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LA COMTESSE DE RUDOLSTADT

Roman

George SAND



TABLE des MATIÈRES

44 choix possibles

CHAPITRE I.
CHAPITRE II.
CHAPITRE III.
CHAPITRE IV.
CHAPITRE V.
CHAPITRE VI.
CHAPITRE VII.
CHAPITRE VIII.
CHAPITRE IX.
CHAPITRE X.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
CHAPITRE XIII.
CHAPITRE XIV.
CHAPITRE XV.
CHAPITRE XVI.
CHAPITRE XVII.
CHAPITRE XVIII.
CHAPITRE XIX.
CHAPITRE XX.
CHAPITRE XXI.
CHAPITRE XXII.
CHAPITRE XXIII.
CHAPITRE XXIV.
CHAPITRE XXV.
CHAPITRE XXVI.
CHAPITRE XXVII.
CHAPITRE XXVIII.
CHAPITRE XXIX.
CHAPITRE XXX.
CHAPITRE XXXI.
CHAPITRE XXXII.
CHAPITRE XXXIII.
CHAPITRE XXXIV.
CHAPITRE XXXV.
CHAPITRE XXXVI.
CHAPITRE XXXVII.
CHAPITRE XXXVIII.
CHAPITRE XXXIX.
CHAPITRE XL.
CHAPITRE XLI.
ÉPILOGUE.
LETTRE DE PHILON
LA BONNE DÉESSE DE LA PAUVRETÉ.


TEXTE INTÉGRAL



I.

La salle de l'Opéra italien de Berlin, bâtie durant les premières années du règne de Frédéric le Grand, était alors une des plus belles de l'Europe. L'entrée en était gratuite, le spectacle étant payé par le roi. Il fallait néanmoins des billets pour y être admis, car toutes les loges avaient leur destination fixe : ici les princes et princesses de la famille royale ; là le corps diplomatique, puis les voyageurs illustres, puis l'Académie, ailleurs les généraux ; enfin partout la famille du roi, la maison du roi, les salariés du roi, les protégés du roi ; et sans qu'on eût lieu de s'en plaindre, puisque c'étaient le théâtre du roi et les comédiens du roi. Restait, pour les bons habitants de la bonne ville de Berlin, une petite partie du parterre ; car la majeure partie était occupée par les militaires, chaque régiment ayant le droit d'y envoyer un certain nombre d'hommes par compagnie. Au lieu du peuple joyeux, impressionnable et intelligent de Paris, les artistes avaient donc sous les yeux un parterre de héros de six pieds, comme les appelait Voltaire, coiffés de hauts bonnets, et la plupart surmontés de leurs femmes qu'ils prenaient sur leurs épaules, le tout formant une société assez brutale, sentant fort le tabac et l'eau-de-vie, ne comprenant rien de rien, ouvrant de grands yeux, ne se permettant d'applaudir ni de siffler, par respect pour la consigne, et faisant néanmoins beaucoup de bruit par son mouvement perpétuel.

Il y avait infailliblement derrière ces messieurs deux rangs de loges d'où les spectateurs ne voyaient et n'entendaient rien ; mais, par convenance, ils étaient forcés d'assister régulièrement au spectacle que Sa Majesté avait la munificence de leur payer. Sa Majesté elle-même ne manquait aucune représentation. C'était une manière de tenir militairement sous ses yeux les nombreux membres de sa famille et l'inquiète fourmilière de ses courtisans. Son père, le Gros-Guillaume, lui avait donné cet exemple, dans une salle de planches mal jointes, où, en présence de mauvais histrions allemands, la famille royale et la cour se morfondaient douloureusement tous les soirs d'hiver, et recevaient la pluie sans sourciller, tandis que le roi dormait. Frédéric avait souffert de cette tyrannie domestique, il l'avait maudite, il l'avait subie, et il l'avait bientôt remise en vigueur dès qu'il avait été maître à son tour, ainsi que beaucoup d'autres coutumes beaucoup plus despotiques et cruelles, dont il avait reconnu l'excellence depuis qu'il était le seul de son royaume à n'en plus souffrir.

Cependant on n'osait se plaindre. Le local était superbe, l'Opéra monté avec luxe, les artistes remarquables ; et le roi, presque toujours debout à l'orchestre près de la rampe, la lorgnette braquée sur le théâtre, donnait l'exemple d'un dilettantisme infatigable.

On sait tous les éloges que Voltaire, dans les premiers temps de son installation à Berlin, donnait aux splendeurs de la cour du Salomon du Nord. Dédaigné par Louis XV, négligé par sa protectrice madame de Pompadour, persécuté par la plèbe des jésuites, sifflé au Théâtre-Français, il était venu chercher, dans un jour de dépit, des honneurs, des appointements, un titre de chambellan, un grand cordon et l'intimité d'un roi philosophe, plus flatteuse à ses yeux que le reste. Comme un grand enfant, le grand Voltaire boudait la France, et croyait faire crever de dépit ses ingrats compatriotes.

Il était donc un peu enivré de sa nouvelle gloire lorsqu'il écrivait à ses amis que Berlin valait bien Versailles, que l'opéra de Phaéton était le plus beau spectacle qu'on pût voir, et que la prima donna avait la plus belle voix de l'Europe.

Cependant, à l'époque où nous reprenons notre récit (et, pour ne pas faire travailler l'esprit de nos lectrices, nous les avertirons qu'un an s'est presque écoulé depuis les dernières aventures de Consuelo), l'hiver se faisant sentir dans toute sa rigueur à Berlin, et le grand roi s'étant un peu montré sous son véritable jour, Voltaire commençait à se désillusionner singulièrement de la Prusse. Il était là dans sa loge entre d'Argens et La Mettrie, ne faisant plus semblant d'aimer la musique, qu'il n'avait jamais sentie plus que la véritable poésie. Il avait des douleurs d'entrailles et il se rappelait mélancoliquement cet ingrat public des brûlantes banquettes de Paris, dont la résistance lui avait été si amère, dont les applaudissements lui avaient été si doux, dont le contact, en un mot, l'avait si terriblement ému qu'il avait juré de ne plus s'y exposer, quoiqu'il ne put s'empêcher d'y songer sans cesse et de travailler pour lui sans relâche.

Ce soir-là pourtant le spectacle était excellent. On était en carnaval ; toute la famille royale, même les margraves mariés au fond de l'Allemagne, était réunie à Berlin. On donnait le Titus de Métastase et de Hasse, et les deux premiers sujets de la troupe italienne, le Porporino et la Porporina, remplissaient les deux premiers rôles. Si nos lectrices daignent faire un léger effort de mémoire, elles se rappelleront que ces deux personnages dramatiques n'étaient pas mari et femme comme leur nom de guerre semblerait l'indiquer ; mais que le premier était le signor Uberti, excellent contralto, et le second, la Zingarella Consuelo, admirable cantatrice, tous deux élèves du professeur Porpora, qui leur avait permis, suivant la coutume italienne du temps, de porter le glorieux nom de leur maître.

Il faut avouer que la signora Porporina ne chantait pas en Prusse avec tout l'élan dont elle s'était sentie capable dans des jours meilleurs. Tandis que le limpide contralto de son camarade résonnait sans défaillance sous les voûtes de l'Opéra berlinois, à l'abri d'une existence assurée, d'une habitude de succès incontestés, et d'un traitement invariable de quinze mille livres de rente pour deux mois de travail ; la pauvre Zingarella, plus romanesque peut-être, plus désintéressée à coup sûr, et moins accoutumée aux glaces du Nord et à celles d'un public de caporaux prussiens, ne se sentait point électrisée, et chantait avec cette méthode consciencieuse et parfaite qui ne laisse pas de prise à la critique, mais qui ne suffit pas pour exciter l'enthousiasme. L'enthousiasme de l'artiste dramatique et celui de l'auditoire ne peuvent se passer l'un de l'autre. Or il n'y avait pas d'enthousiasme à Berlin sous le glorieux règne de Fréderic le Grand. La régularité, l'obéissance, et ce qu'on appelait au dix-huitième siècle et particulièrement chez Frédéric la raison, c'étaient là les seules vertus qui pussent éclore dans cette atmosphère pesée et mesurée de la main du roi. Dans toute assemblée présidée par lui, on ne soufflait, on ne respirait qu'autant que le roi voulait bien le permettre. Il n'y avait dans toute cette masse de spectateurs qu'un spectateur libre de s'abandonner à ses impressions, et c'était le roi. Il était à lui seul tout le public, et, quoiqu'il fût bon musicien, quoiqu'il aimât la musique, toutes ses facultés, tous ses goûts étaient subordonnés à une logique si glacée, que le lorgnon royal attaché à tous les gestes et, on eût dit, à toutes les inflexions de voix de la cantatrice, au lieu de la stimuler, la paralysait entièrement.

Bien lui prenait, au reste, de subir cette pénible fascination. La moindre dose d'inspiration, le moindre accès d'entraînement imprévu, eussent probablement scandalisé le roi et la cour ; tandis que les traits savants et difficiles, exécutés avec la pureté d'un mécanisme irréprochable, ravissaient le roi, la cour et Voltaire. Voltaire disait, comme chacun sait :

«La musique italienne l'emporte de beaucoup sur la musique française, parce qu'elle est plus ornée, et que la difficulté vaincue est au moins quelque chose.» Voilà comme Voltaire entendait l'art. Il eût pu dire comme un certain plaisant de nos jours, à qui l'on demandait s'il aimait la musique :

Elle ne me gêne pas précisément.

Tout allait fort bien, et l'opéra arrivait sans encombre au dénoûment ; le roi était fort satisfait, et se tournait de temps en temps vers son maître de chapelle pour lui exprimer d'un signe de tête son approbation. Il s'apprêtait même à applaudir la Porporina à la fin de sa cavatine, ainsi qu'il avait la bonté de le faire en personne et toujours judicieusement, lorsque, par un caprice inexplicable, la Porporina, au milieu d'une roulade brillante qu'elle n'avait jamais manquée, s'arrêta court, fixa des yeux hagards vers un coin de la salle, joignit les mains en s'écriant :

O mon Dieu ! et tomba évanouie tout de son long sur les planches. Porporino s'empressa de la relever, il fallut l'emporter dans la coulisse, et un bourdonnement de questions, de réflexions et de commentaires s'éleva dans la salle.

Pendant cette agitation le roi apostropha le ténor resté en scène, et, à la faveur du bruit qui couvrait sa voix :

«Eh bien, qu'est-ce que c'est ? dit-il de son ton bref et impérieux ; qu'est-ce que cela veut dire ? Conciolini, allez donc voir, dépêchez-vous !»

Conciolini revint au bout de quelques secondes, et se penchant respectueusement au-dessus de la rampe près de laquelle le roi se tenait accoudé et toujours debout :

«Sire, dit-il, la signora Porporina est comme morte. On craint qu'elle ne puisse pas achever l'opéra.

—Allons donc ! dit le roi en haussant les épaules ; qu'on lui donne un verre d'eau, qu'on lui fasse respirer quelque chose, et que cela finisse le plus tôt possible.»

Le sopraniste, qui n'avait nulle envie d'impatienter le roi et d'essuyer en public une bordée de mauvaise humeur, rentra dans la coulisse en courant comme un rat, et le roi se mit à causer avec vivacité avec le chef d'orchestre et les musiciens, tandis que la partie du public qui s'intéressait beaucoup plus à l'humeur du roi qu'à la pauvre Porporina, faisait des efforts inouïs, mais inutiles, pour entendre les paroles du monarque.

Le baron de Poelnitz, grand chambellan du roi et directeur des spectacles, vint bientôt rendre compte à Frédéric de la situation. Chez Frédéric, rien ne se passait avec cette solennité qu'impose un public indépendant et puissant. Le roi était partout chez lui, le spectacle était à lui et pour lui. Personne ne s'étonna de le voir devenir le principal acteur de cet intermède imprévu.

«Eh bien ! voyons, baron ! disait-il assez haut pour être entendu d'une partie de l'orchestre, cela finira-t-il bientôt ? c'est ridicule ! Est-ce que vous n'avez pas un médecin dans la coulisse ? vous devez toujours avoir un médecin sur le théâtre.

—Sire, le médecin est là. Il n'ose saigner la cantatrice, dans la crainte de l'affaiblir et de l'empêcher de continuer son rôle. Cependant il sera forcé d'en venir là, si elle ne sort pas de cet évanouissement.

—C'est donc sérieux ! ce n'est donc pas une grimace, au moins ?

—Sire, cela me paraît fort sérieux.

—En ce cas, faites baisser la toile, et allons-nous-en ; ou bien que Porporino vienne nous chanter quelque chose pour nous dédommager, et pour que nous ne finissions pas sur une catastrophe.» Porporino obéit, chanta admirablement deux morceaux. Le roi battit des mains, le public l'imita, et la représentation fut terminée. Une minute après, tandis que la cour et la ville sortaient, le roi était sur le théâtre, et se faisait conduire par Poelnitz à la loge de la prima donna.

Une actrice qui se trouve mal en scène n'est pas un événement auquel tout public compatisse comme il le devrait ; en général, quelque adorée que soit l'idole, il entre tant d'égoïsme dans les jouissances du dilettante, qu'il est beaucoup plus contrarié d'en perdre une partie par l'interruption du spectacle, qu'il n'est affecté des souffrances et de l'angoisse de la victime. Quelques femmes sensibles, comme on disait dans ce temps-là, déplorèrent en ces termes la catastrophe de la soirée :

«Pauvre petite ! elle aura eu un chat dans le gosier au moment de faire son trille, et, dans la crainte de le manquer, elle aura préféré se trouver mal.

—Moi, je croirais assez qu'elle n'a pas fait semblant, dit une dame encore plus sensible : on ne tombe pas de cette force-là quand on n'est pas véritablement malade.

—Ah ! qui sait, ma chère ? reprit la première ; quand on est grande comédienne, on tombe comme l'on veut, et on ne craint pas de se faire un peu de mal. Cela fait si bien dans le public !

—Que diable a donc eu cette Porporina ce soir, pour nous faire un pareil esclandre ! disait, dans un autre endroit du vestibule, où se pressait le beau monde en sortant, La Mettrie au marquis d'Argens ! Est-ce que son amant l'aurait battue ?

—Ne parlez pas ainsi d'une fille charmante et vertueuse, répondit le marquis ; elle n'a pas d'amant, et si elle en a jamais, elle ne méritera pas d'être outragée par lui, à moins qu'il ne soit le dernier des hommes.

—Ah ! pardon, marquis ! j'oubliais que je parlais au preux chevalier de toutes les filles de théâtre, passées, présentes et futures ! A propos, comment se porte mademoiselle Cochois ?

—Ma chère enfant, disait au même instant la princesse Amélie de Prusse, sœur du roi, abbesse de Quedlimburg, à sa confidente ordinaire, la belle comtesse de Kleist, en revenant dans sa voiture au palais, as-tu remarqué l'agitation de mon frère pendant l'aventure de ce soir ?

—Non, Madame, répondit madame de Maupertuis, grande gouvernante de la princesse, personne excellente, fort simple et fort distraite ; je ne l'ai pas remarquée.

—Eh ! ce n'est pas à toi que je parle, reprit la princesse avec ce ton brusque et décidé qui lui donnait parfois tant d'analogie avec Frédéric : est-ce que tu remarques quelque chose, toi ? Tiens ! remarque les étoiles dans ce moment-ci : j'ai quelque chose à dire à de Kleist, que je ne veux pas que tu entendes.»

Madame de Maupertuis ferma consciencieusement l'oreille, et la princesse, se penchant vers madame de Kleist, assise vis-à-vis d'elle, continua ainsi :

«Tu diras ce que tu voudras ; il me semble que pour la première fois depuis quinze ans ou vingt ans peut-être, depuis que je suis en âge d'observer et de comprendre, le roi est amoureux.

—Votre Altesse royale en disait autant l'année dernière à propos de mademoiselle Barberini, et cependant Sa Majesté n'y avait jamais songé.

—Jamais songé ! Tu te trompes, mon enfant. Il y avait tellement songé, que lorsque le jeune chancelier Cocceï en a fait sa femme, mon frère a été travaillé, pendant trois jours, de la plus belle colère rentrée qu'il ait eue de sa vie.

—Votre Altesse sait bien que Sa Majesté ne peut pas souffrir les mésalliances.

—Oui, les mariages d'amour, cela s'appelle ainsi. Mésalliance ! ah ! le grand mot ! vide de sens, comme tous les mots qui gouvernent le monde et tyrannisent les individus.»

La princesse fit un grand soupir, et, passant rapidement, selon sa coutume, à une autre disposition d'esprit, elle dit, avec ironie et impatience, à sa grande gouvernante :

«Maupertuis, tu nous écoutes ! tu ne regardes pas les astres, comme je te l'ai ordonné. C'est bien la peine d'être la femme d'un si grand savant, pour écouter les balivernes de deux folles comme de Kleist et moi !—Oui, je te dis, reprit-elle en s'adressant à sa favorite, que le roi a eu une velléité d'amour pour cette Barberini. Je sais, de bonne source, qu'il a été souvent prendre le thé, avec Jordan et Chazols, dans son appartement, après le spectacle ; et que même elle a été plus d'une fois des soupers de Sans-Souci, ce qui était, avant elle, sans exemple dans la vie de Potsdam. Veux-tu que je te dise davantage ? Elle y a demeuré, elle y a eu un appartement, pendant des semaines et peut-être des mois entiers. Tu vois que je sais assez bien ce qui se passe, et que les airs mystérieux de mon frère ne m'en imposent pas.

