraître le dompteur de bêtes. Cette indifférence du public explique la curiosité produite dans la salle par l’arrivée de Faringhea et de Djalma, curiosité qui se traduisit (comme naguère de nos jours lors de la présence des Arabes dans quelque lieu public) par une légère rumeur et un mouvement général de la foule.

La mine si éveillée, si gentille de Rose-Pompon, toujours charmante, malgré sa toilette singulièrement voyante et surtout d’une prétention ridicule pour un pareil théâtre, ses façons très légères et plus que familières à l’égard du bel Indien qui l’accompagnait, augmentaient et avivaient encore la surprise ; car, à ce moment même, Rose-Pompon, cédant, l’effrontée qu’elle était, à un mouvement d’agaçante coquetterie, avait, on l’a dit, approché son gros bouquet de roses de la figure de Djalma pour le lui faire sentir. Mais le prince, à la vue de ce paysage qui lui rappelait son pays, au lieu de paraître sensible à cette gentille provocation, resta quelques minutes rêveur, les yeux attachés sur le théâtre ; alors Rose-Pompon se mit à battre la mesure avec son bouquet sur le devant de sa loge, tandis que le balancement un peu trop cadencé de ses jolies épaules annonçait que cette danseuse endiablée commençait à être possédée d’idées chorégraphiques plus ou moins orageuses, en entendant un pas redoublé fort animé que l’orchestre jouait alors.

Placée absolument en face de la loge où venait de s’établir Faringhea, Djalma et Rose-Pompon, Mme de Morinval s’était bien aperçue de l’arrivée de ces nouveaux personnages, et surtout des coquettes excentricités de Rose-Pompon : aussi la jeune marquise, se penchant vers Mlle de Cardoville, toujours absorbée dans ses ineffables souvenirs, lui avait dit en riant :

- Ma chère, ce qu’il y a de plus amusant ici n’est pas sur le théâtre… Regardez donc en face de nous.

- En face de nous ! répéta machinalement Adrienne. Et après s’être retournée vers Mme de Morinval d’un air surpris, elle jeta les yeux du côté qu’on lui indiquait… Elle regarda…

Que vit-elle !… Djalma assis à côté d’une jeune fille qui lui faisait familièrement respirer le parfum de son bouquet. Étourdie, frappée presque physiquement au cœur d’un coup électrique profond, aigu, Adrienne devint d’une pâleur mortelle… Par instinct elle ferma les yeux pendant une seconde, afin de ne pas voir… de même que l’on tâche de détourner le poignard qui, vous ayant déjà frappé, vous menace encore… Puis tout à coup, à sa sensation de douleur, pour ainsi dire matérielle, succéda une pensée terrible pour son amour et sa juste fierté.

- Djalma est ici avec cette femme… et il a reçu ma lettre, se disait-elle, ma lettre… où il a pu lire le bonheur qui l’attendait !

À l’idée de ce sanglant outrage, la rougeur de la honte, de l’indignation, remplaça la pâleur d’Adrienne, qui, anéantie devant la réalité, se disait encore :

- Rodin ne m’avait pas trompée !… Il faut renoncer à rendre la foudroyante rapidité de ces émotions qui vous torturent, qui vous tuent dans l’espace d’une minute… Ainsi Adrienne avait été précipitée du plus radieux bonheur au fond d’un abîme de douleurs atroces en moins d’une seconde… car elle fut à peine une seconde avant de répondre à Mme de Morinval :

- Qu’y a-t-il donc de si curieux en face de nous, ma chère Julie ?

Cette réponse évasive permettait à Adrienne de reprendre son sang-froid.

Heureusement, grâce à ses longues boucles de cheveux, qui, de profil, cachaient presque entièrement ses joues, sa pâleur et sa rougeur subites échappèrent à Mme de Morinval, qui reprit gaiement :

- Comment, ma chère, vous ne voyez pas ces Indiens qui viennent d’entrer dans cette loge d’avant-scène… tenez… là… justement en face de la nôtre ?

- Ah ! oui… très bien… je les vois, répondit Adrienne d’une voix ferme.

- Et vous ne les trouvez pas très curieux ? reprit la marquise.

- Allons, mesdames, dit en riant M. de Morinval, un peu d’indulgence pour de pauvres étrangers : ils ignorent nos usages, sans cela s’afficheraient-ils en si mauvaise compagnie à la face de tout Paris ?

- En effet, dit Adrienne avec un sourire amer, leur ingénuité est si touchante !… Il faut les plaindre.

- Mais c’est qu’elle est malheureusement charmante, cette petite, avec sa robe décolletée et ses bras nus, dit la marquise ; cela doit avoir seize ou dix-sept ans au plus. Regardez-la donc, ma chère Adrienne ; quel dommage !…

- Vous êtes dans un jour de charité, vous et votre mari, ma chère Julie, répondit Adrienne ; il faut plaindre ces Indiens, plaindre cette créature… Voyons, qui plaindrons-nous encore ?

- Nous ne plaindrons pas ce bel Indien au turban rouge et or, dit la marquise en riant, car, si cela dure… la petite aux rubans cerise va l’embrasser… Par ma foi ! voyez comme elle se penche vers son sultan… Ils sont très amusants, continua-t-elle en partageant l’hilarité de son mari et en lorgnant Rose-Pompon.

Puis elle reprit au bout d’une minute, en s’adressant à Adrienne :

- Je suis certaine d’une chose, moi… c’est que, malgré ses mines évaporées, cette petite est folle de cet Indien… Je viens de surprendre un regard qui dit beaucoup de choses.

- À quoi bon tant de pénétration, ma bonne Julie ? dit doucement Adrienne ; quel intérêt avons-nous à lire dans le cœur de cette jeune fille ?…

- Si elle aime son sultan… elle a bien raison, dit le marquis en lorgnant à son tour, car de ma vie je n’ai rencontré quelqu’un de plus admirablement beau que cet Indien. Je ne le vois que de profil, mais ce profil est pur et fin comme un camée antique… Ne trouvez-vous pas, mademoiselle ? ajouta le marquis en se penchant vers Adrienne. Il est bien entendu que c’est une simple question d’art… que je me permets de vous adresser…

- Comme objet d’art ? répondit Adrienne ; en effet, c’est fort beau.

- Ah çà ! dit la marquise, elle est impertinente, cette petite ! Ne voilà-t-il pas qu’elle nous lorgne !…

- Bien ! dit le marquis, et la voilà qui met sans façon sa main sur l’épaule de son Indien pour lui faire sans doute partager l’admiration que vous lui inspirez, mesdames…

En effet, Djalma, jusqu’alors distrait par la vue du décor qui lui rappelait son pays, était resté insensible aux agaceries de Rose-Pompon, et n’avait pas encore aperçu Adrienne.

- Ah bien, par exemple ! disait Rose-Pompon en s’agitant sur le devant de sa loge et continuant de lorgner Mlle de Cardoville, car c’était elle, et non la marquise qui attirait alors son attention, voilà qui est joliment rare… une délicieuse femme avec des cheveux roux, mais d’un bien joli roux, faut le dire. Regardez donc, prince Charmant !

Et, on l’a dit, elle frappa légèrement sur l’épaule de Djalma, qui, à ces mots, tressaillit, tourna la tête, et, pour la première fois, aperçut Mlle de Cardoville.

Quoiqu’on l’eût presque préparé à cette rencontre, le prince éprouva un saisissement si violent, qu’éperdu, il allait involontairement se lever, mais il sentit peser vigoureusement sur son épaule la main de fer de Faringhea, qui, placé derrière lui, s’écria rapidement à voix basse et en langue hindoue :

- Du courage… et demain cette femme sera à vos pieds.

Et comme Djalma faisait un nouvel effort, le métis ajouta pour le contenir :

- Tout à l’heure, elle a pâli, rougi de jalousie… pas de faiblesse, ou tout est perdu.

- Ah çà ! vous voilà encore à parler votre affreux patois, dit Rose-Pompon à Faringhea en se retournant. D’abord, ce n’est pas poli ; et puis ce langage est si baroque, qu’on dirait, quand vous le parlez, que vous cassez des noix.

- Je parle de vous à monseigneur, dit le métis. Il s’agit d’une surprise qu’il vous ménage.

- Une surprise… c’est différent. Alors, dépêchez, entendez-vous, prince Charmant ?… ajouta-t-elle en regardant tendrement Djalma.

- Mon cœur se brise, dit Djalma d’une voix sourde à Faringhea en employant toujours la langue hindoue.

- Et demain il bondira de joie et d’amour, reprit le métis. Ce n’est qu’à force de mépris qu’on réduit une femme fière. Demain… vous dis-je, tremblante et confuse, elle sera suppliante à vos pieds.

- Demain… elle me haïra… à la mort ! répondit le prince avec accablement.

- Oui… si maintenant elle vous voit faible et lâche… À cette heure, il n’y a plus à reculer… regardez-la donc bien en face, et ensuite prenez le bouquet de cette petite pour le porter à vos lèvres… Aussitôt vous verrez cette femme si fière rougir et pâlir comme tout à l’heure ; alors me croirez-vous ?

Djalma, réduit par le désespoir à tout tenter, subissant malgré lui la fascination des conseils diaboliques de Faringhea, regarda pendant une seconde Mlle de Cardoville bien en face, prit d’une main tremblante le bouquet de Rose-Pompon, puis jetant de nouveau les yeux sur Adrienne, il effleura le bouquet de ses lèvres.

À cette outrageante bravade, Mlle de Cardoville ne put retenir un tressaillement si brusque, si douloureux, que le prince en fut frappé.

- Elle est à vous… lui dit le métis. «Voyez-vous, monseigneur, comme elle a frémi… de jalousie… elle est à vous ; courage ! et bientôt elle vous préférera à ce beau jeune homme qui est derrière elle… car c’est lui… qu’elle croyait aimer jusqu’ici. Et comme si le métis eût deviné le soulèvement de rage et de haine que cette révélation devait exciter dans le cœur du prince, il ajouta rapidement :

- Du calme… du dédain !… N’est-ce pas cet homme qui maintenant doit vous haïr ?

Le prince se contint et passa la main sur son front, que la colère avait rendu brûlant.

- Mon Dieu ! qu’est-ce que vous lui contez donc qui l’agace comme ça ? dit Rose-Pompon à Faringhea d’un ton boudeur ; puis s’adressant à Djalma : Voyons, prince Charmant, comme on dit dans les contes de fées, rendez-moi mon bouquet. Et elle le reprit. Vous l’avez porté à vos lèvres, j’aurais presque envie de le croquer… Et elle ajouta tout bas en soupirant et en jetant un regard passionné sur Djalma : ce monstre de Nini-Moulin ne m’a pas trompée… Tout ça est très honnête, je n’ai pas seulement… ça à me reprocher.

Et du bout de ses petites dents blanches elle mordit le bout de l’ongle rose de sa main droite, qu’elle avait dégantée.

Est-il besoin de dire que la lettre d’Adrienne n’avait pas été remise au prince, et qu’il n’était nullement allé passer la journée à la campagne avec le maréchal Simon ?

Depuis trois jours que M. de Montbron n’avait vu Djalma, Faringhea lui avait persuadé qu’en affichant un autre amour, il réduirait Mlle de Cardoville. Quant à la présence de Djalma au théâtre, Rodin avait su par Florine que sa maîtresse allait le soir à la Porte-Saint-Martin.

Avant que Djalma l’eût reconnue, Adrienne, sentant ses forces défaillir, avait été sur le point de quitter le théâtre. L’homme qu’elle avait jusqu’alors porté si haut dans son cœur, celui qu’elle avait admiré à l’égal d’un héros et d’un dieu, celui qu’elle avait cru plongé dans un désespoir si affreux, qu’entraînée par la plus tendre pitié, elle lui avait loyalement écrit, afin qu’une douce espérance calmât ses douleurs… celui-là enfin répondait à une généreuse preuve de franchise et d’amour en se donnant ridiculement en spectacle avec une créature indigne de lui. Pour la fierté d’Adrienne, que d’incurables blessures ! Peu lui importait que Djalma crût ou non la rendre témoin de cet indigne affront. Mais lorsqu’elle se vit reconnue par le prince, mais lorsqu’il poussa l’outrage jusqu’à la regarder en face, jusqu’à la braver en portant à ses lèvres le bouquet de la créature qui l’accompagnait, Adrienne, saisie d’une noble indignation, se sentit le courage de rester. Loin de fermer les yeux à l’évidence, elle éprouva une sorte de plaisir barbare à assister à l’agonie, à la mort de son pur et divin amour. Le front haut, l’œil fier et brillant, la joue colorée, la lèvre dédaigneuse, à son tour elle regarda le prince avec une méprisante fermeté ; un sourire sardonique effleura ses lèvres, et elle dit à la marquise, tout occupée, ainsi que bon nombre de spectateurs, de ce qui se passait à l’avant-scène :

- Cette révoltante exhibition de mœurs sauvages est du moins parfaitement d’accord avec le reste du programme.

- Certes, dit la marquise, et mon cher oncle aura perdu ce qu’il y aura peut-être de plus amusant à voir.

- M. de Montbron ? dit vivement Adrienne avec une amertume à peine contenue, oui… il regrettera de ne pas avoir tout vu… Il me tarde qu’il arrive… N’est-ce pas à lui que je dois cette charmante soirée ?

Peut-être Mme de Morinval eût remarqué l’expression de sanglante ironie qu’Adrienne n’avait pu complètement dissimuler, si tout à coup un rugissement rauque, prolongé, retentissant, n’eût attiré son attention et celle de tous les spectateurs, restés, nous l’avons dit, jusqu’alors fort indifférents aux scènes de remplissage destinées à amener l’apparition de Morok sur le théâtre. Tous les yeux se tournèrent instinctivement vers la caverne située à gauche du théâtre, au-dessous de la loge de Mlle de Cardoville ; un frisson de curiosité ardente parcourut toute la salle…

Un second rugissement encore plus sonore, plus profond, et qui semblait plus irrité que le premier, sortit cette fois du souterrain dont l’ouverture disparaissait à demi sous des broussailles artificielles, faciles à écarter. À ce rugissement, l’Anglais se leva debout de sa petite loge, en sortit presque à mi-corps et se frotta vivement les mains ; puis, complètement immobile, ses gros yeux verts, fixes et brillants, ne quittèrent plus l’entrée de la caverne.

À ces hurlements féroces, Djalma avait tressailli, malgré toutes les excitations d’amour, de jalousie, de haine, auxquelles il était en proie. La vue de cette forêt, les rugissements de la panthère lui causèrent une émotion profonde en réveillant de nouveau le souvenir de son pays et de ces chasses meurtrières qui, comme la guerre, ont des enivrements terribles ; il eût tout à coup entendu des clairons et les gongs de l’armée de son père sonner l’attaque, qu’il n’eût pas été transporté d’une ardeur plus sauvage.

Bientôt des grondements sourds, comme un tonnerre lointain, couvrirent presque les râlements stridents de la panthère : le lion et le tigre, Judas et Caïn, lui répondaient du fond du théâtre, où étaient leurs cages… À cet effrayant concert, dont ses oreilles avaient été tant de fois frappées au milieu des solitudes de l’Inde, lorsqu’il y campait pour la chasse ou pour la guerre, le sang de Djalma bouillonna dans ses veines, ses yeux étincelèrent d’une ardeur farouche, la tête un peu penchée en avant, les deux mains crispées sur le rebord de la loge, tout son corps frémissait d’un tremblement convulsif. Les spectateurs, le théâtre, Adrienne n’existaient plus pour lui : il était dans une forêt de son pays… et il sentait le tigre…

Il se mêlait alors à sa beauté une expression si intrépide, si farouche, que Rose-Pompon le contemplait avec une sorte de frayeur et d’admiration passionnée. Pour la première fois de sa vie, peut-être ses jolis yeux bleus, ordinairement si gais, si malins, peignaient une émotion sérieuse, elle ne pouvait se rendre compte de ce qu’elle ressentait. Son cœur se serrait, battait avec force, comme si quelque malheur allait arriver. Cédant à un mouvement de crainte involontaire elle saisit le bras de Djalma et lui dit :

- Ne regardez donc pas ainsi cette caverne, vous me faites peur…

Le prince ne l’entendit pas.

- Ah ! le voilà ! murmura la foule presque tout d’une voix. Morok paraissait au fond du théâtre… Morok, costumé comme nous l’avons dépeint, portait de plus un arc et un long carquois rempli de flèches. Il descendit lentement la rampe de rochers simulés qui allaient en s’abaissant jusque vers le milieu du théâtre ; de temps à autre il s’arrêtait court, feignant de prêter l’oreille et de ne s’avancer qu’avec circonspection ; en jetant ses regards de côté et d’autre, involontairement sans doute il rencontra les deux gros yeux verts de l’Anglais, dont la loge avoisinait justement la caverne.

Aussitôt les traits du dompteur de bêtes se contractèrent d’une manière si effrayante que Mme de Morinval qui l’examinait curieusement à l’aide d’une excellente lorgnette, dit vivement à Adrienne :

- Ma chère, cet homme a peur… il lui arrivera malheur…

- Est-ce qu’il arrive des malheurs ? répondit Adrienne avec un sourire sardonique, des malheurs au milieu de cette foule si brillante, si parée, si animée… des malheurs… ici ce soir ? Allons donc, ma chère Julie… vous n’y songez pas… c’est dans l’ombre, c’est dans la solitude, qu’un malheur arrive… jamais au milieu d’une foule joyeuse, à l’éclat des lumières.

- Ciel ! Adrienne… prenez garde ! s’écria la marquise, ne pouvant retenir un cri d’effroi et saisissant le bras de Mlle de Cardoville comme pour l’attirer à elle :

- La voyez-vous ? Et la marquise, de sa main tremblante, désignait l’ouverture de la caverne. Adrienne avança vivement la tête et regarda.

- Prenez garde !… ne vous avancez pas tant, lui dit vivement Mme de Morinval.

- Vous êtes folle avec vos terreurs, ma chère amie, dit le marquis à sa femme. La panthère est parfaitement bien enchaînée, et brisât-elle sa chaîne, ce qui est impossible, nous serions ici hors de sa portée.

Une grande rumeur de curiosité palpitante courut alors dans la salle, tous les regards étaient invinciblement attachés sur la caverne. Entre les broussailles artificielles qu’elle écarta brusquement avec son large poitrail, la panthère noire apparut tout à coup ; par deux fois elle allongea sa tête aplatie, illuminée de ses deux yeux jaunes et flamboyants… puis, ouvrant à demi sa gueule rouge… elle poussa un nouveau rugissement en montrant deux rangées de crocs formidables.

Une double chaîne de fer et un collier aussi de fer peint en noir, se confondant avec son pelage d’ébène et l’ombre de la caverne, l’illusion était complète ; le terrible animal semblait être en liberté dans son repaire.

- Mesdames, dit tout à coup le marquis, regardez donc les Indiens… ils sont superbes d’émotion.

En effet, à la vue de la panthère, l’ardeur farouche de Djalma était arrivée à son comble… ses yeux étincelaient dans leur orbite nacrée comme deux diamants noirs ; sa lèvre supérieure se retroussait convulsivement avec une expression de férocité animale, comme s’il eût été dans un violent paroxysme de colère.

Faringhea, alors accoudé sur le bord de la loge, était aussi en proie à une émotion profonde, causée par un hasard étrange.

«Cette panthère noire d’une si noire espèce, pensait-il, que je vois ici, à Paris, sur un théâtre, doit être celle que le Malais (le thug ou étrangleur qui avait tatoué Djalma à Java pendant son sommeil) a enlevée toute petite dans son repaire, et vendue à un capitaine européen… Le pouvoir de Bohwanie est partout, » ajoutait le thug dans sa superstition sanguinaire.

- Ne trouvez-vous pas, repris le marquis s’adressant à Adrienne, que ces Indiens sont superbes à voir ainsi ?…

- Peut-être… ils auront assisté à une chasse pareille dans leur pays, dit Adrienne comme si elle eût voulu évoquer et braver ce qu’il y avait de plus cruel dans ses souvenirs.

- Adrienne…, dit tout à coup la marquise à Mlle de Cardoville d’une voix altérée, maintenant voilà le dompteur de bêtes assez près de vous… sa figure n’est-elle pas effrayante à voir ? Je vous dis que cet homme a peur.

- Le fait est, ajouta le marquis très sérieusement cette fois, que sa pâleur est affreuse et qu’elle semble augmenter de minute en minute… à mesure qu’il s’approche de ce côté… On dit que s’il perdait son sang-froid une minute il courrait le plus grand péril.

- Ah !… ce serait horrible, s’écria la marquise en s’adressant à Adrienne là, sous nos yeux… s’il était blessé…

- Est-ce qu’on meurt d’une blessure !… répondit Adrienne à la marquise avec un accent d’une si froide indifférence que la jeune femme regarda Mlle de Cardoville avec surprise et lui dit :

- Ah ! ma chère… ce que vous dites là est cruel !…

- Que voulez-vous ? c’est l’atmosphère qui nous entoure qui réagit sur moi, dit la jeune fille avec un sourire glacé.

- Voyez… voyez… le dompteur de bêtes va tirer sa flèche sur la panthère, dit tout à coup le marquis ; c’est sans doute après qu’il simulera le combat corps à corps.

Morok était à ce moment sur le devant du théâtre, mais il lui fallait le traverser dans sa largeur pour arriver jusqu’à l’entrée de la caverne. Il s’arrêta un moment, ajusta une flèche sur la corde de son arc, se mit à genoux derrière un bloc de rocher, visa longtemps… le trait siffla et alla se perdre dans la profondeur de la caverne, où la panthère s’était retirée après avoir un instant montré sa tête menaçante.

À peine la flèche eut-elle disparu, que la Mort, irritée à dessein par Goliath alors invisible, poussa un rugissement de colère comme si elle eût été frappée… La pantomime de Morok devint si expressive, il exprima si naturellement sa joie d’avoir atteint la bête féroce, que les bravos frénétiques éclatèrent dans toute la salle. Jetant alors son arc loin de lui, il tira un poignard de sa ceinture, le prit entre ses dents, et se mit à ramper sur ses mains et sur ses genoux, comme s’il eût voulu surprendre dans son repaire la panthère blessée.

Pour rendre l’illusion plus parfaite, la Mort, irritée de nouveau par Goliath, qui la frappait avec une barre de fer, la Mort poussa du fond du souterrain des rugissements effroyables.

Le sombre aspect de la forêt, à peine éclairée de reflets rougeâtres, était d’un effet si saisissant, les hurlements de la panthère si furieux, les gestes, l’attitude, la physionomie de Morok si empreints de terreur… que la salle, attentive, frémissante, restait dans un silence profond ; toutes les respirations étaient suspendues ; on eût dit qu’un frisson d’épouvante gagnait tous les spectateurs, comme s’ils se fussent attendus à quelque horrible événement.

Ce qui rendait la pantomime de Morok d’une vérité si effrayante, c’est qu’en s’approchant ainsi pas à pas de la caverne, il approchait aussi de la loge de l’Anglais… Malgré lui, le dompteur de bêtes, fasciné par la peur, ne pouvait détacher ses yeux des deux gros yeux verts de cet homme ; on eût dit que chacun des brusques mouvements qu’il faisait en rampant répondait à une secousse d’attraction magnétique causée par le regard fixe du sinistre parieur… Aussi, plus Morok se rapprochait de lui, plus sa figure se décomposait et devenait livide. Une fois encore, à la vue de cette pantomime, qui n’était plus un jeu, mais l’expression vraie de l’épouvante, le silence profond, palpitant qui régnait dans la salle, fut interrompu par des acclamations et des transports auxquels se joignirent les rugissements de la panthère et les grondements du lion et du tigre.

L’Anglais, presque hors de la loge, les lèvres relevées par son effrayant sourire sardonique, ses gros yeux toujours fixes, était haletant, oppressé.

La sueur coulait de son front chauve et rouge, comme s’il eût véritablement dépensé une incroyable force magnétique pour attirer Morok, qu’il voyait bientôt à l’entrée de la caverne.

Le moment était décisif.

Accroupi, ramassé sur lui-même, son poignard à la main, suivant du geste et de l’œil tous les mouvements de la Mort, qui, rugissante, irritée, ouvrant sa gueule énorme, semblait vouloir défendre l’entrée de son repaire, Morok attendait le moment de se jeter sur elle.

Il y a une telle fascination dans le danger qu’Adrienne partagea malgré elle le sentiment de curiosité poignante mêlée d’effroi qui faisait palpiter tous les spectateurs : penchée comme la marquise, plongeant du regard sur cette scène d’un intérêt effrayant, la jeune fille tenait machinalement à la main son bouquet indien qu’elle avait toujours conservé.

Tout à coup Morok jeta un cri sauvage en s’élançant sur la Mort, qui répondit à ce cri par un rugissement éclatant en se précipitant sur son maître avec tant de furie, qu’Adrienne, épouvantée, croyant voir cet homme perdu, se rejeta en arrière cachant sa figure dans ses deux mains.

Son bouquet lui échappa, tomba sur la scène, et roula dans la caverne où luttaient la panthère et Morok.

Prompt comme la foudre, souple et agile comme un tigre, cédant à l’emportement de son amour et à l’ardeur farouche excitée en lui par les rugissements de la panthère, Djalma fut d’un bond sur le théâtre, tira son poignard et se précipita dans la caverne pour y saisir le bouquet d’Adrienne. À cet instant, un cri épouvantable de Morok blessé appelait à l’aide… La panthère, plus furieuse encore à la vue de Djalma, fit un effort désespéré pour rompre sa chaîne ; n’y pouvant parvenir, elle se dressa sur ses pattes de derrière afin d’enlacer Djalma, alors à la portée de ses griffes tranchantes.

Baisser la tête, se jeter à genoux et en même temps lui plonger à deux reprises son poignard dans le ventre avec la rapidité de l’éclair, ce fut ainsi que Djalma échappa à une mort certaine ; la panthère rugit en retombant de tout son poids sur le prince… Pendant une seconde que dura sa terrible agonie, on ne vit qu’une masse confuse et convulsive de membres noirs, de vêtement blancs ensanglantés… puis enfin Djalma se releva pâle, sanglant, blessé ; alors, debout, l’œil étincelant d’un orgueil sauvage, le pied sur le cadavre de la panthère… tenant à la main le bouquet d’Adrienne, il jeta sur elle un regard qui disait son amour insensé.

Alors seulement aussi Adrienne sentit ses forces l’abandonner, car un courage surhumain lui avait donné la puissance d’assister aux effroyables péripéties de cette lutte.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > SEIZIÈME PARTIE - LE CHOLÉRA - I. LE VOYAGEUR.

Seizième partie - Le choléra - I. Le voyageur.

Il est nuit.

La lune brille, les étoiles scintillent au milieu d’un ciel d’une mélancolique sérénité ; les aigres sifflements d’un vent du nord, brise funeste, sèche, glacée, se croisent, serpentent, éclatent en violentes rafales ; de leur souffle âpre et strident… elles balayent les hauteurs de Montmartre.

Au sommet le plus élevé de cette colline, un homme est debout. Sa grande ombre se projette sur le terrain pierreux éclairé par la lune… Ce voyageur regarde la ville immense qui s’étend à ses pieds… PARIS…, dont la noire silhouette découpe ses tours, ses coupoles, ses dômes, ses clochers, sur la limpidité bleuâtre de l’horizon, tandis que du milieu de cet océan de pierre s’élève une vapeur lumineuse qui rougit l’azur étoilé du zénith… C’est la lueur lointaine des mille feux qui, le soir, à l’heure des plaisirs, éclairent joyeusement la bruyante capitale.

- Non, disait le voyageur, cela ne sera pas… le Seigneur ne le voudra pas. C’est assez de deux fois. Il y a cinq siècles, la main vengeresse du Tout-Puissant m’avait poussé du fond de l’Asie jusqu’ici… Voyageur solitaire, j’avais laissé derrière moi plus de deuil, plus de désespoir, plus de désastres, plus de morts… que n’en auraient laissé les armées de cent conquérants dévastateurs… Je suis entré dans cette ville… et elle a été aussi décimée… Il y a deux siècles, cette main inexorable qui me conduit à travers le monde m’a encore amené ici ; et cette fois comme l’autre, ce fléau que de loin en loin le Tout-Puissant attache à mes pas a ravagé cette ville et atteint d’abord mes frères, déjà épuisés par la fatigue et par la misère.

Mes frères à moi… l’artisan de Jérusalem, l’artisan maudit du Seigneur qui, dans ma personne, a maudit la race des travailleurs, race toujours souffrante, toujours déshéritée, toujours esclave, et qui, comme moi, marche, marche, sans trêve ni repos, sans récompense ni espoir, jusqu’à ce que les femmes, hommes, enfants, vieillards, meurent sous un joug de fer… joug homicide que d’autres reprennent à leur tour, et que les travailleurs portent ainsi d’âge en âge sur leur épaule docile et meurtrie. Et voici que, pour la troisième fois depuis cinq siècles, j’arrive au faîte d’une des collines qui dominent cette ville. Et peut-être j’apporte avec moi l’épouvante, la désolation, et la mort. Et cette ville, enivrée du bruit de ses joies, de ses fêtes nocturnes, ne sait pas… oh ! ne sait pas que je suis à sa porte…

Mais non, non, ma présence ne sera pas une calamité nouvelle… Le Seigneur, dans ses vues impénétrables, m’a conduit jusqu’ici à travers la France, en me faisant éviter sur ma route jusqu’au plus humble hameau ; aussi aucun redoublement de glas funèbre n’a signalé mon passage. Et puis le spectre m’a quitté… ce spectre livide… et vert… aux yeux profonds et sanglants… Quand j’ai foulé le sol de la France… sa main humide et glacée a abandonné la mienne… il a disparu.

Et pourtant… je le sens… l’atmosphère de mort m’entoure encore. Ils ne cessent pas, les sifflements aigus de ce vent sinistre qui, m’enveloppant de son tourbillon, semblait de son souffle empoisonné propager le fléau. Sans doute la colère du Seigneur s’apaise… Peut-être ma présence ici est une menace dont il donnera conscience à ceux qu’il doit intimider… Oui, car sans cela il voudrait donc, au contraire, frapper un coup d’un retentissement plus épouvantable… en jetant tout d’abord la terreur et la mort au cœur du pays, au sein de cette ville immense ! Oh non ! non ! le Seigneur aura pitié… Non… il ne me condamnera pas à ce nouveau supplice…

Hélas ! dans cette ville, mes frères sont plus nombreux et plus misérables qu’ailleurs… Et c’est moi… qui leur apporterais la mort !…

Non, le Seigneur aura pitié ; car hélas ! les sept descendants de ma sœur sont enfin réunis dans cette ville… Et c’est moi qui leur apporterais la mort !… la mort… au lieu du secours qu’ils réclament !…

Car cette femme qui comme moi erre d’un bout du monde à l’autre, après avoir une fois brisé les trames de leurs ennemis… cette femme a poursuivi sa marche éternelle… En vain elle a pressenti que de grands malheurs menaçaient de nouveau ceux-là qui me tiennent par le sang de ma sœur… La main invisible qui m’amène… chasse devant moi la femme errante… Comme toujours emportée par l’irrésistible tourbillon, en vain elle s’est écriée, suppliante, au moment d’abandonner les miens :

- Qu’au moins Seigneur… je finisse ma tâche !

- MARCHE ! ! !

- Quelques jours, par pitié ! rien que quelques jours !

- MARCHE ! ! !

- Je laisse ceux que je protège au bord de l’abîme.

- MARCHE !… MARCHE ! !… Et l’astre errant s’est élancé de nouveau dans sa route éternelle… Et sa voix a traversé l’espace, m’appelant au secours des miens…

- Quand sa voix est arrivée jusqu’à moi, je le sentais… les rejetons de ma sœur étaient encore exposés à d’effrayants périls… Ces périls augmentent encore…

- Oh ! dites, dites, Seigneur ! les descendants de ma sœur échapperont-ils à la fatalité qui depuis tant de siècles s’appesantit sur ma race ? Me pardonnerez-vous en eux ? me punirez-vous en eux ?

Oh ! faites qu’ils obéissent aux dernières volontés de leur aïeul ! Faites qu’ils puissent unir leurs cœurs charitables, leurs vaillantes forces, leurs grandes richesses ! Ainsi ils travailleront au bonheur futur de l’humanité… Ainsi ils rachèteront peut-être ma vie éternelle !

Ces mots de l’Homme-Dieu : AIMEZ-VOUS LES UNS LES AUTRES… seraient leur seule fin, leurs seuls moyens… À l’aide de ces paroles toutes puissantes ils combattraient, ils vaincraient ces faux ancêtres qui ont renié les préceptes d’amour, de paix et d’espérance de l’Homme-Dieu, pour des enseignements remplis de haine, de violence et de désespoir…

Ces faux prêtres… qui, soudoyés par les puissants et par les heureux de ce monde… leurs complices de tous les temps… au lieu de demander ici-bas un peu de bonheur pour mes frères qui souffrent, qui gémissent depuis tant de siècles, osent dire en votre nom, Seigneur, que le pauvre est à jamais voué aux tortures de ce monde… et que le désir ou l’espérance de moins souffrir sur cette terre est un crime à vos yeux… parce que le bonheur du petit nombre… et le malheur de presque toute l’humanité… telle est votre volonté. Ô blasphème !… N’est-ce pas le contraire de ces paroles homicides qui est digne de la volonté divine ?

Par pitié ! écoutez-moi, Seigneur… Arrachez à leurs ennemis les descendants de ma sœur… depuis l’artisan jusqu’au fils de roi… Ne laissez pas détruire le germe d’une puissante et féconde association, qui, grâce à vous, datera peut-être dans les fastes du bonheur de l’humanité. Laissez-moi, Seigneur, les réunir, puisqu’on les divise ; les défendre, puisqu’on les attaque… laissez-moi faire espérer ceux-là qui n’espèrent plus, donner du courage à ceux qui sont abattus, relever ceux dont la chute menace, soutenir ceux qui persévèrent dans le bien…

Et peut-être leur lutte, leur dévouement, leur vertu, leurs douleurs expieront ma faute… à moi que le malheur, oh ! que le malheur seul avait rendu injuste et méchant.

Seigneur ! puisque votre main toute-puissante m’a conduit ici… dans un but que j’ignore, désarmez enfin votre colère ; que je ne sois plus l’instrument de vos vengeances !… Assez de deuil sur la terre ! Depuis deux années, vos créatures tombent par milliers sur mes pas…

Le monde est décimé, un voile de deuil s’étend par tout le globe… Depuis l’Asie jusqu’aux glaces du pôle… j’ai marché… et l’on est mort… N’entendez-vous pas ce long sanglot qui de la terre monte vers vous, Seigneur ?… Miséricorde pour tous et pour moi… Qu’un jour, qu’un seul jour… je puisse réunir les descendants de ma sœur… et ils sont sauvés…

En disant ces paroles, le voyageur tomba à genoux… il levait vers le ciel ses mains suppliantes.

Tout à coup le vent rugit avec plus de violence ; ses sifflements aigus se changèrent en tourmente… Le voyageur tressaillit. D’une voix épouvantée, il s’écria :

- Seigneur, le vent de mort mugit avec rage… Il me semble que son tourbillon me soulève Seigneur, vous n’exaucez donc pas ma prière ! Le spectre… oh ! le spectre… le voilà encore… sa face verdâtre est agitée de mouvements convulsifs… ses yeux rouges tournent dans leur orbite… Va-t’en !… va-t’en… Sa main !… oh ! sa main glacée a saisi la mienne…

- MARCHE !

- Oh ! Seigneur… ce fléau, ce terrible fléau, le porter encore dans cette ville !… Mes frères vont périr les premiers !… eux, si misérables… Grâce !…

- MARCHE !

- Et les descendants de ma sœur… grâce, grâce !

- MARCHE !

- Oh !… Seigneur, pitié !… Je ne peux plus me retenir au sol… le spectre m’entraîne sur le penchant de cette colline… ma marche est rapide comme le vent de mort qui souffle derrière moi… Déjà je vois les murailles de la ville… Oh ! pitié, Seigneur, pitié pour les descendants de ma sœur ! Épargnez-les… faites que je ne sois pas leur bourreau, et qu’ils triomphent de leurs ennemis !

- MARCHE !… MARCHE ! !

- Le sol fuit toujours derrière moi… Déjà la porte de la ville… oh ! déjà… Seigneur… Il est temps encore… Oh ! grâce pour cette ville endormie !… Que tout à l’heure elle ne se réveille pas à des cris d’épouvante, de désespoir et de mort ! !… Seigneur, je touche au seuil de la porte… vous le voulez donc… C’en est fait… Paris ! !… le fléau est dans ton sein !… Ah ! maudit, toujours maudit !

- MARCHE !… MARCHE ! !… MARCHE ! ! !

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > II. LA COLLATION.

II. La collation.

Le lendemain du jour où le sinistre voyageur, descendant des hauteurs de Montmartre, était entré dans Paris, une assez grande activité régnait à l’hôtel de Saint-Dizier. Quoiqu’il fût à peine midi, la princesse, sans être parée, elle avait trop bon goût pour cela, était cependant mise avec plus de recherche qu’à l’ordinaire ; ses cheveux blonds, au lieu d’être simplement aplatis en bandeaux, formaient deux touffes crêpées, qui seyaient fort bien à ses joues grasses et fleuries. Son bonnet était garni de frais rubans roses ; enfin, en voyant Mme de Saint-Dizier se cambrer, presque svelte, dans sa robe de moire grise, on devinait que Mme Grivois avait dû requérir l’assistance et les efforts d’une autre des femmes de la princesse pour entreprendre et pour obtenir ce remarquable amincissement de la taille replète de leur maîtresse.

Nous dirons bientôt la cause édifiante de cette légère recrudescence de coquetterie mondaine. La princesse, suivie de Mme Grivois, sa femme de charge, donnait ses derniers ordres relativement à quelques préparatifs qui se faisaient dans un vaste salon. Au milieu de cette pièce était une grande table ronde, recouverte d’un tapis de velours cramoisi et entourée de plusieurs chaises, au milieu desquelles on remarquait, à la place d’honneur, un fauteuil de bois doré. Dans un des angles du salon, non loin de la cheminée, où brûlait un excellent feu, se dressait une sorte de buffet improvisé ; l’on y voyait les éléments variés de la plus friande, de la plus exquise collation. Ainsi, sur des plats d’argent, là s’élevaient en pyramides des sandwichs de laitance de carpe au beurre d’anchois, émincés de thon mariné et de truffes de Périgord (on était en carême) ; plus loin, sur des réchauds d’argent à l’esprit-de-vin afin de les conserver bien chaudes, des bouchées de queues d’écrevisses de la Meuse à la crème cuite fumaient dans leur pâte feuilletée, croustillante et dorée et semblaient défier en excellente, en succulence, de petit pâtés aux huîtres de Marennes étuvées dans le vin de Madère et aiguisées d’un hachis d’esturgeon aux quatre épices.

À côté de ces œuvres sérieuses venaient des œuvres plus légères, de petits biscuits soufflés à l’ananas, des fondants aux fraises, primeur alors fort rare ; des gelées d’oranges servies dans l’écorce entière de ces fruits, artistement vidés à cet effet ; rubis et topazes, les vins de Bordeaux, de Madère et d’Alicante étincelaient dans de larges flacons de cristal, tandis que le vin de Champagne et deux aiguières de porcelaine de Sèvres, remplies l’une de café à la crème et l’autre de chocolat à la vanille ambrée, arrivaient presque à l’état de sorbets, plongés qu’ils étaient dans un grand rafraîchissoir d’argent ciselé, rempli de glace. Mais ce qui donnait à cette friande collation un caractère singulièrement apostolique et romain, c’étaient certains produits de l’office religieusement élaborés. Ainsi on remarquait de charmants petits calvaires en pâte d’abricot, des mitres sacerdotales pralinées, des crosses épiscopales en massepain auxquelles la princesse avait joint, par une attention toute pleine de délicatesse, un petit chapeau de cardinal en sucre de cerises, orné de cordelières en fils de caramel ; la pièce la plus importante de ces sucreries catholiques, le chef-d’œuvre du chef d’office de Mme de Saint-Dizier, était un superbe crucifix en angélique avec sa couronne d’épine-vinette candie.

Ce sont là d’étranges profanations dont s’indignent avec raison les gens même peu dévots. Mais, depuis l’impudente jonglerie de la tunique de Trèves jusqu’à la plaisanterie effrontée de la châsse d’Argenteuil, les gens pieux à la façon de la princesse de Saint-Dizier semblent prendre à tâche de ridiculiser à force de zèle des traditions respectables.

Après avoir jeté un coup d’œil des plus satisfaits sur la collation ainsi préparée, Mme de Saint-Dizier dit à Mme Grivois, en lui montrant le fauteuil doré qui semblait destiné au président de cette réunion :

- A-t-on mis ma chancelière sous la table, pour que son Éminence puisse y reposer ses pieds ? elle se plaint toujours du froid…

- Oui, madame, dit Mme Grivois après avoir regardé sous la table ; la chancelière est là…

- Dites aussi que l’on remplisse d’eau bouillante une boule d’étain, dans le cas où son Éminence n’aurait pas assez de la chancelière pour réchauffer ses pieds…

- Oui, madame.

- Mettez encore du bois dans le feu.

- Mais, madame… c’est déjà un vrai brasier… voyez donc ! Et puis, si Son Éminence a toujours froid, Mgr l’évêque d’Halfagen a toujours trop chaud ; il est continuellement en nage.

La princesse haussa les épaules et dit à Mme Grivois :

- Est-ce que Son Éminence Mgr le cardinal de Malipieri n’est pas le supérieur de Mgr l’évêque d’Halfagen ?

- Si madame.

- Eh bien ! selon la hiérarchie, c’est à monseigneur à souffrir de la chaleur, et non pas à Son Éminence de souffrir du froid… Ainsi donc, faites ce que je vous dis, remettez du bois dans le feu. Du reste, rien de plus simple. Son Éminence est Italienne, monseigneur appartient au nord de la Belgique ; il est fort naturel qu’ils soient habitués à des températures différentes.

- Comme madame voudra, dit Mme Grivois en mettant deux énormes bûches au feu ; mais, à la chaleur qu’il fait ici, monseigneur est capable de tomber suffoqué.

- Eh ! mon Dieu ! moi aussi, je trouve qu’il fait trop chaud ici ; mais notre sainte religion ne nous enseigne-t-elle pas le sacrifice et la mortification ? dit la princesse avec une touchante expression de dévouement.

