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PAULA MONTI, TOME I

Roman

Eugène SUE



TABLE des MATIÈRES

26 choix possibles

PREMIÈRE PARTIE.
CHAPITRE PREMIER. LE BAL DE L'OPÉRA.
CHAPITRE II. UNE INTRIGUE.
CHAPITRE III. LE DOMINO.
CHAPITRE IV. PAULA MONTI.
CHAPITRE V. L'AVEU.
CHAPITRE VI. M. DE BRÉVANNES.
CHAPITRE VII. MADAME DE BRÉVANNES.
CHAPITRE VIII. LE RETOUR.
CHAPITRE IX. LE RÉCIT.
CHAPITRE X. LE PRINCE DE HANSFELD.
CHAPITRE XI. LE PÈRE ET LA FILLE.
CHAPITRE XII. LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE.
CHAPITRE XIII. UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION.
CHAPITRE XIV. PREMIÈRES LOGES N° 7.
CHAPITRE XV. LOGE DE PREMIÈRE, N° 29.
CHAPITRE XVI. LES STALLES D'AMIS.
CHAPITRE XVII. ENTR'ACTES. LOGE N° 7.
CHAPITRE XVIII. LA SORTIE.
CHAPITRE XIX. LA POSTE RESTANTE.
CHAPITRE XX. L'ÉMISSAIRE.
CHAPITRE XXI. L'ENTRETIEN.
CHAPITRE XXII. RENCONTRE.
CHAPITRE XXIII. CHAGRINS.
CHAPITRE XXIV. DÉCOUVERTE.
CHAPITRE XXV. DOULEUR.


TEXTE INTÉGRAL



PREMIÈRE PARTIE.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE PREMIER. LE BAL DE L'OPÉRA.

CHAPITRE PREMIER. LE BAL DE L'OPÉRA.

En 1837, le bal de l'Opéra n'était pas encore tout à fait envahi par cette cohue de danseurs frénétiques et échevelés, chicards et chicandards (cela se dit ainsi), qui, de nos jours, ont presque entièrement banni de ces réunions les anciennes traditions de l'intrigue et ce ton de bonne compagnie qui n'ôtait rien au piquant des aventures.

Alors, comme aujourd'hui, les gens du monde se rassemblaient autour d'un grand coffre placé dans le corridor des premières loges, entre les deux portes du foyer de l'Opéra.

Les privilégiés se faisaient un siège de ce coffre et le partageaient souvent avec quelques dominos égrillards qui n'étaient pas toujours du monde, mais qui le connaissaient assez par ouï-dire pour faire assaut de médisance avec les plus médisants.

Au dernier bal du mois de janvier 1837, vers deux heures du matin, un assez grand nombre d'hommes se pressaient autour d'un domino féminin assis sur le coffre dont nous avons parlé.

De bruyants éclats de rire accueillaient les paroles de cette femme. Elle ne manquait pas d'esprit ; mais certaines expressions vulgaires et le mode de tutoiement qu'elle employait prouvaient qu'elle n'appartenait pas à la très bonne compagnie, quoiqu'elle parût parfaitement instruite de ce qui se passait dans la société la plus choisie, la plus exclusive.

On riait encore d'une des dernières saillies de ce domino, lorsque, avisant un jeune homme qui traversait le corridor d'un air affairé pour entrer dans le foyer, cette femme lui dit :

—Bonsoir, Fierval... où vas-tu donc ? Tu parais bien occupé ; est-ce que tu cherches la belle princesse de Hansfeld, à qui tu fais une cour si assidue ? Tu perdras ton temps, je t'en préviens ; elle n'est pas femme à aller au bal de l'Opéra...

C'est une rude vertu ; vous vous brûlerez tous à la chandelle, beaux papillons !

M. de Fierval s'arrêta et répondit en sonnant :

—Beau masque, j'admire en effet beaucoup madame la princesse de Hansfeld ; mais j'ai trop peu de mérite pour prétendre le moins du monde à être distingué par elle.

—Ah ! mon Dieu ! quel ton formaliste et respectueux ! on dirait que tu espères être entendu par la princesse !

—Je n'ai jamais parlé de madame de Hansfeld qu'avec le respect qu'elle inspire à tout le monde—dit M. de Fierval.

—Tu crois peut-être que la princesse... c'est moi ?

—Il faudrait pour cela, beau masque, que vous eussiez au moins sa taille, et il s'en faut de beaucoup.

—Madame de Hansfeld au bal de l'Opéra ?—dit un des hommes du groupe qui entourait le domino—le fait est que ce serait curieux.

—Pourquoi donc ?—demanda le domino.

—Elle demeure trop loin... hôtel Lambert... en face de l'île Louviers. Autant venir de Londres.

—Cette plaisanterie sur les quartiers perdus est bien usée...—reprit le domino.—Ce qui est vrai, c'est que madame de Hansfeld est trop prude pour commettre une telle légèreté, elle que l'on voit chaque jour à l'église...

—Mais le bal de l'Opéra n'a été inventé que pour favoriser, au moins une fois par an, les légèretés des prudes—dit un nouvel arrivant, qui s'était mêlé au cercle sans qu'on le remarquât.

Ce personnage fut accueilli par de grandes exclamations de surprise.

—Eh ! c'est Brévannes ; d'où sors-tu donc ?

—Il arrive sans doute de Lorraine.

—Te voilà, mauvais sujet ?

—Sa première visite est pour le bal de l'Opéra, c'est de règle.

—Il vient revoir ses anciennes mauvaises connaissances.

—Ou en faire de nouvelles.

—Il est allé se mettre au vert dans ses terres.

—Comme ça lui a profité !

—On ne le reconnaîtra plus au foyer de la danse.

—Je parie qu'il a laissé sa femme à la campagne, afin de mener plus à son aise la vie de garçon.

—Voilà toujours comme finissent les mariages d'inclination.

—Nous avons arrangé un souper pour ce soir... Brévannes.

—Tu y viendras, ça te remettra au fait de Paris.

M. de Brévannes était un homme de trente-cinq ans environ, d'un teint fort brun, presque olivâtre ; sa figure, assez régulière, avait une rare expression d'énergie. Ses cheveux, ses sourcils et sa barbe très noirs lui donnaient l'air dur ; ses manières étaient distinguées, sa mise simple de bon goût.

Après avoir écouté les nombreuses interpellations qu'on lui adressait, M. de Brévannes dit en riant :

—Maintenant j'essaierai de répondre, puisqu'on m'en laisse le loisir ; mes réponses, ne seront pas longues. Je suis arrivé hier de Lorraine. Je suis meilleur mari que vous ne le pensez, car j'ai ramené ma femme à Paris.

—Madame de Brévannes t'aurait peut-être trouvé encore meilleur mari si tu l'avais laissée en Lorraine—dit le domino ;—mais tu es trop jaloux pour cela.

—Vraiment ? reprit M. de Brévannes en regardant le masque avec curiosité—je suis jaloux ?

—Aussi jaloux qu'opiniâtre... c'est tout dire.

—Le fait est—reprit M. de Fierval—que, lorsque ce diable de Brévannes a mis quelque chose dans sa tête...

—Cela y reste—dit en riant M. de Brévannes ;—je méritais d'être Breton. Aussi, beau masque, puisque tu me connais si bien, tu dois savoir ma devise :—vouloir c'est pouvoir.

—Et comme tu crains qu'à son tour ta femme ne te prouve aussi que... vouloir c'est pouvoir, tu es jaloux comme un tigre.

—Jaloux ?... moi ? Allons donc... tu me vantes... Je ne mérite pas cet éloge...

—Ce n'est pas un éloge, car tu es aussi infidèle que jaloux, ou, si tu le préfères, aussi orgueilleux que volage. C'était bien la peine de faire un mariage d'amour et d'épouser une fille du peuple... Pauvre Berthe Raimond ! je suis sûre qu'elle paye cher ce que les sots appellent son élévation—dit le domino avec ironie.

M. de Brévannes fronça imperceptiblement le sourcil ; ce nuage passé, il reprit gaiement :

—Beau masque, tu te trompes ; ma femme est la plus heureuse des femmes, je suis le plus heureux des hommes ; ainsi notre ménage n'offre aucune prise à la médisance... ne parlons donc plus de moi. Je suis une mode de l'an passé.

—Tu es trop modeste... tu es toujours, sous le rapport de la médisance, très à la mode. Préfères-tu que nous causions de ton voyage d'Italie ?

M. de Brévannes dissimula un nouveau mouvement d'impatience ; le domino semblait connaître à merveille les endroits vulnérables de l'homme qu'il intriguait.

—Sois donc généreux, méchant masque—répondit M. de Brévannes—immole maintenant d'autres victimes...

Tu me sembles très bien instruit ; mets-moi un peu au fait des histoires du jour... Quelles sont les femmes à la mode ? Leurs adorateurs de l'autre hiver durent-ils encore cette saison ? Ont-ils impunément traversé l'épreuve de l'absence, de l'été, des voyages ?

—Allons, j'ai pitié de toi... ou plutôt je te réserve pour une meilleure occasion—reprit le domino.—Tu parles de nouvelles beautés ? Justement nous nous entretenions tout à l'heure... de la femme la plus à la mode de cet hiver... une belle étrangère... la princesse de Hansfeld...

—Rien qu'à ce nom—dit M. de Brévannes—on voit qu'il s'agit d'une Allemande... blonde et vaporeuse comme une mélodie de Schubert, j'en suis sûr.

—Tu te trompes—dit le domino—elle est brune et sauvage comme la jalouse passion d'Othello... pour suivre ta comparaison musicale et ampoulée.

—Est-ce qu'il y a aussi un prince de Hansfeld ?—demanda M. de Brévannes.

—Certainement...

—Et ce cher prince, à quelle école appartient-il ? A l'école allemande, italienne ?... ou à l'école... des maris ?

—Tu en demandes plus qu'on n'en sait.

—Comment ! cette belle princesse serait mariée à un prince in partibus ?

—Pas du tout—reprit M. de Fierval—le prince est ici, mais personne ne l'a encore vu ; il ne va jamais dans le monde. On en parle comme d'un être bizarre, excentrique... on fait sur lui les récits les plus extravagants.

—On assure qu'il est complètement idiot—dit l'un.

—J'ai entendu soutenir que c'était un homme de génie—reprit un autre.

—Pour vous mettre d'accord, messieurs, il faut avouer que cela se ressemble quelquefois beaucoup—dit Brévannes—surtout quand l'homme de génie est au repos. Et le prince est-il jeune ou vieux ?

—On ne le connaît pas—dit Fierval ;—ceux-ci prétendent qu'on le tient en charte privée, de crainte que ses étrangetés ne donnent à rire...

—Ceux-là, au contraire, affirment qu'il a un si souverain mépris pour le monde, ou tant d'amour pour la science, qu'il ne sort jamais de chez lui.

—Diable ! dit M. de Brévannes—c'est un personnage très mystérieux que cet Allemand ; comme mari, il doit être fort commode. Sait-on qui s'occupe de la princesse ?

—Personne—dit Fierval.

—Tout le monde !—s'écria le domino.

—C'est la même chose—reprit M. de Brévannes.—Mais cette madame de Hansfeld est donc bien séduisante ?

—Je suis femme... et je suis obligée d'avouer que l'on ne peut rien voir de plus remarquablement beau—dit le domino.

—Elle a surtout des yeux... des yeux... oh !... on n'a jamais vu des yeux pareils—dit M. de Fierval.

—Quant à sa taille—ajouta le domino—c'est une perfection... de contrastes... imposante comme une reine, svelte et souple comme une bayadère.

—Ces louanges-là sont bien près de devenir des méchancetés, beau masque—dit Brévannes.

—Vraiment—reprit Fierval—il n'y a personne à comparer à la princesse pour la taille, pour la dignité, pour la grâce, pour la distinction des traits. Et puis son regard a quelque chose de sombre, d'ardent et de fier, qui contraste avec le calme habituel de sa physionomie.

—Moi, je l'avoue, il me semble que madame de Hansfeld a quelque chose de sinistre dans la figure... si beaux que soient ses yeux, on dirait des yeux... diaboliques.

—Peste ! cela devient intéressant—s'écria M. de Brévannes ;—la princesse est une véritable héroïne de roman moderne. Après tout ce que je viens d'entendre dire sur sa figure, je n'ose vous parler de son esprit. Ordinairement on n'exulte certaines miraculeuses perfections qu'aux dépens des imperfections les plus prononcées.

—Tu te trompes—dit le domino.—Ceux qui ont entendu parler madame de Hansfeld, et ceux-là sont rares, la disent aussi spirituelle que belle.

—C'est vrai—reprit Fierval ;—on peut seulement lui reprocher sa sauvagerie, qui s'effarouche des plaisanteries les plus innocentes.

—Il faut que la princesse y prenne garde—dit le domino.—Si ses affections de pruderie durent encore quelque temps, elle se verra aussi abandonnée des hommes que recherchée des femmes, qui à cette heure la redoutent encore, ne sachant pas si son rigorisme est réel ou affecté.

—Mais—dit M. de Brévannes—qui peut faire supposer la princesse capable d'hypocrisie ?

—Rien. Elle est très pieuse—reprit M. de Fierval.

—Dis donc dévote—reprit le domino—ça n'est pas la même chose.

—Quand on aime si passionnément l'église—dit un autre—on aime moins les salons et on donne moins de soin à sa toilette.

—Voilà qui est injuste—dit M. de Fierval en souriant.—La princesse s'habille toujours de la même manière et avec la plus grande simplicité : le soir une robe de velours noir ou grenat foncé avec ses cheveux en bandeaux.

—Oui ; mais ces robes, admirablement coupées, laissent admirer des épaules ravissantes, des bras d'une perfection rare, une taille de créole, un pied de Cendrillon, et quel luxe de pierreries !

—Autre injustice !—s'écria M. de Fierval,—elle ne porte qu'un simple ruban de velours noir ou grenat autour du cou, assorti à la couleur de sa robe...

—Oui—reprit le domino—et ce pauvre petit ruban est attaché par un modeste fermoir composé d'une seule pierre... Il est vrai que c'est un diamant, un rubis ou un saphir de vingt ou trente mille francs... La princesse possède, entre autres merveilles, une émeraude grosse comme une noix.

—Ça n'est toujours que l'accessoire du ruban de velours—dit gaiement M. de Fierval.

—Mais le prince, le prince m'inquiète... moi—reprit M. de Brévannes.—Sérieusement, est-il aussi mystérieux qu'on le dit ?

—Sérieusement, reprit M. de Fierval.—Après avoir demeuré quelque temps rue Saint-Guillaume, il est allé se loger sur le quai d'Anjou, au Diable-Vert, dans cet ancien et immense hôtel Lambert. Une femme de ma connaissance, madame de Lormoy, est allée rendre visite à la princesse ; elle n'a pas vu le prince, on l'a dit souffrant. Il paraît que rien n'est plus triste que ce palais énorme, où l'on est comme perdu, où l'on n'entend pas plus de bruit qu'au milieu d'une plaine, tant ces rues et ces quais sont déserts.

Puisque vous connaissez des personnes qui ont pénétré dans cette habitation mystérieuse, mon cher Fierval—dit un autre—est-il vrai que la princesse a toujours à côté d'elle une espèce de nain ou de naine, nègre ou négresse, mais difforme ?

—Quelle exagération ! dit M. de Fierval en riant.

Et voilà justement comme on écrit l'histoire !

—Le nain ou la naine n'existe pas.

—Je suis désolé, messieurs, de détruire vos illusions.

Madame de Lormoy, qui, je vous le répète, va souvent à l'hôtel Lambert, a seulement remarqué la fille de compagnie de madame de Hansfeld ; c'est une très jeune personne qui n'est pas négresse, mais dont le teint est cuivré, et dont les traits ont le caractère arabe.

Voilà nécessairement la source d'où est sortie la naine noire et difforme.

—C'est dommage, je regrette le nain nègre et hideux ; c'était furieusement moyen-âge ! dit M. de Brévannes.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE II. UNE INTRIGUE.

CHAPITRE II. UNE INTRIGUE.

Un assez grand attroupement de curieux, formé autour du coffre où trônait le domino dont nous avons parlé, écoutait avidement les bizarres versions qui circulaient sur la vie mystérieuse du prince et de la princesse de Hansfeld.

Heureusement pour les curieux, ces récits n'étaient pas à leur fin.

—Il est à remarquer—reprit M. de Fierval—que madame de Lormoy, la seule personne qui voie assez intimement madame de Hansfeld, en dit un bien infini.

—C'est tout simple—reprit M. de Brévannes—le moindre petit rocher est toujours une Amérique pour les modernes Colomb... Madame de Lormoy a découvert l'hôtel Lambert, elle doit raconter des merveilles de la princesse... Mais, à propos de madame de Lormoy, que devient son neveu, le beau des beaux, Léon de Morville ? Quelle heureuse femme adore maintenant sa figure d'archange, depuis qu'il a été obligé de se séparer de lady Melford ?

—Il est toujours fidèle au souvenir de sa belle insulaire—répondit M. de Fierval.

—A la grande colère de plusieurs femmes à la mode—ajouta le domino—entre autres de la petite marquise de Luceval, qui affecte l'originalité comme si elle n'était pas assez jolie pour être naturelle ; n'ayant pu enlever Léon de Morville à sa lady du vivant de cet amour, elle espérait au moins en hériter.

—Une liaison de cinq ans, c'est si rare...

—Ce qui est plus rare encore, c'est qu'on soit fidèle... à un souvenir... Je n'en reviens pas—dit M. de Brévannes.

—Surtout lorsque le fidèle est aussi recherché que l'est Morville...

—Quant à moi, je n'ai jamais pu souffrir M. de Morville—dit M. de Brévannes.—J'ai toujours évité de le rencontrer.

—Je vous assure, mon cher—dit M. de Fierval—qu'il est le meilleur garçon du monde...

—Cela se peut, mais il a l'air si vain de sa jolie figure !

—Lui ?... allons donc !...

—Heureusement que cet Adonis est aussi bête qu'il est beau—dit le domino.

—Beau masque, prenez garde—dit un nouvel arrivant qui s'était fait jour jusqu'au premier rang des auditeurs ;—en vous entendant parler ainsi de Léon de Morville, on pourrait croire que vos séductions ont échoué contre sa fidélité à lady Melford... vous dites trop de mal de lui pour ne pas lui avoir voulu... trop de bien.

—Vraiment, Gercourt—reprit gaiement le domino—tu me parais très bienveillant aujourd'hui... Est-ce qu'on joue ta comédie demain ?

—Comment, beau masque ! vous me croyez intéressé à ce point ?

—Sans doute... un homme du monde comme toi... à la mode comme toi... d'esprit comme toi... qui ose se permettre d'avoir plus d'esprit que les autres... hommes d'esprit, bien, entendu, est condamné à toutes sortes de fâcheux ménagements... Malgré cela, si ta comédie tombe... n'en accuse que tes amis.

—Je ne serai pas si injuste, beau masque, si ma comédie tombe, je n'accuserai que moi... Quand on a des amis comme Léon de Morville, dont vous dites un mal si flatteur, on croit à l'amitié.

—Tu vas recommencer notre querelle ?

—Sans doute.

—Soutenir que Léon de Morville a de l'esprit ?

—Malheureusement pour lui, il est très beau ; aussi les envieux aiment-ils à supposer qu'il est très bête...

S'il était louche, bègue ou bossu... peste !... on ne s'aviserait pas de contester son esprit. De nos jours il est inouï combien la laideur a d'avantages.

—Tu dis cela pour la plupart de nos hommes d'État ?—reprit le domino.—Le fait est qu'on pourrait dire maintenant : Laid comme un ministre.

—Et puis, dans ce siècle sérieux, rien n'est plus sérieux que la laideur.

—Sans compter—reprit le domino—qu'une figure patibulaire est toujours une sorte d'introduction, de préparation à une vilenie : sous ce rapport, il est très adroit à certains hommes d'État d'être hideux.

—Pour en revenir à M. de Morville, je n'ai jamais entendu vanter son esprit—dit sèchement M. de Brévannes.

—Tant mieux pour lui—reprit M. de Gercourt—je me défie des gens dont on cite les bons mots... Je douterais de M. de Talleyrand si je ne l'avais pas entendu causer... Avouez du moins, mon cher Brévannes, que Morville n'a pas un ennemi, malgré l'envie que ses succès devraient exciter.

—Parce qu'il est niais—reprit opiniâtrément le domino ;—les gens vraiment supérieurs ont toujours des ennemis.

—Il me semble alors, beau masque—reprit M. de Gercourt—que votre hostilité acharnée constate fort la supériorité de Léon de Morville.

—Bah ! bah !—reprit le domino sans répondre à cette attaque—la preuve que M. de Morville est un pauvre sire... c'est qu'il cherche toujours à produire de l'effet, à se faire remarquer... Ridicule ou non, peu lui importe le moyen.

—Comment cela ?—dit M. de Gercourt.

—Nous parlions tout à l'heure de l'admiration générale qu'inspirait la princesse de Hansfeld—dit le domino.—Eh bien ! M. de Morville affecte de faire le contraire de tout le monde. Qu'il soit indifférent à la beauté de madame de Hansfeld, soit ; mais de l'indifférence à la version, il y a loin...

—A l'aversion ! Que voulez-vous dire ?—demanda M. de Brévannes.

—Voilà un nouveau crime dont mon pauvre Morville est bien innocent, j'en suis sûr—dit M. de Gercourt.

—Tout le monde sait—repartit le domino—qu'il feint l'aversion la plus prononcée pour madame de Hansfeld.

—Morville ?

—Certainement, quoiqu'il aille assez peu dans le monde, maintenant il affecte de fuir les endroits où il peut rencontrer la princesse. C'est à ce point, qu'on ne le voit plus que très rarement chez sa tante, madame de Lormoy, sans doute par crainte d'y trouver madame de Hansfeld. Voyons, Fierval, vous qui connaissez madame de Lormoy, est-ce vrai ?

—Le fait est que je rencontre maintenant rarement Morville chez elle.

—Tu l'entends ?—dit le domino triomphant en s'adressant à M. de Gercourt.—L'antipathie de Morville pour la princesse se remarque ; on en jase... on s'en étonne... Voilà tout ce que voulait cet Apollon sans cervelle.

—Cela est impossible—dit M. de Gercourt ; personne n'est moins affecté que Morville ; c'est un des hommes les plus aimables, les plus naturellement aimables que je connaisse ; de sa vie, je crois, il n'a jamais haï, feint ou menti ; il pousse même le respect de la foi jurée jusqu'à l'exagération.

Je suis de l'avis de Gercourt—dit M. de Fierval.—Seulement depuis longtemps de Morville, profondément triste, va fort peu dans le monde.

—Cela s'explique—dit un des auditeurs de cet entretien.—Depuis dix-huit mois que lady Melford est partie, il ne cesse de la regretter.

—Et puis—dit un autre—la mère de M. de Morville est dans un état très alarmant, et personne n'ignore combien il adore sa mère.

—Son attachement pour sa mère ne fait rien à l'affaire—répondit le domino.—Quant à sa fidélité au souvenir de lady Melford... il a changé de ridicule et d'exagération ; c'est généreux à lui, il varie nos plaisirs... il a reconnu le ridicule de cette exagération...

—Comment cela ?

—Je ne suis pas dupe de son affectation à fuir madame de Hansfeld. Je parie qu'il est épris d'elle, et qu'il veut attirer son attention par cette originalité calculée...

—C'est impossible—dit Fierval.

—Ce moyen est trop vulgaire—dit Gercourt.

—C'est justement pour cela que M. de Morville l'emploie. Il est trop sot pour en inventer un autre...

—Comment !.. il aurait attendu l'arrivée de madame de Hansfeld pour être infidèle... lorsque depuis près de deux ans... il n'aurait eu qu'à choisir parmi les plus charmantes consolatrices ?

—Rien de plus simple—dit le domino.—La difficulté l'aura tenté... Personne n'a réussi auprès de madame de Hansfeld, et il serait jaloux de ce succès... Parce que de Morville est bête, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit pas vaniteux...

—Et parce que vous avez de l'esprit, beau masque—dit M. de Brévannes—il ne s'ensuit pas que vous soyez équitable...

Un domino prit M. de Gercourt par le bras et mit fin à cette discussion sur M. de Morville, qui perdit ainsi son plus vaillant défenseur.

—Et depuis quand cette princesse enchanteresse est-elle à Paris ?—demanda M. de Brévannes.

—Depuis trois ou quatre mois environ—. dit M. de Fierval.

—Et qui l'a présentée dans le monde ?

—La femme du ministre de Saxe ; mais en vérité le prince est Saxon.

—Prince !—reprit M. de Brévannes—il est impossible qu'on ne sache rien de plus sur ce secret mystérieux ?

—Je puis vous dire, moi—reprit M. de Fierval—que, curieux comme tout le monde de pénétrer un coin de ce mystère, j'ai interrogé le ministre de Saxe.

—Eh bien ?

—Il m'a répondu d'une manière évasive. Le prince, d'une santé fort délicate, vivait dans une retraite absolue... on lui imposait les plus grands ménagements... son voyage l'avait beaucoup fatigué... enfin, je vis que mes questions embarrassaient visiblement le ministre, je rompis la conversation ; depuis, je me suis abstenu de lui reparler de M. de Hansfeld.

—C'est très bizarre, en effet, dit M. de Brévannes, et personne parmi les étrangers ne connaît ce prince ?

—Tout ce que j'ai pu savoir, c'est qu'il s'est marié en Italie... et qu'après un voyage en Angleterre, il est venu s'établir ici.

—Autant qu'on peut avoir une opinion sur des choses si obscures, dit un autre, je croirais décidément que le prince est imbécile, ou quelque chose d'approchant.

—Au fait, dit le domino, le soin qu'on met à le cacher à tous les yeux...

—L'embarras du ministre de Saxe à vous répondre, dit M. de Brévannes à M. de Fierval.

—L'air sombre et mélancolique de la princesse.

—Mais alors—reprit Brévannes—pourquoi cette belle mélancolique va-t-elle dans le monde ?

—Ne voulez vous pas qu'elle s'enterre avec son idiot... si idiot il y a ?

—Mais si elle a toujours l'air mélancolique et même sinistre dont vous parlez, quel plaisir trouve-t-elle dans le monde ?

—Ma foi, je n'en sais rien, dit M. de Fierval ; c'est justement cette espèce de mystère qui, joint à la beauté de madame de Hansfeld, la met si à la mode.

—Elle n'a pas d'amie intime qui puisse en raconter quelque chose ? demanda M. de Brévannes.

—J'ai entendu dire à madame de Lormoy qu'étant allée un matin voir madame de Hansfeld à l'hôtel Lambert, elle avait tout à coup entendu, assez près de l'appartement où elle se trouvait, une phrase musicale d'une ravissante harmonie jouée sur un buffet d'orgue avec un rare talent... La princesse ne put réprimer un léger mouvement d'impatience. Elle fit un signe à sa fille de compagnie au visage cuivré. Celle-ci sortit sur-le-champ. Peu d'instants après... les chants avaient cessé ! !

—Et madame de Lormoy ne lui demanda pas d'où venait le son de cet orgue.

—Si fait.

—Et que répondit la princesse ?

—Qu'elle n'en savait rien... que c'était sans doute dans le voisinage que l'on touchait de cet instrument, dont le son lui agaçait horriblement les nerfs... Madame de Lormoy lui lit observer que, l'hôtel Lambert étant parfaitement isolé, l'orgue dont on jouait devait être dans la maison...

Madame de Hansfeld parla d'autres choses.

—D'où il faut conclure—reprit le domino—que personne ne saura le mot de cette énigme... Ah ! si j'étais homme... demain je le saurais, moi !

Cette conversation fut interrompue par ces mots de M. de Fierval, qui absorbèrent l'attention :

—Quel est ce grand domino évidemment masculin qui cherche aventure ? Ce nœud de rubans jaune et bleu à son camail lui sert sans doute de signe de ralliement et de reconnaissance.

—Oh !—dit le domino en descendant du coffre où il était assis—c'est quelque grave rendez-vous. Je vais m'amuser à contrarier cette intrigue en m'attachant aux pas de ce mystérieux personnage...

Malheureusement pour ce malin désir, un flot de foule emporta le domino qui portait un nœud de rubans jaune et bleu, et il disparut.

Quelques moments après, ce même domino masculin, qui venait d'échapper à la curieuse poursuite du domino du coffre, monta l'escalier qui conduit aux secondes loges, et se promena quelques minutes dans le corridor.

Il fut bientôt rejoint par un domino féminin, portant aussi un nœud de rubans jaune et bleu.

Après un moment d'examen et d'hésitation, la femme s'approcha et dit à voix basse :

—Childe-Harold.

—Faust—répondit le domino masculin.

Ces mots échangés, la femme prit le bras de l'homme, qui la conduisit dans le salon d'une des loges d'avant-scène.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE III. LE DOMINO.

CHAPITRE III. LE DOMINO.

M. Léon de Morville (l'un des deux dominos qui venaient d'entrer dans ce salon) se démasqua.

Les louanges que l'on avait données à sa figure n'étaient pas exagérées ; son visage, d'une pureté de lignes idéale, réalisait presque le divin type de l'Antinoüs, encore poétisé, si cela se peut dire, par une charmante expression de mélancolie, expression complètement étrangère à la beauté païenne. De longs cheveux noirs et bouclés encadraient cette noble et gracieuse physionomie.

Très romanesque en amour, M. de Morville avait pour les femmes un culte religieux qui prenait sa source dans la vénération passionnée qu'il ressentait pour sa mère.

D'une bonté, d'une mansuétude adorables, on citait de lui mille traits de délicatesse et de dévouement. Lorsqu'il paraissait, les femmes n'avaient de regards, de sourires, de prévenances que pour lui ; il savait répondre à cette bienveillance générale avec tant de tact et de spirituelle modestie, qu'il ne blessait aucun amour-propre ; sans sa fidélité romanesque pour une femme qu'il avait éperdument aimée, et dont il ne s'était séparé que par la force des circonstances, il aurait eu les plus nombreux, les plus brillants succès.

M. de Morville était surtout doué d'un grand charme de manières ; son affabilité naturelle lui inspirait toujours des paroles aimables ou flatteuses ; la douce égalité de son caractère n'était même jamais altérée par les déceptions qui devaient blesser de temps à autre cette âme délicate et sensible.

Peut-être son caractère manquait-il un peu de virilité ; loin d'être hardiment agressif à ce qui était misérable et injuste, loin de rendre le mal pour le mal, loin de punir les perfidies que sa générosité encourageait souvent, M. de Morville avait une telle horreur ou plutôt un tel dégoût des laideurs humaines, qu'il détournait ses yeux des coupables au lieu de s'en venger.

Au lieu d'écraser un immonde reptile, il aurait cherché du regard quelque fleur parfumée, quelque nid de blanche tourterelle, quelque horizon riant et pur, pour reposer, pour consoler sa vue.

Ce système de commisération infinie vous expose souvent à être de nouveau mordu par le reptile, alors que vous regardez au ciel pour ne pas le voir ; les meilleures choses ont leurs inconvénients.

De ceci il ne faudrait pas conclure que M. de Morville fût sans courage. Il avait trop d'honneur, trop de loyauté, pour n'être pas très brave, ses épreuves étaient faites : mais, sauf les griefs qu'un homme ne pardonne jamais, il se montrait d'une clémence tellement inépuisable que, s'il n'eût pas douloureusement ressenti certains torts, cette clémence eût passé pour de l'indifférence ou du dédain.

Ce crayon du caractère de M. de Morville était nécessaire pour l'intelligence de la scène qui va suivre.

Nous l'avons dit, une fois entré dans le salon qui précédait la loge, M. de Morville s'était démasqué ; il attendait avec peut-être plus d'inquiétude que de plaisir l'issue de cette mystérieuse entrevue.

La femme qu'il avait accompagnée était masquée avec un soin extrême ; son capuchon rabattu empêchait absolument de voir ses cheveux, son domino très ample déguisait sa taille ; des gants, des souliers très larges empêchaient enfin de reconnaître les mains et les pieds, indices si certains, si révélateurs.

Cette femme semblait émue ; plusieurs fois elle voulut parler, les mots expirèrent sur ses lèvres.

M. de Morville rompit le premier le silence, et lui dit :

—J'ai reçu, madame, la lettre que vous avez bien voulu m'écrire, en me priant de me rendre ici masqué, avec un signe et des mots de reconnaissance ; votre lettre m'a paru si sérieuse que, malgré les inquiétudes que m'inspire l'état de ma mère, je me suis rendu à vos ordres...

M. de Morville ne put continuer.

D'une main tremblante d'émotion, le domino se démasqua violemment.

—Madame de Hansfeld !—s'écria M. de Morville, frappé de stupeur.

C'était la princesse.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE IV. PAULA MONTI.

CHAPITRE IV. PAULA MONTI.

M. de Morville ne pouvait en croire ses yeux.

Ce n'était pas une illusion... il se trouvait en présence de madame de Hansfeld.

Il faudrait le talent d'un grand artiste pour rendre le caractère énergique, sévère de ce visage impérial, pâle et beau comme un masque de marbre antique, pour peindre ce regard noir, profond, impénétrable, que les traditions du Nord prêtent aux mauvais esprits.

Qu'on excuse notre ambitieuse comparaison, mais en évoquant la qualité poétique de Cléopâtre et de lady Macbeth, on se figurerait peut-être le mélange de séduction dominatrice et de grandeur sombre empreint sur la physionomie de la Vénitienne Paula Monti, princesse de Hansfeld.

Madame de Hansfeld avait arraché son masque.

Son capuchon abattu projetait une ombre vigoureuse sur son front, tandis que le reste de son visage était vivement éclairé ; ses yeux brillaient d'un nouvel éclat au milieu du clair-obscur où se trouvait la partie supérieure de la figure.

A l'exception du rayonnement de ce regard scintillant comme une étoile dans les ténèbres, le reste de la physionomie de madame de Hansfeld était impassible.

La princesse dit à M. de Morville d'une voix mâle et grave :

—Je confie sans crainte le secret de cette entrevue à votre honneur, monsieur...

—Je serai digne de votre confiance, madame.

—Je le sais, j'ai eu besoin de cette certitude pour risquer une démarche... qu'à votre insu... vous avez provoquée...

—Moi, madame ?...

—Vos procédés seuls me forcent de venir ici, monsieur.

—Madame, expliquez-vous ? de grâce.

—Il y a environ deux mois, monsieur, vous aviez prié madame de Lormoy votre tante, que je vois assez fréquemment, de vous présenter à moi ; j'avais accédé à sa demande. Quelque jours après, vous avez annoncé à madame de Lormoy que vous ne pouviez plus vous résoudre à cette présentation.

M. de Morville baissa la tête et répondit :

—Cela est vrai, madame.

—De ce moment, monsieur, vous avez affecté de fuir tous les endroits où vous pouviez me rencontrer...

—Je ne le nie pas, madame—répondit tristement M. de Morville.

Madame de Hansfeld reprit :

—Ainsi il y a quelque temps, ignorant que madame de Senneterre m'avait donné une place dans sa loge, vous y êtes venu ; au bout d'un quart d'heure vous êtes sorti sous un vain prétexte qui n'a trompé personne...

—Cela est encore vrai, madame.

—Enfin, madame de Sémur vous ayant invité, ainsi qu'un très petit nombre de personnes, à une lecture intéressante que vous désiriez beaucoup d'entendre, vous avez accepté avec un vif plaisir. Mais madame de Sémur ayant ajouté que j'assisterais à cette réunion, vous n'y avez pas paru.

—Cela est encore vrai, madame.

—Enfin, monsieur, vous avez mis à m'éviter, une telle persistance, je devrais dire une telle affectation, qu'elle a été remarquée par bien d'autres que par moi.

—Madame... croyez...

—On vante, monsieur, la loyauté de votre caractère, on cite votre parfaite urbanité ; il vous faut donc de sérieux motifs pour afficher à mon égard des procédés si étranges...

Je me hâte de vous dire qu'ils m'eussent été très indifférents... sans une circonstance dont je dois vous entretenir...

—Madame, je sais combien ma conduite doit vous paraître bizarre, grossière, pourtant...

Madame de Hansfeld interrompit M. de Morville, avec un sourire amer :

—Encore une fois, monsieur, je ne vous ai pas demandé ce rendez-vous pour me plaindre de votre éloignement... J'ai lieu de croire que votre résolution de m'éviter est dictée par des motifs si graves... que s'ils étaient pénétrés, le repos... la vie peut-être de deux personnes seraient compromis.

Et la princesse jeta un regard perçant sur M. de Morville.

Celui-ci répondit en rougissant :

—Je vous assure, madame, que si vous saviez...

—Je sais, monsieur—dit vivement la princesse—qu'il y a un secret entre vous et moi... Vous avez appris ce secret dans l'intervalle du jour où vous aviez demandé à m'être présenté, et le jour fixé pour cette présentation... de ce moment a daté votre résolution de m'éviter... Vous êtes homme d'honneur... dites-moi si je me trompe... jurez-moi que vous n'avez eu aucun motif de manifester l'éloignement dont je vous parle, jurez-moi que cet éloignement a été causé par le hasard, le caprice... je vous croirai, monsieur... et dès lors, grâce à Dieu ! cet entretien n'aura plus de but.

