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CONSUELO, TOME I

Roman

George SAND



TABLE des MATIÈRES

42 choix possibles

TOME PREMIER
NOTICE
CONSUELO
CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
CHAPITRE XXI.
CHAPITRE XXII.
CHAPITRE XXIII.
CHAPITRE XXIV.
CHAPITRE XXV.
CHAPITRE XXVI.
CHAPITRE XXVII.
CHAPITRE XXVIII.
CHAPITRE XXIX.
CHAPITRE XXX
CHAPITRE XXXI.
CHAPITRE XXXII.
CHAPITRE XXXIIÏ.
CHAPITRE XXXIV.
CHAPITRE XXXV.
CHAPITRE XXXVI.
CHAPITRE XXXVII.
CHAPITRE XXXVIII.
CHAPITRE XXXIX.


TEXTE INTÉGRAL



TOME PREMIER

1861

CONSUELO, TOME I - George SAND > NOTICE

NOTICE

Ce long roman de Consuelo, suivi de la Comtesse de Rudolstadt et accompagné, lors de sa publication dans la Revue indépendante, de deux notices sur Jean Ziska et Procope le Grand, forme un tout assez important comme appréciation et résumé de moeurs historiques. Le roman n'est pas bien conduit. Il va souvent un peu à l'aventure, a-t-on dit ; il manque de proportion. C'est l'opinion de mes amis, et je la crois fondée. Ce défaut, qui ne consiste pas dans un décousu, mais dans une sinuosité exagérée d'événements, a été l'effet de mon infirmité ordinaire : l'absence de plan. Je le corrige ordinairement beaucoup quand l'ouvrage, terminé, est entier dans mes mains. Mais la grande consommation de livres nouveaux qui s'est faite de 1835 à 1845 particulièrement, la concurrence des journaux et des revues, l'avidité des lecteurs, complice de celle des éditeurs, ce furent là des causes de production rapide et de publication pour ainsi dire forcée, Je m'intéressais vivement au succès de la Revue indépendante, fondée par mes amis Pierre Leroux et Louis Viardot, continuée par mes amis Ferdinand François et Pernet. J'avais commencé Consuelo avec le projet de ne faire qu'une nouvelle. Ce commencement plut, et on m'engagea à le développer, en me faisant pressentir tout ce que le dix-huitième siècle offrait d'intérêt sous le rapport de l'art, de la philosophie et du merveilleux, trois éléments produits par ce siècle d'une façon très-hétérogène en apparence, et dont le lien était cependant curieux et piquant à établir sans trop de fantaisie.

Dès lors, j'avançai dans mon sujet, au jour le jour, lisant beaucoup et produisant aussitôt, pour chaque numéro de la Revue (car on me priait de ne pas m'interrompre), un fragment assez considérable.

Je sentais bien que cette manière de travailler n'était pas normale et offrait de grands dangers ; ce n'était pas la première fois que je m'y étais laissé entraîner ; mais, dans un ouvrage d'aussi longue haleine et appuyé sur tant de réalités historiques, l'entreprise était téméraire.

La première condition d'un ouvrage d'art, c'est le temps et la liberté.

Je parle ici de la liberté qui consiste à revenir sur ses pas quand on s'aperçoit qu'on a quitté son chemin pour se jeter dans une traverse ; je parle du temps qu'il faudrait se réserver pour abandonner les sentiers hasardeux et retrouver la ligne droite. L'absence de ces deux sécurités, crée à l'artiste une inquiétude fiévreuse, parfois favorable à l'inspiration, parfois périlleuse pour la raison, qui, en somme, doit enchaîner le caprice, quelque carrière qui lui soit donnée dans un travail de ce genre.

Ma réflexion condamne donc beaucoup cette manière de produire. Qu'on travaille aussi vite qu'on voudra et qu'on pourra : le temps ne fait rien à l'affaire ; mais entre la création spontanée et la publication, il faudrait absolument le temps de relire l'ensemble et de l'expurger des longueurs qui sont précisément l'effet ordinaire de la précipitation. La fièvre est bonne, mais la conscience de l'artiste a besoin de passer en revue, à tête reposée, avant de les raconter tout haut, les songes qui ont charmé sa divagation libre et solitaire.

Je me suis donc presque toujours abstenue depuis d'agir avec cette complaisance mal entendue pour les autres et pour soi, et mes amis se sont aperçus d'une seconde manière, plus sobre et mieux digérée, dont je m'étais fait la promesse à moi-même, en courant à travers champs après la voyageuse Consuelo. Je sentais là un beau sujet, des types puissants, une époque et des pays semés d'accidents historiques, dont le côté intime était précieux à explorer ; et j'avais regret de ne pouvoir reprendre mon itinéraire et choisir mes étapes, à mesure que j'avançais au hasard, toujours frappée et tentée par des horizons nouveaux.

Il y a dans Consuelo et dans La Comtesse de Rudolstadt, des matériaux pour trois ou quatre bons romans. Le défaut, c'est d'avoir entassé trop de richesses brutes dans un seul. Ces richesses me venaient à foison dans les lectures dont j'accompagnais mon travail. Il y avait là plus d'une mine à explorer, et je ne pouvais résister au désir de puiser un peu dans chacune, au risque de ne pas classer bien sagement mes conquêtes.

Tel qu'il est, l'ouvrage a de l'intérêt et, contre ma coutume quand il s'agit de mes ouvrages, j'en conseille la lecture. On y apprendra beaucoup de choses qui ne sont pas nouvelles pour les gens instruits, mais qui, par leur rapprochement, jettent une certaine lumière sur les préoccupations et, par conséquent, sur l'esprit du siècle de Marie-Thérèse et de Frédéric II, de Voltaire et de Cagliostro : Siècle étrange, qui commence par des chansons, se développe dans des conspirations bizarres, et aboutit, par des idées profondes, à des révolutions formidables !

Que l'on fasse bon marché de l'intrigue et de l'invraisemblance de certaines situations ; que l'on regarde autour de ces gens et de ces aventures de ma fantaisie, on verra un monde où je n'ai rien inventé, un monde qui existé et qui a été beaucoup plus fantastique que mes personnages et leurs vicissitudes : de sorte que je pourrais dire que ce qu'il y a de plus impossible dans mon livre, est précisément ce qui s'est passé dans la réalité des choses.

GEORGE SAND.

Nohant, 15 septembre 1854.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CONSUELO

CONSUELO

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE I.

I.

«Oui, oui, Mesdemoiselles, hochez la tête tant qu'il vous plaira ; la plus sage et la meilleure d'entre vous, c'est ... Mais je ne veux pas le dire ; car c'est la seule de ma classe qui ait de la modestie, et je craindrais, en la nommant, de lui faire perdre à l'instant même cette rare vertu que je vous souhaite...

-In nomine Patris, et Filii, et Spiritu Sancto, chanta la Costanza d'un air effronté.

-Amen, chantèrent en choeur toutes les autres petites filles.

-Vilain méchant ! dit la Clorinda en faisant une jolie moue, et en donnant un petit coup du manche de son éventail sur les doigts osseux et ridés que le maître de chant laissait dormir allongés sur le clavier muet de l'orgue.

-A d'autres ! dit le vieux professeur, de l'air profondément désabusé d'un homme qui, depuis quarante ans, affronte six heures par jour toutes les agaceries et toutes les mutineries de plusieurs générations d'enfants femelles. Il n'en est pas moins vrai, ajouta-t-il en mettant ses lunettes dans leur étui et sa tabatière dans sa poche, sans lever les yeux sur l'essaim railleur et courroucé, que cette sage, cette docile, cette studieuse, cette attentive, cette bonne enfant, ce n'est pas vous, signora Clorinda ; ni vous, signora Costanza ; ni vous non plus, signora Zulietta ; et la Rosina pas davantage, et Michela encore moins...

-En ce cas, c'est moi ...-Non, c'est moi ...-Pas du tout, c'est moi ? -Moi ! -Moi ! » s'écrièrent de leurs voix flûtées ou perçantes une cinquantaine de blondines ou de brunettes, en se précipitant comme une volée de mouettes crieuses sur un pauvre coquillage laissé à sec sur la grève par le retrait du flot. Le coquillage, c'est-à-dire le maestro (et je soutiens qu'aucune métaphore ne pouvait être mieux appropriée à ses mouvements anguleux, à ses yeux nacrés, à ses pommettes tachetées de rouge, et surtout aux mille petites boucles blanches, raides et pointues de la perruque professorale) ; le maestro, dis-je, forcé par trois fois de retomber sur la banquette après s'être levé pour partir, mais calme et impassible comme un coquillage bercé et endurci dans les tempêtes, se fit longtemps prier pour dire laquelle de ses élèves méritait les éloges dont il était toujours si avare, et dont il venait de se montrer si prodigue. Enfin, cédant comme à regret à des prières que provoquait sa malice, il prit le bâton docto

«Consuelo ? l'Espagnole ? » s'écrièrent tout d'une voix les jeunes choristes, d'abord frappées de surprise. Puis un éclat de rire universel, homérique, fit monter enfin le rouge de l'indignation et de la colère au front majestueux du professeur. La petite Consuelo, dont les oreilles bouchées n'avaient rien entendu de tout ce dialogue, et dont les yeux distraits erraient au hasard sans rien voir, tant elle était absorbée par son travail, demeura quelques instants insensible à tout ce tapage.

Puis enfin, s'apercevant de l'attention dont elle était l'objet, elle laissa tomber ses mains de ses oreilles sur ses genoux, et son cahier de ses genoux à terre ; elle resta ainsi pétrifiée d'étonnement, non confuse, mais un peu effrayée, et finit par se lever pour regarder derrière elle si quelque objet bizarre ou quelque personnage ridicule n'était point, au lieu d'elle, la cause de cette bruyante gaîté.

«Consuelo, lui dit le maestro en la prenant par la main sans s'expliquer davantage, viens là, ma bonne fille, chante-moi le Salve Regina de Pergolèse, que tu apprends depuis quinze jours, et que la Clorinda étudie depuis un an.»

Consuelo, sans rien répondre, sans montrer ni crainte, ni orgueil, ni embarras, suivit le maître de chant jusqu'à l'orgue, où il se rassit et, d'un air de triomphe, donna le ton à la jeune élève.

Alors Consuelo, avec simplicité et avec aisance, éleva purement, sous les profondes voûtes de la cathédrale, les accents de la plus belle voix qui les eût jamais fait retentir.

Elle chanta le Salve Regina sans faire une seule faute de mémoire, sans hasarder un son qui ne fût complètement juste, plein, soutenu ou brisé à propos. Et suivant avec une exactitude toute passive les instructions que le savant maître lui avait données, rendant avec ses facultés puissantes les intentions intelligentes et droites du bonhomme, elle fit, avec l'inexpérience et l'insouciance d'un enfant, ce que la science, l'habitude et l'enthousiasme n'eussent pas fait faire à un chanteur consommé : elle chanta avec perfection.

«C'est bien, ma fille, lui dit le vieux maître toujours sobre de compliments. Tu as étudié avec attention, et tu as chanté avec conscience. La prochaine fois tu me répéteras la cantate de Scarlati que je t'ai enseignée.

-Si, Signor professore, répondit Consuelo. A présent je puis m'en aller ?

-Oui, mon enfant. Mesdemoiselles, la leçon est finie.»

Consuelo mit dans un petit panier ses cahiers, ses crayons, et son petit éventail de papier noir, inséparable jouet de l'Espagnole aussi bien que de la Vénitienne, et dont elle ne se servait presque jamais, bien qu'elle l'eût toujours auprès d'elle. Puis elle disparut derrière les tuyaux de l'orgue, descendit ave la légèreté d'une souris l'escalier mystérieux qui ramène à l'église, s'agenouilla un instant en traversant la nef du milieu, et, au moment de sortir, trouva auprès du bénitier un beau jeune seigneur qui lui tendit le goupillon en souriant. Elle en prit ; et, tout en le regardant droit au visage avec l'aplomb d'une petite fille qui ne se croit point et ne se sent point encore femme, elle mêla son signe de croix et son remercîment d'une si plaisante façon, que le jeune seigneur se prit à rire tout à fait. Consuelo se mit à rire aussi ; et tout à coup, comme si elle se fût rappelé qu'on l'attendait, elle prit sa course, et franchit le seuil de l'église, les degrés et le portique en un clin d'oeil.

Cependant le professeur remettait pour la seconde fois ses lunettes dans la vaste poche de son gilet, et s'adressant aux écolières silencieuses :

«Honte à vous ! mes belles demoiselles, leur disait-il. Cette petite fille, la plus jeune d'entre vous, la plus nouvelle dans ma classe, est seule capable de chanter proprement un solo ; et dans les choeurs, quelque sottise que vous fassiez autour d'elle, je la retrouve toujours aussi ferme et aussi juste qu'une note de clavecin. C'est qu'elle a du zèle, de la patience, et ce que vous n'avez pas et que vous n'aurez jamais, toutes tant que vous êtes, de la conscience !

-Ah ! voilà son grand mot lâché ! s'écria la Costanza dès qu'il fut sorti. Il ne l'avait dit que trente-neuf fois durant la leçon, et il ferait une maladie s'il n'arrivait à la quarantième.

-Belle merveille que cette Consuelo fasse des progrès ! dit la Zulietta.

Elle est si pauvre ! elle ne songe qu'à se dépêcher d'apprendre quelque chose pour aller gagner son pain.

-On m'a dit que sa mère était une Bohémienne, ajouta la Michelina, et que la petite a chanté dans les rues et sur les chemins avant de venir ici. On ne saurait nier qu'elle a une belle voix ; mais elle n'a pas l'ombre d'intelligence, cette pauvre enfant ! Elle apprend par coeur, elle suit servilement les indications du professeur, et puis ses bons poumons font le reste.

-Qu'elle ait les meilleurs poumons et la plus grande intelligence par-dessus le marché, dit la belle Clorinda, je ne voudrais pas lui disputer ces avantages s'il me fallait échanger ma figure contre la sienne.

-Vous n'y perdriez déjà pas tant ! reprit Costanza, qui ne mettait pas beaucoup d'entraînement à reconnaître la beauté de Clorinda.

-Elle n'est pas belle non plus, dit une autre. Elle est jaune comme un cierge pascal, et ses grands yeux disent rien du tout ; et puis toujours si mal habillée. Décidément c'est une laideron.

-Pauvre fille ! c'est bien malheureux pour elle, tout cela : point d'argent, et point de beauté ! »

C'est ainsi qu'elles terminèrent le panégyrique de Consuelo, et qu'elles se consolèrent en la plaignant, de l'avoir admirée tandis qu'elle chantait.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE II.

II.

Ceci se passait à Venise il y a environ une centaine d'années, dans l'église des Mendicanti, où le célèbre maestro Porpora venait d'essayer la répétition de ses grandes vêpres en musique, qu'il devait y diriger le dimanche suivant, jour de l'Assomption. Les jeunes choristes qu'il avait si vertement gourmandées étaient des enfants de ces scuole, où elles étaient instruites aux frais de l'État, pour être par lui dotées ensuite, soit pour le mariage, soit pour le cloître, dit Jean-Jacques Rousseau, qui admira leurs voix magnifiques vers la même époque, dans cette même église. Lecteur, tu ne te rappelles que trop ces détails, et un épisode charmant raconté par lui à ce propos dans le livre VIII des Confessions. Je n'aurai garde de transcrire ici ces adorables pages, après lesquelles tu ne pourrais certainement pas te résoudre à reprendre les miennes ; et bien autant ferais-je à ta place, ami lecteur. J'espère donc que tu n'as pas en ce moment les Confessions sous la main, et je poursuis mon conte.

Toutes ces jeunes personnes n'étaient pas également pauvres, et il est bien certain que, malgré la grande intégrité de l'administration, quelques-unes se glissaient là, pour lesquelles c'était plutôt une spéculation qu'une nécessité de recevoir, aux frais de la République, une éducation d'artiste et des moyens d'établissement. C'est pourquoi quelques-unes se permettaient d'oublier les saintes lois de l'égalité ; grâce auxquelles on les avait laissées s'asseoir furtivement sur les mêmes bancs que leurs pauvres soeurs. Toutes aussi ne remplissaient pas les vues austères que la République avait sur leur sort futur. Il s'en détachait bien quelqu'une de temps en temps, qui, ayant profité de l'éducation gratuite, renonçait à la dot pour chercher ailleurs une plus brillante fortune. L'administration, voyant que cela était inévitable, avait quelquefois admis aux cours de musique les enfants des pauvres artistes dont l'existence nomade ne permettait pas un bien long séjour à Venise. De ce nombre était la petite Consuelo, née en Espagne, et arrivée de là en Italie en passant par Saint-Pétersbourg, Constantinople, Mexico, ou Arkangel, ou par toute autre route encore plus directe à l'usage des seuls Bohémiens.

Bohémienne, elle ne l'était pourtant que de profession et par manière de dire ; car de race, elle n'était ni Gitana ni Indoue, non plus qu'Israélite en aucune façon. Elle était de bon sang espagnol, sans doute mauresque à l'origine, car elle était passablement brune, et toute sa personne avait une tranquillité qui n'annonçait rien des races vagabondes. Ce n'est point que de ces races-là je veuille médire. Si j'avais inventé le personnage de Consuelo, je ne prétends point que je ne l'eusse fait sortir d'Israël, ou de plus loin encore ; mais elle était formée de la côte d'Ismaël, tout le révélait, dans son organisation. Je ne l'ai point vue, car je n'ai pas encore cent ans, mais on me l'a affirmé, et je n'y puis contredire. Elle n'avait pas cette pétulance fébrile interrompue par des accès de langueur apathique qui distingue les zingarelle. Elle n'avait pas la curiosité insinuante et la mendicité tenace d'une ebbrea indigente. Elle était aussi calme que l'eau des lagunes, et en même temps aussi active que les gondoles légères qui en sillonnent incessamment la face.

Comme elle grandissait beaucoup, et que sa mère était fort misérable, elle portait toujours ses robes trop courtes d'une année ; ce qui donnait à ses longues jambes de quatorze ans, habituées à se montrer en public, une sorte de grâce sauvage et d'allure franche qui faisait plaisir et pitié à voir. Si son pied était petit, on ne le pouvait dire, tant il était mal chaussé. Eh revanche ; sa taille, prise dans des corps devenus trop étroits et craqués à toutes les coutures, était svelte et flexible comme un palmier, mais sans forme, sans rondeur, sans aucune séduction. La pauvre fille n'y songeait guère, habituée qu'elle était à s'entendre traiter de guenon, de cédrat, et de moricaude, par les blondes, blanches et replètes filles de l'Adriatique. Son visage tout rond, blême et insignifiant, n'eût frappé personne, si ses cheveux courts, épais et rejetés derrière ses oreilles, en même temps que son air sérieux et indifférent à toutes les choses extérieures, ne lui eussent donné une certaine singularité peu agréable. Les figures qui ne plaisent pas perdent de plus en plus la faculté de plaire. L'être qui les porte, indifférent aux autres, le devient à lui-même, et prend une négligence de physionomie qui éloigne de plus en plus les regards. La beauté s'observe, s'arrange, se soutient, se contemple, et se pose pour ainsi dire sans cesse dans un miroir imaginaire placé devant elle. La laideur s'oublie et se laisse aller. Cependant il en est de deux sortes : l'une qui souffre et proteste sans cesse contre la réprobation générale par une habitude de rage et d'envie : ceci est la vraie, la seule laideur ; l'autre, ingénue, insouciante, qui prend son parti, qui n'évite et ne provoque aucun jugement, et qui gagne le coeur tout en choquant les yeux : c'était la laideur de Consuelo. Les personnes généreuses qui s'intéressaient à elle regrettaient d'abord qu'elle ne fût pas jolie ; et puis, se ravisant, elles disaient, en lui prenant la tête avec cette familiarité qu'on n'a pas pour la beauté : «Eh bien, toi, tu as la mine d'une bonne créature» ; et Consuelo était fort contente, bien qu'elle n'ignorât point que cela voulait dire : «Tu n'as rien de plus.»

Cependant le jeune et beau seigneur qui lui avait offert de l'eau bénite resta auprès de la coupe lustrale, jusqu'à ce qu'il eût vu défiler l'une après l'autre jusqu'à la dernière des scolari. Il les regarda toutes avec attention, et lorsque la plus belle, la Clorinda, passa près de lui, il lui donna l'eau bénite avec ses doigts, afin d'avoir le plaisir de toucher les siens. La jeune fille rougit d'orgueil, et passa outre, en lui jetant ce regard, mêlé de honte et d'audace, qui n'est l'expression ni de la fierté ni de la pudeur.

Dès qu'elles furent rentrées dans l'intérieur du couvent, le galant patricien revint sous la nef, et abordant le professeur qui descendait plus lentement de la tribune : «Par le corps de Bacchus ! vous allez me dire, mon cher maître, s'écria-t-il, laquelle de vos élèves a chanté le Salve Regina.

-Et pourquoi voulez-vous le savoir, comte Zustiniani ? répondit le professeur en sortant avec lui de l'église.

-Pour vous en faire mon compliment, reprit le patricien. Il y a longtemps que je suis, non-seulement vos vêpres, mais jusqu'à vos exercices ; car vous savez combien je suis dilettante de musique sacrée. Eh bien, voici la première-fois que j'entends chanter du Pergolèse d'une manière aussi parfaite ; et quant à la voix, c'est certainement la plus belle que j'aie rencontrée dans ma vie.

-Par le Christ ! je le crois bien ! répliqua le professeur en savourant une large prise de tabac avec complaisance et dignité.

-Dites-moi donc le nom de la créature céleste qui m'a jeté dans de tels ravissements. Malgré vos sévérités et vos plaintes continuelles, on peut dire que vous avez fait de votre école une des meilleures dé toute l'Italie ; vos choeurs sont excellents, et vos solos fort estimables ; mais la musique que vous faites exécuter est si grande, si austère, que bien rarement de jeunes filles peuvent en faire sentir toutes les beautés...

-Elles ne les font point sentir, dit le professeur avec tristesse, parce qu'elle ne les sentent point elles-mêmes !

Pour des voix fraîches, étendues, timbrées, nous n'en manquons pas, Dieu merci ! mais pour des organisations musicales, hélas ! qu'elles sont rares et incomplètes !

-Du moins vous en possédez une admirablement douée : l'instrument est magnifique, le sentiment parfait, le savoir remarquable. Nommez-la-moi donc.

-N'est-ce pas, dit le professeur en éludant la question, qu'elle vous a fait plaisir ?

-Elle m'a pris au coeur, elle m'a arraché des larmes, et par des moyens si simples, par des effets si peu cherchés, que je n'y comprenais rien d'abord. Et puis, je me suis rappelé ce que vous m'avez dit tant de fois en m'enseignant votre art divin, ô mon cher maître ! et pour la première fois, moi j'ai compris combien vous aviez raison.

-Et qu'est-ce que je vous disais ? reprit encore le maestro d'un air de triomphe.

-Vous me disiez, répondit le comte, que le grand, le vrai, le beau dans les arts, c'était le simple.

- Je vous disais bien aussi qu'il y avait le brillant, le cherché, l'habile, et qu'il y avait souvent lieu d'applaudir et de remarquer ces qualités-là ?

-Sans doute ; mais de ces qualités secondaires à la vraie manifestation du génie, il y a un abîme, disiez-vous. Eh bien, cher maître ! Votre cantatrice est seule d'un côté, et toutes les autres sont en deçà.

-C'est vrai, et c'est bien dit, observa le professeur se frottant les mains.

-Son nom ? reprit le comte.

-Quel nom ? dit le malin professeur.

-Et, per Dio santo ! celui de la sirène ou plutôt de l'archange que je viens d'entendre.

-Et qu'en voulez-vous faire de son nom, seigneur comte ? répliqua le Porpora d'un ton sévère.

-Monsieur le professeur, pourquoi voulez-vous m'en faire un secret ?

-Je vous dirai pourquoi, si vous commencez par me dire à quelles fins vous le demandez si instamment.

-N'est-ce pas un sentiment bien naturel et véritablement irrésistible, que celui qui nous pousse à connaître, à nommer et à voir les objets de notre admiration ?

-Eh bien, ce n'est pas là votre seul motif ; laissez-moi, cher comte, vous donner ce démenti. Vous êtes grand amateur, et bon connaisseur en musique, je le sais : mais vous êtes, par-dessus tout, propriétaire du théâtre San-Samuel. Vous mettez votre gloire, encore plus que votre intérêt, à attirer les plus beaux talents et les plus belles voix d'Italie. Vous savez bien que nous donnons de bonnes leçons ; que chez nous seulement se font les fortes études et se forment les grandes musiciennes. Vous nous avez déjà enlevé la Corilla ; et comme elle vous sera peut-être enlevée au premier jour par un engagement avec quelque autre théâtre, vous venez rôder autour de notre école, pour voir si nous ne vous avons pas formé quelque nouvelle Corilla que vous vous tenez prêt à capturer ... Voilà la vérité, monsieur le comte : avouez que j'ai dit la vérité.

-Et quand cela serait, cher maestro, répondit le comte en souriant, que vous importe, et quel mal y trouvez-vous ?

-J'en trouve un fort grand, seigneur comte ; c'est que vous corrompez, vous perdez ces pauvres créatures.

-Ah ça, comment l'entendez-vous, farouche professeur ? Depuis quand vous faites-vous le père gardien de ces vertus fragiles ?

-Je l'entends comme il faut, monsieur le comte, et ne me soucie ni de leur vertu, ni de leur fragilité ; mais je me soucie de leur talent, que vous dénaturez et que vous avilissez sur vos théâtres, en leur donnant à chanter de la musique vulgaire et de mauvais goût. N'est-ce point une désolation, une honte de voir, cette Corilla, qui commençait à comprendre grandement l'art sérieux, descendre du sacré au profane, de la prière au badinage, de l'autel au tréteau, du sublime au ridicule, d'Allegri et de Palestrina à Albinoni et au barbier Apollini ?

-Ainsi vous refusez, dans votre rigorisme, de me nommer cette fille, sur laquelle je ne puis avoir des vues, puisque j'ignore si elle possède d'ailleurs les qualités requises pour le théâtre ?

-Je m'y refuse absolument.

-Et vous pensez que je ne le découvrirai pas ?

-Hélas ! vous le découvrirez, si telle est votre détermination : mais je ferai tout mon possible pour vous empêcher de nous l'enlever.

-Eh bien ; maître, vous êtes déjà à moitié vaincu ; car je l'ai vue, je l'ai devinée, je l'ai reconnue, votre divinité mystérieuse.

-Oui da ? dit le maître d'un air méfiant et réservé ; en êtes-vous bien sûr ?

-Mes yeux et mon coeur me l'ont révélée ; et je vais vous faire son portrait pour vous en convaincre. Elle est grande : c'est, je crois, la plus grande de toutes vos élèves ; elle est blanche comme la neige du Frioul, et rose comme l'horizon au matin d'un beau jour ; elle a des cheveux dorés, des yeux d'azur, un aimable embonpoint ; et porte au doigt un petit rubis qui m'a brûlé en effleurant ma main comme l'étincelle d'un feu magique.

-Bravo ! s'écria le Porpora d'un air narquois. Je n'ai rien à vous cacher, en ce cas ; et le nom de cette beauté, c'est la Clorinda. Allez donc lui faire vos offres séduisantes ; donnez-lui de l'or, des diamants et des chiffons. Vous l'engagerez facilement dans votre troupe, et elle pourra peut-être vous remplacer la Corilla ; car le public de vos théâtres préfère aujourd'hui de belles épaules à de beaux sons, et des yeux hardis à une intelligence élevée.

-Me serais-je donc trompé, mon cher maître ? dit le comte un peu confus ; la Clorinda ne serait-elle qu'une beauté vulgaire ?

-Et si ma sirène, ma divinité, mon archange, comme il vous plaît de l'appeler, n'était rien moins que belle ? reprit le maître avec malice.

-Si elle était difforme, je vous supplierais de ne jamais me la montrer, car mon illusion serait trop cruellement détruite. Si elle était seulement laide, je pourrais l'adorer encore ; mais je ne l'engagerais pas pour le théâtre, parce que le talent sans la beauté n'est parfois qu'un malheur, une lutte, une supplice pour une femme. Que regardez-vous, maestro, et pourquoi vous arrêtez-vous ainsi ?

-Nous voici à l'embarcadère où se tiennent les gondoles, et je n'en vois aucune. Mais vous, comte, que regardez-vous ainsi par là ?

-Je regarde si ce jeune gars, que vous voyez assis sur les degrés de l'embarcadère auprès d'une petite fille assez vilaine, n'est point mon protégé Anzoleto, le plus intelligent et le plus joli de nos petits plébéiens. Regardez-le, cher maestro, ceci vous intéresse comme moi. Cet enfant a la plus belle voix de ténor qui soit dans Venise ; il a un goût passionné pour la musique et des dispositions incroyables. Il y a longtemps que je veux vous parler de lui et vous prier de lui donner des leçons. Celui-là, je le destine véritablement à soutenir le succès de mon théâtre, et dans quelques années, j'espère être bien récompensé de mes soins.

Holà, Zoto ! viens ici, mon enfant, que je te présente à l'illustre maître Porpora.

Anzoleto tira ses jambes nues de l'eau, où elles pendaient avec insouciance tandis qu'il s'occupait à percer d'une grosse aiguille ces jolies coquillages qu'on appelle poétiquement à Venise fiori di mare.

Il avait pour tout vêtement une culotte fort râpée et une chemise assez fine, mais fort déchirée, à travers laquelle on voyait ses épaules blanches et modelées comme celles d'un petit Bacchus antique. Il avait effectivement la beauté grecque d'un jeune faune, et sa physionomie offrait le mélange singulier, mais bien fréquent dans ces créations de la statuaire païenne, d'une mélancolie rêveuse et d'une ironique insouciance. Ses cheveux crépus, bien que fins, d'un blond vif un peu cuivré par le soleil, se roulaient en mille boucles épaisses et courtes autour de son cou d'albâtre. Tous ses traits étaient d'une perfection incomparable ; mais il y avait, dans le regard pénétrant de ses yeux noirs comme l'encre, quelque chose de trop hardi qui ne plut pas au professeur. L'enfant se leva bien vite à la voix de Zustiniani, jeta tous ses coquillages sur les genoux de la petite fille assise à côté de lui, et tandis que celle-ci, sans se déranger, continuait à les enfiler et a les entremêler de petites perles d'or, il s'approcha, et vint baiser la main du comte, à la manière du pays.

-Voici en effet un beau garçon, dit le professeur en lui donnant une petite tape sur la joue.

Mais il me paraît occupé à des amusements bien puérils pour son âge : car enfin il a bien dix-huit ans, n'est-ce pas ?

-Dix-neuf bientôt, sior profesor, répondit Anzoleto dans le dialecte vénitien ; mais si je m'amuse avec des coquilles, c'est pour aider la petite Consuelo qui fabrique des colliers.

-Consuelo, répondit le maître en se rapprochant de son élève avec le comte et Anzoleto, je ne croyais pas que tu eusses le goût de la parure.

-Oh ! ce n'est pas pour moi, monsieur le professeur, répondit Consuelo en se levant à demi avec précaution pour ne pas faire tomber dans l'eau les coquilles entassées dans son tablier ; c'est pour le vendre, et pour acheter du riz et du maïs.

-Elle est pauvre, et elle nourrit sa mère, dit le Porpora. Écoute, Consuelo : quand vous êtes dans l'embarras, ta mère et toi, il faut venir me trouver ; mais je te défends de mendier, entends-tu bien ? -Oh ! vous n'avez que faire de le lui défendre, sior profesor, répondit vivement Anzoleto ; elle ne le ferait pas ; et puis, moi, je l'en empêcherais.

-Mais toi, tu n'as rien ? dit le comte.

-Rien que vos bontés, seigneur illustrissime ; mais nous partageons, la petite et moi.

- Elle donc ta parente ?

-Non, c'est une étrangère, c'est Consuelo.

-Consuelo ? quel nom bizarre ! dit le comte.

-Un beau nom, illustrissime, reprit Anzoleto ; cela veut dire consolation.

-A la bonne heure. Elle est ton amie, à ce qu'il me semble ?

-Elle est ma fiancée, seigneur.

-Déjà ? Voyez ces enfants qui songent déjà au mariage !

-Nous nous marierons le jour où vous signerez mon engagement au théâtre de San-Samuel, illustrissime.

-En ce cas, vous attendrez encore longtemps, mes petits.

-Oh ! nous attendrons, dit Consuelo avec le calme enjoué de l'innocence.»

Le comte et le maestro s'égayèrent quelques moments de la candeur, et des reparties de ce jeune couple ; puis, ayant donné rendez-vous à Anzoleto pour qu'il fît entendre sa voix au professeur le lendemain, ils s'éloignèrent, le laissant à ses graves occupations.

«Comment trouvez-vous cette petite fille ? dit le professeur à Zustiniani.

-Je l'avais vue déjà, il n'y a qu'un instant, et je la trouve assez laide pour justifier l'axiome qui dit : Aux yeux d'un homme de dix-huit ans, toute femme semble belle.

-C'est bon, répondit le professeur ; maintenant je puis donc vous dire que votre divine cantatrice, votre sirène, votre mystérieuse beauté, c'était Consuelo.

-Elle ! ce sale enfant ? cette noire et maigre sauterelle ? Impossible, maestro !

-Elle-même, seigneur comte. Ne ferait-elle pas une prima donna bien séduisante ? »

Le comte s'arrêta, se retourna, examina encore de loin Consuelo, et joignant les mains avec un désespoir assez comique :

«Juste ciel ! s'écria-t-il, peux-tu faire de semblables méprises, et verser le feu du génie dans des têtes si mal ébauchées !

-Ainsi, vous renoncez à vos projets coupables ? Dit le professeur.

-Bien certainement.

-Vous me le promettez ? ajouta le Porpora.

-Oh ! je vous le jure, répondit le comte.»

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE III.

III.

Éclos sous le ciel de l'Italie, élevé par hasard comme un oiseau des rivages, pauvre, orphelin abandonné, et cependant heureux dans le présent et confiant dans l'avenir comme un enfant de l'amour qu'il était sans doute, Anzoleto, ce beau garçon de dix-neuf ans, qui passait tous ses jours auprès de la petite Consuelo, dans la plus complète liberté, sur le pavé de Venise, n'en était pas, comme on peut le croire, à ses premières amours. Initié aux voluptés faciles qui s'étaient offertes à lui plus d'une fois, il eût été usé déjà et corrompu peut-être, s'il eût vécu dans nos tristes climats, et si la nature l'eût doué d'une organisation moins riche. Mais, développé de bonne heure et destiné à une longue et puissante virilité, il avait encore le coeur pur et les sens contenus par la volonté. Le hasard lui avait fait rencontrer la petite Espagnole devant les Madoriettes, chantant des cantiques par dévotion ; et lui, pour le plaisir d'exercer sa voix, il avait chanté avec elle aux étoiles durant des soirées entières. Et puis ils s'étaient rencontrés sur les sables du Lido, ramassant des coquillages, lui pour les manger, elle pour en faire des chapelets et des ornements. Et puis encore ils s'étaient rencontrés à l'église, elle priant le bon Dieu de tout son coeur, lui regardant les belles dames de tous ses yeux. Et dans toutes ces rencontres, Consuelo lui avait semblé si bonne, si douce, si obligeante, si gaie, qu'il s'était fait son ami et son compagnon inséparable, sans trop savoir pourquoi ni comment. Anzoleto ne connaissait encore de l'amour que le plaisir. Il éprouva de l'amitié pour Consuelo ; et comme il était d'un pays et d'un peuple où les passions règnent plus que les attachements, il ne sut point donner à cette amitié un autre nom que celui d'amour. Consuelo accepta cette façon de parler ; après qu'elle eut fait à Anzoleto l'objection suivante : «Si tu te dis mon amoureux, c'est donc que tu veux te marier avec moi ? » et qu'il lui eut répondu : «Bien certainement, si tu le veux, nous nous marierons ensemble.»

Ce fut dès lors une chose arrêtée. Peut-être qu'Anzoleto s'en fit un jeu, tandis que Consuelo y crut de la meilleure foi du monde. Mais il est certain que déjà ce jeune coeur éprouvait ces sentiments contraires et ces émotions compliquées qui agitent et désunissent l'existence des hommes blasés.

Abandonné à des instincts violents, avide de plaisirs, n'aimant que ce qui servait à son bonheur, haïssant et fuyant tout ce qui s'opposait à sa joie, artiste jusqu'aux os, c'est-à-dire cherchant et sentant la vie avec une intensité effrayante, il trouva que ses maîtresses lui imposaient les souffrances et les dangers de passions qu'il n'éprouvait pas profondément. Cependant il les voyait de temps en temps ; rappelé par ses désirs, repoussé bientôt après par la satiété ou le dépit. Et quand cet étrange enfant avait ainsi dépensé sans idéal et sans dignité l'excès de sa vie, il sentait le besoin d'une société douce et d'une expansion chaste et sereine. Il eût put dire déjà, comme Jean-Jacques :

«Tant il est vrai que ce qui nous attache le plus aux femmes est moins la débauche qu'un certain agrément de vivre auprès d'elles ! » Alors, sans se rendre compte du charme qui l'attirait vers Consuelo, n'ayant guère encore le sens du beau, et ne sachant si elle était laide ou jolie, enfant lui-même au point de s'amuser avec elle de jeux au-dessous de son âge, homme au point de respecter scrupuleusement ses quatorze ans, il menait avec elle, en public, sur les marbres et sur les flots de Venise, une vie aussi heureuse, aussi pure, aussi cachée, et presque aussi poétique que celle de Paul et Virginie sous les pamplemousses du désert.

Quoiqu'ils eussent une liberté plus absolue et plus dangereuse, point de famille, point de mères vigilantes et tendres pour les former à la vertu, point de serviteur dévoué pour les chercher le soir et les ramener au bercail ; pas même un chien pour les avertir du danger, ils ne firent aucun genre de chute. Ils coururent les lagunes en barque découverte, à toute heure et par tous les temps, sans rames et sans pilote ; ils errèrent sur les paludes sans guide, sans montre, et sans souci de la marée montante ; ils chantèrent devant les chapelles dressées sous la vigne au coin des rues, sans songer à l'heure avancée, et sans avoir besoin d'autre lit jusqu'au matin que la dalle blanche encore tiède des feux du jour. Ils s'arrêtèrent devant le théâtre de Pulcinella, et suivirent avec une attention passionnée le drame fantastique de la belle Corisande, reine des marionnettes, sans se rappeler l'absence du déjeuner el le peu de probabilité du souper. Ils se livrèrent aux amusements effrénés du carnaval, ayant pour tout déguisement et pour toute parure, lui sa veste retournée à l'envers, elle un gros noeud de vieux rubans sur l'oreille. Ils firent des repas somptueux sur la rampe d'un pont, ou sur les marches d'un palais avec des fruits de mer [Diverses sortes de coquillages très-grossier et à fort bas prix dont le peuple de Venise est friand.], des tiges de fenouil cru, ou des écorces de cédrat. Enfin ils menèrent joyeuse et libre vie, sans plus de caresses périlleuses ni de sentiments amoureux que n'en eussent échangé deux honnêtes enfants du même âge et du même sexe. Les jours, les années s'écoulèrent. Anzoleto eut d'autres maîtresses ; Consuelo ne sut pas même qu'on pût avoir d'autres amours que celui dont elle était l'objet. Elle devint une jeune fille sans se croire obligée à plus de réserve avec son fiancé ; et lui la vit grandir et se transformer, sans éprouver d'impatience et sans désirer de changement à cette intimité sans nuage, sans scrupule, sans mystère, et sans remords.

Il y avait quatre ans déjà que le professeur Porpora et le comte Zustiniani s'étaient mutuellement présenté leurs petits musiciens, et depuis ce temps le comte n'avait plus pensé à la jeune chanteuse de musique sacrée ; depuis ce temps, le professeur avait également oublié le bel Anzoleto, vu qu'il ne l'avait trouvé, après un premier examen, doué d'aucune des qualités qu'il exigeait dans un élève : d'abord une nature d'intelligence sérieuse et patiente, ensuite une modestie poussée jusqu'à l'annihilation de l'élève devant les maîtres, enfin une absence complète d'études musicales antérieures à celles qu'il voulait donner lui-même. «Ne me parlez jamais, disait-il, d'un écolier dont le cerveau ne soit pas sous ma volonté comme une table rase, comme une cire vierge où je puisse jeter la première empreinte.

Je n'ai pas le temps de consacrer une année à faire désapprendre avant de commencer à montrer.

Si vous voulez que j'écrive sur une ardoise, présentez-la-moi nette. Ce n'est pas tout, donnez-la-moi de bonne qualité. Si elle est trop épaisse, je ne pourrai l'entamer ; si elle est trop mince, je la briserai au premier trait.» En somme, bien qu'il reconnût les moyens extraordinaires du jeune Anzoleto, il déclara au comte, avec quelque humeur et avec une ironique humilité à la fin de la première leçon, que sa méthode n'était pas le fait d'un élève déjà si avancé, et que le premier maître venu suffirait pour embarrasser et retarder les progrès naturels et le développement invincible de cette magnifique organisation.

Le comte envoya son protégé chez le professeur Mellifiore, qui de roulade en cadence, et de trilles en grupetti, le conduisit à l'entier développement de ses qualités brillantes ; si bien que lorsqu'il eut vingt-trois ans accomplis, il fut jugé, par tous ceux qui l'entendirent dans le salon du comte, capable de débuter à San-Samuel avec un grand succès dans les premiers rôles.

Un soir, toute la noblesse dilettante, et tous les artistes un peu renommés qui se trouvaient à Venise furent priés d'assister à une épreuve finale et décisive. Pour la première fois de sa vie, Anzoleto quitta sa souquenille plébéienne, endossa un habit noir, une veste de satin, releva et poudra ses beaux cheveux, chaussa des souliers à boucles, prit un maintien composé, et se glissa sur la pointe du pied jusqu'à un clavecin, où, à la clarté de cent bougies, et sous les regards de deux ou trois cents personnes, il suivit des yeux la ritournelle, enflamma ses poumons, et se lança, avec son audace, son ambition et son ut de poitrine, dans cette carrière périlleuse où, non pas un jury, non pas un juge, mais tout un public, tient d'une main la palme et de l'autre le sifflet.

Si Anzoleto était ému intérieurement, il ne faut pas le demander ; cependant il y parut fort peu, et à peine ses yeux perçants, qui interrogeaient à la dérobée ceux des femmes, eurent-ils deviné cette approbation secrète qu'on refuse rarement à un aussi beau jeune homme, à peine les amateurs, surpris d'une telle puissance de timbre et d'une telle facilité de vocalisation, eurent-ils fait entendre autour d'eux des murmures favorables, que la joie et l'espoir inondèrent tout son être. Alors aussi, pour la première fois de sa vie, Anzoleto, jusque-là vulgairement compris et vulgairement enseigné, sentit qu'il n'était point un homme vulgaire, et transporté par le besoin et le sentiment du triomphe, il chanta avec une énergie, une originalité et une verve remarquables.

Certes, son goût ne fut pas toujours pur, ni son exécution sans reproche dans toutes les parties du morceau ; mais il sut toujours se relever par des traits d'audace, par des éclairs d'intelligence et des élans d'enthousiasme. Il manqua des effets que le compositeur avait ménagés ; mais il en trouva d'autres auxquels personne n'avait songé, ni l'auteur qui les avait tracés, ni le professeur qui les avait interprétés, ni aucun des virtuoses qui les avaient rendus. Ces hardiesses saisirent et enlevèrent tout le monde. Pour une innovation, on lui pardonna dix maladresses ; pour un sentiment individuel, dix rébellions contre la méthode. Tant il est vrai qu'en fait d'art, le moindre éclair de génie, le moindre essor vers de nouvelles conquêtes, exerce sur les hommes plus de fascination que toutes les ressources et toutes les lumières de la science dans les limites du connu.

Personne peut-être ne se rendit compte des causes et personne n'échappa aux effets de cet enthousiasme. La Corilla venait d'ouvrir la séance par un grand air bien chanté et vivement applaudi ; cependant le succès qu'obtint le jeune débutant effaça tellement le sien qu'elle en ressentit un mouvement de rage. Mais au moment où Anzoleto, accablé de louanges et de caresses, revint auprès du clavecin où elle était assise, il lui dit en se penchant vers elle avec un mélange de soumission et d'audace : «Et vous, reine du chant, reine de la beauté, n'avez-vous pas un regard d'encouragement pour le pauvre malheureux qui vous craint et qui vous adore ? »

La prima-donna, surprise de tant de hardiesse, regarda de près ce beau visage qu'elle avait à peine daigné apercevoir ; car quelle femme vaine et triomphante daignerait faire attention à un enfant obscur et pauvre ? Elle le remarqua enfin ; elle fut frappée de sa beauté : son regard plein de feu pénétra en elle, et, vaincue, fascinée à son tour, elle laissa tomber sur lui une longue et profonde oeillade qui fut comme le scel apposé sur son brevet de célébrité. Dans cette mémorable soirée, Anzoleto avait dominé son public et désarmé son plus redoutable ennemi ; car la belle cantatrice n'était pas seulement reine sur les planches, mais encore à l'administration et dans le cabinet du comte Zustiniani.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE IV.

IV.

Au milieu des applaudissements unanimes, et même un peu insensés, que la voix et la manière du débutant avaient provoqués, un seul auditeur, assis sur le bord de sa chaise, les jambes serrées et les mains immobiles sur ses genoux, à la manière des dieux égyptiens, restait muet comme un sphinx et mystérieux comme un hiéroglyphe : c'était le savant professeur et compositeur célèbre, Porpora. Tandis que son galant collègue, le professeur Mellifiore, s'attribuant tout l'honneur du succès d'Anzoleto, se pavanait auprès des femmes, et saluait tous les hommes avec souplesse pour remercier jusqu'à leurs regards, le maître du chant sacré se tenait là les yeux à terre, les sourcils froncés, la bouche close, et comme perdu dans ses réflexions. Lorsque toute la société, qui était priée ce soir-la à un grand bal chez la dogaresse, se fut écoulée peu à peu, et que les dilettanti les plus chauds restèrent seulement avec quelques dames et les principaux artistes autour du clavecin, Zustiniani s'approcha du sévère maestro.

-C'est trop bouder contre les modernes, mon cher professeur, lui dit-il, et votre silence ne m'en impose point. Vous voulez jusqu'au bout fermer vos sens à cette musique profane et à cette manière nouvelle qui nous charment. Votre coeur s'est ouvert malgré vous, et vos oreilles ont reçu le venin de la séduction.

-Voyons, sior profesor, dit en dialecte la charmante Corilla, reprenant avec son ancien maître les manières enfantines de la scuola, il faut que vous m'accordiez une grâce...

-Loin de moi, malheureuse fille ! s'écria le maître, riant à demi, et résistant avec un reste d'humeur aux caresses de son inconstante élève.

Qu'y a-t-il désormais de commun entre nous ? Je ne te connais plus. Porte ailleurs tes beaux sourires et tes gazouillements perfides.

-Le voilà qui s'adoucit, dit la Corilla en prenant d'une main le bras du débutant, sans cesser de chiffonner de l'autre l'ample cravate blanche du professeur. Viens ici, Zoto [Contraction d'Anzoleto, qui est le diminutif d'Angelo, Anzolo en dialecte.], et plie le genou devant le plus savant maître de chant de toute l'Italie. Humilie-toi, mon enfant, et désarme sa rigueur. Un mot de lui, si tu peux l'obtenir, doit avoir plus de prix pour toi que toutes les trompettes de la renommée.

-Vous avez été bien sévère pour moi, monsieur le professeur, dit Anzoleto en s'inclinant devant lui avec une modestie un peu railleuse ; cependant mon unique pensée, depuis quatre ans, a été de vous faire révoquer un arrêt bien cruel ; et si je n'y suis pas parvenu ce soir, j'ignore si j'aurai le courage de reparaître devant le public, chargé comme me voilà de votre anathème.

-Enfant, dit le professeur en se levant avec une vivacité et en parlant avec une conviction qui le rendirent noble et grand, de crochu et maussade qu'il semblait à l'ordinaire, laisse aux femmes les mielleuses et perfides paroles. Ne t'abaisse jamais au langage de la flatterie, même devant ton supérieur, à plus forte raison devant celui dont tu dédaignes intérieurement le suffrage. Il y a une heure tu étais là-bas dans ce coin, pauvre, ignoré, craintif ; tout ton avenir tenait à un cheveu, à un son de ton gosier, à un instant de défaillance dans tes moyens, à un caprice de ton auditoire. Un hasard, un effort, un instant, t'ont fait riche, célèbre, insolent. La carrière est ouverte, tu n'as plus qu'à y courir tant que tes forces t'y soutiendront. Écoute donc ; car pour la première fois, pour la dernière peut-être, tu vas entendre la vérité. Tu es dans une mauvaise voie, tu chantes mal, et tu aimes la mauvaise musique. Tu ne sais rien, tu n'as rien étudié à fond. Tu n'as que de l'exercice et de la facilité. Tu

Mais tu ne sais point phraser, tu prononces mal, tu as un accent vulgaire, un style faux et commun. Ne te décourage pas pourtant ; tu as tous les défauts, mais tu as de quoi les vaincre ; car tu as les qualités que ne peuvent donner ni l'enseignement ni le travail ; tu as ce que ne peuvent faire perdre ni les mauvais conseils ni les mauvais exemples, tu as le feu sacré ... tu as le génie ! ... Hélas ! un feu qui n'éclairera rien de grand, un génie qui demeurera stérile ... car, je le vois dans tes yeux, comme je l'ai senti dans ta poitrine, tu n'as pas le culte de l'art, tu n'as pas de foi pour les grands maîtres, ni de respect pour les grandes créations ; tu aimes la gloire, rien que la gloire, et pour toi seul ... Tu aurais pu ... tu pourrais ... Mais non, il est trop tard, ta destinée sera la course d'un météore, comme celle de...»

Et le professeur enfonçant brusquement son chapeau sur sa tête, tourna le dos, et s'en alla sans saluer personne, absorbé qu'il était dans le développement intérieur de son énigmatique sentence.

Quoique tout le monde s'efforçât de rire des bizarreries du professeur, elles laissèrent une impression pénible et comme un sentiment de doute et de tristesse durant quelques instants. Anzoleto fut le premier qui parut n'y plus songer, bien qu'elles lui eussent causé une émotion profonde de joie, d'orgueil, de colère et d'émulation dont toute sa vie devait être désormais la conséquence. Il parut uniquement occupé de plaire à la Corilla ; et il sut si bien le lui persuader, qu'elle s'éprit de lui très sérieusement à cette première rencontre. Le comte Zustiniani n'était pas fort jaloux d'elle, et peut-être avait-il ses raisons pour ne pas la gêner beaucoup. De plus, il s'intéressait à la gloire et à l'éclat de son théâtre plus qu'à toute chose au monde ; non qu'il fût vilain à l'endroit des richesses, mais parce qu'il était vraiment ; fanatique de ce qu'on appelle les beaux-arts. C'est, selon moi, une expression qui convient à un certain sentiment vulgaire ; tout italien et par conséquent passionné sans beaucoup de discernement.

Le culte de l'art, expression plus moderne, et dont tout le monde ne se servait pas il y a cent ans, a un sens tout autre que le goût des beaux-arts. Le comte était en effet homme de goût comme on l'entendait alors, amateur, et rien de plus. Mais la satisfaction de ce goût était la plus grande affaire de sa vie. Il aimait à s'occuper du public et à l'occuper de lui ; à fréquenter les artistes, à régner sur la mode, à faire parler de son théâtre, de son luxe, de son amabilité, de sa magnificence. Il avait, en un mot, la passion dominante des grands seigneurs de province, l'ostentation. Posséder et diriger un théâtre était le meilleur moyen de contenter et de divertir toute la ville. Plus heureux encore s'il eût pu faire asseoir toute la République à sa table ! Quand des étrangers demandaient au professeur Porpora ce que c'était que le comte Zustiniani, il avait coutume de répondre : C'est un homme qui aime à régaler, et qui sert de la musique sur son théâtre comme des faisans sur sa table.

Vers une heure du matin on se sépara.

«Anzolo, dit la Corilla, qui se trouvait seule avec lui dans une embrasure du balcon, où demeures-tu ? »

A cette question inattendue, Anzoleto se sentit rougir et pâlir presque simultanément ; car comment avouer à cette merveilleuse et opulente beauté qu'il n'avait quasi ni feu ni lieu ? Encore cette réponse eût-elle été plus facile à faire que l'aveu de la misérable tanière où il se retirait les nuits qu'il ne passait pas par goût ou par nécessité à la belle étoile.

«Eh bien, qu'est-ce que ma question a de si extraordinaire ? dit la Corilla en riant de son trouble.

-Je me demandais, moi, répondit Anzoleto avec beaucoup de présence d'esprit, quel palais de rois ou de fées pourrait être digne de l'orgueilleux mortel qui y porterait le souvenir d'un regard d'amour de la Corilla !

-Et que prétend dire par là ce flatteur ? reprit-elle en lui lançant le plus brûlant regard qu'elle put tirer de son arsenal de diableries.

-Que je n'ai pas ce bonheur, répondit le jeune homme ; mais que si je l'avais, j'aurais l'orgueil de ne vouloir demeurer qu'entre le ciel et la mer, comme les étoiles.

-Ou comme les cuccali ? s'écria la cantatrice en éclatant de rire. On sait que les goëlands sont des oiseaux d'une simplicité proverbiale, et que leur maladresse équivaut, dans le langage de Venise, à notre locution, étourdi comme un hanneton.

-Raillez-moi, méprisez-moi, répondit Anzoleto ; je crois que j'aime encore mieux cela que de ne pas vous occuper du tout.

-Allons, puisque tu ne veux me répondre que par métaphores,

reprit-elle, je vais t'emmener dans ma gondole, sauf à t'éloigner de ta demeure, au lieu de t'en rapprocher. Si je te joue ce mauvais tour, c'est ta faute.

-Etait-ce là le motif de votre curiosité, signora ? En ce cas ma réponse est bien courte et bien claire : Je demeure sur les marches de votre palais.

-Va donc m'attendre sur les marches de celui où nous sommes, dit la Corilla en baissant la voix ; car Zustiniani pourrait bien blâmer l'indulgence avec laquelle j'écoute tes fadaises.»

Dans le premier élan de sa vanité, Anzoleto s'esquiva, et courut voltiger de l'embarcadère du palais à la proue de la gondole de Corilla, comptant les secondes aux battements rapides de son coeur enivré. Mais avant qu'elle parût sur les marches du palais, bien des réflexions passèrent par la cervelle active et ambitieuse du débutant. La Corilla est toute-puissante, se dit-il, mais si, à force de lui plaire, j'allais déplaire au comte ? ou bien si j'allais par mon trop facile triomphe, lui faire perdre la puissance qu'elle tient de lui, en le dégoûtant tout à fait d'une maîtresse si volage ?

Dans ces perplexités, Anzoleto mesura de l'oeil l'escalier qu'il pouvait remonter encore, et il songeait à effectuer son évasion, lorsque les flambeaux brillèrent sous le portique, et la belle Corilla, enveloppée de son mantelet d'hermine, parut sur les premiers degrés, au milieu d'un groupe de cavaliers jaloux de soutenir son coude arrondi dans le creux de leur main, et de l'aider ainsi à descendre, comme c'est la coutume à Venise.

«Eh bien, dit le gondolier de la prima-donna à Anzoleto éperdu, que faites-vous là ?

Entrez dans la gondole bien vite, si vous en avez la permission ; ou bien suivez la rive et courez, car le seigneur comte est avec la signora.»

Anzoleto se jeta au fond de la gondole sans savoir ce qu'il faisait. Il avait la tête perdue. Mais à peine y fut-il, qu'il s'imagina la stupeur et l'indignation qu'éprouverait le comte s'il entrait dans la gondole avec sa maîtresse, en trouvant là son insolent protégé. Son angoisse fut d'autant plus cruelle qu'elle se prolongea plus de cinq minutes. La signera s'était arrêtée au beau milieu de l'escalier. Elle causait, riait très-haut avec son cortège, et, discutant sur un trait, elle le répétait à pleine voix de plusieurs manières différentes. Sa voix claire et vibrante allait se perdre sur les palais et sur les coupoles du canal, comme le chant du coq réveillé avant l'aube se perd dans le silence des campagnes.

Anzoleto, n'y pouvant plus tenir, résolut de s'élancer dans l'eau par l'ouverture de la gondole qui ne faisait pas face à l'escalier. Déjà il avait fait glisser la glace dans son panneau de velours noir, et déjà il avait passé une jambe dehors, lorsque le second rameur de la prima-donna, celui qui occupait à la poupe, se penchant vers lui sur le flanc de la cabanette, lui dit à voix basse :

«Puisqu'on chante, cela veut dire que vous devez vous tenir coi, et attendre sans crainte.»

Je ne connaissais pas les usages, pensa Anzoleto, et il attendit, mais non sans un reste de frayeur douloureuse. La Corilla se donna le plaisir d'amener le comte jusqu'à la proue de sa gondole, et de s'y tenir debout en lui adressant les compliments de felicissima notte, jusqu'à ce qu'elle eût quitté la rive : puis elle vint s'asseoir auprès de son nouvel amant avec autant de naturel et de tranquillité que si elle n'eût pas risqué la vie de celui-ci et sa propre fortune à ce jeu impertinent.

«Vous voyez bien la Corilla ? disait pendant ce temps Zustiniani au comte Barberigo ; eh bien, je parierai ma tête qu'elle n'est pas seule dans sa gondole.

-Et comment pouvez-vous avoir une pareille idée ? reprit Barberigo.

-Parce qu'elle m'a fait mille instances pour que je la reconduisisse à son palais.

-Et vous n'êtes pas plus jaloux que cela ?

-Il y a longtemps que je suis guéri de cette faiblesse. Je donnerais beaucoup pour que notre première cantatrice s'éprît sérieusement de quelqu'un qui lui fit préférer le séjour de Venise aux rêves de voyage dont elle me menace. Je puis très-bien me consoler de ses infidélités ; mais je ne pourrais remplacer ni sa voix, ni son talent, ni la fureur du public qu'elle captive à San-Samuel.

-Je comprends ; mais qui donc peut être ce soir l'amant heureux de cette folle princesse ? »

Le comte et son ami passèrent en revue tous ceux que la Corilla avait pu remarquer et encourager dans la soirée. Anzoleto fut absolument le seul dont ils ne s'avisèrent pas.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE V.

V.

Cependant un violent combat s'élevait dans l'âme de cet heureux amant que l'onde et la nuit emportaient dans leurs ombres tranquilles, éperdu et palpitant auprès de la plus célèbre beauté de Venise. D'une part, Anzoleto sentait fermenter en lui l'ardeur d'un désir que la joie de l'orgueil satisfait rendait plus puissant encore ; mais d'un autre côté, la crainte de déplaire bientôt, d'être raillé, éconduit et traîtreusement accusé auprès du comte, venait refroidir ses transports.

Prudent et rusé comme un vrai Vénitien, il n'avait pas, depuis six ans, aspiré au théâtre sans s'être bien renseigné sur le compte de la femme fantasque et impérieuse qui en gouvernait toutes les intrigues. Il avait tout lieu de penser que son règne auprès d'elle serait de courte durée ; et s'il ne s'était pas soustrait à ce dangereux honneur, c'est que, ne le prévoyant pas si proche, il avait été subjugué et enlevé par surprise. Il avait cru se faire tolérer par sa courtoisie, et voilà qu'il était déjà aimé pour sa jeunesse, sa beauté et sa gloire naissante ! Maintenant, se dit Anzoleto avec cette rapidité d'aperçus et de conclusions que possèdent quelques têtes merveilleusement organisées, il ne me reste plus qu'à me faire craindre, si je ne veux toucher au lendemain amer et ridicule de mon triomphe. Mais comment me faire craindre, moi, pauvre diable, de la reine des enfers en personne ? Son parti fut bientôt pris. Il se jeta dans un système de méfiance, de jalousies et d'amertumes dont la coquetterie passionnée étonna la prima-donna. Toute leur causerie ardente et légère peut se résumer ainsi :

ANZOLETO.

Je sais bien que vous ne m'aimez pas, que vous ne m'aimerez jamais, et voilà pourquoi je suis triste et contraint auprès de vous.

CORILLA.

Et si je t'aimais ?

ANZOLETO.

Je serais tout à fait désespéré, parce qu'il me faudrait tomber du ciel dans un abîme, et vous perdre peut-être une heure après vous avoir conquise au prix de tout mon bonheur futur.

CORILLA.

Et qui te fait croire à tant d'inconstance de ma part ?

ANZELOTO

D'abord, mon peu de mérite. Ensuite, tout le mal qu'on dit de vous.

CORILLA.

Et qui donc médit ainsi de moi ?

ANZOLETO.

Tous les hommes, parce que tous les hommes vous adorent.

CORILLA.

Ainsi, si j'avais la folie de prendre de l'affection pour toi et de te le dire, tu me repousserais ?

ANZOLETO.

Je ne sais si j'aurais la force de m'enfuir ; mais si je l'avais, il est certain que je ne voudrais vous revoir de ma vie.

-Eh bien, dit la Corilla, j'ai envie de faire cette épreuve par curiosité... Anzoleto, je crois que je t'aime.

-Et moi, je n'en crois rien, répondit-il. Si je reste, c'est parce que je comprends bien que c'est un persiflage. À ce jeu-là, vous ne m'intimiderez pas, et vous me piquerez encore moins.

-Tu veux faire assaut de finesse, je crois ?

-Pourquoi non ? Je ne suis pas bien redoutable, puisque je vous donne le moyen de me vaincre.

-Lequel ?

-C'est de me glacer d'épouvante, et de me mettre en fuite en me disant sérieusement ce que vous venez de me dire par raillerie.

-Tu es un drôle de corps ! et je vois bien qu'il faut faire attention à tout avec toi. Tu es de ces hommes qui ne veulent pas respirer seulement le parfum de la rose, mais la cueillir et la mettre sous verre. Je ne t'aurais cru ni si hardi ni si volontaire à ton âge !

-Et vous me méprisez pour cela ?

-Au contraire : tu m'en plais davantage. Bonsoir, Anzoleto, nous nous reverrons.

Elle lui tendit sa belle main, qu'il baisa avec passion. Je ne m'en suis pas mal tiré, se dit-il en fuyant sous les galeries qui bordaient le canaletto.

Désespérant de se faire ouvrir à cette heure indue le bouge où il se retirait de coutume, il songea à s'aller étendre sur le premier seuil venu, pour y goûter ce repos angélique que connaissent seules l'enfance et la pauvreté. Mais, pour la première fois de sa vie, il ne trouva pas une dalle assez propre pour s'y coucher. Bien que le pavé de Venise soit plus net et plus blanc que dans aucun autre lieu du monde, il s'en fallait de beaucoup que ce lit légèrement poudreux convînt à un habit noir complet de la plus fine étoffe, et de la coupe la plus élégante. Et puis la convenance ! Les mêmes bateliers qui, le matin, enjambaient honnêtement les marches des escaliers sans heurter les haillons du jeune plébéien, eussent insulté à son sommeil, et peut-être souillé à dessein les livrées de son luxe parasite étalées sous leurs pieds.

Qu'eussent-ils pensé d'un dormeur en plein air, en bas de soie, en linge fin, en manchettes et en rabat de dentelle ? Anzoleto regretta en ce moment sa bonne cape de laine brune et rouge, bien fanée, bien usée, mais encore épaisse de deux doigts et à l'épreuve de la brume malsaine qui s'élève au matin sur les eaux de Venise. On était aux derniers jours de février ; et bien qu'à cette époque de l'année le soleil soit déjà brillant et chaud dans ce climat, les nuits y sont encore très-froides.

L'idée lui vint d'aller se blottir dans quelque gondole amarrée au rivage : toutes étaient fermées à clé. Enfin il en trouva une dont la porte céda devant lui ; mais en y pénétrant il heurta les pieds du barcarolle qui s'y était retiré pour dormir, et tomba sur lui.-Par le corps du diable ! lui cria une grosse voix rauque sortant du fond de cet antre, qui êtes-vous, et que demandez-vous ?

-C'est toi, Zanetto ? répondit Anzoleto en reconnaissant la voix du gondolier, assez bienveillant pour lui à l'ordinaire. Laisse-moi me coucher à tes côtés, et faire un somme à couvert sous ta cabanette.

-Et qui es-tu ? demanda Zanetto.

-Anzoleto ; ne me reconnais-tu pas ?

-Par Satan, non ! Tu portes des habits qu'Anzoleto ne pourrait porter, à moins qu'il ne les eût volés. Va-t'en, va-t'en ! Fusses-tu le doge en personne, je n'ouvrirai pas ma barque à un homme qui a un bel habit pour se promener et pas un coin pour dormir.

Jusqu'ici, pensa Anzoleto, la protection et les faveurs du comte Zustiniani m'ont exposé à plus de périls et de désagréments qu'elles ne m'ont procuré d'avantages. Il est temps que ma fortune réponde à mes succès, et il me tarde d'avoir quelques sequins dans mes poches pour soutenir le personnage qu'on me fait jouer.

Plein d'humeur, il se promena au hasard dans les rues désertes, n'osant s'arrêter de peur de faire rentrer la transpiration que la colère et la fatigue lui avaient causées. Pourvu qu'à tout ceci je ne gagne pas un enrouement ! se disait-il. Demain monsieur le comte va vouloir faire entendre son jeune prodige à quelque sot aristarque, qui, si j'ai dans le gosier le moindre petit chat par suite d'une nuit sans repos, sans sommeil et sans abri, prononcera que je n'ai pas de voix ; et monsieur le comte, qui sait bien le contraire, dira : Ah ! si vous l'aviez entendu hier ! -Il n'est donc pas égal ? dira l'autre. Peut-être n'est-il pas d'une bonne santé ? -Ou peut-être, dira un troisième, s'est-il fatigué hier. Il est bien jeune en effet pour chanter plusieurs jours de suite. Vous feriez bien d'attendre qu'il fût plus mûr et plus robuste pour le lancer sur les planches.-Et le comte dira : Diable ! s'il s'enroue pour avoir chanté deux airs, ce n'est pas là mon affaire.-Alors, pour s'assurer que j'ai de la force et de la santé, ils me feront faire des exercices tous les jours, jusqu'à perdre haleine, et ils me casseront la voix pour s'assurer que j'ai des poumons. Au diable la protection des grands seigneurs ! Ah ! quand pourrai-je m'en affranchir, et, fort de ma renommée, de la faveur du public, de la concurrence des théâtres, quand pourrai-je chanter dans leurs salons par grâce, et traiter de puissance à puissance avec eux ?

En devisant ainsi avec lui-même, Anzoleto arriva dans une de ces petites places qu'on appelle corti à Venise, bien que ce ne soient pas des cours, et que cet assemblage de maisons, s'ouvrant sur un espace commun, corresponde plutôt à ce que nous appelons aujourd'hui à Paris cité.

Mais il s'en faut de beaucoup que la disposition de ces prétendues cours soit régulière, élégante et soignée comme nos squares modernes. Ce sont plutôt de petites places obscures, quelquefois formant impasse, d'autres fois servant de passage d'un quartier à l'autre ; mais peu fréquentées, habitées à l'entour par des gens de mince fortune et de mince condition, le plus, souvent par des gens du peuple, des ouvriers ou des blanchisseuses qui étendent leur linge sur des cordes tendues en travers du chemin, inconvénient que le passant supporte avec beaucoup de tolérance, car son droit de passage est parfois toléré aussi plutôt que fondé. Malheur à l'artiste pauvre, réduit à ouvrir les fenêtres de son cabinet sur ces recoins tranquilles, où la vie prolétaire, avec ses habitudes rustiques, bruyantes et un peu malpropres, reparaît tout à coup au sein de Venise, à deux pas des larges canaux et des somptueux édifices. Malheur à lui, si le silence est nécessaire à ses méditations ; car de l'aube à la nuit un bruit d'enfants, de poules et de chiens, jouant et criant ensemble dans cette enceinte resserrée, les interminables babillages des femmes rassemblées sur le seuil des portes, et les chansons des travailleurs dans leurs ateliers, ne lui laisseront pas un instant de repos. Heureux encore quand l'improvisatore ne vient pas hurler ses sonnets et ses dithyrambes jusqu'à ce qu'il ait recueilli un sou de chaque fenêtre, ou quand Brighella n'établit pas sa baraque au milieu de la cour, patient à recommencer son dialogue avec l'avocato, il tedesco e il diavolo, jusqu'à ce qu'il ait épuisé en vain sa faconde gratis devant les enfants déguenillés, heureux spectateurs qui ne se font scrupule d'écouter et de regarder sans avoir un liard dans leur poche !

Mais, la nuit, quand tout est rentré dans le silence, et que la lune paisible éclaire et blanchit les dalles, cet assemblage de maisons de toutes les époques, accolées les unes aux autres sans symétrie et sans prétention, coupées par de fortes ombres, pleines de mystères dans leurs enfoncements, et de grâce instinctive dans leurs bizarreries, offre un désordre infiniment pittoresque. Tout devient beau sous les regards de la lune ; le moindre effet d'architecture s'agrandit et prend du caractère ; le moindre balcon festonné de vigne se donne des airs de roman espagnol, et vous remplit l'imagination de ces belles aventures dites de cape et d'épée. Le ciel limpide où se baignent, au-dessus de ce cadre sombre et anguleux, les pâles coupoles des édifices lointains, verse sur les moindres détails du tableau une couleur vague et harmonieuse qui porte à des rêveries sans fin.

C'est dans la corte Minelli, près l'église San-Fantin, qu'Anzoleto se trouva au moment où les horloges se renvoyaient l'une à l'autre le coup de deux heures après minuit. Un instinct secret avait conduit ses pas vers la demeure d'une personne dont le nom et l'image ne s'étaient pas présentés à lui depuis le coucher du soleil. A peine était-il rentré dans cette cour, qu'il entendit une voix douce l'appeler bien bas par les dernières syllabes de son nom ; et, levant le tête, il vit une légère silhouette se dessiner sur une des plus misérables terrasses de l'enceinte. Un instant après, la porte de cette masure s'ouvrit, et Consuelo en jupe d'indienne, et le corsage enveloppé d'une vieille mante de soie noire qui avait servi jadis de parure à sa mère, vint lui tendre une main, tandis qu'elle posait de l'autre un doigt sur ses lèvres pour lui recommander le silence. Ils montèrent sur la pointe du pied et à tâtons l'escalier de bois tournant et délabré qui conduisait jusque sur le toit ; et quand ils furent assis sur la terrasse, ils commencèrent un de ces longs chuchotements entrecoupés de baisers, que chaque nuit on entend murmurer sur les toits, comme des brises mystérieuses, ou comme un babillage d'esprits aériens voltigeant par couples dans la brume autour des cheminées bizarres qui coiffent de leurs nombreux turbans rouges toutes les maisons de Venise. «Comment, ma pauvre amie, dit Anzoleto, tu m'as attendu jusqu'à présent ?

-Ne m'avais-tu pas dit que tu viendrais me rendre compte de ta soirée ?

Eh bien, dis-moi donc si tu as bien chanté, si tu as fait plaisir, si on t'a applaudi, si on t'a signifié ton engagement ?

-Et toi, ma bonne Consuelo, dit Anzoleto, pénétré tout à coup de remords en voyant la confiance et la douceur de cette pauvre fille, dis-moi donc si tu t'es impatientée de ma longue absence, si tu n'es pas bien fatiguée de m'attendre ainsi, si tu n'as pas eu bien froid sur cette terrasse, si tu as songé à souper, si tu ne m'en veux pas de venir si tard, si tu as été inquiète, si tu m'accusais ?

-Rien de tout cela, répondit-elle en lui jetant ses bras au cou avec candeur. Si je me suis impatientée, ce n'est pas contre toi ; si je suis fatiguée, si j'ai eu froid, je ne m'en ressens plus depuis que tu es là ; si j'ai soupé je ne m'en souviens pas ; si je t'ai accusé ... de quoi t'aurais-je accusé ? si j'ai été inquiète ... pourquoi l'aurais-je été ?

si je t'en veux ? jamais.

-Tu es un ange, toi ! dit Anzoleto en l'embrassant. Ah ! ma consolation ! que les autres coeurs sont perfides et durs !

-Hélas ! qu'est-il donc arrivé ? quel mal a-t-on fait là-bas au fils de mon âme ? dit Consuelo, mêlant au gentil dialecte vénitien les métaphores hardies et passionnées de sa langue natale.

Anzoleto raconta tout ce qui lui était arrivé, même ses galanteries auprès de la Corilla, et surtout les agaceries qu'il en avait reçues. Seulement, il raconta les choses d'une certaine façon, disant tout ce qui ne pouvait affliger Consuelo, puisque, de fait et d'intention, il lui avait été fidèle, et c'était presque toute la vérité.

Mais il y a centième partie de vérité que nulle enquête judiciaire n'a jamais éclairée, que nul client n'a jamais confessée à son avocat, et que nul arrêt n'a jamais atteinte qu'au hasard, parce que dans ce peu de faits ou d'intentions qui reste mystérieux, est la cause tout entière, le motif, le but, le mot enfin de ces grands procès toujours si mal plaidés et toujours si mal jugés, quelles que soient la passion des orateurs et la froideur des magistrats.

Pour en revenir à Anzoleto, il n'est pas besoin de dire quelles peccadilles il passa sous silence, quelles émotions ardentes devant le public il traduisit à sa manière, et quelles palpitations étouffées dans la gondole il oublia de mentionner.

Je crois même qu'il ne parla point du tout de la gondole, et qu'il rapporta ses flatteries à la cantatrice comme les adroites moqueries au moyen desquelles il avait échappé sans l'irriter aux périlleuses avances dont elle l'avait accablé.

Pourquoi, ne voulant pas et ne pouvant pas dire le fond des choses, c'est-à-dire la puissance des tentations qu'il avait surmontées par prudence et par esprit de conduite, pourquoi, dites-vous, chère lectrice, ce jeune fourbe allait-il risquer d'éveiller la jalousie de Consuelo ?

Vous me le demandez, Madame ? Dites-moi donc si vous n'avez pas pour habitude de conter à l'amant, je veux dire à l'époux de votre choix, tous les hommages dont vous avez été entourée par les autres, tous les aspirants que vous avez éconduits, tous les rivaux que vous avez sacrifiés, non seulement avant l'hymen, mais après, mais tous les jours de bal, mais hier et ce matin encore !

Voyons, Madame, si vous êtes belle, comme je me complais à le croire, je gage ma tête que vous ne faites point autrement qu'Anzoleto, non pour vous faire valoir, non pour faire souffrir un âme jalouse, non pour enorgueillir un coeur trop orgueilleux déjà de vos préférences ; mais parce qu'il est doux d'avoir près de soi quelqu'un à qui l'on puisse raconter ces choses-là, tout en ayant l'air d'accomplir un devoir, et de se confesser en se vantant au confesseur. Seulement, Madame, vous ne vous confessez que de presque tout. Il n'y a qu'un tout petit rien, dont vous ne parlez jamais ; c'est le regard, c'est le sourire qui ont provoqué l'impertinente déclaration du présomptueux dont vous vous plaignez. Ce sourire, ce regard, ce rien, c'est précisément la gondole dont Anzoleto, heureux de repasser tout haut dans sa mémoire les enivrements de la soirée, oublia de parler à Consuelo. Heureusement pour la petite Espagnole, elle ne savait point encore ce que c'est que la jalousie : ce noir et amer sentiment ne vient qu'aux âmes qui ont beaucoup souffert, et jusque-là Consuelo était aussi heureuse de son amour qu'elle était bonne. La seule circonstance qui fit en elle une impression profonde, ce fut l'oracle flatteur et sévère prononcé par son respectable maître, le professeur Porpora, sur la tête adorée d'Anzoleto. Elle fit répéter à ce dernier les expressions dont le maître s'était servi ; et après qu'il les lui eut exactement rapportées, elle y pensa longtemps et demeura silencieuse.

«Consuelina, lui dit Anzoleto sans trop s'apercevoir de sa rêverie, je t'avoue que l'air est extrêmement frais. Ne crains-tu pas de t'enrhumer ?

Songe, ma chérie, que notre avenir repose sur ta voix encore plus que sur la mienne ...

-Je ne m'enrhume jamais, répondit-elle ; mais toi, tu es si peu vêtu avec tes beaux habits ! Tiens, enveloppe-toi de ma mantille.

-Que veux-tu que je fasse de ce pauvre morceau de taffetas percé à jour ? J'aimerais bien mieux me mettre à couvert une demi-heure dans ta chambre.

-Je le veux bien, dit Consuelo : mais alors il ne faudra pas parler ; car les voisins pourraient nous entendre, et ils nous blâmeraient. Ils ne sont pas méchants ; ils voient nos amours sans trop me tourmenter, parce qu'ils savent bien que jamais tu n'entres chez moi la nuit. Tu ferais mieux d'aller dormir chez toi.

-Impossible ! on ne m'ouvrira qu'au jour, et j'ai encore trois heures à grelotter. Tiens, mes dents claquent dans ma bouche.

-En ce cas, viens, dit Consuelo en se levant ; je t'enfermerai dans ma chambre, et je reviendrai sur la terrasse pour que, si quelqu'un nous observe, il voie bien que je ne fais pas de scandale.»

-Elle le conduisit en effet dans sa chambre : c'était une assez grande pièce délabrée, où les fleurs peintes à fresque sur les murs reparaissaient ça et là sous une seconde peinture encore plus grossière et déjà presque aussi dégradée. Un grand bois de lit carré avec une paillasse d'algues marines, et une couverture d'indienne piquée fort propre, mais rapetassée en mille endroits avec des morceaux de toutes couleurs, une chaise de paille, une petite table, une guitare fort ancienne, et un Christ de filigrane, uniques richesses que sa mère lui avait laissées ; une petite épinette, et un gros tas de vieille musique rongée des vers, que le professeur Porpora avait la générosité de lui prêter : tel était l'ameublement de la jeune artiste, fille d'une pauvre Bohémienne, élève d'un grand maître et amoureuse d'un bel aventurier.

Comme il n'y avait qu'une chaise, et que la table était couverte de musique, il n'y avait qu'un siège pour Anzoleto ; c'était le lit, et il s'en accommoda sans façon. A peine se fut-il assis sur le bord, que la fatigue s'emparant de lui, il laissa tomber sa tête sur un gros coussin de laine qui servait d'oreiller, en disant :

«Oh ! ma chère petite femme, je donnerais en cet instant tout ce qui me reste d'années à vivre pour une heure de bon sommeil, et tous les trésors de l'univers pour un bout de cette couverture sur mes jambes. Je n'ai jamais eu si froid que dans ces maudits habits, et le malaise de cette insomnie me donne le frisson de la fièvre.» Consuelo hésita un instant. Orpheline et seule au monde à dix-huit ans, elle ne devait compte qu'à Dieu de ses actions. Croyant à la promesse d'Anzoleto comme à la parole de l'Évangile, elle ne se croyait menacée ni de son dégoût ni de son abandon en cédant à tous ses désirs. Mais un sentiment de pudeur qu'Anzoleto n'avait jamais ni combattu ni altéré en elle, lui fit trouver sa demande un peu grossière.

Elle s'approcha de lui, et lui toucha la main. Cette main était bien froide en effet, et Anzoleto prenant celle de Consuelo la porta à son front, qui était brûlant.

«Tu es malade ! lui dit-elle, saisie d'une sollicitude qui fit taire toutes les autres considérations. Eh bien, dors une heure sur ce lit.»

Anzoleto ne se le fit pas dire deux fois.

«Bonne comme Dieu même ! » murmura-t-il en s'étendant sur le matelas d'algue marine.

Consuelo l'entoura de sa couverture ; elle alla prendre dans un coin quelques pauvres hardes qui lui restaient, et lui en couvrit les pieds.