On connaît maintenant la cause de la toilette un peu coquette de la princesse de Saint-Dizier. Il s’agissait de recevoir dignement des prélats qui, réunis au père d’Aigrigny, à d’autres dignitaires de l’Église, avaient déjà tenu chez la princesse une espèce de concile au petit pied. Une jeune mariée qui donne son premier bal, un mineur émancipé qui donne son premier dîner de garçon, une femme d’esprit qui fait la première lecture de sa première œuvre inédite ne sont pas plus radieux, plus fiers et en même temps plus soigneusement empressés auprès de leurs hôtes que ne l’était Mme de Saint-Dizier auprès de ses prélats. Voir de très graves intérêts s’agiter, se débattre chez elle et devant elle ; entendre des gens fort capables lui demander son avis sur certaines dispositions pratiques relatives à l’influence des congrégations de femmes, c’était pour la princesse à en mourir d’orgueil, car leurs Éminences et leurs Grandeurs consacraient ainsi à jamais sa prétention d’être considérée… environ comme une sainte mère de l’Église. Aussi, pour ces prélats indigènes ou exotiques, avait-elle déployé une foule d’onctueuses câlineries, et de benoîtes coquetteries. Rien de plus logique, d’ailleurs, que les transfigurations successives de cette femme sans cœur mais aimant sincèrement, passionnément, l’intrigue et la domination de coterie. Elle avait, selon les progrès de l’âge, naturellement passé de l’intrigue amoureuse à l’intrigue politique, et de l’intrigue politique à l’intrigue religieuse.

Au moment où Mme de Saint-Dizier terminait l’inspection de ses préparatifs, un bruit de voitures, retentissant dans la cour de l’hôtel, l’avertit de l’arrivée des personnes qu’elle attendait ; sans doute ces personnes étaient du rang le plus élevé, car, contre tous les usages, elle alla les recevoir à la porte de son premier salon.

C’étaient en effet le cardinal Malipieri qui avait toujours froid, et l’évêque belge Halfagen, qui avait toujours chaud ; le père d’Aigrigny les accompagnait.

Le cardinal romain était un grand homme plus osseux que maigre et à la physionomie hautaine et rusée, à la figure jaunâtre et bouffie ; il louchait beaucoup, et ses yeux étaient profondément cernés d’un cercle brun. L’évêque belge était un petit homme court, gros, trapu, à l’abdomen proéminent, au teint apoplectique, au regard délibéré, à la main potelée, molle et douillette.

Bientôt la compagnie fut rassemblée dans le grand salon ; le cardinal alla se coller à la cheminée, tandis que l’évêque, qui commençait à suer et à souffler, lorgnait de temps à autre le chocolat et le café glacés qui devaient l’aider à supporter les ardeurs de cette canicule artificielle.

Le père d’Aigrigny, s’approchant de la princesse, lui dit à demi-voix :

- Voulez-vous donner l’ordre que l’on introduise ici l’abbé Gabriel de Rennepont, qui viendra vous demander ?

- Ce jeune prêtre est donc ici ? demanda la princesse avec une vive surprise.

- Depuis avant-hier. Nous l’avons fait mander à Paris par ses supérieurs… Vous saurez tout… Quant au père Rodin, Mme Grivois ira, comme l’autre jour, le faire entrer par la petite porte de l’escalier dérobé.

- Il viendra aujourd’hui ?

- Il a des choses fort importantes à nous apprendre. Il a désiré que monseigneur le cardinal et monseigneur l’évêque soient présents à l’entretien, car ils ont été mis à Rome au fait de tout par le père général, en leur qualité d’affiliés…

La princesse sonna, donna ses ordres, et, revenant auprès du cardinal, lui dit avec l’accent de la sollicitude la plus empressée :

- Votre Éminence commence-t-elle à se réchauffer un peu ? Votre Éminence veut-elle une boule d’eau chaude sous ses pieds ?

Votre Éminence désire-t-elle que l’on fasse encore plus de feu ?…

À cette proposition, l’évêque, qui étanchait son front ruisselant, poussa un soupir désespéré.

- Mille grâces, madame la princesse, répondit le cardinal à Mme de Saint-Dizier, en fort bon français, mais avec un accent italien intolérable ; je suis vraiment confus de tant de bontés.

- Monseigneur n’acceptera-t-il rien ? dit la princesse à l’évêque en lui indiquant le buffet.

- Je prendrai, madame la princesse, si vous voulez le permettre, un peu de café à la glace.

Et le prélat fit un prudent circuit afin d’approcher de la collation sans passer devant la cheminée.

- Et Votre Éminence ne prendra-t-elle pas un de ces petits pâtés aux huîtres ? Ils sont brûlants, dit la princesse.

- Je les connais déjà, madame la princesse, dit le cardinal en chafriolant d’un air gourmet ; ils sont exquis, et je ne résiste pas.

- Quel vin aurai-je l’honneur d’offrir à Votre Éminence ? reprit gracieusement la princesse.

- Un peu de vin de Bordeaux, madame, si vous le voulez bien.

Et comme le père d’Aigrigny s’apprêtait à verser à boire au cardinal, la princesse lui disputa ce plaisir.

- Votre Éminence m’approuvera sans doute, dit le père d’Aigrigny au cardinal pendant que celui-ci dégustait gravement les petits pâtés aux huîtres ; je n’ai pas cru devoir convoquer pour aujourd’hui Mgr l’évêque de Mogador, non plus que Mgr l’archevêque de Nanterre et notre sainte mère Perpétue, supérieure du couvent de Sainte-Marie, l’entretien que nous devons avoir avec Sa Révérence le père Rodin et avec l’abbé Gabriel étant tout à fait particulier et confidentiel.

- Notre très cher père a eu parfaitement raison, dit le cardinal, car, bien que par ses conséquences possibles cette affaire Rennepont intéresse toute l’Église apostolique et romaine, il est certaines choses qu’il faut tenir dans le secret.

- Aussi je saisirai cette occasion pour remercier encore Votre Éminence d’avoir daigné faire une exception en faveur d’une très obscure et très humble servante de l’Église, dit la princesse en faisant au cardinal une respectueuse et profonde révérence.

- C’était chose juste et due, madame la princesse, répondit le cardinal en s’inclinant après avoir déposé son verre vide sur la table, nous savons combien l’Église vous doit pour la direction salutaire que vous imprimez aux œuvres religieuses dont vous êtes la patronne.

- Quant à cela, Votre Éminence peut être certaine que je fais refuser tout secours à l’indigent qui ne peut pas justifier d’un billet de confession.

- Et c’est seulement ainsi, madame, reprit le cardinal en se laissant tenter cette fois par l’appétissante tournure d’une bouchée aux queues d’écrevisses, c’est seulement ainsi que la charité a un sens… Je me soucie peu que l’impiété ait faim… la piété… c’est différent. Et le prélat avala prestement la bouchée. Du reste, reprit-il, nous savons aussi avec quel zèle ardent vous poursuivez inexorablement les impies et les rebelles à l’autorité de notre saint-père.

- Votre Éminence peut être convaincue que je suis Romaine de cœur, d’âme et de conviction ; je ne fais aucune différence entre un gallican et un Turc, dit bravement la princesse.

- Madame la princesse a raison, dit l’évêque belge ; je dirai plus : un gallican doit être plus odieux à l’Église qu’un païen, et je suis à ce sujet de l’avis de Louis XIV.

On lui demandait une faveur pour un homme de sa cour :

«- Jamais, dit le grand roi ; cet homme-là est janséniste. «- Lui, sire ! il est athée. «- Alors, c’est différent, j’accorde la faveur, » dit le roi. Cette petite plaisanterie épiscopale fit assez rire. Après quoi le père d’Aigrigny reprit sérieusement, en s’adressant au cardinal :

- Malheureusement, ainsi que je le dirai tout à l’heure à Votre Éminence, à propos de l’abbé Gabriel, si l’on n’y veillait fort, le bas clergé s’infecterait de gallicanisme et d’idée de rébellion contre ce qu’ils appellent le despotisme des évêques.

- Pour obvier à cela, reprit durement le cardinal, il faut que les évêques redoublent de sévérité et qu’ils se souviennent toujours qu’ils sont Romains avant d’être Français, car en France ils représentent Rome, le saint-père et les intérêts de l’Église, comme un ambassadeur représente à l’étranger son pays, son maître et les intérêts de sa nation.

- C’est évident, dit le père d’Aigrigny ; aussi nous espérons que, grâce à l’impulsion vigoureuse que Votre Éminence vient de donner à l’épiscopat, nous obtiendrons la liberté d’enseignement. Alors, au lieu de jeunes Français infectés de philosophie et de sot patriotisme, nous aurons de bons catholiques romains, bien obéissants, bien disciplinés, qui deviendront ainsi les respectueux sujets de notre saint-père.

- Et de la sorte, dans un temps donné, reprit l’évêque belge en souriant, si notre saint-père voulait, je suppose, délier les catholiques de France de leur obéissance au pouvoir existant, il pourrait, en reconnaissant un autre pouvoir, lui assurer ainsi un parti catholique considérable et tout formé.

Ce disant, l’évêque s’essuya le front et alla chercher un peu de sibérie au fond d’une des aiguières remplies de chocolat glacé.

- Or, un pouvoir se montre toujours reconnaissant d’un pareil cadeau, dit la princesse en souriant à son tour, et il accorde alors de grandes immunités à l’Église.

- Et ainsi l’Église reprend la place qu’elle doit occuper, et qu’elle n’occupe malheureusement pas en France, dans ces temps d’impiété et d’anarchie, dit le cardinal. Heureusement j’ai vu sur ma route bon nombre de prélats dont j’ai gourmandé la tiédeur et ranimé le zèle… leur enjoignant au nom du saint-père, d’attaquer ouvertement, hardiment, la liberté de la presse et des cultes, quoiqu’elle soit reconnue par d’abominables lois révolutionnaires.

- Hélas ! Votre Éminence n’a donc pas reculé devant les terribles dangers… devant les cruels martyres auxquels seront exposés nos prélats en lui obéissant ? dit gaiement la princesse. Et ces redoutables appels comme d’abus, monseigneur ; car enfin, Votre Éminence résiderait en France, elle attaquerait les lois du pays… comme dit cette race d’avocats et de parlementaires… eh bien ! chose terrible… le conseil d’État déclarerait qu’il y a abus dans votre mandement… monseigneur. Il y a abus ! Votre Éminence comprend-elle ce qu’il y a d’effrayant pour un prince de l’Église qui, assis sur son trône pontifical, entouré de ses dignitaires et de son chapitre, entend au loin quelques douzaines de bureaucrates athées, à livrée noire et bleue, crier sur tous les tons, depuis le fausset jusqu’à la basse : Il y a abus ! il y a abus ! En vérité, s’il y a abus quelque part, c’est abus de ridicule… chez ces gens-là.

Cette plaisanterie de la princesse fut accueillie par une hilarité générale.

L’évêque belge reprit :

- Moi je trouve que ces fiers défenseurs des lois, tout en faisant les fanfarons, agissent avec une humilité parfaitement chrétienne ; un prélat soufflette rudement leur impiété, et ils répondent modestement en faisant la révérence :

«Ah ! monseigneur, il y a abus…»

De nouveaux rires accueillirent cette plaisanterie.

- Il faut bien les laisser s’amuser à ces innocentes criailleries d’écoliers incommodés par la rude férule du maître, dit en souriant le cardinal. Nous serons toujours chez eux, malgré eux et contre eux… d’abord, parce que plus qu’eux-mêmes nous tenons à leur salut, et ensuite parce que les pouvoirs auront toujours besoin de nous pour les consacrer et pour brider le populaire. Du reste, pendant que les avocats, les parlementaires et les athées universitaires poussent des cris d’une haine impuissante, les âmes vraiment chrétiennes se rallient et se liguent contre l’impiété… À mon passage à Lyon, j’ai été profondément touché… Mais comme c’est une véritable ville romaine : confréries, pénitents, œuvres de toutes sortes… rien n’y manque… et qui mieux est, plus de trois cent mille écus de donation au clergé en une année… Ah ! Lyon est la digne capitale de la France catholique… Trois cent mille écus de donation… voilà de quoi confondre l’impiété… trois cent mille écus ! ! ! Que répondront à cela messieurs les philo

- Malheureusement, monseigneur, reprit le père d’Aigrigny, toutes les villes de France ne ressemblent pas à Lyon ; je dois même prévenir Votre Éminence qu’un fait très grave se manifeste ; quelques membres du bas clergé prétendent faire cause commune avec le populaire, dont ils partagent la pauvreté, les privations, et se préparent à réclamer, au nom de l’égalité évangélique, contre ce qu’ils appellent la despotique aristocratie des évêques.

- S’ils avaient cette audace, s’écria le cardinal, il n’y aurait pas d’interdiction, pas de peines assez sévères pour une pareille rébellion !

- Ils osent plus encore, monseigneur ; quelques-uns songent à faire un schisme, à demander que l’Église française soit absolument séparée de Rome, sous le prétexte que l’ultramontanisme a dénaturé, corrompu la pureté primitive des préceptes du Christ.

Un jeune prêtre, d’abord missionnaire, puis curé de campagne, l’abbé Gabriel de Rennepont, que j’ai fait mander à Paris par ses supérieurs, s’est fait le centre d’une sorte de propagande ; il a rassemblé plusieurs desservants des communes voisines de la sienne, et, tout en leur recommandant une obéissance absolue à leurs évêques, tant que rien ne serait changé dans la hiérarchie existante, il les a engagés à user de leurs droits de citoyens français pour arriver légalement à ce qu’ils appellent l’affranchissement du bas clergé. Car, selon lui, les prêtres de paroisse sont livrés au bon plaisir des évêques, qui les interdisent et leur ôtent leur pain sans appel ni contrôle.

- Mais c’est un Luther catholique que ce jeune homme ! dit l’évêque.

Et, marchant sur ses pointes, il alla se verser un glorieux verre de vin de Madère, dans lequel il humecta lentement un massepain en forme de crosse épiscopale.

Invité par l’exemple, le cardinal, sous le prétexte d’aller réchauffer au feu de la cheminée ses pieds toujours glacés, jugea à propos de s’offrir un verre d’excellent vin vieux de Malaga, qu’il huma par gorgées avec un air de méditation profonde ; après quoi il reprit :

- Ainsi, cet abbé se pose en réformateur. Ce doit être un ambitieux. Est-il dangereux ?

- Sur nos avis, ses supérieurs l’ont jugé tel ; on lui a ordonné de se rendre ici : il viendra tout à l’heure, et je dirai à Votre Éminence pourquoi je l’ai mandé ; mais auparavant voici une note qui, en quelques lignes, expose les funestes tendances de l’abbé Gabriel.

On lui a adressé les questions suivantes sur plusieurs de ses actes ; il y a répondu de la sorte, et c’est en suite de ses réponses que ses supérieurs l’ont rappelé.

Ce disant le père d’Aigrigny prit dans son portefeuille un papier qu’il lut en ces termes :

Demande : Est-il vrai que vous ayez rendu les devoirs religieux à un habitant de votre paroisse, mort dans l’impénitence finale la plus détestable, puisqu’il s’était suicidé ?

Réponse de l’abbé Gabriel : Je lui ai rendu les derniers devoirs, parce que plus que, tout autre, en raison de sa fin coupable, il avait besoin des prières de l’Église ; pendant la nuit qui a suivi son enterrement, j’ai encore imploré pour lui la miséricorde divine.

Demande : Est-il vrai que vous ayez refusé des vases sacrés en vermeil et divers embellissements dont une de vos ouailles, obéissant à un zèle pieux, voulait doter votre paroisse ?

Réponse : J’ai refusé ces vases de vermeil et ces embellissements parce que la maison du Seigneur doit toujours être humble et sans faste, afin de rappeler sans cesse au fidèle que le divin Sauveur est né dans une étable ; j’ai engagé la personne qui voulait faire à ma paroisse ces inutiles présents à employer cet argent en aumônes judicieuses, l’assurant que cela serait plus agréable au Seigneur.

- Mais c’est une amère et une violente déclaration contre l’ornement des temples ! s’écria le cardinal. Ce jeune prêtre est des plus dangereux… Continuez, mon très cher père.

Et, dans son indignation, Son Éminence avala coup sur coup plusieurs fondantes aux fraises.

Le père d’Aigrigny continua :

Demande : Est-il vrai que vous ayez retiré dans votre presbytère et soigné pendant plusieurs jours un habitant du village, Suisse de naissance et appartenant à la communion protestante ?

Est-il vrai que non seulement vous n’ayez pas tenté de le convertir à la religion catholique, apostolique et romaine, mais que vous ayez poussé l’oubli de vos devoirs jusqu’à enterrer cet hérétique dans le champ du repos consacré à ceux de notre sainte communion ?

Réponse : Un de mes frères était sans asile. Sa vie avait été honnête et laborieuse. Vieillard, les forces lui ont manqué pour le travail, puis la maladie est venue ; alors, presque mourant, il a été chassé de sa misérable demeure par un homme impitoyable auquel il devait une année de loyer ; j’ai recueilli ce vieillard dans ma maison, j’ai consolé ses derniers jours. Cette pauvre créature avait toute sa vie souffert et travaillé, au moment de mourir, elle n’a pas prononcé une parole d’amertume contre son sort ; elle s’est recommandée à Dieu, elle a pieusement baisé le crucifix. Et son âme, simple et pure, s’est exhalée dans le sein du Créateur… J’ai fermé ses paupières avec respect, je l’ai enseveli moi-même, j’ai prié pour lui, et, quoique mort dans la foi protestante, je l’ai cru digne d’entrer dans le champ du repos.

- De mieux en mieux, dit le cardinal, c’est une tolérance monstrueuse, c’est une attaque horrible contre cette maxime qui est le catholicisme tout entier : Hors l’Église pas de salut.

- Tout ceci est d’autant plus grave, monseigneur, reprit le père d’Aigrigny, que la douceur, la charité, le dévouement tout chrétien de l’abbé Gabriel ont exercé, non seulement dans sa commune, mais dans les communes environnantes, un véritable enthousiasme.

Les desservants des paroisses ont cédé à l’entraînement général, et, il faut l’avouer, sans sa modération, un véritable schisme eût commencé.

- Mais qu’espérez-vous en l’amenant ici devant nous ? dit le prélat.

- La position de l’abbé Gabriel est complexe : d’abord comme héritier de la famille Rennepont…

- Mais il a fait cession de ses droits ? demanda le cardinal.

- Oui, monseigneur, et cette cession, d’abord entachée de vices de formes, a été depuis peu, et de son consentement, il faut le dire encore, parfaitement régularisée ; car il avait fait serment, quoi qu’il arrivât, de faire abandon à la compagnie de Jésus de sa part de ces biens. Néanmoins, Sa Révérence le père Rodin croit que si Votre Éminence, après avoir montré à l’abbé Gabriel qu’il allait être révoqué par ses supérieurs, lui proposait une position éminente à Rome… on pourrait peut-être lui faire quitter la France et éveiller en lui des sentiments d’ambition qui sommeillent sans doute ; car, Votre Éminence l’a dit fort judicieusement, tout réformateur doit être ambitieux.

- J’approuve cette idée, dit le cardinal après un moment de réflexion ; avec son mérite, avec sa puissance d’action sur les hommes, l’abbé Gabriel peut arriver très haut… s’il est docile ; et s’il ne l’est pas… il vaut mieux pour le salut de l’Église qu’il soit à Rome qu’ici… car, à Rome… nous avons, vous le savez, mon très cher père… des garanties que vous n’avez malheureusement pas en France.

Après quelques instants de silence, le cardinal dit tout à coup au père d’Aigrigny :

- Puisque nous parlons du père Rodin… franchement, qu’en pensez-vous ?…

- Votre Éminence connaît sa capacité… dit le père d’Aigrigny d’un air contraint et défiant ; notre révérend père général…

- Lui a donné mission de vous remplacer, dit le cardinal ; je sais cela ; il me l’a dit à Rome. Mais que pensez-vous… du caractère du père Rodin ?… Peut-on avoir en lui une foi complètement aveugle ?

- C’est un esprit si tranchant, si entier, si secret, si impénétrable… dit le père d’Aigrigny avec hésitation, qu’il est difficile de porter sur lui un jugement certain…

- Le croyez-vous ambitieux ? dit le cardinal après un nouveau moment de silence… Ne le supposez-vous pas capable d’avoir d’autres visées… que celle de la plus grande gloire de sa compagnie ?… Oui… j’ai des raisons pour vous parler ainsi… ajouta le prélat avec intention.

- Mais, reprit le père d’Aigrigny, non sans méfiance, car entre gens de même sorte on joue toujours au fin, que Votre Éminence en pense-t-elle, soit par elle-même, soit par les rapports du père général ?

- Mais je pense que si son apparent dévouement à son ordre cachait quelque arrière-pensée, il faudrait à tout prix la pénétrer… car avec les influences qu’il s’est ménagées à Rome depuis longtemps… et que j’ai surprises… il pourrait être un jour, et dans un temps donné… bien redoutable.

- Eh bien !… s’écria le père d’Aigrigny, emporté par sa jalousie contre Rodin, je suis, quant à cela, de l’avis de Votre Éminence ; car quelquefois j’ai surpris en lui des éclairs d’ambition aussi effrayante que profonde, et puisqu’il faut tout dire… à Votre Éminence…

Le père d’Aigrigny ne put continuer.

À ce moment, Mme Grivois, après avoir frappé, entrebâilla la porte et fit un signe à sa maîtresse.

La princesse répondit par un mouvement de tête.

Mme Grivois ressortit.

Une seconde après Rodin entra dans le salon.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > III. LE BILAN.

III. Le bilan.

À la vue de Rodin, les deux prélats et le père d’Aigrigny se levèrent spontanément, tant la supériorité réelle de cet homme imposait ; leurs visages, naguère contractés par la défiance et par la jalousie, s’épanouirent tout à coup et semblèrent sourire au révérend père avec une affectueuse déférence ; la princesse fit quelques pas à sa rencontre.

Rodin, toujours sordidement vêtu, laissant sur le moelleux tapis les traces boueuses de ses gros souliers, mit son parapluie dans un coin, et s’avança vers la table, non plus avec son humilité accoutumée, mais d’un pas délibéré, la tête haute, le regard assuré ; non seulement il se sentait au milieu des siens, mais il avait la conscience de les dominer par l’intelligence.

- Nous parlions de Votre Révérence, mon très cher père, dit le cardinal avec une affabilité charmante.

- Ah !… fit Rodin en regardant fixement le prélat ; et que disait-on ?

- Mais… reprit l’évêque belge en s’essuyant le front, tout le bien que l’on peut dire de Votre Révérence…

- N’accepterez-vous pas quelque chose, mon très cher père ? dit la princesse à Rodin en lui montrant le buffet splendide.

- Merci, madame, j’ai mangé ce matin mes radis.

- Mon secrétaire, l’abbé Berlini, qui a assisté ce matin à votre repas, m’a, en effet, fort édifié sur la frugalité de Votre Révérence, dit le prélat, elle est digne d’un anachorète.

- Si nous parlions d’affaires ? dit brusquement Rodin en homme habitué à dominer, à conduire la discussion.

- Nous serons toujours très heureux de vous entendre, dit le prélat.

Votre Révérence a fixé elle-même ce jour pour nous entretenir de cette grande affaire Rennepont… si grande, qu’elle entre pour beaucoup dans mon voyage en France… car soutenir les intérêts de la très glorieuse compagnie de Jésus, à laquelle je tiens à honneur d’être affilié, c’est soutenir les intérêts de Rome, et j’ai promis au révérend père général que je me mettrais entièrement à vos ordres.

- Je ne puis que répéter ce que vient de dire Son Éminence, dit l’évêque. Partis de Rome ensemble, nos idées sont les mêmes.

- Certes, dit Rodin en s’adressant au cardinal, Votre Éminence peut servir notre cause… et beaucoup… Je lui dirai tout à l’heure comment… Puis s’adressant à la princesse : - J’ai fait dire au docteur Baleinier de venir ici, madame, car il sera bon de l’instruire de certaines choses.

- On le fera entrer, comme d’habitude, dit la princesse. Depuis l’arrivée de Rodin, le père d’Aigrigny avait gardé le silence. Il semblait sous le coup d’une amère préoccupation et subir une lutte intérieure assez violente ; enfin, se levant à demi, il dit d’une voix aigre-douce en s’adressant au prélat :

- Je ne viens pas prier Votre Éminence d’être juge entre Sa Révérence le père Rodin et moi ; notre général a parlé : j’ai obéi. Mais Votre Éminence devant bientôt revoir notre supérieur, je désirerais, si elle m’accordait cette grâce, qu’elle pût lui reporter fidèlement les réponses de Sa Révérence le père Rodin à quelques-unes de mes questions.

Le prélat s’inclina. Rodin regarda le père d’Aigrigny d’un air étonné et lui dit sèchement :

- C’est chose jugée… à quoi bon ces questions ?

- Non pas à m’innocenter, reprit le père d’Aigrigny, mais à bien préciser l’état des choses aux yeux de Son Éminence.

- Alors parlez… et surtout pas de paroles inutiles… Puis Rodin tirant sa grosse montre d’argent, la consulta, et ajouta :

- Il faut qu’à deux heures je sois à Saint-Sulpice.

- Je serai aussi bref que possible, dit le père d’Aigrigny avec un ressentiment contenu, et il reprit, en s’adressant à Rodin :

- Lorsque Votre Révérence a cru devoir substituer son action à la mienne, en blâmant… bien sévèrement peut-être, la manière dont j’avais conduit les intérêts qui m’avaient été confiés… ces intérêts, je l’avoue loyalement, étaient compromis…

- Compromis ? reprit Rodin avec ironie. Dites donc… perdus… puisque vous m’aviez ordonné d’écrire à Rome qu’il fallait renoncer à tout espoir.

- C’est la vérité, dit le père d’Aigrigny.

- C’est donc un malade désespéré, abandonné des… meilleurs médecins, continua Rodin avec ironie, que j’ai entrepris de faire vivre. Poursuivez…

Et plongeant ses deux mains dans les goussets de son pantalon, il regarda le père d’Aigrigny en face.

- Votre Révérence m’a durement blâmé, reprit le père d’Aigrigny, non pas d’avoir cherché, par tous les moyens possibles, à rentrer dans des biens odieusement dérobés à notre compagnie…

- Tous nos casuistes vous y autorisent avec raison, dit le cardinal ; les textes sont clairs, positifs ; vous avez parfaitement le droit de récupérer per fas aut nefas un bien traîtreusement dérobé.

- Aussi, reprit le père d’Aigrigny, Sa Révérence le père Rodin m’a seulement reproché la brutalité militaire de mes moyens, leur violence, en dangereux désaccord, disait-il, avec les mœurs du temps… Soit… Mais d’abord… je ne pouvais être légalement l’objet d’aucune poursuite, et enfin, sans une circonstance d’une fatalité inouïe, le succès consacrait la marche que j’avais suivie, si brutale, si grossière qu’elle fût… Maintenant… puis-je demander à Votre Révérence ce qu’elle…

- Ce que j’ai fait de plus que vous ? dit Rodin au père d’Aigrigny en cédant à son impertinente habitude d’interruption ; ce que j’ai fait de mieux que vous ? quel pas j’ai fait faire à l’affaire Rennepont, après l’avoir reçue de vous absolument désespérée ? Est-ce cela que vous voulez savoir ?

- Positivement, dit sèchement le père d’Aigrigny.

- Eh bien, je l’avoue, reprit Rodin d’un air sardonique, autant vous avez fait de grandes choses, de grosses choses, de turbulentes choses… autant moi, j’en ai fait de petites, de puériles, de cachées ! Mon Dieu, oui ! moi qui osais me donner pour un homme à larges vues, vous ne sauriez imaginer le sot métier que je fais depuis six semaines.

- Je ne me serais jamais permis d’adresser un tel reproche à Votre Révérence… si mérité qu’il parût, dit le père d’Aigrigny avec un sourire amer.

- Un reproche ? dit Rodin en haussant les épaules, un reproche ? vous voilà jugé. Savez-vous ce que j’écrivais de vous il y a six semaines ? le voici : «Le père d’Aigrigny a d’excellentes qualités, il me servira», et dès demain je vous emploierai très activement, dit Rodin en manière de parenthèse ; mais, ajoutai-je, «il n’est pas assez grand pour savoir à l’occasion se faire petit…» Comprenez-vous ?

- Pas très bien, dit le père d’Aigrigny en rougissant.

- Tant pis pour vous, reprit Rodin ; cela prouve que j’avais raison. Eh bien, puisqu’il faut vous le dire, j’ai eu, moi, assez d’esprit pour faire le plus sot métier du monde pendant six semaines… Oui, tel que vous me voyez, j’ai fait la causette avec une grisette ; j’ai parlé progrès, humanité, liberté, émancipation de la femme… avec une jeune fille à tête folle ; j’ai parlé grand Napoléon, fétichisme bonapartiste, avec un vieux soldat imbécile.

J’ai parlé gloire impériale, humiliation de la France, espérance dans le roi de Rome, avec un brave homme de maréchal de France qui, s’il a le cœur plein d’adoration pour ce voleur de trônes qui a tiré le boulet à Sainte-Hélène, a la tête aussi creuse, aussi sonore qu’une trompette de guerre… aussi, soufflez dans cette boîte sans cervelle quelques notes guerrières ou patriotiques, et voilà que ça donne des fanfares ahuries sans savoir pour qui, pour quoi, ni comment. J’ai bien fait plus, sur ma foi !… j’ai parlé amourette avec un jeune tigre sauvage. Quand je vous le disais, que c’était lamentable de voir un homme un peu intelligent s’amoindrir, comme je l’ai fait, par tous ces petits moyens ; s’abaisser à nouer si laborieusement les mille fils de cette trame obscure ! Beau spectacle, n’est-ce pas ? voir l’araignée tisser opiniâtrement sa toile… comme c’est intéressant, un vilain petit animal noirâtre tendant fil sur fil, renouant ceux-ci, renforçant ceux-là, en allongeant d’autres ; vous haussez les épaules, soit… mais revenez deux heures après ; que trouvez-vous ? le petit animal noirâtre bien gorgé, bien repu, et dans sa toile une douzaine de folles mouches si enlacées, si garrottées, que le petit animal noirâtre n’a plus qu’à choisir à son aise l’heure et le moment de sa pâture…

En disant ces mots, Rodin sourit d’une manière étrange ; ses yeux, ordinairement à demi voilés par ses flasques paupières, s’ouvrirent tout grands et semblèrent briller plus que de coutume ; le jésuite sentait en lui depuis quelques instants une sorte d’excitation fébrile ; il l’attribuait à la lutte qu’il soutenait devant ces éminents personnages, qui subissaient déjà l’influence de sa parole originale et tranchante.

Le père d’Aigrigny commençait à regretter d’avoir engagé cette lutte ; pourtant il reprit avec une ironie mal contenue :

- Je ne conteste pas la ténuité de vos moyens.

Je suis d’accord avec vous, ils sont très puérils, ils sont très vulgaires ; mais cela ne suffit pas absolument pour donner une haute idée de votre mérite… Je me permettrai donc de vous demander…

- Ce que ces moyens ont produit ? reprit Rodin avec une exaltation qui ne lui était pas habituelle. Regardez dans ma toile d’araignée, et vous y verrez cette belle et insolente jeune fille, si fière, il y a six semaines, de sa beauté, de son esprit, de son audace… à cette heure, pâle, défaite, elle est mortellement blessée au cœur.

- Mais cet élan d’intrépidité chevaleresque du prince indien dont tout Paris s’est ému, dit la princesse, Mlle de Cardoville en a dû être touchée ?…

- Oui, mais j’ai paralysé l’effet de ce dévouement stupide et sauvage en démontrant à cette jeune fille qu’il ne suffit pas de tuer des panthères noires pour prouver que l’on est un amant sensible, délicat et fidèle.

- Soit, dit le père d’Aigrigny. Ceci est un fait acquis ; voici Mlle de Cardoville blessée au cœur.

- Mais qu’en résulte-t-il pour les intérêts de l’affaire Rennepont ? reprit le cardinal avec curiosité en s’accoudant sur la table.

- Il en résulte d’abord, dit Rodin, que, lorsque le plus dangereux ennemi que l’on puisse avoir est dangereusement blessé, il quitte le champ de bataille ; c’est déjà quelque chose, ce me semble ?

- En effet, dit la princesse, l’esprit, l’audace de Mlle de Cardoville pouvaient en faire l’âme de la coalition dirigée contre nous.

- Soit, reprit obstinément le père d’Aigrigny ; sous ce rapport elle n’est plus à craindre, c’est un avantage.

Mais cette blessure au cœur ne l’empêchera pas d’hériter ?

- Qui vous l’a dit ? demanda froidement Rodin avec assurance. Savez-vous pourquoi j’ai tant fait pour la rapprocher, d’abord malgré elle, de Djalma, et ensuite pour l’éloigner de lui, encore malgré elle ?

- Je vous le demande, dit le père d’Aigrigny, en quoi cet orage de passions empêchera-t-il Mlle de Cardoville et le prince d’hériter ?

- Est-ce d’un ciel serein ou d’un ciel d’orage que part la foudre qui éclate et qui frappe ? Soyez tranquille, je saurai où placer le paratonnerre. Quant à M. Hardy, cet homme vivait pour trois choses : pour ses ouvriers, pour un ami, pour une maîtresse ! il a reçu trois traits en plein cœur. Je vise toujours au cœur, moi ; c’est légal, et c’est sûr.

- C’est légal, c’est sûr et c’est louable, dit l’évêque ; car, si j’ai bien entendu, ce fabricant avait une concubine… or, il est bien de faire servir une passion mauvaise à la punition du méchant…

- Ceci est évident, ajouta le cardinal, ils ont de mauvaises passions… on s’en sert… c’est leur faute…

- Notre sainte mère Perpétue, dit la princesse, a concouru de tous ses moyens à la découverte de cet abominable adultère.

- Voici M. Hardy frappé dans ses plus chères affections, je l’admets, dit le père d’Aigrigny, qui ne cédait le terrain que pied à pied, le voilà frappé dans sa fortune… mais il en sera d’autant plus âpre à la curée de cet immense héritage…

Cet argument parut sérieux aux deux prélats et à la princesse ; tous regardèrent Rodin avec une vive curiosité ; au lieu de répondre, celui-ci alla vers le buffet, et, contre son habitude de sobriété stoïque, et malgré sa répugnance pour le vin, il examina les flacons et dit :

- Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?

- Du vin de Bordeaux et de Xérès… dit madame de Saint-Dizier, fort étonnée de ce goût subit de Rodin.

Celui-ci prit un flacon au hasard, et il se versa un verre de vin de Madère qu’il but d’un trait. Depuis quelques moments, il s’était senti plusieurs fois frissonner d’une façon étrange. À ce frisson avait succédé une sorte de faiblesse, il espéra que le vin le ranimerait. Après avoir essuyé ses lèvres du revers de sa main crasseuse, il revint auprès de la table, et s’adressant au père d’Aigrigny :

- Qu’est-ce que vous me disiez à propos de M. Hardy ?

- Qu’étant frappé dans sa fortune, il n’en serait que plus âpre à la curée de cet immense héritage, répéta le père d’Aigrigny, intérieurement outré du ton impérieux de son supérieur.

- M. Hardy, penser à l’argent ! dit Rodin en haussant les épaules, est-ce qu’il pense, seulement ? tout est brisé en lui. Indifférent aux choses de la vie, il est plongé dans une stupeur dont il ne sort que pour fondre en larmes ; alors il parle avec une bonté machinale à ceux qui l’entourent des soins les plus empressés (je l’ai mis entre bonnes mains). Il commence cependant à se montrer sensible à la tendre commisération qu’on lui témoigne sans relâche… Car il est bon… excellent autant que faible, et c’est à cette excellence… que je vous adresserai, père d’Aigrigny, afin que vous accomplissiez ce qui me reste à faire.

- Moi ? dit le père d’Aigrigny, fort étonné.

- Oui, et alors vous reconnaîtrez si le résultat que j’ai obtenu… n’est pas considérable… et… Puis, s’interrompant, Rodin, passant la main sur son front, se dit à lui-même :

- Cela est étrange !

- Qu’avez-vous ? lui dit la princesse avec intérêt.

- Rien, madame, reprit Rodin en tressaillant ; c’est sans doute ce vin que j’ai bu… je n’y suis pas accoutumé… Je ressens un peu de mal de tête, cela passera.

- Vous avez, en effet… les yeux bien injectés, mon cher père, dit la princesse.

- C’est que j’ai regardé trop fixement dans ma toile, reprit le jésuite avec son sourire sinistre, et il faut que j’y regarde encore pour faire bien voir au père d’Aigrigny, qui fait le myope… mes autres mouches… les deux filles du général Simon, par exemple, de jour en jour plus tristes, plus abattues, et sentant une barrière glacée s’élever entre elles et le maréchal… Et celui-ci, depuis la mort de son père, il faut l’entendre, il faut le voir, tiraillé, déchiré, entre deux pensées contraires ; aujourd’hui se croyant déshonoré s’il fait ceci… demain déshonoré s’il ne le fait pas : ce soldat, ce héros de l’Empire, est à présent plus faible, plus irrésolu qu’un enfant. Voyons… que reste-t-il encore de cette famille impie ?… Jacques Rennepont ? Demandez à Morok dans quel état d’hébétement l’orgie a jeté ce misérable et vers quel abîme il roule !… Voilà mon bilan… voilà dans quel état d’isolement, d’anéantissement, se trouvent aujourd’hui tous les membres de cette famille qui réunissaient, il y a six semaines,

Depuis quelques moments, et à mesure qu’il parlait, la physionomie et la voix de Rodin subissaient une altération singulière : son teint, toujours si cadavéreux, s’était de plus en plus coloré, mais inégalement et comme par marbrures ; puis, phénomène étrange ! ses yeux, en devenant de plus en plus brillants, avaient paru se creuser davantage. Sa voix vibrait, saccadée, brève, stridente. L’altération des traits de Rodin, dont il ne paraissait pas avoir conscience, était si remarquable que les autres acteurs de cette scène le regardaient avec une sorte d’effroi.

Se trompant sur la cause de cette impression, Rodin, indigné, s’écria d’une voix çà et là entrecoupée par des élans d’aspiration profonde et embarrassée :

- Est-ce de la pitié pour cette race impie, que je lis sur vos visages !… de la pitié… pour cette jeune fille qui ne met jamais le pied dans une église, et qui élève chez elle des autels païens !… de la pitié pour ce Hardy, ce blasphémateur sentimental, cet athée philanthrope qui n’avait pas une chapelle dans sa fabrique, et qui osait accoler le nom de Socrate, de Marc-Aurèle et de Platon à celui de notre Sauveur, qui appelait Jésus le divin philosophe ?… de la pitié pour cet Indien sectateur de Brahma !… de la pitié pour ces deux sœurs qui n’ont pas reçu le baptême !… de la pitié pour cette brute de Jacques Rennepont !… de la pitié pour ce stupide soldat impérial, qui a pour dieu Napoléon et pour évangile les bulletins de la grande armée !… de la pitié pour cette famille de renégats dont l’aïeul, relaps infâme, non content de nous avoir volé notre bien, excite encore du fond de sa tombe, au bout d’un siècle et demi, sa race maudite à relever la tête contre nous !… Comment ! pour nous défendre de ces vipères,

Rodin était effrayant de férocité en parlant ainsi ; le feu de ses yeux devenait plus éclatant encore ; ses lèvres étaient sèches et arides, une sueur froide baignait ses tempes, dont on remarquait les battements précipités ; de nouveaux frissons glacés coururent par tout son corps. Attribuant ce malaise croissant à un peu de courbature, car il avait écrit une partie de la nuit, et voulant remédier à une nouvelle défaillance, il alla droit au buffet, se versa un autre verre de vin qu’il avala d’un trait, puis il revint au moment où le cardinal lui disait :

- Si la marche que vous suivez à l’égard de cette famille avait besoin d’être justifiée, mon très cher père, vous l’eussiez justifiée victorieusement par vos dernières paroles… Non seulement, selon nos casuistes, je le répète, vous êtes dans votre plein droit, mais il n’y a là rien de répréhensible aux yeux des lois humaines ; quant aux lois divines, c’est plaire au Seigneur que de combattre et de terrasser l’impie par les armes qu’il donne contre lui-même.

Vaincu, ainsi que les autres assistants, par l’assurance diabolique de Rodin, et ramené à une sorte d’admiration craintive, le père d’Aigrigny lui dit :

- Je le confesse, j’ai eu tort de douter de l’esprit de Votre Révérence ; trompé par l’apparence des moyens que vous avez employés ; les considérant isolément, je n’avais pu juger de leur ensemble redoutable et surtout les résultats qu’ils ont, en effet, produits. Maintenant, je le vois, le succès, grâce à vous, n’est pas douteux.

- Et ceci est une exagération, reprit Rodin avec une impatience fiévreuse, toutes ces passions sont à cette heure en ébullition ; mais le moment est critique… comme l’alchimiste penché sur son creuset, où bouillonne une mixture qui peut lui donner des trésors ou la mort… moi seul je puis, à cette heure…

Rodin n’acheva pas, il porta brusquement ses deux mains à son front avec un cri de douleur étouffé.

- Qu’avez-vous ? dit le père d’Aigrigny ; depuis quelques instants… vous pâlissez d’une manière effrayante.

- Je ne sais ce que j’ai, dit Rodin d’une voix altérée : ma douleur de tête augmente, une sorte de vertige m’a un instant étourdi.

- Asseyez-vous, dit la princesse avec intérêt.

- Prenez quelque chose, ajouta l’évêque.

- Ce ne sera rien, reprit Rodin en faisant un effort sur lui-même ; je ne suis pas douillet, Dieu merci !… J’ai peu dormi cette nuit… c’est de la fatigue… rien de plus. Je disais donc que moi seul pouvais à cette heure diriger cette affaire… mais non l’exécuter… il me faut disparaître… mais veiller incessamment dans l’ombre, d’où je tiendrai tous les fils, que moi seul… puis… faire agir… ajouta Rodin d’une voix oppressée.

- Mon très cher père, dit le cardinal avec inquiétude, je vous assure que vous êtes assez gravement indisposé… Votre pâleur devient livide.

- C’est possible, répondit courageusement Rodin ; mais je ne m’abats pas pour si peu… Revenons à notre affaire… Voici l’heure, père d’Aigrigny, où vos qualités, et vous en avez de grandes, je ne les jamais niées… me peuvent être d’un grand secours… Vous avez de la séduction… du charme… une éloquence pénétrante… il faudra…

Rodin s’interrompit encore. Son front ruisselait d’une sueur froide, il sentit ses jambes se dérober sous lui, et il dit, malgré son opiniâtre énergie :

- Je l’avoue… je ne me sens pas bien… cependant, ce matin, je me portais aussi bien que jamais… je tremble malgré moi… je suis glacé…

- Rapprochez-vous du feu… c’est un malaise subit, dit l’évêque en lui offrant le bras avec un dévouement héroïque, cela n’aura pas de suite.