Après quelques moments d'hésitation pénible, M. de Morville parut prendre un parti violent et dit :

—Je ne puis pas mentir, madame, eh bien ! oui... un secret des plus graves !...

—Il suffit, monsieur—s'écria madame de Hansfeld, interrompant M. de Morville :—je ne m'étais pas trompée, vous possédez un secret que je ne croyais connu que de deux personnes... je croyais l'une d'elles morte... l'autre avait le plus puissant intérêt à garder le silence, car il s'agissait de son déshonneur... Aussi me suis-je décidée à vous demander cette entrevue, ne pouvant vous recevoir... et n'ayant maintenant aucune chance de vous rencontrer dans le monde... Peu m'importe l'opinion que vous avez dû concevoir de moi après la révélation qu'on vous a faite ; vos fréquents témoignages d'aversion me prouvent que cette opinion est horrible ; cela doit être... Dieu sera mon juge... Mais il ne s'agit pas de cela—reprit la princesse ;—vous ignorez peut-être, monsieur, de quelle terrible importance est le secret que l'on vous a confié ou que vous avez surpris. Osorio... n'est donc pas mort ? Il est donc vrai qu'il n'a pas péri à Alexandrie, ainsi qu'on l'avait cru d'abord ? Répondez, monsieur, de grâce, répondez... S'il en était ainsi, bien des mystères me seraient expliqués...

—Osorio ?... je n'ai jamais entendu prononcer ce nom, madame...

—C'est donc M. de Brévannes ?...—s'écria la princesse involontairement.

M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec une surprise croissante, depuis quelques minutes il ne la comprenait plus.

—Je connais à peine M. de Brévannes, j'ignore s'il est à Paris en ce moment... madame.

Pour la première fois, depuis le commencement de cet entretien, madame de Hansfeld sortit de son calme feint ou naturel. Elle se leva brusquement, son pâle visage devint pourpre, elle s'écria :

—Il n'y a au monde qu'Osorio ou M. de Brévannes qui ait pu vous dire ce qui s'était passé à Venise, il y a trois ans, dans la nuit du 13 avril !

—Il y a trois ans ? à Venise ?... dans la nuit du 13 avril ?—répéta machinalement M. de Morville de plus en plus étonné.—Sur l'honneur, madame, il n'est pas question de cela... De grâce, pas un mot de plus... Je serais désolé de surprendre une grave confidence... Encore une fois, madame, je vous le jure sur l'honneur ; le motif qui m'oblige à vous éviter n'a aucun rapport avec les noms, les dates et les lieux que vous venez de citer... Ce motif n'a rien qui puisse altérer la profonde, la sincère admiration que je porte à votre caractère... En évitant de vous voir, madame, j'accomplis une sainte promesse... j'obéis à un devoir sacré...

—Grand Dieu !.. qu'ai-je dit !...—s'écria madame de Hansfeld en cachant sa tête dans ses mains et en songeant à la demi-révélation qu'elle avait involontairement faite à M. de Morville.—Non... non... ce n'est pas un piège indigne !

Puis, s'adressant à M. de Morville :

—Je vous crois, monsieur, par un rapprochement, par un quiproquo étrange, lorsque j'ai su que vous aviez une puissante raison de me fuir, j'ai cru qu'il s'agissait d'une triste... bien triste circonstance dans laquelle à des yeux prévenus je pourrais paraître avoir joué un rôle indigne de moi et mériter même l'aversion que vous me témoigniez... Votre serment me rassure... je m'étais trompée... Rien sans doute n'a transpiré de cette funeste aventure. Maintenant, monsieur, cet entretien n'a plus de but... j'étais venue ici pour vous faire connaître les suites funestes que pouvait avoir l'indiscrétion que je redoutais...

Heureusement mes craintes étaient vaines. Maintenant, peu m'importe que l'on remarque ou non que vous évitez toutes les occasions de me rencontrer ; quant à la cause qui vous obligea me fuir, elle m'est indifférente... Adieu, monsieur... vous êtes homme d'honneur, je ne doute pas de votre discrétion.

Et madame de Hansfeld fit un mouvement pour sortir.

M. de Morville l'arrêta respectueusement par la main :

—Un mot encore, madame... jamais, sans doute, je ne me retrouverai seul avec vous... Sachez au moins une partie de mon secret. Alors vous me plaindrez peut-être... oui... car vous saurez qu'il me faut une grande résolution pour vous fuir, madame... Lorsqu'un sentiment contraire à la haine... Oh ! ne prenez pas ceci pour une parole de galanterie... De grâce, écoutez-moi.

Madame de Hansfeld, qui s'était levée, se rassit, et écouta en silence M. de Morville.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE V. L'AVEU.

CHAPITRE V. L'AVEU.

—Lors de votre arrivée à Paris, madame—dit M. de Morville à madame de Hansfeld—avant d'aller occuper l'hôtel Lambert, vous avez habité pendant quelque temps rue Saint-Guillaume ; vous ignoriez sans doute que la maison de ma mère était voisine de la vôtre ?

—Je l'ignorais, monsieur.

—Permettez-moi d'entrer dans quelques détails, peut-être puérils, mais indispensables... Dans la maison de ma mère, une petite croisée, haute, étroite, presque entièrement cachée par les rameaux d'un lierre immense, s'ouvrait sur votre jardin... C'est de là que je vous aperçus par hasard et à votre insu, madame, car vous deviez croire que personne au monde ne pouvait voir dans l'allée couverte et reculée où vous vous promeniez habituellement.

Madame de Hansfeld parut rassembler ses souvenirs, et dit :

—En effet, monsieur, je me souviens de ce mur tapissé de lierre ; j'ignorais qu'une fenêtre y fût cachée.

—Pardonnez-moi l'indiscrétion que je commis alors, madame ; elle devait m'être funeste...

—Expliquez-vous, monsieur.

—Retenu auprès de ma mère souffrante, je sortais fort peu ; mon seul plaisir était de me mettre à cette croisée ; l'espérance de vous voir me retenait de longues heures derrière le rideau de lierre... Enfin arrivait le moment de votre promenade ; vous marchiez tantôt à pas lents... tantôt à pas précipités... souvent vous tombiez comme accablée sur un banc de marbre, où vous restiez longtemps le front caché dans vos mains... Hélas ! que de fois, lorsque vous releviez la tête après ces longues méditations, je vis votre visage baigné de larmes.

A ce souvenir, M. de Morville ne put vaincre l'émotion de sa voix.

Madame de Hansfeld lui dit sèchement :

—Il ne s'agit pas, monsieur, d'impressions plus ou moins fugitives que vous avez pu indiscrètement surprendre, mais d'un secret dont vous croyez devoir m'instruire.

M. de Morville regarda tristement madame de Hansfeld, et continua :

—Au bout de quelques jours... pardonnez ma présomption, madame, je crus deviner le motif... de votre chagrin...

—Vous êtes pénétrant, monsieur.

—Je souffrais alors d'une peine pareille à celle que vous me sembliez éprouver... je le pense du moins. Voilà le secret de ma pénétration.

—Monsieur, je ne puis croire que vous parliez sérieusement.. et une plaisanterie serait déplacée...

—Je parle sérieusement, madame.

—Ainsi, monsieur—dit madame de Hansfeld avec un sourire moqueur—vous me supposez des chagrins, et vous prétendez en savoir la cause !

—Il est des symptômes qui ne trompent pas.

—L'expression de toutes les douleurs est la même, monsieur.

—Ah ! madame, il n'y a qu'une manière de pleurer un objet aimé !...

—Est-ce une confidence, monsieur ? une allusion à vos regrets amoureux ?

—Hélas ! madame, je n'ai plus de regrets, vous m'avez fait oublier le passé...

—Je ne vous comprends pas, monsieur... il s'agit d'un secret dont vous jugiez à propos de m'instruire, et jusqu'à présent...

—Encore un mot, madame.

Un sentiment profond, que j'avais cru inaltérable, un souvenir bien cher, s'effaçait peu à peu et malgré moi de mon cœur ; en vain je maudissais ma faiblesse, en vain je prévoyais les peines que me causerait cet amour ; le charme était trop puissant... j'y cédai... Je n'eus plus qu'une pensée, qu'un désir, qu'un bonheur... vous voir... A force de contempler vos traits, je crus lire sur votre physionomie, tantôt rêveuse, mélancolique ou désolée, ce désespoir tour à tour morne et violent que cause l'absence ou la perte de ceux que nous aimons...

Madame de Hansfeld tressaillit, mais resta muette.

—Hélas ! madame, je vous le répète, j'avais moi-même trop souffert pour ne pas reconnaître les mêmes souffrances chez vous, à certains signes indéfinissables, et pourtant sensibles. Avec quelle triste curiosité je tâchais de surprendre vos moindres pensées sur votre visage ! La partie du jardin qui vous plaisait davantage était séparée du reste de l'habitation par une grille que vous ouvriez et refermiez vous-même... vous seule entriez dans cette allée réservée ; je risquai une folie... qui du moins ne pouvait être dangereuse : chaque jour je jetai au pied du banc où vous aviez coutume de vous asseoir une sorte de mémento des pensées qui, selon moi, avaient dû vous agiter la veille. Comment vous exprimer mes angoisses la première fois que je vous vis prendre une de ces lettres. Jamais je n'oublierai l'expression de surprise qui se peignit sur vos traits après avoir lu... Pardonnez aux rêveries d'un fou... Mais je ne vous crus pas irritée d'être ainsi devinée ; car, au lieu de déchirer cette lettre, vous l'avez gardée. Un jour votre agitation était si grande que vous ne vîtes pas ma lettre...

Vous sembliez transportée de colère et de douleur... Mon instinct me dit que ce chagrin n'était pas nouveau. Il me sembla qu'on devait avoir réveillé en vous un funeste souvenir... Je vous écrivis en ce sens, et, le lendemain, en lisant ma lettre vos larmes coulèrent.

Madame de Hansfeld fit un mouvement.

—Oh ! madame, ne me reprochez pas de m'appesantir sur ces souvenirs ; ils sont ma seule consolation... Ainsi, encouragé par la curiosité avec laquelle vous sembliez attendre ces billets, j'écrivis chaque jour. Malheureusement l'état de ma mère devint alarmant ; pendant deux nuits je ne quittai pas son chevet... je ne songeai qu'à elle. Son danger diminua ; mes inquiétudes se calmèrent : ma première pensée fut de courir à ma précieuse fenêtre... Peu de temps après vous entriez dans l'allée ; j'en crus à peine mes yeux lorsque je vous vis courir légèrement au banc de marbre... il n'y avait pas de lettre... Un moment d'impatience vous échappa... j'osai l'interpréter favorablement...

M. de Morville regarda madame de Hansfeld avec inquiétude ; ses yeux étaient baissés, ses bras croisés sur sa poitrine ; sa figure restait impassible.

En parlant de la sorte, en instruisant madame de Hansfeld des circonstances qu'il avait surprises, M. de Morville brûlait ses vaisseaux ; mais il ne devait pas revoir la princesse, il n'eût pas commis sans cela une pareille maladresse.

—Que vous dirai-je, madame ?—reprit-il—je jouissais depuis deux mois du bonheur ineffable, de vous voir ainsi chaque jour, lorsque j'appris que vous quittiez la maison voisine de la nôtre pour aller habiter à l'île Saint-Louis l'ancien hôtel Lambert.

Alors mon chagrin fut profond... oh ! bien profond !... Peut-être alors seulement je sentis combien je vous aimais, madame...

A ces derniers mots, prononcés par M. de Morville d'une vois émue, madame de Hansfeld redressa vivement la tête ; une légère rougeur colora son pâle visage, elle répondit d'un ton de raillerie glaciale :

—Ce singulier aveu est sans doute indispensable à la révélation du secret que vous avez à m'apprendre, monsieur ?

—Oui, madame...

—Je vous écoute.

—Jusqu'au moment où vous quittâtes la maison voisine de celle de ma mère, je vous avais souvent rencontrée chez quelques personnes de ma connaissance ; je n'avais voulu faire aucune démarche pour avoir l'honneur de vous être présenté. Je trouvais un grand charme au mystère qui entourait mon amour ; je vous étais absolument inconnu, moi qui vous connaissais si bien, moi témoin invisible de toutes les émotions qui se révélaient sur votre physionomie ; et puis vous parler de banalités au milieu de la contrainte du monde, qu'eût été cela pour moi auprès de mes longues heures de contemplation silencieuse et passionnée ! Mais lorsque votre départ me priva de ce bonheur de chaque jour, je reconnus le prix de ces relations mondaines que j'avais d'abord dédaignées, je résolus de vous être présenté ; vous vous étiez tout récemment liée avec une de mes tantes, madame de Lormoy, qui professe pour vous la plus haute estime. Ainsi que tout le monde, elle ignorait l'heureux hasard qui m'avait rapproché de vous ; je lui demandai de vous être présenté. Malheureusement, le lendemain du jour où elle m'avait promis cette grâce, on me fit une révélation telle... que loin de chercher à me rapprocher de vous, madame, je dus vous fuir...

Sans la déplorable santé de ma mère, j'aurais quitté Paris pour éviter toutes les occasions de vous voir et d'aviver ainsi ma funeste passion... oh ! bien funeste ; car si votre indifférence m'accable, votre amour me mettrait au désespoir... Vous me regardez avec surprise... vous ne me comprenez pas ? Eh bien ! sachez-le donc, madame... et pardonnez cette supposition insensée... vous m'aimeriez aussi éperdument que je vous aime, que je serais le plus malheureux des hommes... car je ne pourrais répondre à cet amour inespéré sans porter un coup mortel à ma mère... sans fouler aux pieds le devoir le plus saint... le serment le plus sacré, sans être enfin parjure et criminel !...

—Criminel !—s'écria madame de Hansfeld en se levant à demi, les traits bouleversés par la crainte et par la douleur.

Ce cri involontaire était un aveu ; il trahissait l'amour de la princesse, amour jusqu'alors profondément caché.

Si M. de Morville eût été indifférent à madame de Hansfeld, aurait-elle manifesté ce désespoir, cette épouvante ? Non, sans doute. Mais elle voyait une barrière infranchissable s'élever entre elle et M. de Morville ; n'avait-il pas dit : Si vous m'aimiez je serais le plus malheureux des hommes, car je ne pourrais vous aimer sans parjure, sans crime, sans porter un coup mortel à ma mère ?

Et M. de Morville était cité pour sa loyauté, et il ne vivait que pour sa mère...

Madame de Hansfeld comprit la portée du mot qui lui était échappé. Un éclair de bonheur rayonnait sur les traits de M. de Morville... son instinct ne le trompa pas... il se crut aimé ; mais ce premier enivrement passé, il frémit en songeant a l'abîme de maux et de douleurs que l'involontaire aveu de madame de Hansfeld ouvrait devant lui.

La princesse se possédait trop pour ne pas vaincre l'émotion qui l'avait un moment trahie. Espérant donner le change à M. de Morville, elle lui dit en souriant avec un ton de légèreté qui le confondit et renversa ses idées :

—Vous avouerez, monsieur, que ma surprise... je dirai même ma frayeur, était assez naturelle... en vous entendant dire que mon amour pouvait entraîner à sa suite de si épouvantables résultats... le parjure... le crime... Mon Dieu !... j'en frissonne encore... Jugez donc quel bonheur pour vous... surtout, que je sois parfaitement indifférente à cette passion... éperdue... que vous croyez ressentir... En vérité, monsieur, vous êtes trop heureux... vous avez pour vous sauvegarder de la tentation de m'aimer désormais, non seulement mon indifférence, mais encore les plus graves motifs qui puissent déterminer un homme comme vous... Seulement il me semble que, parmi ces obstacles formidables qui devaient si mortellement contrarier mon amour pour vous, monsieur, vous auriez pu dire un mot de mon mariage avec M. de Hansfeld. Vous me permettrez de vous signaler cet oubli, et de vous avouer qu'à mes yeux cet obstacle est le plus sérieux de tous... Il me reste, monsieur, à vous parler des lettres que j'ai reçues de vous parce que je ne pouvais pas faire autrement, et que j'ai lues... et quelquefois gardées, parce qu'un recueil de pensées très spirituellement écrites et attribuées, comme elles l'étaient, à un être imaginaire, ne peut passer pour une correspondance.

Vous avez trop de mérite, monsieur, pour être vain ; je ne blesserai donc pas votre amour-propre d'auteur—ajouta la princesse en souriant—en vous avouant encore que si j'ai lu ces œuvres distinguées toujours avec curiosité, souvent avec une vive émotion, c'est un peu grâce au mystère qui entourait cette correspondance dont vous faisiez seul les frais, et aussi parce que le hasard vous inspirait parfois des pensées fort touchantes dont j'étais émue jusqu'aux larmes... car j'ai le malheur... ou plutôt le bonheur de pleurer à la lecture du moindre roman sentimental...

—Ah ! madame, vous raillez cruellement.

—Je voudrais du moins, monsieur, que cette entrevue, commencée sous de si sombres auspices, se terminât un peu plus gaiement ; car, après tout, nous sommes au bal de l'Opéra... Pourquoi d'ailleurs, monsieur, nous quitter si tristement ? Je vous avais cru instruit d'un secret assez maussade... Il n'en est rien, je suis complètement rassurée... J'ai pour me défendre de vos séductions mon respect pour mes devoirs, mon indifférence et la révélation qu'on vous a faite... Notre position est parfaitement tranchée, que pouvons-nous désirer de plus ? Adieu, monsieur... Cette entrevue m'a confirmé tout le bien qu'on dit de vous... Je sais qu'il est inutile de vous recommander le secret... sur ma démarche, qui pourrait être indignement calomniée... Pour plus de prudence... je sortirai d'ici la première... Vous voudrez bien attendre quelque temps avant de quitter cette loge.

Et madame de Hansfeld, se levant, remit son masque et se dirigea vers la porte.

—Ah ! madame, de grâce... un mot, un dernier mot—s'écria M. de Morville, à peine revenu de sa surprise, et en se précipitant vers la porte.

Et madame de Hansfeld fit un geste si fier, si impérieux, que M. de Morville n'insista pas pour prolonger cet entretien.

La princesse ouvrit la porte et sortit.

Peu d'instants après, M. de Morville l'imita.

En passant auprès du coffre dont nous avons parlé, il vit un assez grand tumulte : la foule était compacte ; obligé d'attendre pour s'y frayer un passage, M. de Morville entendit ces mots :

—Peste !... Brévannes—disait le malin domino qui, depuis le commencement de la soirée, était assis sur le coffre—quel effet tu produis ! quel cri a jeté ce domino à nœud de rubans jaune et bleu en t'apercevant.

—Je nie le fait—répondit gaiement M. de Brévannes ;—je ne suis, pas plus que Fierval ou qu'Hérouville, responsable du cri étouffé qu'a fait ce beau masque en passant près de nous tous.

—Ce domino aurait vu le diable en personne qu'il n'aurait pas paru plus épouvanté...—dit M. de Fierval.

M. de Morville écouta très attentivement, remarquant que l'on parlait de la princesse. (Elle portait, on s'en souvient, un nœud de rubans jaune et bleu qu'elle n'avait pas songé à ôter après avoir retrouvé M. de Morville, précaution que celui-ci avait eue.)

—C'est peut-être une de vos victimes, monstre !—dit en riant M. de Fierval à M. de Brévannes.

—La malheureuse l'aura subitement reconnu—dit un autre.

—Infidèle !

—Monstre de perfidie !

—Qui sait ?—dit le malin domino—c'est peut-être ta femme, Brévannes.

Un éclat de rire universel accueillit cette plaisanterie.

—Ça serait très piquant, au moins... tu lui as peut-être caché que tu venais au bal de l'Opéra... Dans sa candeur, elle l'aura cru... et dans sa candeur... elle sera venue de son côté.

M. de Brévannes endurait à merveille toutes les plaisanteries, sauf celles qui concernaient sa femme. Il ne put dissimuler sa mauvaise humeur, et tâcha de rompre la conversation, en disant à M. de Fierval :

—Venez-vous souper, Fierval ? il est assez tard.

—Oh ! affreux jaloux !—s'écria le domino—il est capable de faire, en rentrant chez lui, une scène horrible à sa malheureuse femme, le tout à cause de la plaisanterie stupide d'un domino... Pauvre Berthe !

—La preuve que je ne suis pas piqué, beau masque—dit M. de Brévannes en riant d'un air contraint—et que je ne te garde pas rancune, c'est que je m'estimerais très heureux si tu voulais venir souper avec nous.

—Je suis trop généreuse pour cela... Je ne pourrais m'empêcher de te dire de dures vérités... ce qui serait fastidieux pour les convives... Leur seule compensation serait de te voir sous un nouveau et très vilain jour... Et puis, enfin, il ne me convient pas encore de faire une exécution publique... Si tu n'es pas sage... si tu reviens ici... je te retrouverai à l'un des prochains samedis, et alors... prends bien garde... ce coffre me servira de tribunal... et tu entendras de singulières choses si tu oses t'y présenter... mais tu n'oseras pas.

—Lui... Brévannes ?... ne pas oser ?—dit Fierval en riant.

—Tu ne le connais donc pas, beau masque ?

—Tu ne sais donc pas... qu'il peut tout ce qu'il veut ?...—dit un autre.

—J'espère que vous ne reculez pas, Brévannes, et que vous reviendrez samedi—reprit Fierval—sage ou non.

—Je n'ai rien de mieux à te dire, beau masque—ajouta Brévannes.—Ces messieurs sont ma caution... à samedi... Si c'est un défi, je l'accepte.

—A samedi—reprit le domino—mais je te le répète, le cri de surprise, presque d'effroi, jeté par le domino à nœuds jaune et bleu s'adressait à toi...

—Allons... tu es folle. Puisque tu ne veux pas venir souper avec nous, je te laisse.

—Oui... mais à samedi.

—A samedi—reprit Brévannes en s'éloignant. M. de Morville avait attentivement écouté cette conversation ; il ne doutait pas que la vue de Brévannes n'eût, en effet, causé la surprise et l'effroi de la princesse.

Dans l'entrevue qu'il venait d'avoir avec madame de Hansfeld, celle-ci lui avait nommé M. de Brévannes comme étant une des deux personnes qui possédaient le secret dont elle redoutait si fort la révélation.

Quelles circonstances avaient pu rapprocher M. de Brévannes de madame de Hansfeld ?

Où l'avait-il connue ?

Quel était ce secret qu'il possédait ?

Le sang-froid railleur de madame de Hansfeld, à la fin de l'entretien qu'elle avait eu avec M. de Morville, était-il réel ou affecté ?

Telles furent les questions que se posa M. de Morville, en revenant tristement chez lui.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE VI. M. DE BRÉVANNES.

CHAPITRE VI. M. DE BRÉVANNES.

Quelques mots sur M. de Brévannes, acteur important à cette histoire, sont ici nécessaires.

Le père de M. de Brévannes s'appelait Joseph Burdin. Originaire de Lyon, il était venu chercher fortune à Paris sous le Directoire. A force de finesse, de persévérance et d'entente des affaires, en peu d'années il réalisa, dans les fournitures des armées, une de ces fortunes scandaleuses si fréquentes à cette époque.

Riche, le nom de Burdin lui parut vulgaire ; il acheta la terre de Brévannes en Lorraine, s'appela pendant quelque temps Burdin de Brévannes, puis enfin seulement de Brévannes. Sa femme, fille d'un notaire fort riche, qui s'était ruiné par des spéculations hasardeuses, mourut peu de temps avant la Restauration.

M. de Brévannes ne lui survécut pas longtemps. La tutelle de son fils, Charles de Brévannes, fut confiée à l'un de ses anciens associés. Soit incurie, soit infidélité, cet homme ne géra pas avantageusement les intérêts de son pupille, qui, majeur en 1825, ne se trouva en possession que de quarante mille livres de rentes environ.

M. de Brévannes, retrouvant dans le monde plusieurs de ses camarades de collège, mena durant quelques années une joyeuse vie de jeune homme, sans pousser néanmoins ses dépenses jusqu'à la prodigalité ; il était égoïste et ordonné.

Vers la fin de 1831, il épousa Berthe Raimond.

Pour expliquer ce mariage, il est nécessaire de poser le caractère de M. de Brévannes. Assez mal élevé, n'ayant reçu qu'une banale éducation de collège, rien n'avait adouci, tempéré sa fougue naturelle. Le trait culminant, primordial de ce caractère singulièrement énergique et orgueilleux, était une incroyable opiniâtreté de volonté.

Pour parvenir à son but, M. de Brévannes ne reculait devant aucun sacrifice, devant aucun excès, devant aucun expêchement.

Ce qu'il souhaitait, il voulait le posséder, autant pour satisfaire son goût, son caprice du moment, que pour satisfaire l'espèce d'orgueil tenace qu'il mettait à réussir, bon gré, mal gré, coûte que coûte, dans tout ce qu'il entreprenait.

M. de Brévannes poussait l'économie jusqu'aux limites de l'avarice, la personnalité jusqu'à l'égoïsme, la sécheresse d'âme jusqu'à la dureté. Fallait-il triompher d'un obstacle, il devenait dévoué, généreux, délicat, si cela servait ses projets, mais, l'obstacle surmonté, ces qualités éphémères disparaissaient avec la cause qui les avait produites, son caractère normal reprenait son cours, et ses mauvais penchants se dédommageaient d'une contrainte passagère en redoublant de violence.

Malheureusement les gens de cette trempe vigoureuse, résolue, prouvent souvent que pour eux—vouloir c'est pouvoir—comme disait M. de Brévannes.

Maintenant parlons de son mariage.

M. de Brévannes occupait à Paris le premier étage d'une maison qui lui appartenait. De nouveaux locataires vinrent habiter deux petites chambres du quatrième : c'était Berthe Raimond et son père. (Madame Raimond était morte depuis longtemps.)

D'abord graveur en taille-douce, Pierre Raimond avait la vue tellement affaiblie, qu'il ne gravait plus que la musique. Berthe, excellente artiste, donnait des leçons de piano ; grâce à ces ressources, le père et la fille vivaient à peu près dans l'aisance.

Berthe était remarquablement jolie.

M. de Brévannes la rencontra souvent, ressentit pour elle un goût assez vif, et s'introduisit chez Pierre Raimond sous un prétexte de propriétaire.

M. de Brévannes avait une détestable idée de l'humanité, il espérait, à l'aide de quelques cajoleries, de quelques libéralités, triompher de la vertu de Berthe et des scrupules de Pierre Raimond. Il se trompa : en payant le premier terme du modeste loyer de ses deux chambres, le graveur donna congé à M. de Brévannes pour le terme suivant, et le pria très nettement de cesser ses visites, qui avaient d'ailleurs été très bornées.

M. de Brévannes fut piqué de cet insuccès ; cette résistance inattendue irrita son désir, blessa son orgueil ; son caprice devint de l'amour, du moins il en eut l'ardeur impatiente.

S'étant ménagé quelques entretiens avec mademoiselle Raimond, soit en la suivant dans la rue lorsqu'elle allait donner ses leçons, soit en la rencontrant chez une de ses écolières, M. de Brévannes parvint à nouer une correspondance avec Berthe et fut bientôt aimé d'elle. Il était jeune, il avait de l'esprit et de l'usage, une figure sinon belle, du moins mâle et expressive. Berthe ne résista pas à ces avantages ; mais son amour était aussi chaste que son âme, et les mauvaises espérances de M. de Brévannes furent déçues. En lui avouant naïvement une affection dont elle n'avait pas à rougir, Berthe lui dit qu'il était trop riche pour l'épouser ; il fallait donc rompre des relations vaines pour lui, douloureuses pour elle.

La fin du terme arriva ; Berthe et son père allèrent s'établir dans un des quartiers les plus solitaires de Paris, rue Poultier, île Saint-Louis.

Ce départ blessa de nouveau l'orgueil et le cœur de M. de Brévannes.

Il découvrit le lieu de la retraite de la jeune fille, prétexta un voyage de quelques mois, et alla secrètement s'établir à l'île Saint-Louis, dans un hôtel garni du quai d'Orléans, tout auprès de la rue où demeurait Pierre Raimond.

La première fois que Berthe revit M. de Brévannes, elle trahit par son émotion la constance de ses sentiments pour lui ; elle ne lui cacha rien, ni la joie que lui causait son retour, ni les larmes cruelles et pourtant chéries qu'elle avait versées pendant son absence.

Malgré ces aveux, M. de Brévannes ne fut pas plus heureux ; séductions, ruses, promesses, emportement, désespoir, tout vint échouer devant la vertu de Berthe, vertu simple et forte comme son amour.

Ceux qui connaissent le cœur de l'homme et surtout des hommes orgueilleux et opiniâtres comme M. de Brévannes, comprendront ses ressentiments amers contre cette jeune fille, aussi inflexible dans sa pureté que lui dans sa corruption.

Un homme ne pardonne jamais à une femme d'avoir échappé, par adresse, par instinct ou par vertu, au piège déshonorant qu'il lui tendait.

Il serait impossible de nombrer les imprécations mentales dont M. de Brévannes accablait Berthe ; il alla jusqu'à supposer cette énormité, que, «par ses refus calculés, cette petite fille avait l'audacieuse visée de l'amener un jour à l'épouser.»

Abominable machination, tramée sans doute avec le vieux graveur !

M. de Brévannes haussa les épaules de pitié en songeant à une manœuvre aussi odieuse qu'absurde, et résolut de quitter Paris. Avant de partir il eut un dernier entretien avec Berthe.

Il s'attendait à une scène de désespoir : il trouva la jeune fille triste, calme, résignée. Jamais elle ne s'était fait illusion sur son amour pour M. de Brévannes ; elle s'était toujours attendue aux pénibles conséquences de ce malheureux attachement.

Et puis encore, chose singulière, Pierre Raimond, artiste probe, austère, d'un rigorisme stoïque, avait élevé sa fille dans de telles idées sur la richesse, que la disproportion de fortune qui existait entre M. de Brévannes et Berthe semblait à celle-ci aussi infranchissable que la distance qui sépare un roi d'une fille du peuple.

Ainsi, loin de lui demander pourquoi, étant libre, il ne l'épousait pas, moyen fort simple de mettre d'accord l'amour et le devoir, Berthe avait ingénument avoué à M. de Brévannes que leur amour était d'autant plus désespéré que Pierre Raimond, dans sa fière pauvreté, ne consentirait jamais à marier sa fille à un homme riche.

Au moment de se séparer de M. de Brévannes, Berthe lui promit de faire tout au monde pour l'oublier, afin d'épouser un homme pauvre comme elle ; sinon, elle ne se marierait jamais.

Ces paroles, exemptes de toute exagération, simples, vraies comme la pauvre fille qui les prononçait, ne firent aucune impression sur M. de Brévannes ; dans l'angélique résignation de Berthe, il vit une flagrante et dernière preuve du complot que l'on tramait contre lui afin de l'amener à un mariage absurde.

M. de Brévannes partit pour les bains de mer de Dieppe, se croyant parfaitement délivré de son amour ; fier d'avoir échappé à un piège indigne, il attendait avec une haineuse impatience une humble prière de retour, qu'il se préparait à accueillir avec le dernier mépris.

A son grand étonnement, il ne reçut aucune nouvelle de Berthe.

A Dieppe, M. de Brévannes rencontra une madame Beauvoisis (le domino du coffre), fort jolie, fort à la mode dans un certain monde, fort coquette, et fort aimée d'un homme des plus agréables.

Pour se venger du silence de Berthe et de quelques souvenirs importuns, et aussi pour se relever à ses propres yeux de son échec auprès de la fille du graveur, M. de Brévannes entreprit de plaire à madame Beauvoisis et de supplanter l'amant aimé. Il réussit.

M. de Brévannes fut d'autant plus irrité, d'autant plus humilié de n'avoir rien pu obtenir de Berthe, que la conquête de madame Beauvoisis lui sembla plus flatteuse. Son amour-propre se révolta de ce qu'une malheureuse petite fille, pauvre, inconnue, eût osé résister à l'homme qu'une femme très désirable avait choisi.

Nous sommes loin de prétendre que M. de Brévannes n'eût pas d'amour pour Berthe ; mais chez lui les tendres espérances de l'amour, ses charmantes impatiences, ses craintes mélancoliques, s'étaient transformées en désirs effrénés, en orgueilleuse irritation.

Il résumait amèrement et brutalement la question en disant :

«J'ai mis dans ma tête que cette fille serait à moi... Coûte que coûte, elle sera à moi.»

Courroucé de ne pas recevoir de lettres de Berthe depuis six semaines qu'il l'avait quittée, M. de Brévannes rompit brusquement avec madame Beauvoisis, l'idole de la saison des eaux de Dieppe, et revint s'enterrer dans l'île Saint-Louis. Lorsqu'il arriva, Berthe se mourait ; elle n'avait pu résister à tant de chagrins...

Presque touché de cette preuve d'amour, voulant d'ailleurs à tout prix que cette jeune fille fût à lui, M. de Brévannes, malgré ses résolutions de ne jamais faire un mariage de dupe, comme il disait, alla trouver Pierre Raimond, et lui demanda formellement la main de sa fille, s'attendant à une explosion de reconnaissance de la part du vieux graveur.

Chose incroyable, inouïe, exorbitante, qui renversa toutes les idées de M. de Brévannes, Pierre Raimond ne voulut pas consentir à cette union.

«M. de Brévannes était né riche, Berthe était née pauvre, il n'y avait entre eux aucune sympathie de classe, aucune convenance de position, aucuns rapports d'habitude, d'éducation, de principes ; parlant, aucune garantie de bonheur pour l'avenir.»

Tel fut le thème invariable de Pierre Raimond.

Il y avait dans la manière absolue dont cet homme austère envisageait la distance qui sépare les riches des pauvres, plus de fierté que d'humilité. Il établissait entre ces deux conditions, qu'il regardait comme hétérogènes et inconciliables, une ligne aussi tranchée, aussi infranchissable, que celle que les républicains tracent entre eux et les aristocraties.

L'énergique opiniâtreté de M. de Brévannes eût échoué devant la fière pauvreté de Pierre Raimond, si la vie de Berthe n'eût pas été compromise.

L'instinct d'un père est presque toujours d'une admirable perspicacité ; lorsque cet instinct s'allie à un rare bon sens, il atteint à la divination.

Pierre Raimond pressentait le sort de sa fille. Néanmoins, obligé d'opter entre la mort de cette enfant chérie et un avenir redoutable, qu'il serait peut-être possible de conjurer, le graveur consentit enfin au mariage, qui se fit peu de temps après le retour de M. de Brévannes.

Berthe n'avait pas un moment douté de l'amour de son mari.

Ce cœur simple et bon, noble et confiant, n'avait pu se défendre contre le vouloir implacable de cet homme dont l'emportement l'avait flatté ; dans sa vanité naïve, la jeune fille se demandait avec une certaine fierté s'il ne fallait pas que M. de Brévannes l'aimât beaucoup pour avoir poursuivi ses desseins sur elle avec une ténacité si énergique.

La pauvre Berthe confondait, hélas ! l'entêtement orgueilleux d'un esprit impatient de toute résistance avec l'abnégation, avec l'opiniâtre dévouement de la passion.

M. de Brévannes était capable d'employer tous les moyens possibles, même les voies en apparence les plus honorables, pour parvenir à ses fins ; mais, le but atteint, il était capable aussi de se venger cruellement des sacrifices qu'il s'était imposés lui-même pour triompher dans une lutte où son orgueil était aussi vivement intéressé que son amour.

Pour ce caractère intraitable, le lendemain de la victoire était rarement heureux ; plus l'attaque avait été rude, plus la résistance avait duré, plus sa vanité souffrait. Dans la chaleur de l'action, il oubliait les blessures de son amour-propre ; mais, après le succès, il ressentait douloureusement ces plaies saignantes, et son caractère véritable reprenait le dessus.

Lorsque la fièvre de vouloir acharné qui avait contraint M. de Brévannes à épouser Berthe eut cessé, il eut des regrets extrêmes de ce mariage... Oui... il eut honte de son alliance avec une fille obscure et pauvre ; en songeant aux riches partis auxquels il aurait pu prétendre, les qualités charmantes, la beauté, l'âme angélique de Berthe lui parurent à peine une consolation.

Il se crut en butte à tous les sarcasmes ; il ne devait pas y avoir de railleries assez piquantes pour qualifier son ridicule mariage d'inclination.

M. de Brévannes se trompait : beaucoup de gens, en le voyant épouser une fille belle, vertueuse et pauvre, lui supposèrent un caractère généreux, élevé ; on prôna, on vanta son admirable désintéressement, et il fut absous d'avance de tous les tourments qu'il pourrait faire endurer à une femme pour laquelle il avait tant fait.

Les uns regardaient la conduite de Berthe comme un chef-d'œuvre de ruse et d'habileté ; les autres se moquèrent de M. de Brévannes et de son mariage d'inclination, parce qu'ils se moquaient généralement de tout le monde.

Personne ne soupçonna le véritable motif de ce mariage, et que l'entêtement de M. de Brévannes y avait eu au moins autant de part que son amour...

Dernier trait du caractère de M. de Brévannes.

Depuis quatre ans il était marié. Berthe, plus aimante, plus résignée que jamais, ne lui avait pas donné le moindre sujet de plainte. Quoiqu'il lui eût fait ouvertement des infidélités fréquentes, quelquefois donné des rivales du plus bas étage... la malheureuse femme avait secrètement versé des larmes amères, mais ne s'était jamais plainte.