—Puisque Votre Altesse royale est si bien informée, elle n'ignore pas que, pour des raisons... d'État, qu'il ne m'appartient pas de deviner, le roi a voulu quelquefois faire accroire aux gens qu'il n'était pas si austère qu'on le présumait, bien qu'au fond...

—Bien qu'au fond mon frère n'ait jamais aimé aucune femme, pas même la sienne, à ce qu'on dit, et à ce qu'il semble ? Eh bien, moi, je ne crois pas à cette vertu, encore moins à cette froideur. Frédéric a toujours été hypocrite, vois-tu. Mais il ne me persuadera pas que mademoiselle Barberini ait demeuré dans son palais pour faire seulement semblant d'être sa maîtresse. Elle est jolie comme un ange, elle a de l'esprit comme un diable, elle est instruite, elle parle je ne sais combien de langues.

—Elle est très-vertueuse, elle adore son mari.

—Et son mari l'adore, d'autant plus que c'est une épouvantable mésalliance, n'est-ce pas, de Kleist ? Allons, tu ne veux pas me répondre ? Je te soupçonne, noble veuve, d'en méditer une avec quelque pauvre page, ou quelque mince bachelier ès sciences.

—Et Votre Altesse voudrait voir aussi une mésalliance de cœur s'établir entre le roi et quelque demoiselle d'Opéra ?

—Ah ! avec la Porporina la chose serait plus probable et la distance moins effrayante. J'imagine qu'au théâtre, comme à la cour, il y a une hiérarchie, car c'est la fantaisie et la maladie du genre humain que ce préjugé-là. Une chanteuse doit s'estimer beaucoup plus qu'une danseuse ; et l'on dit d'ailleurs que cette Porporina a encore plus d'esprit, d'instruction, de grâce, enfin qu'elle sait encore plus de langues que la Barberini. Parler les langues qu'il ne sait pas, c'est la manie de mon frère. Et puis la musique, qu'il fait semblant d'aimer aussi beaucoup, quoiqu'il ne s'en doute pas, vois-tu ?... C'est encore un point de contact avec notre prima donna. Enfin elle va aussi à Potsdam l'été, elle a l'appartement que la Barberini occupait au nouveau Sans-Souci, elle chante dans les petits concerts du roi... N'en est-ce pas assez pour que ma conjecture soit vraie ?

—Votre Altesse se flatte en vain de surprendre une faiblesse dans la vie de notre grand prince. Tout cela est fait trop ostensiblement et trop gravement pour que l'amour y soit pour rien.

—L'amour, non, Frédéric ne sait ce que c'est que l'amour ; mais un certain attrait, une petite intrigue. Tout le monde se dit cela tout bas, tu n'en peux pas disconvenir.

—Personne ne le croit, madame. On se dit que le roi pour se désennuyer, s'efforce de s'amuser du caquet et des jolies roulades d'une actrice ; mais qu'au bout d'un quart d'heure de paroles et de roulades, il lui dit, comme il dirait à un de ses secrétaires : «C'est assez pour aujourd'hui ; si j'ai envie de vous entendre demain, je vous ferai avertir.

—Ce n'est pas galant. Si c'est ainsi qu'il faisait la cour à madame de Cocceï, je ne m'étonne pas qu'elle n'ait jamais pu le souffrir.

Dit-on que cette Porporina ait l'humeur aussi sauvage avec lui ?

—On dit qu'elle est parfaitement modeste, convenable, craintive et triste.

—Eh bien, ce serait le meilleur moyen de plaire au roi. Peut-être est-elle fort habile. Si elle pouvait l'être ! et si l'on pouvait se fier à elle !

—Ne vous fiez à personne, madame, je vous en supplie, pas même à madame de Maupertuis, qui dort si profondément dans ce moment-ci.

—Laisse-la ronfler. Éveillée ou endormie, c'est toujours la même bête... C'est égal, de Kleist, je voudrais connaître cette Porporina, et savoir si l'on peut tirer d'elle quelque chose. Je regrette beaucoup de n'avoir pas voulu la recevoir chez moi, lorsque le roi m'a proposé de me l'amener le matin pour faire de la musique : tu sais que j'avais une prévention contre elle...

—Mal fondée, certainement. Il était bien impossible...

—Ah ! qu'il en soit ce que Dieu voudra ! le chagrin et l'épouvante m'ont tellement travaillée depuis un an, que les soucis secondaires se sont effacés. J'ai envie de voir cette fille. Qui sait si elle ne pourrait pas obtenir du roi ce que nous implorons vainement ? Je me suis figuré cela depuis quelques jours, et comme je ne pense pas à autre chose qu'à ce que tu sais, en voyant Frédéric s'agiter et s'inquiéter ce soir à propos d'elle, je me suis affermie dans l'idée qu'il y avait là une porte de salut.

—Que Votre Altesse y prenne bien garde... le danger est grand.

—Tu dis toujours cela ; j'ai plus de méfiance et de prudence que toi. Allons, il faudra y penser. Réveille ma chère gouvernante, nous arrivons.»

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE II.

II.

Pendant que la jeune et belle abbesse [On sait que Frédéric donnait des abbayes, des canonicats et des évêchés à ses favoris, à ses officiers, et à ses parents protestants. La princesse Amélie, ayant refusé obstinément de se marier, avait été dotée par lui de l'abbaye de Quedlimburg, prébende royale qui rapportait cent mille livres de rente, et dont elle porta le titre à la manière des chanoinesses catholiques.] se livrait à ses commentaires, le roi entrait sans frapper dans la loge de la Porporina, au moment où elle commençait à reprendre ses esprits.

«Eh bien, Mademoiselle, lui dit-il d'un ton peu compatissant et même peu poli, comment vous trouvez-vous ? Êtes-vous donc sujette à ces accidents-là ? dans votre profession, ce serait un grave inconvénient. Est-ce une contrariété que vous avez eue ? Êtes-vous si malade que vous ne puissiez répondre ? Répondez, vous, Monsieur, dit-il au médecin qui soignait la cantatrice, est-elle gravement malade ?

—Oui, Sire, répondit le médecin, le pouls est à peine sensible. Il y a un désordre très-grand dans la circulation, et toutes les fonctions de la vie sont comme suspendues ; la peau est glacée.

—C'est vrai, dit le roi en prenant la main de la jeune fille dans la sienne ; l'œil est fixe, la bouche décolorée. Faites-lui prendre des gouttes d'Hoffmann, que diable ! Je craignais que ce ne fût une scène de comédie, je me trompais. Cette fille est fort malade. Elle n'est ni méchante, ni capricieuse, n'est-ce pas, monsieur Porporino ? Personne ne lui a fait de chagrin ce soir ? Personne n'a jamais eu à se plaindre d'elle, n'est-ce pas ?

—Sire, ce n'est pas une comédienne, répondit Porporino, c'est un ange.

—Rien que cela ! En êtes-vous amoureux ?

—Non, Sire, je la respecte infiniment ; je la regarde comme ma sœur.

—Grâce à vous deux et à Dieu, qui ne damne plus les comédiens, mon théâtre va devenir une école de vertu ! Allons, la voilà qui revient un peu. Porporina, est-ce que vous ne me reconnaissez pas ?

—Non, Monsieur, répondit la Porporina en regardant d'un air effaré le roi qui lui frappait dans les mains.

—C'est peut-être un transport au cerveau, dit le roi ; vous n'avez pas remarqué qu'elle fût épileptique ?

—Oh ! Sire, jamais ! ce serait affreux, répondit le Porporino, blessé de la manière brutale dont le roi s'exprimait sur le compte d'une personne si intéressante.

—Ah ! tenez, ne la saignez pas, dit le roi en repoussant le médecin qui voulait s'armer de sa lancette ; je n'aime pas à voir froidement couler le sang innocent hors du champ de bataille. Vous n'êtes pas des guerriers, vous êtes des assassins, vous autres ! laissez-la tranquille ; donnez-lui de l'air. Porporino, ne la laissez pas saigner ; cela peut tuer, voyez-vous ! Ces messieurs-là ne doutent de rien.

Je vous la confie. Ramenez-la dans votre voiture, Poelnitz ! Enfin vous m'en répondez. C'est la plus grande cantatrice que nous ayons encore eue, et nous n'en retrouverions pas une pareille de si tôt. A propos, qu'est-ce que vous me chanterez demain, monsieur Conciolini ?»

Le roi descendit l'escalier du théâtre avec le ténor en parlant d'autre chose, et alla se mettre à souper avec Voltaire, La Mettrie, d'Argens, Algarotti et le général Quintus Icilius.

Frédéric était dur, violent et profondément égoïste. Avec cela, il était généreux et bon, même tendre et affectueux à ses heures. Ceci n'est point un paradoxe.

Tout le monde connaît le caractère à la fois terrible et séduisant de cet homme à faces multiples, organisation compliquée et remplie de contrastes, comme toutes les natures puissantes, surtout lorsqu'elles sont investies du pouvoir suprême, et qu'une vie agitée les développe dans tous les sens.

Tout en soupant, tout en raillant et devisant avec amertume et avec grâce, avec brutalité et avec finesse, au milieu de ces chers amis qu'il n'aimait pas, et de ces admirables beaux-esprits qu'il n'admirait guère, Frédéric devint tout à coup rêveur, et se leva au bout de quelques instants de préoccupation, en disant à ses convives :

«Causez toujours, je vous entends.»

Là-dessus, il passe dans la chambre voisine, prend son chapeau et son épée, fait signe à un page de le suivre, et s'enfonce dans les profondes galeries et les mystérieux escaliers de son vieux palais, tandis que ses convives, le croyant tout près, mesurent leurs paroles et n'osent rien se dire qu'il ne puisse entendre. Au reste, ils se méfiaient tellement (et pour cause) les uns des autres, qu'en quelque lieu qu'ils fussent sur la terre de Prusse, ils sentaient toujours planer sur eux le fantôme redoutable et malicieux de Frédéric.

La Mettrie, médecin peu consulté et lecteur peu écouté du roi, était le seul qui ne connût pas la crainte et qui n'en inspirât à personne. On le regardait comme tout à fait inoffensif, et il avait trouvé le moyen que personne ne put lui nuire.

C'était de faire tant d'impertinences, de folies et de sottises devant le roi, qu'il eût été impossible d'en supposer davantage, et qu'aucun ennemi, aucun délateur n'eût su lui attribuer un tort qu'il ne se fût pas hautement et ambitieusement donné de lui-même aux yeux du roi. Il paraissait prendre au pied de la lettre le philosophisme égalitaire que le roi affectait dans sa vie intime avec les sept ou huit personnes qu'il honorait de sa familiarité. A cette époque, après dix ans de règne environ, Frédéric, encore jeune, n'avait pas dépouillé entièrement l'affabilité populaire du prince royal, du philosophe hardi de Remusberg.

Ceux qui le connaissaient n'avaient garde de s'y fier. Voltaire, le plus gâté de tous et le dernier venu, commençait à s'en inquiéter et à voir le tyran percer sous le bon prince, le Denys sous le Marc-Aurèle.

Mais La Mettrie, soit candeur inouïe, soit calcul profond, soit insouciance audacieuse, traitait le roi avec aussi peu de façons que le roi avait prétendu vouloir l'être. Il ôtait sa cravate, sa perruque, voire ses souliers dans ses appartements, s'étendait sur les sofas, avait son franc parler avec lui, le contredisait ouvertement, se prononçait lestement sur le peu de cas à faire des grandeurs de ce monde, de la royauté comme de la religion, et de tous les autres préjugés battus en brèche par la raison du jour ; en un mot, se comportait en vrai cynique, et donnait tant de motifs à une disgrâce et à un renvoi, que c'était miracle de le voir resté debout, lorsque tant d'autres avaient été renversés et brisés pour de minces peccadilles. C'est que sur les caractères ombrageux et méfiants comme était Frédéric, un mot insidieux rapporté par l'espionnage, une apparence d'hypocrisie, un léger doute, font plus d'impressions que mille imprudences. Frédéric tenait son La Mettrie pour insensé, et souvent il s'arrêtait pétrifié de surprise devant lui, en se disant :

«Voilà un animal d'une impudence vraiment scandaleuse.»

Puis il ajoutait à part :

«Mais c'est un esprit sincère, et celui-là n'a pas deux langages, deux opinions sur mon compte. Il ne peut pas me maltraiter en cachette plus qu'il ne fait en face ; au lieu que tous les autres, qui sont à mes pieds, que ne disent-ils pas et que ne pensent-ils pas, quand je tourne le dos et qu'ils se relèvent ?

Donc La Mettrie est le plus honnête homme que je possède, et je dois le supporter d'autant plus qu'il est insupportable.»

Le pli était donc pris. La Mettrie ne pouvait plus fâcher le roi, et même il réussissait à lui faire trouver plaisant de sa part ce qui eût été révoltant de celle de tout autre. Tandis que Voltaire s'était embarqué, dès le commencement, dans un système d'adulations impossible à soutenir, et dont il commençait à se fatiguer et à se dégoûter étrangement lui-même, le cynique La Mettrie allait son train, s'amusait pour son compte, était aussi à l'aise avec Frédéric qu'avec le premier venu, et ne se trouvait pas dans la nécessité de maudire et de renverser une idole à laquelle il n'avait jamais rien sacrifié ni rien promis. Il résultait de cet état de son âme que Frédéric, qui commençait à s'ennuyer de Voltaire lui-même, s'amusait toujours cordialement avec La Mettrie et ne pouvait guère s'en passer, parce que, de son côté, c'était le seul homme qui ne fit pas semblant de s'amuser avec lui.

Le marquis d'Argens, chambellan à six mille francs d'appointements (le premier chambellan Voltaire en touchait vingt mille), était ce philosophe léger, cet écrivain facile et superficiel, véritable Français de son temps, bon, étourdi, libertin, sentimental, à la fois brave et efféminé, spirituel, généreux et moqueur ; homme entre deux âges, romanesque comme un adolescent, et sceptique comme un vieillard. Ayant passé toute sa jeunesse avec les actrices, tour à tour trompeur et trompé, toujours amoureux fou de la dernière, il avait fini par épouser en secret mademoiselle Cochois, premier sujet de la Comédie-Française à Berlin, personne fort laide, mais fort intelligente, et qu'il s'était plu à instruire. Frédéric ignorait encore cette union mystérieuse, et d'Argens n'avait garde de la révéler à ceux qui pouvaient le trahir. Voltaire cependant était dans la confidence.

D'Argens aimait sincèrement le roi ; mais il n'en était pas plus aimé que les autres. Frédéric ne croyait à l'affection de personne, et le pauvre d'Argens était tantôt le complice, tantôt le plastron de ses plus cruelles plaisanteries.

On sait que le colonel décoré par Frédéric du surnom emphatique de Quintus Icilius était un Français d'origine, nommé Guichard, militaire énergique et tacticien savant, du reste grand pillard, comme tous les gens de son espèce, et courtisan dans la force du terme.

Nous ne dirons rien d'Algarotti, pour ne pas fatiguer le lecteur d'une galerie de personnages historiques. Il nous suffira d'indiquer les préoccupations des convives de Frédéric pendant son alibi, et nous avons déjà dit qu'au lieu de se sentir soulagés de la secrète gêne qui les opprimait, ils se trouvèrent plus mal à l'aise, et ne purent se dire un mot sans regarder cette porte entr'ouverte par laquelle était sorti le roi, et derrière laquelle il était peut-être occupé à les surveiller.

La Mettrie fit seul exception, et, remarquant que le service de la table était fort négligé en l'absence du roi : «Parbleu ! s'écria-t-il, je trouve le maître de la maison fort mal appris de nous laisser ainsi manquer de serviteurs et de Champagne, et je m'en vais voir s'il est là dedans pour lui porter plainte.»

Il se leva, alla, sans crainte d'être indiscret jusque dans la chambre du roi, et revint en s'écriant :

«Personne ! voilà qui est plaisant. Il est capable d'être monté et à cheval de faire faire une manœuvre aux flambeaux pour activer sa digestion. Le drôle de corps !

—C'est vous qui êtes un drôle de corps ! dit Quintus Icilius, qui ne pouvait pas s'habituer aux manières étranges de La Mettrie.

—Ainsi le roi est sorti ? dit Voltaire en commençant à respirer plus librement.

—Oui, le roi est sorti, dit le baron de Poelnitz en entrant. Je viens de le rencontrer dans une arrière-cour avec un page pour toute escorte. Il avait revêtu son grand incognito et endossé son habit couleur de muraille : aussi ne l'ai-je pas reconnu du tout.»