- Si vous preniez quelque boisson chaude, une tasse de thé, dit la princesse. M. Baleinier doit venir bientôt heureusement, il nous rassurera… sur cette indisposition…

- En vérité… c’est inexplicable, dit le prélat. À ces mots du cardinal, Rodin, qui s’était péniblement approché du feu, tourna les yeux vers le prélat et le regarda fixement d’une façon étrange pendant une seconde ; puis, fort de son indomptable énergie, malgré l’altération de ses traits, qui se décomposaient à vue d’œil, Rodin dit d’une voix brisée qu’il tâcha de rendre ferme :

- Ce feu m’a réchauffé, ce ne sera rien… j’ai bien, par ma foi ! le temps de me dorloter… Quel à-propos !… tomber malade au moment où l’affaire Rennepont ne peut réussir que par moi seul !… Revenons donc à notre affaire… Je vous disais, père d’Aigrigny, que vous pourriez beaucoup nous servir… et vous aussi, madame la princesse, car vous avez épousé cette cause comme si elle était la vôtre ; et…

Rodin s’interrompit encore… Cette fois il poussa un cri aigu, tomba sur une chaise placée près de lui, se rejeta convulsivement en arrière, et, appuyant ses deux mains sur sa poitrine, il s’écria :

- Oh ! que je souffre !… Alors, chose effroyable ! à l’altération des traits de Rodin succéda une décomposition cadavéreuse presque aussi rapide que la pensée… ses yeux, déjà caves, s’injectèrent de sang et semblèrent se retirer au fond de leur orbite, dont l’ombre ainsi agrandie forma comme deux trous noirs du creux desquels luisaient deux prunelles de feu ; des tiraillements nerveux saccadés tendirent et collèrent sur les moindres saillies des os du visage la peau flasque, humide, glacée, qui devint instantanément verdâtre ; de ses lèvres, bridées par le rictus d’une douleur atroce, s’échappait un souffle haletant, de temps à autre interrompu par ces mots :

- Oh !… je souffre… je brûle… Puis, cédant à un transport furieux, Rodin, du bout de ses ongles, labourait sa poitrine nue, car il avait fait sauter les boutons de son gilet et à demi déchiré sa chemise noire et crasseuse, comme si la pression de ces vêtements eût augmenté la violence des douleurs sous lesquelles il se tordait. L’évêque, le cardinal et le père d’Aigrigny se rapprochèrent vivement de Rodin et l’entourèrent pour le contenir ; il éprouvait d’horribles convulsions ; tout à coup, rassemblant ses forces, il se dressa sur ses pieds, droit et roide comme un cadavre ; alors, ses vêtements en désordre, ses rares cheveux gris hérissés autour de sa face verte, attachant ses yeux rouges et flamboyants sur le cardinal, qui à ce moment se penchait vers lui, il le saisit de ses deux mains convulsives, et avec un accent terrible il s’écria d’une voix étranglée :

- Cardinal Malipieri… cette maladie est trop subite ; on se défie de moi à Rome… vous êtes de la race des Borgia… et votre secrétaire… était chez moi ce matin…

- Malheureux !… qu’ose-t-il dire ?… s’écria le prélat aussi stupéfait qu’indigné de cette accusation.

Ce disant, le cardinal tâchait de se débarrasser de l’étreinte du jésuite, dont les doigts crispés avaient la roideur du fer.

- On m’a empoisonné… murmura Rodin. Et, s’affaissant sur lui-même, il retomba dans les bras du père d’Aigrigny.

Malgré son effroi, le cardinal eut le temps de dire tout bas à celui-ci :

- Il croit qu’on veut l’empoisonner… il machine donc quelque chose de bien dangereux ! La porte du salon s’ouvrit : c’était le docteur Baleinier.

- Ah ! docteur ! s’écria la princesse, pâle, effrayée, en courant à lui, le père Rodin vient d’être attaqué subitement de convulsions affreuses… venez… venez.

- Des convulsions… ce n’est rien, calmez-vous, madame, dit le docteur en jetant son chapeau sur un meuble et en s’approchant à la hâte du groupe qui entourait le moribond.

- Voici le docteur… s’écria la princesse.

Tous s’écartèrent, moins le père d’Aigrigny, qui soutenait Rodin affaissé sur une chaise.

- Ciel !… quel symptôme !… s’écria le docteur Baleinier en examinant avec une terreur croissante la face de Rodin, qui de verte devenait bleuâtre.

- Qu’y a-t-il donc ? demandèrent les spectateurs tout d’une voix.

- Ce qu’il y a ?… reprit le docteur en se rejetant en arrière comme s’il eût marché sur un serpent ; c’est le choléra, et c’est contagieux.

À ce mot effrayant, magique, le père d’Aigrigny abandonna Rodin, qui roula sur le tapis.

- Il est perdu ! s’écria le docteur Baleinier, pourtant je cours chercher ce qu’il faut pour tenter un dernier effort.

Et il se précipita vers la porte. La princesse de Saint-Dizier, le père d’Aigrigny, l’évêque et le cardinal se précipitèrent éperdus à la suite du docteur Baleinier. Tous se pressaient à la porte, que personne, tant le trouble était grand, ne pouvait ouvrir.

Elle s’ouvrit pourtant, mais du dehors… et Gabriel parut, Gabriel, le type du vrai prêtre, du saint prêtre, du prêtre évangélique, que l’on ne saurait assez environner de respect, d’ardente sympathie, de tendre admiration. Sa figure d’archange, d’une sérénité si douce, offrit un contraste singulier avec tous ces visages contractés, bouleversés par l’épouvante… Le jeune prêtre faillit être renversé par les fuyards, qui, se précipitant par l’issue qu’il venait d’ouvrir, s’écriaient :

- N’entrez pas… il meurt du choléra… sauvez-vous !

- À ces mots, repoussant dans le salon l’évêque, qui, resté le dernier de tous, tâchait de forcer la porte, Gabriel courut à Rodin pendant que le prélat s’échappait par la porte laissée libre.

Rodin, couché sur le tapis, les membres contournés par des crampes affreuses, se tordait dans des douleurs intolérables ; la violence de sa chute avait sans doute réveillé ses esprits, car il murmurait d’une voix sépulcrale :

- Ils me laissent… mourir… là… comme un chien… Oh ! les lâches !… au secours !… personne…

Et le moribond, s’étant renversé sur le dos par un mouvement convulsif, tournant vers le plafond sa face de damné, où éclatait un espoir infernal, répétait encore :

- Personne… personne… Ses yeux, tout à coup flamboyants et féroces, rencontrèrent les grands yeux bleus de l’angélique et blonde figure de Gabriel, qui, s’agenouillant auprès de lui, lui dit de sa voix douce et grave :

- Me voici, mon père… je viens vous secourir, si vous pouvez être secouru… priez pour vous, si le Seigneur vous rappelle à lui.

- Gabriel !… murmura Rodin d’une voix éteinte, pardon… pour le mal… que je vous ai fait… Pitié !… ne m’abandonnez pas !… ne…

Rodin ne put achever ; il était parvenu à se soulever sur son séant, il poussa un cri et retomba sans mouvement.

* * * * *

Le même jour, dans les journaux du soir, on lisait :

«Le choléra est à Paris… le premier cas s’est déclaré aujourd’hui, à trois heures et demie, rue de Babylone, à l’hôtel de Saint-Dizier.»

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > IV. LE PARVIS NOTRE-DAME.

IV. Le parvis Notre-Dame.

Huit jours se sont écoulés depuis que Rodin a été atteint du choléra, dont les ravages vont toujours croissant.

Terrible temps que celui-là ! Un voile de deuil s’est étendu sur Paris, naguère si joyeux. Jamais, pourtant, le ciel n’a été d’un azur plus pur, plus constant ; jamais le soleil n’a rayonné plus radieux. Cette inexorable sérénité de la nature durant les ravages du fléau mortel offrait un étrange et mystérieux contraste. L’insolente lumière d’un soleil éblouissant rendait plus visible encore l’altération des traits causée par les mille angoisses de la peur. Car chacun tremblait, celui-ci pour soi, celui-là pour les êtres aimés ; les physionomies trahissaient quelque chose d’inquiet, d’étonné, de fébrile. Les pas étaient précipités comme si, en marchant plus vite, il avait chance d’échapper au péril ; et puis aussi on se hâtait de rentrer chez soi. On laissait la vie, la santé, le bonheur dans sa maison ; deux heures après, on y retrouvait souvent l’agonie, la mort, le désespoir. À chaque instant des choses nouvelles et sinistres frappaient votre vue : tantôt passaient par les rues des charrettes remplies de cercueils symétriquement empilés. Elles s’arrêtaient devant chaque demeure : des hommes vêtus de gris et de noir attendaient sous la porte ; ils tendaient les bras, et à ceux-ci l’on jetait un cercueil, à ceux-là deux, souvent trois ou quatre, dans la même maison ; si bien que, parfois, la provision étant vite épuisée, bien des morts de la rue n’étaient pas servis, et la charrette, arrivée pleine, s’en allait vide.

Dans presque toutes les maisons, de bas en haut, de haut en bas, c’était un bruit de marteaux assourdissant : on clouait des bières ; on en clouait tant et tant que, par intervalles, les cloueurs s’arrêtaient fatigués.

Alors éclataient toutes sortes de cris de douleur, de gémissements plaintifs, d’imprécations désespérées. C’étaient ceux à qui les hommes gris et noirs avaient pris quelqu’un pour remplir les bières. On remplissait donc incessamment des bières, et on les clouait jour et nuit, plutôt le jour que la nuit ; car, dès le crépuscule, à défaut des corbillards insuffisants, arrivait une lugubre file de voitures mortuaires improvisées : tombereaux, charrettes, tapissières, fiacres, haquets, venaient servir au funèbre transport ; à l’encontre des autres qui, dans les rues, entraient pleines et sortaient vides, ces dernières entraient vides et bientôt sortaient pleines.

Pendant ce temps-là les vitres des maisons s’illuminaient, et souvent les lumières brûlaient jusqu’au jour. C’était la saison des bals ; ces clartés ressemblaient assez aux rayonnements lumineux des folles nuits de fête, si ce n’est que les cierges remplaçaient la bougie, et la psalmodie des prières des morts le joyeux bourdonnement du bal ; puis, dans les rues, au lieu des bouffonneries transparentes de l’enseigne des costumiers pour les mascarades, se balançaient de loin en loin de grandes lanternes d’un rouge de sang portant ces mots en lettres noires :

SECOURS AUX CHOLÉRIQUES

Où il y avait véritablement fête… pendant la nuit, c’était aux cimetières… Ils se débauchaient… Eux, toujours si mornes, si muets, à ces heures nocturnes, heures silencieuses où l’on entend le léger frissonnement des cyprès agités par la brise… eux, si solitaires que nul pas humain n’osait pendant la nuit troubler leur silence funèbre… ils étaient tout à coup devenus animés, bruyants, tapageurs et brillants de lumières.

À la lueur fumeuse des torches qui jetaient de grandes clartés rougeâtres sur les sapins noirs et sur les pierres blanches des sépulcres, bon nombre de fossoyeurs fossoyaient allègrement en fredonnant. Ce dangereux et rude métier se payait alors presque à prix d’or ; on avait tant besoin de ces bonnes gens, qu’il fallait, après tout, les ménager ; s’ils buvaient souvent, ils buvaient beaucoup ; s’ils chantaient toujours, ils chantaient fort, et ce, pour entretenir leurs forces et leur bonne humeur, puissant auxiliaire d’un tel travail. Si quelques-uns ne finissaient pas d’aventure la fosse commencée, d’obligeants compagnons la finissaient pour eux (c’était le mot), et les y plaçaient amicalement.

Aux joyeux refrains des fossoyeurs répondaient d’autres flonflons lointains ; des cabarets s’étaient improvisés aux environs des cimetières, et les cochers des morts, une fois leurs pratiques descendues à leur adresse, comme ils disaient ingénieusement, les cochers des morts, riches d’un salaire extraordinaire, banquetaient, rigolaient en seigneurs ; souvent l’aurore les surprit le verre à la main et la gaudriole aux lèvres… Observation bizarre ; chez ces gens de funérailles, vivant dans les entrailles du fléau, la mortalité fut presque nulle.

Dans les quartiers sombres, infects, où, au milieu d’une atmosphère morbide, vivaient entassés une foule de prolétaires déjà épuisés par les plus dures privations, et, ainsi que l’on disait énergiquement alors, tout mâchés pour le choléra, il ne s’agissait plus d’individus, mais de familles entières enlevées en quelques heures ; pourtant, parfois, ô clémence providentielle ! un ou deux petits enfants restaient seuls dans la chambre froide et délabrée, après que père et mère, frère et sœur étaient partis en cercueil.

Souvent aussi on fut obligé de fermer, faute de locataires, plusieurs de ces maisons, pauvres ruches de laborieux travailleurs, complètement déshabitées en un jour par le fléau, depuis la cave, où, selon l’habitude, couchaient sur la paille de petits ramoneurs, jusqu’aux mansardes, où, hâves et demi-nus, se roidissaient sur le carreau glacé quelques malheureux sans travail et sans pain.

De tous les quartiers de Paris, celui qui, pendant la période croissante du choléra, offrit peut-être le spectacle le plus effrayant, fut le quartier de la Cité, et, dans la Cité, le parvis de Notre-Dame était presque chaque jour le théâtre de scènes terribles, la plupart des malades des rues voisines que l’on transportait à l’Hôtel-Dieu affluant sur cette place.

Le choléra n’avait pas une physionomie… il en avait mille. Ainsi, huit jours après que Rodin avait été subitement atteint, plusieurs événements, où l’horrible le disputait à l’étrange, se passaient sur le parvis de Notre-Dame. Au lieu de la rue d’Arcole, qui conduit aujourd’hui directement sur cette place, on y arrivait alors d’un côté par une ruelle sordide comme toutes les rues de la Cité ; une voûte sombre et écrasée la terminait. En entrant dans le parvis on avait à gauche le portail de l’immense cathédrale, et en face de soi les bâtiments de l’Hôtel-Dieu. Un peu plus loin, une échappée de vue permettait d’apercevoir le parapet du quai Notre-Dame.

Sur la muraille noirâtre et lézardée de l’arcade on pouvait lire un placard récemment appliqué ; il portait ces mots tracés au moyen d’un poncis et de lettres de cuivre :

Vengeance !… vengeance !…

Les gens du peuple qui se font porter dans les hôpitaux y sont empoisonnés, parce qu’on trouve le nombre des malades trop considérable ; chaque nuit des bateaux remplis de cadavres descendent la Seine.

Vengeance ! et mort aux assassins du peuple !

Deux hommes enveloppés de manteaux et à demi cachés dans l’ombre de la voûte écoutaient avec une curiosité inquiète une rumeur qui s’élevait de plus en plus menaçante du milieu d’un rassemblement tumultueusement groupé aux abords de l’Hôtel-Dieu.

Bientôt ces cris : Mort aux médecins ! Vengeance ! arrivèrent jusqu’aux deux hommes embusqués sous l’arcade.

- Les placards font leur effet, dit l’un ; le feu est aux poudres… Une fois la populace en délire… on la lancera sur qui l’on voudra.

- Dis donc, reprit l’autre homme, regarde là-bas… cet hercule dont la taille gigantesque domine toute cette canaille. Est-ce que ce n’était pas un des plus enragés meneurs lors de la destruction de la fabrique de M. Hardy ?

- Pardieu, oui… Je le reconnais ; partout où il y a un mauvais coup à faire on trouve ce gredin-là.

- Maintenant, crois-moi, ne restons pas sous cette arcade, dit l’autre homme ; il y fait un vent glacé, et quoique je sois matelassé de flanelle…

- Tu as raison, le choléra est brutal en diable. D’ailleurs tout se prépare bien de ce côté ; on assure aussi que l’émeute républicaine va soulever en masse le faubourg Saint-Antoine. Chaud ! chaud ! ça nous sert, et la sainte cause de la religion triomphera de l’impiété révolutionnaire… Allons rejoindre le père d’Aigrigny.

- Où le trouverons-nous ?

- Ici près, viens… viens. Et les deux hommes disparurent précipitamment. Le soleil, commençant à décliner, jetait ses rayons dorés sur les noires sculptures du portail de Notre-Dame et sur la masse imposante de ses deux tours, qui se dressaient au milieu d’un ciel parfaitement bleu, car depuis plusieurs jours un vent de nord-est, sec et glacé, balayait les moindres nuages.

Un rassemblement assez nombreux, encombrant, nous l’avons dit, les abords de l’Hôtel-Dieu, se pressait aux grilles dont le péristyle de l’hospice est entouré ; derrière la grille on voyait rangé un piquet d’infanterie ; car les cris de Mort aux médecins ! étaient devenus de plus en plus menaçants. Les gens qui vociféraient ainsi appartenaient à une populace oisive, vagabonde et corrompue… à la lie de Paris : aussi, chose effrayante, les malheureux que l’on transportait, traversant forcément ces groupes hideux, entraient à l’Hôtel-Dieu au milieu de clameurs sinistres et de cris de mort. À chaque instant, des civières, des brancards apportaient de nouvelles victimes ; les civières, souvent garnies de rideaux de coutil, cachaient les malades ; mais les brancards n’ayant aucune couverture, quelquefois les mouvements convulsifs d’un agonisant écartaient le drap, qui laissait voir une face cadavéreuse.

Au lieu d’épouvanter les misérables rassemblés devant l’hospice, de pareils spectacles devenaient pour eux le signal de plaisanteries de cannibales ou de prédictions atroces sur le sort de ces malheureux une fois au pouvoir des médecins.

Le carrier et Ciboule, accompagnés d’un bon nombre de leurs acolytes, se trouvaient mêlés à la populace. Après le désastre de la fabrique de M. Hardy, le carrier, solennellement chassé du compagnonnage par les Loups, qui n’avaient voulu conserver aucune solidarité avec ce misérable, le carrier, disons-nous, se plongeant depuis lors dans la plus basse crapule et spéculant sur sa force herculéenne, s’était établi, moyennant salaire, le défenseur officieux de Ciboule et de ses pareilles.

Sauf quelques passants amenés par hasard sur le parvis Notre-Dame, la foule déguenillée dont il était couvert se composait donc du rebut de la population de Paris, misérables non moins à plaindre qu’à blâmer, car la misère, l’ignorance et le délaissement engendrent fatalement le vice et le crime.

Pour ces sauvages de la civilisation, il n’y avait ni pitié, ni enseignement, ni terreur, dans les effrayants tableaux dont ils étaient entourés à chaque instant ; insoucieux d’une vie qu’ils disputaient chaque jour à la faim ou aux tentations du crime, ils bravaient le fléau avec une audace infernale, ou ils succombaient le blasphème à la bouche. La haute stature du carrier dominait les groupes : l’œil sanglant, les traits enflammés, il vociférait de toutes ses forces :

- Mort aux carabins !… ils empoisonnent le peuple !

- C’est plus aisé que de le nourrir, ajoutait Ciboule. Puis, s’adressant à un vieillard agonisant que deux hommes, perçant à grand’peine cette foule compacte, apportaient sur une chaise, la mégère reprit :

- N’entre donc pas là-dedans, eh ! moribond ; crève ici, au grand air, au lieu de crever dans cette caverne, où tu seras empoisonné comme un vieux rat.

- Oui, ajouta le carrier, après, on te jettera à l’eau pour régaler les ablettes, dont tu ne mangeras pas, encore…

À ces atroces plaisanteries, le vieillard roula des yeux égarés et fit entendre de sourds gémissements. Ciboule voulut arrêter la marche des porteurs, et ils ne se débarrassèrent qu’à grand’peine de cette mégère.

Le nombre des cholériques arrivant à l’Hôtel-Dieu augmentait de minute en minute ; les moyens de transport habituels ayant manqué, à défaut de civières et de brancards, c’était à bras que l’on apportait les malades.

Çà et là des épisodes effrayants témoignaient de la rapidité foudroyante du fléau. Deux hommes portaient un brancard recouvert d’un drap taché de sang ; l’un d’eux se sent tout à coup atteint violemment, il s’arrête court ; ses bras défaillants abandonnent le brancard, il pâlit, chancelle, tombe à demi renversé sur le malade, et devient aussi livide que lui… l’autre porteur, effrayé, fuit éperdu, laissant son compagnon et le mourant au milieu de la foule.

Les uns s’éloignent avec horreur, d’autres éclatent d’un rire sauvage.

- L’attelage s’est effarouché, dit le carrier ; il a laissé la carriole en plan…

- Au secours ! criait le moribond d’une voix dolente ; par pitié, portez-moi à l’hospice.

- Il n’y a plus de place au parterre, dit une voix railleuse.

- Et tu n’as pas assez de jambes pour monter au paradis, ajouta un autre.

Le malade fit un effort pour se soulever ; mais ses forces le trahirent : il retomba épuisé sur le matelas. Tout à coup la multitude reflua violemment, renversa le brancard ; le porteur et le vieillard sont foulés aux pieds, et leurs gémissements sont couverts par ces cris :

- Mort aux carabins ! Et les hurlements recommencèrent avec une nouvelle furie. Cette bande farouche, qui, dans son délire féroce, ne respectait rien, fut cependant obligée, quelques instants après, d’ouvrir ses rangs devant plusieurs ouvriers qui frayaient vigoureusement le passage à deux de leurs camarades apportant entre leurs bras entrelacés un artisan jeune encore ; sa tête, appesantie et déjà livide, s’appuyait sur l’épaule de l’un de ses compagnons ; un petit enfant suivait en sanglotant, tenant le pan de la blouse d’un des artisans. Depuis quelques moments on entendait résonner au loin, dans les rues tortueuses de la Cité, le bruit sonore et cadencé de plusieurs tambours : on battait le rappel, car l’émeute grondait au faubourg Saint-Antoine ; les tambours, débouchant par l’arcade, traversaient la place du parvis Notre-Dame ; un de ces soldats, vétéran à moustaches grises, ralentit subitement les roulements sonores de sa caisse, et resta un pas en arrière ; ses compagnons se retournèrent surpris… il é

La rapidité fulgurante de cette attaque effraya un moment les plus endurcis ; surprise de la brusque interruption du rappel, une partie de la foule courut par curiosité vers les tambours. À la vue du soldat mourant que deux de ses compagnons soutenaient entre leurs bras, l’un des deux hommes qui, sous la voûte du parvis, avaient assisté au commencement de l’émotion populaire, dit aux autres tambours :

- Votre camarade a peut-être bu en route à quelque fontaine ?

- Oui, monsieur, répondit le soldat ; il mourait de soif, il a bu deux gorgées d’eau sur la place du Châtelet.

- Alors il a été empoisonné, dit l’homme.

- Empoisonné ? s’écrièrent plusieurs voix.

- Il n’y aurait rien d’étonnant, reprit l’homme d’un air mystérieux ; on jette du poison dans les fontaines publiques ; ce matin on a massacré un homme rue Beaubourg ; on l’avait surpris vidant un paquet d’arsenic dans le broc d’un marchand de vin.

Après avoir prononcé ces paroles, l’homme disparut dans la foule.

Ce bruit, non moins stupide que le bruit qui courait sur ces empoisonnements des malades de l’Hôtel-Dieu, fut accueilli par une explosion de cris d’indignation : cinq ou six hommes en guenilles, véritables bandits, saisirent le corps du tambour expirant, l’élevèrent sur leurs épaules, malgré les efforts de ses camarades, et, portant ce sinistre trophée, ils parcoururent le parvis, précédés du carrier et de Ciboule, qui criaient partout sur leur passage :

- Place aux cadavres ! voilà comment on empoisonne le peuple !…

Un nouveau mouvement fut imprimé à la foule par l’arrivée d’une berline de poste à quatre chevaux ; n’ayant pu passer sur le quai Napoléon, alors en partie dépavé, cette voiture s’était aventurée à travers les rues tortueuses de la Cité, afin de gagner l’autre rive de la Seine par le parvis Notre-Dame.

Ainsi que bien d’autres, ces émigrants fuyaient Paris pour échapper au fléau qui le décimait. Un domestique et une femme de chambre assis sur le siège de derrière échangèrent un coup d’œil d’effroi en passant devant l’Hôtel-Dieu, tandis qu’un jeune homme, placé dans l’intérieur et sur le devant de la voiture, baissa la glace pour recommander aux postillons d’aller au pas, de crainte d’accident, la foule étant alors très compacte. Ce jeune homme était M. de Morinval : dans le fond de la voiture se trouvaient M. de Montbron et sa nièce, Mme de Morinval. La pâleur et l’altération des traits de la jeune femme disaient assez son épouvante ; M. de Montbron, malgré sa fermeté d’esprit, semblait fort inquiet et aspirait de temps à autre, ainsi que sa nièce, un flacon rempli de camphre.

Pendant quelques minutes la voiture s’avança lentement ; les postillons conduisaient leurs chevaux avec précaution. Soudain une rumeur, d’abord sourde et lointaine, circula dans les rassemblements, et bientôt se rapprocha ; elle augmentait à mesure que devenait plus distinct ce son retentissant de chaînes et de ferraille, son bruyant généralement particulier aux fourgons d’artillerie ; en effet, une de ces voitures, arrivant par le quai Notre-Dame en sens inverse de la berline, la croisa bientôt.

Chose étrange ! la foule était compacte, la marche de ce fourgon rapide ; pourtant, à l’approche de cette voiture, les rangs pressés s’ouvraient comme par enchantement. Ce prodige s’expliqua bientôt par ces mots répétés de bouche en bouche :

- Le fourgon des morts !… le fourgon des morts ! Le service des pompes funèbres ne suffisant plus au transport des corps, on avait mis en réquisition un certain nombre de fourgons d’artillerie, dans lesquels on entassait précipitamment les cercueils.

Si un grand nombre de passants regardaient cette sinistre voiture avec épouvante, le carrier et sa bande redoublèrent d’horribles lazzi.

- Place à l’omnibus des trépassés ! cria Ciboule.

- Dans cet omnibus-là, il n’y a pas de danger qu’on vous y marche sur les pieds, dit le carrier.

- C’est des voyageurs commodes qui sont là-dedans.

- Ils ne demandent jamais à descendre, au moins.

- Tiens ! Il n’y a qu’un soldat du train pour postillon !

- C’est vrai, les chevaux de devant sont menés par un homme en blouse.

- C’est que l’autre soldat aura été fatigué ; le câlin… il sera monté dans l’omnibus de la mort avec les autres… qui ne descendent qu’au grand trou.

- Et la tête en avant, encore.

- Oui, ils piquent une tête dans un lit de chaux.

- Où ils font la planche, c’est le cas de le dire.

- Ah ! c’est pour le coup qu’on la suivrait les yeux fermés… la voiture de la mort… C’est pire qu’à Montfaucon.

- C’est vrai… ça sent le mort qui n’est plus frais, dit le carrier en faisant allusion à l’odeur infecte et cadavéreuse que ce funèbre véhicule laissait après lui.

- Ah bon !… reprit Ciboule, voilà l’omnibus de la mort qui va accrocher la belle voiture ; tant mieux !… Ces riches, ils sentiront la mort.

En effet, le fourgon se trouvait alors à peu de distance et absolument en face de la berline, qu’il croisait ; un homme en blouse et en sabots conduisait les deux chevaux de volée, un soldat du train menait l’attelage de timon.

Les cercueils étaient en si grand nombre dans ce fourgon, que son couvercle demi-circulaire ne fermait qu’à moitié ; de sorte qu’à chaque soubresaut de la voiture, qui, lancée rapidement, cahotait rudement sur le pavé très inégal, on voyait les bières se heurter les unes contre les autres. Aux yeux ardents de l’homme en blouse, à son teint enflammé, on devinait qu’il était à moitié ivre ; il excitait ses chevaux de la voix, des talons et du fouet, malgré les recommandations impuissantes du soldat du train, qui, contenant à peine ses chevaux, suivait malgré lui l’allure désordonnée que le charretier donnait à l’attelage. Aussi, l’ivrogne, ayant dévié de sa route, vint droit sur la berline, et l’accrocha. À ce choc, le couvercle du fourgon se renversa, et, lancé en dehors par cette violente secousse, un des cercueils, après avoir endommagé la portière de la berline, retomba sur le pavé avec un bruit sourd et mat. Cette chute disjoignit les planches de sapin clouées à la hâte, et au milieu des éclats du cercueil on vit rouler un cadavre bleuâtre, à demi enveloppé d’un suaire. À cet horrible spectacle, Mme de Morinval, qui avait machinalement avancé la tête à la portière, perdit connaissance en poussant un grand cri. La foule recula avec frayeur ; les postillons de la berline, non moins effrayés, profitant de l’espace qui s’était formé devant eux par la brusque retraite de la multitude, lors du passage du fourgon, fouettèrent leurs chevaux, et la voiture se dirigea vers le quai.

Au moment où la berline disparaissait derrière les derniers bâtiments de l’Hôtel-Dieu on entendit au loin les fanfares retentissantes d’une musique joyeuse, et ces cris répétés de proche en proche : La mascarade du choléra !

Ces mots annonçaient un de ces épisodes moitié bouffons moitié terribles et à peines croyables, qui signalèrent la période croissante de ce fléau.

En vérité, si les témoignages contemporains n’étaient pas complètement d’accord avec les relations des papiers publics au sujet de cette mascarade, on croirait qu’au lieu d’un fait réel il s’agit de l’élucubration de quelque cerveau délirant.

La mascarade du choléra se présenta donc sur le parvis Notre-Dame au moment où la voiture de M. de Morinval disparaissait du côté du quai après avoir été accrochée par le fourgon des morts.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > V. LA MASCARADE DU CHOLÉRA.

V. La mascarade du choléra.

Un flot de peuple précédant la mascarade fit brusquement irruption par l’arcade du parvis en poussant de grands cris ; des enfants soufflaient dans des cornets à bouquin, d’autres huaient, d’autres sifflaient.

Le carrier, Ciboule et leur bande, attirés par ce nouveau spectacle, se précipitèrent en masse du côté de la voûte.

Au lieu des deux traiteurs qui existent aujourd’hui de chaque côté de la rue d’Arcole, il n’y en avait alors qu’un seul, situé à gauche de l’arcade, et fort renommé dans le joyeux monde des étudiants pour l’excellence de ses vins et pour sa cuisine provençale. Au premier bruit des fanfares sonnées par des piqueurs en livrée précédant la mascarade, les fenêtres du grand salon du restaurant s’ouvrirent, et plusieurs garçons, la serviette sous le bras, se penchèrent aux croisées, impatients de voir l’arrivée des singuliers convives qu’ils attendaient.

Enfin, le grotesque cortège parut au milieu d’une clameur immense. La mascarade se composait d’un quadrige escorté d’hommes et de femmes à cheval ; cavaliers et amazones portaient des costumes de fantaisie à la fois élégants et riches.

La plupart de ces masques appartenaient à la classe moyenne et aisée.

Le bruit avait couru qu’une mascarade s’organisait afin de narguer le choléra, et de remonter, par cette joyeuse démonstration, le moral de la population effrayée ; aussitôt artistes, jeunes gens du monde, étudiants, commis, etc., etc., répondirent à cet appel, et quoique jusqu’alors inconnus les uns aux autres, ils fraternisèrent immédiatement ; plusieurs, pour compléter la fête, amenèrent leurs maîtresses ; une souscription avait couvert les frais de la fête, et le matin, après un déjeuner splendide fait à l’autre bout de Paris, la troupe joyeuse s’était mise bravement en marche pour venir terminer la journée par un dîner au parvis Notre-Dame.

Nous disons bravement, parce qu’il fallait à ces jeunes femmes une singulière trempe d’esprit, une rare fermeté de caractère, pour traverser ainsi cette grande ville plongée dans la consternation et dans l’épouvante, pour se croiser presque à chaque pas sans pâlir avec des brancards chargés de mourants et des voitures remplies de cadavres, pour s’attaquer enfin, par la plaisanterie la plus étrange, au fléau qui décimait Paris. Du reste, à Paris seulement, et seulement dans une certaine classe de la population, une pareille idée pouvait naître et se réaliser.

Deux hommes, grotesquement déguisés en postillons des pompes funèbres, ornés de faux nez formidables, portant à leur chapeau des pleureuses en crêpe rose, et à leur boutonnière de gros bouquets de roses et des bouffettes de crêpe, conduisaient le quadrige. Sur la plate-forme de ce char étaient groupés des personnages allégoriques représentant :

Le Vin, la Folie, l’Amour, le Jeu.

Ces êtres symboliques avaient pour mission providentielle de rendre, à force de lazzi, de sarcasmes et de nasardes, la vie singulièrement dure au bonhomme Choléra, manière de funèbre et burlesque Cassandre qu’ils bafouaient, qu’ils turlupinaient de cent façons.

La moralité de la chose était celle-ci : Pour braver sûrement le choléra, il faut boire, rire, jouer et faire l’amour.

Le Vin avait pour représentant un gros Silène pansu, ventru, trapu, cornu, portant couronne de lierre au front, peau de panthère à l’épaule, et à la main une grande coupe dorée, entourée de fleurs. Nul autre que Nini-Moulin, l’écrivain moral et religieux, ne pouvait offrir aux spectateurs étonnés et ravis une oreille plus écarlate, un abdomen plus majestueux, une trogne plus triomphante et plus enluminée.

À chaque instant, Nini-Moulin faisait mine de vider sa coupe, après quoi il venait insolemment éclater de rire aux nez du bonhomme Choléra.

Le bonhomme Choléra, cadavéreux Géronte, était à demi enveloppé d’un suaire ; son masque de carton verdâtre, aux yeux rouges et creux, semblait incessamment grimacer la mort d’une manière des plus réjouissantes ; sous sa perruque à trois marteaux, congrûment poudrée et surmontée d’un bonnet de coton pyramidal, son cou et un de ses bras, sortant aussi du linceul, étaient teints d’une belle couleur verdâtre ; sa main décharnée, presque toujours agitée d’un frisson fiévreux (non feint, mais naturel), s’appuyait sur une canne à bec de corbin ; il portait enfin, comme il convient à tout Géronte, des bas rouges à jarretières bouclées et de hautes mules de castor noir. Ce grotesque représentant du choléra était Couche-tout-Nu. Malgré une fièvre lente et dangereuse, causée par l’abus de l’eau-de-vie et par la débauche, fièvre qui le minait sourdement, Jacques avait été engagé par Morok à concourir à cette mascarade.

Le dompteur de bêtes, vêtu en roi de carreau, figurait le Jeu. Le front ceint d’un diadème de carton doré, sa figure implacable et blafarde entourée d’une longue barbe jaune qui retombait sur le devant de sa robe écartelée de couleurs tranchantes, Morok avait parfaitement la physionomie de son rôle. De temps à autre, d’un air parfaitement narquois, il agitait aux yeux du bonhomme Choléra un grand sac rempli de jetons bruyants, sur lequel étaient peintes toutes sortes de cartes à jouer. Certaine gêne dans le mouvement de son bras droit annonçait que le dompteur se ressentait encore un peu de la blessure que lui avait faite la panthère noire avant d’être éventrée par Djalma.

La Folie symbolisant le rire venait à son tour secouer classiquement sa marotte à grelots sonores et dorés aux oreilles du bonhomme Choléra ; la Folie était une jeune fille alerte et preste, portant sur ses cheveux noirs un bonnet phrygien couleur écarlate ; elle remplaçait auprès de Couche-tout-Nu la pauvre reine Bacchanal, qui n’eût pas manqué à une fête pareille, elle si vaillante et si gaie, elle qui, naguère encore, avait fait partie d’une mascarade d’une portée peut-être moins philosophique, mais aussi amusante.

Une autre jolie créature, Mlle Modeste Bornichoux, qui posait le torse chez un peintre en renom (un des cavaliers du cortège), représentait l’Amour, et le représentait à merveille ; on ne pouvait prêter à l’Amour un plus charmant visage et des formes plus gracieuses. Vêtue d’une tunique bleue pailletée, portant un bandeau bleu et argent sur ses cheveux châtains, et deux petites ailes transparentes derrière ses blanches épaules, l’Amour, croisant sur son index gauche son index droit, faisant de temps à autre (qu’on excuse cette trivialité), faisait très gentiment et très impertinemment ratisse au bonhomme Choléra.

Autour du groupe principal, d’autres masques plus ou moins grotesques agitaient des bannières sur lesquelles on lisait ces inscriptions très anacréontiques pour la circonstance :

ENTERRÉ, LE CHOLÉRA ! COURTE ET BONNE ! IL FAUT RIRE… RIRE, ET TOUJOURS RIRE ! LES FLAMBARDS FLAMBERONT LE CHOLÉRA ! VIVE L’AMOUR ! VIVE LE VIN ! MAIS VIENS-Y DONC, MAUVAIS FLÉAU ! ! !

Il y avait réellement tant d’audacieuse gaieté dans cette mascarade, que le plus grand nombre des spectateurs, au moment où elle défila sur le parvis pour se rendre chez le restaurateur où le dîner l’attendait, applaudirent à plusieurs reprises ; cette sorte d’admiration qu’inspire toujours le courage, si fou, si aveugle qu’il soit, parut à d’autres spectateurs (en petit nombre, il est vrai) une sorte de défi jeté au courroux céleste ; aussi accueillirent-ils le cortège par des murmures irrités.

Ce spectacle extraordinaire et les diverses impressions qu’il causait étaient trop en dehors des faits habituels pour pouvoir être justement appréciés : l’on ne sait en vérité si cette courageuse bravade mérite la louange ou le blâme. D’ailleurs, l’apparition de ces fléaux qui, de siècle en siècle, déciment les populations, a presque toujours été accompagnée d’une sorte de surexcitation morale à laquelle n’échappait aucun de ceux que la contagion épargnait ; vertige fiévreux et étrange qui tantôt met en jeu les préjugés les plus stupides, les passions les plus féroces, tantôt inspire, au contraire, les dévouements les plus magnifiques, les actions les plus courageuses, exalte enfin chez les uns la peur de la mort jusqu’aux plus folles terreurs, tandis que chez d’autres le dédain de la vie se manifeste par les plus audacieuses bravades.

Songeant assez peu aux louanges ou au blâme qu’elle pouvait mériter, la mascarade arriva jusqu’à la porte du restaurateur, et y fit son entrée au milieu des acclamations universelles.

Tout semblait d’accord pour compléter cette bizarre imagination par les contrastes les plus singuliers… Ainsi, la taverne où devait avoir lieu cette surprenante bacchanale étant justement située non loin de l’antique cathédrale et du sinistre hospice, les chœurs religieux de la vieille basilique, les cris des mourants et les chants bachiques des banquetants devaient se couvrir et s’entendre tour à tour.

Les masques, ayant descendu de voiture et de cheval, allèrent prendre place au repas qui les attendait.

* * * * *

Les acteurs de la mascarade sont attablés dans une grande salle du restaurant.

Ils sont joyeux, bruyants, tapageurs, cependant leur gaieté a un caractère étrange…

Quelquefois, les plus résolus se rappellent involontairement que c’est leur vie qu’ils jouent dans cette folle et audacieuse lutte contre le fléau. Cette pensée sinistre est rapide comme le frisson fiévreux qui vous glace en un instant ; aussi, de temps à autre, de brusques silences, durant à peine une seconde, trahissent ces préoccupations passagères, bientôt effacées, d’ailleurs, par de nouvelles explosions de cris joyeux, car chacun se dit :

- Pas de faiblesse, mon compagnon, ma maîtresse me regarde. Et chacun rit et trinque de plus belle, tutoie son voisin et boit de préférence dans le verre de sa voisine.

Couche-tout-nu avait déposé le masque et la perruque du bonhomme Choléra ; la maigreur de ses traits plombés, leur pâleur maladive, le sombre éclat de ses yeux caves, accusaient les progrès incessants de la maladie lente qui consumait ce malheureux, arrivé, par les excès, au dernier degré de l’épuisement : quoiqu’il sentît un feu sourd dévorer ses entrailles, il cachait ses douleurs sous un rire factice et nerveux.

À la gauche de Jacques était Morok, dont la domination fatale allait toujours croissant, et à sa droite la jeune fille déguisée en Folie ; on la nommait Mariette ; à côté de celle-ci, Nini-Moulin se prélassait dans son majestueux embonpoint, et feignait souvent de chercher sa serviette sous la table, afin de serrer les genoux de son autre voisine, Mlle Modeste, qui représentait l’Amour.

La plupart des convives s’étaient groupés selon leurs goûts, chacun à côté de sa chacune, et les célibataires où ils avaient pu.

On était au second service ; l’excellence des vins, la bonne chère, les gais propos, l’étrangeté même de la disposition avaient exalté singulièrement les esprits, ainsi que l’on pourra s’en convaincre par les incidents extraordinaires de la scène suivante.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VI. LE COMBAT SINGULIER.

VI. Le combat singulier.

Deux ou trois fois, un des garçons du restaurant était venu, sans que les convives l’eussent remarqué, parler à voix basse à ses camarades, en leur montrant d’un geste expressif le plafond de la salle du festin ; mais ses camarades n’avaient nullement tenu compte de ses observations ou de ses craintes, ne voulant pas sans doute déranger les convives, dont la folle gaieté semblait aller toujours croissant.

- Qui doutera maintenant de la supériorité de notre manière de traiter cet impertinent choléra ? A-t-il osé atteindre notre bataillon sacré ? dit un magnifique Turc-saltimbanque, l’un des porte-bannière de la mascarade.

- Voilà tout le mystère, reprit un autre. C’est bien simple. Éclatez de rire au nez du bonhomme fléau, et il vous tourne aussitôt les talons.

- Il se rend justice, car c’est joliment bête ce qu’il fait, ajouta une jolie petite Pierrette en vidant lestement son verre.

- Tu as raison, Chouchoux, c’est bête, et archibête, reprit le Pierrot de la Pierrette ; car enfin vous êtes là, bien tranquille, jouissant du bonheur de la vie et tout d’un coup, après une atroce grimace, vous mourez… Eh bien ! après ? comme c’est malin ! comme c’est drôle ! Je vous demande un peu ce que ça prouve.

- Ça prouve, reprit un illustre peintre romantique, déguisé en Romain de l’école de David, ça prouve que le choléra est un pitoyable coloriste, car sa palette n’a qu’un ton, un mauvais ton verdâtre… Évidemment le drôle a étudié cet assommant Jacobus, le roi des peintres classiques, fléau d’une autre espèce…

- Pourtant, maître, ajouta respectueusement un élève du grand peintre, j’ai vu des cholériques dont les convulsions avaient assez de tournure et dont l’agonie ne manquait pas de chic !

- Messieurs ! s’écria un sculpteur non moins célèbre, résumons la question.

Le choléra est un détestable coloriste. Mais c’est un crâne dessinateur… il vous anatomise la charpente d’une rude façon. Tudieu ! comme il vous décharne ! Auprès de lui Michel-Ange ne serait qu’un écolier.

- Accordé… cria-t-on tout d’une voix. Le choléra peu coloriste… mais crâne dessinateur !

- Du reste, messieurs, reprit Nini-Moulin avec une gravité comique, il y a dans ce fléau une polissonne de leçon providentielle… comme dirait le grand Bossuet…

- La leçon ! la leçon !

- Oui, messieurs… Il me semble entendre une voix d’en haut qui nous crie : «Buvez du meilleur, videz votre bourse et embrassez la femme de votre prochain… car vos heures sont peut-être comptées… malheureux ! ! !»

Ce disant, la Silène orthodoxe profita d’un moment de distraction de Mlle Modeste, sa voisine, pour cueillir sur la joue fleurie de l’Amour un gros et bruyant baiser.

L’exemple fut contagieux, un vrai cliquetis de baisers vint se mêler aux éclats de rire.