Malgré cette patience, malgré cette douceur parfaite, M. de Brévannes se livrait quelquefois à d'inconcevables soupçons de jalousie, et cela sous le prétexte le plus frivole.

Cette violente jalousie n'était pas une preuve de l'amour de M. de Brévannes. S'il entrait en fureur à la seule pensée (complètement fausse et injuste) que sa femme pouvait lui être infidèle, c'était surtout parce que la faute de Berthe aurait couvert (pensait-il) d'un ridicule ineffaçable ce mariage d'inclination auquel il avait tant sacrifié.

M. de Brévannes voulait au moins pouvoir se vanter de la conduite irréprochable, exemplaire, de la femme pauvre et obscure qu'il avait choisie.

Après dix-huit mois de mariage, M. de Brévannes, s'ennuyant beaucoup de son bonheur, avait été faire en Italie un voyage de quelques mois, laissant sa femme sous la protection de Pierre Raimond, dont il reconnaissait d'ailleurs l'austère moralité. Le vieux graveur n'avait jamais voulu consentir à venir habiter avec sa fille chez M. de Brévannes pendant l'absence de son mari. Berthe alla s'établir auprès de son père dans l'île Saint-Louis, et reprendre, rue Poultier, sa petite chambre de jeune fille.

Depuis ce voyage d'Italie, où il avait connu madame de Hansfeld, ainsi qu'on le verra plus tard, l'humeur de M. de Brévannes s'était beaucoup aigrie ; son caractère était devenu sombre, irascible, souvent même d'une dureté cruelle, et Berthe en avait quelquefois douloureusement souffert. Ces préliminaires établis, nous suivrons M. de Brévannes chez lui à son retour du bal de l'Opéra, où il avait été si malignement intrigué par madame Beauvoisis (le domino du coffre).

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE VII. MADAME DE BRÉVANNES.

CHAPITRE VII. MADAME DE BRÉVANNES.

La maison dont M. de Brévannes occupait le premier étage était située rue Saint-Florentin. Fort indifférent aux jouissances et aux recherches délicates du chez soi, il avait chargé un tapissier de le meubler richement ; grâce à cette latitude laissée au marchand, ce logis avait complétement l'aspect de ce qu'on appelle un bel appartement garni, c'est-à-dire l'aspect le plus banal, le plus triste, le plus froid qu'on puisse imaginer. Rien de particulier, rien de personnel, rien qui trahît un goût, une passion : pas un portrait, pas un tableau, pas un objet d'art. La seule pièce de ce vaste appartement qui n'eût pas un aspect vulgaire et glacial, était un petit salon où Berthe se tenait habituellement.

Malgré l'heure avancée de la nuit (quatre heures du matin), c'est dans cette pièce que nous conduirons le lecteur.

Madame de Brévannes, toujours inquiète des absences prolongées de son mari, quoiqu'elle dût y être habituée, se couchait rarement avant d'être assurée de son retour.

Il est donc quatre heures du matin. Berthe, assise dans un fauteuil, les mains jointes sur ses genoux, regarde machinalement le foyer qui s'éteint ; une lampe, placée auprès d'elle sur une petite table où l'on voit un livre entr'ouvert, éclaire vivement la figure de la jeune femme, et brille doucement sur ses bandeaux de cheveux châtains qui, ne laissant voir que le lobe de sa petite oreille rose, vont se perdre dans la natte épaisse qui se tord derrière sa tête.

Ce qui frappait tout d'abord dans le gracieux visage de Berthe, c'était son expression d'angélique bonté ; lorsqu'elle levait ses grands yeux bleus si beaux et si doux, le charme devenait irrésistible ; sa bouche, un peu sérieuse, semblait plutôt faite pour le sourire bienveillant et affectueux que pour le rire bruyant de gaieté ; son col blanc arrondi, un peu long, se courbait avec une grâce indicible lorsqu'elle penchait sa tête sur son sein.

Berthe portait une robe de soie gris-clair, dont la pâle nuance s'harmoniait à merveille avec la délicate blancheur de son teint ; d'un côté de la cheminée on voyait un piano ouvert et chargé de musique ; au-dessus, deux portraits de grandeur inégale représentaient la mère et le père de Berthe. Un grand nombre de modestes cadres de bois noir, renfermant des gravures en taille-douce qui formaient l'œuvre de Pierre Raimond, ornaient ce petit salon tendu de papier rouge velouté, et lui donnaient une apparence très différente du reste de l'habitation ; enfin, sur la cheminée, on voyait une vieille pendule de marqueterie et deux petits flambeaux blancs et bleus, en émail de Limoges, qui avaient appartenu à la mère de Berthe, et avaient été le cadeau de noce du graveur.

Une larme longtemps suspendue au bout des longs cils de la jeune femme roula sur sa joue comme une goutte de rosée ; son sein se souleva à plusieurs reprises, elle tressaillit... Une rougeur subite colora son front, puis Berthe retomba dans sa morne apathie.

En deux mots nous dirons la cause de la tristesse et de l'abattement de Berthe.

Pendant son dernier séjour en Lorraine, M. de Brévannes avait accordé une protection très particulière à une des femmes de Berthe. L'insolence de cette fille ouvrit les yeux de madame de Brévannes, ou du moins lui donna des soupçons assez violents pour exiger le départ de cette créature.

Cette scène cruelle s'était passée quelques jours avant le retour de M. de Brévannes à Paris, et avait laissé un douloureux ressentiment dans le cœur de Berthe.

Elle avait jusqu'alors souvent souffert des infidélités de son mari, mais elle n'avait jamais subi une humiliation pareille.

Quatre heures du matin sonnèrent ; absorbée dans une profonde rêverie, madame de Brévannes n'avait pas cru la nuit si avancée ; une voiture s'arrêta à la porte. Berthe regretta d'avoir veillé si tard ; une fois pour toutes son mari lui avait expressément défendu de l'attendre ; ses gens même se couchaient. Il rentrait habituellement par une petite porte bâtarde de sa maison dont il avait la clef ; il lui fallait passer par le petit salon de Berthe pour entrer dans une des deux chambres à coucher qui communiquaient à cette pièce.

Lorsque son mari parut, Berthe se leva et alla à sa rencontre en tâchant de sourire afin de conjurer l'orage qu'elle redoutait.

Les traits contractés de M. de Brévannes témoignaient de sa mauvaise humeur. Les quelques mots dits au hasard par madame de Beauvoisis sur son voyage d'Italie avaient éveillé en lui une foule d'idées pénibles, forcément contraintes pendant le bal et le souper. Il fut presque satisfait de trouver sa femme encore levée ; en la querellant il espérait épancher l'amertume qui le dévorait.

—Comment !—s'écria-t-il,—vous n'êtes pas encore couchée ! à quatre heures du matin ! A quoi pensez-vous donc ? Suis-je ou non maître de mes actions ? A peine arrivés ici, votre système d'inquisition va-t-il recommencer ? Aussi bien, puisque nous voilà sur ce chapitre, épuisons-le une bonne fois, afin de n'y plus revenir de tout l'hiver.

Et il s'assit brusquement dans le fauteuil de Berthe, qui resta debout près du piano, stupéfaite de ce brusque débordement de reproches.

—Mon ami,—dit-elle timidement,—vous savez que votre volonté est toujours la mienne.

Donnez-moi vos ordres, je les suivrai. Ce n'est pas pour épier vos actions que j'ai veillé si tard... Je m'étais amusée à mettre ce petit salon en ordre. Cela m'a occupée jusqu'à une heure du matin. Alors, supposant que vous ne tarderiez pas à rentrer, j'ai voulu vous attendre. J'ai sommeillé un peu... Quatre heures sont arrivées sans que je m'en aperçusse. Voilà mon crime, Charles, me le pardonnerez-vous ?—dit-elle en souriant et en levant son angélique regard sur son mari.

M. de Brévannes ne parut pas désarmé.

—Mon Dieu !—reprit-il,—ce n'est pas un crime que je vous reproche ; il est inutile de prêter un sens ridicule à mes paroles. Je ne suis pas dupe de cette veillée... Vous avez voulu vous assurer par vous-même de l'heure à laquelle je rentrais... Mais vous m'obligerez de ne pas prendre cette habitude. Je n'entends pas que les scènes de l'an passé se renouvellent, et que par vos bouderies et vos airs de victime vous me reprochiez ou ceci ou cela.

—Charles, ai-je jamais dit un mot... excepté...

—Mou Dieu !—s'écria M. de Brévannes en interrompant sa femme,—certains silences, certaines physionomies sont aussi significatifs que des paroles.

—Mais enfin, Charles, puis-je m'empêcher d'être triste ?

—Et pourquoi seriez-vous triste ? Que vous manque-t-il ? N'êtes-vous pas dans une position inespérée ? N'ai-je pas humainement fait tout ce que je pouvais faire pour vous ?

—Charles, vous savez si je suis ingrate ; mon seul regret est de ne pouvoir vous mieux prouver ma reconnaissance.

—Tout ce que je vous demande, c'est de me rendre ma maison agréable, c'est d'avoir toujours l'air riant et heureux, au lieu de censurer ma conduite par vos affections mélancoliques...

Si j'ai suivi mon inclination en me mariant avec vous, ç'a été d'abord parce que je vous aimais... et ensuite pour...

—Pour avoir une femme soumise à toutes vos volontés, mon ami, je le sais ; vous m'avez préférée à un parti riche, parce que la reconnaissance du sacrifice que vous m'avez fait m'impose des devoirs plus grands encore... J'aurais été désolée que vous eussiez calculé autrement, Charles, car je n'aurais pu m'acquitter envers vous. Seulement, vous vous trompez si vous croyez que ma tristesse, souvent involontaire, est une critique de vos actions : il ne m'appartient pas de les juger.

—Mais que signifie donc alors cette tristesse ?

Après un moment d'hésitation, Berthe reprit en baissant les yeux :

—Quelques-unes de vos actions peuvent m'attrister sans que je me plaigne.

—Ceci est trop subtil pour moi. Je vais être plus clair, et vous révéler à vous-même ce que vous pensez et ce que vous n'osez dire... Au lieu d'avoir recours à toutes ces circonlocutions hypocrites, pourquoi ne pas avouer franchement que vous êtes jalouse ?

—Mon ami, ne parlons pas de cela, je vous en prie.

—Et pourquoi donc ? je trouve, moi, qu'il est au contraire excellent de poser nettement notre position... Que j'aie ou non des maîtresses, voilà le grand mot lâché... c'est ce que vous devez complètement ignorer ou feindre d'ignorer... Telle est la conduite que doit tenir une femme de bon sens, au lieu de passer sa vie dans les ennuis de la jalousie.

—Charles... franchement... est-ce bien à vous à dire qu'on peut raisonner... vaincre la jalousie, si peu fondée qu'elle soit, ou si indignes qu'en soient les objets ?

—Fort bien, madame, vous me reprochez d'être jaloux.

—Je ne vous en fais pas un reproche, mon ami... Je suis indulgente pour ce sentiment, dont j'ai éprouvé toutes les angoisses.

—Vous vous trompez complètement, madame, si vous nous croyez dans une position pareille à cet égard... Que j'aie ou non des maîtresses, votre considération n'en sera nullement altérée ; mais moi qui ai tout sacrifié pour vous... que je sois encore couvert de ridicule... Tenez, ajouta M. de Brévannes en se levant, les dents serrées, et en fermant les poings avec rage, à cette seule pensée je ne me possède pas.

Et il se mit à marcher à grands pas.

—Vous avez raison, Charles, dit tristement Berthe, notre jalousie n'est pas pareille ; la mienne intéresse mon cœur, la vôtre votre orgueil ; mais il n'importe, je la respecte. M'avez-vous jamais entendue me plaindre de l'isolement où je vis ? Excepté mon père, que vous me permettez d'aller voir deux fois par semaine, et quelques personnes de votre famille que vous désirez que je reçoive, je vis seule... ; heureuse de vivre seule, je me hâte de vous le dire.

—Ce qui ne vous empêche pas de trouver le temps long, n'est-ce pas ? Et tout le monde sait l'effet de la solitude et du désœuvrement chez les femmes...

—Je ne suis pas désœuvrée, mon ami ; j'aime passionnément la musique... je dessine, je lis. Quant à la solitude, il ne dépend pas de moi que vous restiez davantage chez vous.

Pendant que madame de Brévannes parlait, son mari s'était machinalement approché de la croisée, dont il avait entr'ouvert les rideaux.

Il vit de l'autre côté de la rue, au premier étage d'une maison située en face de la sienne, une fenêtre aussi éclairée, et derrière les vitres la silhouette d'un homme qui regardait par cette fenêtre.

Il était près de cinq heures du matin, la nuit profonde, la rue déserte, que pouvait regarder cet homme, sinon la fenêtre du salon de madame de Brévannes, seule fenêtre qui fût sans doute encore éclairée dans la maison.

Un de ces soupçons absurdes qui ne tombent que dans la cervelle des jaloux trompeurs (classe essentiellement distincte de celle des jaloux trompés), un de ces soupçons absurdes, disons-nous, traversa l'esprit de M. de Brévannes ; il se retourna vers sa femme, le regard irrité, le front menaçant.

—Madame, pourquoi y a-t-il de la lumière dans cette maison en face ? s'écria-t-il.

Puis, s'interrompant pour céder à une inspiration non moins ridicule que sa jalousie, il tira brusquement les rideaux, ouvrit la croisée, et s'avança sur le balcon, où il se campa fièrement.

A cette brusque apparition, les rideaux de la fenêtre de la maison d'en face se refermèrent subitement, l'ombre s'effaça, et un moment après la lumière disparut.

Madame de Brévannes, ne comprenant rien au courroux de son mari, et encore moins à sa fantaisie d'ouvrir les croisées par une nuit de janvier, s'avançait vers le balcon, lorsque M. de Brévannes se retourna, ferma violemment les rideaux, et s'écria :

—Ah ! c'est ainsi que vous occupiez vos loisirs en m'attendant, madame...

—En vérité, Charles, je ne vous comprends pas...

—Vous ne comprenez pas ? Pourquoi cette fenêtre du premier étage de la maison d'en face était-elle encore éclairée il n'y a qu'un moment ?

—Il n'y a qu'un moment ?... une fenêtre ?... dans la maison d'en face ? demanda Berthe avec une surprise croissante.

—Faites donc l'étonnée, madame ! Tout à l'heure quelqu'un regardait attentivement votre fenêtre. On a disparu dès que je me suis montré.

—Cela peut être, Charles, je n'en sais rien... Mais pourquoi me dites-vous cela ?

—Pourquoi !

—Pourquoi ?

—Parce que vous êtes sans doute d'intelligence avec cette personne... Et qu'il y a là-dessous quelque intrigue... Je ne m'étonne plus de votre veillée.

A cette accusation si brusque, si stupide, si inconcevable, Berthe ne put trouver un mot à répondre ; elle joignit les mains en levant les yeux au ciel.

—Ce n'est pas répondre, madame, s'écria M. de Brévannes exaspéré. Je vous demande pourquoi il y avait de la lumière dans cette chambre en face, pourquoi un homme regardait ici ?

—Mais, mon Dieu ! le sais-je ?—s'écria Berthe.

—Encore une fois, cela n'est pas répondre, madame.

—Mais que voulez-vous que je vous réponde ?

—Prenez garde ! s'écria M. de Brévannes hors de lui. Ne me croyez pas assez sot pour être dupe de votre hypocrisie... J'ai vu ce que j'ai vu ; je ne suis pas aveugle. Quelle est la personne qui habite en face ?

—Mais, Charles, je n'en sais rien ; nous sommes arrivés depuis hier matin.

M. de Brévannes interrompit sa femme, se frappa le front et s'écria :

—C'est cela... je me le rappelle maintenant... une voiture de poste est arrivée peu de temps après nous et est entrée dans cette maison ; on nous suivait... peut-être même en Lorraine...

Oh ! j'en suis sûr, il y a là-dessous quelque indigne mystère... mais je le découvrirai... malheureuse que vous êtes !

Cette injure, cette dureté, ce reproche, si peu mérités, touchèrent Berthe jusqu'au vif. Malgré sa douceur, malgré sa résignation habituelle, sa dignité, sa conscience se révoltèrent ; elle dit d'un ton ferme à son mari :

—Vous avez tort de me parler de la sorte, Charles ; vous pourriez pousser ma patience à bout, et me faire dire des choses... que, pour votre propre dignité, je voudrais taire.

—Des menaces...

—Ce ne sont point des menaces, Charles, seulement... il n'est pas généreux à vous, qui m'avez donné tant de fois des sujets de plaintes et de chagrin, de m'accuser, et de me traiter avec ce mépris à propos d'un soupçon insensé.

—Voilà, pardieu ! un nouveau langage.

—Charles, je me lasse de subir en silence d'injustes reproches, tandis que je pourrais moi-même vous en adresser de malheureusement trop fondés.

—De mieux en mieux...

—Vous dites, Charles, que je dois fermer les yeux sur votre conduite ; je l'ai toujours fait ; est-ce de ma faute si le bruit de vos aventures est venu jusqu'à moi, à moi qui vis seule loin du monde ?... N'est-ce pas encore le bruit public et les insolences de la misérable créature que j'ai chassée de chez moi il y a huit jours qui...

—Madame, pas un mot de plus.

—Pardonnez-moi, Charles, je parlerai ; je ne veux pas abuser de la position que mon dévoûment à mes devoirs m'a faite ; mais je veux que vous la respectiez...

Je consens à fermer les yeux sur des erreurs si basses, qu'elles ne méritent pas même mon indignation... mais je ne souffrirai pas que vous m'écrasiez injustement...

—Sur ma parole, madame, votre audace me confond. Et vous voulez, sans doute, me faire entendre que quatre ans de fidélité et de respect pour vos devoirs vous ont acquittée envers moi, et que vous êtes maintenant libre d'agir comme bon vous semblera ? Mais c'est incroyable ! mais vous oubliez donc que je vous ai tirée de la misère, que votre père vit de mes bienfaits, et que j'avais été assez bon pour lui offrir autrefois d'habiter chez moi ?...

—Je n'ai jamais oublié que vous m'avez tirée de la misère, comme vous le dites, Charles, et cela a été d'autant plus méritoire de ma part, que j'étais parfaitement indifférente à cette misère ; il m'a fallu, pour vous aimer, quoique riche, surmonter peut-être autant de répugnance qu'il vous a fallu en surmonter pour m'aimer quoique pauvre !

—Vraiment ! vous m'avez fait cette grâce-là, de m'aimer malgré mes quarante mille livres de rentes ?

—Quant à ce reproche, Charles, que mon père vit de vos bienfaits... c'est la première fois que vous me le faites... ce sera la dernière... Depuis bientôt un an la vue de mon père est si affaiblie qu'il a été obligé de renoncer au travail qui jusque-là lui avait suffi pour vivre... A force d'instances, je suis parvenue à lui faire accepter une modique pension... il a consenti à la recevoir.

—Afin de n'être pas au-dessous de vous en fait de condescendance, M. Raimond m'a fait aussi la grâce d'accepter de quoi vivre à l'aise au lieu d'aller à l'hospice.

—Oui, mon père a fait grâce à votre vanité en n'allant pas à l'hospice.

Dans ses principes, il n'y avait là rien de déshonorant ; vieux, infirme, hors d'état de vivre de son travail, ainsi qu'il l'avait toujours fait, il aurait usé sans honte de l'asile que la charité publique offre à l'infortune honnête... Mais puisque...

—Mais puisque je reconnais si mal, n'est-ce pas, les bontés de monsieur votre père pour moi, il n'aura pas l'obligeance de me permettre de le soutenir plus longtemps ; il me fera la mauvaise plaisanterie d'aller s'établir à l'hôpital.

—Cela est certain, Charles, car je ne puis pas lui laisser ignorer vos reproches...

En prononçant ces dernières paroles, la voix de Berthe, jusqu'alors ferme, s'émut beaucoup ; ses forces étaient à bout ; elle avait depuis longtemps contraint les larmes qui l'oppressaient, mais elle ne put conserver davantage cet empire sur elle-même : elle cacha sa tête dans ses mains, retomba dans un fauteuil, et se prit à pleurer avec amertume.

M. de Brévannes était égoïste, dur, orgueilleux ; mais il était fort intelligent. Malgré ses sarcasmes sur les étranges principes du père de Berthe à l'endroit des bienfaits des riches, il savait parfaitement que, raisonnable ou absurde, la conviction de sa femme et de Pierre Raimond était à ce sujet sincère et profonde. Ses plaisanteries n'avaient été qu'un jeu cruel...

La douleur de Berthe le toucha d'autant plus qu'il se rappela ses derniers torts envers elle ; il réfléchit enfin à tout ce qu'il lui avait dit d'humiliant. Plus elle semblait dépendre de lui, plus il devait ménager sa délicatesse et ne pas l'accabler de reproches si cruels.

Et puis il faut tout dire : pourrions-nous dévoiler un de ces mille replis du cœur humain, ou plutôt de l'organisation humaine ? pourrions-nous faire croire à l'un de ces revirements soudains, brutaux, dont les hommes seuls sont capables, après les plus aigres, les plus basses, les plus injurieuses récriminations ?

Berthe était retombée assise sur son fauteuil, accablée sous l'impression que lui avait causée cette scène cruelle. La jeune femme baissait la tête ; son joli cou, ses charmantes épaules blanches et polies comme de l'ivoire, que l'émotion couvrait d'un léger incarnat, frappèrent la vue de M. de Brévannes.

Selon que cela arrive toujours, vingt fois il avait oublié sa femme pour des créatures indignes de lui être comparées, même sous le rapport de la beauté... Depuis la scène à laquelle Berthe avait fait allusion en parlant d'une femme-de-chambre qu'elle avait chassée, les deux époux étaient restés l'un envers l'autre sous une profonde impression de froideur et de contrainte. L'amour de Berthe pour son mari avait reçu un mortel et dernier coup.

M. de Brévannes, voyant le chagrin de sa femme, se figura, par une de ces imaginations grossières naturelles à l'homme, qu'en flattant Berthe sur la puissance et sur l'éclat de sa beauté, il se ferait pardonner les outrages dont il venait de l'accabler ; il s'approcha donc silencieusement de Berthe, puis, entourant sa taille, lui dit :

—Voyons, ma bonne petite Berthe, sois gentille... faisons la paix.

Il est impossible de rendre l'expression de répugnance, de honte, de douleur profonde qui éclata sur les traits de la jeune femme. Elle se dégagea brusquement des bras de M. de Brévannes, se leva et s'écria :

—Ah ! monsieur, il me manquait cette dernière insulte... Celle-là, du moins, jamais je ne la supporterai...

Et Berthe se précipita dans sa chambre, dont elle ferma la porte sur elle.

Nous renonçons à peindre la rage de M. de Brévannes et le regard de courroux et de haine dont il poursuivit sa femme.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE VIII. LE RETOUR.

CHAPITRE VIII. LE RETOUR.

L'ancien et immense hôtel Lambert, occupé par le prince et par la princesse de Hansfeld, était situé rue Saint-Louis en l'île ; les murs du jardin terminaient le quai d'Anjou : ce quai est séparé de l'Arsenal par les bras de la Seine qui entourent l'île Louviers.

Nous l'avons dit, rien de plus désert que les abords de ce palais. Les curieux peuvent encore visiter ces salles énormes, proportionnées aux splendeurs des existences princières des temps passés.

On ne peut de nos jours contempler sans ressentiments mélancoliques ces vieux hôtels autrefois si peuplés de pages, de gardes, d'écuyers, de gentilshommes, innombrables satellites de ces glorieuses planètes, de ces illustres maisons qui jetaient tant d'éclat sur la France.

Rien de plus triste que de voir ces constructions massives, bâties pour des siècles, tromper si vite l'espoir de ceux qui les avaient fondées pour leurs puissantes races.

Heureusement l'édifice dont nous parlons conservait un peu de sa poésie, grâce à la solitude du quartier désert où il s'élevait. Lorsque les ombres transparentes de la nuit le voilaient à demi, cette antique demeure reprenait la sévère majesté de son caractère monumental.

La nuit, la solitude, le silence ne varient pas avec les siècles ; contemporains de tous les âges, ils sont immuables comme l'éternité... Aussi, lorsque l'on contemple ces vieux édifices au milieu de la nuit, du silence et de la solitude, on dirait que rien n'a changé... la distance du présent au passé s'efface...

C'est à peu près au moment où M. de Brévannes sortait de l'Opéra que nous conduirons le lecteur à l'hôtel Lambert.

Des nuages épais et gris, chassés par l'âpre bise du nord, couraient rapidement sur le ciel.

En se couchant, la lune argentait les contours fantastiques des nuées. Au-dessus d'elle, çà et là quelques étoiles scintillaient sur le profond et sombre azur du firmament.

La masse irrégulière du vieux palais, avec ses toits aigus, ses cheminées, ses gargouilles bizarres, son fronton massif, se découpait en noir sur la limpidité bleuâtre et nocturne de l'atmosphère ; une allée de pins séculaires dressaient leurs pyramides d'un vert sombre au-dessus des murs du jardin qui se prolongeait sur le quai.

Les eaux de la Seine, gonflées par les pluies d'hiver, se brisaient sur la grève, et répondaient, par un triste murmure, aux longs sifflements de la bise du nord.

Le bruit du vent et des grandes eaux troublait seul le silence où était enseveli ce quartier de Paris..

Quatre heures et demie sonnaient dans le lointain à l'Arsenal, lorsqu'un fiacre s'arrêta devant la muraille du jardin.

Une personne coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un manteau, descendit de cette voiture, ouvrit une petite porte, et bientôt après, madame de Hansfeld, toujours en domino, sortit à son tour du fiacre et entra dans le jardin.

La princesse parcourut d'un pas rapide la longue allée de pins qui aboutissait à une des ailes de l'hôtel.

De temps à autre les rayons de la lune, glissant à travers le branchage touffu, faisaient une pâle trouée dans les ténèbres qui couvraient cette allée ; c'était alors quelque chose de bizarre à voir que la figure de la princesse, passant avec sa robe et son camail noirs au milieu de ces éclaircies de lumière douteuse et blanchâtre.

Les anciennes habitations comme l'hôtel Lambert avaient toujours de mystérieux petits escaliers aboutissant à l'alcôve ou aux cabinets des chambres à coucher.

L'habitude d'un grand apparat, les exigences de la représentation et d'une rigoureuse étiquette, le nombre immense de domestiques de tous grades, sans cesse allant et venant pour leurs services variés, laissaient si peu de liberté qu'on était généralement réduit aux expédients nocturnes.

On ne s'étonnera donc pas de voir madame de Hansfeld, en arrivant à l'aile gauche de l'hôtel, ouvrir une petite porte cachée dans un massif d'arbres, et gravir lestement un escalier étroit et rapide qui la conduisit en peu d'instants dans un vaste cabinet qui précédait sa chambre à coucher.

A peine entrée, la princesse se jeta dans un grand fauteuil, comme si elle eût été épuisée de fatigue.

Pendant ce temps, la personne qui l'avait suivie verrouilla la porte de l'escalier secret, se débarrassa de son manteau et de son chapeau d'homme à larges bords.

C'était une femme.

Elle ranima le foyer à demi éteint, alluma deux bougies et entra dans la chambre de madame de Hansfeld pour s'assurer que rien n'avait pu faire soupçonner son absence.

La princesse, après un moment d'abattement, arracha son masque, se leva brusquement, dénoua la ceinture de son domino, et le foula aux pieds avec colère.

Sous ce premier vêtement elle portait une robe noire à manches courtes, qui laissait voir ses épaules, ses bras et sa taille dignes de la Diane antique.

Sa physionomie hautaine, froide, imperturbable pendant son entretien avec M. de Morville, était alors agitée par la violence des plus furieuses passions.

Ses yeux, un peu creux, étincelaient comme deux diamants noirs.

Debout devant la glace de la cheminée, elle semblait vouloir pétrir le marbre du chambranle sous ses mains convulsives. Emportée par le flot de ses tumultueuses pensées, elle ne s'aperçut pas du retour de la personne qui l'avait accompagnée.

L'aspect de cette jeune fille était étrange.

Une couleur chaude, brune comme le bronze florentin, couvrait son teint mat et faisait ressortir la blancheur nacrée du globe de l'œil et le bleu clair de la pupille ; ses cheveux châtains, épais, courts, frisés, se séparaient sur son front à la manière des hommes qui, de nos jours, portent leur chevelure très longue ; ses traits, assez réguliers, avaient quelque chose de viril, de résolu ; lorsqu'elle entr'ouvrait ses lèvres rouges et charnues, on voyait des dents très blanches, mais écartées les unes des autres.

Cette jeune fille, presque aussi grande que madame de Hansfeld, était beaucoup plus mince ; elle portait une robe noire montante, et une petite cravate de soie serrait autour de son col sa collerette à plis très fins.

Coiffée d'un chapeau rond, enveloppée d'un long manteau, cette jeune fille avait pu passer pour un homme et accompagner madame de Hansfeld, qui craignait de revenir seule la nuit dans ce quartier désert et de se trouver presque à la merci d'un cocher.

Pendant l'entrevue du bal de l'Opéra, la jeune fille avait attendu la princesse dans un fiacre et l'avait ensuite ramenée.

Elle s'aperçut de la préoccupation de madame de Hansfeld, et lui dit :

—Marraine, il est bien tard... il faudrait vous coucher...

—Je l'ai vu ! il peut me perdre !—s'écria impétueusement la princesse, le visage enflammé de colère, en se retournant vers sa filleule (nous l'appellerons Iris, en nous excusant de cette mythologie).

—Qui donc avez-vous vu, marraine ?—dit la jeune tille, effrayée de l'exaspération de madame de Hansfeld.

—Charles de Brévannes.

—Il est ici ?

—Tout à l'heure... à l'Opéra... je l'ai vu... Oh ! c'était bien lui... La présence de cet homme m'annonce quelque nouveau malheur...

—Je ne connais pas cet homme, marraine... Je ne sais pourquoi vous le haïssez... mais je le hais parce que vous m'avez dit qu'autrefois il vous avait causé de grands chagrins.

En prononçant ces mots : Je ne sais pourquoi vous haïssez cet homme, Iris ne put vaincre un léger tressaillement qui ne fut pas remarqué par madame de Hansfeld.

—Pourquoi je le hais, tu me le demandes !—s'écria la princesse presque avec égarement.

—Je ne vous le demande pas par curiosité, marraine ; si vous haïssez... vous voulez vous venger...

—Me venger... oh ! oui... Je voudrais une vengeance éclatante, terrible... comme le mal qu'il m'a fait...

—Si je puis vous servir, parlez.

—Toi, pauvre fille ?

—Ordonnez, j'obéis ; Iris est à vous, c'est votre bien ; elle vit par votre vie, elle respire par votre souffle, elle voit par vos yeux, elle veut par votre volonté.

Sans lui répondre, madame de Hansfeld tendit sa belle main à Iris ; celle-ci en approcha ses lèvres rouges et humides avec une expression de respect et de dévouement filial : puis elle se redressa vivement et s'écria :

—Mon Dieu ! marraine, votre main est glacée... vous frissonnez... Il faut vous coucher...

—Pas encore... mais écoute... Je ne sais ce que me présage l'arrivée de Charles de Brévannes ; de grands malheurs peuvent s'ensuivre... Tes services me seront peut-être plus nécessaires que jamais... Il faut que tu saches... tout... oui... le crime de cet homme... Alors tu comprendras que la vengeance devient aujourd'hui pour moi... une expiation...

Et la princesse s'assit près de la cheminée.

Iris prit un manteau de velours doublé d'hermine, et en enveloppa soigneusement sa marraine ; car, malgré le feu qui brûlait dans l'âtre, ces pièces immenses devenaient glaciales à la fin des nuits d'hiver.

Madame de Hansfeld resta quelques moments rêveuse avant de parler.

Iris aimait madame de Hansfeld avec une sorte de tendresse à la fois respectueuse, farouche et passionnée.

C'était un de ces attachements aveugles, sauvages, on dirait presque impitoyables, tant ils sont exclusifs.

La princesse croyait s'être à jamais attaché par une profonde reconnaissance cette jeune fille, qu'elle avait presque élevée ; elle ne se trompait pas, mais elle ignorait avec quelle violence ce sentiment, absorbant tous les autres, s'était développé dans le cœur de sa filleule.

Celle-ci avait toujours soigneusement caché les accès de jalousie féroce que lui causaient les moindres préférences de sa maîtresse...

Sombre, taciturne, impérieuse avec les autres domestiques de la princesse, Iris était généralement crainte ou détestée à l'hôtel Lambert.

Sa fonction de demoiselle de compagnie lui permettait de s'isoler complètement et de se vouer à cette idée fixe, absolue, incessante :

Vivre pour sa marraine.

Son chagrin de tous les instants était de ne pas se trouver assez utile, assez nécessaire à madame de Hansfeld, qui, riche, titrée, libre de ses actions, pouvait se passer du secours ou du dévouement de sa filleule...

Alors quelquefois, dans la funeste exagération de son attachement, Iris formait des vœux détestables : elle désirait presque voir sa maîtresse malheureuse pour avoir l'ineffable bonheur de la consoler, de la secourir, de lui consacrer ses jours et ses nuits, pour pouvoir enfin développer dans toute sa puissance le sentiment qui la dominait.

D'après cet aperçu du caractère d'Iris, enfant abandonnée, bohémienne ou Maure, on doit penser qu'elle poursuivait d'une haine amère les ennemis, non seulement de madame de Hansfeld, mais encore toutes les personnes auxquelles celle-ci témoignait quelque bienveillance. Sa haine augmentait toujours en raison de la vivacité des sentiments qu'on inspirait à sa marraine.

Ainsi, la sachant passionnément éprise de M. de Morville, elle exécrait celui-ci autant... plus même que M. de Brévannes... car elle ressentait une sorte de bizarre reconnaissance envers ceux qui inspiraient de l'aversion à la princesse.

Iris sortait à peine de l'enfance ; elle s'entourait d'une impénétrable dissimulation. Jamais madame de Hansfeld ne l'avait crue capable de cette exaltation sauvage ; et cependant cette jeune fille, poursuivant son but avec une inflexible énergie, égarée par une jalousie féroce, avait frappé sa maîtresse dans ses affections les plus chères..

Après un assez long silence, madame de Hansfeld, sortant de sa rêverie, fit signe à Iris de s'approcher d'elle.

Celle-ci, s'agenouillant et s'accroupissant, ainsi que font les Espagnols à l'église, croisa les bras, attacha ses grands yeux clairs, fixes et perçants sur les yeux de madame de Hansfeld avec ce mélange d'intelligence, de soumission et de dévoument particulier à la race canine ; et, de crainte de perdre un mot, un geste, une nuance de la physionomie de sa marraine, dès que celle-ci eut commencé de parler, elle se suspendit à ses lèvres... pour nous servir de l'expression consacrée.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE IX. LE RÉCIT.

CHAPITRE IX. LE RÉCIT.

—Tu te souviens qu'il y a deux ans, avant mon mariage, je te laissai à Venise pour aller à Florence avec ma tante Vasari et Gianetta notre camériste ; tu venais d'être longtemps malade et tu ne pouvais nous accompagner.

—Je m'en souviens... Gianetta m'écrivit quelquefois par votre ordre, afin de me donner de vos nouvelles...

—Cette Gianetta était curieuse, indiscrète, sans fidélité ; je crains de l'avoir trop longtemps gardée à mon service.

—Pendant votre séjour à Florence elle m'écrivait à peine quelques lignes... pour me dire que vous vous portiez bien... cette tâche semblait lui coûter—ajouta Iris avec une assurance incroyable. Elle mentait... Gianetta l'avait au contraire tenue parfaitement au courant de ce qui s'était passé à Florence, pendant le voyage de sa marraine.

—Au bout de six mois d'absence—reprit la princesse—je revins à Venise.

—Alors vous eûtes cette longue maladie de langueur dont vous avez failli mourir.

—Et pendant laquelle tu m'as donné tant de preuves de dévouement et d'affection, Iris, que de ce moment-là je t'aimai comme une sœur, comme une fille...

Iris prit la main de sa marraine et la porta silencieusement à ses lèvres.

—Ma tante Vasari—reprit Paula—se rendait à Florence pour suivre un procès ; elle sortait toute la journée pour solliciter ses juges. Le soir, nous allions à la promenade ; là, je rencontrai plusieurs fois un Français... M. Charles de Brévannes. Bientôt il fut toujours sur mes pas ; ses poursuites devinrent incessantes, obstinées ; alors mon indifférence se changea en aversion.

—Etait-il donc fait pour inspirer tant d'éloignement ?

—Que dis-tu ?—s'écria la princesse en regardant Iris avec surprise.

Puis elle ajouta :

—Tu étais si jeune alors que tu n'auras pas remarqué... Oui, cela était naturel à ton âge... Tu te rappelles mon cousin Raphaël Monti... fils du frère de mon père ?

Iris contracta imperceptiblement ses sourcils et répondit d'une voix brève :

—Oui, à chaque retour de mer il venait passer son congé à Venise... N'est-il pas en Orient ? Avez-vous eu de ses nouvelles ? A notre départ d'Italie, sa mère commençait à s'inquiéter de son absence.