Il nous faut bien dire un mot de ce troisième chambellan qui vient d'entrer, autrement le lecteur ne comprendrait pas qu'un autre que La Mettrie osât s'exprimer aussi lestement sur le compte du maître. Poelnitz, dont l'âge était aussi problématique que le traitement et les fonctions, était ce baron prussien, ce roué de la Régence, qui brilla dans sa jeunesse à la cour de madame Palatine, mère du duc d'Orléans, ce joueur effréné dont le roi de Prusse ne voulait plus payer les dettes, grand aventurier, libertin cynique, très-espion, un peu escroc, courtisan effronté, nourri, enchaîné, méprise, raillé, et fort mal salarié par son maître, qui pourtant ne pouvait se passer de lui, parce qu'un monarque absolu a toujours besoin d'avoir sous la main un homme capable de faire les plus mauvaises choses, tout en y trouvant le dédommagement de ses humiliations et la nécessité de son existence. Poelnitz était en outre, à cette époque, le directeur des théâtres de Sa Majesté, une sorte d'intendant suprême de ses menus plaisirs. On l'appelait déjà le vieux Poelnitz, et on l'appela encore ainsi trente ans plus tard. C'était le courtisan éternel. Il avait été page du dernier roi. Il joignait aux vices raffinés de la régence la grossièreté cynique de la tabagie du Gros-Guillaume et l'impertinente raideur du règne bel esprit et militaire de Frédéric le Grand. Sa faveur auprès de ce dernier étant un état chronique de disgrâce, il se souciait peu de la perdre ; et d'ailleurs, faisant toujours le rôle d'agent provocateur, il ne craignait réellement les mauvais offices de personne auprès du maître qui l'employait.

«Pardieu ! mon cher baron, s'écria La Mettrie, vous auriez bien dû suivre le roi pour venir nous raconter ensuite son aventure. Nous l'aurions fait damner à son retour en lui disant comme quoi, sans quitter la table, nous avions vu ses faits et gestes.

—Encore mieux ! dit Poelnitz en riant. Nous lui aurions dit cela demain seulement, et nous aurions mis la divination sur le compte du sorcier.

—Quel sorcier ? demanda Voltaire.

—Le fameux comte de Saint-Germain qui est ici depuis ce matin.

—En vérité ? Je suis fort curieux de savoir si c'est un charlatan ou un fou.

—Et voilà le difficile, dit la Mettrie. Il cache si bien son jeu, que personne ne peut se prononcer à cet égard.

—Et ce n'est pas si fou, cela ! dit Algarotti.

—Parlez-moi de Frédéric, dit La Mettrie ; je veux piquer sa curiosité par quelque bonne histoire, afin qu'il nous régale un de ces jours à souper du Saint-Germain et de ses aventures d'avant le déluge. Cela m'amusera. Voyons ! où peut être notre cher monarque à cette heure ? Baron, vous le savez ! vous êtes trop curieux pour ne pas l'avoir suivi, ou trop malin pour ne l'avoir pas deviné.

—Voulez-vous que je vous le dise ? dit Poelnitz.

—J'espère, Monsieur, dit Quintus en devenant tout violet d'indignation, que vous n'allez pas répondre aux étranges questions de M. La Mettrie. Si Sa Majesté...

—Oh ! mon cher, dit La Mettrie, il n'y a pas de Majesté ici, de dix heures du soir à deux heures du matin. Frédéric l'a posé en statut une fois pour toutes, et je ne connais que la loi : «Il n y a pas de roi quand on soupe.» Vous ne voyez donc pas que ce pauvre roi s'ennuie, et vous ne voulez pas l'aider, mauvais serviteur et mauvais ami que vous êtes, à oublier pendant les douces heures de la nuit le fardeau de sa grandeur ? Allons, Poelnitz, cher baron, parlez ; où est le roi à cette heure ?

«Je ne veux pas le savoir ! dit Quintus en se levant et en quittant la table.

—A votre aise, dit Poelnitz. Que ceux qui ne veulent pas m'entendre se bouchent les oreilles.

—J'ouvre les miennes, dit La Mettrie.

—Ma foi, et moi aussi, dit Algarotti en riant.

Messieurs, dit Poelnitz, Sa Majesté est chez la signora Porporina.

—Vous nous la baillez belle ! s'écria La Mettrie.»

Et il ajouta une phrase en latin, que je ne puis traduire parce que je ne sais pas le latin.

Quintus Icilius devint pale et sortit. Algarotti récita un sonnet italien que je ne comprends pas beaucoup non plus ; et Voltaire improvisa quatre vers pour comparer Frédéric à Jules-César ; après quoi, ces trois érudits se regardèrent en souriant ; et Poelnitz reprit d'un air sérieux :

«Je vous donne ma parole d'honneur que le roi est chez la Porporina.

—Ne pourriez-vous pas donner quelque autre chose ? dit d'Argens, à qui tout cela déplaisait au fond, parce qu'il n'était pas homme à trahir les autres pour augmenter son crédit.»

«Poelnitz répondit sans se troubler :

«Mille diables, monsieur le marquis, quand le roi nous dit que vous êtes chez mademoiselle Cochois, cela ne nous scandalise point. Pourquoi vous scandalisez-vous de ce qu'il est chez mademoiselle Porporina ?

—Cela devrait vous édifier, au contraire, dit Algarotti ; et si cela est vrai, je l'irai dire à Rome.

—Et Sa Sainteté, qui est un peu gausseuse, ajouta Voltaire, dira de fort jolies choses là-dessus.

—Sur quoi Sa Sainteté gaussera-t-elle ? demanda le roi en paraissant brusquement sur le seuil de la salle à manger.

—Sur les amours de Frédéric le Grand avec la Porporina de Venise, répondit effrontément La Mettrie.»

Le roi pâlit, et lança un regard terrible sur ses convives, qui tous pâlirent plus ou moins, excepté La Mettrie.

«Que voulez-vous, dit celui-ci tranquillement ; M. de Saint-Germain avait prédit, ce soir, à l'Opéra, qu'à l'heure où Saturne passerait entre Régulus et la Vierge. Sa Majesté suivie d'un page...

—Décidément, qu'est-ce que ce comte de Saint-Germain ?» dit le roi en s'asseyant avec la plus grande tranquillité, et en tendant son verre à La Mettrie, pour qu'il le lui remplit de champagne.

On parla du comte de Saint-Germain ; et l'orage fut ainsi détourné sans explosion. Au premier choc, l'impertinence de Poelnitz, qui l'avait trahi, et l'audace de La Mettrie, qui osait le lui dire, avaient transporté le roi de colère ; mais, pendant le temps que La Mettrie disait trois paroles, Frédéric s'était rappelé qu'il avait recommandé à Poelnitz de bavarder sur certain chapitre, et de faire bavarder les autres, à la première occasion. Il était donc rentré en lui-même avec cette facilité et cette liberté d'esprit qu'il possédait au plus haut degré, et il ne fut pas plus question de sa promenade nocturne que si elle n'eut été remarquée de personne. La Mettrie eût bien osé revenir à la charge s'il y eût songé ; mais la légèreté de son esprit suivit la nouvelle route que Frédéric lui ouvrait ; et c'est ainsi que Frédéric dominait souvent La Mettrie lui-même. Il le traitait comme un enfant que l'on voit prêt à briser une glace ou à sauter par une fenêtre, et à qui l'on montre un jouet pour le distraire et le détourner de sa fantaisie. Chacun fit son commentaire sur le fameux comte de Saint-Germain ; chacun raconta son anecdote. Poelnitz prétendit l'avoir vu en France, il y avait vingt ans. Et je l'ai revu ce matin, ajouta-t-il, aussi peu vieilli que si je l'avais quitté d'hier. Je me souviens qu'un soir, en France, entendant parler de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il s'écria, de la façon la plus plaisante et avec un sérieux incroyable : «Je lui avais bien dit qu'il finirait par se faire un mauvais parti chez ces méchants Juifs.

Je lui ai même prédit à peu près tout ce qui lui est arrivé ; mais il ne m'écoutait pas : son zèle lui faisait mépriser tous les dangers. Aussi sa fin tragique m'a fait une peine dont je ne me consolerai jamais, et je n'y puis songer sans répandre des larmes.» En disant cela, ce diable de comte pleurait tout de bon ; et peu s'en fallait qu'il ne nous fit pleurer aussi.

«Vous êtes un si bon chrétien, dit le roi, que cela ne m'étonne point de vous.»

Poelnitz avait changé trois ou quatre fois de religion, du matin au soir, pour postuler des bénéfices et des places dont le roi l'avait leurré par forme de plaisanterie.

«Votre anecdote traîne partout, dit d'Argens au baron, et ce n'est qu'une facétie. J'en ai entendu de meilleures ; et ce qui rend, à mes yeux, ce comte de Saint-Germain un personnage intéressant et remarquable, c'est la quantité d'appréciations tout à fait neuves et ingénieuses au moyen desquelles il explique des événements restés à l'état de problèmes fort obscurs dans l'histoire. Sur quelque sujet et sur quelque époque qu'on l'interroge, on est surpris, dit-on, de le voir connaître ou de lui entendre inventer une foule de choses vraisemblables, intéressantes, et propres à jeter un nouveau jour sur les faits les plus mystérieux.

—S'il dit des choses vraisemblables, observa Algarotti, il faut que ce soit un homme prodigieusement érudit et doué d'une mémoire extraordinaire.

—Mieux que cela ! dit le roi. L'érudition ne suffit pas pour expliquer l'histoire. Il faut que cet homme ait une puissante intelligence et une profonde connaissance du cœur humain. Reste à savoir si cette belle organisation a été faussée par le travers de vouloir jouer un rôle bizarre, en s'attribuant une existence éternelle et la mémoire des événements antérieures à sa vie humaine ; ou si, à la suite de longues études et de profondes méditations, le cerveau s'est dérangé, et s'est laissé frapper de monomanie.

—Je puis au moins, dit Poelnitz, garantir à Votre Majesté la bonne foi et la modestie de notre homme. On ne le fait pas parler aisément des choses merveilleuses dont il croit avoir été témoin. Il sait qu'on l'a traité de rêveur et de charlatan, et il en paraît fort affecté ; car maintenant il refuse de s'expliquer sur sa puissance surnaturelle.

—Eh bien, Sire, est-ce que vous ne mourez pas d'envie de le voir et de l'entendre ? dit La Mettrie. Moi j'en grille.

—Comment pouvez-vous être curieux de cela ? reprit le roi. Le spectacle de la folie n'est rien moins que gai.

—Si c'est de la folie, d'accord ; mais si ce n'en est pas ?

—Entendez-vous, Messieurs, reprit Frédéric ; voici l'incrédule, l'athée par excellence, qui se prend au merveilleux, et qui croit déjà à l'existence éternelle de M. de Saint-Germain ! Au reste, cela ne doit pas étonner, quand on sait que La Mettrie a peur de la mort, du tonnerre et des revenants.

—Des revenants, je confesse que c'est une faiblesse, dit La Mettrie ; mais du tonnerre et de tout ce qui peut donner la mort, je soutiens que c'est raison et sagesse. De quoi diable aura-t-on peur, je vous le demande, si ce n'est de ce qui porte atteinte à la sécurité de l'existence ?

—Vive Panurge, dit Voltaire.

—J'en reviens à mon Saint-Germain, reprit La Mettrie ; messire Pantagruel devrait l'inviter à souper demain avec nous.

—Je m'en garderai bien, dit le roi ; vous êtes assez fou comme cela, mon pauvre ami, et il suffirait qu'il eût mis le pied dans ma maison pour que les imaginations superstitieuses, qui abondent autour de nous, rêvassent à l'instant cent contes ridicules qui auraient bientôt fait le tour de l'Europe. Oh ! la raison, mon cher Voltaire, que son règne nous arrive ! voilà la prière qu'il faut faire chaque soir et chaque matin.

—La raison, la raison ! dit La Mettrie, je la trouve séante et bénévole quand elle me sert à excuser et à légitimer mes passions, mes vices... ou mes appétits... donnez-leur le nom que vous voudrez ! mais quand elle m'ennuie, je demande à être libre de la mettre à la porte. Que diable ! je ne veux pas d'une raison qui me force à faire le brave quand j'ai peur, le stoïque quand je souffre, le résigné quand je suis en colère... Foin d'une pareille raison ! ce n'est pas la mienne, c'est un monstre, une chimère de l'invention de ces vieux radoteurs de l'antiquité que vous admirez tous, je ne sais pas pourquoi. Que son règne n'arrive pas ! je n'aime pas les pouvoirs absolus d'aucun genre, et si l'on voulait me forcer à ne pas croire en Dieu, ce que je fais de bonne grâce et de tout mon cœur, je crois que, par esprit de contradiction, j'irais tout de suite à confesse.

—Oh ! vous êtes capable de tout, on le sait bien, dit d'Argens, même de croire à la pierre philosophale du comte de Saint-Germain.

—Et pourquoi non ? ce serait si agréable et j'en aurais tant besoin !

—Ah ! pour celle-là, s'écria Poelnitz en secouant ses poches vides et muettes, et en regardant le roi d'un air expressif, que son règne arrive au plus tôt ! c'est la prière que tous les matins et tous les soirs...

—Oui da ! interrompit Frédéric, qui faisait toujours la sourde oreille à cette sorte d'insinuation ; ce monsieur Saint-Germain donne aussi dans le secret de faire de l'or ? Vous ne me disiez pas cela !

—Or donc, permettez-moi de l'inviter à souper demain de votre part, dit La Mettrie ; car m'est d'avis qu'un peu de son secret ne vous ferait pas de peine non plus, sire Gargantua ! Vous avez de grands besoins et un estomac gigantesque, comme roi et comme réformateur.

—Tais-toi, Panurge, répondit Frédéric. Ton Saint-Germain est jugé maintenant.

C'est un imposteur et un impudent que je vais faire surveiller d'importance, car nous savons qu'avec ce beau secret-là on emporte plus d'argent d'un pays qu'on n'y en laisse. Eh ! Messieurs, ne vous souvient-il déjà plus du grand nécromant Cagliostro, que j'ai fait chasser de Berlin, à bon escient, il n'y a pas plus de six mois ?

—Et qui m'a emporté cent écus, dit La Mettrie ; que le diable les lui reprenne !

—Et qui les aurait emportés à Poelnitz, s'il les avait eus, dit d'Argens.

—Vous l'avez fait chasser, dit La Mettrie à Frédéric, et il vous a joué un bon tour, pas moins !

—Lequel ?

—Ah ! vous ne le savez pas ! Eh bien, je vais vous régaler d'une histoire.

—Le premier mérite d'une histoire est d'être courte, observa le roi.

—La mienne n'a que deux mots. Le jour où Votre Majesté pantagruélique ordonna au Sublime Cagliostro de remballer ses alambics, ses spectres et ses démons, il est de notoriété publique qu'il sortit en personne dans sa voiture, à midi sonnant, par toutes les portes de Berlin à la fois. Oh ! cela est attesté par plus de vingt mille personnes. Les gardiens de toutes les portes l'ont vu, avec le même chapeau, la même perruque, la même voiture, le même bagage, le même attelage ; et jamais vous ne leur ôterez de l'esprit qu'il y a eu, ce jour-là, cinq ou six Cagliostro sur pied.»

Tout le monde trouva l'histoire plaisante. Frédéric seul n'en rit pas. Il prenait au sérieux les progrès de sa chère raison, et la superstition, qui donnait tant d'esprit et de gaîté à Voltaire, ne lui causait qu'indignation et dépit.

«Voilà le peuple, s'écria-t-il en haussant les épaules ; ah ! Voltaire, voilà le peuple ! et cela dans le temps que vous vivez, et que vous secouez sur le monde la vive lumière de votre flambeau ! On vous a banni, persécuté, combattu de toutes manières, et Cagliostro n'a qu'à se montrer pour fasciner des populations ! Peu s'en faut qu'on ne le porte en triomphe !

—Savez-vous bien, dit La Mettrie que vos plus grandes dames croient à Cagliostro tout autant que les bonnes femmes des carrefours ? apprenez que c'est d'une des plus belles de votre cour que je tiens cette aventure.

—Je parie que c'est de madame de Kleist ! dit le roi.

—C'est toi qui l'as nommée ! répondit La Mettrie en déclamant.

—Le voilà qui tutoie le roi, à présent ! grommela Quintus Icilius, qui était rentré depuis quelques instants.

—Cette bonne de Kleist est folle, reprit Frédéric ; c'est la plus intrépide visionnaire, la plus engouée d'horoscopes et de sortilèges... Elle a besoin d'une leçon, qu'elle prenne garde à elle ! Elle renverse la cervelle de toutes nos dames, et on dit même qu'elle a rendu fou monsieur son mari, qui sacrifiait des boucs noirs à Satan pour découvrir les trésors enfouis dans nos sables du Brandebourg.

—Mais tout cela est du meilleur ton chez vous, père Pantagruel, dit La Mettrie. Je ne sais pas pourquoi vous voulez que les femmes se soumettent à votre rechigneuse déesse Raison. Les femmes sont au monde pour s'amuser et pour nous amuser. Pardieu ! le jour où elles ne seront plus folles, nous serons bien sots ! Madame de Kleist est charmante avec toutes ses histoires de sorciers ; elle en régale Soror Amalia...

—Que veut-il dire avec sa soror Amalia ? dit le roi étonné.

—Eh ! votre noble et charmante sœur, l'abbesse de Quedlimburg, qui donne dans la magie de tout son cœur, comme chacun sait...

—Tais-toi, Panurge ! répéta le roi d'une voix de tonnerre, et en frappant de sa tabatière sur la table.»

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE III.

III.