«Anzoleto, lui dit-elle à voix basse tout en remplissant ce soin maternel, ce lit où tu vas dormir, c'est celui où j'ai dormi avec ma mère les dernières années de sa vie ; c'est celui où je l'ai vue mourir, où je l'ai enveloppée de son drap mortuaire, où j'ai veillé sur son corps en priant et en pleurant, jusqu'à ce que la barque des morts soit venue me l'ôter pour toujours. Eh bien, je vais te dire maintenant ce qu'elle m'a fait promettre à sa dernière heure. Consuelo, m'a-t-elle dit, jure-moi sur le Christ qu'Anzoleto ne prendra pas ma place dans ce lit avant de s'être marié avec toi devant un prêtre.

-Et tu as juré ?

-Et j'ai juré. Mais en te laissant dormir ici pour la première fois, ce n'est pas la place de ma mère que je te donne, c'est la mienne.

-Et toi, pauvre fille, tu ne dormiras donc pas ? reprit Anzoleto en se relevant à demi par un violent effort. Ah ! je suis un lâche, je m'en vais dormir dans la rue.

-Non ! dit Consuelo en le repoussant sur le coussin avec une douce violence ; tu es malade, et je ne le suis pas. Ma mère qui est morte en bonne catholique, et qui est dans le ciel, nous voit à toute heure. Elle sait que tu lui as tenu la promesse que tu lui avais faite de ne pas m'abandonner. Elle sait aussi que notre amour est aussi honnête depuis sa mort qu'il l'a été de son vivant. Elle voit qu'en ce moment je ne fais et je ne pense rien de mal. Que son âme repose dans le Seigneur ! »

Ici Consuelo fit un grand signe de croix. Anzoleto était déjà endormi.

«Je vais dire mon chapelet là-haut sur la terrasse pour que tu n'aies pas la fièvre,» ajouta Consuelo en s'éloignant.

«Bonne comme Dieu ! » répéta faiblement Anzoleto, et il ne s'aperçut seulement pas que sa fiancée le laissait seul. Elle alla en effet dire son chapelet sur le toit. Puis elle revint pour s'assurer qu'il n'était pas plus malade, et le voyant dormir paisiblement, elle contempla longtemps avec recueillement son beau visage pâle éclairé par la lune.

Et puis, ne voulant pas céder au sommeil elle-même, et se rappelant que les émotions de la soirée lui avaient fait négliger son travail, elle ralluma sa lampe, s'assit devant sa petite table, et nota un essai de composition que maître Porpora lui avait demandé pour le jour suivant.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE VI.

VI.

Le comte Zustiniani, malgré son détachement philosophique et de nouvelles amours dont la Corilla feignait assez maladroitement d'être jalouse, n'était pas cependant aussi insensible aux insolents caprices de cette folle maîtresse qu'il s'efforçait de le paraître. Bon, faible et frivole, Zustiniani n'était roué que par ton et par position sociale.

Il ne pouvait s'empêcher de souffrir, au fond de son coeur, de l'ingratitude avec laquelle cette fille avait répondu à sa générosité ; et d'ailleurs, quoiqu'il fût à cette époque (à Venise aussi bien qu'à Paris) de la dernière inconvenance de montrer de la jalousie, l'orgueil italien se révoltait contre le rôle ridicule et misérable que la Corilla lui faisait jouer.

Donc, ce même soir où Anzoleto avait brillé au palais Zustiniani, le comte, après avoir agréablement plaisanté avec son ami Barberigo sur les espiègleries de sa maîtresse, dès qu'il vit ses salons déserts et les flambeaux éteints, prit son manteau et son épée, et, pour en avoir le coeur net, courut au palais qu'habitait la Corilla.

Quand il se fut assuré qu'elle était bien seule, ne se trouvant pas encore tranquille, il entama la conversation à voix basse avec le barcarolle qui était en train de remiser la gondole de la prima-donna sous la voûte destinée à cet usage. Moyennant quelques sequins, il le fit parler, et se convainquit bientôt qu'il ne s'était pas trompé en supposant que la Corilla avait pris un compagnon de route dans sa gondole. Mais il lui fut impossible de savoir qui était ce compagnon ; le gondolier ne le savait pas. Bien qu'il eût vu cent fois Anzoleto aux alentours du théâtre et du palais Zustiniani, il ne l'avait pas reconnu dans l'ombre, sous l'habit noir et avec de la poudre.

Ce mystère impénétrable acheva de donner de l'humeur au comte. Il se fût consolé en persiflant son rival, seule vengeance de bon goût, mais aussi cruelle dans les temps de parade que le meurtre l'est aux époques de passions sérieuses. Il ne dormit pas ; et avant l'heure où Porpora commençait son cours de musique au conservatoire des filles pauvres, il s'achemina vers la scuola di Mendicanti, dans la salle où devaient se rassembler les jeunes élèves.

La position du comte à l'égard du docte professeur avait beaucoup changé depuis quelques années. Zustiniani n'était plus l'antagoniste musical de Porpora, mais son associé, et son chef en quelque sorte ; il avait fait des dons considérables à l'établissement que dirigeait ce savant maître, et par reconnaissance on lui en avait donné la direction suprême. Ces deux amis vivaient donc désormais en aussi bonne intelligence que pouvait le permettre l'intolérance du professeur à l'égard de la musique à la mode ; intolérance qui cependant était forcée de s'adoucir à la vue des encouragements que le comte donnait de ses soins et de sa bourse à l'enseignement et à la propagation de la musique sérieuse. En outre, il avait fait représenter à San-Samuel un opéra que ce maître venait de composer. «Mon cher maître, lui dit Zustiniani en l'attirant à l'écart, il faut que non seulement vous vous décidiez à vous laisser enlever pour le théâtre une de vos élèves, mais il faut encore que vous m'indiquiez celle qui vous paraîtra la plus propre à remplacer la Corilla. Cette cantatrice est fatiguée, sa voix se perd, ses caprices nous ruinent, le public est bientôt dégoûté d'elle. Vraiment nous devons songer à lui trouver une succeditrice. (Pardon, cher lecteur, ceci se dit en italien, et le comte ne faisait point un néologisme.)

-Je n'ai pas ce qu'il vous faut, répliqua sèchement Porpora.

-Eh quoi, maître, s'écria le comte, allez-vous retomber dans vos humeurs noires ? Est-ce tout de bon qu'après tant de sacrifices et de dévouement de ma part pour encourager votre oeuvre musicale, vous vous refusez à la moindre obligeance quand je réclame votre aide et vos conseils pour la mienne ?

-Je n'en ai plus de droit, comte, répondit le professeur ; et ce que je viens de vous dire est la vérité, dite par un ami, et avec le désir de vous obliger. Je n'ai point dans mon école de chant une seule personne capable de vous remplacer la Corilla. Je ne fais pas plus de cas d'elle qu'il ne faut ; mais en déclarant que le talent de cette fille n'a aucune valeur solide à mes yeux, je suis forcé de reconnaître qu'elle possède un savoir-faire, une habitude, une facilité et une communication établie avec les sens du public qui ne s'acquièrent qu'avec des années de pratique, et que n'auront pas de longtemps d'autres débutantes.

-Cela est vrai, dit le comte ; mais enfin nous avons formé la Corilla, nous l'avons vue commencer, nous l'avons fait accepter au public ; sa beauté a fait les trois quarts de son succès, et vous avez d'aussi charmantes personnes dans votre école. Vous ne nierez pas cela, mon maître ! Voyons, confessez que la Clorinda est la plus belle créature de l'univers !

-Mais affectée, mais minaudière, mais insupportable... Il est vrai que le public trouvera peut-être charmantes ces grimaces ridicules ... mais elle chante faux, elle n'a ni âme, ni intelligence... Il est vrai que le public n'en a pas plus que d'oreilles ... mais elle n'a ni mémoire, ni adresse, et elle ne se sauvera même pas du fiasco par le charlatanisme heureux qui réussit à tant de gens ! »

En parlant ainsi, le professeur laissa tomber un regard involontaire sur Anzoleto, qui, à la faveur de son titre de favori du comte, et sous prétexte de venir lui parler, s'était glissé dans la classe, et se tenait à peu de distance, l'oreille ouverte à la conversation.

«N'importe, dit le comte sans faire attention à la malice rancunière du maître ; je n'abandonne pas mon idée. Il y a longtemps que je n'ai entendu la Clorinda. Faisons-la venir, et avec elle cinq ou six autres, les plus jolies que l'on pourra trouver. Voyons, Anzoleto, ajouta-t-il en riant, te voilà assez bien équipé pour prendre l'air grave d'un jeune professeur.

Entre dans le jardin, et adresse-toi aux plus remarquables de ces jeunes beautés, pour leur dire que nous les attendons ici, monsieur le professeur et moi.» Anzoleto obéit ; mais soit par malice, soit qu'il eût ses vues, il amena les plus laides, et c'est pour le coup que Jean-Jacques aurait pu s'écrier : «La Sofia était borgne, la Cattina était boiteuse.»

Ce quiproquo fut pris en bonne part, et, après qu'on en eut ri sous cape, on renvoya ces demoiselles avertir celles de leurs compagnes que désigna le professeur. Un groupe charmant vint bientôt, avec la belle Clorinda au centre.

«La magnifique chevelure ! dit le comte à l'oreille du professeur en voyant passer près de lui les superbes tresses blondes de cette dernière.

-Il y a beaucoup plus dessus que dedans cette tête, répondit le rude censeur sans daigner baisser la voix.

Après une heure d'épreuve, le comte, n'y pouvant plus tenir, se retira consterné en donnant des éloges pleins de grâces à ces demoiselles, et en disant tout bas au professeur : -Il ne faut point songer à ces perruches !

«Si votre seigneurie illustrissime daignait me permettre de dire un mot sur ce qui la préoccupe ... articula doucement Anzoleto à l'oreille du comte en descendant l'escalier.

-Parle, reprit le comte ; connaîtrais-tu cette merveille que nous cherchons ?

-Oui, excellence.

-Et au fond de quelle mer iras-tu pêcher cette perle fine ?

-Tout au fond de la classe où le malin professeur Porpora la tient cachée les jours où vous passez votre bataillon féminin en revue. -Quoi ? est-il dans la scuola un diamant dont mes yeux n'aient jamais aperçu l'éclat ? Si maître Porpora m'a joué un pareil tour ! ...

-Illustrissime, le diamant dont je parle ne fait pas partie de la scuola. C'est une pauvre fille qui vient seulement chanter dans les choeurs quand on a besoin d'elle, et à qui le professeur donne des leçons particulières par charité, et plus encore par amour de l'art.

-Il faut donc que cette pauvre fille ait des facultés extraordinaires ; car le professeur n'est pas facile à contenter, et il n'est pas prodigue de son temps et de sa peine. L'ai-je entendue quelquefois sans la connaître ?

-Votre Seigneurie l'a entendue une fois, il y a bien longtemps, et lorsqu'elle n'était encore qu'un enfant. Aujourd'hui c'est une grande jeune fille, forte, studieuse, savante comme le professeur, et capable de faire siffler la Corilla le jour où elle chantera une phrase de trois mesures à côté d'elle sur le théâtre.

-Et ne chante-t-elle jamais en public ? Le professeur ne lui a-t-il pas fait dire quelques motets aux grandes vêpres ?

-Autrefois, excellence, le professeur se faisait une joie de l'entendre chanter à l'église ; mais depuis que les scolari, par jalousie et par vengeance, ont menacé de la faire chasser de la tribune si elle y reparaissait à côté d'elles...

-C'est donc une fille de mauvaise vie ? ...

-O Dieu vivant ! excellence, c'est une vierge aussi pure que la porte du ciel ! Mais elle est pauvre et de basse extraction ... Comme moi, excellence, que vous daignez cependant élever jusqu'à vous par vos bontés ; et ces méchantes harpies ont menacé le professeur de se plaindre à vous de l'infraction qu'il commettait contre le règlement en introduisant dans leur classe une élève qui n'en fait point partie.

-Où pourrai-je donc entendre cette merveille ?

-Que votre seigneurie donne l'ordre au professeur de la faire chanter devant elle ; elle pourra juger de sa voix et de la grandeur de son talent.

-Ton assurance me donne envie de te croire. Tu dis donc que je l'ai déjà entendue, il y a longtemps ... J'ai beau chercher à me rappeler...

-Dans l'église des Mendicanti, un jour de répétition générale, le Salve Regina de Pergolèse...

-Oh ! j'y suis, s'écria le comte ; une voix, un accent, une intelligence admirables !

-Et elle n'avait que quatorze ans, monseigneur, c'était un enfant.

-Oui, mais ... je crois me rappeler qu'elle n'était pas jolie.

-Pas jolie, excellence ! dit Anzoleto tout interdit.

-Ne s'appelait-elle pas ? ... Oui, c'était une Espagnole, un nom bizarre...

-Consuelo, monseigneur !

-C'est cela, tu voulais l'épouser alors, et vos amours nous ont fait rire, le professeur et moi. Consuelo ! c'est bien elle ; la favorite du professeur, une fille bien intelligente, mais bien laide !

-Bien laide ! répéta Anzoleto stupéfait.

-Eh oui, mon enfant. Tu en es donc toujours épris ?

-C'est mon amie, illustrissime.

-Amie veut dire chez nous également soeur et amante. Laquelle des deux ?

-Soeur, mon maître.

-Eh bien, je puis, sans te faire de peine, te dire ce que j'en pense.

Ton idée n'a pas le sens commun. Pour remplacer la Corilla il faut un ange de beauté, et ta Consuelo, je m'en souviens bien maintenant, est plus que laide, elle est affreuse.»

Le comte fut abordé en cet instant par un de ses amis, qui l'emmena d'un autre côté, et il laissa Anzoleto consterné se répéter en soupirant : -Elle est affreuse ! ...

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE VII.

VII.

Il vous paraîtra peut-être étonnant, et il est pourtant très certain, cher lecteur, que jamais Anzoleto n'avait eu d'opinion sur la beauté ou la laideur de Consuelo. Consuelo était un être tellement isolé, tellement ignoré dans Venise, que nul n'avait jamais songé à chercher si, à travers ce voile d'oubli et d'obscurité, l'intelligence et la bonté avaient fini par se montrer sous une forme agréable ou insignifiante. Porpora, qui n'avait plus de sens que pour l'art, n'avait vu en elle que l'artiste. Les voisins de la Corte-Minelli voyaient sans se scandaliser ses innocentes amours avec Anzoleto. A Venise on n'est point féroce sur ce chapitre-là. Ils lui prédisaient bien parfois qu'elle serait malheureuse avec ce garçon sans aveu et sans état, et ils lui conseillaient de chercher plutôt à s'établir avec quelque honnête et paisible ouvrier. Mais comme elle leur répondait qu'étant sans famille et sans appui elle-même, Anzoleto lui convenait parfaitement ; comme, depuis six ans, il ne s'était pas écoulé un seul jour sans qu'on les vît ensemble, ne cherchant point le mystère, et ne se querellant jamais, on avait fini par s'habituer à leur union libre et indissoluble. Aucun voisin ne s'était jamais avisé de faire la cour à l'amica d'Anzoleto.

Était-ce seulement à cause des engagements qu'on lui supposait, ou bien était-ce à cause de sa misère ? ou bien encore n'était-ce pas que sa personne n'avait exercé de séduction sur aucun d'eux ? La dernière hypothèse est fort vraisemblable.

Cependant chacun sait que, de douze à quatorze ans, les jeunes filles sont généralement maigres, décontenancées, sans harmonie dans les traits, dans les proportions, dans les mouvements. Vers quinze ans elles se refont (c'est en français vulgaire l'expression des matrones) ; et celle qui paraissait affreuse naguère reparaît, après ce court travail de transformation, sinon belle, du moins agréable. On a remarqué même qu'il n'était pas avantageux à l'avenir d'une fillette d'être jolie de trop bonne heure.

Consuelo ayant recueilli comme les autres le bénéfice de l'adolescence, on avait cessé de dire qu'elle était laide ; et le fait est qu'elle ne l'était plus. Seulement, comme elle n'était ni dauphine, ni infante, elle n'avait point eu de courtisans autour d'elle pour proclamer que la royale progéniture embellissait à vue d'oeil ; et comme elle n'avait pas l'appui de tendres sollicitudes pour s'inquiéter de son avenir, personne ne prenait la peine de dire à Anzoleto : «Ta fiancée ne te fera point rougir devant le monde.»

Si bien qu'Anzoleto l'avait entendu traiter de laideron à l'âge où ce reproche n'avait pour lui ni sens ni valeur ; et depuis qu'on ne disait plus ni mal ni bien de la figure de Consuelo, il avait oublié de s'en préoccuper. Sa vanité avait pris un autre essor. Il rêvait le théâtre et la célébrité, et n'avait pas le temps de songer à faire étalage de ses conquêtes. Et puis la grosse part de curiosité qui entre dans les désirs de la première jeunesse était assouvie chez lui.

J'ai dit qu'à dix-huit ans il n'avait plus rien à apprendre. A vingt-deux ans, il était quasi blasé ; et à vingt-deux ans comme à dix-huit, son attachement pour Consuelo était aussi tranquille, en dépit de quelques chastes baisers pris sans trouble et rendus sans honte, qu'il l'avait été jusque-là. Pour qu'on ne s'étonne pas trop de ce calme et de cette vertu de la part d'un jeune homme qui ne s'en piquait point ailleurs, il faut faire observer que la grande liberté dans laquelle nos adolescents vivaient au commencement de cette histoire s'était modifiée et peu à peu restreinte avec le temps. Consuelo avait près de seize ans, et menait encore une vie un peu vagabonde, sortant du Conservatoire toute seule pour aller répéter sa leçon et manger son riz sur les degrés de la Piazzetta avec Anzoleto, lorsque sa mère, épuisée de fatigue, cessa de chanter le soir dans les cafés, une guitare à la main et une sébile devant elle. La pauvre créature se retira dans un des plus misérables greniers de la Corte-Minelli, pour s'y éteindre à petit feu sur un grabat. Alors la bonne Consuelo, ne voulant plus la quitter, changea tout à fait de genre de vie. Hormis les heures où le professeur daignait lui donner sa leçon, elle travaillait soit à l'aiguille, soit au contre point, toujours auprès du chevet de cette mère impérieuse et désespérée, qui l'avait cruellement maltraitée dans son enfance, et qui maintenant lui donnait l'affreux spectacle d'une agonie sans courage et sans vertu. La piété filiale et le dévouement tranquille de Consuelo ne se démentirent pas un seul instant. Joies de l'enfance, liberté, vie errante, amour même, tout fut sacrifié sans amertume et sans hésitation. Anzoleto s'en plaignit vivement, et, voyant ses reproches inutiles, résolut d'oublier et de se distraire ; mais ce lui fut impossible. Anzoleto n'était pas assidu au travail comme Consuelo ; il prenait vite et mal les mauvaises leçons que son professeur, pour gagner le salaire promis par Zustiniani, lui donnait tout aussi mal et aussi vite. Cela était fort heureux pour Anzoleto, en qui les prodigalités de la nature réparaient aussi bien que possible le temps perdu et les effets d'un mauvais enseignement ; mais il en résultait bien des heures d'oisiveté durant lesquelles la société fidèle et enjouée de Consuelo lui manquait horriblement. Il tenta de s'adonner aux passions de son âge et de sa classe ; il fréquenta les cabarets, et joua avec les polissons les petites gratifications que lui octroyait de temps en temps le comte Zustiniani. Cette vie lui plut deux ou trois semaines, au bout desquelles il trouva que son bien-être, sa santé et sa voix s'altéraient sensiblement ; que le far-niente n'était pas le désordre, et que le désordre n'était pas son élément. Préservé des mauvaises passions par l'amour bien entendu de soi-même, il se retira dans la solitude et s'efforça d'étudier ; mais cette solitude lui sembla effrayante de tristesse et de difficultés. Il s'aperçut alors que Consuelo était aussi nécessaire à son talent qu'à son bonheur. Studieuse et persévérante, vivant dans la musique comme l'oiseau dans l'air et le poisson dans l'eau, aimant à vaincre les difficultés sans se rendre plus de raison de l'importance de cette victoire qu'il n'appartient à un enfant, mais poussée fatalement à combattre les obstacles et à pénétrer les mystères de l'art, par cet invincible instinct qui fait que le germe des plantes cherche à percer le sein de la terre et à se lancer vers le jour, Consuelo avait une de ces rares et bienheureuses organisations pour lesquelles le travail est une jouissance, un repos véritable, un état normal nécessaire, et pour qui l'inaction serait une fatigue, un dépérissement, un état maladif, si l'inaction était possible à de telles natures. Mais elles ne la connaissent pas ; dans une oisiveté apparente, elles travaillent encore ; leur rêverie n'est point vague, c'est une méditation.

Quand on les voit agir, on croit qu'elles créent, tandis qu'elles manifestent seulement une création récente. -Tu me diras, cher lecteur, que tu n'as guère connu de ces organisations exceptionnelles.

Je te répondrai, lecteur bien-aimé, que je n'en ai connu qu'une seule, et si, suis-je plus vieux que toi.

Que ne puis-je te dire que j'ai analysé sur mon pauvre cerveau le divin mystère de cette activité intellectuelle !

Mais, hélas ! ami lecteur, ce n'est ni toi ni moi qui étudierons sur nous-mêmes.

Consuelo travaillait toujours, en s'amusant toujours ; elle s'obstinait des heures entières à vaincre, soit par le chant libre et capricieux, soit par la lecture musicale, des difficultés qui eussent rebuté Anzoleto livré à lui-même ; et sans dessein prémédité, sans aucune idée d'émulation, elle le forçait à la suivre, à la seconder, à la comprendre et à lui répondre, tantôt au milieu de ses éclats de rires enfantins, tantôt emportée avec lui par cette fantasia poétique et créatrice que connaissent les organisations populaires en Espagne et en Italie.

Depuis plusieurs années qu'il s'était imprégné du génie de Consuelo, le buvant à sa source sans le comprendre, et se l'appropriant sans s'en apercevoir, Anzoleto, retenu d'ailleurs par sa paresse, était devenu en musique un étrange composé de savoir et d'ignorance, d'inspiration et de frivolité, de puissance et de gaucherie, d'audace et de faiblesse, qui avait plongé, à la dernière audition, le Porpora dans un dédale de méditations et de conjectures. Ce maître ne savait point le secret de toutes ces richesses dérobées à Consuelo ; car ayant une fois sévèrement grondé la petite de son intimité avec ce grand vaurien, il ne les avait jamais revus ensemble.

Consuelo, qui tenait à conserver les bonnes grâces de son professeur, avait eu soin de ne jamais se montrer devant lui en compagnie d'Anzoleto, et du plus loin qu'elle l'apercevait dans la rue, si Anzoleto était avec elle, leste comme un jeune chat, elle se cachait derrière une colonne ou se blottissait dans une gondole.

Ces précautions continuèrent lorsque Consuelo, devenue garde-malade, et Anzoleto ne pouvant plus supporter son absence, sentant la vie, l'espoir, l'inspiration et jusqu'au souffle lui manquer, revint partager sa vie sédentaire, et affronter avec elle tous les soirs les âcretés et les emportements de la moribonde. Quelques mois avant d'en finir, cette malheureuse femme perdit l'énergie de ses souffrances, et, vaincue par la piété de sa fille, sentit son âme s'ouvrir à de plus douces émotions. Elle s'habitua à recevoir les soins d'Anzoleto, qui, malgré son peu de vocation pour ce rôle de dévouement, s'habitua de son côté à une sorte de zèle enjoué et de douceur complaisante envers la faiblesse et la souffrance.

Anzoleto avait le caractère égal et les manières bienveillantes. Sa persévérance auprès d'elle et de Consuelo gagna enfin son coeur, et, à son heure dernière, elle leur fit jurer de ne se quitter jamais. Anzoleto le promit, et même il éprouva en cet instant solennel une sorte d'attendrissement sérieux qu'il ne connaissait pas encore. La mourante lui rendit cet engagement plus facile en lui disant :

Qu'elle soit ton amie, ta soeur, ta maîtresse ou ta femme, puisqu'elle ne connaît que toi et n'a jamais voulu écouter que toi, ne l'abandonne pas.

-Puis, croyant donner à sa fille un conseil bien habile et bien salutaire, sans trop songer s'il était réalisable ou non, elle lui avait fait jurer en particulier, ainsi qu'on l'a vu déjà, de ne jamais s'abandonner à son amant avant la consécration religieuse du mariage.

Consuelo l'avait juré, sans prévoir les obstacles que le caractère indépendant et irréligieux d'Anzoleto pourrait apporter à ce projet.

Devenue orpheline, Consuelo avait continué de travailler à l'aiguille pour vivre dans le présent, et d'étudier la musique pour s'associer à l'avenir d'Anzoleto. Depuis deux ans qu'elle vivait seule dans son grenier, il avait continué à la voir tous les jours, sans éprouver pour elle aucune passion, et sans pouvoir en éprouver pour d'autres femmes, tant la douceur de son intimité et l'agrément de vivre auprès d'elle lui semblaient préférables à tout.

Sans se rendre compte des hautes facultés de sa compagne, il avait acquis désormais assez de goût et de discernement pour savoir qu'elle avait plus de science et de moyens qu'aucune des cantatrices de San-Samuel et que la Corilla elle-même. À son affection d'habitude s'était donc joint l'espoir et presque la certitude d'une association d'intérêts, qui rendrait leur existence profitable et brillante avec le temps. Consuelo n'avait guère coutume de penser à l'avenir.

La prévoyance n'était point au nombre de ses occupations d'esprit. Elle eût encore cultivé la musique sans autre but que celui d'obéir à sa vocation ; et la communauté d'intérêts que la pratique de cet art devait établir entre elle et son ami, n'avait pas d'autre sens pour elle que celui d'association de bonheur et d'affection.

C'était donc sans l'en avertir qu'il avait conçu tout à coup l'espoir de hâter la réalisation de leurs rêves ; et en même temps que Zustiniani s'était préoccupé du remplacement de la Corilla, Anzoleto, devinant avec une rare sagacité la situation d'esprit de son patron, avait improvisé la proposition qu'il venait de lui faire. Mais la laideur de Consuelo, cet obstacle inattendu étrange, invincible, si le comte ne se trompait pas, était venu jeter l'effroi et la consternation dans son âme. Aussi reprit-il le chemin de la Corte-Minelli, en s'arrêtant à chaque pas pour se représenter sous un nouveau jour l'image de son amie, et pour répéter avec un point d'interrogation à chaque parole : Pas jolie ? bien laide ? affreuse ?

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE VIII.

VIII.

«Qu'as-tu donc à me regarder ainsi ? lui dit Consuelo en le voyant entrer chez elle et la contempler d'un air étrange sans lui dire un mot. On dirait que tu ne m'as jamais vue.

-C'est la vérité, Consuelo, répondit-il. Je ne t'ai jamais vue.

-As-tu l'esprit égaré ? reprit-elle. Je ne sais pas ce que tu veux dire.

-Mon Dieu ! mon Dieu ! je le crois bien, s'écria Anzoleto. J'ai une grande tache noire dans le cerveau à travers laquelle je ne te vois pas.

-Miséricorde ! tu es malade, mon ami ?

-Non, chère fille, calme-toi, et tâchons de voir clair. Dis-moi, Consuelita, est-ce que tu me trouves beau ?

-Mais certainement, puisque je t'aime.

-Et si tu ne m'aimais pas, comment me trouverais-tu ?

-Est-ce que je sais ?

-Quand tu regardes d'autres hommes que moi, sais-tu s'ils sont beaux ou laids ?

-Oui ; mais je te trouve plus beau que les plus beaux.

-Est-ce parce que je le suis, ou parce que tu m'aimes ?

-Je crois bien que c'est l'un et l'autre. D'ailleurs tout le monde dit que tu es beau, et tu le sais bien. Mais qu'est-ce que cela te fait ?

-Je veux savoir si tu m'aimerais quand même je serais affreux.

-Je ne m'en apercevrais peut-être pas.

-Tu crois donc qu'on peut aimer une personne laide ?

-Pourquoi pas, puisque tu m'aimes ?

-Tu es donc laide, Consuelo ? Vraiment, dis-moi, réponds-moi, tu es donc laide ?

-On me l'a toujours dit. Est-ce que tu ne le vois pas ?

-Non, non, en vérité, je ne le vois pas !

-En ce cas, je me trouve assez belle, et je suis bien contente.

-Tiens, dans ce moment-ci, Consuelo, quand tu me regardes d'un air si bon, si naturel, si aimant, il me semble que tu es plus belle que la Corilla. Mais je voudrais savoir si c'est l'effet de mon illusion ou la vérité. Je connais ta physionomie, je sais qu'elle est honnête et qu'elle me plaît, et que quand je suis en colère elle me calme ; que quand je suis triste, elle m'égaie ; que quand je suis abattu, elle me ranime. Mais je ne connais pas ta figure. Ta figure, Consuelo, je ne peux pas savoir si elle est laide.

-Mais qu'est-ce que cela te fait, encore une fois ?

-Il faut que je le sache. Dis-moi si un homme beau pourrait aimer une femme laide.

-Tu aimais bien ma pauvre mère, qui n'était plus qu'un spectre ! Et moi, je l'aimais tant !

-Et la trouvais-tu laide ?

-Non. Et toi ?

-Je n'y songeais pas. Mais aimer d'amour, Consuelo ... car enfin je t'aime d'amour, n'est-ce pas ? Je ne peux pas me passer de toi, je ne peux pas te quitter. C'est de l'amour : que t'en semble ?

-Est-ce que cela pourrait être autre chose ?

-Cela pourrait être de l'amitié. -Oui, cela pourrait être de l'amitié.»

Ici Consuelo surprise s'arrêta, et regarda attentivement Anzoleto ; et lui, tombant dans une rêverie mélancolique, se demanda positivement pour la première fois, s'il avait de l'amour ou de l'amitié pour Consuelo ; si le calme de ses sens, si la chasteté qu'il observait facilement auprès d'elle, étaient le résultat du respect ou de l'indifférence. Pour la première fois, il regarda cette jeune fille avec les yeux d'un jeune homme, interrogeant, avec un esprit d'analyse qui n'était pas sans trouble, ce front, ces yeux, cette taille, et tous ces détails dont il n'avait jamais saisi qu'une sorte d'ensemble idéal et comme voilé dans sa pensée. Pour la première fois, Consuelo interdite se sentit troublée par le regard de son ami ; elle rougit, son coeur battit avec violence, et ses yeux se détournèrent, ne pouvant supporter ceux d'Anzoleto.

Enfin, comme il gardait toujours le silence, et qu'elle n'osait plus le rompre, une angoisse inexprimable s'empara d'elle, de grosses larmes roulèrent sur ses joues ; et cachant sa tête dans ses mains :

«Oh ! je vois bien, dit-elle, tu viens me dire que tu ne veux plus de moi pour ton amie.

-Non, non ! je n'ai pas dit cela ! je ne le dis pas ! s'écria Anzoleto effrayé de ces larmes qu'il faisait couler pour la première fois ; et vivement ramené à son sentiment fraternel, il entoura Consuelo de ses bras. Mais, comme elle détournait son visage, au lieu de sa joue fraîche et calme il baisa une épaule brûlante que cachait mal un fichu de grosse dentelle noire. Quand le premier éclair de la passion s'allume instantanément dans une organisation forte, restée chaste comme l'enfance au milieu du développement complet de la jeunesse, elle y porte un choc violent et presque douloureux.

«Je ne sais ce que j'ai, dit Consuelo en s'arrachant des bras de son ami avec une sorte de crainte qu'elle n'avait jamais éprouvée ; mais je me sens bien mal : il me semble que je vais mourir.

-Ne meurs pas, lui, dit Anzoleto en la suivant et en la soutenant dans ses bras ; tu es belle, Consuelo, je suis sûr que tu es belle.»

En effet, Consuelo était belle en cet instant ; et quoique Anzoleto n'en fût pas certain au point de vue de l'art, il ne pouvait s'empêcher de le dire, parce que son coeur le sentait vivement.

«Mais enfin, lui dit Consuelo toute pâlie et tout abattue en un instant, pourquoi donc tiens-tu aujourd'hui à me trouver belle ?

-Ne voudrais-tu pas l'être, chère Consuelo ?

-Oui, pour toi.

-Et pour les autres ?

-Peu m'importe.

-Et si c'était une condition pour notre avenir ? »

Ici Anzoleto, voyant l'inquiétude qu'il causait à son amie, lui rapporta naïvement ce qui s'était passé entre le comte et lui ; et quand il en vint à répéter les expressions peu flatteuses dont Zustiniani s'était servi en parlant d'elle, la bonne Consuelo qui peu à peu s'était tranquillisée en croyant voir tout ce dont il s'agissait, partit d'un grand éclat de rire en achevant d'essuyer ses yeux humides. «Eh bien ! lui dit Anzoleto tout surpris de cette absence totale de vanité, tu n'es pas plus émue, pas plus inquiète que cela ? Ah ! je vois, Consuelina, vous êtes une petite coquette ; vous savez que vous n'êtes pas laide.

-Écoute, lui répondit-elle en souriant, puisque tu prends de pareilles folies au sérieux, il faut que je te tranquillise un peu. Je n'ai jamais été coquette : n'étant pas belle, je ne veux pas être ridicule. Mais quant à être laide, je ne le suis plus.

-Vraiment on te l'a dit ? Qui t'a dit cela, Consuelo ?

-D'abord ma mère, qui ne s'est jamais tourmentée de ma laideur. Je lui ai entendu dire souvent que cela se passerait, qu'elle avait été encore plus laide dans son enfance ; et beaucoup de personnes qui l'avaient connue m'ont dit qu'à vingt ans elle avait été la plus belle fille de Burgos. Tu sais bien que quand par hasard quelqu'un la regardait dans les cafés où elle chantait, on disait : Cette femme doit avoir été belle.

Vois-tu, mon pauvre ami, la beauté est comme cela quand on est pauvre ; c'est un instant : on n'est pas belle encore, et puis bientôt on ne l'est plus. Je le serai peut-être, qui sait ? si je peux ne pas me fatiguer trop, avoir du sommeil, et ne pas trop souffrir de la faim.

-Consuelo, nous ne nous quitterons pas ; bientôt je serai riche, et tu ne manqueras de rien. Tu pourras donc être belle à ton aise.

-À la bonne heure. Que Dieu fasse le reste !

-Mais tout cela ne conclut à rien pour le présent, et il s'agit de savoir si le comte te trouvera assez belle pour paraître au théâtre.

-Maudit comte ! pourvu qu'il ne fasse pas trop le difficile !

-D'abord, tu n'es pas laide.

-Non, je ne suis pas laide. J'ai entendu, il n'y a pas longtemps, le verrotier qui demeure ici en face, dire à sa femme : Sais-tu que la Consuelo n'est pas vilaine ? Elle a une belle taille, et quand elle rit, elle vous met tout le coeur en joie ; et quand elle chante, elle paraît jolie.

-Et qu'est-ce que la femme du verrotier a répondu ?

-Elle a répondu : Qu'est-ce que cela te fait, imbécile ? Songe à ton ouvrage ; est-ce qu'un homme marié doit regarder les jeunes filles ?

-Paraissait-elle fâchée ?

-Bien fâchée.

-C'est bon signe. Elle sentait que son mari ne se trompait pas. Et puis encore ?

-Et puis encore, la comtesse Mocenigo, qui me donne de l'ouvrage, et qui s'est toujours intéressée à moi, a dit la semaine dernière au docteur Ancillo, qui était chez elle au moment où j'entrais : Regardez donc, monsieur le docteur, comme cette zitella a grandi, et comme elle est devenue blanche et bien faite !

-Et qu'a répondu le docteur ?

-Il a répondu : C'est vrai, Madame, par Bacchus ! Je ne l'aurais pas reconnue ; elle est de la nature des flegmatiques, qui blanchissent en prenant un peu d'embonpoint. Ce sera une belle fille, vous verrez cela.

-Et puis encore ?

-Et puis encore la supérieure de Santa-Chiara, qui me fait faire des broderies pour ses autels, et qui a dit à une de ses soeurs : Tenez, voyez si ce que je vous disais n'est pas vrai ? La Consuelo ressemble à notre sainte Cécile.

Toutes les fois que je fais ma prière devant cette image, je ne peux m'empêcher de penser à cette petite ; et alors je prie pour elle, afin qu'elle ne tombe pas dans le péché, et qu'elle ne chante jamais que pour l'église.

-Et qu'a répondu la soeur ?

-La soeur a répondu : C'est vrai, ma mère ; c'est tout à fait vrai. Et moi j'ai été bien vite dans leur église, et j'ai regardé la sainte Cécile qui est d'un grand maître, et qui est belle, bien belle !

-Et qui te ressemble ?

-Un peu.

-Et tu ne m'as jamais dit cela ?

-Je n'y ai pas pensé.

-Chère Consuelo, tu es donc belle ?

-Je ne crois pas ; mais je ne suis plus si laide qu'on le disait. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'on ne me le dit plus. Il est vrai que c'est peut-être parce qu'on s'imagine que cela me ferait de la peine à présent.

-Voyons, Consuelina, regarde-moi bien. Tu as les plus beaux yeux du monde, d'abord !

-Mais la bouche est grande, dit Consuelo en riant et en prenant un petit morceau de miroir cassé qui lui servait de psyché, pour se regarder.

-Elle n'est pas petite ; mais quelles belles dents ! reprit Anzoleto ; ce sont des perles fines, et tu les montres toutes quand tu ris.

-En ce cas tu me diras quelque chose qui me fasse rire, quand nous serons devant le comte.

-Tu as des cheveux magnifiques, Consuelo.

-Pour cela oui ! Veux-tu les voir ? » Elle détacha ses épingles, et laissa tomber jusqu'à terre un torrent de cheveux noirs, où le soleil brilla comme dans une glace.

«Et tu as la poitrine large, la ceinture fine, les épaules ... ah ! Bien belles, Consuelo ! Pourquoi me les caches-tu ? Je ne demande à voir que ce qu'il faudra bien que tu montres au public.

-J'ai le pied assez petit, dit Consuelo pour détourner la conversation ; » et elle montra un véritable petit pied andaloux, beauté à peu près inconnue à Venise.

«La main est charmante aussi, dit Anzoleto en baisant, pour la première fois, la main que jusque là il avait serrée amicalement comme celle d'un camarade. Laisse-moi voir tes bras.

-Tu les as vus cent fois, dit-elle en ôtant ses mitaines.

-Non, je ne les avais jamais vus, dit Anzoleto que cet examen innocent et dangereux commençait à agiter singulièrement.»

Et il retomba dans le silence, couvant du regard cette jeune fille que chaque coup d'oeil embellissait et transformait à ses yeux.

Peut-être n'était-ce pas tout à fait qu'il eût été aveugle jusqu'alors ; car peut-être était-ce la première fois que Consuelo dépouillait, sans le savoir, cet air insouciant qu'une parfaite régularité de lignes peut seule faire accepter. En cet instant, émue encore d'une vive atteinte portée à son coeur, redevenue naïve et confiante, mais conservant un imperceptible embarras qui n'était pas l'éveil de la coquetterie, mais celui de la pudeur sentie et comprise, son teint avait une pâleur transparente, et ses yeux un éclat pur et serein qui la faisaient ressembler certainement à la sainte Cécile des nones de Santa-Chiara.

Anzoleto n'en pouvait plus détacher ses yeux. Le soleil s'était couché ; la nuit se faisait vite dans cette grande chambre éclairée d'une seule petite fenêtre ; et dans cette demi-teinte, qui embellissait encore Consuelo, semblait nager autour d'elle un fluide d'insaisissables voluptés. Anzoleto eut un instant la pensée de s'abandonner aux désirs qui s'éveillaient en lui avec une impétuosité toute nouvelle, et à cet entraînement se joignait par éclairs une froide réflexion. Il songeait à expérimenter, par l'ardeur de ses transports, si la beauté de Consuelo aurait autant de puissance sur lui que celle des autres femmes réputées belles qu'il avait possédées. Mais il n'osa pas se livrer à ces tentations indignes de celle qui les inspirait. Insensiblement son émotion devint plus profonde, et la crainte d'en perdre les étranges délices lui fit désirer de la prolonger.

Tout à coup, Consuelo, ne pouvant plus supporter son embarras se leva, et faisant un effort sur elle-même pour revenir à leur enjouement, se mit à marcher dans la chambre, en faisant de grands gestes de tragédie, et en chantant d'une manière un peu outrée plusieurs phrases de drame lyrique, comme si elle fût entrée en scène. «Eh bien, c'est magnifique ! s'écria Anzoleto ravi de surprise en la voyant capable d'un charlatanisme qu'elle ne lui avait jamais montré.

-Ce n'est pas magnifique, dit Consuelo en se rasseyant ; et j'espère que c'est pour rire que tu dis cela ?

-Ce serait magnifique à la scène. Je t'assure qu'il n'y aurait rien de trop. Corilla en crèverait de jalousie ; car c'est tout aussi frappant que ce qu'elle fait dans les moments où on l'applaudit à tout rompre.

-Mon cher Anzoleto, répondit Consuelo, je ne voudrais pas que la Corilla crevât de jalousie pour de semblables jongleries, et si le public m'applaudissait parce que je sais la singer, je ne voudrais plus reparaître devant lui.

-Tu feras donc mieux encore ?

-Je l'espère, ou bien je ne m'en mêlerai pas.

-Eh bien, comment feras-tu ?

-Je n'en sais rien encore.

-Essaie.

-Non ; car tout cela, c'est un rêve, et avant que l'on ait décidé si je suis laide ou non, il ne faut pas que nous fassions tant de beaux projets.

Peut-être que nous sommes fous dans ce moment, et que, comme l'a dit M. le comte, la Consuelo est affreuse.»

Cette dernière hypothèse rendit à Anzoleto la force de s'en aller.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE IX.

IX.

A cette époque de sa vie, à peu près inconnue des biographes, un des meilleurs compositeurs de l'Italie et le plus grand professeur de chant du dix-huitième siècle, l'élève de Scarlatti, le maître de Hasse, de Farinelli, de Cafarelli, de la Mingotti, de Salimbini, de Hubert (dit le Porporino), de la Gabrielli, de la Molteni, en un mot le père de la plus célèbre école de chant de son temps, Nicolas Porpora, languissait obscurément à Venise, dans un état voisin de la misère et du désespoir.

Il avait dirigé cependant naguère, dans cette même ville, le Conservatoire de l'Ospedaletto, et cette période de sa vie avait été brillante. Il y avait écrit et fait chanter ses meilleurs opéras, ses plus belles cantates, et ses principaux ouvrages de musique d'église.

Appelé à Vienne en 1728, il y avait conquis, après quelque combat, la faveur de l'empereur Charles VI. Favorisé aussi à la cour de Saxe [Il donna des leçons de chant et de composition à la princesse électorale de Saxe, qui fut depuis, en France, la Grande Dauphine, mère de Louis XVI, de Louis XVIII et de Charles X.], Porpora avait été appelé ensuite à Londres, où il avait eu la gloire de rivaliser pendant neuf ou dix ans avec Handel, le maître des maîtres, dont l'étoile pâlissait à cette époque. Mais le génie de ce dernier l'avait emporté enfin, et le Porpora, blessé dans son orgueil ainsi que maltraité dans sa fortune, était revenu à Venise reprendre sans bruit et non sans peine la direction d'un autre conservatoire. Il y écrivait encore des opéras : mais c'est avec peine qu'il les faisait représenter ; et le dernier, bien que composé à Venise, fut joué à Londres où il n'eut point de succès. Son génie avait reçu ces profondes atteintes dont la fortune et la gloire eussent pu le relever ; mais l'ingratitude de Hasse, de Farinelli, et de Cafarelli, qui l'abandonnèrent de plus en plus, acheva de briser son coeur, d'aigrir son caractère et d'empoisonner sa vieillesse. On sait qu'il est mort misérable et désolé, dans sa quatre-vingtième année, à Naples.

A l'époque où le comte Zustiniani, prévoyant et désirant presque la défection de Corilla, cherchait à remplacer cette cantatrice, le Porpora était en proie à de violents accès d'humeur atrabilaire, et son dépit n'était pas toujours mal fondé ; car si l'on aimait et si l'on chantait à Venise la musique de Jomelli, de Lotti, de Carissimi, de Gasparini, et d'autres excellents maîtres, on y prisait sans discernement la musique bouffe de Cocchi, del Buini, de Salvator Apollini, et d'autres compositeurs plus ou moins indigènes, dont le style commun et facile flattait le goût des esprits médiocres. Les opéras de Hasse ne pouvaient plaire à son maître, justement irrité. Le respectable et malheureux Porpora, fermant son coeur et ses oreilles à la musique des modernes, cherchait donc à les écraser sous la gloire et l'autorité des anciens.

Il étendait sa réprobation trop sévère jusque sur les gracieuses compositions de Galoppi, et jusque sur les originales fantaisies du Chiozzetto, le compositeur populaire de Venise. Enfin il ne fallait plus lui parler que du père Martini, de Durante, de Monteverde, de Palestrina ; j'ignore si Marcello et Leo trouvaient grâce devant lui. Ce fut donc froidement et tristement qu'il reçut les premières ouvertures du comte Zustiniani concernant son élève inconnue, la pauvre Consuelo, dont il désirait pourtant le bonheur et la gloire ; car il était trop expérimenté dans le professorat pour ne pas savoir tout ce qu'elle valait, tout ce qu'elle méritait. Mais à l'idée de voir profaner ce talent si pur et si fortement nourri de la manne sacrée des vieux maîtres, il baissa la tête d'un air consterné, et répondit au comte :

«Prenez-la donc, cette âme sans tache, cette intelligence sans souillure ; jetez-la aux chiens, et livrez-la aux bêtes, puisque telle est la destinée du génie au temps où nous sommes.»

Cette douleur à la fois sérieuse et comique donna au comte une idée du mérite de l'élève, par le prix qu'un maître si rigide y attachait.

«Eh quoi, mon cher maestro, s'écria-t-il, est-ce là en effet votre opinion ? La Consuelo est-elle un être aussi extraordinaire, aussi divin ?

-Vous l'entendrez, dit le Porpora d'un air résigné ; et il répéta : C'est sa destinée ! »

Cependant le comte vint à bout de relever les esprits abattus du maître, en lui faisant espérer une réforme sérieuse dans le choix des opéras qu'il mettrait au répertoire de son théâtre. Il lui promit l'exclusion des mauvais ouvrages, aussitôt qu'il aurait expulsé la Corilla, sur le caprice de laquelle il rejeta leur admission et leur succès. Il fit même entendre adroitement qu'il serait très sobre de Hasse, et déclara que si le Porpora voulait écrire un opéra pour Consuelo, le jour où l'élève couvrirait son maître d'une double gloire en exprimant sa pensée dans le style qui lui convenait, ce jour serait celui du triomphe lyrique de San Samuel et le plus beau de la vie du comte.

Le Porpora, vaincu, commença donc à se radoucir, et à désirer secrètement le début de son élève autant qu'il l'avait redouté jusque là, craignant de donner avec elle une nouvelle vogue aux ouvrages de son rival. Mais comme le comte lui exprimait ses inquiétudes sur la figure de Consuelo, il refusa de la lui faire entendre en particulier et à l'improviste.

«Je ne vous dirai point, répondait-il à ses questions et à ses instances, que ce soit une beauté. Une fille aussi pauvrement vêtue, et timide comme doit l'être, en présence d'un seigneur et d'un juge de votre sorte, un enfant du peuple qui n'a jamais été l'objet de la moindre attention, ne saurait se passer d'un peu de toilette et de préparation. Et puis la Consuelo est de celles que l'expression du génie rehausse extraordinairement. Il faut la voir et l'entendre en même temps. Laissez-moi faire : si vous n'en êtes pas content, vous me la laisserez, et je trouverai bien moyen d'en faire une bonne religieuse, qui fera la gloire de l'école, en formant des élèves sous sa direction.» Tel était en effet l'avenir que jusque là le Porpora avait rêvé pour Consuelo.

Quand il revit son élève, il lui annonça qu'elle aurait à être entendue et jugée par le comte. Mais comme elle lui eprima naïvement sa crainte d'être trouvée laide, il lui fit croire qu'elle ne serait point vue, et qu'elle chanterait derrière la tribune grillée de l'orgue, le comte assistant à l'office dans l'église. Seulement il lui recommanda de s'habiller décemment, parce qu'elle aurait à être présentée ensuite à ce seigneur ; et, bien qu'il fût pauvre aussi, le noble maître, il lui donna quelque argent à cet effet. Consuelo, tout interdite, tout agitée, occupée pour la première fois du soin de sa personne, prépara donc à la hâte sa toilette et sa voix ; elle essaya vite la dernière, et la trouvant si fraîche, si forte, si souple, elle répéta plus d'une fois à Anzoleto, qui l'écoutait avec émotion et ravissement : «Hélas ! Pourquoi faut-il donc quelque chose de plus à une cantatrice que de savoir chanter ? »

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE X.

X.

La veille du jour solennel, Anzoleto trouva la porte de Consuelo fermée au verrou, et, après qu'il eut attendu presque un quart d'heure sur l'escalier, il fut admis enfin à voir son amie revêtue de sa toilette de fête, dont elle avait voulu faire l'épreuve devant lui. Elle avait une jolie robe de toile de Perse à grandes fleurs, un fichu de dentelles, et de la poudre. Elle était si changée ainsi, qu'Anzoleto resta quelques instants incertain, ne sachant si elle avait gagné ou perdu à cette transformation. L'irrésolution que Consuelo lut dans ses yeux fut pour elle un coup de poignard.

«Ah ! tiens, s'écria-t-elle, je vois bien que je ne te plais pas ainsi. A qui donc semblerai-je supportable, si celui qui m'aime n'éprouve rien d'agréable en me regardant ?

-Attends donc un peu, répondit Anzoleto ; d'abord je suis frappé de ta belle taille dans ce long corsage, et de ton air distingué sous ces dentelles. Tu portes à merveille les larges plis de ta jupe. Mais je regrette tes cheveux noirs ... du moins je le crois... Mais c'est la tenue du peuple, et il faut que tu sois demain une signora.

-Et pourquoi faut-il que je sois une signora ? Moi, je hais cette poudre qui affadit, et qui vieillit les plus belles. J'ai l'air empruntée sous ces falbalas ; en un mot, je me déplais ainsi, et je vois que tu es de mon avis. Tiens, j'ai été ce matin à la répétition, et j'ai vu la Clorinda qui essayait aussi une robe neuve. Elle était si pimpante, si brave, si belle (oh ! celle-là est heureuse, et il ne faut pas la regarder deux fois pour s'assurer de sa beauté), que je me sens effrayée de paraître à côté d'elle devant le comte.

-Sois tranquille, le comte l'a vue ; mais il l'a entendue aussi.

-Et elle a mal chanté ?

-Comme elle chante toujours.

-Ah ! mon ami, ces rivalités gâtent le coeur. Il y a quelque temps si la Clorinda, qui est une bonne fille malgré sa vanité, eût fait fiasco devant un juge, je l'aurais plainte du fond de l'âme, j'aurais partagé sa peine et son humiliation. Et voilà qu'aujourd'hui je me surprends à m'en réjouir ! Lutter, envier, chercher à se détruire mutuellement ; et tout cela pour un homme qu'on n'aime pas, qu'on ne connaît pas ! Je me sens affreusement triste, mon cher amour, et il me semble que je suis aussi effrayée de l'idée de réussir que de celle d'échouer. Il me semble que notre bonheur prend fin, et que demain après l'épreuve, quelle qu'elle soit, je rentrerai dans cette pauvre chambre, tout autre que je n'y ai vécu jusqu'à présent.

Deux grosses larmes roulèrent sur les joues de Consuelo.

«Eh bien, tu vas pleurer, à présent ? s'écria Anzoleto. Y songes-tu ? Tu vas ternir tes yeux et gonfler tes paupières ? Tes yeux, Consuelo ! ne va pas gâter tes yeux, qui sont ce que tu as de plus beau.

-Ou de moins laid ! dit-elle en essuyant ses larmes. Allons, quand on se donne au monde, on n'a même pas le droit de pleurer.»

Son ami s'efforça de la consoler, mais elle fut amèrement triste tout le reste du jour ; et le soir, lorsqu'elle se retrouva seule, elle ôta soigneusement sa poudre, décrêpa et lissa ses beaux cheveux d'ébène, essaya une petite robe de soie noire encore fraîche qu'elle mettait ordinairement le dimanche, et reprit confiance en elle-même en se retrouvant devant sa glace telle qu'elle se connaissait. Puis elle fit sa prière avec ferveur, songea à sa mère, s'attendrit, et s'endormit en pleurant. Lorsque Anzoleto vint la chercher le lendemain pour la conduire à l'église, il la trouva à son épinette, habillée et peignée comme tous les dimanches, et repassant son morceau d'épreuve.

«Eh quoi ! s'écria-t-il, pas encore coiffée, pas encore parée ! L'heure approche. A quoi songes-tu, Consuelo ?

-Mon ami, répondit-elle avec résolution, je suis parée, je suis coiffée, je suis tranquille. Je veux rester ainsi. Ces belles robes ne me vont pas. Mes cheveux noirs te plaisent mieux que la poudre. Ce corsage ne gêne pas ma respiration. Ne me contredis pas : mon parti est pris. J'ai demandé à Dieu de m'inspirer, et à ma mère de veiller sur ma conduite. Dieu m'a inspiré d'être modeste et simple. Ma mère est venue me voir en rêve, et elle m'a dit ce qu'elle me disait toujours :

Occupe-toi de bien chanter, la Providence fera le reste. Je l'ai vue qui prenait ma belle robe, mes dentelles et mes rubans, et qui les rangeait dans l'armoire ; après quoi, elle a placé ma robe noire et ma mantille de mousseline blanche sur la chaise à côté de mon lit. Aussitôt que j'ai été éveillée, j'ai serré la toilette comme elle l'avait fait dans mon rêve, et j'ai mis la robe noire et la mantille : me voilà prête. Je me sens du courage depuis que j'ai renoncé à plaire par des moyens dont je ne sais pas me servir. Tiens, écoute ma voix, tout est là, vois-tu.»

Elle fit un trait. «Juste ciel ! nous sommes perdus ! s'écria Anzoleto ; ta voix est voilée, et tes yeux sont rouges. Tu as pleuré hier soir, Consuelo ; voilà une belle affaire ! Je te dis que nous sommes perdus, que tu es folle avec ton caprice de t'habiller de deuil un jour de fête ; cela porte malheur et cela t'enlaidit. Et vite, et vite ! reprends ta belle robe, pendant que j'irai t'acheter du rouge. Tu es pâle comme un spectre.»

Une discussion assez vive s'éleva entre eux à ce sujet. Anzoleto fut un peu brutal. Le chagrin rentra dans l'âme de la pauvre fille ; ses larmes coulèrent encore. Anzoleto s'en irrita davantage, et, au milieu du débat, l'heure sonna, l'heure fatale, le quart avant deux heures, juste le temps de courir à l'église, et d'y arriver en s'essoufflant. Anzoleto maudit le ciel par un jurement énergique. Consuelo, plus pâle et plus tremblante que l'étoile du matin qui se mire au sein des lagunes, se regarda une dernière fois dans sa petite glace brisée : puis se retournant, elle se jeta impétueusement dans les bras d'Anzoleto.

«O mon ami, s'écria-t-elle, ne me gronde pas, ne me maudis pas.

Embrasse-moi bien fort, au contraire, pour ôter à mes joues cette pâleur livide. Que ton baiser soit comme le feu de l'autel sur les lèvres d'Isaïe, et que Dieu ne nous punisse pas d'avoir douté de son secours ! »

Alors, elle jeta vivement sa mantille sur sa tête, prit ses cahiers, et, entraînant son amant consterné, elle courut aux Mendiant, où déjà la foule était rassemblée pour entendre la belle musique du Porpora. Anzoleto, plus mort que vif, alla joindre le comte, qui lui avait donné rendez-vous dans sa tribune ; et Consuelo monta à celle de l'orgue, où les choeurs étaient déjà en rang de bataille et le professeur devant son pupitre. Consuelo ignorait que la tribune du comte était située de manière à ce qu'il vît beaucoup moins dans l'église que dans la tribune de l'orgue, que déjà il avait les yeux sur elle, et qu'il ne perdait pas un de ses mouvements.

Mais il ne pouvait pas encore distinguer ses traits ; car elle s'agenouilla en arrivant, cacha sa tête dans ses mains, et se mit à prier avec une dévotion ardente. Mon Dieu, disait-elle du fond de son coeur, tu sais que je ne te demande point de m'élever au-dessus de mes rivales pour les abaisser. Tu sais que je ne veux pas me donner au monde et aux arts profanes pour abandonner ton amour et m'égarer dans les sentiers du vice. Tu sais que l'orgueil n'enfle pas mon âme, et que c'est pour vivre avec celui que ma mère m'a permis d'aimer, pour ne m'en séparer jamais, pour assurer sa joie et son bonheur, que je te demande de me soutenir et d'ennoblir mon accent et ma pensée quand je chanterai tes louanges.

Lorsque les premiers accords de l'orchestre appelèrent Consuelo à sa place, elle se releva lentement ; sa mantille tomba sur ses épaules, et son visage apparut enfin aux spectateurs inquiets et impatients de la tribune voisine. Mais quelle miraculeuse transformation s'était opérée dans cette jeune fille tout à l'heure si blême et si abattue, si effarée par la fatigue et la crainte ! Son large front semblait nager dans un fluide céleste, une molle langueur baignait encore les plans doux et nobles de sa figure sereine et généreuse. Son regard calme n'exprimait aucune de ces petites passions qui cherchent et convoitent les succès ordinaires. II y avait en elle quelque chose de grave, de mystérieux et de profond, qui commandait le respect et l'attendrissement.

«Courage, ma fille, lui dit le professeur à voix basse ; tu vas chanter la musique d'un grand maître, et ce maître est là qui t'écoute.

-Qui, Marcello ? dit Consuelo voyant le professeur déplier les psaumes de Marcello sur le pupitre.

-Oui, Marcello, répondit le professeur. Chante comme à l'ordinaire, rien de plus, rien de moins, et ce sera bien.»

En effet, Marcello, alors dans la dernière année de sa vie, était venu revoir une dernière fois Venise, sa patrie, dont il faisait la gloire comme compositeur, comme écrivain, et comme magistrat. Il avait été plein de courtoisie pour le Porpora, qui l'avait prié d'entendre son école, lui ménageant la surprise de faire chanter d'abord par Consuelo, qui le possédait parfaitement, son magnifique psaume : I cieli immensi narrano. Aucun morceau n'était mieux approprié à l'espèce d'exaltation religieuse où se trouvait en ce moment l'âme de cette noble fille.

Aussitôt que les premières paroles de ce chant large et franc brillèrent devant ses yeux, elle se sentit transportée dans un autre monde. Oubliant le comte Zustiniani, les regards malveillants de ses rivales, et jusqu'à Anzoleto, elle ne songea qu'à Dieu et à Marcello, qui se plaçait dans sa pensée comme un interprète entre elle et ces cieux splendides dont elle avait à célébrer la gloire. Quel plus beau thème, en effet, et quelle plus grande idée !

I cieli immensi narrano

Del grande Iddio la gloria ;

Il firmamento lucido

All'universo annunzia

Quanto sieno mirabili

Della sua destra le opere.

Un feu divin monta à ses joues, et la flamme sacrée jaillit de ses grands yeux noirs, lorsqu'elle remplit la voûte de cette voix sans égale et de cet accent victorieux, pur, vraiment grandiose, qui ne peut sortir que d'une grande intelligence jointe à un grand coeur. Au bout de quelques mesures d'audition, un torrent de larmes délicieuses s'échappa des yeux de Marcello. Le comte, ne pouvant maîtriser son émotion, s'écria :

«Par tout le sang du Christ, cette femme est belle ! C'est sainte Cécile, sainte Thérèse, sainte Consuelo ! c'est la poésie, c'est la musique, c'est la foi personnifiées ! »

Quant à Anzoleto, qui s'était levé et qui ne se soutenait plus sur ses jambes fléchissantes que grâce à ses mains crispées sur la grille de la tribune, il retomba suffoqué sur son siège, prêt à s'évanouir et comme ivre de joie et d'orgueil.

Il fallut tout le respect dû au lieu saint pour que les nombreux dilettanti et la foule qui remplissait l'église n'éclatassent point en applaudissements frénétiques, comme s'ils eussent été au théâtre. Le comte n'eut pas la patience d'attendre la fin des offices pour passer à l'orgue, et pour exprimer son enthousiasme au Porpora et à Consuelo. Il fallut que, pendant la psalmodie des officiants, elle allât recevoir, dans la tribune du comte, les éloges et les remerciements de Marcello.

Elle le trouva encore si ému qu'il pouvait à peine lui parler.

«Ma fille, lui dit-il d'une voix entrecoupée, reçois les actions de grâce et les bénédictions d'un mourant.

Tu viens de me faire oublier en un instant des années de souffrance mortelle. Il me semble qu'un miracle s'est opéré en moi, et que ce mal incessant, épouvantable, s'est dissipé pour toujours au son de ta voix.

Si les anges de là-haut chantent comme toi, j'aspire à quitter la terre pour aller goûter une éternité des délices que tu viens de me faire connaître. Sois donc bénie, enfant, et que ton bonheur en ce monde réponde à tes mérites. J'ai entendu la Faustina, la Romanina, la Cuzzoni, toutes les plus grandes cantatrices de l'univers ; elles ne te vont pas à la cheville. Il t'est réservé de faire entendre au monde ce que le monde n'a jamais entendu, et de lui faire sentir ce que nul homme n'a jamais senti.»

La Consuelo, anéantie et comme brisée sous cet éloge magnifique, courba la tête, mit presque un genou en terre, et sans pouvoir dire un mot, porta à ses lèvres la main livide de l'illustre moribond ; mais en se relevant, elle laissa tomber sur Anzoleto un regard qui semblait lui dire : Ingrat, tu ne m'avais pas devinée !

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XI.

XI.

Durant le reste de l'office, Consuelo déploya une énergie et des ressources qui répondirent à toutes les objections qu'eût pu faire encore le comte Zustiniani. Elle conduisit, soutint et anima les choeurs, faisant tour à tour chaque partie et montrant ainsi l'étendue prodigieuse et les qualités diverses de sa voix, plus la force inépuisable de ses poumons, ou pour mieux dire la perfection de sa science ; car qui sait chanter ne se fatigue pas, et Consuelo chantait avec aussi peu d'effort et de travail que les autres respirent. On entendait le timbre clair et plein de sa voix par-dessus les cent voix de ses compagnes, non qu'elle criât comme font les chanteurs sans âme et sans souffle, mais parce que son timbre était d'une pureté irréprochable et son accent d'une netteté parfaite. En outre elle sentait et elle comprenait jusqu'à la moindre intention de la musique qu'elle exprimait.

Elle seule, en un mot, était une musicienne et un maître, au milieu de ce troupeau d'intelligences vulgaires, de voix fraîches et de volontés molles. Elle remplissait donc instinctivement et sans ostentation son rôle de puissance ; et tant que les chants durèrent, elle imposa naturellement sa domination qu'on sentait nécessaire. Après qu'ils eurent cessé, les choristes lui en firent intérieurement un grief et un crime ; et telle qui, en se sentant faiblir, l'avait interrogée et comme implorée du regard, s'attribua tous les éloges qui furent donnés en masse à l'école du Porpora. A ces éloges, le maître souriait sans rien dire ; mais il regardait Consuelo, et Anzoleto comprenait fort bien. Après le salut et la bénédiction, les choristes prirent part à une collation friande que leur fit servir le comte dans un des parloirs du couvent. La grille séparait deux grandes tables en forme de demi-lune, mises en regard l'une de l'autre ; une ouverture, mesurée sur la dimension d'un immense pâté, était ménagée au centre du grillage pour faire passer les plats, que le comte présentait lui-même avec grâce aux principales religieuses et aux élèves. Celles-ci, vêtues en béguines, venaient par douzaines s'asseoir alternativement aux places vacantes dans l'intérieur du cloître. La supérieure, assise tout près de la grille, se trouvait ainsi à la droite du comte placé dans la salle extérieure. Mais à la gauche de Zustiniani, une place restait vacante ; Marcello, Porpora, le curé de la paroisse, les principaux prêtres qui avaient officié à la cérémonie, quelques patriciens dilettanti et administrateurs laïques de la Scuola ; enfin le bel Anzoleto, avec son habit noir et l'épée au côté, remplissaient la table des séculiers. Les jeunes chanteuses étaient fort animées ordinairement en pareille occasion ; le plaisir de la gourmandise, celui de converser avec des hommes, l'envie de plaire ou d'être tout au moins remarquées, leur donnaient beaucoup de babil et de vivacité. Mais ce jour-là le goûter fut triste et contraint. C'est que le projet du comte avait transpiré (quel secret peut tourner autour d'un couvent sans s'y infiltrer par quelque fente ? ) et que chacune de ces jeunes filles s'était flattée en secret d'être présentée par le Porpora pour succéder à la Corilla. Le professeur avait eu même la malice d'encourager les illusions de quelques-unes, soit pour les disposer à mieux chanter sa musique devant Marcello, soit pour se venger, par leur dépit futur, de tout celui qu'elles lui causaient aux leçons. Ce qu'il y a de certain, c'est que la Clorinda, qui n'était qu'externe à ce conservatoire, avait fait grande toilette pour ce jour-là, et s'attendait à prendre place à la droite du comte ; mais quand elle vit cette guenille de Consuelo, avec sa petite robe noire et son air tranquille, cette laideron qu'elle affectait de mépriser, réputée désormais la seule musicienne et la seule beauté de l'école, s'asseoir entre le comte et Marcello, elle devint laide de colère, laide comme Consuelo ne l'avait jamais été, comme le deviendrait Vénus en personne, agitée par un sentiment bas et méchant. Anzoleto l'examinait attentivement, et, triomphant de sa victoire, il s'assit auprès d'elle, et l'accabla de fadeurs railleuses qu'elle n'eût pas l'esprit de comprendre et qui la consolèrent bientôt. Elle s'imagina qu'elle se vengeait de sa rivale en fixant l'attention de son fiancé, et elle n'épargna rien pour l'enivrer de ses charmes. Mais elle était trop bornée et l'amant de Consuelo avait trop de finesse pour que cette lutte inégale ne la couvrît pas de ridicule.

Cependant le comte Zustiniani, en causant avec Consuelo, s'émerveillait de lui trouver autant de tact, de bon sens et de charme dans la conversation, qu'il lui avait trouvé de talent et de puissance à l'église. Quoiqu'elle fût absolument dépourvue de coquetterie, elle avait dans ses manières une franchise enjouée et une bonhomie confiante qui inspirait je ne sais quelle sympathie soudaine, irrésistible. Quand le goûter fut fini, il l'engagea à venir prendre le frais du soir, dans sa gondole avec ses amis. Marcello en fut dispensé, à cause du mauvais état de sa santé. Mais le Porpora, le comte Barberigo, et plusieurs autres patriciens acceptèrent. Anzoleto fut admis. Consuelo, qui se sentait un peu troublée d'être seule avec tant d'hommes, pria tout bas le comte de vouloir bien inviter la Clorinda, et Zustiniani, qui ne comprenait pas le badinage d'Anzoleto avec cette pauvre fille, ne fut pas fâché de le voir occupé d'une autre que de sa fiancée. Ce noble comte, grâce à la légèreté de son caractère, grâce à sa belle figure, à son opulence, à son théâtre, et aussi aux moeurs faciles du pays et de l'époque, ne manquait pas d'une bonne dose de fatuité. Animé, par le vin dé Grèce et l'enthousiasme musical, impatient de se venger de sa perfide Corilla, il n'imagina rien de plus naturel que de faire la cour à Consuelo ; et, s'asseyant près d'elle dans la gondole, tandis qu'il avait arrangé chacun de manière à ce que l'autre couple de jeunes gens se trouvât à l'extrémité opposée, il commença à couver du regard sa nouvelle proie d'une façon fort significative. La bonne Consuelo n'y comprit pourtant rien du tout. Sa candeur et sa loyauté se seraient refusées à supposer que le protecteur de son ami pût avoir de si méchants desseins ; mais sa modestie habituelle, que n'altérait en rien le triomphe éclatant de la journée, ne lui permit pas même de croire de tels desseins possibles. Elle s'obstina à respecter dans son coeur le seigneur illustre qui l'adoptait avec Anzoleto, et à s'amuser ingénument d'une partie de plaisir où elle n'entendait pas malice.

Tant de calme et de bonne foi surprirent le comte, au point qu'il resta incertain si c'était l'abandon joyeux d'une âme sans résistance ou la stupidité d'une innocence parfaite. A dix-huit ans, cependant, une fille en sait bien long, en Italie, je veux dire en savait, il y a cent ans surtout, avec un ami comme Anzoleto. Toute vraisemblance était donc en faveur des espérances du comte. Et cependant, chaque fois qu'il prenait la main de sa protégée, ou qu'il avançait un bras pour entourer sa taille, une crainte indéfinissable l'arrêtait aussitôt, et il éprouvait un sentiment d'incertitude et presque de respect dont il ne pouvait se rendre compte.

Barberigo trouvait aussi la Consuelo fort séduisante dans sa simplicité ; et il eût volontiers élevé des prétentions du même genre que celle du comte, s'il n'eût cru fort délicat de sa part de ne pas contrarier les projets de son ami. «A tout seigneur tout honneur, se disait-il en voyant nager les yeux de Zustiniani dans une atmosphère d'enivrement voluptueux. Mon tour viendra plus tard.» En attendant, comme le jeune Barberigo n'était pas trop habitué à contempler les étoiles dans une promenade avec des femmes, il se demanda de quel droit ce petit drôle d'Anzoleto accaparait la blonde Clorinda, et, se rapprochant d'elle, il essaya de faire comprendre au jeune ténor que son rôle serait plutôt de prendre la rame que de courtiser la donzelle. Anzoleto n'était pas assez bien élevé, malgré sa pénétration merveilleuse, pour comprendre au premier mot. D'ailleurs il était d'un orgueil voisin de l'insolence avec les patriciens. Il les détestait cordialement, et sa souplesse avec eux n'était qu'une fourberie pleine de mépris intérieur. Barberigo, voyant qu'il se faisait un plaisir de le contrarier, s'avisa d'une vengeance cruelle.

«Parbleu, dit-il bien haut à la Clorinda, voyez donc le succès de votre amie Consuelo ! Où s'arrêtera-t-elle aujourd'hui ? Non contente de faire fureur dans toute la ville par la beauté de son chant, la voilà qui fait tourner la tête à notre pauvre comte, par le feu de ses oeillades. Il en deviendra fou, s'il ne l'est déjà, et voilà les affaires de madame Corilla tout à fait gâtées.

-Oh ! il n'y a rien à craindre ! répliqua la Clorinda d'un air sournois.

Consuelo est éprise d'Anzoleto, que voici ; elle est sa fiancée, ils brûlent l'un pour l'autre depuis je ne sais combien d'années.

-Je ne sais combien d'années d'amour peuvent être oubliées en un clin d'oeil, reprit Barberigo, surtout quand les yeux de Zustiniani se mêlent de décocher le trait mortel. Ne le pensez-vous pas aussi, belle Clorinda ? »

Anzoleto ne supporta pas longtemps ce persiflage. Mille serpents se glissaient déjà dans son coeur. Jusque là il n'avait eu ni soupçon ni souci de rien de pareil : il s'était livré en aveugle à la joie de voir triompher son amie ; et c'était autant pour donner à son transport une contenance, que pour goûter un raffinement de vanité, qu'il s'amusait depuis deux heures à railler la victime de cette journée enivrante. Après quelques quolibets échangés avec Barberigo, il feignit de prendre intérêt à la discussion musicale que le Porpora soutenait sur le milieu de la barque avec les autres promeneurs ; et, s'éloignant peu à peu d'une place qu'il n'avait plus envie de disputer, il se glissa dans l'ombre jusqu'à la proue. Dès le premier essai qu'il fit pour rompre le tête-à-tête du comte avec sa fiancée, il vit bien que Zustiniani goûtait peu cette diversion ; car il lui répondit avec froideur et même avec sécheresse. Enfin, après plusieurs questions oiseuses mal accueillies, il lui fut conseillé d'aller écouter les choses profondes et savantes que le grand Porpora disait sur le contre-point.

«Le grand Porpora n'est pas mon maître, répondit Anzoleto d'un ton badin qui dissimulait sa rage intérieure aussi bien que possible ; il est celui de Consuelo ; et s'il plaisait à votre chère et bien-aimée seigneurie, ajouta-t-il tout bas en se courbant auprès du comte d'un air insinuant et caressant, que ma pauvre Consuelo ne prît pas d'autres leçons que celles de son vieux professeur ...

-Cher et bien-aimé Zoto, répondit le comte d'un ton caressant, plein d'une malice profonde, j'ai un mot à vous dire à l'oreille ; » et, se penchant vers lui, il ajouta : «Votre fiancée a dû recevoir de vous des leçons de vertu qui la rendront invulnérable ! Mais si j'avais quelque prétention à lui en donner d'autres, j'aurais le droit de l'essayer au moins pendant une soirée.»

Anzoleto se sentit froid de la tête aux pieds.

«Votre gracieuse seigneurie daignera-t-elle s'expliquer ? dit-il d'une voix étouffée.

-Ce sera bientôt fait, mon gracieux ami, répondit le comte d'une voix claire : gondole pour gondole.»

Anzoleto fut terrifié en voyant que le comte avait découvert son tête-à-tête avec la Corilla. Cette folle et audacieuse fille s'en était vantée à Zustiniani dans une terrible querelle fort violente qu'ils avaient eue ensemble. Le coupable essaya vainement de faire l'étonné.

«Allez donc écouter ce que dit le Porpora sur les principes de l'école napolitaine, reprit le comte. Vous viendrez me le répéter, cela m'intéresse beaucoup.

-Je m'en aperçois, excellence, répondit Anzoleto furieux et prêt à se perdre.

-Eh bien ! tu n'y vas pas ? dit l'innocente Consuelo, étonnée de son hésitation. J'y vais, moi, seigneur comte. Vous verrez que je suis votre servante.

» Et avant que le comte pût la retenir, elle avait franchi d'un bond léger la banquette qui la séparait de son vieux maître, et s'était assise sur ses talons à côté de lui.

Le comte, voyant que ses affaires n'étaient pas fort avancées auprès d'elle, jugea nécessaire de dissimuler.

«Anzoleto, dit-il en souriant et en tirant l'oreille de son protégé un peu fort, ici se bornera ma vengeance. Elle n'a pas été aussi loin à beaucoup près que votre délit. Mais aussi je ne fais pas de comparaison entre le plaisir d'entretenir honnêtement votre maîtresse un quart d'heure en présence de dix personnes, et celui que vous avez goûté tête à tête avec la mienne dans une gondole bien fermée.

-Seigneur comte, s'écria Anzoleto, violemment agité, je proteste sur mon honneur...

-Où est-il, votre honneur ? reprit le comte, est-il dans votre oreille gauche ? » Et en même temps il menaçait cette malheureuse oreille d'une leçon pareille à celle que l'autre venait de recevoir.

«Accordez-vous donc assez peu de finesse à votre protégé, dit Anzoleto, reprenant sa présence d'esprit, pour ne pas savoir qu'il n'aurait jamais commis une pareille balourdise ?

-Commise ou non, répondit sèchement le comte, c'est la chose du monde la plus indifférente pour moi en ce moment.» Et il alla s'asseoir auprès de Consuelo.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XII.

XII.

La dissertation musicale se prolongea jusque dans le salon du palais Zustiniani, où l'on rentra vers minuit pour prendre le chocolat et les sorbets. Du technique de l'art on était passé au style, aux idées, aux formes anciennes et modernes, enfin à l'expression, et de là aux artistes, et à leurs différentes manières de sentir et d'exprimer. Le Porpora parlait avec admiration de son maître Scarlatti, le premier qui eût imprimé un caractère pathétique aux compositions religieuses. Mais il s'arrêtait là, et ne voulait pas que la musique sacrée empiétât sur le domaine du profane en se permettant les ornements, les traits et les roulades.

«Est-ce donc, lui dit Anzoleto, que votre seigneurie réprouve ces traits et ces ornements difficiles qui ont cependant fait le succès et la célébrité de son illustre élève Farinelli ?

-Je ne les réprouve qu'à l'église, répondit le maestro. Je les approuve au théâtre ; mais je les veux à leur place, et surtout j'en proscris l'abus. Je les veux d'un goût pur, sobres, ingénieux, élégants, et, dans leurs modulations, appropriés non-seulement au sujet qu'on traite, mais encore au personnage qu'on représente, à la passion qu'on exprime, et à la situation où se trouve le personnage. Les nymphes et les bergères peuvent roucouler comme les oiseaux, ou cadencer leurs accents comme le murmure des fontaines ; mais Médée ou Didon ne peuvent que sangloter ou rugir comme la lionne blessée. La coquette peut charger d'ornements capricieux et recherchés ses folles cavatines. La Corilla excelle en ce genre : mais qu'elle veuille exprimer les émotions profondes, les grandes passions, elle reste au-dessous de son rôle ; et c'est en vain qu'elle s'agite, c'est en vain qu'elle gonfle sa voix et son sein : un trait déplacé, une roulade absurde, viennent changer en un instant en ridicule parodie ce sublime qu'elle

Mais que la Cuzzoni vînt, avec son sentiment pur et profond, faire parler la douleur, la prière, ou la tendresse, les larmes qu'elle vous arrachait effaçaient en un instant de vos coeurs le souvenir de toutes les merveilles que la Faustina avait prodiguées à vos sens. C'est qu'il y a le talent de la matière, et le génie de l'âme. Il y a ce qui amuse, et ce qui émeut ; ce qui étonne et ce qui ravit. Je sais fort bien que les tours de force sont en faveur ; mais quant à moi, si je les ai enseignés à mes élèves comme des accessoires utiles, je suis presque à m'en repentir, lorsque je vois la plupart d'entre eux en abuser, et sacrifier le nécessaire au superflu, l'attendrissement durable de l'auditoire aux cris de surprise et aux trépignements d'un plaisir fiévreux et passager.»

Personne ne combattait cette conclusion éternellement vraie dans tous les arts, et qui sera toujours appliquée à leurs diverses manifestations par les âmes élevées. Cependant le comte, qui était curieux de savoir comment Consuelo chanterait la musique profane, feignit de contredire un peu l'austérité des principes du Porpora. Mais voyant que la modeste fille, au lieu de réfuter ses hérésies, tournait toujours ses yeux vers son vieux maître, comme pour lui demander de répondre victorieusement, il prit le parti de s'attaquer directement à elle-même, et de lui demander si elle entendait chanter sur la scène avec autant de sagesse et de pureté qu'à l'église.

«Je ne crois pas, répondit-elle avec une humilité sincère, que j'y trouve les même inspirations, et je crains d'y valoir beaucoup moins.

-Cette réponse modeste et spirituelle me rassure, dit le comte, je suis certain que vous vous inspirerez assez de la présence d'un public ardent, curieux, un peu gâté, je l'avoue, pour condescendre à étudier ces difficultés brillantes dont chaque jour il se montre plus avide.

-Étudier ! dit le Porpora avec un sourire plein de finesse.

-Étudier ! s'écria Anzoleto avec un dédain superbe.

-Oui sans doute, étudier, reprit Consuelo avec sa douceur accoutumée.

Quoique je me sois exercée quelquefois à ce genre de travail, je ne pense pas encore être capable de rivaliser avec les illustres chanteuses qui ont paru sur notre scène...

-Tu mens ! s'écria Anzoleto tout animé. Monseigneur, elle ment ! faites-lui chanter les airs les plus ornés et les plus difficiles du répertoire, vous verrez ce qu'elle sait faire.