—Il est mort...—dit madame de Hansfeld avec un calme effrayant.

—Raphaël... mort ! !—s'écria Iris en feignant l'étonnement.

—Charles de Brévannes l'a tué ! !

—Et votre tante ignore ?...

—Écoute... l'heure est venue de tout te dire... J'avais été, tu le sais, élevée avec Raphaël ; enfant, je l'aimai comme un frère ; jeune fille, comme mon fiancé, ou plutôt ces deux sentiments se fondirent en un seul... Tu étais alors si étourdie que notre amour a dû t'échapper.

—En effet, marraine, maintenant je me souviens de quelques circonstances qui auraient du m'éclairer. Mais est-ce possible... Raphaël mort !... Et quand cela ? où cela ?

—Écoute encore : je devais l'épouser à mon retour de Florence... Tu comprends maintenant pourquoi M. de Brévannes m'inspirait tant d'aversion.

—Je comprends...

—Ses poursuites redoublèrent : instruit du sujet de notre séjour à Florence, à force de persévérance, d'adresse, il parvint à se lier avec les personnes qui pouvaient servir ma tante dans son procès, et à prendre tellement d'influence sur elles, qu'il fut bientôt en état de nous être du plus grand secours.

Les voies ainsi préparées, il se fit un jour audacieusement annoncer chez ma tante, sous le prétexte qu'il logeait dans notre hôtellerie. Notre accueil fut glacial ; mais cet homme se montra bientôt si insinuant, si flatteur, il prouva si clairement à ma tante de quelle utilité il pouvait lui être pour le gain de son procès, qu'elle le pria instamment de revenir. En s'en allant il me jeta un regard significatif... Il n'avait tant fait que pour se rapprocher de moi.

Je fis part à ma tante de mes soupçons ; elle me répondit que j'étais folle... qu'il fallait se servir de la bonne volonté de M. de Brévannes, puisqu'il pouvait nous être si utile... Tu le sais, ma tante avait été très belle, elle n'avait pas quarante ans. M. de Brévannes s'aperçut un jour qu'elle prenait au sérieux quelques galanteries qu'il lui adressait par plaisanterie. Il redoubla de soins, bientôt elle ne put se passer de lui. Il nous accompagnait partout, à la promenade, au théâtre. Je fis observer à ma tante qu'il était jeune, riche, que cette intimité pouvait me compromettre. Elle me dit alors avec autant de joie que d'orgueil que je m'alarmais à tort. Elle était veuve, libre ; M. de Brévannes lui avait déclaré son amour, et avoué qu'il ne s'était si vivement intéressé à notre procès qu'afin d'avoir accès auprès d'elle. Je voulus faire quelques observations à ma tante ; elle ne me laissa pas achever, se récria avec aigreur sur la vanité des jeunes filles, et me reprocha d'avoir pu croire que M. de Brévannes s'occupait de moi. Il nous voyait chaque jour, envoyait souvent des musiciens sous nos fenêtres, nous offrait des bouquets toujours pareils, disait-il à ma tante, pour ne pas blesser mon amour-propre.

Un jour, me trouvant seule, il me déclara son amour, se faisant un mérite à mes yeux de l'habileté avec laquelle il avait, disait-il, trompé, égaré l'opinion, en paraissant s'occuper de ma tante : sacrifice énorme, dont je lui devais savoir gré.

—Et votre tante ne fut pas instruite de l'aveu de Charles de Brévannes ?

—Le soir même elle sut tout.

—Le voilà démasqué.

—Enfant..., tu connais peu la faiblesse et la vanité des femmes !

—Elle ne vous crut pas ?

—Si, d'abord..., ce soir-là, notre porte fut refusée à M. de Brévannes. Il devina tout, écrivit une longue lettre à ma tante... le lendemain il fut reçu plus affectueusement encore que d'habitude.—En le quittant, ma tante vint me gronder sévèrement.—Jalouse, me dit-elle, de la passion de M. de Brévannes, je l'avais calomnié, afin de lui faire interdire l'entrée de la maison.

—Malheureuse femme... ; elle était folle...

—Les choses reprirent leur marche accoutumée... Charles de Brévannes ne me dit plus un mot d'amour, mais il passait des journées entières avec nous... Le 13 avril..., oh ! jamais je n'oublierai cette date, ma tante me dit, après déjeuner, que le bruit de la cour de l'hôtellerie l'incommodait, et qu'elle changerait le soir même de logement avec moi. Ma chambre donnait sur la rue, et avait un balcon. Ce qui me reste à te dire est affreux... Ce jour-là, nous avions fait une longue promenade en voiture avec M. de Brévannes. Au retour, la veillée s'était prolongée fort tard ; ma tante paraissait préoccupée. Il se retira. Je me couchai.

La princesse devint horriblement pâle, tressaillit, puis continua d'une voix émue...

—Le lendemain je voulus aller, comme d'habitude, souhaiter le bonjour à ma tante : Gianetta me dit d'un air embarrassé que madame Vasari était souffrante et qu'elle ne pouvait me recevoir.

Au moment où je rentrais chez moi, un inconnu me demanda.

Cet homme, sombre, pâle... me remit une lettre... sans me dire un mot... Je ne sais pourquoi un frisson me saisit. J'ouvris cette lettre, elle renfermait un anneau que j'avais donné à Raphaël.

—Et cette lettre, marraine, cette lettre ?

—Elle était de Raphaël mourant.

—De Raphaël ?

—Oui. Elle contenait ces mots, que je crus voir tracés en caractères de sang :

«Je suis à Florence depuis deux jours. Je sais tout. Cette nuit j'ai vu Brévannes descendre de votre balcon... vous avez ensuite fermé la fenêtre. Je me suis battu avec lui... tout à l'heure... cela était convenu. J'ai cherché la mort : il me l'a donnée. Soyez maudite... Osorio vous dira... lorsque vous retournerez à Venise... Cachez à ma mère... Ma vue se...»

—Puis plus rien—s'écria madame de Hansfeld avec une expression déchirante... rien que quelques caractères sans forme.

—Quel mystère ! dit Iris en joignant les mains—qui avait donc paru à la fenêtre de votre chambre ?...

—Ne t'ai-je pas dit que ma tante avait pris le soir la même chambre que j'occupais encore le matin ? Sans doute Charles de Brévannes en avait obtenu un rendez-vous pour servir ses affreux desseins... tu vas voir comment... Elle est de ma taille, brune comme moi : de là cette fatale méprise de Raphaël.

—Oh ! c'est horrible...

—Après avoir lu cette lettre, j'étais comme folle, je croyais rêver... Osorio m'apprit le reste... Raphaël, à son retour d'un voyage à Constantinople, vint à Venise...

Il ne passa qu'un jour dans cette ville... mais, trompé par je ne sais quelle abominable calomnie venue jusque-là de Florence, il partit subitement pour cette ville avec Osorio, auquel il dit :—«On m'assure que Paula me trompe indignement ; si cela est vrai, je tuerai mon rival ou il me tuera.»

—Mais qui avait ainsi pu vous calomnier à Venise ?

—Le sais-je ?... Raphaël n'y avait pas même vu sa mère ; tout le monde a ignoré sa courte apparition à Venise ; en vain j'ai interrogé Osorio à ce sujet, il est resté muet.

—Cela est étrange...

—Malheureusement il partageait les préventions de Raphaël... Ce que j'avais prévu était arrivé : les assiduités de M. de Brévannes, interprétées par ses infâmes calomnies, m'avaient affreusement compromise. Je passais à Florence pour être sa maîtresse ; et lorsque Raphaël s'informa de moi, il n'y eut qu'une voix pour m'accuser. Pourtant, ne voulant pas se fier aux apparences, il était allé trouver loyalement M. de Brévannes, lui avait dit son amour pour moi, que nous étions fiancés... que souvent les jeunes filles, sans être coupables, étaient légères, inconsidérées... le monde méchant ; il supplia M. de Brévannes, au nom de l'honneur, de ne pas cacher la vérité ; quelle qu'elle fût, il le croirait.

—Et Charles de Brévannes ?

—Loin d'être touché de ce langage, il traita Raphaël avec hauteur et lui dit :

«—Puisque vous épiez Paula Monti depuis deux jours, vous devez savoir où est sa chambre.—Je le sais ; sans qu'elle me vît, ce matin même je l'ai aperçue à son balcon.—Eh bien ! trouvez-vous cette nuit à trois heures du matin devant ce balcon, vous aurez ma réponse.»

—Tu sais le reste... Brévannes dit alors insolemment à Raphaël : «Êtes-vous satisfait ?»

Dans sa rage, Raphaël le frappa au visage ; un duel s'ensuivit au point du jour, il succomba... Son dernier vœu fut de cacher sa mort à sa mère. Il préférait la laisser dans l'incertitude où l'on demeure souvent de longues années au sujet du sort des marins, que de lui faire savoir que ma trahison l'avait tué. Voilà ce que m'apprit Osorio. Cette funeste mission terminée, il repartit sans vouloir entendre un mot de mes protestations... J'ai entendu dire depuis qu'il était mort en Orient... et la mère de Raphaël attend toujours son fils... Et il est mort en me maudissant... mort en m'appelant et me croyant infâme et parjure... Mort... tué par Charles de Brévannes, calomniateur et meurtrier !

—Oh ! c'est affreux... Et votre tante Vasari ?... Après un instant de silence pendant lequel la princesse paraissait être sous le poids d'un souvenir pénible, elle reprit ainsi :

—Les lois sur le duel étaient d'une sévérité extrême : Charles de Brévannes partit le jour même ; Raphaël était inconnu à Florence ; ni Osorio ni le témoin de M. de Brévannes ne reparurent... Personne ne put donc trahir ce malheureux secret. Ma tante fut d'autant plus inconsolable du brusque départ de Charles de Brévannes que, son appui lui manquant, elle perdit son procès et fut complètement ruinée. Nous revînmes à Venise, où je tombai malade.

—Et un an après vous étiez princesse de Hansfeld.

—Oui, pour sauver ma famille d'une horrible infortune, je me résignai à ce mariage, qui aurait dû me paraître inespéré...

Grâce à la bonté, aux soins et à la délicatesse du prince, j'entrevoyais déjà des jours plus heureux ; à la reconnaissance allait peut-être succéder un sentiment plus doux... lorsque tout à coup M. de Hansfeld..., frappé de je ne sais quel vertige, oubliant sa bonté, sa douceur accoutumée... enfin,—reprit madame de Hansfeld avec un profond soupir,—commença la vie atroce que je mène... Quelquefois je me demande comment ma raison a pu supporter des chocs si violents sans s'ébranler. La crainte, la stupeur que me cause la conduite bizarre, effrayante du prince, me poursuivent jusque dans le monde où je vais parfois chercher, non des distractions, mais de l'étourdissement. Il y a six mois, je traînais cette vie misérable... en apparence si splendide, si heureuse, lorsque par hasard je rencontrai M. de Morville ; je le remarquai, parce que j'entendis vanter la fidélité qu'il avait vouée comme moi à un souvenir adoré... Partout on parlait de son dévouement, de sa délicatesse..., et surtout de sa tendre constance pour une femme dont il avait été forcé de se séparer... Attristé par son amour, pieusement dévoué à sa mère souffrante, il sortait peu... Il demeurait près de nous, rue Saint-Guillaume. Un jour, je trouvai une lettre sur le banc d'une partie réservée de notre jardin... Sans pouvoir comprendre par quel moyen cette lettre se trouvait là, mon premier mouvement, tu le sais, fut de croire qu'elle venait de lui.

Et je m'en assurai en restant, le lendemain, toute une journée cachée dans un massif, et le soir je vis tomber une autre lettre lancée d'une petite fenêtre cachée par un lierre.

M. de Morville semblait deviner les pensées qui m'agitaient : gaies, si j'étais gaie ; tristes, si j'étais triste ; sombres et désolées, si j'étais sombre et désolée ; ses lettres semblaient l'écho de mes impressions les plus fugitives.

—Comment les devinait-il ?

—En m'observant... il lisait sur mon visage la disposition de mon esprit..

—Il vous aimait bien...—dit Iris d'une voix profondément altérée.

—Tu le vois... Comme moi, M. de Morville regrettait un amour passé... et, chose étrange, fatale !... nos regrets communs ont servi pour ainsi dire de lien entre cet amour passé et notre amour nouveau.

—Vous pouvez aimer... Le prince vous a rendu votre liberté...

—Je le sais... je le sais... mais souvent aussi il est revenu sur ces dures paroles... Que de fois il a passé de la cruauté la plus froide... la plus dédaigneuse, la plus écrasante, à des paroles de tendresse adorable... Mais qu'importe maintenant... ses cruautés et ses tendresses me trouvent insensible... mon amour me donne le courage de les braver... mon amour !... et pourtant ma conscience me reproche d'oublier Raphaël ! ! ! Depuis que j'ai revu M. de Brévannes, il me semble qu'en redoublant de haine contre ce... meurtrier... je cherche à expier mon inconstance ; il me semble enfin que si j'obtenais une vengeance éclatante de cet homme, mon nouvel amour me serait pardonné... Et encore... malheur à moi !... ce nouvel amour a-t-il besoin d'être pardonné ?... une barrière insurmontable me sépare à jamais de M. de Morville...

—Une barrière insurmontable ?—dit Iris.

—Oui... je ne sais quelle fatalité me poursuit... mon âme commençait à renaître ; l'avenir le plus doux, le plus enchanteur s'ouvrait à moi ; je me croyais sûre de l'amour de M. de Morville... J'étais parvenue à me lier avec madame de Lormoy, une de ses parentes ; il avait demandé à m'être présenté... lorsque tout à coup il paraît me vouer l'aversion la plus profonde, il évite de me rencontrer avec une persistance si blessante, que je me suis décidée à cette démarche d'aujourd'hui.

—Et le motif de sa haine, marraine ?

—Oh ! ce n'est pas de la haine... il m'aime, mon enfant ; il m'aime aussi passionnément que je l'aime... quoique je lui aie caché ce sentiment. Mais, je te le répète... un obstacle insurmontable... nous sépare à jamais... Te dire ce que j'ai souffert à cette révélation, la force qu'il m'a fallu pour me contraindre... ce serait impossible... Eh bien ! pourtant j'aurais accepté cette position presque avec bonheur, sans cet infernal Brévannes.

—Comment cela ?

—Consacrée tout entière à cet amour triste et pur, je n'aurais jamais revu M. de Morville ; mais au moins j'aurais su qu'il m'aimait... autant que je l'aimais... L'humanité est si fantasque, que les raisons qui s'opposaient à ce que cet amour fût heureux, en auraient peut-être assuré la durée ; mais si M. de Brévannes parle... malheur... malheur à moi !... Le mépris succède à l'adoration dans le cœur de M. de Morville.. Cet homme si franc, si loyal, n'aura pas assez de dédain pour m'accabler... Méprisée par lui... ah ! je sais ce que j'ai souffert... lorsque je l'ai cru possesseur de ce fatal secret... Et songer que Brévannes peut me porter ce coup affreux en répandant de nouveau la calomnie infâme qui a causé la mort de Raphaël ; oh ! c'est à en devenir folle !...

—De tout cela, marraine, il résulte deux choses... Il faut connaître le mystère qui force Morville à vous fuir... il faut réduire Charles de Brévannes au silence...

—Oui, il le faudrait ; mais comment faire ? hélas !... oh ! je suis bien malheureuse !...

—Iris n'est rien pour vous ?—dit la jeune fille avec une farouche amertume.

La princesse en fut frappée et lui répondit avec bonté :

—Si, mon enfant ; je puis tout te dire, à toi... cela me soulage...

A ce moment un bruit grave, sonore, puissant, plein de suave harmonie, mais affaibli par la distance, arriva aux oreilles des deux femmes.

C'était le son d'un orgue dont on touchait avec un rare talent et une expression mélancolique. A ce son la princesse tressaillit et s'écria :

—Oh ! c'est lui... il veille encore... tiens, maintenant ma tête est si faible, que le bruit de cet orgue me semble effrayant, surnaturel... ce ne sont plus les sons de cet instrument que j'entends, mais les voix mystérieuses d'un monde invisible, répondant au prince qui les interroge... Oh ! grâce !... grâce !... cela m'épouvante !...

Par un hasard singulier, et comme si le vœu de la princesse eût été entendu, le chant de l'orgue expira lentement dans le silence de la nuit, en s'exhalant comme une plainte...

—Cet entretien m'a abattue, je frissonne,—dit Paula.

—Il faut vous coucher, marraine.

Après avoir présidé au coucher de madame de Hansfeld avec la plus grande sollicitude, et baisé respectueusement sa main, Iris ferma la porte de la chambre de sa marraine, plaça en travers un divan qui, découvert, formait un lit, et, après avoir verrouillé l'entrée de l'escalier secret, s'endormit profondément.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE X. LE PRINCE DE HANSFELD.

CHAPITRE X. LE PRINCE DE HANSFELD.

Une pièce immense, occupant une aile de l'hôtel Lambert, formait à elle seule l'appartement d'Arnold de Glustein, prince de Hansfeld, personnage mystérieux dont l'existence prêtait à de si étranges commentaires.

L'aspect de cette galerie suffisait de reste pour justifier tant d'accusations d'originalité. Nous y conduirons le lecteur, un peu après le moment où les sons de l'orgue avaient cessé, au grand plaisir de la princesse... c'est-à-dire alors que la pâle clarté d'un jour d'hiver commençait à dissiper la brume du matin...

Qu'on se figure une salle longue de cent pieds environ, un plafond rayé de solives saillantes, autrefois peintes et dorées, ainsi que les caissons qui les séparaient. Par un caprice du prince, toutes les fenêtres avaient été bouchées, sauf une haute, longue et étroite ogive, garnie de vitraux de couleurs, et placée à l'extrémité de la galerie. Le jour, pénétrant par cette étroite ouverture, produisait un effet bizarre, car il luttait contre la clarté des six bougies d'un petit lustre de cuivre rouge gothique, suspendu à l'une des poutrelles du plafond par un cordon de soie, très près du vitrail.

Grâce à ce mode d'éclairage, dont le foyer, factice ou naturel, se concentrait en cet endroit, qu'il fît nuit ou qu'il fît jour, la lumière, d'abord rassemblée dans la partie avoisinante de la croisée, s'amoindrissait de telle sorte, que le premier tiers de la galerie se trouvait dans un clair-obscur assez lumineux, mais que le reste de cette salle immense se perdait dans l'ombre.

Rien de plus étrange que la décroissance successive de cette lumière qui, d'autant plus vive qu'elle était d'abord filtrée par une haute fenêtre, s'éteignait insensiblement dans de profondes ténèbres.

La coloration des divers objets qu'elle frappait, participant aussi de cet affaiblissement gradué, semblait prendre des formes étranges.

Ainsi, vers l'extrémité de la galerie où venait mourir la lumière, ces dernières lueurs s'accrochant aux reliefs de quelques armures d'acier damasquinées, de rares étincelles de lumière scintillaient ça et là dans l'obscurité.

Presque à côté de l'unique petite porte qui communiquait à cette galerie, dans un coin sombre, on distinguait une forme blanchâtre. C'était un squelette bizarrement accoutré : sur son crâne il portait une mitre épiscopale, il s'appuyait d'une main sur un glaive du plus beau temps de la renaissance ; de l'autre main il tenait un luth d'ivoire à sept cordes, dont la base reposait sur la rotule ; par un caprice bizarre, une couronne de roses (rareté pour la saison) d'une fraîcheur et d'un parfum adorables surmontait ce luth ; un manteau de drap blanc, constellé d'X et d'M entrelacés, brodés en rouge, se drapait en plis majestueux sur la cage obscure de la poitrine du squelette, et ne laissait voir que l'extrémité du tibia et du pied droit. Ce pied, d'une petitesse remarquable, était (amère dérision !) chaussé d'un soulier de satin blanc, dont les cothurnes de soie flottaient en longue rosette sur l'os de la jambe, poli comme l'ivoire.

Si l'œil, s'habituant aux ténèbres, pouvait percevoir certains détails, on remarquait sur ces cothurnes de soie et sur ce soulier de satin quelques taches d'un brun rougeâtre... que l'on reconnaissait facilement pour des traces de sang.

Ce singulier objet de curiosité était posé sur un socle d'ébène merveilleusement rehaussé de bas-reliefs et d'incrustations d'argent et d'ivoire.

Par un étrange contraste, car là tout était contraste, les ornements de ce piédestal ne participaient en rien de la tristesse de l'ossuaire qu'il supportait ; tout ce que l'art florentin du xve siècle a de plus gracieux, de plus pur et de plus charmant, semblait revivre dans ce délicieux ouvrage, véritable chef-d'œuvre de ciselure et de sculpture. Néanmoins ces ornements enchanteurs n'étaient pas absolument étrangers au lugubre objet dont ils décoraient la base ; la figure du squelette, s'appuyant d'une main sur une épée nue, de l'autre sur une lyre, et portant une mitre épiscopale en tête, et un soulier de femme au pied ; cette figure, disons-nous, se retrouvait partout au milieu des plus charmantes combinaisons artistiques.

Ainsi, des amours supportés par ces fabuleux oiseaux de la renaissance, qui tenaient de l'aigle par la tête, par les ailes, et de la syrène par les capricieux enroulements de leur queue, semblaient enlever dans leurs petits bras cette lugubre image.

Ailleurs, des nymphes, dont les poses remplies d'une élégance à la fois chaste et voluptueuse eussent été avouées par les Grecs, se jouaient sous l'attique d'une salle du plus beau style, en s'occupant des apprêts de la toilette du fantôme ; l'une portait le glaive, l'autre la lyre, celle-ci la mitre.

Dans un coin de cet admirable bas-relief, deux ravissantes nymphes, tenant chacune un des cothurnes du soulier, le balançaient entre elles, tandis qu'un petit amour, niché dans l'intérieur de cette chaussure de Cendrillon, s'en servait comme d'une escarpolette...

Pendant ces apprêts, la sinistre figure à demi-couchée sur un lit grec à draperies traînantes, accoudée sur son bras gauche, regardait en souriant (comme une tête de mort peut sourire) les folâtres jeux des nymphes, tandis que de ses phalanges osseuses elle effeuillait un bouquet de roses que lui présentait un groupe d'adorables enfants.

Un petit trépied de vermeil d'un travail exquis, placé auprès de ce socle, pouvait à la fois servir de lampe et de cassolette à parfums.

Si les autres objets qui meublaient la galerie n'offraient pas cette bizarre alliance des sujets les plus funèbres et des idées les plus riantes, ils n'en étaient pas moins singuliers et remarquables, les uns par leur rareté, les autres par les incroyables mutilations qu'ils avaient subies.

Un tableau, placé dans une des zones de la galerie où n'arrivait qu'un demi-jour, représentait une femme d'une beauté rare ; à la fraîcheur du coloris, à la transparence voilée du clair-obscur, à la grâce divine du dessin, à la suavité de la touche, on reconnaissait la main inimitable de Léonard de Vinci... Mais, hélas ! au lieu de ce regard fluide, transparent, auquel le peintre avait sans doute donné la vie, les yeux, barbarement, outrageusement crevés, dardaient deux lames de stylets, fines, aiguës, étincelantes.

Était-ce une triste et sauvage raillerie de ce vieux dicton mythologique : Les yeux de la beauté lancent des traits mortels.

On ne pouvait voir sans indignation cet outrage à l'un des chefs-d'œuvre de l'art, et pourtant, un peu plus loin, on admirait une sorte de petit monument de marbre blanc aux ornements empruntés aux mythologies païenne et chrétienne.

Dans un cartouche supporté par des amours et par des anges, on lisait en lettres d'or : Phidias, Raphaël ; puis au bas une sorte de prie-Dieu (qu'on pardonne cette profanation de l'adoration due au seul Créateur en faveur de la créature) dont le coussin de velours usé prouvait un fréquent usage, comme si quelque fervent et religieux admirateur de ces deux génies immortels venait souvent leur demander à genoux de hautes inspirations, ou les remercier des ineffables jouissances que la science du beau donne à l'homme.

En effet, des gravures ou des copies des plus beaux cartons de Raphaël, placées tout auprès de quelques fragments des bas-reliefs du Parthénon, choisis avec un goût excellent, annonçaient un amour et un sentiment de l'art qui semblaient incompatibles avec la barbarie dés mutilations dont nous avons parlé.

A mesure que l'on se rapprochait de la zone la plus lumineuse de cette galerie, étrange retraite du prince de Hansfeld, les objets changeaient aussi de caractère... Plus ils devaient être éclairés, plus ils augmentaient de splendeur.

Ainsi, près de la fenêtre, on voyait une rare collection d'armes indiennes et orientales, des sabres d'argent incrustés de corail, des poignards au fourreau de velours rouge brodé d'or, à la poignée enrichie de pierres précieuses ; le bleuâtre acier de Damas se recourbait sous sa garde d'or étincelante de rubis et d'émeraudes ; des boucliers indiens aux reliefs de vermeil étaient constellés de pierreries.

Près de la fenêtre, c'était un fourmillement lumineux, coloré, scintillant, éblouissant, auquel la lumière prismatique des vitraux donnait encore des tons plus chauds et plus riches ; il est impossible de nombrer les curieux objets d'orfèvrerie émaillés, ciselés, entassés sur des étagères de nacre qui avoisinaient la fenêtre.

A voir tomber de la haute fenêtre cette éblouissante cascade de lumière irisée par les lueurs chatoyantes des objets qui la reflétaient, on eût dit une de ces nappes d'eau que le soleil colore de toutes les nuances du prisme.

Cette comparaison semblait d'autant plus vraie que, immédiatement au-dessous de la croisée, et occupant toute la largeur de sa baie, on voyait un grand buffet d'orgue :

deux figures d'anges de trois pieds de haut, sculptées en ivoire, supportaient le clavier de l'instrument, de même matière ; le reste du buffet, dont le sommet atteignait l'appui de la fenêtre, se composait de panneaux gothiques, aussi d'ivoire ; travaillés à jour comme une dentelle, ils n'altéraient en rien la sonorité de l'instrument ; quatre sveltes cariatides d'argent, émaillées de couronnes d'or, ornées de pierreries, comme des ostensoirs, séparaient ces légers panneaux, et supportaient une frise en pierres dures, représentant une guirlande de feuilles, de fleurs et de fruits... cerises de cornaline, prunes d'améthyste, abricots de topaze, bluets de lapis, feuilles de malachite, jacinthes d'aigues marines, luttaient d'éclat et de vérité relative.

Cet orgue, de dix pieds de haut et de cinq pieds de large, remplissait le soubassement de la longue fenêtre à vitraux coloriés, percée à l'une des extrémités de la galerie.

L'espace qui restait de chaque côté de cette fenêtre pour atteindre les parois latérales de la galerie, était rempli, encombré des innombrables richesses dont nous avons parlé.

Le prince de Hansfeld était assis devant cet orgue d'ivoire ; il portait une longue tunique de laine noire serrée autour de sa taille ; une sorte de berret de velours de même couleur laissait échapper de longues mèches de cheveux blonds qui tombaient en profusion sur ses épaules un peu courbées.

Ses larges manches étaient presque relevées jusqu'au coude par la position que prenaient ses mains en parcourant le clavier. Ses bras amaigris, ses mains fluettes, effilées, étaient d'une blancheur de marbre ; mais les ongles longs, durs, polis comme des agates, n'avaient pas cette nuance rose, signe certain de la santé ; ils étaient cerclés d'un pâle azur ; la position de la tête un peu repliée en arrière annonçait que le prince de Hansfeld avait les yeux levés au plafond.

Après s'être interrompu un moment, il recommença à jouer de l'orgue, mais pianissimo.

Était-ce la qualité supérieure de cet admirable instrument, était-ce la puissance du talent de l'exécutant ? jamais orgue n'exhala des sons à la fois plus suaves, plus sonores, plus mélancoliques, d'une tristesse, si cela peut se dire, plus passionnée !

Il serait impossible de deviner quel était le motif de ces chants d'une expression à la fois plaintive comme un soupir... ineffable comme le sourire d'une mère à son enfant... harmonie vague, indécise, capricieuse comme la pensée qui, flottant au milieu des nuages d'une imagination attristée, aperçoit quelquefois l'azur d'un ciel pur, éclairci, serein...

Le cœur le plus bronzé se fût amolli, détendu à ces mélodies pénétrantes, douces comme une rosée de larmes.

Au milieu, du silence de la nuit, les sons déjà si graves de l'orgue augmentaient encore de solennité ; ils montaient au ciel... comme l'encens...

Il y avait surtout une phrase d'une pureté charmante qui revenait souvent et comme par intermittence dans le chant de l'orgue.

Pour rendre les idées qu'éveillait cette phrase enchanteresse, jouée sur les notes les plus élevées, les plus cristallines de l'instrument, il faudrait évoquer les idéalités les plus riantes, les plus jeunes, les plus fraîches ;

Tout ce qu'il y a de perles humides sur la mousse et de lueurs rosés dans l'aube d'un beau jour de printemps ;

Tout ce qu'il y a de mystère, de rêverie dans les clartés argentines de la lune, lorsqu'au milieu d'une tiède nuit d'été elles se jouent dans la pénombre des grands bois qui semblent frissonner amoureusement aux solitaires accents du rossignol ;

Tout ce qu'il y a de bonheur, de joie candide, d'espérance ingénue dans le doux refrain d'une jeune fille de seize ans qui chante, parce qu'elle se sent heureuse en regardant sa mère et en voyant le soleil dorer la cime des arbres au moment où les fleurs redressent leur calice embaumé ;

Tout ce qu'il y a enfin de doux, de grave, d'élevé dans la contemplation où nous plonge souvent l'incommensurable scintillation des astres qui décrivent leurs cours dans l'immensité ;

Oui, à peine cette évocation de riantes poésies donnerait-elle une idée de la mélodie pleine de grâce et de sérénité qui, à d'assez longs intervalles, revenait se dessiner, pour ainsi dire, rose, lumineuse et sereine, sur la couleur sombre du morceau que jouait le prince...

Quant à ce morceau que l'on pourrait considérer comme l'expression constante du caractère d'Arnold de Hansfeld, c'était l'idéalisation de la rêverie allemande, ou la douce fantaisie de Mignon, non celle qui fait éclore de gracieux mirages, mais celle qui, dans sa noire tristesse, évoque le pâle fantôme de Lénore.

La tristesse d'Arnold était caractéristique en cela qu'elle était résignée, mais non pas amère et irritée.

Il semblait se complaire à moduler avec amour la phrase musicale dont nous avons parlé, comme on s'abandonne à un souvenir chéri de sa jeunesse.

Le tintement aigu, strident et prolongé d'un timbre le fit tressaillir douloureusement.

A ce bruit aigre, il interrompit de nouveau son chant... Les dernières vibrations de l'orgue s'exhalèrent dans la vaste galerie comme un long soupir.

Arnold inclina avec accablement sa tête sur sa poitrine ; ses mains blanches et effilées, se détachant du clavier, retombèrent inertes sur ses genoux. Sa taille mince et frêle se courba, la force factice, fiévreuse, qui l'avait jusqu'alors soutenu, l'abandonna ; il s'affaissa sur lui-même...

Les premières lueurs d'une matinée d'hiver, se joignant à la clarté des bougies du lustre gothique, formaient une lumière fausse, lugubre comme celle des cierges qui brûlent pendant le jour autour d'un lit mortuaire ; cette lumière tombait d'aplomb sur le front et sur la saillie des joues d'Arnold, car il avait la tête inclinée sur sa poitrine.

A travers ses longs cils baissés, on aurait pu voir la prunelle immobile perdre l'humide éclat de son bleu limpide, et devenir fixe, presque terne.

Ses doigts se roidirent par l'intensité du froid ; car depuis longtemps le feu était éteint dans la vaste cheminée...

A ce moment, le tintement du timbre retentit de nouveau... et par deux fois.

Le prince sembla sortir d'un sommeil léthargique, se leva péniblement et alla au fond de la galerie, dans laquelle on ne pouvait entrer que par une petite porte épaisse et bardée de fer.

Arnold ouvrit à moitié et d'un air soupçonneux un guichet pratiqué dans cette porte, et dit d'une voix faible :

—C'est vous, Frank ?

—Oui, Arnold... voici le jour... Tiens... prends la cassette, mon cher enfant—répondit une autre voix un peu cassée.

—C'est bien vous... Frank ?—répéta le prince.

—Par tous les saints, qui veux-tu que ce soit, sinon le vieux Frank ?... ouvre la porte... tu me verras en pied...

—Oh ! non, non, pas aujourd'hui...

—Calme-toi... mon cher enfant... tu as tes vapeurs... je le sais... mais prends donc la cassette... j'ai acheté le pain d'un côté... les fruits de l'autre...

Le prince allongea la main, et prit avidement une petite caisse de bois d'acajou cerclée d'acier qu'on lui passa par le guichet...

—Bonne nuit... ou plutôt bonjour, Arnold.

—Adieu, Frank...

Et le guichet se referma.

Non loin de la porte était un lit composé de deux épaisses et soyeuses peaux d'ours étendues sur un vaste divan. Arnold s'assit sur ce lit et mit la cassette sur une petite table d'ébène d'un curieux travail où était déposée une paire de pistolets chargés.

—Il prit une clef sur cette table et ouvrit la cassette ; elle contenait un petit pain sortant du four et quelques fruits d'hiver.

Le prince regarda ces comestibles dignes d'un anachorète avec une sorte de défiance, ses soupçons luttaient contre son appétit ; pourtant il cassa le pain en deux morceaux, et après avoir longtemps examiné, flairé, il le porta enfin à ses lèvres...

Mais tout à coup il le jeta loin de lui avec épouvante...

Alors, cachant sa figure dans ses mains, Arnold de Hansfeld se renversa sur son lit en pleurant avec amertume.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XI. LE PÈRE ET LA FILLE.

CHAPITRE XI. LE PÈRE ET LA FILLE.

Berthe de Brévannes allait ordinairement passer chez Pierre Raimond, son père, les matinées du dimanche et du jeudi. Il demeurait toujours île Saint-Louis, rue Poultier, près de l'hôtel Lambert, habité par le prince de Hansfeld.

Depuis le retour de sa fille à Paris, le vieux graveur ne l'avait pas revue ; mais, prévenu de son arrivée, il l'attendait le dimanche matin, car les différentes scènes que nous venons de raconter s'étaient passées dans la nuit du samedi.

Pierre Raimond, tout heureux de cette visite, tâchait, selon sa coutume, de donner un air de fête à son pauvre logis, composé d'une petite cuisine et de deux chambres situées au quatrième étage.

Des fenêtres on dominait le quai, la Seine ; à l'horizon s'élevaient les massifs d'arbres du Jardin-des-Plantes, et plus loin encore le dôme du Panthéon.

La chambre autrefois occupée par Berthe était pour le graveur l'objet d'une sorte de culte. Rien n'y avait été changé ; on y voyait encore le petit lit de bois peint en gris, les rideaux de coton blancs, l'antique commode de noyer qui avait appartenu à madame Raimond, un vieux et mauvais piano en merisier où Berthe avait étudié et appris son art ; enfin, sous verre et renfermées dans un cadre, les couronnes que la jeune fille avait remportées au Conservatoire.

Pierre Raimond avait soixante-dix ans ; sa grande taille était courbée par l'âge ; son crâne chauve, sa barbe blanche, qu'il ne rasait plus depuis plusieurs années, ajoutaient encore à l'austérité de ses traits ; ses paupières toujours à demi baissées témoignaient du mauvais état de sa vue affaiblie par l'excès du travail ; cette infirmité, jointe à un léger tremblement nerveux, suite d'une longue maladie, l'avait obligé de renoncer à la gravure de la musique, et à accepter, malgré sa répugnance, une pension de douze cents francs de M. de Brévannes.

La chambre de Pierre Raimond, qui lui servait autrefois d'atelier, était d'une scrupuleuse propreté. Au-dessus de la fenêtre on voyait son établi de graveur, ses burins depuis longtemps abandonnés, et quelques planches préparées pour la gravure de la musique ; une couchette de fer, une table, quatre chaises de noyer, composaient cet ameublement d'une simplicité stoïque.

Un vieux sabre d'honneur, gagné par Pierre Raimond, ancien volontaire des armées de la république, ornait son alcôve. Au-dessous de ce sabre était encadré un exemplaire de ce fameux appel fait par la Convention au peuple lors de l'assassinat des envoyés français :

Le neuf floréal de l'an sept,

A neuf heures du soir,

Le gouvernement autrichien a fait assassiner les ministres

la république française : Bonnier, Roberjot et Jean

Debry, chargés par le Directoire exécutif

de négocier la paix de Rastadt.

LEUR SANG FUME... IL DEMANDE... IL OBTIENDRA VENGEANCE !

Pierre Raimond conservait religieusement ce curieux spécimen de la farouche éloquence de cette époque sanglante, terrible, mais non pas sans gloire. Il est inutile de dire que le graveur était resté fidèle à l'utopie républicaine, dans ce qu'elle avait de généreux, de patriotique.

Probe et rude, juste et loyal, on ne pouvait reprocher à Pierre Raimond que des idées trop absolues sur les différences morales qui existaient, selon lui, entre les riches et les pauvres.

S'il poussait jusqu'à l'exagération l'orgueil de la pauvreté, il faisait excuser ce travers par le plus noble désintéressement.