Il y eut un moment de silence pendant lequel minuit sonna lentement [L'Opéra commençait et finissait plus tôt que de nos jours. Frédéric commençait à souper à dix heures.]. Ordinairement Voltaire avait l'art de renouer la conversation quand un nuage passait sur le front de son cher Trajan, et d'effacer la mauvaise impression qui rejaillissait sur les autres convives. Mais ce soir là, Voltaire, triste et souffrant, ressentait les sourdes atteintes de ce spleen prussien, qui s'emparait bien vite de tous les heureux mortels appelés à contempler Frédéric dans sa gloire. C'était précisément le matin que La Mettrie lui avait répété ce fatal mot de Frédéric, qui fit succéder à une feinte amitié une aversion très-réelle entre ces deux grands hommes [Je le garde encore parce que j'ai besoin de lui. Dans un an je n'en aurai plus que faire, et je m'en débarrasserai. Je presse l'orange, et après je jetterai l'écorce.» On sait que ce mot fut une plaie vive pour l'orgueil de Voltaire.

Frédéric fut donc forcé de s'exécuter et de reprendre tout seul sa philosophique sérénité.]. Tant il y a qu'il ne dit mot. «Ma foi, pensait-il, qu'il jette l'écorce de La Mettrie quand bon lui semblera ; qu'il ait de l'humeur ; qu'il souffre, et que le souper finisse. J'ai la colique, et tous ces compliments ne m'empêcheront pas de le sentir.»

«Puisque nous sommes sur le chapitre de Cagliostro, dit-il, et que l'heure des histoires de revenants vient de sonner, je vais vous raconter la mienne, et vous jugerez ce qu'il faut croire de la science des sorciers. Mon histoire est très-véritable, et je la tiens de la personne même à qui elle est arrivée l'été dernier. C'est l'incident survenu ce soir au théâtre qui me la remet en mémoire, et peut-être cet incident est-il lié à ce que vous allez entendre.

—L'histoire sera-t-elle un peu effrayante ? demanda La Mettrie.

—Peut-être ! répondit le roi.

—En ce cas, reprit-il, je vais fermer la porte qui est derrière moi. Je ne peux pas souffrir une porte ouverte quand on parle de revenants et de prodiges.»

La Mettrie ferma la porte, et le roi parla ainsi :

«Cagliostro, vous le savez, avait l'art de montrer aux gens crédules des tableaux, ou plutôt des miroirs magiques, sur lesquels il faisait apparaître des personnes absentes. Il prétendait les surprendre dans le moment même, et révéler ainsi les occupations et les actions les plus secrètes de leur vie. Les femmes jalouses allaient apprendre chez lui les infidélités de leurs maris ou de leurs amants ; il y a même des amants et des maris qui ont eu chez lui d'étranges révélations sur la conduite de certaines dames, et le miroir magique a trahi, dit-on, des mystères d'iniquité. Quoi qu'il en soit, les chanteurs italiens de l'Opéra se réunirent un soir et lui offrirent un joli souper accompagné de bonne musique, à condition qu'il leur ferait quelques tours de son métier.

Il accepta l'échange et donna jour à Porporino, à Conciolini, à mesdemoiselles Astrua et Porporina, pour leur montrer chez lui l'enfer ou le paradis à volonté. La famille Barberini fut même de la partie. Mademoiselle Jeanne Barberini demanda à voir le feu doge de Venise ; et comme M. Cagliostro ressuscite très-proprement les morts, elle le vit, elle en eut grand'peur, et sortit toute bouleversée du cabinet noir où le sorcier l'avait mise en tête-à-tête avec le revenant. Je soupçonne fort la Barberini, qui est un peu gausseuse, comme dit Voltaire, d'avoir joué l'épouvante pour se moquer de nos histrions italiens qui, par état, ne sont pas braves, et qui refusèrent net de se soumettre à la même épreuve. Mademoiselle Porporina, avec cet air tranquille que vous lui connaissez, dit à M. Cagliostro qu'elle croirait à sa science s'il lui montrait une personne à laquelle elle pensait dans ce moment-là, et qu'elle n'avait pas besoin de lui nommer, puisqu'il était sorcier et devait lire dans son âme comme dans un livre. «Ce que vous me demandez est grave, répondit Cagliostro, et pourtant je crois pouvoir vous satisfaire, si vous me jurez, sur tout ce qu'il y a de plus solennel et de plus terrible, de ne pas adresser la parole à la personne que je vous montrerai, et de ne pas faire le moindre mouvement, le moindre geste, le moindre bruit pendant l'apparition.» La Porporina s'y engagea par serment, et entra dans le cabinet noir avec beaucoup de résolution. Il n'est pas inutile de vous rappeler, messieurs, que cette jeune personne est un des esprits les plus fermes et les plus droits qui se puissent rencontrer ; elle est instruite, raisonne bien sur toutes choses, et j'ai des motifs de croire qu'elle n'est accessible à aucune idée fausse ou étroite. Elle resta donc dans la chambre aux apparitions pendant assez longtemps pour étonner et inquiéter ses camarades. Tout se passa pourtant dans le plus grand silence. Lorsqu'elle en sortit, elle était fort pâle, et des larmes coulaient, dit-on, de ses yeux. Mais elle dit aussitôt à ses camarades : «Mes amis, si M. Cagliostro est sorcier, c'est un sorcier menteur, ne croyez rien de ce qu'il vous montrera.» Elle ne voulut pas s'expliquer davantage. Mais Conciolini m'ayant raconté, quelques jours après, à un de mes concerts, cette merveilleuse soirée, je me promis d'interroger la Porporina, ce que je ne manquai pas de faire la première fois qu'elle vint chanter à Sans-Souci. J'eus quelque peine à la faire parler. Voici enfin ce qu'elle me raconta :

«Sans aucun doute, M. Cagliostro possède des moyens extraordinaires pour produire des apparitions tellement semblables à la réalité, qu'il est impossible aux esprits les plus calmes de n'en être pas ému. Pourtant il n'est pas sorcier, et sa prétention de lire dans ma pensée n'était fondée que sur la connaissance qu'il avait, à coup sûr, de quelques particularités de ma vie ; mais c'est une connaissance incomplète, et je ne vous conseillerais pas, Sire (c'est toujours la Porporina qui parle, observa le roi), de le prendre pour votre ministre de la police, car il ferait de graves bévues. Ainsi, lorsque je lui demandai de me montrer la personne absente que je désirais voir, je pensais à maître Porpora, mon maître de musique, qui est maintenant à Vienne ; et, au lieu de lui, je vis apparaître dans la chambre magique un ami bien cher que j'ai perdu cette année.

—Peste ! dit d'Argens, cela est beaucoup plus sorcier que d'en faire voir un vivant !

—Attendez, messieurs. Cagliostro, mal informé, ne se doutait pas que la personne qu'il montrait fût morte ; car, lorsque le fantôme eut disparu, il demanda à mademoiselle Porporina si elle était satisfaite de ce qu'elle venait d'apprendre. «D'abord, monsieur, répondit-elle, je désirerais le comprendre. Veuillez me l'expliquer.—Cela dépasse mon pouvoir, répondit-il ; qu'il vous suffise de savoir que votre ami est tranquille et qu'il s'occupe utilement.» Sur quoi la signora reprit : «Hélas ! monsieur, vous m'avez fait bien du mal sans le savoir : vous m'avez montré une personne que je ne songeais point à revoir jamais, et vous me la donnez maintenant pour vivante, tandis que je lui ai fermé les yeux il y a six mois.» Voilà, messieurs, continua Frédéric, comment ces sorciers se trompent en voulant tromper les autres, et comment leurs trames sont déjouées par un ressort qui manque à leur police secrète. Ils pénètrent jusqu'à un certain point les mystères des familles et celui des affections intimes. Comme toutes les histoires de ce monde se ressemblent plus ou moins, et qu'en général les gens enclins au merveilleux n'y regardent pas de si près, ils tombent juste vingt fois sur trente ; mais dix fois sur trente ils donnent à côté, et on n'y fait pas attention, tandis qu'on fait grand bruit des épreuves qui ont réussi. C'est absolument comme dans les horoscopes, où l'on vous prédit une série banale d'événements qui doivent nécessairement arriver à tout le monde, tels que voyages, maladies, perte d'un ami ou d'un parent, héritage, rencontre, lettre intéressante, et autres lieux communs de la vie humaine. Voyez un peu cependant à quelles catastrophes et à quels chagrins domestiques les fausses révélations d'un Cagliostro exposent des esprits faibles et passionnés ! Qu'un mari se fie à cela et tue sa femme innocente ; qu'une mère devienne folle de douleur en croyant voir expirer son fils absent, et mille autres désastres qu'a occasionnés la prétendue science divinatoire des magiciens ! Tout cela est infâme, et convenez que j'ai eu raison d'éloigner de mes États ce Cagliostro qui devine si juste, et qui donne de si bonnes nouvelles des gens morts et enterrés.

—Tout cela est bel et bon, dit La Mettrie, mais ne m'explique pas comment la Porporina de votre Majesté a vu debout cet homme mort. Car enfin, si elle est douée de fermeté et de raison, comme Votre Majesté l'affirme, cela prouve contre l'argument de Votre Majesté. Le sorcier s'est trompé, il est vrai, en tirant de son magasin un mort pour un vivant qu'on lui demandait ; mais il n'en est que plus certain qu'il dispose de la mort et de la vie ; et, en cela, il en sait plus long que Votre Majesté, laquelle, n'en déplaise à Votre Majesté, a fait tuer beaucoup d'hommes à la guerre, et n'en a jamais pu ressusciter un seul.

—Ainsi nous croirons au diable, mon cher sujet, dit le roi, riant des regards comiques que lançait La Mettrie à Quintus Icilius, chaque fois qu'il prononçait avec emphase le titre de Majesté.

—Pourquoi ne croirions-nous pas à ce pauvre compère Satan, qui est si calomnié et qui a tant d'esprit ? repartit La Mettrie.

—Au feu le manichéen ! dit Voltaire en approchant une bougie de la perruque du jeune médecin.

—Enfin, sublime Fritz, reprit celui-ci, je vous ai posé un argument embarrassant : ou la charmante Porporina est folle et crédule, et elle a vu son mort ; ou elle est philosophe, et n'a rien vu du tout. Cependant elle a eu peur, elle en convient ?

—Elle n'a pas eu peur, dit le roi, elle a eu du chagrin, comme on en éprouverait à la vue d'un portrait qui vous rappellerait exactement une personne aimée qu'on sait trop que l'on ne reverra plus. Mais s'il faut que je vous dise tout, je pense un peu qu'elle a eu peur après coup, et que sa force morale n'est pas sortie de cette épreuve aussi saine qu'elle y est entrée. Depuis ce temps, elle a été sujette à des accès de mélancolie noire, qui sont toujours une preuve de faiblesse ou de désordre dans nos facultés. Je suis sûr qu'elle a l'esprit frappé, bien qu'elle le nie. On ne joue pas impunément avec le mensonge.

L'espèce d'attaque qu'elle a eue ce soir est, selon moi, une conséquence de tout cela ; et je parierais qu'il y a dans sa cervelle troublée quelque frayeur de la puissance magique attribuée à M. de Saint-Germain. On m'a dit que depuis qu'elle est rentrée chez elle, elle n'a fait que pleurer.

—Ah ! cela, vous me permettrez de n'en rien croire, chère Majesté, dit La Mettrie. Vous avez été la voir, donc elle ne pleure plus.

—Vous êtes bien curieux, Panurge, de savoir le but de ma visite ? Et vous aussi, d'Argens, qui ne dites rien, et qui avez l'air de n'en pas penser davantage ? Et vous aussi, peut-être, cher Voltaire, qui ne dites mot non plus, et qui n'en pensez pas moins, certainement ?

—Comment ne serait-on pas curieux de tout ce que Frédéric le Grand juge à propos de faire ? répondit Voltaire, qui fit un effort de complaisance en voyant le roi en train de parler ; peut-être que certains hommes n'ont le droit de rien cacher, lorsque la moindre de leurs paroles est un précepte, et la moindre de leurs actions un exemple.

—Mon cher ami, vous voulez me donner de l'orgueil. Qui n'en aurait d'être loué par Voltaire ? Cela n'empêche pas que vous ne vous soyez pas moqué de moi pendant un quart d'heure que j'ai été absent, Eh bien ! pendant ce quart d'heure, pourtant, vous ne pouvez supposer que j'aie eu le temps d'aller jusqu'auprès de l'Opéra, où demeure la Porporina, de lui réciter un long madrigal, et d'en revenir à pied, car j'étais à pied.

—Bah ! sire, l'Opéra est bien près d'ici, dit Voltaire, et il ne vous faut pas plus de temps que cela pour gagner une bataille.

—Vous vous trompez, il faut beaucoup plus de temps, répliqua le roi assez froidement ; demandez à Quintus Icilius. Quant au marquis, qui connaît si bien la vertu des femmes de théâtre, il vous dira qu'il faut plus d'un quart d'heure pour les conquérir.

—Eh ! eh ! sire, cela dépend.

—Oui, cela dépend : mais j'espère pour vous que mademoiselle Cochois vous a donné plus de peine. Tant il y a, messieurs, que je n'ai pas vu mademoiselle Porporina cette nuit et que j'ai été seulement parler à sa servante, et m'informer de ses nouvelles.

—Vous, sire ? s'écria La Mettrie.

—J'ai voulu lui porter moi-même un flacon dont je me suis souvenu tout à coup d'avoir éprouvé de très bons effets, quand j'étais sujet à des spasmes d'estomac qui me faisaient quelquefois perdre connaissance.

Eh bien, vous ne dites mot ? Vous voilà tous ébahis ? Vous avez envie de donner des louanges à ma bonté paternelle et royale, et vous n'osez pas, parce qu'au fond du cœur, vous me trouvez parfaitement ridicule.

—Ma foi, sire, si vous êtes amoureux comme un simple mortel, je ne le trouve pas mauvais, dit La Mettrie, et je ne vois pas là matière ni à éloge ni à raillerie ?

—Eh bien, mon bon Panurge, je ne suis pas amoureux du tout, puisqu'il faut parler net. Je suis un simple mortel, il est vrai ; mais je n'ai pas l'honneur d'être roi de France, et les mœurs galantes qui conviennent à un grand monarque comme Louis XV iraient fort mal à un petit marquis de Brandebourg tel que moi. J'ai d'autres chats à fouetter pour faire marcher ma pauvre boutique, et je n'ai pas le loisir de m'endormir dans les bosquets de Cythère.

—En ce cas, je ne comprends rien à votre sollicitude pour cette petite chanteuse de l'Opéra, dit La Mettrie ; et, à moins que ce ne soit par suite d'une rage musicale, je donne ma langue aux chats.

—Cela étant, sachez, mes amis, que je ne suis ni amant ni amoureux de la Porporina, mais que je lui suis très-attaché, parce que, dans une circonstance trop longue à vous dire maintenant, elle m'a sauvé la vie sans me connaître. L'aventure est bizarre, et je vous la raconterai une autre fois. Ce soir il est trop tard, et M. de Voltaire s'endort. Qu'il vous suffise de savoir que si je suis ici, et non dans l'enfer, où la dévotion voulait m'envoyer, je le dois à cette fille. Vous comprenez maintenant que, la sachant dangereusement indisposée, je puisse aller voir si elle n'est pas morte, et lui porter un flacon de Stahl, sans, pour cela, avoir envie de passer à vos yeux pour un Richelieu ou pour un Lauzun. Allons, messieurs, je vous donne le bonsoir. Il y a dix-huit heures que je n'ai quitté mes bottes, et il me faudra les reprendre dans six. Je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde, comme au bas d'une lettre.»

Au moment où minuit avait sonné à la grande horloge du palais, la jeune et mondaine abbesse de Quedlimburg venait de se mettre dans son lit de satin rose, lorsque sa première femme de chambre, en lui plaçant ses mules sur son tapis d'hermine, tressaillit et laissa échapper un cri. On venait de frapper à la porte de la chambre à coucher de la princesse.

«Eh bien, es-tu folle ? dit la belle Amélie, en entr'ouvrant son rideau : qu'as-tu à sauter et à soupirer de la sorte ?

—Est-ce que Votre Altesse royale n'a pas entendu frapper ?

—On a frappé ? En ce cas, va voir ce que c'est.

—Ah ! madame ! quelle personne vivante oserait frapper à la porte de Votre Altesse, quand on sait qu'elle est couchée ?

—Aucune personne vivante n'oserait, dis-tu ? En ce cas c'est une personne morte. Va lui ouvrir en attendant. Tiens, on frappe encore ; va donc, tu m'impatientes.» La femme de chambre, plus morte que vive, se traîna vers la porte, et demanda qui est là ? d'une voix tremblante.

«C'est moi, madame de Kleist, répondit une voix bien connue ; si la princesse ne dort pas encore, dites-lui que j'ai quelque chose d'important à lui dire.

—Eh vite ! eh vite ! fais-la entrer, cria la princesse, et laisse-nous.»

Dès que l'abbesse et sa favorite furent seules, cette dernière s'assit sur le pied du lit de sa maîtresse, et parla ainsi :

«Votre Altesse royale ne s'était pas trompée. Le roi est amoureux fou de la Porporina, et il n'est pas encore son amant, ce qui donne certainement à cette fille un crédit illimité, pour le moment, sur son esprit.

—Et comment sais-tu cela depuis une heure ?

—Parce qu'en me déshabillant pour me mettre au lit, j'ai fait babiller ma femme de chambre, laquelle m'a appris qu'elle avait une sœur au service de cette Porporina. Là-dessus je la questionne, je lui tire les vers du nez, et, de fil en aiguille, j'apprends que madite soubrette sort à l'instant même de chez sa sœur, et qu'à l'instant même le roi sortait de chez la Porporina.