-Si je ne craignais pas qu'elle fût fatiguée ...» dit le comte, dont les yeux pétillaient déjà d'impatience et de désir. Consuelo tourna les siens naïvement vers le Porpora, comme pour prendre ses ordres.

«Au fait, dit celui-ci, comme elle ne se fatigue pas pour si peu, et comme nous sommes ici en petite et excellente compagnie, on pourrait examiner son talent sur toutes les faces. Voyons, seigneur comte, choisissez un air, et accompagnez-la vous-même au clavecin.

-L'émotion que sa voix et sa présence me causent, répondit Zustiniani, me feraient faire de fausses notes. Pourquoi pas vous, mon maître ?

-Je voudrais la regarder chanter, dit le Porpora ; car entre nous soit dit, je l'ai toujours entendue sans jamais songer à la voir. Il faut que je sache comment elle se tient, ce qu'elle fait de sa bouche et de ses yeux. Allons, lève-toi, ma fille ; c'est pour moi aussi que l'épreuve va être tentée.

-Ce sera donc moi qui l'accompagnerai, dit Anzoleto en s'asseyant au clavecin.

-Vous allez m'intimider trop, mon maître, dit Consuelo à Porpora.

-La timidité n'appartient qu'à la sottise, répondit le maître.

Quiconque se sent pénétré d'un amour vrai pour son art ne peut rien craindre. Si tu trembles, tu n'as que de la vanité ; si tu perds tes moyens, tu n'en as que de factices ; et s'il en est ainsi, je suis là pour dire tout le premier : La Consuelo n'est bonne à rien ! »

Et sans s'inquiéter de l'effet désastreux que pouvaient produire des encouragements aussi tendres, le professeur mit ses lunettes, arrangea sa chaise bien en face de son élève, et commença à battre la mesure sur la queue du clavecin pour donner le vrai mouvement à la ritournelle.

On avait choisi un air brillant, bizarre et difficile, tiré d'un opéra bouffe de Galuppi, la Diavolessa, afin de prendre tout à coup le genre le plus différent de celui où Consuelo avait triomphé le matin. La jeune fille avait une si prodigieuse facilité qu'elle était arrivée, presque sans études, à faire faire, en se jouant, tous les tours de force alors connus, à sa voix souple et puissante. Le Porpora lui avait recommandé de faire ces exercices, et, de temps en temps, les lui avait fait répéter pour s'assurer qu'elle ne les négligeait pas. Mais il n'y avait jamais donné assez de temps et d'attention pour savoir ce dont l'étonnante élève était capable en ce genre. Pour se venger de la rudesse qu'il venait de lui montrer, Consuelo eut l'espièglerie de surcharger l'air extravagant de la Diavolessa d'une multitude d'ornements et de traits regardés jusque là comme impossibles, et qu'elle improvisa aussi tranquillement que si elle les eût notés et étudiés avec soin. Ces ornements furent si savants de modulations, d'un caractère si énergique, si infernal, et mêlés, au milieu de leur plus impétueuse gaîté, d'accents si lugubres, qu'un frisson de terreur vint traverser l'enthousiasme de l'auditoire, et que le Porpora, se levant tout à coup, s'écria avec force :

«C'est toi qui es le diable en personne ! » Consuelo finit son air par un crescendo de force qui enleva les cris d'admiration, tandis qu'elle se rasseyait sur sa chaise en éclatant de rire.

«Méchante fille ! dit le Porpora, tu m'as joué un tour pendable. Tu t'es moquée de moi. Tu m'as caché la moitié de tes études et de tes ressources. Je n'avais plus rien à t'enseigner depuis longtemps, et tu prenais mes leçons par hypocrisie, peut-être pour me ravir tous les secrets de la composition et de l'enseignement, afin de me surpasser en toutes choses, et de me faire passer ensuite pour un vieux pédant !

-Mon maître, répondit Consuelo, je n'ai pas fait autre chose qu'imiter votre malice envers l'empereur Charles. Ne m'avez-vous pas raconté cette aventure ? comme quoi Sa Majesté Impériale n'aimait pas les trilles, et vous avait fait défense d'en introduire un seul dans votre oratorio, et comme quoi, ayant scrupuleusement respecté sa défense jusqu'à la fin de l'oeuvre, vous lui aviez donné un divertissement de bon goût à la fugue finale en la commençant par quatre trilles ascendantes, répétées ensuite à l'infini, dans le stretto par toutes les parties ?

Vous avez fait ce soir le procès à l'abus des ornements, et puis vous m'avez ordonné d'en faire. J'en ai fait trop, afin de vous prouver que moi aussi je puis outrer un travers dont je veux bien me laisser accuser.

-Je te dis que tu es le diable, reprit le Porpora. Maintenant chante-nous quelque chose d'humain, et chante-le comme tu l'entendras ; car je vois bien que je ne puis plus être ton maître.

-Vous serez toujours mon maître respecté et bien-aimé, s'écria-t-elle en se jetant à son cou et en le serrant à l'étouffer ; c'est à vous que je dois mon pain et mon instruction depuis dix ans. O mon maître ! on dit que vous avez fait des ingrats : que Dieu me retire à l'instant même l'amour et la voix, si je porte dans mon coeur le poison de l'orgueil et de l'ingratitude ! »

Le Porpora devint pâle, balbutia quelques mots, et déposa un baiser paternel sur le front de son élève : mais il y laissa une larme ; et Consuelo, qui n'osa l'essuyer, sentit sécher lentement sur son front cette larme froide et douloureuse de la vieillesse abandonnée et du génie malheureux. Elle en ressentit une émotion profonde et comme une terreur religieuse qui éclipsa toute sa gaîté et éteignit toute sa verve pour le reste de la soirée. Une heure après, quand on eut épuisé autour d'elle et pour elle toutes les formules de l'admiration, de la surprise et du ravissement, sans pouvoir la distraire de sa mélancolie, on lui demanda un spécimen de son talent dramatique.

Elle chanta un grand air de Jomelli dans l'opéra de Didon abandonnée ; jamais elle n'avait mieux senti le besoin d'exhaler sa tristesse ; elle fut sublime de pathétique, de simplicité, de grandeur, et belle de visage plus encore qu'elle ne l'avait été à l'église. Son teint s'était animé d'un peu de fièvre, ses yeux lançaient de sombres éclairs ; ce n'était plus une sainte, c'était mieux encore, c'était une femme dévorée d'amour. Le comte, son ami Barberigo, Anzoleto, tous les auditeurs, et, je crois, le vieux Porpora lui-même, faillirent en perdre l'esprit. La Clorinda suffoqua de désespoir. Consuelo, à qui le comte déclara que, dès le lendemain, son engagement serait dressé et signé, le pria de lui promettre une grâce secondaire, et de lui engager sa parole à la manière des anciens chevaliers, sans savoir de quoi il s'agissait. Il le fit, et l'on se sépara, brisé de cette émotion délicieuse que procurent les grandes choses, et qu'imposent les grandes intelligences.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XIII.

XIII.

Pendant que Consuelo avait remporté tous ces triomphes, Anzoleto avait vécu si complètement en elle, qu'il s'était oublié lui-même. Cependant lorsque le comte, en les congédiant, signifia l'engagement de sa fiancée sans lui dire un mot du sien, il remarqua la froideur avec laquelle il avait été traité par lui, durant ces dernières heures ; et la crainte d'être perdu sans retour dans son esprit empoisonna toute sa joie. Il lui vint dans la pensée de laisser Consuelo sur l'escalier, au bras du Porpora, et de courir se jeter aux pieds de son protecteur ; mais comme en cet instant il le haïssait, il faut dire à sa louange qu'il résista à la tentation de s'aller humilier devant lui. Comme il prenait congé du Porpora, et se disposait à courir le long du canal avec Consuelo, le gondolier du comte l'arrêta, et lui dit que, par les ordres de son maître, la gondole attendait la signora Consuelo pour la reconduire. Une sueur froide lui vint au front.

«La signora est habituée à cheminer sur ses jambes, répondit-il avec violence. Elle est fort obligée au comte de ses gracieusetés.

-De quel droit refusez-vous pour elle ? » dit le comte qui était sur ses talons.»

Anzoleto se retourna, et le vit, non la tête nue comme un homme qui reconduit son monde, mais le manteau sur l'épaule, son épée dans une main et son chapeau dans l'autre, comme un homme qui va courir les aventures nocturnes. Anzoleto ressentit un tel accès de fureur qu'il eut la pensée de lui enfoncer entre les côtes ce couteau mince et affilé qu'un Vénitien homme du peuple cache toujours dans quelque poche invisible de son ajustement. «J'espère, Madame, dit le comte à Consuelo d'un ton ferme, que vous ne me ferez pas l'affront de refuser ma gondole pour vous reconduire, et le chagrin de ne pas vous appuyer sur mon bras pour y entrer.»

Consuelo, toujours confiante, et ne devinant rien de ce qui se passait autour d'elle, accepta, remercia, et abandonnant son joli coude arrondi à la main du comte, elle sauta dans la gondole sans cérémonie. Alors un dialogue muet, mais énergique, s'établit entre le comte et Anzoleto. Le comte avait un pied sur la rive, un pied sur la barque, et de l'oeil toisait Anzoleto, qui, debout sur la dernière marche du perron, le toisait aussi, mais d'un air farouche, la main cachée dans sa poitrine, et serrant le manche de son couteau. Un mouvement de plus vers la barque, et le comte était perdu. Ce qu'il y eut de plus vénitien dans cette scène rapide et silencieuse, c'est que les deux rivaux s'observèrent sans hâter de part ni d'autre une catastrophe imminente.

Le comte n'avait d'autre intention que celle de torturer son rival par une irrésolution apparente, et il le fit à loisir, quoiqu'il vît fort bien et comprît encore mieux le geste d'Anzoleto, prêt à le poignarder.

De son côté, Anzoleto eut la force d'attendre sans se trahir officiellement qu'il plût au comte d'achever sa plaisanterie féroce, ou de renoncer à la vie. Ceci dura deux minutes qui lui semblèrent un siècle, et que le comte supporta avec un mépris stoïque ; après quoi il fit une profonde révérence à Consuelo, et se tournant vers son protégé : «Je vous permets, lui dit-il, de monter aussi dans ma gondole ; à l'avenir vous saurez comment se conduit un galant homme.»

Et il se recula pour faire passer Anzoleto dans sa barque. Puis il donna aux gondoliers l'ordre de ramer vers la Corte-Minelli, et il resta debout sur la rive, immobile comme une statue. Il semblait attendre de pied ferme une nouvelle velléité de meurtre de la part de son rival humilié.

«Comment donc le comte sait-il où tu demeures ? fut le premier mot qu'Anzoleto adressa à son amie dès qu'ils eurent perdu de vue le palais Zustiniani.

-Parce que je le lui ai dit, repartit Consuelo.

-Et pourquoi le lui as-tu dit ?

-Parce qu'il me l'a demandé.

-Tu ne devines donc pas du tout pourquoi il voulait le savoir ?

-Apparemment pour me faire reconduire.

-Tu crois que c'est là tout ? Tu crois qu'il ne viendra pas te voir ?

-Venir me voir ? Quelle folie ! Dans une aussi misérable demeure ? Ce serait un excès de politesse de sa part que je ne désire pas du tout.

-Tu fais bien de ne pas le désirer, Consuelo ; car un excès de honte serait peut-être pour toi le résultat de cet excès d'honneur !

-De la honte ? Et pourquoi de la honte à moi ? Vraiment je ne comprends rien à tes discours ce soir, cher Anzoleto, et je te trouve singulier de me parler de choses que je n'entends point, au lieu de me dire la joie que tu éprouves du succès inespéré et incroyable de notre journée.

-Inespéré, en effet, répondit Anzoleto avec amertume.

-Il me semblait qu'à vêpres, et ce soir pendant qu'on m'applaudissait, tu étais plus enivré que moi ! Tu me regardais avec des yeux si passionnés, et je goûtais si bien mon bonheur en le voyant reflété sur ton visage !

Mais depuis quelques instants te voilà sombre et bizarre comme tu l'es quelquefois quand nous manquons de pain ou quand notre avenir paraît incertain et fâcheux.

-Et maintenant, tu veux que je me réjouisse de l'avenir ? Il est possible qu'il ne soit pas incertain, en effet ; mais à coup sûr il n'a rien de divertissant pour moi !

-Que te faut-il donc de plus ? Il y a à peine huit jours que tu as débuté chez le comte, tu as eu un succès d'enthousiasme...

-Mon succès auprès du comte est fort éclipsé par le tien ; ma chère. Tu le sais de reste.

-J'espère bien que non. D'ailleurs, quand cela serait, nous ne pouvons pas être jaloux l'un de l'autre.»

Cette parole ingénue, dite avec un accent de tendresse et de vérité irrésistible, fit rentrer le calme dans l'âme d'Anzoleto.

«Oh ! tu as raison, dit-il en serrant sa fiancée dans ses bras, nous ne pouvons pas être jaloux l'un de l'autre ; car nous ne pouvons pas nous tromper.» Mais en même temps qu'il prononça ces derniers mots, il se rappela avec remords son commencement d'aventure avec la Corilla, et il lui vint subitement dans l'idée, que le comte, pour achever de l'en punir, ne manquerait pas de le dévoiler à Consuelo, le jour où il croirait ses espérances tant soit peu encouragées par elle. Il retomba dans une morne rêverie, et Consuelo devint pensive aussi.

«Pourquoi, lui dit-elle après un instant de silence, dis-tu que nous ne pouvons pas nous tromper ? A coup sûr, c'est une grande vérité ; mais à quel propos cela t'est-il venu ?

-Tiens, ne parlons plus dans cette gondole, répondit Anzoleto à voix basse ; je crains qu'on n'écoute nos paroles, et qu'on ne les rapporte au comte. Cette couverture de soie et de velours est bien mince, et ces barcarolles de palais ont les oreilles quatre fois plus larges et plus profondes que nos barcarolles de place.-Laisse-moi monter avec toi dans ta chambre, lui dit-il lorsqu'on les eut déposés sur la rive, à l'entrée de la Corte-Minelli.

-Tu sais que c'est contraire à nos habitudes et à nos conventions, lui répondit-elle.

-Oh ! ne me refuse pas cela, s'écria Anzoleto, tu me mettrais le désespoir et la fureur dans l'âme.»

Effrayée de son accent et de ses paroles, Consuelo n'osa refuser ; et quand elle eut allumé sa lampe et tiré ses rideaux, le voyant sombre et comme perdu dans ses pensées, elle entoura de ses bras le cou de son fiancé : «Comme tu me parais malheureux et inquiet ce soir ! lui dit-elle tristement. Que se passe-t-il donc en toi ?

-Tu ne le sais pas, Consuelo ? tu ne t'en doutes pas ?

-Non ! sur mon âme !

-Jure-le ; que tu ne devines pas ! Jure-le sur l'âme de ta mère, et sur ton Christ que tu pries tous les matins et tous les soirs.

-Oh ! je te le jure, sur mon Christ et sur l'âme de ma mère.

-Et sur notre amour ?

-Sur notre amour et sur notre salut éternel !

-Je te crois, Consuelo ; car ce serait la première fois de ta vie que tu ferais un mensonge.

-Et maintenant m'expliqueras-tu ... ?

-Je ne t'expliquerai rien. Peut-être faudra-t-il bientôt que je me fasse comprendre... Ah ! quand ce moment sera venu, tu ne m'auras déjà que trop compris.

Malheur ! malheur à nous deux le jour où tu sauras ce que je souffre maintenant !

-O mon Dieu, de quel affreux malheur sommes-nous donc menacés ? Hélas ! c'est donc sous le coup de je ne sais quelle malédiction que nous devions rentrer dans cette pauvre chambre, où nous n'avions eu jusqu'à présent aucun secret l'un pour l'autre ! Quelque chose me disait bien, quand je suis sortie ce matin, que j'y rentrerais la mort dans l'âme.

Qu'ai-je donc fait pour ne pas jouir d'un jour qui semblait si beau ?

N'ai-je pas prié Dieu ardemment et sincèrement ? N'ai-je pas éloigné de moi toute pensée d'orgueil ? N'ai-je pas chanté le mieux qu'il m'a été possible ? N'ai-je pas souffert de l'humiliation de la Clorinda ? N'ai-je pas obtenu du comte, sans qu'il s'en doutât et sans qu'il puisse se dédire, la promesse qu'elle serait engagée comme seconda donna avec nous ? Qu'ai-je donc fait de mal, encore une fois, pour souffrir les douleurs que tu m'annonces, et que je ressens déjà, puisque, toi, tu les éprouves ?

-En vérité, Consuelo, tu as eu la pensée de faire engager la Clorinda ?

-J'y suis résolue, si le comte est un homme de parole. Cette pauvre fille a toujours rêvé le théâtre, elle n'a pas d'autre existence devant elle.

-Et tu crois que le comte renverra la Rosalba, qui sait quelque chose, pour la Clorinda, qui ne sait rien ?

-La Rosalba suivra la fortune de sa soeur Corilla, et quant à la Clorinda, nous lui donnerons des leçons, nous lui apprendrons à tirer le meilleur parti de sa voix, qui est jolie. Le public sera indulgent pour une aussi belle fille. D'ailleurs, quand même je n'obtiendrais son admission que comme troisième femme, ce serait toujours une admission, un début dans la carrière, un commencement d'existence.

-Tu es une sainte, Consuelo. Tu ne vois pas que cette pécore, en acceptant tes bienfaits, et quoiqu'elle dût s'estimer trop heureuse d'être troisième ou quatrième femme, ne te pardonnera jamais d'être la première ? -Qu'importe son ingratitude ? Va, j'en sais long déjà sur l'ingratitude et les ingrats !

-Toi ? dit Anzoleto en éclatant de rire et en l'embrassant avec son ancienne effusion de frère.

-Oui, répondit-elle, enchantée de l'avoir distrait de ses soucis ; j'ai eu jusqu'à présent toujours devant les yeux, et j'aurai toujours gravé dans l'âme, l'image de mon noble maître Porpora. Il lui est échappé bien souvent devant moi des paroles amères et profondes qu'il me croyait incapable de comprendre ; mais elles creusaient bien avant dans mon coeur, et elles n'en sortiront jamais. C'est un homme qui a bien souffert, et que le chagrin dévore. Par lui, par sa tristesse, par ses indignations concentrées, par les discours qui lui ont échappé devant moi, il m'a appris que les artistes sont plus dangereux et plus méchants que tu ne penses, mon cher ange ; que le public est léger, oublieux ; cruel, injuste ; qu'une grande carrière est une croix lourde à porter, et la gloire une couronne d'épines ! Oui, je sais tout cela ; et j'y ai pensé si souvent, et j'ai tant réfléchi là-dessus, que je me sens assez forte pour ne pas m'étonner beaucoup et pour ne pas trop me laisser abattre quand j'en ferai l'expérience pa

Il ne m'a pas fait chanter ce soir, quoique je m'attendisse à ce qu'il nous demanderait un duo. Il semblait avoir oublié jusqu'à mon existence. Il ne s'est même pas aperçu qu'en t'accompagnant, je touchais assez joliment le clavecin. Enfin, lorsqu'il t'a signifié ton engagement, il ne m'a pas dit un mot du mien. Comment n'as-tu pas remarqué une chose aussi étrange ?

-La pensée ne m'est pas venue qu'il lui fût possible de vouloir m'engager sans toi. Est-ce qu'il ne sait pas que rien ne pourrait m'y décider, que nous sommes fiancés, que nous nous aimons ? Est-ce que tu ne le lui as pas dit bien positivement ?

-Je lui ai dit ; mais peut-être croît-il que je me vante, Consuelo.

-En ce cas je me vanterai moi-même de mon amour, Anzoleto ; je lui dirai tout cela si bien qu'il n'en doutera pas. Mais tu t'abuses, mon ami ; le comte n'a pas jugé nécessaire de te parler de ton engagement, parce que c'est une chose arrêtée, conclue, depuis le jour où tu as chanté chez lui avec tant de succès.

-Mais non signé ! Et le tien sera signé demain : il te l'a dit !

-Crois-tu que je signerai la première ? Oh ! non pas ! Tu as bien fait de me mettre sur mes gardes. Mon nom ne sera écrit qu'au bas du tien.

-Tu me le jures ?

-Oh ! fi ! Vas-tu encore me faire faire des serments pour une chose que tu sais si bien ?

Vraiment, tu ne m'aimes pas ce soir, ou tu veux me faire souffrir ; car tu fais semblant de croire que je ne t'aime point.»

A cette pensée, les yeux de Consuelo se gonflèrent, et elle s'assit avec un petit air boudeur qui la rendit charmante.

«Au fait, je suis un fou, un sot, pensa Anzoleto. Comment ai-je pu penser un instant que le comte triompherait d'une âme si pure et d'un amour si complet ? Est-ce qu'il n'est pas assez expérimenté pour voir du premier coup d'oeil que Consuelo n'est pas son fait ; et aurait-il été assez généreux ce soir pour me faire monter dans la gondole à sa place, s'il n'eût connu pertinemment qu'il y jouerait auprès d'elle le rôle d'un fat ridicule ? Non, non ; mon sort est assuré, ma position inexpugnable. Que Consuelo lui plaise, qu'il l'aime, qu'il la courtise, tout cela ne servira qu'à avancer ma fortune ; car elle saura bien obtenir de lui tout ce qu'elle voudra sans s'exposer. Consuelo en saura vite plus que moi sur ce chapitre. Elle est forte, elle est prudente. Les prétentions du cher comte tourneront à mon profit et à ma gloire.»

Et, abjurant complètement tous ses doutes, il se jeta aux pieds de son amie, et se livra à l'enthousiasme passionné qu'il éprouvait pour la première fois, et que depuis quelques-heures la jalousie comprimait en lui.

«O ma belle ! ô ma sainte ! ô ma diablesse ! ô ma reine ! S'écria-t-il, pardonne-moi d'avoir pensé à moi-même au lieu de meprosterner devant toi pour t'adorer ; ainsi que j'aurais dû le faire en me retrouvant seul avec toi dans cette chambre ! J'en suis sorti ce matin en te querellant.

Oui, oui, je devrais n'y être rentré qu'en me traînant sur mes genoux !

Comment peux-tu aimer encore et sourire à une brute telle que moi ?

Casse-moi ton éventail sur la figure, Consuelo. Mets ton joli pied sur ma tête. Tu es plus grande que moi de cent coudées, et je suis ton esclave pour jamais, à partir d'aujourd'hui.

-Je ne mérite pas ces belles paroles, lui répondit-elle en s'abandonnant à ses étreintes ; et quant à tes distractions, je les excuse, car je les comprends. Je vois bien que la peur d'être séparé de moi, et de voir diviser une vie qui ne peut être qu'une pour nous deux, t'a seule inspiré ce chagrin et ces doutes. Tu as manqué dé foi envers Dieu ; c'est bien plus mal que si tu m'avais accusée de quelque lâcheté.

Mais je prierai pour toi, et je dirai : Seigneur, pardonnez-lui comme je lui pardonne.»

En exprimant son amour avec abandon, simplicité, et en y mêlant, comme toujours, cette dévotion espagnole pleine de tendresse humaine et de compromis ingénus, Consuelo était si belle ; la fatigue et lés émotions de la journée avaient répandu sur elle une langueur si suave, qu'Anzoleto, exalté d'ailleurs par cette espèce d'apothéose dont elle sortait et qui la lui montrait sous une face nouvelle, ressentit enfin tous les délires d'une passion violente pour cette petite soeur jusque là si paisiblement aimée. Il était de ces hommes qui ne s'enthousiasment que pour ce qui est applaudi, convoité et disputé par les autres. La joie de sentir en sa possession l'objet de tant de désirs qu'il avait vus s'allumer et bouillonner autour d'elle, éveilla en lui des désirs irréfrénables ; et, pour la première fois, Consuelo fut réellement en péril entre ses bras.

«Sois mon amante, sois ma femme, s'écria-t-il enfin d'une voix étouffée.

Sois à moi tout entière et pour toujours.

-Quand tu voudras, lui répondit Consuelo avec un sourire angélique.

Demain si tu veux.

-Demain ! Et pourquoi demain ?

-Tu as raison, il est plus de minuit, c'est aujourd'hui que nous pouvons nous marier. Dès que le jour sera levé, nous pouvons aller trouver le prêtre. Nous n'avons de parents ni l'un ni l'autre, la cérémonie ne demandera pas de longs préparatifs.

J'ai ma robe d'indienne que je n'ai pas encore mise. Tiens, mon ami, en la faisant, je me disais : Je n'aurai plus d'argent pour acheter ma robe de noces ; et si mon ami se décidait à m'épouser un de ces jours, je serais forcée de porter à l'église la même qui aurait déjà été étrennée.

Cela parte malheur, à ce qu'on dit. Aussi, quand ma mère est venue en rêve me la retirer pour la remettre dans l'armoire, elle savait bien ce qu'elle faisait, la pauvre âme ! Ainsi donc tout est prêt ; demain, au lever du soleil, nous nous jurerons fidélité. Tu attendais pour cela, méchant, d'être sûr que je n'étais pas laide ?

-Oh ! Consuelo, s'écria Anzoleto avec angoisse, tu es un enfant, un véritable enfant ! Nous ne pouvons nous marier ainsi du jour au lendemain sans qu'on le sache ; car le comte et le Porpora, dont la protection nous est encore si nécessaire, seraient fort irrités contre nous, si nous prenions cette détermination sans les consulter, sans même les avertir.

Ton vieux maître ne m'aime pas trop, et te comte, je le sais de bonne part, n'aime pas les cantatrices mariées. Il faudra donc que nous gagnions du temps pour les amener à consentir à notre mariage ; ou bien il faut au moins quelques jours, si nous nous marions en secret, pour préparer mystérieusement cette affaire délicate. Nous ne pouvons pas courir à San-Samuel, où tout le monde nous connaît, et où il ne faudra que la présence d'une vieille bonne femme pour que toute la paroisse en soit avertie au bout d'une heure.

-Je n'avais pas songé à tout cela, dit Consuelo. Eh bien, de quoi me parlais-tu donc tout à l'heure ? Pourquoi, méchant, me disais-tu «Sois ma femme» puisque tu savais que cela n'était pas encore possible ? Ce n'est pas moi qui t'en ai parlé la première, Anzoleto ! Quoique j'aie pensé bien souvent que nous étions en âge de nous marier, et que je n'eusse jamais songé aux obstacles dont tu parles, je m'étais fait un devoir de laisser cette décision à ta prudence, et, faut-il te le dire ? à ton inspiration ; car je voyais bien, que tu n'étais pas trop pressé de m'appeler ta femme, et je ne t'en voulais pas. Tu m'as souvent dit qu'avant de s'établir, il fallait assurer le sort de sa famille future, en s'assurant soi-même de quelques ressources. Ma mère le disait aussi, et je trouve cela raisonnable. Ainsi, tout bien considéré, ce serait encore trop tôt. Il faut que notre engagement à tous deux avec le théâtre soit signé, n'est-ce pas ? Il faut même que la faveur du public nous soit assurée. Nous reparlerons de ce

-O Consuelo, que tu es calme, que tu es pure, et que tu es froide ! soeécria Anzoleto avec une sorte de rage.

-Moi ! je suis froide ! s'écria la jeune Espagnole stupéfaite et vermeille d'indignation.

-Hélas ! je t'aime comme on peut aimer une femme, et tu m'écoutes et tu me réponds comme un enfant. Tu ne connais que l'amitié, tu ne comprends pas l'amour. Je souffre, je brûle, je meurs à tes pieds, et tu me parles de prêtre, de robe et de théâtre ? »

Consuelo, qui s'était levée avec impétuosité, se rassit confuse et toute tremblante. Elle garda longtemps le silence ; et lorsque Anzoleto voulut lui arracher de nouvelles caresses, elle le repoussa doucement.

«Écoute, lui dit-elle, il faut s'expliquer et se connaître. Tu me crois trop enfant en vérité, et ce serait une minauderie de ma part, de ne te pas avouer qu'à présent je comprends fort bien. Je n'ai pas traversé les trois quarts de l'Europe avec des gens de toute espèce, je n'ai pas vu de près les moeurs libres et sauvages des artistes vagabonds, je n'ai pas deviné, hélas ! les secrets mal cachés de ma pauvre mère, sans savoir ce que toute fille du peuple sait d'ailleurs fort bien à mon âge. Mais je ne pouvais pas me décider à croire, Anzoleto, que tu voulusses m'engager à violer un serment fait à Dieu entre les mains de ma mère mourante. Je ne tiens pas beaucoup à ce que les patriciennes, dont j'entends quelquefois les causeries, appellent leur réputation. Je suis trop peu de chose dans le monde pour attacher mon honneur au plus ou moins de chasteté qu'on voudra bien me supposer ; mais je fais consister mon honneur à garder mes promesses, de même que je fais consister le tien à savoir garder les tiennes. Je ne suis peut-être pas aussi bonne catholique que je voudrais l'être. J'ai été si peu instruite dans la religion ! Je ne puis pas avoir d'aussi belles règles de conduite et d'aussi belles maximes de vertu que ces jeunes filles de la Scuola, élevées dans le cloître et entretenues du matin au soir dans la science divine. Mais je pratique comme je sais et comme je peux. Je ne crois pas notre amour capable de s'entacher d'impureté pour devenir un peu plus vif avec nos années. Je ne compte pas trop les baisers que je te donne, mais je sais que nous n'avons pas désobéi à ma mère, et que je ne veux pas lui désobéir pour satisfaire des impatiences faciles à réprimer.

-Faciles ! s'écria Anzoleto en la pressant avec emportement sur sa poitrine ; faciles ! Je savais bien que tu étais froide.

-Froide, tant que tu voudras, répondit-elle en se dégageant de ses bras. Dieu, qui lit dans mon coeur, sait bien si je t'aime !

-Eh bien ! jette-toi donc dans son sein, dit Anzoleto avec dépit ; car le mien n'est pas un refuge aussi assuré, et je m'enfuis pour ne pas devenir impie.»

II courut vers la porte, croyant que Consuelo, qui n'avait jamais pu se séparer de lui au milieu d'une querelle, si légère qu'elle fût, sans chercher à le calmer, s'empresserait de le retenir. Elle fit effectivement un mouvement impétueux pour s'élancer vers lui ; puis elle s'arrêta, le vit sortir, courut aussi vers la porte, mit la main sur le loquet pour ouvrir et le rappeler. Mais, ramenée à sa résolution par une force surhumaine, elle tira le verrou sur lui ; et, vaincue par une lutte trop violente, elle tomba raide évanouie sur le plancher, où elle resta sans mouvement jusqu'au jour.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XIV.

XIV.

«Je t'avoue que j'en suis éperdument amoureux, disait cette même nuit le comte Zustiniani à son ami Barberigo, vers deux heures du matin, sur le balcon de son palais, par une nuit obscure et silencieuse.

-C'est me signifier que je dois me garder de le devenir, répondit le jeune et brillant Barberigo ; et je me soumets, car tes droits priment les miens. Cependant si la Corilla réussissait à te reprendre dans ses filets, tu aurais la bonté de m'en avertir, et je pourrais alors essayer de me faire écouler ? ...

-N'y songe pas, si tu m'aimes. La Corilla n'a jamais été pour moi qu'un amusement. Je vois à ta figure que tu me railles ?

-Non, mais je pense que c'est un amusement un peu sérieux que celui qui nous fait faire de telles dépenses et de si grandes folies.

-Prenons que je porte tant d'ardeur dans mes amusements que rien ne me coûte pour les prolonger. Mais ici c'est plus qu'un désir ; c'est, je crois, une passion Je n'ai jamais vu de créature aussi étrangement belle que cette Consuelo ; c'est comme une lampe qui pâlit de temps en temps, mais qui, au moment où elle semble prête à s'éteindre, jette une clarté si vive que les astres, comme disent nos poètes, en sont éclipsés.

-Ah ! dit Barberigo en soupirant, cette petite robe noire et cette collerette blanche, cette toilette à demi pauvre et à demi dévote, cette tête pâle, calme, sans éclat au premier regard, ces manières rondes et franches, cette étonnante absence de coquetterie, comme tout cela se transforme et se divinise lorsqu'elle s'inspire de son propre génie pour chanter ! Heureux Zustiniani qui tiens dans tes mains les destinées de cette ambition naissante !

-Que ne suis-je assuré de ce bonheur que tu m'envies ! mais je suis tout effrayé au contraire de ne trouver là aucune des passions féminines que je connais, et qui sont si faciles à mettre en jeu. Conçois-tu, ami, que celte fille soit restée une énigme pour moi, après toute une journée d'examen et dé surveillance ? Il me semble, à sa tranquillité et à ma maladresse, que je suis déjà épris au point de ne plus voir clair.

-Certes, tu es épris plus qu'il ne faudrait, puisque tu es aveugle.

Moi, que l'espérance ne trouble point, je te dirai en trois mots ce que tu ne comprends pas. Consuelo est une fleur d'innocence ; elle aime le petit Anzoleto ; elle l'aimera encore pendant quelques jours ; et si tu brusques cet attachement d'enfance, tu lui donneras des forces nouvelles. Mais si tu parais ne point t'en occuper, la comparaison qu'elle fera entre lui et toi refroidira bientôt son amour.

-Mais il est beau comme Apollon, ce petit drôle, il a une voix magnifique ; il aura du succès. Déjà la Corilla en était folle. Ce n'est pas un rival à dédaigner auprès d'une fille qui a des yeux.

-Mais il est pauvre, et tu es riche ; inconnu, et tu es tout-puissant, reprit Barberigo. L'important serait de savoir s'il est son amant ou son ami. Dans le premier cas, le désabusement arrivera plus vite que Consuelo ; dans le second, il y aura entre eux une lutte, une incertitude, qui prolongeront tes angoisses.

-Il me faudrait donc désirer ce que je crains horriblement, ce qui me bouleverse de rage rien que d'y songer ! Toi, qu'en penses-tu ?

-Je crois qu'ils ne sont point amants.

-Mais c'est impossible ! L'enfant est libertin, audacieux, bouillant : et puis les moeurs de ces gens-là !

-Consuelo est un prodige en toutes choses. Tu n'es pas bien expérimenté encore, malgré tous tes succès auprès des femmes, cher Zustiniani, si tu ne vois pas dans tous les mouvements, dans toutes les paroles, dans tous les regards de cette fille, qu'elle est aussi pure que le cristal au sein du rocher.

-Tu me transportes de joie !

-Prends garde ! c'est une folie, un préjugé ! Si tu aimes Consuelo, il faut la marier demain, afin que dans huit jours son maître lui ait fait sentir le poids d'une chaîne, les tourments de la jalousie, l'ennui d'un surveillant fâcheux, injuste, et infidèle ; car le bel Anzoleto sera tout cela. Je l'ai assez observé hier entre la Consuelo et la Clorinda, pour être à même de lui prophétiser ses torts et ses malheurs. Suis mon conseil, ami, et tu m'en remercieras bientôt. Le lien du mariage est facile à détendre, entre gens de cette condition ; et tu sais que, chez ces femmes-là, l'amour est une fantaisie ardente qui ne s'exalte qu'avec les obstacles.

-Tu me désespères, répondit le comte, et pourtant je sens que tu as raison.»

Malheureusement pour les projets du comte Zustiniani, ce dialogue avait un auditeur sur lequel on ne comptait point et qui n'en perdait pas une syllabe. Après avoir quitté Consuelo, Anzoleto, repris de jalousie, était revenu rôder autour du palais de son protecteur, pour s'assurer qu'il ne machinait pas un de ces enlèvements si fort à la mode en ce temps-là, et dont l'impunité était à peu près garantie aux patriciens.

Il ne put en entendre davantage ; car la lune, qui commençait à monter obliquement au-dessus des combles du palais, vint dessiner, de plus en plus nette, son ombre sur le pavé, et les deux seigneurs, s'apercevant ainsi de la présence d'un homme sous le balcon, se retirèrent et fermèrent la croisée.

Anzoleto s'esquiva, et alla rêver en liberté à ce qu'il venait d'entendre. C'en était bien assez pour qu'il sût à quoi s'en tenir, et pour qu'il fit son profit des vertueux conseils de Barberigo à son ami.

Il dormit à peine deux heures vers le matin, puis il courut à la Corte-Minelli. La porte était encore fermée au verrou, mais à travers les fentes de cette barrière mal close, il put voir Consuelo tout habillée, étendue sur son lit, endormie, avec la pâleur et l'immobilité de la mort. La fraîcheur de l'aube l'avait tirée de son évanouissement, et elle s'était jetée sur sa couche sans avoir la force de se déshabiller. Il resta quelques instants à la contempler avec une inquiétude pleine de remords. Mais bientôt s'impatientant et s'effrayant de ce sommeil léthargique, si contraire aux vigilantes habitudes de son amie, il élargit doucement avec son couteau une fente par laquelle il put passer la lame et faire glisser le verrou. Cela ne réussit pourtant pas sans quelque bruit ; mais Consuelo, brisée de fatigue, n'en fut point éveillée. Il entra donc, referma la porte, et vint s'agenouiller à son chevet, où il resta jusqu'à ce qu'elle ouvrit les yeux. En le trouvant là, le premier mouvement de Consuelo fut un cri de joie ; mais, retirant aussitôt ses bras qu'elle lui avait jetés au cou, elle se recula avec un mouvement d'effroi.

«Tu me crains donc à présent, et, au lieu de m'embrasser, tu veux me fuir ! lui dit-il avec douleur. Ah ! que je suis cruellement puni de ma faute ! Pardonne-moi, Consuelo, et vois si tu dois te méfier de ton ami.

Il y a une grande heure que je suis là à te regarder dormir. Oh ! pardonne-moi, ma soeur ; c'est la première et la dernière fois de ta vie que tu auras eu à blâmer et à repousser ton frère. Jamais plus je n'offenserai la sainteté de notre amour par des emportements coupables.

Quitte-moi, chasse-moi, si je manque à mon serment. Tiens, ici, sur ta couche virginale, sur le lit de mort de ta pauvre mère, je te jure de te respecter comme je t'ai respectée jusqu'à ce jour, et de ne pas te demander un seul baiser, si tu l'exiges, tant que le prêtre ne nous aura pas bénis. Es-tu contente de moi, chère et sainte Consuelo ? ».

Consuelo ne répondit qu'en pressant la tête blonde du Vénitien sur son coeur et en l'arrosant de larmes. Cette effusion la soulagea ; et bientôt après, retombant sur son dur petit oreiller : «Je t'avoue, lui dit-elle, que je suis anéantie ; car je n'ai pu fermer l'oeil de toute la nuit. Nous nous étions si mal quittés !

-Dors, Consuelo, dors, mon cher ange, répondit Anzoleto ; souviens-toi de cette, nuit où tu m'as permis de dormir sur ton lit, pendant que tu priais et que tu travaillais à cette petite table. C'est à mon tour de garder et de protéger ton repos. Dors encore, mon enfant ; je vais feuilleter ta musique et la lire tout bas, pendant que tu sommeilleras une heure ou deux. Personne ne s'occupera de nous (si on s'en occupe aujourd'hui) avant le soir. Dors donc, et prouve-moi par cette confiance que tu me pardonnes et que tu crois en moi.»

Consuelo lui répondit par un sourire de béatitude. Il l'embrassa au front, et s'installa devant la petite table, tandis qu'elle goûtait un sommeil bienfaisant entremêlé des plus doux songes.

Anzoleto avait vécu trop longtemps dans un état de calme et d'innocence auprès de cette jeune fille, pour qu'il lui fût bien difficile, après un seul jour d'agitation, de reprendre son rôle accoutumé. C'était pour ainsi dire l'état normal de son âme que cette affection fraternelle.

D'ailleurs ce qu'il avait entendu la nuit précédente, sous le balcon de Zustiniani, était de nature à fortifier ses résolutions : Merci, mes beaux seigneurs, se disait-il en lui-même ; vous m'avez donné des leçons de morale à votre usage dont le petit drôle saura profiter ni plus ni moins qu'un roué de votre classe. Puisque la possession refroidit l'amour, puisque les droits du mariage amènent la satiété et le dégoût, nous saurons conserver pure cette flamme que vous croyez si facile à éteindre. Nous saurons nous abstenir et de la jalousie, et de l'infidélité, et môme des joies de l'amour. Illustre et profond Barberigo, vos prophéties portent conseil, et il fait bon d'aller à votre école !

En songeant ainsi, Anzoleto, vaincu à son tour par la fatigue d'une nuit presque blanche, s'assoupit de son côté, la tête dans ses mains et les coudes sur la table. Mais son sommeil fut léger ; et, le soleil commençant à baisser, il se leva pour regarder si Consuelo dormait encore.

Les feux du couchant, pénétrant par la fenêtre, empourpraient d'un superbe reflet le vieux lit et la belle dormeuse. Elle s'était fait, de sa mantille de mousseline blanche, un rideau attaché aux pieds du crucifix de filigrane qui était cloué au mur au-dessus de sa tête. Ce voile léger retombait avec grâce sur son corps souple et admirable de proportions ; et dans cette demi-teinte rose, affaissée comme une fleur aux approches du soir, les épaules inondées de ses beaux cheveux sombres sur sa peau blanche et mate, les mains jointes sur sa poitrine comme une sainte de marbre blanc sur son tombeau, elle était si chaste et si divine, qu'Anzoleto s'écria dans son coeur : Ah ! comte Zustiniani ! que ne peux-tu la voir en cet instant, et moi auprès d'elle, gardien jaloux et prudent d'un trésor que tu convoiteras en vain !

Au même instant un faible bruit se fit entendre au dehors ; Anzoleto reconnut le clapotement de l'eau au pied de la masure où était située la chambre de Consuelo. Bien rarement les gondoles abordaient à cette pauvre Corte-Minelli ; d'ailleurs un démon tenait en éveil les facultés divinatoires d'Anzoleto. Il grimpa sur une chaise, et atteignit à une petite lucarne percée près du plafond sur la face de la maison que baignait le canaletto.

Il vit distinctement le comte Zustiniani sortir de sa barque et interroger les enfants demi-nus qui jouaient sur la rive. Il fut incertain s'il éveillerait son amie, ou s'il tiendrait la porte fermée. Mais pendant dix minutes que le comte perdit à demander et à chercher la mansarde de Consuelo, il eut le temps de se faire un sang-froid diabolique et d'aller entr'ouvrir la porte, afin qu'on pût entrer sans obstacle et sans bruit ; puis il se remit devant la petite table, prit une plume, et feignit d'écrire des notes.

Son coeur battait violemment ; mais sa figure était calme et impénétrable.

Le comte entra en effet sur la pointe du pied, se faisant un plaisir curieux de surprendre sa protégée, et se réjouissant de ces apparences de misère qu'il jugeait être les meilleures conditions possibles pour favoriser son plan de corruption. Il apportait l'engagement de Consuelo déjà signé de lui, et ne pensait point qu'avec un tel passe-port il dût essuyer un accueil trop farouche. Mais au premier aspect de ce sanctuaire étrange, où une adorable fille dormait du sommeil des anges, sous l'oeil de son amant respectueux ou satisfait, le pauvre Zustiniani perdit contenance, s'embarrassa dans son manteau qu'il portait drapé sur l'épaule d'un air conquérant, et fit trois pas tout de travers entre le lit et la table sans savoir à qui s'adresser. Anzoleto était vengé de la scène de la veille à l'entrée de la gondole.

«Mon seigneur et maître ! s'écria-t-il en se levant enfin comme surpris par une visite inattendue : je vais éveiller ma ... fiancée.

-Non, lui répondit le comte, déjà remis de son trouble, et affectant de lui tourner le dos pour regarder Consuelo à son aise. Je suis trop heureux de la voir ainsi. Je te défends de l'éveiller.

-Oui, oui, regarde-la bien, pensait Anzoleto ; c'est tout ce que je demandais.»

-Consuelo ne s'éveilla point ; et le comte, baissant la voix, se composant une figure gracieuse et sereine, exprima son admiration sans contrainte.

«Tu avais raison, Zoto, dit-il d'un air aisé ; Consuelo est la première chanteuse de l'Italie, et j'avais tort de douter qu'elle fût la plus belle femme de l'univers.

-Votre seigneurie la croyait affreuse, cependant ! dit Anzoleto avec malice.

-Tu m'as sans doute accusé auprès d'elle de toutes mes grossièretés ?

Mais je me réserve de me les faire pardonner par une amende honorable si complète, que tu ne pourras plus me nuire en lui rappelant mes torts.

-Vous nuire, mon cher seigneur ! Ah ! comment le pourrais-je, quand même j'en aurais la pensée ? »

Consuelo s'agita un peu.

«Laissons-la s'éveiller sans trop de surprise, dit le comte, et débarrasse-moi cette table pour que je puisse y poser et y relire l'acte de son engagement. Tiens, ajouta-t-il lorsque Anzoleto eut obéi à son ordre, tu peux jeter les yeux sur ce papier, en attendant qu'elle ouvre les siens.

-Un engagement avant l'épreuve des débuts ! Mais c'est magnifique, ô mon noble patron ! Et le début tout de suite ? avant que l'engagement de la Corilla soit expiré ?

-Ceci ne m'embarrasse point. Il y a un dédit de mille séquins avec la Corilla : nous le paierons ; la belle affaire !

-Mais si la Corilla suscite des cabales ?

-Nous la ferons mettre aux plombs, si elle cabale.

-Vive Dieu ! Rien ne gêne votre seigneurie.

-Oui, Zoto, répondit le comte d'un ton raide, nous sommes comme cela ; ce que nous voulons, nous le voulons envers et contre tous.

-Et les conditions de l'engagement sont les mêmes que pour la Corilla ?

Pour une débutante sans nom, sans gloire, les mêmes conditions que pour une cantatrice illustre, adorée du public ?

-La nouvelle cantatrice le sera davantage ; et si les conditions de l'ancienne ne la satisfont pas, elle n'aura qu'un mot à dire pour qu'on double ses appointements. Tout dépend d'elle, ajouta-t-il en élevant un peu la voix, car il s'aperçut que la Consuelo s'éveillait : son sort est dans ses mains.»

Consuelo avait entendu tout ceci dans un demi-sommeil. Quand elle se fut frotté les yeux et assuré que ce n'était point un rêve, elle se glissa dans sa ruelle sans trop songer à l'étrangeté de sa situation, releva sa chevelure sans trop s'inquiéter de son désordre, s'enveloppa de sa mantille, et vint avec une confiance ingénue se mêler à la conversation.

«Seigneur comte, dit-elle, c'est trop de bontés ; mais je n'aurai pas l'impertinence d'en profiter. Je ne veux pas signer cet engagement avant d'avoir essayé mes forces devant le public ; ce ne serait point délicat de ma part. Je peux déplaire, je peux faire fiasco, être sifflée. Que je sois enrouée, troublée, ou bien laide ce jour-là, votre parole serait engagée, vous seriez trop fier pour la reprendre, et moi trop fière pour en abuser.

-Laide ce jour-là, Consuelo ! s'écria le comte en la regardant avec des yeux enflammés ; laide, vous ? Tenez, regardez-vous comme vous voilà, ajouta-t-il en la prenant par la main et en la conduisant devant son miroir. Si vous êtes adorable dans ce costume, que serez-vous donc, couverte de pierreries et rayonnante de l'éclat du triomphe ? »

L'impertinence du comte faisait presque grincer les dents à Anzoleto.

Mais l'indifférence enjouée avec laquelle Consuelo recevait ses fadeurs le calma aussitôt.

«Monseigneur, dit-elle en repoussant le morceau de glace qu'il approchait de son visage, prenez garde de casser le reste de mon miroir ; je n'en ai jamais eu d'autre, et j'y tiens parce qu'il ne m'a jamais abusée. Laide ou belle, je refuse vos prodigalités. Et puis je dois vous dire franchement que je ne débuterai pas, et que je ne m'engagerai pas, si mon fiancé que voilà n'est engagé aussi ; car je ne veux ni d'un autre théâtre ni d'un autre public que le sien. Nous ne pouvons pas nous séparer, puisque nous devons nous marier.»

Cette brusque déclaration étourdit un peu le comte ; mais il fut bientôt remis.

«Vous avez raison, Consuelo, répondit-il : aussi mon intention n'est-elle pas de jamais vous séparer. Zoto débutera en même temps que vous.

Seulement nous ne pouvons pas nous dissimuler que son talent, bien que remarquable, est encore inférieur au vôtre...

-Je ne crois point cela, monseigneur, répliqua vivement Consuelo en rougissant, comme si elle eût reçu une offense personnelle.

-Je sais qu'il est votre élève, beaucoup plus que celui du professeur que je lui ai donné, répondit le comte en souriant. Ne vous en défendez pas, belle Consuelo En apprenant votre intimité, le Porpora s'est écrié :

Je ne m'étonne plus de certaines qualités qu'il possède et que je ne pouvais pas concilier avec tant de défauts !

-Grand merci au signor professor ! dit Anzoleto en riant du bout des lèvres.

-Il en reviendra, dit Consuelo gaiement. Le public d'ailleurs lui donnera un démenti, à ce bon et cher maître.

-Le bon et cher maître est le premier juge et le premier connaisseur de la terre en fait de chant, répliqua le comte. Anzoleto profitera encore de vos leçons, et il fera bien. Mais je répète que nous ne pouvons fixer les bases de son engagement, avant d'avoir apprécié le sentiment du public à son égard. Qu'il débute donc, et nous verrons à le satisfaire suivant la justice et notre bienveillance, sur laquelle il doit compter.

-Qu'il débute donc, et moi aussi, reprit Consuelo ; nous sommes aux ordres de monsieur le comte. Mais pas de contrat, pas de signature avant l'épreuve, j'y suis déterminée...

-Vous n'êtes pas, satisfaite des conditions que je vous propose, Consuelo ? Eh bien, dictez-les vous-même : tenez, voici la plume, rayez, ajoutez ; ma signature est au bas.»

Consuelo prit la plume. Anzoleto pâlit ; et le comte, qui l'observait, mordit de plaisir le bout de son rabat de dentelle qu'il tortillait entre ses doigts. Consuelo fit une grande X sur le contrat, et écrivit sur ce qui restait de blanc au-dessus de la signature du comte :

«Anzoleto et Consuelo s'engageront conjointement aux conditions qu'il plaira à monsieur le comte Zustiniani de leur imposer après leurs débuts, qui auront lieu le mois prochain au théâtre de San-Samuel.» Elle signa rapidement et passa ensuite la plume à son amant.

«Signe sans regarder, lui dit-elle ; tu ne peux faire moins pour prouver ta gratitude et ta confiance à ton bienfaiteur.»

Anzoleto avait lu d'un clin d'oeil avant de signer ; lecture et signature furent l'affaire d'une demi-minute. Le comte lut par-dessus son épaule.

«Consuelo, dit-il, vous êtes une étrange fille, une admirable créature, en vérité ! Venez dîner tous les deux avec moi,» dit-il en déchirant le contrat et en offrant sa main à Consuelo, qui accepta, mais en le priant d'aller l'attendre avec Anzoleto dans sa gondole, tandis qu'elle ferait un peu de toilette.

Décidément, se dit-elle dès qu'elle fut seule, j'aurai le moyen d'acheter une robe de noces. Elle mit sa robe d'indienne, rajusta ses cheveux, et bondit dans l'escalier en chantant à pleine voix une phrase éclatante de force et de fraîcheur. Le comte, par excès de courtoisie, avait voulu l'attendre avec Anzoleto sur l'escalier. Elle le croyait plus loin, et tomba presque dans ses bras. Mais, s'en dégageant avec prestesse, elle prit sa main et la porta à ses lèvres, à la manière du pays, avec le respect d'une inférieure qui ne veut point escalader les distances : puis, se retournant, elle se jeta au cou de son fiancé, et alla, toute joyeuse et toute folâtre, sauter dans la gondole, sans attendre l'escorte cérémonieuse du protecteur un peu mortifié.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XV.

XV.

Le comte, voyant que Consuelo était insensible à l'appât du gain, essaya de faire jouer les ressorts de la vanité, et lui offrit des bijoux et des parures : elle les refusa. D'abord Zustiniani s'imagina qu'elle comprenait ses intentions secrètes ; mais bientôt il s'aperçut que c'était uniquement chez elle une sorte de rustique fierté, et qu'elle ne voulait pas recevoir de récompenses avant de les avoir méritées en travaillant à la prospérité de son théâtre. Cependant il lui fit accepter un habillement complet de satin blanc, en lui disant qu'elle ne pouvait pas décemment paraître dans son salon avec sa robe d'indienne, et qu'il exigeait que, par égard pour lui, elle quittât la livrée du peuple. Elle se soumit, et abandonna sa belle taille aux couturières à la mode, qui n'en tirèrent point mauvais parti et n'épargnèrent point l'étoffe. Ainsi transformée au bout de deux jours en femme élégante, forcée d'accepter aussi un rang de perles fines que le comte lui présenta comme le paiement de la soirée où elle avait chanté devant lui et ses amis, elle fut encore belle, sinon comme il convenait à son genre de beauté, mais comme il fallait qu'elle le devînt pour être comprise par les yeux vulgaires. Ce résultat ne fut pourtant jamais complètement obtenu. Au premier abord, Consuelo ne frappait et n'éblouissait personne. Elle fut toujours pâle, et ses habitudes studieuses et modestes ôtèrent à son regard cet éclat continuel qu'acquièrent les yeux des femmes dont l'unique pensée est de briller. Le fond de son caractère comme celui de sa physionomie était sérieux et réfléchi. On pouvait la regarder manger, parler de choses indifférentes, s'ennuyer poliment au milieu des banalités de la vie du monde, sans se douter qu'elle fût belle. Mais que le sourire d'un enjouement qui s'alliait aisément à cette sérénité de son âme vînt effleurer ses traits, on commençait à la trouver agréable. Et puis, qu'elle s'animât davantage, qu'elle s'intéressât vivement à l'action extérieure, qu'elle s'attendrît, qu'elle s'exaltât, qu'elle entrât dans la manifestation de son sentiment intérieur et dans l'exercice de sa force cachée, elle rayonnait de tous les feux du génie et de l'amour ; c'était un autre rêve : on était ravi, passionné, anéanti à son gré, et sans qu'elle se rendît compte du mystère de sa puissance.

Aussi ce que le comte éprouvait pour elle l'étonnait et le tourmentait étrangement. Il y avait dans cet homme du monde des fibres d'artiste qui n'avaient pas encore vibré, et qu'elle faisait frémir de mouvements inconnus. Mais cette révélation ne pouvait pénétrer assez avant dans l'âme du patricien, pour qu'il comprît l'impuissance et la pauvreté des moyens de séduction qu'il voulait employer auprès d'une femme en tout différente de celle qu'il avait su corrompre.

Il prit patience, et résolut d'essayer sur elle les effets de l'émulation. Il la conduisit dans sa loge au théâtre, afin qu'elle vît les succès de la Corilla, et que l'ambition s'éveillât en elle. Mais le résultat de cette épreuve fut fort différent de ce qu'il en attendait.

Consuelo sortit du théâtre froide, silencieuse, fatiguée et non émue de ce bruit et de ces applaudissements. La Corilla lui avait paru manquer d'un talent solide, d'une passion noble, d'une puissance de bon aloi.

Elle se sentit compétente pour juger ce talent factice, forcé, et déjà ruiné dans sa source par une vie de désordre et d'égoïsme. Elle battit des mains d'un air impassible, prononça des paroles d'approbation mesurée, et dédaigna de jouer cette vaine comédie d'un généreux enthousiasme pour une rivale qu'elle ne pouvait ni craindre ni admirer.

Un instant, le comte la crut tourmentée d'une secrète jalousie, sinon pour le talent, du moins pour le succès de la prima-donna.

«Ce succès n'est rien auprès de celui que vous remporterez, lui dit-il ; qu'il vous serve seulement à pressentir les triomphes qui vous attendent, si vous êtes devant le public ce que vous avez été devant nous. J'espère que vous n'êtes pas effrayée de ce que vous voyez ?

-Non, seigneur comte, répondit Consuelo en souriant : Ce public ne m'effraie pas, car je ne pense pas à lui ; je pense au parti qu'on peut tirer de ce rôle que la Corilla remplit d'une manière brillante, mais où il reste à trouver d'autres effets qu'elle n'aperçoit point.

-Quoi ! vous ne pensez pas au public ?

-Non : je pense à la partition, aux intentions du compositeur, à l'esprit du rôle, à l'orchestre qui a ses qualités et ses défauts, les uns dont il faut tirer parti, les autres qu'il faut couvrir en se surpassant à de certains endroits. J'écoute les choeurs, qui ne sont pas toujours satisfaisants, et qui ont besoin d'une direction plus sévère ; j'examine les passages où il faut donner tous ses moyens, par conséquent ceux auxquels il faudrait se ménager. Vous voyez, monsieur le comte, que j'ai à penser à beaucoup de choses avant de penser au public, qui ne sait rien de tout cela, et qui ne peut rien m'en apprendre.»

Cette sécurité de jugement et cette gravité d'examen surprirent tellement Zustiniani, qu'il n'osa plus lui adresser une seule question, et qu'il se demanda avec effroi quelle prise un galant comme lui pouvait avoir sur un esprit de cette trempe.

L'apparition des deux débutants fut préparée avec toutes les rubriques usitées en pareille occasion. Ce fut une source de différends et de discussions continuelles entre le comte et Porpora, entre Consuelo et son amant. Le vieux maître et sa forte élève blâmaient le charlatanisme des pompeuses annonces et de ces mille vilains petits moyens que nous avons si bien fait progresser en impertinence et en mauvaise foi. A Venise, en ce temps-là, les journaux ne jouaient pas un grand rôle dans de telles affaires. On ne travaillait pas aussi savamment la composition de l'auditoire ; on ignorait les ressources profondes de la réclame, les hâbleries du bulletin biographique, et jusqu'aux puissantes machines appelées claqueurs.

Il y avait de fortes brigues, d'ardentes cabales ; mais tout cela s'élaborait dans les coteries, et s'opérait par là seule force d'un public engoué naïvement des uns, hostile sincèrement aux autres. L'art n'était pas toujours le mobile. De petites et de grandes passions, étrangères à l'art et au talent, venaient bien, comme aujourd'hui, batailler dans le temple. Mais on était moins habile à cacher ces causes de discorde, et à les mettre sur le compte d'un dilettantisme sévère. Enfin c'était le même fond aussi vulgairement humain, avec une surface moins compliquée par la civilisation.

Zustiniani menait ces sortes d'affaires en grand seigneur plus qu'en directeur de spectacle. Son ostentation était un moteur plus puissant que la cupidité des spéculateurs ordinaires. C'était dans les salons qu'il préparait son public, et chauffait les succès de ses représentations. Ses moyens n'étaient donc jamais bas ni lâches ; mais il y portait la puérilité de son amour-propre, l'activité de ses passions galantes, et le commérage adroit de la bonne compagnie. Il allait donc démolissant pièce à pièce, avec assez d'art, l'édifice élevé naguère de ses propres mains à la gloire de Corilla. Tout le monde voyait bien qu'il voulait édifier une autre gloire ; et comme on lui attribuait la possession complète de cette prétendue merveille qu'il voulait produire, la pauvre Consuelo ne se doutait pas encore des sentiments du comte pour elle, que déjà tout Venise disait que, dégoûté de la Corilla, il faisait débuter à sa place une nouvelle maîtresse.

Plusieurs ajoutaient : «Grande mystification pour son public, et grand dommage pour son théâtre ! car sa favorite est une petite chanteuse des rues qui ne sait rien, et ne possède rien qu'une belle voix et une figure passable.»

De là des cabales pour la Corilla, qui, de son côté, allait jouant le rôle de rivale sacrifiée, et invoquait son nombreux entourage d'adorateurs, afin qu'ils fissent, eux et leurs amis, justice des prétentions insolentes de la Zingarella (petite bohémienne). De là aussi des cabales en faveur de la Consuelo, de la part des femmes dont la Corilla avait détourné ou disputé les amants et les maris, ou bien de la part des maris qui souhaitaient qu'un certain groupe de Don Juan vénitiens se serrât autour de la débutante plutôt qu'autour de leurs femmes, ou bien encore de la part des amants rebutés ou trahis par la Corilla et qui désiraient de se voir vengés par le triomphe d'une autre.

Quant aux véritables dilettanti di musica, ils étaient également partagés entre le suffrage des maîtres sérieux, tels que le Porpora, Marcello, Jomelli, etc., qui annonçaient, avec le début d'une excellente musicienne, le retour des bonnes traditions et des bonnes partitions ; et le dépit des compositeurs secondaires, dont la Corilla avait toujours préféré les oeuvres faciles, et qui se voyaient menacés dans sa personne. Les musiciens de l'orchestre, qu'on menaçait aussi de remettre à des partitions depuis longtemps négligées, et de faire travailler sérieusement ; tout le personnel du théâtre, qui prévoyait les réformes résultant toujours d'un notable changement dans la composition de la troupe ; enfin jusqu'aux machinistes des décorations, aux habilleuses des actrices et au perruquier des figurantes, tout était en rumeur au théâtre San-Samuel, pour ou contre le début ; et il est vrai de dire qu'on s'en occupait beaucoup plus dans la république que des actes de la nouvelle administration du doge Pietro Grimaldi, lequel venait de succéder paisiblement à son prédécesseur le doge Luigi Pisani.

Consuelo s'affligeait et s'ennuyait profondément de ces lenteurs et de ces misères attachées à sa carrière naissante. Elle eût voulu débuter tout de suite, sans préparation autre que celle de ses propres moyens et de l'étude de la pièce nouvelle. Elle ne comprenait rien à ces mille intrigues qui lui semblaient plus dangereuses qu'utiles, et dont elle sentait bien qu'elle pouvait se passer. Mais le comte, qui voyait de plus près les secrets du métier, et qui voulait être envié et non bafoué dans son bonheur imaginaire auprès d'elle, n'épargnait rien pour lui faire des partisans. Il la faisait venir tous les jours chez lui, et la présentait à toutes les aristocraties de la ville et de la campagne. La modestie et la souffrance intérieure de Consuelo secondaient mal ses desseins ; mais il la faisait chanter, et la victoire était brillante, décisive, incontestable.

Anzoleto était loin de partager la répugnance de son amie pour les moyens secondaires.

Son succès à lui n'était pas à beaucoup près aussi assuré. D'abord le comte n'y portait pas la même ardeur ; ensuite le ténor auquel il allait succéder était un talent de premier ordre, qu'il ne pouvait point se flatter de faire oublier aisément. Il est vrai que tous les soirs il chantait aussi chez le comte ; que Consuelo, dans les duos, le faisait admirablement ressortir, et que, poussé et soutenu par l'entraînement magnétique de ce génie supérieur au sien, il s'élevait souvent à une grande hauteur. Il était donc fort applaudi et fort encouragé. Mais après la surprise que sa belle voix excitait à la première audition, après surtout que Consuelo s'était révélée, on sentait bien les imperfections du débutant, et il les sentait lui-même avec effroi. C'était le moment de travailler avec une fureur nouvelle ; mais en vain Consuelo l'y exhortait et lui donnait rendez-vous chaque matin à la Corte-Minelli, où elle s'obstinait à demeurer, en dépit des prières du comte, qui voulait l'établir plus convenablement : Anzoleto se lançait dans tant de démarches, de visites, de sollicitations et d'intrigues, il se préoccupait de tant de soucis et d'anxiétés misérables, qu'il ne lui restait ni temps ni courage pour étudier.

Au milieu de ces perplexités, prévoyant que la plus forte opposition à son succès viendrait de la Corilla, sachant que le comte ne la voyait plus et ne s'occupait d'elle en aucune façon, il se résolut à l'aller voir afin de se la rendre favorable. Il avait ouï dire qu'elle prenait très gaiement et avec une ironie philosophique l'abandon et les vengeances de Zustiniani ; qu'elle avait reçu de brillantes propositions de la part de l'Opéra italien de Paris, et qu'en attendant l'échec de sa rivale, sur lequel elle paraissait compter, elle riait à gorge déployée des illusions du comte et de son entourage. Il pensa qu'avec de la prudence et de la fausseté il désarmerait cette ennemie redoutable ; et, s'étant paré et parfumé de son mieux, il pénétra dans ses appartements, un après-midi, à l'heure où l'habitude de la sieste rend les visites rares et les palais silencieux.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XVI.

XVI.

Il trouva la Corilla seule, dans un boudoir exquis, assoupie encore sur sa chaise longue, et dans un déshabillé des plus galants, comme on disait alors ; mais l'altération de ses traits au grand jour lui fit penser que sa sécurité n'était pas aussi profonde sur le chapitre de Consuelo, que voulaient bien le dire ses partisans fidèles. Néanmoins elle le reçut d'un air fort enjoué, et lui frappant la joue avec malice :

«Ah ! ah ! c'est toi, petit fourbe ? lui dit-elle en faisant signe à sa suivante de sortir et de fermer la porte ; viens-tu encore m'en conter, et te flattes-tu de me faire croire que tu n'es pas le plus traître des conteurs de fleurettes, et le plus intrigant des postulants à la gloire ?

Vous êtes un maître fat, mon bel ami, si vous avez cru me désespérer par votre abandon subit, après de si tendres déclarations ; et vous avez été un maître sot de vous faire désirer : car je vous ai parfaitement oublié au bout de vingt-quatre heures d'attente.

-Vingt-quatre heures ! c'est immense, répondit Anzoleto en baisant le bras lourd et puissant de la Corilla. Ob ! si je le croyais, je serais bien orgueilleux ; mais je sais bien que si je m'étais abusé au point de vous croire lorsque vous me disiez...

-Ce que je te disais, je te conseille de l'oublier aussi ; et si tu étais venu me voir, tu aurais trouvé ma porte fermée. Mais qui te donne l'impudence de venir aujourd'hui ? .

-N'est-il pas de bon goût de s'abstenir de prosternations devant ceux qui sont dans la faveur, et de venir apporter son coeur et son dévouement à ceux qui...

-Achève ! à ceux qui sont dans la disgrâce ? C'est bien généreux et très humain de ta part, mon illustre ami.» Et la Corilla se renversa sur son oreiller de satin noir, en poussant des éclats de rire aigus et tant soit peu forcés.

Quoique la prima-donna disgraciée ne fût pas de la première fraîcheur, que la clarté de midi ne lui fût pas très favorable, et que le dépit concentré de ces derniers temps eût un peu amolli les plans de son beau visage, florissant d'embonpoint, Anzoleto, qui n'avait jamais vu de si près en tête-à-tête une femme si parée et si renommée, se sentit émouvoir dans les régions de son âme où Consuelo n'avait pas voulu descendre, et d'où il avait banni volontairement sa pure image. Les hommes corrompus avant l'âge peuvent encore ressentir l'amitié pour une femme honnête et sans art ; mais pour ranimer leurs passions, il faut les avances d'une coquette. Anzoleto conjura les railleries de la Corilla par les témoignages d'un amour qu'il s'était promis de feindre et qu'il commença à ressentir véritablement. Je dis amour, faute d'un mot plus convenable ; mais c'est profaner un si beau nom que de l'appliquer à l'attrait qu'inspirent des femmes froidement provoquantes comme l'était la Corilla. Quand elle vit que le jeune ténor était ému tout de bon, elle s'adoucit, et le railla plus amicalement.

«Tu m'as plu tout un soir, je le confesse, dit-elle, mais au fond je ne t'estime pas. Je te sais ambitieux, par conséquent faux, et prêt à toutes les infidélités : je ne saurais me fier à toi. Tu fis le jaloux, une certaine nuit dans ma gondole ; tu te posas comme un despote. Cela m'eût désennuyée des fades galanteries de nos patriciens ; mais tu me trompais, lâche enfant ! tu étais épris d'une autre, et tu n'as pas cessé de l'être, et tu vas épouser ... qui ! ... Oh ! je le sais fort bien, ma rivale, mon ennemie, la débutante, la nouvelle maîtresse de Zustiniani.

Honte à nous deux, à nous trois, à nous quatre ! ajouta-t-elle en s'animant malgré elle et en retirant sa main de celles d'Anzoleto.

-Cruelle, lui dit-il en s'efforçant de ressaisir cette main potelée, vous devriez comprendre ce qui s'est passé en moi lorsque je vous vis pour la première fois, et ne pas vous soucier de ce qui m'occupait avant ce moment terrible. Quant à ce qui s'est passé depuis, ne pouvez-vous le deviner, et avons-nous besoin d'y songer désormais ?

-Je ne me paie pas de demi-mots et de réticences. Tu aimes toujours la zingarella tu l'épouses ?

-Et si je l'aimais, comment se fait-il que je ne l'aie pas encore épousée ?

-Parce que le comte s'y opposait peut-être. A présent, chacun sait qu'il le désire. On dit même qu'il a sujet d'en être impatient, et la petite encore plus.»

Le rouge monta à la figure d'Anzoleto en entendant ces outrages prodigués à l'être qu'il vénérait en lui-même au-dessus de tout.

-Ah ! tu es outré de mes suppositions, répondit la Corilla, c'est bon ; voilà ce que je voulais savoir. Tu l'aimes ; et quand l'épouses-tu ?

-Je ne l'épouse point du tout.

-Alors vous partagez ? Tu es bien avant dans la faveur de monsieur le comte !

-Pour l'amour du ciel, madame, ne parlons ni du comte, ni de personne autre que de vous et de moi.

-Eh bien, soit, dit la Corilla. Aussi bien à cette heure, mon ex-amant et ta future épouse ...»

Anzoleto était indigné. Il se leva pour sortir. Mais qu'allait-il faire ? allumer de plus en plus la haine de cette femme, qu'il était venu calmer. Il resta indécis, horriblement humilié et malheureux du rôle qu'il s'était imposé.

La Corilla brûlait d'envie de le rendre infidèle ; non qu'elle l'aimât, mais parce que c'était une manière de se venger de cette Consuelo qu'elle n'était pas certaine d'avoir outragée, avec justice.

«Tu vois bien, lui dit-elle en l'enchaînant au seuil de son boudoir, par un regard pénétrant, que j'ai raison de me méfier de toi : car en ce moment tu trompes quelqu'un ici. Est-ce elle ou moi ?

-Ni l'une ni l'autre, s'écria-t-il en cherchant à se justifier à ses propres yeux ; je ne suis point son amant, je ne le fus jamais. Je n'ai pas d'amour pour elle ; car je ne suis pas jaloux du comte.

-En voici bien d'une autre ! Ah ! tu es jaloux au point de le nier, et tu viens ici pour te guérir ou te distraire ? grand merci !

-Je ne suis point jaloux, je vous le répète ; et pour vous prouver que ce n'est pas le dépit qui me fait parler, je vous dis que le comte n'est pas plus son amant que moi ; qu'elle est honnête comme un enfant qu'elle est, et que le seul coupable envers vous, c'est le comte Zustiniani.

-Ainsi, je puis faire siffler la zingarella sans t'affliger ? Tu seras dans ma loge et tu la siffleras, et en sortant de là tu seras mon unique amant. Accepte vite, ou je me rétracte.

-Hélas, madame, vous voulez donc m'empêcher de débuter ? car vous savez bien que je dois débuter en même temps que la Consuelo ? Si vous la faites siffler, moi qui chanterai avec elle, je tomberai donc, victime de votre courroux ? Et qu'ai-je fait, malheureux que je suis, pour vous déplaire ? Hélas ! j'ai fait un rêve délicieux et funeste ! je me suis imaginé tout un soir que vous preniez quelque intérêt à moi, et que je grandirais sous votre protection. Et voilà que je suis l'objet de votre mépris et de votre haine, moi qui vous ai aimée et respectée au point de vous fuir ! Eh bien, madame, contentez votre aversion. Faites-moi tomber, perdez-moi, fermez-moi la carrière. Pourvu qu'ici en secret vous me disiez que je ne vous suis point odieux, j'accepterai les marques publiques de votre courroux.

-Serpent que tu es, s'écria la Corilla, où as-tu sucé le poison de la flatterie que ta langue et tes yeux distillent ? Je donnerais beaucoup pour te connaître et te comprendre ; mais je te crains, car tu es le plus aimable des amants ou le plus dangereux des ennemis.

-Moi, votre ennemi ! Et comment oserais-je jamais me poser ainsi, quand même je ne serais pas subjugué par vos charmes ? Est-ce que vous avez des ennemis, divine Corilla ? Est-ce que vous pouvez en avoir à Venise, où l'on vous connaît et où vous avez toujours régné sans partage ? Une querelle d'amour jette le comte dans un dépit douloureux. Il veut vous éloigner, il veut cesser de souffrir. Il rencontre sur son chemin une petite fille qui semble montrer quelques moyens et qui ne demande pas mieux que de débuter. Est-ce un crime de la part d'une pauvre enfant qui n'entend prononcer votre nom illustre qu'avec terreur, et qui ne le prononce elle-même qu'avec respect ? Vous attribuez à cette pauvrette des prétentions insolentes qu'elle ne saurait avoir. Les efforts du comte pour la faire goûter à ses amis, l'obligeance de ces mêmes amis qui vont exagérant son mérite, l'amertume des vôtres qui répandent des calomnies pour vous aigrir et vous affliger, tandis qu'ils devraient rendre le calme à votre belle âme en vo

-Tu ne le sais que trop bien, langue maudite, dit la Corilla en le regardant avec un attendrissement voluptueux, encore mêlé de défiance ; j'écoute tes douces paroles, mais ma raison me dit encore de te redouter. Je gage que cette Consuelo est divinement belle, quoiqu'on m'ait dit le contraire, et qu'elle a du mérite dans un certain genre opposé au mien, puisque le Porpora, que je connais si sévère, le proclame hautement.

-Vous connaissez le Porpora ? donc vous savez ses bizarreries, ses manies, on peut dire. Ennemi de toute originalité chez les autres et de toute innovation dans l'art du chant, qu'une petite élève soit bien attentive à ses radotages, bien soumise à ses pédantesques leçons, le voilà qui, pour une gamme vocalisée proprement, déclare que cela est préférable à toutes les merveilles que le public idolâtre. Depuis quand vous tourmentez-vous des lubies de ce vieux fou ?

-Elle est donc sans talent ?

-Elle a une belle voix, et chante honnêtement à l'église ; mais elle ne doit rien savoir du théâtre, et quant à la puissance qu'il y faudrait déployer, elle est tellement paralysée par la peur, qu'il est fort à craindre qu'elle y perde le peu de moyens que le ciel lui a donnés.

-Elle a peur ! On m'a dit qu'elle était au contraire d'une rare impudence.

-Oh ! la pauvre fille ! hélas, on lui en veut donc bien ? Vous l'entendrez, divine Corilla, et vous serez émue d'une noble pitié, et vous l'encouragerez au lieu de la faire siffler, comme vous le disiez en raillant tout à l'heure.

-Ou tu me trompes, ou mes amis m'ont bien trompée sur son compte.

-Vos amis se sont laissé tromper eux-mêmes. Dans leur zèle indiscret, ils se sont effrayés de vous voir une rivale : effrayés d'un enfant ! effrayés pour vous ! Ah ! que ces gens-là vous aiment mal, puisqu'ils vous connaissent si peu !

Oh ! si j'avais le bonheur d'être votre ami, je saurais mieux ce que vous êtes, et je ne vous ferais pas l'injure de m'effrayer pour vous d'une rivalité quelconque, fût-ce celle d'une Faustina ou d'une Molteni.

-Ne crois pas que j'aie été effrayée. Je ne suis ni jalouse ni méchante ; et les succès d'autrui n'ayant jamais fait de tort aux miens, je ne m'en suis jamais affligée. Mais quand je crois qu'on veut me braver et me faire souffrir...

-Voulez-vous que j'amène la petite Consuelo à vos pieds ? Si elle l'eût osé, elle serait venue déjà vous demander votre appui et vos conseils.

Mais c'est un enfant si timide ! Et puis, on vous a calomniée aussi auprès d'elle. A elle aussi on est venu dire que vous étiez cruelle, vindicative, et que vous comptiez la faire tomber.

-On lui a dit cela ?

En ce cas je comprends pourquoi tu es ici.

-Non, madame, vous ne le comprenez pas ; car je ne l'ai pas cru un instant, je ne le croirai jamais. Oh ! non, madame ! vous ne me comprenez pas ! »

En parlant ainsi, Anzoleto fit scintiller ses yeux noirs, et fléchit le genou devant la Corilla avec une expression de langueur et d'amour incomparable. La Corilla n'était pas dépourvue de malice et de pénétration ; mais, comme il arrive aux femmes excessivement éprises d'elles-mêmes, la vanité lui mettait souvent un épais bandeau sur les yeux, et la faisait tomber dans des pièges fort grossiers. D'ailleurs elle était d'humeur galante. Anzoleto était le plus beau garçon qu'elle eût jamais vu. Elle ne put résister à ses mielleuses paroles, et peu à peu, après avoir goûté avec lui le plaisir de la vengeance, elle s'attacha à lui par les plaisirs de la possession. Huit jours après cette première entrevue, elle en était folle, et menaçait à tout moment de trahir le secret de leur intimité par des jalousies et des emportements terribles. Anzoleto, épris d'elle aussi d'une certaine façon (sans que son coeur pût réussir à être infidèle à Consuelo), était fort effrayé du trop rapide et trop complet succès de son entreprise. Cependant il se flattait de la dominer assez longtemps pour en venir à ses fins, c'est-à-dire pour l'empêcher de nuire à ses débuts et au succès de Consuelo. Il déployait avec elle une grande habileté, et possédait l'art d'exprimer le mensonge avec un air de vérité diabolique.

Il sut l'enchaîner, la persuader, et la réduire ; il vint à bout de lui faire croire que ce qu'il aimait par-dessus tout dans une femme c'était la générosité, la douceur et la droiture ; et il lui traça finement le rôle qu'elle avait à jouer devant le public avec Consuelo, si elle ne voulait être haïe et méprisée par lui-même.

Il sut être sévère avec tendresse ; et, masquant la menace sous la louange, il feignit de la prendre pour un ange de bonté. La pauvre Corilla avait joué tous les rôles dans son boudoir, excepté celui-là ; et celui-là, elle l'avait toujours mal joué sur la scène. Elle s'y soumit pourtant, dans la crainte de perdre des voluptés dont elle n'était pas encore rassasiée, et que, sous divers prétextes, Anzoleto sut lui ménager et lui rendre désirables. Il lui fit croire que le comte était toujours épris d'elle, malgré son dépit, et secrètement jaloux en se vantant du contraire.

«S'il venait à découvrir le bonheur que je goûte près de toi, lui disait-il, c'en serait fait de mes débuts et peut-être de mon avenir : car je vois à son refroidissement, depuis le jour où tu as eu l'imprudence de trahir mon amour pour toi, qu'il me poursuivrait éternellement de sa haine s'il savait que je t'ai consolée.»

Cela était peu vraisemblable, au point où en étaient les choses ; le comte eût été charmé de savoir Anzoleto infidèle à sa fiancée. Mais la vanité de Corilla aimait à se laisser abuser. Elle crut aussi n'avoir rien à craindre des sentiments d'Anzoleto pour la débutante.

Lorsqu'il se justifiait sur ce point, et jurait par tous les dieux n'avoir été jamais que le frère de cette jeune fille, comme il disait matériellement la vérité, il y avait tant d'assurance dans ses dénégations que la jalousie de Corilla était vaincue. Enfin le grand jour approchait, et la cabale qu'elle avait préparée était anéantie. Pour son compte, elle travaillait désormais en sens contraire, persuadée que la timide et inexpérimentée Consuelo tomberait d'elle-même, et qu'Anzoleto lui saurait un gré infini de n'y avoir pas contribué. En outre, il avait déjà eu le talent de la brouiller avec ses plus fermes champions, en feignant d'être jaloux de leurs assiduités, et en la forçant à les éconduire un peu brusquement.