Ainsi, pouvant épouser la fille d'un riche éditeur de gravures, il avait refusé, parce qu'il aimait la mère de Berthe, aussi pauvre que lui.

Après trente ans de travail et d'économie, il était parvenu à amasser vingt-cinq mille francs qu'il destinait à sa fille. Un notaire banqueroutier lui vola cette somme ; il redoubla de labeur afin de donner au moins à sa fille, très jeune encore, une profession qui la mît à l'abri du besoin.

On pense avec quelle inquiétude Pierre Raimond attendait Berthe.

Enfin une voiture s'arrêta sur le quai ; il entendit dans l'escalier un pas léger, rapide et bien connu.

Quelques secondes après, Berthe embrassait son père.

—Enfin... te voilà, te voilà—répétait le vieillard d'une voix émue, en serrant sa fille dans ses bras.

—Mon bon père !... disait Berthe en pleurant.

Pierre Raimond débarrassa lui-même la jeune femme de son chapeau, de son manteau, qu'il porta sur son lit ; puis, la faisant asseoir dans son fauteuil, au coin du feu, il prit ses mains qui étaient froides.

—Pauvre petite... tu es glacée, réchauffe-toi...

—Père.. tu gâtes toujours ton enfant...

Sans lui répondre, le vieillard la regardait avec bonheur.

—Te voilà donc.. Depuis six mois... six mois !...

—Pauvre père... le temps t'a bien duré...

—Mais tu étais heureuse ?...

—Oui, oh ! oui...

—Bien heureuse ?...

—Comme toujours...

—Jusqu'à présent ton bonheur a fait mon courage... Ainsi ton mari... est pour toi toujours bon, prévenant, dévoué ?...

—Sans doute...

—Et pendant ton séjour en Lorraine ?... Ces six grands mois passés dans le tête-à-tête ont été plus doux encore pour toi, s'il est possible, que le temps de ton séjour à Paris ?

—Oui, mon père.

—Tu es toujours fière d'être sa femme ?

—Toujours... Mais pourquoi ces questions ?

—Brévannes est enfin tel que tu l'avais jugé lorsque tu m'as déclaré que tu n'épouserais que lui ?

—Oui, certainement—répondit Berthe de plus en plus étonnée des paroles de son père, paroles qui prouvent du moins qu'elle lui avait soigneusement caché ses chagrins.

—C'est toujours enfin l'homme digne d'inspirer la passion dont tu serais morte, malheureuse enfant, si j'avais persisté dans mes refus ?...

—Oui, mon père... Charles n'a pas changé.

—Dieu soit loué ! Eh bien ! je l'avoue... je me suis trompé...

—Trompé ?... Et sur qui, bon père ?

—Tu ne sais pas pourquoi, cette année, j'attendais ton retour avec plus d'impatience encore que les autres années ?

—Mon Dieu, non.

—Tu ne sais pas pourquoi je suis doublement ravi de te voir aujourd'hui ?

—Explique-toi donc... Mais, mon Dieu !... tu pleures... tu pleures !

—Et tu ne sais pas pourquoi je pleure... mais c'est de joie, vois-tu... oh ! bien de joie.

—Oh ! tant mieux !

—Mon enfant... l'épreuve a assez duré.

—Quelle épreuve ?

—Je souffrais tant ! vieux, infirme, réduit à passer mes jours seul... moi, qui depuis ta naissance n'avais pas manqué de t'embrasser le matin et le soir... j'avais reporté sur toi la tendresse que j'avais pour ta mère... Quelle amertume d'être condamné à ne te voir que quelques heures par semaine et à ne pas te voir pendant des mois entiers.

—Bon père... je souffrais bien aussi...

—Ce n'est pas tout encore : le temps que tu as passé ici pendant que ton mari était en Italie m'avait rendu notre nouvelle séparation plus pénible encore ; c'était te perdre une seconde fois.

—Mais, mon père...

—Je sais ce que tu vas me dire... aux premiers jours de ton mariage, Brévannes m'avait offert un petit appartement dans sa maison... Bien souvent depuis tu étais revenue sur cette proposition... je t'avais constamment refusée...

—Hélas ! oui.

—C'est que, vois-tu, je doutais de Brévannes ; je doutais de la durée de cet amour, d'abord si violent... Je n'aurais pu être tranquille spectateur de tes chagrins ; ma défiance même aurait troublé ton ménage. Je me suis donc imposé un rigoureux devoir... je me suis dit : J'attendrai... Berthe ne m'a jamais menti... Si, après quatre années de mariage, elle est aussi heureuse qu'elle le dit, je verrai là une garantie certaine pour l'avenir et une preuve de la bonté du cœur de Brévannes.

Ce moment est arrivé. Ton mari est digne de toi ; aujourd'hui je lui dirai : J'ai douté de vous, j'ai eu tort... je vous en demande pardon... Maintenant j'ai foi et confiance en vous... j'accepte l'offre que vous m'avez faite... je ne vous quitterai plus, ni vous ni Berthe.

—Tu dis, père ?—s'écria Berthe.

—Je dis, mon enfant chérie, que je n'ai plus assez d'années à vivre pour les passer loin de toi... Ma foi, je me laisse être heureux tout à mon aise ; ton mari, toi et moi, nous ne nous quitterons plus... désormais.

Berthe se jeta en pleurant au cou du vieillard.

Il se méprit sur ce mouvement, sur ces larmes, et pressa tendrement la jeune femme dans ses bras.

—Allons, allons, folle... qu'adviendra-t-il donc des chagrins si la joie t'agite et t'éplore à ce point...

—Entre nous—ajouta Pierre Raimond en souriant—je fais le brave, le Brutus, et je suis aussi ému que toi... en pensant que je ne te quitterai plus.

Il passa sa main tremblante sur ses yeux humides.

La position de Berthe était cruelle.

M. de Brévannes, non content d'avoir comblé la mesure de ses torts envers elle, venait encore de lui reprocher durement la modique pension qu'il faisait à son père. A ce moment même Pierre Raimond, abusé par les généreux mensonges de sa fille, s'apprêtait à aller vivre chez M. de Brévannes dans la plus complète intimité.

Berthe avait pu jusqu'alors dissimuler à son père ses chagrins croissants, attribuer sa tristesse à ses regrets de vivre éloignée de lui ; mais les espérances de Pierre Raimond contrastaient tellement avec la scène cruelle qui s'était passée la veille entre Berthe et M. de Brévannes, que la jeune femme resta frappée de stupeur, presque de crainte.

Au lieu d'accueillir la résolution de son père avec la joie la plus vive, par un mouvement involontaire elle se jeta en pleurant dans ses bras.

Pierre Raimond connaissait le cœur de sa fille ; il attribua d'abord ses pleurs à la joie, à une surprise inespérée ; mais ces larmes se changèrent en sanglots. Berthe reposa sa tête sur l'épaule du vieillard, et de temps en temps elle serra ses mains dans les siennes par un mouvement convulsif.

Pierre Raimond comprit une partie de la vérité ; ses anciens soupçons revinrent, il repoussa presque brusquement sa fille, et s'écria d'une voix sévère :

—Berthe... vous me trompiez... Vous n'êtes pas heureuse !...

Berthe, rappelée à elle-même par ces paroles, frémit de son imprudence, et regretta malheureusement trop tard l'émotion qu'elle n'avait pu cacher.

Elle allait rassurer son père, lorsque la porte s'ouvrit :

—Mon mari !...—s'écria Berthe avec crainte. M. de Brévannes entrait chez le graveur.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XII. LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE.

CHAPITRE XII. LE BEAU-PÈRE ET LE GENDRE.

L'apparition de M. de Brévannes fit régner un silence de quelques instants entre les trois acteurs de cette scène.

Berthe frémit en lisant sur les traits de son mari l'ironie et la dureté.

L'austère figure de Pierre Raimond, jusqu'alors douce et bonne, prit tout à coup un caractère d'énergie hautaine. Redressant sa grande taille, et mettant sa fille derrière lui comme pour la protéger, il marcha deux pas à la rencontre de M. de Brévannes :

—Que voulez-vous, monsieur ?

—Je voulais savoir, monsieur, si madame ne m'en imposait pas, si elle venait passer la matinée chez vous, ainsi qu'elle me l'a dit ; j'ai mes raisons pour en douter.

—Ah ! Charles !—dit tristement madame de Brévannes.

—Je vous défends de soupçonner ma fille de mensonge, monsieur.

—Mon père...—s'écria Berthe.

—Je n'ai, monsieur Raimond, de compte à rendre à personne... Si je soupçonne ma femme de mensonge, c'est que...

—Si elle a menti... ce n'est pas à vous, c'est à moi—s'écria Pierre Raimond en interrompant son gendre.

—Comment cela, monsieur ?—dit celui-ci en regardant Berthe avec étonnement.

—Charles, je vous en conjure... Et vous, mon père...

—Elle m'a menti—reprit le vieillard d'une voix forte ;—tout à l'heure encore, elle se disait heureuse...

—Ah ! j'y suis—reprit froidement M. de Brévannes—madame est venue parler ici de son bonheur avec des gémissements hypocrites...

C'est fort adroit...

—Monsieur de Brévannes—s'écria Pierre Raimond—il y a quatre ans, ma fille se mourait dans cette chambre... Je vous disais : J'aime mieux perdre maintenant cette enfant... que la perdre un jour par suite des tortures que vous lui causerez... J'avais raison, vous la tuerez !

—Mon père—dit Berthe—je ne dois pas vous laisser dans une fâcheuse erreur... Il m'en coûte, mais je dirai la vérité ; je ne justifierai pas par mon silence les reproches peu mérités, je vous l'assure, que vous adressez à mon mari... J'ai pu vous cacher quelques contrariétés domestiques auxquelles les meilleurs ménages n'échappent pas. Vous étiez si content de me savoir complètement, absolument heureuse, que je voulais vous laisser cette illusion ; elle ne nuisait à personne, et j'espérais vous rapprocher de celui que vous jugez trop sévèrement.

—Ma fille, je connais votre faiblesse ; c'est à moi d'être sévère...

—D'être sévère !—s'écria M. de Brévannes avec un éclat de rire sardonique...—d'être sévère... Ah cà ! est-ce que je suis ici à l'école, monsieur Raimond ? A qui croyez-vous parler, s'il vous plaît ?

—Au bourreau de ma fille...

—Ceci tombe dans l'exagération, monsieur Raimond... vos souvenirs révolutionnaires vous égarent...

—Berthe... emmène cet homme...—dit froidement le graveur.

—Charles, je vous en prie, venez... venez. Mon père, à jeudi... pardonnez-moi de vous quitter sitôt... peut-être reviendrai-je demain,—dit Berthe en voulant à tout prix rompre cette fâcheuse conversation.

—Puisque vous êtes en train de donner des leçons, monsieur—dit M. de Brévannes—dites donc à votre fille qu'il est toujours maladroit de témoigner à son mari de méprisantes froideurs lorsqu'il aurait peut-être le droit d'être jaloux...

—Berthe, que veut-il dire ?

—Ah ! Charles... est-ce à vous de rappeler cette scène...

—Je ne suis pas dupe, madame, de votre feinte délicatesse... de vos beaux scrupules... Il y a là-dessous... quelque intrigue... je la pénétrerai...

—De grâce, Charles, ne parlons pas de cela ici... Adieu, mon père.

Après un moment de silence, Pierre Raimond dit à sa fille :

—Berthe... méritez-vous ce reproche ?

—Non, mon père...—répondit Berthe avec dignité.

—Je vous crois, mon enfant... Maintenant, monsieur, écoutez-moi. Pendant quatre ans j'ai été votre dupe, j'ai cru ma fille heureuse ; aujourd'hui je sais la vérité... Berthe n'a pas au monde d'autre appui que moi... je suis infirme, pauvre, vieux... il n'importe, prenez garde...

—Des menaces, monsieur...

—Oui, notre position sera nette... Dès aujourd'hui... je renonce aux secours que j'avais acceptés à la seule instance de ma fille...

—Il vous est plus commode d'être ingrat...

—Ingrat... parce que j'ai bien voulu ménager votre orgueil...

—Mon père...

—Ainsi, monsieur—dit Pierre Raimond—c'est de vous à moi, d'homme à homme, que vous me rendrez compte du bonheur de ma fille... Je vous donne quinze jours pour abjurer vos torts...

—Quinze jours ? Pas davantage ?...

—Et si au bout de quinze jours vous n'êtes pas pour Berthe ce que vous devez être...

—Eh bien ! monsieur, que ferez-vous ?

—Vous le verrez.

—Venez, madame—dit M. de Brévannes en prenant Berthe par le bras.

—Mon père, adieu... Je reviendrai ; de grâce, calmez-vous.

—Vous reviendrez si je vous le permets—dit M. de Brévannes avec ironie.

—Sois tranquille, mon enfant, je veillerai sur toi—dit Pierre Raimond.

Berthe suivit son mari en pleurant.

Le vieillard resta seul.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XIII. UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION.

CHAPITRE XIII. UNE PREMIÈRE REPRÉSENTATION.

On donnait ce soir-là à la Comédie-Française la première représentation du Séducteur, comédie en cinq actes et en vers.

Cette œuvre était le début littéraire de M. le vicomte de Gercourt. Très jeune encore et fort à la mode, d'une figure extrêmement agréable, il passait à bon droit dans le monde pour un homme d'esprit, gracieux, de manières charmantes, et du caractère le plus honorable.

La première représentation de sa comédie avait nécessairement attiré la meilleure compagnie de Paris, à laquelle il appartenait.

Grâce à son naturel aimable et bienveillant, et surtout à quelques revers de fortune qui avaient suffisamment contenté l'envie, pendant longtemps M. de Gercourt n'avait pas eu d'ennemis. Malheureusement son ambition littéraire (ambition louable, noble, grande, s'il en est pour un homme de cette sorte) lui créa d'innombrables et d'hostiles jalousies. Quelques rares amis lui restèrent fidèles, mais une chute humiliante et ridicule aurait seule pu lui rendre la bienveillance générale.

La majorité des gens de lettres voyait avec jalousie les débuts de cet intrus, de ce profane.

Nous n'avons jamais compris cette aigreur des gens du monde et des écrivains contre un homme dont le seul tort est de vouloir élever ses loisirs à la dignité des lettres.

Nous conduirons le lecteur dans quelques loges différentes, où il rencontrera plusieurs personnages de cette histoire que la curiosité générale avait attirés à cette solennité dramatique.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XIV. PREMIÈRES LOGES N° 7.

CHAPITRE XIV. PREMIÈRES LOGES N° 7.

Berthe de Brévannes occupait une des places de cette loge ; son mari était derrière elle ; les deux autres places étaient vacantes.

Berthe, coiffée en cheveux, portait une robe de crêpe noir ; sa belle chevelure blonde, son teint pur et transparent, son cou et ses épaules d'ivoire brillaient d'un doux éclat ; ses traits étaient empreints de mélancolie, car, trois jours auparavant, son mari avait eu avec Pierre Raimond le pénible entretien que nous avons raconté ; elle aurait désiré rester chez elle ; mais, craignant d'irriter M. de Brévannes, elle avait consenti à l'accompagner.

Ce dernier, par un de ces contrastes fort naturels à l'homme, était profondément blessé de la froideur de sa femme, et il s'obstinait à en triompher, moins par repentir du passé, que pour obéir à l'opiniâtreté naturelle de son caractère. Mais en vain il tâchait de lui faire oublier les torts dont il devait rougir ; elle avait été trop cruellement ulcérée pour se guérir si vite.

M. de Brévannes avait loué une loge pour cette curieuse représentation, dans le but d'être agréable à sa femme.

La toile n'était pas encore levée, peu à peu la salle se garnissait. Berthe allait fort rarement dans le monde ; malgré sa tristesse, elle regardait avec une curiosité d'enfant les personnes qui arrivaient dans les loges, puis retombait dans de pénibles préoccupations.

M. de Brévannes, impatienté du silence de sa femme, lui dit en contraignant sa mauvaise humeur :

—Berthe, qu'as-tu donc ?

—Je n'ai rien, Charles...

—Vous n'avez rien, vous n'avez rien, et vous êtes triste à périr.

En admettant que j'aie eu des torts... vous me les faites cruellement sentir...

—Je voudrais pouvoir les oublier... peut-être un jour...

—La perspective est agréable.

—Ce n'est pas ma faute, mais ne parlons plus de cela. Vous savez que les motifs de tristesse ne me manquent pas.

—Est-ce pour votre père que vous dites cela ?... Avouez au moins qu'il a été bien violent envers moi...

—Il m'aime tant... qu'il s'est encore exagéré vos torts... Il n'a que moi au monde... Aussi, Charles, je ne puis croire que vous me refusiez désormais la permission d'aller le voir comme de coutume.

—Ma petite Berthe, vous êtes trop jolie pour que je ne mette pas des conditions à cette promesse.

—Mon ami, soyez généreux tout à fait.

—Ce que vous dites là est flatteur, dit brusquement M. de Brévannes ; puis il reprit doucement : Allons, voyons, vous faites de moi tout ce que vous voulez ; j'y consens.

—Vrai... vrai... je pourrai retourner chez mon père, dit Berthe en se retournant vers lui les yeux brillants, la physionomie presque radieuse.

M. de Brévannes, placé dans le fond de la loge, se mit en riant la main sur les yeux et dit :

—Je ne veux pas te voir pour pouvoir tenir ma promesse.

—Oh ! merci ! merci, Charles ! me voilà heureuse pour toute la soirée.

—C'est-à-dire jolie... et tant mieux, car mon amour-propre de mari n'aura pas à craindre pour toi le voisinage de madame Girard.

—Je n'ai pas la prétention de lutter avec elle.

Mais comme elle arrive tard... Êtes-vous sur qu'elle aura reçu le coupon que vous lui avez envoyé il y a deux jours ?

—Sans doute, on l'a remis à Girard lui-même ; mais en sa qualité de merveilleuse... surnuméraire, madame Girard ne peut arriver qu'après tout le monde... pour produire son effet.

—Charles, vous êtes méchant.

—Parce que madame Girard est ridicule, parce qu'elle gâte une jolie figure par les plus sottes prétentions du monde... Elle n'a qu'une pensée, celle d'imiter, ou plutôt de parodier en tout la mise de madame de Luceval, parce que celle-ci est la femme la plus à la mode de Paris.

—En effet, vous m'avez déjà parlé de ce travers de madame Girard. Je voudrais bien voir madame de Luceval... la marquise de Luceval, je crois ? on la dit charmante.

—Charmante, très originale, risquant des toilettes qui ne vont qu'à elle, et que cette petite sotte de madame Girard copie avec acharnement, sous le prétexte qu'elle lui ressemble.

—Est-ce qu'en effet ?...

—Oui—reprit M. de Brévannes—comme une oie ressemble à un cygne...

A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et madame Girard entra suivie de M. Girard, manufacturier enrichi, portant l'éventail, le flacon de sa femme ; de plus, il avait, en manière de plastron, entre son habit et sa redingote, une petite chancelière en maroquin doublée d'hermine, madame Girard ayant toujours très froid aux pieds, disait-elle, ce qui n'était pas vrai ; mais elle avait vu un des valets géants et poudrés de la marquise de Luceval la suivre en portant une pareille chancelière, et, à défaut d'un valet de pied géant et poudré, le pauvre M. Girard se chargeait de la fourrure.

Madame Girard était une petite femme brune, rougeaude, assez bien faite, qui eût été jolie sans d'insupportables affectations. La pauvre Berthe ne put cacher sa surprise en voyant la singulière coiffure de madame Girard.

Voici en quoi consistait cette chose, bien faite pour exciter l'étonnement.

Qu'on se figure une espèce de casquette polonaise en velours noir et à petite visière, ornée d'un bouquet de plumes blanches attachées sur le côté par un gros chou de satin ponceau, le tout crânement posé un peu de travers sur la tête de madame Girard, dont les cheveux bruns étaient crêpés en grosses touffes.

Avec cette chose madame Girard portait une robe montante de velours nacarat à corsage juste comme un habit de cheval et ornée de brandebourgs de soie assortis à la couleur.

Cet habillement n'avait rigoureusement rien de ridicule ; mais complété par la casquette à plumes, il devenait si extraordinairement étrange, qu'il fit, pour ainsi dire, événement dans la salle... et toutes les lorgnettes commencèrent à se diriger sur madame Girard, qui ne se possédait pas d'aise, tandis que Berthe rougissait de confusion.

M. de Brévannes se mordit les lèvres de dépit en se voyant, lui et sa femme, pour ainsi dire affichés par l'inconcevable casquette de madame Girard ; il ne put s'empêcher de dire tout bas au Girard :

—Quelle diable de coiffure a donc choisie votre femme, elle qui se met toujours si bien ?

Le pauvre mari donna un coup de coude à M. de Brévannes d'un air effaré, en lui disant tout bas :

—Chut !...

Pendant ce temps-là, madame Girard, se penchant hors de sa loge, regardait de tous côtés avec une expression d'impatience.

—Alphonsine—lui dit tendrement M. Girard—est-ce que tu cherches quelqu'un ?

—Sans doute—reprit Alphonsine d'un petit air agaçant, malicieux et triomphant—je cherche la marquise de Luceval, elle va être joliment furieuse..

—Pourquoi donc cela, madame ?...—demanda Berthe, qui ne savait quelle contenance garder.

—Il s'agit d'un excellent tour—reprit madame Girard—que j'ai joué à la marquise ; vous savez combien elle tient à avoir la primeur des modes, et à ce qu'on ne porte rien qu'après elle. Je vais, il y a deux jours, chez Barenne, notre marchande de modes à la marquise et à moi, et je lui demande, comme toujours, si la marquise n'avait rien commandé pour ce soit, tout Paris devant être aux Français. Après des difficultés sans nombre je lui arrache le grand secret. La marquise de Luceval s'était commandé une coiffure ravissante, originale, mais qui ne pouvait aller qu'à elle...—Aller qu'à elle !—dit madame Girard en piaffant fièrement sous sa casquette.—Enfin, à force de promesses et de câlineries, j'obtiens de cette chère Barenne de me montrer cette délicieuse coiffure et de m'en faire une pareille à celle de la marquise, et... la voici... Cela s'appelle un sobieska. Vous jugez du dépit de madame de Luceval, qui, croyant avoir l'étrenne de cette coiffure, me la verra portez ainsi qu'elle.

—Vous me permettrez, madame, d'être d'un avis contraire—dit Berthe en souriant à demi.—Je crois qu'elle sera très contente de ne pas être la seule coiffée ainsi.

—Je vous assure, ma chère, qu'elle sera furieuse—riposta madame Girard.

—Je pense comme toi, bonne amie—dit M. Girard.

—Monsieur Girard... je vous prie de ne pas me tutoyer—dit Alphonsine avec dignité.—Vous avez l'air d'un portier.

—Je voulais dire, Alphonsine, que vous aurez peut-être à vous reprocher d'avoir fait perdre à votre marchande de modes la pratique de madame la marquise de Luceval. Car, permettez-moi de vous le dire, bonne amie, il y a abus de confiance ; n'est-ce pas, Brévannes, il y a abus de confiance ?...

—Timoléon—dit madame Girard à son mari sans lui répondre autrement—il n'y a plus que trois loges vides aux premières. Allez demander si l'une d'elles n'est pas louée à la marquise de Luceval...

Timoléon se leva comme s'il avait été mû par un ressort et partit précipitamment.

—Connaissez-vous M. de Gercourt, l'auteur de la pièce ? On dit qu'il est charmant—dit madame Girard.

—Je l'ai souvent rencontré ; il est fort aimable.

—Mais pourquoi se mêle-t-il d'écrire ?

—Quand ce ne serait, madame—répondit M. de Brévannes—que pour avoir le plaisir de vous voir assister à la première représentation de son ouvrage avec un si délicieux sobi... sobé...

—Sobieska...—dit vivement madame Girard.

—A ce moment la porte de la loge s'ouvrit, et M. Girard reparut.

—Eh bien ?—lui demanda sa femme.

—Alphonsine, vous ne vous êtes pas trompée... il y a une de ces loges louée à madame la marquise de Luceval.

—Bravo ! dit Alphonsine.

—Ce n'est pas tout : vous qui êtes curieuse de nouvelles, je vais vous en donner une fameuse.

—Comment ?

—Pendant que je questionnais l'ouvreuse, il est arrivé un chasseur galonné sur toutes les coutures, demandant où était la loge louée à madame la princesse de Hansfeld... C'était justement la loge voisine de celle de madame de Luceval... là, juste en face de nous.

—Quel bonheur ! je ne l'ai jamais rencontrée, la princesse ; on la dit si belle !...—dit madame Girard.

—Ma foi, je suis tout aussi ravi que vous, madame—reprit M. de Brévannes—de voir enfin cette mystérieuse beauté. L'autre jour, au bal de l'Opéra, on ne parlait que d'elle, des étrangetés de son invisible mari.

—Il ne sera du moins pas invisible ce soir—dit M. Girard.

—Pourquoi cela ?—demanda sa femme.

—Par une raison toute simple, bonne amie, c'est que le chasseur est venu demander si l'on ne pourrait pas avoir un fauteuil pour S.E., qui est, dit-on, fort souffrante, et qui sort pour la première fois depuis une longue maladie.

—Quelle idée ! venir au spectacle !—dit madame Girard.

—Fantaisie de malade, sans doute—reprit Brévannes.

—L'ouvreuse a répondu au chasseur qu'il fallait demander cela au contrôleur—reprit M. Girard.—Là-dessus le chasseur est descendu, et je suis bien vite revenu vous apporter, bonne amie, mon petit butin de nouvelles.

—Enfin, c'est heureux—dit Brévannes—nous allons donc voir ce couple singulier, étrange, fantastique.

—Quelle est donc cette princesse, mon ami ?—demanda Berthe à M. de Brévannes.

—Une très belle et admirable personne, dit-on, à la mode cet hiver, et auprès de qui tous nos élégants ont perdu leurs galanteries...

Quant au prince, on se perd dans les suppositions les plus extraordinaires et la plus contradictoires ; mais...

—Ah ! mon Dieu !—s'écria madame Girard en interrompant M. de Brévannes—voilà la marquise de Luceval dans sa loge... elle n'a pas son sobieska !

Nous conduirons le lecteur dans la loge de la marquise de Luceval, où il apprendra peut-être pourquoi elle n'a pas son sobieska.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XV. LOGE DE PREMIÈRE, N° 29.

CHAPITRE XV. LOGE DE PREMIÈRE, N° 29.

Madame la marquise de Luceval n'avait pas en effet de sobieska.

Elle était mise avec autant de goût que de simplicité. La seule innovation qu'elle se fût permise consistait dans un très haut peigne d'écaille à l'espagnole qui rattachait à ses beaux cheveux bruns un demi-voile de blonde noire (la marquise était en deuil).

Cette coiffure, que portent toutes les femmes andalouses, était charmant et donnait un nouvel attrait à la piquante physionomie de madame de Luceval. Elle était accompagnée de son frère et de sa belle-sœur, M. et madame de Beaulieu.

—Alfred... regardez, j'ai gagné mon pari—s'écria gaiement la marquise en s'adressant à son frère.—Madame Girard porte mon sobieska... Ma chère Alix, votre lorgnette, je vous en supplie !—ajouta-t-elle en s'adressant à sa belle-sœur.

—Quel pari avez-vous donc fait avec Alfred ?—demanda madame de Beaulieu,—et qu'est-ce que madame Girard ?

—Alix, je vous en prie, ne riez pas trop, et regardez juste en face de nous aux premières... une femme en robe montante, de couleur nacarat...

Naturellement madame de Beaulieu était très rieuse ; la figure contractée, courroucée de madame Girard, qui fronçait les sourcils sous sa casquette à plumes, lui donnait une physionomie si burlesque, que la belle-sœur de madame de Luceval eut grand'peine à se contenir.

—Cette Girard doit sans doute, en sortant d'ici, représenter la Pologne dans un bal patriotique, fantastique et allégorique...—dit madame de Beaulieu.

—Mais, ma chère Émilie,—reprit madame de Beaulieu en contraignant son envie de rire,—quel rapport a donc votre pari avec cet adorable toquet ?

—Rien de plus simple,—dit madame de Luceval ;—je ne pouvais avoir une coiffure sans me voir à l'instant imitée, ou plutôt parodiée par cette madame Girard.

Cela m'impatientait tellement que j'ai parié avec Alfred que j'imaginerais la coiffure la plus ridicule du monde, que mademoiselle Barenne la montrerait en secret à madame Girard, comme m'étant destinée, et que madame Girard la supplierait de lui en faire une toute semblable... J'ai inventé le sobieska. Mademoiselle Barenne s'est mise à l'œuvre. Vous voyez madame Girard ornée du sobieska ; j'ai gagné mon pari, et mon cher frère me doit une garniture de fleurs naturelles.

—Le tour est parfait ; et comme la pièce ne commence pas encore,—dit M. de Beaulieu,—je vais aller répandre cette malice pour doubler l'effet du sobieska de madame Girard.

—Mais savez-vous,—reprit madame de Luceval,—qu'il y a une charmante personne dans la loge de cette ridicule Girard ? Alfred, tâchez donc de savoir qui elle est.

—En effet,—dit madame de Beaulieu en regardant attentivement Berthe,—elle est on ne peut plus jolie... et mise si simplement... Voilà qui contraste avec le sobieska ;... je ne puis concevoir qu'on n'aime pas la simplicité, et par conséquent le bon goût. C'est si commode, et il faut toujours se donner tant de peine pour se rendre ridicule...

—Est-ce que vous dites cela à propos de M. de Gercourt et de sa comédie, ma chère Alix ?

—Méchante !... un de vos amis, un de vos anciens adorateurs.

—Il lui était si facile de ne pas faire cette comédie.

—Mais attendez au moins... pour la juger...

—Pas du tout, je serais influencée. Maintenant mon jugement est bien plus indépendant...

—Folle que vous êtes !... et vous avez encouragé M. de Gercourt dans cette tentative...

—Il est si bon d'avoir à consoler ses amis dans leur infortune !

—Vous êtes un peu comme ces gens qui, au risque de vous noyer, vous jettent à l'eau pour avoir le plaisir de vous sauver...

—Votre comparaison n'est pas juste, ma chère Alix ; car je ne pourrais pas sauver la comédie de ce pauvre M. de Gercourt.

—Émilie, Émilie, prenez garde,—dit en souriant madame de Beaulieu.—M. de Gercourt vous a longtemps admirée... Vous feriez croire qu'il y a chez vous du dépit et...

—Mais, sans doute, je lui en veux de ce qu'il a renoncé trop tôt à l'espoir de me plaire. Ses soins m'amusaient ; voyez comme je suis franche.

—Oh ! l'infernale coquette ! elle ne pardonne pas même qu'on renonce à elle... Il faut que sa victime reste là pour souffrir.

—Hélas ! M. de Gercourt va bien se venger ce soir... Je n'ai demandé ma voiture qu'à onze heures.

Ce charitable entretien fut troublé par M. de Beaulieu et par M. de Fierval.

—Ma chère Émilie,—dit M. de Beaulieu à sa sœur,—je vous amène un renseignement vivant sur la charmante femme qui est à côté du sobieska.

—Vous connaissez cette jolie personne, monsieur de Fierval ?—demanda madame de Luceval.

—Je ne la connais pas, madame, mais je connais son mari... C'est M. de Brévannes.

—Brévannes ? N'est-ce pas le fils d'un ancien homme d'affaires ?

—A peu près...

Le père était environ comme fournisseur... agioteur.

—Et cette jeune femme ?

—Une pauvre fille sans fortune. Elle donnait des leçons de piano pour vivre...

—Il est impossible d'avoir l'air plus distingué,—reprit madame de Luceval.

—Elle est mise à ravir... C'est donc un mariage d'amour ?...

—Certainement... mais Brévannes est très infidèle, dit-on.

—Comment ! ce gros homme à lunettes ?

—Non, ma chère ; ceci doit être au moins le Sobieski de la Sobieska,—dit M. de Beaulieu à sa sœur.

—M. de Brévannes—reprit Fierval—est cet homme très brun à figure expressive ; la casquette de madame Girard vous le cache... tenez...

—Dieu ! quelle mauvaise physionomie !... Il a l'air méchant.

—Mais non, je vous assure ; Brévannes est ce qu'on appelle un très bon garçon ; seulement il a un caractère de fer... et ce qu'il veut, il le veut...

Au bruit de quelques chaises que l'on dérangea dans la loge voisine, madame de Luceval avança un peu la tête et reconnut madame de Lormoy, tante de M. de Morville.

—Ah ! madame, quel heureux voisinage ?—dit madame de Luceval—êtes-vous seule dans votre loge ? j'irai vous faire une visite...

—J'attends madame de Hansfeld, et par extraordinaire son mari l'accompagne—dit madame de Lormoy.

—Vraiment ?... quel malheur ! d'ici je ne pourrai pas voir ce mystérieux personnage... Tâchez qu'il reste jusqu'à la sortie...

—S'il vous avait aperçue, ma chère Émilie, je n'aurais pas à le lui demander... mais malheureusement...

Madame de Lormoy, entendant du bruit, s'interrompit, retourna la tête, et dit à madame de Luceval :

—Le voici.

C'était en effet le prince et la princesse de Hansfeld qui entraient dans la loge.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XVI. LES STALLES D'AMIS.

CHAPITRE XVI. LES STALLES D'AMIS.

—Que de monde !... que de monde !...

—A la place de Gercourt, moi, j'aurais à cette heure une furieuse émotion ; et vous ?

—Moi aussi...

—Mais quelle fantaisie lui a pris ?

—Il ne peut rien faire comme tout le monde.

—Ah ! bah ! Est-ce que sa comédie est vraiment très extraordinaire ?

—Non, non, je veux dire que les gens du monde ne font pas de comédies ; il n'avait qu'à faire comme eux et se tenir tranquille.

—Je croyais que vous aviez vu une répétition générale.

—Oui.

—Eh bien !

—Je suis arrivé au troisième acte, et, ma foi, je me suis trouvé à côté de mademoiselle ***, que je n'avais jamais vue hors la scène ; j'ai causé tout le temps avec elle, et je n'ai rien écouté du tout de la pièce de Gercourt. Elle est très gentille, cette demoiselle ***.

—Alors vous ne savez rien de la pièce ?

—Saint-Clair, qui a vu deux répétitions, dit que c'est très faible. Moi, je voudrais que sa pièce réussît, bien certainement ; mais quant à applaudir comme un claqueur... Vous entendez bien...

—Dieu nous en préserve !

—Il n'y a rien de plus mauvais goût que d'applaudir.

—Tout le club sera ici.

—Ils viendront gris... Ce sera drôle.

—Ah ! voilà l'ambassadeur turc...

—Allons, bon ! voilà la petite marquise de Luceval qui se démanche le cou pour voir l'ambassadeur ou pour en être vue...

—Pardieu ! elle qui ne recherche que ce qui est excentrique, elle doit avoir la plus grande envie de coqueter avec ce Turc...

—Je déteste cette femme-là... elle est si moqueuse...

—Et si mauvaise langue !

—Est-ce que vous la trouvez réellement très jolie ?

—Hen... hen ! elle a du piquant, de la physionomie, voilà tout.

—Quelle différence avec madame de Longpré, qui entre dans cette loge !... Voilà une femme réellement ravissante.

—Elle est avec cette petite bête de madame de Dinville.

—Il faut toujours que cette sotte créature s'accroche à une femme à la mode...

—Tiens, à propos de madame de Longpré... où est donc Maubray ?

—Le voilà qui entre dans leur loge... Est-ce que monsieur de Longpré peut se passer de lui ?...

—Malheureux Longpré !...

—Ah ! voilà mademoiselle Dumoulin avec son baron... Qu'elle est jolie !... Avouez qu'il y a encore bien peu de femmes du monde qui la vaillent.

—C'est vrai.

—Et c'est bien moins ennuyeux... c'est bien plus commode... Il n'y a pas de soins à avoir, on n'est pas forcé à des égards.

—Sans doute ; mais on est si bête... On préfère à tout la vanité.

—Décidément, la princesse de Hansfeld est en beauté... Cette robe de velours grenat lui sied à ravir... Quelles admirables épaules !... Je ne l'ai jamais vue mieux qu'aujourd'hui... Avec qui est-elle donc là ?

—Avec madame de Lormoy, la tante de Morville.

—Mais on dirait qu'il y a encore quelqu'un dans le fond de la loge...

—Non.

—Si... je vous assure.

—Ces loges sont si obscures !

—C'est peut-être le prince...

—Est-ce qu'on le lâche maintenant ?

—Il paraît... Mais on ne peut voir sa figure, la tante de Morville le cache.

—A propos de Morville, comment n'est-il pas ici... lui, l'ami intime de Gercourt ?

—Il viendra tout à l'heure, je l'ai rencontré ; sa mère va mieux.

—Et lui, comment va-t-il ?

—Comment, lui ?

—Il ne guérit pas de son Anglaise ?

—Non... Voilà une fidélité incurable.

—Madame de Luceval aurait bien voulu s'en faire adorer par esprit de contradiction, mais il n'y a pas eu moyen, Morville a tenu bon...

—A-t-elle dû être vexée ! elle est si coquette... elle aime tant à tourmenter les autres femmes...