—Es-tu bien sûr de cela ?

—Ma fille de chambre venait de voir le roi comme je vous vois. Il lui avait parlé à elle-même, la prenant pour sa sœur, laquelle était occupée, dans une autre pièce, à soigner sa maîtresse malade, ou feignant de l'être. Le roi s'est informé de la santé de la Porporina avec une sollicitude extraordinaire ; il a frappé du pied d'un air tout à fait chagrin, en apprenant qu'elle ne cessait de pleurer ; il n'a pas demandé à la voir, dans la crainte de la gêner a-t-il dit ; il a remis pour elle un flacon très-précieux ; enfin il s'est retiré, en recommandant bien qu'on dît à la malade, le lendemain, qu'il était venu la voir à onze heures du soir.

—Voilà une aventure, j'espère ! s'écria la princesse, et je n'ose en croire mes oreilles. Ta soubrette connaît-elle bien les traits du roi ?

—Qui ne connaît la figure d'un roi toujours à cheval ? D'ailleurs, un page avait été envoyé en éclaireur cinq minutes à l'avance pour voir s'il n'y avait personne chez la belle. Pendant ce temps, le roi, enveloppé et emmitouflé, attendait en bas dans la rue, en grand incognito, selon sa coutume.

—Ainsi, du mystère, de la sollicitude, et surtout du respect : c'est de l'amour, ou je ne m'y connais pas, de Kleist. Et tu es venue, malgré le froid et la nuit, m'apprendre cela bien vite ! Ah ! ma pauvre enfant, que tu es bonne !

—Dites aussi malgré les revenants. Savez-vous qu'il y a une panique nouvelle dans le château depuis quelques nuits, et que mon chasseur tremblait comme un grand imbécile en traversant les corridors pour m'accompagner ?

—Qu'est-ce que c'est ? encore la femme blanche ?

—Oui, la Balayeuse.

—Cette fois, ce n'est pas nous qui faisons ce jeu-là, ma pauvre de Kleist ! Nos fantômes sont bien loin, et fasse le ciel que ces revenants-là puissent revenir !

—Je pensais d'abord que c'était le roi qui s'amusait à revenir, puisque maintenant il a des motifs pour écarter les valets curieux de dessus son passage. Mais, ce qui m'a fort étonné, c'est que le sabbat ne se passe pas autour de ses appartements, ni sur sa route pour aller chez la Porporina. C'est autour de Votre Altesse que les esprits se promènent, et j'avoue que maintenant que je n'y suis plus pour rien, cela m'effraie un peu.

—Que dis-tu là, enfant ? Comment pourrais-tu croire aux spectres, toi qui les connais si bien ?

—Et voilà le hic ! on dit que quand on les imite, cela les fâche, et qu'ils se mettent à vos trousses tout de bon pour vous punir.

—En ce cas, ils s'y prendraient un peu tard avec nous ; car depuis plus d'un an, ils nous laissent en repos. Allons, ne t'occupe pas de ces balivernes. Nous savons bien ce qu'il faut croire de ces âmes en peine. Certainement c'est quelque page ou quelque bas officier qui vient la nuit demander des prières à la plus jolie de mes femmes de chambre. Aussi la vieille, à qui on ne demande rien du tout, a-t-elle une frayeur épouvantable. J'ai vu le moment où elle ne voudrait pas t'ouvrir. Mais de quoi parlons-nous là ? De Kleist, nous tenons le secret du roi, il faut en profiter. Comment allons-nous nous y prendre ?

—Il faut accaparer cette Porporina, et nous dépêcher avant que sa faveur la rende vaine et méfiante.

—Sans doute, il ne faut épargner ni présents, ni promesses, ni cajoleries. Tu iras dès demain chez elle ; tu lui demanderas de ma part... de la musique, des autographes du Porpora ; elle doit avoir beaucoup de choses inédites des maîtres italiens. Tu lui promettras en retour des manuscrits de Sébastien Bach. J'en ai plusieurs. Nous commencerons par des échanges. Et puis, je lui demanderai de venir m'enseigner les mouvements et dès que je la tiendrai chez moi, je me charge de la séduire et de la dominer.

—J'irai demain matin, Madame.

—Bonsoir, de Kleist. Tiens, viens m'embrasser. Tu es ma seule amie, toi ; va te coucher, et si tu rencontres la Balayeuse dans les galeries, regarde bien si elle n'a pas des éperons sous sa robe.»

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE IV.

IV.

Le lendemain, la Porporina, en sortant fort accablée d'un pénible sommeil, trouva sur son lit deux objets que sa femme de chambre venait d'y déposer. D'abord, un flacon de cristal de roche avec un fermoir d'or sur lequel était gravée une F, surmontée d'une couronne royale, et ensuite un rouleau cacheté. La servante interrogée raconta comme quoi le roi était venu en personne, la veille au soir, apporter ce flacon ; et, en apprenant les circonstances d'une visite si respectueuse et si délicatement naïve, la Porporina fut attendrie. Homme étrange ! pensa-t-elle. Comment concilier tant du bonté dans la vie privée, avec tant de dureté et de despotisme dans la vie publique ? Elle tomba dans la rêverie, et peu à peu, oubliant le roi, et songeant à elle-même, elle se retraça confusément les événements de la veille et se remit à pleurer.

«Eh quoi ! Mademoiselle, lui dit la soubrette qui était une bonne créature passablement babillarde, vous allez encore sangloter comme hier soir en vous endormant ? Cela fendait le cœur, et le roi, qui vous écoutait à travers la porte, en a secoué la tête deux ou trois fois comme un homme qui a du chagrin. Pourtant, Mademoiselle, votre sort ferait envie à bien d'autres. Le roi ne fait pas la cour à tout le monde ; on dit même qu'il ne la fait à personne, et il est bien certain que le voilà amoureux de vous !

—Amoureux ! que dis-tu là, malheureuse ? s'écria la Porporina en tressaillant ; ne répète jamais une parole si inconvenante et si absurde. Le roi amoureux de moi, grand Dieu !

—Eh bien, Mademoiselle, quand cela serait ?

—Le ciel m'en préserve ! mais cela n'est pas et ne sera jamais. Qu'est-ce que ce rouleau, Catherine ?

—Un domestique l'a apporté de grand matin.

—Le domestique de qui ?

—Un domestique de louage, qui d'abord n'a pas voulu me dire de quelle part il venait, mais qui a fini par m'avouer qu'il était employé par les gens d'un certain comte de Saint-Germain, arrivé ici d'hier seulement.

—Et pourquoi avez-vous interrogé cet homme ?

—Pour savoir. Mademoiselle !

—C'est naïf ! laisse-moi.»

Dès que la Porporina fut seule, elle ouvrit le rouleau et y trouva un parchemin couvert de caractères bizarres et indéchiffrables. Elle avait entendu beaucoup parler du comte de Saint-Germain, mais elle ne le connaissait pas. Elle retourna le manuscrit dans tous les sens ; et n'y pouvant rien comprendre, ne concevant pas pourquoi ce personnage avec lequel elle n'avait jamais eu de relations, lui envoyait une énigme à deviner, elle en conclut, avec bien d'autres, qu'il était fou ; cependant en examinant cet envoi, elle lut sur un petit feuillet détaché : «La princesse Amélie de Prusse s'occupe beaucoup de la science divinatoire et des horoscopes. Remettez-lui ce parchemin, et vous pouvez être assurée de sa protection et de ses bontés.» Ces lignes n'étaient pas signées. L'écriture était inconnue, et le rouleau ne portait point d'adresse. Elle s'étonna que le comte de Saint-Germain, pour parvenir jusqu'à la princesse Amélie, se fût adressé à elle, qui ne l'avait jamais approchée ; et pensant que le domestique avait commis une erreur en lui apportant ce paquet, elle se prépara à le rouler et à le renvoyer. Mais en touchant la feuille de gros papier blanc qui enveloppait le tout, elle remarqua que sur le verso intérieur était de la musique gravée. Un souvenir se réveilla en elle. Chercher au coin du feuillet une marque convenue, la reconnaître pour avoir été tracée fortement au crayon par elle-même, dix-huit mois auparavant, constater que la feuille de musique se rapportait très-bien au morceau complet qu'elle avait donné comme signe de reconnaissance, tout cela fut l'affaire d'un instant ; et l'attendrissement qu'elle éprouva en recevant ce souvenir d'un ami absent et malheureux lui fît oublier ses propres chagrins. Restait à savoir ce qu'elle avait à faire du grimoire, et dans quelle intention on la chargeait de le remettre à la princesse de Prusse. Était-ce pour lui assurer, en effet, la faveur et la protection de cette dame ? La Porporina n'en avait ni souci, ni besoin ; était-ce pour établir entre la princesse et le prisonnier des rapports utiles au salut ou au soulagement de ce dernier ? La jeune fille hésita ; elle se rappela le proverbe : «Dans le doute, abstiens-toi.» Puis elle pensa qu'il y a de bons et mauvais proverbes, les uns à l'usage de l'égoïsme prudent, les autres à celui du dévouement courageux. Elle se leva en se disant :

«Dans le doute, agis, lorsque tu ne compromets que toi-même, et que tu peux espérer être utile à ton ami, à ton semblable.»

Elle achevait à peine sa toilette, qu'elle faisait un peu lentement, car elle était très-affaiblie et brisée par la crise de la veille, et tout en nouant ses beaux cheveux noirs, elle songeait au moyen de faire parvenir promptement et d'une manière sûre le grimoire à la princesse, lorsqu'un grand laquais galonné vint s'informer si elle était seule, et si elle pouvait recevoir une dame qui ne se nommait pas et qui désirait lui parler. La jeune cantatrice maudissait souvent cette sujétion où les artistes de ce temps-là vivaient à l'égard des grands ; elle fut tentée, pour renvoyer la dame importune, de faire répondre que messieurs les chanteurs du théâtre étaient chez elle ; mais elle pensa que si c'était un moyen d'effaroucher la pruderie de certaines dames, c'était le plus sûr pour attirer plus vite certaines autres. Elle se résigna donc à recevoir la visite, et madame de Kleist fut bientôt près d'elle.

La grande dame bien stylée avait résolu d'être charmante avec la cantatrice et de lui faire oublier toutes les distances du rang ; mais elle était gênée, parce que, d'une part, on lui avait dit que cette jeune fille était très-fière, et que de l'autre, étant fort curieuse pour son propre compte, madame de Kleist eût bien voulu la faire causer et pénétrer le fond de ses pensées. Quoiqu'elle fût bonne et inoffensive, cette belle dame avait donc, dans ce moment, quelque chose de faux et de forcé dans toute sa contenance qui n'échappa point à la Porporina. La curiosité est si voisine de la perfidie, qu'elle peut enlaidir les plus beaux visages.

La Porporina connaissait très-bien la figure de madame de Kleist, et son premier mouvement, en voyant chez elle la personne qui lui apparaissait tous les soirs d'opéra dans la loge de la princesse Amélie, fut de lui demander, sous prétexte de nécromancie, dont elle la savait très-friande, une entrevue avec sa maîtresse. Mais n'osant pas se fier à une personne qui avait la réputation d'être un peu extravagante et un peu intrigante par-dessus le marché, elle résolut de la voir venir, et se mit de son côté à l'examiner avec cette tranquille pénétration de la défensive, si supérieure aux attaques de l'inquiète curiosité.

Enfin la glace étant rompue, et la dame ayant présenté la supplique musicale de la princesse, la cantatrice, dissimulant un peu la satisfaction que lui causait cet heureux concours de circonstances, courut chercher plusieurs partitions inédites. Alors se sentant inspirée tout à coup :

«Ah ! madame, s'écria-t-elle, je mettrai avec joie tous mes petits trésors aux pieds de Son Altesse, et je serais bien heureuse, si elle me faisait la grâce de les recevoir de moi-même.

—En vérité, ma belle enfant, dit madame de Kleist, vous désirez de parler à Son Altesse royale ?

—Oui madame, répondit la Porporina ; je me jetterais à ses pieds et je lui demanderais une grâce, que, j'en suis certaine, elle ne me refuserait pas ; car elle est, dit-on, grande musicienne, et elle doit protéger les artistes. On dit aussi qu'elle est aussi bonne qu'elle est belle. J'ai donc l'espérance que si elle daignait m'entendre, elle m'aiderait à obtenir de Sa Majesté le rappel de mon maître, l'illustre Porpora, qui, ayant été appelé à Berlin, du consentement du roi, en a été chassé et comme banni en mettant le pied sur la frontière, sous prétexte d'un défaut de forme dans son passe-port ; sans que depuis, malgré les assurances et les promesses de Sa Majesté, j'aie pu obtenir le résultat de cette interminable affaire. Je n'ose plus importuner le roi d'une requête qui ne peut l'intéresser que médiocrement et qu'il a toujours oubliée, j'en suis certaine ; mais si la princesse daignait dire un mot aux administrateurs chargés d'expédier cette formalité, j'aurais le bonheur d'être enfin réunie à mon père adoptif, à mon seul appui dans ce monde.

—Ce que vous me dites là m'étonne infiniment, s'écria madame de Kleist. Quoi ! la belle Porporina, que je croyais toute puissante sur l'esprit du monarque, est obligée de recourir à la protection d'autrui pour obtenir une chose qui parait si simple ? Permettez-moi de croire, en ce cas, que Sa Majesté redoute dans votre père adoptif, comme vous l'appelez, un surveillant trop sévère, ou un conseil trop influent contre lui.

—Je fais de vains efforts, madame, pour comprendre ce que vous me faites l'honneur de me dire, répondit la Porporina avec une gravité qui déconcerta madame de Kleist.

—C'est qu'apparemment je me suis trompée sur l'extrême bienveillance et l'admiration sans bornes que le roi professe pour la plus grande cantatrice de l'univers.

—Il ne convient pas à la dignité de madame de Kleist, reprit la Porporina, de se moquer d'une pauvre artiste inoffensive et sans prétentions.

—Me moquer ! Qui pourrait songer à se moquer d'un ange tel que vous ? vous ignorez vos mérites, mademoiselle, et votre candeur me pénètre de surprise et d'admiration. Tenez, je suis sûre que vous ferez la conquête de la princesse : c'est une personne de premier mouvement. Il ne lui faudra que vous voir de près, pour raffoler de votre personne, comme elle raffole déjà de votre talent.

—On m'avait dit, au contraire, madame, que Son Altesse royale avait toujours été fort sévère pour moi ; que ma pauvre figure avait eu le malheur de lui déplaire, et qu'elle désapprouvait hautement ma méthode de chant.

—Qui a pu vous faire de pareils mensonges ?

—C'est le roi qui en a menti, en ce cas ! répondit la jeune fille avec un peu de malice.

—C'était un piège, une épreuve tentée sur votre modestie et votre douceur, reprit madame de Kleist ; mais comme je tiens à vous prouver que, simple mortelle, je n'ai pas le droit de mentir comme un grand roi très-malin, je veux vous emmener à l'heure même dans ma voiture, et vous présenter avec vos partitions chez la princesse.

—Et vous pensez, madame, qu'elle me fera un bon accueil ?

—Voulez-vous vous fier à moi ?

—Et si cependant vous vous trompez, madame, sur qui retombera l'humiliation ?

—Sur moi seule ; je vous autoriserai à dire partout que je me vante de l'amitié de la princesse, et qu'elle n'a pour moi ni estime ni déférence.

—Je vous suis, madame, dit la Porporina, en sonnant pour prendre son manchon et son mantelet. Ma toilette est fort simple ; mais vous me prenez à l'improviste.

—Vous êtes charmante ainsi, et vous allez trouver notre chère princesse dans un négligé encore plus simple. Venez !»

La Porporina mit le rouleau mystérieux dans sa poche, chargea de partitions la voiture de madame de Kleist, et la suivit résolument, en se disant : Pour un homme qui a exposé sa vie pour moi, je puis bien m'exposer à faire antichambre pour rien chez une petite princesse.

Introduite dans un cabinet de toilette, elle y resta cinq minutes pendant lesquelles l'abbesse et sa confidente échangèrent ce peu de mots dans la pièce voisine :

«Madame, je vous l'amène ; elle est là.

—Déjà ? admirable ambassadrice ! Comment faut-il la recevoir ? comment est-elle ?

—Réservée, prudente ou niaise, profondément dissimulée ou admirablement bête.

—Oh ! nous verrons bien ! s'écria la princesse, dont les yeux brillèrent du feu d'un esprit exercé à la pénétration et à la méfiance. Qu'elle entre !»

Pendant cette courte station dans le cabinet, la Porporina avait observé avec surprise le plus étrange attirail qui ait jamais décoré le sanctuaire des atours d'une belle princesse : Sphères, compas, astrolabes, cartes astrologiques, bocaux remplis de mixtures sans nom, têtes de mort, enfin tout le matériel de la sorcellerie. «Mon ami ne se trompe pas, pensa-t-elle, et le public est bien informé des secrets de la sœur du roi. Il ne me paraît même pas qu'elle en fasse mystère, puisqu'on me laisse apercevoir ces objets bizarres. Allons, du courage.