Tandis qu'il travaillait ainsi dans l'ombre à déjouer les espérances de la femme qu'il pressait chaque nuit dans ses bras, le rusé Vénitien jouait un autre rôle avec le comte et Consuelo. Il se vantait à eux d'avoir désarmé par d'adroites démarches, des visites intéressées, et des mensonges effrontés, la redoutable ennemie de leur triomphe. Le comte, frivole et un peu commère, s'amusait infiniment des contes de son protégé. Son amour-propre triomphait des regrets que celui-ci attribuait à la Corilla par rapport à leur rupture, et il poussait ce jeune homme à de lâches perfidies avec cette légèreté cruelle qu'on porte dans les relations du théâtre et la galanterie. Consuelo s'en étonnait et s'en affligeait :

«Tu ferais mieux, lui disait-elle, de travailler ta voie et d'étudier ton rôle. Tu crois avoir fait beaucoup en désarmant l'ennemi. Mais une note bien épurée, une inflexion bien sentie, feraient beaucoup plus sur le public impartial que le silence des envieux. C'est à ce public seul qu'il faudrait songer, et je vois avec chagrin que tu n'y songes nullement.

-Sois donc tranquille, chère Consuelita, lui répondait-il. Ton erreur est de croire à un public à la fois impartial et éclairé. Les gens qui s'y connaissent ne sont presque jamais de bonne foi, et ceux qui sont de bonne foi s'y connaissent si peu qu'il suffit d'un peu d'audace pour les éblouir et les entraîner.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XVII.

XVII.

La jalousie d'Anzoleto à l'égard du comte s'était endormie au milieu des distractions que lui donnaient la soif du succès et les ardeurs de la Corilla. Heureusement Consuelo n'avait pas besoin d'un défenseur plus moral et plus vigilant.

Préservée par sa propre innocence, elle échappait encore aux hardiesses de Zustiniani et le tenait à distance, précisément par le peu de souci qu'elle en prenait. Au bout de quinze jours, ce roué Vénitien avait reconnu qu'elle n'avait point encore les passions mondaines qui mènent à la corruption, et il n'épargnait rien pour les faire éclore. Mais comme, à cet égard même, il n'était pas plus avancé que le premier jour, il ne voulait point ruiner ses espérances par trop d'empressement. Si Anzoleto l'eût contrarié par sa surveillance, peut-être le dépit l'eût-il poussé à brusquer les choses ; mais Anzoleto lui laissait le champ libre, Consuelo ne se méfiait de rien : tout ce qu'il avait à faire, c'était de se rendre agréable, en attendant qu'il devînt nécessaire. Il n'y avait donc sorte de prévenances délicates, de galanteries raffinées, dont il ne s'ingéniât pour plaire. Consuelo recevait toutes ces idolâtries en s'obstinant à les mettre sur le compte des moeurs élégantes et libérales du patriciat, du dilettantisme passionné et de la bonté naturelle de son protecteur.

Elle éprouvait pour lui une amitié vraie, une sainte reconnaissance ; et lui, heureux et inquiet de cet abandon d'une âme pure, commençait à s'effrayer du sentiment qu'il inspirerait lorsqu'il voudrait rompre enfin la glace.

Tandis qu'il se livrait avec crainte, et non sans douceur à un sentiment tout nouveau pour lui (se consolant un peu de ses mécomptes par l'opinion où tout Venise était de son triomphe), la Corilla sentait s'opérer en elle aussi une sorte de transformation. Elle aimait sinon avec noblesse, du moins avec ardeur ; et son âme irritable et impérieuse pliait sous le joug de son jeune Adonis. C'était bien vraiment l'impudique Vénus éprise du chasseur superbe, et pour la première fois humble et craintive devant un mortel préféré. Elle se soumettait jusqu'à feindre des vertus qui n'étaient point en elle, et qu'elle n'affectait cependant point sans en ressentir une sorte d'attendrissement voluptueux et doux ; tant il est vrai que l'idolâtrie qu'on se retire à soi-même, pour la reporter sur un autre être, élève et ennoblit par instants les âmes les moins susceptibles de grandeur et de dévouement.

L'émotion qu'elle éprouvait réagissait sur son talent, et l'on remarquait au théâtre qu'elle jouait avec plus de naturel et de sensibilité les rôles pathétiques. Mais comme son caractère et l'essence même de sa nature étaient pour ainsi dire brisés, comme il fallait une crise intérieure violente et pénible pour opérer cette métamorphose, sa force physique succombait dans la lutte ; et chaque jour on s'apercevait avec surprise, les uns avec une joie maligne, les autres avec un effroi sérieux, de la perte de ses moyens. Sa voix s'éteignait à chaque instant. Les brillants caprices de son improvisation étaient trahis par une respiration courte et des intonations hasardées. Le déplaisir et la terreur qu'elle en ressentait achevaient de l'affaiblir ; et, à la représentation qui précéda les débuts de Consuelo, elle chanta tellement faux et manqua tant de passages éclatants, que ses amis l'applaudirent faiblement et furent bientôt réduits au silence de la consternation par les murmures des opposants.

Enfin ce grand jour arriva, et la salle fut si remplie qu'on y pouvait à peine respirer. Corilla, vêtue de noir, pâle, émue, plus morte que vive, partagée entre la crainte de voir tomber son amant et celle de voir triompher sa rivale, alla s'asseoir au fond de sa petite loge obscure sur lé théâtre. Tout le ban et l'arrière-ban des aristocraties et des beautés de Venise vinrent étaler les fleurs et les pierreries en un triple hémicycle étincelant. Les hommes charmants encombraient les coulisses et, comme c'était alors l'usage, une partie du théâtre.

La dogaresse se montra à l'avant-scène avec tous les grands dignitaires de la république. Le Porpora dirigea l'orchestre en personne, et le comte Zustiniani attendit à la porte de la loge de Consuelo qu'elle eût achevé sa toilette, tandis qu'Anzoleto, paré en guerrier antique avec toute la coquetterie bizarre de l'époque, s'évanouissait dans la coulisse et avalait un grand verre de vin de Chypre pour se remettre sur ses jambes.

L'opéra n'était ni d'un classique ni d'un novateur, ni d'un ancien sévère ni d'un moderne audacieux. C'était l'oeuvre inconnue d'un étranger. Pour échapper aux cabales que son propre nom, ou tout autre nom célèbre, n'eût pas manqué de soulever chez les compositeurs rivaux, le Porpora désirant, avant tout, le succès de son élève, avait proposé et mis à l'étude la partition d'Ipermnestre, début lyrique d'un jeune Allemand qui n'avait encore en Italie, et nulle part au monde, ni ennemis, ni séides, et qui s'appelait tout simplement monsieur Christophe Gluck.

Lorsque Anzoleto parut sur la scène, un murmure d'admiration courut dans toute la salle. Le ténor auquel il succédait, admirable chanteur, qui avait eu le tort d'attendre pour prendre sa retraite que l'âge eût exténué sa voix et enlaidi son visage, était peu regretté d'un public ingrat ; et le beau sexe, qui écoute plus souvent avec les yeux qu'avec les oreilles, fut ravi de voir, à la place de ce gros homme bourgeonné, un garçon de vingt-quatre ans, frais comme une rose, blond comme Phébus, bâti comme si Phidias s'en fût mêlé, un vrai fils des lagunes : Bianco, crespo, é grassotto.

Il était trop ému pour bien chanter son premier air, mais sa voix magnifique, ses belles poses, quelques traits heureux et neufs suffirent pour lui conquérir l'engouement des femmes et des indigènes. Le débutant avait de grands moyens, de l'avenir : il fut applaudi à trois reprises et rappelé deux fois sur la scène après être rentré dans la coulisse, comme cela se pratique en Italie et à à Venise plus que partout ailleurs.

Ce succès lui rendit le courage ; et lorsqu'il reparut avec Ipermnestre, il n'avait plus peur. Mais tout l'effet de cette scène était pour Consuelo : on ne voyait, on n'écoutait plus qu'elle. On se disait : «La voilà ; oui, c'est elle ! Qui ? L'Espagnole ? Oui, la débutante, l'amante del Zustiniani.»

Consuelo entra gravement et froidement. Elle fit des yeux le tour de son public, reçut les salves d'applaudissements de ses protecteurs avec une révérence sans humilité et sans coquetterie, et entonna son récitatif d'une voix si ferme, avec un accent si grandiose, et une sécurité si victorieuse, qu'à la première phrase des cris d'admiration partirent dé tous les points de la salle.

«Ah ! le perfide s'est joué de moi,» s'écria la Corilla en lançant un regard terrible à Anzoleto, qui ne put s'empêcher en cet instant de lever les yeux vers elle avec un sourire mal déguisé.

Et elle se rejeta au fond de sa loge, en fondant en larmes.

Consuelo dit encore quelques phrases. On entendit la voix cassée du vieux Lotti qui disait dans son coin : «Amici miei, questo è un portento ! »

Elle chanta son grand air de début, et fut interrompue dix fois ; on cria bis ! on la rappela sept fois sur la scène ; il y eut des hurlements d'enthousiasme. Enfin la fureur du dilettantisme vénitien s'exhala dans toute sa fougue à la fois entraînante et ridicule.

«Qu'ont-ils donc à crier ainsi ? dit Consuelo en rentrant dans la coulisse pour en être arrachée aussitôt par les vociférations du parterre : on dirait qu'ils veulent me lapider.»

De ce moment on ne s'occupa plus que très secondairement d'Anzoleto.

On le traita bien, parce qu'on était en veine de satisfaction. Mais la froideur indulgente avec laquelle on laissa passer les endroits défectueux de son chant, sans le consoler immodérément à ceux où il s'en releva, lui prouva que si sa figure plaisait aux femmes, la majorité expansive et bruyante, le public masculin faisait bon marché de lui et réservait ses tempêtes d'exaltation pour la prima-donna.

Parmi tous ceux qui étaient venus avec des intentions hostiles, il n'y en eut pas un qui hasarda un murmure, et la vérité est qu'il n'y en eut pas trois qui résistèrent à l'entraînement et au besoin invincible d'applaudir la merveille du jour.

La partition eut le plus grand succès, quoiqu'elle ne fût point écoutée et que personne ne s'occupât de la musique en elle-même. C'était une musique tout italienne, gracieuse, modérément pathétique, et qui ne faisait point encore pressentir, dit-on, l'auteur d'Alceste et d'Orphée. Il n'y avait pas assez de beautés frappantes pour choquer l'auditoire.

Dès le premier entr'acte, le maestro allemand fut rappelé devant le rideau avec le débutant, la débutante, voire la Clorinda qui, grâce à la protection de Consuelo, avait nasillé le second rôle d'une voix pâteuse et avec un accent commun, mais dont les beaux bras avaient désarmé tout le monde : la Rosalba, qu'elle remplaçait, était fort maigre.

Au dernier entracte, Anzoleto, qui surveillait Corilla à la dérobée et qui s'était aperçu de son agitation croissante, jugea prudent d'aller la trouver dans sa loge pour prévenir quelque explosion.

Aussitôt qu'elle l'aperçut, elle se jeta sur lui comme une tigresse, et lui appliqua deux ou trois vigoureux soufflets, dont le dernier se termina d'une manière assez crochue pour faire couler quelques gouttes de sang et laisser une marque que le rouge et le blanc ne purent ensuite couvrir.

Le ténor outragé mit ordre à ces emportements par un grand coup de poing dans la poitrine, qui fit tomber la cantatrice à demi pâmée dans les bras de sa soeur Rosalba.

«Infâme, traître, buggiardo ! murmura-t-elle d'une voix étouffée ; ta Consuelo et toi ne périrez que de ma main.

-Si tu as le malheur de faire un pas, un geste, une inconvenance quelconque ce soir, je te poignarde à la face de Venise, répondit Anzoleto pâle et les dents serrées, en faisant briller devant ses yeux son couteau fidèle qu'il savait lancer avec toute la dextérité d'un homme des lagunes.

-Il le ferait comme il le dit, murmura la Rosalba épouvantée. Tais-toi ; allons-nous-en, nous sommes ici en danger de mort.

-Oui, vous y êtes, ne l'oubliez pas,» répondit Anzoleto ; et se retirant, il poussa la porte de la loge avec violence en les y enfermant à double tour.

Bien que cette scène tragi-comique se fût passée à la manière vénitienne dans un mezzo-voce mystérieux et rapide, en voyant le débutant traverser rapidement les coulisses pour regagner sa loge la joue cachée dans son mouchoir, on se douta de quelque mignonne bisbille. Et le perruquier, qui fut appelé à rajuster les boucles de la coiffure du prince grec et à replâtrer sa cicatrice, raconta à toute la bande des choristes et des comparses, qu'une chatte amoureuse avait joué des griffes sur la face du héros.

Ledit perruquier se connaissait à ces sortes de blessures, et n'était pas novice confident de pareilles aventures dé coulisse.

L'anecdote fit le tour de la scène, sauta, je ne sais comment, par-dessus la rampe, et alla se promener de l'orchestre aux balcons, et de là dans les loges, d'où elle redescendit, un peu grossie en chemin, jusque dans les profondeurs du parterre. On ignorait encore les relations d'Anzoleto avec Corilla ; mais quelques personnes l'avaient vu empressé en apparence auprès de la Clorinda, et le bruit général fut que la seconda-donna, jalouse de la prima-donna, venait de crever un oeil et de casser trois dents au plus beau des tenori.

Ce fut une désolation pour les uns (je devrais dire les unes), et un délicieux petit scandale pour la plupart. On se demandait si la représentation serait suspendue, si on verrait reparaître le vieux ténor Stefanini pour achever le rôle, un cahier à la main. La toile se releva, et tout fut oublié lorsqu'on vit revenir Consuelo aussi calme et aussi sublime qu'au commencement.

Quoique son rôle ne fût pas extrêmement tragique, elle le rendit tel par la puissance de son jeu et l'expression de son chant. Elle fit verser des larmes ; et quand le ténor reparut, sa mince égratignure n'excita qu'un sourire. Mais cet incident ridicule empêcha cependant son succès d'être aussi brillant qu'il eût pu l'être ; et tous les honneurs de la soirée demeurèrent à Consuelo, qui fut encore rappelée et applaudie à la fin avec frénésie.

Après le spectacle on alla souper au palais Zustiniani, et Anzoleto oublia la Corilla qu'il avait enfermée dans sa loge, et qui fut forcée d'en sortir avec effraction. Dans le tumulte qui suit dans l'intérieur du théâtre une représentation aussi brillante, on ne s'aperçut guère de sa retraite. Mais le lendemain cette porte brisée vint coïncider avec le coup de griffe reçu par Anzoleto, et c'est ainsi qu'on fut sur la voie de l'intrigue qu'il avait jusque là cachée si soigneusement.

A peine était-il assis au somptueux banquet que donnait le comte en l'honneur de Consuelo, et tandis que tous les abbés de la littérature vénitienne débitaient à la triomphatrice les sonnets et madrigaux improvisés de la veille, un valet glissa sous l'assiette d'Anzoleto un petit billet de la Corilla, qu'il lut à la dérobée, et qui était ainsi conçu :

«Si tu ne viens me trouver à l'instant même, je vais te chercher et faire un éclat, fusses-tu au bout du monde, fusses-tu dans les bras de ta Consuelo, trois fois maudite.»

Anzoleto feignit d'être pris d'une quinte de toux, et sortit pour écrire cette réponse au crayon sur un bout de papier réglé arraché dans l'antichambre à un cahier de musique :

«Viens si tu veux ; mon couteau est toujours prêt, et avec lui mon mépris et ma haine.»

Le despote savait bien qu'avec une nature comme celle à qui il avait affaire, la peur était le seul frein, la menace le seul expédient du moment. Mais, malgré lui, il fut sombre et distrait durant la fête ; et lorsqu'on se leva de table, il s'esquiva pour courir chez la Corilla.

Il trouva cette malheureuse fille dans un état digne de pitié. Aux convulsions avaient succédé des torrents de larmes ; elle était assise à sa fenêtre, échevelée, les yeux meurtris de sanglots ; et sa robe, qu'elle avait déchirée de rage, tombait en lambeaux sur sa poitrine haletante. Elle renvoya sa soeur et sa femme de chambre ; et, malgré elle, un éclair de joie ranima ses traits en se trouvant auprès de celui qu'elle avait craint de ne plus revoir. Mais Anzoleto la connaissait trop pour chercher à la consoler. Il savait bien qu'au premier témoignage de pitié ou de repentir, il verrait sa fureur se réveiller et abuser de la vengeance. Il prit le parti de persévérer dans son rôle de dureté inflexible ; et bien qu'il fût touché de son désespoir, il l'accabla des plus cruels reproches, et lui déclara qu'il venait lui faire d'éternels adieux. Il l'amena à se jeter à ses pieds, à se traîner sur ses genoux jusqu'à la porte et à implorer son pardon dans l'angoisse d'une mortelle douleur. Quand il l'eut ainsi brisée et anéantie, il feignit de se laisser attendrir ; et tout éperdu d'orgueil et de je ne sais quelle émotion fougueuse, en voyant cette femme si belle et si fière se rouler devant lui dans la poussière comme une Madeleine pénitente, il céda à ses transports et la plongea dans de nouvelles ivresses. Mais en se familiarisant avec cette lionne domptée, il n'oublia pas un instant que c'était une bête féroce, et garda jusqu'au bout l'attitude d'un maître offensé qui pardonne.

L'aube commençait à poindre lorsque cette femme, enivrée et avilie, appuyant son bras de marbre sur le balcon humide du froid matinal et ensevelissant sa face pâle sous ses longs cheveux noirs, se mit à se plaindre d'une voix douce et caressante des tortures que son amour lui faisait éprouver.

«Eh bien, oui, lui dit-elle, je suis jalouse, et si tu le veux absolument, je suis pis que cela, je suis envieuse. Je ne puis voir ma gloire de dix années éclipsée en un instant par une puissance nouvelle qui s'élève et devant laquelle une foule oublieuse et cruelle m'immole sans ménagement et sans regret. Quand tu auras connu les transports du triomphe et les humiliations de la décadence, tu ne seras plus si exigeant et si austère envers toi-même que tu l'es aujourd'hui envers moi. Je suis encore puissante, dis-tu ; comblée de vanités, de succès, de richesses, et d'espérances superbes, je vais voir de nouvelles contrées, subjuguer de nouveaux amants, charmer un peuple nouveau. Quand tout cela serait vrai, crois-tu que quelque chose au monde puisse me consoler d'avoir été abandonnée de tous mes amis, chassée de mon trône, et d'y voir monter devant moi une autre idole ?

Et cette honte, la première de ma vie, la seule dans toute ma carrière, elle m'est infligée sous tes yeux ; que dis-je ! elle m'est infligée par toi ; elle est l'ouvrage de mon amant, du premier homme que j'aie aimé lâchement, éperdument ! Tu dis encore que je suis fausse et méchante, que j'ai affecté devant toi une grandeur hypocrite, une générosité menteuse ; c'est toi qui l'as voulu ainsi, Anzoleto. J'étais offensée, tu m'as prescrit de paraître tranquille, et je me suis tenue tranquille ; j'étais méfiante, tu m'as commandé de te croire sincère, et j'ai cru en toi ; j'avais la rage et la mort dans l'âme, tu m'as dit de sourire, et j'ai souri ; j'étais furieuse et désespérée, tu m'as ordonné de garder le silence, et je me suis tue.

Que pouvais-je faire de plus que de m'imposer un caractère qui n'était pas le mien, et de me parer d'un courage qui m'est impossible ? Et quand ce courage m'abandonne, quand ce supplice devient intolérable, quand je deviens folle et que mes tortures devraient briser ton coeur, tu me foules aux pieds, et tu veux m'abandonner mourante dans la fange où tu m'as plongée ! Anzoleto, vous avez un coeur de bronze, et moi je suis aussi peu de chose que le sable des grèves qui se laisse tourmenter et emporter par le flot rongeur.

Ah ! gronde-moi, frappe-moi, outrage-moi, puisque c'est le besoin de ta force ; mais plains-moi du moins au fond de ton âme ; et à la mauvaise opinion que tu as de moi, juge de l'immensité de mon amour, puisque je souffre tout cela et demande à le souffrir encore.

«Mais écoute, mon ami, lui dit-elle avec plus de douceur et en l'enlaçant dans ses bras : ce que tu m'as fait souffrir n'est rien auprès de ce que j'éprouve en songeant à ton avenir et à ton propre bonheur. Tu es perdu, Anzoleto, cher Anzoleto ! perdu sans retour. Tu ne le sais pas, tu ne t'en doutes pas, et moi je le vois, et je me dis : «Si du moins j'avais été sacrifiée à son ambition si ma chute servait à édifier son triomphe ! Mais non ! elle n'a servi qu'à sa perte, et je suis l'instrument d'une rivale qui met son pied sur nos deux têtes.»

-Que veux-tu dire, insensée ? reprit Anzoleto ; je ne te comprends pas.

-Tu devrais me comprendre pourtant ! tu devrais comprendre du moins ce qui s'est passé ce soir. Tu n'as donc pas vu la froideur du public succéder à l'enthousiasme que ton premier air avait excité, après qu'elle a eu chanté, hélas ! comme elle chantera toujours, mieux que moi, mieux que tout le monde, et faut-il te le dire ? mieux que toi, mille fois, mon cher Anzoleto. Ah ! tu ne vois pas que cette femme t'écrasera, et que déjà elle t'a écrasé en naissant ? Tu ne vois pas que ta beauté est éclipsée par sa laideur ; car elle est laide, je le soutiens ; mais je sais aussi que les laides qui plaisent allument de plus furieuses passions et de plus violents engouements chez les hommes que les plus parfaites beautés de la terre. Tu ne vois pas qu'on l'idolâtre et que partout où tu seras auprès d'elle, tu seras effacé et passeras inaperçu ?

Tu ne sais pas que pour se développer et pour prendre son essor, le talent du théâtre a besoin de louanges et de succès, comme l'enfant qui vient au monde a besoin d'air pour vivre et pour grandir ; que la moindre rivalité absorbe une partie de la vie que l'artiste aspire, et qu'une rivalité redoutable, c'est le vide qui se fait autour de nous, c'est la mort qui pénètre dans notre âme ! Tu le vois bien par mon triste exemple : la seule appréhension de cette rivale que je ne connaissais pas, et que tu voulais m'empêcher de craindre, a suffi pour me paralyser depuis un mois ; et plus j'approchais du jour de son triomphe, plus ma voix s'éteignait, plus je me sentais dépérir. Et je croyais à peine à ce triomphe possible ! Que sera-ce donc maintenant que je l'ai vu certain, éclatant, inattaquable ? Sais-tu bien que je ne peux plus reparaître à Venise, et peut-être en Italie sur aucun théâtre, parce que je serais démoralisée, tremblante, frappée d'impuissance ? Et qui sait où ce souvenir ne m'atteindra pas, où le nom et la présence de cette rivale victorieuse ne viendront pas me poursuivre et me mettre en fuite ? Ah ! moi, je suis perdue ; mais tu l'es aussi, Anzoleto. Tu es mort avant d'avoir vécu ; et si j'étais aussi méchante que tu le dis, je m'en réjouirais, je te pousserais à ta perte, et je serais vengée ; au lieu que je te le dis avec désespoir : si tu reparais une seule fois auprès d'elle à Venise, tu n'as plus d'avenir à Venise ; si tu la suis dans ses voyages, la honte et le néant voyageront avec toi. Si, vivant de ses recettes, partageant son opulence, et t'abritant sous sa renommée, tu traînes à ses côtés une existence pâle et misérable, sais-tu quel sera ton titre auprès du public ? Quel est, dira-t-on en te voyant, ce beau jeune homme qu'on aperçoit derrière elle ? Rien, répondra-t-on ; moins que rien : c'est le mari ou l'amant de la divine cantatrice.»

Anzoleto devint sombre comme les nuées orageuses qui montaient à l'orient du ciel. «Tu es une folle, chère Corilla, répondit-il ; la Consuelo n'est pas aussi redoutable pour toi que tu te l'es représentée aujourd'hui dans ton imagination malade. Quant à moi, je te l'ai dit, je ne suis pas son amant, je ne serai sûrement jamais son mari, et je ne vivrai pas comme un oiseau chétif sous l'ombre de ses larges ailes. Laisse-la prendre son vol. Il y a dans le ciel de l'air et de l'espace pour tous ceux qu'un essor puissant enlève de terre. Tiens, regarde ce passereau ; ne vole-t-il pas aussi bien sur le canal que le plus lourd goëland sur la mer ? Allons ! trêve à ces rêveries ! le jour me chasse de tes bras. A demain. Si tu veux que je revienne, reprends cette douceur et cette patience qui m'avaient charmé, et qui vont mieux à ta beauté que les cris et les emportements de la jalousie.»

Anzoleto, absorbé pourtant dans de noires pensées, se retira chez lui, et ce ne fut que couché et prêt à s'endormir, qu'il se demanda qui avait dû accompagner Consuelo au sortir du palais Zustiniani pour la ramener chez elle. C'était un soin qu'il n'avait jamais laissé prendre à personne.

«Après tout, se dit-il en donnant de grands coups de poing à son oreiller pour l'arranger sous sa tête, si la destinée veut que le comte en vienne à ses fins, autant vaut pour moi que cela arrive plus tôt que plus tard ! »

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XVIII.

XVIII.

Lorsque Anzoleto s'éveilla, il sentit se réveiller aussi la jalousie que lui avait inspirée le comte Zustiniani. Mille sentiments contraires se partageaient son âme. D'abord cette autre jalousie que la Corilla avait éveillée en lui pour le génie et le succès de Consuelo. Celle-là s'enfonçait plus avant dans son sein, à mesure qu'il comparait le triomphe de sa fiancée à ce que, dans son ambition trompée, il appelait sa propre chute. Ensuite l'humiliation d'être supplanté peut-être dans la réalité, comme il l'était déjà dans l'opinion, auprès de cette femme désormais célèbre et toute-puissante dont il était si flatté la veille d'être l'unique et souverain amour. Ces deux jalousies se disputaient dans sa pensée, et il ne savait à laquelle se livrer pour éteindre l'autre. Il avait à choisir entre deux partis : ou d'éloigner Consuelo du comte et de Venise, et de chercher avec elle fortune ailleurs, ou de l'abandonner à son rival, et d'aller au loin tenter seul les chances d'un succès qu'elle ne viendrait plus contre-balancer. Dans cette incertitude de plus en plus poignante, au lieu d'aller reprendre du calme auprès de sa véritable amie, il se lança de nouveau dans l'orage en retournant chez la Corilla. Elle attisa le feu en lui démontrant, avec plus de force que la veille, tout le désavantage de sa position.

«Nul n'est prophète en son pays, lui dit-elle ; et c'est déjà un mauvais milieu pour toi que la ville où tu es né, où l'on t'a vu courir en haillons sur la place publique, où chacun peut se dire (et Dieu sait que les nobles aiment à se vanter de leurs bienfaits, même imaginaires, envers les artistes) : «C'est moi qui l'ai protégé ; je me suis aperçu le premier de son talent ; c'est moi qui l'ai recommandé à celui-ci, c'est moi qui l'ai préféré à celui-là.» Tu as beaucoup trop vécu ici au grand air, mon pauvre Anzolo ; ta charmante figure avait frappé tous les passants avant qu'on sût qu'il y avait en toi de l'avenir. Le moyen d'éblouir des gens qui t'ont vu ramer sur leur gondole, pour gagner quelques sous, en leur chantant les strophes du Tasse, ou faire leurs commissions pour avoir de quoi souper ! Consuelo, laide et menant une vie retirée, est ici une merveille étrangère. Elle est Espagnole d'ailleurs, elle n'a pas l'accent vénitien. Sa prononciation belle, quoiqu'un peu singulière, leur plairait encore, quand même elle serait détestable : c'est quelque chose dont leurs oreilles ne sont pas rebattues. Ta beauté a été pour les trois quarts dans le petit succès que tu as eu au premier acte. Au dernier on y était déjà habitué.

-Dites aussi que la belle cicatrice que vous m'avez faite au-dessous de l'oeil, et que je ne devrais vous pardonner de ma vie, n'a pas peu contribué à m'enlever ce dernier, ce frivole avantage.

-Sérieux au contraire aux yeux des femmes, mais frivole à ceux des hommes. Avec les unes, tu régneras dans les salons ; sans les autres, tu succomberas au théâtre. Et comment veux-tu les occuper, quand c'est une femme qui te les dispute ? une femme qui subjugue non-seulement les dilettanti sérieux, mais qui enivre encore, par sa grâce et le prestige de son sexe, tous les hommes qui ne sont point connaisseurs en musique ! Ah ! que pour lutter avec moi, il a fallu de talent et de science à Stefanini, à Saverio, et à tous ceux qui ont paru avec moi sur la scène !

-A ce compte, chère Corilla, je courrais autant de risques en me montrant auprès de toi, que j'en cours auprès de la Consuelo. Si j'avais eu la fantaisie de te suivre en France, tu me donnerais là un bon avertissement.»

Ces mots échappés à Anzoleto furent un trait de lumière pour la Corilla.

Elle vit qu'elle avait frappé plus juste qu'elle ne s'en flattait encore ; car la pensée de quitter Venise s'était déjà formulée dans l'esprit de son amant.

Dès qu'elle conçut l'espoir de l'entraîner avec elle, elle n'épargna rien pour lui faire goûter ce projet. Elle s'abaissa elle-même tant qu'elle put, et elle se mit au-dessous de sa rivale avec une modestie sans bornes.

Elle se résigna même à dire qu'elle n'était ni assez grande cantatrice, ni assez belle pour allumer des passions dans le public. Et comme tout cela était plus vrai qu'elle ne le pensait en le disant, comme Anzoleto s'en apercevait de reste, et ne s'était jamais abusé sur l'immense supériorité de Consuelo, elle n'eut pas de peine à le lui persuader. Leur association et leur fuite furent donc à peu près résolues dans cette séance ; et Anzoleto y songeait sérieusement, bien qu'il se gardât toujours une porte de derrière pour échapper à cet engagement dans l'occasion. Corilla, voyant qu'il lui restait un fond d'incertitude, l'engagea fortement à continuer ses débuts, le flattant de l'espérance d'un meilleur sort pour les autres représentations ; mais bien certaine, au fond, que ces épreuves malheureuses le dégoûteraient complètement et de Venise et de Consuelo.

En sortant de chez sa maîtresse, il se rendit chez son amie. Un invincible besoin de la revoir l'y poussait impérieusement. C'était la première fois qu'il avait fini et commencé une journée sans recevoir son chaste baiser au front. Mais comme, après ce qui venait de se passer avec la Corilla, il eût rougi de sa versatilité, il essaya de se persuader qu'il allait chercher auprès d'elle la certitude de son infidélité, et le désabusement complet de son amour. Sans nul doute, se disait-il, le comte aura profité de l'occasion et du dépit causé par mon absence, et il est impossible qu'un libertin tel que lui se soit trouvé avec elle la nuit en tête-à-tête, sans que la pauvrette ait succombé.

Cette idée lui faisait pourtant venir une sueur froide au visage ; s'il s'y arrêtait, la certitude du remords et du désespoir de Consuelo brisait son âme, et il hâtait le pas, s'imaginant la trouver, noyée de larmes. Et puis une voix intérieure, plus forte que toutes les autres, lui disait qu'une chute aussi prompte et aussi honteuse était impossible à un être aussi pur et aussi noble ; et il ralentissait sa marche en songeant à lui-même, à l'odieux de sa conduite, à l'égoïsme de son ambition, aux mensonges et aux reproches dont il avait rempli sa vie et sa conscience. Il trouva Consuelo dans sa robe noire, devant sa table, aussi sereine et aussi sainte dans son attitude et dans son regard qu'il l'avait toujours vue. Elle courut à lui avec la même effusion qu'à l'ordinaire, et l'interrogea avec inquiétude, mais sans reproche et sans méfiance, sur l'emploi de ce temps passé loin d'elle.

«J'ai été souffrant, lui répondit-il avec l'abattement profond que lui causait son humiliation intérieure. Ce coup que je me suis donné à la tête contre un décor, et dont je t'ai montré la marque en te disant que ce n'était rien, m'a pourtant causé un si fort ébranlement au cerveau qu'il m'a fallu quitter le palais Zustiniani dans la crainte de m'y évanouir, et que j'ai eu besoin de garder le lit toute la matinée.

-O mon Dieu ! dit Consuelo en baisant la cicatrice faite par sa rivale ; tu as souffert, et tu souffres encore ?

-Non, ce repos m'a fait du bien. N'y songe plus, et dis-moi comment tu as fait pour revenir toute seule cette nuit ?

-Toute seule ? Oh ! non, le comte m'a ramenée dans sa gondole.

-Ah ! j'en étais sûr ! s'écria Anzoleto avec un accent étrange. Et sans doute ... il t'a dit de bien belles choses dans ce tête-à-tête ?

-Qu'eût-il pu me dire qu'il ne m'ait dit cent fois devant tout le monde ? Il me gâte, et me donnerait de la vanité si je n'étais en garde contre cette maladie. D'ailleurs, nous n'étions pas tête-à-tête ; mon bon maître a voulu m'accompagner aussi. Oh ! l'excellent ami !

-Quel maître ? que excellent ami ? dit Anzoleto rassuré et déjà préoccupé. -Eh ! le Porpora ! A quoi songes-tu donc ?

-Je songe, chère Consuelo, à ton triomphe d'hier soir ; et toi, y songes-tu ?

-Moins qu'au tien, je te jure !

-Le mien ! Ah ! ne me raille pas, ma belle amie ; le mien a été si pâle qu'il ressemblait beaucoup à une chute.»

Consuelo pâlit de surprise. Elle n'avait pas eu, malgré sa fermeté remarquable, tout le sang-froid nécessaire pour apprécier la différence des applaudissements qu'elle et son amant avaient recueillis. II y a dans ces sortes d'ovations un trouble auquel l'artiste le plus sage ne peut se dérober, et qui fait souvent illusion à quelques-uns, au point de leur faire prendre l'appui d'une cabale pour la clameur d'un succès.

Mais au lieu de s'exagérer l'amour de son public, Consuelo, presque effrayée d'un bruit si terrible, avait eu peine à le comprendre, et n'avait pas constaté la préférence qu'on lui avait donnée sur Anzoleto.

Elle le gronda naïvement de son exigence envers la fortune ; et voyant qu'elle ne pouvait ni le persuader ni vaincre sa tristesse, elle lui reprocha doucement d'être trop amoureux de la gloire, et d'attacher trop de prix à la faveur du monde.

«Je te l'ai toujours prédit, lui dit-elle, tu préfères les résultats de l'art à l'art lui-même.

Quand on a fait de son mieux, quand on sent qu'on a fait bien, il me semble qu'un peu plus ou un peu moins d'approbation n'ôte ni n'ajoute rien au contentement intérieur. Souviens-toi de ce que me disait le Porpora la première fois que j'ai chanté au palais Zustiniani : Quiconque se sent pénétré d'un amour vrai pour son art ne peut rien craindre ...

-Ton Porpora et toi, interrompit Anzoleto avec humeur, pouvez bien vous nourrir de ces belles maximes. Rien n'est si aisé que de philosopher sur les maux de la vie quand on n'en connaît que les biens. Le Porpora, quoique pauvre et contesté, a un nom illustre. Il a cueilli assez de lauriers pour que sa vieille tête puisse blanchir en paix sous leur ombre. Toi qui te sens invincible, tu es inaccessible à la peur. Tu t'élèves du premier bond au sommet de l'échelle, et tu reproches à ceux qui n'ont pas de jambes d'avoir le vertige. C'est peu charitable, Consuelo, et souverainement injuste. Et puis ton argument ne m'est pas applicable : tu dis que l'on doit mépriser l'assentiment du public quand on a le sien propre ; mais si je ne l'ai pas, ce témoignage intérieur d'avoir bien fait ?

Et ne vois-tu pas que je suis horriblement mécontent de moi-même ? N'as-tu pas vu que j'étais détestable ? N'as-tu pas entendu que j'ai chanté pitoyablement ?

-Non, car cela n'est pas. Tu n'as été ni au-dessus ni au-dessous de toi-même. L'émotion que tu éprouvais n'a presque rien ôté à tes moyens.

Elle s'est vite dissipée d'ailleurs, et les choses que tu sais bien, tu les a bien rendues.

-Et celles que je ne sais pas ? » dit Anzoleto en fixant sur elle ses grands yeux noirs creusés par la fatigue et le chagrin. Elle soupira et garda un instant le silence, puis elle lui dit en l'embrassant :

«Celles que tu ne sais pas, il faut les apprendre. Si tu avais voulu étudier sérieusement pendant les répétitions ... Te l'ai-je dit ? Mais ce n'est pas le moment de faire des reproches, c'est le moment au contraire de tout réparer. Voyons, prenons seulement deux heures par jour, et tu verras que nous triompherons vite de ce qui t'arrête.

-Sera-ce donc l'affaire d'un jour ?

-Ce sera l'affaire de quelques mois tout au plus.

-Et cependant je joue demain ! je continue à débuter devant un public qui me juge sur mes défauts beaucoup plus que sur mes qualités.

-Mais qui s'apercevra bien de tes progrès.

-Qui sait ?

S'il me prend en aversion !

-Il t'a prouvé le contraire.

-Oui ! tu trouves qu'il a été indulgent pour moi ?

-Eh bien, oui, il l'a été, mon ami. Là où tu as été faible, il a été bienveillant ; là où tu as été fort, il t'a rendu justice.

-Mais, en attendant, on va me faire en conséquence un engagement misérable.

-Le comte est magnifique en tout et n'épargne pas l'argent. D'ailleurs ne m'en offre-t-il pas plus qu'il ne nous en faut pour vivre tous deux dans l'opulence ?

-C'est cela ! je vivrais de ton succès !

-J'ai bien assez longtemps vécu de ta faveur.

-Ce n'est pas de l'argent qu'il s'agit. Qu'il m'engage à peu de frais, peu importe ; mais il m'engagera pour les seconds ou les troisièmes rôles.

-Il n'a pas d'autre primo-uomo sous la main. Il y a longtemps qu'il compte sur toi et ne songe qu'à toi. D'ailleurs il est tout porté pour toi. Tu disais qu'il serait contraire à notre mariage ! Loin de là, il semble le désirer, et me demande souvent quand je l'inviterai à ma noce.

-Ah ! vraiment ? C'est fort bien ! Grand merci, monsieur le comte !

-Que veux-tu dire ?

-Rien. Seulement, Consuelo, tu as eu grand tort de ne pas m'empêcher de débuter jusqu'à ce que mes défauts que tu connaissais si bien, se fussent corrigés dans de meilleures études. Car tu les connais, mes défauts, je le répète.

-Ai-je manqué de franchise ? ne t'ai-je pas averti souvent ? Mais tu m'as toujours dit que le public ne s'y connaissait pas ; et quand j'ai su quel succès tu avais remporté chez le comte la première fois que tu as chanté dans son salon, j'ai pensé que ...

-Que les gens du monde ne s'y connaissaient pas plus que le public vulgaire ?

-J'ai pensé que tes qualités frapperaient plus que tes défauts ; et il en a été ainsi, ce me semble, pour les uns comme pour l'autre.

-Au fait, pensa Anzoleto, elle dit vrai, et si je pouvais reculer mes débuts... Mais c'est courir le risque de voir appeler à ma place un ténor qui ne me la céderait plus. Voyons ! dit-il après avoir fait plusieurs tours dans la chambre, quels sont donc mes défauts ?

-Ceux que je t'ai dits souvent, trop de hardiesse et pas assez de préparation ; une énergie plus fiévreuse que sentie ; des effets dramatiques qui sont l'ouvrage de la volonté plus que ceux de l'attendrissement. Tu ne t'es pas pénétré de l'ensemble de ton rôle. Tu l'as appris par fragments. Tu n'y as vu qu'une succession de morceaux plus ou moins brillants. Tu n'en as saisi ni la gradation, ni le développement, ni le résumé. Pressé de montrer ta belle voix et l'habileté que tu as à certains égards, tu as donné ton dernier mot presque en entrant en scène. À la moindre occasion, tu as cherché un effet, et tous tes effets ont été semblables. À la fin du premier acte, on te connaissait, on te savait par coeur ; mais on ne savait pas que c'était tout, et on attendait quelque chose de prodigieux pour la fin.

Ce quelque chose n'était pas en toi. Ton émotion était épuisée, et ta voix n'avait plus la même fraîcheur. Tu l'as senti, tu as forcé l'une et l'autre ; on l'a senti aussi, et l'on est resté froid, à ta grande surprise, au moment où tu te croyais le plus pathétique. C'est qu'à ce moment-là on ne voyait pas l'artiste inspiré par la passion, mais l'acteur aux prises avec le succès.

-Et comment donc font les autres ? s'écria Anzoleto en frappant du pied.

Est-ce que je ne les ai pas entendus, tous ceux qu'on a applaudis à Venise depuis dix ans ? Est-ce que le vieux Stefanini ne criait pas quand la voix lui manquait ? Et cependant on l'applaudissait avec rage.

-II est vrai, et je n'ai pas compris que le public pût s'y tromper.

Sans doute on se souvenait du temps où il y avait eu en lui plus de puissance, et on ne voulait pas lui faire sentir le malheur de son âge.

-Et la Corilla, voyons, cette idole que tu renverses, est-ce qu'elle ne forçait pas les situations ? Est-ce-qu'elle ne faisait pas des efforts pénibles à voir et à entendre ? Est-ce qu'elle était passionnée tout de bon, quand on la portait aux nues ?

-C'est parce que j'ai trouvé ses moyens factices, ses effets détestables, son jeu comme son chant dépourvus de goût et de grandeur, que je me suis présentée si tranquillement sur la scène, persuadée comme toi que le public ne s'y connaissait pas beaucoup.

-Ah ! dit Anzoleto avec un profond soupir, tu mets le doigt sur ma plaie, pauvre Consuelo !

-Comment cela, mon bien-aimé ?

-Comment cela ? tu me le demandes ? Nous nous étions trompés, Consuelo.

Le public s'y connaît. Son coeur lui apprend ce que son ignorance lui voile. C'est un grand enfant qui a besoin d'amusement et d'émotion. Il se contente de ce qu'on lui donne ; mais qu'on lui montre quelque chose de mieux, et le voilà qui compare et qui comprend. La Corilla pouvait encore le charmer la semaine dernière, bien qu'elle chantât faux et manquât de respiration. Tu parais, et la Corilla est perdue ; elle est effacée, enterrée.

Qu'elle reparaisse, on la sifflera. Si j'avais débuté auprès d'elle, j'aurais eu un succès complet comme celui que j'ai eu chez le comte, la première fois que j'ai chanté après elle. Mais auprès de toi, j'ai été éclipsé. Il en devait être ainsi, et il en sera toujours ainsi. Le public avait le goût du clinquant. Il prenait des oripeaux pour des pierreries ; il en était ébloui. On lui montre un diamant fin, et déjà il ne comprend plus qu'on ait pu le tromper si grossièrement. Il ne peut plus souffrir les diamants faux, et il en fait justice. Voilà mon malheur, Consuelo : c'est d'avoir été produit, moi, verroterie de Venise, à côté d'une perle sortie du fond des mers.»

Consuelo ne comprit pas tout ce qu'il y avait d'amertume et de vérité dans ces réflexions. Elle les mit sur le compte de l'amour de son fiancé, et ne répondit à ce qu'elle prit pour de douces flatteries, que par des sourires et des caresses. Elle prétendit qu'il la surpasserait, le jour où il voudrait s'en donner la peine, et releva son courage en lui persuadant que rien n'était plus facile que de chanter comme elle.

Elle était de bonne foi en ceci, n'ayant jamais été arrêtée par aucune difficulté, et ne sachant pas que le travail même est le premier des obstacles, pour quiconque n'en a pas l'amour et la persévérance.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XIX.

XIX.

Encouragé par la franchise de Consuelo et la perfidie de Corilla qui le pressait de se faire entendre encore en public, Anzoleto se mit à travailler avec ardeur ; et à la seconde représentation d'Ipermnestre, il chanta beaucoup plus purement son premier acte. On lui en sut gré.

Mais, comme le succès de Consuelo grandit en proportion, il ne fut pas satisfait du sien, et commença à se sentir démoralisé par cette nouvelle constatation de son infériorité. Dès ce moment, tout prit à ses yeux un aspect sinistre. Il lui sembla qu'on ne l'écoutait pas, que les spectateurs placés près de lui murmuraient des réflexions humiliantes sur son compte, et que les amateurs bienveillants qui l'encourageaient dans les coulisses avaient l'air de le plaindre profondément. Tous leurs éloges eurent pour lui un double sens dont il s'appliqua le plus mauvais. La Corilla, qu'il alla consulter dans sa loge durant l'entr'acte, affecta de lui demander d'un air effrayé s'il n'était pas malade.

-Pourquoi ? lui dit-il avec impatience.

«Parce que ta voix est sourde aujourd'hui, et que tu sembles accablé !

Cher Anzoleto, reprends courage ; donne tes moyens qui sont paralysés par la crainte ou le découragement.

-N'ai-je pas bien dit mon premier air ?

-Pas à beaucoup près aussi bien que la première fois. J'en ai eu le coeur si serré que j'ai failli me trouver mal.

-Mais on m'a applaudi, pourtant ?

-Hélas ! ... n'importe : j'ai tort de t'ôter l'illusion. Continue ...

Seulement tâche de dérouiller ta voix.»

«Consuelo, pensa-t-il, a cru me donner un conseil. Elle agit d'instinct, et réussit pour son propre compte. Mais où aurait-elle pris l'expérience de m'enseigner à dominer ce public récalcitrant ? En suivant la direction qu'elle me donne, je perds mes avantages, et on ne me tient pas compte de l'amélioration de ma manière. Voyons ! revenons à mon audace première.

N'ai-je pas éprouvé, à mon début chez le comte, que je pouvais éblouir même ceux que je ne persuadais pas ? Le vieux Porpora ne m'a-t-il pas dit que j'avais les taches du génie ? Allons donc ! que ce public subisse mes taches et qu'il plie sous mon génie.»

Il se battit les flancs, fit des prodiges au second acte, et fut écouté avec surprise. Quelques-uns battirent des mains, d'autres imposèrent silence aux applaudissements. Le public en masse se demanda si cela était sublime ou détestable.

Encore un peu d'audace, et peut-être qu'Anzoleto l'emportait. Mais cet échec le troubla au point que sa tête s'égara, et qu'il manqua honteusement tout le reste de son rôle.

A la troisième représentation, il avait repris son courage, et, résolu d'aller à sa guise sans écouter les conseils de Consuelo ; il hasarda les plus étranges caprices, les bizarreries les plus impertinentes, honte ! deux ou trois sifflets interrompirent le silence qui accueillait ces tentatives désespérées. Le bon et généreux public fit taire les sifflets et se mit à battre des mains ; il n'y avait pas moyen de s'abuser sur cette bienveillance envers la personne et sur ce blâme envers l'artiste.

Anzoleto déchira son costume en rentrant dans sa loge, et, à peine la pièce finie, il courut s'enfermer avec la Corilla, en proie à une rage profonde et déterminé à fuir avec elle au bout de la terre.

Trois jours s'écoulèrent sans qu'il revît Consuelo.

Elle lui inspirait non pas de la haine, non pas du refroidissement (au fond de son âme bourrelée de remords, il la chérissait toujours et souffrait mortellement de ne pas la voir), mais une véritable terreur. Il sentait la domination de cet être qui l'écrasait en public de toute sa grandeur, et qui en secret reprenait à son gré possession de sa confiance et de sa volonté.

Dans son agitation il n'eut pas la force de cacher à la Corilla combien il était attaché à sa noble fiancée, et combien elle avait encore d'empire sur ses convictions.

La Corilla en conçut un dépit amer, qu'elle eut la force de dissimuler. Elle le plaignit, le confessa ; et quand elle sut le secret de sa jalousie, elle frappa un grand coup en faisant savoir sous main à Zustiniani sa propre intimité avec Anzoleto, pensant bien que le comte ne perdrait pas une si belle occasion d'en instruire l'objet de ses désirs, et de rendre à Anzoleto le retour impossible.

Surprise de voir un jour entier s'écouler dans la solitude de sa mansarde, Consuelo s'inquiéta. Et le lendemain d'un nouveau jour d'attente vaine et d'angoisse mortelle, à la nuit tombante, elle s'enveloppa d'une mante épaisse (car la cantatrice célèbre n'était plus garantie par son obscurité contre les méchants propos), et courut à la maison qu'occupait Anzoleto depuis quelques semaines, logement plus convenable que les précédents, et que le comte lui avait assigné dans une des nombreuses maisons qu'il possédait dans la ville. Elle ne l'y trouva point, et apprit qu'il y passait rarement la nuit.

Cette circonstance ne l'éclaira pas sur son infidélité. Elle connaissait ses habitudes de vagabondage poétique, et pensa que, ne pouvant s'habituer à ces somptueuses demeures, il retournait à quelqu'un de ses anciens gîtes.

Elle allait se hasarder à l'y chercher, lorsqu'en se retournant pour repasser la porte, elle se trouva face à face avec maître Porpora.

«Consuelo, lui dit-il à voix basse, il est inutile de me cacher tes traits ; je viens d'entendre ta voix, et ne puis m'y méprendre. Que viens-tu faire ici, à cette heure, ma pauvre enfant, et que cherches-tu dans cette maison ?

-J'y cherche mon fiancé, répondit Consuelo en s'attachant au bras de son vieux maître. Et je ne sais pas pourquoi je rougirais de l'avouer à mon meilleur ami. Je sais bien que vous blâmez mon attachement pour lui ; mais je ne saurais vous faire un mensonge. Je suis inquiète. Je n'ai pas vu Anzoleto depuis avant-hier au théâtre. Je le crois malade.

-Malade ? lui ! dit le professeur en haussant les épaules. Viens avec moi, pauvre fille ; il faut que nous causions ; et puisque tu prends enfin le parti de m'ouvrir ton coeur, il faut que je t'ouvre le mien aussi.

Donne-moi le bras, mous parlerons en marchant. Écoute, Consuelo ; et pénétre-toi bien de ce que je vais te dire. Tu ne peux pas, tu ne dois pas être la femme de ce jeune homme. Je te le défends, au nom du Dieu vivant qui m'a donné pour toi des entrailles de père.

-O mon maître, répondit-elle avec douleur, demandez-moi le sacrifice de ma vie, mais non celui de mon amour.

-Je ne le demande pas, je l'exige, répondit le Porpora avec fermeté.

Cet amant est maudit. Il fera ton tourment et ta honte si tu ne l'abjures à l'instant même.

-Cher maître, reprit-elle avec un sourire triste et caressant, vous m'avez dit cela bien souvent ; mais j'ai vainement essayé de vous obéir.

Vous haïssez ce pauvre enfant. Vous ne le connaissez pas, et je suis certaine que vous reviendrez de vos préventions.

-Consuelo, dit le maestro avec plus de force, je t'ai fait jusqu'ici d'assez vaines objections et de très-inutiles défenses, je le sais. Je t'ai parlé en artiste, et comme à une artiste ; je ne voyais non plus dans ton fiancé que l'artiste. Aujourd'hui, je te parle en homme, et je te parle d'un homme, et je te parle comme à une femme. Cette femme a mal placé son amour, cet homme en est indigne, et l'homme qui te le dit en est certain.

-O mon Dieu ! Anzoleto indigne de mon amour ! Lui, mon seul ami, mon protecteur, mon frère ! Ah ! vous ne savez pas comme il m'a aidée et comme il m'a respectée depuis que je suis au monde ! Il faut que je vous le dise.»

Et Consuelo raconta toute l'histoire de sa vie et de son amour, qui était une seule et même histoire.

Le Porpora en fut ému, mais non ébranlé.

«Dans tout ceci, dit-il, je ne vois que ton innocence, ta fidélité, ta vertu. Quant à lui, je vois bien le besoin qu'il a eu de ta société et de tes enseignements, auxquels, bien que tu en penses, je sais qu'il doit le peu qu'il sait et le peu qu'il vaut ; mais il n'en est pas moins vrai que cet amant si chaste et si pur n'est que le rebut de toutes les femmes perdues de Venise, qu'il apaise l'ardeur des feux que tu lui inspires dans les maisons de débauche, et qu'il ne songe qu'à t'exploiter, tandis qu'il assouvit ailleurs ses honteuses passions.

-Prenez garde à ce que vous dites, répondit Consuelo d'une voix étouffée ; j'ai coutume de croire en vous comme en Dieu, ô mon maître !

Mais en ce qui concerne Anzoleto, j'ai résolu de vous fermer mes oreilles et mon coeur ... Ah ! laissez-moi vous quitter, ajouta-t-elle en essayant de détacher son bras de celui du professeur, vous me donnez la mort.

-Je veux donner la mort à ta passion funeste, et par la vérité je veux te rendre à la vie, répondit-il en serrant le bras de l'enfant contre sa poitrine généreuse et indignée. Je sais que je suis rude, Consuelo. Je ne sais pas être autrement, et c'est à cause de cela que j'ai retardé, tant que je l'ai pu, le coup que je vais te porter. J'ai espéré que tu ouvrirais les yeux, que tu comprendrais ce qui se passe autour de toi.

Mais au lieu de t'éclairer par l'expérience, tu te lances en aveugle au milieu des abîmes. Je ne veux pas t'y laisser tomber ! moi ! Tu es le seul être que j'aie estimé depuis dix ans. Il ne faut pas que tu périsses, non, il ne le faut pas.

-Mais, mon ami, je ne suis pas en danger. Croyez-vous que je mente quand je vous jure, par tout ce qu'il y a de sacré, que j'ai respecté le serment fait au lit de mort de ma mère ? Anzoleto le respecte aussi. Je ne suis pas encore sa femme, je ne suis donc pas sa maîtresse.

-Mais qu'il dise un mot, et tu seras l'une et l'autre !

-Ma mère elle-même nous l'a fait promettre.

-Et tu venais cependant ce soir trouver cet homme qui ne veut pas et qui ne peut pas être ton mari ?

-Qui vous l'a dit ?

-La Corilla lui permettrait-elle jamais de ...

-La Corilla ? Qu'y a-t-il de commun entre lui et la Corilla ?

-Nous sommes à deux pas de la demeure de cette fille ... Tu cherchais ton fiancé ... allons l'y trouver. T'en sens-tu le courage ?

-Non ! non ! mille fois non ! répondit Consuelo en fléchissant dans sa marche et en s'appuyant contre la muraille. Laissez-moi la vie, mon maître ; ne me tuez pas avant que j'aie vécu. Je vous dis que vous me faites mourir. -Il faut que tu boives ce calice, reprit l'inexorable vieillard ; je fais ici le rôle du destin. N'ayant jamais fait que des ingrats et par conséquent des malheureux par ma tendresse et ma mansuétude, il faut que je dise la vérité à ceux que j'aime. C'est le seul bien que puisse opérer un coeur desséché par le malheur et pétrifié par la souffrance.

Je te plains, ma pauvre fille, de n'avoir pas un ami plus doux et plus humain pour te soutenir dans cette crise fatale. Mais tel que l'on m'a fait, il faut que j'agisse sur les autres et que j'éclaire par le rayonnement de la foudre, ne pouvant vivifier par la chaleur du soleil.

Ainsi donc, Consuelo, pas de faiblesse entre nous. Viens à ce palais. Je veux que tu surprennes ton amant dans les bras de l'impure Corilla.

Si tu ne peux marcher, je te traînerai ! Si tu tombes je te porterai ! Ah ! Le vieux Porpora est robuste encore, quand le feu de la colère divine brûle dans ses entrailles !

-Grâce ! grâce ! s'écria Consuelo plus pâle que la mort. Laissez-moi douter encore ... Donnez-moi encore un jour, un seul jour pour croire en lui ; je ne suis pas préparée à ce supplice ...

-Non, pas un jour, pas une heure, répondit-il d'un ton inflexible ; car cette heure qui s'écoule, je ne la retrouverai pas pour te mettre la vérité sous les yeux ; et ce jour que tu demandes, l'infâme en profiterait pour te remettre sous le joug du mensonge. Tu viendras avec moi ; je te l'ordonne, je le veux.

-Eh bien, oui ! j'irai, dit Consuelo en reprenant sa force par une violente réaction de l'amour. J'irai avec vous pour constater votre injustice et la foi de mon amant ; car vous vous trompez indignement, et vous voulez que je me trompe avec vous ! Allez donc, bourreau que vous êtes ! Je vous suis, et je ne vous crains pas.»

Le Porpora la prit au mot ; et, saisissant son bras dans sa main nerveuse, forte comme une pince de fer, il la conduisit dans la maison qu'il habitait, où, après lui avoir fait parcourir tous les corridors et monter tous les escaliers, il lui fit atteindre une terrasse supérieure, d'où l'on distinguait, au-dessus d'une maison plus basse, complètement inhabitée, le palais de la Corilla, sombre du bas en haut, à l'exception d'une seule fenêtre qui était éclairée et ouverte sur la façade noire et silencieuse de la maison déserte. Il semblait, de cette fenêtre, qu'on ne put être aperçu de nulle part ; car un balcon avancé empêchait que d'en bas on pût rien distinguer. De niveau, il n'y avait rien, et au-dessus seulement les combles de la maison qu'habitait le Porpora, et qui n'était pas tournée de façon à pouvoir plonger dans le palais de la cantatrice.

Mais la Corilla ignorait qu'à l'angle de ces combles il y avait un rebord festonné de plomb, une sorte de niche en plein air, où, derrière un large tuyau de cheminée, le maestro, par un caprice d'artiste, venait chaque soir regarder les étoiles, fuir ses semblables, et rêver à ses sujets sacrés ou dramatiques. Le hasard lui avait fait ainsi découvrir le mystère des amours d'Anzoleto, et Consuelo n'eut qu'à regarder dans la direction qu'il lui donnait, pour voir son amant auprès de sa rivale dans un voluptueux tête-à-tête.

Elle se détourna aussitôt ; et le Porpora qui, dans la crainte de quelque vertige de désespoir, la tenait avec une force surhumaine, la ramena à l'étage inférieur et la fit entrer dans son cabinet, dont il ferma la porte et la fenêtre pour ensevelir dans le mystère l'explosion qu'il prévoyait.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XX.

XX.

Mais il n'y eut point d'explosion. Consuelo resta muette et atterrée. Le Porpora lui adressa la parole. Elle ne répondit pas, et lui fit signe de ne pas l'interroger ; puis elle se leva, alla boire, à grands verres, toute une carafe d'eau glacée qui était sur le clavecin, fit quelques tours dans la chambre, et revint s'asseoir en face de son maître sans dire une parole.

Le vieillard austère ne comprit pas la profondeur de sa souffrance.

«Eh bien, lui dit-il, t'avais-je trompée ? Que penses-tu faire maintenant ? »

Un frisson douloureux ébranla la statue ; et après avoir passé la main sur son front : «Je pense ne rien faire, dit-elle, avant d'avoir compris ce qui m'arrive.

-Et que te reste-t-il à comprendre ?

-Tout ! car je ne comprends rien ; et vous me voyez occupée à chercher la cause de mon malheur, sans rien trouver qui me l'explique. Quel mal ai-je fait à Anzoleto pour qu'il ne m'aime plus ? Quelle faute ai-je commise qui m'ait rendue méprisable à ses yeux ? Vous ne pouvez pas me le dire, vous ! puisque moi qui lis dans ma propre conscience, je n'y vois rien qui me donne la clef de ce mystère. Oh ! c'est un prodige inconcevable ! Ma mère croyait à la puissance des philtres : cette Corilla serait-elle une magicienne ?

-Pauvre enfant ! dit le maestro ; il y a bien ici une magicienne, mais elle s'appelle Vanité ; il y a bien un poison, mais il s'appelle Envie. La Corilla a pu le verser ; mais ce n'est pas elle qui a pétri cette âme si propre à le recevoir. Le venin coulait déjà dans les veines impures d'Anzoleto. Une dose de plus l'a rendu traître, de fourbe qu'il était ; infidèle, d'ingrat qu'il a toujours été.

-Quelle vanité ? quelle envie ?

-La vanité de surpasser tous les autres, l'envie de te surpasser, la rage d'être surpassé par toi.

-Cela est-il croyable ? Un homme peut-il être jaloux des avantages d'une femme ? Un amant peut-il haïr le succès de son amante ? Il y a donc bien des choses que je ne sais pas, et que je ne puis pas comprendre !

-Tu ne les comprendras jamais ; mais tu les constateras à toute heure de ta vie. Tu sauras qu'un homme peut être jaloux des avantages d'une femme, quand cet homme est un artiste vaniteux ; et qu'un amant peut haïr les succès de son amante, quand le théâtre est le milieu où ils vivent.

C'est qu'un comédien n'est pas un homme, Consuelo ; c'est une femme. Il ne vit que de vanité maladive ; il ne songe qu'à satisfaire sa vanité ; il ne travaille que pour s'enivrer de vanité. La beauté d'une femme lui fait du tort. Le talent d'une femme efface ou conteste le sien. Une femme est son rival, ou plutôt il est la rivale d'une femme ; il a toutes les petitesses, tous les caprices, toutes les exigences, tous les ridicules d'une coquette. Voilà le caractère de la plupart des hommes de théâtre. Il y a de grandes exceptions ; elles sont si rares, elles sont si méritoires, qu'il faut se prosterner devant elles ; et leur faire plus d'honneur qu'aux docteurs les plus sages. Anzoleto n'est point une exception ; parmi les vaniteux, c'est un des plus vaniteux : voilà tout le secret de sa conduite.

-Mais quelle vengeance incompréhensible ! mais quels moyens pauvres et inefficaces ! En quoi la Corilla peut-elle le dédommager de ses mécomptes auprès du public ? S'il m'eut dit franchement sa souffrance ... (Ah ! il ne fallait qu'un mot pour cela ! ) je l'aurais comprise, peut-être ; du moins j'y aurais compati ; je me serais effacée pour lui faire place.

-Le propre des âmes envieuses est de haïr les gens en raison du bonheur qu'ils leur dérobent. Et le propre de l'amour, hélas ! n'est-il pas de détester, dans l'objet qu'on aime, les plaisirs qu'on ne lui procure pas ? Tandis que ton amant abhorre le public qui te comble de gloire, ne hais-tu pas la rivale qui l'enivre de plaisirs ?

-Vous dites là, mon maître, une chose profonde et à laquelle je veux réfléchir.

-C'est une chose vraie. En même temps qu'Anzoleto te hait pour ton bonheur sur la scène, tu le hais pour ses voluptés dans le boudoir de la Corilla.

-Cela n'est pas. Je ne saurais le haïr, et vous me faites comprendre qu'il serait lâche et honteux de haïr ma rivale. Reste donc ce plaisir dont elle l'enivre et auquel je ne puis songer sans frémir. Mais pourquoi ? je l'ignore. Si c'est un crime involontaire, Anzoleto n'est donc pas si coupable de haïr mon triomphe.

-Tu es prompte à interpréter les choses de manière à excuser sa conduite et ses sentiments. Non, Anzoleto n'est pas innocent et respectable comme toi dans sa souffrance. Il te trompe, il t'avilit, tandis que tu t'efforces de le réhabiliter. Au reste, ce n'est pas la haine et le ressentiment que j'ai voulu t'inspirer ; c'est le calme et l'indifférence. Le caractère de cet homme entraîne les actions de sa vie. Jamais tu ne le changeras. Prends ton parti, et songe à toi-même.

-A moi-même ! c'est-à-dire à moi seule ? à moi sans espoir et sans amour ?

-Songe à la musique, à l'art divin, Consuelo ; oserais-tu dire que tu ne l'aimes que pour Anzoleto ?

-J'ai aimé l'art pour lui-même aussi ; mais je n'avais jamais séparé dans ma pensée ces deux choses indivisibles : ma vie et celle d'Anzoleto.

Et je ne vois pas comment il restera quelque chose de moi pour aimer quelque chose, quand la moitié nécessaire de ma vie me sera enlevée.

-Anzoleto n'était pour toi qu'une idée, et cette idée te faisait vivre.

Tu la remplaceras par une idée plus grande, plus pure et plus vivifiante. Ton âme, ton génie, ton être enfin ne sera plus à la merci d'une forme fragile et trompeuse ; tu contempleras l'idéal sublime dépouillé de ce voile terrestre ; tu t'élanceras dans le ciel, et tu vivras d'un hymen sacré avec Dieu même.

-Voulez-vous dire que je me ferai religieuse, comme vous m'y avez engagée autrefois ?

-Non, ce serait borner l'exercice de tes facultés d'artiste à un seul genre, et tu dois les embrasser tous. Quoi que tu fasses et où que tu sois, au théâtre comme dans le cloître, tu peux être une sainte, une vierge céleste, la fiancée de l'idéal sacré.

-Ce que vous dites présente un sens sublime entouré de figures mystérieuses. Laissez-moi me retirer, mon maître. J'ai besoin de me recueillir et de me connaître.

-Tu as dit |e mot, Consuelo, tu as besoin de te connaître. Jusqu'ici tu t'es méconnue en livrant ton âme et ton avenir à un être inférieur à toi dans tous les sens. Tu as méconnu ta destinée, en ne voyant pas que tu es née sans égal, et par conséquent sans associé possible en ce monde.

Il te faut la solitude, la liberté absolue. Je ne te veux ni mari, ni amant, ni famille, ni passions, ni liens d'aucune sorte. C'est ainsi que j'ai toujours conçu ton existence et compris ta carrière. Le jour où tu te donneras à un mortel, tu perdras ta divinité. Ah ! si la Minotaure et la Mollendo, mes illustres élèves, mes puissantes créations, avaient voulu me croire, elles auraient vécu sans rivales sur la terre. Mais la femme est faible et curieuse ; la vanité l'aveugle, de vains désirs l'agitent, le caprice l'entraîne. Qu'ont-elles recueilli de leur inquiétude satisfaite ? des orages, de la fatigue, la perte ou l'altération de leur génie. Ne voudras-tu pas être plus qu'elles, Consuelo ? n'auras-tu pas une ambition supérieure à tous les faux biens de cette vie ? ne voudras-tu pas éteindre les vains besoins de ton coeur pour saisir la plus belle couronne qui ait jamais servi d'auréole au génie ? »

Le Porpora parla encore longtemps, mais avec une énergie et une éloquence que je ne saurais vous rendre. Consuelo l'écouta, la tête penchée et les yeux attachés à la terre. Quand il eut tout dit : «Mon maître, lui répondit-elle, vous êtes grand ; mais je ne le suis pas assez pour vous comprendre. Il me semble que vous outragez la nature humaine en proscrivant ses plus nobles passions. Il me semble que vous étouffez les instincts que Dieu même nous a donnés, pour faire une sorte de déification d'un égoïsme monstrueux et antihumain. Peut-être vous comprendrais-je mieux si j'étais plus chrétienne : je tâcherai de le devenir ; voilà ce que je puis vous promettre.»

Elle se retira tranquille en apparence, mais dévorée au fond de l'âme.

Le grand et sauvage artiste la reconduisit jusque chez elle, l'endoctrinant toujours, sans pouvoir la convaincre. Il lui fit du bien cependant, en ouvrant à sa pensée, un vaste champ de méditations profondes et sérieuses, au milieu desquelles le crime d'Anzoleto vint s'abîmer comme un fait particulier servant d'introduction douloureuse, mais solennelle, à des rêveries infinies. Elle passa de longues heures à prier, à pleurer et à réfléchir ; et puis elle s'endormit avec la conscience de sa vertu, et l'espérance en un Dieu initiateur et secourable. Le lendemain Porpora vint lui annoncer qu'il y aurait répétition d'Ipermnestre pour Stefanini, qui prenait le rôle d'Anzoleto. Ce dernier était malade, gardait le lit, et se plaignait d'une extinction de voix. Le premier mouvement de Consuelo fut de courir chez lui pour le soigner.

«Épargne-toi cette peine, lui dit le professeur ; il se porte à merveille ; le médecin du théâtre l'a constaté, et il ira ce soir chez la Corilla. Mais le comte Zustiniani, qui comprend fort bien ce que cela veut dire, et qui consent sans beaucoup de regrets à ce qu'il suspende ses débuts, a défendu au médecin de démasquer la feinte, et a prié le bon Stefanini de rentrer au théâtre pour quelques jours.

-Mais, mon Dieu, que compte donc faire Anzoleto ? Est-il découragé au point de quitter le théâtre ?

-Oui, le théâtre de San-Samuel. Il part dans un mois, pour la France avec la Corilla. Cela t'étonne ? Il fuit l'ombre que tu projettes sur lui. Il remet son sort dans les mains d'une femme moins redoutable, et qu'il trahira quand il n'aura plus besoin d'elle.»

La Consuelo pâlit et mit les deux mains sur son coeur prêt à se briser.

Peut-être s'était-elle flattée de ramener Anzoleto, en lui reprochant doucement sa faute ; et en lui offrant de suspendre ses propres débuts.

Cette nouvelle était un coup de poignard, et la pensée de ne plus revoir celui qu'elle avait tant aimé ne pouvait entrer dans son esprit : «Ah ! c'est un mauvais rêve, s'écria-t-elle ; il faut que j'aille le trouver et qu'il m'explique cette vision. Il ne peut pas suivre cette femme, ce serait sa perte.

Je ne peux pas, moi, l'y laisser courir ; je le retiendrai, je lui ferai comprendre ses véritables intérêts, s'il est vrai qu'il ne comprenne plus autre chose ... Venez avec moi, mon cher maître, ne l'abandonnons pas ainsi ...

-Je t'abandonnerais, moi, et pour toujours, s'écria le Porpora indigné, si tu commettais une pareille lâcheté. Implorer ce misérable, le disputer à une Corilla ? Ah ! sainte Cécile, méfie-toi de ton origine bohémienne, et songe à en étouffer les instincts aveugles et vagabonds.

Allons, suis-moi : on t'attend pour répéter. Tu auras, malgré toi, un certain plaisir ce soir à chanter avec un maître comme Stefanini. Tu verras un artiste savant, modeste et généreux.»

Il la traîna au théâtre, et là, pour la première fois, elle sentit l'horreur de cette vie d'artiste, enchaînée aux exigences du public, condamnée à étouffer ses sentiments et à refouler ses émotions pour obéir aux sentiments et flatter les émotions d'autrui. Cette répétition, ensuite la toilette, et la représentation du soir furent un supplice atroce. Anzoleto ne parut pas. Le surlendemain il fallait débuter dans un opéra-bouffe de Galuppi : Arcifanfano re de' matti. On avait choisi cette farce pour plaire à Stefanini, qui y était d'un comique excellent.

Il fallut que Consuelo s'évertuât à faire rire ceux qu'elle avait fait pleurer. Elle fut brillante, charmante, plaisante au dernier point avec la mort dans l'âme. Deux ou trois fois des sanglots remplirent sa poitrine et s'exhalèrent en une gaîté forcée, affreuse à voir pour qui l'eût comprise ! En rentrant dans sa loge elle tomba en convulsions. Le public voulait la revoir pour l'applaudir ; elle tarda, on fit un horrible vacarme ; on voulait casser les banquettes, escalader la rampe.

Stefanini vint la chercher à demi vêtue, les cheveux en désordre, pâle comme un spectre ; elle se laissa traîner sur la scène, et, accablée d'une pluie de fleurs, elle fut forcée de se baisser pour ramasser une couronne de laurier.

«Ah ! les bêtes féroces ! murmura-t-elle en rentrant dans la coulisse.

-Ma belle, lui dit le vieux chanteur qui lui donnait la main, tu es bien souffrante ; mais ces petites choses-là, ajouta-t-il en lui remettant une gerbe des fleurs qu'il avait ramassées pour elle, sont un spécifique merveilleux pour tous nos maux. Tu t'y habitueras, et un jour viendra où tu ne sentiras ton mal et ta fatigue que les jours où l'on oubliera de te couronner.

-Oh ! qu'ils sont vains et petits ! pensa la pauvre Consuelo.»

Rentrée dans sa loge, elle s'évanouit littéralement sur un lit de fleurs qu'on avait recueillies sur le théâtre et jetées pêle-mêle sur le sofa.

L'habilleuse sortit pour appeler un médecin. Le comte Zustiniani resta seul quelques instants auprès de sa belle cantatrice, pâle et brisée comme les jasmins qui jonchaient sa couche. En cet instant de trouble et d'enivrement, Zustiniani perdit la tête et céda à la folle inspiration de la ranimer par ses caresses. Mais son premier baiser fut odieux aux lèvres pures de Consuelo. Elle se ranima pour le repousser, comme si c'eût été la morsure d'un serpent.

«Ah ! loin de moi, dit-elle en s'agitant dans une sorte de délire, loin de moi l'amour et les caresses et les douces paroles ! Jamais d'amour ! jamais d'époux ! jamais d'amant ! jamais de famille ! Mon maître l'a dit ! la liberté, l'idéal, la solitude, la gloire ! ...»

Et elle fondit en larmes si déchirantes, que le comte effrayé se jeta à genoux auprès d'elle et s'efforça de la calmer. Mais il ne put rien dire de salutaire à cette âme blessée, et sa passion, arrivée en cet instant à son plus haut paroxysme, s'exprima en dépit de lui-même.

Il ne comprenait que trop le désespoir de l'amante trahie. Il fit parler l'enthousiasme de l'amant qui espère. Consuelo eut l'air de l'écouter, et retira machinalement sa main des siennes avec un sourire égaré que le comte prit pour un faible encouragement. Certains hommes, pleins de tact et de pénétration dans le monde, sont absurdes dans de pareilles entreprises. Le médecin arriva et administra un calmant à la mode qu'on appelait des gouttes. Consuelo fut ensuite enveloppée de sa mante et portée dans sa gondole. Le comte y entra avec elle, la soutenant dans ses bras et parlant toujours de son amour, voire avec une certaine éloquence qui lui semblait devoir porter la conviction. Au bout d'un quart d'heure, n'obtenant pas de réponse, il implora un mot, un regard.

«A quoi donc dois-je répondre ? lui dit Consuelo, sortant comme d'un rêve. Je n'ai rien entendu.»

Zustiniani, découragé d'abord, pensa que l'occasion ne pouvait revenir meilleure, et que cette âme brisée serait plus accessible en cet instant qu'après la réflexion et le conseil de la raison. Il parla donc encore et trouva le même silence, la même préoccupation, seulement une sorte d'empressement instinctif à repousser ses bras et ses lèvres qui ne se démentit pas, quoiqu'il n'y eût pas d'énergie pour la colère. Quand la gondole aborda, il essaya de retenir Consuelo encore un instant pour en obtenir une parole plus encourageante.

«Ah ! seigneur comte, lui répondit-elle avec une froide douceur, excusez l'état de faiblesse où je me trouve ; j'ai mal écouté, mais je comprends.

Oh ! oui, j'ai fort bien compris. Je vous demande la nuit pour réfléchir, pour me remettre du trouble où je suis. Demain, oui ... demain, je vous répondrai sans détour.

-Demain, chère Consuelo, oh ! c'est un siècle ; mais je me soumettrai si vous me permettez d'espérer que du moins votre amitié ...

-Oh ! oui ! oui ! il y a lieu d'espérer ! répondit Consuelo d'un ton étrange en posant les pieds sur la rive ; mais ne me suivez pas, dit-elle en faisant le geste impérieux de le repousser au fond de sa gondole.

Sans cela vous n'auriez pas sujet d'espérer.» La honte et l'indignation venaient de lui rendre la force ; mais une force nerveuse, fébrile, et qui s'exhala en un rire sardonique effrayant tandis qu'elle montait l'escalier.

«Vous êtes bien joyeuse, Consuelo ! lui dit dans l'obscurité une voix qui faillit la foudroyer. Je vous félicite de votre gaîté !

-Ah ! oui, répondit-elle en saisissant avec force le bras d'Anzoleto et en montant rapidement avec lui à sa chambre ; je te remercie, Anzoleto, tu as bien raison de me féliciter, je suis vraiment joyeuse ; oh ! tout à fait joyeuse ! »

Anzoleto, qui l'avait entendue, avait déjà allumé la lampe. Quand la clarté bleuâtre tomba sur leurs traits décomposés, ils se firent peur l'un à l'autre.

«Nous sommes bien heureux, n'est-ce pas, Anzoleto ? dit-elle d'une voix âpre, en contractant ses traits par un sourire qui fit couler sur ses joues un ruisseau de larmes. Que penses-tu de notre bonheur ?

-Je pense, Consuelo répondit-il avec un sourire amer et des yeux secs, que nous avons eu quelque peine à y souscrire, mais que nous finirons par nous y habituer.

-Tu m'as semblé fort bien habitué au boudoir de la Corilla.

-Et-moi, je te retrouve très-aguerrie avec la gondole de monsieur le comte.

-Monsieur le comte ? ... Tu savais donc, Anzoleto, que monsieur le comte voulait faire de moi sa maîtresse ?

-Et c'est pour ne pas te gêner, ma chère, que j'ai discrètement battu en retraite.

-Ah ! tu savais cela ? et c'est le moment que tu as choisi pour m'abandonner ?

-N'ai-je pas bien fait, et n'es-tu pas satisfaite de ton sort ? Le comte est un amant magnifique, et le pauvre débutant tombé n'eût pas pu lutter avec lui, je pense ?

-Le Porpora avait raison : vous êtes un homme infâme. Sortez d'ici ! Vous ne méritez pas que je me justifie, et il me semble que je serais souillée par un regret de vous. Sortez, vous dis-je ! Mais sachez auparavant que vous pouvez débuter à Venise et rentrer à San-Samuel avec la Corilla : jamais plus la fille de ma mère ne remettra les pieds sur ces ignobles tréteaux qu'on appelle le théâtre.

-La fille de votre mère la Zingara va donc faire la grande dame dans la villa de Zustiniani, aux bords de la Brenta ? Ce sera une belle existence, et je m'en réjouis !

-O ma mère ! » dit Consuelo en se retournant vers son lit, et en s'y jetant à genoux, la face enfoncée dans la couverture qui avait servi de linceul à la zingara.

Anzoleto fut effrayé et pénétré de ce mouvement énergique et de ces sanglots terribles qu'il entendait gronder dans la poitrine de Consuelo.

Le remords frappa un grand coup dans la sienne, et il s'approcha pour prendre son amie dans ses bras et la relever. Mais elle se releva d'elle-même, et le repoussant avec une force sauvage, elle le jeta à la porte en lui criant : «Hors de chez moi, hors de mon coeur, hors de mon souvenir ! A tout jamais, adieu ! adieu ! » Anzoleto était venu la trouver avec une pensée d'égoïsme atroce, et c'était pourtant la meilleure pensée qu'il eût pu concevoir. Il ne s'était pas senti la force de s'éloigner d'elle, et il avait trouvé un terme moyen pour tout concilier : c'était de lui dire qu'elle était menacée dans son honneur par les projets amoureux de Zustiniani, et de l'éloigner ainsi du théâtre. Il y avait, dans cette résolution, un hommage rendu à la pureté et à la fierté de Consuelo. Il la savait incapable de transiger avec une position équivoque, et d'accepter une protection qui la ferait rougir. Il y avait encore dans son âme coupable et corrompue une foi inébranlable dans l'innocence de cette jeune fille, qu'il comptait retrouver aussi chaste, aussi fidèle ; aussi dévouée qu'il l'avait laissée quelques jours auparavant. Mais comment concilier cette religion envers elle, avec le dessein arrêté de la tromper et de rester son fiancé, son ami, sans rompre avec la Corilla ? Il voulait faire rentrer cette dernière avec lui au théâtre, et ne pouvait songer à s'en détacher dans un moment où son succès allait dépendre d'elle entièrement. Ce plan audacieux et lâche était cependant formulé dans sa pensée, et il traitait Consuelo comme ces madones dont les femmes italiennes implorent la protection à l'heure du repentir, et dont elles voilent la face à l'heure du péché.