—Oh ! je voudrais la voir tomber entre les mains de quelqu'un qui la mène durement !

—Elle a rendu ce pauvre Saint-Renant à moitié fou.

—Est-ce que leur liaison dure toujours ?

—On le dit, car il s'abrutit de plus en plus.

—Silence... le voilà... Bonjour, Saint-Renant...

—Bonjour, très chers... Avez-vous vu la femme en casquette polonaise, en sobieska ?

—Non. Qu'est-ce que c'est que ça ?

—Tenez, là... aux premières, à côté d'une très jolie femme blonde.

—Ça ?... mais c'est un homme !

—C'est un écuyer du Cirque.

—C'est une dame colonelle des hussardes chamborannes.

—Dites plutôt de lancières polonaises.

—Moi, je demande le nom de la petite femme blonde... elle est ravissante.

—C'est madame de Brévannes.

—La femme de ce grand brun qui s'avance !...

—Oui...

—Ah ! voilà Morville.

—Dites donc, Morville, le fameux prince invisible est ici ; mais ça n'avance guère, il est retranché dans sa loge, avec votre tante et la princesse de Hansfeld ; on ne peut l'apercevoir.

—Madame de Hansfeld est ici ?

—Oui, là... tenez, Morville.

—En effet...

—Allez donc saluer votre tante. Vous nous direz comment est de près la figure du prince ; d'ici on ne voit rien... Voyons, faites cela pour nous, Morville.

—Impossible, je n'oserais pas approcher de ma tante : j'ai fumé un cigare... Il y a de quoi la faire évanouir. Je vais tâcher au contraire de n'être pas vu par elle, puisque je ne puis aller dans sa loge. Ah çà ! j'espère que nous allons soutenir Gercourt, je suis ému pour lui.

—Est-ce que vous comptez applaudir beaucoup, vous, Morville ?

—Mais sans doute. La pièce le mérite, d'abord... Et puis il faut encourager Gercourt. S'il réussit, on ne nous appellera plus des gens oisifs, inutiles ; et il réussira, il a tant d'esprit !

—Oui ; mais s'il tombe, nous serons pour ainsi dire responsables de sa chute.

—Pas plus que vous ne serez responsables de son succès.

—Mais voici les trois coups...

—Le moment solennel...

—Malheureux Gercourt...

—Silence, messieurs, écoutons...

—Soyez tranquille, Morville.

—Nous sommes tout oreilles.

—Tiens ! ça se passe sous Louis XV !...

—Moi, d'abord, je déteste les pièces du temps de la Régence...

—Quel affreux habit a ce père noble !

—Mais, par exemple, mademoiselle *** est mise à merveille.

—Elle a trop de rouge...

—On en mettait alors beaucoup.

—Certainement, et très près des yeux...

—Comme la poudre lui va bien !

—Est-ce que vous savez son aventure avec Octave ?... Elle est très piquante... Figurez-vous...

—Messieurs, pour ce pauvre Gercourt, écoutez donc un peu la pièce.

—C'est très joli ! très joli !

—Les décors sont charmants.

—Le fait est que pour une première pièce...

—Pour quelqu'un qui n'en fait pas son état...

—Oh ! un monologue ?... Moi, je n'écoute jamais les monologues... c'est assommant.

—Ni moi non plus...

—Eh bien ! pour en revenir à Octave, imaginez-vous qu'il voit plusieurs fois mademoiselle *** dans son dernier rôle... vous savez la pièce de Scribe... Il en devient très amoureux... quand je dis amoureux...

—Parbleu...

—Il connaissait... dans la maison de...

—Mon cher Auguste, de grâce, écoutez donc un peu... Gercourt est de nos amis.

—Nous parlons justement d'une actrice de sa pièce...

—Et puis les monologues... sont toujours du remplissage...

—Bravo ! bravo !

—Diable ! ceci est un peu risqué. Ça ne se dit pas en bonne compagnie...

—Oui, mais sous la Régence...

—Ah ! voilà madame d'Hauterive et sa sœur dans la loge du ministre... Quand on peut aller quelque part gratis on est bien sûr de les y voir.

—Si ce n'est pas honteux ! avec deux cent mille livres de rente.

—Il y a des gens si avares !

—Voyons, écoutons ; je vous raconterai une autre fois l'histoire d'Octave, ça désolerait ce pauvre Morville.

—Oui, écoutons...

—Ah !... ah !... ah !... Charmant ce mot-là...

—Il est dommage que mademoiselle *** ait le cou si long...

—Et l'amoureux, comme il parle du nez...

—Ah ! voilà les deux loges du club qui se garnissent...

—Ils ont trop dîné...

—Ils vont se faire mettre à la porte...

—Regardez donc d'Orville, il est écarlate...

—Bon ! voilà qu'il parle aux acteurs...

—Je le reconnais bien là... il est si spirituel !... Je parie qu'il va leur dire de drôles de choses...

—On le fait se tenir tranquille...

—C'est dommage...

Une fois nous avons été ensemble à la Gaîté : il y avait un mouton dans la pièce ; nous étions dans une avant-scène de baignoires ; d'Orville a tiré le mouton par les pattes de derrière...

—Ah ! ah ! cela devait être bien drôle.

—Je vous en réponds... Mais voyons, écoutons, écoutons... Hum... Dites donc, ça me paraît très embrouillé... cette intrigue.

—Le fait est que je n'y comprends rien...

—De qui est-il père, celui-là ?...

—L'habit ponceau ?

—Non, l'autre à gauche du théâtre, le maigre, celui du monologue.

—Je ne sais pas.

—Est-ce que vous trouvez ça très amusant ?

—C'est glacial.

—Quelle diable d'idée a eue Gercourt de faire une comédie ?

—Pourtant ce mot-là est joli.

—Oui, mais qu'est-ce que cela, des mots ?

—C'est égal, voyez comme on applaudit. Allons, ça réussit... mais c'est faible...

—Le premier acte est enlevé ; au second maintenant.

—Eh bien ! messieurs, que vous avais-je dit ?

—Entre nous, mon cher Morville, c'est dommage que cela commence si bien.

—Pourquoi donc ?

—Le reste de la pièce ne pourra certainement pas se soutenir à cette hauteur.

—Nous verrons bien ; moi qui la connais, je ne doute plus maintenant du succès.

—Oh ! vous, Morville, vous êtes toujours optimiste.

Le fait est que l'exposition est très embrouillée.

—Vous n'écoutez pas.

—Oh ! parbleu ! s'il faut faire des efforts d'attention pour comprendre, c'est un vrai travail alors.

—Et l'on ne vient pas au spectacle pour se fatiguer à chercher des explications...

—Si c'est embrouillé... ça regarde l'auteur... Je ne peux pas, pour son plaisir, m'empêcher de parler à mon voisin...

—C'est juste... le triomphe de l'art est de se faire comprendre sans être écouté...

—Diable de Morville, est-il fanatique de Gercourt !

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XVII. ENTR'ACTES. LOGE N° 7.

CHAPITRE XVII. ENTR'ACTES. LOGE N° 7.

Cette loge était, nous l'avons dit, occupée par M. de Brévannes et par sa femme.

Dans la princesse de Hansfeld, il venait de reconnaître Paula Monti...

Heureusement l'attention de Berthe était occupée, car la profonde altération des traits de son mari ne lui aurait pas échappé. Malgré la trempe énergique de son caractère, M. de Brévannes se sentit défaillir. Il eut besoin de s'appuyer aux parois de la loge pour se soutenir ; il sentit se réveiller avec une nouvelle violence la folle passion que lui avait inspirée Paula.

Il revoyait cette femme plus belle que jamais, admirée par tous les hommes, enviée par toutes les femmes, dans la position sociale la plus éminente ; et cette femme pouvait lui demander un terrible compte du sang qu'il avait répandu, du moyen infâme qu'il avait employé pour donner une apparence à ses lâches calomnies.

Dans la crainte des poursuites qui devaient lui être intentées après son duel avec Raphaël (duel où celui-ci succomba), M. de Brévannes avait précipitamment quitté Florence. Depuis lors, il avait cherché à s'étourdir, par des amours coupables, sur son indigne conduite et sur sa passion indomptable, qui, malgré lui, couvait toujours au fond de son cœur.

Son aigreur, sa brusquerie, sa dureté envers Berthe, n'avaient pas d'autre cause que le ressentiment de ce passé qu'il ne pouvait chasser de sa mémoire.

Que devint-il lorsqu'il se retrouva face à face avec madame de Hansfeld et qu'il se vit reconnu par elle ! car les regards de la princesse, d'abord attirés par le sobieska de madame Girard, s'arrêtèrent ensuite sur M. de Brévannes au moment même où, reconnaissant en elle Paula Monti, il la contemplait avec stupeur...

Il la vit tressaillir, porter vivement la main à ses yeux, puis redevenir bientôt impassible.

Berthe avait été très intéressée ; allant peu au spectacle, elle y apportait des émotions jeunes et fraîches. Tout entière à l'action de la comédie, fort indifférente à ce qui se passait dans la salle, le commencement du second acte du Séducteur l'absorba complètement.

Le second acte eut un succès peut-être encore plus complet que le premier. Les amis de M. de Gercourt commencèrent à s'impatienter de cet heureux hasard, et l'un des plus dévoués dit :

—Maintenant je suis tranquille ; si cela tombe, malgré le talent qu'il y a dans ces deux actes, ce pauvre Gercourt sera bien innocent de cette chute... Je le dis à présent, sans savoir ce qui arrivera... tant mieux ou tant pis pour lui. Gercourt n'est pas l'auteur de cette pièce ; ça n'est pas son esprit.

Pendant cet entr'acte, nous conduirons le lecteur dans la loge de madame de Hansfeld.

Madame de Lormoy qui l'accompagnait, femme de cinquante ans environ, était une grande dame dans toute l'acception du mot.

Maintenant quelques mots du prince de Hansfeld, que le lecteur a déjà entrevu dans la galerie de l'hôtel Lambert.

M. de Hansfeld, si enfoncé dans sa loge que de la salle on ne pouvait l'apercevoir, était de taille moyenne, frêle, mince, et âgé de vingt-deux ou de vingt-trois ans ; ses traits étaient d'une extrême délicatesse, ses cheveux blonds ; une moustache et une barbe peu fournies, mais fines et soyeuses et d'une nuance cendrée, s'harmoniaient avec la pâleur transparente de son visage.

Ses yeux très grands, très doux, étaient d'un bleu si lumineux que, malgré la demi-obscurité de la loge, on distinguait la transparence du regard d'Arnold ; la lumière semblait ne pas s'y réfléchir, mais le traverser, et lui donnait la limpidité bleuâtre d'un saphir.

Son sourire était plein de mansuétude, de finesse et de grâce. Il manquait à ce charmant visage la chaude coloration de la vie et de la santé ; de même que les fleurs qui végètent à l'ombre et loin des rayons salutaires du soleil perdent la vivacité de leur coloris et se nuancent de teintes pâles d'une délicatesse extrême, de même les traits d'Arnold avaient quelque chose d'étiolé et de languissant.

Depuis quelques moments il était profondément préoccupé.

Lorsque madame de Lormoy avait fait remarquer à la princesse la ridicule coiffure de madame Girard, portant machinalement les yeux de ce côté, M. de Hansfeld était resté en contemplation devant Berthe.

Madame de Brévannes n'était pas d'une beauté étourdissante ; mais son doux et joli visage avait une si touchante expression de mélancolie, qu'Arnold se sentit ému... A ce moment même de l'entr'acte, Berthe, par un retour involontaire sur sa position et sur celle de son père, trop fier pour accepter désormais le moindre secours de M. de Brévannes, et trop pauvre pour s'en passer ; Berthe, disons-nous, n'étant plus distraite par l'intérêt du spectacle, se laissait aller à la tristesse de ses pensées ; la taille un peu courbée, la tête inclinée sur sa poitrine, effeuillant machinalement un bouquet de camélias rosés qu'elle tenait à la main, elle semblait plier sous le poids de quelque chagrin.

M. de Hansfeld se sentait attiré vers cette jeune femme par la mystérieuse et puissante sympathie de la souffrance...

Il lui était presque reconnaissant d'être, ainsi que lui, étrangère au bruit, au mouvement joyeux de cette salle brillante... Voulant juger si la perfection des traits de Berthe répondait à leur gracieux ensemble, il prit sa lorgnette.

A cet instant, madame de Lormoy se tourna vers lui.

—Eh bien ! prince, comment vous trouvez-vous ?

—Mille grâces, madame !—répondit le prince en français et sans aucun accent, mais d'une voix faible et douce,—je me trouve très bien.

—La lumière vous fatigue peut-être, mon ami ?—demanda la princesse à son mari.

—Un peu... mais il faut que je m'y habitue... je vais devenir si mondain !—ajouta-t-il en souriant.

—A la bonne heure, prince,—reprit madame de Lormoy.—Il n'y a rien de tel pour les maladies nerveuses que le mouvement... Je ne vous recommande pas les plus aimables distractions, madame de Hansfeld est auprès de vous.

—C'est elle qui aurait au contraire besoin de se distraire,—dit le prince avec bonté ; mais j'ai une peine extrême à obtenir d'elle qu'elle aille davantage dans le monde.

—Mon Dieu, prince, j'ai mon neveu, M. de Morville, que je poursuis des mêmes reproches... Ma pauvre sœur, sa mère, a été si longtemps malade, et il l'a si affectueusement soignée, qu'il s'est déshabitué du monde. Dieu merci ! elle va mieux maintenant, mais mon neveu n'en persiste pas moins dans sa sauvagerie. Il devient bizarre, capricieux ; et j'ai été obligée de l'excuser auprès de vous, chère princesse, car après m'avoir demandé la grâce de vous être présenté, sa sauvagerie a repris le dessus, et il a prétexté de son éloignement du monde pour renoncer à cette faveur d'abord si désirée.

Madame de Hansfeld resta impassible en entendant ainsi parler de M. de Morville, qu'elle avait depuis longtemps aperçu aux stalles de l'orchestre. Elle répondit en souriant :

—J'ai entendu attribuer à une cause très romanesque la sauvagerie de M. de Morville. On parlait d'une peine de cœur très profonde... d'une fidélité qui n'est plus de ce temps-ci.

—Et on disait vrai... Les tantes doivent toujours avoir l'air d'ignorer ces amoureuses faiblesses ; sans cela, je vanterais la constance héroïque de mon neveu... Ah ! mon Dieu ! mais c'est lui, le voilà aux stalles...—dit tout à coup madame de Lormoy en apercevant M. de Morville.

—Monsieur de Fierval, puisque Léon ne veut pas me voir, ayez donc la bonté d'aller lui dire que je suis ici... Il ne nous échappera pas cette fois.

M. de Fierval, qui était venu faire une visite à madame de Lormoy et à la princesse, quitta aussitôt la loge pour se rendre aux ordres de la tante de M. de Morville.

—Mais vraiment, madame, dit en riant madame de Hansfeld lorsque M. de Fierval fut sorti, je serais désolée de faire tomber M. de Morville dans un véritable piège et de surprendre ainsi une présentation qu'il désire peut-être éviter.

—Ma chère princesse, s'il a ses bizarreries j'ai les miennes, et entre autres celle d'être fière de mon neveu, et son plus beau succès serait de mériter votre bienveillance.

—Je n'ai pas le droit de la refuser à quelqu'un qui vous appartient d'aussi près que M. de Morville ; seulement je regrette que cette bienveillance n'ait pas la valeur que vous voulez bien lui donner.

—Permettez-moi de vous dire que quant à cela vous vous trompez complètement.

—Mais...—ajouta madame de Lormoy—décidément il faut que je vous dénonce M. de Hansfeld. Il me paraît beaucoup trop préoccupé du sobieska de madame Girard, il ne cesse de la lorgner ; à moins que ce ne soit cette jolie madame de Brévannes, que M. de Fierval nous a nommée tout à l'heure.

—Et qui est véritablement charmante—dit la princesse en lorgnant intrépidemment dans la loge de Charles de Brévannes.

M. de Hansfeld n'entendit pas, ou feignit de ne pas entendre sa femme, et continua de regarder Berthe.

—Mais—reprit madame de Lormoy—savez-vous, princesse, que j'admire beaucoup ce M. de Brévannes ? D'après ce que nous a dit M. de Fierval, il s'est montré plein de délicatesse et de générosité dans ce mariage... épouser par amour une pauvre fille... cela se voit si rarement de nos jours !... D'après un trait pareil, il me semble qu'on peut préjuger de la valeur d'un homme... Ne le pensez-vous pas ? Avec l'élévation d'idées que je vous connais, vous devez faire grand cas de M. de Brévannes, ou plutôt de son noble désintéressement, de sa belle action, puisqu'il n'a pas le bonheur de vous connaître...

Madame de Brévannes est si jolie—dit la princesse sans trahir aucune émotion—elle paraît si distinguée, que le sacrifice de M. de Brévannes me paraît simplement du bonheur.

—Sous ce rapport, vous avez parfaitement raison ; mais à voir la figure caractérisée, presque dure, de M. de Brévannes, je ne l'aurais jamais cru capable d'un pareil trait de tendre passion... Et vous, princesse ?

—Les physionomies sont quelquefois si trompeuses !—répondit Paula, dont le calme ne se démentait pas.

A ce moment M. de Fierval rentra dans la loge.

—Comment ! seul ?—dit madame de Lormoy.

—Et Léon ?

—Il me charge, madame, de vous exprimer tous ses regrets ; mais après avoir dîné au club il a fumé un cigare... et...

—Je comprends, il sait mon horreur pour l'abominable odeur du tabac. Puisse au moins la leçon lui profiter en songeant à ce que lui fait perdre cette habitude de corps-de-garde ! Encore une fois, pardon et regret pour lui, chère princesse.

—Nous y perdons tous, madame—reprit Paula.

On le voit, l'excuse que donnait M. de Morville pour ne pas se rendre auprès de sa tante était conséquente à sa résolution d'éviter désormais la rencontre de la princesse.

—Que dit-on de la pièce ?—demanda madame de Lormoy à M. de Fierval.

—On ne s'attendait pas, madame, à un semblable succès, et les amis de Gercourt... en sont... consternés...

—C'est indigne ! Du reste, tant mieux, il faut bien que les envieux portent la peine de leur odieux sentiment. Je voudrais que le succès de M. de Gercourt leur fût plus désagréable encore.

—M. de Gercourt est de vos amis, madame ?—demanda madame de Hansfeld.

—S'il en est ! Certainement, et des meilleurs. Au retour de ses voyages, avant la révolution de juillet, il est entré dans le monde sous mon patronage et sous celui de la duchesse de Bellecourt ; nous étions, je vous assure, très fières de mettre M. de Gercourt dans le monde ; il était charmant, et quoique fort jeune il devint tout de suite fort à la mode.

Avec une grande fortune, un beau nom, une jolie figure et des manières parfaites, il n'avait qu'à vouloir plaire pour plaire..., et parce qu'après avoir joui en jeune homme de tous les plaisirs de son âge, il cherche maintenant des jouissances plus élevées, des occupations plus sérieuses, il soulève un déchaînement universel. En vérité, cela fait honte et pitié... mon Dieu ! Pourquoi donc les sots ne sont-ils pas aussi indulgents pour le mérite d'autrui qu'ils le sont pour leur propre nullité ?... On ne leur en demande pas davantage.

—Il est bon d'être de vos amis, madame,—dit Paula en souriant de l'exaltation avec laquelle madame de Lormoy avait dit ces paroles.

—Certes—dit M. de Fierval..., et je regrette d'être de l'avis de madame de Lormoy sur Gercourt, pour n'avoir pas le plaisir d'être converti par elle.

—Oh ! je ne prétends pas convertir, mais dire vertement leur fait aux méchants et aux jaloux... c'est un privilège de vieilles femmes, j'en use, et j'ai raison ; n'est-il pas vrai, prince ? Mais qu'avez-vous ? Mon Dieu, comme vous êtes pâle !...

En effet, M. de Hansfeld avait sa tête appuyée sur une des parois de la loge, et semblait au moment de se trouver mal...

—Princesse, votre flacon !—s'écria madame de Lormoy.

Madame de Hansfeld se leva à demi.

Son mari la repoussa avec terreur, en disant d'une vois effrayée :

—Non..., non, pas ce flacon...

Et le prince perdit connaissance.

Malgré son impassibilité habituelle, madame de Hansfeld n'avait pu s'empêcher de tressaillir et de froncer ses noirs sourcils au mouvement d'effroi du prince, lorsqu'elle lui avait offert son flacon ; mais ni madame de Lormoy, ni M. de Fierval, occupés auprès du prince, ne remarquèrent l'émotion de la princesse.

L'accident survenu au prince avait eu lieu pendant un entr'acte. Beaucoup de personnes virent transporter M. de Hansfeld à sa voiture ; parmi ces curieux était M. Girard, que sa femme avait envoyé savoir comment son sobieska était accueilli du public.

M. Girard n'avait osé faire aucune question à ce sujet, se promettant bien de dire à sa femme que son audacieuse casquette avait excité l'admiration générale. Il revint donc en hâte auprès de sa femme pour lui raconter l'évanouissement du prince. A peine eut-il entr'ouvert la porte et dit à madame Girard :—Bonne amie...—que celle-ci, sans lui laisser le temps de parler davantage, s'écria :

—Courez vite vous informer de ce qui vient d'arriver au prince de Hansfeld ; on vient de l'emporter, à ce qu'on dit, à la galerie, là, devant nous.

—Mais, bonne amie...

—Allez vite, allez.

—Mais, bonne amie, je viens...

—Mais allez donc, Timoléon.

—Écoutez de grâce, je...

—Mon Dieu que vous êtes impatientant ! Courez donc vite.

—Je viens justement pour...

—Il ne s'agit pas de cela, mais du prince... Encore une fois, allez donc vite.

—Mais, bonne amie, je viens vous raconter ce que vous désirez savoir !—s'écria M. Girard avec une extrême volubilité.

C'est différent ; entrez et fermez la porte de la loge... Il fallait dire cela tout de suite.

—Bonne amie, vous ne m'en avez pas laissé le temps, et je...

—Au fait, au fait.

—Est-ce que le prince a complètement perdu connaissance ?—demanda Berthe avec intérêt.

—La princesse est sans doute partie avec lui ?—dit M. de Brévannes.

—Est-ce qu'on lui a donné là les premiers secours ?—repartit madame Girard-Timoléon.—Mais répondez donc, vous restez là comme un tertre, sans mot dire.

—Je ne puis répondre à tant de questions à la fois... D'après ce que j'ai pu recueillir dans la foule, selon les uns, le prince sortait d'une longue maladie, la chaleur de la salle l'a gravement incommodé ; selon d'autres, c'était un accès de folie qui lui avait pris lorsqu'on le croyait pourtant complètement guéri ; selon ceux-là, enfin, c'était une émotion violente et inattendue qui a causé sa défaillance.

—Pauvre prince, si jeune et si souffrant—dit naïvement Berthe à M. de Brévannes ;—jusqu'à ses douleurs, tout est donc un mystère ?...

—Ah ! ma chère madame de Brévannes, comme cela est intéressant, n'est-ce pas ?—s'écria madame Girard avec exaltation.—Quel dommage que nous n'ayons pas pu le voir ! car il était tellement caché dans le fond de la loge que nous ne pouvions distinguer ses traits.

—J'avoue—dit Berthe—que j'aurais été curieuse de voir sa figure...

M. de Brévannes avait froncé le sourcil en examinant avec intention la physionomie de Berthe, lorsque celle-ci avait manifesté son intérêt pour M. de Hansfeld... Il attendit avec une certaine inquiétude la réponse de madame Girard qui avait ajouté sentimentalement :

—En admettant que le prince fût jeune et beau, intéressant comme il l'est, on ne choisirait pas autrement son idéal si l'on était jeune fille et maîtresse de son cœur ; n'est-ce pas, madame de Brévannes ?

—Pourtant, bonne amie, il me semble que je n'ai pas contrarié votre inclination, et que...

—Ah ça ! j'espère bien, Timoléon, que vous n'avez jamais eu la prétention d'être un être idéal, fantastique ?

—Je n'ai pas la prétention d'être fantastique, bonne amie, mais...

—Silence ! on lève la toile...

M. Girard se tut.

Berthe et madame Girard prêtèrent une nouvelle attention au dernier acte de la comédie, et M. de Brévannes, dont les traits s'assombrissaient de plus en plus, jeta plusieurs fois sur Berthe de singuliers regards ; son absurde jalousie s'alarmait de l'intérêt que Berthe venait de témoigner en entendant parler des souffrances du prince dont elle n'avait même pas vu les traits.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XVIII. LA SORTIE.

CHAPITRE XVIII. LA SORTIE.

—Eh bien !

—C'est un succès.

—Un grand succès.

—Ce diable de Gercourt a du bonheur.

—C'est un beau début.

—Bah ! ce n'est pas lui qui a fait cela.

—C'est l'idée qui m'est venue à mesure que le succès se décidait.

—Si cela n'avait que médiocrement réussi, on aurait pu croire à la rigueur Gercourt auteur de cette comédie.

—Si elle était tombée on n'aurait pas eu le moindre doute.

—C'est un succès, à la bonne heure ; mais le jeu des acteurs est tout dans ces espèces de pièces-là.

—C'est très vrai ; tout à l'heure je passais à côté d'un journaliste : il disait que c'était spirituel, mais que ce n'était pas charpenté.

—Voilà justement le mot que je cherchais ; ça n'est pas ce que l'on appelle charpenté.

—Que diable ! quand on veut se mêler d'écrire pour le théâtre, il faut au moins savoir charpenter.

—La charpente, c'est toute une pièce.

—Mais il y a des gens qui croient avoir la science infuse.

—Moi, je sais que je trouvais Gercourt très bon garçon, très aimable avant qu'il n'eût sa manie d'écrire... Maintenant il a un air mystérieux, occupé...

—C'est du dernier ridicule.

—Voilà Morville. Malgré sa mélancolie, il a l'air aussi satisfait que s'il était l'auteur lui-même.

—Il n'y a pourtant pas de quoi.

—Eh bien, messieurs, je vous l'avais bien dit : le dénouement, quel effet ! Ça n'est pas un succès, c'est un vrai triomphe...

—Ça prouve surtout en faveur de notre amitié, nous étions tous là, nous remplissions la salle... Ça s'est passé en famille.

—Il faudra voir cela devant un vrai public.

—Franchement, c'est malgré votre amitié que Gercourt a réussi.

—Oh ! vous voilà toujours avec vos paradoxes, vous, Morville... Dès que quelqu'un est votre ami, il aurait tué père et mère qu'il serait excusable à vos yeux.

—A plus forte raison, mon cher, lorsque cet ami a commis une charmante comédie ; au moins reconnaissez quelques circonstances atténuantes à son crime. D'abord, il ne croyait pas que le succès qu'il ambitionnait pût vous être si désagréable ; il n'y a pas eu, quant à cela, préméditation, je vous le jure.

—Vous plaisantez, Morville.

—Mais c'est la vérité...

—Tenez, si vous étiez l'ami de cette femme qui porte cette drôle de casquette polonaise, vous seriez capable de soutenir que cette coiffure est de bon goût.

—De quelle femme voulez-vous donc parler ? où est-elle ?

—Là-bas, au pied de la statue de Voltaire, à côte de madame de Brévannes, qui a l'air toute honteuse du compagnonnage.

—Est-ce que M. de Brévannes est à Paris ?

—Sans doute, mon cher Morville, mais de quel air vous demandez cela ?

—Et depuis longtemps ?

—Je ne le crois pas ; je l'ai vu pour la première fois, depuis son retour, au bal de l'Opéra.—Ah çà, qu'avez-vous donc, Morville ? Vous semblez tout préoccupé de Brévannes, est-ce que vous seriez amoureux de sa femme ? Elle en vaut la peine.

—Son seul défaut est d'avoir des amies qui portent de pareils loquets.

—Vous qui prenez tant de pari aux succès de Gercourt, mon cher Morville, vous oubliez le plus beau... Sa comédie a fait un tel effet sur le prince de Hansfeld, qu'elle l'a rendu plus imbécile que jamais. On l'a transporté dans sa voiture presque sans connaissance. Pour sa première sortie, dit-on, il a eu du bonheur.

—Comme c'est agréable pour madame de Hansfeld !

—Oh ! de celle-là nous pouvons dire tout le mal possible, Morville la déteste, et son prétexte de sentir le cigare, qu'il a donné pour n'aller pas répondre à sa tante et à cette belle princesse, était une défaite... Êtes-vous original assez, Morville ?

—Et vous dites qu'il n'y a pas longtemps que M. de Brévannes est à Paris ?

—Allons, vous en êtes encore à M. de Brévannes ? Je vous y laisse. Bonsoir, Morville... Voici ma voiture.

—Décidément, Morville est timbré.

—Voilà pourtant ce que c'est que de nous, lorsque nous sommes abrutis par la passion.

—Lady Melfort a fait là un bel ouvrage.

—Pauvre garçon !... Ah ! voici Gercourt là-bas ; il a l'air de se sauver... d'échapper à son triomphe. Quelle fatuité !

—Il faut l'appeler :—Gercourt !... Gercourt !...

—Il va être ravi.

—Bravo ! mon cher ami.

—C'est un beau succès.

—Un grand succès.

—Vous ne pouvez vous imaginer combien nous en sommes heureux.

—Ah ! mes amis.

—Nous le disions tout à l'heure : d'un homme dont c'est le métier... c'eût été déjà très bien ; mais d'un homme du monde, c'est double mérite.

—Eh bien ! vrai, ce que vous me dites là, ces témoignages de bonne amitié me sont plus précieux que le succès en lui-même.

—Mais c'est tout simple, on a un succès autant pour ses amis que pour soi.

—Mais à quoi pense donc Morville ? Est-ce qu'il n'est pas content de ma pièce ?

—Vous savez, mon cher, combien il est difficile pour tout le monde... Il a l'air de ne pas vous voir.

—Et moi, je me sauve, car on me regarde et je ne suis nullement curieux de faire le lion, adieu...

—Adieu, mon cher, et encore bravo.

—C'est-à-dire qu'il est charmé d'avoir fait son effet.

—Quelle ridicule et insupportable vanité !

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XIX. LA POSTE RESTANTE.

CHAPITRE XIX. LA POSTE RESTANTE.

Huit jours environ s'étaient passés depuis l'entrevue de madame de Hansfeld et de M. de Morville à l'Opéra.

M. de Morville, accablé d'une mélancolie profonde, n'avait pas quitté sa mère, qui se trouvait de plus en plus souffrante. Il se souvenait avec un mélange de joie et d'amertume de son entretien avec madame de Hansfeld ; le cri qui était échappé à la princesse lui donnait un fugitif espoir d'être aimé par elle, mais rendait plus pénible encore la lutte qu'il avait à soutenir contre le devoir.

Par une fatalité à laquelle tous les hommes obéissent, son amour s'augmentait en raison des obstacles insurmontables qui le séparaient de Paula.

Par cela même qu'il accomplissait un douloureux sacrifice en la fuyant, il se consolait en nourrissant au fond de son cœur cette fatale passion ; quelquefois, mais en vain, il voulait se reprendre à son ancien amour pour lady Melfort, il voulait faire jaillir quelque étincelle de ces cendres refroidies.

En vain il se demandait par quel décroissement insensible il était arrivé si vite à l'oubli complet d'un sentiment qui naguère encore occupait toute sa pensée... En vain il se demandait la cause de son amour pour madame de Hansfeld. Elle était sans doute d'une beauté remarquable... Quant à son cœur, à son esprit, il ne pouvait en juger. Dans son unique conversation avec la princesse, celle-ci avait été dédaigneuse, ironique et froide...

Dans cet examen des causes de sa passion, M. de Morville oubliait la plus essentielle... ses lettres à madame de Hansfeld, lorsqu'il avait compris par une singulière intuition de l'amour, presque toutes les émotions dont elle était agitée.

S'il est vrai qu'on aime souvent en raison des sacrifices que l'on a faits à l'objet aimé, certaines âmes d'élite aiment en raison de l'élévation des sentiments qu'on leur inspire. Et M. de Morville devait à son amour pour madame de Hansfeld les plus nobles inspirations.

Que si l'on objecte que jeune, beau, sensible, délicat, entouré de séductions, il fallait que M. de Morville fût une manière de Scipion pour se vouer à un amour impossible après être resté si longtemps fidèle au souvenir d'une femme aimée, nous répondions que si ces exemples de constance phénoménale se rencontrent quelquefois, c'est surtout parmi les honnies jeunes et beaux, sensibles, délicats et entourés de séductions ; ils ont eu assez de succès pour n'être pas infidèles par fausse honte, ou pour ajouter par vanité un chiffre de plus à leurs heureuses fortunes.

Puis la facilité même des triomphes auxquels ils peuvent prétendre les en éloigne. Enfin, sans être absolument rassasiés de plaisirs, leur première fougue étant dès longtemps apaisée, ils sont alors avides de jouissances plus délicates... heureux d'y consacrer la plus large part de leur existence...

Pour exercer ainsi leurs facultés sensitives, il n'est pas besoin d'un amour heureux ; ils trouvent un charme doux et triste aux regrets incessants que cause un souvenir adoré, aux tendres angoisses d'un amour sans espoir ; ils comprennent enfin l'ineffable volupté de la mélancolie, les raffinements des passions pures et élevées.

Des hommes moins bien doués, moins accoutumés au succès, sont fidèles ou désintéressés en amour... par nécessité.

Les gens comme M. de Morville le sont, si cela se peut dire, par luxe.

C'est parce qu'il ne tiendrait qu'à eux d'avoir, qu'ils mettent une sorte de noble dépravation à ne pas avoir. Et puis enfin (nous voulons à tout prix excuser la constance et la résignation de notre héros), certains gourmets sensés savent de temps à autre rafraîchir, renouveler la sensibilité de leur goût par une intelligente sobriété. Ceci posé, M. de Morville disculpé (nous l'espérons du moins), des ridicules inhérents à la position d'amant fidèle ou d'amant malheureux, nous instruirons le lecteur d'une nouvelle particularité.

Huit jours environ après son entretien avec madame de Hansfeld, M. de Morville reçut par la poste la lettre suivante d'une écriture inconnue :

«La démarche que l'on tente auprès de vous est étrange et folle ; vous pouvez y voir une raillerie, un badinage ou un caprice ; vous pouvez y répondre par le silence, par les plaisanteries ou par le dédain ; on ne s'abuse pas ; il y a mille raisons pour que cette démarche, pourtant aussi sérieuse, aussi solennelle qu'il en soit au monde, vous semble ridicule ou indigne de votre attention... Cependant on a joué toute une existence... sur l'espoir presque insensé que l'instinct de votre cœur vous révélerait ce qu'il y a de sincère, de grave dans la question qu'on va vous faire : Votre cœur est-il libre ?

«On sait qu'un souvenir chéri le remplit depuis presque deux années ; mais il ne s'agit pas de ce passé : on s'adresse à votre honneur, à votre loyauté bien connus. Pouvez-vous répondre à un amour profond, nourri depuis longtemps dans le silence et dans le mystère, amour passionné que vous seul pouvez inspirer et justifier ?

«Répondez... Voulez-vous de cet amour ?...

«Bien des hommes seraient fiers de le partager. On ne vous dit pas cela par orgueil... car cet amour... on le met à vos pieds avec autant d'humilité que de crainte... Si vous êtes libre, si vous pouvez consacrer... ou plutôt si vous permettez qu'on vous consacre une vie tout entière... dites un mot... et demain vous saurez qui vous écrit cette lettre...

«La confiance que l'on a en vous est telle que l'on vous croira aveugement. Rien ne vous sera plus facile que de tromper un cœur rempli de vous. Vous pourrez prendre impunément cet amour comme un jouet avec l'arrière-pensée de le briser bientôt ; vous pourrez légèrement, insoucieusement, porter un coup mortel à un cœur trop épris... On vous dit cela parce qu'on vous sait bon et généreux... parce qu'on ne présume pas trop de votre cœur et de votre franchise en attendant une réponse loyale... Quelle qu'elle soit, elle sera reçue avec reconnaissance... Votre sincérité consolera du moins l'amertume d'un refus. Ce malheureux amour rentrera dans le mystère et dans l'obscurité dont il n'aurait jamais dû sortir ; quoiqu'il ne soit pas partagé, il ne sera pas moins fervent et éternel ; vous pouvez y être insensible, mais vous ne pouvez l'empêcher d'exister.

«P.S. Répondre poste restante, à Paris, à madame Derval.»

Soit qu'il fût dans un milieu d'idées romanesques et mélancoliques, soit qu'il crût à la sincérité de cette lettre, soit enfin que, décidé à refuser l'offre de ce cœur, il évitât, de la sorte, le ridicule d'être dupe d'une plaisanterie, M. de Morville répondit sérieusement à cette proposition, et envoya ces mots : Poste restante, à l'adresse de madame Derval.

«J'aimerais mieux mille fois être victime d'une plaisanterie que risquer de répondre légèrement à l'expression d'un sentiment dont un honnête homme doit toujours se montrer fier et reconnaissant.

Il est un mérite que je prétends avoir, c'est celui de la franchise ; jamais je n'ai commis une action lâche ou méchante, jamais je n'ai regardé comme vains et frivoles les engagements de deux cœurs qui se donnent l'un à l'autre, engagements dans lesquels une femme met presque toujours son repos, son honneur, son avenir à la merci d'un homme ; engagements dans lesquels la femme risque tout, l'homme rien...