- Tubleu ! vertubleu ! ventredieu ! s’écria le grand peintre en menaçant gaiement Nini-Moulin, vous êtes bien heureux que ce soit peut-être demain la fin du monde, sans cela je vous chercherais querelle pour avoir embrassé l’Amour, qui est mes amours.

- C’est ce qui vous démontre, ô Rubens, ô Raphaël que vous êtes, les mille avantages du choléra, que je proclame essentiellement sociable et caressant.

- Et philanthrope donc ! dit un convive ; grâce à lui, les créanciers soignent la santé de leurs débiteurs… Ce matin, un usurier, qui s’intéresse particulièrement à mon existence, m’a apporté toutes sortes de drogues anticholériques.

- Et moi donc ! dit l’élève du grand peintre, mon tailleur voulait me forcer à porter une ceinture de flanelle sur la peau parce que je lui dois mille écus ; à cela je lui ai répondu :

«Ô tailleur, donnez-moi quittance, et je m’enflanelle pour vous conserver ma pratique, puisque vous y tenez tant.»

- Ô Choléra ! je bois à toi, reprit Nini-Moulin en manière d’invocation grotesque ; tu n’es pas le désespoir ; au contraire, tu symbolises l’espérance… oui, l’espérance. Combien de maris, combien de femmes ne comptaient que sur un numéro, hélas ! trop incertain, de la loterie du veuvage ! Tu parais, et les voilà ragaillardis ; grâce à toi, ô complaisant fléau, ils voient centupler leurs chances de liberté.

- Et les héritiers donc, quelle reconnaissance ! Un refroidissement, un lest, un rien… et crac, en une heure, voilà un oncle ou un collatéral passé à l’état de bienfaiteur vénéré.

- Et les gens qui ont le tic d’en vouloir toujours aux places des autres ! quel fameux compère ils vont trouver dans le choléra !

- Et comme ça va rendre vrais bien des serments de constance ! dit sentimentalement Mlle Modeste ; combien de gredins ont juré à une douce et faible femme de l’aimer pour la vie, et qui ne s’attendaient pas, les Bédouins, à être aussi fidèles à leur parole !

- Messieurs, s’écria Nini-Moulin, puisque nous voilà peut-être à la veille de la fin du monde, comme dit le célèbre peintre que voici, je propose de jouer au monde renversé : je demande que ces dames nous agacent, qu’elles nous provoquent, qu’elles nous lutinent, qu’elles nous dérobent des baisers, qu’elles prennent toutes sortes de licences avec nous, et à la rigueur, ma foi, tant pis !… on n’en meurt pas, à la rigueur, je demande qu’elles nous insultent ; oui, je déclare que je me laisse insulter, que j’invite à m’insulter… Ainsi donc, l’Amour, vous pouvez me favoriser de l’insulte la plus grossière que l’on puisse faire à un célibataire vertueux et pudibond, ajouta l’écrivain religieux en se penchant vers Mlle Modeste, qui le repoussa en riant comme une folle.

Une hilarité générale accueillit la proposition saugrenue de Nini-Moulin, et l’orgie prit un nouvel élan.

Au milieu de ce tumulte assourdissant, le garçon qui était déjà entré plusieurs fois pour parler bas et d’un air inquiet à ses camarades en leur montrant le plafond, reparut, la figure pâle, altérée ; s’approchant de celui qui remplissait les fonctions de maître d’hôtel, il lui dit tout bas d’une voix émue :

- Ils viennent d’arriver…

- Qui ?

- Vous savez… pour là-haut… et il montra le plafond.

- Ah !… dit le maître d’hôtel en devenant soucieux ; et où sont-ils ?

- Ils viennent de monter… ils y sont maintenant, ajouta le garçon en secouant la tête d’un air effrayé ; ils y sont.

- Que dit le patron ?

- Il est désolé… à cause de… et le garçon jeta un coup d’œil circulaire sur les convives ; il ne sait que faire… il m’envoie vers vous…

- Et que diable veut-il que je fasse… moi ? dit l’autre en s’essuyant le front ; il fallait s’y attendre, il n’y a pas moyen d’échapper à cela…

- Moi, je ne reste pas ici, ça va commencer.

- Tu feras aussi bien, car avec ta figure bouleversée tu attires déjà l’attention ; va-t’en, et dis au patron qu’il faut attendre l’événement.

Cet incident passa presque inaperçu au milieu du tumulte croissant du joyeux festin.

Cependant, parmi les convives, un seul ne riait pas, ne buvait pas, c’était Couche-tout-nu ; l’œil sombre, fixe, il regardait dans le vide ; étranger à ce qui se passait autour de lui, le malheureux songeait à la reine Bacchanal, qui eût été si brillante, si gaie dans une pareille saturnale.

Le souvenir de cette créature, qu’il aimait toujours d’un amour extravagant, était la seule pensée qui vînt de temps à autre le distraire de son abrutissement. Chose bizarre ! Jacques n’avait consenti à faire partie de cette mascarade que parce que celle folle journée lui rappelait le dernier jour de fête passé avec Céphyse : ce réveille-matin, à la suite d’une nuit de bal masqué, joyeux repas au milieu duquel la reine Bacchanal, par un étrange pressentiment, avait porté ce toast lugubre à propos du fléau qui, disait-on, se rapprochait de la France :

«Au choléra ! avait dit Céphyse : qu’il épargne ceux qui ont envie de vivre, et qu’il fasse mourir ensemble ceux qui ne veulent pas se quitter !»

À ce moment même, songeant à ces tristes paroles, Jacques était péniblement absorbé. Morok, s’apercevant de sa préoccupation, lui dit tout haut :

- Ah çà !… tu ne bois plus, Jacques ? Tu as donc assez de vin ? Est-ce de l’eau-de-vie qu’il te faut ?… je vais en demander.

- Il ne me faut ni vin ni eau-de-vie… répondit brusquement Jacques. Et il retomba dans une sombre rêverie.

- Au fait, tu as raison, reprit Morok d’un ton sardonique, en élevant de plus en plus la voix, tu fais bien de te ménager… j’étais fou de parler d’eau-de-vie… par le temps qui court… il y aurait autant de témérité à se mettre en face d’une bouteille d’eau-de-vie que devant la gueule d’un pistolet chargé.

En entendant mettre en doute son courage de buveur, Couche-tout-nu regarda Morok d’un air irrité.

- Ainsi, c’est par poltronnerie que je n’ose pas boire d’eau-de-vie ? s’écria ce malheureux, dont l’intelligence, à demi éteinte, se réveillait pour défendre ce qu’il appelait sa dignité ; c’est par poltronnerie que je refuse de boire, hein, Morok ?… Réponds donc.

- Allons, mon brave, tous tant que nous sommes, nous avons fait aujourd’hui nos preuves, dit un des convives à Jacques, et vous surtout, qui, étant un peu malade, avez eu le courage d’accepter le rôle du bonhomme Choléra.

- Messieurs, reprit Morok, voyant l’attention générale fixée sur lui et sur Couche-tout-nu, je plaisantais, car si le camarade (il montra Jacques) avait eu l’imprudence d’accepter mon offre, il aurait été, non pas intrépide, mais fou… Heureusement il a la sagesse de renoncer à cette forfanterie si dangereuse à cette heure, et je…

- Garçon ! dit Couche-tout-nu en interrompant Morok avec une impatience courroucée, deux bouteilles d’eau-de-vie… et deux verres.

- Que veux-tu faire ? dit Morok. en feignant une surprise inquiète. Pourquoi ces deux bouteilles d’eau-de-vie ?

- Pour un duel ! dit Jacques d’un ton froid et résolu.

- Un duel ! s’écria-t-on avec surprise.

- Oui… reprit Jacques, un duel… au cognac… Tu prétends qu’il y a autant de danger à se mettre devant une bouteille d’eau-de-vie que devant la gueule d’un pistolet… Prenons chacun une bouteille pleine, l’on verra qui de nous deux reculera.

Cette étrange proposition de Couche-tout-nu fut accueillie par les uns avec des cris de joie, par d’autres avec une véritable inquiétude.

- Bravo ! les champions de la bouteille ! criaient ceux-ci.

- Non ! non ! il y aurait trop de danger dans une pareille lutte, disaient ceux-là.

- Ce défi, par le temps qui court… est aussi sérieux qu’un duel… à mort, ajoutait un autre.

- Tu entends ? dit Morok avec un sourire diabolique, tu entends, Jacques ?… vois maintenant si tu veux reculer devant le danger ?

À ces mots, qui lui rappelaient encore le péril auquel il allait s’exposer, Jacques tressaillit, comme si une idée soudaine lui fût venue à l’esprit ; il redressa fièrement la tête, ses joues se colorèrent légèrement, son regard éteint brilla d’une sorte de satisfaction sinistre, et il s’écria d’une voix ferme :

- Mordieu ! garçon, es-tu sourd ? est-ce que je ne t’ai pas demandé deux bouteilles d’eau-de-vie ?

- Voilà, monsieur, dit le garçon en sortant presque effrayé de ce qui allait se passer pendant cette lutte bachique. Néanmoins, la folle et périlleuse résolution de Jacques fut applaudie par la majorité.

Nini-Moulin se démenait sur une chaise, trépignait et criait à tue-tête :

- Bacchus et ma soif ! ! mon verre et ma pinte ! !… les gosiers sont ouverts ? cognac à la rescousse !… Largesse ! largesse !…

Et il embrassa Mlle Modeste, en vrai champion de tournoi, ajoutant pour excuser cette liberté :

- L’Amour, vous serez la reine de beauté… j’essaye le bonheur du vainqueur !…

- Cognac à la rescousse ! répéta-t-on en chœur. Largesse !…

- Messieurs, ajouta Nini-Moulin avec enthousiasme, resterons-nous indifférents au noble exemple que nous donne le bonhomme Choléra ? (Il montra Jacques). Il a fièrement dit cognac… répondons-lui glorieusement punch !…

- Oui, oui, punch !…

- Punch à la rescousse !…

- Garçon ! cria l’écrivain religieux d’une voix de stentor, garçon ! avez-vous ici une bassine, un chaudron, une cuve, une immensité quelconque… afin d’y confectionner un punch monstre ?

- Un punch babylonien.

- Un punch lac !

- Un punch océan !…

Tel fut l’ambitieux crescendo qui suivit la proposition de Nini-Moulin.

- Monsieur, répondit le garçon d’un air triomphant, nous avons justement une marmite de cuivre tout fraîchement étamée, elle n’a pas servi, elle tiendrait au moins trente bouteilles.

- Apportez la marmite !… dit Nini-Moulin avec majesté.

- Vive la marmite ! cria-t-on en chœur.

- Mettez dedans vingt bouteilles de kirsch, six pains de sucre, douze citrons, une livre de cannelle, et feu… et feu partout !… feu !… ajouta l’écrivain religieux, en poussant des cris inhumains.

- Oui, oui, feu partout ! répéta-t-on en chœur. La proposition de Nini-Moulin donnait un nouvel élan à la gaieté générale ; les propos les plus fous se croisaient et se mêlaient au doux bruit des baisers surpris ou donnés sous le prétexte que l’on n’aurait peut-être pas de lendemain, qu’il fallait se résigner, etc., etc. Soudain, au milieu de l’un de ces moments de silence qui surviennent parfois parmi les plus grands tumultes, on entendit plusieurs coups sourds et mesurés retentir au-dessus de la salle du festin. Tout le monde se tut, et l’on prêta l’oreille.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VII. COGNAC À LA RESCOUSSE !

VII. Cognac à la rescousse !

Au bout de quelques secondes, le bruit singulier dont les convives avaient été si surpris retentit de nouveau, mais plus fort et plus continu.

- Garçon ! dit un convive, quel diable de bruit est-ce là ? Le garçon, échangeant avec ses camarades des regards inquiets et effarés, répondit en balbutiant :

- Monsieur… c’est… c’est…

- Eh pardieu !… c’est quelque locataire malfaisant et bourru, quelque animal ennemi de la joie, qui cogne à son plancher pour nous dire de chanter moins haut, dit Nini-Moulin.

- Alors, règle générale, reprit sentencieusement l’élève du grand peintre, un locataire ou propriétaire quelconque demande-t-il du silence, la tradition veut qu’on lui réponde à l’instant par un charivari infernal, destiné, s’il se peut, à rendre immédiatement sourd le réclamant. Telles sont du moins, ajouta modestement le rapin, telles sont du moins les relations étrangères que j’ai toujours vu pratiquer entre puissances plafonitrophes.

Ce néologisme un peu risqué fut accueilli par des rires et des bravos universels.

Pendant ce tumulte, Morok interrogea un des garçons, reçut sa réponse et s’écria d’une voix perçante qui domina le tapage :

- Je demande la parole.

- Accordé ! cria-t-on gaiement.

Pendant le silence qui suivit l’allocution de Morok, le bruit s’entendit de nouveau : il était cette fois plus précipité.

- Le locataire est innocent, dit Morok avec un sourire sinistre ; il est incapable de s’opposer en rien aux élans de notre joie.

- Alors, pourquoi frappe-t-il comme un sourd ? dit Nini-Moulin en vidant son verre.

- Comme un sourd qui a perdu son bâton ? ajouta le rapin.

- Ce n’est pas le locataire qui frappe, dit Morok de sa voix tranchante et brève, c’est sa bière que l’on cloue… Un brusque et morne silence suivit ces paroles.

- Sa bière… non… je me trompe, reprit Morok, c’est leur bière qu’il faut dire… car, le temps pressant, on a mis l’enfant avec la mère dans le même cercueil.

- Une femme !… s’écria la Folie en s’adressant au garçon… c’est une femme qui est morte ?

- Oui, madame, une pauvre jeune femme de vingt ans, répondit tristement le garçon ; sa petite fille, qu’elle nourrissait, est morte un peu après elle… tout cela en moins de deux heures… Le patron est bien fâché à cause du trouble que ça peut mettre dans votre repas… Mais il ne pouvait pas prévoir ce malheur, car hier matin cette jeune femme n’était pas du tout malade ; au contraire, elle chantait à pleine voix : il n’y avait personne de plus gai qu’elle.

À ces mots, on eût dit qu’un crêpe funèbre s’étendait tout à coup sur cette scène naguère si joyeuse ; toutes ces faces rubicondes et épanouies se contristèrent subitement ; personne n’eut le courage de plaisanter sur cette mère et son enfant que l’on clouait dans le même cercueil. Le silence devint si profond que l’on entendait quelques respirations oppressées par la terreur ; les derniers coups de marteau semblèrent douloureusement retentir dans tous les cœurs ; on eût dit que tant de sentiments tristes et pénibles, jusqu’alors refoulés, allaient remplacer cette animation, cette gaieté plus factice que sincère. Le moment était décisif. Il fallait à l’instant même frapper un grand coup, remonter l’esprit des convives, qui commençaient à se démoraliser ; car plusieurs jolies figures pâlissaient déjà, quelques oreilles écarlates devenaient subitement blanches : celles de Nini-Moulin étaient du nombre.

Couche-tout-nu, au contraire, redoublait d’audace et d’entrain ; redressant sa taille voûtée par l’épuisement, le visage légèrement coloré, il s’écria :

- Eh bien, garçon ! et ces bouteilles d’eau-de-vie, mordieu ! et ce punch ! Par le diable ! est-ce donc aux morts à faire trembler les vivants ?

- Il a raison ; arrière la tristesse ; oui, oui, le punch ! crièrent plusieurs convives qui sentaient le besoin de se rassurer.

- En avant le punch !…

- Nargue le chagrin !…

- Vive la joie !

- Messieurs, voilà le punch, dit un garçon en ouvrant la porte.

À la vue du flamboyant breuvage qui devait ranimer les esprits affaiblis, des bravos frénétiques se firent entendre.

Le soleil venait de se coucher, le salon de cent couverts où se donnait le festin était profond, les fenêtres rares, étroites et à demi voilées de rideaux de cotonnade rouge. Et quoiqu’il ne fit pas encore nuit, la partie la plus reculée de cette vaste salle était presque plongée dans l’obscurité : deux garçons apportèrent le punch monstre au moyen d’une barre de fer passée dans l’anse d’une immense bassine de cuivre brillante comme de l’or, et couronnée de flammes aux couleurs changeantes. Le brûlant breuvage fut placé sur la table, à la grande joie des convives, qui commençaient à oublier leurs alarmes passées.

- Maintenant, dit Couche-tout-nu à Morok d’un ton de défi, en attendant que le punch ait brûlé… en avant notre duel ; la galerie jugera. Puis, montrant à son adversaire les deux bouteilles d’eau-de-vie apportées par le garçon, Jacques ajouta :

- Choisis les armes.

- Choisis toi-même, répondit Morok.

- Eh bien !… voilà ta fiole… et ton verre… Nini-Moulin jugera les coups.

- Je ne refuse pas d’être juge du champ clos, répondit l’écrivain religieux ; seulement je dois vous prévenir que vous jouez gros jeu, mon camarade… et que, dans ce temps-ci, comme l’a dit un de ces messieurs, s’introduire le goulot d’une bouteille d’eau-de-vie entre les dents est peut-être encore plus dangereux que de s’y insinuer le canon d’un pistolet chargé, et…

- Commandez le feu, mon vieux, dit Jacques en interrompant Nini-Moulin, ou je le commande moi-même.

- Puisque vous le voulez… soit.

- Le premier qui renonce est vaincu, dit Jacques.

- C’est convenu, répondit Morok.

- Allons, messieurs, attention… et jugeons les coups, c’est le cas de le dire, reprit Nini-Moulin ; mais voyons d’abord si les bouteilles sont pareilles : avant tout, l’égalité des armes.

Pendant ces préparatifs, un profond silence régnait dans la salle. Le moral de la plupart des assistants, un moment remonté par l’arrivée du punch, retombait de nouveau sous le poids de tristes préoccupations ; on pressentait vaguement le danger du défi porté par Morok à Jacques. Cette impression, jointe aux sinistres pensées éveillées par l’incident du cercueil, assombrissait plus ou moins les physionomies. Cependant plusieurs convives faisaient encore bonne contenance ; mais leur gaieté paraissait forcée. Certaines circonstances données, les plus petites choses ont souvent des effets assez puissants. Nous l’avons dit : après le coucher du soleil, l’obscurité avait envahi une partie de cette grande salle ; aussi les convives placés à son extrémité la plus reculée ne furent bientôt plus éclairés que par la clarté du punch, qui flambait toujours.

Cette flamme spiritueuse, on le sait, jette sur les visages une teinte livide… bleuâtre ; c’était donc un spectacle étrange, presque effrayant, que de voir, selon qu’ils étaient plus éloignés des fenêtres, un grand nombre de convives seulement éclairés par ces reflets fantastiques.

Le peintre, plus frappé que personne de cet effet de coloris, s’écria :

- Regardons-nous donc, nous autres du bout de la table, on dirait que nous festoyons entre cholériques, tant nous voilà verdelets et bleuets.

Cette plaisanterie fut médiocrement goûtée. Heureusement, la voix retentissante de Nini-Moulin, qui réclamait l’attention, vint un moment distraire l’assemblée.

- Le champ clos est ouvert ! cria l’écrivain religieux, plus sincèrement inquiet et effrayé qu’il ne le laissait paraître. Êtes-vous prêts, braves champions ? ajouta-t-il.

- Nous sommes prêts, dirent Morok et Jacques.

- Joue… feu !… cria Nini-Moulin en frappant dans ses mains.

Les deux buveurs vidèrent chacun d’un trait un verre ordinaire rempli d’eau-de-vie. Morok ne sourcilla pas, sa face de marbre resta impassible ; il replaça d’une main ferme son verre sur la table. Mais Jacques, en déposant son verre, ne put cacher un léger tremblement convulsif causé par une souffrance intérieure.

- Voici qui est bravement bu… cria Nini-Moulin ; avaler d’un seul trait le quart d’une bouteille d’eau-de-vie, c’est triomphant !… Personne ici ne serait capable d’une telle prouesse… et si vous m’en croyez, dignes champions, vous en resterez là.

- Commandez le feu ! reprit intrépidement Couche-tout-nu.

Et de sa main fiévreuse et agitée, il saisit la bouteille… mais soudain, au lieu de verser dans son verre, il dit à Morok :

- Bah ! plus de verre… à la régalade… c’est plus crâne… oseras-tu !

Pour toute réponse, Morok porta le goulot de la bouteille à ses lèvres en haussant les épaules.

Jacques se hâta de l’imiter.

Le verre jaunâtre, mince et transparent des bouteilles permettait de parfaitement suivre la diminution progressive du liquide.

Le visage pétrifié de Morok et la pâle et maigre figure de Jacques, déjà sillonnée de grosses gouttes d’eau froide, étaient alors, ainsi que les traits des autres convives, éclairés par la lueur bleuâtre du punch ; tous les yeux étaient attachés sur Morok et sur Jacques avec cette curiosité barbare qu’inspirent involontairement les spectacles cruels.

Jacques buvait en tenant la bouteille de sa main gauche ; soudain il ferma et serra les doigts de la main droite par un mouvement de crispation involontaire, ses cheveux se collèrent à son front glacé, et pendant une seconde, sa physionomie révéla une douleur aiguë : pourtant il continua de boire ; seulement, ayant toujours ses lèvres attachées au goulot de la bouteille, il l’abaissa un instant comme s’il eût voulu reprendre haleine. Jacques rencontra le regard sardonique de Morok, qui continuait de boire avec son impassibilité accoutumée. Croyant lire l’expression d’un triomphe insultant dans le coup d’œil de Morok, Jacques releva brusquement le coude et but encore quelques gorgées… Ses forces étaient à bout, un feu inextinguible lui dévorait la poitrine, la souffrance était atroce… il ne put résister… sa tête se renversa… ses mâchoires se serrèrent convulsivement, il brisa le goulot entre ses dents, son cou se roidit… des soubresauts spasmodiques tordirent ses membres, et il perdit presque connaissance.

- Jacques… mon garçon… ce n’est rien ! s’écria Morok, dont le regard féroce étincelait d’une joie diabolique.

Puis, remettant sa bouteille sur la table, il se leva pour venir en aide à Nini-Moulin, qui tâchait en vain de retenir Couche-tout-nu.

Cette crise subite n’offrait aucun symptôme de choléra, cependant une terreur panique s’empara des assistants ; une des femmes eut une violente attaque de nerfs, une autre s’évanouit en poussant des cris perçants.

Nini-Moulin, laissant Jacques aux mains de Morok, courait à la porte pour demander du secours, lorsque cette porte s’ouvrit soudainement. L’écrivain religieux recula stupéfait à la vue du personnage inattendu qui s’offrait à ses yeux.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > VIII. SOUVENIRS.

VIII. Souvenirs.

La personne devant laquelle Nini-Moulin s’était arrêté avec un si grand étonnement était la reine Bacchanal. Hâve, le teint pâle, les cheveux en désordre, les joues creuses, les yeux renfoncés, vêtue presque en haillons, cette brillante et joyeuse héroïne de tant de folles orgies n’était plus que l’ombre d’elle-même ; la misère, la douleur avait flétri ses traits autrefois charmants.

À peine entrée dans la salle, Céphyse s’arrêta ; son regard sombre et inquiet tâchait de pénétrer la demi-obscurité de la salle, afin d’y trouver celui qu’elle cherchait… Soudain, la jeune fille tressaillit et poussa un grand cri… Elle venait d’apercevoir, de l’autre côté de la longue table, à la clarté bleuâtre du punch, Jacques, dont Morok et un des convives pouvaient à peine contenir les mouvements convulsifs. À cette vue, Céphyse, dans un premier mouvement d’effroi, emportée par son affection, fit ce qu’autrefois elle avait si souvent fait dans l’ivresse de la joie et du plaisir. Agile et preste, au lieu de perdre à un long détour un temps précieux, elle sauta sur la table, passa légèrement à travers les bouteilles, les assiettes, et d’un bond fut auprès de Couche-tout-nu.

- Jacques ! s’écria-t-elle, sans remarquer encore le dompteur de bêtes et en se jetant au cou de son amant, Jacques ! c’est moi… Céphyse…

Cette voix si connue, ce cri déchirant parti de l’âme parut être entendu de Couche-tout-nu ; il tourna machinalement la tête du côté de la reine Bacchanal, sans ouvrir les yeux, et poussa un profond soupir ; bientôt ses membres roidis s’assouplirent, un léger tremblement remplaça les convulsions, et, au bout de quelques instants, ses lourdes paupières, péniblement relevées, laissèrent voir son regard éteint.

Muets et surpris, les spectateurs de cette scène éprouvaient une curiosité inquiète.

Céphyse, agenouillée devant son amant, couvrait ses mains de larmes, de baisers, et s’écriait d’une voix entrecoupée de sanglots :

- Jacques… c’est moi… Céphyse… Je te retrouve… Ce n’est pas ma faute si je t’ai abandonné… Pardonne-moi…

- Malheureuse ! s’écria Morok irrité de cette rencontre peut-être funeste à ses projets, vous voulez donc le tuer !… dans l’état où il se trouve, ce saisissement lui sera fatal… retirez-vous.

Et il prit rudement Céphyse par le bras, pendant que Jacques, semblant sortir d’un rêve pénible, commençait à distinguer ce qui se passait autour de lui.

- Vous… c’est vous ! s’écria la reine Bacchanal avec stupeur en reconnaissant Morok, vous qui m’avez séparé de Jacques…

Elle s’interrompit, car le regard voilé de Couche-tout-nu, s’arrêtant sur elle, avait paru se ranimer.

- Céphyse… c’est toi… murmura Jacques.

- Oui, c’est moi… ajouta-t-elle d’une voix profondément émue, c’est moi… je viens… je vais te dire…

Elle ne put continuer, joignit ses deux mains avec force, et sur son visage pâle, défait, inondé de larmes, on put lire l’étonnement désespéré que lui causait l’altération mortelle des traits de Jacques.

Il comprit la cause de cette surprise ; en contemplant à son tour la figure souffrante et amaigrie de Céphyse, il lui dit :

- Pauvre fille… tu as donc eu aussi bien du chagrin… bien de la misère… je ne te reconnais pas… non plus… moi.

- Oui, dit Céphyse, bien du chagrin… bien de la misère… et pis que de la misère, ajouta-t-elle en frémissant, pendant qu’une vive rougeur colorait ses traits pâles.

- Pis que la misère !… dit Jacques étonné.

- Mais c’est toi… c’est toi… qui as souffert, se hâta de dire Céphyse sans répondre à son amant.

- Moi… tout à l’heure, j’étais en train d’en finir… Tu m’as appelé… je suis revenu pour un instant, car… ce que je ressens là, et il mit la main à sa poitrine, ne pardonne pas. Mais c’est égal… maintenant… je t’ai vue… je mourrai content.

- Tu ne mourras pas… Jacques… me voici…

- Écoute, ma fille… j’aurais là, vois-tu… dans l’estomac… un boisseau de charbon ardent, que ça ne me brûlerait pas davantage… Voilà plus d’un mois que je me sens consumer à petit feu. Du reste, c’est monsieur… et d’un signe de tête il désigna Morok, c’est ce cher ami… qui s’est toujours chargé d’attiser le feu… Après ça… je ne regrette pas la vie… J’ai perdu l’habitude du travail et pris celle… de l’orgie… Je finirais par être un mauvais gueux ; j’aime mieux laisser mon ami s’amuser à m’allumer un brasier dans la poitrine… Depuis ce que je viens de boire tout à l’heure, je suis sûr que ça y flambe comme le punch que voilà…

- Tu es un fou et un ingrat, dit Morok en haussant les épaules, tu as tendu ton verre, et j’ai versé… Et pardieu, nous trinquerons encore longtemps et souvent ensemble.

Depuis quelques moments, Céphyse ne quittait pas Morok du regard.

- Je dis que depuis longtemps tu souffles le feu où j’aurai brûlé ma peau, reprit Jacques d’une voix faible en s’adressant à Morok, pour que l’on ne pense pas que je meurs du choléra… On croirait que j’ai eu peur de mon rôle. Ça n’est donc pas un reproche que je te fais, mon tendre ami, ajouta-t-il avec un sourire sardonique ; tu as gaiement creusé ma fosse… Quelquefois, il est vrai… voyant ce grand trou où j’allais tomber, je reculais d’un pas… mais toi, tendre ami, tu me poussais rudement sur la pente en me disant : «Va donc, farceur… va donc…» et j’allais, oui… et me voici arrivé…

Ce disant Couche-tout-nu éclata d’un rire strident qui glaça l’auditoire, de plus en plus ému de cette scène.

- Mon garçon… dit froidement Morok, écoute-moi… suis mon conseil… et…

- Merci… je les connais, tes conseils… et, au lieu de t’écouter… j’aime mieux parler à ma pauvre Céphyse… avant de descendre chez les taupes, je lui dirai ce que j’ai sur le cœur.

- Jacques, tais-toi, tu ne sais pas le mal que tu me fais, reprit Céphyse : je te dis que tu ne mourras pas.

- Alors, ma brave Céphyse… c’est à toi que je devrai mon salut, dit Jacques d’un ton grave et pénétré qui surprit profondément les spectateurs. Oui, reprit Couche-tout-nu, lorsque, revenu à moi… je t’ai vue si pauvrement vêtue… j’ai senti quelque chose de bon au cœur ; sais-tu pourquoi ?… C’est que je me suis dit : «Pauvre fille !… elle m’a tenu courageusement parole, elle a mieux aimé travailler, souffrir, se priver… que de prendre un autre amant qui lui aurait donné ce que je lui ai donné, moi… tant que je l’ai pu…» Et cette pensée-là, vois-tu, Céphyse, m’a rafraîchi l’âme… j’en avais besoin… car je brûlais… ; et je brûle encore, ajouta-t-il les poings crispés par la douleur ; enfin, j’ai été heureux, ça m’a fait du bien ; aussi… merci… ma brave et bonne Céphyse… oui, tu as été bonne et brave… tu as eu raison… car je n’ai jamais aimé que toi au monde… et si, dans mon abrutissement, j’avais une idée qui me sortît un peu de la fange… qui me fit regretter de n’être pas meilleur… cette pensée-là me venait toujo

Si je meurs… je mourrai content… si je vis je vivrai heureux aussi… Ta main… ma brave Céphyse, ta main… tu as agi en honnête et loyale créature…

Au lieu de prendre la main que Jacques lui tendait, Céphyse, toujours agenouillée, courba la tête et n’osa pas lever les yeux sur son amant.

- Tu ne réponds pas, dit celui-ci en se penchant vers la jeune fille ; tu ne prends pas ma main… pourquoi cela ?

La malheureuse créature ne répondit que par des sanglots étouffés ; écrasée de honte, elle se tenait dans une attitude si humble, si suppliante, que son front touchait presque les pieds de son amant.

Jacques, stupéfait du silence et de la conduite de la reine Bacchanal, la regardait avec une surprise croissante ; soudain, les traits de plus en plus altérés, les lèvres tremblantes, il dit presque en balbutiant :

- Céphyse… je te connais… si tu ne prends pas ma main… c’est que… puis, la voix lui manquant, il ajouta sourdement, après un instant de silence :

- Quand, il y a six semaines, on m’a emmené en prison, tu m’as dit : «Jacques, je te le jure sur ma vie… je travaillerai, je vivrai, s’il le faut, dans une misère horrible… mais je vivrai honnête…» Voilà ce que tu m’as promis… Maintenant, je le sais, tu n’as jamais menti… dis-moi que tu as tenu ta parole… et je te croirai.

Céphyse ne répondit que par un sanglot déchirant en serrant les genoux de Jacques contre sa poitrine haletante.

Contradiction bizarre et plus commune qu’on ne le pense… cet homme, abruti par l’ivresse et par la débauche, cet homme qui, depuis sa sortie de prison, avait, d’orgie en orgie, brutalement cédé à toutes les meurtrières incitations de Morok, cet homme ressentait pourtant un coup affreux en apprenant par le muet aveu de Céphyse l’infidélité de cette créature qu’il avait aimée malgré la dégradation dont elle ne s’était pas d’ailleurs cachée.

Le premier mouvement de Jacques fut terrible ; malgré son accablement et sa faiblesse, il parvint à se lever debout ; alors, le visage contracté par la rage et par le désespoir, il saisit un couteau avant qu’on eût pu s’y opposer, et le leva sur Céphyse. Mais, au moment de la frapper, reculant devant un meurtre, il jeta le couteau loin de lui, et retomba défaillant sur son siège, la figure cachée entre ses deux mains.

Au cri de Nini-Moulin, qui s’était tardivement précipité sur Jacques pour lui enlever le couteau, Céphyse releva la tête ; le douloureux abattement de Couche-tout-nu lui brisa le cœur ; elle se releva, et se jetant à son cou, malgré sa résistance, elle s’écria d’une voix entrecoupée de sanglots :

- Jacques… si tu savais… mon Dieu !… si tu savais… Écoute… ne me condamne pas sans m’entendre… je vais te dire tout… je te le jure, tout… sans mentir ; cet homme (elle montra Morok) n’osera pas nier… il est venu… il m’a dit : «Ayez le courage de…»

- Je ne te fais pas de reproches… je n’en ai pas le droit… laisse-moi mourir en repos… je… ne demande plus que ça… maintenant, dit Jacques d’une voix de plus en plus faible en repoussant Céphyse ; puis il ajouta avec un sourire navrant et amer :

- Heureusement… j’ai mon compte… je savais… bien… ce que je faisais… en acceptant… le duel… au cognac.

- Non… tu ne mourras pas, et tu m’entendras, s’écria Céphyse d’un air égaré, tu m’entendras… et tout le monde aussi m’entendra ; on verra si c’est de ma faute… N’est-ce pas… messieurs… si je mérite pitié… vous prierez Jacques de me pardonner… car enfin… si, poussée par la misère… ne trouvant pas de travail, j’ai été forcée de me vendre… non pour du luxe, vous voyez mes haillons… mais pour avoir du pain et procurer un abri à ma pauvre sœur malade… mourante, et encore plus misérable que moi… il y aurait pourtant, à cause de cela, de quoi avoir pitié de moi… car on dirait que c’est pour son plaisir qu’on se vend, s’écria la malheureuse avec un éclat de rire effrayant ; puis elle ajouta d’une voix basse, avec un frémissement d’horreur :

- Oh ! si tu savais… Jacques… cela est si infâme, si horrible, vois-tu, de se vendre ainsi… que j’ai mieux aimé la mort que de recommencer une seconde fois. J’allais me tuer, quand j’ai appris que tu étais ici.

Puis, voyant Jacques, qui, sans lui répondre, secouait tristement la tête en s’affaissant sur lui-même, quoique soutenu par Nini-Moulin, Céphyse s’écria en joignant vers lui ses mains suppliantes :

- Jacques ! un mot, un seul mot de pitié… de pardon !

- Messieurs, de grâce, chassez cette femme ! s’écria Morok ; sa vue cause une émotion trop pénible à mon ami.

- Voyons, ma chère enfant, soyez raisonnable, dirent plusieurs convives, profondément émus, en tâchant d’entraîner Céphyse ; laissez-le… venez chez nous, il n’y a pas de danger pour lui.

- Messieurs, ah ! messieurs, s’écria la misérable créature en fondant en larmes et en levant des mains suppliantes, écoutez-moi, laissez-moi vous dire… je ferai ce que vous voudrez… je m’en irai… mais, au nom du ciel, envoyez chercher des secours, ne le laissez pas mourir ainsi. Mais regardez donc… mon Dieu ! il souffre des douleurs atroces… ses convulsions sont horribles !

- Elle a raison, dit un des convives en courant vers la porte, il faudrait envoyer chercher un médecin.

- On ne trouvera pas de médecins maintenant, dit un autre ; ils sont trop occupés.

- Faisons mieux que cela, reprit un troisième, l’Hôtel-Dieu est en face, transportons-y ce pauvre garçon ; on lui donnera les premiers secours : une rallonge de la table servira de brancard, et la nappe servira de drap.

- Oui, oui, c’est cela, dirent plusieurs voix, transportons-le, et quittons la maison.

Jacques, corrodé par l’eau-de-vie, bouleversé par son entrevue avec Céphyse, était retombé dans une violente crise nerveuse. C’était l’agonie de ce malheureux… Il fallut l’attacher au moyen des longs bouts de la nappe, afin de l’étendre sur la rallonge qui devait servir de brancard, et que deux des convives s’empressèrent d’emporter. On céda aux supplications de Céphyse, qui avait demandé, comme grâce dernière, d’accompagner Jacques jusqu’à l’hospice.

Lorsque ce sinistre convoi quitta la grande salle du restaurateur, ce fut un sauve-qui-peut général parmi les convives ; hommes et femmes s’empressaient de s’envelopper de leurs manteaux afin de cacher leurs costumes. Les voitures que l’on avait demandées en assez grand nombre pour le retour de la mascarade se trouvaient heureusement déjà arrivées. Le défi avait été jusqu’au bout. L’audacieuse bravade accomplie, on pouvait donc se retirer avec les honneurs de la guerre. Au moment où une partie des assistants se trouvaient encore dans la salle, une clameur d’abord lointaine, mais qui bientôt se rapprocha, éclata sur le parvis Notre-Dame avec une furie incroyable.

Jacques avait été descendu jusqu’à la porte extérieure de la taverne ; Morok et Nini-Moulin, tâchant de se frayer un passage à travers la foule afin d’arriver jusqu’à l’Hôtel-Dieu, précédaient le brancard improvisé. Bientôt un violent reflux de la foule les força de s’arrêter, et un redoublement de clameurs sauvages retentit à l’autre extrémité de la place, à l’angle de l’église.

- Qu’y a-t-il donc ? demanda Nini-Moulin à un homme à figure ignoble qui sautait devant lui.

Quels sont ces cris ?

- C’est encore un empoisonneur que l’on écharpe comme celui dont on vient de jeter le corps à l’eau… reprit l’homme. Si vous voulez JOUIR, suivez-moi, ajouta-t-il, et jouez des coudes… sans cela nous arriverons trop tard.

À peine ce misérable avait-il prononcé ces mots, qu’un cri affreux retentit au-dessus du bruissement de la foule que traversaient à grand’peine les porteurs du brancard de Couche-tout-nu, précédé de Morok. Céphyse avait jeté cette clameur déchirante… Jacques, l’un des sept héritiers de la famille Rennepont, venait d’expirer entre ses bras…

Rapprochement fatal… Au moment même de l’exclamation désespérée de Céphyse, qui annonçait la mort de Jacques… un autre cri s’éleva de l’endroit du parvis Notre-Dame où l’on mettait à mort un empoisonneur… Ce cri lointain, suppliant, et tout palpitant d’une horrible épouvante, comme le dernier appel d’un homme qui se débat sous les coups de ses meurtriers, vint glacer Morok au milieu de son exécrable triomphe.

- Enfer ! s’écria cet habile assassin, qui avait pris pour armes homicides, mais légales, l’ivresse et l’orgie, enfer !… c’est la voix de l’abbé d’Aigrigny que l’on massacre.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > IX. L’EMPOISONNEUR.

IX. L’empoisonneur.

Quelques lignes rétrospectives sont nécessaires pour arriver au récit des événements relatifs au père d’Aigrigny, dont le cri de détresse avait si vivement impressionné Morok, au moment où Jacques Rennepont venait de mourir.

Les scènes que nous allons dépeindre sont atroces… S’il nous était permis d’espérer qu’elles eussent jamais leur enseignement, cet effrayant tableau tendrait, par l’horreur même qu’il inspirera peut-être, à prévenir ces excès d’une monstrueuse barbarie auxquels se porte parfois la multitude ignorante et aveugle, lorsque, imbue des erreurs les plus funestes, elle se laisse égarer par des meneurs d’une férocité stupide.

Nous l’avons dit, les bruits les plus absurdes, les plus alarmants, circulaient dans Paris ; non seulement on parlait de l’empoisonnement des malades et des fontaines publiques, mais on disait encore que des misérables avaient été surpris jetant de l’arsenic dans les brocs que les marchands de vin conservent ordinairement tout prêts et tout remplis sur leurs comptoirs.

Goliath devait venir retrouver Morok après avoir rempli un message auprès du père d’Aigrigny, qui l’attendait dans une maison de la place de l’Archevêché. Goliath était entré chez un marchand de vin de la rue de la Calandre pour se rafraîchir : après avoir bu deux verres de vin, il les paya. Pendant que la cabaretière cherchait la monnaie qu’elle devait lui rendre, Goliath appuya machinalement et très innocemment sa main sur l’orifice d’un broc placé à sa portée.

La grande taille de cet homme, sa figure repoussante, sa physionomie sauvage, avaient déjà inquiété la cabaretière, prévenue et alarmée par la rumeur publique au sujet des empoisonneurs ; mais lorsqu’elle vit Goliath poser sa main sur l’orifice de l’un des brocs, effrayée, elle s’écria :

- Ah ! mon Dieu ! vous venez de jeter quelque chose dans ce broc !

À ces mots, prononcés très haut avec un accent de frayeur, deux ou trois buveurs attablés dans le cabaret se levèrent brusquement, coururent au comptoir, et l’un d’eux s’écria étourdiment :

- C’est un empoisonneur ! Goliath, ignorant les bruits sinistres répandus dans le quartier, ne comprit pas d’abord ce dont on l’accusait. Les buveurs élevèrent de plus en plus la voix en l’interpellant ; lui, confiant dans sa force, haussa les épaules avec dédain et demanda grossièrement la monnaie que la marchande, pâle et épouvantée, ne songeait pas à lui rendre…

- Brigand !… s’écria l’un des buveurs avec tant de violence que plusieurs passants s’arrêtèrent, on te rendra ta monnaie quand tu auras dit ce que tu as jeté dans ce broc !

- Comment ! il a jeté quelque chose dans un broc ? dit un passant.

- C’est peut-être un empoisonneur, reprit l’autre.

- Il faudrait alors l’arrêter… ajouta un troisième.

- Oui, oui, dirent les buveurs, honnêtes gens peut-être, mais subissant l’influence de la panique générale ; oui, il faut l’arrêter… on l’a surpris jetant du poison dans un des brocs du comptoir.

Ces mots : C’est un empoisonneur ! circulèrent aussitôt dans le groupe qui, d’abord formé de trois ou quatre personnes, grossissait à chaque instant à la porte du marchand de vin ; de sourdes et menaçantes clameurs commencèrent à s’élever ; le buveur, voyant ainsi ses craintes partagées et presque justifiées, crut faire acte de bon et courageux citoyen en prenant Goliath au collet en lui disant :

- Viens t’expliquer au corps de garde, brigand.

Le géant, déjà fort irrité des injures dont il ignorait le véritable sens, fut exaspéré par cette brusque attaque ; cédant à sa brutalité naturelle, il renversa son adversaire sur le comptoir et l’assomma à coups de poing.