L'abbesse de Quedlimburg était alors âgée de vingt-huit à trente ans. Elle avait été jolie comme un ange ; elle l'était encore le soir aux lumières et à distance ; mais en la voyant de près, au grand jour, la Porporina s'étonna de la trouver flétrie et couperosée. Ses yeux bleus, qui avaient été les plus beaux du monde, désormais cernés de rouge comme ceux d'une personne qui vient de pleurer, avaient un éclat maladif et une transparence profonde qui n'inspirait point la confiance. Elle avait été adorée de sa famille et de toute la cour ; et, pendant longtemps, elle avait été la plus affable, la plus enjouée, la plus bienveillante et la plus gracieuse fille de roi dont le portrait ait jamais été tracé dans les romans à grands personnages de l'ancienne littérature patricienne. Mais, depuis quelques années, son caractère s'était altéré comme sa beauté. Elle avait des accès d'humeur, et même de violence, qui la faisaient ressembler à Frédéric par ses plus mauvais côtés. Sans chercher à se modeler sur lui, et même en le critiquant beaucoup en secret, elle était comme invinciblement entraînée à prendre tous les défauts qu'elle blâmait en lui, et à devenir maîtresse impérieuse et absolue, esprit sceptique et amer, savante, étroite et dédaigneuse. Et pourtant, sous ces travers affreux qui l'envahissaient chaque jour fatalement, on voyait encore percer une bonté native, un sens droit, une âme courageuse, un cœur passionné.

Que se passait-il donc dans l'âme de cette malheureuse princesse ? Un chagrin terrible la dévorait, et il fallait qu'elle l'étouffât dans son sein, qu'elle le portât stoïquement et d'un air enjoué devant un monde curieux, malveillant ou insensible. Aussi, à force de se farder et de se contraindre, avait-elle réussi à développer en elle deux êtres bien distincts : un qu'elle n'osait révéler presque à personne, l'autre qu'elle affichait avec une sorte de haine et de désespoir.

On remarquait qu'elle était devenue plus vive et plus brillante dans la conversation ; mais cette gaieté inquiète et forcée était pénible à voir, et on ne pouvait s'en expliquer l'effet glacial et presque effrayant. Tour à tour sensible jusqu'à la puérilité, et dure jusqu'à la cruauté, elle étonnait les autres et s'étonnait elle-même. Des torrents de pleurs éteignaient les feux de sa colère, et puis tout à coup une ironie féroce, un dédain impie l'arrachaient à ces abattements salutaires qu'il ne lui était pas permis de nourrir et de montrer.

La première remarque que fit la Porporina, en l'abordant, fut celle de cette espèce de dualité dans son être. La princesse avait deux aspects, deux visages : l'un caressant, l'autre menaçant ; deux voix : l'une douce et harmonieuse, qui semblait lui avoir été donnée par le ciel pour chanter comme un ange ; l'autre rauque et âpre, qui semblait sortir d'une poitrine brûlante, animée d'un souffle diabolique. Notre héroïne, pénétrée de surprise devant un être si bizarre, partagée entre la peur et la sympathie, se demanda si elle allait être envahie et dominée par un bon ou par un mauvais génie.

De son côté, la princesse trouva la Porporina beaucoup plus redoutable qu'elle ne se l'était imaginé. Elle avait espéré que, dépouillée de ses costumes de théâtre et de ce fard qui enlaidit extrêmement les femmes, quoi qu'on en puisse dire, elle justifierait ce que madame de Kleist lui en avait dit pour la rassurer, qu'elle était plutôt laide que belle.

Mais ce teint brun-clair, si uni et si pur, ces yeux noirs si puissants et si doux, cette bouche si franche, cette taille souple, aux mouvements si naturels et si aisés, tout cet ensemble d'une créature honnête, bonne et remplie du calme ou tout au moins de la force intérieure que donnent la droiture et la vraie sagesse, imposèrent à l'inquiète Amélie une sorte de respect et même de honte, comme si elle eût pressenti une âme inattaquable dans sa loyauté.

Les efforts qu'elle fit pour cacher son malaise furent remarqués de la jeune fille, qui s'étonna, comme on peut le croire, de voir une si haute princesse intimidée devant elle. Elle commença donc, pour ranimer une conversation qui tombait d'elle-même à chaque instant, à ouvrir une de ses partitions, où elle avait glissé la lettre cabalistique ; et elle s'arrangea de manière à ce que ce grand papier et ces gros caractères frappassent les regards de la princesse. Dès que l'effet fut produit, elle feignit de vouloir retirer cette feuille, comme si elle eût été surprise de la trouver là ; mais l'abbesse s'en empara précipitamment, en s'écriant : «Qu'est-ce cela, mademoiselle ? Au nom du ciel, d'où cela vous vient-il ?

—S'il faut l'avouer à Votre Altesse, répondit la Porporina d'un air significatif, c'est une opération astrologique que je me proposais de lui présenter, lorsqu'il lui plairait de m'interroger sur un sujet auquel je ne suis pas tout à fait étrangère.

La princesse fixa ses yeux ardents sur la cantatrice, les reporta sur les caractères magiques, courut à l'embrasure d'une fenêtre, et, ayant examiné le grimoire un instant, elle fit un grand cri, et tomba comme suffoquée dans les bras de madame de Kleist, qui s'était élancée vers elle en la voyant chanceler.

«Sortez, mademoiselle, dit précipitamment la favorite à la Porporina ; passez dans le cabinet, et ne dites rien ; n'appelez personne, personne, entendez-vous ?

—Non, non, qu'elle ne sorte pas... dit la princesse d'une voix étouffée, qu'elle vienne ici... ici, près de moi. Ah ! mon enfant, s'écria-t-elle dès que la jeune fille fut auprès d'elle, quel service vous m'avez rendu !»

Et saisissant la Porporina dans ses bras maigres et blancs, animés d'une force convulsive, la princesse la serra sur son cœur et couvrit ses joues de baisers saccadés et pointus dont la pauvre enfant se sentit le visage tout meurtri et l'âme toute consternée.

«Décidément, ce pays-ci rend fou, pensa-t-elle ; j'ai cru plusieurs fois le devenir, et je vois bien que les plus grands personnages le sont encore plus que moi. Il y a de la démence dans l'air.» La princesse lui détacha enfin ses bras du cou, pour les jeter autour de celui de madame de Kleist, en criant et en pleurant, et en répétant de sa voix la plus étrange :

«Sauvé ! sauvé ! il est sauvé ! mes amies, mes bonnes amies ! Trenck s'est enfui de la forteresse de Glatz ; il se sauve, il court, il court encore !...»

Et la pauvre princesse tomba dans un accès de rire convulsif, entrecoupé de sanglots qui faisaient mal à voir et à entendre.

«Ah ! madame, pour l'amour du ciel, contenez votre joie ! dit madame de Kleist ; prenez garde qu'on ne vous entende !»

En ramassant la prétendue cabale, qui n'était autre chose qu'une lettre en chiffres du baron de Trenck, elle aida la princesse à en poursuivre la lecture, que celle-ci interrompit mille fois par les éclats d'une joie fébrile et quasi forcenée.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE V.

V.

«Séduire, grâce aux moyens que mon incomparable amie m'en a donnés, les bas officiers de la garnison, m'entendre avec un prisonnier aussi friand que moi de sa liberté, donner un grand coup de poing à un surveillant, un grand coup de pied à un autre, un grand coup d'épée à un troisième, faire un saut prodigieux au bas du rempart, en précipitant devant moi mon ami qui ne se décidait pas assez vite, et qui se démit le pied en tombant, le ramasser, le prendre sur mes épaules, courir ainsi pendant un quart d'heure, traverser la Neiss dans l'eau jusqu'à la ceinture, par un brouillard à ne pas voir le bout de son nez, courir encore sur l'autre rive, marcher toute la nuit, une épouvantable nuit !... s'égarer, tourner dans la neige, autour d'une montagne sans savoir où l'on est, et entendre sonner quatre heures du matin à l'horloge de Glatz ! c'est-à-dire avoir perdu son temps et sa peine pour arriver à se retrouver sous les murs de la ville au point du jour... reprendre courage, entrer chez un paysan, lui enlever deux chevaux, le pistolet sur la gorge, et fuir à toute bride et à tout hasard ; conquérir sa liberté avec mille ruses, mille terreurs, mille souffrances, mille fatigues ; et se trouver enfin sans argent, sans habits, presque sans pain, par un froid rigoureux en pays étranger ; mais se sentir libre après avoir été condamné à une captivé épouvantable, éternelle ; penser à une adorable amie, se dire que cette nouvelle la comblera de joie, faire mille projets audacieux et ravissants pour se rapprocher d'elle, c'est être plus heureux que Frédéric de Prusse, c'est être le plus heureux des hommes, c'est être l'élu de la Providence.» Telle était en somme la lettre du jeune Frédéric de Trenck à la princesse Amélie ; et la facilité avec laquelle madame de Kleist lui en fit la lecture, prouva à la Porporina, surprise et attendrie, que cette correspondance par cahiers leur était très-familière. Il y avait un post-scriptum ainsi conçu : «La personne qui vous remettra cette lettre est aussi sûre que les autres l'étaient peu. Vous pouvez enfin vous confier à elle sans réserve et lui remettre toutes vos dépêches pour moi. Le comte de Saint-Germain lui fournira les moyens de me les faire parvenir ; mais il est nécessaire que ledit comte, auquel je ne saurais me fier sous tous les rapports, n'entende jamais parler de vous, et me croie épris de la signora Porporina, quoiqu'il n'en soit rien, et que je n'aie jamais eu pour elle qu'une paisible et pure amitié. Qu'aucun nuage n'obscurcisse donc le beau front de la divinité que j'adore. C'est pour elle seule que je respire, et j'aimerais mieux mourir que de la tromper.»

Pendant que madame de Kleist déchiffrait ce post-scriptum à haute voix, et en pesant sur chaque mot, la princesse Amélie examinait attentivement les traits de la Porporina, pour essayer d'y surprendre une expression de douleur, d'humiliation ou de dépit. La sérénité angélique de cette digne créature la rassura entièrement, et elle recommença à l'accabler de caresses en s'écriant :

«Et moi qui te soupçonnais, pauvre enfant ! Tu ne sais pas combien j'ai été jalouse de toi, combien je t'ai haïe et maudite ! Je voulais te trouver laide et méchante actrice, justement parce que je craignais de te trouver trop belle et trop bonne. C'est que mon frère redoutant de me voir nouer des relations avec toi, tout en feignant de vouloir t'amener à mes concerts, avait eu soin de me faire entendre que tu avais été à Vienne la maîtresse, l'idole de Trenck. Il savait bien que c'était le moyen de m'éloigner à jamais de toi. Et je le croyais, tandis que tu te dévoues aux plus grands dangers, pour m'apporter cette bienheureuse nouvelle ! Tu n'aimes donc pas le roi ? Ah ! tu fais bien, c'est le plus pervers et le plus cruel des hommes !

—Oh ! madame, madame ! dit madame de Kleist, effrayée de l'abandon et de la volubilité délirante avec lesquels la princesse parlait devant la Porporina, à quels dangers vous vous exposeriez vous-même en ce moment, si mademoiselle n'était pas un ange de courage et de dévouement !

—C'est vrai... je suis dans un état !... Je crois bien que je n'ai pas ma tête. Ferme bien les portes, de Kleist, et regarde auparavant si personne dans les antichambres n'a pu m'écouter. Quant à elle, ajouta la princesse en montrant la Porporina, regarde-la, et dis-moi s'il est possible de douter d'une figure comme la sienne. Non, non ! je ne suis pas si imprudente que j'en ai l'air ; chère Porporina, ne croyez pas que je vous parle à cœur ouvert par distraction, ni que je vienne à m'en repentir quand je serai calme.

J'ai un instinct infaillible, voyez-vous, mon enfant. J'ai un coup d'œil qui ne m'a jamais trompée. C'est dans la famille, cela, et mon frère le roi, qui s'en pique, ne me vaut pas sous ce rapport-là. Non, vous ne me tromperez pas, je le vois, je le sais !... vous ne voudriez pas tromper une femme qui est dévorée d'un amour malheureux, et qui a souffert des maux dont personne n'aura jamais l'idée.

—Oh ! madame, jamais ! dit la Porporina en s'agenouillant près d'elle, comme pour prendre Dieu à témoin de son serment : ni vous, ni M. de Trenck, qui m'a sauvé la vie, ni personne au monde, d'ailleurs !

—Il t'a sauvé la vie ? Ah ! je suis sûr qu'il l'a sauvée à bien d'autres ! il est si brave, si bon, si beau ! Il est bien beau, n'est-ce pas ? mais tu ne dois pas trop l'avoir regardé ; autrement tu en serais devenue amoureuse, et tu ne l'es pas, n'est-il pas vrai ? Tu me raconteras comment tu l'as connu, et comment il t'a sauvé la vie ; mais pas maintenant. Je ne pourrais pas t'écouter. Il faut que je parle, mon cœur déborde. Il y a si longtemps qu'il se dessèche dans ma poitrine ! Je veux parler, parler encore ; laisse moi tranquille, de Kleist. Il faut que ma joie s'exhale, ou que j'éclate. Seulement ferme les portes, fais le guet, garde-moi, aie soin de moi. Ayez pitié de moi, mes pauvres amies, car je suis bien heureuse !»

Et la princesse fondit en larmes.

«Tu sauras, reprit-elle au bout de quelques instants et d'une voix entrecoupée par des larmes, mais avec une agitation que rien ne pouvait calmer, qu'il m'a plu dès le premier jour où je l'ai vu. Il avait dix-huit ans, il était beau comme un ange, et si instruit, si franc, si brave ! On voulait me marier au roi de Suède. Ah bien oui ! et ma sœur Ulrique qui pleurait de dépit de me voir devenir reine et de rester fille ! «Ma bonne sœur, lui dis-je, il y a moyen de nous arranger. Les grands qui gouvernent la Suède veulent une reine catholique ; moi je ne veux pas abjurer. Ils veulent une bonne petite reine, bien indolente, bien tranquille, bien étrangère à toute action politique ; moi, si j'étais reine, je voudrais régner. Je vais me prononcer nettement sur ces points-là devant les ambassadeurs, et tu verras que demain ils écriront à leur prince que c'est toi qui conviens à la Suède et non pas moi.» Je l'ai fait comme je l'ai dit, et ma sœur est reine de Suède. Et j'ai joué la comédie, depuis ce jour-là, tous les jours de ma vie. Ah ! Porporina, vous croyez que vous êtes actrice ? Non, vous ne savez pas ce que c'est que de jouer un rôle toute sa vie, le matin, le jour, le soir, et souvent la nuit. Car tout ce qui respire autour de nous n'est occupé qu'à nous épier, à nous deviner et à nous trahir. J'ai été forcée de faire semblant d'avoir bien du regret et du dépit, quand, par mes soins, ma sœur m'a escamoté le trône de Suède. J'ai été forcée de faire semblant de détester Trenck, de le trouver ridicule, de me moquer de lui, que sais-je ! Et cela dans le temps où je l'adorais, où j'étais sa maîtresse, où j'étouffais d'ivresse et de bonheur comme aujourd'hui... ah ! plus qu'aujourd'hui, hélas ! Mais Trenck n'avait pas ma force et ma prudence. Il n'était pas né prince, il ne savait pas feindre et mentir comme moi. Le roi a tout découvert, et, suivant la coutume des rois, il a menti, il a feint de ne rien voir ; mais il a persécuté Trenck, et ce beau page, son favori, est devenu l'objet de sa haine et de sa fureur. Il l'a accablé d'humiliations et de duretés. Il le mettait aux arrêts sept jours sur huit. Mais le huitième, Trenck était dans mes bras ; car rien ne l'effraie, rien ne le rebute.

Comment ne pas adorer tant de courage ?

Eh bien, le roi a imaginé de lui confier une mission à l'étranger. Et quand il l'a eu remplie avec autant d'habileté que de promptitude, mon frère a eu l'infamie de l'accuser d'avoir livré à son cousin Trenck le Pandoure, qui est au service de Marie-Thérèse, les plans de nos forteresses et les secrets de la guerre. C'était le moyen, non-seulement de l'éloigner de moi par une captivité éternelle, mais de le déshonorer, et de le faire périr de chagrin, de désespoir et de rage dans les horreurs du cachot. Vois si je puis estimer et bénir mon frère. Mon frère est un grand homme, à ce qu'on dit. Moi, je vous dis que c'est un monstre ! Ah ! garde-toi de l'aimer, jeune fille ; car il te brisera comme une branche ! Mais il faut faire semblant, vois-tu ! toujours semblant ! dans l'air où nous vivons, il faut respirer en cachette. Moi, je fais semblant d'adorer mon frère. Je suis sa sœur bien-aimée, tout le monde le sait, ou croit le savoir... Il est aux petits soins pour moi.

Il cueille lui-même des cerises sur les espaliers de Sans-Souci, et il s'en prive, lui qui n'aime que cela sur la terre, pour me les envoyer ; et avant de les remettre au page qui m'apporte la corbeille, il les compte pour que le page n'en mange pas en route. Quelle attention délicate ! quelle naïveté digne de Henri IV et du roi René ! Mais il fait périr mon amant dans un cachot sous terre, et il essaie de le déshonorer à mes yeux pour me punir de l'avoir aimé ! Quel grand cœur et quel bon frère ! aussi comme nous nous aimons !...»