«Je répondrai donc : Non, mon cœur n'est pas libre ; j'aime, et j'aime sans espoir...

«Serai-je compris, lorsque je dirai qu'en répondant de la sorte je crois être à la hauteur du sentiment que l'on m'exprime, et dont je suis aussi touché qu'honoré ?

«En admettant la réalité du sentiment dont on me parle, je suis absous de présomption par cette vérité bien connue : Être aimé ne prouve pas qu'on mérite d'être aimé. Mais, quant à moi, j'ai toujours pensé que ceux qui aimaient méritaient toujours autant de respect que d'admiration.

«LÉON DE MORVILLE.»

Le lendemain, M. de Morville reçut cette réponse par la poste :

«On vous avait bien jugé, noble et généreux cœur ; votre lettre a fait couler des larmes sans amertume. Votre rare délicatesse aurait encore, si cela était possible, augmenté la folle passion que vous avez inspirée... Folle passion !... oh ! non... non... jamais amour n'a été plus réfléchi, plus médité, plus sage... car vous êtes digne de répondre à toutes les exigences de l'âme la plus pure, la plus élevée.

«Non, ce n'est pas une folle passion que celle que vous inspirez ; on s'en honore, on s'en pare comme d'une vertu...

Maintenant on a une dernière grâce à vous demander ; on sait que si vous ne l'accordez pas elle est inopportune ; si, au contraire, vous l'accordez, c'est que vous comprendrez de quelle immense consolation elle peut-être pour un cœur rempli de vous. On voudrait de temps à autre vous écrire, non pas pour vous parler d'un amour qui désormais n'élèvera plus la voix, mais pour vous faire entendre quelquefois les accents d'une voix amie.

«Votre cœur n'est pas libre, et vous aimez sans espoir.

«On a cru que cette confidence imposait des devoirs parce qu'elle vous présageait des chagrins. Ceux qui ont souffert doivent venir à ceux qui souffrent ; si votre amour continue d'être malheureux, peut-être au milieu de vos tristesses accueillerez-vous avec reconnaissance la consolation d'un cœur tendre et dévoué qui, mieux que tout autre, saura compatir à votre douleur.

«Si vous êtes heureux, vous serez généreux, et vous aurez quelques bonnes et douces paroles pour l'amie inconnue qui oubliera ses chagrins en songeant à vos souffrances ou à votre bonheur... Vous êtes si loyal que vous ne suspecterez pas la loyauté des autres. Le but de cette correspondance n'est pas de tendre un piége à votre affection, ou de profiter d'un moment de dépit pour vous offrir de nouveau un cœur que vous avez repoussé ; vous croirez cela parce que vous savez qu'il est des âmes dignes de la vôtre ; vous croirez cela parce que, quoi qu'il arrive, jamais vous ne saurez qui vous écrit.

«Enfin, vous ne verrez dans cette résolution ni orgueil froissé, ni amertume. L'élévation du sentiment qui dicte cette lettre le met hors d'atteinte de ces misérables passions.

Le sort a voulu que cette offre d'un cœur dévoué vous fût faite trop tôt ou trop tard... Ce cœur n'en est pas moins à vous, c'est-à-dire toujours digne de vous.

«Répondez poste restante, à la même adresse.»

Le calme et la dignité de cette nouvelle lettre frappèrent M. de Morville ; il en fut touché, malgré les préoccupations que lui causait son amour pour madame de Hansfeld. Il répondit avec sa sincérité habituelle :

«J'accepte avec reconnaissance l'offre que vous me faites... Mon cœur est triste ; je n'ai jamais eu de confident, mais j'aimerais à épancher mes impressions, non pas raconter des faits agréables ou pénibles, et les confidents s'inquiètent des personnes, non des sentiments. Il se peut donc que je trouve un grand charme, une grande consolation à dire mes tristesses ou mes espérances, ou à m'entendre plaindre si je souffre, ou féliciter si je suis heureux, par la mystérieuse et généreuse amie qui vient à moi.»

«LÉON DE MORVILLE.»

Ce dernier billet écrit et envoyé à son adresse, M. de Morville, absorbé par son amour croissant pour madame de Hansfeld, ne songea plus que rarement à sa mystérieuse correspondante, la personne inconnue (que le lecteur a sans doute devinée) ne voulant pas abuser par une hâte indiscrète de la permission que M. de Morville lui avait donnée.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XX. L'ÉMISSAIRE.

CHAPITRE XX. L'ÉMISSAIRE.

Huit jours s'étaient passés depuis que M. de Brévannes avait reconnu, à la Comédie-Française, Paula Monti dans madame la princesse de Hansfeld.

Il était dix heures du matin : M. de Brévannes descendait de fiacre à la porte d'une maison de médiocre apparence, située à l'extrémité de la rue des Martyrs, rue généralement assez déserte, ainsi que chacun sait.

Il n'y avait pas de portier dans cette maison : M. de Brévannes monta donc jusqu'au premier étage où il sonna en maître. Presque aussitôt la porte lui fut ouverte par une femme assez âgée, modestement mais proprement vêtue. Son visage était fortement couperosé ; elle portait des lunettes et tenait une tabatière à la main.

En deux mots nous dirons que cette femme, appelée madame Grassot, était gardienne d'un petit appartement loué par M. de Brévannes pour y recevoir en toute sécurité les rivales de Berthe.

—Eh bien ! madame Grassot, quelles nouvelles ?—dit M. de Brévannes en entrant dans un joli salon où flambait un bon feu.

—De très bonnes, monsieur Charles—dit la vieille en ôtant ses lunettes et en aspirant une forte prise de tabac.

—De très bonnes ?—s'écria M. de Brévannes en se retournant vers elle.

—D'excellentes, monsieur Charles. Est-ce que cela vous étonne ?

—Non, car je sais par expérience que vous êtes habile... Pourtant il s'agissait d'une chose très difficile...

—Et vous doutiez de moi ?...

—Il y avait tant d'obstacles à surmonter... Enfin que savez vous ?...

—Vous m'aviez donné huit jour ?... et en cinq j'ai réussi.

—Eh bien !...

—Eh bien !... commençons, comme on dit, par le commencement, et écoutez-moi attentivement.

—Je n'y manquerai pas.

—Mardi matin, vous m'avez dit : Madame Grassot, il faut absolument que vous trouviez moyen de vous aboucher avec un des domestiques ou une des femmes de madame la princesse de Hansfeld, qui demeure rue Saint-Louis, hôtel Lambert.

—Vous me faites mourir d'impatience...

—Ah ! monsieur Charles, si vous m'interrompez...

—Mais vous ne savez pas à quel point ceci m'intéresse...

Laissez-moi parler. Aussitôt pris, aussitôt pendu, comme on dit. Dès que vous avez eu tourné les talons, je suis descendue à pied jusqu'au boulevard Montmartre, j'ai pris l'omnibus de la Bastille ; de la porte Saint-Antoine, je suis arrivée dans l'île Saint-Louis. J'ai commencé, comme de juste, par faire le tour de l'hôtel, à partir de la grande porte située rue Saint-Louis-en-l'Ile jusqu'à l'extrémité du mur du jardin qui donne sur le quai d'Anjou...

—Je vous avais surtout recommandé d'observer de ce côté ; il y a une petite porte qui s'ouvre sur ce quai désert...

—Je n'ai rien oublié, soyez tranquille... Mais pour mes premières observations, je devais d'abord m'attacher à la porte cochère... Comme il n'y avait ni café, ni cabaret où j'aurais pu m'établir pour observer, et que, dans les rues désertes, on eût bien vite remarqué ma présence, je descendis jusqu'à la place de fiacres du quai Saint-Paul.

J'y pris une petite voiture à l'heure, et baissant bien les stores, j'allai m'embusquer au coin de la rue Poultier, où demeure votre beau-père.

—C'est bon... c'est bon... Eh bien !...

—De là j'apercevais parfaitement la porte de l'hôtel sans être dans la rue ; jusqu'à trois heures je ne vis personne ; les jours sont si courts que j'allais me retirer, lorsqu'une femme, vêtue d'une robe puce et d'un chapeau brun, sortit de l'hôtel et se dirigea justement de mon côté : c'était une jeune fille, noire comme un diable, comme qui dirait une mulâtresse, avec des yeux bleu-clair. Je n'ai jamais vu une figure pareille ; j'ai laissé passer la moricaude, j'ai payé mon fiacre, et j'ai suivi...

—Eh bien !

—Elle a pris la rue Poultier, le quai d'Orléans, le pont, elle a fait enfin le tour de l'île, et est rentrée par la petite porte en question. C'était une simple promenade.

—Lui avez-vous parlé ?

—Peste ! comme vous y allez, monsieur Charles ; vous savez que mon fort, c'est la prudence... Jusqu'au moment où j'ai vu la moricaude rentrer par la petite porte, rien ne me disait qu'elle fût de la maison de la princesse... Voilà pour le premier jour. Ça n'a l'air de rien, mais je savais déjà qui demander en me présentant à l'hôtel.

—Soit. Mais ensuite !

—Le lendemain, j'ai pris mon carton avec mes échantillons de dentelles et de guipures. Quelle bonne idée que ce carton, monsieur Charles ! nous a-t-il servi ! mon Dieu... nous a-t-il servi !...

—Au fait... au fait...

—Cette fois-là, j'arrive bravement à la grand'porte ; je frappe, on m'ouvre. Vous me croirez, si vous voulez, monsieur Charles, je ne suis pas poltronne ; eh bien ! je n'ai pu m'empêcher de sentir un tic-tac en entrant là-dedans.

—Pourquoi cela ?

—La cour est petite, dallée et entourée de grands bâtiments sombres. C'est triste comme un cloître. Le soleil ne doit jamais venir là-dedans, c'est sûr. Au fond de la cour, il y a comme un péristyle énorme et si profond qu'il faisait noir ; on y voyait pourtant, à cause de sa blancheur, la balustre en pierre d'un immense escalier en fer à cheval qui montait en dehors jusqu'au premier étage ; le péristyle allait jusqu'au fond.

—Mais c'est un palais.

—Oui, mais si triste, si triste, que j'aimerais autant habiter un tombeau que de vivre là-dedans. Un vieux portier borgne, qui m'avait ouvert, m'examinait comme s'il avait voulu me manger en me barrant le passage.—Que voulez-vous ? me dit-il.—C'est bien ici l'hôtel Lambert ?—Oui.—Habité par madame la princesse de Hansfeld ?—Oui.—Eh bien ! je viens lui apporter des dentelles choisies hier par une jeune dame très brune qui est venue à mon magasin sur les quatre heures. Comme la mulâtresse était sortie la veille à cette heure-là, mon conte parut vraisemblable ; le cerbère me laissa passer. Je n'avais pas fait quatre pas que j'entendis siffler derrière moi, ni plus ni moins que dans une caverne de brigands. C'était le concierge qui annonçait.

—En effet, on m'a dit qu'il y avait encore quelques maisons du Marais où l'on sifflait de la sorte.

—C'est un drôle d'usage toujours ; moi qui ne le connaissais pas, naturellement ça m'a surprise.

Je monte cet énorme escalier qui ne finissait pas ; j'arrive au premier, et je trouve une espèce de grand olibrius vêtu en chasseur, avec de grandes moustaches, qui baragouinait le français. Je lui dis que j'apporte des dentelles pour la princesse ; il me prie d'attendre et il me laisse dans une antichambre à colonnes de pierre, grande comme une maison, sonore comme une église, si grande enfin qu'il y avait de l'écho ; jugez comme c'était gai. Au bout de cinq minutes, l'olibrius revient me dire que sa maîtresse n'avait pas demandé de dentelles, et il me montre la porte ; je réponds que c'est une jeune mulâtresse qui est venue.—C'est donc mademoiselle Iris, la demoiselle de compagnie de S.E. la princesse ?—me dit l'olibrius.—Justement, c'est mademoiselle Iris ; j'avais oublié son nom—répondis-je. Et le chasseur s'en va en grommelant chercher mademoiselle Iris. J'avais gagné à cela de savoir que la moricaude était demoiselle de compagnie, et s'appelait Iris...

—Iris ?... quel nom singulier...

—Il y a bien d'autres choses singulières dans cette diable de maison. Comme je l'avais prévu, mademoiselle Iris vient en personne pour me dire que j'étais une menteuse, et qu'elle ne m'avait pas demandé de dentelles. Le chasseur était resté, ce qui ne m'empêche pas de dire rapidement et tout bas à la mulâtresse :—J'ai quelque chose de très important à vous communiquer ; il y va de la mort d'un homme. Demain à la nuit tombante et les jours suivants, je serai sur le quai d'Anjou, à la petite porte du jardin ; je vous attendrai jusqu'à ce que vous veniez...—Vous concevez, monsieur Charles... la mort d'un homme... on dit toujours ça... c'est d'un effet sûr pour piquer la curiosité des jeunesses.

—Qu'a répondu la mulâtresse ?

—Elle m'a répondu très aigrement (je m'y attendais) qu'elle ne savait pas ce que je voulais dire, que j'avais l'air d'une vieille intrigante ; finalement elle dit à l'olibrius en me montrant : «Qu'on ne laisse jamais rentrer cette femme ici !» L'olibrius me fait un geste et me montre la porte. Je prends mon carton, mon sac et mes quilles, comme on dit, et je descends le grand escalier comme si j'avais retrouvé mes jambes de quinze ans... Voilà pour le second jour. Vous voyez que ça marche joliment bon train.

—Pas trop.

—Comment, pas trop ?... Ce n'était rien de donner un rendez-vous à cette moricaude en lui annonçant qu'il y allait de la mort d'un homme ?

—Mais cette jeune fille vous avait dit qu'elle ne viendrait pas.

—Mon Dieu ! monsieur Charles, est-ce vous, à votre âge, avec votre expérience, qui me faites une telle observation ? Si je lui avais dit : «Je serai seulement demain à la petite porte du jardin pour vous apprendre quelque chose de très important.» la curiosité de la mulâtresse aurait pu se contenir jusqu'à demain, et après-demain il était trop tard pour y céder à cette curiosité ; mais remarquez donc bien que j'avais dit demain et les jours suivants... je lui laissais le temps de succomber.

—C'est juste.

—Or, une sainte, une vraie sainte ne résisterait pas à la curiosité de savoir, si, comme je l'avais dit, je viendrais tous les jours par un temps d'hiver me camper à la porte ; et si j'y venais, le secret était donc bien important ; il était donc possible qu'il s'agît de la mort d'un homme. Et quelle est la sainte, je le répète, qui résisterait au désir de connaître un tel secret ?

—Allons, allons, madame Grassot, je me rétracte ; vous êtes une maîtresse femme...

Ceci est fort habile.

—Je le crois bien.

—Continuez.

—Le troisième jour, vers les quatre heures, je prends un petit fiacre, une boule d'eau chaude pour me tenir les pieds chauds, parce que la faction pouvait être longue, je m'enveloppe dans mon manteau, et : Cocher, quai d'Anjou, la dernière petite porte du quai à main droite ; je m'attendais bien à ne pas voir la moricaude. Ce soir-là, en effet, je me morfonds jusqu'à neuf heures, j'étais gelée... rien...

—Et le lendemain ?

—Ah ! monsieur Charles, il faut que ça soit vous... Le lendemain, même jeu... J'arrive en fiacre ; il s'arrête à raser la petite porte ; ses lanternes l'éclairaient comme en plein jour... A sept heures environ, la petite porte s'entr'ouvre et se referme brusquement. C'était chose gagnée, la curieuse était à moi. Pourtant le lendemain, à mon grand étonnement, je ne vis personne ; j'attendis jusqu'à dix heures et demie, rien... Mais enfin, hier soir, j'ai été bien dédommagée...

—Et je vais l'être aussi de tous ces détails.

—Cela vous impatiente, monsieur Charles. Êtes-vous impatient ! Enfin, hier, j'arrive ; on m'attendait, car la petite porte s'ouvre tout de suite, et la moricaude, enveloppée dans un manteau, s'avance sur le pas de la porte ; j'abaisse la vitre du fiacre, et elle demande à voix basse si c'est bien la marchande de dentelles qui est là... Pauvre agneau ! !

«C'est elle-même, ma belle demoiselle ; mais si vous voulez monter avec moi un petit moment dans le fiacre, nous causerons plus à notre aise...»

«Oh ! madame, je n'ose pas.» La pauvre petite était toute effrayée ; c'est si jeune et si timide. Enfin, après des si et des mais dont je vous fais grâce, elle consent à monter dans le fiacre auprès de moi. Je dis au cocher de faire le tour de l'île au pas, et nous partons. La pauvre petite tremblait si fort que j'ai eu toutes les peines du monde à la rassurer. Je m'y connais ; je vous donne la moricaude pour la plus fière trembleuse, la plus fameuse ingénue...

—Enfin... enfin...

«Vous m'avez dit, madame, reprit-elle, que vous aviez quelque chose de bien important à m'apprendre... qu'il s'agissait de la mort d'un homme ?» Voyez-vous, monsieur Charles, ça fait toujours son effet.

«Oui, ma belle demoiselle ; mais ce qui doit vous rassurer, c'est que ce secret ne vous regarde pas, il regarde votre bonne, votre excellente maîtresse, que vous aimez de tout votre cœur, n'est-ce pas ?—Oui, madame.—Et à qui vous ne voudriez pas causer de chagrins ?—Non, madame.—Eh bien ! mon enfant, vous lui en causeriez un bien vif en ne la mettant pas à même d'empêcher un grand malheur.—Comment cela, madame ?—Un malheureux jeune homme... Mais je ne puis vous en dire davantage, mon enfant... Ce pauvre jeune homme !... Si vous consentez à l'écouter, il viendra à ma place demain soir, en fiacre, à la petite porte, et il vous expliquera tout cela.—Oh ! madame, je n'oserai jamais.—Mais il s'agit de quelque chose de très grave pour votre maîtresse.—Alors j'en parlerai à Son Excellence (vous voyez comme la moricaude est simple, monsieur Charles).—Gardez-vous-en bien,—lui dis-je,—écoutez d'abord ce malheureux jeune homme, et si ce qu'il vous dit ne vous persuade pas, vous ne parlerez de rien à votre maîtresse.

Il y aurait, il est vrai, quelque chose de plus simple ; ce serait que Son Excellence vînt avec vous... Attendez donc, ne vous effarouchez pas ainsi, mon enfant ; c'est en tout bien tout honneur... Ne croyez pas qu'il s'agisse d'amour, au moins, une femme comme moi ne se mêlerait pas de tels tripotages. Non, il s'agit de sauver la vie d'un malheureux... Mais je ne puis vous en dire davantage... Accordez le rendez-vous que je vous demande ; au besoin même prévenez-en la princesse.—Et le prince, madame, faudrait-il aussi le prévenir ?»—me dit l'innocente.

—Diable !...

—Je vous avoue qu'à ces mots, monsieur Charles, je me repentis d'avoir été si avant ; mais je m'assurai bientôt que c'était pure ingénuité de la part de cette petite, qui a l'air d'avoir seize ans... jugez... Enfin, à force de raisonnements, de promesses, je l'ai décidée à vous donner rendez-vous, comme à moi, à la petite porte du jardin.

—Ce soir ?

—Non, demain. Elle m'a dit que sa maîtresse ne sortait pas aujourd'hui ; mais qu'elle irait demain à l'Opéra, et qu'alors, sur les neuf heures, vous pouviez venir en fiacre à la petite porte. Maintenant, monsieur Charles, le reste vous regarde ; vous voici en relation avec la petite, et jusqu'à un certain point avec sa maîtresse ; car, ingénue comme est cette jeune fille, elle ne manquera pas probablement de tout dire à sa maîtresse ; et, si la mulâtresse reparaît avec l'agrément de la princesse, vous êtes en bonne voie... Si elle ne reparaît pas, c'est mauvais signe.

—Allons, maman Grassot, vous êtes une femme incomparable. Tenez, voici cinq louis pour vos frais de fiacre.

—Monsieur est bien bon ; monsieur n'a rien de plus à m'ordonner ?

—Non ; mais dites-moi : avez-vous demandé au locataire du second s'il voulait déménager ? je préférerais avoir cette petite maison à moi seul.

—Que je suis étourdie, à mon âge ! j'oubliais de dire à monsieur que ce locataire consentirait à déménager sur-le-champ, si on lui donnait mille francs d'indemnité.

—Il est fou ; son loyer est à peine de quatre cents francs.

—J'ai bataillé ; il n'y a pas eu moyen de le faire démordre.

—Mais c'est me mettre le pistolet sur la gorge.

—Sans doute ; il faut payer la convenance, et il s'en irait tout de suite. Dans vingt-quatre heures, son déménagement serait fait.

—Allons, tenez, voici un billet de 1,000 francs et un de 500 francs, vous payerez six mois d'avance et vous me tiendrez compte du reste...

—Monsieur sera en effet bien plus tranquille en étant seul dans la maison. Quant à moi, je n'en serai pas plus effrayée, quoiqu'il n'y ait pas de portier ; je n'ai peur ni des revenants ni des voleurs, moi.

—D'ailleurs le quartier est très sûr quoique solitaire.

—Sans compter le factionnaire du coin qui, de sa guérite, voit notre porte.

—Allons, madame Grassot, faites vite déménager ce locataire du second, j'ai hâte d'être seul ici.

—Après-demain ce sera fait, monsieur... Allons, bonne chance... Je sais bien pour qui je voudrais l'étrenne de cette maison, après que le locataire du second sera parti... Mais je connais monsieur, ça sera plus tôt que plus tard... quand monsieur a mis quelque chose dans sa tête...

—Vous êtes une flatteuse, madame Grassot.

Et M. de Brévannes quitta la petite maison de la rue des Martyrs.

Après avoir attendu le lendemain soir avec une extrême impatience, il arriva vers les huit heures quai d'Anjou ; il faisait une très belle nuit d'hiver, le froid était vif et sec, la lune brillait.

Après quelques moments d'attente, la petite porte du jardin de l'hôtel s'ouvrit : Iris parut sur le seuil bien encapuchonnée. M. de Brévannes avait laissé sa voiture à quelques pas ; il accourut auprès de la jeune mulâtresse, qui prit son bras en tremblant.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XXI. L'ENTRETIEN.

CHAPITRE XXI. L'ENTRETIEN.

—Tenez, d'abord, ma chère enfant, voici pour vous—dit M. de Brévannes en voulant glisser une bourse dans la main de la mulâtresse.

Celle-ci repoussa fièrement la bourse en disant :

—Vous vous trompez, monsieur.

—C'est une faible marque de mon estime—reprit M. de Brévannes en insistant.

—De votre estime, monsieur ?

A l'expression d'ironie amère qui accompagna ces mots, M. de Brévannes s'aperçut de sa maladresse ; il remit sa bourse dans sa poche, et dit :

—Vous êtes demoiselle de compagnie de madame de Hansfeld ?

—Oui.

—Y a-t-il longtemps que vous êtes à son service ?

—Il y a longtemps.

—Sans doute depuis son retour d'un voyage qu'elle avait fait à Florence avec sa tante ?

—Oui..

—La femme que je vous ai envoyée a dû vous dire que j'avais des choses du plus haut intérêt à communiquer à la princesse ?

—Elle me l'a dit.

—Avez-vous prévenu madame de Hansfeld des démarches de cette femme et de l'entretien que vous m'accordiez ici ?

—Non...

—Vous avez sans doute gardé le même secret à l'égard du prince ?

—Je ne parle jamais à Son Excellence.

—Vous êtes donc venue...

—Pour savoir ce que vous aviez à dire à ma maîtresse, et l'en instruire, si je le jugeais convenable...

—Vous êtes bien jeune, et je ne sais à quel point vous êtes dans la confiance de madame de Hansfeld pour...

—Alors adressez-vous directement à elle...

—C'est ce que je vous demande : donnez-m'en les moyens.

—Cela dépend de ma maîtresse...

—Quel que soit le prix que vous mettiez à ce service...

—Je ne puis rien faire sans l'avis de la princesse.

—Remettez-lui cette lettre.

—Impossible...

—Il ne s'y trouve rien de compromettant... Je lui dis seulement qu'ayant les choses les plus graves à lui écrire, je la supplie de me mettre à même de lui adresser une lettre en toute sécurité...

—Alors cette lettre est inutile... Je lui ferai cette proposition ; si elle accepte, elle vous le fera savoir. Quel est votre nom, votre adresse ?

—Je m'appelle Charles de Brévannes ; voici ma carte... Vous entendez bien ? Charles de Brévannes.

—J'entends bien...

—Ce nom vous est tout à fait inconnu ?

—Tout à fait.

—Jamais madame de Hansfeld ne l'avait prononcé devant vous ?

—Jamais.

M. de Brévannes, contrarié de la réserve de la jeune fille, tenta une autre voie pour la gagner.

—Tenez, ma chère enfant, il faut tout vous dire... J'ai en effet des choses intéressantes à révéler à madame de Hansfeld ; mais—ajouta-t-il avec un accent flatteur, presque tendre—j'ai quelque chose aussi à vous dire, à vous.

—A moi ?

—Sans doute. Je vous ai vue l'autre jour passer dans la rue Saint-Louis, je vous ai trouvée charmante... trop charmante pour mon repos...

La mulâtresse baissa la tête sans répondre.

Peut-être sera-t-elle plus sensible à des douceurs, à des cajoleries qu'à de l'argent, pensa M. de Brévannes ; il reprit :

—Oui, et depuis ce jour j'ai doublement désiré de vous voir, d'abord pour vous parler de l'impression que vous avez faite sur moi, et puis des choses importantes qui regardent la princesse.

—Vous vous moquez, monsieur ?

—Ne croyez pas cela... J'aurais peut-être trouvé d'autres moyens de parvenir jusqu'à madame de Hansfeld ; mais j'ai préféré avoir recours à vous ; votre physionomie expressive annonce tant d'esprit, des passions si ardentes, si généreuses, qu'en vous parlant de la maîtresse que vous aimez et de l'amour que vous inspirez... on doit mériter d'être bien accueilli par vous... Iris...

—Vous savez mon nom ?

—Je sais bien d'autres choses encore... Depuis très longtemps je ne m'occupe que de vous... Votre sincère attachement pour la princesse a encore augmenté mon intérêt pour vous.

—Je ne dois pas entendre ces paroles—dit Iris d'une voix légèrement émue.

Elle est à moi, cette petite fille ne pouvait résister à quelques amoureuses fleurettes, c'est un enfant. Madame Grassot avait dit vrai, pensa M. de Brévannes ; il reprit tout haut :

—Mais donnez-moi donc votre joli bras, au lieu de marcher ainsi loin de moi, ma chère Iris.

—Non, il faut que je rentre.

—Pas encore... à peine si j'ai eu le temps de causer avec vous.

—Parlez-moi de la princesse... je vous en prie, monsieur.

—C'est mon plus vif désir ; mais pour cela il faut que nous soyons bien en confiance l'un avec l'autre ; alors nous pourrions peut-être à nous deux prévenir de grands malheurs.

—Que dites-vous ? la princesse risquerait...

—N'ayez pas peur... ma charmante Iris ; si vous le voulez, nous conjurerons ces malheurs... Avec une jolie alliée comme vous, on ferait des prodiges... Et maintenant j'y songe, si nous nous entendions bien, nous, il serait peut-être mieux de ne pas prévenir encore la princesse.

—Comment cela ?

—Elle pourrait ne pas rester maîtresse d'elle-même, s'effrayer et compromettre l'heureux succès des projets que je forme dans son intérêt.

—Mais, que puis-je faire, moi ? Pourquoi faut-il que nous nous entendions bien ensemble ?

—Je vous expliquerai cela... ; mais il faudrait d'abord répondre avec franchise à quelques-unes de mes questions. Le voulez-vous ?

—Hélas ! monsieur, je ne sais pourquoi, malgré moi, vous m'inspirez presque de la confiance.

—Parce que mon langage et mes sentiments sont sincères...

—Non, non, je ne dois pas vous croire... Cette femme que vous m'avez envoyée si souvent... tant de ruses, tant de persévérance...

—Mon violent désir de parvenir jusqu'à vous, jusqu'à la princesse, est mon excuse ; vous l'accepterez, charmante Iris.

—Je ne le devrais pas peut-être...

M'amener presque maigri moi à vous donner un rendez-vous.

Décidément madame Grassot est une grande physionomiste, pensa M. de Brévannes ; cette jeune fille est ingénue et niaise autant que possible ; et il reprit :

—Quel mal y a-t-il à cela... m'accorder un rendez-vous... presque malgré vous ?... D'abord, vous n'avez pas cédé tout de suite, et puis vous me rendez si heureux...

—Vous le dites...

—N'en doutez pas. N'est-ce rien que d'avoir ce bras charmant sous le mien ?...

—Je vous en supplie, parlons de la princesse...

—C'est maintenant vous qui me le demandez...

—Oui... puisque c'est pour elle que vous venez ici.

—Parlons encore de vous, ou plutôt laissez-moi jouir en silence du plaisir d'être près de vous.

—Non, non, je veux rentrer... Je vois bien que vous voulez me tromper... Vous n'avez aucune raison de vouloir parler à Son Excellence : c'est un piége que vous me tendiez...

—Quand cela serait...

—Ah ! cela est bien mal... de vouloir ainsi tromper une pauvre fille... Laissez-moi... Je veux rentrer.

—Eh bien !... voyons, voyons, calmez-vous, Iris... Mais à quoi bon vous entretenir de madame de Hansfeld, si vous ne voulez pas répondre.

—J'aime mieux, parler de ma maîtresse que de vous entendre ainsi parler de moi.

—Eh bien !... dites-moi... il y a environ une huitaine de jours... madame de Hansfeld est allée aux Français avec son mari, n'est-ce pas ?

—Oui.

Le prince sortait pour la première fois depuis longtemps.

—Et vous étiez restée seule, peut-être, à l'hôtel, charmante Iris... Quel bonheur pour celui qui aurait pu partager ces douces heures avec vous !

—Parlons de la princesse, monsieur, ou je rentre.

—Eh bien ! en revenant des Français... comment s'est trouvée votre maîtresse ?

—Très inquiète, d'abord, car le prince n'a été complètement remis de son indisposition qu'une heure après son retour à l'hôtel...

—Mon Dieu ! Iris, que vos yeux sont beaux et brillants... Bénie soit la clarté de la lune qui me permet de les admirer !

—N'avez-vous donc plus rien à me dire sur Son Excellence ?...

—Lorsqu'elle a été rassurée sur l'état de son mari... elle est redevenue sans doute calme... comme à l'ordinaire ?... Quelle jolie main vous avez.

—Laissez-moi donc, monsieur... à quoi bon me faire des questions, vous ne vous occupez pas des réponses ?

—Voyons, je vous écoute... Vous avez raison, de graves intérêts sont en jeu, c'est malgré moi que je cède aux distractions que vous me causez. Eh bien ! la princesse ?

—Loin d'être calme lorsque l'état du prince ne l'a plus inquiétée, son agitation a encore augmenté ; j'étais, comme d'habitude, venue avec ses femmes, elle les a renvoyées et m'a gardée seule... Alors elle a pleuré, oh ! bien longtemps pleuré.

—Elle a pleuré !

—Et moi-même je n'ai pu retenir mes larmes.

—Elle avait l'air bien courroucée, n'est-ce pas ?

—Elle... oh non, mon Dieu ! au contraire, elle était abattue, accablée ; elle levait de temps en temps les mains et les yeux au ciel, puis ses larmes recommençaient de couler...

Vers une heure elle a sonné ses femmes, on l'a déshabillée, elle est restée seule avec moi ; alors, au lieu de se coucher, elle s'est mise à écrire sur son livre noir à secret, où elle écrit toujours, je l'ai remarqué, lorsqu'il lui arrive quelque chose d'extraordinaire... Je lui ai dit qu'elle allait se fatiguer encore ; elle m'a répondu que non, que cela la calmerait au contraire. Je l'ai quittée vers les quatre heures du matin. Voyant encore de la lumière chez elle, je suis entrée doucement ; elle écrivait toujours.

Ce que venait de dire la mulâtresse (elle mentait complètement à l'endroit du livre noir et de l'accablement de la princesse) était pour M. de Brévannes d'un prix inestimable. Il se figura que sa rencontre imprévue avait causé l'agitation, l'anxiété, les larmes de la princesse. Il ignorait que madame de Hansfeld l'avait déjà vu au bal de l'Opéra, il s'étonnait seulement qu'elle eût paru plus accablée qu'irritée de cette rencontre.

M. de Brévannes était non seulement opiniâtre et égoïste, il était singulièrement vain ; malgré la froideur, l'éloignement que madame de Hansfeld lui avait témoignés en Italie, il n'avait jamais désespéré de s'en faire aimer. Son duel funeste, en le forçant de la quitter, n'avait ni éteint son amour, ni ruiné ses espérances, et bien souvent il s'était dit que, sans sa fuite, devenue nécessaire par la rigueur des lois italiennes, il serait parvenu à intéresser Paula Monti par la violence, les excès même de son amour pour elle... et à lui faire oublier le nom de Raphaël, qui, après tout, l'avait provoqué.

La vanité est au moins aussi aveugle que l'amour...

M. de Brévannes était aussi vaniteux qu'amoureux ; on concevra donc qu'il eût une lueur d'espoir en apprenant que la princesse avait été plus accablée qu'irritée à son aspect...

Ce qui lui donnait encore beaucoup à penser était cette circonstance :

Paula avait, ensuite de cette rencontre, longuement écrit dans un livre auquel elle confiait ses plus secrètes pensées...

Il s'agissait évidemment et de la mort de Raphaël et des circonstances qui l'avaient amenée... Donc il devait être question de lui, de Brévannes.

Posséder ce livre, y surprendre les pensées les plus intimes de madame de Hansfeld, tel fut dès lors l'unique désir de M. de Brévannes ; mais plus la satisfaction de ce désir était importante pour lui, plus il devait craindre d'en compromettre la réussite ; il crut donc prudent et habile d'avoir l'air de n'attacher aucune importance à la révélation qu'Iris avait paru lui faire avec la naïveté d'un enfant.

La mulâtresse, surprise de son silence, lui dit :

—Eh bien ! monsieur, à quoi songez-vous donc ?

—A vous, Iris... Encore une distraction...

—Comment, monsieur, malgré vos promesses ?... Et moi qui réponds à toutes vos questions, moi qui vous en dis plus que je ne le devrais... vous ne m'avez pas écoutée...

—Si... très bien, mais vous le voyez, Iris, les questions que je vous adresse sur la princesse sont bien simples, elles ne la compromettront en rien si vous y répondez ; je ne puis encore vous dire quel en est le but... Bientôt peut-être je vous demanderai davantage ; mais alors j'aurai, je l'espère, fait assez de progrès dans votre confiance pour que vous ayez toute foi en moi.

—Je ne devrais pas consentir à vous revoir, monsieur... à quoi bon ? Je le vois, je ne suis là qu'un moyen de correspondance entre vous et la princesse... Mais pourquoi me plaindre ? les malheureux n'ont-ils pas toujours été sacrifiés... aux heureux... aux grands de ce monde ?

L'imperceptible accent d'amertume avec lequel Iris sembla prononcer ces derniers mots fit tressaillir M. de Brévannes ; une idée nouvelle lui vint à l'esprit.

Peut-être la fille de compagnie était-elle jalouse de sa maîtresse, et mécontente de sa position, quoi de plus naturel ?

Les gens de l'espèce de M. de Brévannes, si rusés qu'ils soient, sont presque toujours dupes de leur funeste dédain pour l'espèce humaine, et de leur propension à croire surtout aux mauvais sentiments. Au lieu de supposer, selon toute probabilité, que la mulâtresse était dévouée à sa maîtresse, et de se tenir prudemment sur la réserve, il suffit à M. de Brévannes, non pas même d'un mot, mais d'une seule inflexion de voix, pour croire Iris envieuse de madame de Hansfeld et peut-être même hostile à sa maîtresse.

Il était d'autant plus porté à admettre cette hypothèse qu'elle servait parfaitement ses projets. Il eût été pour lui d'une haute importance d'avoir chez madame de Hansfeld un être à sa dévotion qui ne fût retenu par aucun lien de reconnaissance, par aucun scrupule de dévoûment. Voulant pourtant s'assurer de la réalité de son soupçon, il dit à Iris d'un ton affectueux de tendre intérêt :

—Vous êtes heureuse ? très heureuse auprès de la princesse... n'est-ce pas ?

La jeune fille comprit la portée de cette question, qu'elle avait très habilement amenée.

Elle ne répondit pas d'abord, elle soupira, puis après un silence de quelques secondes, elle dit :

—Oui, oui, très heureuse ; et quand bien même je ne le serais pas, à quoi bon me plaindre ?...

Puis, dégageant brusquement son bras de celui de M. de Brévannes, elle courut vers la petite porte du jardin, restée entr'ouverte.

Étonné de cette fuite soudaine, M. de Brévannes la suivit en disant :

—Mais au moins je vous reverrai ?...

—Je ne sais, répondit-elle.

—Mais quand cela ? après demain ? à la même heure ?

—Peut-être... et encore... non, non, plus jamais, je suis déjà assez malheureuse.