Quand il la vit si brillante et si folle en apparence au théâtre, dans son rôle bouffe, il commença à craindre d'avoir perdu trop de temps à mûrir son projet. Quand il la vit rentrer dans la gondole du comte, et approcher avec un éclat de rire convulsif, ne comprenant pas la détresse de cette âme en délire, il pensa qu'il venait trop tard, et le dépit s'empara de lui. Mais quand il la vit se relever de ses insultes et le chasser avec mépris, le respect lui revint avec la crainte, et il erra longtemps dans l'escalier et sur la rive attendant qu'elle le rappelât.

Il se hasarda même à frapper et à implorer son pardon à travers la porte. Mais un profond silence régna dans cette chambre, dont il ne devait plus jamais repasser le seuil avec Consuelo. Il se retira confus et dépité, se promettant de revenir le lendemain et se flattant d'être plus heureux. «Après tout, se disait-il, mon projet va réussir ; elle sait l'amour du comte ; la besogne est à moitié faite.»

Accablé de fatigue, il dormit longtemps ; et dans l'après-midi il se rendit chez la Corilla.

«Grande nouvelle ! s'écria-t-elle en lui tendant les bras : la Consuelo est partie !

-Partie ! et avec qui, grand Dieu ! et pour quel pays ?

-Pour Vienne, où le Porpora l'envoie, en attendant qu'il s'y rende lui-même. Elle nous a tous trompés, cette petite masque. Elle était engagée pour le théâtre de l'empereur, où le Porpora va faire représenter son nouvel opéra.

-Partie ! partie sans me dire un mot ! s'écria Anzoleto en courant vers la porte.

-Oh ! rien ne te servira de la chercher à Venise, dit la Corilla avec un rire méchant et un regard de triomphe. Elle s'est embarquée pour Palestrine au jour naissant ; elle est déjà loin en terre ferme.

Zustiniani, qui se croyait aimé et qui était joué, est furieux ; il est au lit avec la fièvre. Mais il m'a dépêché tout à l'heure le Porpora, pour me prier de chanter ce soir ; et Stefanini, qui est très-fatigué du théâtre et très impatient d'aller jouir dans son château des douceurs de la retraite, est fort désireux de te voir reprendre tes débuts. Ainsi songe à reparaître demain dans, Ipermnestre. Moi, je vais à la répétition : on m'attend. Tu peux, si tu ne me crois pas, aller faire un tour dans la ville, tu te convaincras de la vérité.

-Ah ! furie ! s'écria Anzoleto, tu l'emportes ! mais tu m'arraches la vie.»

Et il tomba évanoui sur le tapis de Perse de la courtisane.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXI.

XXI.

Le plus embarrassé de son rôle, lors de la fuite de Consuelo, ce fut le comte Zustiniani. Après avoir laissé dire et donné à penser à tout Venise que la merveilleuse débutante était sa maîtresse, comment expliquer d'une manière flatteuse pour son amour-propre qu'au premier mot de déclaration elle s'était soustraite brusquement et mystérieusement à ses désirs et à ses espérances ? Plusieurs personnes pensèrent que, jaloux de son trésor, il l'avait cachée dans une de ses maisons de campagne. Mais lorsqu'on entendit le Porpora dire avec cette austérité de franchise qui ne s'était jamais démentie, le parti qu'avait pris son élève d'aller l'attendre en Allemagne, il n'y eut plus qu'à chercher les motifs de cette étrange résolution.

Le comte affecta bien, pour donner le change, de ne montrer ni dépit ni surprise ; mais son chagrin perça malgré lui, et on cessa de lui attribuer cette bonne fortune dont on l'avait tant félicité. La majeure partie de la vérité devint claire pour tout le monde ; savoir : l'infidélité d'Anzoleto, la rivalité de Corilla, et le désespoir de la pauvre Espagnole, qu'on se prit à plaindre et à regretter vivement.

Le premier mouvement d'Anzoleto avait été de courir chez le Porpora ; mais celui-ci l'avait repoussé sévèrement :

«Cesse de m'interroger, jeune ambitieux sans coeur et sans-foi, lui avait répondu le maître indigné ; tu ne méritas jamais l'affection de cette noble fille, et tu ne sauras jamais de moi ce qu'elle est devenue.

Je mettrai tous mes soins à ce que tu ne retrouves pas sa trace, et j'espère que si le hasard te la fait rencontrer un jour, ton image sera effacée de son coeur et de sa mémoire autant que je le désire et que j'y travaille.»

De chez le Porpora, Anzoleto s'était rendu à la Corte-Minelli. Il avait trouvé la chambre de Consuelo déjà livrée à un nouvel occupant et tout encombrée des matériaux de son travail. C'était un ouvrier en verroterie, installé depuis longtemps dans la maison, et qui transportait là son atelier avec beaucoup de gaieté.

«Ah ! 'ah ! c'est toi mon garçon, dit-il au jeune ténor. Tu viens me voir dans mon nouveau logement ? J'y serai fort bien, et ma femme est toute joyeuse d'avoir de quoi loger tous ses enfants en bas. Que cherches-tu ?

Consuelina aurait-elle oublié quelque chose ici ? Cherche, mon enfant ; regarde. Cela ne me fâche point.

-Où a-t-on mis ses meubles ? dit Anzoleto tout troublé, et déchiré au fond du coeur de ne plus retrouver aucun vestige de Consuelo, dans ce lieu consacré aux plus pures jouissances de toute sa vie passée.

-Les meubles sont en bas, dans la cour. Elle en a fait cadeau à la mère Agathe ; elle a bien fait. La vieille est pauvre, et va se faire un peu d'argent avec cela. Oh ! la Consuelo a toujours eu un bon coeur. Elle n'a pas laissé un sou de dette dans la Corte ; et elle a fait un petit présent à tout le monde en s'en allant.

Elle n'a emporté que son crucifix. C'est drôle tout de même, ce départ, au milieu de la nuit et sans prévenir personne ! Maître Porpora est venu ici dès le matin arranger toutes ses affaires ; c'était comme l'exécution d'un testament.

Ça a fait de la peine à tous les voisins ; mais enfin on s'en console en pensant qu'elle va habiter sans doute un beau palais sur le Canalazzo, à présent qu'elle est riche et grande dame ! Moi, j'avais toujours dit qu'elle ferait fortune avec sa voix. Elle travaillait tant ! Et à quand la noce, Anzoleto ? J'espère que tu m'achèteras quelque chose pour faire de petits présents aux jeunes filles du quartier.

-Oui, oui ! répondit Anzoleto tout égaré.»

Il s'enfuit la mort dans l'âme, et vit dans la cour toutes les commères de l'endroit qui mettaient à l'enchère le lit et la table de Consuelo ; ce lit où il l'avait vue dormir, cette table où il l'avait vue travailler !

«O mon Dieu ! déjà plus rien d'elle ! » s'écria-t-il involontairement en se tordant les mains.

Il eut envie d'aller poignarder la Corilla.

Au bout de trois jours il remonta sur le théâtre avec la Corilla. Tous deux furent outrageusement sifflés, et on fut obligé de baisser le rideau sans pouvoir achever la pièce : Anzoleto était furieux, et la Corilla impassible.

«Voilà ce que me vaut ta protection,» lui dit-il d'un ton menaçant dès qu'il se retrouva seul avec elle. Là prima-donna lui répondit avec beaucoup de tranquillité :

«Tu t'affectes de peu, mon pauvre enfant ; on voit que tu ne connais guère le public et que tu n'as jamais affronté ses caprices. J'étais si bien préparée à l'échec de ce soir, que je ne m'étais pas donné la peine de repasser mon rôle : et si je ne t'ai pas annoncé ce qui devait arriver, c'est parce que je savais bien que tu n'aurais pas le courage d'entrer en scène avec la certitude d'être sifflé. Maintenant il faut que tu saches ce qui nous attend encore. La prochaine fois nous serons maltraités de plus belle. Trois, quatre, six, huit représentations peut-être, se passeront ainsi ; mais durant ces orages une opposition se manifestera en notre faveur. Fussions-nous les derniers cabotins du monde, l'esprit de contradiction et d'indépendance nous susciterait encore des partisans de plus en plus zélés. Il y a tant de gens qui croient se grandir en outrageant les autres, qu'il n'en manque pas qui croient se grandir aussi en les protégeant. Après une douzaine d'épreuves, durant lesquelles la salle sera un champ de bataille entre les sifflets et les applaudissements, les récalcitrants se fatigueront, les opiniâtres bouderont, et nous entrerons dans une nouvelle phase. La portion du public qui nous aura soutenus sans trop savoir pourquoi, nous écoutera assez froidement ; ce sera pour nous comme un nouveau début, et alors ; c'est à nous, vive Dieu ! de passionner cet auditoire, et de rester les maîtres. Je te prédis de grands succès pour ce moment-là, cher Anzoleto ; le charme qui pesait sur toi naguère sera dissipé. Tu respireras une atmosphère d'encouragements et de douces louanges qui te rendra ta puissance. Rappelle-toi l'effet que tu as produit chez Zustiniani la première fois que tu t'es fait entendre. Tu n'eus pas le temps de consolider ta conquête ; un astre plus brillant est venu trop tôt t'éclipser : mais cet astre s'est laissé retomber sous l'horizon, et tu dois te préparer à remonter avec moi dans l'empyrée.» Tout se passa ainsi que la Corilla l'avait prédit. A la vérité, on fit payer cher aux deux amants, pendant quelques jours, la perte que le public avait faite dans la personne de Consuelo. Mais leur constance à braver la tempête épuisa un courroux trop expansif pour être durable. Le comte encouragea les efforts de Corilla. Quant à Anzoleto, après avoir fait de vaines démarches pour attirer à Venise un primo-uomo dans une saison avancée, où tous les engagements étaient faits avec les principaux théâtres de l'Europe, le comte prit son parti, et l'accepta pour champion dans la lutte qui s'établissait entre le public et l'administration de son théâtre. Ce théâtre avait eu une vogue trop brillante pour la perdre avec tel ou tel sujet. Rien de semblable ne pouvait vaincre les habitudes consacrées. Toutes les loges étaient louées pour la saison. Les dames y tenaient leur salon et y causaient comme de coutume. Les vrais dilettanti boudèrent quelque temps ; ils étaient en trop petit nombre pour qu'on s'en aperçût. D'ailleurs ils finirent par s'ennuyer de leur rancune, et un beau soir la Corilla, ayant chanté avec feu, fut unanimement rappelée. Elle reparut, entraînant avec elle Anzoleto, qu'on ne redemandait pas, et qui semblait céder à une douce violence d'un air modeste et craintif. Il reçut sa part des applaudissements, et fut rappelé le lendemain. Enfin, avant qu'un mois se fût écoulé, Consuelo était oubliée, comme l'éclair qui traverse un ciel d'été. Corilla faisait fureur comme auparavant, et le méritait peut-être davantage ; car l'émulation lui avait donné plus d'entrain, et l'amour lui inspirait parfois une expression mieux sentie. Quant à Anzoleto, quoiqu'il n'eût point perdu ses défauts, il avait réussi à déployer ses incontestables qualités. On s'était habitué aux uns, et on admirait les autres. Sa personne charmante fascinait les femmes : on se l'arrachait dans les salons, d'autant plus que la jalousie de Corilla donnait plus de piquant aux coquetteries dont il était l'objet. La Clorinda aussi développait ses moyens au théâtre, c'est-à-dire sa lourde beauté et la nonchalance lascive d'une stupidité sans exemple, mais non sans attrait pour une certaine fraction des spectateurs. Zustiniani, pour se distraire d'un chagrin assez profond, en avait fait sa maîtresse, la couvrait de diamants, et la poussait aux premiers rôles, espérant la faire succéder dans cet emploi à la Corilla, qui s'était définitivement engagée avec Paris pour la saison suivante.

Corilla voyait sans dépit cette concurrence dont elle n'avait rien à craindre, ni dans le présent, ni dans l'avenir ; elle prenait même un méchant plaisir à faire ressortir cette incapacité froidement impudente qui ne reculait devant rien. Ces deux créatures vivaient donc en bonne intelligence, et gouvernaient souverainement l'administration. Elles mettaient à l'index toute partition sérieuse, et se vengeaient du Porpora en refusant ses opéras pour accepter et faire briller ses plus indignes rivaux. Elles s'entendaient pour nuire à tout ce qui leur déplaisait, pour protéger tout ce qui s'humiliait devant leur pouvoir.

Grâce à elles, on applaudit cette année-là à Venise les oeuvres de la décadence, et on oublia que la vraie, la grande musique y avait régné naguère.

Au milieu de son succès et de sa prospérité (car le comte lui avait fait un engagement assez avantageux), Anzoleto était accablé d'un profond dégoût, et succombait sous le poids d'un bonheur déplorable. C'était pitié de le voir se traîner aux répétitions, attaché au bras de la triomphante Corilla, pâle, languissant, beau comme un ange, ridicule de fatuité, ennuyé comme un homme qu'on adore, anéanti et débraillé sous les lauriers et les myrtes qu'il avait si aisément et si largement cueillis. Même aux représentations, lorsqu'il était en scène avec sa fougueuse amante, il cédait au besoin de protester contre elle par son attitude superbe et sa langueur impertinente. Lorsqu'elle le dévorait des yeux, il semblait, par ses regards, dire au public : N'allez pas croire que je réponde à tant d'amour.

Qui m'en délivrera, au contraire, me rendra un grand service.

Le fait est qu'Anzoleto, gâté et corrompu par la Corilla, tournait contre elle les instincts d'égoïsme et d'ingratitude qu'elle lui suggérait contre le monde entier. Il ne lui restait plus dans le coeur qu'un sentiment vrai et pur dans son essence : l'indestructible amour qu'en dépit de ses vices il nourrissait pour Consuelo. Il pouvait s'en distraire, grâce à sa légèreté naturelle ; mais il n'en pouvait pas guérir, et cet amour lui revenait comme un remords, comme une torture, au milieu de ses plus coupables égarements. Infidèle à la Corilla, adonné à mille intrigues galantes, un jour avec la Clorinda pour se venger en secret du comte, un autre avec quelque illustre beauté du grand monde, et le troisième avec la plus malpropre des comparses ; passant du boudoir mystérieux à l'orgie insolente, et des fureurs de la Corilla aux insouciantes débauches de la table, il semblait qu'il eût pris à tâche d'étouffer en lui tout souvenir du passé. Mais au milieu de ce désordre, un spectre semblait s'acharner à ses pas ; et de longs sanglots s'échappaient de sa poitrine, lorsqu'au milieu de la nuit, il passait en gondole, avec ses bruyants compagnons de plaisir, le long des sombres masures de la Corte-Minelli.

La Corilla, longtemps dominée par ses mauvais traitements, et portée, comme toutes les âmes viles, à n'aimer qu'en raison des mépris et des outrages qu'elle recevait, commençait pourtant elle-même à se lasser de cette passion funeste.

Elle s'était flattée de vaincre et d'enchaîner cette sauvage indépendance. Elle y avait travaillé avec acharnement, elle y avait tout sacrifié. Quand elle reconnut qu'elle n'y parviendrait jamais, elle commença à le haïr, et à chercher des distractions et des vengeances. Une nuit qu'Anzoleto errait en gondole dans Venise avec la Clorinda, il vit filer rapidement une autre gondole dont le fanal éteint annonçait quelque furtif rendez-vous. Il y fit peu d'attention ; mais la Clorinda, qui, dans sa frayeur d'être découverte, était toujours aux aguets, lui dit :

«Allons plus lentement. C'est la gondole du comte ; j'ai reconnu le gondolier.

-En ce cas, allons plus vite, répondit Anzoleto ; je veux le rejoindre, et savoir de quelle infidélité il paie la tienne cette nuit.

-Non, non, retournons ! s'écria Clorinda. Il a l'oeil si perçant ; et l'oreille si fine ! Gardons-nous bien de le troubler.

-Marche ! te dis-je, cria Anzoleto à son barcarolle ; je veux rejoindre cette barque que tu vois là devant nous.»

Ce fut, malgré la prière et la terreur de Clorinda, l'affaire d'un instant.

Les deux barques s'effleurèrent de nouveau, et Anzoleto entendit un éclat de rire mal étouffé partir de la gondole.

«A la bonne heure, dit-il, ceci est de bonne guerre : c'est la Corilla qui prend le frais avec monsieur le comte.»

En parlant ainsi, Anzoleto sauta sur l'avant de sa gondole, prit la rame des mains de son barcarolle, et suivant l'autre gondole avec rapidité, la rejoignit, l'effleura de nouveau, et, soit qu'il eût entendu son nom au milieu des éclats de rire de la Corilla, soit qu'un accès de démence se fût emparé de lui, il se mit à dire tout haut :

«Chère Clorinda, tu es sans contredit la plus belle et la plus aimée de toutes les femmes.

-J'en disais autant tout à l'heure à la Corilla, répondit aussitôt le comte en sortant de sa cabanette, et en s'avançant vers l'autre barque avec une grande aisance ; et maintenant que nos promenades sont terminées de part et d'autre, nous pourrions faire un échange, comme entre gens de bonne foi qui trafiquent de richesses équivalentes :

«Monsieur le comte rend justice à ma loyauté, répondit Anzoleto sur le même ton. Je vais, s'il veut bien le permettre, lui offrir mon bras pour qu'il puisse venir reprendre son bien où il le retrouve.»

Le comte avança le bras pour s'appuyer sur Anzoleto, dans je ne sais quelle intention railleuse et méprisante pour lui et leurs communes maîtresses. Mais le ténor, dévoré de haine, et transporté d'une rage profonde, s'élança de tout le poids de son corps sur la gondole du comte, et la fit chavirer en s'écriant d'une voix sauvage :

«Femme pour femme, monsieur le comte ; et gondole pour gondole ! »

Puis, abandonnant ses victimes à leur destinée, ainsi que la Clorinda à sa stupeur et aux conséquences de l'aventure, il gagna à la nage la rive opposée, prit sa course à travers les rues sombres et tortueuses, entra dans son logement, changea de vêtements en un clin d'oeil, emporta tout l'argent qu'il possédait, sortit, se jeta dans la première chaloupe qui mettait à la voile ; et, cinglant vers Trieste, il fit claquer ses doigts en signe de triomphe, en voyant les clochers et les dômes de Venise s'abaisser sous les flots aux premières clartés du matin.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXII.

XXII.

Dans la ramification occidentale des monts Carpathes qui sépare la Bohême de la Bavière, et qui prend dans ces contrées le nom de Boehmer-Wald (forêt de Bohême), s'élevait encore, il y a une centaine d'années, un vieux manoir très vaste, appelé, en vertu de je ne sais quelle tradition, le Château des Géants. Quoiqu'il eut de loin l'apparence d'une antique forteresse, ce n'était plus qu'une maison de plaisance, décorée à l'intérieur, dans le goût, déjà suranné à cette époque, mais toujours somptueux et noble, de Louis XIV. L'architecture féodale avait aussi subi d'heureuses modifications dans les parties de l'édifice occupées par les seigneurs de Rudolstadt, maîtres de ce riche domaine.

Cette famille, d'origine bohème, avait germanisé son nom en abjurant la Réforme à l'époque la plus tragique de la guerre de trente ans. Un noble et vaillant aïeul, protestant inflexible, avait été massacré sur la montagne voisine de son château par la soldatesque fanatique. Sa veuve, qui était de famille saxonne, sauva la fortune et la vie de ses jeunes enfants, en se proclamant catholique, et en confiant l'éducation des héritiers de Rudolstadt à des jésuites. Après deux générations, la Bohême étant muette et opprimée, la puissance autrichienne définitivement affermie, la gloire et les malheurs de la Réforme oubliés, du moins en apparence, les seigneurs de Rudolstadt pratiquaient doucement les vertus chrétiennes, professaient le dogme romain, et vivaient dans leurs terres avec une somptueuse simplicité, en bons aristocrates et en fidèles serviteurs de Marie-Thérèse. Ils avaient fait leurs preuves de bravoure autrefois au service de l'empereur Charles VI.

Mais on s'étonnait que le dernier de cette race illustre et vaillante, le jeune Albert, fils unique du comte Christian de Rudolstadt, n'eût point porté les armes dans la guerre de succession qui venait de finir, et qu'il fut arrivé à l'âge de trente ans sans avoir connu ni recherché d'autre grandeur que celle de sa naissance et de sa fortune. Cette conduite étrange avait inspiré à sa souveraine des soupçons de complicité avec ses ennemis. Mais le comte Christian, ayant eu l'honneur de recevoir l'impératrice dans son château, lui avait donné de la conduite de son fils des excuses dont elle avait paru satisfaite. De l'entretien de Marie-Thérèse avec le comte de Rudolstadt, rien n'avait transpiré. Un mystère étrange régnait dans le sanctuaire de cette famille dévote et bienfaisante, que, depuis dix ans, aucun voisin ne fréquentait assidûment ; qu'aucune affaire, aucun plaisir, aucune agitation politique ne faisait sortir de ses domaines ; qui payait largement, et sans murmurer, tous les subsides de la guerre, ne montrant aucune agitation au milieu des dangers et des malheurs publics ; qui, enfin, ne semblait plus vivre de la même vie que les autres nobles, et de laquelle on se méfiait, bien qu'on n'eût jamais eu à enregistrer de ses faits extérieurs que de bonnes actions et de nobles procédés. Ne sachant à quoi attribuer cette vie froide et retirée, on accusait les Rudolstadt, tantôt de misanthropie, tantôt d'avarice. Mais comme, à chaque instant, leur conduite donnait un démenti à ces imputations, on était réduit à leur reprocher simplement trop d'apathie et de nonchalance.

On disait que le comte Christian n'avait pas voulu exposer les jours de son fils unique, dernier héritier de son nom, dans ces guerres désastreuses, et que l'impératrice avait accepté, en échange de ses services militaires, une somme d'argent assez forte pour équiper un régiment de hussards. Les nobles dames qui avaient des filles à marier disaient que le comte avait fort bien agi ; mais lorsqu'elles apprirent la résolution que semblait manifester Christian de marier son fils dans sa propre famille, en lui faisant épouser la fille du baron Frédérick, son frère ; quand elles surent que la jeune baronne Amélie venait de quitter le couvent où elle avait été élevée à Prague, pour habiter désormais, auprès de son cousin, le château des Géants, ces nobles dames déclarèrent unanimement que la famille des Rudolstadt était une tanière de loups, tous plus insociables et plus sauvages les uns que les autres.

Quelques serviteurs incorruptibles et quelques amis dévoués surent seuls le secret de la famille, et le gardèrent fidèlement.

Cette noble famille était rassemblée un soir autour d'une table chargée à profusion de gibier et de ces mets substantiels dont nos aïeux se nourrissaient encore à cette époque dans les pays slaves, en dépit des raffinements que la cour de Louis XV avait introduits dans les habitudes aristocratiques d'une grande partie de l'Europe.

Un poêle immense, où brûlaient des chênes tout entiers, réchauffait la salle vaste et sombre.

Le comte Christian venait d'achever à voix haute le Benedicite, que les autres membres de la famille avaient écouté debout.

De nombreux serviteurs, tous vieux et graves, en costume du pays, en larges culottes de Mameluks, et en longues moustaches, se pressaient lentement autour de leurs maîtres révérés. Le chapelain du château s'assit à la droite du comte, et sa nièce, la jeune baronne Amélie, à sa gauche, le côté du coeur, comme il affectait de le dire avec un air de galanterie austère et paternelle. Le baron Frédérick, son frère puîné, qu'il appelait toujours son jeune frère, parce qu'il n'avait guère que soixante ans, se plaça en face de lui. La chanoinesse Wenceslawa de Rudolstadt, sa soeur aînée, respectable personnage sexagénaire affligé d'une bosse énorme et d'une maigreur effrayante, s'assit à un bout de la table, et le comte Albert, fils du comte Christian, le fiancé d'Amélie, le dernier des Rudolstadt, vint, pâle et morne, s'installer d'un air distrait à l'autre bout, vis-à-vis de sa noble tante.

De tous ces personnages silencieux, Albert était certainement le moins disposé et le moins habitué à donner de l'animation aux autres. Le chapelain était si dévoué à ses maîtres et si respectueux envers le chef de la famille, qu'il n'ouvrait guère la bouche sans y être sollicité par un regard du comte Christian ; et celui-ci était d'une nature si paisible et si recueillie, qu'il n'éprouvait presque jamais le besoin de chercher dans les autres une distraction à ses propres pensées. Le baron Frédérick était un caractère moins profond et un tempérament plus actif ; mais son esprit n'était guère plus animé.

Aussi doux et aussi bienveillant que son aîné, il avait moins d'intelligence et d'enthousiasme intérieur.

Sa dévotion était toute d'habitude et de savoir-vivre. Son unique passion était la chasse. Il y passait toutes ses journées, rentrait chaque soir, non fatigué (c'était un corps de fer), mais rouge, essoufflé, et affamé. Il mangeait comme dix, buvait comme trente, s'égayait un peu au dessert en racontant comment son chien Saphyr avait forcé le lièvre, comment sa chienne Panthère avait dépisté le loup, comment son faucon Attila avait pris le vol ; et quand on l'avait écouté avec une complaisance inépuisable, il s'assoupissait doucement auprès du feu dans un grand fauteuil de cuir noir jusqu'à ce que sa fille l'eût averti que son heure d'aller se mettre au lit venait de sonner.

La chanoinesse était la plus causeuse de la famille. Elle pouvait même passer pour babillarde ; car il lui arrivait au moins deux fois par semaine de discuter un quart d'heure durant avec le chapelain sur la généalogie des familles bohèmes, hongroises et saxonnes, qu'elle savait sur le bout de son doigt, depuis celle des rois jusqu'à celle du moindre gentilhomme.

Quant au comte Albert, son extérieur avait quelque chose d'effrayant et de solennel pour les autres, comme si chacun de ses gestes eût été un présage, et chacune de ses paroles une sentence. Par une bizarrerie inexplicable à quiconque n'était pas initié au secret de la maison, dès qu'il ouvrait la bouche, ce qui n'arrivait pas toujours une fois par vingt-quatre heures, tous les regards des parents et des serviteurs se portaient sur lui ; et alors on eût pu lire sur tous les visages une anxiété profonde, une sollicitude douloureuse et tendre excepté cependant sur celui de la jeune Amélie, qui n'accueillait pas toujours ses paroles sans un mélange d'impatience ou de moquerie, et qui, seule, osait y répondre avec une familiarité dédaigneuse ou enjouée, suivant sa disposition du moment.

Cette jeune fille, blonde, un peu haute en couleur, vive et bien faite, était une petite perle de beauté ; et quand sa femme de chambre le lui disait pour la consoler de son ennui : «Hélas ! répondait la jeune fille, je suis une perle enfermée dans ma triste famille comme dans une huître dont cet affreux château des Géants est l'écaille.» C'est en dire assez pour faire comprendre au lecteur quel pétulant oiseau renfermait cette impitoyable cage.

Ce soir-là le silence solennel qui pesait sur la famille, particulièrement au premier service (car les deux vieux seigneurs, la chanoinesse et le chapelain avaient une solidité et une régularité d'appétit qui ne se démentaient en aucune saison de l'année), fut interrompue par le comte Albert.

«Quel temps affreux ! » dit-il avec un profond soupir.

Chacun se regarda avec surprise. Car si le temps était devenu sombre et menaçant, depuis une heure qu'on se tenait dans l'intérieur du château et que les épais volets de chêne étaient fermés, nul ne pouvait s'en apercevoir. Un calme profond régnait au dehors comme au dedans, et rien n'annonçait qu'une tempête dût éclater prochainement.

Cependant nul ne s'avisa de contredire Albert ; et Amélie seule se contenta de hausser les épaules, tandis que le jeu des fourchettes et le cliquetis de la vaisselle, échangée lentement par les valets, recommençait après un moment d'interruption et d'inquiétude.

«N'entendez-vous pas le vent qui se déchaîne dans les sapins du Boehmer-Wald, et la voix du torrent qui monte jusqu'à vous ? » reprit Albert d'une voix plus haute, et avec un regard fixe dirigé vers son père.

Le comte Christian ne répondit rien. Le baron, qui avait coutume de tout concilier, répondit, sans quitter des yeux le morceau de venaison qu'il taillait d'une main athlétique comme il eût fait d'un quartier de granit :

«En effet, le vent était à la pluie au coucher du soleil, et nous pourrions bien avoir mauvais temps pour la journée de demain.»

Albert sourit d'un air étrange, et tout redevint morne.

Mais cinq minutes s'étaient à peine écoulées qu'un coup de vent terrible ébranla les vitraux des immenses croisées, rugit à plusieurs reprises en battant comme d'un fouet les eaux du fossé, et se perdit dans les hauteurs de la montagne avec un gémissement si aigu et si plaintif que tous les visages en pâlirent, à l'exception de celui d'Albert, qui sourit encore avec la même expression indéfinissable que la première fois. «Il y a en ce moment, dit-il, une âme que l'orage pousse vers nous. Vous feriez bien, monsieur le chapelain, de prier pour ceux qui voyagent dans nos âpres montagnes sous le coup de la tempête.

-Je prie à toute heure et du fond de mon âme, répondit le chapelain tout tremblant, pour ceux qui cheminent dans les rudes sentiers de la vie, sous la tempête des passions humaines.

-Ne lui répondez donc pas, monsieur le chapelain, dit Amélie sans faire attention aux regards et aux signes qui l'avertissaient de tous côtés de ne pas donner de suite à cet entretien ; vous savez bien que mon cousin se fait un plaisir de tourmenter les autres en leur parlant par énigmes.

Quant à moi, je ne tiens guère à savoir le mot des siennes.»

Le comte Albert ne parut pas faire plus attention aux dédains de sa cousine qu'elle ne prétendait en accorder à ses discours bizarres. Il mit un coude dans son assiette, qui était presque toujours vide et nette devant lui, et regarda fixement la nappe damassée, dont il semblait compter les fleurons et les rosaces, bien qu'il fût absorbé dans une sorte de rêve extatique.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXIII.

XXIII.

Une tempête furieuse éclata durant le souper ; lequel durait toujours deux heures, ni plus ni moins, même les jours d'abstinence, que l'on observait religieusement, mais qui ne dégageaient point le comte du joug de ses habitudes, aussi sacrées pour lui que les ordonnances de l'église romaine. L'orage était trop fréquent dans ces montagnes, et les immenses forêts qui couvraient encore leurs flancs à cette époque, donnaient au bruit du vent et de la foudre des retentissements et des échos trop connus des hôtes du château, pour qu'un accident de cette nature les émût énormément. Cependant l'agitation extraordinaire que montrait le comte Albert se communiqua involontairement à la famille ; et le baron, troublé dans les douceurs de sa réfection, en eût éprouvé quelque humeur, s'il eût été possible à sa douceur bienveillante de se démentir un seul instant. Il se contenta de soupirer profondément lorsqu'un épouvantable éclat de la foudre, survenu à l'entremets, impressionna l'écuyer tranchant au point de lui faire manquer la noix du jambon de sanglier qu'il entamait en cet instant.

«C'est une affaire faite ! dit-il, en adressant un sourire compatissant au pauvre écuyer consterné de sa mésaventure.

-Oui, mon oncle, vous avez raison ! s'écria le comte Albert d'une voix forte, et en se levant ; c'est une affaire faite. Le Hussite est abattu ; la foudre le consume. Le printemps ne reverdira plus son feuillage.

-Que veux-tu dire, mon fils ? demanda le vieux Christian avec tristesse ; parles-tu du grand chêne de Schreckenstein [Schreckenstein (pierre d'épouvante) ; plusieurs endroits portent ce nom dans ces contrées.] ?

-Oui, mon père, je parle du grand chêne aux branches duquel nous avons fait pendre, l'autre semaine, plus de vingt moines augustins.

-Il prend les siècles pour des semaines, à présent ! dit la chanoinesse à voix basse en faisant un grand signe de croix. S'il est vrai, mon cher enfant, ajouta-t-elle plus haut et en s'adressant à son neveu, que vous ayez vu dans votre rêve une chose réellement arrivée, ou devant arriver prochainement (comme en effet ce hasard singulier s'est rencontré plusieurs fois dans votre imagination), ce ne sera pas une grande perte pour nous que ce vilain chêne à moitié desséché, qui nous rappelle, ainsi que le rocher qu'il ombrage, de si funestes souvenirs historiques.

-Quant à moi, reprit vivement Amélie, heureuse de trouver enfin une occasion de dégourdir un peu sa petite langue, je remercierais l'orage de nous avoir débarrassés du spectacle de cette affreuse potence dont les branches ressemblent à des ossements, et dont le tronc couvert d'une mousse rougeâtre paraît toujours suinter du sang. Je ne suis jamais passée le soir sous son ombre sans frissonner au souffle du vent qui râle dans son feuillage, comme des soupirs d'agonie, et je recommande alors mon âme à Dieu tout en doublant le pas et en détournant la tête.

-Amélie, reprit le jeune comte, qui, pour la première fois peut-être, depuis bien des jours, avait écouté avec attention les paroles de sa cousine, vous avez bien fait de ne pas rester sous le Hussite, comme je l'ai fait des heures et des nuits entières. Vous eussiez vu et entendu là des choses qui vous eussent glacée d'effroi, et dont le souvenir ne se fût jamais effacé de votre mémoire.

-Taisez-vous, s'écria la jeune baronne en tressaillant sur sa chaise comme pour s'éloigner de la table où s'appuyait Albert, je ne comprends pas l'insupportable amusement que vous vous donnez de me faire peur, chaque fois qu'il vous plaît de desserrer les dents.

-Plût au ciel, ma chère Amélie, dit le vieux Christian avec douceur, que ce fût en effet un amusement pour votre cousin de dire de pareilles choses !

-Non, mon père, c'est très-sérieusement que je vous parle, reprit le comte Albert. Le chêne de la pierre d'épouvante est renversé, fendu en quatre, et vous pouvez demain envoyer les bûcherons pour le dépecer ; je planterai un cyprès à la place, et je l'appellerai non plus le Hussite, mais le Pénitent ; et la pierre d'épouvante, il y a longtemps que vous eussiez dû la nommer pierre d'expiation.

-Assez, assez, mon fils, dit le vieillard avec une angoisse extrême.

Éloignez de vous ces tristes images, et remettez-vous à Dieu du soin de juger les actions des hommes.

-Les tristes images ont disparu, mon père ; elles rentrent dans le néant avec ces instruments de supplice que le souffle de l'orage et le feu du ciel viennent de coucher dans la poussière. Je vois, à la place des squelettes qui pendaient aux branches, des fleurs et des fruits que le zéphyr balance aux rameaux d'une tige nouvelle. A la place de l'homme noir qui chaque nuit rallumait le bûcher, je vois une âme toute blanche et toute céleste qui plane sur ma tète et sur la vôtre. L'orage se dissipe, ô mes chers parents ! Le danger est passé, ceux qui voyagent sont à l'abri ; mon âme est en paix. Le temps de l'expiation touche à sa fin. Je me sens renaître.

-Puisses-tu dire vrai, ô mon fils bien-aimé ! répondit le vieux Christian d'une voix émue et avec un accent de tendresse profonde ; puisses-tu être délivré des visions et des fantômes qui assiègent ton repos ! Dieu me ferait-il cette grâce, de rendre à mon cher Albert le repos, l'espérance, et la lumière de la foi ! »

Avant que le vieillard eût achevé ces affectueuses paroles, Albert s'était doucement incliné sur la table, et paraissait tombé subitement dans un paisible sommeil.

«Qu'est-ce que cela signifie encore ? dit la jeune baronne à son père ; le voilà qui s'endort à table ? c'est vraiment fort galant !

-Ce sommeil soudain et profond, dit le chapelain en regardant le jeune homme avec intérêt, est une crise favorable et qui me fait présager, pour quelque temps du moins, un heureux changement dans sa situation.

-Que personne ne lui parle, dit le comte Christian, et ne cherche à le tirer de cet assoupissement.

-Seigneur miséricordieux ! dit la chanoinesse avec effusion en joignant les mains, faites que sa prédiction constante se réalise, et que le jour où il entre dans sa trentième année soit celui de sa guérison définitive !

-Amen, ajouta le chapelain avec componction. Élevons tous nos coeurs vers le Dieu de miséricorde ; et, en lui rendant grâces de la nourriture que nous venons de prendre, supplions-le de nous accorder la délivrance de ce noble enfant, objet de toutes nos sollicitudes.» On se leva pour réciter les grâces, et chacun resta debout pendant quelques minutes, occupé à prier intérieurement pour le dernier des Rudolstadt. Le vieux Christian y mit tant de ferveur, que deux grosses larmes coulèrent sur ses joues flétries.

Le vieillard venait de donner à ses fidèles serviteurs l'ordre d'emporter son fils dans son appartement, lorsque le baron Frédérick, ayant cherché naïvement dans sa cervelle par quel acte de dévouement il pourrait contribuer au bien-être de son cher neveu, dit à son aîné d'un air de satisfaction enfantine : «Il me vient une bonne idée, frère. Si ton fils se réveille dans la solitude de son appartement, au milieu de sa digestion, il peut lui venir encore quelques idées noires, par suite de quelques mauvais rêves. Fais-le transporter dans le salon, et qu'on l'asseye sur mon grand fauteuil. C'est le meilleur de la maison pour dormir. Il y sera mieux que dans son lit ; et quand il se réveillera, il trouvera du moins un bon feu pour égayer ses regards, et des figures amies pour réjouir son coeur.

-Vous avez raison, mon frère, répondit Christian : on peut en effet le transporter au salon, et le coucher sur le grand sofa.

-Il est très-pernicieux de dormir étendu après souper, s'écria le baron. Croyez-moi, frère, je sais cela par expérience. Il faut lui donner mon fauteuil. Oui, je veux absolument qu'il ait mon fauteuil.»

Christian comprit que refuser l'offre de son frère serait lui faire un véritable chagrin. On installa donc le jeune comte dans le fauteuil de cuir du vieux chasseur, sans qu'il s'aperçût en aucune façon du dérangement, tant son sommeil était voisin de l'état léthargique. Le baron s'assit tout joyeux et tout fier sur un autre siège, se chauffant les tibias devant un feu digne des temps antiques, et souriant d'un air de triomphe chaque fois que le chapelain faisait la remarque que ce sommeil du comte Albert devait avoir un heureux résultat. Le bonhomme se promettait de sacrifier sa sieste aussi bien que son fauteuil, et de s'associer au reste de sa famille pour veiller sur le jeune comte ; mais, au bout d'un quart d'heure, il s'habitua si bien à son nouveau siège, qu'il se mit à ronfler sur un ton à couvrir les derniers grondements du tonnerre, qui se perdaient par degrés dans l'éloignement.

Le bruit de la grosse cloche du château (celle qu'on ne sonnait que pour les visites extraordinaires) se fit tout à coup entendre, et le vieux Hanz, le doyen des serviteurs de la maison, entra peu après, tenant une grande lettre qu'il présenta au comte Christian, sans dire une seule parole. Puis il sortit pour attendre dans la salle voisine les ordres de son maître ; Christian ouvrit la lettre, et, ayant jeté les yeux sur la signature, présenta ce papier à la jeune baronne en la priant de lui en faire la lecture. Amélie, curieuse et empressée, s'approcha d'une bougie, et lut tout haut ce qui suit :

«Illustre et bien-aimé seigneur comte,»

«Votre excellence me fait l'honneur de me demander un service. C'est m'en rendre un plus grand encore que tous ceux que j'ai reçus d'elle, et dont mon coeur chérit et conserve le souvenir. Malgré mon empressement à exécuter ses ordres révérés, je n'espérais pas, cependant, trouver la personne qu'elle me demande aussi promptement et aussi convenablement que je désirais le faire. Mais des circonstances favorables venant à coïncider d'une manière imprévue avec les désirs de votre seigneurie, je m'empresse de lui envoyer une jeune personne qui remplit une partie des conditions imposées. Elle ne les remplit cependant pas toutes. Aussi, je ne l'envoie que provisoirement, et pour donner à votre illustre et aimable nièce le loisir d'attendre sans trop d'impatience un résultat plus complet de mes recherches et de mes démarches.»

«La personne qui aura l'honneur de vous remettre cette lettre est mon élève, et ma fille adoptive en quelque sorte ; elle sera, ainsi que le désire l'aimable baronne Amélie, à la fois une demoiselle de compagnie obligeante, et gracieuse, et une institutrice savante dans la musique.

Elle n'a point, du reste, l'instruction que vous réclamez d'une gouvernante. Elle parle facilement plusieurs langues ; mais elle ne les sait peut-être pas assez correctement pour les enseigner. Elle possède à fond la musique, et chante remarquablement bien. Vous serez satisfait de son talent, de sa voix et de son maintien. Vous ne le serez pas moins de la douceur et de la dignité de son caractère, et vos seigneuries pourront l'admettre dans leur intimité sans crainte de lui voir jamais commettre une inconvenance, ni donner la preuve d'un mauvais sentiment.

Elle désire être libre dans la mesure de ses devoirs envers votre noble famille, et ne point recevoir d'honoraires. En un mot, ce n'est ni une duègne ni une suivante que j'adresse à l'aimable baronne, mais une compagne et une amie, ainsi qu'elle m'a fait l'honneur de me le demander dans le gracieux post-scriptum ajouté de sa belle main à la lettre de votre excellence.»

«Le seigneur Corner, nommé à l'ambassade d'Autriche, attend l'ordre de son départ. Mais il est à peu près certain que cet ordre n'arrivera pas avant deux mois. La signora Corner, sa digne épouse et ma généreuse élève, veut m'emmener, à Vienne, où, selon elle, ma carrière doit prendre une face plus heureuse. Sans croire à un meilleur avenir, je cède à ses offres bienveillantes, avide que je suis de quitter l'ingrate Venise où je n'ai éprouvé que déceptions, affronts et revers de tous genres. Il me tarde de revoir la noble Allemagne, où j'ai connu des jours plus heureux et plus doux, et les amis vénérables que j'y ai laissés. Votre seigneurie sait bien qu'elle occupe une des premières places dans les souvenirs de ce vieux coeur froissé, mais non refroidi, qu'elle a rempli d'une éternelle affection et d'une profonde gratitude.

C'est donc à vous, seigneur illustrissime, que je recommande et confie ma fille adoptive, vous demandant pour elle hospitalité, protection et bénédiction. Elle saura reconnaître vos bontés par son zèle à se rendre utile et agréable à la jeune baronne. Dans trois mois au plus j'irai la reprendre, et vous présenter à sa place une institutrice qui pourra contracter avec votre illustre famille de plus longs engagements.»

«En attendant ce jour fortuné où je presserai dans mes mains la main du meilleur des hommes, j'ose me dire, avec respect et fierté, le plus humble des serviteurs et le plus dévoué des amis de votre excellence chiarissima, stimatissima, illustrissima, etc.»

«NICOLAS PORPORA.

Maître de chapelle, compositeur et professeur de chant,

«Venise, le..., 17..»

Amélie sauta de joie en achevant cette lettre, tandis que le vieux comte répétait à plusieurs reprises avec attendrissement : «Digne Porpora, excellent ami, homme respectable !

-Certainement, certainement, dit la chanoinesse Wenceslawa, partagée entre la crainte de voir les habitudes de la famille dérangées par l'arrivée d'une étrangère, et le désir d'exercer noblement les devoirs de l'hospitalité : il faudra la bien recevoir, la bien traiter ... Pourvu qu'elle ne s'ennuie pas ici ! ...

-Mais, mon oncle, où donc est ma future amie, ma précieuse maîtresse ? s'écria la jeune baronne sans écouter les réflexions de sa tante. Sans doute elle va arriver bientôt en personne ? ... Je l'attends avec une impatience ...»

Le comte Christian sonna. «Hanz, dit-il au vieux serviteur, par qui cette lettre vous a-t-elle été remise ?

-Par une dame, monseigneur maître.

-Elle est déjà ici ? s'écria Amélie. Où donc, où donc ?

-Dans sa chaise de poste, à l'entrée du pont-levis.

-Et vous l'avez laissée se morfondre à la porte du château, au lieu de l'introduire tout de suite au salon ?

-Oui, madame la baronne, j'ai pris la lettre ; j'ai défendu au postillon de mettre le pied hors de l'étrier, ni de quitter ses rênes. J'ai fait relever le pont derrière moi, et j'ai remis la lettre à monseigneur maître.

-Mais c'est absurde, impardonnable, de faire attendre ainsi par le mauvais temps les hôtes qui nous arrivent ! Ne dirait-on pas que nous sommes dans une forteresse, et que tous les gens qui en approchent sont des ennemis ! Courez donc, Hanz ! »

Hanz resta, immobile comme une statue. Ses yeux seuls exprimaient le regret de ne pouvoir obéir aux désirs de sa jeune maîtresse ; mais un boulet de canon passant sur sa tête n'eût pas dérangé d'une ligne l'attitude impassible dans laquelle il attendait les ordres souverains de son vieux maître.

«Le fidèle Hanz ne connaît que son devoir et sa consigne, ma chère enfant, dit enfin le comte Christian avec une lenteur qui fit bouillir le sang de la baronne. Maintenant, Hanz, allez faire ouvrir la grille et baisser le pont. Que tout le monde aille avec des flambeaux recevoir la voyageuse ; qu'elle soit ici la bienvenue ! »

Hanz ne montra pas la moindre surprise d'avoir à introduire d'emblée une inconnue dans cette maison, où les parents les plus proches et les amis les plus sûrs n'étaient jamais admis sans précautions et sans lenteurs.

La chanoinesse alla donner des ordres pour le souper de l'étrangère. Amélie voulut courir au pont-levis ; mais son oncle, tenant à honneur d'aller lui-même à la rencontre de son hôtesse, lui offrit son bras ; et force fut à l'impétueuse petite baronne de se traîner majestueusement jusqu'au péristyle, où déjà la chaise de poste venait de déposer sur les premières marches l'errante et fugitive Consuelo.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXIV.

XXIV.

Depuis trois mois que la baronne Amélie s'était mis en tête d'avoir une compagne, pour l'instruire bien moins que pour dissiper l'ennui de son isolement, elle avait fait cent fois dans son imagination le portrait de sa future amie. Connaissant l'humeur chagrine du Porpora, elle avait craint qu'il ne lui envoyât une gouvernante austère et pédante. Aussi avait-elle écrit en cachette au professeur pour lui annoncer qu'elle ferait un très mauvais accueil à toute gouvernante âgée de plus de vingt-cinq ans, comme s'il n'eût pas suffi qu'elle exprimât son désir à de vieux parents dont elle était l'idole et la souveraine.

En lisant la réponse du Porpora, elle fut si transportée, qu'elle improvisa tout d'un trait dans sa tête une nouvelle image de la musicienne, fille adoptive du professeur, jeune, et Vénitienne surtout, c'est-à-dire, dans les idées d'Amélie, faite exprès pour elle, à sa guise et à sa ressemblance.

Elle fut donc un peu déconcertée lorsqu'au lieu de l'espiègle enfant couleur de rose qu'elle rêvait déjà, elle vit une jeune personne pâle, mélancolique et très interdite. Car au chagrin profond dont son pauvre coeur était accablé, et à la fatigue d'un long et rapide voyage, une impression pénible et presque mortelle était venue se joindre dans l'âme de Consuelo, au milieu de ces vastes forêts de sapins battues par l'orage, au sein de cette nuit lugubre traversée de livides éclairs, et surtout à l'aspect de ce sombre château, où les hurlements de la meute du baron et la lueur des torches que portaient les serviteurs répandaient quelque chose de vraiment sinistre. Quel contraste avec le firmamento lucido de Marcello, le silence harmonieux des nuits de Venise, la liberté confiante de sa vie passée au sein de l'amour et de la riante poésie !

Lorsque la voiture eut franchi lentement le pont-levis qui résonna sourdement sous les pieds des chevaux, et que la herse retomba derrière elle avec un affreux grincement, il lui sembla qu'elle entrait dans l'enfer du Dante, et saisie de terreur, elle recommanda son âme à Dieu.

Sa figure était donc bouleversée lorsqu'elle se présenta devant ses hôtes ; et celle du comte Christian venant à la frapper tout d'un coup, cette longue figure blême, flétrie par l'âge et le chagrin, et ce grand corps maigre et raide sous son costume antique, elle crut voir le spectre d'un châtelain du moyen âge ; et, prenant tout ce qui l'entourait pour une vision, elle recula en étouffant un cri d'effroi.

Le vieux comte, n'attribuant son hésitation et sa pâleur qu'à l'engourdissement de la voiture et à la fatigue du voyage, lui offrit son bras pour monter le perron, en essayant de lui adresser quelques paroles d'intérêt et de politesse.

Mais le digne homme, outre que la nature lui avait donné un extérieur froid et réservé, était devenu, depuis plusieurs années d'une retraite absolue, tellement étranger au monde, que sa timidité avait redoublé, et que, sous un aspect grave et sévère au premier abord, il cachait le trouble et la confusion d'un enfant. L'obligation qu'il s'imposa de parler italien (langue qu'il avait sue passablement, mais dont il n'avait plus l'habitude) ajoutant à son embarras, il ne put que balbutier quelques paroles que Consuelo entendit à peine, et qu'elle prit pour le langage inconnu et mystérieux des ombres.

Amélie, qui s'était promis de se jeter à son cou pour l'apprivoiser tout de suite, ne trouva rien à lui dire, ainsi qu'il arrive souvent par contagion aux natures les plus entreprenantes, lorsque la timidité d'autrui semble prête à reculer devant leurs prévenances.

Consuelo fut introduite dans la grande salle où l'on avait soupé. Le comte, partagé entre le désir de lui faire honneur, et la crainte de lui montrer son fils plongé dans un sommeil léthargique, s'arrêta irrésolu ; et Consuelo, toute tremblante, sentant ses genoux fléchir, se laissa tomber sur le premier siège qui se trouva auprès d'elle.

«Mon oncle, dit Amélie qui comprenait l'embarras du vieux comte, je crois que nous ferions bien de recevoir ici la signora. Il y fait plus chaud que dans le grand salon, et elle doit être transie par ce vent d'orage si froid dans nos montagnes. Je vois avec chagrin qu'elle tombe de fatigue, et je suis sûre qu'elle a plus besoin d'un bon souper et d'un bon sommeil que de toutes nos cérémonies. N'est-il pas vrai, ma chère signora ? » ajouta-t-elle en s'enhardissant jusqu'à presser doucement de sa jolie main potelée le bras languissant de Consuelo.

Le son de cette voix fraîche qui prononçait l'italien avec une rudesse allemande très-franche, rassura Consuelo. Elle leva ses yeux voilés par la crainte sur le joli visage de la jeune baronne, et ce regard échangé entre elles rompit la glace aussitôt. La voyageuse comprit tout de suite que c'était là son élève, et que cette charmante tête n'était pas celle d'un fantôme. Elle répondit à l'étreinte de sa main, confessa qu'elle était tout étourdie du bruit de la voiture, et que l'orage l'avait beaucoup effrayée. Elle se prêta à tous les soins qu'Amélie voulut lui rendre, s'approcha du feu, se laissa débarrasser de son mantelet, accepta l'offre du souper quoiqu'elle n'eût pas faim le moins du monde, et, de plus en plus rassurée par l'amabilité croissante de sa jeune hôtesse, elle retrouva enfin la faculté de voir, d'entendre et de répondre.

Tandis que les domestiques servaient le souper, la conversation s'engagea naturellement sur le Porpora.

Consuelo fut heureuse d'entendre le vieux comte parler de lui comme de son ami, de son égal, et presque de son supérieur. Puis on en revint à parler du voyage de Consuelo, de la route qu'elle avait tenue, et surtout de l'orage qui avait dû l'épouvanter.

«Nous sommes habitués, à Venise, répondit Consuelo, à des tempêtes encore plus soudaines, et beaucoup plus dangereuses ; car dans nos gondoles, en traversant la ville, et jusqu'au seuil de nos maisons, nous risquons de faire naufrage.

L'eau, qui sert de pavé à nos rues, grossit et s'agite comme les flots de la mer, et pousse nos barques fragiles le long des murailles avec tant de violence, qu'elles peuvent s'y briser avant que nous ayons eu le temps d'aborder. Cependant, bien que j'aie vu de près de semblables accidents et que je ne sois pas très peureuse, j'ai été plus effrayée ce soir que je ne l'avais été de ma vie, par la chute d'un grand arbre que la foudre a jeté du haut de la montagne en travers de la route ; les chevaux se sont cabrés tout droits, et le postillon s'est écrié : C'est l'arbre du malheur qui tombe ; c'est le Hussite ! Ne pourriez-vous m'expliquer, signora baronessa, ce que cela signifie ? »

Ni le comte ni Amélie ne songèrent à répondre à cette question. Ils venaient de tressaillir fortement en se regardant l'un l'autre.

«Mon fils ne s'était donc pas trompé ! dit le vieillard ; étrange, étrange, en vérité ! »

Et, ramené à sa sollicitude pour Albert, il sortit de la salle pour aller le rejoindre, tandis qu'Amélie murmurait en joignant les mains :

«II y a ici de la magie, et le Diable demeure avec nous ! »

Ces bizarres propos ramenèrent Consuelo au sentiment de terreur superstitieuse qu'elle avait éprouvé en entrant dans la demeure des Rudolstadt. La subite pâleur d'Amélie, le silence solennel de ces vieux valets à culottes rouges, à figures cramoisies, toutes semblables, toutes larges et carrées, avec ces yeux sans regards et sans vie que donnent l'amour et l'éternité de la servitude ; la profondeur de cette salle, boisée de chêne noir, où la clarté d'un lustre chargé de bougies ne suffisait pas à dissiper l'obscurité ; les cris de l'effraie qui recommençait sa chasse après l'orage autour du château ; les grands portraits de famille, les énormes têtes de cerf et de sanglier sculptées en relief sur la boiserie, tout, jusqu'aux moindres circonstances, réveillait en elle les sinistres émotions qui venaient à peine de se dissiper. Les réflexions de la jeune baronne n'étaient pas de nature à la rassurer beaucoup.

«Ma chère signora, disait-elle en s'apprêtant à la servir, il faut vous préparer à voir ici des choses inouïes, inexplicables, fastidieuses le plus souvent, effrayantes parfois ; de véritables scènes de roman, que personne ne voudrait croire si vous les racontiez, et que vous serez engagée sur l'honneur à ensevelir dans un éternel silence.»

Comme la baronne parlait ainsi, la porte s'ouvrit lentement, et la chanoinesse Wenceslawa, avec sa bosse, sa figure anguleuse et son costume sévère, rehaussé du grand cordon de son ordre qu'elle ne quittait jamais, entra de l'air le plus majestueusement affable qu'elle eût eu depuis le jour mémorable où l'impératrice Marie-Thérèse, au retour de son voyage en Hongrie, avait fait au château des Géants l'insigne honneur d'y prendre, avec sa suite, un verre d'hypocras et une heure de repos.

Elle s'avança vers Consuelo, qui surprise et terrifiée, la regardait d'un oeil hagard sans songer à se lever, lui fit deux révérences, et, après un discours en allemand qu'elle semblait avoir appris par coeur longtemps d'avance, tant il était compassé, s'approcha d'elle pour l'embrasser au front. La pauvre enfant, plus froide qu'un marbre, crut recevoir le baiser de la mort, et, prête à s'évanouir, murmura un remerciement inintelligible.

Quand la chanoinesse eut passé dans le salon, car elle voyait bien que sa présence intimidait la voyageuse plus qu'elle ne l'avait désiré, Amélie partit d'un grand éclat de rire. «Vous avez cru, je gage, dit-elle à sa compagne, voir le spectre de la reine Libussa ? Mais tranquillisez-vous. Cette bonne chanoinesse est ma tante, la plus ennuyeuse et la meilleure des femmes.»

A peine remise de cette émotion, Consuelo entendit craquer derrière elle de grosses bottes hongroises. Un pas lourd et mesuré ébranla le pavé, et une figure massive, rouge et carrée au point que celles des gros serviteurs parurent pâles et fines à côté d'elle, traversa la salle dans un profond silence, et sortit par la grande porte que les valets lui ouvrirent respectueusement. Nouveau tressaillement de Consuelo, nouveau rire d'Amélie.

«Celui-ci, dit-elle, c'est le baron de Rudolstadt, le plus chasseur, le plus dormeur, et le plus tendre des pères. Il vient d'achever sa sieste au salon.

A neuf heures sonnantes, il se lève de son fauteuil, sans pour cela se réveiller : il traverse cette salle sans rien voir et sans rien entendre, monte l'escalier, toujours endormi ; se couche sans avoir conscience de rien, et s'éveille avec le jour, aussi dispos, aussi alerte, et aussi actif qu'un jeune homme, pour aller préparer ses chiens, ses chevaux et ses faucons pour la chasse.»

A peine avait-elle fini cette explication, que le chapelain vint à passer. Celui-là aussi était gros, mais court et blême comme un lymphatique. La vie contemplative ne convient pas à ces épaisses natures slaves, et l'embonpoint du saint homme était maladif. Il se contenta de saluer profondément les deux dames, parla bas à un domestique, et disparut par le même chemin que le baron avait pris. Aussitôt, le vieux Hanz et un autre de ces automates que Consuelo ne pouvait distinguer les uns des autres, tant ils appartenaient au même type robuste et grave, se dirigèrent vers le salon. Consuelo, ne trouvant plus la force de faire semblant de manger, se retourna pour les suivre des yeux. Mais avant qu'ils eussent franchi la porte située derrière elle, une nouvelle apparition plus saisissante que toutes les autres se présenta sur le seuil : c'était un jeune homme d'une haute taille et d'une superbe figure, mais d'une pâleur effrayante.

Il était vêtu de noir de la tête aux pieds, et une riche pelisse de velours garnie de martre était retenue sur ses épaules par des brandebourgs et des agrafes d'or.

Ses longs cheveux, noirs comme l'ébène, tombaient en désordre sur ses joues pâles, un peu voilées par une barbe soyeuse qui bouclait naturellement.

Il fit aux serviteurs qui s'étaient avancés à sa rencontre un geste impératif, qui les força de reculer et les tint immobiles à distance, comme si son regard les eût fascinés. Puis, se retournant vers le comte Christian, qui venait derrière lui :

«Je vous assure, mon père, dit-il d'une voix harmonieuse et avec l'accent le plus noble, que je n'ai jamais été aussi calme. Quelque chose de grand s'est accompli dans ma destinée, et la paix du ciel est descendue sur notre maison.

-Que Dieu t'entende, mon enfant ! » répondit le vieillard en étendant la main, comme pour le bénir.

Le jeune homme inclina profondément sa tête sous la main de son père ; puis, se redressant avec une expression douce et sereine, il s'avança jusqu'au milieu de la salle, sourit faiblement en touchant du bout des doigts la main que lui tendait Amélie, et regarda fixement Consuelo pendant quelques secondes. Frappée d'un respect involontaire, Consuelo le salua en baissant les yeux. Mais il ne lui rendit pas son salut, et continua à la regarder.

«Cette jeune personne, lui dit la chanoinesse en allemand, c'est celle que ...»

Mais il l'interrompit par un geste qui semblait dire : Ne me parlez pas, ne dérangez pas le cours de mes pensées. Puis il se détourna sans donner le moindre témoignage de surprise ou d'intérêt, et sortit lentement par la grande porte.

«Il faut, ma chère demoiselle, dit la chanoinesse, que vous excusiez...

-Ma tante, je vous demande pardon de vous interrompre, dit Amélie ; mais vous parlez allemand à la signora qui ne l'entend point.

-Pardonnez-moi, bonne signora, répondit Consuelo en italien ; j'ai parlé beaucoup de langues dans mon enfance, car j'ai beaucoup voyagé ; je me souviens assez de l'allemand pour le comprendre parfaitement. Je n'ose pas encore essayer de le prononcer ; mais si vous voulez me donner quelques leçons, j'espère m'y remettre dans peu de jours.

-Vraiment, c'est comme moi, repartit la chanoinesse en allemand. Je comprends tout ce que dit mademoiselle, et cependant je ne saurais parler sa langue. Puisqu'elle m'entend, je lui dirai que mon neveu vient de faire, en ne la saluant pas, une impolitesse qu'elle voudra bien pardonner lorsqu'elle saura que ce jeune homme a été ce soir fortement indisposé ... et qu'après son évanouissement il était encore si faible, que sans doute il ne l'a point vue ... N'est-il pas vrai, mon frère ? ajouta la bonne Wenceslawa, toute troublée des mensonges qu'elle venait de faire, et cherchant son excuse dans les yeux du comte Christian.

-Ma chère soeur, répondit le vieillard, vous êtes généreuse d'excuser mon fils. La signora voudra bien ne pas trop s'étonner de certaines choses que nous lui apprendrons demain à coeur ouvert, avec la confiance que doit nous inspirer la fille adoptive du Porpora, j'espère dire bientôt l'amie de notre famille.»

C'était l'heure où chacun se retirait, et la maison était soumise à des habitudes si régulières, que si les deux jeunes filles fussent restées plus longtemps à table, les serviteurs, comme de véritables machines, eussent emporté, je crois, leurs sièges et soufflé les bougies sans tenir compte de leur présence. D'ailleurs il tardait à Consuelo de se retirer ; et Amélie la conduisit à la chambre élégante et confortable qu'elle lui avait fait réserver tout à côté de la sienne propre.

«J'aurais bien envie de causer avec vous une heure ou deux, lui dit-elle aussitôt que la chanoinesse, qui avait fait gravement les honneurs de l'appartement, se fut retirée. Il me tarde de vous mettre au courant de tout ce qui se passe ici, avant que vous ayez à supporter nos bizarreries. Mais vous êtes si fatiguée que vous devez désirer avant tout de vous reposer.

-Qu'à cela ne tienne, signora, répondit Consuelo. J'ai les membres brisés, il est vrai ; mais j'ai la tête si échauffée, que je suis bien certaine de ne pas dormir de la nuit. Ainsi parlez-moi tant que vous voudrez ; mais à condition que ce sera en allemand, cela me servira de leçon ; car je vois que l'italien n'est pas familier au seigneur comte, et encore moins à madame la chanoinesse.

-Faisons un accord, dit Amélie. Vous allez vous mettre au lit pour reposer vos pauvres membres brisés. Pendant ce temps, j'irai passer une robe de nuit et congédier ma femme de chambre. Je reviendrai après m'asseoir à votre chevet, et nous parlerons allemand jusqu'à ce que le sommeil nous vienne. Est-ce convenu ?

-De tout mon coeur, répondit la nouvelle gouvernante.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXV.

XXV.

«Sachez donc, ma chère ... dit Amélie lorsqu'elle eut fait sesarrangements pour la conversation projetée. Mais je m'aperçois que je ne sais point votre nom, ajouta-t-elle en souriant. Il serait temps de supprimer entre nous les titres et les cérémonies. Je veux que vous m'appeliez désormais Amélie, comme je veux vous appeler ...

-J'ai un nom étranger, difficile à prononcer, répondit Consuelo.

L'excellent maître Porpora, en m'envoyant ici, m'a ordonné de prendre le sien, comme c'est l'usage des protecteurs ou des maîtres envers leurs élèves privilégiés ; je partage donc désormais, avec le grand chanteur Huber (dit le Porporino), l'honneur de me nommer la Porporina ; mais par abréviation vous m'appellerez, si vous voulez tout simplement Nina.

-Va pour Nina, entre nous, reprit Amélie. Maintenant écoutez-moi, car j'ai une assez longue histoire à vous raconter, et si je ne remonte un peu haut dans le passé, vous ne pourrez jamais comprendre ce qui se passe aujourd'hui dans cette maison.

-Je suis toute attention et toute oreilles, dit la nouvelle Porporina.

-Vous n'êtes pas, ma chère Nina, sans connaître un peu l'histoire de la Bohême ? dit la jeune baronne.

-Hélas, répondit Consuelo, ainsi que mon maître a dû vous l'écrire, je suis tout à fait dépourvue d'instruction ; je connais tout au plus un peu l'histoire de la musique ; mais celle de la Bohême, je ne la connais pas plus que celle d'aucun pays du monde.

-En ce cas, reprit Amélie, je vais vous en dire succinctement ce qu'il vous importe d'en savoir pour l'intelligence de mon récit. Il y a trois cents ans et plus, le peuple opprimé et effacé au milieu duquel vous voici transplantée était un grand peuple, audacieux, indomptable, héroïque. Il avait dès lors, à la vérité, des maîtres étrangers, une religion qu'il ne comprenait pas bien et qu'on voulait lui imposer de force. Des moines innombrables le pressuraient ; un roi cruel et débauché se jouait de sa dignité et froissait toutes ses sympathies. Mais une fureur secrète, une haine profonde, fermentaient de plus en plus, et un jour l'orage éclata : les maîtres étrangers furent chassés, la religion fut réformée, les couvents pillés et rasés, l'ivrogne Wenceslas jeté en prison et dépouillé de sa couronne. Le signal de la révolte avait été le supplice de Jean Huss et de Jérôme de Prague, deux savants courageux de Bohême qui voulaient examiner et éclaircir le mystère du catholicisme, et qu'un concile appela, condamn

-Et pourquoi dissimuler ? demanda Consuelo naïvement.

-C'est que la Bohême est retombée, après bien des luttes, sous le joug de l'esclavage ; c'est qu'il n'y a plus de Bohême, ma pauvre Nina. Nos maîtres savaient bien que la liberté religieuse de notre pays, c'était sa liberté politique. Voilà pourquoi ils ont étouffé l'une et l'autre.

-Voyez, reprit Consuelo, combien je suis ignorante ! Je n'avais jamais entendu parler de ces choses, et je ne savais pas que les hommes eussent été si malheureux et si méchants.

-Cent ans après Jean Huss, un nouveau savant, un nouveau sectaire, un pauvre moine, appelé Martin Luther, vint réveiller l'esprit national, et inspirer à la Bohême et à toutes les provinces indépendantes de l'Allemagne la haine du joug étranger et la révolte contre les papes. Les plus puissants rois demeurèrent catholiques, non pas tant par amour de la religion que par amour du pouvoir absolu. L'Autriche s'unit à nous pour nous accabler, et une nouvelle guerre, appelée la guerre de trente ans, vint ébranler et détruire notre nationalité. Dès le commencement de cette guerre, la Bohême fut la proie du plus fort ; l'Autriche nous traita en vaincus, nous ôta notre foi, notre liberté, notre langue, et jusqu'à notre nom. Nos pères résistèrent courageusement, mais le joug impérial s'est de plus en plus appesanti sur nous. Il y a cent vingt ans que notre noblesse, ruinée et décimée par les exactions, les combats et les supplices, a été forcée de s'expatrier ou de se dénationaliser, en abjurant ses origines, en german

-Et maintenant, vous souffrez de cet esclavage et vous en rougissez ?

Je le comprends, et je hais déjà l'Autriche de tout mon coeur.

-Oh ! parlez plus bas ! s'écria la jeune baronne. Nul ne peut parler ainsi sans danger, sous le ciel noir de la Bohême ; et dans ce château, il n'y a qu'une seule personne qui ait l'audace et la folie de dire ce que vous venez de dire, ma chère Nina ! C'est mon cousin Albert.

-Voilà donc la cause du chagrin qu'on lit sur son visage ? Je me suis sentie saisie de respect en le regardant.

-Ah ! ma belle lionne de Saint-Marc ! dit Amélie, surprise de l'animation généreuse qui tout à coup fit resplendir le pâle visage de sa compagne ; vous prenez les choses trop au sérieux. Je crains bien que dans peu de jours mon pauvre cousin ne vous inspire plus de pitié que de respect.

-L'un pourrait bien ne pas empêcher l'autre, reprit Consuelo ; mais expliquez-vous, chère baronne.

-Écoutez bien, dit Amélie. Nous sommes une famille très-catholique, très-fidèle à l'église et à l'empire. Nous portons un nom saxon, et nos ancêtres de la branche saxonne furent toujours très-orthodoxes. Si ma tante la chanoinesse entreprend un jour, pour votre malheur, de vous raconter les services que nos aïeux les comtes et les barons allemands ont rendus à la sainte cause, vous verrez qu'il n'y a pas, selon elle, la plus petite tache d'hérésie sur notre écusson. Même au temps où la Saxe était protestante, les Rudolstadt aimèrent mieux abandonner leurs électeurs protestants que le giron de l'église romaine. Mais ma tante ne s'avisera jamais de vanter ces choses-là en présence du comte Albert, sans quoi vous entendriez dire à celui-ci les choses les plus surprenantes que jamais oreilles humaines aient entendues.

-Vous piquez toujours ma curiosité sans la satisfaire. Je comprends jusqu'ici que je ne dois pas avoir l'air, devant vos nobles parents, de partager vos sympathies et celle du comte Albert pour la vieille Bohême. Vous pouvez, chère baronne, vous en rapporter à ma prudence. D'ailleurs je suis née en pays catholique, et le respect que j'ai pour ma religion, autant que celui que je dois à votre famille, suffiraient pour m'imposer silence en toute occasion.

-Ce sera prudent ; car je vous avertis encore une fois que nous sommes terriblement collets-montés à cet endroit-là. Quant à moi, en particulier, chère Nina, je suis de meilleure composition. Je ne suis ni protestante ni catholique. J'ai été élevée par des religieuses ; leurs sermons et leurs patenôtres m'ont ennuyée considérablement. Le même ennui me poursuit jusqu'ici, et ma tante Wenceslawa résume en elle seule le pédantisme et les superstitions de toute une communauté. Mais je suis trop de mon siècle pour me jeter par réaction dans les controverses non moins assommantes des luthériens : et quant aux hussites, c'est de l'histoire si ancienne, que je n'en suis guère plus engouée que de la gloire des Grecs ou des Romains. L'esprit français est mon idéal, et je ne crois pas qu'il y ait d'autre raison, d'autre philosophie et d'autre civilisation que celle que l'on pratique dans cet aimable et riant pays de France, dont je lis quelquefois les écrits en cachette, et dont j'aperçois le bonheur, la liberté et les

-Vous me surprenez à chaque instant davantage, dit Consuelo avec simplicité. D'où vient donc que tout à l'heure vous me sembliez pleine d'héroïsme en rappelant les exploits de vos antiques Bohémiens ? Je vous ai crue Bohémienne et quelque peu hérétique.

-Je suis plus qu'hérétique, et plus que Bohémienne, répondit Amélie en riant, je suis un peu incrédule, et tout à fait rebelle. Je hais toute espèce de domination, qu'elle soit spirituelle ou temporelle, et je proteste tout bas contre l'Autriche, qui de toutes les duègnes est la plus guindée et la plus dévote.

-Et le comte Albert est-il incrédule de la même manière ? A-t-il aussi l'esprit français ? Vous devez, en ce cas, vous entendre à merveille ?

-Oh ! nous ne nous entendons pas le moins du monde, et voici, enfin, après tous mes préambules nécessaires, le moment de vous parler de lui :

«Le comte Christian, mon oncle, n'eut pas d'enfants de sa première femme. Remarié à l'âge de quarante ans, il eut de la seconde cinq fils qui moururent tous, ainsi que leur mère, de la même maladie née avec eux, une douleur continuelle et une sorte de fièvre dans le cerveau.

Cette seconde femme était de pur sang bohème et avait, dit-on, une grande beauté et beaucoup d'esprit. Je ne l'ai pas connue. Vous verrez son portrait, en corset de pierreries et en manteau d'écarlate, dans le grand salon. Albert lui ressemble prodigieusement. C'est le sixième et le dernier de ses enfants, le seul qui ait atteint l'âge de trente ans ; et ce n'est pas sans peine : car, sans être malade en apparence, il a passé par de rudes épreuves, et d'étranges symptômes de maladie du cerveau donnent encore à craindre pour ses jours. Entre nous, je ne crois pas qu'il dépasse de beaucoup ce terme fatal que sa mère n'a pu franchir. Quoiqu'il fût né d'un père déjà avancé en âge, Albert est doué pourtant d'une forte constitution ; mais, comme il le dit lui-même, le mal est dans son âme, et ce mal a été toujours en augmentant. Dès sa première enfance, il eut l'esprit frappé d'idées bizarres et superstitieuses. A l'âge de quatre ans, il prétendait voir souvent sa mère auprès de son berceau, bien qu'elle fût morte et qu'il l'eût vu ensevelir. La nuit il s'éveillait pour lui répondre ; et ma tante Wenceslawa en fut parfois si effrayée, qu'elle faisait toujours coucher plusieurs femmes dans sa chambre auprès de l'enfant, tandis que le chapelain usait je ne sais combien d'eau bénite pour exorciser le fantôme, et disait des messes par douzaines pour l'obliger à se tenir tranquille. Mais rien n'y fit ; car l'enfant n'ayant plus parlé de ces apparitions pendant bien longtemps, il avoua pourtant un jour en confidence à sa nourrice qu'il voyait toujours sa petite mère, mais qu'il ne voulait plus le raconter, parce que monsieur le chapelain disait ensuite dans la chambre de méchantes paroles pour l'empêcher de revenir.

«C'était un enfant sombre et taciturne. On s'efforçait de le distraire, on l'accablait de jouets et de divertissements qui ne servirent pendant longtemps qu'à l'attrister davantage. Enfin on prit le parti de ne pas contrarier le goût qu'il montrait pour l'étude, et en effet, cette passion satisfaite lui donna plus d'animation ; mais cela ne fit que changer sa mélancolie calme et languissante en une exaltation bizarre, mêlée d'accès de chagrin dont les causes étaient impossibles à prévoir et à détourner. Par exemple, lorsqu'il voyait des pauvres, il fondait en larmes, et se dépouillait de toutes ses petites richesses, se reprochant et s'affligeant toujours de ne pouvoir leur donner assez.

S'il voyait battre un enfant, ou rudoyer un paysan, il entrait dans de telles indignations, qu'il tombait ou évanoui, ou en convulsion pour des heures entières. Tout cela annonçait un bon naturel et un grand coeur ; mais les meilleures qualités poussées à l'excès deviennent des défauts ou des ridicules. La raison ne se développait point dans le jeune Albert en même temps que le sentiment et l'imagination. L'étude de l'histoire le passionnait sans l'éclairer. Il était toujours, en apprenant les crimes et les injustices des hommes, agité d'émotions par trop naïves, comme ce roi barbare qui, en écoutant la lecture de la passion de Notre-Seigneur, s'écriait en brandissant sa lance : «Ah ! si j'avais été là avec mes hommes d'armes, de telles choses ne seraient pas arrivées ! J'aurais haché ces méchants Juifs en mille pièces ! »

«Albert ne pouvait pas accepter les hommes pour ce qu'ils ont été et pour ce qu'ils sont encore. Il trouvait le ciel injuste de ne les avoir pas créés tous bons et compatissants comme lui ; et à force de tendresse et de vertu, il ne s'apercevait pas qu'il devenait impie et misanthrope.

Il ne comprenait que ce qu'il éprouvait, et, à dix-huit ans, il était aussi incapable de vivre avec les hommes et de jouer dans la société le rôle que sa position exigeait, que s'il n'eût eu que six mois. Si quelqu'un émettait devant lui une de ces pensées d'égoïsme dont notre pauvre monde fourmille et sans lequel il n'existerait pas, sans se soucier de la qualité de cette personne, ni des égards que sa famille pouvait lui devoir, il lui montrait sur-le-champ un éloignement invincible, et rien ne l'eût décidé à lui faire le moindre accueil. Il faisait sa société des êtres les plus vulgaires et les plus disgraciés de la fortune et même de la nature.

Dans les jeux de son enfance, il ne se plaisait qu'avec les enfants des pauvres, et surtout avec ceux dont la stupidité ou les infirmités n'eussent inspiré à tout autre que l'ennui et le dégoût. Il n'a pas perdu ce singulier penchant, et vous ne serez pas longtemps ici sans en avoir la preuve.

«Comme, au milieu de ces bizarreries, il montrait beaucoup d'esprit, de mémoire et d'aptitude pour les beaux-arts, son père et sa bonne tante Wenceslawa, qui l'élevaient avec amour, n'avaient point sujet de rougir de lui dans le monde. On attribuait ses ingénuités à un peu de sauvagerie, contractée dans les habitudes de la campagne ; et lorsqu'il était disposé à les pousser trop loin, on avait soin de le cacher, sous quelque prétexte, aux personnes qui auraient pu s'en offenser. Mais, malgré ses admirables qualités et ses heureuses dispositions, le comte et la chanoinesse voyaient avec effroi cette nature indépendante et insensible à beaucoup d'égards, se refuser de plus en plus aux lois de la bienséance et aux usages du monde.

-Mais jusqu'ici, interrompit Consuelo je ne vois rien qui prouve cette déraison dont vous parlez.

-C'est que vous êtes vous-même, à ce que je pense, répondit Amélie, une belle âme tout à fait candide... Mais peut-être êtes-vous fatiguée de m'entendre babiller, et voulez-vous essayer de vous endormir.

-Nullement, chère baronne, je vous supplie de continuer, répondit Consuelo.»

Amélie reprit son récit en ces termes :

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXVI.

XXVI.

«Vous dites, chère Nina, que vous ne voyez jusqu'ici aucune extravagance dans les faits et gestes de mon pauvre cousin. Je vais vous en donner de meilleures preuves. Mon oncle et ma tante sont, à coup sûr, les meilleurs chrétiens et les âmes les plus charitables qu'il y ait au monde. Ils ont toujours répandu les aumônes autour d'eux à pleines mains, et il est impossible de mettre moins de faste et d'orgueil dans l'emploi des richesses que ne le font ces dignes parents. Eh bien, mon cousin trouvait leur manière de vivre tout à fait contraire à l'esprit évangélique. Il eût voulu qu'à l'exemple des premiers chrétiens, ils vendissent leurs biens, et se fissent mendiants, après les avoir distribués aux pauvres. S'il ne disait pas cela précisément, retenu par le respect et l'amour qu'il leur portait, il faisait bien voir que telle était sa pensée, en plaignant avec amertume le sort des misérables qui ne font que souffrir et travailler, tandis que les riches vivent dans le bien-être et l'oisiveté. Quand il avait donné tout l'argent qu'on lui permettait de dépenser, ce n'était, selon lui, qu'une goutte d'eau dans la mer ; et il demandait d'autres sommes plus considérables, qu'on n'osait trop lui refuser, et qui s'écoulaient comme de l'eau entre ses mains. Il en a tant donné, que vous ne verrez pas un indigent dans le pays qui nous environne ; et je dois dire que nous ne nous en trouvons pas mieux : car les exigences des petits et leurs besoins augmentent en raison des concessions qu'on leur fait, et nos bons paysans, jadis si humbles et si doux, lèvent beaucoup la tête, grâce aux prodigalités et aux beaux discours de leur jeune maître. Si nous n'avions la force impériale au-dessus de nous tous, pour nous protéger d'une part, tandis qu'elle nous opprime de l'autre, je crois que nos terres et nos châteaux eussent été pillés et dévastés vingt fois par les bandes de paysans des districts voisins que la guerre a affamés, et que l'inépuisable pitié d'Albert (célèbre à trente lieues à la ronde) nous a mis sur le dos, surtout dans ces dernières affaires de la succession de l'empereur Charles.»

«Lorsque le comte Christian voulait faire au jeune Albert quelques sages remontrances, lui disant que donner tout dans un jour, c'était s'ôter le moyen de donner le lendemain :

-Eh quoi, mon père bien-aimé, lui répondait-il, n'avons-nous pas, pour nous abriter, un toit qui durera plus que nous, tandis que des milliers d'infortunés n'ont que le ciel inclément et froid sur leurs têtes ?

N'avons-nous pas chacun plus d'habits qu'il n'en faudrait pour vêtir une de ces familles couvertes de haillons ? Ne vois-je point sur notre table, chaque jour, plus de viandes et de bons vins de Hongrie qu'il n'en faudrait pour rassasier et réconforter ces mendiants épuisés de besoin et de lassitude ? Avons-nous le droit de refuser quelque chose tant que nous avons au delà du nécessaire ? Et le nécessaire même, nous est-il permis d'en user quand les autres ne l'ont pas ? La loi du Christ a-t-elle changé ?