Pendant cette collision, plusieurs bouteilles et deux ou trois carreaux furent brisés avec fracas, tandis que la cabaretière, de plus en plus effrayée, criait de toutes ses forces :

- Au secours !… à l’empoisonneur !… à l’assassin !… à la garde !…

Au bruit retentissant des vitres cassées, à ces cris de détresse, les passants attroupés, dont un grand nombre croyaient aux empoisonneurs, se précipitèrent dans la boutique pour aider les buveurs à s’emparer de Goliath. Grâce à sa force herculéenne, celui-ci, après quelques moments de lutte contre sept ou huit personnes, terrassa deux des assaillants les plus furieux, écarta les autres, se rapprocha du comptoir, et, prenant un élan vigoureux, se rua, le front baissé, comme un taureau de combat, sur la foule qui obstruait la porte ; puis, achevant cette trouée en s’aidant de ses énormes épaules et de ses bras d’athlète, il se fraya un passage à travers l’attroupement et prit sa course à toutes jambes du côté du parvis Notre-Dame, ses vêtements déchirés, la tête nue et la figure pâle et courroucée. Aussitôt un grand nombre de personnes qui composaient l’attroupement se mirent à la poursuite de Goliath, et cent voix crièrent :

- Arrêtez… arrêtez l’empoisonneur ! Entendant ces cris, voyant accourir un homme à l’air sinistre et égaré, un garçon boucher, qui passait et portait sur sa tête une grande manne vide, jeta ce panier entre les jambes de Goliath ; celui-ci, surpris par cet obstacle, fit un faux pas et tomba… Le garçon boucher, croyant faire une action aussi héroïque que s’il se fût jeté à la rencontre d’un chien enragé, se précipita sur Goliath et se roula avec lui sur le pavé en criant :

- Au secours ! c’est un empoisonneur… au secours !

Cette scène se passait à peu de distance de la cathédrale, mais assez loin de la foule qui se pressait à la porte de l’Hôtel-Dieu et de la maison du restaurateur où était entrée la mascarade du choléra (ceci avait lieu à la tombée du jour) ; aux cris perçants du boucher, plusieurs groupes, à la tête desquels se trouvaient Ciboule et le carrier, coururent vers le lieu de la lutte, pendant que les passants qui poursuivaient le prétendu empoisonneur depuis la rue de la Calandre arrivaient de leur côté sur le parvis.

À l’aspect de cette foule menaçante qui venait à lui, Goliath, tout en continuant de se défendre contre le garçon boucher qui le combattait avec la ténacité d’un bouledogue, sentit qu’il était perdu s’il ne se débarrassait pas de cet adversaire ; d’un coup de poing furieux, il cassa la mâchoire du boucher, qui à ce moment avait le dessus, parvint à se dégager de ses étreintes, se releva, et, encore étourdi, fit quelques pas en avant.

Soudain, il s’arrêta. Il se voyait cerné. Derrière lui s’élevaient les murailles de la cathédrale ; à droite, à gauche, en face de lui, accourait une multitude hostile.

Les cris de douleur atroce poussés par le boucher, que l’on venait de relever tout sanglant, augmentaient encore le courroux populaire. Il y eut pour Goliath un moment terrible, ce fut celui où, seul encore au milieu d’un espace qui se rétrécissait de seconde en seconde, il vit de toutes parts des ennemis courroucés se précipitant vers lui en poussant des cris de mort. Ainsi qu’un sanglier tourne une ou deux fois sur lui-même avant de se décider à faire tête à la meute acharnée, Goliath, hébété par la terreur, fit çà et là quelques pas brusques, indécis ; puis, renonçant à une fuite impossible, l’instinct lui disait qu’il n’avait à attendre ni merci ni pitié d’une foule en proie à une fureur aveugle et sourde, fureur d’autant plus impitoyable qu’elle se croit légitime, Goliath voulut du moins vendre chèrement sa vie ; il chercha son couteau dans sa poche ; ne l’y trouvant pas, il s’arc-bouta sur sa jambe gauche, dans une pose athlétique, tendit en avant et à demi dépliés ses deux bras musculeux, durs et raides comme deux barres de fer, et de pied ferme il attendit vaillamment le choc.

La première personne qui arriva auprès de Goliath fut Ciboule. La mégère, essoufflée, au lieu de se précipiter sur lui, s’arrêta, se baissa, prit un des gros sabots qu’elle portait, et le lança à la tête du géant avec tant de vigueur, tant d’adresse, qu’elle l’atteignit en plein dans l’œil qui, sanglant, sortit à demi de l’orbite.

Goliath porta les deux mains à son visage en poussant un cri de douleur atroce.

- Je l’ai fait loucher, dit Ciboule en éclatant de rire. Goliath, rendu furieux par la souffrance, au lieu d’attendre les premiers coups que l’on hésitait encore à lui porter, tant son apparence de force herculéenne imposait aux assaillants (le carrier, adversaire digne de lui, ayant été repoussé par un mouvement de la foule), Goliath, dans sa rage, se précipita sur le groupe qui se trouvait à sa portée. Une pareille lutte était trop inégale pour durer longtemps ; mais le désespoir doublant les forces du géant, le combat fut un moment terrible. Le malheureux ne tomba pas d’abord… Pendant quelques secondes, disparaissant presque entièrement sous un essaim d’assaillants acharnés, on vit tantôt un de ses bras d’Hercule se lever dans le vide et retomber en martelant des crânes et des visages ; tantôt sa tête énorme, livide et sanglante, était renversée en arrière par un combattant cramponné à sa chevelure crépue.

Çà et là, les brusques écarts, les violentes oscillations de la foule témoignaient de l’incroyable énergie de la défense de Goliath. Pourtant, le carrier étant parvenu à le joindre, Goliath fut renversé. Une longue clameur de joie féroce annonça cette chute, car, en pareille circonstance, tomber… c’est mourir. Aussi mille voix haletantes et courroucées répétèrent ce cri :

- Mort à l’empoisonneur !

Alors commença une de ces scènes de massacre et de tortures dignes de cannibales, horribles excès, d’autant plus incroyables qu’ils ont toujours pour témoins passifs, ou même pour complices, des gens souvent honnêtes, humains, mais qui, égarés par des croyances ou par des préjugés stupides, se laissent entraîner à toutes sortes de barbaries, croyant accomplir un acte d’inexorable justice. Ainsi que cela arrive, la vue du sang qui coulait à flots des plaies de Goliath enivra ses assaillants, redoubla leur rage. Cent bras s’appesantirent sur ce misérable ; on le foula aux pieds ; on lui écrasa le visage ; on lui défonça la poitrine. Çà et là, au milieu de ces cris furieux : - À mort l’empoisonneur ! on entendait de grands coups sourds suivis de gémissements étouffés ; c’était une effroyable curée : chacun, cédant à un vertige sanguinaire, voulait frapper son coup, arracher son lambeau de chair, des femmes… oui, jusqu’à des femmes, jusqu’à des mères… s’acharnèrent avec rage sur ce corps mutilé.

Il y eut un moment de terreur épouvantable, Goliath, le visage meurtri, souillé de boue, ses vêtements en lambeaux, la poitrine nue, rouge, ouverte ; Goliath, profitant d’un instant de lassitude de ses bourreaux, qui le croyaient achevé, parvint, par un de ces soubresauts convulsifs fréquents dans l’agonie, à se dresser sur ses jambes pendant quelques secondes ; alors, aveuglé par ses blessures, agitant ses bras dans le vide comme pour parer des coups qu’on ne lui portait pas, il murmura ces mots qui sortirent de sa bouche avec des flots de sang :

- Grâce… je n’ai pas empoisonné… grâce.

Cette sorte de résurrection produisit un effet si saisissant sur la foule, qu’un instant elle se recula avec effroi : les clameurs cessèrent, on laissa un peu d’espace autour de la victime, quelques cœurs commençaient même à s’apitoyer, lorsque le carrier, voyant Goliath, aveuglé par le sang, étendre devant lui ses mains çà et là, fit une allusion féroce à un jeu connu et s’écria :

- Casse-cou ! Puis, d’un violent coup de pied dans le ventre, il renversa de nouveau la victime, dont la tête rebondit deux fois sur le pavé…

Au moment où le géant tomba, une voix dans la foule s’écria :

- C’est Goliath !… Arrêtez… ce malheureux est innocent. Et le père d’Aigrigny (c’était lui), cédant à un sentiment généreux, fit de violents efforts pour arriver au premier rang des acteurs de cette scène, y parvint, et alors, pâle, indigné, menaçant, il s’écria :

- Vous êtes des lâches, des assassins ! Cet homme est innocent, je le connais… vous répondrez de sa vie…

Une grande rumeur accueillit ces paroles véhémentes du père d’Aigrigny.

- Tu connais cet empoisonneur ! s’écria le carrier en saisissant le jésuite au collet ; tu es peut-être aussi un empoisonneur !

- Misérable ! s’écria le père d’Aigrigny, en tâchant d’échapper aux étreintes du carrier, tu oses porter la main sur moi !

- Oui… j’ose tout, moi… répondit le carrier.

- Il le connaît… ça doit être un empoisonneur… comme l’autre ! criait-on déjà dans la foule qui se pressait autour des deux adversaires, pendant que Goliath, qui, dans sa chute, s’était ouvert le crâne, faisait entendre un râle agonisant.

À un brusque mouvement du père d’Aigrigny, qui s’était débarrassé du carrier, un assez grand flacon de cristal, très épais, d’une forme particulière et rempli d’une liqueur verdâtre, tomba de sa poche et roula près du corps de Goliath.

À la vue de ce flacon, plusieurs voix s’écrièrent :

- C’est du poison… Voyez-vous… il a du poison sur lui. À cette accusation, les cris redoublèrent, et l’on commença de serrer l’abbé d’Aigrigny de si près, qu’il s’écria :

- Ne me touchez pas ! ne m’approchez pas !…

- Si c’est un empoisonneur, dit une voix, pas plus de grâce pour lui que pour l’autre…

- Moi… un empoisonneur ! s’écria l’abbé, frappé de stupeur.

Ciboule s’était précipitée sur le flacon ; le carrier le saisit, le déboucha, et dit au père d’Aigrigny en le lui tendant :

- Et ça !… qu’est-ce que c’est ?

- Cela n’est pas du poison… s’écria le père d’Aigrigny.

- Alors… bois-le… repartit le carrier.

- Oui… oui… qu’il le boive ! cria la foule.

- Jamais ! reprit le père d’Aigrigny avec épouvante. Et il recula en repoussant vivement le flacon de la main.

- Voyez-vous !… c’est du poison… il n’ose pas boire ! cria-t-on.

Et déjà serré de très près, le père d’Aigrigny trébuchait sur le corps de Goliath.

- Mes amis ! s’écria le jésuite, qui, sans être empoisonneur, se trouvait dans une terrible alternative, car son flacon renfermait des sels préservatifs d’une grande force, aussi dangereux à boire que du poison, mes braves amis, vous vous méprenez ; au nom de Notre Seigneur, je vous jure que…

- Si ce n’est pas du poison… bois donc, reprit le carrier en présentant de nouveau le flacon au jésuite.

- Si tu ne bois pas, à mort ! comme ton camarade, puisque, comme lui, tu empoisonnes le peuple !

- Oui… à mort !… à mort !…

- Mais, malheureux… s’écria le père d’Aigrigny, les cheveux hérissés de terreur, vous voulez donc m’assassiner !

- Et tous ceux que toi et ton camarade vous avez empoisonnés, brigands !

- Mais cela n’est pas vrai… et…

- Bois, alors… répéta l’inflexible carrier ; une dernière fois… décide-toi.

- Boire… cela… mais c’est la mort… s’écria le père d’Aigrigny.

- Ah ! voyez-vous le brigand ! répondit la foule en se resserrant davantage, il avoue… il avoue…

- Il s’est trahi !

- Il l’a dit : «Boire ça… c’est la mort !…» Des cris furieux interrompirent le père d’Aigrigny.

- Mais… écoutez-moi donc ! s’écria l’abbé en joignant les mains, ce flacon, c’est…

- Ciboule, achève celui-là, cria le carrier en poussant du pied Goliath, moi je vais commencer celui-ci. Et il saisit le père d’Aigrigny à la gorge.

À ces mots, deux groupes se formèrent : l’un, conduit par Ciboule, acheva Goliath à coups de pieds, à coups de sabots : bientôt le corps ne fut plus qu’une chose horrible, mutilée, sans nom, sans forme, une masse inerte pétrie de boue et de chairs broyées. Ciboule donna son tartan, on le noua à l’un des pieds disloqués du cadavre, et on le traîna ainsi jusqu’au parapet du quai, et là, au milieu des cris d’une joie féroce, on précipita ces débris sanglants dans la rivière…

Maintenant, ne frémit-on pas en songeant que, dans un temps d’émotion populaire, il suffit d’un mot, d’un seul mot dit imprudemment par un homme honnête, et même sans haine, pour provoquer un si effroyable meurtre !

- C’est peut-être un empoisonneur !… Voilà ce qu’avait dit le buveur du cabaret de la Calandre… rien de plus… et Goliath avait été impitoyablement massacré… Que d’impérieuses raisons pour faire pénétrer l’instruction, les lumières dans les dernières profondeurs des masses… et mettre ainsi bien des malheureux à même de se défendre de tant de préjugés stupides, de tant de superstitions funestes, de tant de fanatismes implacables !…

Comment demander le calme, la réflexion, l’empire de soi-même, le sentiment de la justice, à des êtres abandonnés, que l’ignorance abrutit, que la misère déprave, que les souffrances courroucent, et dont la société ne s’occupe que lorsqu’il s’agit de les enchaîner au bagne ou de les garrotter pour le bourreau !

* * * * *

Le cri terrible dont Morok avait été épouvanté était celui que poussa le père d’Aigrigny lorsque le carrier appesantit sur lui sa main formidable, disant à Ciboule en lui montrant Goliath expirant :

- Achève celui-là… je vais commencer celui-ci.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > X. LA CATHÉDRALE.

X. La cathédrale.

La nuit était presque entièrement venue, lorsque le cadavre mutilé de Goliath fut précipité dans la rivière.

Les oscillations de la foule avaient refoulé jusque dans la rue qui longe le côté gauche de la cathédrale le groupe au pouvoir duquel restait le père d’Aigrigny, qui, parvenu à se dégager de la puissante étreinte du carrier, mais toujours pressé par la multitude qui l’enserrait en criant : Mort à l’empoisonneur ! reculait pas à pas, tâchant de parer les coups qu’on lui portait. À force de présence d’esprit, d’adresse, de courage, retrouvant dans ce moment critique son ancienne énergie militaire, il avait pu jusqu’alors résister et demeurer debout, sachant, par l’exemple de Goliath, que tomber c’était mourir. Quoiqu’il espérât peu d’être utilement entendu, l’abbé appelait de toutes ses forces : «À l’aide ! au secours !…» Cédant le terrain pied à pied, manœuvrant de façon à se rapprocher de l’un des murs de l’église, il parvint enfin à s’acculer dans une encoignure formée par la saillie d’un pilastre et tout près de la baie d’une petite porte.

Cette position était assez favorable ; le père d’Aigrigny, adossé au mur, se trouvait ainsi à l’abri d’une partie des attaques. Mais le carrier, voulant lui ôter cette dernière chance de salut, se précipita sur lui, afin de le saisir et de l’entraîner au milieu du cercle, où il eût été foulé aux pieds. La terreur de la mort donnant au père d’Aigrigny une force extraordinaire, il put encore repousser rudement le carrier et rester comme incrusté dans l’angle où il s’était réfugié. La résistance de la victime redoubla la rage des assaillants, les cris de mort retentirent avec une nouvelle violence.

Le carrier se jeta de nouveau sur le père d’Aigrigny en disant :

- À moi, mes amis !… Celui-là dure trop, finissons-le… Le père d’Aigrigny se vit perdu… Ses forces étaient à bout, il se sentit défaillir… ses jambes tremblèrent… un nuage passa devant sa vue, les hurlements de ces furieux commençaient à arriver presque voilés à son oreille. Le contrecoup de plusieurs violentes contusions reçues, pendant la lutte, à la tête et surtout à la poitrine, se faisait déjà ressentir… Deux ou trois fois une écume sanglante vint aux lèvres de l’abbé, sa position était désespérée… «Mourir assommé par ces brutes, après avoir tant de fois, à la guerre, échappé à la mort !» Telle était la pensée du père d’Aigrigny, lorsque le carrier s’élança vers lui. Soudain, et au moment où l’abbé, cédant à l’instinct de sa conservation, appelait une dernière fois au secours d’une voix déchirante, la porte à laquelle il s’adossait s’ouvrit derrière lui… une main ferme le saisit et l’attira vivement dans l’église. Grâce à ce mouvement, exécuté avec la rapidité de l’éclair, le carrier, lancé en avant pour

Celui-là était Gabriel.

Le jeune missionnaire restait debout au seuil de la porte… Sa longue soutane noire se dessinait sur les profondeurs à demi lumineuses de la cathédrale, tandis que son adorable figure d’archange, encadrée de longs cheveux blonds, pâle, émue de commisération et de douleur, était doucement éclairée par les dernières lueurs du crépuscule.

Cette physionomie resplendissait d’une beauté si divine, elle exprimait une compassion si touchante et si tendre, que la foule se sentit remuée lorsque Gabriel, ses grands yeux bleus humides de larmes, les mains suppliantes, s’écria d’une voix sonore et palpitante :

- Grâce… mes frères !… Soyez humains… soyez justes. Revenu de son premier mouvement de surprise et de son émotion involontaire, le carrier fit un pas vers Gabriel et s’écria :

- Pas de grâce pour l’empoisonneur !… il nous le faut… qu’on nous le rende… ou nous allons le prendre.

- Y songez-vous, mes frères ?… répondit Gabriel ; dans cette église… un lieu sacré… un lieu de refuge… pour tout ce qui est persécuté !…

- Nous empoignerons notre empoisonneur jusque sur l’autel, répondit brutalement le carrier ; ainsi, rendez-le-nous.

- Mes frères, écoutez-moi… dit Gabriel en tendant les bras vers lui.

- À bas la calotte ! cria le carrier ; l’empoisonneur se cache dans l’église… entrons dans l’église.

- Oui !… oui !… cria la foule, entraînée de nouveau par la violence de ce misérable ; à bas la calotte !

- Ils s’entendent.

- À bas les calotins !

- Entrons là comme à l’archevêché !…

- Comme à Saint-Germain l’Auxerrois !…

- Qu’est-ce que cela nous fait, à nous, une église ?

- Si les calotins défendent les empoisonneurs… à l’eau les calotins !…

- Oui !… Oui !…

- Et je vais vous montrer le chemin, moi ! Ce disant, le carrier, suivi de Ciboule et de bon nombre d’hommes déterminés, fit un pas vers Gabriel.

Le missionnaire, voyant depuis quelques secondes le courroux de la foule se ranimer, avait prévu ce mouvement ; se rejetant brusquement dans l’église, il parvint, malgré les efforts des assaillants, à maintenir la porte presque fermée et à la barricader de son mieux au moyen d’une barre de bois qu’il appuya d’un bout sur les dalles et de l’autre sous la saillie d’un des ais transversaux ; grâce à cette espèce d’arc-boutant, la porte pouvait résister quelques minutes.

Gabriel, tout en défendant ainsi l’entrée, criait au père d’Aigrigny :

- Fuyez, mon père… fuyez par la sacristie ; les autres issues sont fermées…

Le jésuite, anéanti, couvert de contusions, inondé d’une sueur froide, sentant les forces lui manquer tout à fait, et se croyant enfin en sûreté, s’était jeté sur une chaise, à demi évanoui… À la voix de Gabriel, l’abbé se leva péniblement, et d’un pas chancelant et hâté, il tâcha de gagner le chœur, séparé par une grille du reste de l’église.

- Vite, mon père !… ajouta Gabriel avec effroi, en maintenant de toutes ses forces la porte vigoureusement assiégée, hâtez-vous, mon Dieu ! hâtez-vous !… Dans quelques minutes… il sera trop tard.

Puis le missionnaire ajouta avec désespoir :

- Et être seul… seul pour arrêter l’invasion de ces insensés…

Il était seul en effet. Au premier bruit de l’attaque, trois ou quatre sacristains et autres employés de la fabrique se trouvaient dans l’église ; mais ces gens, épouvantés, se rappelant le sac de l’archevêché et de Saint-Germain l’Auxerrois, avaient aussitôt pris la fuite ; les uns se réfugièrent et se cachèrent dans les orgues, où ils montèrent rapidement ; les autres se sauvèrent par la sacristie dont ils fermèrent la porte en dedans, enlevant ainsi tout moyen de retraite à Gabriel et au père d’Aigrigny.

Ce dernier, courbé en deux par la douleur, écoutant les pressantes paroles du missionnaire, s’aidant des chaises qu’il rencontrait sur son passage, faisait de vains efforts pour atteindre la grille du chœur… au bout de quelques pas, vaincu par l’émotion, par la souffrance, il chancela, s’affaissa sur lui-même, tomba sur les dalles, et ses sens l’abandonnèrent.

À ce moment même, Gabriel, malgré l’énergie incroyable que lui inspirait le désir de sauver le père d’Aigrigny, sentit la porte s’ébranler enfin sous une formidable secousse et près de céder. Tournant alors la tête pour s’assurer que le jésuite avait au moins pu quitter l’église, Gabriel, à sa grande épouvante, le vit étendu sans mouvement à quelques pas du chœur… Abandonner la porte à demi brisée, courir au père d’Aigrigny, le soulever et le traîner en dedans de la grille du chœur… ce fut pour Gabriel une action aussi rapide que la pensée, car il refermait la grille à l’instant même où le carrier et sa bande, après avoir défoncé la porte, se précipitaient dans l’église.

Debout et en dehors du chœur, les bras croisés sur sa poitrine, Gabriel attendit, calme et intrépide, cette foule encore exaspérée par une résistance inattendue.

La porte enfoncée, les assaillants firent une violente irruption, mais à peine eurent-ils mis le pied dans l’église, qu’il se passa une scène étrange.

La nuit était venue… quelques lampes d’argent jetaient seules une pâle clarté au milieu du sanctuaire, dont les bas côtés disparaissaient noyés dans l’ombre. À leur brusque entrée dans cette immense cathédrale, sombre, silencieuse et déserte, les plus audacieux restèrent interdits, presque craintifs devant la grandeur imposante de cette solitude de pierre.

Les cris, les menaces expirèrent aux lèvres de ces furieux. On eût dit qu’ils redoutaient de réveiller les échos de ces voûtes énormes… de ces voûtes noires, d’où suintait une humidité sépulcrale qui glaça leurs fronts enflammés de colère, et tomba sur leurs épaules comme une froide chape de plomb. La tradition religieuse, la routine, les habitudes ou les souvenirs d’enfance ont tant d’action sur certains hommes, qu’à peine entrés, plusieurs compagnons du carrier se découvrirent respectueusement, inclinèrent leur tête nue, et marchèrent avec précaution, afin d’amortir le bruit de leurs pas sur les dalles sonores.

Puis ils échangèrent quelques mots d’une voix basse et craintive.

D’autres, cherchant timidement des yeux, à une hauteur incommensurable, les derniers arceaux de ce vaisseau gigantesque alors perdus dans l’obscurité, se sentaient presque effrayés de se voir si petits au milieu de cette immensité remplie de ténèbres…

Mais, à la première plaisanterie du carrier, qui rompit ce respectueux silence, cette émotion passa bientôt.

- Ah çà, mille tonnerres ! s’écria-t-il, est-ce que nous prenons haleine pour chanter vêpres ! S’il y avait du vin dans le bénitier, à la bonne heure.

Quelques éclats de rire sauvages accueillirent ces paroles.

- Pendant ce temps-là, le brigand nous échappe, dit l’un.

- Et nous sommes volés, reprit Ciboule.

- On dirait qu’il y a des poltrons ici, et qu’ils ont peur des sacristains, ajouta le carrier.

- Jamais… cria-t-on en chœur, jamais ; on ne craint personne…

- En avant !

- Oui !… oui !… en avant ! cria-t-on de toutes parts.

Et l’animation, un moment calmée, redoubla au milieu d’un nouveau tumulte. Quelques instants après, les yeux des assaillants, habitués à cette pénombre, distinguèrent, au milieu de la pâle auréole de lumière projetée par une lampe d’argent, la figure imposante de Gabriel, debout en dehors de la grille du chœur.

- L’empoisonneur est ici caché dans un coin ! cria le carrier. Il faut forcer ce curé à nous le rendre, le brigand…

- Il en répond.

- C’est lui qui l’a fait se sauver dans l’église.

- Il payera pour tous les deux, si on ne trouve pas l’autre. À mesure que s’effaçait la première impression de respect involontairement ressentie par la foule, les voix s’élevaient davantage et les visages devenaient d’autant plus farouches, d’autant plus menaçants que chacun avait honte d’un moment d’hésitation et de faiblesse.

- Oui !… oui !… s’écrièrent plusieurs voix tremblantes de colère ; il nous faut la vie de l’un ou de l’autre.

- Ou de tous les deux…

- Tant pis ! pourquoi ce calotin veut-il nous empêcher d’écharper notre empoisonneur !

- À mort ! à mort ! À cette explosion de cris féroces, qui retentit d’une façon effrayante au milieu des gigantesques arceaux de la cathédrale, la foule, ivre de rage, se précipita vers la grille du chœur, à la porte duquel se tenait Gabriel. Le jeune missionnaire, qui, mis en croix par les sauvages des montagnes Rocheuses, priait encore le Seigneur de pardonner à ses bourreaux, avait trop de courage dans le cœur, trop de charité dans l’âme pour ne pas risquer mille fois sa vie afin de sauver le père d’Aigrigny… cet homme qui l’avait trompé avec une si lâche et si cruelle hypocrisie.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XI. LES MEURTRIERS.

XI. Les meurtriers.

Le carrier, suivi de la bande, courant vers Gabriel, qui avait fait quelques pas de plus en avant de la grille du chœur, s’écria les yeux étincelants de rage :

- Où est l’empoisonneur ! il nous le faut…

- Et qui vous a dit qu’il fût empoisonneur, mes frères ! reprit Gabriel, de sa voix pénétrante et sonore. Un empoisonneur !… et où sont les preuves !… les témoins !… les victimes !…

- Assez !… nous ne sommes pas ici à confesse… répondit brutalement le carrier d’un air menaçant.

- Rendez-nous notre homme, il faut qu’il y passe… sinon, vous payerez pour lui…

- Oui !… oui !… crièrent plusieurs voix.

- Ils s’entendent !…

- Il nous faut l’un ou l’autre !

- Eh bien, me voici, dit Gabriel en relevant la tête et s’avançant avec un calme rempli de résignation et de majesté.

- Moi ou lui, ajouta-t-il, que vous importe ? Vous voulez du sang : prenez le mien, mes frères, car un funeste délire trouble votre raison.

Ces paroles de Gabriel, son courage, la noblesse de son attitude, la beauté de ses traits avaient impressionné quelques assaillants, lorsque soudain une voix s’écria :

- Eh ! les amis !… l’empoisonneur est là, derrière la grille…

- Où ça ?… où ça ?… cria-t-on.

- Tenez… là… voyez-vous… étendu sur le carreau… À ces mots, les gens de cette bande qui jusque-là s’étaient à peu près tenus en masse compacte dans l’espèce de couloir qui sépare les deux côtés de la nef, où sont rangées les chaises, ces gens se dispersèrent de tous côtés afin de courir à la grille du chœur, dernière et seule barrière qui défendît le père d’Aigrigny.

Pendant cette manœuvre, le carrier, Ciboule et d’autres s’avancèrent droit vers Gabriel en criant avec une joie féroce :

- Cette fois, nous le tenons… À mort l’empoisonneur ! Pour sauver le père d’Aigrigny, Gabriel se fût laissé massacrer à la porte de la grille ; mais plus loin, cette grille, haute de quatre pieds au plus, allait être en un instant abattue ou escaladée.

Le missionnaire perdit tout espoir d’arracher le jésuite à une mort affreuse. Pourtant il s’écria :

- Arrêtez !… pauvres insensés ! Et il se jeta au-devant de la foule, en étendant les mains vers elle. Son cri, son geste, sa physionomie exprimèrent une autorité à la fois si tendre et si fraternelle, qu’il y eut un moment d’hésitation dans la foule ; mais à cette hésitation succédèrent bientôt ces cris de plus en plus furieux :

- À mort ! à mort !

- Vous voulez sa mort ! dit Gabriel en pâlissant encore.

- Oui !… oui !…

- Eh bien ! qu’il meure… s’écria le missionnaire saisi d’une inspiration subite, oui, qu’il meure à l’instant…

Ces mots du jeune prêtre frappèrent la foule de stupeur. Pendant quelques secondes, ces hommes, muets, immobiles, et pour ainsi dire paralysés, regardèrent Gabriel avec une surprise ébahie.

- Cet homme est coupable, dites-vous ? reprit le jeune missionnaire d’une voix tremblante d’émotion, vous l’avez jugé sans preuves, sans témoins ; qu’importe !… il mourra… Vous lui reprochez d’être un empoisonneur ?… et ses victimes, où sont-elles ? Vous l’ignorez… qu’importe ! il est condamné… Sa défense, ce droit sacré de tout accusé… vous refusez de l’entendre… qu’importe encore ! son arrêt est prononcé.

Vous n’avez jamais vu cet infortuné, il ne vous a fait aucun mal, vous ne savez s’il en a fait à quelqu’un… et, devant les hommes, vous prenez la responsabilité de sa mort… vous entendez bien… de sa mort. Qu’il en soit donc ainsi, votre conscience vous absoudra… je le veux croire… Le condamné mourra… il va mourir, la sainteté de la maison de Dieu ne le sauvera pas…

- Non !… non !… crièrent plusieurs voix avec acharnement.

- Non… reprit Gabriel avec une chaleur croissante, non. Vous voulez répandre le sang, et vous le répandrez jusque dans le temple du Seigneur… C’est, dites-vous, votre droit… Vous faites acte de terrible justice… Mais alors, pourquoi tant de bras robustes pour achever cet homme expirant ? Pourquoi ces cris, ces fureurs, ces violences ? Est-ce donc ainsi que s’exercent les jugements du peuple, du peuple équitable et fort ? Non, non, lorsque, sûr de son droit, il frappe son ennemi… il le frappe avec le calme du juge qui, en son âme et conscience, rend un arrêt… Non, le peuple équitable et fort ne frappe pas en aveugle, en furieux, en poussant des cris de rage, comme s’il voulait s’étourdir sur quelque lâche et horrible assassinat… Non, ce n’est pas ainsi que doit s’accomplir le redoutable droit que vous voulez exercer à cette heure… car vous le voulez.

- Oui, nous le voulons, s’écrièrent le carrier, Ciboule et plusieurs des plus impitoyables, tandis qu’un grand nombre restaient muets, frappés des paroles de Gabriel, qui venait de leur peindre sous de si vives couleurs l’acte affreux qu’ils voulaient commettre. Oui, reprit le carrier, c’est notre droit, nous voulons tuer l’empoisonneur…

Ce disant, le misérable, l’œil sanglant, la joue enflammée, s’avança à la tête d’un groupe résolu, et, marchant en avant, il fit un geste comme s’il eût voulu repousser et écarter de son passage Gabriel debout et toujours en avant de la grille.

Mais, au lieu de résister au bandit, le missionnaire fit vivement deux pas à sa rencontre, le prit par le bras, et lui dit d’une voix ferme :

- Venez… Et entraînant pour ainsi dire à sa suite le carrier stupéfait, que ses compagnons abasourdis par ce nouvel incident n’osèrent suivre tout d’abord… Gabriel parcourut rapidement l’espace qui le séparait du chœur, en ouvrit la grille, et amenant le carrier, qu’il tenait toujours par le bras, jusqu’au corps du père d’Aigrigny étendu sur les dalles, il cria :

- Voici la victime… elle est condamnée… frappez-la !…

- Moi ! s’écria le carrier en hésitant, moi… tout seul…

- Oh ! reprit Gabriel avec amertume, il n’y a aucun danger, vous l’achèverez facilement… il est anéanti par la souffrance… il lui reste à peine un souffle de vie… il ne fera aucune résistance… Ne craignez rien ! ! !

Le carrier restait immobile, pendant que la foule, étrangement impressionnée par cet incident, se rapprochait peu à peu de la grille, sans oser la franchir.

- Frappez donc ! reprit Gabriel en s’adressant au carrier, et lui montrant la foule d’un geste solennel, voici les juges… et vous êtes le bourreau…

- Non, s’écria le carrier en se reculant et détournant les yeux, je ne suis pas le bourreau… moi ! ! !

La foule resta muette… Pendant quelques secondes, pas un mot, pas un cri ne troubla le silence de l’imposante cathédrale.

Dans un cas désespéré, Gabriel avait agi avec une profonde connaissance du cœur humain.

Lorsque la multitude, égarée par une rage aveugle, se rue sur une victime en poussant des clameurs féroces, et que chacun frappe son coup, cette espèce d’épouvantable meurtre en commun semble à tous moins horrible, parce que tous en partagent la solidarité… puis les cris, la vue du sang, la défense désespérée de l’homme que l’on massacre, finissent par causer une sorte d’ivresse féroce ; mais que, parmi ces fous furieux qui ont trempé dans cet homicide, on en prenne un, qu’on le mette seul en face d’une victime incapable de se défendre, et qu’on lui dise : «Frappe !», presque jamais il n’osera frapper. Il en était ainsi du carrier ; ce misérable tremblait à l’idée d’un meurtre commis par lui seul et de sang-froid.

La scène précédente s’était passée très rapidement ; parmi les compagnons du carrier les plus rapprochés de la grille, quelques-uns ne comprirent pas une impression qu’ils eussent ressentie comme cet homme indomptable, si comme à lui on leur avait dit : «Faites l’office du bourreau.» Plusieurs hommes de sa bande murmurèrent donc en le blâmant hautement de sa faiblesse.

- Il n’ose pas achever l’empoisonneur, disait l’un.

- Le lâche !

- Il a peur.

- Il recule. En entendant ces rumeurs, le carrier courut à la grille, l’ouvrit toute grande, et, montrant du geste le corps du père d’Aigrigny, il s’écria :

- S’il y en a un plus hardi que moi, qu’il aille l’achever… qu’il fasse le bourreau… voyons.

À cette proposition, les murmures cessèrent. Un silence profond régna de nouveau dans la cathédrale : toutes ces physionomies, naguère irritées, devinrent mornes, confuses, presque effrayées ; cette foule égarée commençait surtout à comprendre la lâcheté féroce de l’acte qu’elle voulait commettre. Personne n’osait plus aller frapper isolément cet homme expirant.

Tout à coup, le père d’Aigrigny poussa une sorte de râle d’agonie ; sa tête et l’un de ses bras se relevèrent par un mouvement convulsif, puis retombèrent aussitôt sur la dalle comme s’il eût expiré…

Gabriel poussa un cri d’angoisse et se jeta à genoux auprès du père d’Aigrigny en disant :

- Grand Dieu ! il est mort…

Singulière mobilité de la foule si impressionnable pour le mal comme pour le bien. Au cri déchirant de Gabriel, ces gens, qui, un instant auparavant, demandaient à grands cris le massacre de cet homme, se sentirent presque apitoyés… Ces mots, il est mort ! circulèrent à voix basse dans la foule, avec un léger frémissement, pendant que Gabriel soulevait d’une main la tête appesantie du père d’Aigrigny, et de l’autre cherchait son pouls à travers son épiderme glacé.

- Monsieur le curé, dit le carrier en se penchant vers Gabriel, vraiment, est-ce qu’il n’y a plus de ressource ?…

La réponse de Gabriel fut attendue avec anxiété au milieu d’un silence profond ; à peine si l’on osait échanger quelques paroles à voix basse…

- Soyez béni, mon Dieu ! s’écria tout à coup Gabriel, son cœur bat…

- Son cœur bat… répéta le carrier en retournant la tête vers la foule pour lui apprendre cette bonne nouvelle.

- Ah ! son cœur bat, redit tout bas la foule.

- Il y a de l’espoir… nous pourrons le sauver… ajouta Gabriel avec une expression de bonheur indicible.

- Nous pourrons le sauver, répéta machinalement le carrier.

- On pourra le sauver, murmura doucement la foule.

- Vite, vite, reprit Gabriel en s’adressant au carrier, aidez-moi, mon frère ; transportons-le dans une maison voisine… on lui donnera là les premiers soins…

Le carrier obéit avec empressement.

Pendant que le missionnaire soulevait le père d’Aigrigny par-dessous les bras, le carrier prit par les jambes ce corps presque inanimé ; à eux deux ils le transportèrent en dehors du chœur…

À la vue du redoutable carrier aidant le jeune prêtre à secourir cet homme qu’elle poursuivait naguère de cris de mort, la multitude éprouva un soudain revirement de pitié. Ces hommes, subissant la pénétrante influence de la parole et de l’exemple de Gabriel, se sentirent attendris ; ce fut alors à qui offrirait ses services.

- Monsieur le curé, il serait mieux sur une chaise que l’on porterait à bras, dit Ciboule.

- Voulez-vous que j’aille chercher un brancard à l’Hôtel-Dieu ? dit un autre.

- Monsieur le curé, j’vas vous remplacer, ce corps est trop lourd pour vous.

- Ne vous donnez pas la peine, dit un homme vigoureux en s’approchant respectueusement du missionnaire ; je le porterai bien, moi.

- Si je filais chercher une voiture, monsieur le curé ? dit un affreux gamin en ôtant sa calotte grecque.

- Tu as raison, dit le carrier ; cours vite, moutard.

- Mais, avant, demande donc à monsieur le curé s’il veut que tu ailles chercher une voiture, dit Ciboule en arrêtant l’impatient messager.

- C’est juste, reprit un des assistants, nous sommes ici dans une église, c’est monsieur le curé qui commande. Il est chez lui.

- Oui, oui, allez vite, mon enfant, dit Gabriel à l’obligeant gamin. Pendant que celui-ci perçait la foule, une voix dit :

- J’ai une bouteille d’osier avec de l’eau-de-vie dedans, ça peut-il servir ?

- Sans doute, répondit vivement Gabriel ; donnez, donnez… on frottera les tempes du malade avec ce spiritueux, et on le lui fera respirer…

- Passez la bouteille… cria Ciboule, et surtout ne mettez pas le nez dedans… La bouteille, passant de mains en mains avec précaution, parvint intacte jusqu’à Gabriel.

En attendant l’arrivée de la voiture, le père d’Aigrigny avait été momentanément assis sur une chaise ; pendant que plusieurs hommes de bonne volonté soutenaient soigneusement l’abbé, le missionnaire lui faisait aspirer un peu d’eau-de-vie ; au bout de quelques minutes, ce spiritueux agit puissamment sur le jésuite ; il fit quelques mouvements, et un profond soupir souleva sa poitrine oppressée.

- Il est sauvé… il vivra, s’écria Gabriel d’une voix triomphante ; il vivra… mes frères.

- Ah ! tant mieux !… dirent plusieurs voix.

- Oh ! oui, tant mieux ! mes frères, reprit Gabriel, car, au lieu d’être accablés par les remords d’un crime, vous vous souviendrez d’une action charitable et juste… Remercions Dieu de ce qu’il a changé votre fureur aveugle en un sentiment de compassion. Invoquons-le… pour que vous-mêmes et tous ceux que vous aimez tendrement ne courent jamais l’affreux danger auquel cet infortuné vient d’échapper… Ô mes frères ! ajouta Gabriel en montrant le Christ avec une émotion touchante et rendue plus communicative encore par l’expression de sa figure angélique, ô mes frères, n’oublions jamais que celui qui est mort sur cette croix pour la défense des opprimés, obscurs enfants du peuple comme nous, a dit ces tendres paroles si douces au cœur : Aimons-nous les uns les autres !… Ne les oublions jamais ! aimons-nous, mes frères ! secourons-nous, et nous autres, pauvres gens, nous en deviendrons meilleurs, plus heureux et plus justes ! Aimons-nous !… aimons-nous, mes frères, et prosternons-nous devant le Christ, ce Dieu de

Ce disant, Gabriel s’agenouilla. Tous l’imitèrent respectueusement tant sa parole simple, convaincue, était puissante.

À ce moment, un singulier incident vint ajouter à la grandeur de cette scène.

Nous l’avons dit, peu d’instants avant que la bande du carrier eût fait irruption dans l’église, plusieurs personnes qui s’y trouvaient avaient pris la fuite ; deux d’entre elles s’étaient réfugiées dans l’orgue, et de cet abri avaient assisté, invisibles, à la scène précédente. L’une de ces personnes était un jeune homme chargé de l’entretien des orgues, assez bon musicien pour en jouer ; profondément ému du dénouement inespéré de cet événement d’abord si tragique, cédant enfin à une inspiration d’artiste, ce jeune homme, au moment où il vit le peuple s’agenouiller comme Gabriel, ne put s’empêcher de se mettre au clavier… Alors, une sorte d’harmonieux soupir, d’abord presque insensible, sembla s’exhaler du sein de l’immense cathédrale, comme une aspiration divine… puis, aussi suave, aussi aérienne que la vapeur embaumée de l’encens, elle monta et s’épandit jusqu’aux voûtes sonores ; peu à peu ces faibles et doux accords, quoique toujours voilés, se changèrent en une mélodie d’un charme indéfinissable, à la fois religieux, mélancolique et tendre, qui s’élevait au ciel comme un chant ineffable de reconnaissance et d’amour… Ces accords avaient d’abord été si faibles, si voilés, que la multitude agenouillée s’était, sans surprise, peu à peu abandonnée à l’irrésistible influence de cette harmonie enchanteresse… Alors bien des yeux, jusque-là secs et farouches, se mouillèrent de larmes… bien des cœurs endurcis battirent doucement, en se rappelant les mots prononcés par Gabriel avec un accent si tendre : Aimons-nous les uns les autres.

Ce fut à ce moment que le père d’Aigrigny revint à lui… et ouvrit les yeux.

Il se crut sous l’impression d’un rêve… Il avait perdu les sens à la vue d’une populace en furie, qui, l’injure et le blasphème aux lèvres, le poursuivait de cris de mort jusque dans le saint temple… le jésuite rouvrait les yeux… et à la pâle clarté des lampes du sanctuaire, aux sons religieux de l’orgue, il voyait cette foule naguère si menaçante, si implacable, alors agenouillée, silencieuse, émue, recueillie et courbant humblement le front devant la majesté du saint lieu.

Quelques minutes après, Gabriel, porté presque en triomphe sur les bras de la foule, montait dans la voiture au fond de laquelle était étendu le père d’Aigrigny, qui avait peu à peu complètement repris ses esprits. Cette voiture, d’après l’ordre du jésuite, s’arrêta devant la porte d’une maison de la rue de Vaugirard ; il eut la force et le courage d’entrer seul dans cette demeure, où Gabriel ne fut pas introduit et où nous conduirons le lecteur.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XII. LA PROMENADE.

XII. La promenade.

À l’extrémité de la rue de Vaugirard, on voyait alors un mur fort élevé, seulement percé dans toute sa longueur par une petite porte à guichet. Cette porte ouverte, on traversait une cour entourée de grilles doublées de panneaux de persiennes, qui empêchaient de voir à travers l’intervalle des barreaux ; l’on entrait ensuite dans un vaste et beau jardin, symétriquement planté, au fond duquel s’élevait un bâtiment à deux étages d’un aspect parfaitement confortable, et construit sans luxe, mais avec une simplicité cossue (que l’on excuse cette vulgarité), signe évident de l’opulence discrète.