Tout en parlant, la princesse pâlit, sa voix s'affaiblit peu à peu et s'éteignit ; ses yeux devinrent fixes et comme sortis de leurs orbites ; elle resta immobile, muette et livide. Elle avait perdu connaissance. La Porporina, effrayée, aida madame de Kleist à la délacer et à la porter dans son lit, où elle reprit un peu de sentiment, et continua à murmurer des paroles inintelligibles.

«L'accès va se passer, grâce au ciel, dit madame de Kleist à la cantatrice. Quand elle aura repris l'empire de la volonté, j'appellerai ses femmes. Quant à vous, ma chère enfant, il faut absolument que vous passiez dans le salon de musique et que vous chantiez pour les murailles ou plutôt pour les oreilles de l'antichambre. Car le roi saura infailliblement que vous êtes venue ici, et il ne faut pas que vous paraissiez vous être occupée avec la princesse d'autre chose que de la musique. La princesse va être malade, cela servira à cacher sa joie, il ne faut pas qu'elle paraisse se douter de l'évasion de Trenck, ni vous non plus. Le roi la sait à l'heure qu'il est, cela est certain. Il aura de l'humeur, des soupçons affreux, et sur tout le monde. Prenez bien garde à vous. Vous êtes perdue tout aussi bien que moi, s'il découvre que vous avez remis cette lettre à la princesse ; et les femmes vont à la forteresse aussi bien que les hommes dans ce pays-ci. On les y oublie à dessein, tout comme les hommes ; elles y meurent, tout comme les hommes. Vous voilà avertie, adieu. Chantez, et partez sans bruit comme sans mystère. Nous serons au moins huit jours sans vous revoir, pour détourner tout soupçon. Comptez sur la reconnaissance de la princesse. Elle est magnifique, et sait récompenser le dévouement...

—Hélas ! Madame, dit tristement la Porporina, vous croyez donc qu'il faut des menaces et des promesses avec moi ? Je vous plains d'avoir cette pensée !» Brisée de fatigue après les émotions violentes qu'elle venait de partager, et malade encore de sa propre émotion de la veille, la Porporina se mit pourtant au clavecin, et commençait à chanter, lorsqu'une porte s'ouvrit derrière elle si doucement, qu'elle ne s'en aperçut pas ; et tout à coup, elle vit dans la glace à laquelle touchait l'instrument la figure du roi se dessiner à côté d'elle. Elle tressaillit et voulut se lever ; mais le roi, appuyant le bout de ses doigts secs sur son épaule, la contraignit de rester assise et de continuer. Elle obéit avec beaucoup de répugnance et de malaise. Jamais elle ne s'était sentie moins disposée à chanter, jamais la présence de Frédéric ne lui avait semblé plus glaciale et plus contraire à l'inspiration musicale.

«C'est chanté dans la perfection, dit le roi lorsqu'elle eut fini son morceau, pendant lequel elle avait remarqué avec terreur qu'il était allé sur la pointe du pied écouter derrière la porte entr'ouverte de la chambre à coucher de sa sœur. Mais je remarque avec chagrin, ajouta-t-il, que cette belle voix est un peu altérée ce matin. Vous eussiez dû vous reposer, au lieu de céder à l'étrange caprice de la princesse Amélie, qui vous fait venir pour ne pas vous écouter.

—Son Altesse royale s'est trouvée subitement indisposée, répondit la jeune fille effrayée de l'air sombre et soucieux du roi, et on m'a ordonné de continuer à chanter pour la distraire.

—Je vous assure que c'est peine perdue, et qu'elle ne vous écoute pas du tout, reprit le roi sèchement. Elle est là dedans qui chuchote avec madame de Kleist, comme si de rien n'était ; et puisque c'est ainsi, nous pouvons bien chuchoter ensemble ici, sans nous soucier d'elles. La maladie ne me paraît pas grave. Je crois que votre sexe va très-vite en ce genre d'un excès à l'autre.

On vous croyait morte hier au soir ; qui se serait douté que vous fussiez ici ce matin à soigner et à divertir ma sœur ? Auriez-vous la bonté de me dire par quel hasard vous vous êtes fait présenter ici de but en blanc ?»

La Porporina, étourdie de cette question, demanda au ciel de l'inspirer.

«Sire, répondit-elle en s'efforçant de prendre de l'assurance, je n'en sais trop rien moi-même. On m'a fait demander ce matin la partition que voici. J'ai pensé qu'il était de mon devoir de l'apporter moi-même. Je croyais déposer mes livres dans l'antichambre et m'en retourner bien vite. Madame de Kleist m'a aperçue. Elle m'a nommée à Son Altesse, qui a eu apparemment la curiosité de me voir de près. On m'a forcée d'entrer. Son Altesse a daigné m'interroger sur le style de divers morceaux de musique ; puis se sentant malade, elle m'a ordonné de lui faire entendre celui-ci pendant qu'elle se mettrait au lit. Et maintenant, je pense qu'on daignera me permettre d'aller à la répétition...

—Ce n'est pas encore l'heure, dit le roi : je ne sais pas pourquoi les pieds vous grillent de vous sauver quand je veux causer avec vous.

—C'est que je crains toujours d'être déplacée devant Votre Majesté.

—Vous n'avez pas le sens commun, ma chère.

—Raison de plus, Sire !

—Vous resterez,» reprit-il en la forçant de se rasseoir devant le piano, et en se plaçant debout vis-à-vis d'elle.

Et il ajouta en l'examinant d'un air moitié père, moitié inquisiteur :

«Est-ce vrai, tout ce que vous venez de me conter là !»

La Porporina surmonta l'horreur qu'elle avait pour le mensonge. Elle s'était dit souvent qu'elle serait sincère sur son propre compte avec cet homme terrible, mais qu'elle saurait mentir s'il s'agissait jamais du salut de ses victimes. Elle se voyait arrivée inopinément à cet instant de crise où la bienveillance du maître pouvait se changer en fureur. Elle en eût fait volontiers le sacrifice plutôt que de descendre à la dissimulation ; mais le sort de Trenck et celui de la princesse reposaient sur sa présence d'esprit et sur son intelligence. Elle appela l'art de la comédienne à son secours, et soutint avec un sourire malin le regard d'aigle du roi : c'était plutôt celui du vautour dans ce moment-là.

«Eh bien, dit le roi, pourquoi ne répondez-vous pas ?

—Pourquoi Votre Majesté veut-elle m'effrayer en feignant de douter de ce que je viens de dire ?

—Vous n'avez pas l'air effrayé du tout. Je vous trouve, au contraire, le regard bien hardi ce matin.

—Sire, on n'a peur que de ce qu'on hait. Pourquoi voulez-vous que je vous craigne ?»

Frédéric hérissa son armure de crocodile pour ne pas être ému de cette réponse, la plus coquette qu'il eût encore obtenue de la Porporina. Il changea aussitôt de propos, suivant sa coutume, ce qui est un grand art, plus difficile qu'on ne pense.

«Pourquoi vous êtes-vous évanouie, hier soir, sur le théâtre ?

—Sire, c'est le moindre souci de Votre Majesté, et c'est mon secret à moi.

—Qu'avez-vous donc mangé à votre déjeuner pour être si dégagée dans votre langage avec moi, ce matin ?

—J'ai respiré un certain flacon qui m'a remplie de confiance dans la bonté et dans la justice de celui qui me l'avait apporté.

—Ah ! vous avez pris cela pour une déclaration ! dit Frédéric d'un ton glacial et avec un mépris cynique.

—Dieu merci, non ! répondit la jeune fille avec un mouvement d'effroi très-sincère.

—Pourquoi dites-vous Dieu merci ?

—Parce que je sais que Votre Majesté ne fait que des déclarations de guerre, même aux dames.

—Vous n'êtes ni la czarine, ni Marie-Thérèse ; quelle guerre puis-je avoir avec vous ?

—Celle que le lion peut avoir avec le moucheron.

—Et quelle mouche vous pique, vous, de citer une pareille fable ? Le moucheron fit périr le lion à force de le harceler.

—C'était sans doute un pauvre lion, colère et par conséquent faible. Je n'ai donc pu penser à cet apologue.

—Mais le moucheron était âpre et piquant. Peut-être que l'apologue vous sied bien !

—Votre Majesté le pense ?

—Oui.

—Sire, vous mentez ?»

Frédéric prit le poignet de la jeune fille, et le serra convulsivement jusqu'à le meurtrir. Il y avait de la colère et de l'amour dans ce mouvement bizarre. La Porporina ne changea pas de visage, et le roi ajouta en regardant sa main rouge et gonflée : «Vous avez du courage !

—Non, Sire, mais je ne fais pas semblant d'en manquer comme tous ceux qui vous entourent.

—Que voulez-vous dire ?

—Qu'on fait souvent le mort pour n'être pas tué. A votre place, je n'aimerais pas qu'on me crût si terrible.

—De qui êtes-vous amoureuse ? dit le roi changeant encore une fois de propos.

—De personne, Sire.

—Et en ce cas, pourquoi avez-vous des attaques de nerfs ?

—Cela n'intéresse point le sort de la Prusse, et par conséquent le roi ne se soucie pas de le savoir.

—Croyez-vous donc que ce soit le roi qui vous parle ?

—Je ne saurais l'oublier.

—Il faut pourtant vous y décider. Jamais le roi ne vous parlera ; ce n'est pas au roi que vous avez sauvé la vie, Mademoiselle.

—Mais je n'ai pas retrouvé ici le baron de Kreutz.

—Est-ce un reproche ?

Il serait injuste. Le roi n'eût pas été hier s'informer de votre santé. Le capitaine Kreutz y a été.

—La distinction est trop subtile pour moi, monsieur le capitaine.

—Eh bien tâchez de l'apprendre. Tenez, quand je mettrai mon chapeau sur ma tête, comme cela, un peu à gauche, je serai le capitaine ; et quand je le mettrai comme ceci, à droite, je serai le roi ; et selon ce que je serai, vous serez Consuelo, ou mademoiselle Porporina.

—J'entends, Sire ; eh bien, cela me sera impossible. Votre Majesté est libre d'être deux, d'être trois, d'être cent ; moi je ne sais être qu'une.

—Vous mentez ! vous ne me parleriez pas sur le théâtre devant vos camarades comme vous me parlez ici.

—Sire, ne vous y fiez pas !

—Ah ça, vous avez donc le diable au corps aujourd'hui ?

—C'est que le chapeau de Votre Majesté n'est ni à droite ni à gauche, et que je ne sais pas à qui je parle.»

Le roi, vaincu par l'attrait qu'il éprouvait, dans ce moment surtout, auprès de la Porporina, porta la main à son chapeau d'un air de bonhomie enjouée, et le mit sur l'oreille gauche avec tant d'exagération, que sa terrible figure en devint comique. Il voulait faire le simple mortel et le roi en vacances autant que possible ; mais tout d'un coup, se rappelant qu'il était venu là, non pour se distraire de ses soucis, mais pour pénétrer les secrets de l'abbesse de Quedlimburg, il ôta son chapeau tout à fait, d'un mouvement brusque et chagrin ; le sourire expira sur ses lèvres, son front se rembrunit, et il se leva en disant à la jeune fille : «Restez ici, je viendrai vous y reprendre.»

Et il passa dans la chambre de la princesse, qui l'attendait en tremblant. Madame de Kleist, l'ayant vu causer avec la Porporina, n'avait osé bouger d'auprès du lit de sa maîtresse. Elle avait fait de vains efforts pour entendre cet entretien ; et, n'en pouvant saisir un mot à cause de la grandeur des appartements, elle était plus morte que vive.

De son côté, la Porporina frémit de ce qui allait se passer. Ordinairement grave et respectueusement sincère avec le roi, elle venait de se faire violence pour le distraire, par des coquetteries de franchise un peu affectées, de l'interrogatoire dangereux qu'il commençait à lui faire subir. Elle avait espéré le détourner tout à fait de tourmenter sa malheureuse sœur. Mais Frédéric n'était pas homme à s'en départir, et les efforts de la pauvrette échouaient devant l'obstination du despote. Elle recommanda la princesse Amélie à Dieu ; car elle comprit fort bien que le roi la forçait à rester là, afin de confronter ses explications avec celles qu'on préparait dans la pièce voisine. Elle n'en douta plus en voyant le soin avec lequel, en y passant, il ferma la porte derrière lui. Elle resta donc un quart d'heure dans une pénible attente, agitée d'un peu de fièvre, effrayée de l'intrigue où elle se voyait enveloppée, mécontente du rôle qu'elle était forcée de jouer, se retraçant avec épouvante ces insinuations qui commençaient à lui venir de tous côtés de la possibilité de l'amour du roi pour elle, et l'espèce d'agitation que le roi lui-même venait de trahir à cet égard dans ses étranges manières.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE VI.

VI.

Mais, mon Dieu ! l'habileté du plus terrible dominicain qui ait jamais fait les fonctions de grand inquisiteur peut-elle lutter contre celle de trois femmes, quand l'amour, la peur et l'amitié inspirent chacune d'elles dans le même sens ? Frédéric eut beau s'y prendre de toutes les manières, par l'amabilité caressante et par la provocante ironie, par les questions imprévues, par une feinte indifférence, par des menaces détournées, rien ne lui servit. L'explication de la présence de Consuelo dans les appartements de la princesse se trouva absolument conforme, dans la bouche de madame de Kleist et dans les affirmations d'Amélie, à celle que la Porporina avait si heureusement improvisée. C'était la plus naturelle, la plus vraisemblable. Mettre tout sur le compte du hasard est le meilleur moyen. Le hasard ne parle pas et ne donne pas de démentis.

De guerre lasse, le roi abandonna la partie, ou changea de tactique ; car il s'écria tout d'un coup :

«Et la Porporina, que j'oublie là dedans ! Chère petite sœur, puisque vous vous trouvez mieux, faites-la rentrer, son caquet nous amusera.

—J'ai envie de dormir, répondit la princesse, qui redoutait quelque piège.

—Eh bien, souhaitez-lui le bonjour, et congédiez-la vous-même.»

En parlant ainsi, le roi, devançant madame de Kleist, alla lui-même ouvrir la porte et appela la Porporina.

Mais, au lieu de la congédier, il entama sur-le-champ une dissertation sur la musique allemande et la musique italienne ; et lorsque le sujet fut épuisé, il s'écria tout d'un coup : «Ah ! signora Porporina, une nouvelle que j'oubliais de vous dire, et qui va vous faire plaisir certainement : Votre ami, le baron de Trenck, n'est plus prisonnier.

—Quel baron de Trenck, Sire ? demanda la jeune fille avec une habile candeur : j'en connais deux, et tous deux sont en prison.

—Oh ! Trenck le Pandoure périra au Spielberg. C'est Trenck le prussien qui a pris la clef des champs.

—Eh bien, Sire, répondit la Porporina, pour ma part, je vous en rends grâces. Votre Majesté a fait là un acte de justice et de générosité.

—Bien obligé du compliment, Mademoiselle. Qu'en pensez-vous, ma chère sœur ?

—De quoi parlez-vous donc ? dit la princesse. Je ne vous ai pas écouté, mon frère, je commençais à m'endormir.

—Je parle de votre protégé, le beau Trenck, qui s'est enfui de Glatz par-dessus les murs.

—Ah ! Il a bien fait, répondit Amélie avec un grand sang-froid.

—Il a mal fait, reprit sèchement le roi. On allait examiner son affaire, et il eût pu se justifier peut-être des charges qui pèsent sur sa tête. Sa fuite est l'aveu de ses crimes.

—S'il en est ainsi, je l'abandonne, dit Amélie, toujours impassible.

—Mademoiselle Porporina persisterait à le défendre, j'en suis certain, reprit Frédéric ; je vois cela dans ses yeux.

—C'est que je ne puis croire à la trahison, dit-elle.

—Surtout quand le traître est un si beau garçon ? Savez-vous, ma sœur, que mademoiselle Porporina est très-liée avec le baron de Trenck ?

—Grand bien lui fasse ! dit Amélie froidement. Si c'est un homme déshonoré, je lui conseille pourtant de l'oublier. Maintenant, je vous souhaite le bonjour, Mademoiselle, car je me sens très-fatiguée. Je vous prie de vouloir bien revenir dans quelques jours pour m'aider à lire cette partition, elle me paraît fort belle.

—Vous avez donc repris goût à la musique ? dit le roi. J'ai cru que vous l'aviez abandonnée tout à fait.

—Je veux essayer de m'y remettre, et j'espère, mon frère, que vous voudrez bien venir m'aider. On dit que vous avez fait de grands progrès, et maintenant vous me donnerez des leçons.

—Nous en prendrons tous deux de la signora. Je vous l'amènerai.

—C'est cela. Vous me ferez grand plaisir.»

Madame de Kleist reconduisit la Porporina jusqu'à l'antichambre, et celle-ci se trouva bientôt seule dans de longs corridors, ne sachant trop par où se diriger pour sortir du palais, et ne se rappelant guère par où elle avait passé pour venir jusque-là.

La maison du roi étant montée avec la plus stricte économie, pour ne pas dire plus, on rencontrait peu de laquais dans l'intérieur du château. La Porporina n'en trouva pas un seul de qui elle put se renseigner, et se mit à errer à l'aventure dans ce triste et vaste manoir.