«Que pouvaient répondre à de si belles paroles le comte, et la chanoinesse, et le chapelain, qui avaient élevé ce jeune homme dans des principes de religion si fervents et si austères ? Aussi se trouvaient-ils bien embarrassés en le voyant prendre ainsi les choses au pied de la lettre, et ne vouloir accepter aucune de ces transactions avec le siècle, sur lesquelles repose pourtant, ce me semble, tout l'édifice des sociétés.

«C'était bien autre chose quand il s'agissait de politique. Albert trouvait monstrueuses ces lois humaines qui autorisent les souverains à faire tuer des millions d'hommes, et à ruiner des contrées immenses, pour les caprices de leur orgueil et les intérêts de leur vanité. Son intolérance sur ce point devenait dangereuse, et ses parents n'osaient plus le mener à Vienne, ni à Prague, ni dans aucune grande ville, où son fanatisme de vertu leur eût fait de mauvaises affaires. Ils n'étaient pas plus rassurés à l'endroit de ses principes religieux ; car il y avait, dans sa piété exaltée, tout ce qu'il faut pour faire un hérétique à pendre et à brûler. Il haïssait les papes, ces apôtres de Jésus-Christ qui se liguent avec les rois contre le repos et la dignité des peuples.

Il blâmait le luxe des évêques et l'esprit mondain des abbés, et l'ambition de tous les hommes d'église. Il faisait au pauvre chapelain des sermons renouvelés de Luther et de Jean Huss ; et cependant Albert passait des heures entières prosterné sur le pavé des chapelles, plongé dans des méditations et des extases dignes d'un saint. Il observait les jeunes et les abstinences bien au delà des prescriptions de l'Église ; on dit même qu'il portait un cilice, et qu'il fallut toute l'autorité de son père et toute la tendresse de sa tante pour le faire renoncer à ces macérations qui ne contribuaient pas peu à exalter sa pauvre tête. «Quand ces bons et sages parents virent qu'il était en chemin de dissiper tout son patrimoine en peu d'années, et de se faire jeter en prison comme rebelle à la Sainte-Église et au Saint-Empire, ils prirent enfin, avec douleur, le parti de le faire voyager, espérant qu'à force de voir les hommes et leurs lois fondamentales, à peu près les mêmes dans tout le monde civilisé, il s'habituerait à vivre comme eux et avec eux. Ils le confièrent donc à un gouverneur, fin jésuite, homme du monde et homme d'esprit s'il en fut, qui comprit son rôle à demi-mot, et se chargea, dans sa conscience, de prendre sur lui tout ce qu'on n'osait pas lui demander. Pour parler clair, il s'agissait de corrompre et d'émousser cette âme farouche, de la façonner au joug social, en lui infusant goutte à goutte les poisons si doux et si nécessaires de l'ambition, de la vanité, de l'indifférence religieuse, politique et morale.-Ne froncez pas ainsi le sourcil en m'écoutant, chère Porporina.

Mon digne oncle est un homme simple et bon, qui dès sa jeunesse, a accepté toutes ces choses, telles qu'on les lui a données, et qui a su, dans tout le cours de sa vie, concilier, sans hypocrisie et sans examen, la tolérance et la religion, les devoirs du chrétien et ceux du grand seigneur. Dans un monde et dans un siècle où l'on trouve un homme comme Albert sur des millions comme nous autres, celui qui marche avec le siècle et le monde est sage, et celui qui veut remonter de deux mille ans dans le passé est un fou qui scandalise ses pareils et ne convertit personne. «Albert a voyagé pendant huit ans. Il a vu l'Italie, la France, l'Angleterre, la Prusse, la Pologne, la Russie, les Turcs même ; il est revenu par la Hongrie, l'Allemagne méridionale et la Bavière. Il s'est conduit sagement durant ces longues excursions, ne dépensant point au delà du revenu honorable que ses parents lui avaient assigné, leur écrivant des lettres fort douces et très affectueuses, où il ne parlait jamais que des choses qui avaient frappé ses yeux, sans faire aucune réflexion approfondie sur quoi que ce fût, et sans donner à l'abbé, son gouverneur, aucun sujet de plainte ou d'ingratitude.

«Revenu ici au commencement de l'année dernière, après les premiers embrassements, il se retira, dit-on, dans la chambre qu'avait habitée sa mère, y resta enfermé pendant plusieurs heures, et en sortit fort pâle, pour s'en aller promener seul sur la montagne.

«Pendant ce temps, l'abbé parla en confidence à la chanoinesse Wenceslawa et au chapelain, qui avaient exigé de lui une complète sincérité sur l'état physique et moral du jeune comte.

Le comte Albert, leur dit-il, soit que l'effet du voyage l'ait subitement métamorphosé, soit que, d'après ce que vos seigneuries m'avaient raconté de son enfance, je me fusse fait une fausse idée de lui, le comte Albert, dis-je, s'est montré à moi, dès le premier jour de notre association, tel que vous le verrez aujourd'hui, doux, calme, longanime, patient, et d'une exquise politesse. Cette excellente manière d'être ne s'est pas démentie un seul instant, et je serais le plus injuste des hommes si je formulais la moindre plainte contre lui. Rien de ce que je craignais de ses folles dépenses, de ses brusqueries, de ses déclamations, de son ascétisme exalté, n'est arrivé. Il ne m'a pas demandé une seule fois à administrer par lui-même la petite fortune que vous m'aviez confiée, et n'a jamais exprimé le moindre mécontentement. Il est vrai que j'ai toujours prévenu ses désirs, et que, lorsque je voyais un pauvre s'approcher de sa voiture, je me hâtais de le renvoyer satisfait avant qu'il eût tendu la main. Cette façon d'agir a complètement réussi, et je puis dire que le spectacle de la misère et des infirmités n'ayant presque plus attristé les regards de sa seigneurie, elle ne m'a pas semblé une seule fois se rappeler ses anciennes préoccupations sur ce point. Jamais je ne l'ai entendu gronder personne, ni blâmer aucun usage, ni porter un jugement défavorable sur aucune institution. Cette dévotion ardente, dont vous redoutiez l'excès, a semblé faire place à une régularité de conduite et de pratiques tout à fait convenables à un homme du monde.

Il a vu les plus brillantes cours de l'Europe, et les plus nobles compagnies sans paraître ni enivré ni scandalisé d'aucune chose. Partout on a remarqué sa belle figure, son noble maintien, sa politesse sans emphase, et le bon goût qui présidait aux paroles qu'il a su dire toujours à propos. Ses moeurs sont demeurées aussi pures que celles d'une jeune fille parfaitement élevée, sans qu'il ait montré aucune pruderie de mauvais ton. Il a vu les théâtres, les musées et les monuments ; il a parlé sobrement et judicieusement sur les arts. Enfin, je ne conçois en aucune façon l'inquiétude qu'il avait donnée à vos seigneuries, n'ayant jamais vu, pour ma part, d'homme plus raisonnable.

S'il y a quelque chose d'extraordinaire en lui, c'est précisément cette mesure, cette prudence, ce sang-froid, cette absence d'entraînements et de passions que je n'ai jamais rencontrés dans un jeune homme aussi avantageusement pourvu par la nature, la naissance, et la fortune.

«Ceci n'était, au reste, que la confirmation des fréquentes lettres que l'abbé avait écrites à la famille ; mais on avait toujours craint quelque exagération de sa part, et l'on n'était vraiment tranquille que de ce moment où il affirmait la guérison morale de mon cousin, sans crainte d'être démenti par la conduite qu'il tiendrait sous les yeux de ses parents. On accabla l'abbé de présents et de caresses, et l'on attendit avec impatience qu'Albert fût rentré de sa promenade. Elle dura longtemps, et, lorsqu'il vint enfin se mettre à table à l'heure du souper, on fut frappé de la pâleur et de la gravité de sa physionomie.

Dans le premier moment d'effusion, ses traits avaient exprimé une satisfaction douce et profonde qu'on n'y retrouvait déjà plus. On s'en étonna, et on en parla tout bas à l'abbé avec inquiétude. Il regarda Albert, et se retournant avec surprise vers ceux qui l'interrogeaient dans un coin de l'appartement :

«-Je ne trouve rien d'extraordinaire dans la figure de monsieur le comte, répondit-il ; il a l'expression digne et paisible quo je lui ai vue depuis huit ans que j'ai l'honneur de l'accompagner. «Le comte Christian se paya de cette réponse.

«-Nous l'avons quitté encore paré des roses de l'adolescence, dit-il à sa soeur, et souvent, hélas ! en proie à une sorte de fièvre intérieure qui faisait éclater sa voix et briller ses regards ; nous le retrouvons bruni par le soleil des contrées méridionales, un peu creusé par la fatigue peut-être, et de plus entouré de la gravité qui convient à un homme fait. Ne trouvez-vous pas, ma chère soeur, qu'il est mieux ainsi ?

«-Je lui trouve l'air bien triste sous cette gravité, répondit ma bonne tante, et je n'ai jamais vu un homme de vingt-huit ans aussi flegmatique et aussi peu discoureur. Il nous répond par monosyllabes.

«-Monsieur le comte a toujours été fort sobre de paroles, répondit l'abbé.

«-Il n'était point ainsi autrefois, dit la chanoinesse. S'il avait des semaines de silence et de méditation, il avait des jours d'expansion et des heures d'éloquence.

«-Je ne l'ai jamais vu se départir, reprit l'abbé, de la réserve que votre seigneurie remarque en ce moment.

«-L'aimiez-vous donc mieux alors qu'il parlait trop, et disait des choses qui nous faisaient trembler ? dit le comte Christian à sa soeur alarmée ; voilà bien les femmes !

«-Mais il existait, dit-elle, et maintenant il a l'air d'un habitant de l'autre monde, qui ne prend aucune part aux affaires de celui-ci. «-C'est le caractère constant de monsieur le comte, répondit l'abbé ; c'est un homme concentré, qui ne fait part à personne de ses impressions, et qui, si je dois dire toute ma pensée, ne s'impressionne de presque rien d'extérieur. C'est le fait des personnes froides, sensées, réfléchies. Il est ainsi fait, et je crois qu'en cherchant à l'exciter, on ne ferait que porter le trouble dans cette âme ennemie de l'action et de toute initiative dangereuse.

-Oh ! je fais serment que ce n'est pas là son vrai caractère ! s'écria la chanoinesse.

-Madame la chanoinesse reviendra des préventions qu'elle se forme contre un si rare avantage.

-En effet, ma soeur, dit le comte, je trouve que monsieur l'abbé parle fort sagement. N'a-t-il pas obtenu par ses soins et sa condescendance le résultat que nous avons tant désiré ? N'a-t-il pas détourné les malheurs que nous redoutions ? Albert s'annonçait comme un prodigue, un enthousiaste, un téméraire. Il nous revient tel qu'il doit être pour mériter l'estime, la confiance et la considération de ses semblables.

-Mais effacé comme un vieux livre, dit la chanoinesse, ou peut-être raidi contre toutes choses, et dédaigneux de tout ce qui ne répond pas à ses secrets instincts. Il ne semble point heureux de nous revoir, nous qui l'attendions avec tant d'impatience !

-Monsieur le comte était impatient lui-même de revenir, reprit l'abbé ; je le voyais, bien qu'il ne le manifestât pas ouvertement. Il est si peu démonstratif ! La nature l'a fait recueilli.

-La nature l'a fait démonstratif, au contraire, répliqua-t-elle vivement. Il était quelquefois violent, et quelquefois tendre à l'excès.

Il me fâchait souvent, mais il se jetait dans mes bras, et j'étais désarmée.

«-Avec moi, dit l'abbé, il n'a jamais eu rien à réparer.

«-Croyez-moi, ma soeur, c'est beaucoup mieux ainsi, dit mon oncle...

«-Hélas ! dit la chanoinesse, il aura donc toujours ce visage qui me consterne et me serre le coeur ?

-C'est un visage noble et fier qui sied à un homme de son rang, répondit l'abbé.

«-C'est un visage de pierre ! s'écria la chanoinesse. Il me semble que je vois ma mère, non pas telle que je l'ai connue, sensible et bienveillante, mais telle qu'elle est peinte, immobile et glacée dans son cadre de bois de chêne.

«-Je répète à votre seigneurie, dit l'abbé, que c'est l'expression habituelle du comte Albert depuis huit années.

«-Hélas ! il y a donc huit mortelles années qu'il n'a souri à personne ! dit la bonne tante en laissant couler ses larmes ; car depuis deux heures que je le couve des yeux, je n'ai pas vu le moindre sourire animer sa bouche close et décolorée ! Ah ! j'ai envie de me précipiter vers lui et de le serrer bien fort sur mon coeur, en lui reprochant son indifférence, en le grondant même comme autrefois, pour voir si, comme autrefois, il ne se jettera pas à mon cou en sanglotant. «-Gardez-vous de pareilles imprudences, ma chère soeur, dit le comte Christian en la forçant de se détourner d'Albert qu'elle regardait toujours avec des yeux humides. N'écoutez pas les faiblesses d'un coeur maternel : nous avons bien assez éprouvé qu'une sensibilité excessive était le fléau de la vie et de la raison de notre enfant. En le distrayant, en éloignant de lui toute émotion vive, monsieur l'abbé, conformément à nos recommandations et à celles des médecins, est parvenu à calmer cette âme agitée ; ne détruisez pas son ouvrage par les caprices d'une tendresse puérile.»

«La chanoinesse se rendit à ces raisons, et tâcha de s'habituer à l'extérieur glacé d'Albert ; mais elle ne s'y habitua nullement, et elle disait souvent à l'oreille de son frère : Vous direz ce que vous voudrez, Christian, je crains qu'on ne nous l'ait abruti, en ne le traitant pas comme un homme, mais comme un enfant malade.

«Le soir, au moment de se séparer, on s'embrassa ; Albert reçut respectueusement la bénédiction de son père, et lorsque la chanoinesse le pressa sur son coeur, il s'aperçut qu'elle tremblait et que sa voix était émue. Elle se mit à trembler aussi, et s'arracha brusquement de ses bras, comme si une vive souffrance venait de s'éveiller en lui.

«-Vous le voyez, ma soeur, dit tout bas le comte, il n'est plus habitué à ces émotions, et vous lui faites du mal.

«En même temps, peu rassuré, et fort ému lui-même, il suivait des yeux son fils, pour voir si dans ses manières avec l'abbé, il surprendrait une préférence exclusive pour ce personnage. Mais Albert salua son gouverneur avec une politesse très-froide. «-Mon fils, dit le comte, je crois avoir rempli vos intentions et satisfait votre coeur, en priant monsieur l'abbé de ne pas vous quitter comme il en manifestait déjà le projet, et en l'engageant à rester près de nous le plus longtemps qu'il lui sera possible. Je ne voudrais pas que le bonheur de nous retrouver en famille fût empoisonné pour vous par un regret, et j'espère que votre respectable ami nous aidera à vous donner cette joie sans mélange.»

«Albert ne répondit que par un profond salut, et en même temps un sourire étrange effleura ses lèvres.

«-Hélas ! dit la chanoinesse lorsqu'il se fut éloigné, c'est donc là son sourire à présent.»

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXVII.

XXVII.

«Durant l'absence d'Albert, le comte et la chanoinesse avaient fait beaucoup de projets pour l'avenir de leur cher enfant, et particulièrement celui de le marier. Avec sa belle figure, son nom illustre et sa fortune encore considérable, Albert pouvait prétendre aux premiers partis. Mais dans le cas où un reste d'indolence et de sauvagerie le rendrait inhabile à se produire et à se pousser dans le monde, on lui tenait en réserve une jeune personne aussi bien née que lui, puisqu'elle était sa cousine germaine et qu'elle portait son nom, moins riche que lui, mais fille unique, et assez jolie comme on l'est à seize ans, quand on est fraîche et parée de ce qu'on appelle en France la beauté du diable. Cette jeune personne, c'était Amélie, baronne de Rudolstadt, votre humble servante et votre nouvelle amie.

«Celle-là, se disait-on au coin du feu, n'a encore vu aucun homme.

Élevée au couvent, elle ne manquera pas d'envie d'en sortir pour se marier. Elle ne peut guère aspirer à un meilleur parti ; et quant aux bizarreries que pourrait encore présenter le caractère de son cousin, d'anciennes d'habitudes d'enfance, la parenté, quelques mois d'intimité auprès de nous, effaceront certainement toute répugnance, et l'engageront, ne fût-ce que par esprit de famille, à tolérer en silence ce qu'une étrangère ne supporterait peut-être pas. On était sûr de l'assentiment de mon père, qui n'a jamais eu d'autre volonté que celle de son aîné et de sa soeur Wenceslawa, et qui, à vrai dire, n'a jamais eu une volonté en propre. «Lorsque après quinze jours d'examen attentif, on eut reconnu la constante mélancolie et la réserve absolue qui semblaient être le caractère décidé de mon cousin, mon oncle et ma tante se dirent que le dernier rejeton de leur race n'était destiné à lui rendre aucun éclat par sa conduite personnelle. Il ne montrait d'inclination pour aucun rôle brillant dans le monde, ni pour les armes, ni pour la diplomatie, ni pour les charges civiles. A tout ce qu'on lui proposait, il répondait d'un air de résignation qu'il obéirait aux volontés de ses parents, mais qu'il n'avait pour lui-même aucun besoin de luxe ou de gloire. Après tout, ce naturel indolent n'était que la répétition exagérée de celui de son père, cet homme calme dont la patience est voisine de l'apathie, et chez qui la modestie est une sorte d'abnégation. Ce qui donne à mon oncle une physionomie que son fils n'a pas, c'est un sentiment énergique, quoique dépourvu d'emphase et d'orgueil, du devoir social.

Albert semblait désormais comprendre les devoirs de la famille ; mais les devoirs publics, tels que nous les concevons, ne paraissaient pas l'occuper plus qu'aux jours de son enfance. Son père et le mien avaient suivi la carrière des armes sous Montecuculli contre Turenne. Ils avaient porté dans la guerre une sorte de sentiment religieux inspiré par la majesté impériale. C'était le devoir de leur temps d'obéir et de croire aveuglément à des maîtres. Ce temps-ci, plus éclairé, dépouille les souverains de l'auréole, et la jeunesse se permet de ne pas croire à la couronne plus qu'à la tiare. Lorsque mon oncle essayait de ranimer dans son fils l'antique ardeur chevaleresque, il voyait bien que ses discours n'avaient aucun sens pour ce raisonneur dédaigneux.

«Puisqu'il en est ainsi, se dirent mon oncle et ma tante, ne le contrarions pas. Ne compromettons pas cette guérison assez triste qui nous a rendu un homme éteint à la place d'un homme exaspéré. Laissons-le vivre paisiblement à sa guise, et qu'il soit un philosophe studieux, comme l'ont été plusieurs de ses ancêtres, ou un chasseur passionné contre notre frère Frédérick, ou un seigneur juste et bienfaisant comme nous nous efforçons de l'être. Qu'il mène dès à présent la vie tranquille et inoffensive des vieillards : ce sera le premier des Rudolstadt qui n'aura point eu de jeunesse. Mais comme il ne faut pas qu'il soit le dernier de sa race, hâtons-nous de le marier, afin que les héritiers de notre nom effacent cette lacune dans l'éclat de nos destinées. Qui sait ? peut-être le généreux sang de ses aïeux se repose-t-il en lui par l'ordre de la Providence, afin de se ranimer plus bouillant et plus fier dans les veines de ses descendants.

«Et il fut décidé qu'on parlerait mariage à mon cousin Albert.

«On lui en parla doucement d'abord ; et comme on le trouvait aussi peu disposé à ce parti qu'à tous les autres, on lui en parla sérieusement et vivement.

Il objecta sa timidité, sa gaucherie auprès des femmes. «II est certain, disait ma tante, que, dans ma jeunesse, un prétendant aussi sérieux qu'Albert m'eût fait plus de peur que d'envie, et que je n'eusse pas échangé ma bosse contre sa conversation.» «-II faut donc, lui dit mon oncle, revenir à notre pis-aller, et lui faire épouser Amélie. Il l'a connue enfant, il la considère comme sa soeur, il sera moins timide auprès d'elle ; et comme elle est d'un caractère enjoué et décidé, elle corrigera, par sa bonne humeur, l'humeur noire dans laquelle il semble retomber de plus en plus.

«Albert ne repoussa pas ce projet, et sans se prononcer ouvertement, consentit à me voir et à me connaître. Il fut convenu que je ne serais avertie de rien, afin de me sauver la mortification d'un refus toujours possible de sa part. On écrivit à mon père ; et dès qu'on eut son assentiment, on commença les démarches pour obtenir du pape les dispenses nécessaires à cause de notre parenté. En même temps mon père me retira du couvent, et un beau matin nous arrivâmes au château des Géants, moi fort contente de respirer le grand air, et fort impatiente de voir mon fiancé ; mon bon père plein d'espérance, et s'imaginant m'avoir bien caché un projet qu'à son insu il m'avait, chemin faisant, révélé à chaque mot.

«La première chose qui me frappa chez Albert, ce fut sa belle figure et son air digne. Je vous avouerai, ma chère Nina, que mon coeur battit bien fort lorsqu'il me baisa la main, et que pendant quelques jours je fus sous le charme de son regard et de ses moindres paroles. Ses manières sérieuses ne me déplaisaient pas ; il ne semblait pas contraint le moins du monde auprès de moi. Il me tutoyait comme aux jours de notre enfance, et lorsqu'il voulait se reprendre, dans la crainte de manquer aux convenances, nos parents l'autorisaient et le priaient, en quelque sorte, de conserver avec moi son ancienne familiarité. Ma gaieté le faisait quelquefois sourire sans effort, et ma bonne tante, transportée de joie, m'attribuait l'honneur de cette guérison qu'elle croyait devoir être radicale. Enfin il me traitait avec la bienveillance et la douceur qu'on a pour un enfant ; et je m'en contentais, persuadée que bientôt il ferait plus d'attention à ma petite mine éveillée et aux jolies toilettes que je prodiguais pour lui plaire.

«Mais j'eus bientôt la mortification de voir qu'il se souciait fort peu de l'une, et qu'il ne voyait pas seulement les autres. Un jour, ma bonne tante voulut lui faire remarquer une charmante robe bleu lapis qui dessinait ma taille à ravir. Il prétendit que la robe était d'un beau rouge. L'abbé, son gouverneur, qui avait toujours des compliments fort mielleux au bord des lèvres, et qui voulait lui donner une leçon de galanterie, s'écria qu'il comprenait fort bien que le comte Albert ne vît pas seulement la couleur de mon vêtement. C'était pour Albert l'occasion de me dire quelque chose de flatteur sur les roses de mes joues, ou sur l'or de ma chevelure.

Il se contenta de répondre à l'abbé, d'un ton fort sec, qu'il était aussi capable que lui de distinguer les couleurs, et que ma robe était rouge comme du sang.

«Je ne sais pourquoi cette brutalité et cette bizarrerie d'expression me donnèrent le frisson. Je regardai Albert, et lui trouvai un regard qui me fit peur. De ce jour-là, je commençai à le craindre plus qu'à l'aimer. Bientôt je ne l'aimai plus du tout, et aujourd'hui je ne le crains ni ne l'aime. Je le plains, et c'est tout. Vous verrez pourquoi, peu à peu, et vous me comprendrez. «Le lendemain, nous devions aller faire quelques emplettes à Tauss ; la ville la plus voisine. Je me promettais un grand plaisir de cette promenade ; Albert devait m'accompagner à cheval. J'étais prête, et j'attendais qu'il vînt me présenter la main. Les voitures attendaient aussi dans la cour. Il n'avait pas encore paru. Son valet de chambre disait avoir frappé à sa porte à l'heure accoutumée. On envoya de nouveau savoir s'il se préparait. Albert avait la manie de s'habiller toujours lui-même, et de ne jamais laisser aucun valet entrer dans sa chambre avant qu'il en fût sorti. On frappa en vain ; il ne répondit pas.

Son père, inquiet de ce silence, monta à sa chambre, et ne put ni ouvrir la porte, qui était barricadée en dedans, ni obtenir un mot. On commençait à s'effrayer, lorsque l'abbé dit d'un air fort tranquille que le comte Albert était sujet à de longs accès de sommeil qui tenaient de l'engourdissement, et que lorsqu'on voulait l'en tirer brusquement, il était agité et comme souffrant pendant plusieurs jours.

«-Mais c'est une maladie, cela, dit la chanoinesse avec inquiétude.

«-Je ne le pense pas, répondit l'abbé. Je ne l'ai jamais entendu se plaindre de rien. Les médecins que j'ai fait venir lorsqu'il dormait ainsi, ne lui ont trouvé aucun symptôme de fièvre, et ont attribué cet accablement à quelque excès de travail ou de réflexion. Ils ont grandement conseillé de ne pas contrarier ce besoin de repos et d'oubli de toutes choses.

«-Et cela est fréquent ? demanda mon oncle. «-J'ai observé ce phénomène cinq ou six fois seulement durant huit années, répondit l'abbé ; et, ne l'ayant jamais troublé par mes empressements, je ne l'ai jamais vu avoir de suites fâcheuses.

«-Et cela dure-t-il longtemps ? demandai-je à mon tour, fort impatientée.

«-Plus ou moins, dit l'abbé, suivant la durée de l'insomnie qui précède ou occasionne ces fatigues : mais nul ne peut le savoir, car monsieur le comte ne se souvient jamais de cette cause, ou ne veut jamais la dire.

Il est extrêmement assidu au travail, et s'en cache avec une modestie bien rare.

«-Il est donc bien savant ? repris-je.

«-Il est extrêmement savant.

«-Et il ne le montre jamais ?

«-Il en fait mystère, et ne s'en doute pas lui-même.

«-À quoi cela lui sert-il, en ce cas ?

«-Le génie est comme la beauté, répondit ce jésuite courtisan en me regardant d'un air doucereux : ce sont des grâces du ciel qui ne suggèrent ni orgueil ni agitation à ceux qui les possèdent.»

«Je compris la leçon, et n'en eus que plus de dépit, comme vous pouvez croire. On résolut d'attendre, pour sortir, le réveil de mon cousin ; mais lorsqu'au bout de deux heures, je vis qu'il ne bougeait, j'allai quitter mon riche habit d'amazone, et je me mis à broder au métier, non sans casser beaucoup de soies, et sans sauter beaucoup de points. J'étais outrée de l'impertinence d'Albert, qui s'était oublié sur ses livres la veille d'une promenade avec moi, et qui, maintenant, s'abandonnait aux douceurs d'un paisible sommeil, pendant que je l'attendais. L'heure s'avançait, et force fut de renoncer au projet de la journée. Mon père, bien confiant aux paroles de l'abbé, prit son fusil, et alla tuer un lièvre ou deux. Ma tante, moins rassurée, monta les escaliers plus de vingt fois pour écouter à la porte de son neveu, sans pouvoir entendre même le bruit de sa respiration. La pauvre femme était désolée de mon mécontentement. Quant à mon oncle, il prit un livre de dévotion pour se distraire de son inquiétude, et se mit à lire dans un coin du salon avec une résignation qui me donnait envie de sauter par les fenêtres.

Enfin, vers le soir, ma tante, toute joyeuse, vint nous dire qu'elle avait entendu Albert se lever et s'habiller. L'abbé nous recommanda de ne paraître ni inquiets ni surpris, de ne pas adresser de questions à monsieur le comte, et de tâcher de le distraire s'il montrait quelque chagrin de sa mésaventure.

«-Mais si mon cousin n'est pas malade, il est donc maniaque ? m'écriai-je avec un peu d'emportement.

«Je vis la figure de mon oncle se décomposer à cette dure parole, et j'en eus des remords sur-le-champ. Mais lorsque Albert entra sans faire d'excuses à personne, et sans paraître se douter le moins du monde de notre contrariété, je fus outrée, et lui fis un accueil très-sec. Il ne s'en aperçut seulement pas. Il paraissait plongé dans ses réflexions. Le soir, mon père pensa qu'un peu de musique l'égaierait. Je n'avais pas encore chanté devant Albert. Ma harpe n'était arrivée que de la veille.

Ce n'est pas devant vous, savante Porporina, que je puis me piquer de connaître la musique. Mais vous verrez que j'ai une jolie voix, et que je ne manque pas de goût naturel. Je me fis prier ; j'avais plus envie de pleurer que de chanter ; Albert ne dit pas un mot pour m'y encourager.

Enfin je cédai ; mais je chantai fort mal, et Albert, comme si je lui eusse écorché les oreilles, eut la grossièreté de sortir au bout de quelques mesures. Il me fallut toute la force de mon orgueil pour ne pas fondre en larmes, et pour achever mon air sans faire sauter les cordes de ma harpe. Ma tante avait suivi son neveu, mon père s'était endormi, mon oncle attendait près de la porte que sa soeur vînt lui dire quelque chose de son fils. L'abbé resta seul à me faire des compliments qui m'irritèrent encore plus que l'indifférence des autres.

«-Il paraît, lui dis-je, que mon cousin n'aime pas la musique.

«-Il l'aime beaucoup, au contraire, répondit-il ; mais c'est selon ...

«-C'est selon la manière dont on chante ? lui dis-je en l'interrompant.

«-C'est, reprit-il sans se déconcerter, selon la disposition de son âme ; quelquefois la musique lui fait du bien, et quelquefois du mal.

Vous l'aurez ému, j'en suis certain, au point qu'il aura craint de ne pouvoir se contenir. Cette fuite est plus flatteuse pour vous que les plus grands éloges.» «Les adulations de ce jésuite avaient quelque chose de sournois et de railleur qui me le faisait détester. Mais j'en fus bientôt délivrée, comme vous allez l'apprendre tout à l'heure.»

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXVIII.

XXVIII.

«Le lendemain, ma tante, qui ne parle guère lorsque son coeur n'est pas vivement ému, eut la malheureuse idée de s'engager dans une conversation avec l'abbé et le chapelain. Et comme, en dehors de ses affections de famille, qui l'absorbent presque entièrement, il n'y a pour elle au monde qu'une distraction possible, laquelle est son orgueil de famille, elle ne manqua pas de s'y livrer en dissertant sur sa généalogie, et en prouvant à ces deux prêtres que notre race était la plus pure, la plus illustre, et la plus excellente de toutes les familles de l'Allemagne, du côté des femmes particulièrement. L'abbé l'écoutait avec patience et notre chapelain avec révérence, lorsque Albert, qui ne paraissait pas l'écouter du tout, l'interrompit avec un peu de vivacité :

«-Il me semble, ma bonne tante, lui dit-il, que vous vous faites quelques illusions sur la prééminence de notre famille. Il est vrai que la noblesse et les titres de nos ancêtres remontent assez haut dans le passé ; mais une famille qui perd son nom, qui l'abjure en quelque sorte, pour prendre celui d'une femme de race et de religion étrangère, renonce au droit de se faire valoir comme antique en vertu et fidèle à la gloire de son pays.

«Cette remarque contraria beaucoup la chanoinesse ; mais, comme l'abbé avait paru ouvrir l'oreille, elle crut devoir y répondre.

«-Je ne suis pas de votre avis, mon cher enfant, dit-elle. On a vu bien souvent d'illustres maisons se rendre, à bon droit, plus illustres encore, en joignant à leur nom celui d'une branche maternelle, afin de ne pas priver leurs hoirs de l'honneur qui leur revenait d'être issus d'une femme glorieusement apparentée. «-Mais ce n'est pas ici le cas d'appliquer cette règle, reprit Albert avec une ténacité à laquelle il n'était point sujet.

Je conçois l'alliance de deux noms illustres.

Je trouve fort légitime qu'une femme transmette à ses enfants son nom accolé à celui de son époux.

Mais l'effacement complet de ce dernier nom me paraît un outrage de la part de celle qui l'exige, une lâcheté de la part de celui qui s'y soumet.

«-Vous rappelez des choses bien anciennes, Albert, dit la chanoinesse avec un profond soupir, et vous appliquez la règle plus mal à propos que moi.

Monsieur l'abbé pourrait croire, en vous entendant, que quelque mâle, dans notre ascendance, aurait été capable d'une lâcheté ; et puisque vous savez si bien des choses dont je vous croyais à peine instruit, vous n'auriez pas dû faire une pareille réflexion à propos des événements politiques ... déjà bien loin de nous, Dieu merci !

«-Si ma réflexion vous inquiète, je vais rapporter le fait, afin de laver notre aïeul Withold, dernier comte des Rudolstadt, de toute imputation injurieuse à sa mémoire.

Cela paraît intéresser ma cousine, ajouta-t-il en voyant que je l'écoutais avec de grands yeux, tout étonnée que j'étais de le voir se lancer dans une discussion si contraire à ses idées philosophiques et à ses habitudesde silence.

Sachez donc, Amélie, que notre arrière-grand-père Wratislaw n'avait pas plus de quatre ans lorsque sa mère Ulrique de Rudolstadt crut devoir lui infliger la flétrissure de quitter son véritable nom, le nom de ses pères, qui était Podiebrad, pour lui donner ce nom saxon que vous et moi portons aujourd'hui, vous sans en rougir, et moi sans m'en glorifier.

«-Il est au moins inutile, dit mon oncle Christian, qui paraissait fort mal à l'aise, de rappeler des choses si éloignées du temps où nous vivons.

«-II me semble, reprit Albert, que ma tante a remonté bien plus haut dans le passé en nous racontant les hauts faits des Rudolstadt, et je ne sais pas pourquoi l'un de nous, venant par hasard à se rappeler qu'il est Bohême, et non pas Saxon d'origine, qu'il s'appelle Podiebrad, et non pas Rudolstadt, ferait une chose de mauvais goût en parlant d'événements qui n'ont guère plus de cent vingt ans de date.

«-Je savais bien, observa l'abbé qui avait écouté Albert avec un certain intérêt, que votre illustre famille était alliée, dans le passé, à la royauté nationale de George Podiebrad ; mais j'ignorais qu'elle en descendît par une ligne assez directe pour en porter le nom.

«-C'est que ma tante, qui sait dessiner des arbres généalogiques, a jugé à propos d'abattre dans sa mémoire l'arbre antique et vénérable dont la souche nous a produits. Mais un arbre généalogique sur lequel notre histoire glorieuse et sombre a été tracée en caractères de sang, est encore debout sur la montagne voisine.» «Comme Albert s'animait beaucoup en parlant ainsi, et que le visage de mon oncle paraissait s'assombrir, l'abbé essaya de détourner la conversation, bien que sa curiosité fût fort excitée. Mais la mienne ne me permit pas de rester en si beau chemin.

«-Que voulez-vous dire, Albert ? m'écriai-je en me rapprochant de lui.

«-Je veux dire ce qu'une Podiebrad ne devrait pas ignorer, répondit-il.

C'est que le vieux chêne de la pierre d'épouvante, que vous voyez tous les jours de votre fenêtre, Amélie, et sous lequel je vous engage à ne jamais vous asseoir sans élever votre âme à Dieu, a porté, il y a trois cents ans, des fruits un peu plus lourds que les glands desséchés qu'il a peine à produire aujourd'hui.

«-C'est une histoire affreuse, dit le chapelain tout effaré, et j'ignore qui a pu l'apprendre au comte Albert.

«-La tradition du pays, et peut-être quelque chose de plus certain encore, répondit Albert. Car on a beau brûler les archives des familles et les documents de l'histoire, monsieur le chapelain ; on a beau élever les enfants dans l'ignorance de la vie antérieure ; on a beau imposer silence aux simples par le sophisme, et aux faibles par la menace : ni la crainte du despotisme, ni celle de l'enfer, ne peuvent étouffer les mille voix du passé qui s'élèvent de toutes parts.

Non, non, elles parlent trop haut, ces voix terribles, pour que celle d'un prêtre leur impose silence ! Elles parlent à nos âmes dans le sommeil, par la bouche des spectres qui se lèvent pour nous avertir ; elles parlent à nos oreilles, par tous les bruits de la nature ; elles sortent même du tronc des arbres, comme autrefois, celle des dieux dans les bois sacrés, pour nous raconter les crimes, les malheurs, et les exploits de nos pères.

«-Et pourquoi, mon pauvre enfant, dit la chanoinesse, nourrir ton esprit de ces pensées amères et de ces souvenirs funestes ?

«-Ce sont vos généalogies, ma tante, c'est le voyage que vous venez de faire dans les siècles passés, qui ont réveillé en moi le souvenir de ces quinze moines pendus aux branches du chêne, de la propre main d'un de mes aïeux, à moi ... oh ! le plus grand, le plus terrible, le plus persévérant, celui qu'on appelait le redoutable aveugle, l'invincible Jean Ziska du Calice ! »

«Le nom sublime et abhorré du chef des Taborites, sectaires qui renchérirent durant la guerre des Hussites sur l'énergie, la bravoure, et les cruautés des autres religionnaires, tomba comme la foudre sur l'abbé et sur le chapelain. Le dernier fit un grand signe de croix ; ma tante recula sa chaise, qui touchait celle d'Albert.

«-Bonté divine ! s'écria-t-elle ; de quoi et de qui parle donc cet enfant ? Ne l'écoutez pas, monsieur l'abbé ! Jamais, non, jamais, notre famille n'a eu ni lien, ni rapport avec le réprouvé dont il vient de prononcer le nom abominable.

«-Parlez pour vous, ma tante, reprit Albert avec énergie. Vous êtes une Rudolstadt dans le fond de l'âme, bien que vous soyez dans le fait une Podiebrad. Mais, quant à moi, j'ai dans les veines un sang coloré de quelques gouttes de plus de sang bohème, purifié de quelques gouttes de moins de sang étranger. Ma mère n'avait ni Saxons, ni Bavarois, ni Prussiens, dans son arbre généalogique : elle était de pure race slave ; et comme vous paraissez ne pas vous soucier beaucoup d'une noblesse à laquelle vous ne pouvez prétendre, moi, qui tiens à ma noblesse personnelle, je vous apprendrai, si vous l'ignorez, je vous rappellerai, si vous l'avez oublié, que Jean Ziska laissa une fille, laquelle épousa un seigneur de Prachalitz, et que ma mère, étant une Prachalitz elle-même, descendait en ligne directe de Jean Ziska par les femmes, comme vous descendez des Rudolstadt, ma tante !

«-Ceci est un rêve, une erreur, Albert ! ...

«-Non, ma chère tante ; j'en appelle à monsieur le chapelain, qui est un homme véridique et craignant Dieu. Il a eu entre les mains les parchemins qui le prouvaient.

«-Moi ? s'écria le chapelain, pâle comme la mort.

«-Vous pouvez l'avouer sans rougir devant monsieur l'abbé, répondit Albert avec une amère ironie, puisque vous avez fait votre devoir de prêtre catholique et de sujet autrichien en les brûlant le lendemain de la mort de ma mère !

«-Cette action, que me commandait ma conscience, n'a eu que Dieu pour témoin ! reprit l'abbé, plus pâle encore. Comte Albert, qui a pu vous révéler ... ?

«-Je vous l'ai dit, monsieur le chapelain, la voix qui parle plus haut que celle du prêtre !

«-Quelle voix, Albert ? demandai-je vivement intéressée.

«-La voix qui parle dans le sommeil, répondit Albert.

«-Mais ceci n'explique rien, mon fils, dit le comte Christian tout pensif et tout triste.

«-La voix du sang, mon père ! répondit Albert d'un ton qui nous fit tous tressaillir.

«-Hélas ! mon Dieu ! dit mon oncle en joignant les mains, ce sont les mêmes rêveries, les mêmes imaginations, qui tourmentaient sa pauvre mère. Il faut que, dans sa maladie, elle ait parlé de tout cela devant notre enfant, ajouta-t-il en se penchant vers ma tante, et que son esprit en ait été frappé de bonne heure.

«-Impossible, mon frère, répondit la chanoinesse : Albert n'avait pas trois ans lorsqu'il perdit sa mère.

«-Il faut plutôt, dit le chapelain à voix basse, qu'il soit resté dans la maison quelques-uns de ces maudits écrits hérétiques, tout remplis de mensonge et tissus d'impiétés, qu'elle avait conservés par esprit de famille, et dont elle eut pourtant la vertu de me faire le sacrifice à son heure suprême.

«-Non, il n'en est pas resté, répondit Albert, qui n'avait pas perdu une seule parole du chapelain, bien que celui-ci eût parlé assez bas, et qu'Albert, qui se promenait avec agitation, fût en ce moment à l'autre bout du grand salon. Vous savez bien monsieur le chapelain, que vous avez tout détruit, et que vous avez encore, au lendemain de son dernier jour, cherché et fureté dans tous les coins de sa chambre. «-Qui donc a ainsi aidé ou égaré votre mémoire, Albert ? demanda le comte Christian d'un ton sévère. Quel serviteur infidèle ou imprudent s'est donc avisé de troubler votre jeune esprit par le récit, sans doute exagéré, de ces événements domestiques ?

«-Aucun, mon père ; je vous le jure sur ma religion et sur ma conscience.

«-L'ennemi du genre humain est intervenu dans tout ceci, dit le chapelain consterné.

«-Il serait plus vraisemblable et plus chrétien de penser, observa l'abbé, que le comte Albert est doué d'une mémoire extraordinaire, et que des événements dont le spectacle ne frappe point ordinairement l'âge tendre sont restés gravés dans son esprit. Ce que j'ai vu de sa rare intelligence me fait aisément croire que sa raison a dû avoir un développement fort précoce ; et quant à sa faculté de garder le souvenir des choses, j'ai reconnu qu'elle était prodigieuse en effet.

«- Elle ne vous semble prodigieuse que parce que vous en êtes tout à fait dépourvu, répondit Albert sèchement. Par exemple, vous ne vous rappelez pas ce que vous avez fait en l'année 1619, après que Withold Podiebrad le protestant, le vaillant, le fidèle (votre grand-père, ma chère tante), le dernier qui porta notre nom, eut rougi de son sang la pierre d'épouvante ? Vous avez oublié votre conduite en cette circonstance, je le parierais, monsieur l'abbé ?

«-Je l'ai oubliée entièrement, je l'avoue, répondit l'abbé avec un sourire railleur qui n'était pas de trop bon goût dans un moment où il devenait évident pour nous tous qu'Albert divaguait complètement. «-Eh bien ! je vais vous la rappeler, reprit Albert sans se déconcerter.

Vous allâtes bien vite conseiller à ceux des soldats impériaux qui avaient fait le coup de se sauver ou de se cacher, parce que les ouvriers de Pilsen, qui avaient le courage de s'avouer protestants, et qui adoraient Withold, venaient pour venger la mort de leur maître, et s'apprêtaient à les mettre en pièces. Puis, vous vîntes trouver mon aïeule Ulrique, la veuve tremblante et consternée de Withold, et vous lui promîtes de faire sa paix avec l'empereur Ferdinand II, de lui conserver ses biens, ses titres, sa liberté, et la tête de ses enfants, si elle voulait suivre vos conseils et vous payer vos services à prix d'or ; elle y consentit : son amour maternel lui suggéra cet acte de faiblesse.

Elle ne respecta pas le martyre de son noble époux. Elle était née catholique, et n'avait abjuré que par amour pour lui. Elle ne sut point accepter la misère, la proscription, la persécution, pour conserver à ses enfants une foi que Withold venait de signer de son sang, et un nom qu'il venait de rendre plus illustre encore que tous ceux de ses ancêtres hussites, calixtins, taborites, orphelins, frères de l'union, et luthériens. (Tous ces noms, ma chère Porporina, sont ceux des diverses sectes qui joignent l'hérésie de Jean Huss à celle de Luther, et qu'avait probablement suivies la branche des Podiebrad dont nous descendons.) Enfin, continua Albert, la Saxonne eut peur, et céda.

Vous prîtes possession du château, vous en éloignâtes les bandes impériales, vous fîtes respecter nos terres. Vous fîtes un immense auto-da-fé de nos titres et de nos archives. C'est pourquoi ma tante, pour son bonheur, n'a pu rétablir l'arbre généalogique des Podiebrad, et s'est rejetée sur la pâture moins indigeste des Rudolstadt. Pour prix de vos services, vous fûtes riche, très-riche. Trois mois après, il fut permis à Ulrique d'aller embrasser à Vienne les genoux de l'empereur, qui lui permit gracieusement de dénationaliser ses enfants, de les faire élever par vous dans la religion romaine, et de les enrôler ensuite sous les drapeaux contre lesquels leur père et leurs aïeux avaient si vaillamment combattu. Nous fûmes incorporés mes fils et moi, dans les rangs de la tyrannie autrichienne ...

«-Tes fils et toi ! ... dit ma tante désespérée, voyant qu'il battait la campagne.

«-Oui, mes fils Sigismond et Rodolphe, répondit très-sérieusement Albert.

«-C'est le nom de mon père et de mon oncle, dit le comte Christian.

Albert, où est ton esprit ? Reviens à toi, mon fils. Plus d'un siècle nous sépare de ces événements douloureux accomplis par l'ordre de la Providence.»

«Albert n'en voulut point démordre. Il se persuada et voulut nous persuader qu'il était le même que Wratislaw, fils de Withold, et le premier des Podiebrad qui eût porté le nom maternel de Rudolstadt. Il nous raconta son enfance, le souvenir distinct qu'il avait gardé du supplice du comte Withold, supplice dont il attribuait tout l'odieux au jésuite Dithmar (lequel, selon lui, n'était autre que l'abbé, son gouverneur), la haine profonde que, pendant son enfance, il avait éprouvée pour ce Dithmar, pour l'Autriche, pour les impériaux et pour les catholiques.

Et puis, ses souvenirs parurent se confondre, et il ajouta mille choses incompréhensibles sur la vie éternelle et perpétuelle, sur la réapparition des hommes sur la terre, se fondant sur cet article de la croyance hussitique, que Jean Huss devait revenir en Bohême cent ans après sa mort, et compléter son oeuvre ; prédiction qui s'était accomplie, puisque, selon lui, Luther était Jean Huss ressuscité. Enfin ses discours furent un mélange d'hérésie, de superstition, de métaphysique obscure, de délire poétique ; et tout cela fut débité avec une telle apparence de conviction, avec des souvenirs si détaillés, si précis, et si intéressants, de ce qu'il prétendait avoir vu, non-seulement dans la personne de Wratislaw, mais encore dans celle de Jean Ziska, et de je ne sais combien d'autres morts qu'il soutenait avoir été ses propres apparitions dans la vie du passé, que nous restâmes tous béants à l'écouter, sans qu'aucun de nous eût la force de l'interrompre ou de le contredire. Mon oncle et ma tante, qui souffraient horriblement de cette démence, impie selon eux, voulaient du moins la connaître à fond ; car c'était la première fois qu'elle se manifestait ouvertement, et il fallait bien en savoir la source pour tâcher ensuite de la combattre. L'abbé s'efforçait de tourner la chose en plaisanterie, et de nous faire croire que le comte Albert était un esprit fort plaisant et fort malicieux, qui prenait plaisir à nous mystifier par son incroyable érudition.

«-II a tant lu, nous disait-il, qu'il pourrait nous raconter ainsi l'histoire de tous les siècles, chapitre par chapitre, avec assez de détails et de précision pour faire accroire à des esprits un peu portés au merveilleux, qu'il a véritablement assisté aux scènes qu'il raconte.»

«La chanoinesse, qui, dans sa dévotion ardente, n'est pas très-éloignée de la superstition, et qui commençait à croire son neveu sur parole, prit très-mal les insinuations de l'abbé, et lui conseilla de garder ses explications badines pour une occasion plus gaie ; puis elle fit un grand effort pour amener Albert à rétracter les erreurs dont il avait la tête remplie.

«-Prenez garde, ma tante ; s'écria Albert avec impatience, que je ne vous dise qui vous êtes. Jusqu'ici je n'ai pas voulu le savoir ; mais quelque chose m'avertit en ce moment que la Saxonne Ulrique est auprès de moi.

«-Eh quoi, mon pauvre enfant, répondit-elle, cette aïeule prudente et dévouée qui sut conserver à ses enfants la vie, et à ses descendants l'indépendance, les biens et les honneurs dont ils jouissent, vous pensez qu'elle revit en moi ? Eh bien, Albert, je vous aime tant, que pour vous je ferais plus encore : je sacrifierais ma vie, si je pouvais, à ce prix, calmer votre esprit égaré.» «Albert la regarda quelques instants avec des yeux à la fois sévères et attendris.

«-Non, non, dit-il enfin en s'approchant d'elle, et en s'agenouillant à ses pieds, vous êtes un ange, et vous avez communié jadis dans la coupe de bois des Hussites. Mais la Saxonne est ici, cependant, et sa voix a frappé mon oreille aujourd'hui à plusieurs reprises.

«-Prenez que c'est moi, Albert, lui dis-je en m'efforçant de l'égayer, et ne m'en veuillez pas trop de ne pas vous avoir livré aux bourreaux en l'année 1619.

«-Vous, ma mère, dit-il en me regardant avec des yeux effrayants, ne dites pas cela ; car je ne puis vous pardonner.

Dieu m'a fait renaître dans le sein d'une femme plus forte ; il m'a retrempé dans le sang de Ziska, dans ma propre substance, qui s'était égarée je ne sais comment. Amélie, ne me regardez pas, ne me parlez pas surtout ! C'est votre voix, Ulrique, qui me fait aujourd'hui tout le mal que je souffre.»

«En disant cela, Albert sortit précipitamment, et nous restâmes tous consternés de la triste découverte qu'il venait enfin de nous faire faire sur le dérangement de son esprit.

«Il était alors deux heures après midi ; nous avions dîné paisiblement, Albert n'avait bu que de l'eau. Rien ne pouvait nous donner l'espoir que cette démence fût l'effet de l'ivresse. Le chapelain et ma tante se levèrent aussitôt pour le suivre et pour le soigner, le jugeant fort malade. Mais, chose inconcevable ! Albert avait déjà disparu comme par enchantement ; on ne le trouva ni dans sa chambre, ni dans celle de sa mère, où il avait coutume de s'enfermer souvent, ni dans aucun recoin du château ; on le chercha dans le jardin, dans la garenne, dans les bois environnants, dans les montagnes. Personne ne l'avait vu de près ni de loin. La trace de ses pas n'était restée nulle part. La journée et la nuit s'écoulèrent ainsi. Personne ne se coucha dans la maison. Nos gens furent sur pied jusqu'au jour pour le chercher avec des flambeaux.

«Toute la famille se mit en prières. La journée du lendemain se passa dans les mêmes anxiétés, et la nuit suivante dans la même consternation.

Je ne puis vous dire quelle terreur j'éprouvai, moi qui n'avais jamais souffert, jamais tremblé de ma vie pour des événements domestiques de cette importance. Je crus très-sérieusement qu'Albert s'était donné la mort ou s'était enfui pour jamais. J'en pris des convulsions et une fièvre assez forte. Il y avait encore en moi un reste d'amour, au milieu de l'effroi que m'inspirait un être si fatal et si bizarre. Mon père conservait la force d'aller à la chasse, s'imaginant que, dans ses courses lointaines, il retrouverait Albert au fond des bois. Ma pauvre tante, dévorée de douleur, mais active et courageuse, me soignait, et cherchait à rassurer tout le monde. Mon oncle priait jour et nuit. En voyant sa foi et sa soumission stoïque aux volontés du ciel, je regrettais de n'être pas dévote. «L'abbé feignait un peu de chagrin, mais affectait de n'avoir aucune inquiétude. Il est vrai, disait-il, qu'Albert n'avait jamais disparu ainsi de sa présence ; mais il était sujet à des besoins de solitude et de recueillement.

Sa conclusion était que le seul remède à ces singularités était de ne jamais les contrarier, et de ne pas paraître les remarquer beaucoup. Le fait est que ce subalterne intrigant et profondément égoïste ne s'était soucié que de gagner les larges appointements attachés à son rôle surveillant, et qu'il les avait fait durer le plus longtemps possible en trompant la famille sur le résultat de ses bons offices. Occupé de ses affaires et de ses plaisirs, il avait abandonné Albert à ses penchants extrêmes. Peut-être l'avait-il vu souvent malade et souvent exalté. Il avait sans doute laissé un libre cours à ses fantaisies. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il avait eu l'habileté de les cacher à tous ceux qui eussent pu nous en rendre compte ; car dans toutes les lettres que reçut mon oncle au sujet dé son fils, il n'y eut jamais que des éloges de son extérieur et des félicitations sur les avantages de sa personne. Albert n'a laissé nulle part la réputation d'un malade ou d'un insensé. Quoi qu'il en soit, sa vie intérieure durant ces huit ans d'absence est restée pour nous un secret impénétrable. L'abbé, voyant, au bout de trois jours, qu'il ne reparaissait pas, et craignant que ses propres affaires ne fussent gâtées par cet incident, se mit en campagne, soi-disant pour le chercher à Prague, où l'envie de chercher quelque livre rare pouvait, selon lui, l'avoir poussé.» «-II est, disait-il, comme les savants qui s'abîment dans leurs recherches, et qui oublient le monde entier pour satisfaire leur innocente passion.»

«Là-dessus l'abbé partit, et ne revint pas.»

«Au bout de sept jours d'angoisses mortelles, et comme nous commencions à désespérer, ma tante, passant vers le soir devant la chambre d'Albert, vit la porte ouverte, et Albert assis dans son fauteuil, caressant son chien qui l'avait suivi dans son mystérieux voyage. Ses vêtements n'étaient ni salis ni déchirés ; seulement la dorure en était noircie, comme s'il fût sorti d'un lieu humide, ou comme s'il eût passé les nuits à la belle étoile. Sa chaussure n'annonçait pas qu'il eût beaucoup marché ; mais sa barbe et ses cheveux témoignaient d'un long oubli des soins de sa personne. Depuis ce jour-là, il a constamment refusé de se raser et de se poudrer comme les autres hommes ; c'est pourquoi vous lui avez trouvé l'aspect d'un revenant.»

«Ma tante s'élança vers lui en faisant un grand cri.»

«-Qu'avez-vous donc, ma chère tante ? dit-il en lui baisant la main. On dirait que vous ne m'avez pas vu depuis un siècle ! »

«-Mais, malheureux enfant ! s'écria-t-elle ; il y a sept jours que tu nous as quittés sans nous rien dire ; sept mortels jours, sept affreuses nuits, que nous te cherchons, que nous te pleurons, et que nous prions pour toi ! »

«-Sept jours ? dit Albert en la regardant avec surprise. II faut que vous ayez voulu dire sept heures, ma chère tante ; car je suis sorti ce matin pour me promener, et je rentre à temps pour souper avec vous. Comment ai-je pu vous causer une pareille inquiétude par une si courte absence ? »

«-Sans doute, dit-elle, craignant d'aggraver son mal en le lui révélant, la langue m'a tourné ; j'ai voulu dire sept heures. Je me suis inquiétée parce que tu n'as pas l'habitude de faire d'aussi longues promenades, et puis j'avais fait cette nuit un mauvais rêve : j'étais folle.»

«-Bonne tante, excellente amie ! dit Albert en couvrant ses mains de baisers, vous m'aimez comme un petit enfant. Mon père n'a pas partagé votre inquiétude, j'espère ? »

«-Nullement. Il t'attend pour souper. Tu dois avoir bien faim ?

«-Fort peu. J'ai très-bien dîné.»

«-Où donc, et quand donc, Albert ? »

«-Ici, ce matin, avec vous, ma bonne tante. Vous n'êtes pas encore revenue à vous-même, je le vois. Oh ! que je suis malheureux de vous avoir causé une telle frayeur ! Comment aurais-je pu le prévoir ? »

«-Tu sais que je suis ainsi. Laisse-moi donc te demander où tu as mangé, où tu as dormi depuis que tu nous as quittés ! »

«-Depuis ce matin, comment aurais-je eu envie de dormir ou de manger ? »

«-Tu ne te sens pas malade ?

«-Pas le moins du monde.

«-Point fatigué ? Tu as sans, doute beaucoup marché ! gravi les montagnes ? cela est fort pénible. Où as-tu été ? »

«Albert mit la main sur ses yeux comme pour se rappeler ; mais il ne put le dire.

-Je vous avoue, répondit-il, que je n'en sais plus rien. J'ai été fort préoccupé. J'ai marché sans rien voir, comme je faisais dans mon enfance, vous savez ? je ne pouvais jamais vous répondre quand vous m'interrogiez.

-Et durant tes voyages, faisais-tu plus d'attention à ce que tu voyais ?

-Quelquefois, mais pas toujours. J'ai observé bien des choses ; mais j'en ai oublié beaucoup d'autres, Dieu merci !

-Et pourquoi Dieu merci ?

-Parce qu'il y a des choses affreuses à voir sur la face de ce monde ! répondit-il en se levant avec un visage sombre, que jusque-là ma tante ne lui avait pas trouvé.

«Elle vit qu'il ne fallait pas le faire causer davantage, et courut annoncer à mon oncle que son fils était retrouvé. Personne ne le savait encore dans la maison, personne ne l'avait vu rentrer. Son retour n'avait pas laissé plus de traces que son départ.

«Mon pauvre oncle, qui avait eu tant de courage pour supporter le malheur, n'en eut pas dans le premier moment pour la joie. Il perdit connaissance ; et lorsque Albert reparut devant lui, il avait la figure plus altérée que celle de son fils. Albert, qui depuis ses longs voyages semblait ne remarquer aucune émotion autour de lui, parut ce jour-là tout renouvelé et tout différent de ce qu'on l'avait vu jusqu'alors. Il fit mille caresses à son père, s'inquiéta de le voir si changé, et voulut en savoir la cause. Mais quand on se hasarda à la lui faire pressentir, il ne put jamais la comprendre, et toutes ses réponses furent faites avec une bonne foi et une assurance qui semblaient bien prouver l'ignorance complète où il était des sept jours de sa disparition.»

-Ce que vous me racontez ressemble à un rêve, dit Consuelo, et me porte à divaguer plutôt qu'à dormir, ma chère baronne. Comment est-il possible qu'un homme vive pendant sept jours sans avoir conscience de rien ?

-Ceci n'est rien auprès de ce que j'ai encore à vous raconter ; et jusqu'à ce que vous ayez vu par vous-même que, loin d'exagérer, j'atténue pour abréger, vous aurez, je le conçois, de la peine à me croire. Moi-même qui vous rapporte ce dont j'ai été témoin, je me demande encore quelquefois si Albert est sorcier ou s'il se moque de nous. Mais l'heure est avancée, et véritablement je crains d'abuser de votre complaisance.

-C'est moi qui abuse de la vôtre, répondit Consuelo ; vous devez être fatiguée de parler. Remettons donc à demain soir, si vous le voulez bien, la suite de cette incroyable histoire.

-A demain soit, dit la jeune baronne en l'embrassant.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXIX.

XXIX.

L'histoire incroyable, en effet, qu'elle venait d'entendre tint Consuelo assez longtemps éveillée. La nuit sombre, pluvieuse, et pleine de gémissements, contribuait aussi à l'agiter de sentiments superstitieux qu'elle ne connaissait pas encore. Il y a donc une fatalité incompréhensible, se disait-elle, qui pèse sur certains êtres ? Qu'avait fait à Dieu cette jeune fille qui me parlait tout à l'heure, avec tant d'abandon, de son naïf amour-propre blessé et de ses beaux rêves déçus ?

Et qu'avais-je fait de mal moi-même pour que mon seul amour fût si horriblement froissé et brisé dans mon coeur ? Mais, hélas ! quelle faute a donc commise ce farouche Albert de Rudolstadt pour perdre ainsi la conscience et la direction de sa propre vie ? Quelle horreur la Providence a-t-elle conçue pour Anzoleto de l'abandonner, ainsi qu'elle l'a fait, aux mauvais penchants et aux perverses tentations ?

Vaincue enfin par la fatigue, elle s'endormit, et se perdit dans une suite de rêves sans rapport et sans issue. Deux ou trois fois elle s'éveilla et se rendormit sans pouvoir se rendre compte du lieu où elle était, se croyant toujours en voyage. Le Porpora, Anzoleto, le comte Zustiniani et la Corilla passaient tour à tour devant ses yeux, lui disant des choses étranges et douloureuses, lui reprochant je ne sais quel crime dont elle portait la peine sans pouvoir se souvenir de l'avoir commis. Mais toutes ces visions s'effaçaient devant celle du comte Albert, qui repassait toujours devant elle avec sa barbe noire, son oeil fixe, et son vêtement de deuil rehaussé d'or, par moments semé de larmes comme un drap mortuaire. Elle trouva, en s'éveillant tout à fait, Amélie déjà parée avec élégance, fraîche et souriante à côté de son lit.

«Savez-vous, ma chère Porporina, lui dit la jeune baronne en lui donnant un baiser au front, que vous avez en vous quelque chose d'étrange ? Je suis destinée à vivre avec des êtres extraordinaires ; car certainement vous en êtes un, vous aussi. Il y a un quart d'heure que je vous regarde dormir, pour voir au grand jour si vous êtes plus belle que moi. Je vous confesse que cela me donne quelque souci, et que, malgré l'abjuration complète et empressée que j'ai faite de mon amour pour Albert, je serais un peu piquée de le voir vous regarder avec intérêt. Que voulez-vous ? c'est le seul homme qui soit ici, et jusqu'ici j'y étais la seule femme.

Maintenant nous sommes deux, et nous aurons maille à partir si vous m'effacez trop.

-Vous aimez à railler, répondit Consuelo ; ce n'est pas généreux de votre part. Mais voulez-vous bien laisser le chapitre des méchancetés, et me dire ce que j'ai d'extraordinaire ? C'est peut-être ma laideur qui est tout à fait revenue. Il me semble qu'en effet cela doit être.

-Je vous dirai la vérité, Nina. Au premier coup d'oeil que j'ai jeté sur vous ce matin, votre pâleur, vos grands yeux à demi clos et plutôt fixes qu'endormis, votre bras maigre hors du lit, m'ont donné un moment de triomphe. Et puis, en vous regardant toujours, j'ai été comme effrayée de votre immobilité et de votre attitude vraiment royale. Votre bras est celui d'une reine, je le soutiens, et votre calme a quelque chose de dominateur et d'écrasant dont je ne peux pas me rendre compte.

Voilà que je me prends à vous trouver horriblement belle, et cependant il y a de la douceur dans votre regard. Dites-moi donc quelle personne vous êtes. Vous m'attirez et vous m'intimidez : je suis toute honteuse des folies que je vous ai racontées de moi cette nuit. Vous ne m'avez encore rien dit de vous ; et cependant vous savez à peu près tous mes défauts.

-Si j'ai l'air d'une reine, ce dont je ne me serais guère doutée, répondit Consuelo avec un triste sourire, ce doit être l'air piteux d'une reine détrônée. Quant à ma beauté, elle m'a toujours paru très-contestable ; et quant à l'opinion que j'ai de vous, chère baronne Amélie, elle est toute en faveur de votre franchise et de votre bonté.

-Pour franche, je le suis ; mais vous, Nina, l'êtes-vous ? Oui, vous avez un air de grandeur et de loyauté. Mais êtes-vous expansive ? Je ne le crois pas.

-Ce n'est pas à moi de l'être la première, convenez-en. C'est à vous, protectrice et maîtresse, de ma destinée en ce moment, de me faire les avances.

-Vous avez raison. Mais votre grand sens me fait peur.

Si je vous parais écervelée, vous ne me prêcherez pas trop, n'est-ce pas ?

-Je n'en ai le droit en aucune façon. Je suis votre maîtresse de musique, et rien de plus. D'ailleurs une pauvre fille du peuple, comme moi, saura toujours se tenir à sa place.

-Vous, une fille du peuple, fière Porporina ! Oh ! vous mentez ; cela est impossible. Je vous croirais plutôt un enfant mystérieux de quelque famille de princes. Que faisait votre mère ?

-Elle chantait, comme moi.

-Et votre père ? »

Consuelo resta interdite. Elle n'avait pas préparé toutes ses réponses aux questions familièrement indiscrètes de la petite baronne. La vérité est qu'elle n'avait jamais entendu parler de son père, et qu'elle n'avait jamais songé à demander si elle en avait un.

«Allons ! dit Amélie en éclatant de rire, c'est cela, j'en étais sûre ; votre père est quelque grand d'Espagne, où quelque doge de Venise.»

Ces façons de parler parurent légères et blessantes à Consuelo.

«Ainsi, dit-elle avec un peu de mécontentement, un honnête ouvrier, ou un pauvre artiste, n'aurait pas eu le droit de transmettre à son enfant quelque distinction naturelle ? Il faut absolument que les enfants du peuple soient grossiers et difformes !

-Ce dernier mot est une épigramme pour ma tante Wenceslawa, répliqua la baronne riant plus fort. Allons, chère Nina, pardonnez-moi si je vous fâche un peu, et laissez-moi bâtir dans ma cervelle un plus beau roman sur vous. Mais faites vite votre toilette, mon enfant ; car la cloche va sonner, et ma tante ferait mourir de faim toute la famille plutôt que de laisser servir le déjeuner sans vous. Je vais vous aider à ouvrir vos caisses ; donnez-moi les clefs. Je suis sûre que vous apportez de Venise les plus jolies toilettes, et que vous allez me mettre au courant des modes, moi qui vis dans ce pays de sauvages, et depuis si longtemps ! »

Consuelo, se hâtant d'arranger ses cheveux, lui donna les clefs sans l'entendre, et Amélie s'empressa d'ouvrir une caisse qu'elle s'imaginait remplie de chiffons ; mais, à sa grande surprise, elle n'y trouva qu'un amas de vieille musique, de cahiers imprimés, effacés par un long usage, et de manuscrits en apparence indéchiffrables.

«Ah ! qu'est-ce que tout cela ? s'écria-t-elle en essuyant ses jolis doigts bien vite. Vous avez là, ma chère enfant, une singulière garde-robe !

-Ce sont des trésors, traitez-les avec respect, ma chère baronne, répondit Consuelo. Il y a des autographes des plus grands maîtres, et j'aimerais mieux perdre ma voix que de ne pas les remettre au Porpora qui me les a confiés.»

Amélie ouvrit une seconde caisse, et la trouva pleine de papier réglé, de traités sur la musique, et d'autres livres sur la composition, l'harmonie et le contre-point.

«Ah ! je comprends, dit-elle en riant, ceci est votre écrin.

-Je n'en ai pas d'autre, répondit Consuelo, et j'espère que vous voudrez bien vous en servir souvent.

-A la bonne heure, je vois que vous êtes une maîtresse sévère. Mais peut-on vous demander sans vous offenser, ma chère Nina, où vous avez mis vos robes ?

-Là-bas dans ce petit carton, répondit Consuelo en allant le chercher, et en montrant à la baronne une petite robe de soie noire qui y était soigneusement et fraîchement pliée.

-Est-ce là tout ? dit Amélie.

-C'est là tout, dit Consuelo, avec ma robe de voyage. Dans quelques jours d'ici, je me ferai une seconde robe noire, toute pareille à l'autre, pour changer.

-Ah ! ma chère enfant, vous êtes donc en deuil ?

-Peut-être, signora, répondit gravement Consuelo.

-En ce cas, pardonnez-moi. J'aurais dû comprendre à vos manières que vous aviez quelque chagrin dans le coeur, et je vous aime autant ainsi.

Nous sympathiserons encore plus vite ; car moi aussi j'ai bien des sujets de tristesse, et je pourrais déjà porter le deuil de l'époux qu'on m'avait destiné. Ah ! ma chère Nina, ne vous effarouchez pas de ma gaieté ; c'est souvent un effort pour cacher des peines profondes.»

Elles s'embrassèrent, et descendirent au salon où on les attendait.

Consuelo vit, dès le premier coup d'oeil, que sa modeste robe noire, et son fichu blanc fermé jusqu'au menton par une épingle de jais, donnaient d'elle à la chanoinesse une opinion très-favorable. Le vieux Christian fut un peu moins embarrassé et tout aussi affable envers elle que la veille.

Le baron Frédérick, qui, par courtoisie, s'était abstenu d'aller à la chasse ce jour-là, ne sut pas trouver un mot à lui dire, quoiqu'il eût préparé mille gracieusetés pour les soins qu'elle venait rendre à sa fille. Mais il s'assit à table à côté d'elle, et s'empressa de la servir, avec une importunité si naïve et si minutieuse, qu'il n'eut pas le temps de satisfaire son propre appétit. Le chapelain lui demanda dans quel ordre le patriarche faisait la procession à Venise, et l'interrogea sur le luxe et les ornements des églises. Il vit à ses réponses qu'elle les avait beaucoup fréquentées ; et quand il sut qu'elle avait appris à chanter au service divin, il eut pour elle une grande considération.

Quant au comte Albert, Consuelo avait à peine osé lever les yeux sur lui, précisément parce qu'il était le seul qui lui inspirât un vif sentiment de curiosité. Elle ne savait pas quel accueil il lui avait fait. Seulement elle l'avait regardé dans une glace en traversant le salon, et l'avait vu habillé avec une sorte de recherche, quoique toujours en noir. C'était bien la tournure d'un grand seigneur ; mais sa barbe et ses cheveux dénoués, avec son teint sombre et jaunâtre, lui donnaient la tête pensive et négligée d'un beau pêcheur de l'Adriatique, sur les épaules d'un noble personnage.

Cependant la sonorité de sa voix, qui flattait les oreilles musicales de Consuelo, enhardit peu à peu cette dernière à le regarder. Elle fut surprise de lui trouver l'air et les manières d'un homme très-sensé. Il parlait peu, mais judicieusement ; et lorsqu'elle se leva de table, il lui offrit la main, sans la regarder il est vrai (il ne lui avait pas fait cet honneur depuis la veille), mais avec beaucoup d'aisance et de politesse. Elle trembla de tous ses membres en mettant sa main dans celle de ce héros fantastique des récits et des rêves de la nuit précédente ; elle s'attendait à la trouver froide comme celle d'un cadavre. Mais elle était douce et tiède comme la main d'un homme soigneux et bien portant. A vrai dire, Consuelo ne put guère constater ce fait.

Son émotion intérieure lui donnait une sorte de vertige ; et le regard d'Amélie, qui suivait tous ses mouvements, eût achevé de la déconcerter, si elle ne se fût armée de toute la force dont elle sentait avoir besoin pour conserver sa dignité vis-à-vis de cette malicieuse jeune fille. Elle rendit au comte Albert le profond salut qu'il lui fit en la conduisant auprès d'un siége ; et pas un mot, pas un regard ne fut échangé entre eux.

«Savez-vous, perfide Porporina, dit Amélie à sa compagne en s'asseyant tout près d'elle pour chuchoter librement à son oreille, que vous faites merveille sur mon cousin ?

-Je ne m'en aperçois pas beaucoup jusqu'ici, répondit Consuelo.

-C'est que vous ne daignez pas vous apercevoir de ses manières avec moi. Depuis un an, il ne m'a pas offert une seule fois la main pour passer à table ou pour en sortir, et voilà qu'il s'exécute avec vous de la meilleure grâce ! Il est vrai qu'il est dans un de ses moments les plus lucides. On dirait que vous lui avez apporté la raison et la santé.

Mais ne vous fiez point aux apparences, Nina. Ce sera avec vous comme avec moi. Après trois jours de cordialité, il ne se souviendra pas seulement de votre existence.

-Je vois, dit Consuelo, qu'il faut que je m'habitue à la plaisanterie.

-N'est-il pas vrai, ma petite tante, dit à voix basse Amélie en s'adressant à la chanoinesse, qui était venue s'asseoir auprès d'elle et de Consuelo, que mon cousin est tout à fait charmant pour la chère Porporina ?

-Ne vous moquez pas de lui, Amélie, répondit Wenceslawa avec douceur ; mademoiselle s'apercevra assez tôt de la cause de nos chagrins.

-Je ne me moque pas, bonne tante. Albert est tout à fait bien ce matin, et je me réjouis de le voir comme je ne l'ai pas encore vu peut-être depuis que je suis ici. S'il était rasé et poudré comme tout le monde, on pourrait croire aujourd'hui qu'il n'a jamais été malade.

-Cet air de calme et de santé me frappe en effet bien agréablement, dit la chanoinesse ; mais je n'ose plus me flatter de voir durer un si heureux état de choses.

-Comme il a l'air noble et bon ! dit Consuelo, voulant gagner le coeur de la chanoinesse par l'endroit le plus sensible.

-Vous trouvez ? dit Amélie. la transperçant de son regard espiègle et moqueur.

-Oui, je le trouve, répondit Consuelo avec fermeté, et je vous l'ai dit hier soir, signora ; jamais visage humain ne m'a inspiré plus de respect.

-Ah ! chère fille, dit la chanoinesse en quittant tout à coup son air guindé pour serrer avec émotion la main de Consuelo ; les bons cœurs se devinent ! Je craignais que mon pauvre enfant ne vous fît peur ; c'est une si grande peine pour moi que de lire sur le visage des autres l'éloignement qu'inspirent toujours de pareilles souffrances ! Mais vous avez de la sensibilité, je le vois, et vous avez compris tout de suite qu'il y a dans ce corps malade et flétri une âme sublime, bien digne d'un meilleur sort.

Consuelo fut touchée jusqu'aux larmes des paroles de l'excellente chanoinesse, et elle lui baisa la main avec effusion. Elle sentait déjà plus de confiance et de sympathie dans son coeur pour cette vieille bossue que pour la brillante et frivole Amélie.

Elles furent interrompues par le baron Frédérick, lequel, comptant sur son courage plus que sur ses moyens, s'approchait avec l'intention de demander une grâce à la signora Porporina. Encore plus gauche auprès des dames que ne l'était son frère aîné (cette gaucherie était, à ce qu'il paraît, une maladie de famille, qu'on ne devait pas s'étonner beaucoup de retrouver développée jusqu'à la sauvagerie chez Albert), il balbutia un discours et beaucoup d'excuses qu'Amélie se chargea de comprendre et de traduire à Consuelo.

«Mon père vous demande, lui dit-elle, si vous vous sentez le courage de vous remettre à la musique, après un voyage aussi pénible, et si ce ne serait pas abuser de votre bonté que de vous prier d'entendre ma voix et de juger ma méthode.

-De tout mon coeur, répondit Consuelo en se levant avec vivacité et en allant ouvrir le clavecin.

-Vous allez voir, lui dit tout bas Amélie en arrangeant son cahier sur le pupitre, que ceci va mettre Albert en fuite malgré vos beaux yeux et les miens.»

En effet, Amélie avait à peine préludé pendant quelques minutes, qu'Albert se leva, et sortit sur la pointe du pied comme un homme qui se flatte d'être inaperçu.

«C'est beaucoup, dit Amélie en causant toujours à voix basse, tandis qu'elle jouait à contre-mesure, qu'il n'ait pas jeté les portes avec fureur, comme cela lui arrive souvent quand je chante. Il est tout à fait aimable, on peut même dire galant aujourd'hui.»

Le chapelain, s'imaginant masquer la sortie d'Albert, se rapprocha du clavecin, et feignit d'écouter avec attention. Le reste de la famille fit à distance un demi-cercle pour attendre respectueusement le jugement que Consuelo porterait sur son élève.

Amélie choisit bravement un air de l'Achille in Scyro de Pergolèse, et le chanta avec assurance d'un bout à l'autre, avec une voix fraîche et perçante, accompagnée d'un accent allemand si comique, que Consuelo, n'ayant jamais rien entendu de pareil, se tint à quatre pour ne pas sourire à chaque mot. Il ne lui fallut pas écouter quatre mesures pour se convaincre que la jeune baronne n'avait aucune notion vraie, aucune intelligence de la musique. Elle avait le timbre flexible, et pouvait avoir reçu de bonnes leçons ; mais son caractère était trop léger pour lui permettre d'étudier quoi que ce fût en conscience. Par la même raison, elle ne doutait pas de ses forces, et sabrait avec un sang-froid germanique les traits les plus audacieux et les plus difficiles. Elle les manquait tous sans se déconcerter, et croyait couvrir ses maladresses en forçant l'intonation, et en frappant l'accompagnement avec vigueur, rétablissant la mesure comme elle pouvait, en ajoutant des temps aux mesures qui suivaient celles où elle en avait supprimé, et changeant le caractère de la musique à tel point que Consuelo eût eu peine à reconnaître ce qu'elle entendait, si le cahier n'eût été devant ses yeux.

Cependant le comte Christian, qui s'y connaissait bien, mais qui supposait à sa nièce la timidité qu'il aurait eue à sa place, disait de temps en temps pour l'encourager : «Bien, Amélie, bien ! belle musique, en vérité, belle musique ! »

La chanoinesse, qui n'y entendait pas grand'chose, cherchait avec sollicitude dans les yeux de Consuelo à pressentir son opinion ; et le baron, qui n'aimait pas d'autre musique que celle des fanfares de chasse, s'imaginant que sa fille chantait trop bien pour qu'il pût la comprendre, attendait avec confiance l'expression du contentement de son juge. Le chapelain seul était charmé de ces gargouillades, qu'il n'avait jamais entendues avant l'arrivée d'Amélie au château, et balançait sa grosse tête ave un sourire de béatitude.

Consuelo vit bien que dire la vérité crûment serait porter la consternation dans la famille. Elle se réserva d'éclairer son élève en particulier sur tout ce qu'elle avait à oublier avant d'apprendre quelque chose, donna des éloges à sa voix, la questionna sur ses études, approuva le choix des maîtres qu'on lui avait fait étudier, et se dispensa ainsi de déclarer qu'elle les avait étudiés à contre-sens. On se sépara fort satisfait d'une épreuve qui n'avait été cruelle que pour Consuelo. Elle eut besoin d'aller s'enfermer dans sa chambre avec la musique qu'elle venait d'entendre profaner, et de la lire des yeux, en la chantant mentalement, pour effacer de son cerveau l'impression désagréable qu'elle venait de recevoir.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXX

XXX

Lorsqu'on se rassembla de nouveau vers le soir, Consuelo se sentant plus à l'aise avec toutes ces personnes qu'elle commençait à connaître, répondit avec moins de réserve et de brièveté aux questions que, de leur côté, elles s'enhardirent à lui adresser sur son pays, sur son art, et sur ses voyages. Elle évita soigneusement, ainsi qu'elle se l'était prescrit, de parler d'elle-même, et raconta les choses au milieu desquelles elle avait vécu sans jamais faire mention du rôle qu'elle y avait joué. C'est en vain que la curieuse Amélie s'efforça de l'amener dans la conversation à développer sa personnalité. Consuelo ne tomba pas dans ses pièges, et ne trahit pas un seul instant l'incognito qu'elle s'était promis de garder. Il serait difficile de dire précisément pourquoi ce mystère avait pour elle un charme particulier. Plusieurs raisons l'y portaient. D'abord elle avait promis, juré au Porpora, de se tenir si cachée et si effacée de toutes manières qu'il fût impossible à Anzoleto de retrouver sa trace au cas où il se mettrait à la poursuivre ; précaution bien inutile, puisqu'à cette époque Anzoleto, après quelques velléités de ce genre, rapidement étouffées, n'était plus occupé que de ses débuts et de son succès à Venise.

En second lieu, Consuelo, voulant se concilier l'affection et l'estime de la famille qui donnait un asile momentané à son isolement et à sa douleur, comprenait bien qu'on l'accepterait plus volontiers simple musicienne, élève du Porpora et maîtresse de chant, que prima donna, femme de théâtre et cantatrice célèbre. Elle savait qu'une telle situation avouée lui imposerait un rôle difficile au milieu de ces gens simples et pieux ; et il est probable que, malgré les recommandations du Porpora, l'arrivée de Consuelo, la débutante, la merveille de San-Samuel, les eût passablement effarouchés. Mais ces deux puissants motifs n'eussent-ils pas existé, Consuelo aurait encore éprouvé le besoin de se taire et de ne laisser pressentir à personne l'éclat et les misères de sa destinée. Tout se tenait dans sa vie, sa puissance et sa faiblesse, sa gloire et son amour. Elle ne pouvait soulever le moindre coin du voile sans montrer une des plaies de son âme ; et ces plaies étaient trop vives, trop profondes, pour qu'aucun secours humain pût les soulager. Elle n'éprouvait d'allégement au contraire que dans l'espèce de rempart qu'elle venait d'élever entre ses douloureux souvenirs et le calme énergique de sa nouvelle existence. Ce changement de pays, d'entourage, et de nom, la transportait tout à coup dans un milieu inconnu où, en jouant un rôle différent, elle aspirait à devenir un nouvel être.