Peu de jours s’étaient passés depuis que le père d’Aigrigny avait été si courageusement arraché par Gabriel à la fureur populaire. Trois ecclésiastiques portant des robes noires, des rabats blancs et des bonnets carrés, se promenaient dans le jardin d’un pas lent et mesuré ; le plus jeune de ces trois prêtres semblait avoir trente ans ; sa figure était pâle, creuse et empreinte d’une certaine rudesse ascétique ; ses deux compagnons, âgés de cinquante à soixante ans, avaient, au contraire, une physionomie à la fois béate et rusée ; leurs joues luisaient au soleil, vermeilles et rebondies, tandis que leurs trois mentons, grassement étagés, descendaient mollement jusque sur la fine batiste de leurs rabats. Selon les règles de leur ordre (ils appartenaient à la société de Jésus), qui leur défendent de se promener seulement deux ensemble, ces trois congréganistes ne se quittaient pas d’une seconde.

- Je crains bien, disait l’un des deux en continuant une conversation commencée et parlant d’une personne absente, je crains bien que la continuelle agitation à laquelle le révérend père a été en proie depuis que le choléra l’a frappé, n’ait usé ses forces… et causé la dangereuse rechute qui aujourd’hui fait craindre pour ses jours.

- Jamais, dit-on, reprit l’autre révérend père, on n’a vu d’inquiétudes et d’angoisses pareilles aux siennes.

- Aussi, dit amèrement le plus jeune prêtre, est-il pénible de penser que Sa Révérence le père Rodin a été un sujet de scandale en raison de ses refus obstinés de faire avant-hier une confession publique, lorsque son état parut si désespéré, qu’entre deux accès de son délire on crut devoir lui proposer les derniers sacrements.

- Sa Révérence a prétendu n’être pas aussi mal qu’on le supposait, reprit un des pères, et qu’il accomplirait ses derniers devoirs lorsqu’il en sentirait la nécessité.

- Le fait est que depuis trois jours qu’on l’a amené ici mourant… sa vie n’a été, pour ainsi dire, qu’une longue et douloureuse agonie, et pourtant il vit encore.

- Moi, je l’ai veillé pendant les trois premiers jours de sa maladie, avec M. Rousselet, l’élève du docteur Baleinier, reprit le plus jeune père ; il n’a presque pas eu un moment de connaissance, et lorsque le Seigneur lui accordait quelques instants lucides, il les employait en emportements détestables contre le sort qui le clouait sur son lit.

- On affirme, reprit l’autre révérend père, que le père Rodin aurait répondu à Mgr le cardinal Malipieri, qui était venu l’engager à faire une fin exemplaire, digne d’un fils de Loyola, notre saint fondateur (à ces mots, les trois jésuites s’inclinèrent simultanément comme s’ils eussent été mus par un même ressort), on affirme, dis-je, que le père Rodin aurait répondu à Son Éminence : Je n’ai pas besoin de me confesser publiquement… JE VEUX VIVRE ET JE VIVRAI.

- Je n’ai pas été témoin de cela… mais si le père Rodin a osé prononcer de telles paroles… dit vivement le jeune père indigné, c’est un…

Puis la réflexion lui venant sans doute à propos, il jeta un regard oblique sur ses deux compagnons muets, impassibles, et il ajouta :

- C’est un grand malheur pour son âme… mais je suis certain qu’on a calomnié Sa Révérence.

- C’est aussi seulement comme bruit calomnieux que je rapportais ces paroles, dit l’autre prêtre en échangeant un regard avec son compagnon.

Un assez long silence suivit cet entretien. En conversant ainsi, les trois congréganistes avaient parcouru une longue allée aboutissant à un quinconce. Au milieu de ce rond-point, d’où rayonnaient d’autres avenues, on voyait une grande table ronde en pierre ; un homme, aussi vêtu du costume ecclésiastique, était agenouillé sur cette table ; on lui avait attaché sur le dos et sur la poitrine deux grands écriteaux.

L’un portait ce mot écrit en grosses lettres : INSOUMIS.

L’autre : CHARNEL.

Le révérend père qui subissait, selon la règle, à l’heure de la promenade, cette niaise et humiliante punition d’écolier, était un homme de quarante ans, à la carrure d’Hercule, au cou de taureau, aux cheveux noirs et crépus, au visage basané ; quoique, selon l’usage, il tînt constamment et humblement les yeux baissés, on devinait, à la rude et fréquente contraction de ses gros sourcils, que son ressentiment intérieur était peu d’accord avec son apparente résignation, surtout lorsqu’il voyait s’approcher de lui les révérends pères qui, en assez grand nombre et toujours trois par trois ou isolément, se promenaient dans les allées aboutissant au rond-point où il était exposé.

Lorsqu’ils passèrent devant ce vigoureux pénitent, les trois révérends pères dont nous avons parlé, obéissant à un mouvement d’une régularité, d’un ensemble admirable, levèrent simultanément les yeux au ciel comme pour lui demander pardon de l’abomination et de la désolation dont un des leurs était cause ; puis, d’un second regard, non moins mécanique que le premier, ils foudroyèrent, toujours simultanément, le pauvre diable aux écriteaux, robuste gaillard qui semblait réunir tous les droits possibles à se montrer insoumis et charnel ; après quoi, poussant comme un seul homme trois profonds soupirs d’indignation sainte, d’une intonation exactement pareille, les révérends pères recommencèrent leur promenade avec une précision automatique.

Parmi les autres pères qui se promenaient aussi dans le jardin, on apercevait çà et là plusieurs laïques, et voici pourquoi : les révérends pères possédaient une maison voisine, séparée seulement de la leur par une charmille ; dans cette maison, bon nombre de dévots venaient, à certaines époques, se mettre en pension afin de faire ce qu’ils appellent dans leur jargon des retraites. C’était charmant ; on trouvait ainsi réunis l’agrément d’une charmante petite chapelle, nouvelle et heureuse combinaison du confessionnal et du logement garni, de la table d’hôte et du sermon. Précieuse imagination de cette sainte hôtellerie où les aliments corporels et spirituels étaient aussi appétissants que délicatement choisis et servis ; où l’on restaurait l’âme et le corps à tant par tête ; où l’on pouvait faire gras le vendredi en toute sécurité de conscience moyennant une dispense de Rome, pieusement portée sur la carte à payer, immédiatement après le café et l’eau-de-vie. Aussi, disons-le, à la louange de la profonde habileté financière des révérends pères et à leur insinuante dextérité, la pratique abondait… Et comment n’aurait-elle pas abondé ? le gibier était faisandé avec tant d’à-propos, la route du paradis si facile, la marée si fraîche, la rude voie du salut si bien déblayée d’épines et si gentiment sablée de sable couleur de rose, les primeurs si abondantes, les pénitences si légères, sans compter les excellents saucissons d’Italie et les indulgences du saint-père qui arrivaient directement de Rome, et de première main, et de premier choix, s’il vous plaît ! Quelles tables d’hôte auraient pu affronter une telle concurrence ?

On trouvait dans cette calme, grasse et opulente retraite tant d’accommodements avec le ciel ! Pour bon nombre de gens à la fois riches et dévots, craintifs et douillets, qui, tout en ayant une peur atroce des cornes du diable, ne peuvent renoncer à une foule de péchés mignons fort délectables, la direction complaisante et la morale élastique des révérends pères était inappréciable.

En effet, quelle profonde reconnaissance un vieillard corrompu, personnel et poltron, ne devait-il pas avoir pour ces prêtres qui l’assuraient contre les coups de fourche de Belzébuth, et lui garantissaient les béatitudes éternelles, le tout sans lui demander le sacrifice d’un seul de ses goûts vicieux, des appétits dépravés ou des sentiments de hideux égoïsme dont il s’était fait une si douce habitude ! Aussi, comment récompenser ces confesseurs si gaillardement indulgents, ces guides spirituels d’une complaisance si égrillarde ? Hélas, mon Dieu ! cela se paye tout benoîtement par l’abandon futur de beaux et bons immeubles, de brillants écus bien trébuchants, le tout au détriment des héritiers du sang, souvent pauvres, honnêtes, laborieux, et ainsi pieusement dépouillés par les révérends pères.

Un des vieux religieux dont nous avons parlé, faisant allusion à la présence des laïques dans le jardin de la maison, et voulant rompre sans doute un silence devenu assez embarrassant, dit au jeune religieux d’une figure sombre et fanatique :

- L’avant-dernier pensionnaire que l’on a amené blessé dans notre maison de retraite continue sans doute de se montrer aussi sauvage, car je ne le vois pas avec nos autres pensionnaires.

- Peut-être, dit l’autre religieux, préfère-t-il se promener seul dans le jardin du bâtiment neuf.

- Je ne crois pas que cet homme, depuis qu’il habite notre maison de retraite, soit même descendu dans le petit parterre contigu au pavillon isolé qu’il occupe au fond de l’établissement ; le père d’Aigrigny, qui seul communiquait avec lui, se plaignait dernièrement de la sombre apathie de ce pensionnaire… que l’on n’a pas encore vu une seule fois à la chapelle, ajouta sévèrement le jeune père.

- Peut-être n’est-il pas en état de s’y rendre, reprit un des révérends pères.

- Sans doute, répondit l’autre, car j’ai entendu dire au docteur Baleinier que l’exercice eût été fort salutaire à ce pensionnaire encore convalescent, mais qu’il se refusait obstinément à sortir de sa chambre.

- On peut toujours se faire porter à la chapelle, dit le jeune père d’une voix brève et dure ; puis, restant dès lors silencieux, il continua de marcher à côté de ses deux compagnons, qui continuèrent l’entretien suivant :

- Vous ne connaissez pas le nom de ce pensionnaire ?

- Depuis quinze jours que je le sais ici, je ne l’ai jamais entendu appeler autrement que le monsieur du pavillon.

- Un de nos servants, qui est attaché à sa personne, et qui ne le nomme pas autrement, m’a dit que c’était un homme d’une extrême douceur, paraissant affecté d’un profond chagrin ; il ne parle presque jamais, souvent il passe des heures entières le front entre ses deux mains ; du reste, il paraît se plaire assez dans la maison ; mais, chose étrange, il préfère au jour une demi-obscurité ; et, par une autre singularité, la lueur du feu lui cause un malaise tellement insupportable, que malgré le froid des dernières journées de mars, il n’a pas souffert que l’on allumât du feu dans sa chambre.

- C’est peut-être un maniaque.

- Non, le servant me disait au contraire que le monsieur du pavillon était d’une raison parfaite, mais que la clarté du feu lui rappelait probablement quelque pénible souvenir.

- Le père d’Aigrigny doit être, mieux que personne, instruit de ce qui regarde le monsieur du pavillon, puisque tel est son nom, car il passe presque chaque jour en longue conférence avec lui.

- Le père d’Aigrigny a, du moins, depuis trois jours, interrompu ces conférences ; car il n’est pas sorti de sa chambre depuis que l’autre soir on l’a ramené en fiacre, gravement indisposé, dit-on.

- C’est juste ; mais j’en reviens à ce que disait tout à l’heure notre cher frère, reprit l’autre en montrant du regard le jeune père qui marchait les yeux baissés, semblant compter les grains de sable de l’allée : il est singulier que ce convalescent, cet inconnu, n’ait pas encore paru à la chapelle… Nos autres pensionnaires viennent surtout ici pour faire des retraites dans un redoublement de ferveur religieuse… comment le monsieur du pavillon ne partage-t-il pas ce zèle ?

- Alors, pourquoi a-t-il choisi pour séjour notre maison plutôt qu’une autre ?

- Peut-être est-ce une conversion, peut-être est-il venu pour s’instruire dans notre sainte religion.

Et la promenade continua entre ces trois prêtres.

À entendre cette conversation vide, puérile et remplie de caquetages sur des tiers (d’ailleurs personnages importants de cette histoire), on aurait pris ces trois révérends pères pour des hommes médiocres ou vulgaires, et l’on se serait gravement trompé ; chacun, selon le rôle qu’il était appelé à jouer dans la troupe dévote, possédait quelque rare et excellent mérite, toujours accompagné de cet esprit audacieux et insinuant, opiniâtre et madré, flexible et dissimulé, particulier à la majorité des membres de la société.

Mais, grâce à l’obligation de mutuel espionnage imposé à chacun, grâce à la haineuse défiance qui en résultait et au milieu de laquelle vivaient ces prêtres, ils n’échangeaient entre eux que des banalités insaisissables à la délation, réservant toutes les facultés de leur esprit pour exécuter passivement la volonté du chef, joignant alors, dans l’accomplissement des ordres qu’ils en recevaient, l’obéissance la plus absolue, la plus aveugle quant au fond, et la dextérité la plus inventive, la plus diabolique quant à la forme.

Ainsi, l’on nombrerait difficilement les riches successions, les dons opulents que les deux révérends pères, à figures si débonnaires et si fleuries, avaient fait entrer dans le sac toujours ouvert, toujours béant, toujours aspirant, de la congrégation, employant, pour exécuter ces prodigieux tours de gibecière opérés sur des esprits faibles, sur des malades et sur des mourants, tantôt la benoîte séduction, la ruse pateline, les promesses de bonnes petites places dans le paradis, etc., etc., tantôt la calomnie, les menaces et l’épouvante.

Le plus jeune des trois révérends pères, précieusement doué d’une figure pâle et décharnée, d’un regard sombre et fanatique, d’un ton acerbe et intolérant, était une manière de prospectus ascétique, une sorte d’échantillon vivant, que la compagnie lançait en avant dans certaines circonstances, lorsqu’il lui fallait persuader à des simples que rien n’était plus rude, plus austère que les fils de Loyola, et qu’à force d’abstinences et de mortifications, ils devenaient osseux et diaphanes comme des anachorètes, créance que les pères à larges panses et à joues rebondies auraient difficilement propagée : en un mot, comme dans une troupe de vieux comédiens, on tâchait, autant que possible, que chaque rôle eût le physique de l’emploi.

En devisant ainsi que nous l’avons dit, les révérends pères étaient arrivés auprès d’un bâtiment contigu à l’habitation principale et disposé en manière de magasin ; on communiquait dans cet endroit par une entrée particulière qu’un mur assez élevé rendait invisible ; à travers une fenêtre ouverte et grillée on entendait le tintement métallique d’un maniement d’écus presque continuel ; tantôt ils semblaient ruisseler comme si on les eût vidés d’un sac sur une table, tantôt ils rendaient ce bruit sec des piles que l’on entasse.

Dans ce bâtiment se trouvait la caisse commerciale où l’on venait acquitter le prix des gravures, des chapelets, etc., fabriqués par la congrégation et répandus à profusion en France par la complicité de l’Église, livres presque toujours stupides, insolents, licencieux ou menteurs, ouvrages détestables, dans lesquels tout ce qu’il y a de beau, de grand, d’illustre, dans la glorieuse histoire de notre république immortelle, est travesti ou insulté en langage des halles. Quant aux gravures représentant les miracles modernes, elles étaient annotées avec une effronterie burlesque qui dépasse de beaucoup les affiches les plus bouffonnes des saltimbanques de la foire.

Après avoir complaisamment écouté le bruissement métallique d’écus, un des révérends pères dit en souriant :

- Et c’est seulement aujourd’hui jour de petite recette. Le père économe disait dernièrement que les bénéfices du premier trimestre avaient été de quatre-vingt-trois mille francs.

- Du moins, dit âprement le jeune père, ce sera autant de ressources et de moyens de mal faire enlevés à l’impiété.

- Les impies auront beau se révolter, les gens religieux sont avec nous, reprit l’autre révérend père ; il n’y a qu’à voir, malgré les préoccupations que donne le choléra, comme les numéros de notre pieuse loterie sont rapidement enlevés… Et chaque jour, on nous apporte de nouveaux lots… Hier la récolte a été bonne : 1° une petite copie de la Vénus Callipyge en marbre blanc (un autre don eût été plus modeste, mais la fin justifie les moyens) ; 2° un morceau de la corde qui a servi à garrotter sur l’échafaud cet infâme Robespierre, et à laquelle on voit encore un peu de son sang maudit ; 3° une dent canine de saint Fructueux, enchâssée dans un petit reliquaire d’or ; 4° une boîte à rouge du temps de la régence, en magnifique laque du Coromandel, ornée de perles fines.

- Ce matin, reprit l’autre prêtre, on a apporté un admirable lot. Figurez-vous, mes chers pères, un magnifique poignard à manche de vermeil ; la lame, très large, est creuse, et au moyen d’un mécanisme vraiment miraculeux, dès que la lame est plongée dans le corps, la force même du coup fait sortir plusieurs petites lames transversales très aiguës qui, pénétrant dans les chairs, empêchent complètement d’en tirer la mère lame, si l’on peut s’exprimer ainsi ; je ne crois pas qu’on puisse imaginer une arme plus meurtrière ; la gaine est en velours superbement orné de plaques de vermeil ciselé.

- Oh ! oh ! dit l’autre prêtre, voilà un lot qui sera fort envié.

- Je le crois bien, répondit le révérend père ; aussi on le met, avec la Vénus et la boîte à rouge, parmi les gros lots du tirage de la Vierge.

- Que voulez-vous dire ? reprit l’autre avec étonnement ; quel est le tirage de la Vierge ?

- Comment, vous ignorez…

- Parfaitement.

- C’est une charmante invention de la mère Sainte-Perpétue. Figurez-vous, mon cher père, que les gros lots seront tirés par une petite figure de la Vierge à ressort, que l’on montera sous sa robe avec une clef de montre ; cela lui donnera un mouvement circulaire de quelques instants, de sorte que le numéro sur lequel s’arrêtera la sainte mère du Sauveur sera le gagnant.

- Ah ! c’est vraiment charmant ! dit l’autre père, l’idée est remplie d’à-propos, j’ignorais ce détail… Mais savez-vous combien coûtera l’ostensoir, dont cette loterie est destinée à payer les frais ?

- Le père procureur m’a dit que l’ostensoir, y compris les pierreries, ne reviendrait pas à moins de trente-cinq mille francs, sans compter le vieux, que l’on a repris seulement pour le poids de l’or… évalué, je crois, à neuf mille francs.

- La loterie doit rapporter quarante mille francs, nous sommes en mesure, reprit l’autre révérend père. Au moins, notre chapelle ne sera pas éclipsée par le luxe insolent de celle de messieurs les Lazaristes.

- Ce sont eux, au contraire, qui maintenant nous envieront, car leur bel ostensoir d’or massif, dont ils étaient si fiers, ne vaut pas la moitié de celui que notre loterie nous donnera, puisque le nôtre est non seulement plus grand, mais encore couvert de pierres précieuses.

Cette intéressante conversation fut malheureusement interrompue. Cela était si touchant ! ces prêtres d’une religion toute de pauvreté et d’humilité, de modestie et de charité, recourant aux jeux de hasard prohibés par la loi, et tendant la main au public pour parer leurs autels avec un luxe révoltant, pendant que des milliers de leurs frères meurent de faim et de misère, à la porte de leurs éblouissantes chapelles ; misérables rivalités de reliques qui n’ont pas d’autre cause qu’un vulgaire et bas sentiment d’envie : on ne lutte pas à qui secourra plus de pauvres, mais à qui étalera plus de richesses sur la table de l’autel.

* * * * *

L’une des portes de la grille du jardin s’ouvrit, et l’un des trois révérends pères dit, à la vue d’un nouveau personnage qui entrait :

- Ah ! voici Son Éminence le cardinal Malipieri qui vient visiter le père Rodin.

- Puisse cette visite de Son Éminence, dit le jeune père d’un air rogue, être plus profitable au père Rodin que la dernière !

En effet, le cardinal Malipieri passa dans le fond du jardin, se rendant à l’appartement occupé par Rodin.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XIII. LE MALADE.

XIII. Le malade.

Le cardinal Malipieri, que l’on a vu assister à l’espèce de concile tenu chez la princesse de Saint-Dizier, et qui se rendait alors à l’appartement occupé par Rodin, était vêtu en laïque et enveloppé d’une ample douillette de satin puce, exhalant une forte odeur de camphre, car le prélat s’était entouré de tous les préservatifs anticholériques imaginables.

Arrivé à l’un des paliers du second étage de la maison, le cardinal frappa à une porte grise ; personne ne lui répondant, il l’ouvrit, et, en homme qui connaissait parfaitement les êtres, il traversa une espèce d’antichambre et se trouva dans une pièce où était dressé un lit de sangle ; sur une table de bois noir à casiers on voyait plusieurs fioles ayant contenu des médicaments.

La physionomie du prélat semblait inquiète, morose ; son teint était toujours jaunâtre et bilieux ; le cercle brun qui cernait ses yeux noirs et louches paraissait encore plus charbonné que de coutume. S’arrêtant un instant, il regarda autour de lui presque avec crainte, et à plusieurs reprises aspira fortement la senteur d’un flacon anticholérique ; puis, se voyant seul, il s’approcha d’une glace placée sur la cheminée, et observa très attentivement la couleur de sa langue. Après quelques minutes de ce consciencieux examen, dont il parut du reste assez satisfait, il prit dans une bonbonnière d’or quelques pastilles préservatrices, qu’il laissa fondre dans sa bouche en fermant les yeux avec componction. Ces précautions sanitaires prises, collant de nouveau son flacon à son nez, le prélat se préparait à entrer dans la pièce voisine, lorsque, entendant à travers la mince cloison qui l’en séparait un bruit assez violent, il s’arrêta pour écouter, car tout ce qui se disait dans l’appartement voisin arrivait très facilement à son oreille.

- Me voici pansé… je peux me lever, disait une voix faible, mais brève et impérieuse.

- Vous n’y songez pas, mon révérend père, répondit une voix plus forte, c’est impossible.

- Vous allez voir si cela est impossible, reprit l’autre voix.

- Mais, mon révérend père… vous vous tuerez… vous êtes hors d’état de vous lever… c’est vous exposer à une rechute mortelle… je n’y consentirai pas.

À ces mots succéda de nouveau le bruit d’une faible lutte mêlée de quelques gémissements plus irrités que plaintifs, et la voix reprit :

- Non, non, mon père, et pour plus de sûreté, je ne laisserai pas vos habits à votre portée… Voici bientôt l’heure de votre potion, je vais aller vous la préparer.

Et presque aussitôt, une porte s’ouvrant, le prélat vit entrer un homme de vingt-cinq ans environ, portant sous son bras une vieille redingote olive et un pantalon noir non moins râpé qu’il jeta sur une chaise. Ce personnage était M. Ange-Modeste Rousselet, premier élève du docteur Baleinier. La physionomie du jeune praticien était humble, douceâtre et réservée ; ses cheveux, presque ras sur le devant, flottaient derrière son cou ; il fit un léger mouvement de surprise à la vue du cardinal, et le salua profondément à deux reprises sans lever les yeux sur lui.

- Avant toute chose, dit le prélat avec son accent italien très prononcé, et en se tenant sous le nez son flacon de camphre, les symptômes cholériques sont-ils revenus ?

- Non, monseigneur, la fièvre pernicieuse qui a succédé à l’attaque de choléra suit son cours.

- À la bonne heure… Mais le révérend père ne veut donc pas être raisonnable ? Quel est ce bruit que je viens d’entendre ?

- Sa Révérence voulait absolument se lever et s’habiller, monseigneur ; mais sa faiblesse est si grande qu’elle n’aurait pu faire deux pas hors de son lit.

L’impatience la dévore… on craint toujours que cette excessive agitation ne cause une rechute mortelle.

- Le docteur Baleinier est-il venu ce matin ?

- Il sort d’ici, monseigneur.

- Que pense-t-il du malade ?

- Il le trouve dans un état on ne peut plus alarmant, monseigneur… La nuit a été si mauvaise que M. Baleinier avait ce matin de grandes inquiétudes ! le révérend père Rodin est dans l’un de ces moments critiques où une crise peut décider en quelques heures de la vie ou de la mort du malade… M. Baleinier est allé chercher ce qu’il lui fallait pour une opération réactive très douloureuse, et il va venir la pratiquer sur le malade.

- Et a-t-on fait prévenir le père d’Aigrigny ?

- Le père d’Aigrigny est fort souffrant lui-même, ainsi que Votre Éminence le sait… et il n’a pas encore pu quitter son lit depuis trois jours.

- Je me suis informé de lui en montant, reprit le prélat, et je le verrai tout à l’heure. Mais, pour en revenir au père Rodin, a-t-on fait avertir son confesseur, puisqu’il est dans un état presque désespéré, et qu’il doit subir une opération si grave ?

- M. Baleinier lui en a touché deux mots, ainsi que des derniers sacrements ; mais le père Rodin s’est écrié avec irritation qu’on ne lui laissait pas un moment de repos, qu’on le harcelait sans cesse, qu’il avait autant que personne souci de son âme, et que…

- Per Bacco !… il ne s’agit pas de lui ! dit le cardinal en interrompant par cette exclamation païenne M. Ange-Modeste Rousselet, et en élevant sa voix, déjà très aiguë et très criarde, il ne s’agit pas de lui, il s’agit de l’intérêt de sa compagnie.

Il est indispensable que le révérend père reçoive les sacrements avec la plus éclatante solennité, et qu’il fasse, non seulement une fin chrétienne, mais une fin d’un effet retentissant… Il faut que tous les gens de cette maison, des étrangers même, soient conviés à ce spectacle, afin que sa mort édifiante produise une excellente sensation.

- C’est ce que le révérend père Grison et le révérend père Brunet ont déjà voulu faire entendre à Sa Révérence, monseigneur ; mais Votre Éminence sait avec quelle impatience le père Rodin a reçu ces conseils, et M. Baleinier, de peur de provoquer une crise dangereuse, peut-être mortelle, n’a pas osé insister.

- Eh bien, moi, j’oserai ; car dans ce temps d’impiété révolutionnaire, une fin solennellement chrétienne produira un effet très salutaire sur le public. Il serait même fort à propos, en cas de mort, de se préparer à embaumer le révérend père ; on le laisserait ainsi exposé pendant quelques jours en chapelle ardente, selon la coutume romaine. Mon secrétaire donnera le dessin du catafalque ; c’est très splendide, très imposant. Par sa position dans l’ordre, le père Rodin aura droit à quelque chose d’on ne peut plus somptueux : il lui faudra au moins six cents cierges ou bougies et environ une douzaine de lampes funéraires à l’esprit-de-vin placées au-dessus de son corps pour l’éclairer d’en haut, cela fait à merveille ; on pourrait ensuite distribuer au peuple de petits écrits concernant la vie pieuse et ascétique du révérend père, et…

Un bruit brusque, sec comme celui d’un objet métallique que l’on jetterait à terre avec colère, se fit entendre dans la pièce voisine, où se trouvait le malade, et interrompit le prélat.

- Pourvu que le père Rodin ne vous ait pas entendu parler de son embaumement… monseigneur, dit à voix basse M. Ange-Modeste Rousselet, son lit touche cette cloison, et l’on entend tout ce qui se dit ici.

- Si le père Rodin m’a écouté, reprit le cardinal à voix basse et allant se placer à l’autre bout de la chambre, cette circonstance me servira à entrer en matière… mais, en tout état de cause, je persiste à croire que l’embaumement et l’exposition seraient très nécessaires pour frapper un bon coup sur l’esprit public. Le peuple est déjà très effrayé par le choléra, une pareille pompe mortuaire produirait un grand effet sur l’imagination de la population.

- Je me permettrai de faire observer à Votre Éminence qu’ici les lois s’opposent à ces expositions, et que…

- Les lois… toujours les lois, dit le cardinal avec courroux. Est-ce que Rome n’a pas aussi ses lois ? Est-ce que tout prêtre n’est pas sujet de Rome ? Est-ce qu’il n’est pas temps de…

Mais ne voulant pas sans doute entrer dans une conversation plus explicite avec le jeune médecin, le prélat reprit :

- Plus tard, on s’occupera de ceci. Mais dites-moi : depuis ma dernière visite, le révérend père a-t-il eu de nouveaux accès de délire ?

- Oui, monseigneur, cette nuit il a déliré pendant une heure et demie au moins.

- Avez-vous, ainsi qu’il vous l’a été recommandé, continué de tenir une note exacte de toutes les paroles qui ont échappé au malade pendant ce nouvel accès ?

- Oui, monseigneur ; voici cette note, ainsi que Votre Éminence me l’a commandé. Ce disant, M. Ange-Modeste Rousselet prit dans le casier une note qu’il remit au prélat.

Nous rappelons au lecteur que cette partie de l’entretien de M. Rousselet et du cardinal ayant été tenue hors de portée de la cloison, Rodin n’avait pu rien entendre, tandis que la conversation relative à l’embaumement présumé avait pu parfaitement parvenir jusqu’à lui.

Le cardinal ayant reçu la note de M. Rousselet, la prit avec une expression de vive curiosité. Après l’avoir parcourue, il froissa le papier, et il se dit sans dissimuler son dépit :

- Toujours des mots incohérents… pas deux paroles dont on puisse tirer une induction… raisonnable ; on croirait vraiment que cet homme a le pouvoir de se posséder même pendant son délire, et de n’extravaguer qu’à propos de choses insignifiantes.

Puis, s’adressant à M. Rousselet :

- Vous êtes bien sûr d’avoir rapporté tout ce qui lui échappait dans son délire ?

- À l’exception des phrases qu’il répétait sans cesse et que je n’ai écrites qu’une fois, Votre Éminence peut être persuadée que je n’ai pas omis un seul mot, même si déraisonnable qu’il me parût…

- Vous allez m’introduire auprès du père Rodin, dit le prélat après un moment de silence.

- Mais… monseigneur… répondit l’élève avec hésitation, son accès l’a quitté il y a seulement une heure, et le révérend père est bien faible en ce moment.

- Raison de plus, répondit assez indiscrètement le prélat. Puis, se ravisant, il ajouta :

- Raison de plus… il appréciera davantage les consolations que je lui apporte… S’il s’est endormi, éveillez-le et annoncez-lui ma visite.

- Je n’ai que des ordres à recevoir de Votre Éminence, dit Rousselet en s’inclinant.

Et il entra dans la chambre voisine.

Resté seul, le cardinal se dit d’un air pensif :

- J’en reviens toujours là… lors de la soudaine attaque de choléra dont il a été frappé… le père Rodin s’est cru empoisonné par ordre du saint-siège ; il machinait donc contre Rome quelque chose de bien redoutable, pour avoir conçu une crainte si abominable ? Nos soupçons seraient-ils donc fondés ? Agirait-il souterrainement et puissamment, comme on le craint, sur une notable partie du sacré collège ?… mais alors dans quel but ? Voilà ce qu’il a été impossible de pénétrer, tant son secret est fidèlement gardé par ses complices… J’avais espéré que, pendant son délire, il lui échapperait quelque mot qui me mettrait sur la trace de ce que nous avons tant d’intérêt à savoir, car presque toujours le délire, et surtout chez un homme d’un esprit si inquiet, si actif, le délire n’est que l’exagération d’une idée dominante ; cependant, voilà cinq accès que l’on m’a pour ainsi dire fidèlement sténographiés… et rien, non… rien que des phrases vides ou sans suite.

Le retour de M. Rousselet mit un terme aux réflexions du prélat.

- Je suis désolé d’avoir à vous apprendre, monseigneur, que le révérend père refuse opiniâtrement de voir personne ; il prétend avoir besoin d’un repos absolu… Quoique très abattu, il a l’air sombre, courroucé… Je ne serais pas étonné qu’il eût entendu Votre Éminence parler de le faire embaumer… et…

Le cardinal, interrompant M. Rousselet, lui dit :

- Ainsi le père Rodin a eu son dernier accès de délire cette nuit ?

- Oui, monseigneur, de trois à cinq heures et demie du matin.

- De trois à cinq heures du matin, répéta le prélat, comme s’il eût voulu fixer ce détail dans sa mémoire, et cet accès n’a offert rien de particulier ?

- Non, monseigneur ! ainsi que Votre Eminence a pu s’en convaincre par la lecture de cette note, il est impossible de rassembler plus de paroles incohérentes.

Puis, voyant le prélat se diriger vers la porte de l’autrechambre, M. Rousselet ajouta :

- Mais, monseigneur, le révérend père ne veut absolument voir personne… il a besoin d’un repos absolu avant l’opération qu’on va lui faire tout à l’heure… et il serait dangereux peut-être de…

Sans répondre à cette observation, le cardinal entra dans la chambre de Rodin.

Cette pièce, assez vaste, éclairée par deux fenêtres, était simplement, mais commodément meublée : deux tisons brûlaient lentement dans les cendres de l’âtre, envahi par une cafetière, un pot de faïence et un poêlon, où grésillait un épais mélange de farine de moutarde ; sur la cheminée on voyait épars plusieurs morceaux de linge et des bandes de toile. Il régnait dans cette chambre cette odeur pharmaceutique émanant de médicaments, particulière aux endroits occupés par les malades, mélangée d’une senteur si âcre, si putride, si nauséabonde, que le cardinal s’arrêta un moment auprès de la porte sans avancer.

Ainsi que les révérends pères l’avaient prétendu dans leur promenade, Rodin vivait parce qu’il s’était dit : «Il faut que je vive et je vivrai.» Car de même que de faibles imaginations, de lâches esprits, succombent souvent à la seule terreur du mal, de même aussi, mille faits le prouvent, la vigueur de caractère et l’énergie morale peuvent lutter opiniâtrement contre le mal et triompher de positions quelquefois désespérées.

Il en avait été ainsi du jésuite… L’inébranlable fermeté de son caractère, et l’on dirait presque la redoutable ténacité de sa volonté (car la volonté acquiert parfois une toute-puissance mystérieuse dont on est effrayé), venant en aide à l’habile médication du docteur Baleinier, Rodin avait échappé au fléau dont il avait été si rapidement atteint.

Mais à cette foudroyante perturbation physique, avait succédé une fièvre des plus pernicieuses, qui mettait en grand péril la vie de Rodin. Ce redoublement de danger avait causé les plus vives alarmes au père d’Aigrigny, qui, malgré sa rivalité et sa jalousie, sentait qu’au point où en étaient arrivées les choses, Rodin tenant tous les fils de la trame, pouvait seul la conduire à bien.

Les rideaux de la chambre du malade, étant à demi fermés, ne laissaient arriver qu’un jour douteux autour du lit où gisait Rodin. La face du jésuite avait perdu cette teinte verdâtre particulière aux cholériques, mais elle était restée d’une lividité cadavéreuse ; sa maigreur était telle, que sa peau, sèche, rugueuse, se collait aux moindres aspérités des os ; les muscles et les veines de son long cou, pelé, décharné, comme celui d’un vautour, ressemblaient à un réseau de cordes ; sa tête, couverte d’un bonnet de soie noire roux et crasseux, d’où s’échappaient quelques mèches de cheveux d’un gris terne, reposait sur un sale oreiller, Rodin ne voulant absolument pas qu’on le changeât de linge. La barbe, rare, blanchâtre, n’ayant pas été rasée depuis longtemps, pointait çà et là, comme les crins d’une brosse, sur cette peau terreuse ; par-dessous sa chemise, il portait un vieux gilet de laine troué à plusieurs endroits. Il avait sorti un de ses bras de son lit, et de sa main osseuse et velue, aux ongles bleuâtres, il tenait un mouchoir à tabac d’une couleur impossible à rendre.

On eût dit un cadavre, sans deux ardentes étincelles qui brillaient dans l’ombre formée par la profondeur des orbites.

Ce regard où semblaient concentrées, réfugiées, toute la vie, toute l’énergie qui restaient encore à cet homme, trahissait une inquiétude dévorante ; tantôt ses traits révélaient une douleur aiguë ; tantôt la crispation de ses mains et les brusques tressaillements dont il était agité disaient assez son désespoir d’être cloué sur ce lit de douleur, tandis que les graves intérêts dont il s’était chargé réclamaient toute l’activité de son esprit ; aussi sa pensée, ainsi continuellement tendue, surexcitée, faiblissait souvent, les idées lui échappaient : alors il éprouvait des moments d’absence, des accès de délire dont il sortait comme d’un rêve pénible et dont le souvenir l’épouvantait.

D’après les sages conseils du docteur Baleinier, qui le trouvait hors d’état de s’occuper de choses importantes, le père d’Aigrigny avait jusqu’alors évité de répondre aux questions de Rodin sur la marche de l’affaire Rennepont, si doublement capitale pour lui, et qu’il tremblait de voir compromise ou perdue par suite de l’inaction forcée à laquelle la maladie le condamnait. Ce silence du père d’Aigrigny au sujet de cette trame dont lui, Rodin, tenait les fils, l’ignorance complète où il était des événements qui avaient pu se passer depuis sa maladie, augmentaient encore son exaspération.

Tel était l’état moral et physique de Rodin, lorsque, malgré sa volonté, le cardinal Malipieri était entré dans sa chambre.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XIV. LE PIÈGE.

XIV. Le piège.

Pour faire mieux comprendre les tortures de Rodin réduit à l’inaction par la maladie, et pour expliquer l’importance de la visite du cardinal Malipieri, rappelons en deux mots les audacieuses visées de l’ambition du jésuite, qui se croyait l’émule de Sixte-Quint, en attendant qu’il fût devenu son égal. Arriver par le succès de l’affaire Rennepont au généralat de son ordre, puis, dans le cas d’une abdication presque prévue, s’assurer, par une splendide corruption, la majorité du sacré-collège, afin de monter sur le trône pontifical, et alors, au moyen d’un changement dans les statuts de la compagnie de Jésus, inféoder cette puissante société au saint-siège au lieu de la laisser, dans son indépendance, égaler et presque toujours dominer le pouvoir papal, tels étaient les secrets projets de Rodin.

Quant à leur possibilité, elle était consacrée par de nombreux antécédents ; car plusieurs simples moines ou prêtres avaient été soudainement élevés à la dignité pontificale. Quant à la moralité de la chose, l’avènement des Borgia, de Jules II, et de bien d’autres étranges vicaires du Christ, auprès desquels Rodin était un vénérable saint, excusait, autorisait les prétentions du jésuite.

Quoique le but des menées souterraines de Rodin à Rome eût été jusqu’alors enveloppé du plus profond mystère, l’éveil avait été néanmoins donné sur ses intelligences secrètes avec un grand nombre de membres du sacré-collège. Une fraction de ce collège, à la tête de laquelle se trouvait le cardinal Malipieri, s’étant inquiétée, le cardinal profitait de son voyage en France pour tâcher de pénétrer les ténébreux desseins du jésuite. Si dans la scène que nous venons de peindre, le cardinal s’était tant opiniâtré à vouloir conférer avec le révérend père malgré le refus de ce dernier, c’est que le prélat espérait, ainsi qu’on va le voir, arriver par la ruse à surprendre un secret jusqu’alors trop bien caché au sujet des intrigues qu’il lui supposait à Rome.

C’est donc au milieu de circonstances si importantes, si capitales, que Rodin se voyait en proie à une maladie qui paralysait ses forces, lorsque plus que jamais il aurait eu besoin de toute l’activité, de toutes les ressources de son esprit.

* * * * *

Après être resté quelques instants immobile auprès de la porte, le cardinal, tenant toujours son flacon sous son nez, s’approcha lentement du lit de Rodin. Celui-ci, irrité de cette persistance, et voulant échapper à un entretien qui pour beaucoup de raisons lui était singulièrement odieux, tourna brusquement la tête du côté de la ruelle, et feignit de dormir. S’inquiétant peu de cette feinte, et bien décidé à profiter de l’état de faiblesse où il savait Rodin, le prélat prit une chaise, et, malgré sa répugnance, s’établit au chevet du jésuite.

- Mon révérend et très cher père… comment vous trouvez-vous ! lui dit-il d’une voix mielleuse que son accent italien semblait rendre plus hypocrite encore.

Rodin fit le sourd, respira bruyamment et ne répondit pas. Le cardinal, quoiqu’il eût des gants, approcha, non sans dégoût, sa main de celle du jésuite, la secoua quelque peu, en répétant d’une voix plus élevée :

- Mon révérend et très cher père, répondez-moi, je vous en conjure. Rodin ne put réprimer un mouvement d’impatience courroucée, mais il continua de rester muet.

Le cardinal n’était pas homme à se rebuter de si peu ; il secoua de nouveau et un peu plus fort le bras du jésuite, en répétant avec une ténacité flegmatique qui eût mis hors de ses gonds l’homme le plus patient du monde :

- Mon révérend et très cher père, puisque vous ne dormez pas… Écoutez-moi, je vous en prie…

Aigri par la douleur, exaspéré par l’opiniâtreté du prélat, Rodin retourna brusquement la tête, attacha sur le Romain ses yeux caves, brillants d’un feu sombre, et, les lèvres contractées par un sourire sardonique, il dit avec amertume :

- Vous tenez donc bien, monseigneur, à me voir embaumé… comme vous disiez tout à l’heure, et exposé en chapelle ardente, pour venir ainsi tourmenter mon agonie et hâter ma fin.

- Moi, mon cher père !… Grand Dieu !… que me dites-vous là !

Et le cardinal leva les mains au ciel, comme pour le prendre à témoin du tendre intérêt qu’il portait au jésuite.

- Je dis ce que j’ai entendu tout à l’heure, monseigneur, Car cette cloison est mince, ajouta Rodin avec un redoublement d’amertume.

- Si, par là, vous voulez dire que de toutes les forces de mon âme je vous ai désiré… je vous désire une fin tout chrétienne et exemplaire… oh ! vous ne vous trompez pas, mon très cher père !… vous m’avez parfaitement entendu, car il me serait très doux de vous voir, après une vie si bien remplie, un sujet d’adoration pour les fidèles.

- Et moi, je vous dis, monseigneur, s’écria Rodin d’une voix faible et saccadée, je vous dis qu’il y a de la férocité à émettre de pareils vœux en présence d’un malade dans un état désespéré… Oui, reprit-il avec une animation croissante qui contrastait avec son accablement, qu’on y prenne garde, entendez-vous, car… si l’on m’obsède… si l’on me harcèle sans cesse… si l’on ne me laisse pas râler tranquillement mon agonie… on me forcera de mourir d’une façon peu chrétienne… je vous en avertis… et si l’on compte sur un spectacle édifiant pour en tirer profit, on a tort…

Cet accent de colère ayant douloureusement fatigué Rodin, il laissa retomber sa tête sur son oreiller, et essuya ses lèvres gercées et saignantes avec son mouchoir à tabac.

- Allons, allons, calmez-vous, mon très cher père, reprit le cardinal d’un air paterne ; n’ayez pas ces idées funestes. Sans doute, la Providence a sur vous de grands desseins, puisqu’elle vous a délivré d’un grand péril… Espérons qu’elle vous sauvera encore de celui qui vous menace à cette heure.

Rodin répondit par un rauque murmure en se retournant vers la ruelle. L’imperturbable prélat continua :

- À votre salut ne se sont pas bornées les vues de la Providence, mon très cher père, elle a encore manifesté sa puissance d’une autre façon… Ce que je vais vous dire est de la plus haute importance ; écoutez-moi bien attentivement.

Rodin, sans se retourner, dit d’un ton amèrement courroucé qui trahissait une souffrance réelle :

- Ils veulent ma mort… j’ai la poitrine en feu… la tête brisée… et ils sont sans pitié… Oh ! je souffre comme un damné.