Et la porte du jardin se referma sur M. de Brévannes.

Celui-ci revint chez lui, on ne peut plus satisfait de sa première entrevue avec Iris...

Iris, non moins satisfaite, alla rejoindre madame de Hansfeld, et lui rendre compte de son entrevue avec M. de Brévannes.

La jeune fille se réservait, néanmoins, de supprimer certains détails se rapportant à un projet infernal récemment éclos dans sa pensée.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XXII. RENCONTRE.

CHAPITRE XXII. RENCONTRE.

Quelques jours après l'entrevue d'Iris et de M. de Brévannes, au moment où quatre heures venaient de sonner à l'église de Saint-Louis, un brouillard, rendu plus intense par le voisinage des deux bras de la Seine qui baignent l'île Saint-Louis, se répandit sur ce quartier solitaire.

Environ à la hauteur de l'ancien hôtel de Bretonvilliers alors en démolition, le quai d'Orléans, n'étant pas encore revêtu d'un parapet, formait un talus très escarpé, qui, à cet endroit, encaissait la rivière.

Un homme enveloppé d'un manteau se promenait lentement sur cette berge, s'arrêtant quelquefois pour regarder le rapide courant de la Seine, gonflée par les pluies d'hiver. Ce quartier, toujours si désert, était plongé dans un morne silence ; la brume s'épaississait de plus en plus, cachait presque entièrement l'autre rive du fleuve, et, voilant à demi les bâtiments abattus de l'hôtel Bretonvilliers, leur donnait une apparence presque grandiose. Ces hautes murailles, en partie détruites, çà et là découpées à jour par de larges baies vides de fenêtres, dessinant leurs masses noircies par le temps sur le ciel gris, ressemblaient à des ruines imposantes.

L'homme dont nous parlons contemplait avec tristesse l'aspect mélancolique de ce quartier. La tête baissée sur sa poitrine, il marchait lentement le long du talus, s'arrêtant de temps à autre pour écouter le murmure des eaux sur la grève, ou pour regarder d'un œil fixe le courant du fleuve.

Il fut tiré de sa rêverie par un bruit de pas ; il leva la tête, et vit s'approcher un homme de grande stature, portant une longue barbe blanche, et marchant d'un pas ferme, quoiqu'il parût de temps à autre tâter le terrain avec sa canne.

Le brouillard était devenu très épais : ce vieillard (le lecteur a déjà reconnu Pierre Raimond), dont la vue était faible et incertaine, au lieu de suivre la ligne du quai, avait beaucoup dévié à droite, et s'avançait directement vers l'homme au manteau, qu'il n'apercevait pas.

Ce dernier, placé sur le bord du talus, se dérangea machinalement pour le laisser passer.

Pierre Raimond atteignit le sommet de la berge, perdit l'équilibre, roula sur la pente de l'escarpement, et disparut dans le fleuve en étendant les bras et en poussant un cri affreux.

Tout ceci s'était passé en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire.

Se débarrasser de son manteau, se précipiter dans la Seine, et plonger pour arracher ce malheureux à la mort, tel fut le premier mouvement du prince de Hansfeld, car c'était lui qui se promenait sur ce quai désert, voisin, comme on le sait, de l'hôtel Lambert.

Frêle, débile, mais d'une organisation très nerveuse, Arnold de Hansfeld pouvait, par une violente surexcitation, trouver dans son énergie une force passagère ; après des efforts inouïs, il parvint à saisir Pierre Raimond.

Le courant était si rapide que, pendant le peu d'instants que dura ce sauvetage inespéré, les deux hommes se trouvèrent entraînés bien loin du talus, et heureusement vers un endroit du rivage très plane, très accessible, car les forces de M. de Hansfeld étaient à bout.

Dans ce danger, Pierre Raimond, conservant tout son sang-froid, facilita les efforts de son sauveur au lieu de les paralyser, ainsi que cela arrive quelquefois dans ces luttes désespérées contre la mort.

Lorsque M. de Hansfeld et Pierre Raimond furent en sûreté sur la grève, le vieux graveur eut, pour ainsi dire, à sauver à son tour son sauveur ; à la force factice, fébrile du prince succéda un anéantissement complet.

La nuit approchait, le crépuscule rendait la brume encore plus sombre ; en vain Pierre Raimond appela du secours, le bruit du vent et des grandes eaux couvrit sa voix ; vains appels d'ailleurs, il ne passait presque personne sur ces quais solitaires.

M. de Hansfeld tremblait convulsivement ; frêle et chétif, il lui avait fallu être deux fois courageux pour s'exposer à un si grand péril avec si peu de forces pour le surmonter. Le vieux graveur, encore robuste pour son âge, prit Arnold entre ses bras comme on prendrait un enfant, remonta la grève en marchant avec précaution, et atteignit un escalier qui conduisait au quai.

Pierre Raimond se trouva en face de sa maison, située à l'angle de la rue Poultier et du quai d'Anjou.

Aidé de son portier, le père de Berthe transporta M. de Hansfeld dans son appartement, et malgré son culte pour la chambre de sa fille, il l'y établit devant un bon feu.

M. de Hansfeld commençait à reprendre connaissance ; il regardait autour de lui avec étonnement.

—Monsieur, je vous dois la vie... vous m'avez sauvé au risque de périr mille fois... Les termes me manquent pour vous dire ma reconnaissance—s'écria le graveur.

—Où suis-je !... Qui êtes-vous, monsieur ?—dit Arnold de Hansfeld en cherchant à rassembler ses idées.

—Remettez-vous, monsieur... voici ce qui est arrivé... Tout à l'heure, trompé par le brouillard et par la faiblesse de ma vue, j'ai dévié de mon chemin ; je me suis trouvé, sans m'en apercevoir, sur le talus qui encaisse la rivière devant les démolitions de l'hôtel Bretonvilliers ; je n'ai pu me retenir sur cette pente rapide, et je suis tombé à l'eau... Alors, n'écoutant que votre généreux dévouement...

—Je me souviens de tout maintenant—dit le prince.

—Je me souviens même que si mon premier mouvement a été de tâcher de vous arracher au péril qui vous menaçait, ma première pensée a été de craindre que ma bonne volonté vous fût fatale... Je suis si faible qu'il vous a peut-être fallu vous défendre de mes maladroits efforts, et me sauver moi-même après vous être sauvé—dit M. de Hansfeld en souriant.

—Non, non, monsieur, rassurez-vous ; comme les cœurs braves et généreux, vous avez été fort... tant qu'il vous a fallu être fort pour m'arracher à une mort certaine... Sauvé par vous, j'ai dû à mon tour venir en aide à votre faiblesse, car vous avez plus de courage que de force... Je vous ai transporté ici, chez moi, Pierre Raimond, graveur.

M. de Hansfeld allait sans doute se nommer à son tour, lorsque la porte de la chambre s'ouvrit. Pierre Raimond se retourna ; Berthe, pâle, les yeux noyés de larmes, les traits bouleversés, se jeta dans ses bras en s'écriant :

—Mon père, je n'ai plus de refuge que chez toi !...

Berthe s'était, en entrant, si brusquement précipitée dans les bras de son père, qui, retourné vers elle, lui cachait complètement M. de Hansfeld, qu'elle n'avait pas aperçu ce dernier.

—Il m'a chassée... chassée de chez lui,—murmura Berthe d'une voix entrecoupée de sanglots en tenant son père étroitement embrassé.

—Mon enfant, nous ne sommes pas seuls—dit tout bas le vieillard.

M. de Hansfeld avait tressailli de joie et de surprise à la vue de Berthe... Il retrouvait en elle la jeune femme qui avait fait sur lui une si profonde impression à la Comédie-Française... impression qui s'était changée en une sorte d'amour vague, romanesque, idéal.

On se souvient que la loge du prince était si obscure que madame de Brévannes, malgré sa curiosité, n'avait pu l'apercevoir.

A ces mots de Pierre Raimond : «Nous ne sommes pas seuls,» Berthe, rougissant de confusion, fit un pas vers la porte.

Mais Pierre Raimond prit sa fille par la main, et lui montrant M. de Hansfeld :

—Ma fille... mon sauveur.

—Que dites-vous, mon père ?

—Tout à l'heure, perdu au milieu du brouillard, me trompant de chemin, je suis tombé dans la rivière.

—Grand Dieu !

Et Berthe se précipita dans les bras du vieux graveur, le serra fortement contre son cœur, puis le regarda avec anxiété.

—Monsieur se trouvait par hasard sur le quai—reprit Pierre Raimond—il m'a sauvé... Mais ses forces s'étaient épuisées dans la lutte, je l'ai transporté ici...

—Ah ! monsieur—s'écria Berthe—vous m'avez rendu mon père, alors que je n'ai peut-être jamais eu plus besoin de sa tendresse... et de sa protection !... Hélas ! nous ne pouvons rien pour vous ; mais Dieu se chargera d'acquitter notre dette...

—Je suis trop payé, madame, en apprenant que j'ai rendu un père à sa fille.

—Mais au moins que nous sachions à qui nous devons tant—dit Pierre Raimond.

—Quel nom joindre à nos prières en priant Dieu de vous bénir ?—ajouta Berthe.

—Je m'appelle Arnold... Arnold Schneider—dit M. de Hansfeld en rougissant et balbutiant un peu.

Pierre Raimond attribua cet embarras à la modestie de son sauveur, et reprit :

—Mais où pourrai-je aller, monsieur, vous rendre grâce de m'avoir conservé pour mon enfant ?

M. de Hansfeld rougit de nouveau ; après un moment de silence il répondit :

—Si vous le permettez, monsieur, c'est moi qui viendrai quelquefois m'informer de vous, et recevoir ainsi le prix de ce que vous appelez... ma bonne action...

—Je n'insiste pas, monsieur—dit Pierre Raimond ;—je conçois le sentiment qui vous fait nous cacher votre demeure, peut-être même votre vrai nom. Je respecterai votre réserve... seulement, soyez assez généreux pour venir quelquefois à moi, puisque vous ne me permettez pas d'aller à vous... Promettez-le-moi... épargnez-moi jusqu'à l'apparence de l'ingratitude.

—Je vous le promets, monsieur... Mais je me sens tout à fait remis à cette heure ; auriez-vous la bonté, si cela se peut, de me faire venir une voiture ?... je ne veux pas abuser plus longtemps de votre hospitalité.

Le portier étant resté dans la chambre du graveur, Berthe alla lui dire d'amener un fiacre.

Au bout de quelques instants, M. de Hansfeld sortit de la maison du graveur.

Pierre Raimond quitta ses vêtements mouillés, et revint trouver sa fille.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XXIII. CHAGRINS.

CHAPITRE XXIII. CHAGRINS.

En le voyant, Berthe se jeta de nouveau dans ses bras en s'écriant :

—Maintenant je puis sans crainte me livrer à ma joie... tu es là, tu es là.. et j'ai failli te perdre... toi... toi... pauvre père !... cela est horrible... Je suis si heureuse de te voir que je ne puis croire que tu aies couru ce péril... Non, non... quand je venais ici, quelque pressentiment m'aurait appris qu'un grand danger te menaçait... car enfin... ou n'est pas sur le point de perdre son père sans qu'un affreux brisement de cœur vous en avertisse...

—Calme-toi, chère enfant, la Providence a eu pitié de nous. Aucun pressentiment ne t'a avertie parce que sans doute je devais être sauvé... Tu le vois—dit Pierre Raimond en souriant tristement—tu me rends aussi superstitieux que toi... mais n'oublions jamais ce que nous devons à ce généreux inconnu.

—Oh ! jamais... jamais je ne l'oublierai ; mais je crains que ma reconnaissance se confonde et se perde dans ma joie de te revoir, bon, excellent père... maintenant je n'ai plus que toi au monde...—s'écria Berthe en fondant en larmes.

Pierre Raimond serra tendrement les mains de Berthe dans les siennes et lui dit avec amertume :

—Encore de nouveaux chagrins !... malheureuse enfant !...

—Il ne m'aime plus !... je lui suis à charge !... je lui suis odieuse !...—dit Berthe en fondant en larmes.

—Oh ! mes prédictions !...—s'écria douloureusement le vieillard.

—Mon père, ne m'accablez pas !...

—Ce n'est pas un reproche, pauvre petite... Hélas ! c'est un cri de satisfaction amère...

Mon amour pour toi ne m'avait pas trompé... Mais qu'y a-t-il donc encore ?

—Vous le savez, depuis la pénible scène qui eut lieu ici le surlendemain de notre arrivée, l'humeur de Charles s'est de plus en plus aigrie, surtout à dater du jour où nous sommes allés aux Français. Jusqu'alors au moins il avait gardé quelque mesure ; il m'avait même exprimé son regret de s'être montré un peu dur envers vous... Mais à partir de cette funeste représentation aux Français, je dis funeste, parce que le lendemain ont commencé pour moi de nouveaux tourments...

—Et tu me les avais encore cachés ? Lorsque tu es venue dimanche... pourquoi ne m'as-tu rien dit ?

—Je craignais tant de vous affliger... Mais à présent... mes forces sont à bout. Si vous saviez, mon Dieu... si vous saviez...

—Courage... mon enfant... courage. Explique-toi... dis-moi tout...

—Eh bien, mon père... depuis cette représentation des Français, l'humeur de mon mari déjà très irritable... est devenue sombre et méchante. Je le voyais à peine... il sortait toute la journée et ne revenait qu'à une heure avancée de la nuit. A l'heure du repas, il était taciturne, préoccupé... deux ou trois fois il se leva de table avant la fin du dîner et alla se renfermer chez lui. Si je l'interrogeais sur les soucis qu'il paraissait avoir, il me répondait durement que cela ne me regardait pas... depuis je ne hasardais plus un mot à ce sujet... Ce matin, pourtant... lui voyant l'air plus content que de coutume, je lui dis : Vous me paraissez mieux aujourd'hui que les autres jours, Charles... Voilà tout... mon père, pas autre chose, je te le jure.

—Pauvre enfant...

—Continue.

—Ses traits se rembrunirent aussitôt ; il s'écria avec amertume :—A quoi cela me sert-il d'être mieux ? A quoi bon espérer... si j'ai quelque chose à espérer... lorsque vous êtes là comme une chaîne à laquelle je suis désormais et pour toujours attaché... Maudit, maudit soit le jour où j'ai été assez faible pour vous épouser... pour donner, comme un sot, dans le piége que vous et votre père m'avez tendu...

Le vieillard comprima un mouvement de colère, et reprit d'une voix ferme :—Et puis ensuite... mon enfant...

—Ce reproche était si cruel, si blessant, si peu attendu, que je n'ai su que répondre... j'ai pleuré. Il s'est levé violemment en s'écriant :—Quel supplice ! oh ! ma liberté ! ma liberté !... Mon Dieu... je ne le gêne en rien... Pourtant, tout ce que je lui demande, c'est de me permettre de venir vous voir.

—Oh ! patience... patience...—s'écria le graveur d'une voix contenue.

—Voyant qu'il me traitait ainsi—reprit Berthe—je m'écriai : Charles, voulez-vous vous séparer de moi ? si je vous suis à charge, dites-le...

—Eh bien ! oui—me répondit-il en fureur—oui ! vous m'êtes à charge ; oui, je vous hais... car vous m'avez contraint de faire le plus sot des mariages..., et jamais je ne vous le pardonnerai...—Mais, mon Dieu—lui dis-je—qu'ai-je fait, qu'avez-vous à me reprocher ?

—Oh ! rien ! vous êtes trop adroite pour cela... Vous savez bien que si vous me trompiez je vous tuerais, vous et votre complice. Ce n'est pas la vertu qui vous retient dans le devoir, c'est la peur... En disant, ces mots, il est sorti violemment... et votre fille est venue vous trouver, mon père... car elle n'a plus que vous au monde—s'écria Berthe en fondant en larmes.

—Cela devait être—dit Pierre Raimond ;—ce cœur égoïste, ce caractère orgueilleux et têtu devait te faire payer cher... bien cher un jour... les sacrifices qu'il s'était imposés pour obtenir ta main... à tout prix. Mais cela ne peut pas se passer ainsi.. tu comprends bien qu'il faudra que j'empêche cet homme de torturer de la sorte mon enfant chérie ; tu t'es toujours admirablement conduite envers lui... Il ne te brisera pas comme un jouet de son caprice.

—Mais que faire à cela ? que faire ?

—Sois tranquille... Dieu merci, j'ai encore de la force et de l'énergie.

—Oh ! de grâce, pas de scènes violentes !

—Pas de violence... mais de la fermeté. J'ai le bon droit et la raison pour moi, je défends la cause de mon enfant... je suis tranquille. Mais d'abord, il me faut quitter ce logis... Heureusement j'ai vécu assez économiquement avec ce que tu m'as forcé d'accepter pour avoir mis une petite somme de côté... Jointe à la vente de ce modeste mobilier... elle assurera mon entrée à Sainte-Périne.

—Oh ! mon père... Jamais... jamais...

—Berthe... mon enfant..., tu sais ce que je pense au sujet de ces asiles dus et ouverts à l'infortune honnête ; et d'ailleurs, voyons, crois-tu que dans notre position je puisse avoir la moindre obligation à ton mari ?

—Non, sans doute... Oh ! jamais... Après ses durs et humiliants reproches.

—Eh bien donc !... que faire ? comment vivre ?

—Ecoute, mon bon père... Depuis la scène pénible qui a eu lieu ici... il y a quelques jours, lorsque mon mari a osé vous reprocher le secours qu'il vous accordait..., j'ai bien réfléchi à votre position, et j'ai, je crois, trouvé un bon moyen de l'améliorer... si vous voulez toutefois me seconder.

—Parle... parle.

—Hélas ! je suis aussi pauvre que vous, mais il me reste, Dieu merci, le talent que vous m'avez donné... Autrefois, il nous aida à vivre... Depuis mon mariage, il a été ma consolation pendant de cruels moments de chagrins... Il sera aujourd'hui notre ressource.

—Chère enfant... que veux-tu dire ?

—Charles me laisse libre de vous consacrer les matinées du jeudi et du dimanche de chaque semaine... Qui m'empêche ces jours-là d'avoir ici, comme autrefois, des écolières dans la chambre que vous m'avez conservée ? je prierai quelques-unes de mes anciennes élèves de m'en chercher... et pour que l'amour-propre de mon mari n'en souffre pas, je donnerai, s'il le faut, les leçons sous mon nom de fille... De la sorte, bon père, vous ne manquerez de rien, et...

Pierre Raimond interrompit Berthe en la prenant dans ses bras avec attendrissement.

—Pauvre chère enfant... Non... je ne souffrirai pas que tu joignes les préoccupations de l'étude, du travail, à tes autres chagrins...

—Oh ! mon père, ce sera au contraire pour moi la plus charmante des consolations... voyons... me refuserez-vous le seul bonheur peut-être dont je puisse jouir ?

—Non... eh bien, non... mon enfant bien-aimée... cette résolution est noble, et belle... l'accepter... c'est l'apprécier ce qu'elle vaut...

—Vous consentez...—s'écria Berthe avec une joie indicible.

—J'y consens... et cette nouvelle marque de l'élévation de ton cœur m'impose plus que jamais le devoir d'exiger que ton mari te traite avec les égards, les soins, le respect que tu mérites, et aussi vrai que je m'appelle Pierre Raimond... non seulement je l'exigerai, mais je l'obtiendrai.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XXIV. DÉCOUVERTE.

CHAPITRE XXIV. DÉCOUVERTE.

Madame de Hansfeld, continuant d'écrire à M. de Morville sous un nom supposé, avait reçu plusieurs réponses. Un matin (quelques jours après que M. de Hansfeld eut sauvé la vie du père de Berthe de Brévannes), Iris, revenant du bureau de la poste restante, apporta une lettre à sa maîtresse.

Le cœur de la princesse battit de joie en reconnaissant l'écriture de M. de Morville.

Celle lettre était ainsi conçue :

«Voilà la cinquième fois que j'écris à ma mystérieuse amie, ses consolations me sont tellement douces et précieuses, elles me viennent si bien en aide pour supporter la tristesse où me plonge un amour malheureux, que je ne saurais trop la remercier de son tendre intérêt. Il y a pour moi un charme singulier dans ces confidences à la fois si vagues et si précises faites à une inconnue, qui apprécie l'état de mon cœur avec une délicatesse infinie... J'ai été frappé de ce que vous me dites sur le bonheur d'aimer même sans espoir, de même qu'on aime Dieu pour Dieu, et de trouver dans la seule dévotion à l'objet adoré une pure et ineffable félicité. Vos pensées, à ce sujet, sont en tout si semblables aux miennes... et cela dans leurs nuances les plus insaisissables, qu'à force de m'en étonner, il m'est venu à l'esprit une idée absurde, bizarre, folle... Cette idée est que... mais non... je n'oserai pas même vous l'écrire... du moins, avant de vous avoir avoué une autre de mes croyances.. Je suis fermement convaincu que deux personnes, passionnément éprises l'une de l'autre, doivent avoir sur l'amour certaines idées absolument semblables... Aussi, en conséquence de toutes mes folles pensées, je suis assez fou pour conclure... que vous pourriez bien être... la femme que j'aime... sans espoir, et qui, à un bal de l'Opéra, m'a dit ces mots :

Faust et Childe-Harold... lors d'une soirée que je n'oublierai de ma vie.»

En lisant ce passage, madame de Hansfeld tressaillit et devint pourpre de surprise, de bonheur et de confusion ; elle continua de lire avec un violent battement de cœur.

«Pardonnez-moi cet espoir insensé... Si je me trompe, ces mots seront incompréhensibles pour vous ; si je ne me trompe pas, il peut néanmoins vous convenir que je n'aie pas deviné, alors vous me répondrez que je suis dans l'erreur, et notre correspondance continuera comme par le passé.

«Maintenant, par quel pressentiment, par quel instinct ai-je été amené à croire que ces lettres m'étaient écrites par vous ? Je l'ignore... Sans doute la présence de l'être aimé se manifeste en tout et partout, même malgré le mystère qui semble le plus impénétrable. Si l'on distingue entre mille voix... une voix adorée, pourquoi ne reconnaîtrait-on pas de même l'esprit, la pensée de la femme que l'on chérit ? Si je ne me suis pas trompé... ce phénomène s'expliquerait plus encore par la sincérité que par la sagacité de mon amour. Alors... je vous en supplie, ne me refusez pas la seule consolation qui me reste... j'allais presque dire qui nous reste. Songez à tout le bonheur que nous pouvons encore espérer de cette correspondance... et puis quelle confiance absolue, aveugle, doit nous donner l'un pour l'autre mon étrange découverte ! Ne prouverait-elle pas autant en faveur de votre amour que du mien ? Vous ne m'avez pas écrit un mot qui pût vous déceler, et pourtant je vous ai reconnue... Oh ! de grâce, répondez-moi ! Oui, nous pouvons être encore bien heureux, malgré la barrière infranchissable qui nous sépare.

Croyant n'être pas aimé de vous, je vous fuyais obstinément, dans la crainte d'augmenter encore les chagrins d'une passion déjà si malheureuse ; mais si vous la partagiez... pourquoi me refuseriez-vous le bonheur de vous rencontrer souvent... tout en restant, aux yeux du monde, étrangers l'un à l'autre ? J'ai juré... non de ne plus vous aimer, cela m'était impossible ; mais j'ai juré, lors même que vous répondriez à mon amour, de ne jamais porter atteinte à la sainteté de vos devoirs, et de ne jamais me présenter chez vous. En restant fidèle, comme je le dois, à ce serment, quels seraient nos torts ? qu'aurions-nous à redouter ? N'êtes-vous pas liée par votre amour comme je le suis par ma parole... parole dont je ne serais délié que le jour où je pourrais aspirer à votre main ?

«Mais à quoi bon entrer dans de pareils détails si mon cœur se trompe... si vous n'êtes pas vous ? Un mot encore... si j'ai deviné juste, je vous le jure sur l'honneur, personne au monde ne m'a rien dit qui put me faire soupçonner que vous m'écriviez... Cette découverte est un de ces miracles de l'amour, qui ne semblent impossibles qu'aux impies et aux athées.

«L. DE M.»

A la lecture de cette lettre, Paula fut pour ainsi dire éblouie. Cette preuve éclatante de divination dans l'amour la confondait et la ravissait à la fois. Ne fallait-il pas aimer immensément pour arriver à ce point de pénétration ?

Madame de Hansfeld croyait avec raison M. de Morville incapable d'un mensonge ; aussi elle se livrait en toute sécurité aux enchantements de cette lettre, qu'elle relut plusieurs fois avec adoration.

Involontairement la princesse ressentit une sorte de frisson à ce passage où M. de Morville disait clairement qu'il ne serait délié de son serment que si elle devenait veuve.

Pour la première fois de sa vie, madame de Hansfeld eut une pensé qui lui fit horreur, et qu'elle se reprocha comme un crime.

Elle chercha, pour ainsi dire, un refuge dans les nobles sentiments que devait lui inspirer l'amour de M. de Morville ; comme lui, elle vit un avenir de bonheur dans cet attachement pur et ignoré. Il échapperait au moins à la grossière malignité du monde, et conserverait, caché dans l'ombre, toute sa délicatesse, toute sa fleur, tout son parfum...

Écrire souvent à M. de Morville, l'apercevoir quelquefois, se savoir aimée de lui... lui répéter sans cesse qu'elle l'aimait... n'avoir jamais à rougir de cette affection si passionnément partagée... quelles brillantes, quelles radieuses espérances !

Un léger frappement qu'elle entendit à sa porte rappela madame de Hansfeld à elle-même. Elle serra la lettre de M. de Morville dans un meuble à secret, et dit :

—Entrez.

La porte s'ouvrit, le prince de Hansfeld entra chez sa femme.

PAULA MONTI, TOME I - Eugène SUE > CHAPITRE XXV. DOULEUR.

CHAPITRE XXV. DOULEUR.

La physionomie du prince était froide et hautaine. On aurait difficilement cru que ses traits fins, mélancoliques et d'une délicatesse toute juvénile, pussent se prêter à cette expression de dureté glaciale.

La princesse regarda son mari avec autant de surprise que d'inquiétude. Jamais elle ne lui avait vu un pareil visage. Arnold était pâle et vêtu de noir.

Voulant dissimuler son embarras, Paula lui dit :

—Êtes-vous dans l'intention de sortir ce soir... Arnold ?

—Non, madame... je vous prie de m'accorder quelques moments...

—Je vous écoute.

—J'ai décidé que nous quitterions cet hôtel...

—Comme il vous plaira, monsieur ; seulement, après les dépenses toutes récentes que vous y avez faites...

—Cela me regarde.

—Je n'ai plus la moindre objection à élever. Je vous avouerai même franchement... que je suis fort contente d'abandonner ce quartier désert où vous aviez absolument voulu habiter.

—Je suis si bizarre, si original... Mais voici qui vous paraîtra, madame, plus original et plus bizarre encore... nous quitterons cet hôtel après-demain.

—Et où irons-nous loger, monsieur ?

—Vous partirez pour l'Allemagne.

—Vous dites, monsieur ?

—Que vous partirez pour l'Allemagne.

—C'est une plaisanterie, sans doute ?

—Je n'ai guère l'habitude de plaisanter.

—En ce cas, monsieur, puis-je savoir pour quel motif vous quittez si brusquement Paris au milieu de l'hiver ?

—Je ne quitte pas Paris... madame... mais vous, vous quitterez Paris après-demain... Dans un mois, j'irai probablement vous rejoindre... Je l'ai résolu... cela sera.

Madame de Hansfeld regardait le prince avec stupeur. Souvent il s'était montré courroucé, violent ; mais au milieu de ces emportements dont Paula cherchait en vain la cause, il y avait des élans de passion, des cris de désespoir dont elle était aussi apitoyée que blessée ; jamais de sa vie le prince ne lui avait parlé de ce ton froid, dur et tranchant. Elle répondit donc avec une sorte de crainte causée par la surprise :

—J'espère, monsieur, que vous n'insisterez pas sur ce projet de voyage, lorsque vous saurez qu'il me serait extrêmement désagréable de quitter Paris en ce moment.

—Vous vous trompez, madame... vous partirez..

—Monsieur...

—Madame... après-demain vous partirez.

—Je ne partirai pas...

—Vraiment ?

—D'ailleurs, je suis bien folle de prendre au sérieux ce que vous me dites... Quelquefois vos idées sont tellement... bizarres, vos caprices si étranges, vos volontés si éphémères, qu'il y a de l'enfantillage à moi de m'inquiéter de cette nouvelle fantaisie.

—Peu m'importe, madame, que vous vous inquiétiez, pourvu que prévenue vous obéissiez.

—Obéir... le mot est un peu dur... monsieur...

—Il est juste.

—Ainsi, monsieur... c'est un ordre ?

—Un ordre.

—Si j'étais capable de m'y soumettre, avouez au moins qu'il serait bien tyrannique...

—Je serais très indulgent.

—Indulgent !... Et qu'avez-vous à me reprocher, monsieur ? N'est-ce pas moi... qui ai mille fois été indulgente de supporter vos emportements, de les soigneusement cacher à tout le monde... Ne m'avez-vous pas cent fois répété que, bien que nous vécussions sous le même toit... j'étais libre de mes actions... Il est vrai que bientôt après vous veniez tout éploré renier vos paroles. Encore une fois, monsieur, tenez, j'ai tort de vous répondre... Je suis sans doute à cette heure, et comme vous, dupe d'une aberration de votre esprit.

—Je suis fou, n'est-ce pas, ainsi que mes bizarreries semblent le faire croire ? Oh ! il n'a pas tenu à vous que ces apparences, dont vous étiez la seule cause, que j'affectais par compassion pour vous (vous ne méritez pas que je vous explique le sens de ces paroles) ; il n'a pas tenu à vous, dis-je, que ces apparences ne devinssent une réalité... Mais je croyais au moins qu'éclairée par ces alternatives de passion et d'horreur...

—D'horreur !—s'écria la princesse.

—D'horreur—reprit froidement le prince ;—je croyais que vous auriez compris l'énormité de vos forfaits et l'opiniâtreté de ma passion qui leur survivait... Mais non !... pas même cela... Heureusement pour moi, à cette heure la passion est morte ; votre dernier trait l'a tuée... Mais l'horreur survit... l'horreur, entendez-vous bien ?

—Je vous entends, mon Dieu... mais je ne vous comprends pas.

—Mais je vous ai aimée, vous portez mon nom... cet abominable secret restera donc enseveli entre vous et moi. Ainsi donc, partez... au nom du ciel, partez... et remerciez-moi à genoux d'être aussi clément que je le suis.

Madame de Hansfeld regardait son mari avec épouvante ; elle n'avait à se reprocher que son amour pour M. de Morville, et cet amour ne méritait pas les reproches affreux dont l'accablait le prince. Celui-ci pourtant semblait plein de raison ; il n'y avait rien d'égaré dans son regard, d'altéré dans son accent. Voulant voir s'il ferait allusion à l'amour qu'elle ressentait pour M. de Morville, amour que, par un hasard inexplicable, M. de Hansfeld avait peut-être pénétré, elle lui dit :

—Lorsque je vous ai épousé, monsieur, je vous l'ai dit loyalement... mon cœur n'était pas libre... j'ai aimé, passionnément aimé... Ce que je vous disais alors, à cette heure je vous le répète... Je ne vous aime pas d'amour ; mais devant Dieu qui m'entend, jamais je ne vous ai été infidèle...

—M'être infidèle !—s'écria le prince—ce serait une action louable auprès des crimes que vous avez commis.

—Moi !—s'écria Paula en joignant les mains avec force—mais c'est une calomnie aussi infâme qu'absurde...

—Comment... vous oserez nier qu'hier soir... Oh ! non, jamais !—s'écria le prince en frémissant ;—jamais machination plus infernale n'est entrée dans une tête humaine. J'ai frissonné d'épouvante autant que de surprise... Et vous n'êtes pas à genoux... devant moi, les mains suppliantes... Et vous êtes là, froide, méprisante... Mais vous ne savez donc pas qu'il y a des juges et un échafaud, madame !

Paula, cette fois, trembla.

Jusqu'alors elle n'avait souffert des bizarreries de M. de Hansfeld que dans ses accès de colère ou plutôt de douleur désespérée. Il lui avait fait de vagues reproches, presque toujours suspendus par des réticences ; mais jamais il n'avait formulé contre elle une accusation aussi précise, aussi terrible.

La princesse crut sincèrement que la raison d'Arnold était égarée.

Celui-ci prit la stupeur de la princesse pour un aveu tacite, et lui dit d'une voix plus calme, mais avec une indignation profonde et concentrée :

—Vous voyez bien qu'il faut que vous partiez, madame, non par égard pour vous, mais par égard pour mon nom... Je serai censé vous accompagner. Je passe pour fou—ajouta-t-il avec un sourire amer—on ne s'étonnera pas de mon départ précipité. Je resterai ici sous un nom emprunté. Excepté madame de Lormoy et un homme de ses amis qui est venu dans sa loge, personne ne me connaît ; cette fable sera donc facilement admise... D'ailleurs, je fréquenterai peu le monde ; et dans un mois ou deux, avant peut-être, je quitterai Paris pour aller vous rejoindre en Bohème, où vous vous rendrez sous la conduite de Frantz, qui a mes ordres... Alors je vous dirai mes volontés, sinon je vous les écrirai. Ce soir, vous irez à l'Opéra ; on répandra le bruit de mon départ subit... Ce sera une bizarrerie de plus ; vous pourrez l'attribuer à l'aberration de mon caractère... on y croira sans peine. Vous partirez dans une voiture fermée ; tous mes gens vous suivront ; on croira facilement que je vous ai accompagnée. Un mot encore. Le mépris et l'exécration que vous m'inspirez sont tels, que je tiens à vous bien persuader que c'est non par clémence, mais par respect pour mon nom que je ne dévoile pas ici tous vos crimes... Mais prenez bien garde ; à la moindre hésitation de votre part à m'obéir, soit ici, soit ailleurs, je surmonte ce dégoût, et je vous abandonne à la vengeance divine et humaine.

Et le prince sortit.

Madame de Hansfeld l'avait écouté sans l'interrompre, se disant qu'il fallait toujours se garder de contrarier les fous.

Iris entra d'un air effrayé :

—Ah ! marraine... quel malheur !—s'écria-t-elle.

—Qu'as-tu ?...

—D'après vos ordres, je suis allée au troisième rendez-vous que m'a donné Charles de Brévannes...

—Eh bien !

—Je lui ai dit que vous ne vouliez pas consentir à le voir...

—Ensuite !

—Il s'est écrié les yeux brillants de fureur :

«Dis à ta maîtresse que je suis là... que si elle ne me donne pas un rendez-vous prochain où tu assisteras... j'y consens... ce soir je répands partout l'histoire de Raphaël Monti... ta maîtresse me comprendra...»

—Il a dit cela... il a dit cela ?...

—Et il a ajouté : «Elle doit savoir que je puis la perdre, et je la perdrai.»

—Malheur !... malheur à moi ! Et M. de Morville ?... Que pensera-t-il de moi ?... Il croira ces calomnies... le malheureux Raphaël y a bien cru !

—Vous lui indiquerez un rendez-vous dans un endroit retiré... Le Luxembourg, m'a-t-il dit, ou le Jardin-des-Plantes... Vous y viendrez avec moi... et il s'y trouvera... Sinon... il parlera. Que faire ?... que faire ?... Ce méchant homme est capable de tout...

Après quelques moments de réflexion, Paula dit à Iris d'une voix ferme :

—Donnez-moi... du papier... une plume...

—Que voulez-vous faire ?

—Donner à M. de Brévannes un rendez-vous où tu viendras.

—Y pensez-vous, marraine : écrire... laisser une lettre de vous entre les mains de cet homme ?

Quelle imprudence !... Mais... Il ne connaît pas votre écriture ?

—Non...

—Si j'écrivais pour vous.

—Tu as raison... écris...

Après-demain, à dix heures, au Jardin-des-Plantes... sous le cèdre du labyrinthe...

—As-tu écrit ?

—Oui, marraine.

—Signe... Paula Monti.

—Et s'il veut abuser de ce billet, dit Iris après avoir signé, il sera dupe de sa propre infamie...

—Quand lui remettras-tu cette lettre ?

—A l'instant... Il attend votre réponse à la petite porte du quai d'Anjou.

—Va vite et reviens...

—Et j'aurai bien des choses à vous dire que j'apprends à l'instant.

—Qu'est-ce ?

—Depuis huit jours... le prince est allé quatre fois chez un vieil homme, nommé Pierre Raimond, qui demeure ici près...

—Et qu'importe !

—Mais Pierre Raimond est le père de Berthe de Brévannes, que vous trouvez si jolie.

—Que dis-tu ?

—Et c'est chez Pierre Raimond que Berthe a deux fois rencontré le prince...

—Lui... lui ?

—Sous un faux nom... sous celui d'Arnold Schneider...

—Ah ! maintenant... je comprends tout—s'écria la princesse en mettant ses deux mains sur son front.

—Quoi donc, marraine ?

—Tu le sauras plus tard... laisse-moi.

Iris sortit.

Quelques minutes après, trompé par les perfides paroles d'Iris, M. de Brévannes, ivre d'une espérance insensée, couvrait de baisers passionnés le billet qu'il croyait avoir été écrit par la princesse de Hansfeld.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

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