Cette abjuration de toutes les vanités qui eussent consolé une autre femme, fut le salut de cette âme courageuse. En renonçant à toute pitié comme à toute gloire humaine, elle sentit une force céleste venir à son secours. Il faut que je retrouve une partie de mon ancien bonheur, se disait-elle ; celui que j'ai goûté longtemps et qui consistait tout entier à aimer les autres et à en être aimée. Le jour où j'ai cherché leur admiration, ils m'ont retiré leur amour, et j'ai payé trop cher les honneurs qu'ils ont mis à la place de leur bienveillance. Refaisons-nous donc obscure et petite, afin de n'avoir ni envieux, ni ingrats, ni ennemis sur la terre. La moindre marque de sympathie est douce, et le plus grand témoignage d'admiration est mêlé d'amertume. S'il est des coeurs orgueilleux et forts à qui la louange suffit, et que le triomphe console, le mien n'est pas de ce nombre, je l'ai trop cruellement éprouvé. Hélas ! la gloire m'a ravi le cœur de mon amant ; que l'humilité me rende du moins quelques amis !

Ce n'était pas ainsi que l'entendait le Porpora. En éloignant Consuelo de Venise, en la soustrayant aux dangers et aux déchirements de sa passion, il n'avait songé qu'à lui procurer quelques jours de repos avant de la rappeler sur la scène des ambitions, et de la lancer de nouveau dans les orages de la vie d'artiste. Il ne connaissait pas bien son élève. Il la croyait plus femme, c'est-à-dire, plus mobile qu'elle ne l'était. En songeant à elle dans ce moment-là, il ne se la représentait pas calme, affectueuse, et occupée des autres, comme elle avait déjà la force de l'être. Il la croyait noyée dans les pleurs et dévorée de regrets. Mais il pensait qu'une grande réaction devait bientôt s'opérer en elle, et qu'il la retrouverait guérie de son amour, ardente à reprendre l'exercice de sa force et les privilèges de son génie.

Ce sentiment intérieur si pur et si religieux que Consuelo venait de concevoir de son rôle dans la famille de Rudolstadt, répandit, dès ce premier jour, une sainte sérénité sur ses paroles, sur ses actions, et sur son visage. Qui l'eût vue naguère resplendissante d'amour et de joie au soleil de Venise, n'eût pas compris aisément comment elle pouvait être tout à coup tranquille et affectueuse au milieu d'inconnus, au fond des sombres forêts, avec son amour flétri dans le passé et ruiné dans l'avenir. C'est que la bonté trouve la force, là où l'orgueil ne rencontrerait que le désespoir. Consuelo fut belle ce soir-là, d'une beauté qui ne s'était pas encore manifestée en elle. Ce n'était plus ni l'engourdissement d'une grande nature qui s'ignore elle-même et qui attend son réveil, ni l'épanouissement d'une puissance qui prend l'essor avec surprise et ravissement. Ce n'était donc plus ni la beauté voilée et incompréhensible de la scolare zingarella, ni la beauté splendide et saisissante de la cantatrice couronnée ; c'était le charme pénétrant et suave de la femme pure et recueillie qui se connaît elle-même et se gouverne par la sainteté de sa propre impulsion.

Ses vieux hôtes, simples et affectueux, n'eurent pas besoin d'autre lumière que celle de leur généreux instinct pour aspirer, si je puis ainsi dire, le parfum mystérieux qu'exhalait dans leur atmosphère intellectuelle l'âme angélique de Consuelo. Ils éprouvèrent, en la regardant, un bien-être moral dont ils ne se rendirent pas bien compte, mais dont la douceur les remplit comme d'une vie nouvelle. Albert lui-même semblait jouir pour la première fois de ses facultés avec plénitude et liberté. Il était prévenant et affectueux avec tout le monde : il l'était avec Consuelo dans la mesure convenable, et il lui parla à plusieurs reprises de manière à prouver qu'il n'abdiquait pas, ainsi qu'on l'avait cru jusqu'alors, l'esprit élevé et le jugement lumineux que la nature lui avait donnés. Le baron ne s'endormit pas, la chanoinesse ne soupira pas une seule fois ; et le comte Christian, qui avait l'habitude de s'affaisser mélancoliquement le soir dans son fauteuil sous le poids de la vieillesse et du chagrin, resta debout le dos à la cheminée comme au centre de sa famille, et prenant part à l'entretien aisé et presque enjoué qui dura sans tomber jusqu'à neuf heures du soir.

«Dieu semble avoir exaucé enfin nos ardentes prières, dit le chapelain au comte Christian et à la chanoinesse, restés les derniers au salon, après le départ du baron et des jeunes gens. Le comte Albert est entré aujourd'hui dans sa trentième année, et ce jour solennel, dont l'attente avait toujours si vivement frappé son imagination et la nôtre, s'est écoulé avec un calme et un bonheur inconcevables.

-Oui, rendons grâces à Dieu ! dit le vieux comte. Je ne sais si c'est un songe bienfaisant qu'il nous envoie pour nous soulager un instant ; mais je me suis persuadé durant toute cette journée, et ce soir particulièrement, que mon fils était guéri pour toujours.

-Mon frère, dit la chanoinesse, je vous en demande pardon ainsi qu'à vous, monsieur le chapelain, qui avez toujours cru Albert tourmenté par l'ennemi du genre humain. Moi je l'ai toujours cru aux prises avec deux puissances contraires qui se disputaient sa pauvre âme ; car bien souvent lorsqu'il semblait répéter les discours du mauvais ange, le ciel parlait par sa bouche un instant après. Rappelez-vous maintenant tout ce qu'il disait hier soir durant l'orage et ses dernières paroles en nous quittant : «La paix du Seigneur est descendue sur cette «maison.» Albert sentait s'accomplir en lui un miracle de la grâce, et j'ai foi à sa guérison comme à la promesse divine.»

Le chapelain était trop timoré pour accepter d'emblée une proposition si hardie. Il se tirait toujours d'embarras en disant : «Rapportons-nous-en à la sagesse éternelle ; Dieu lit dans les choses cachées ; l'esprit doit s'abîmer en Dieu ; » et autres sentences plus consolantes que nouvelles.

Le comte Christian était partagé entre le désir d'accepter l'ascétisme un peu tourné au merveilleux de sa bonne soeur, et le respect que lui imposait l'orthodoxie méticuleuse et prudente de son confesseur. Il crut détourner la conversation en parlant de la Porporina, et en louant le maintien charmant de cette jeune personne. La chanoinesse, qui l'aimait déjà, renchérit sur ces éloges, et le chapelain donna sa sanction à l'entraînement de coeur qu'ils éprouvaient pour elle. Il ne leur vint pas à l'esprit d'attribuer à la présence de Consuelo le miracle qui venait de s'accomplir dans leur intérieur. Ils en recueillirent le bienfait sans en reconnaître la source ; c'est tout ce que Consuelo eût demandé à Dieu, si elle eût été consultée. Amélie avait fait des remarques un peu plus précises. Il devenait bien évident pour elle que son cousin avait, dans l'occasion, assez d'empire sur lui-même pour cacher le désordre de ses pensées aux personnes dont il se méfiait, comme à celles qu'il considérait particulièrement. Devant certains parents ou certains amis de sa famille qui lui inspiraient ou de la sympathie ou de l'antipathie, il n'avait jamais trahi par aucun fait extérieur l'excentricité de son caractère. Aussi, lorsque Consuelo lui exprima sa surprise de ce qu'elle lui avait entendu raconter la veille, Amélie, tourmentée d'un secret dépit, s'efforça de lui rendre l'effroi que ses récits avaient déjà provoqué en elle pour le comte Albert.

«Eh ! ma pauvre amie, lui dit-elle, méfiez-vous de ce calme trompeur ; c'est le temps d'arrêt qui sépare toujours chez lui une crise récente d'une crise prochaine. Vous l'avez vu aujourd'hui tel que je l'ai vu en arrivant ici au commencement de l'année dernière. Hélas ! si vous étiez destinée par la volonté d'autrui à devenir la femme d'un pareil visionnaire, si, pour vaincre votre tacite résistance, on avait tacitement comploté de vous tenir captive indéfiniment dans cet affreux château, avec un régime continu de surprises, de terreurs et d'agitations, avec des pleurs, des exorcismes et des extravagances pour tout spectacle, en attendant une guérison à laquelle on croit toujours et qui n'arrivera jamais, vous seriez comme moi bien désenchantée des belles manières d'Albert et des douces paroles de la famille.

-Il n'est pas croyable, dit Consuelo, qu'on veuille forcer votre volonté au point de vous unir malgré vous à un homme que vous n'aimez point. Vous me paraissez être l'idole de vos parents.

-On ne me forcera à rien : on sait bien que ce serait tenter l'impossible. Mais on oubliera qu'Albert n'est pas le seul mari qui puisse me convenir, et Dieu sait quand on renoncera à la folle espérance de me voir reprendre pour lui l'affection que j'avais éprouvée d'abord.

Et puis mon pauvre père, qui a la passion de la chasse, et qui a ici de quoi se satisfaire, se trouve fort bien dans ce maudit château, et fait toujours valoir quelque prétexte pour retarder notre départ, vingt fois projeté et jamais arrêté. Ah ! si vous saviez, ma chère Nina, quelque secret pour faire périr dans une nuit tout le gibier de la contrée, vous me rendriez le plus grand service qu'âme humaine puisse me rendre.

-Je ne puis malheureusement que m'efforcer de vous distraire en vous faisant faire de la musique, et en causant avec vous le soir, lorsque vous n'aurez pas envie, de dormir. Je tâcherai d'être pour vous un calmant et un somnifère.

-Vous me rappelez, dit Amélie, que j'ai le reste d'une histoire à vous raconter. Je commence, afin de ne pas vous faire coucher trop tard :

«Quelques jours après la mystérieuse absence qu'il avait faite (toujours persuadé que cette semaine de disparition n'avait duré que sept heures), Albert commença seulement à remarquer que l'abbé n'était plus au château, et il demanda où on l'avait envoyé.» «-Sa présence auprès de vous n'étant plus nécessaire, lui répondit-on, il est retourné à ses affaires. Ne vous en étiez-vous pas encore aperçu ?

«-Je m'en apercevais, répondit Albert : quelque chose manquait à ma souffrance ; mais je ne me rendais pas compte de ce que ce pouvait être.

«-Vous souffrez donc beaucoup, Albert ? lui demanda la chanoinesse.

«-Beaucoup, répondit-il du ton d'un homme à qui l'on demande s'il a bien dormi.

«-Et l'abbé vous était donc bien désagréable ? lui demanda le comte Christian.

«-Beaucoup, répondit Albert du même ton.

«-Et pourquoi donc, mon fils, ne l'avez-vous pas dit plus tôt ? Comment avez-vous supporté pendant si longtemps la présence d'un homme qui vous était antipathique, sans me faire part de votre déplaisir ? Doutez-vous, mon cher enfant, que je n'eusse fait cesser au plus vite votre souffrance ?

«-C'était un bien faible accessoire à ma douleur, répondit Albert avec une effrayante tranquillité ; et vos bontés, dont je ne doute pas, mon père, n'eussent pu que la soulager légèrement en me donnant un autre surveillant.

«-Dites un autre compagnon de voyage, mon fils. Vous vous servez d'une expression injurieuse pour ma tendresse.

«-C'est votre tendresse qui causait votre sollicitude, ô mon père ! Vous ne pouviez pas savoir le mal que vous me faisiez en m'éloignant de vous et de cette maison, où ma place était marquée par la Providence jusqu'à une époque où ses desseins sur moi doivent s'accomplir. Vous avez cru travailler à ma guérison et à mon repos ; moi qui comprenais mieux que vous ce qui convient à nous deux, je savais bien que je devais vous seconder et vous obéir : J'ai connu mon devoir et je l'ai rempli.

«-Je sais votre vertu et votre affection pour nous, Albert ; mais ne sauriez-vous expliquer plus clairement votre pensée ?

«-Cela est bien facile, répondit Albert, et le moment de le faire est venu.

«Il parlait avec tant de calme, que nous crûmes toucher au moment fortuné où l'âme d'Albert allait cesser d'être pour nous une énigme douloureuse. Nous nous serrâmes autour de lui, l'encourageant par nos regards et nos caresses à s'épancher entièrement pour la première fois de sa vie. Il parut décidé à nous accorder enfin cette confiance, et il parla ainsi.

«-Vous m'avez toujours pris, vous me prenez encore tous pour un malade et pour un insensé. Si je n'avais pour vous tous une vénération et une tendresse infinies, j'oserais peut-être approfondir l'abîme qui nous sépare, et je vous montrerais que vous êtes dans un monde d'erreur et de préjugés, tandis que le ciel m'a donné accès dans une sphère de lumière et de vérité. Mais vous ne pourriez pas me comprendre sans renoncer à tout ce qui fait votre calme, votre religion et votre sécurité. Lorsque, emporté à mon insu par des accès d'enthousiasme, quelques paroles imprudentes m'échappent, je m'aperçois bientôt après que je vous ai fait un mal affreux en voulant déraciner vos chimères et secouer devant vos yeux affaiblis la flamme éclatante que je porte dans mes mains. Tous les détails, toutes les habitudes de votre vie, tous les fibres de votre coeur, tous les ressorts de votre intelligence sont tellement liés, enlacés et rivés au joug du mensonge, à la loi des ténèbres, qu'il semble que je vous donne la mort en voulant vous donner la foi. Il y a pourtant une voix qui me crie dans la veille et dans le sommeil, dans le calme et dans l'orage, de vous éclairer et de vous convertir. Mais je uis un homme trop aimant et trop faible pour l'entreprendre. Quand je vois vos yeux pleins de larmes, vos poitrines gonflées, vos fronts abattus, quand je sens que je porte en vous la tristesse et l'épouvante, je m'enfuis, je me cache pour résister au cri de ma conscience et à l'ordre de ma destinée. Voilà mon mal, voilà mon tourment, voilà ma croix et mon supplice ; me comprenez-vous maintenant ? »

«Mon oncle, ma tante et le chapelain comprenaient jusqu'à un certain point qu'Albert s'était fait une morale et une religion complètement différentes des leurs ; mais, timides comme des dévots, ils craignaient d'aller trop avant, et n'osaient plus encourager sa franchise. Quant à moi, qui ne savais encore que vaguement les particularités de son enfance et de sa première jeunesse, je ne comprenais pas du tout. D'ailleurs, à cette époque, j'étais à peu près au même point que vous, Nina ; je savais fort peu ce que c'était que ce Hussitisme et ce Luthérianisme dont j'ai entendu si souvent parler depuis, et dont les controverses débattues entre Albert et le chapelain m'ont accablée d'un si lamentable ennui. J'attendais donc impatiemment une plus ample explication ; mais elle ne vint pas.

«-Je vois, dit Albert, frappé du silence qui se faisait autour de lui, que vous ne voulez pas me comprendre, de peur de me comprendre trop.

Qu'il en soit donc comme vous le voulez. Votre aveuglement a porté depuis longtemps l'arrêt dont je subis la rigueur. Éternellement malheureux, éternellement seul, éternellement étranger parmi ceux que j'aime, je n'ai de refuge et de soutien que dans la consolation qui m'a été promise.

«-Quelle est donc cette consolation, mon fils ? dit le comte Christian mortellement affligé ; ne peut-elle venir de nous, et ne pouvons-nous jamais arriver à nous entendre ?

«-Jamais, mon père. Aimons-nous, puisque cela seul nous est permis. Le ciel m'est témoin que notre désaccord immense, irréparable, n'a jamais altéré en moi l'amour que je vous porte.

-Et cela ne suffit-il pas ? dit la chanoinesse en lui prenant une main, tandis que son frère pressait l'autre main d'Albert dans les siennes ; ne peux-tu oublier tes idées étranges, tes bizarres croyances, pour vivre d'affection au milieu de nous ? «Je vis d'affection, répondit Albert. C'est un bien qui se communique et s'échange délicieusement ou amèrement, selon que la foi religieuse est commune ou opposée. Nos coeurs communient ensemble, ô ma tante Wenceslawa ! mais nos intelligences se font la guerre, et c'est une grande infortune pour nous tous ! Je sais qu'elle ne cessera point avant plusieurs siècles, voilà pourquoi j'attendrai dans celui-ci un bien qui m'est promis, et qui me donnera la force d'espérer.

«-Quel est ce bien, Albert ? ne peux-tu me le dire ?

«-Non, je ne puis le dire, parce que je l'ignore ; mais il viendra. Ma mère n'a point passé une semaine sans me l'annoncer dans mon sommeil, et toutes les voix de la forêt me l'ont répété chaque fois que je les ai interrogées. Un ange voltige souvent, et me montre sa face pâle et lumineuse au-dessus de la pierre d'épouvante ; à cet endroit sinistre, sous l'ombrage de ce chêne, où, lorsque les hommes mes contemporains m'appelaient Ziska, je fus transporté de la colère du Seigneur, et devins pour la première fois l'instrument de ses vengeances ; au pied de cette roche où, lorsque je m'appelais Wratislaw, je vis rouler d'un coup de sabre la tête mutilée et défigurée de mon père Withold, redoutable expiation qui m'apprit ce que c'est que la douleur et la pitié, jour de rémunération fatale, où le sang luthérien lava le sang catholique, et qui fit de moi un homme faible et tendre, au lieu d'un homme de fanatisme et de destruction que j'avais été cent ans auparavant...

-Bonté divine, s'écria ma tante en se signant, voilà sa folie qui le reprend !

-Ne le contrariez point, ma soeur, dit le comte Christian en faisant un grand effort sur lui-même ; laissez-le s'expliquer. Parle, mon fils, qu'est-ce que l'ange t'a dit sur la pierre d'épouvante ?

«-Il m'a dit que ma consolation était proche, répondit Albert avec un visage rayonnant d'enthousiasme, et qu'elle descendrait dans mon coeur lorsque j'aurais accompli ma vingt-neuvième année.

«Mon oncle laissa retomber sa tête sur son sein. Albert semblait faire allusion à sa mort en désignant l'âge où sa mère était morte, et il paraît qu'elle avait souvent prédit, durant sa maladie, que ni elle ni ses fils n'atteindraient l'âge de trente ans. Il paraît que ma tante Wanda était aussi un peu illuminée pour ne rien dire de plus ; mais je n'ai jamais pu rien savoir de précis à cet égard. C'est un souvenir trop douloureux pour mon oncle, et personne n'ose le réveiller autour de lui.

«Le chapelain tenta d'éloigner la funeste pensée que cette prédiction faisait naître, en amenant Albert à s'expliquer sur le compte de l'abbé.

C'était par là que la conversation avait commencé.»

Albert fit à son tour un effort pour lui répondre.

«-Je vous parle de choses divines et éternelles, reprit-il après un peu d'hésitation, et vous me rappelez les courts instants qui s'envolent, les soucis puérils et éphémères dont le souvenir s'efface déjà en moi.

«-Parle encore, mon fils, parle, reprit le comte Christian ; il faut que nous te connaissions aujourd'hui. «-Vous ne m'avez point connu, mon père, répondit Albert, et vous ne me connaîtrez point dans ce que vous appelez cette vie. Mais si vous voulez savoir pourquoi j'ai voyagé, pourquoi j'ai supporté ce gardien infidèle et insouciant que vous aviez attaché à mes pas comme un chien gourmand et paresseux au bras d'un aveugle, je vous le dirai en peu de mots. Je vous avais fait assez souffrir. Il fallait vous dérober le spectacle d'un fils rebelle à vos leçons et sourd à vos remontrances. Je savais bien que je ne guérirais pas de ce que vous appeliez mon délire ; mais il fallait vous laisser le repos et l'espérance : j'ai consenti à m'éloigner. Vous aviez exigé de moi la promesse que je ne me séparerais point, sans votre consentement, de ce guide que vous m'aviez donné, et que je me laisserais conduire par lui à travers le monde. J'ai voulu tenir ma promesse ; j'ai voulu aussi qu'il pût entretenir votre espérance et votre sécurité, en vous rendant compte de ma douceur et de ma patience.

J'ai été doux et patient. Je lui ai fermé mon coeur et mes oreilles ; il a eu l'esprit de ne pas songer seulement à se les faire ouvrir. Il m'a promené, habillé et nourri comme un enfant. J'ai renoncé à vivre comme je l'entendais ; je me suis habitué à voir le malheur, l'injustice et la démence régner sur la terre. J'ai vu les hommes et leurs institutions ; l'indignation a fait place dans mon coeur à la pitié, en reconnaissant que l'infortune des opprimés était moindre que celle des oppresseurs. Dans mon enfance, je n'aimais que les victimes : je me suis pris de charité pour les bourreaux, pénitents déplorables qui portent dans cette génération la peine des crimes qu'ils ont commis dans des existences antérieures, et que Dieu condamne à être méchants, supplice mille fois plus cruel que celui d'être leur proie innocente.

Voilà pourquoi je ne fais plus l'aumône que pour me soulager personnellement du poids de la richesse, sans vous tourmenter de mes prédications, connaissant aujourd'hui que le temps n'est pas venu d'être heureux, puisque le temps d'être bon est loin encore, pour parler le langage des hommes.

«-Et maintenant que tu es délivré de ce surveillant, comme tu l'appelles, maintenant que tu peux vivre tranquille, sans avoir sous les yeux le spectacle de misères que tu éteins une à une autour de toi, sans que personne contrarie ton généreux entraînement, ne peux-tu faire un effort sur toi-même pour chasser tes agitations intérieures ?

«-Ne m'interrogez plus ; mes chers parents, répondit Albert ; je ne dirai plus rien aujourd'hui.»

«Il tint parole, et au delà ; car il ne desserra plus les dents de toute une semaine.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXXI.

XXXI.

«L'histoire d'Albert sera terminée en peu de mots, ma chère Porporina, parce qu'à moins de vous répéter ce que vous avez déjà entendu, je n'ai presque plus rien à vous apprendre. La conduite de mon cousin durant les dix-huit mois que j'ai passés ici a été une continuelle répétition des fantaisies que vous connaissez maintenant. Seulement son prétendu souvenir de ce qu'il avait été et de ce qu'il avait vu dans les siècles passés prit une apparence de réalité effrayante, lorsque Albert vint à manifester une faculté particulière et vraiment inouïe dont vous avez peut-être entendu parler, mais à laquelle je ne croyais pas, avant d'en avoir eu les preuves qu'il en a données. Cette faculté s'appelle, dit-on, en d'autres pays, la seconde vue ; et ceux qui la possèdent sont l'objet d'une grande vénération parmi les gens superstitieux. Quant à moi, qui ne sais qu'en penser, et qui n'entreprendrai point de vous en donner une explication raisonnable, j'y trouve un motif de plus pour ne jamais être la femme d'un homme qui verrait toutes mes actions, fût-il à cent lieues de moi, et qui lirait presque dans ma pensée. Une telle femme doit être au moins une sainte, et le moyen de l'être avec un homme qui semble voué au diable ! »

-Vous avez le don de plaisanter sur toutes choses, dit Consuelo, et j'admire l'enjouement avec lequel vous parlez de choses qui me font dresser les cheveux sur la tête. En quoi consiste donc cette seconde vue ?

-Albert voit et entend ce qu'aucun autre ne peut voir ni entendre. Lorsqu'une personne qu'il aime doit venir, bien que personne ne l'attende, il l'annonce et va à sa rencontre une heure d'avance. De même il se retire et va s'enfermer dans sa chambre, quand il sent venir de loin quelqu'un qui lui déplaît.

«Un jour qu'il se promenait avec mon père dans un sentier de la montagne, il s'arrêta tout à coup et fit un grand détour à travers les rochers et les épines, pour ne point passer sur une certaine place qui n'avait cependant rien de particulier. Ils revinrent sur leurs pas au bout de quelques instants, et Albert fit le même manège. Mon père, qui l'observait, feignit d'avoir perdu quelque chose, et voulut l'amener au pied d'un sapin qui paraissait être l'objet de cette répugnance.

Non-seulement Albert évita d'en approcher, mais encore il affecta de ne point marcher sur l'ombre que cet arbre projetait en travers du chemin ; et, tandis que mon père passait et repassait dessus, il montra un malaise et une angoisse extraordinaires. Enfin, mon père s'étant arrêté tout au pied de l'arbre, Albert fit un cri, et le rappela précipitamment. Mais il refusa bien longtemps de s'expliquer sur cette fantaisie, et ce ne fut que vaincu par les prières de toute la famille, qu'il déclara que cet arbre était la marque d'une sépulture, et qu'un grand crime avait été commis en ce lieu. Le chapelain pensa que si Albert avait connaissance de quelque meurtre commis jadis en cet endroit, il était de son devoir de s'en informer, afin de donner la sépulture à des ossements abandonnés. «-Prenez garde à ce que vous ferez, dit Albert avec l'air moqueur et a triste à la fois qu'il sait prendre souvent. L'homme, la femme et l'enfant que vous trouverez là étaient hussites, et c'est l'ivrogne Wenceslas qui les a fait égorger par ses soldats, une nuit qu'il se cachait dans nos bois, et qu'il craignait d'être observé et trahi par eux.

«On ne parla plus de cette circonstance à mon cousin. Mais mon oncle, qui voulait savoir si c'était une inspiration ou un caprice de sa part, fit faire des fouilles durant la nuit à l'endroit que désigna mon père.

On y trouva les squelettes d'un homme, d'une femme et d'un enfant.

L'homme était couvert d'un de ces énormes boucliers de bois que portaient les hussites, et qui sont bien reconnaissables à cause du calice qui est gravé dessus, avec cette devise autour en latin : O Mort, que ton souvenir est amer aux méchants ! mais que tu laisses calme celui dont toutes les actions sont justes et dirigées en vue du trépas ! » [O mors, quam est amara memoria tua hominibus injustis, viro quieta cujus omnes res flunt ordinate et ad hoc. C'est une sentence empruntée à la Bible (Ecclésiastique, ch. XLI ; , v. 1 et 3). Mais, dans la Bible, au lieu des méchants, il y a les riches ; au lieu des justes, les indigents.]

«On porta ces ossements dans un endroit plus retiré de la forêt, et lorsque Albert repassa à plusieurs jours de là au pied du sapin, mon père remarqua qu'il n'éprouvait aucune répugnance à marcher sur cette place, qu'on avait cependant recouverte de pierres et de sable, et où rien ne paraissait changé. Il ne se souvenait pas même de l'émotion qu'il avait eue en cette occasion, et il eut de la peine à se la rappeler lorsqu'on lui en parla.

«-II faut, dit-il à mon père, que vous vous trompiez, et que j'aie été averti-dans un autre endroit. Je suis certain qu'ici il n'y a rien ; car je ne sens ni froid, ni douleur, ni tremblement dans mon corps.»

«Ma tante était bien portée à attribuer cette puissance divinatoire à une faveur spéciale de la Providence. Mais Albert est si sombre, si tourmenté, et si malheureux, qu'on ne conçoit guère pourquoi la Providence lui aurait fait un don si funeste. Si je croyais au diable, je trouverais bien plus acceptable la supposition de notre chapelain, qui lui met toutes les hallucinations d'Albert sur le dos. Mon oncle Christian, qui est un homme plus sensé et plus ferme dans sa religion que nous tous, trouve à beaucoup de ces choses-là des éclaircissements fort vraisemblables. Il pense que malgré tous les soins qu'ont pris les jésuites de brûler, pendant et après la guerre de trente ans, tous les hérétiques de la Bohême, et en particulier ceux qui se trouvaient au château des Géants, malgré l'exploration minutieuse que notre chapelain a faite dans tous les coins après la mort de ma tante Wanda, il doit être resté, dans quelque cachette ignorée de tout le monde, des documents historiques du temps des hussites, et qu'Albert les a retrouvés. Il pense que la lecture de ces dangereux papiers aura vivement frappé son imagination malade, et qu'il attribue naïvement à des souvenirs merveilleux d'une existence antérieure sur la terre l'impression qu'il a reçue de plusieurs détails ignorés aujourd'hui, mais consignés et rapportés avec exactitude dans ces manuscrits. Par là s'expliquent naturellement tous les contes qu'il nous a faits, et ses disparitions inexplicables durant des journées et des semaines entières ; car il est bon de vous dire que ce fait-là s'est renouvelé plusieurs fois, et qu'il est impossible de supposer qu'il se soit accompli hors du château. Toutes les fois qu'il a disparu ainsi, il est resté introuvable, et nous sommes certains qu'aucun paysan ne lui a jamais donné asile ni nourriture. Nous savons déjà qu'il a des accès de léthargie qui le retiennent enfermé dans sa chambre des journées entières. Quand on enfonce les portes, et qu'on s'agite autour de lui, il tombe en convulsions : Aussi s'en garde-t-on bien désormais. On le laisse en proie à son extase. Il se passe dans son esprit à ces moments-là des choses extraordinaires ; mais aucun bruit, aucune agitation extérieure ne les trahissent : ses discours seuls nous les apprennent plus tard. Lorsqu'il en sort, il paraît soulagé et rendu à la raison ; mais peu à peu l'agitation revient et va croissant jusqu'au retour de l'accablement. Il semble qu'il pressente la durée de ces crises ; car, lorsqu'elles doivent être longues, il s'en va au loin, ou se réfugie dans cette cachette présumée, qui doit être quelque grotte de la montagne ou quelque cave du château, connue de lui seul. Jusqu'ici on n'a pu le découvrir. Cela est d'autant plus difficile qu'on ne peut le surveiller, et qu'on le rend dangereusement malade quand on veut le suivre, l'observer, ou seulement l'interroger. Aussi a-t-on pris le parti de le laisser absolument libre, puisque ces absences, si effrayantes pour nous dans les commencements, nous nous sommes habitués à les regarder comme des crises favorables dans sa maladie. Lorsqu'elles arrivent, ma tante souffre et mon oncle prie ; mais personne ne bouge ; et quant à moi, je vous avoue que je me suis beaucoup endurcie à cet égard-là.

Le chagrin a amené l'ennui et le dégoût. J'aimerais mieux mourir que d'épouser ce maniaque. Je lui reconnais de grandes qualités ; mais quoiqu'il vous semble que je ne dusse tenir aucun compte de ses travers, puisqu'ils sont le fait de son mal, je vous avoue que je m'en irrite comme d'un fléau dans ma vie et dans celle de ma famille.

-Cela me semble un peu injuste, chère baronne, dit Consuelo. Que vous répugniez à devenir la femme du comte Albert, je le conçois fort bien à présent ; mais que votre intérêt se retire de lui, je ne le conçois pas.

-C'est que je ne puis m'ôter de l'esprit qu'il y a quelque chose de volontaire dans la folie de ce pauvre homme. Il est certain qu'il a beaucoup de force dans le caractère, et que, dans mille occasions, il a beaucoup d'empire sur lui-même. Il sait retarder à son gré l'invasion de ses crises. Je l'ai vu les maîtriser avec puissance quand on semblait disposé à ne pas les prendre au sérieux. Au contraire, quand il nous voit disposés à la crédulité et à la peur, il a l'air de vouloir faire de l'effet sur nous par ses extravagances, et il abuse de la faiblesse qu'on a pour lui. Voilà pourquoi je lui en veux, et demande souvent à son patron Belzébuth de venir le chercher une bonne fois pour nous en débarrasser.

-Voilà des plaisanteries bien cruelles, dit Consuelo, à propos d'un homme si malheureux, et dont la maladie mentale me semble plus poétique et plus merveilleuse que repoussante.

-A votre aise, chère Porporina ! reprit Amélie. Admirez tant que vous voudrez ces sorcelleries, si vous pouvez y croire. Mais je fais devant ces choses-là comme notre chapelain, qui recommande son âme à Dieu et s'abstient de comprendre ; je me réfugie dans le sein de la raison, et je me dispense d'expliquer ce qui doit avoir une interprétation tout à fait naturelle, ignorée de nous jusqu'à présent. La seule chose certaine dans cette malheureuse destinée de mon cousin, c'est que sa raison, à lui, a complètement plié bagage, que l'imagination a déplié dans sa cervelle des ailes si larges que la boîte se brise. Et puisqu'il faut parler net, et dire le mot que mon pauvre oncle Christian a été forcé d'articuler en pleurant aux genoux de l'impératrice Marie-Thérèse, laquelle ne se paie pas de demi-réponses et de demi-affirmations, en trois lettres, Albert de Rudolstadt est fou ; aliéné, si vous trouvez l'épithète plus décente.»

Consuelo ne répondit que par un profond soupir. Amélie lui semblait en cet instant une personne haïssable et un coeur de fer. Elle s'efforça de l'excuser à ses propres yeux, en se représentant tout ce qu'elle devait avoir souffert depuis dix-huit mois d'une vie si triste et remplie d'émotions si multipliées. Puis, en faisant un retour sur son propre malheur : Ah ! que ne puis-je mettre les fautes d'Anzoleto sur le compte de la folie ! pensa-t-elle. S'il fût tombé dans le délire au milieu des enivrements et des déceptions de son début, je sens, moi, que je ne l'en aurais pas moins aimé ; et je ne demanderais qu'à le savoir infidèle et ingrat par démence, pour l'adorer comme auparavant et pour voler à son secours.

Quelques jours se passèrent sans qu'Albert donnât par ses manières ou ses discours la moindre confirmation aux affirmations de sa cousine sur le dérangement de son esprit. Mais, un beau jour, le chapelain l'ayant contrarié sans le vouloir, il commença à dire des choses très-incohérentes ; et comme s'il s'en fût aperçu lui-même, il sortit brusquement du salon et courut s'enfermer dans sa chambre. On pensait qu'il y resterait longtemps ; mais, une heure après, il rentra, pâle et languissant, se traîna de chaise en chaise, tourna autour de Consuelo sans paraître faire plus d'attention à elle que les autres jours, et finit par se réfugier dans l'embrasure profonde d'une fenêtre, où il appuya sa tête sur ses mains et resta complètement immobile.

C'était l'heure de la leçon de musique d'Amélie, et elle désirait la prendre ; afin, disait-elle tout bas à Consuelo, de chasser cette sinistre figure qui lui ôtait toute sa gaieté et répandait dans l'air une odeur sépulcrale.

«Je crois, lui répondit Consuelo, que nous ferions mieux de monter dans votre chambre ; votre épinette suffira bien pour accompagner. S'il est vrai que le comte Albert n'aime pas la musique, pourquoi augmenter ses souffrances, et par suite celle de ses parents ? » Amélie se rendit à la dernière considération, et elles montèrent ensemble à leur appartement, dont elles laissèrent la porte ouverte parce qu'elles y trouvèrent un peu de fumée. Amélie voulut faire à sa tête, comme à l'ordinaire, en chantant des cavatines à grand effet ; mais Consuelo, qui commençait à se montrer sévère, lui fit essayer des motifs fort simples et fort sérieux extraits des chants religieux de Palestrina. La jeune baronne bâilla, s'impatienta, et déclara cette musique barbare et soporifique.

«C'est que vous ne la comprenez pas, dit Consuelo. Laissez-moi vous en faire entendre quelques phrases pour vous montrer qu'elle est admirablement écrite pour la voix, outre qu'elle est sublime de pensées et d'intentions.

Elle s'assit à l'épinette, et commença à se faire entendre. C'était la première fois qu'elle éveillait autour d'elle les échos du vieux château ; et la sonorité de ces hautes et froides murailles lui causa un plaisir auquel elle s'abandonna. Sa voix, muette depuis longtemps, depuis le dernier soir qu'elle avait chanté à San-Samuel et qu'elle s'y était évanouie brisée de fatigue et de douleur, au lieu de souffrir de tant de souffrances et d'agitations, était plus belle, plus prodigieuse, plus pénétrante que jamais. Amélie en fut à la fois ravie et consternée.

Elle comprenait enfin qu'elle ne savait rien ; et peut-être qu'elle ne pourrait jamais rien apprendre, lorsque la figure pâle et pensive d'Albert se montra tout à coup en face des deux jeunes filles, au milieu de la chambre, et resta immobile et singulièrement attendrie jusqu'à la fin du morceau. C'est alors seulement que Consuelo l'aperçut, et en fut un peu effrayée.

Mais Albert, pliant les deux genoux et levant vers elle ses grands yeux noirs ruisselants de larmes, s'écria en espagnol sans le moindre accent germanique :

«O Consuelo, Consuelo ! te voilà donc enfin trouvée !

-Consuelo ? s'écria la jeune fille interdite, en s'exprimant dans la même langue. Pourquoi, seigneur, m'appelez-vous ainsi ?

-Je t'appelle consolation, reprit Albert toujours en espagnol, parce qu'une consolation a été promise à ma vie désolée, et parce que tu es la consolation que Dieu accorde enfin à mes jours solitaires et funestes.

-Je ne croyais, pas, dit Amélie avec une fureur concentrée, que la musique pût faire un effet si prodigieux sur mon cher cousin. La voix de Nina est faite pour accomplir des miracles, j'en conviens ; mais je ferai remarquer à tous deux qu'il serait plus poli pour moi, et plus convenable en général, de s'exprimer dans une langue que je puisse comprendre.»

Albert ne parut pas avoir entendu un mot de ce que disait sa fiancée. Il restait à genoux, regardant Consuelo avec une surprise et un ravissement indicibles, lui répétant toujours d'une voix attendrie : -Consuelo, Consuelo !

«Mais comment donc vous appelle-t-il ? dit Amélie avec un peu d'emportement à sa compagne.

-Il me demande un air espagnol que je ne connais pas, répondit Consuelo fort troublée ; mais je crois que nous ferons bien d'en rester là, car la musique paraît l'émouvoir beaucoup aujourd'hui.»

Et elle se leva pour sortir.

«Consuelo, répéta Albert en espagnol, si tu te retires de moi, c'en est fait de ma vie, et je ne veux plus revenir sur la terre ! »

En parlant ainsi, il tomba évanoui à ses pieds ; et les deux jeunes filles, effrayées, appelèrent les valets pour l'emporter et le secourir.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXXII.

XXXII.

Le comte Albert fut déposé doucement sur son lit ; et tandis que les deux domestiques qui l'y avaient transporté cherchaient, l'un le chapelain, qui était une manière de médecin pour la famille, l'autre le comte Christian, qui avait donné l'ordre qu'on vint toujours l'avertir à la moindre indisposition qu'éprouverait son fils, les deux jeunes filles, Amélie et Consuelo, s'étaient mises à la recherche de la chanoinesse.

Mais avant qu'une seule de ces personnes se fût rendue auprès du malade, ce qui se fit pourtant avec le plus de célérité possible, Albert avait disparu. On trouva sa porte ouverte, son lit à peine foulé par le repos d'un instant qu'il y avait pris, et sa chambre dans l'ordre accoutumé.

On le chercha partout, et, comme il arrivait toujours en ces sortes de circonstances, on ne le trouva nulle part ; après quoi la famille retomba dans un des accès de morne résignation dont Amélie avait parlé à Consuelo, et l'on parut attendre, avec cette muette terreur qu'on s'était habitué à ne plus exprimer, le retour, toujours espéré et toujours incertain, du fantasque jeune homme.

Bien que Consuelo eût désiré ne pas faire part aux parents d'Albert de la scène étrange qui s'était passée dans la chambre d'Amélie, cette dernière ne manqua pas de tout raconter, et de décrire sous de vives couleurs l'effet subit et violent que le chant de la Porporina avait produit sur son cousin.

«Il est donc bien certain que la musique lui fait du mal ! observa le chapelain.

-En ce cas, répondit Consuelo ; je me garderai bien de me faire entendre ; et lorsque je travaillerai avec notre jeune baronne, nous aurons soin de nous enfermer si bien, qu'aucun son ne puisse parvenir à l'oreille du comte Albert.

-Ce sera une grande gêne pour vous, ma chère demoiselle, dit la chanoinesse. Ah ! il ne tient pas à moi que votre séjour ici ne soit plus agréable !

-J'y veux partager vos peines et vos joies, reprit Consuelo, et je ne désire pas d'autre satisfaction que d'y être associée par votre confiance et votre amitié.

-Vous êtes une noble enfant ! dit la chanoinesse en lui tendant sa longue main, sèche et luisante comme de l'ivoire jaune. Mais écoutez, ajouta-t-elle ; je ne crois pas que la musique fasse réellement du mal à mon cher Albert. D'après ce que raconte Amélie de la scène de ce matin, je vois au contraire qu'il a éprouvé une joie trop vive ; et peut-être sa souffrance n'est venue que de la suspension, trop prompte à son gré, de vos admirables mélodies. Que vous disait-il en espagnol ? C'est une langue qu'il parle parfaitemeut bien, m'a-t-on dit, ainsi que beaucoup d'autres qu'il a apprises dans ses voyages avec une facilité surprenante. Quand on lui demande comment il a pu retenir tant de langages différents, il répond qu'il les savait avant d'être né, et qu'il ne fait que se les rappeler, l'une pour l'avoir parlée il y a douze cents ans, l'autre lorsqu'il était aux croisades ; que sais-je ? hélas ! Puisqu'on ne doit rien vous cacher, chère signora, vous entendrez d'étranges récits de ce qu'il appelle ses existen

Consuelo éprouva en cet instant un embarras dont elle-même ne put se rendre compte. Cependant elle prit le parti de dire presque toute la vérité, en expliquant que le comte Albert l'avait suppliée de continuer, de ne pas s'éloigner, et en lui disant qu'elle lui donnait beaucoup de consolation.

«Consolation ! s'écria la perspicace Amélie. S'est-il servi de ce mot ?

Vous savez, ma tante, combien il est significatif dans la bouche de mon cousin.

-En effet, c'est un mot qu'il a bien souvent sur les lèvres, répondit Wenceslawa, et qui a pour lui un sens prophétique ; mais je ne vois rien en cette rencontre que de fort naturel dans l'emploi d'un pareil mot.

-Mais quel est donc celui qu'il vous a répété tant de fois, chère Porporina ? reprit Amélie avec obstination. Il m'a semblé qu'il vous disait à plusieurs reprises un mot particulier, que dans mon trouble je n'ai pu retenir.

-Je ne l'ai pas compris moi-même, répondit Consuelo en faisant un grand effort sur elle-même pour mentir.

-Ma chère Nina, lui dit Amélie à l'oreille, vous êtes fine et prudente ; quant à moi, qui ne suis pas tout à fait bornée, je crois très-bien comprendre que vous êtes la consolation mystique promise par la vision à la trentième année d'Albert. N'essayez pas de me cacher que vous l'avez compris encore mieux que moi : c'est une mission céleste dont je ne suis pas jalouse.

-Écoutez, chère Porporina, dit la chanoinesse après avoir rêvé quelques instants : nous avons toujours pensé qu'Albert, lorsqu'il disparaissait pour nous d'une façon qu'on pourrait appeler magique, était caché non loin de nous, dans la maison peut-être, grâce à quelque retraite dont lui seul aurait le secret. Je ne sais pourquoi il me semble que si vous vous mettiez à chanter en ce moment, il l'entendrait et viendrait à nous.

-Si je le croyais ! ... dit Consuelo prête à obéir.

-Mais si Albert est près de nous et que l'effet de la musique augmente son délire ! remarqua la jalouse Amélie.

-Eh bien, dit le comte Christian, c'est une épreuve qu'il faut tenter.

J'ai ouï dire que l'incomparable Farinelli avait le pouvoir de dissiper par ses chants la noire mélancolie du roi d'Espagne, comme le jeune David avait celui d'apaiser les fureurs de Saül, au son de sa harpe.

Essayez, généreuse Porporina ; une âme aussi pure que la vôtre doit exercer une salutaire influence autour d'elle.»

Consuelo, attendrie, se mit au clavecin, et chanta un cantique espagnol en l'honneur de Notre-Dame-de-Consolation, que sa mère lui avait appris dans son enfance, et qui commençait par ces mots : Consuelo de mi alma, «Consolation de mon âme,» etc.

Elle chanta d'une voix si pure et avec un accent de piété si naïve, que les hôtes du vieux manoir oublièrent presque le sujet de leur préoccupation, pour se livrer au sentiment de l'espérance et de la foi. Un profond silence régnait au dedans et au dehors du château ; on avait ouvert les portes et les fenêtres, afin que la voix de Consuelo pût s'étendre aussi loin que possible, et la lune éclairait d'un reflet verdâtre l'embrasure des vastes croisées. Tout était calme, et une sorte de sérénité religieuse succédait aux angoisses de l'âme, lorsqu'un profond soupir exhalé comme d'une poitrine humaine vint répondre aux derniers sons que Consuelo fit entendre. Ce soupir fut si distinct et si long, que toutes les personnes présentes s'en aperçurent même le baron Frédérick, qui s'éveilla à demi, et tourna la tête comme si quelqu'un l'eût appelé. Tous pâlirent, et se regardèrent comme pour se dire : Ce n'est pas moi ; est-ce vous ? Amélie ne put retenir un cri, et Consuelo, à qui ce soupir sembla partir tout à côté d'elle, quoiqu'elle fût isolée au clavecin du reste de la famille, éprouva une telle frayeur qu'elle n'eut pas la force de dire un mot.

«Bonté divine ! dit la chanoinesse terrifiée ; avez-vous entendu ce soupir qui semble partir des entrailles de la terre ?

-Dites plutôt, ma tante, s'écria Amélie, qu'il a passé sur nos têtes comme un souffle de la nuit.

-Quelque chouette attirée par la bougie aura traversé l'appartement tandis que nous étions absorbés par la musique, et nous avons entendu le bruit léger de ses ailes au moment où elle s'envolait par la fenêtre.»

Telle fut l'opinion émise par le chapelain, dont les dents claquaient pourtant de peur.

-C'est peut-être le chien d'Albert, dit le comte Christian.

-Cynabre n'est point ici, répondit Amélie. Là où est Albert, Cynabre y est toujours avec lui. Quelqu'un a soupiré ici étrangement. Si j'osais aller jusqu'à la fenêtre, je verrais si quelqu'un a écouté du jardin ; mais il irait de ma vie que je n'en aurais pas la force.

-Pour une personne aussi dégagée des préjugés, lui dit tout bas Consuelo en s'efforçant de sourire, pour une petite philosophe française, vous n'êtes pas brave, ma chère baronne ; moi, je vais essayer de l'être davantage.

-N'y allez pas, ma chère, répondit tout haut Amélie, et ne faites pas la vaillante ; car vous êtes pâle comme la mort, et vous allez vous trouver mal.

-Quels enfantillages amusent votre chagrin, ma chère Amélie ? dit le comte Christian en se dirigeant vers la fenêtre d'un pas grave et ferme.»

Il regarda dehors, ne vit personne, et il ferma la fenêtre avec calme, en disant :

«Il semble que les maux réels ne soient pas assez cuisants pour l'ardente imagination des femmes ; il faut toujours qu'elles y ajoutent les créations de leur cerveau trop ingénieux à souffrir. Ce soupir n'a certainement rien de mystérieux. Un de nous, attendri par la belle voix et l'immense talent de la signora, aura exhalé, à son propre insu, cette sorte d'exclamation du fond de son âme. C'est peut-être moi-même, et pourtant je n'en ai pas eu conscience. Ah ! Porpina, si vous ne réussissez point à guérir Albert, du moins vous saurez verser un baume céleste sur des blessures aussi profondes que les siennes.» La parole de ce saint vieillard, toujours sage et calme au milieu des adversités domestiques qui l'accablaient, était elle-même un baume céleste, et Consuelo en ressentit l'effet. Elle fut tentée de se mettre à genoux devant lui, et de lui demander sa bénédiction, comme elle avait reçu celle du Porpora en le quittant, et celle de Marcello un beau jour de sa vie, qui avait commencé la série de ses jours malheureux et solitaires.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXXIIÏ.

XXXIIÏ.

Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'on eût aucune nouvelle du comte Albert ; et Consuelo, à qui cette situation semblait mortellement sinistre, s'étonna de voir la famille de Rudolstadt rester sous le poids d'une si affreuse incertitude, sans témoigner ni désespoir ni impatience.

L'habitude des plus cruelles anxiétés donne une sorte d'apathie apparente ou d'endurcissement réel, qui blessent et irritent presque les âmes dont la sensibilité n'est pas encore émoussée par de longs malheurs. Consuelo, en proie à une sorte de cauchemar, au milieu de ces impressions lugubres et de ces événements inexplicables, s'étonnait de voir l'ordre de la maison à peine troublé, la chanoinesse toujours aussi vigilante, le baron toujours aussi ardent à la chasse, le chapelain toujours aussi régulier dans ses mêmes pratiques de dévotion, et Amélie toujours aussi gaie et aussi railleuse. La vivacité enjouée de cette dernière était ce qui la scandalisait particulièrement. Elle ne concevait pas qu'elle pût rire et folâtrer, lorsqu'elle-même pouvait à peine lire et travailler à l'aiguille.

La chanoinesse cependant brodait un devant d'autel en tapisserie pour la chapelle du château. C'était un chef-d'oeuvre de patience, de finesse et de propreté.

A peine avait-elle fait un tour dans la maison, qu'elle revenait s'asseoir devant son métier, ne fût-ce que pour y ajouter, quelques points, en attendant que de nouveaux soins l'appelassent dans les granges, dans les offices, ou dans les celliers. Et il fallait voir avec quelle importance on traitait toutes ces petites choses, et comme cette chétive créature trottait d'un pas toujours égal, toujours digne et compassé, mais jamais ralenti, dans tous les coins de son petit empire ; croisant mille fois par jour et dans tous les sens la surface étroite et monotone de son domaine domestique. Ce qui paraissait étrange aussi à Consuelo, c'était le respect et l'admiration qui s'attachaient dans la famille et dans le pays à cet emploi de servante infatigable, que la vieille dame semblait avoir embrassé avec tant d'amour et de jalousie. A la voir régler parcimonieusement les plus chétives affaires, on l'eût crue cupide et méfiante.

Et pourtant elle était pleine de grandeur et de générosité dans le fond de son âme et dans les occasions décisives. Mais ces nobles qualités, surtout cette tendresse toute maternelle, qui la rendaient si sympathique et si vénérable aux yeux de Consuelo, n'eussent pas suffi aux autres pour en faire l'héroïne de la famille. Il lui fallait encore, il lui fallait surtout toutes ces puérilités du ménage gouvernées solennellement, pour être appréciée ce qu'elle était (malgré tout cela), une femme d'un grand sens et d'un grand caractère.

Il ne se passait pas un jour sans que le comte Christian, le baron ou le chapelain, ne répétassent chaque fois qu'elle tournait les talons :

«Quelle sagesse, quel courage, quelle force d'esprit résident dans la chanoinesse ! »

Amélie elle-même, ne discernant pas la véritable élévation de la vie d'avec les enfantillages qui, sous une autre forme, remplissaient toute la sienne, n'osait pas dénigrer sa tante sous ce point de vue, le seul qui, pour Consuelo, fit une ombre à cette vive lumière dont rayonnait l'âme pure et aimante de la bossue Wenceslawa.

Pour la Zingarella, née sur les grands chemins, et perdue dans le monde, sans autre maître et sans autre protecteur que son propre génie, tant de soucis, d'activité et de contention d'esprit, à propos d'aussi misérables résultats que la conservation et l'entretien de certains objets et de certaines denrées, paraissait un emploi monstrueux de l'intelligence.

Elle qui ne possédait rien, et ne désirait rien des richesses de la terre, elle souffrait de voir une belle âme s'atrophier volontairement dans l'occupation de posséder du blé, du vin, du bois, du chanvre, des animaux et des meubles.

Si on lui eût offert tous ces biens convoités par la plupart des hommes, elle eût demandé, à la place, une minute de son ancien bonheur, ses haillons, son beau ciel, son pur amour et sa liberté sur les lagunes de Venise ; souvenir amer et précieux qui se peignait dans son cerveau sous les plus brillantes couleurs, à mesure qu'elle s'éloignait de ce riant horizon pour pénétrer dans la sphère glacée de ce qu'on appelle la vie positive.

Son coeur se serrait affectueusement lorsqu'elle voyait, à la nuit tombante, la chanoinesse, suivie de Hanz, prendre un gros trousseau de clefs, et marcher elle-même dans tous les bâtiments et dans toutes les cours, pour faire sa ronde, pour fermer les moindres issues, pour visiter les moindres recoins où des malfaiteurs eussent pu se glisser, comme si personne n'eût dû dormir en sûreté derrière ces murs formidables, avant que l'eau du torrent prisonnier derrière une écluse voisine ne se fût élancée en mugissant dans les fossés du château, tandis qu'on cadenassait les grilles et qu'on relevait les ponts.

Consuelo avait dormi tant de fois, dans ses courses lointaines, sur le bord d'un chemin, avec un pan du manteau troué de sa mère pour tout abri ! Elle avait tant de fois salué l'aurore sur les dalles blanches de Venise, battues par les flots, sans avoir eu un instant de crainte pour sa pudeur, la seule richesse qu'elle eût à coeur de conserver ! Hélas ! Se disait-elle, que ces gens-ci sont à plaindre d'avoir tant de choses à garder ! La sécurité est le but qu'ils poursuivent jour et nuit, et, à force de la chercher, ils n'ont ni le temps de la trouver, ni celui d'en jouir. Elle soupirait donc déjà comme Amélie dans cette noire prison, dans ce morne château des Géants, où le soleil lui-même semblait craindre de pénétrer. Mais au lieu que la jeune baronne rêvait de fêtes, de parures et d'hommages, Consuelo rêvait d'un sillon, d'un buisson ou d'une barque pour palais, avec l'horizon pour toute enceinte, et l'immensité des cieux étoilés pour tout spectacle.

Forcée par le froid du climat et par la clôture du château à changer l'habitude vénitienne qu'elle avait prise de veiller une partie de la nuit et de se lever tard le matin, après bien des heures d'insomnie, d'agitation et de rêves lugubres, elle réussit enfin à se plier à la loi sauvage de la claustration ; et elle s'en dédommagea en hasardant seule quelques promenades matinales dans les montagnes voisines. On ouvrait les portes et on baissait les ponts aux premières clartés du jour ; et tandis qu'Amélie, occupée une partie de la nuit à lire des romans en cachette, dormait jusqu'à l'appel de la cloche du déjeuner, la Porporina allait respirer l'air libre et fouler les plantes humides de la forêt.

Un matin qu'elle descendait bien doucement sur la pointe du pied pour n'éveiller personne, elle se trompa de direction dans les innombrables escaliers et dans les interminables corridors du château, qu'elle avait encore de la peine à comprendre. Égarée dans ce labyrinthe de galeries et de passages, elle traversa une sorte de vestibule qu'elle ne connaissait pas, et crut trouver par là une sortie sur les jardins. Mais elle n'arriva qu'à l'entrée d'une petite chapelle d'un beau style ancien, à peine éclairée en haut par une rosace dans la voûte, qui jetait une lueur blafarde sur le milieu du pavé, et laissait le fond dans un vague mystérieux. Le soleil était encore sous l'horizon, la matinée grise et brumeuse. Consuelo crut d'abord qu'elle était dans la chapelle du château, où déjà elle avait entendu la messe un dimanche.

Elle savait que cette chapelle donnait sur les jardins ; mais avant de la traverser pour sortir, elle voulut saluer le sanctuaire de la prière, et s'agenouilla sur la première dalle. Cependant, comme il arrive souvent aux artistes de se laisser préoccuper par les objets extérieurs en dépit de leurs tentatives pour remonter dans la sphère des idées abstraites, sa prière ne put l'absorber assez pour l'empêcher de jeter un coup d'oeil curieux autour d'elle ; et bientôt elle s'aperçut qu'elle n'était pas dans la chapelle, mais dans un lieu où elle n'avait pas encore pénétré. Ce n'était ni le même vaisseau ni les mêmes ornements.

Quoique cette chapelle inconnue fût assez petite, on distinguait encore mal les objets, et ce qui frappa le plus Consuelo fut une statue blanchâtre, agenouillée vis-à-vis de l'autel, dans l'attitude froide et sévère qu'on donnait jadis à toutes celles dont on décorait les tombeaux. Elle pensa qu'elle se trouvait dans un lieu réservé aux sépultures de quelques aïeux d'élite ; et, devenue un peu craintive et superstitieuse depuis son séjour en Bohême, elle abrégea sa prière et se leva pour sortir.

Mais au moment où elle jetait un dernier regard timide sur cette figure agenouillée à dix pas d'elle, elle vit distinctement la statue disjoindre ses deux mains de pierre allongées l'une contre l'autre, et faire lentement un grand signe de croix en poussant un profond soupir.

Consuelo faillit tomber à la renverse, et cependant elle ne put détacher ses yeux hagards de la terrible statue. Ce qui la confirmait dans la croyance que c'était une figure de pierre, c'est qu'elle ne sembla pas entendre le cri d'effroi que Consuelo laissa échapper, et qu'elle remit ses deux grandes mains blanches l'une contre l'autre, sans paraître avoir le moindre rapport avec le monde extérieur.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXXIV.

XXXIV.

Si l'ingénieuse et féconde Anne Radcliffe se fût trouvée à la place du candide et maladroit narrateur de cette très véridique histoire, elle n'eût pas laissé échapper une si bonne occasion de vous promener, madame la lectrice, à travers les corridors, les trappes, les escaliers en spirale, les ténèbres et les souterrains, pendant une demi-douzaine de beaux et attachants volumes, pour vous révéler, seulement au septième, tous les arcanes de son oeuvre savante. Mais la lectrice esprit fort que nous avons charge de divertir ne prendrait peut-être pas aussi bien, au temps où nous sommes, l'innocent stratagème du romancier. D'ailleurs, comme il serait fort difficile de lui en faire accroire, nous lui dirons, aussi vite que nous le pourrons, le mot de toutes nos énigmes.

Et pour lui en confesser deux d'un coup, nous lui avouerons que Consuelo, après deux secondes de sang-froid, reconnut, dans la statue animée qu'elle avait devant les yeux, le vieux comte Christian qui récitait mentalement ses prières du matin dans son oratoire ; et dans ce soupir de componction qui venait de lui échapper à son insu, comme il arrive souvent aux vieillards, le même soupir diabolique qu'elle avait cru entendre à son oreille un soir, après avoir chanté l'hymne de Notre-Dame-de-Consolation.

Un peu honteuse de sa frayeur, Consuelo resta enchaînée à sa place par le respect, et par la crainte de troubler une si fervente prière. Rien n'était plus solennel et plus touchant à voir que ce vieillard prosterné sur la pierre, offrant son coeur à Dieu au lever de l'aube, et plongé dans une sorte de ravissement céleste qui semblait fermer ses sens à toute perception du monde physique. Sa noble figure ne trahissait aucune émotion douloureuse. Un vent frais, pénétrant par la porte que Consuelo avait laissée entr'ouverte, agitait autour de sa nuque une demi-couronne de cheveux argentés ; et son vaste front, dépouillé jusqu'au sommet du crâne, avait le luisant jaunâtre des vieux marbres. Revêtu d'une robe de chambre de laine blanche à l'ancienne mode, qui ressemblait un peu à un froc de moine, et qui formait sur ses membres amaigris de gros plis raides et lourds, il avait tout l'air d'une statue de tombeau ; et quand il eut repris son immobilité, Consuelo fut encore obligée de le regarder à deux fois pour ne pas retomber dans sa première illusion.

Après qu'elle l'eut considéré attentivement, en se plaçant un peu de côté pour le mieux voir, elle se demanda, comme malgré elle, tout au milieu de son admiration et de son attendrissement, si le genre de prière que ce vieillard adressait à Dieu était bien efficace pour la guérison de son malheureux fils, et si une âme aussi passivement soumise aux arrêts du dogme et aux rudes décrets de la destinée avait jamais possédé la chaleur, l'intelligence et le zèle qu'Albert aurait eu besoin de trouver dans l'âme de son père. Albert aussi avait une âme mystique : lui aussi avait eu une vie dévote et contemplative, mais, d'après tout ce qu'Amélie avait raconté à Consuelo, d'après ce qu'elle avait vu de ses propres yeux depuis quelques jours passés dans le château, Albert n'avait jamais rencontré le conseil, le guide et l'ami qui eût pu diriger son imagination, apaiser la véhémence de ses sentiments, et attendrir la rudesse brûlante de sa vertu. Elle comprenait qu'il avait dû se sentir isolé, et se regarder comme étranger au milieu de cette famille obstinée à le contredire ou à le plaindre en silence, comme un hérétique ou comme un fou ; elle le sentait elle-même, à l'espèce d'impatience que lui causait cette impassible et interminable prière adressée au ciel, comme pour se remettre à lui seul du soin qu'on eût dû prendre soi-même de chercher le fugitif, de le rejoindre, de le persuader, et de le ramener. Car il fallait de bien grands accès de désespoir, et un trouble intérieur inexprimable, pour arracher ainsi un jeune homme si affectueux et si bon du sein de ses proches, pour le jeter dans un complet oubli de soi-même, et pour lui ravir jusqu'au sentiment des inquiétudes et des tourments qu'il pouvait causer aux êtres les plus chers.

Celte résolution qu'on avait prise de ne jamais le contrarier, et de feindre le calme au milieu de l'épouvante, semblait à l'esprit ferme et droit de Consuelo une sorte de négligence coupable ou d'erreur grossière. Il y avait là l'espèce d'orgueil et d'égoïsme qu'inspire une foi étroite aux gens qui consentent à porter le bandeau de l'intolérance, et qui croient à un seul chemin, rigidement tracé par la main du prêtre, pour aller au ciel.

«Dieu bon ! disait Consuelo en priant dans son coeur ; cette grande âme d'Albert, si ardente, si charitable, si pure de passions humaines, serait-elle donc moins précieuse à vos yeux que les âmes patientes et oisives qui acceptent les injustices du monde, et voient sans indignation la justice et la vérité méconnues sur la terre ? Etait-il donc inspiré par le diable, ce jeune homme qui, dès son enfance, donnait tous ses jouets et tous ses ornements aux enfants des pauvres, et qui, au premier éveil de la réflexion, voulait se dépouiller de toutes ses richesses pour soulager les misères humaines ? Et eux, ces doux et bénévoles seigneurs, qui plaignent le malheur avec des larmes stériles et le soulagent avec de faibles dons, sont-ils bien sages de croire qu'ils vont gagner le ciel avec des prières et des actes de soumission à l'empereur et au pape, plus qu'avec de grandes oeuvres et d'immenses sacrifices ? Non, Albert n'est pas fou ; une voix me crie au fond de l'âme que c'est le plus beau type du juste et du saint qui soit sorti des mains de la nature. Et si des rêves pénibles, des illusions bizarres ont obscurci la lucidité de sa raison, s'il est devenu aliéné enfin, comme ils le croient, c'est la contradiction aveugle, c'est l'absence de sympathie, c'est la solitude du coeur, qui ont amené ce résultat déplorable. J'ai vu la logette où le Tasse a été enfermé comme fou, et j'ai pensé que peut-être il n'était qu'exaspéré par l'injustice. J'ai entendu traiter de fous, dans les salons de Venise, ces grands saints du christianisme dont l'histoire touchante m'a fait pleurer et rêver dans mon enfance : on appelait leurs miracles des jongleries, et leurs révélations des songes maladifs. Mais de quel droit ces gens-ci, ce pieux vieillard, cette timide chanoinesse, qui croient aux miracles des saints et au génie des poètes, prononcent-ils sur leur enfant cette sentence de honte et de réprobation qui ne devrait s'attacher qu'aux infirmes et aux scélérats ? Fou ! Mais c'est horrible et repoussant, la folie ! c'est un châtiment de Dieu après les grands crimes ; et à force de vertu un homme deviendrait fou ! Je croyais qu'il suffisait de faiblir sous le poids d'un malheur immérité pour avoir droit au respect autant qu'à la pitié des hommes. Et si j'étais devenue folle, moi ; si j'avais blasphémé le jour terrible où j'ai vu Anzoleto dans les bras d'une autre, j'aurais donc perdu tout droit aux conseils, aux encouragements, et aux soins spirituels de mes frères les chrétiens ? On m'eût donc chassée ou laissée errante sur les chemins, en disant : Il n'y a pas de remède pour elle ; faisons-lui l'aumône, et ne lui parlons pas ; car pour avoir trop souffert, elle ne peut plus rien comprendre ? Eh bien, c'est ainsi qu'on traite ce malheureux, comte Albert ! On le nourrit, on l'habille, on le soigne, on lui fait en un mot, l'aumône d'une sollicitude puérile. Mais on ne lui parle pas ; on se tait quand il interroge, on baisse la tête ou on la détourne quand il cherche à persuader. On le laisse fuir quand l'horreur de la solitude l'appelle dans des solitudes plus profondes encore, et on attend qu'il revienne, en priant Dieu de le surveiller et de le ramener sain et sauf, comme si l'Océan était entre lui et les objets de son affection ! Et cependant on pense qu'il n'est pas loin ; on me fait chanter pour l'éveiller, s'il est en proie au sommeil léthargique dans l'épaisseur de quelque muraille ou dans le tronc de quelque vieux arbre voisin. Et l'on n'a pas su explorer tous les secrets de cette antique masure, on n'a pas creusé jusqu'aux entrailles de ce sol miné ! Ah ! si j'étais le père ou la tante d'Albert, je n'aurais pas laissé pierre sur pierre avant de l'avoir retrouvé ; pas un arbre de la forêt ne serait resté debout avant de me l'avoir rendu.»

Perdue dans ses pensées, Consuelo était sortie sans bruit de l'oratoire du comte Christian, et elle avait trouvé, sans savoir comment, une porte sur la campagne. Elle errait parmi les sentiers de la forêt, et cherchait les plus sauvages, les plus difficiles, guidée, par un instinct romanesque et plein d'héroïsme qui lui faisait espérer de retrouver Albert. Aucun attrait vulgaire, aucune ombre de fantaisie imprudente ne la portait à ce dessein aventureux. Albert remplissait son imagination, et occupait tous ses rêves, il est vrai ; mais à ses yeux ce n'était point un jeune homme beau et enthousiasmé d'elle qu'elle allait cherchant dans les lieux déserts, pour le voir et se trouver seule avec lui ; c'était un noble infortuné qu'elle s'imaginait pouvoir sauver ou tout au moins calmer par la pureté de son zèle. Elle eût cherché de même un vénérable ermite malade pour le soigner, ou un enfant perdu pour le ramener à sa mère. Elle était un enfant elle-même, et cependant il y avait en elle une révélation de l'amour maternel ; il y avait une foi naïve, une charité brûlante, une bravoure exaltée.

Elle rêvait et entreprenait ce pèlerinage, comme Jeanne d'Arc avait rêvé et entrepris la délivrance de sa patrie. Il ne lui venait pas seulement à l'esprit qu'on pût railler ou blâmer sa résolution ; elle ne concevait pas qu'Amélie, guidée par la voix du sang, et, dans le principe, par les espérances de l'amour, n'eût pas conçu le même projet, et qu'elle n'eût pas réussi à l'exécuter. Elle marchait avec rapidité ; aucun obstacle ne l'arrêtait. Le silence de ces grands bois ne portait plus la tristesse ni l'épouvante dans son âme. Elle voyait la piste des loups sur le sable, et ne s'inquiétait pas de rencontrer leur troupe affamée. Il lui semblait qu'elle était poussée par une main divine qui la rendait invulnérable. Elle qui savait le Tasse par coeur, pour l'avoir chanté toutes les nuits sur les lagunes, elle s'imaginait marcher à l'abri de son talisman, comme le généreux Ubalde à la reconnaissance de Renaud à travers les embûches de la forêt enchantée. Elle marchait svelte et légère, parmi les ronces et les rochers, le front rayonnant d'une secrète fierté, et les joues colorées d'une légère rougeur. Jamais elle n'avait été plus belle à la scène dans les rôles héroïques ; et pourtant elle ne pensait pas plus à la scène en cet instant qu'elle n'avait pensé à elle-même en montant sur le théâtre.

De temps en temps elle s'arrêtait rêveuse et recueillie.

«Et si je venais à le rencontrer tout à coup, se disait-elle, que lui dirais-je qui pût le convaincre et le tranquilliser ? Je ne sais rien de ces choses mystérieuses et profondes qui l'agitent. Je les comprends à travers un voile de poésie qu'on a à peine soulevé devant mes yeux, éblouis de visions si nouvelles. Il faudrait avoir plus que le zèle et la charité, il faudrait avoir la science et l'éloquence pour trouver des paroles dignes d'être écoutées par un homme si supérieur à moi, par un fou si sage auprès de tous les êtres raisonnables au milieu desquels j'ai vécu. Allons, Dieu m'inspirera quand le moment sera venu ; car pour moi, j'aurais beau chercher, je me perdrais de plus en plus dans les ténèbres de mon ignorance.

Ah ! si j'avais lu beaucoup de livres de religion et d'histoire, comme le comte Christian et la chanoinesse Wenceslawa ! si je savais par coeur toutes les règles de la dévotion et toutes les prières de l'Eglise, je trouverais bien à en appliquer heureusement quelqu'une à la circonstance ; mais j'ai à peine compris, à peine retenu par conséquent quelques phrases du catéchisme, et je ne sais prier qu'au lutrin. Quelque sensible qu'il soit à la musique, je ne persuaderai pas ce savant théologien avec une cadence ou avec une phrase de chant. N'importe ! il me semble qu'il y a plus de puissance dans mon coeur pénétré et résolu, que dans toutes les doctrines étudiées par ses parents, si bons et si doux, mais indécis et froids comme les brouillards et les neiges de leur patrie.»

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXXV.

XXXV.

Après bien des détours et des retours dans les inextricables sentiers de cette forêt jetée sur un terrain montueux et tourmenté, Consuelo se trouva sur une élévation semée de roches et de ruines qu'il était assez difficile de distinguer les unes des autres, tant la main de l'homme, jalouse de celle du temps, y avait été destructive. Ce n'était plus qu'une montagne de débris, où jadis un village avait été brûlé par l'ordre du redoutable aveugle, le célèbre chef Calixtin Jean Ziska, dont Albert croyait descendre, et dont il descendait peut-être en effet.

Durant une nuit profonde et lugubre, le farouche et infatigable capitaine ayant commandé à sa troupe de donner l'assaut à la forteresse des Géants, alors gardée pour l'Empereur par des Saxons, il avait entendu murmurer ses soldats, et un entre autres dire non loin de lui :

«Ce maudit aveugle croit que, pour agir, chacun peut, comme lui, se passer de la lumière.» Là-dessus Ziska, se tournant vers un des quatre disciples dévoués qui l'accompagnaient partout, guidant son cheval ou son chariot, et lui rendant compte avec précision de la position topographique et des mouvements de l'ennemi, il lui avait dit, avec cette sûreté de mémoire ou cet esprit de divination qui suppléaient en lui au sens de la vue : «II y a ici près un village ? -Oui, père, avait répondu le conducteur taborite ; à ta droite, sur une éminence, en face de la forteresse.» Alors Ziska avait fait appeler le soldat mécontent dont le murmure avait fixé son attention : «Enfant, lui avait-il dit, tu te plains des ténèbres, va-t'en bien vite mettre le feu au village qui est sur l'éminence, à ma droite ; et, à la lueur des flammes, nous pourrons marcher et combattre.»

L'ordre terrible avait été exécuté. Le village incendié avait éclairé la marche et l'assaut des Taborites. Le château des Géants avait été emporté en deux heures, et Ziska en avait pris possession. Le lendemain, au jour, on remarqua et on lui fit savoir qu'au milieu des décombres du village, et tout au sommet de la colline qui avait servi de plate-forme aux soldats pour observer les mouvements de la forteresse, un jeune chêne, unique dans ces contrées, et déjà robuste, était resté debout et verdoyant, préservé apparemment de la chaleur des flammes qui montaient autour de lui par l'eau d'une citerne qui baignait ses racines.

«Je connais bien la citerne, avait répondu Ziska. Dix des nôtres y ont été jetés par les damnés habitants de ce village, et depuis ce temps la pierre qui la couvre n'a point été levée. Qu'elle y reste et leur serve de monument, puisque, aussi bien, nous ne sommes pas de ceux qui croient les âmes errantes repoussées à la porte des cieux par le patron romain (Pierre, le porte-clefs, dont ils ont fait un saint), parce que les cadavres pourrissent dans une terre non bénite par la main des prêtres de Bélial. Que les os de nos frères reposent en paix dans cette citerne ; leurs âmes sont vivantes. Elles ont déjà revêtu d'autres corps, et ces martyrs combattent parmi nous, quoique nous ne les connaissions point. Quant aux habitants du village, ils ont reçu leur paiement ; et quant au chêne, il a bien fait de se moquer de l'incendie : une destinée plus glorieuse que celle d'abriter des mécréants lui était réservée. Nous avions besoin d'une potence, et la voici trouvée. Allez-moi chercher ces vingt moines augustins que nous avons pris hier dans leur couvent, et qui se font prier pour nous suivre. Courons les pendre haut et court aux branches de ce brave chêne, à qui cet ornement rendra tout à fait la santé.»

Aussitôt dit, aussitôt fait. Le chêne, depuis ce temps là, avait été nommé le Hussite, la pierre de la citerne, Pierre d'épouvante, et le village détruit sur la colline abandonnée, Schreckenstein.

Consuelo avait déjà entendu raconter dans tous ses détails, par la baronne Amélie, cette sombre chronique. Mais, comme elle n'en avait encore aperçu le théâtre que de loin, ou pendant la nuit au moment de son arrivée au château, elle ne l'eût pas reconnu, si, en jetant les yeux au-dessous d'elle, elle n'eût vu, au fond du ravin que traversait la route, les formidables débris du chêne, brisé par la foudre, et qu'aucun habitant de la campagne, aucun serviteur du château n'avait osé dépecer ni enlever, une crainte superstitieuse s'attachant encore pour eux, après plusieurs siècles, à ce monument d'horreur, à ce contemporain de Jean Ziska.

Les visions et les prédictions d'Albert avaient donné à ce lieu tragique un caractère plus émouvant encore. Aussi Consuelo, en se trouvant seule et amenée à l'improviste à la pierre d'épouvante, sur laquelle même elle venait de s'asseoir, brisée de fatigue, sentit-elle faiblir son courage, et son coeur se serrer étrangement. Non seulement, au dire d'Albert, mais à celui de tous les montagnards de la contrée, des apparitions épouvantables hantaient le Schreckenstein, et en écartaient les chasseurs assez téméraires pour venir y guetter le gibier. Cette colline, quoique très-rapprochée du château, était donc souvent le domicile des loups et des animaux sauvages, qui y trouvaient un refuge assuré contre les poursuites du baron et de ses limiers. L'impassible Frédérick ne croyait pas beaucoup, pour son compte, au danger d'y être assailli par le diable, avec lequel il n'eût pas craint d'ailleurs de se mesurer corps à corps ; mais, superstitieux à sa manière, et dans l'ordre de ses préoccupations dominantes, il était persuadé qu'une pernicieuse influence y menaçait ses chiens, et les y atteignait de maladies inconnues et incurables. Il en avait perdu plusieurs pour les avoir laissés se désaltérer dans les filets d'eau claire qui s'échappaient des veines de la colline, et qui provenaient peut-être de la citerne condamnée, antique tombeau des Hussites. Aussi rappelait-il de toute l'autorité de son sifflet sa griffonne Pankin ou son double-nez Saphyr, lorsqu'ils s'oubliaient aux alentours du Schreckenstein.

Consuelo, rougissant des accès de pusillanimité qu'elle avait résolu de combattre, s'imposa de rester un instant sur la pierre fatale, et de ne s'en éloigner qu'avec la lenteur qui convient à un esprit calme, en ces sortes d'épreuves. Mais, au moment où elle détournait ses regards du chêne calciné qu'elle apercevait à deux cents pieds au-dessous d'elle, pour les reporter sur les objets environnants, elle vit qu'elle n'était pas seule sur la pierre d'épouvante, et qu'une figure incompréhensible venait de s'y asseoir à ses côtés, sans annoncer son approche par le moindre bruit.

C'était une grosse tête ronde et béante, remuant sur un corps contrefait, grêle et crochu comme une sauterelle, couvert d'un costume indéfinissable qui n'était d'aucun temps et d'aucun pays, et dont le délabrement touchait de près à la malpropreté. Cependant cette figure n'avait d'effrayant que son étrangeté et l'imprévu de son apparition car elle n'avait rien d'hostile. Un sourire doux et caressant courait sur sa large bouche, et une expression enfantine adoucissait l'égarement d'esprit que trahissaient le regard vague et les gestes précipités.

Consuelo, en se voyant seule avec un fou, dans un endroit où personne assurément ne fût venu lui porter secours, eut véritablement peur, malgré les révérences multipliées et les rires affectueux que lui adressait cet insensé. Elle crut devoir lui rendre ses saluts et ses signes de tête, pour ne pas l'irriter ; mais elle se hâta de se lever et de s'éloigner, toute pâle et toute tremblante.

Le fou ne la poursuivit point, et ne fit rien pour la rappeler ; il grimpa seulement sur la pierre d'épouvante pour la suivre des yeux, et continua à la saluer de son bonnet en sautillant et en agitant ses bras et ses jambes, tout en articulant à plusieurs reprises un mot bohème que Consuelo ne comprit pas. Quand elle se vit à une certaine distance de lui, elle reprit un peu de courage pour le regarder et l'écouter. Elle se reprochait déjà d'avoir eu horreur de la présence d'un de ces malheureux que, dans son coeur, elle plaignait et vengeait des mépris et de l'abandon des hommes un instant auparavant. «C'est un fou bienveillant, se dit-elle, c'est peut-être un fou par amour. Il n'a trouvé de refuge contre l'insensibilité et le dédain que sur cette roche maudite où nul autre n'oserait habiter, et où les démons et les spectres sont plus humains pour lui que ses semblables, puisqu'ils ne l'en chassent pas et ne troublent pas l'enjouement de son humeur. Pauvre homme ! qui ris et folâtres comme un petit enfant, avec une barbe grisonnante et un dos voûté ! Dieu, sans doute, te protège et te bénit dans ton malheur, puisqu'il ne t'envoie que des pensées riantes, et qu'il ne t'a point rendu misanthrope et furieux comme tu aurais droit de l'être ! »

Le fou, voyant qu'elle ralentissait sa marche, et paraissant comprendre son regard bienveillant, se mit à lui parler bohème avec une excessive volubilité ; et sa voix avait une douceur extrême, un charme pénétrant, qui contrastait avec sa laideur. Consuelo, ne le comprenant pas, songea qu'elle devait lui donner l'aumône ; et, tirant une pièce de monnaie de sa poche, elle la posa sur une grosse pierre, après avoir élevé le bras pour la lui montrer et lui désigner l'endroit où elle la déposait. Mais le fou se mit à rire plus fort en se frottant les mains et en lui disant en mauvais allemand :

«Inutile, inutile ! Zdenko n'a besoin de rien, Zdenko est heureux, bien heureux ! Zdenko a de la consolation, consolation, consolation ! »

Puis, comme s'il se fût rappelé un mot qu'il cherchait depuis longtemps, il s'écria avec un éclat de joie, et intelligiblement, quoiqu'il prononçât fort mal : «Consuelo, Consuelo, Consuelo de mi alma ! »

Consuelo s'arrêta stupéfaite, et lui adressant la parole en espagnol :

«Pourquoi m'appelles-tu ainsi ? lui cria-t-elle, qui t'a appris ce nom ?

Comprends-tu la langue que je te parle ? »

A toutes ces questions, dont Consuelo attendit vainement la réponse, le fou ne fit que sautiller en se frottant les mains comme un homme enchanté de lui-même ; et d'aussi loin qu'elle put saisir les sons de sa voix, elle lui entendit répéter son nom sur des inflexions différentes, avec des rires et des exclamations de joie, comme lorsqu'un oiseau parleur s'essaie à articuler un mot qu'on lui a appris, et qu'il entrecoupe du gazouillement de son chant naturel.