- Déjà… dit tout bas le Romain en souriant malicieusement de ce sarcasme ; puis il reprit tout haut :

- Permettez-moi d’insister, mon très cher père… Faites un petit effort pour m’écouter, vous ne le regretterez pas.

Rodin, toujours étendu sur son lit, leva au ciel sans mot dire, mais d’un geste désespéré, ses deux mains jointes et crispées sur son mouchoir à tabac ; puis ses bras retombèrent affaissés le long de son corps.

Le cardinal haussa légèrement les épaules et accentua lentement les paroles suivantes, afin que Rodin n’en perdît aucune :

- Mon cher père, la Providence a voulu que, pendant votre accès de délire, vous fissiez à votre insu des révélations très importantes.

Et le prélat attendit avec une inquiète curiosité le résultat du pieux guet-apens qu’il tendait à l’esprit affaibli du jésuite.

Mais celui-ci, toujours tourné vers la ruelle, ne parut pas l’avoir entendu et resta muet.

- Vous réfléchissez sans doute à mes paroles, mon cher père, reprit le cardinal. Vous avez raison, car il s’agit d’un fait bien grave ; oui, je vous le répète, la Providence a permis que, pendant votre délire, votre parole trahît vos pensées les plus secrètes, en me révélant, heureusement à moi seul… des choses qui vous compromettent de la manière la plus grave… Bref, pendant vos accès de délire de cette nuit, qui a duré près de deux heures, vous avez dévoilé le but caché de vos intrigues à Rome avec plusieurs membres du sacré-collège.

Et le cardinal, se levant doucement, allait se pencher sur le lit afin d’épier l’expression de la physionomie de Rodin…

Celui-ci ne lui en donna pas le temps. Ainsi qu’un cadavre soumis à l’action de la pile voltaïque se meut par soubresauts brusques et étranges, ainsi Rodin bondit dans son lit, se retourna et se redressa droit sur son séant en entendant les derniers mots du prélat.

- Il s’est trahi… dit le cardinal à voix basse et en italien. Puis, se rasseyant brusquement, il attacha sur le jésuite des yeux étincelants d’une joie triomphante. Quoiqu’il n’eût pas entendu l’exclamation de Malipieri, quoiqu’il n’eût pas remarqué l’expression glorieuse de sa physionomie, Rodin, malgré sa faiblesse, comprit la grave imprudence de son premier mouvement trop significatif… Il passa lentement sa main sur son front, comme s’il eût éprouvé une sorte de vertige ; puis il jeta autour de lui des regards confus, effarés, en portant à ses lèvres tremblantes son vieux mouchoir à tabac, qu’il mordit machinalement pendant quelques secondes.

- Votre vive émotion, votre effroi, me confirment, hélas ! la triste découverte que j’ai faite, reprit le cardinal de plus en plus triomphant du succès de sa ruse, et se voyant sur le point de pénétrer enfin un secret si important ; aussi maintenant, mon très cher père, ajouta-t-il, vous comprendrez qu’il est pour vous d’un intérêt capital d’entrer dans les plus minutieux détails sur vos projets et sur vos complices à Rome : de la sorte, mon cher père, vous pouvez espérer en l’indulgence du saint-siège, surtout si vos aveux sont assez explicites, assez circonstanciés pour remplir quelques lacunes, d’ailleurs inévitables, dans une révélation faite durant l’ardeur d’un délire fiévreux.

Rodin, revenu de sa première émotion, s’aperçut, mais trop tard, qu’il avait été joué et qu’il s’était gravement compromis, non par ses paroles, mais par un mouvement de surprise et d’effroi dangereusement significatif. En effet, le jésuite avait craint un instant de s’être trahi pendant son délire en s’entendant accuser d’intrigues ténébreuses avec Rome ; mais, après quelques minutes de réflexion, le jésuite, malgré l’affaiblissement de son esprit, se dit avec beaucoup de sens :

- Si ce rusé Romain avait mon secret, il se garderait bien de m’en avertir ; il n’a donc que des soupçons, aggravés par le mouvement involontaire que je n’ai pu réprimer tout à l’heure.

Et Rodin essuya la sueur froide qui coulait de son front brûlant. L’émotion de cette scène augmentait ses souffrances et empirait encore son état, déjà si alarmant. Brisé de fatigue, il ne put rester plus longtemps assis dans son lit, et se rejeta en arrière sur son oreiller.

- Per Bacco ! se dit tout bas le cardinal effrayé de l’expression de la figure du jésuite, s’il allait trépasser avant d’avoir rien dit, et échapper ainsi à mon piège si habilement tendu ?

Et se penchant vivement vers Rodin, le prélat lui dit :

- Qu’avez-vous donc, mon très cher père ?

- Je me sens affaibli, monseigneur… ce que je souffre… ne peut s’exprimer…

- Espérons, mon très cher père, que cette crise n’aura rien de fâcheux… mais le contraire pouvant arriver, il y va du salut de votre âme de me faire à l’instant les aveux les plus complets… les plus détaillés : dussent ces aveux épuiser vos forces… la vie éternelle… vaut mieux que cette vie périssable.

- De quels aveux voulez-vous parler, monseigneur ? dit Rodin d’une voix faible et d’un ton sardonique.

- Comment ! de quels aveux ! s’écria le cardinal stupéfait, mais de vos aveux sur les dangereuses intrigues que vous avez nouées à Rome.

- Quelles intrigues ! demanda Rodin.

- Mais les intrigues que vous avez révélées pendant votre délire, reprit le prélat avec une impatience de plus en plus irritée. Vos aveux n’ont-ils pas été assez explicites ! Pourquoi donc maintenant cette coupable hésitation à les compléter !

- Mes aveux ont été… explicites !… vous m’en assurez !… dit Rodin en s’interrompant presque après chaque mot, tant il était oppressé. Mais l’énergie de sa volonté, se présence d’esprit ne l’abandonnaient pas encore.

- Oui, je vous le répète, reprit le cardinal, sauf quelques lacunes, vos aveux ont été des plus explicites.

- Alors… à quoi bon… vous les répéter !

Et le même sourire ironique effleura les lèvres bleuâtres de Rodin.

- À quoi bon ! s’écria le prélat courroucé. À mériter le pardon : car, si l’on doit indulgence et rémission au pécheur repentant qui avoue ses fautes, on ne doit qu’anathème et malédiction au pécheur endurci.

- Oh !… quelle torture !… c’est mourir à petit feu, murmura Rodin ; et il reprit : - Puisque j’ai tout dit… je n’ai plus rien à vous apprendre… vous savez tout.

- Je sais tout… Oui, sans doute, je sais tout, reprit le prélat d’une voix foudroyante ; mais comment ai-je été instruit ! Par des aveux que vous faisiez sans avoir seulement la conscience de votre action, et vous pensez que cela vous sera compté !… Non… non… croyez-moi, le moment est solennel, la mort vous menace, oui ! elle vous menace ; tremblez donc… de faire un mensonge sacrilège, s’écria le prélat de plus en plus courroucé et secouant rudement le bras de Rodin ; redoutez les flammes éternelles si vous osez nier ce que vous savez être la vérité… Le niez-vous !…

- Je ne nierai rien, articula péniblement Rodin ; mais laissez-moi en repos.

- Enfin, Dieu vous inspire, dit le cardinal avec un sourire de satisfaction. Et, croyant toucher à son but il reprit :

- Écoutez la voix du Seigneur ; elle vous guidera sûrement, mon cher père ; ainsi vous ne niez rien ?

- J’avais… le délire… je… ne… puis… donc… nier… (Oh ! que je souffre !) ajouta Rodin en forme de parenthèse. Je ne puis donc nier… les folies que j’aurais dites… pendant mon délire…

- Mais quand ces prétendues folies sont d’accord avec la réalité, s’écria le prélat… furieux d’être de nouveau trompé dans son attente, mais quand le délire est une révélation involontaire… providentielle…

- Cardinal Malipieri… votre ruse… n’est pas même à la hauteur de mon agonie, reprit Rodin d’une voix éteinte. La preuve que je n’ai pas dit mon secret… si j’ai un secret… c’est que vous voudriez… me… le faire dire…

Et le jésuite, malgré ses douleurs, malgré sa faiblesse croissante, eut la force de se lever à demi sur son lit, de regarder le prélat bien en face, et de le narguer par un sourire d’une ironie diabolique.

Après quoi, Rodin retomba étendu sur son oreiller en portant ses deux mains crispées à sa poitrine et poussant un long soupir d’angoisse.

- Malédiction !… Cet infernal jésuite m’a deviné, se dit le cardinal en frappant du pied avec rage ; il s’est aperçu que son premier mouvement l’avait compromis, il est maintenant sur ses gardes… je n’en obtiendrai rien… À moins de profiter de la faiblesse où le voilà, et à force d’obsessions… de menaces… d’épouvante…

Le prélat ne put achever ; la porte s’ouvrit brusquement, et le père d’Aigrigny entra en s’écriant avec une explosion de joie indicible :

- Excellente nouvelle !…

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XV. LA BONNE NOUVELLE.

XV. La bonne nouvelle.

À l’altération des traits du père d’Aigrigny ; à sa pâleur, à la faiblesse de sa démarche, on voyait que la terrible scène du parvis Notre-Dame avait eu sur sa santé une réaction violente. Néanmoins, sa physionomie devint radieuse et triomphante lorsque, entrant dans la chambre de Rodin, il s’écria :

- Excellente nouvelle ! À ces mots, Rodin tressaillit ; malgré son accablement, il redressa brusquement la tête ; ses yeux brillèrent, curieux, inquiets, pénétrants ; de sa main décharnée faisant signe au père d’Aigrigny d’approcher de son lit, il lui dit d’une voix si entrecoupée, si faible, qu’on l’entendait à peine :

- Je me sens très mal… Le cardinal m’a presque achevé… Mais si cette excellente nouvelle… avait trait à l’affaire Rennepont… dont la pensée me dévore… et dont on ne me parle pas… il me semble… que je serais sauvé.

- Soyez donc sauvé ! s’écria le père d’Aigrigny, oubliant les recommandations du docteur Baleinier, qui s’était jusqu’alors opposé à ce que l’on entretînt Rodin de graves intérêts. Oui, répéta le père d’Aigrigny, soyez sauvé… lisez… et glorifiez-vous : ce que vous aviez annoncé commence à se réaliser.

Ce disant, il tira de sa poche un papier et le remit à Rodin, qui le saisit d’une main avide et tremblante. Quelques minutes auparavant, Rodin eût été réellement incapable de poursuivre son entretien avec le cardinal, lors même que la prudence lui eût permis de le continuer ; il eût été aussi incapable de lire une seule ligne, tant sa vue était troublée, voilée… Pourtant, aux paroles du père d’Aigrigny, il ressentit un tel élan, un tel espoir, que, par un tout-puissant effort d’énergie et de volonté, il se dressa sur son séant, et, l’esprit libre, le regard intelligent, animé, il lut rapidement le papier que le père d’Aigrigny venait de lui remettre.

Le cardinal, stupéfait de cette transfiguration soudaine, se demandait s’il voyait bien le même homme qui, quelques minutes auparavant, venait de tomber gisant sur son lit, presque sans connaissance.

À peine Rodin eut-il lu, qu’il poussa un cri de joie étouffé, en disant avec un accent impossible à rendre :

- Et d’UN !… Ça commence… ça va !… Et, fermant les yeux dans une sorte de ravissement extatique, un sourire d’orgueilleux triomphe épanouit ses traits et les rendit plus hideux encore en découvrant ses dents jaunes et déchaussées. Son émotion fut si vive, que le papier qu’il venait de lire tomba de sa main frémissante.

- Il perd connaissance, s’écria le père d’Aigrigny avec inquiétude en se penchant vers Rodin. C’est ma faute, j’ai oublié que le docteur m’avait défendu de l’entretenir d’affaires sérieuses.

- Non… non… ne vous reprochez rien, dit Rodin à voix basse, en se relevant à demi sur son séant, afin de rassurer le révérend père. Cette joie si inattendue causera… peut-être… ma guérison ; oui… je ne sais ce que j’éprouve… mais tenez, regardez mes joues ; il me semble que, pour la première fois depuis que je suis cloué sur ce lit de misère, elles se colorent un peu… j’y sens presque de la chaleur.

Rodin disait vrai. Une moite et légère rougeur se répandit tout à coup sur ses joues livides et glacées ; sa voix même, quoique toujours bien faible, devint moins chevrotante, et il s’écria avec un accent de conviction si exalté, que le père d’Aigrigny et le prélat en tressaillirent :

- Ce premier succès répond à d’autres… je lis dans l’avenir… oui, oui… ajouta Rodin d’un air de plus en plus inspiré, notre cause triomphera… tous les membres de l’exécrable famille Rennepont seront écrasés, et cela avant peu… vous verrez… vous…

Puis, s’interrompant, Rodin se rejeta sur son oreiller en disant :

- Oh ! la joie me suffoque… la voix me manque.

- De quoi s’agit-il donc ? demanda le cardinal au père d’Aigrigny. Celui-ci répondit d’un ton hypocritement pénétré :

- Un des héritiers de la famille Rennepont, un misérable artisan, usé par les excès et par la débauche, est mort, il y a trois jours, à la suite d’une abominable orgie, dans laquelle on avait bravé le choléra avec une impiété sacrilège… Aujourd’hui seulement, à cause de l’indisposition qui m’a retenu chez moi… et d’une autre circonstance, j’ai pu avoir en ma possession l’acte de décès bien en règle de cette victime de l’intempérance et de l’irréligion. Du reste je le proclame, à la louange de Sa Révérence (il montra Rodin), qui avait dit : «Les pires ennemis que peuvent avoir les descendants de cet infâme renégat sont leurs passions mauvaises… Qu’elles soient donc nos auxiliaires contre cette race impie.» Il vient d’en être ainsi pour ce Jacques Rennepont.

- Vous le voyez, reprit Rodin d’une voix si épuisée qu’elle devint bientôt presque inintelligible, la punition commence déjà… un… des Rennepont est mort… et… songez-y bien… cet acte de décès… ajouta le jésuite en montrant le papier que le père d’Aigrigny tenait à la main, vaudra un jour quarante millions à la compagnie de Jésus… et cela… parce que… je vous… ai…

Les lèvres de Rodin achevèrent seules sa phrase. Depuis quelques instants le son de sa voix s’était tellement voilé, qu’il finit par n’être plus perceptible et s’éteignit complètement ; son larynx, contracté par une émotion violente, ne laissa sortir aucun accent. Le jésuite, loin de s’inquiéter de cet incident, acheva pour ainsi dire sa phrase par une pantomime expressive ; redressant fièrement la tête, la face hautaine et fière, il frappa deux ou trois fois son front du bout de son index, exprimant ainsi que c’était à son esprit, à sa direction, que l’on devait ce premier résultat si heureux.

Mais bientôt Rodin retomba brisé sur sa couche, épuisé, haletant, affaissé, en portant son mouchoir à ses lèvres desséchées ; cette heureuse nouvelle, ainsi que disait le père d’Aigrigny, n’avait pas guéri Rodin ; pendant un moment seulement il avait eu le courage d’oublier ses douleurs : aussi la légère rougeur dont ses joues s’étaient quelque peu colorées disparut bientôt ; son visage redevint livide ; ses souffrances, un moment suspendues, redoublèrent tellement de violence, qu’il se tordit convulsivement sous ses couvertures, se mit le visage à plat sur son oreiller en étendant au-dessus de sa tête ses bras crispés, roides comme des barres de fer.

Après cette crise aussi intense que rapide, pendant laquelle le père d’Aigrigny et le prélat s’empressèrent autour de lui, Rodin, dont la figure était baignée d’une sueur froide, leur fit signe qu’il souffrait moins, et qu’il désirait boire d’une potion qu’il indiqua du geste sur sa table de nuit. Le père d’Aigrigny alla la chercher, et pendant que le cardinal, avec un dégoût très évident, soutenait Rodin, le père d’Aigrigny administra au malade quelques cuillerées de potion dont l’effet immédiat fut assez calmant.

- Voulez-vous que j’appelle M. Rousselet ? dit le père d’Aigrigny à Rodin, lorsque celui-ci fut de nouveau étendu dans son lit.

Rodin secoua négativement la tête ; puis, faisant un nouvel effort, il souleva sa main droite, l’ouvrit toute grande, y promena son index gauche ; il fit signe au père d’Aigrigny, en lui montrant du regard un bureau placé dans un coin de la chambre, que, ne pouvant plus parler, il désirait écrire.

- Je comprends toujours Votre Révérence, lui dit le père d’Aigrigny ; mais d’abord, calmez-vous.

Tout à l’heure, si besoin est, je vous donnerai ce qu’il vous faut pour écrire.

Deux coups frappés fortement, non pas à la porte de la chambre de Rodin, mais à la porte extérieure de la pièce voisine, interrompirent cette scène ; par prudence, et pour que son entretien avec Rodin fût plus secret, le père d’Aigrigny avait prié M. Rousselet de se tenir dans la première des trois chambres. Le père d’Aigrigny, après avoir traversé la seconde pièce, ouvrit la porte de l’antichambre, où il trouva M. Rousselet, qui lui remit une enveloppe assez volumineuse en lui disant :

- Je vous demande pardon de vous avoir dérangé, mon père, mais l’on m’a dit de vous remettre ces papiers à l’instant même.

- Je vous remercie, monsieur Rousselet, dit le père d’Aigrigny ; puis il ajouta : - Savez-vous à quelle heure M. Baleinier doit revenir ?

- Mais il ne tardera pas, mon père… car il veut faire avant la nuit l’opération si douloureuse qui doit avoir un effet décisif sur l’état du père Rodin, et je prépare ce qu’il faut pour cela, ajouta M. Rousselet en montrant un appareil étrange, formidable, que le père d’Aigrigny considéra avec une sorte d’effroi.

- Je ne sais si ce symptôme est grave, dit le jésuite, mais le révérend père vient d’être subitement frappé d’une extinction de voix.

- C’est la troisième fois depuis huit jours que cet accident se renouvelle, dit M. Rousselet, et l’opération de M. Baleinier agira sur le larynx comme sur les poumons.

- Et cette opération est-elle bien douloureuse ? demanda le père d’Aigrigny.

- Je ne crois pas qu’il y en ait de plus cruelle dans la chirurgie, dit l’élève ; aussi M. Baleinier en a caché l’importance au père Rodin.

- Veuillez continuer d’attendre ici M. Baleinier, et nous l’envoyer dès qu’il arrivera, reprit le père d’Aigrigny.

Et il retourna dans la chambre du malade. S’asseyant alors à son chevet, il lui dit en lui montrant la lettre :

- Voici plusieurs rapports contradictoires relatifs à différentes personnes de la famille Rennepont qui m’ont paru mériter une surveillance spéciale… mon indisposition ne m’ayant pas permis de rien voir par moi-même depuis quelques jours… car je me lève aujourd’hui pour la première fois… Mais je ne sais, mon père, ajouta-t-il en s’adressant à Rodin, si votre état vous permet d’entendre…

Rodin fit un geste à la fois si suppliant et si désespéré, que le père d’Aigrigny sentit qu’il y aurait au moins autant de danger à se refuser au désir de Rodin qu’à s’y rendre ; se tournant donc vers le cardinal, toujours inconsolable de n’avoir pu utiliser le secret du jésuite, il lui dit avec une respectueuse déférence en lui montrant la lettre :

- Votre Éminence permet-elle ? Le prélat inclina la tête et répondit :

- Vos affaires sont aussi les nôtres, mon cher père, et l’Église doit toujours se réjouir de ce qui réjouit votre glorieuse compagnie.

Le père d’Aigrigny décacheta l’enveloppe ; plusieurs notes d’écritures différentes y étaient renfermées. Après avoir lu la première, ses traits se rembrunirent tout à coup, et il dit d’une voix grave et pénétrée :

- C’est un malheur… un grand malheur…

Rodin tourna vivement la tête vers lui, et le regarda d’un air inquiet et interrogatif…

- Florine est morte du choléra, reprit le père d’Aigrigny.

- Et ce qu’il y a de fâcheux, ajouta le révérend père en froissant la note entre ses mains, c’est qu’avant de mourir cette misérable créature a avoué à Mlle de Cardoville que depuis longtemps elle l’espionnait d’après les ordres de Votre Révérence…

Sans doute la mort de Florine et les aveux qu’elle avait faits à sa maîtresse contrariaient les projets de Rodin, car il fit entendre une sorte de murmure inarticulé, et, malgré leur abattement, ses traits exprimèrent une violente contrariété.

Le père d’Aigrigny, passant à une autre note, la lut et dit :

- Cette note, relative au maréchal Simon, n’est pas absolument mauvaise ; mais elle est loin d’être satisfaisante, car, somme toute, elle annonce quelque amélioration dans sa position. Nous verrons d’ailleurs, par des renseignements d’une autre source, si cette note mérite toute créance.

Rodin, d’un geste impatient et brusque, fit signe au père d’Aigrigny de se hâter de lire. Et le révérend père lut ce qui suit :

«On assure que, depuis peu de jours, l’esprit du maréchal paraît moins inquiet, moins agité : il a passé dernièrement deux heures avec ses filles, ce qui, depuis assez longtemps, ne lui était pas arrivé. La dure physionomie de son soldat Dagobert se déridant de plus en plus… on peut regarder ce symptôme comme la preuve certaine d’une amélioration sensible dans l’état du maréchal… Reconnues à leur écriture, les dernières lettres anonymes ayant été rendues au facteur par le soldat Dagobert sans avoir été ouvertes par le maréchal, on avisera au moyen de les faire parvenir d’une autre manière.»

Puis, regardant Rodin, le père d’Aigrigny lui dit :

- Votre Révérence juge sans doute comme moi que cette note pourrait être plus satisfaisante…

Rodin baissa la tête.

On lisait sur sa physionomie crispée combien il souffrait de ne pouvoir parler ; par deux fois il porta la main à son gosier en regardant le père d’Aigrigny avec angoisse.

- Ah !… s’écria le père d’Aigrigny avec colère et amertume après avoir parcouru une autre note, pour une heureuse chance, ce jour en a de bien funestes !

À ces mots, se tournant vivement vers le père d’Aigrigny, étendant vers lui ses mains tremblantes, Rodin l’interrogea du geste et du regard.

Le cardinal, partageant la même inquiétude, dit au père d’Aigrigny :

- Que vous apprend donc cette note, mon cher père ?

- On croyait le séjour de M. Hardy dans notre maison complètement ignoré, reprit le père d’Aigrigny, et l’on craint qu’Agricol Baudoin n’ait découvert la demeure de son ancien patron, et qu’il ne lui ait fait tenir une lettre par l’entremise d’un homme de la maison… Ainsi, ajouta le père d’Aigrigny avec colère, pendant ces trois jours où il m’a été impossible d’aller voir M. Hardy dans le pavillon qu’il habite, un de ses servants se serait donc laissé corrompre… Il y a parmi eux un borgne dont je me suis toujours défié… le misérable… Mais non, je ne veux pas croire à cette trahison ; ses suites seraient trop déplorables, car je sais mieux que personne où en sont les choses, et je déclare qu’une pareille correspondance pourrait tout perdre, en réveillant chez M. Hardy des souvenirs, des idées à grand’peine endormies ; on ruinerait peut-être ainsi en un seul jour tout ce que j’ai fait depuis qu’il habite notre maison de retraite… mais heureusement il s’agit seulement dans cette note de doutes, de craintes, et l

- Mon cher père, dit le cardinal, il ne faut pas encore désespérer… la bonne cause a toujours l’appui du Seigneur.

Cette assurance semblait médiocrement rassurer le père d’Aigrigny, qui restait pensif, accablé, pendant que Rodin, étendu sur son lit de douleur, tressaillait convulsivement, dans un accès de colère muette, en songeant à ce nouvel échec.

- Voyons cette dernière note, dit le père d’Aigrigny, après un moment de silence méditatif. J’ai assez de confiance dans la personne qui me l’envoie pour ne pas douter de la rigoureuse exactitude des renseignements qu’elle contient. Puissent-ils contredire absolument les autres !

Afin de ne pas interrompre l’enchaînement des faits contenus dans cette dernière note, qui devait si terriblement impressionner les acteurs de cette scène, nous laisserons le lecteur suppléer par son imagination à toutes les exclamations de surprise, de rage, de haine, de crainte du père d’Aigrigny, et à l’effrayante pantomime de Rodin, pendant la lecture de ce document redoutable, résultat des observations d’un agent fidèle et secret des révérends pères.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XVI. LA NOTE SECRÈTE.

XVI. La note secrète.

Le père d’Aigrigny lut donc ce qui suit :

«Il y a trois jours, l’abbé Gabriel de Rennepont, qui n’était jamais allé chez Mlle de Cardoville, est arrivé à l’hôtel de cette demoiselle à une heure et demie de l’après-midi ; il y est resté jusqu’à près de cinq heures. Presque aussitôt après le départ de l’abbé, deux domestiques sont sortis de l’hôtel ; l’un s’est rendu chez M. le maréchal Simon, l’autre chez Agricol Baudoin, l’ouvrier forgeron, et ensuite chez le prince Djalma…

«Hier, sur le midi, le maréchal Simon et ses deux filles sont venus chez Mlle de Cardoville ; peu de temps après, l’abbé Gabriel s’y est aussi rendu, accompagné d’Agricol Baudoin. Une longue conférence a eu lieu entre ces différents personnages et Mlle de Cardoville ; ils sont restés chez elle jusqu’à trois heures et demie.

«Le maréchal Simon, qui était venu en voiture, s’en est allé à pied avec ses deux filles ; tous trois semblaient très satisfaits, et on a même vu, dans une des allées écartées des Champs-Élysées, le maréchal Simon embrasser ses deux filles avec expansion et attendrissement.

«L’abbé Gabriel de Rennepont et Agricol Baudoin sont sortis les derniers.

«L’abbé Gabriel est rentré chez lui, ainsi qu’on l’a su plus tard ; le forgeron, que l’on avait plusieurs motifs de surveiller, s’est rendu chez le marchand de vin de la rue de la Harpe. On y est entré sur ses pas ; il a demandé une bouteille de vin, et s’est assis dans un coin reculé du cabinet du fond, à main gauche ; il ne buvait pas et semblait vivement préoccupé ; on a supposé qu’il attendait quelqu’un. En effet, au bout d’une demi-heure est arrivé un homme de trente ans environ, brun, de taille élevée, borgne de l’œil gauche, vêtu d’une redingote marron et d’un pantalon noir ; il avait la tête nue.

Il devait venir d’un endroit voisin. Cet homme s’est attablé avec le forgeron. Une conversation assez animée, mais dont on n’a pu malheureusement rien entendre, s’est engagée entre ces deux individus. Au bout d’une demi-heure environ, Agricol Baudoin a mis dans la main de l’homme borgne un petit paquet qui a paru devoir contenir de l’or, vu son peu de volume et l’air de profonde gratitude de l’homme borgne qui a reçu ensuite, d’Agricol Baudoin, avec beaucoup d’empressement, une lettre que celui-ci paraissait lui recommander très instamment, et que l’homme borgne a mise soigneusement dans sa poche ; après quoi, tous deux se sont séparés, et le forgeron a dit : «À demain».

«Après cette entrevue, on a cru devoir particulièrement suivre l’homme borgne ; il a quitté la rue de la Harpe, a traversé le Luxembourg et est entré dans la maison de retraite de la rue de Vaugirard.

«Le lendemain, on s’est rendu de très bonne heure aux environs de la rue de la Harpe ; car on ignorait l’heure du rendez-vous donné la veille à l’homme borgne par Agricol ; on a attendu jusqu’à une heure et demie, le forgeron est arrivé.

«Comme l’on s’était rendu à peu près méconnaissable, dans la crainte d’être remarqué, on a pu, ainsi que la veille, entrer dans le cabaret et s’attabler assez près du forgeron sans lui donner d’ombrage ; bientôt l’homme borgne est venu, il lui a remis une lettre cachetée en noir. À la vue de cette lettre, Agricol Baudoin a paru si ému, qu’avant même de la lire on a vu distinctement une larme tomber sur ses moustaches.

«La lettre était fort courte, car le forgeron n’a pas mis dix minutes à la lire ; mais, néanmoins, il en a paru si content, qu’il en a bondi de joie sur son banc, et a cordialement serré la main de l’homme borgne ; mais il parut lui demander instamment quelque chose, que celui-ci refusait.

Enfin il a semblé céder, et tous deux sont sortis du cabaret.

«On les a suivis de loin ; comme hier, l’homme borgne est entré dans la maison signalée rue de Vaugirard. Agricol, après l’avoir accompagné jusqu’à la porte, a longtemps rôdé autour des murs, semblant étudier les localités ; de temps à autre, il écrivait quelques mots sur un carnet. Le forgeron s’est ensuite dirigé en toute hâte vers la place de l’Odéon, où il a pris un cabriolet. On l’a imité, on l’a suivi, et il s’est rendu rue d’Anjou, chez Mlle de Cardoville.

«Par un heureux hasard, au moment où l’on venait de voir Agricol entrer dans l’hôtel, une voiture à la livrée de Mlle de Cardoville en sortait ; l’écuyer de cette demoiselle s’y trouvait avec un homme de fort mauvaise mine, misérablement vêtu et très pâle. Cet incident, assez extraordinaire, méritant quelque attention, on n’a pas perdu de vue cette voiture ; elle s’est directement rendue à la préfecture de police. L’écuyer de Mlle de Cardoville est descendu de voiture avec l’homme de mauvaise mine ; tous deux sont entrés au bureau des agents de surveillance ; au bout d’une demi-heure, l’écuyer de Mlle de Cardoville est ressorti seul, et, montant en voiture, s’est fait conduire au Palais de justice, où il est entré au parquet du procureur du roi ; il est resté là environ une demi-heure, après quoi il est revenu rue d’Anjou, à l’hôtel de Cardoville.

«On a su, par une voie parfaitement sûre, que le même jour, sur les huit heures du soir, MM. d’Ormesson et de Valbelle, avocats très distingués, et le juge d’instruction qui a reçu la plainte en séquestration de Mlle de Cardoville, lorsqu’elle était retenue chez M. le docteur Baleinier, ont eu avec cette demoiselle, à l’hôtel de Cardoville, une conférence qui s’est prolongée jusqu’à près de minuit, et à laquelle assistaient Agricol Baudoin et deux autres ouvriers de la fabrique de M. Hardy.

«Aujourd’hui le prince Djalma s’est rendu chez le maréchal Simon ; il y est resté trois heures et demie ; au bout de ce temps, le maréchal et le prince se sont rendus, selon toute apparence, chez Mlle de Cardoville, car leur voiture s’est arrêtée rue d’Anjou ; un accident imprévu a empêché de compléter ce dernier renseignement.

«On vient d’apprendre qu’un mandat d’amener vient d’être lancé contre le nommé Léonard, ancien factotum de M. le baron Tripeaud. Ce Léonard est soupçonné d’être l’auteur de l’incendie de la fabrique de M. François Hardy, Agricol Baudoin et deux de ces camarades ayant signalé un homme qui offre une ressemblance frappante avec Léonard.

«De tout ceci il résulte évidemment que, depuis peu de jours, l’hôtel de Cardoville est le foyer où aboutissent et d’où rayonnent les démarches les plus actives, les plus multipliées, qui semblent toujours graviter autour de M. le maréchal Simon, de ses filles et de M. François Hardy, démarches dont Mlle de Cardoville, l’abbé Gabriel, Agricol Baudoin, sont les agents les plus infatigables, et, on le craint, les plus dangereux.»

En rapprochant cette note des autres renseignements et en se rappelant le passé, il en résultait des découvertes accablantes pour les révérends pères. Ainsi Gabriel avait eu de fréquentes et longues conférences avec Adrienne, qui jusqu’alors lui était inconnue.

Agricol Baudoin s’était mis en rapport avec M. François Hardy, et la justice était sur la trace des fauteurs et incitateurs de l’émeute qui avait ruiné et incendié la fabrique du concurrent du baron Tripeaud.

Il paraissait presque certain que Mlle de Cardoville avait eu une entrevue avec le prince Djalma.

Cet ensemble de faits prouvait évidemment que, fidèle à la menace qu’elle avait faite à Rodin, lorsque la double perfidie du révérend père avait été démasquée, Mlle de Cardoville s’occupait activement de réunir autour d’elle les membres dispersés de sa famille, afin de les engager à se liguer contre l’ennemi dangereux dont les détestables projets, étant ainsi dévoilés et hardiment combattus, ne devaient plus avoir aucune chance de réussite.

On comprend maintenant quel dut être le foudroyant effet de cette note sur le père d’Aigrigny et sur Rodin… Rodin agonisant, cloué sur un lit de douleur et réduit à l’impuissance, alors qu’il voyait tomber pièce à pièce son laborieux échafaudage.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XVII. L’OPÉRATION.

XVII. L’opération.

Nous avons renoncé à peindre la physionomie, l’attitude, le geste de Rodin pendant la lecture de la note qui semblait ruiner ses espérances depuis si longtemps caressées ; tout allait lui manquer à la fois, au moment où une confiance presque surhumaine dans le succès de la trame lui donnait assez d’énergie pour dompter encore la maladie. Sortant à peine d’une agonie douloureuse, une seule pensée, fixe, dévorante, l’avait agité jusqu’au délire. Quel progrès en mal ou en bien avait fait pendant sa maladie cette affaire si immense pour lui ? On lui annonçait tout d’abord une nouvelle heureuse, la mort de Jacques ; mais bientôt les avantages de ce décès, qui réduisaient de sept à six le nombre des héritiers Rennepont, étaient anéantis. À quoi bon cette mort, puisque cette famille, dispersée, frappée isolément avec une persévérance si infernale, se réunissait, connaissant enfin les ennemis qui depuis si longtemps l’atteignaient dans l’ombre ? Si tous ces cœurs blessés, meurtris, brisés, se rapprochaient, se consolaient, s’éclairaient en se prêtant un ferme et mutuel appui, leur cause était gagnée, l’énorme héritage échappait aux révérends pères… Que faire ? que faire ?

Étrange puissance de la volonté humaine ! Rodin a encore un pied dans la tombe ; il est presque agonisant ; la voix lui manque, et pourtant cet esprit opiniâtre et plein de ressources ne désespère pas encore ; qu’un miracle lui rende aujourd’hui la santé, et cette inébranlable confiance dans la réussite de ses projets, qui lui a donné le pouvoir de résister à une maladie à laquelle tant d’autres eussent succombé, cette confiance lui dit qu’il pourra encore remédier à tout… mais il lui faut la santé, la vie…

La santé… la vie ! ! ! et son médecin ignore s’il survivra ou non à tant de secousses… s’il pourra supporter une opération terrible.

La santé… la vie… et tout à l’heure encore Rodin entendait parler des funérailles solennelles qu’on lui allait faire…

Eh bien, la santé, la vie, il les aura, il se le dit. Oui, il a voulu vivre jusque-là… et il a vécu. Pourquoi ne vivrait-il pas plus longtemps encore ?

Il vivra donc !… il le veut !… Tout ce que nous venons d’écrire, Rodin, lui, l’avait pensé pour ainsi dire en une seconde.

Il fallait que ses traits, bouleversés par cette espèce de tourmente morale, révélassent quelque chose de bien étrange, car le père d’Aigrigny et le cardinal le regardaient silencieux et interdits.

Une fois résolu de vivre afin de soutenir une lutte désespérée contre la famille Rennepont, Rodin agit en conséquence ; aussi, pendant quelques instants le père d’Aigrigny et le prélat se crurent sous l’obsession d’un rêve. Par un effort de volonté d’une énergie inouïe et comme s’il eût été mu par un ressort, Rodin se précipita hors de son lit, emportant avec lui un drap qui traînait comme un suaire, derrière son corps livide et décharné… La chambre était froide ; la sueur inondait le visage du jésuite ; ses pieds nus et osseux laissaient leur moite empreinte sur le carreau.

- Malheureux… que faites-vous ? c’est la mort ! cria le père d’Aigrigny, en se précipitant sur Rodin pour le forcer à se recoucher.

Mais celui-ci, étendant un de ses bras de squelette, dur comme du fer, repoussa au loin le père d’Aigrigny avec une vigueur inconcevable, si l’on songe à l’état d’épuisement où il était depuis longtemps.

- Il a la force d’un épileptique pendant son accès !… dit au prélat le père d’Aigrigny en se raffermissant sur ses jambes.

Rodin, d’un pas grave, se dirigea vers le bureau où se trouvait ce qui était journellement nécessaire au docteur Baleinier pour formuler ses ordonnances ; puis, s’asseyant devant cette table, le jésuite prit du papier, une plume, et commença d’écrire d’une main ferme…

Ses mouvements, calmes, lents et sûrs, avaient quelque chose de la mesure réfléchie que l’on remarque chez les somnambules.

Muets, immobiles, ne sachant s’ils rêvaient ou non, à la vue de ce prodige, le cardinal et le père d’Aigrigny restèrent béants devant l’incroyable sang-froid de Rodin, qui, demi-nu, écrivait avec une tranquillité parfaite.

Pourtant le père d’Aigrigny s’avança vers lui et lui dit :

- Mais, mon père… cela est insensé… Rodin haussa les épaules, tourna la tête vers lui, et l’interrompant d’un geste, lui fit signe de s’approcher et de lire ce qu’il venait d’écrire. Le révérend père, s’attendant à voir les folles élucubrations d’un cerveau délirant, prit la feuille de papier pendant que Rodin commençait une autre note.

- Monseigneur !… s’écria le père d’Aigrigny, lisez ceci…

Le cardinal lut le feuillet, et, le rendant au révérend père dont il partageait la stupeur :

- C’est rempli de raison, d’habileté, de ressources ; on neutralisera ainsi le dangereux concert de l’abbé Gabriel et de Mlle de Cardoville, qui semblent, en effet, les meneurs de cette coalition.

- En vérité, c’est miraculeux, dit le père d’Aigrigny.

- Ah ! mon cher père, dit tout bas le cardinal, frappé de ces mots du jésuite et en secouant la tête avec une expression de triste regret, quel dommage que nous soyons seuls témoins de ce qui se passe ! quel excellent MIRACLE on aurait pu tirer de ceci !… Un homme à l’agonie… ainsi transformé subitement !… En présentant la chose d’une certaine façon… ça vaudrait presque le Lazare.

- Quel idée, monseigneur ! dit le père d’Aigrigny à mi-voix, elle est parfaite, il n’y faut pas renoncer… c’est très acceptable, et…

Cet innocent petit complot thaumaturgique fut interrompu par Rodin, qui, tournant la tête, fit signe au père d’Aigrigny de s’approcher et lui remit un autre feuillet accompagné d’un petit papier où étaient écrits ces mots : À exécuter avant une heure.

Le père d’Aigrigny lut rapidement la nouvelle note et s’écria :

- C’est juste, je n’avais pas songé à cela… de la sorte, au lieu d’être funeste, la correspondance d’Agricol Baudoin et de M. Hardy peut avoir, au contraire, les meilleurs résultats. En vérité, ajouta le révérend père à voix basse en se rapprochant du prélat pendant que Rodin continuait à écrire, je reste confondu… je vois… je lis… et c’est à peine si je puis en croire mes yeux… tout à l’heure, brisé, mourant, et maintenant l’esprit aussi lucide, aussi pénétrant que jamais… Sommes-nous donc témoins d’un de ces phénomènes de somnambulisme pendant lesquels l’âme seule agit et domine le corps ?

Soudain la porte s’ouvrit ; M. Baleinier entra vivement.

À la vue de Rodin, assis à son bureau demi-nu, les pieds sur les carreaux, le docteur s’écria d’un ton de reproche et d’effroi :

- Mais, monseigneur… mais, mon père… c’est un meurtre que de laisser ce malheureux là dans cet état ; s’il est possédé d’un accès de fièvre chaude, il faut l’attacher dans son lit, et lui mettre la camisole de force.

Ce disant, le docteur Baleinier s’approcha vivement de Rodin et lui saisit le bras : il s’attendait à trouver l’épiderme sec et glacé ; au contraire, la peau était flexible, presque moite.

Le docteur, au comble de la surprise, voulut lui tâter le pouls de la main gauche, que Rodin lui abandonna tout en continuant d’écrire de la main droite.

- Quel prodige ! s’écria le docteur Baleinier, qui comptait les pulsations du pouls de Rodin ; depuis huit jours, et ce matin encore, le pouls était brusque, intermittent, presque insensible, et le voici qui se relève, qui se règle… Je m’y perds… Qu’est-il donc arrivé ?… Je ne puis croire à ce que je vois, demanda-t-il en se tournant du côté du père d’Aigrigny et du cardinal.

- Le révérend père, d’abord frappé d’une extinction de voix, a éprouvé ensuite un accès de désespoir si violent, si furieux, causé par de déplorables nouvelles, dit le père d’Aigrigny, qu’un moment nous avons craint pour sa vie… tandis qu’au contraire le révérend père a eu la force d’aller jusqu’à ce bureau, où il écrit depuis dix minutes avec une clarté de raisonnement, une netteté d’expression dont vous nous voyez confondus, monseigneur et moi.

- Plus de doute ! s’écria le docteur, le violent accès de désespoir qu’il a éprouvé a causé chez lui une perturbation violente qui prépare admirablement bien la crise réactive que je suis maintenant presque sûr d’obtenir par l’opération.

- Persistez-vous donc à la faire ! dit tout bas le père d’Aigrigny au docteur Baleinier pendant que Rodin continuait d’écrire.

- J’aurais pu hésiter ce matin encore ; mais, disposé comme le voilà, je vais profiter à l’instant de cette surexcitation, qui, je le prévois, sera suivie d’un grand abattement.

- Ainsi, dit le cardinal, sans l’opération…

- Cette crise si heureuse, si inespérée, avorte… et sa réaction peut le tuer, monseigneur.

- Et l’avez-vous prévenu de la gravité de l’opération !…

- À peu près… monseigneur.

- Mais il serait temps… de le décider.

- C’est ce que je vais faire, monseigneur, dit le docteur Baleinier.

Et, s’approchant de Rodin, qui, continuant d’écrire et de songer, était resté étranger à cet entretien tenu à voix basse :

- Mon révérend père, lui dit le docteur d’une voix ferme, voulez-vous dans huit jours être sur pied ! Rodin fit un geste rempli de confiance qui signifiait :

- Mais j’y suis sur pied.

- Ne vous méprenez pas, répondit le docteur, cette crise est excellente, mais elle durera peu ; et si nous n’en profitons pas… à l’instant… pour procéder à l’opération dont je vous ai touché deux mots, ma foi !… je vous le dis brutalement… après une telle secousse… je ne réponds de rien.

Rodin fut d’autant plus frappé de ces paroles qu’il avait, une demi-heure auparavant, expérimenté le peu de durée du mieux éphémère que lui avait causé la bonne nouvelle du père d’Aigrigny, et qu’il commençait à sentir un redoublement d’oppression à la poitrine.

M. Baleinier, voulant décider son malade et le croyant irrésolu, ajouta :

- En un mot, mon révérend père, voulez-vous vivre, oui ou non !

Rodin écrivit rapidement ces mots, qu’il donna rapidement au docteur : «Pour vivre… je me ferais couper les quatre membres. Je suis prêt à tout.» Et il fit un mouvement pour se lever.

- Je dois vous déclarer, non pour vous faire hésiter, mon révérend père, mais pour que votre courage ne soit pas surpris, ajouta M. Baleinier, que cette opération est cruellement douloureuse…

Rodin haussa les épaules, et d’une main ferme écrivit : «Laissez-moi la tête… prenez le reste…»

Le docteur avait lu ces mots à voix haute ; le cardinal et le père d’Aigrigny se regardèrent, frappés de ce courage indomptable.

- Mon révérend père, dit le docteur Baleinier, il faudrait vous recoucher… Rodin écrivit : «Préparez-vous… j’ai à écrire des ordres très pressés, vous m’avertirez au moment».

Puis, ployant un papier qu’il cacheta avec une oublie, Rodin fit signe au père d’Aigrigny de lire les mots qu’il allait tracer, et qui furent ceux-ci : «Envoyez à l’instant cette note à l’agent qui a adressé les lettres anonymes au maréchal Simon.»

- À l’heure même, mon révérend père, dit le père d’Aigrigny ; je vais charger de ce soin une personne sûre.

- Mon révérend père, dit Baleinier à Rodin, puisque vous tenez à écrire… recouchez-vous ; vous écrirez sur votre lit pendant nos petits préparatifs.

Rodin fit un geste approbatif, et se leva. Mais déjà le pronostic du docteur se réalisait : le jésuite put à peine rester une seconde debout, et retomba sur sa chaise… Alors il regarda le docteur Baleinier avec angoisse, et sa respiration s’embarrassa de plus en plus. Le docteur, voulant le rassurer, lui dit :

- Ne vous inquiétez pas… Mais il faut nous hâter… Appuyez-vous sur moi et sur le père d’Aigrigny.

Aidé de ces deux soutiens, Rodin put regagner son lit ; s’y étant assis sur son séant, il montra du geste l’écritoire et le papier afin qu’on les lui apportât ; un buvard lui servit de pupitre, et il continua d’écrire sur ses genoux, s’interrompant de temps à autre pour aspirer à grand’peine comme s’il eût étouffé, mais restant étranger à ce qui se passait autour de lui.

- Mon révérend père, dit M. Baleinier au père d’Aigrigny, êtes-vous capable d’être un de mes aides et de m’assister dans l’opération que je vais faire ? Avez-vous cette sorte de courage-là ?

- Non, dit le révérend père ; à l’armée, je n’ai, de ma vie, pu assister à une amputation ; à la vue du sang ainsi répandu, le cœur me manque.

- Il n’y a pas de sang, dit le docteur Baleinier ; mais, du reste, c’est pis encore… Veuillez donc m’envoyer trois de nos révérends pères, ils me serviront d’aides ; ayez aussi l’obligeance de prier M. Rousselet de venir avec ses appareils.

Le père d’Aigrigny sortit. Le prélat s’approcha du docteur Baleinier, et lui dit à voix basse en lui montrant Rodin :

- Il est hors de danger ?

- S’il résiste à l’opération, oui, monseigneur.

- Et… êtes-vous sûr qu’il y résiste ?

- À lui, je dirais oui ; à vous, monseigneur, je dis : il faut l’espérer.

- Et s’il succombe, aura-t-on le temps de lui administrer les sacrements en public avec une certaine pompe, ce qui entraîne toujours quelques petites lenteurs.

- Il est probable que son agonie durera au moins un quart d’heure, monseigneur.

- C’est court… mais enfin il faudra s’en contenter, dit le prélat.

Et il se retira auprès d’une des croisées, sur les vitres de laquelle il se mit à tambouriner innocemment du bout des doigts, en songeant aux effets de lumière de catafalque qu’il désirait tant devoir élever à Rodin.

À ce moment, M. Rousselet entra tenant une grande boîte carrée sous le bras ; il s’approcha d’une commode, et sur le marbre de la tablette, il disposa ses appareils.

- Combien en avez-vous préparé ? lui dit le docteur.

- Six, monsieur.

- Quatre suffiront, mais il est bon de se précautionner.

Le coton n’est pas trop foulé ?

- Voyez, monsieur.

- Très bien.

- Et comment va le révérend père ? demanda l’élève à son maître.

- Hum… hum… répondit tout bas le docteur, la poitrine est terriblement embarrassée, la respiration sifflante… la voix toujours éteinte… mais enfin il y a une chance…

- Tout ce que je crains, monsieur, c’est que le révérend père ne résiste pas à une si affreuse douleur.

- C’est encore une chance… mais, dans une position pareille, il faut tout risquer… Allons, mon cher, allumez une bougie, car j’entends nos aides.

En effet, bientôt entrèrent dans la chambre, accompagnant le père d’Aigrigny, les trois congréganistes qui, dans la matinée, se promenaient dans le jardin de la maison de la rue de Vaugirard.

Les deux vieux, à figures rubicondes et fleuries, le jeune à figure ascétique, tous trois, comme d’habitude, vêtus de noir, portant bonnets carrés, rabats blancs, et paraissant parfaitement disposés, d’ailleurs, à venir en aide au docteur Baleinier pendant la redoutable opération.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XVIII. LA TORTURE.

XVIII. La torture.

- Mes révérends pères, dit gracieusement le docteur Baleinier aux trois congréganistes, je vous remercie de votre bon concours… ce que vous aurez à faire sera bien simple, et, avec l’aide du Seigneur, cette opération sauvera notre cher père Rodin.

Les trois robes noires levèrent les yeux au ciel avec componction, après quoi elles s’inclinèrent comme un seul homme.

Rodin, fort indifférent à ce qui se passait autour de lui, n’avait pas un instant cessé soit d’écrire, soit de réfléchir… Cependant, de temps à autre, malgré ce calme apparent, il avait éprouvé une telle difficulté de respirer, que le docteur Baleinier s’était retourné avec une grande inquiétude en entendant l’espèce de sifflement étouffé qui s’échappait du gosier de son malade ; aussi, après avoir fait un signe à son élève, le docteur s’approcha de Rodin et lui dit :

- Allons, mon révérend père… voici le grand moment… courage !…

Aucun signe de terreur ne se manifesta sur les traits du jésuite, sa figure resta impassible comme celle d’un cadavre ; seulement ses petits yeux de reptile étincelèrent plus brillants encore au fond de leur sombre orbite ; un instant il promena un regard assuré sur les témoins de cette scène ; puis, prenant sa plume entre ses dents, il plia et cacheta un nouveau feuillet, le plaça sur la table de nuit, et fit ensuite au docteur Baleinier un signe qui semblait dire : Je suis prêt.

- Il faudrait d’abord ôter votre gilet de laine et votre chemise, mon père.

Honte ou pudeur, Rodin hésita un instant… seulement un instant… car lorsque le docteur eut repris :

- Il le faut, mon révérend père ! Rodin, toujours assis dans son lit, obéit, avec l’aide de M. Baleinier, qui ajouta, pour consoler sans doute la pudeur effarouchée du patient :

- Nous n’avons absolument besoin que de votre poitrine, mon cher père, côté gauche et côté droit.

En effet, Rodin, étendu sur le dos et toujours coiffé de son bonnet de soie noir crasseux, laissa voir la partie antérieure d’un torse livide et jaunâtre, ou plutôt la cage osseuse d’un squelette, car les ombres portées par la vive arête des côtes et des cartilages cerclaient la peau de profonds sillons noirs circulaires. Quant aux bras, on eût dit des os enroulés de grosses cordes et recouverts de parchemin tanné, tant l’affaissement musculaire donnait de relief à l’ossature et aux veines.

- Allons, monsieur Rousselet, les appareils, dit le docteur Baleinier. Puis s’adressant aux trois congréganistes :

- Messieurs, approchez… je vous l’ai dit… ce que vous avez à faire est excessivement simple, comme vous allez le voir.

Et M. Baleinier procéda à l’installation de la chose. Ce fut fort simple, en effet. Le docteur remit à chacun de ses quatre aides une espèce de petit trépied d’acier environ de deux pouces de diamètre sur trois de hauteur ; le centre circulaire de ce trépied était rempli de coton tassé très épais ; cet instrument se tenait de la main gauche au moyen d’un manche de bois. De la main droite, chaque aide était armé d’un petit tube de fer-blanc de dix-huit pouces de longueur ; à l’une de ses extrémités était pratiquée une embouchure destinée à recevoir les lèvres du praticien, l’autre bout se recourbait et s’évasait, de façon à pouvoir servir de couvercle au petit trépied.

Ces préparatifs n’offraient rien d’effrayant.

Le père d’Aigrigny et le prélat, qui regardaient de loin, ne comprenaient pas comment cette opération pouvait être si douloureuse.

Ils comprirent bientôt.

Le docteur Baleinier, ayant ainsi armé ses quatre aides, les fit s’approcher de Rodin, dont le lit avait été roulé au milieu de la chambre. Deux aides se placèrent d’un côté, deux de l’autre.

- Maintenant, messieurs, leur dit le docteur Baleinier, allumez le coton… placez la partie allumée sur la peau de Sa Révérence au moyen du trépied qui contient la mèche… recouvrez le trépied avec la partie évasée de vos tuyaux, puis soufflez par l’embouchure afin d’aviver le feu… C’est très simple, comme vous le voyez.

C’était en effet d’une ingénuité patriarcale et primitive. Quatre mèches de coton enflammé, mais disposé de façon à ne brûler qu’à petit feu, furent appliquées à droite et à gauche de la poitrine de Rodin… Ceci s’appelle vulgairement des moxas. Le tour est fait, lorsque toute l’épaisseur de la peau est ainsi lentement brûlée… cela dure de sept à huit minutes. On prétend qu’une amputation n’est rien auprès de cela.

Rodin avait suivi les préparatifs de l’opération avec une intrépide curiosité ; mais, au premier contact de ces quatre brasiers dévorants, il se dressa et se tordit comme un serpent, sans pouvoir pousser un cri, car il était muet ; l’expansion de la douleur lui était même interdite.

Les quatre aides ayant nécessairement dérangé leurs appareils au brusque mouvement de Rodin, ce fut à recommencer.

- Du courage, mon cher père ! offrez ces souffrances au Seigneur… il les agréera, dit le docteur Baleinier d’un ton patelin ; je vous ai prévenu… cette opération est très douloureuse, mais aussi salutaire que douloureuse, c’est tout dire.

Allons… vous qui avez montré jusqu’ici tant de résolution, n’en manquez pas au moment décisif.

Rodin avait fermé les yeux ; vaincu par cette première surprise de la douleur, il les rouvrit, et regarda le docteur d’un air presque confus de s’être montré si faible. Et pourtant, à droite et à gauche de sa poitrine, on voyait déjà quatre larges escarres d’un roux saignant… tant les brûlures avaient été aiguës et profondes…

Au moment où il allait se replacer sur le lit de douleur, Rodin fit signe, en montrant l’encrier, qu’il voulait écrire. On pouvait lui passer ce caprice. Le docteur tendit le buvard, et Rodin écrivit ce qui suit, comme par réminiscence :

«Il vaut mieux ne pas perdre de temps… Faites tout de suite prévenir le baron Tripeaud du mandat d’amener lancé contre son factotum Léonard, afin qu’il avise.»

Cette note écrite, le jésuite la donna au docteur Baleinier, en lui faisant signe de la remettre au père d’Aigrigny ; celui-ci, aussi frappé que le docteur et le cardinal d’une pareille présence d’esprit au milieu de si atroces douleurs, resta un moment stupéfait. Rodin, les yeux impatiemment fixés sur le révérend père, semblait attendre avec impatience qu’il sortît de la chambre pour aller exécuter ses ordres. Le docteur, devinant la pensée de Rodin, dit un mot au père d’Aigrigny, qui sortit.

- Allons, mon révérend père, dit le docteur à Rodin, c’est à recommencer ; cette fois ne bougez pas, vous êtes au fait… Rodin ne répondit pas, joignit ses mains sur sa tête, offrit sa poitrine et ferma les yeux.

C’était un spectacle étrange, lugubre, presque fantastique.

Ces trois prêtres, vêtus de longues robes noires, penchés sur ce corps réduit presque à l’état de cadavre, leurs lèvres collées à ces trompes qui aboutissaient à la poitrine du patient, semblaient pomper son sang ou l’infibuler par quelque charme magique…

Une odeur de chair brûlée, nauséabonde, pénétrante, commença à se répandre dans la chambre silencieuse… et chaque aide entendit sous le trépied fumant une légère crépitation… C’était la peau de Rodin qui se fendait sous l’action du feu et se crevassait en quatre endroits différents de sa poitrine. La sueur ruisselait de son visage livide, qu’elle rendait luisant ; quelques mèches de cheveux gris, raides et humides, se collaient à ses tempes. Parfois telle était la violence de ses spasmes, que sur ses bras raides ses veines se gonflaient et se tendaient comme des cordes prêtes à se rompre. Endurant cette torture affreuse avec autant d’intrépide résignation que le sauvage dont la gloire consiste à mépriser la douleur, Rodin puisait son courage et sa force dans l’espoir… nous dirions presque dans la certitude de vivre… Telle était la trempe de ce caractère indomptable, la toute-puissance de cet esprit énergique, qu’au milieu même de tourments indicibles son idée fixe ne l’abandonna pas… Pendant les rares intermittences que lui laissait la souffrance, souvent inégale, même à ce degré d’intensité, Rodin songeait à l’affaire Rennepont, calculait ses chances, combinait les mesures les plus promptes, sentant qu’il n’y avait pas une minute à perdre.

Le docteur Baleinier ne le quittait pas du regard, épiait avec une profonde attention et les effets de la douleur et la réaction salutaire de cette douleur sur le malade, qui semblait, en effet, respirer déjà un peu plus librement.

Soudain Rodin porta sa main à son front comme frappé d’une inspiration subite, tourna vivement sa tête vers M. Baleinier, et lui demanda par signe de faire un moment suspendre l’opération.

- Je dois vous avertir, mon révérend père, répondit le docteur, qu’elle est plus d’à moitié terminée, et que, si on l’interrompt, la reprise vous paraîtra plus douloureuse encore…

Rodin fit signe que peu lui importait et qu’il voulait écrire.

- Messieurs… suspendez un moment, dit le docteur Baleinier ; ne retirez pas les moxas… mais n’avivez plus le feu.

C’est-à-dire que le feu allait brûler doucement sur la peau du patient, au lieu de brûler vif. Malgré cette douleur moins atroce, mais toujours aiguë, profonde, Rodin, resté couché sur le dos, se mit en devoir d’écrire ; par sa position, il fut forcé de prendre le buvard de la main gauche ; de l’élever à la hauteur de ses yeux, et d’écrire de la main droite pour ainsi dire en plafonnant. Sur un premier feuillet, il traça quelques signes alphabétiques d’un chiffre qu’il s’était composé pour lui seul afin de noter certaines choses secrètes. Peu d’instants auparavant, au milieu de ses tortures, une idée lumineuse lui était soudain venue ; il la croyait bonne, et il la notait, craignant de l’oublier au milieu de ses souffrances, quoiqu’il se fût interrompu deux ou trois fois ; car si la peau ne brûlait plus qu’à petit feu, elle n’en brûlait pas moins ; Rodin continua d’écrire ; sur un autre feuillet, il traça les mots suivants, qui, sur un signe de lui, furent aussitôt remis au père d’Aigrigny.

«Envoyez à l’instant B. auprès de Faringhea, dont il recevra le rapport sur les événements de ces derniers jours, au sujet du prince Djalma ; B. reviendra immédiatement ici avec ce renseignement.»

Le père d’Aigrigny s’empressa de sortir pour donner ce nouvel ordre. Le cardinal se rapprocha un peu du théâtre de l’opération, car, malgré la mauvaise odeur de cette chambre, il se complaisait fort à voir partiellement rôtir le jésuite, auquel il gardait une rancune de prêtre italien.

- Allons, mon révérend père, dit le docteur à Rodin, continuez d’être aussi admirablement courageux ; votre poitrine se dégage… Vous allez avoir encore un rude moment à passer… et puis après, bon espoir…

Le patient se remit en place. Au moment où le père d’Aigrigny rentra, Rodin l’interrogea du regard ; le révérend père lui répondit par un signe affirmatif.

Au signe du docteur, les quatre aides approchèrent leurs lèvres des tubes et recommencèrent à aviver le feu d’un souffle précipité. Cette recrudescence de torture fut si féroce que, malgré son empire sur lui-même, Rodin grinça des dents à se les briser, fit un soubresaut convulsif, et gonfla si fort sa poitrine qui palpitait sous le brasier, qu’ensuite d’un spasme violent il s’échappa enfin de ses poumons un cri de douleur terrible… mais libre… mais sonore, mais retentissant.

- La poitrine est dégagée, s’écria le docteur Baleinier triomphant : il est sauvé… les poumons fonctionnent… la voix revient… la voix est revenue… Soufflez, messieurs, soufflez… et vous, mon révérend père, dit-il joyeusement à Rodin, si vous le pouvez, criez… hurlez… ne vous gênez pas… je serai ravi de vous entendre, et cela vous soulagera… Courage, maintenant… je réponds de vous, c’est une cure merveilleuse… je la publierai, je la crierai à son de trompe !…

- Permettez, docteur, dit tout bas le père d’Aigrigny en se rapprochant vivement de M. Baleinier ; monseigneur est témoin que j’ai retenu d’avance la publication de ce fait, qui passera… comme il le peut véritablement… pour un miracle.

- Eh bien, ce sera une cure miraculeuse, répondit sèchement le docteur Baleinier, qui tenait à ses œuvres.

En entendant dire qu’il était sauvé, Rodin, quoique ses souffrances fussent peut-être les plus vives qu’il eût encore ressenties, car le feu arrivait à la dernière couche de l’épiderme, Rodin fut réellement beau, d’une beauté infernale. À travers la pénible contraction de ses traits éclatait l’orgueil d’un farouche triomphe ; on voyait que ce monstre se sentait redevenir fort et puissant, et qu’il avait conscience des maux terribles que sa funeste résurrection allait causer…

Aussi, tout en se tordant sous la fournaise qui le dévorait, il prononça ces mots, les premiers qui sortirent de sa poitrine, de plus en plus libre et dégagée :

- Je le disais… bien… moi, que je vivrais !…

- Et vous disiez vrai ! s’écria le docteur en tâtant le pouls de Rodin. Voici maintenant votre pouls plein, ferme, réglé, les poumons libres. La réaction est complète ; vous êtes sauvé…

À ce moment, les derniers brins de coton avaient brûlé ; on retira les trépieds, et l’on vit sur la poitrine osseuse et décharnée de Rodin quatre larges escarres arrondies. La peau, carbonisée, fumante encore, laissait voir la chair rouge et vive… Par suite de l’un des brusques soubresauts de Rodin, qui avait dérangé le trépied, une de ces brûlures s’était plus étendue que les autres et offrait pour ainsi dire un double cercle noirâtre et brûlé.

Rodin baissa les yeux sur ses plaies ; après quelques secondes de contemplation silencieuse, un étrange sourire brida ses lèvres.

Alors, sans changer de position, mais jetant de côté sur le père d’Aigrigny un regard d’intelligence impossible à peindre, il lui dit, en comptant lentement une à une ses plaies du bout de son doigt à ongle plat et sordide :

- Père d’Aigrigny… quel présage !… voyez donc !… Un Rennepont… deux Rennepont… trois Rennepont… quatre Rennepont… Puis, s’interrompant : Où est donc le cinquième ? Ah !… ici… cette plaie compte pour deux… elle est jumelle.

Et il fit entendre un petit rire sec et aigu.

Le père d’Aigrigny, le cardinal et le docteur Baleinier comprirent le sens de ces mystérieuses et sinistres paroles, que Rodin compléta bientôt par une allusion terrible en s’écriant d’une voix prophétique et d’un air inspiré :

- Oui, je le dis, la race de l’impie sera réduite en poussière, comme les lambeaux de ma chair viennent d’être réduits en cendres… Je le dis… cela sera… car j’ai voulu vivre… je vis.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XIX. VICE ET VERTU.

XIX. Vice et vertu.

Deux jours se sont passés depuis que Rodin a été miraculeusement rappelé à la vie. Le lecteur n’a peut-être pas oublié la maison de la rue Clovis, où le révérend père avait un pied-à-terre, et où se trouvait aussi le logement de Philémon, habité par Rose-Pompon.

Il est environ trois heures de l’après-midi ; un vif rayon de lumière, pénétrant à travers un trou rond pratiqué au battant de la porte de la boutique demi-souterraine occupée par la mère Arsène, la fruitière-charbonnière, forme un brusque contraste avec les ténèbres de cette espèce de cave. Ce rayon tombe sur un objet sinistre… Au milieu des falourdes, des légumes flétris, tout à côté d’un grand tas de charbon, est un mauvais grabat ; sous le drap qui le recouvre se dessine la forme anguleuse et raide d’un cadavre. C’est le corps de la mère Arsène ; atteinte de choléra, elle a succombé depuis la surveille : les enterrements étant très nombreux, ses restes n’ont pas encore pu être enlevés.

La rue Clovis est alors presque déserte ; il règne au dehors un silence morne, souvent interrompu par les aigres sifflements du vent du nord-est ; entre deux rafales, on entend parfois un petit fourmillement sec et brusque… ce sont des rats énormes qui vont et viennent sur le monceau de charbon.

Soudain, un bruit léger se fait entendre ; aussitôt ces animaux immondes se sauvent et se cachent dans leurs trous. On tâchait de forcer la porte qui de l’allée communiquait dans la boutique ; cette porte offrait d’ailleurs peu de résistance ; au bout d’un instant, sa mauvaise serrure céda, une femme entra et resta quelques moments immobile au milieu de l’obscurité de cette cave humide et glacée.

Après une minute d’hésitation, cette femme s’avança ; le rayon lumineux éclaire les traits de la reine Bacchanal ; elle s’approche peu à peu de la couche funèbre.

Depuis la mort de Jacques, l’altération des traits de Céphyse avait encore augmenté ; d’une pâleur effrayante, ses beaux cheveux noirs en désordre, les jambes et les pieds nus, elle était à peine vêtue d’un mauvais jupon rapiécé et d’un mouchoir de cou en lambeaux. Arrivée auprès du lit, la reine Bacchanal jeta un regard d’une assurance presque farouche sur le linceul… Tout à coup elle se recula en poussant un cri de frayeur involontaire. Une ondulation rapide avait couru et agité le drap mortuaire, en remontant depuis les pieds jusqu’à la tête de la morte… Bientôt la vue d’un rat qui s’enfuyait le long des ais vermoulus du grabat expliqua l’agitation du suaire. Céphyse, rassurée, se mit à chercher et à rassembler précipitamment divers objets, comme si elle eût craint d’être surprise dans cette misérable boutique. Elle s’empara d’abord d’un panier, et le remplit de charbon ; après avoir encore regardé de côté et d’autre, elle découvrit dans un coin un fourneau de terre, dont elle se saisit avec un élan de joie sinistre.

- Ce n’est pas tout… ce n’est pas tout, disait Céphyse en cherchant de nouveau autour d’elle d’un air inquiet.

Enfin elle avisa auprès du petit poêle de fonte une boîte de fer blanc contenant un briquet et des allumettes. Elle plaça ces objets sur le panier, le souleva d’une main, et de l’autre emporta le fourneau. En passant auprès du corps de la pauvre charbonnière, Céphyse dit avec un sourire étrange : Je vous vole, ma pauvre mère Arsène, mais mon vol ne me profitera guère.

Céphyse sortit de la boutique, rajusta la porte du mieux qu’elle put, suivit l’allée et traversa la petite cour qui séparait ce corps de logis dans lequel Rodin avait eu son pied-à-terre.

Sauf les fenêtres de l’appartement de Philémon, sur l’appui desquelles Rose-Pompon, perchée comme un oiseau, avait tant de fois gazouillé son Béranger, les autres croisées de cette maison étaient ouvertes ; au premier et au second étage il y avait des morts ; comme tant d’autres, ils attendaient la charrette où l’on entassait les cercueils.

La reine Bacchanal gagna l’escalier qui conduisait aux chambres naguère occupées par Rodin ; arrivée à leur palier, elle monta un petit escalier délabré, raide comme une échelle, auquel une vieille corde servait de rampe, et atteignit enfin la porte à demi pourrie d’une mansarde située sous les combles.

Cette maison était tellement délabrée, qu’en plusieurs endroits, la toiture, percée à jour, laissait, lorsqu’il pleuvait, pénétrer la pluie dans ce réduit à peine large de dix pieds carrés, et éclairé par une fenêtre mansardée. Pour tout mobilier, on voyait, au long du mur dégradé, sur le carreau, une vieille paillasse éventrée, d’où sortaient quelques brins de paille ; à côté de cette couche, une petite cafetière de faïence égueulée, contenant un peu d’eau.

La Mayeux, vêtue de haillons, était assise au bord de la paillasse, ses coudes sur ses genoux, son visage caché entre ses mains fluettes et blanches. Lorsque Céphyse rentra, la sœur adoptive d’Agricol releva la tête ; son pâle et doux visage semblait encore amaigri, encore creusé par la souffrance, par le chagrin, par la misère : ses yeux caves, rougis par les larmes, s’attachèrent sur sa sœur avec une expression de mélancolique tendresse.

- Sœur… j’ai ce qu’il nous faut, dit Céphyse d’une voix sourde et brève.

Dans ce panier, il y a la fin de nos misères.

Puis, montrant à la Mayeux les objets qu’elle venait de déposer sur le carreau, elle ajouta :

- Pour la première fois de ma vie… j’ai… volé… et cela m’a fait honte et peur… Décidément, je ne suis faite ni pour être voleuse ni pour être pis encore. C’est dommage, ajouta-t-elle en se prenant à sourire d’un air sardonique.

Après un moment de silence, la Mayeux dit à sa sœur avec une expression navrante :

- Céphyse… ma bonne Céphyse… tu veux donc absolument mourir ?

- Comment hésiter ! répondit Céphyse d’une voix ferme. Voyons, sœur, si tu veux, faisons encore une fois mon compte : quand même je pourrais oublier ma honte et le mépris de Jacques mourant, que me reste-t-il ? Deux partis à prendre : le premier, redevenir honnête et travailler. Eh bien, tu le sais, malgré ma bonne volonté, le travail me manquera souvent, comme il nous manque depuis quelques jours, et, quand il ne manquera pas, il me faudra vivre avec quatre ou cinq francs par semaine. Vivre… c’est-à-dire mourir à petit feu à force de privations, je connais ça… j’aime mieux mourir tout d’un coup… L’autre parti serait de continuer, pour vivre, le métier infâme dont j’ai essayé une fois… et je ne veux pas… c’est plus fort que moi… Franchement, sœur entre une affreuse misère, l’infamie ou la mort, le choix peut-il être douteux ? réponds.

Puis se reprenant aussitôt sans laisser parler la Mayeux, Céphyse ajouta d’une voix brève et saccadée :

- D’ailleurs, à quoi bon discuter ?… je suis décidée ; rien au monde ne m’empêcherait d’en finir, puisque toi… toi… sœur chérie, tout ce que tu as pu obtenir… de moi… c’est un retard de quelques jours… espérant que le choléra nous épargnerait la peine… Pour te faire plaisir, j’y consens : le choléra vient… tue tout dans la maison… et nous laisse…

Tu vois bien, il vaut mieux faire ses affaires soi-même, ajouta-t-elle en souriant de nouveau d’un air sardonique.

Puis elle reprit :

- Et d’ailleurs, toi qui parles, pauvre sœur… tu en as aussi envie que moi… d’en finir… avec la vie.

- Cela est vrai, Céphyse, répondit la Mayeux, qui semblait accablée. Mais… seule… on n’est responsable que de soi… et il me semble que mourir avec toi, ajouta-t-elle en frissonnant, c’est être complice de ta mort.

- Aimes-tu mieux en finir… moi de mon côté… toi du tien ?… Ce sera gai… dit Céphyse, montrant dans ce moment terrible cette espèce d’ironie amère, désespérée, plus fréquente qu’on ne le croit au milieu des préoccupations mortelles.

- Oh ! non… non… dit la Mayeux avec effroi, pas seule… Oh ! je ne veux pas mourir seule.

- Tu le vois donc bien, sœur chérie… nous avons raison de ne pas nous quitter, et pourtant, ajouta Céphyse d’une voix émue, j’ai parfois le cœur brisé quand je songe que tu veux mourir comme moi…

- Égoïste ! dit la Mayeux avec un sourire navrant, quelles raisons ai-je plus que toi d’aimer la vie ? quel vide laisserai-je après moi ?

- Mais toi, sœur, reprit Céphyse, tu es une pauvre martyre… Les prêtres parlent de saintes ! en est-il seulement une qui te vaille ?… et pourtant, tu veux mourir comme moi… qui ai toujours été aussi oisive, aussi insouciante, aussi coupable… que tu as été laborieuse et dévouée à tout ce qui souffrait… Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? c’est vrai, pourtant, cela ! toi… un ange sur la terre, tu vas mourir aussi désespérée que moi… qui suis maintenant aussi dégradée qu’une femme peut l’être, ajouta la malheureuse en baissant les yeux.

- Cela est étrange, reprit la Mayeux, pensive.

Parties du même point, nous avons suivi des routes opposées… et nous voici arrivées au même but : le dégoût de l’existence… Pour toi, pauvre sœur, il y a quelques jours encore ; si belle, si vaillante, si folle de plaisirs et de jeunesse, la vie est, à cette heure, aussi pesante qu’elle l’est pour moi, triste et chétive créature… Après tout, j’ai accompli jusqu’à la fin ce qui était pour moi un devoir, ajouta la Mayeux avec douceur ; Agricol n’a plus besoin de moi… il est marié… il aime, il est aimé… son bonheur est certain. Mlle de Cardoville n’a rien à désirer. Belle, riche, heureuse, j’ai fait pour elle ce qu’une pauvre créature de ma sorte pouvait faire… Ceux qui ont été bons pour moi sont heureux ; qu’est-ce que cela fait maintenant que j’aille me reposer !… je suis si lasse !…

- Pauvre sœur, dit Céphyse avec une émotion touchante qui détendit ses traits contractés, quand je songe que, sans m’en prévenir, et malgré ta résolution de ne jamais retourner chez cette généreuse demoiselle, ta protectrice, tu as eu le courage de te traîner, mourante de fatigue et de besoin, jusque chez elle pour tâcher de l’intéresser à mon sort… oui, mourante… puisque les forces t’ont manqué aux Champs-Élysées !

- Et quand j’ai pu me rendre enfin à l’hôtel de Mlle de Cardoville, elle était malheureusement absente !… oh ! bien malheureusement, répéta la Mayeux en regardant Céphyse avec douleur, car, le lendemain, voyant cette dernière ressource nous manquer… pensant encore plus à moi qu’à toi, voulant à tout prix nous procurer du pain…

La Mayeux ne put achever et cacha son visage dans ses mains en frémissant.

- Eh bien ! j’ai été me vendre comme tant d’autres malheureuses se vendent quand le travail manque ou que le salaire ne suffit pas… et que la faim crie trop fort… répondit Céphyse d’une voix saccadée ; seulement au lieu de vivre de ma honte… comme tant d’autres en vivent… moi, j’en meurs…

- Hélas ! cette terrible honte, dont tu mourras, pauvre Céphyse, parce que tu as du cœur… tu ne l’aurais pas connue si j’avais pu voir Mlle de Cardoville, ou si elle avait répondu à la lettre que j’avais demandé la permission de lui écrire chez son concierge ; mais, son silence me le prouve, elle est justement blessée de mon brusque départ de chez elle… je le conçois… elle a dû l’attribuer à une noire ingratitude… oui… car, pour qu’elle n’ait pas daigné me répondre… il faut qu’elle soit bien blessée… et elle a le droit de l’être… Aussi n’ai-je pas eu le courage d’oser lui écrire une seconde fois… cela eût été inutile, j’en suis sûre… Bonne et équitable comme elle l’est… ses refus sont inexorables lorsqu’elle les croit mérités… et puis, d’ailleurs, à quoi bon !… il était trop tard… tu étais décidée à en finir…

- Oh ! bien décidée !… car mon infamie me rongeait le cœur… et Jacques était mort dans mes bras en me méprisant… et je l’aimais, vois-tu, ajouta Céphyse avec une exaltation passionnée, je l’aimais comme on n’aime qu’une fois dans la vie !…

- Que notre sort s’accomplisse donc !… dit la Mayeux, pensive…

- Et la cause de ton départ de chez Mlle de Cardoville, sœur, tu ne me l’as jamais dite… reprit Céphyse après un moment de silence.

- Ce sera le seul secret que j’emporterai avec moi, ma bonne Céphyse, dit la Mayeux en baissant les yeux.

Et elle songeait avec une joie amère que bientôt elle serait délivrée de cette crainte qui avait empoisonné les derniers jours de sa triste vie :

Se retrouver en face d’Agricol… instruit du funeste et ridicule amour qu’elle ressentait pour lui…

Car, il faut le dire, cet amour fatal, désespéré, était une des causes du suicide de cette infortunée ; depuis la disparition de son journal, elle croyait que le forgeron connaissait le triste secret de ces pages navrantes ; quoiqu’elle ne doutât pas de la générosité, du bon cœur d’Agricol, elle se défiait tant d’elle-même, elle ressentait une telle honte de cette passion, pourtant bien noble, bien pure, que, dans l’extrémité où elle et Céphyse s’étaient trouvées réduites, manquant toutes deux de travail et de pain, aucune puissance humaine ne l’aurait forcée d’affronter le regard d’Agricol… pour lui demander aide et secours.

Sans doute, la Mayeux eût autrement envisagé sa position si son esprit n’eût pas été troublé par cette sorte de vertige dont les caractères les plus fermes sont souvent atteints lorsque le malheur qui les frappe dépasse toutes les bornes ; mais la misère, mais la faim, mais l’influence, pour ainsi dire contagieuse dans un tel moment, des idées de suicide de Céphyse ; mais la lassitude d’une vie depuis si longtemps vouée à la douleur, aux mortifications, portèrent le dernier coup à la raison de la Mayeux ; après avoir longtemps lutté contre le funeste dessein de sa sœur, la pauvre créature, accablée, anéantie, finit par vouloir partager le sort de Céphyse, voyant du moins dans la mort le terme de tant de maux…

- À quoi penses-tu, sœur ? dit Céphyse, étonnée du long silence de la Mayeux. Celle-ci tressaillit et répondit :

- Je pense à la cause qui m’a fait si brusquement sortir de chez Mlle de Cardoville et passer à ses yeux pour une ingrate… Enfin, puisse cette fatalité qui m’a chassée de chez elle n’avoir pas d’autres victimes que nous ; puisse mon dévouement, si obscur, si infime qu’il eût été, ne jamais manquer à celle qui a tendu sa noble main à la pauvre ouvrière et l’a appelée sa sœur… puisse-t-elle être heureuse, oh ! à tout jamais heureuse ! dit la Mayeux en joignant les mains avec l’ardeur d’une invocation sincère.

- Cela est beau… sœur… un tel vœu dans ce moment ! dit Céphyse.

- Oh ! c’est que, vois-tu, reprit vivement la Mayeux, j’aimais, j’admirais cette merveille d’esprit, de cœur et de beauté idéale, avec un pieux respect, car jamais la puissance de Dieu ne s’est révélée dans une œuvre plus adorable et plus pure… une de mes dernières pensées aura du moins été pour elle.

- Oui… tu auras aimé et respecté ta généreuse protectrice jusqu’à la fin…

- Jusqu’à la fin… dit la Mayeux après un moment de silence. C’est vrai… tu as raison… c’est la fin… bientôt… dans un instant, tout sera terminé… Vois donc avec quel calme nous parlons de… de ce qui en épouvante tant d’autres !

- Sœur, nous sommes calmes, parce que nous sommes décidées.

- Bien décidées, Céphyse ? dit la Mayeux en jetant de nouveau un regard profond et pénétrant sur sa sœur.

- Oh ! oui… puisses-tu l’être autant que moi !…

- Sois tranquille… si je retardais de jour en jour le moment d’en finir, répondit la Mayeux, c’est que je voulais toujours te laisser le temps de réfléchir… car, pour moi…

La Mayeux n’acheva pas, mais elle fit un signe de tête d’une tristesse désespérée.

- Eh bien… sœur… embrassons-nous, dit Céphyse, et du courage !

La Mayeux, se levant, se jeta dans les bras de sa sœur… Toutes deux se tinrent longtemps embrassées… Il y eut quelques secondes d’un silence profond, solennel, seulement interrompu par les sanglots des deux sœurs, car alors seulement elles se mirent à pleurer.

- Oh ! mon Dieu ! s’aimer ainsi… et se quitter… pour jamais, dit Céphyse, c’est bien cruel !… pourtant.

- Se quitter !… s’écria la Mayeux… et son pâle et doux visage inondé de larmes resplendit tout à coup d’une divine espérance ; se quitter, sœur, oh ! non, non.

Ce qui me rend calme… vois-tu… c’est que je sens là, au fond du cœur, une aspiration profonde, certaine, vers ce monde meilleur où une vie meilleure nous attend ! Dieu… si grand, si clément, si prodigue, si bon, n’a pas voulu, lui, que ses créatures fussent à jamais malheureuses, mais quelques hommes égoïstes, dénaturant son œuvre, réduisent leurs frères à la misère et au désespoir… Plaignons les méchants et laissons-les… Viens là-haut, sœur… les hommes n’y sont rien, Dieu y règne… viens là-haut, sœur ; on y est mieux… partons vite… car il est tard.

Ce disant, la Mayeux montra les rouges lueurs du couchant qui commençaient à empourprer les carreaux de la fenêtre.

Céphyse, entraînée par la religieuse exaltation de sa sœur, dont les traits, pour ainsi dire transfigurés par l’espoir d’une délivrance prochaine, brillaient doucement colorés par les rayons du soleil couchant, Céphyse saisit les deux mains de sa sœur, et, la regardant avec un profond attendrissement, s’écria :

- Oh ! ma sœur, comme tu es belle ainsi !

- La beauté me vient un peu tard, dit la Mayeux en souriant tristement.

- Non, sœur, car tu parais si heureuse… que les derniers scrupules que j’avais encore pour toi s’effacent tout à fait.

- Alors, dépêchons-nous, dit la Mayeux en montrant le réchaud à sa sœur.

- Sois tranquille, sœur, ce ne sera pas long, dit Céphyse. Et elle alla prendre le réchaud rempli de charbon qu’elle avait placé dans un coin de la mansarde, et l’apporta au milieu de cette petite pièce.

- Sais-tu… comment cela… s’arrange… toi !… lui demanda la Mayeux en s’approchant.

- Oh !… mon Dieu !… c’est bien simple, répondit Céphyse : On ferme la porte… la fenêtre, et l’on allume le charbon…

- Oui, sœur ; mais il me semble avoir entendu dire qu’il fallait bien exactement boucher toutes les ouvertures, afin qu’il n’entre pas d’air.

- Tu as raison : justement cette porte joint si mal !

- Et le toit… vois donc ces crevasses.

- Comment faire… sœur !

- Mais, j’y songe, dit la Mayeux, la paille de notre paillasse, bien tordue, pourra nous servir.

- Sans doute, reprit Céphyse, nous en garderons pour allumer notre feu, et du reste nous ferons des tampons pour les crevasses du toit, et des bourrelets pour la porte et les fenêtres…

Puis, souriant avec cette ironie amère, fréquente, nous le répétons, dans ces lugubres moments, Céphyse ajouta :

- Dis donc… sœur, des bourrelets aux portes et aux fenêtres pour empêcher l’air… quel luxe… nous sommes douillettes comme des personnes riches.

- À cette heure… nous pouvons bien prendre un peu nos aises, dit la Mayeux en tâchant de plaisanter comme la reine Bacchanal.

Et les deux sœurs, avec un incroyable sang-froid, commencèrent à tordre des brins de paille en espèce de bourrelets assez menus pour pouvoir être placés entre les ais de la porte et le plancher, puis elles façonnèrent d’assez gros tampons destinés à boucher les crevasses de la toiture. Tant que dura cette sinistre occupation, le calme et la morne résignation de ces deux infortunées ne se démentirent pas.

LE JUIF ERRANT, TOME II - Eugène SUE > XX. SUICIDE.

XX. Suicide.

Céphyse et la Mayeux continuaient avec calme les préparatifs de leur mort.

Hélas ! combien de pauvres jeunes filles, ainsi que les deux sœurs, ont été et seront encore fatalement poussées à chercher dans le suicide un refuge contre le désespoir, contre l’infamie ou contre une vie trop misérable.

Et cela doit être… et sur la société pèsera aussi la terrible responsabilité de ces morts désespérées, tant que des milliers de créatures humaines, ne pouvant pas matériellement vivre du salaire dérisoire qu’on leur accorde, seront forcées de choisir entre ces trois abîmes de maux, de hontes et de douleurs :

Une vie de travail énervant et des privations meurtrières, causes d’une mort précoce…

La prostitution, qui tue aussi, mais lentement, par les mépris, par les brutalités, par les maladies immondes…

Le suicide, qui tue tout de suite…

Céphyse et la Mayeux symbolisent moralement deux fractions de la classe ouvrière chez les femmes.

Ainsi que la Mayeux, les unes, sages, laborieuses, infatigables, luttent énergiquement avec une admirable persévérance contre les tentations mauvaises, contre les mortelles fatigues d’un labeur au-dessus de leurs forces, contre une affreuse misère… Humbles, douces, résignées, elles vont… les bonnes et vaillantes créatures, elles vont… tant qu’elles peuvent aller, quoique bien frêles, quoique bien étiolées, quoique bien endolories… car elles ont presque toujours faim et froid, et presque jamais de repos, d’air et de soleil. Elles vont enfin bravement jusqu’à la fin… jusqu’à ce qu’affaiblies par un travail exagéré, minées par une pauvreté homicide, les forces leur manquent tout à fait…

Alors, presque toujours atteintes de maladies d’épuisement, le plus grand nombre va s’éteindre douloureusement à l’hospice et alimenter les amphithéâtres… exploitées pendant leur vie, exploitées après leur mort… toujours utiles aux vivants. Pauvres femmes, saints martyrs !

Les autres, moins patientes, allument un peu de charbon, et, bien lasses, comme dit la Mayeux, oh ! bien lasses de cette vie terne, sombre, sans joies, sans souvenirs, sans espérances, elles se reposent enfin, et s’endorment du sommeil éternel, sans songer à maudire un monde qui ne leur laisse que le choix du suicide… Oui, le choix du suicide… car, sans parler des métiers dont l’insalubrité mortelle décime périodiquement les classes ouvrières, la misère, en un temps donné, tue comme l’asphyxie.

D’autres femmes, au contraire, douées, ainsi que Céphyse, d’une organisation vivace et ardente, d’un sang riche et chaud, d’appétits exigeants, ne peuvent se résigner à vivre seulement d’un salaire qui ne leur permet pas même de manger à leur faim. Quant à quelques distractions, si modestes qu’elles soient