En reprenant le chemin du château, Consuelo se perdait dans ses réflexions. «Qui donc, se disait-elle, a trahi le secret de mon incognito, au point que le premier sauvage que je rencontre dans ces solitudes me jette mon vrai nom à la tête ? Ce fou m'aurait-il vue quelque part ? Ces gens-là voyagent : peut-être a-t-il été en même temps que moi à Venise.» Elle chercha en vain à se rappeler la figure de tous les mendiants et de tous les vagabonds qu'elle avait l'habitude de voir sur les quais et sur la place Saint-Marc, celle du fou de la pierre d'épouvante ne se présenta point à sa mémoire.

Mais, comme elle repassait le pont-levis, il lui vint à l'esprit un rapprochement d'idées plus logique et plus intéressant. Elle résolut d'éclaircir ses soupçons, et se félicita secrètement de n'avoir pas tout à fait manqué son but dans l'expédition qu'elle venait de tenter.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXXVI.

XXXVI.

Lorsqu'elle se retrouva au milieu de la famille abattue et silencieuse, elle qui se sentait pleine d'animation et d'espérance, elle se reprocha la sévérité avec laquelle elle avait accusé secrètement l'apathie de ces gens profondément affligés. Le comte Christian et la chanoinesse ne mangèrent presque rien à déjeuner, et le chapelain n'osa pas satisfaire son appétit ; Amélie paraissait en proie à un violent accès d'humeur.

Lorsqu'on se leva de table, le vieux comte s'arrêta un instant devant la fenêtre, comme pour regarder le chemin sablé de la garenne par où Albert pouvait revenir, et il secoua tristement la tête comme pour dire :

Encore un jour qui a mal commencé et qui finira de même !

Consuelo s'efforça de les distraire en leur récitant avec ses doigts sur le clavier quelques-unes des dernières compositions religieuses de Porpora, qu'ils écoutaient toujours avec une admiration et un intérêt particuliers.

Elle souffrait de les voir si accablés et de ne pouvoir leur dire qu'elle avait de l'espérance.

Mais quand elle vit le comte reprendre son livre, et la chanoinesse son aiguille, quand elle fut appelée auprès du métier de cette dernière pour décider si un certain ornement devait avoir au centre quelques points bleus ou blancs, elle ne put s'empêcher de reporter son intérêt dominant sur Albert, qui expirait peut-être de fatigue et d'inanition dans quelque coin de la forêt, sans savoir retrouver sa route, ou qui reposait peut-être sur quelque froide pierre, enchaîné par la catalepsie foudroyante, exposé aux loups et aux serpents. Tandis que, sous la main adroite et persévérante de la tendre Wenceslawa, les fleurs les plus brillantes semblaient éclore par milliers sur la trame, arrosées parfois d'une larme furtive, mais stérile.

Aussitôt qu'elle put engager la conversation avec la boudeuse Amélie, elle lui demanda ce que c'était qu'un fou fort mal fait qui courait le pays singulièrement vêtu, en riant comme un enfant aux personnes qu'il rencontrait.

«Eh ! c'est Zdenko ! répondit Amélie ; vous ne l'aviez pas encore aperçu dans vos promenades ? On est sûr de le rencontrer partout, car il n'habite nulle part.

-Je l'ai vu ce matin pour la première fois, dit Consuelo, et j'ai cru qu'il était l'hôte attitré du Schreckenstein.

-C'est donc là que vous avez été courir dès l'aurore ? Je commence à croire que vous êtes un peu folle vous-même, ma chère Nina, d'aller ainsi seule de grand matin dans ces lieux déserts, où vous pourriez faire de plus mauvaises rencontres que celle de l'inoffensif idiot Zdenko.

-Être abordée par quelque loup à jeun ? reprit Consuelo en souriant ; la carabine du baron votre père doit, ce me semble, couvrir de sa protection tout le pays.

-Il ne s'agit pas seulement des bêtes sauvages, dit Amélie ; le pays n'est pas si sûr que vous croyez, par rapport aux animaux les plus méchants de la création, les brigands et les vagabonds. Les guerres qui viennent de finir ont ruiné assez de familles pour que beaucoup de mendiants se soient habitués à aller au loin demander l'aumône, le pistolet à la main. Il y a aussi des nuées de ces Zingari égyptiens, qu'en France on nous fait l'honneur d'appeler Bohémiens, comme s'ils étaient originaires de nos montagnes pour les avoir infestées au commencement de leur apparition en Europe. Ces gens-là, chassés et rebutés de partout, lâches et obséquieux devant un homme armé, pourraient bien être audacieux avec une belle fille comme vous ; et je crains que votre goût pour les courses aventureuses ne vous expose plus qu'il ne convient à une personne aussi raisonnable que ma chère Porporina affecte de l'être.

-Chère baronne, reprit Consuelo, quoique vous sembliez regarder la dent du loup comme un mince péril auprès de ceux qui m'attendent, je vous avouerai que je la craindrais beaucoup plus que celle des Zingari. Ce sont pour moi d'anciennes connaissances, et, en général, il m'est difficile d'avoir peur des êtres faibles, pauvres et persécutés. Il me semble que je saurai toujours dire à ces gens-là ce qui doit m'attirer leur confiance et leur sympathie ; car, si laids, si mal vêtus et si méprisés qu'ils soient, il m'est impossible de ne pas m'intéresser à eux particulièrement.

-Brava, ma chère ! s'écria Amélie avec une aigreur croissante. Vous voilà tout à fait arrivée aux beaux sentiments d'Albert pour les mendiants, les bandits et les aliénés ; et je ne serais pas surprise de vous voir un de ces matins vous promener comme lui, appuyée sur le bras un peu malpropre et très-mal assuré de l'agréable Zdenko.» Ces paroles frappèrent Consuelo d'un trait de lumière qu'elle cherchait depuis le commencement de l'entretien, et qui la consola de l'amertume de sa compagne.

«Le comte Albert vit donc en bonne intelligence avec Zdenko ? demanda-t-elle avec un air de satisfaction qu'elle ne songea point à dissimuler.

-C'est son plus intime, son plus précieux ami, répondit Amélie avec un sourire de dédain. C'est le compagnon de ses promenades, le confident de ses secrets, le messager, dit-on, de sa correspondance avec le diable.

Zdenko et Albert sont les seuls qui osent aller à toute heure s'entretenir des choses divines les plus biscornues sur la pierre d'épouvante.

Albert et Zdenko sont les seuls qui ne rougissent point de s'asseoir sur l'herbe avec les Zingari qui font halte sous nos sapins, et de partager avec eux la cuisine dégoûtante que préparent ces gens-là dans leurs écuelles de bois. Ils appellent cela communier, et on peut dire que c'est communier sous toutes les espèces possibles. Ah ! Quel époux ! quel amant désirable que mon cousin Albert, lorsqu'il saisira la main de sa fiancée dans une main qui vient de presser celle d'un Zingaro pestiféré, pour la porter à cette bouche qui vient de boire le vin du calice dans la même coupe que Zdenko !

-Tout ceci peut être fort plaisant, dit Consuelo ; mais, quant à moi, je n'y comprends rien du tout. -C'est que vous n'avez pas de goût pour l'histoire, reprit Amélie, et que vous n'avez pas bien écouté tout ce que je vous ai raconté des Hussites et des Protestants, depuis plusieurs jours que je m'égosille à vous expliquer scientifiquement les énigmes et les pratiques saugrenues de mon cousin. Ne vous ai-je pas dit que la grande querelle des Hussites avec l'église romaine était venue à propos de la communion sous les deux espèces ? Le concile de Bâle avait prononcé que c'était une profanation de donner aux laïques le sang du Christ sous l'espèce du vin, alléguant, voyez le beau raisonnement ! que son corps et son sang étaient également contenus sous les deux espèces, et que qui mangeait l'un buvait l'autre.

Comprenez-vous ?

-Il me semble que les Pères du concile ne se comprenaient pas beaucoup eux-mêmes. Ils eussent dû dire, pour être dans la logique, que la communion du vin était inutile ; mais profanatoire ! pourquoi, si, en mangeant le pain, on boit aussi le sang ?

-C'est que les Hussites avaient une terrible soif de sang, et que les Pères du concile les voyaient bien venir. Eux aussi avaient soif du sang de ce peuple ; mais, ils voulaient le boire sous l'espèce de l'or.

L'église romaine a toujours été affamée et altérée de ce suc de la vie des nations, du travail et de la sueur des pauvres. Les pauvres se révoltèrent, et reprirent leur sueur et leur sang dans les trésors des abbayes et sur la chape des évêques. Voilà tout le fond de la querelle, à laquelle vinrent se joindre, comme je vous l'ai dit, le sentiment d'indépendance nationale et la haine de l'étranger. La dispute de la communion en fut le symbole. Rome et ses prêtres officiaient dans des calices d'or et de pierreries ; les Hussites affectaient d'officier dans des vases de bois, pour fronder le luxe de l'Église, et pour simuler la pauvreté des apôtres. Voilà pourquoi Albert, qui s'est mis dans la cervelle de se faire Hussite, après que ces détails du passé ont perdu toute valeur et toute signification ; Albert, qui prétend connaître la vraie doctrine de Jean Huss mieux que Jean Huss lui-même, invente toutes sortes de communions, et s'en va communiant sur les chemins avec les mendiants, les païens, et les imbéciles. C'était la manie des Hussites de communier partout, à toute heure, et avec tout le monde.

-Tout ceci est fort bizarre, répondit Consuelo, et ne peut s'expliquer pour moi que par un patriotisme exalté, porté jusqu'au délire, je le confesse, chez le comte Albert. La pensée est peut-être profonde, mais les formes qu'il y donne me semblent bien puériles pour un homme aussi sérieux et aussi savant. La véritable communion ne serait-elle pas plutôt l'aumône ? Que signifient de vaines cérémonies passées de mode, et que ne comprennent certainement pas ceux qu'il y associe ?

-Quant à l'aumône, Albert ne s'en fait pas faute ; et si on le laissait aller, il serait bientôt débarrassé de cette richesse que, pour ma part, je voudrais bien lui voir fondre dans la main de ses mendiants.

-Et pourquoi cela ?

-Parce que mon père ne conserverait pas la fatale idée de m'enrichir en me faisant épouser ce démoniaque. Car il faut que vous le sachiez, ma chère Porporina, ajouta Amélie avec une intention malicieuse, ma famille n'a point renoncé à cet agréable dessein. Ces jours derniers, lorsque la raison de mon cousin brilla comme un rayon fugitif du soleil entre les nuages, mon père revint à l'assaut avec plus de fermeté que je ne le croyais capable d'en montrer avec moi. Nous eûmes une querelle assez vive, dont le résultat parait être qu'on essaiera de vaincre ma résistance par l'ennui de la séquestration, comme une citadelle qu'on veut prendre par la famine. Ainsi donc, si je faiblis, si je succombe, il faudra que j'épouse Albert malgré lui, malgré moi, et malgré une troisième personne qui fait semblant de ne pas s'en soucier le moins du monde.

-Nous y voila ! répondit Consuelo en riant : j'attendais cette épigramme, et vous ne m'avez accordé l'honneur de causer avec vous ce matin que pour y arriver. Je la reçois avec plaisir, parce que je vois dans cette petite comédie de jalousie un reste d'affection pour le comte Albert plus vive que vous ne voulez l'avouer.

-Nina ! s'écria la jeune baronne avec énergie, si vous croyez voir cela, vous avez peu de pénétration, et si vous le voyez avec plaisir, vous avez peu d'affection pour moi. Je suis violente, orgueilleuse peut-être, mais non dissimulée. Je vous l'ai dit : la préférence qu'Albert vous accorde m'irrite contre lui, non contre vous. Elle blesse mon amour-propre, mais elle flatte mon espérance et mon penchant. Elle me fait désirer qu'il fasse pour vous quelque bonne folie qui me débarrasse de tout ménagement envers lui, en justifiant cette aversion que j'ai longtemps combattue, et qu'il m'inspire enfin sans mélange de pitié ni d'amour.

-Dieu veuille, répondit Consuelo avec douceur, que ceci soit le langage de la passion, et non celui de la vérité ! car ce serait une vérité bien dure dans la bouche d'une personne bien cruelle !

L'aigreur et l'emportement qu'Amélie laissa percer dans cet entretien firent peu d'impression sur l'âme généreuse de Consuelo. Elle ne songeait plus, quelques instants après, qu'à son entreprise ; et ce rêve qu'elle caressait, de ramener Albert à sa famille, jetait une sorte de joie naïve sur la monotonie de ses occupations. Il lui fallait bien cela pour échapper à l'ennui qui la menaçait, et qui, étant la maladie la plus contraire et la plus inconnue jusqu'alors à sa nature active et laborieuse, lui fût devenu mortel. En effet, lorsqu'elle avait donné à son élève indocile et inattentive une longue et fastidieuse leçon, il ne lui restait plus qu'à exercer sa voix et à étudier ses vieux auteurs.

Mais cette consolation, qui ne lui avait jamais manqué, lui était opiniâtrement disputée. Amélie, avec son oisiveté inquiète, venait à chaque instant la troubler et l'interrompre par de puériles questions ou des observations hors de propos. Le reste de la famille était affreusement morne. Déjà cinq mortels jours s'étaient écoulés sans que le jeune comte reparût, et chaque journée de cette absence ajoutait à l'abattement et à la consternation des précédentes. Dans l'après-midi, Consuelo, errant dans les jardins avec Amélie, vit Zdenko sur le revers du fossé qui les séparait de la campagne. Il paraissait occupé à parler tout seul, et, à son ton, on eût dit qu'il se racontait une histoire. Consuelo arrêta sa compagne, et la pria de lui traduire ce que disait l'étrange personnage.

«Comment voulez-vous que je vous traduise des rêveries sans suite et sans signification ? dit Amélie en haussant les épaules. Voici ce qu'il vient de marmotter, si vous tenez à le savoir :

«II y avait une fois une grande montagne toute blanche, toute blanche, et à côté une grande montagne toute noire, toute noire, et à côté une grande montagne toute rouge, toute rouge ...»

«Cela vous intéresse-t-il beaucoup ?

-Peut-être, si je pouvais savoir la suite. Oh ! que ne donnerais-je pas pour comprendre le bohême ! Je veux l'apprendre.

-Ce n'est pas tout à fait aussi facile que l'italien ou l'espagnol ; mais vous êtes si studieuse, que vous en viendrez à bout si vous voulez : je vous l'enseignerai, si cela peut vous faire plaisir.

-Vous serez un ange. A condition, toutefois, que vous serez plus patiente comme maîtresse que vous ne l'êtes comme élève. Et maintenant que dit ce Zdenko ?

-Maintenant ce sont ses montagnes qui parlent.

«Pourquoi, montagne rouge, toute rouge, as-tu écrasé la montagne toute noire ? et toi, montagne blanche, toute blanche, pourquoi as-tu laissé écraser la montagne noire, toute noire ? » Ici Zdenko se mit à chanter avec une voix grêle et cassée, mais d'une justesse et d'une douceur qui pénétrèrent Consuelo jusqu'au fond de l'âme. Sa chanson disait :

«Montagnes noires et montagnes blanches, il vous faudra beaucoup d'eau de la montagne rouge pour laver vos robes :

«Vos robes noires de crimes, et blanches d'oisiveté, vos robes souillées de mensonges, vos robes éclatantes d'orgueil.

«Les voilà toutes deux lavées, bien lavées ; vos robes qui ne voulaient pas changer de couleur ; les voilà usées, bien usées, vos robes qui ne voulaient pas traîner sur le chemin.

«Voilà toutes les montagnes rouges, bien rouges ! Il faudra toute l'eau du ciel, toute l'eau du ciel, pour les laver.»

-Est-ce une improvisation ou une vieille chanson du pays ? Demanda Consuelo à sa compagne.

-Qui peut le savoir ? répondit Amélie : Zdenko est un improvisateur inépuisable ou un rapsode bien savant. Nos paysans aiment passionnément à l'écouter, et le respectent comme un saint, tenant sa folie pour un don du ciel plus que pour une disgrâce de la nature. Ils le nourrissent et le choient, et il ne tiendrait qu'à lui d'être l'homme le mieux logé et le mieux habillé du pays ; car chacun se dispute le plaisir et l'avantage de l'avoir pour hôte. Il passe pour un porte-bonheur, pour un présage de fortune. Quand le temps menace, si Zdenko vient à passer, on dit : Ce ne sera rien ; la grêle ne tombera pas ici. Si la récolte est mauvaise, on prie Zdenko de chanter ; et comme il promet toujours des années d'abondance et de fertilité, on se console du présent dans l'attente d'un meilleur avenir.

Mais Zdenko ne veut demeurer nulle part, sa nature vagabonde l'emporte au fond des forêts.

On ne sait point où il s'abrite la nuit, où il se réfugie contre le froid et l'orage.

Jamais, depuis dix ans, on ne l'a vu entrer sous un autre toit que celui du château des Géants, parce qu'il prétend que ses aïeux sont dans toutes les maisons du pays, et qu'il lui est défendu de se présenter devant eux.

Cependant il suit Albert jusque dans sa chambre, parce qu'il est aussi dévoué et aussi soumis à Albert que son chien Cynabre. Albert est le seul mortel qui enchaîne à son gré cette sauvage indépendance, et qui puisse d'un mot faire cesser son intarissable gaîté, ses éternelles chansons, et son babil infatigable. Zdenko a eu, dit-on, une fort belle voix, mais il l'a épuisée à parler, à chanter et à rire.

Il n'est guère plus âgé qu'Albert, quoiqu'il ait l'apparence d'un homme de cinquante ans. Ils ont été compagnons d'enfance. Dans ce temps-là, Zdenko n'était qu'à demi fou.

Descendant d'une ancienne famille (un de ses ancêtres figure avec quelque éclat dans la guerre des Hussites), il montrait assez de mémoire et d'aptitude pour que ses parents, voyant la faiblesse de son organisation physique, l'eussent destiné au cloître. On l'a vu longtemps en habit de novice d'un ordre mendiant : mais on ne put jamais l'astreindre au joug de la règle ; et quand on l'envoyait en tournée avec un des frères de son couvent, et un âne chargé des dons des fidèles, il laissait là la besace, l'âne et le frère, et s'en allait prendre de longues vacances au fond des bois. Lorsque Albert entreprit ses voyages, Zdenko tomba dans un noir chagrin, jeta le froc aux orties, et se fit tout à fait vagabond.

Sa mélancolie se dissipa peu à peu ; mais l'espèce de raison qui avait toujours brillé au milieu de la bizarrerie de son caractère s'éclipsa tout à fait.

Il ne dit plus que des choses incohérentes, manifesta toutes sortes de manies incompréhensibles, et devint réellement insensé. Mais comme il resta toujours sobre, chaste et inoffensif, on peut dire qu'il est idiot plus que fou.

Nos paysans l'appellent l'innocent, et rien de plus.

-Tout ce que vous m'apprenez de ce pauvre homme me le rend sympathique, dit Consuelo ; je voudrais bien lui parler. Il sait un peu l'allemand ?

-Il le comprend, et il peut le parler tant bien que mal. Mais, comme tous les paysans bohèmes, il a horreur de cette langue ; et plongé d'ailleurs dans ses rêveries comme le voilà, il est fort douteux qu'il vous réponde si vous l'interrogez.

-Essayez donc de lui parler dans sa langue, et d'attirer son attention sur nous, dit Consuelo.»

Amélie appela Zdenko à plusieurs reprises, lui demandant en bohémien s'il se portait bien, et s'il désirait quelque chose ; mais elle ne put jamais lui faire relever sa tête penchée vers la terre, ni interrompre un petit jeu qu'il faisait avec trois cailloux, un blanc, un rouge, et un noir, qu'il poussait l'un contre l'autre en riant, et en se réjouissant beaucoup chaque fois qu'il les faisait tomber.

«Vous voyez que c'est inutile, dit Amélie. Quand il n'a pas faim, ou qu'il ne cherche pas Albert, il ne nous parle jamais. Dans l'un ou l'autre cas, il vient à la porte du château, et s'il n'a que faim, il reste sur la porte. On lui donne ce qu'il désire, il remercie, et s'en va. S'il veut voir Albert, il entre, et va frapper à la porte de sa chambre, qui n'est jamais fermée pour lui, et où il reste des heures entières, silencieux et tranquille comme un enfant craintif si Albert travaille, expansif et enjoué si Albert est disposé à l'écouter, jamais importun, à ce qu'il semble, à mon aimable cousin, et plus heureux en ceci qu'aucun membre de sa famille.

-Et lorsque le comte Albert devient invisible comme dans ce moment-ci, par exemple, Zdenko, qui l'aimait si ardemment, Zdenko qui perdit sa gaîté lorsque le comte entreprit ses voyages, Zdenko, son compagnon inséparable, reste donc tranquille ? il ne montre point d'inquiétude ?

-Aucune. Il dit qu'Albert est allé voir le grand Dieu et qu'il reviendra bientôt. C'est ce qu'il disait lorsque Albert parcourait l'Europe, et que Zdenzo en avait pris son parti.

-Et vous ne soupçonnez pas, chère Amélie, que Zdenko puisse être mieux fondé que vous tous à goûter cette sécurité ? Vous ne vous êtes jamais avisés de penser qu'il était dans le secret d'Albert, et qu'il veillait sur lui dans son délire ou dans sa léthargie ?

-Nous y avons bien songé, et on a observé longtemps ses démarches ; mais, comme son patron Albert, il déteste la surveillance ; et, plus fin qu'un renard dépisté par les chiens, il a trompé tous les efforts, déjoué toutes les ruses, et dérouté toutes les observations. Il semble aussi qu'il ait, comme Albert, le don de se rendre invisible quand il lui plaît. Il a quelquefois disparu instantanément aux regards fixés sur lui, comme s'il eût fendu la terre pour s'y engloutir, ou comme si un nuage l'eût enveloppé de ses voiles impénétrables. Voilà du moins ce qu'affîrment nos gens et ma tante Wenceslawa elle-même, qui n'a pas, malgré toute sa piété, la tête beaucoup plus forte à l'endroit du pouvoir satanique.

-Mais vous, chère baronne, vous ne pouvez pas croire à ces absurdités ?

-Moi, je me range à l'avis de mon oncle Christian. Il pense que si Albert n'a, dans ses détresses mystérieuses, que le secours et l'appui de cet insensé, il est fort dangereux de les lui ôter, et qu'on risque, en observant et en contrariant les démarches de Zdenko, de priver Albert, durant des heures et des jours entiers, des soins et même des aliments qu'il peut recevoir de lui. Mais, de grâce, passons outre, ma chère Nina ; en voilà bien assez sur ce chapitre, et cet idiot ne me cause pas le même intérêt qu'à vous. Je suis fort rebattue de ses romans et de ses chansons, et sa voix cassée me donne mal à la gorge.

-Je suis étonnée, dit Consuelo en se laissant entraîner par sa compagne, que cette voix n'ait pas pour vos oreilles un charme extraordinaire. Tout éteinte qu'elle est, elle me fait plus d'impression que celle des plus grands chanteurs.

-C'est que vous êtes blasée sur les belles choses, et que la nouveauté vous amuse.

-Cette langue qu'il chante est d'une singulière douceur, reprit Consuelo, et la monotonie de ses mélodies n'est pas ce que vous croyez : ce sont, au contraire, des idées bien suaves et bien originales.

-Pas pour moi, qui en suis obsédée, repartit Amélie ; j'ai pris dans les commencements quelque intérêt aux paroles, pensant avec les gens du pays que c'étaient d'anciens chants nationaux fort curieux sous le rapport historique ; mais comme il ne les dit jamais deux fois de la même manière, je suis persuadée que ce sont des improvisations, et je me suis bien vite convaincue que cela ne valait pas la peine d'être écouté, bien que nos montagnards s'imaginent y trouver à leur gré un sens symbolique.»

Dès que Consuelo put se débarrasser d'Amélie, elle courut au jardin, et retrouva Zdenko à la même place, sur le revers du fossé, absorbé dans le même jeu.

Certaine que ce malheureux avait des relations cachées avec Albert, elle était entrée furtivement dans l'office, et y avait dérobé un gâteau de miel et de fleur de farine, pétri avec soin des propres mains de la chanoinesse. Elle se souvenait d'avoir vu Albert, qui mangeait fort peu, montrer machinalement de la préférence pour ce mets que sa tante confectionnait toujours pour lui avec le plus grand soin.

Elle l'enveloppa dans un mouchoir blanc, et, voulant le jeter à Zdenko par dessus le fossé, elle se hasarda à l'appeler. Mais comme il ne paraissait pas vouloir l'écouter, elle se souvint de la vivacité avec laquelle il lui avait dit son nom, et elle le prononça d'abord en allemand.

Zdenko sembla l'entendre ; mais il était mélancolique dans ce moment-là, et, sans la regarder, il répéta en allemand, en secouant la tête et en soupirant :

Consolation ! consolation ! comme s'il eût voulu dire : Je n'espère plus de consolation.

«Consuelo ! » dit alors la jeune fille pour voir si son nom espagnol réveillerait la joie qu'il avait montrée le matin en le prononçant.

Aussitôt Zdenko abandonna ses cailloux, et se mit à sauter et à gambader sur le bord du fossé, en faisant voler son bonnet par-dessus sa tête, et en étendant les bras vers elle, avec des paroles bohêmes très-animées, et un visage rayonnant de plaisir et d'affection.

«Albert ! » lui cria de nouveau Consuelo en lui jetant le gâteau.

Zdenko le ramassa en riant, et ne déploya pas le mouchoir ; mais il disait beaucoup de choses que Consuelo était désespérée de ne pas comprendre. Elle écouta particulièrement et s'attacha, à retenir une phrase qu'il répéta plusieurs fois en la saluant ; son oreille musicale l'aida à en saisir la prononciation exacte ; et dès qu'elle eut perdu Zdenko de vue, qui s'enfuyait à toutes jambes, elle l'écrivit sur son carnet, en l'orthographiant à la vénitienne, et se réservant d'en demander le sens à Amélie.

Mais, avant de quitter Zdenko, elle voulut lui donner encore quelque chose qui témoignât à Albert l'intérêt qu'elle lui portait, d'une manière plus délicate ; et, ayant rappelé le fou, qui revint, docile à sa voix, elle lui jeta un bouquet de fleurs qu'elle avait cueilli dans la serre une heure auparavant, et qui était encore frais et parfumé à sa ceinture. Zdenko le ramassa, répéta son salut, renouvela ses exclamations et ses gambades, et, s'enfonçant dans des buissons épais où un lièvre eût seul semblé pouvoir se frayer un passage, il y disparut tout entier. Consuelo suivit des yeux sa course rapide pendant quelques instants, en voyant le haut des branches s'agiter dans la direction du sud-est. Mais un léger vent qui s'éleva rendit cette observation inutile, en agitant toutes les branches du taillis ; et Consuelo rentra, plus que jamais attachée à la poursuite de son dessein.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXXVII.

XXXVII.

Lorsque Amélie fut appelée à traduire la phrase que Consuelo avait écrite sur son carnet et gravée dans sa mémoire, elle dit qu'elle ne la comprenait pas du tout, quoiqu'elle pût la traduire littéralement par ces mots :

Que celui à qui on a fait tort te salue.

«Peut-être, ajouta-t-elle, veut-il parler d'Albert, ou de lui-même, en disant qu'on leur a fait tort en les taxant de folie, eux qui se croient les seuls hommes raisonnables qu'il y ait sur la terre : Mais à quoi bon chercher le sens des discours d'un insensé ? Ce Zdenko occupe beaucoup plus votre imagination qu'il ne mérite.

-C'est la croyance du peuple dans tous les pays, répondit Consuelo, d'attribuer aux fous une sorte de lumière supérieure à celle que perçoivent les esprits positifs et froids. J'ai le droit de conserver les préjugés de ma classe, et je ne puis jamais croire qu'un fou parle au hasard en disant des paroles qui nous paraissent inintelligibles.

-Voyons, dit Amélie, si le chapelain, qui est très versé dans toutes les formules anciennes et nouvelles dont se servent nos paysans, connaîtra celle-ci.»

Et, courant vers le bonhomme, elle lui demanda l'explication de la phrase de Zdenko.

Mais ces paroles obscures parurent frapper le chapelain d'une affreuse lumière.

«Dieu vivant ! s'écria-t-il en pâlissant, où donc votre seigneurie a-t-elle entendu un semblable blasphème ?

-Si c'en est un, je ne le devine pas, répondit Amélie en riant, et c'est pour cela que j'en attends de vous la traduction.

-Mot à mot, c'est bien, en bon allemand, ce que vous venez de dire, madame, c'est bien «Que celui à qui on a fait tort te salue ; » mais si vous voulez en savoir le sens (et j'ose à peine le prononcer), c'est, dans la pensée de l'idolâtre qui le prononce, «que le diable soit avec toi ! »

-En d'autres termes, reprit Amélie en riant plus fort : «Va au diable ! » Eh bien ! c'est un joli compliment, et voilà ce qu'on gagne, ma chère Nina, à causer avec les fous. Vous ne pensiez pas que Zdenko, avec un sourire si affable et des grimaces si enjouées, vous adressait un souhait aussi peu galant.

-Zdenko ? s'écria le chapelain. Ah ! c'est ce malheureux idiot qui se sert de pareilles formules ? A la bonne heure ! je tremblais que ce ne fût quelque autre ... et j'avais tort ; cela ne pouvait sortir que de cette tête farcie des abominations de l'antique hérésie ! Où prend-il ces choses à peu près inconnues et oubliées aujourd'hui ? L'esprit du mal peut seul les lui suggérer.

-Mais c'est tout simplement un fort vilain jurement dont le peuple se sert dans toutes les langues, repartit Amélie ; et les catholiques ne s'en font pas plus faute que les autres.

-Ne croyez pas cela, baronne, dit le chapelain.

Ce n'est pas une malédiction dans l'esprit égaré de celui qui s'en sert, c'est un hommage et une bénédiction, au contraire ; et là est le crime. Cette abomination vient des Lollards, secte détestable qui engendra celle des Vaudois, laquelle engendra celle des Hussites...

-Laquelle en engendra bien d'autres ! dit Amélie en prenant un air grave pour se moquer du bon prêtre. Mais, voyons, monsieur le chapelain, expliquez-nous donc comment ce peut être un compliment que de recommander son prochain au diable ?

-C'est que, dans la croyance des Lollards, Satan n'était pas l'ennemi du genre humain, mais au contraire son protecteur et son patron. Ils le disaient victime de l'injustice et de la jalousie. Selon eux, l'archange Michel et les autres puissances célestes qui l'avaient précipité dans l'abîme étaient de véritables démons, tandis que Lucifer, Belzébuth, Astaroth, Aslarté, et tous les monstres de l'enfer étaient l'innocence et la lumière même. Ils croyaient que le règne de Michel et de sa glorieuse milice finirait bientôt, et que le diable serait réhabilité et réintégré dans le ciel avec sa phalange maudite. Enfin ils lui rendaient un culte impie, et s'abordaient les uns les autres en se disant : Que celui à qui on a fait tort, c'est-à-dire celui qu'on a méconnu et condamné injustement, te salue, c'est-à-dire, te protège et t'assiste.

-Eh bien, dit Amélie en riant aux éclats, voilà ma chère Nina sous des auspices bien favorables, et je ne serais pas étonnée qu'il fallût bientôt en venir avec elle à des exorcismes pour détruire l'effet des incantations de Zdenko.»

Consuelo fut un peu émue de cette plaisanterie. Elle n'était pas bien sûre que le diable fût une chimère, et l'enfer une fable poétique. Elle eût été portée à prendre au sérieux l'indignation et la frayeur du chapelain, si celui-ci, scandalisé des rires d'Amélie, n'eût été, en ce moment, parfaitement ridicule. Interdite, troublée dans toutes les croyances de son enfance par cette lutte où elle se voyait lancée, entre la superstition des uns et l'incrédulité des autres, Consuelo eut, ce soir-là, beaucoup de peine à dire ses prières. Elle cherchait le sens de toutes ces formules de dévotion qu'elle avait acceptées jusque-là sans examen, et qui ne satisfaisaient plus son esprit alarmé. «A ce que j'ai pu voir, pensait-elle, il y a deux sortes de dévotions à Venise. Celle des moines, des nonnes, et du peuple, qui va trop loin peut-être ; car elle accepte, avec les mystères de la religion, toutes sortes de superstitions accessoires, l'Orco (le diable des lagunes), les sorcières de Malamocco, les chercheuses d'or, l'horoscope, et les voeux aux saints pour la réussite des desseins les moins pieux et parfois les moins honnêtes : celle du haut clergé et du beau monde, qui n'est qu'un simulacre ; car ces gens-là vont à l'église comme au théâtre, pour entendre la musique et se montrer ; ils rient de tout, et n'examinent rien dans la religion, pensant que rien n'y est sérieux, que rien n'y oblige la conscience, et que tout est affaire de forme et d'usage.

Anzoleto n'était pas religieux le moins du monde ; c'était un de mes chagrins, et j'avais raison d'être effrayée de son incrédulité. Mon maître Porpora ... que croyait-il ? je l'ignore. Il ne s'expliquait point là-dessus, et cependant il m'a parlé de Dieu et des choses divines dans le moment le plus douloureux et le plus solennel de ma vie. Mais quoique ses paroles m'aient beaucoup frappée, elles n'ont laissé en moi que de la terreur et de l'incertitude. Il semblait qu'il crût à un Dieu jaloux et absolu, qui n'envoyait le génie et l'inspiration qu'aux êtres isolés par leur orgueil des peines et des joies de leurs semblables. Mon coeur désavoue cette religion sauvage, et ne peut aimer un Dieu qui me défend d'aimer. Quel est donc le vrai Dieu ? Qui me l'enseignera ? Ma pauvre mère était croyante ; mais de combien d'idolâtries puériles son culte était mêlé ! Que croire et que penser ? Dirai-je, comme l'insouciante Amélie, que la raison est le seul Dieu ? Mais elle ne connaît même pas ce Dieu-là, et ne peut me l'enseigner ; car il n'est pas de personne moins raisonnable qu'elle. Peut-on vivre sans religion ? Alors pourquoi vivre ?

En vue de quoi travaillerais-je ? en vue de quoi aurais-je de la pitié, du courage, de la générosité, de la conscience et de la droiture, moi qui suis seule dans l'univers, s'il n'est point dans l'univers un Être suprême, intelligent et plein d'amour, qui me juge, qui m'approuve, qui m'aide, me préserve et me bénisse ? Quelles forces, quels enivrements puisent-ils dans la vie, ceux qui peuvent se passer d'un espoir et d'un amour au-dessus de toutes les illusions et de toutes les vicissitudes humaines ?

«Maître suprême ! s'écria-t-elle dans son coeur, oubliant les formules de sa prière accoutumée, enseigne-moi ce que je dois faire. Amour suprême ! enseigne-moi ce que je dois aimer. Science suprême ! enseigne-moi ce que je dois croire.» En priant et en méditant de la sorte, elle oublia l'heure qui s'écoulait, et il était plus de minuit lorsque avant de se mettre au lit, elle jeta un coup d'oeil sur la campagne éclairée par la lune. La vue qu'on découvrait de sa fenêtre était peu étendue, à cause des montagnes environnantes, mais extrêmement pittoresque. Un torrent coulait au fond d'une vallée étroite et sinueuse, doucement ondulée en prairies sur la base des collines inégales qui fermaient l'horizon, s'entr'ouvrant çà et là pour laisser apercevoir derrière elles d'autres gorges et d'autres montagnes plus escarpées et toutes couvertes de noirs sapins.

La clarté de la lune à son déclin se glissait derrière les principaux plans de ce paysage triste et vigoureux, où tout était sombre, la verdure vivace, l'eau encaissée, les roches couvertes de mousse et de lierre.

Tandis que Consuelo comparait ce pays à tous ceux qu'elle avait parcourus dans son enfance, elle fut frappée d'une idée qui ne lui était pas encore venue ; c'est que cette nature qu'elle avait sous les yeux n'avait pas un aspect nouveau pour elle, soit qu'elle eût traversé autrefois cette partie de la Bohême, soit qu'elle eût vu ailleurs des lieux très-analogues. «Nous avons tant voyagé, ma mère et moi, se disait-elle, qu'il n'y aurait rien d'étonnant à ce que je fusse déjà venue de ce côté-ci. J'ai un souvenir distinct de Dresde et de Vienne.

Nous avons bien pu traverser la Bohême pour aller d'une de ces capitales à l'autre. Il serait étrange cependant que nous eussions reçu l'hospitalité dans quelque grange du château où me voici logée comme une demoiselle d'importance ; ou bien que nous eussions gagné, en chantant, un morceau de pain à la porte de quelqu'une de ces cabanes où Zdenko tend la main et chante ses vieilles chansons ; Zdenko, l'artiste vagabond, qui est mon égal et mon confrère, bien qu'il n'y paraisse plus ! »

En ce moment, ses regards se portèrent sur le Schreckenstein, dont on apercevait le sommet au-dessus d'une éminence plus rapprochée, et il lui sembla que cette place sinistre était couronnée d'une lueur rougeâtre qui teignait faiblement l'azur transparent du ciel. Elle y porta toute son attention, et vit cette clarté indécise augmenter, s'éteindre et reparaître, jusqu'à ce qu'enfin elle devint si nette et si intense, qu'elle ne put l'attribuer à une illusion de ses sens. Que ce fût la retraite passagère d'une bande de Zingari, ou le repaire de quelque brigand, il n'en était pas moins certain que le Schreckenstein était occupé en ce moment par des êtres vivants ; et Consuelo, après sa prière naïve et fervente au Dieu de vérité, n'était plus disposée du tout à croire à l'existence des êtres fantastiques et malfaisants dont la chronique populaire peuplait la montagne. Mais n'était-ce pas plutôt Zdenko qui allumait ce feu pour se soustraire au froid de la nuit ? Et si c'était Zdenko, n'était-ce pas pour réchauffer Albert que les branches desséchées de la forêt brûlaient en ce moment ? Ou avait vu souvent cette lueur sur le Schreckenstein ; on en parlait avec effroi, on l'attribuait à quelque fait surnaturel. On avait dit mille fois qu'elle émanait du tronc enchanté du vieux chêne de Ziska. Mais le Hussite n'existait plus ; du moins il gisait au fond du ravin, et la clarté rouge brillait encore à la cime du mont. Comment ce phare mystérieux n'appelait-il pas les recherches vers cette retraite présumée d'Albert ?

«O apathie des âmes dévotes ! pensa Consuelo ; tu es un bienfait de la Providence, ou une infirmité des natures incomplètes ? » Elle se demanda en même temps si elle aurait le courage d'aller seule, à cette heure, au Schreckenstein, et elle se répondit que, guidée par la charité, elle l'aurait certainement. Mais elle pouvait se flatter un peu gratuitement à cet égard ; car la clôture sévère du château ne lui laissait aucune chance d'exécuter ce dessein.

Dès le matin, elle s'éveilla pleine de zèle, et courut au Schreckenstein. Tout y était silencieux et désert. L'herbe ne paraissait pas foulée autour de la pierre d'Épouvante.

Il n'y avait aucune trace de feu, aucun vestige de la présence des fioles de la nuit. Elle parcourut la montagne dans tous les sens, et n'y trouva aucun indice. Elle appela Zdenko de tous côtés : elle essaya de siffler pour voir si elle éveillerait les aboiements de Cynabre ; elle se nomma à plusieurs reprises ; elle prononça le nom de Consolation dans toutes les langues qu'elle savait : elle chanta quelques phrases de son cantique espagnol, et même de l'air bohémien de Zdenko, qu'elle avait parfaitement retenu.

Rien ne lui répondit. Le craquement des lichens desséchés sous ses pieds, et le murmure des eaux mystérieuses qui couraient sous les rochers, furent les seuls bruits qui lui répondirent. Fatiguée de cette inutile exploration, elle allait se retirer après avoir pris un instant de repos sur la pierre, lorsqu'elle vit à ses pieds une feuille de rose froissée et flétrie. Elle la ramassa, la déplia, et s'assura bien que ce ne pouvait être qu'une feuille du bouquet qu'elle avait jeté à Zdenko ; car la montagne ne produisait pas de roses sauvages, et d'ailleurs ce n'était pas la saison. Il n'y en avait encore que dans la serre du château. Ce faible indice la consola de l'apparente inutilité de sa promenade, et la laissa de plus en plus persuadée que c'était au Sehreckenstein qu'il fallait espérer de découvrir Albert.

Mais dans quel antre de cette montagne impénétrable était-il donc caché ? il n'y était donc pas à toute heure, ou bien il était plongé, en ce moment, dans un accès d'insensibilité cataleptique ; ou bien encore Consuelo s'était trompée en attribuant à sa voix quelque pouvoir sur lui, et l'exaltation qu'il lui avait montrée n'était qu'un accès de folie qui n'avait laissé aucune trace dans sa mémoire. Il la voyait, il l'entendait peut-être maintenant, et il se riait de ses efforts, et il méprisait ses inutiles avances.

A cette dernière pensée, Consuelo sentit une rougeur brûlante monter à ses joues, et elle quitta précipitamment le Schreckenstein en se promettant presque de n'y plus revenir. Cependant elle y laissa un petit panier de fruits qu'elle avait apporté.

Mais le lendemain, elle trouva le panier à la même place ; on n'y avait pas touché. Les feuilles qui recouvraient les fruits n'avaient pas même été dérangées par un mouvement de curiosité. Son offrande avait été dédaignée, ou bien ni Albert ni Zdenko n'étaient venus par là ; et pourtant la lueur rouge d'un feu de sapin avait brillé encore durant cette nuit sur le sommet de la montagne.

Consuelo avait veillé jusqu'au jour pour observer cette particularité.

Elle avait vu plusieurs fois la clarté décroître et se ranimer, comme si une main vigilante l'eût entretenue. Personne n'avait vu de Zingali dans les environs. Aucun étranger n'avait été signalé sur les sentiers de la forêt ; et tous les paysans que Consuelo interrogeait sur le phénomène lumineux de la pierre d'Épouvante, lui répondaient en mauvais allemand, qu'il ne faisait pas bon d'approfondir ces choses-là, et qu'il ne fallait pas se mêler des affaires de l'autre monde.

Cependant, il y avait déjà neuf jours qu'Albert avait disparu. C'était la plus longue absence de ce genre qu'il eût encore faite, et cette prolongation, jointe aux sinistres présages qui avaient annoncé l'avènement de sa trentième année, n'était pas propre à ranimer les espérances de la famille. On commençait enfin à s'agiter ; le comte Christian soupirait à toute heure d'une façon lamentable ; le baron allait à la chasse sans songer à rien tuer ; le chapelain faisait des prières extraordinaires ; Amélie n'osait plus rire ni causer, et la chanoinesse, pâle et affaiblie, distraite des soins domestiques, et oublieuse de son ouvrage en tapisserie, égrenait son chapelet du matin au soir, entretenait de petites bougies devant l'image de la Vierge, et semblait plus voûtée d'un pied qu'à son ordinaire. Consuelo se hasarda à proposer une grande et scrupuleuse exploration du Schreckenstein, avoua les recherches qu'elle y avait faites, et confia en particulier à la chanoinesse la circonstance de la feuille de rose, et le soin qu'elle avait mis à examiner toute la nuit le sommet lumineux de la montagne.

Mais les dispositions que voulait prendre Wenceslawa pour cette exploration, firent bientôt repentir Consuelo de son épanchement. La chanoinesse voulait qu'on s'assurât de la personne de Zdenko, qu'on l'effrayât par des menaces, qu'on fît armer cinquante hommes de torches et de fusils, enfin que le chapelain prononçât sur la pierre fatale ses plus terribles exorcismes, tandis que le baron, suivi de Hanz, et de ses plus courageux acolytes, ferait en règle, au milieu de la nuit, le siège du Schreckenstein. C'était le vrai moyen de porter Albert à la folie la plus extrême, et peut-être à la fureur, que de lui procurer une surprise de ce genre ; et Consuelo obtint, à force de représentations et de prières, que Wenceslawa n'agirait point et n'entreprendrait rien sans son avis. Or, voici quel parti elle lui proposa en définitive : ce fut de sortir du château la nuit suivante, et d'aller seule avec la chanoinesse, en se faisant suivre à distance de Hanz et du chapelain seulement, examiner de près le feu du Schreckenstein. Mais cette résolution se trouva au-dessus des forces de la chanoinesse. Elle était persuadée que le Sabbat officiait sur la pierre d'Épouvante, et tout ce que Consuelo put obtenir fut qu'on lui ouvrirait les portes à minuit et que le baron et quelques autres personnes de bonne volonté la suivraient sans armes et dans le plus grand silence. Il fut convenu qu'on cacherait cette tentative au comte Christian, dont le grand âge et la santé affaiblie ne pourraient se prêter à une pareille course durant la nuit froide et malsaine, et qui cependant voudrait s'y associer s'il en avait connaissance.

Tout fut exécuté ainsi que Consuelo l'avait désiré. Le baron, le chapelain et Hanz l'accompagnèrent. Elle s'avança seule, à cent pas de son escorte, et monta sur le Schreckenstein avec un courage digne de Bradamante. Mais à mesure qu'elle approchait, la lueur qui lui paraissait sortir en rayonnant des fissures de la roche culminante s'éteignit peu à peu, et lorsqu'elle y fut arrivée, une profonde obscurité enveloppait la montagne du sommet à la base. Un profond silence et l'horreur de la solitude régnaient partout. Elle appela Zdenko, Cynabre, et même Albert, quoiqu'en tremblant. Tout fut muet, et l'écho seul lui renvoya le son de sa voix mal assurée.

Elle revint découragée vers ses guides. Ils vantèrent beaucoup son courage, et osèrent, après elle, explorer encore les lieux qu'elle venait de quitter, mais sans succès ; et tous rentrèrent en silence au château, où la chanoinesse, qui les attendait sur le seuil, vit, à leur récit, évanouir sa dernière espérance.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXXVIII.

XXXVIII.

Consuelo, après avoir reçu les remercîments et le baiser que la bonne Wenceslawa, toute triste, lui donna au front, reprit le chemin de sa chambre avec précaution, pour ne point réveiller Amélie, à qui on avait caché l'entreprise. Elle demeurait au premier étage, tandis que la chambre de la chanoinesse était au rez-de-chaussée. Mais en montant l'escalier, elle laissa tomber son flambeau, qui s'éteignit avant qu'elle eût pu le ramasser. Elle pensa pouvoir s'en passer pour retrouver son chemin, d'autant plus que le jour commençait à poindre ; mais, soit que son esprit fût préoccupé étrangement, soit que son courage, après un effort au-dessus de son sexe, vînt à l'abandonner tout à coup, elle se troubla au point que, parvenue à l'étage qu'elle habitait, elle ne s'y arrêta pas, continua de monter jusqu'à l'étage supérieur, et entra dans le corridor qui conduisait à la chambre d'Albert, située presque au-dessus de la sienne ; mais elle s'arrêta glacée d'effroi à l'entrée de cette galerie, en voyant une ombre grêle et noire se dessiner devant elle, glisser comme si ses pieds n'eussent pas touché le carreau, et entrer dans cette chambre vers laquelle Consuelo se dirigeait, pensant que c'était la sienne. Elle eut, au milieu de sa frayeur, assez de présence d'esprit pour examiner cette figure, et pour voir rapidement dans le vague du crépuscule qu'elle avait la forme et l'accoutrement de Zdenko. Mais qu'allait-il faire dans la chambre de Consuelo à une pareille heure, et de quel message était-il chargé pour elle ? Elle ne se sentit point disposée à affronter ce tête-à-tête, et redescendit pour chercher la chanoinesse. Ce fut après avoir descendu un étage qu'elle reconnut son corridor, la porte de sa chambre, et s'aperçut que c'était dans celle d'Albert qu'elle venait de voir entrer Zdenko.

Alors mille conjectures se présentèrent à son esprit redevenu calme et attentif. Comment l'idiot pouvait-il pénétrer la nuit dans ce château si bien fermé, si bien examiné chaque soir par la chanoinesse et les domestiques ? Cette apparition de Zdenko la confirmait dans l'idée qu'elle avait toujours eue que le château avait une secrète issue et peut-être une communication souterraine avec le Schreckenstein. Elle courut frapper à la porte de la chanoinesse, qui déjà s'était barricadée dans son austère cellule, et qui fit un grand cri en la voyant paraître sans lumière et un peu pâle.

«Tranquillisez-vous, chère madame, lui dit la jeune fille ; c'est un nouvel événement assez bizarre, mais qui n'a rien d'effrayant : je viens de voir Zdenko entrer dans la chambre du comte Albert.»

-Zdenko ! mais vous rêvez, ma chère enfant ; par où serait-il entré ? J'ai fermé toutes les portes avec le même soin qu'à l'ordinaire, et pendant tout le temps de votre course au Schreckenstein, je n'ai pas cessé de faire bonne garde ; le pont a été levé, et quand vous l'avez passé pour rentrer, je suis restée la dernière pour le faire relever.

-Quoi qu'il en soit, Madame, Zdenko est dans la chambre du comte Albert.

Il ne tient qu'à vous de venir vous en convaincre.

-J'y vais sur-le-champ, répondit la chanoinesse, et l'en chasser comme il le mérite. Il faut que ce misérable y soit entré pendant le jour.

Mais quels desseins l'amènent ici ? Sans doute il cherche Albert, ou il vient l'attendre ; preuve, ma pauvre enfant, qu'il ne sait pas plus que nous où il est !

-Eh bien, allons toujours l'interroger, dit Consuelo.

-Un instant, un instant ! dit la chanoinesse qui, au moment de se mettre au lit, avait ôté deux de ses jupes, et qui se croyait trop légèrement vêtue, n'en ayant plus que trois ; je ne puis pas me présenter ainsi devant un homme, ma chère. Allez chercher le chapelain ou mon frère le baron, le premier que vous rencontrerez ... Nous ne pouvons nous exposer seules vis-à-vis de cet homme en démence ... Mais j'y songe ! une jeune personne comme vous, ne peut aller frapper à la porte de ces messieurs ... Allons, allons, je me dépêche ; dans un petit instant je serai prête.

Et elle se mit à refaire sa toilette avec d'autant plus de lenteur qu'elle voulait se dépêcher davantage, et que, dérangée dans ses habitudes régulières comme elle ne l'avait pas été depuis longtemps, elle avait tout à fait perdu la tête. Consuelo, impatiente d'un retard pendant lequel Zdenko pouvait sortir de la chambre d'Albert et se cacher dans le château sans qu'il fût possible de l'y découvrir, retrouva toute son énergie.

«Chère Madame, dit-elle en allumant un flambeau, occupez-vous d'appeler ces messieurs ; moi, je vais voir si Zdenko ne nous échappe pas.» Elle monta précipitamment les deux étages, et ouvrit d'une main courageuse la porte d'Albert qui céda sans résistance ; mais elle trouva la chambre déserte. Elle pénétra dans un cabinet voisin, souleva tous les rideaux, se hasarda même à regarder sous le lit et derrière tous les meubles. Zdenko n'y était plus, et n'y avait laissé aucune trace de son entrée.

«Plus personne ! » dit-elle à la chanoinesse qui venait clopin-clopant, accompagnée de Hanz et du chapelain : le baron était déjà couché et endormi ; il avait été impossible de le réveiller.

«Je commence à craindre, dit le chapelain un peu mécontent de la nouvelle alerte qu'on venait de lui donner, que la signora Porporina ne soit la dupe de ses propres illusions ...»

-Non, monsieur le chapelain, répondit vivement Consuelo, personne ici n'en a moins que moi.

-Et personne n'a plus de force et de dévouement, c'est la vérité, reprit le bonhomme ; mais dans votre ardente espérance, vous croyez, signora, voir des indices où il n'y en a malheureusement point.

-Mon père, dit la chanoinesse, la Porporina est brave comme un lion, et sage comme un docteur. Si elle a vu Zdenko, Zdenko est venu ici. Il faut le chercher dans toute la maison ; et comme tout est bien fermé, Dieu merci, il ne peut nous échapper.»

On réveilla les autres domestiques, et on chercha de tous côtés. Il n'y eut pas une armoire qui ne fût ouverte, un meuble qui ne fût dérangé. On remua jusqu'au fourrage des immenses greniers. Hanz eut la naïveté do chercher jusque dans les larges bottes du baron. Zdenko ne s'y trouva pas plus qu'ailleurs. On commença à croire que Consuelo avait rêvé ; mais elle demeura plus persuadée que jamais qu'il fallait trouver l'issue mystérieuse du château, et elle résolut de porter à cette découverte toute la persévérance de sa volonté. A peine eut-elle pris quelques heures de repos qu'elle commença son examen. Le bâtiment qu'elle habitait (le même où se trouvait l'appartement d'Albert) était appuyé et comme adossé à la colline. Albert lui-même avait choisi et fait arranger son logement dans cette situation pittoresque qui lui permettait de jouir d'un beau point de vue vers le sud, et d'avoir du côté du levant un joli petit parterre en terrasse, de plain-pied avec son cabinet de travail. Il avait le goût des fleurs, et en cultivait d'assez rares sur ce carré de terres rapportées au sommet stérile de l'éminence. La terrasse était entourée d'un mur à hauteur d'appui, en larges pierres de taille, assis sur des rocs escarpés, et de ce belvédère fleuri on dominait le précipice de l'autre versant et une partie du vaste horizon dentelé du Boehmerwald. Consuelo, qui n'avait pas encore pénétré dans ce lieu, en admira la belle position et l'arrangement pittoresque ; puis elle se fit expliquer par le chapelain à quel usage était destinée cette terrasse avant que le château eût été transformé, de forteresse, en résidence seigneuriale.

«C'était, lui dit-il, un ancien bastion, une sorte de terrasse fortifiée, d'où la garnison pouvait observer les mouvements des troupes dans la vallée et sur les flancs des montagnes environnantes. Il n'est point de brèche offrant un passage qu'on ne puisse découvrir d'ici.

Autrefois une haute muraille, avec des jours pratiqués de tous côtés, environnait cette plate-forme, et défendait les occupants contre les flèches ou les balles de l'ennemi.

-Et qu'est-ce que ceci ? demanda Consuelo en s'approchant d'une citerne située au centre du parterre, et dans laquelle on descendait par un petit escalier rapide et tournant.

-C'est une citerne qui fournissait toujours et en abondance une eau de roche excellente aux assiégés ; ressource inappréciable pour un château fort !

-Cette eau est donc bonne à boire ? dit Consuelo en examinant l'eau verdâtre et mousseuse de la citerne. Elle me paraît bien trouble.

-Elle n'est plus bonne maintenant, ou du moins elle ne l'est pas toujours, et le comte Albert n'en fait usage que pour arroser ses fleurs. Il faut vous dire qu'il se passe depuis deux ans dans cette fontaine un phénomène bien extraordinaire.

La source, car c'en est une, dont le jaillissement est plus ou moins voisin dans le coeur de la montagne, est devenue intermittente. Pendant des semaines entières le niveau s'abaisse extraordinairement, et le comte Albert fait monter, par Zdenko, de l'eau du puits de la grande cour pour arroser ses plantes chéries.

Et puis, tout à coup, dans l'espace d'une nuit, et quelquefois même d'une heure, cette citerne se remplit d'une eau tiède, trouble comme vous la voyez. Quelquefois elle se vide rapidement ; d'autres fois l'eau séjourne assez longtemps et s'épure peu à peu, jusqu'à devenir froide et limpide comme du cristal de roche. Il faut qu'il se soit passé cette nuit un phénomène de ce genre ; car, hier encore, j'ai vu la citerne claire et bien pleine, et je la vois en ce moment trouble comme si elle eût été vidée et remplie de nouveau.

-Ces phénomènes n'ont donc pas un cours régulier ?

-Nullement, et je les aurais examinés avec soin, si le comte Albert, qui défend l'entrée de ses appartements et de son parterre avec l'espèce de sauvagerie qu'il porte en toutes choses, ne m'eût interdit cet amusement. J'ai pensé, et je pense encore, que le fond de la citerne est encombré de mousses et de plantes pariétaires qui bouchent par moments l'accès à l'eau souterraine, et qui cèdent ensuite à l'effort du jaillissement.

-Mais comment expliquez-vous la disparition subite de l'eau en d'autres moments ?

-A la grande quantité que le comte en consomme pour arroser ses fleurs.

-Il faudrait bien des bras, ce me semble, pour vider cette fontaine.

Elle n'est donc pas profonde ?

-Pas profonde ? Il est impossible d'en trouver le fond !

-En ce cas, votre explication n'est pas satisfaisante, dit Consuelo, frappée de la stupidité du chapelain.

-Cherchez-en une meilleure, reprit-il un peu confus et un peu piqué de son manque de sagacité.

-Certainement, j'en trouverai une meilleure, pensa Consuelo vivement préoccupée des caprices de la fontaine.

-Oh ! si vous demandiez au comte Albert ce que cela signifie, reprit le chapelain qui aurait bien voulu faire un peu l'esprit fort pour reprendre sa supériorité aux yeux de la clairvoyante étrangère, il vous dirait que ce sont les larmes de sa mère qui se tarissent et se renouvellent dans le sein de la montagne. Le fameux Zdenko, auquel vous supposez tant de pénétration, vous jurerait qu'il y a là dedans une sirène qui chante fort agréablement à ceux qui ont des oreilles pour l'entendre. A eux deux ils ont baptisé ce puits la Source des pleurs.

Cela peut être fort poétique, et il ne tient qu'à ceux qui aiment les fables païennes de s'en contenter.

-Je ne m'en contenterai pas, pensa Consuelo, et je saurai comment ces pleurs se tarissent.

-Quant à moi, poursuivit le chapelain, j'ai bien pensé qu'il y avait une perte d'eau dans un autre coin de la citerne...

-Il me semble que sans cela, reprit Consuelo, la citerne, étant le produit d'une source, aurait toujours débordé.

-Sans doute, sans doute, reprit le chapelain, ne voulant pas avoir l'air de s'aviser de cela pour la première fois ; il ne faut pas venir de bien loin pour découvrir une chose aussi simple ! Mais il faut bien qu'il y ait un dérangement notoire dans les canaux naturels de l'eau, puisqu'elle ne garde plus le nivellement régulier qu'elle avait naguère.

-Sont-ce des canaux naturels, ou des aqueducs faits de main d'homme ?

demanda l'opiniâtre Consuelo : voilà ce qu'il importerait de savoir.

-Voilà ce dont personne ne peut s'assurer, répondit le chapelain, puisque le comte Albert ne veut point qu'on touche à sa chère fontaine, et a défendu positivement qu'on essayât de la nettoyer.

-J'en étais sûre ! dit Consuelo en s'éloignant ; et je pense qu'on fera bien de respecter sa volonté, car Dieu sait quel malheur pourrait lui arriver, si on se mêlait de contrarier sa sirène !

«Il devient à peu près certain pour moi, se dit le chapelain en quittant Consuelo, que cette jeune personne n'a pas l'esprit moins dérangé que monsieur le comte.

La folie serait-elle contagieuse ? Ou bien maître Porpora nous l'aurait-il envoyée pour que l'air de la campagne lui rafraîchît le cerveau ? A voir l'obstination avec laquelle elle se faisait expliquer le mystère de cette citerne, j'aurais gagé qu'elle était fille de quelque ingénieur des canaux de Venise, et qu'elle voulait se donner des airs entendus dans la partie ; mais je vois bien à ses dernières paroles, ainsi qu'à l'hallucination qu'elle a eue à propos de Zdenko ce matin, et à la promenade qu'elle nous a fait faire cette nuit au Schreckenstein, que c'est une fantaisie du même genre. Ne s'imagine-t-elle pas retrouver le comte Albert au fond de ce puits !

Malheureux jeunes gens ! que n'y pouvez-vous retrouver la raison et la vérité ! »

Là-dessus, le bon chapelain alla dire son bréviaire en attendant le dîner. «Il faut, pensait Consuelo de son côté, que l'oisiveté et l'apathie engendrent une singulière faiblesse d'esprit, pour que ce saint homme, qui a lu et appris tant de choses, n'ait pas le moindre soupçon de ce qui me préoccupe à propos de cette fontaine, mon Dieu, je vous en demande pardon, mais voilà un de vos ministres qui fait bien peu d'usage de son raisonnement ! Et ils disent que Zdenko est imbécile ! »

Là-dessus, Consuelo alla donner à la jeune baronne une leçon de solfège, en attendant qu'elle pût recommencer ses perquisitions.

CONSUELO, TOME I - George SAND > CHAPITRE XXXIX.

XXXIX.

«Avez-vous jamais assisté au décroissement de l'eau, et l'avez-vous quelquefois observée quand elle remonte ? demanda-t-elle tout bas dans la soirée au chapelain, qui était fort en train de digérer.

-Quoi ! qu'y a-t-il ? s'écria-t-il en bondissant sur sa chaise, et en roulant de gros yeux ronds.

-Je vous parle de la citerne, reprit-elle sans se déconcerter ; avez-vous observé par vous-même la production du phénomène ?

-Ah ! bien, oui, la citerne ; j'y suis, répondit-il avec un sourire de pitié. Voilà, pensa-t-il, sa folie qui la reprend.

-Mais, répondez-moi donc, mon bon chapelain, dit Consuelo, qui poursuivait sa méditation avec l'espèce d'acharnement qu'elle portait dans toutes ses occupations mentales, et qui n'avait aucune intention malicieuse envers le digne homme.

-Je vous avouerai, Mademoiselle, répondit-il d'un ton très froid, que je ne me suis jamais trouvé à même d'observer ce que vous me demandez ; et je vous déclare que je ne me suis jamais tourmenté au point d'en perdre le sommeil.

-Oh ! j'en suis bien certaine, reprit Consuelo impatientée.»

Le chapelain haussa les épaules, et se leva péniblement de son siège, pour échapper à cette ardeur d'investigation.

«Eh bien, puisque personne ici ne veut perdre une heure de sommeil pour une découverte aussi importante, j'y consacrerai ma nuit entière, s'il le faut, pensa Consuelo.»

Et, en attendant l'heure de la retraite, elle alla, enveloppée de son manteau, faire un tour de jardin. La nuit était froide et brillante ; les brouillards s'étaient dissipés à mesure que la lune, alors pleine, avait monté dans l'empyrée. Les étoiles pâlissaient à son approche ; l'air était sec et sonore. Consuelo, irritée et non brisée par la fatigue, l'insomnie, et la perplexité généreuse, mais peut-être un peu maladive, de son esprit, sentait quelque mouvement de fièvre, que la fraîcheur du soir ne pouvait calmer.

Il lui semblait toucher au terme de son entreprise. Un pressentiment romanesque, qu'elle prenait pour un ordre et un encouragement de la Providence, la tenait active et agitée. Elle s'assit sur un tertre de gazon planté de mélèzes, et se mit à écouter le bruit faible et plaintif du torrent au fond de la vallée. Mais il lui sembla qu'une vois plus douce et plus plaintive encore se mêlait au murmure de l'eau et montait peu à peu jusqu'à elle. Elle s'étendit sur le gazon pour mieux saisir, étant plus près de la terre, ces sons légers que la brise emportait à chaque instant. Enfin elle distingua la voix de Zdenko. Il chantait en allemand ; et elle recueillit les paroles suivantes, arrangées tant bien que mal sur un air bohémien, empreint du même caractère naïf et mélancolique que celui qu'elle avait déjà entendu :

«Il y a là-bas, là-bas, une âme en peine et en travail, qui attend sa délivrance.

«Sa délivrance, sa consolation tant promise.

«La délivrance semble enchaînée, la consolation semble impitoyable.

«Il y a là-bas, là-bas, une âme en peine et en travail qui se lasse d'attendre.» Quand la voix cessa de chanter, Consuelo se leva, chercha des yeux Zdenko dans la campagne, parcourut tout le parc et tout le jardin pour le trouver, l'appela de divers endroits, et rentra sans l'avoir aperçu.

Mais une heure après qu'on eut dit tout haut en commun une longue prière pour le comte Albert, auquel on invita tous les serviteurs de la maison à se joindre, tout le monde étant couché, Consuelo alla s'installer auprès de la fontaine des Pleurs, et, s'asseyant sur la margelle, parmi les capillaires touffues qui y croissaient naturellement, et les iris qu'Albert y avait plantés, elle fixa ses regards sur cette eau immobile, où la lune, alors parvenue à son zénith, plongeait son image comme dans un miroir.

Au bout d'une heure d'attente, et comme la courageuse enfant, vaincue par la fatigue, sentait ses paupières s'appesantir, elle fut réveillée par un léger bruit à la surface de l'eau. Elle ouvrit les yeux, et vit le spectre de la lune s'agiter, se briser, et s'étendre en cercles lumineux sur le miroir de la fontaine. En même temps un bouillonnement et un bruit sourd, d'abord presque insensible et bientôt impétueux, se manifestèrent ; elle vit l'eau baisser en tourbillonnant comme dans un entonnoir, et, en moins d'un quart d'heure, disparaître dans la profondeur de l'abîme.

Elle se hasarda à descendre plusieurs marches. L'escalier, qui semblait avoir été pratiqué pour qu’on pût approcher à volonté du niveau variable de l'eau, était formé de blocs de granit enfoncés ou taillés en spirale dans le roc. Ces marches limoneuses et glissantes n'offraient aucun point d'appui, et se perdaient dans une effrayante profondeur.

L'obscurité, un reste d'eau qui clapotait encore au fond du précipice incommensurable, l'impossibilité d'assurer ses pieds délicats sur cette vase filandreuse, arrêtèrent la tentative insensée de Consuelo ; elle remonta à reculons avec beaucoup de peine, et se rassit tremblante et consternée sur la première marche.

Cependant l'eau semblait toujours fuir dans les entrailles de la terre.

Le bruit devint de plus en plus sourd, jusqu'à ce qu'il cessa entièrement ; et Consuelo songea à aller chercher de la lumière pour examiner autant que possible d'en haut l'intérieur de la citerne. Mais elle craignit de manquer l'arrivée de celui qu'elle attendait, et se tint patiemment immobile pendant près d'une heure encore. Enfin, elle crût apercevoir une faible lueur au fond du puits ; et, se penchant avec anxiété, elle vit cette tremblante clarté monter peu à peu.

Bientôt elle n'en douta plus ; Zdenko montait la spirale en s'aidant d'une chaîne de fer scellée aux parois du rocher. Le bruit que sa main produisait en soulevant cette chaîne et en la laissant retomber de distance en distance, avertissait Consuelo de l'existence de cette sorte de rampe, qui cessait à une certaine hauteur, et qu'elle n'avait pu ni voir ni soupçonner. Zdenko portait une lanterne, qu'il suspendit à un croc destiné à cet usage, et planté dans le roc à environ vingt pieds au-dessous du sol. Puis il monta légèrement et rapidement le reste de l'escalier, privé de chaîne et de point d'appui apparent. Cependant Consuelo, qui observait tout avec la plus grande attention, le vit s'aider de quelques pointes de rocher, de certaines plantes pariétaires plus vigoureuses que les autres, et peut-être de quelques clous recourbés qui sortaient du mur, et dont sa main avait l'habitude.

Dès qu'il fut à portée de voir Consuelo, celle-ci se cacha et se déroba à ses regards en rampant derrière la balustrade de pierre à demi circulaire qui couronnait le haut du puits, et qui s'interrompait seulement à l'entrée de l'escalier. Zdenko sortit, et se mit à cueillir lentement dans le parterre, avec beaucoup de soin et comme en choisissant certaines fleurs, un gros bouquet ; puis il entra dans le cabinet d'Albert, et, à travers le vitrage de la porte, Consuelo le vit remuer longtemps les livres, et en chercher un, qu'il parut enfin avoir trouvé ; car il revint vers la citerne en riant et en se parlant à lui-même d'un ton de contentement, mais d'une voix faible et presque insaisissable, tant il semblait partagé entre le besoin de causer tout seul, selon son habitude, et la crainte d'éveiller les hôtes du château.

Consuelo ne s'était pas encore demandé si elle l'aborderait, si elle le prierait de la conduire auprès d'Albert ; et il faut avouer qu'en cet instant, confondue de ce qu'elle voyait, éperdue au milieu de son entreprise, joyeuse d'avoir deviné la vérité tant pressentie, mais émue de l'idée de descendre au fond des entrailles de la terre et des abîmes de l'eau, elle ne se sentit pas le courage d'aller d'emblée au résultat. Et laissa Zdenko redescendre comme il était monté, reprendre sa lanterne, et disparaître en chantant d'une voix qui prenait de l'assurance à mesure qu'il s'enfonçait dans les profondeurs de sa retraite :

«La délivrance est enchaînée, la consolation est impitoyable.»

Le coeur palpitant, le cou tendu, Consuelo eut dix fois son nom sur les lèvres pour le rappeler.

Elle allait s'y décider par un effort héroïque, lorsqu'elle pensa tout à coup que la surprise pouvait faire chanceler cet infortuné sur cet escalier difficile et périlleux, et lui donner le vertige de la mort. Elle s'en abstint, se promettant d'être plus courageuse le lendemain, en temps opportun.

Elle attendit encore pour voir remonter l'eau, et cette fois le phénomène s'opéra plus rapidement. Il y avait à peine un quart d'heure qu'elle n'entendait plus Zdenko et qu'elle ne voyait plus de lueur de lanterne, lorsqu'un bruit sourd, semblable au grondement lointain du tonnerre, se fit entendre ; et l'eau, s'élançant avec violence, monta en tournoyant et en battant les murs de sa prison avec un bouillonnement impétueux.

Cette irruption soudaine de l'eau eut quelque chose de si effrayant, que Consuelo trembla pour le pauvre Zdenko, en se demandant si, à jouer avec de tels périls, et à gouverner ainsi les forces de la nature, il ne risquait pas d'être emporté par la violence du courant, et de reparaître à la surface de la fontaine, noyé et brisé comme ces plantes limoneuses qu'elle y voyait surnager.

Cependant le moyen devait être bien simple ; il ne s'agissait que de baisser et de relever une écluse, peut-être de poser une pierre en arrivant, et de la déranger en s'en retournant. Mais cet homme, toujours préoccupé et perdu dans ses rêveries bizarres, ne pouvait-il pas se tromper et déranger la pierre un instant trop tôt ? Venait-il par le même souterrain qui servait de passage à l'eau de la source ? Il faudra pourtant que j'y passe avec ou sans lui, se dit Consuelo, et cela pas plus tard que la nuit prochaine ; car il y a là-bas une âme en travail et en peine qui m'attend et qui se lasse d'attendre. Ceci n'a point été chanté au hasard ; et ce n'est pas sans but que Zdenko, qui déteste l'allemand et qui le prononce avec difficulté, s'est expliqué aujourd'hui dans cette langue.

Elle alla enfin se coucher ; mais elle eut tout le reste de la nuit d'affreux cauchemars.

La fièvre faisait des progrès. Elle ne s'en apercevait pas, tant elle se sentait encore pleine de force et de résolution ; mais à chaque instant elle se réveillait en sursaut, s'imaginant être encore sur les marches du terrible escalier, et ne pouvant le remonter, tandis que l'eau s'élevait au-dessous d'elle avec le rugissement et la rapidité de la foudre.

Elle était si changée le lendemain, que tout le monde remarqua l'altération de ses traits. Le chapelain n'avait pu s'empêcher de confier à la chanoinesse que cette agréable et obligeante personne lui paraissait avoir le cerveau dérangé. Et la bonne Wenceslawa, qui n'était pas habituée à voir tant de courage et de dévouement autour d'elle, commençait à croire que la Porporina était tout au moins une jeune fille fort exaltée et d'un tempérament nerveux très excitable.

Elle comptait trop sur ses bonnes portes doublées de fer, et sur ses fidèles clefs, toujours grinçantes à sa ceinture, pour avoir cru longtemps à l'entrée et à l'évasion de Zdenko l'avant-dernière nuit. Elle adressa donc à Consuelo des paroles affectueuses et compatissantes, la conjurant de ne pas s'identifier au malheur de la famille, jusqu'à en perdre la santé, et s'efforçant de lui donner, sur le retour prochain de son neveu, des espérances qu'elle commençait elle-même à perdre dans le secret de son coeur.

Mais elle fut émue à la fois de crainte et d'espoir, lorsque Consuelo lui répondit, avec un regard brillant de satisfaction et un sourire de douce fierté :

«Vous avez bien raison de croire et d'attendre avec confiance, chère madame. Le comte Albert est vivant et peu malade, je l'espère ; car il s'intéresse encore à ses livres et à ses fleurs du fond de sa retraite.

J'en ai la certitude ; et j'en pourrais donner la preuve.

-Que voulez-vous dire, chère enfant ? s'écria la chanoinesse, dominée par son air de conviction : qu'avez-vous appris ? qu'avez-vous découvert ?

Parlez, au nom du ciel ! rendez la vie à une famille désolée !

-Dites au comte Christian que son fils existe, et qu'il n'est pas loin d'ici. Cela est aussi vrai que je vous aime et vous respecte.»

La chanoinesse se leva pour courir vers son frère, qui n'était pas encore descendu au salon ; mais un regard et un soupir du chapelain l'arrêtèrent.

«Ne donnons pas à la légère une telle joie à mon pauvre Christian, dit-elle en soupirant à son tour. Si le fait venait bientôt démentir vos douces promesses, ah ! ma chère enfant ! nous aurions porté le coup de la mort à ce malheureux père.

-Vous doutez donc de ma parole ? répliqua Consuelo étonnée.

-Dieu m'en garde, noble Nina ! mais vous pouvez vous faire illusion !

Hélas ! cela nous est arrivé si souvent à nous-mêmes ! Vous dites que vous avez des preuves, ma chère fille ; ne pourriez-vous nous les mentionner ?

-Je ne le peux pas ... du moins il me semble que je ne le dois pas, dit Consuelo un peu embarrassée. J'ai découvert un secret auquel le comte Albert attache certainement beaucoup d'importance, et je ne crois pas pouvoir le trahir sans son aveu.

-Sans son aveu ! s'écria la chanoinesse en regardant le chapelain avec irrésolution. L'aurait-elle vu ? »

Le chapelain haussa imperceptiblement les épaules, sans comprendre la douleur que son incrédulité causait à la pauvre chanoinesse. «Je ne l'ai pas vu, reprit Consuelo ; mais, je le verrai bientôt, et vous aussi, j'espère. Voilà pourquoi je craindrais de retarder son retour en contrariant ses volontés par mon indiscrétion.

-Puisse la vérité divine habiter dans ton coeur, généreuse créature, et parler par la bouche ! dit Wenceslawa en la regardant avec des yeux inquiets et attendris. Garde ton secret, si tu en as un ; et rends-nous Albert, si tu en as la puissance. Tout ce que je sais, c'est que, si cela se réalise, j'embrasserai tes genoux comme j'embrasse en ce moment ton pauvre front ... humide et brûlant ! ajouta-t-elle, après avoir touché de ses lèvres le beau front embrasé de la jeune fille, et en se retournant vers le chapelain d'un air ému.

-Si elle est folle, dit-elle à ce dernier lorsqu'elle put lui parler sans témoins, c'est toujours un ange de bonté, et il semble qu'elle soit occupée do nos souffrances plus que nous-mêmes. Ah ! mon père ! il y a une malédiction sur cette maison ! Tout ce qui porte un coeur sublime y est frappé de vertige, et notre vie se passe à plaindre ce que nous sommes forcés d'admirer !

-Je ne nie pas les bons mouvements de cette jeune étrangère, répondit le chapelain. Mais il y a du délire dans son fait, n'en doutez pas, Madame. Elle aura rêvé du comte Albert cette nuit, et elle nous donne imprudemment ses visions pour des certitudes. Gardez-vous d'agiter l'âme pieuse et soumise de votre vénérable frère par des assertions si frivoles.

Peut-être aussi ne faudrait-il pas trop encourager les témérités de cette signora Porporina ... Elles peuvent la précipiter dans des dangers d'une autre nature que ceux qu'elle a voulu braver

jusqu'ici...

-Je ne vous comprends pas, dit avec une grave naïveté la chanoinesse Wenceslawa.

-Je suis fort embarrassé de m'expliquer, reprit le digne homme...

Pourtant il me semble ... que si un commerce secret, bien honnête et bien désintéressé sans doute, venait à s'établir entre cette jeune artiste et le noble comte...

-Eh bien ? dit la chanoinesse en ouvrant de grands yeux.

-Eh bien, Madame, ne pensez-vous pas que des sentiments d'intérêt et de sollicitude, fort innocents dans leur principe, pourraient, en peu de temps, à l'aide de circonstances et d'idées romanesques, devenir dangereux pour le repos et la dignité de la jeune musicienne ?

-Je ne me serais jamais avisée de cela ! s'écria la chanoinesse, frappée de cette réflexion. Croiriez-vous donc, mon père, que la Porporina pourrait oublier sa position humble et précaire dans des relations quelconques avec un homme si élevé au-dessus d'elle que l'est mon neveu Albert de Rudolstadt ?

-Le comte Albert de Rudolstadt pourrait l'y aider lui-même, sans le vouloir, par l'affectation qu'il met à traiter de préjugés les respectables avantages du rang et de la naissance.

-Vous éveillez en moi de graves inquiétudes, dit Wenceslawa, rendue à son orgueil de famille et à la vanité de la naissance, son unique travers. Le mal aurait-il déjà germé dans le coeur de cette enfant ? Y aurait-il dans son agitation et dans son empressement à retrouver Albert un motif moins pur que sa générosité naturelle et son attachement pour nous ?

-Je me flatte encore que non, répondit le chapelain, dont l'unique passion était de jouer, par ses avis et par ses conseils, un rôle important dans la famille, tout en conservant les dehors d'un respect craintif et d'une soumission obséquieuse. Il faudra pourtant, ma chère fille, que vous ayez les yeux ouverts sur la suite des événements, et que votre vigilance ne s'endorme pas sur de pareils dangers. Ce rôle délicat ne convient qu'à vous, et demande toute la prudence et la pénétration dont le ciel vous a douée.»

Après cet entretien, la chanoinesse demeura toute bouleversée, et son inquiétude changea d'objet. Elle oublia presque qu'Albert était comme perdu pour elle, peut-être mourant, peut-être mort, pour ne songer qu'à prévenir enfin les effets d'une affection qu'en elle-même elle appelait disproportionnée : semblable à l'Indien de la fable, qui, monté sur un arbre, poursuivi par l'épouvante sous la figure d'un tigre, s'amuse à combattre le souci sous la figure d'une mouche bourdonnant autour de sa tête.

Toute la journée elle eut les yeux attachés sur Porporina, épiant tous ses pas, et analysant toutes ses paroles avec anxiété. Notre héroïne, car c'en était une dans toute la force du terme en ce moment-là que la brave Consuelo, s'en aperçut bien, mais demeura fort éloignée d'attribuer cette inquiétude à un autre sentiment que le doute de la voir tenir ses promesses en ramenant Albert. Elle ne songeait point à cacher sa propre agitation, tant elle sentait, dans sa conscience tranquille et forte, qu'il y avait de quoi être fière de son projet plutôt que d'en rougir. Cette modeste confusion que lui avait causée, quelques jours auparavant, l'enthousiasme du jeune comte pour elle, s'était dissipée en face d'une volonté sérieuse et pure de toute vanité personnelle. Les amers sarcasmes d'Amélie, qui pressentait son entreprise sans en connaître les détails, ne l'émouvaient nullement.

Elle les entendait à peine, y répondait par des sourires, et laissait à la chanoinesse, dont les oreilles s'ouvraient d'heure en heure, le soin de les enregistrer, de les commenter, et d'y trouver une lumière terrible.

FIN DU PREMIER VOLUME.

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