Préoccupée de ce qui venait de se passer, brisée de fatigue, à jeun depuis la veille, la Porporina se sentait la tête très-affaiblie ; et, comme il arrive quelquefois en pareil cas, une excitation maladive soutenait encore sa force physique. Elle marchait au hasard, plus vite qu'elle n'eût fait en état de santé ; et poursuivie par une idée toute personnelle, qui depuis la veille la tourmentait étrangement, elle oublia complètement en quel lieu elle se trouvait, s'égara, traversa des galeries, des cours, revint sur ses pas, descendit et remonta des escaliers, rencontra diverses personnes, ne songea plus à leur demander son chemin, et se trouva enfin, comme au sortir d'un rêve, à l'entrée d'une vaste salle remplie d'objets bizarres et confus, au seuil de laquelle un personnage grave et poli la salua avec beaucoup de courtoisie, et l'invita à entrer.

La Porporina reconnut le très-docte académicien Stoss, conservateur du cabinet de curiosités et de la bibliothèque du château. Il était venu plusieurs fois chez elle pour lui faire essayer de précieux manuscrits de musique protestante, des premiers temps de la réformation, trésors calligraphiques dont il avait enrichi la collection royale. En apprenant qu'elle cherchait une issue pour sortir du palais, il s'offrit aussitôt à la reconduire chez elle ; mais il la pria si instamment de jeter un coup d'œil sur le précieux cabinet confié à ses soins, et dont il était fier à juste titre, qu'elle ne put refuser d'en faire le tour, appuyée sur son bras. Facile à distraire comme toutes les organisations d'artiste, elle y prit bientôt plus d'intérêt qu'elle ne s'était crue disposée à le faire, et son attention fut absorbée entièrement par un objet que lui fit particulièrement remarquer le très-digne professeur.

«Ce tambour, qui n'a rien de particulier au premier coup d'œil, lui dit-il, et que je soupçonne même d'être un monument apocryphe, jouit pourtant d'une grande célébrité. Ce qu'il y a de certain, c'est que la partie résonnante de cet instrument guerrier est une peau humaine, ainsi que vous pouvez l'observer vous-même par l'indice du renflement des pectoraux. Ce trophée, enlevé à Prague par Sa Majesté dans la glorieuse guerre qu'elle vient de terminer, est, dit-on, la peau de Jean Ziska du Calice, le célèbre chef de la grande insurrection des Hussites au quinzième siècle. On prétend qu'il avait légué cette dépouille sacrée à ses compagnons d'armes, leur promettant que là où elle serait, là serait aussi la victoire. Les Bohémiens prétendent que le son de ce redoutable tambour mettait en fuite leurs ennemis, qu'il évoquait les ombres de leurs chefs morts en combattant pour la sainte cause, et mille autres merveilles... Mais outre que, dans le brillant siècle de raison où nous avons le bonheur de vivre, de semblables superstitions ne méritent que le mépris, M. Lenfant, prédicateur de Sa Majesté la reine mère, et auteur d'une recommandable histoire des Hussites, affirme que Jean Ziska été enterré avec sa peau, et que par conséquent... Il me semble, Mademoiselle, que vous pâlissez... Seriez-vous souffrante, ou la vue de cet objet bizarre vous causerait-elle du dégoût ? Ce Ziska était un grand scélérat et un rebelle bien féroce...

—C'est possible, Monsieur, répondit la Porporina ; mais j'ai habité la Bohème, et j'y ai entendu dire que c'était un bien grand homme ; son souvenir y est encore aussi vivant que celui de Louis XIV peut l'être en France, et on l'y considère comme le sauveur de sa patrie.

—Hélas ! c'est une patrie bien mal sauvée, répondit en souriant M. Stoss, et j'aurais beau faire résonner la poitrine sonore de son libérateur, je ne ferais pas même apparaître son ombre honteusement captive dans le palais du vainqueur de ses descendants.»

En parlant ainsi, d'un ton pédant, le recommandable M. Stoss promena ses doigts sur le tambour, qui rendit un son mat et sinistre, comme celui que produisent ces instruments voilés de deuil, lorsqu'on les bat sourdement dans les marches funèbres. Mais le savant conservateur fut brusquement interrompu dans ce divertissement profane, par un cri perçant de la Porporina, qui se jeta dans ses bras, et se cacha le visage sur son épaule, comme un enfant épouvanté de quelque objet bizarre ou terrible.

Le grave M. Stoss regarda autour de lui pour chercher la cause de cette épouvante soudaine, et vit, arrêtée au seuil de la salle, une personne dont l'aspect ne lui causa qu'un sentiment de dédain. Il allait faire signe à cette personne de s'éloigner, mais elle avait passé outre, avant que la Porporina, cramponnée à lui, lui eût laissé la liberté de ses mouvements.

«En vérité, Mademoiselle, lui dit-il en la conduisant à une chaise où elle se laissa tomber anéantie et tremblante, je ne comprends pas ce qui vous arrive. Je n'ai rien vu qui put motiver l'émotion que vous ressentez.

—Vous n'avez rien vu, vous n'avez vu personne ? lui dit la Porporina d'une voix éteinte et d'un air égaré. Là, sur cette porte... vous n'avez pas vu un homme arrêté, qui me regardait avec des yeux effrayants ?

—J'ai vu parfaitement un homme qui erre souvent dans le château et qui voudrait peut-être se donner des airs effrayants comme vous dites fort bien ; mais je vous confesse qu'il m'intimide peu, et que je ne suis pas de ses dupes.

—Vous l'avez vu ? ah ! Monsieur, il était donc là, en effet ? Je ne l'ai pas rêvé ? Mon Dieu, mon Dieu ! qu'est-ce que cela signifie ?

—Cela signifie qu'en vertu de la protection spéciale d'une aimable et auguste princesse qui s'amuse, je crois, de ses folies plus qu'elle n'y ajoute foi, il est entré dans le château et se rend aux appartements de Son Altesse Royale.

—Mais qui est-il ? comment le nommez-vous ?

—Vous l'ignorez ! d'où vient donc que vous avez peur ?

—Au nom du ciel, Monsieur, dites-moi quel est cet homme ?

—Eh mais, c'est Trismégiste, le sorcier de la princesse Amélie ! un de ces charlatans qui font le métier de prédire l'avenir et de révéler les trésors cachés, de faire de l'or, et mille autres talents de société qui ont été fort de mode ici avant le glorieux règne de Frédéric le Grand. Vous n'êtes pas sans avoir entendu dire, signora, que l'abbesse de Quedlimburg conserve le goût...

—Oui, oui, Monsieur, je sais qu'elle étudie la cabale, par curiosité sans doute...

—Oh ! certainement. Comment supposer qu'une princesse si éclairée, si instruite, s'occupe sérieusement de pareilles extravagances ?

—Enfin, Monsieur, vous connaissez cet homme !

—Oh ! depuis longtemps ; il y a bien quatre ans qu'on le voit paraître ici au moins une fois tous les six ou huit mois. Comme il est fort paisible et ne se mêle point d'intrigues, Sa Majesté, qui ne veut priver sa sœur chérie d'aucun divertissement innocent, tolère sa présence dans la ville et même son entrée libre dans le palais.

Il n'en abuse pas, et n'exerce sa prétendue science dans ce pays-ci qu'auprès de Son Altesse. M. de Golowkin le protège et répond de lui. Voilà tout ce que je puis vous en dire ; mais en quoi cela peut-il vous intéresser si vivement, Mademoiselle ?

—Cela ne m'intéresse nullement, Monsieur, je vous assure ; et pour que vous ne me croyiez pas folle, je dois vous dire que cet homme m'a semblé avoir, c'est sans doute une illusion, une ressemblance frappante avec une personne qui m'a été chère, et qui me l'est encore ; car la mort ne brise pas les liens de l'affection, n'est-il pas vrai, Monsieur ?

—C'est un noble sentiment que vous exprimez là, Mademoiselle, et bien digne d'une personne de votre mérite. Mais vous avez été très-émue, et je vois que vous pouvez à peine vous soutenir. Permettez-moi de vous reconduire.»

En arrivant chez elle, la Porporina se mit au lit, et y resta plusieurs jours, tourmentée par la fièvre et par une agitation nerveuse extraordinaire. Au bout de ce temps, elle reçut un billet de madame de Kleist qui l'engageait à venir faire de la musique chez elle, à huit heures du soir. Cette musique n'était qu'un prétexte pour la conduire furtivement au palais. Elles pénétrèrent, par des passages dérobés, chez la princesse, qu'elles trouvèrent dans une charmante parure, quoique son appartement fût à peine éclairé, et toutes les personnes attachées à son service congédiées pour ce soir-là, sous prétexte d'indisposition.

Elle reçut la cantatrice avec mille caresses ; et, passant familièrement son bras sous le sien, elle la conduisit à une jolie petite pièce en rotonde, éclairée de cinquante bougies, et dans laquelle était servi un souper friand avec un luxe de bon goût. Le rococo français n'avait pas encore fait irruption à la cour de Prusse. On affichait d'ailleurs, à cette époque, un souverain mépris pour la cour de France, et on s'en tenait à imiter les traditions du siècle de Louis XIV, pour lequel Frédéric, secrètement préoccupé de singer le grand roi, professait une admiration sans bornes. Cependant, la princesse Amélie était parée dans le dernier goût, et, pour être plus chastement ornée que madame de Pompadour n'avait coutume de l'être, elle n'en était pas moins brillante. Madame de Kleist avait revêtu aussi les plus aimables atours ; et pourtant il n'y avait que trois couverts, et pas un seul domestique.

«Vous êtes ébahie de notre petite fête, dit la princesse en riant. Eh bien, vous le serez davantage quand vous saurez que nous allons souper toutes les trois, en nous servant nous-mêmes ; comme déjà nous avons tout préparé nous-mêmes, madame de Kleist et moi. C'est nous deux qui avons mis le couvert et allumé les bougies, et jamais je ne me suis tant amusée. Je me suis coiffée et habillée toute seule pour la première fois de ma vie, et je n'ai jamais été mieux arrangée, du moins à ce qu'il me semble. Enfin, nous allons nous divertir incognito !

Le roi couche à Potsdam, la reine est à Charlottenburg, mes sœurs sont chez la reine mère, à Montbijou ; mes frères, je ne sais où ; nous sommes seules dans le château. Je suis censée malade, et je profite de cette nuit de liberté pour me sentir vivre un peu, et pour fêter avec vous deux (les seules personnes au monde auxquelles je puisse me fier) l'évasion de mon cher Trenck. Aussi nous allons boire du champagne à sa santé, et si l'une de nous se grise, les autres lui garderont le secret. Ah ! les beaux soupers philosophiques de Frédéric vont être effacés par la splendeur et la gaieté de celui-ci !»

On se mit à table, et la princesse se montra sous un jour tout nouveau à la Porporina. Elle était bonne, sympathique, naturelle, enjouée, belle comme un ange, adorable en un mot ce jour-là, comme elle l'avait été aux plus beaux jours de sa première jeunesse. Elle semblait nager dans le bonheur, et c'était un bonheur pur, généreux, désintéressé. Son amant fuyait loin d'elle, elle ignorait si elle le reverrait jamais ; mais il était libre, il avait cessé de souffrir, et cette amante radieuse bénissait la destinée.

«Ah ! que je me sens bien entre vous deux ! disait-elle à ses confidentes qui formaient avec elle le plus beau trio qu'une coquetterie raffinée ait jamais dérobé aux regards des hommes : je me sens libre comme Trenck l'est à cette heure.

Je me sens bonne comme il l'a toujours été, lui, et comme je croyais ne plus l'être !

Il me semblait que la forteresse de Glatz pesait à toute heure sur mon âme : la nuit elle était sur ma poitrine comme un cauchemar.

J'avais froid dans mon lit d'édredon, en songeant que celui que j'aime grelottait sur les dalles humides d'un sombre caveau. Je ne vivais plus, et ne pouvais plus jouir de rien. Ah ! chère Porporina, imaginez-vous l'horreur qu'on éprouve à se dire : Il souffre tout cela pour moi ! c'est mon fatal amour qui le précipite tout vivant dans un tombeau ?»

Cette pensée changeait tous les aliments en fiel comme le souffle des harpies.

«Verse-moi du vin de champagne, Porporina : je ne l'ai jamais aimé, il y a deux ans que je ne bois que de l'eau. Eh bien, il me semble que je bois de l'ambroisie. La clarté des bougies est riante, ces fleurs sentent bon, ces friandises sont recherchées, et surtout vous êtes belles comme deux anges, de Kleist et toi. Oh ! oui, je vois, j'entends, je respire ; je suis devenue vivante, de statue, de cadavre que j'étais. Tenez, portez avec moi la santé de Trenck d'abord, et puis celle de l'ami qui s'est enfui avec lui ; ensuite, nous porterons celle des braves gardiens qui l'ont laissé fuir, et puis enfin celle de mon frère Frédéric, qui n'a pas pu l'en empêcher. Non, aucune pensée amère ne troublera ce jour de fête. Je n'ai plus d'amertume contre personne ; il me semble que j'aime le roi. Tiens ! à la santé du roi, Porporina ; vive le roi !»

Ce qui ajoutait au bien-être que la joie de cette pauvre princesse communiquait à ses deux belles convives, c'était la bonhomie de ses manières et l'égalité parfaite qu'elle faisait régner entre elles trois.

Elle se levait, changeait les assiettes quand son tour venait, découpait elle-même, et servait ses compagnes avec un plaisir enfantin et attendrissant.

«Ah ! si je n'étais pas née pour la vie d'égalité, du moins l'amour me l'a fait comprendre, disait-elle, et le malheur de ma condition m'a révélé l'imbécillité de ces préjugés du rang et de la naissance. Mes sœurs ne sont pas comme moi. Ma sœur d'Anspach porterait sa tête sur l'échafaud plutôt que de faire la première révérence à une Altesse non régnante. Ma sœur de Bareith, qui fait la philosophe et l'esprit fort avec M. Voltaire, arracherait les yeux à une duchesse qui se permettrait d'avoir un pouce d'étoffe de plus qu'elle à la queue de sa robe. C'est qu'elles n'ont jamais aimé, voyez-vous ! Elles passeront leur vie dans cette machine pneumatique qu'elles appellent la dignité de leur rang. Elles mourront embaumées dans leur majesté comme des momies ; elles n'auront pas connu mes amères douleurs, mais aussi elles n'auront pas eu, dans toute leur vie d'étiquette et de gala, un quart d'heure de laisser-aller, de plaisir et de confiance comme celui que je savoure dans ce moment ! Mes chères petites, il faut que vous rendiez la fête complète, il faut que vous me tutoyiez ce soir. Je veux être Amélie pour vous ; plus d'Altesse ; Amélie tout court.

Ah ! tu fais mine de refuser, toi, de Kleist ?

La cour t'a gâtée, mon enfant ; malgré toi tu en as respiré l'air malsain : mais toi, chère Porporina, qui, bien que comédienne, sembles un enfant de la nature, tu céderas à mon innocent désir.

—Oui, ma chère Amélie, je le ferai de tout mon cœur pour t'obliger, répondit la Porporina en riant.»

—Ah ! ciel ! s'écria la princesse, si tu savais quel effet cela me fait d'être tutoyée, et de m'entendre appeler Amélie ! Amélie ! oh ! comme il disait bien mon nom, lui !

Il me semblait que c'était le plus beau nom de la terre, le plus doux qu'une femme ait jamais porté, quand il le prononçait.

Peu à peu la princesse poussa le ravissement de l'âme jusqu'à s'oublier elle-même pour ne plus s'occuper que de ses amies ; et dans cet essai d'égalité, elle se sentit devenir si grande, si heureuse et si bonne, qu'elle dépouilla instinctivement l'âpre personnalité développée en elle par la passion et la souffrance.

Elle cessa de parler d'elle exclusivement, elle ne songea plus à se faire un petit mérite d'être si aimable et si simple ; elle interrogea madame de Kleist sur sa famille, sa position et ses sentiments, ce qu'elle n'avait pas fait depuis qu'elle était absorbée par ses propres chagrins.

Elle voulut aussi connaître la vie d'artiste, les émotions du théâtre, les idées et les affections de la Porporina. Elle inspirait la confiance en même temps qu'elle la ressentait, et elle goûta un plaisir infini à lire dans l'âme d'autrui, et à voir enfin, dans ces êtres différents d'elle jusque là, des êtres semblables dans leur essence, aussi méritants devant Dieu, aussi bien doués de la nature, aussi importants sur la terre qu'elle s'était longtemps persuadé devoir l'être de préférence aux autres.

Ce fut la Porporina surtout dont les réponses ingénues et l'expansion sympathique la frappèrent d'un respect mêlé de douce surprise.

«Tu me parais un ange, lui dit-elle. Toi, une fille de théâtre ! Tu parles et tu penses plus noblement qu'aucune tête couronnée que je connaisse. Tiens, je me prends pour toi d'une estime qui va jusqu'à l'engouement. Il faut que tu m'accordes la tienne tout entière, belle Porporina. Il faut que tu m'ouvres ton cœur, et que tu me racontes ta vie, ta naissance, ton éducation, tes amours, tes malheurs, tes fautes même, si tu en as commis. Ce ne peuvent être que de nobles fautes, comme celle que je porte, non sur la conscience, comme on dit, mais dans le sanctuaire de mon cœur. Il est onze heures, nous avons toute la nuit devant nous ; notre petite orgie tire à sa fin, car nous ne faisons plus que bavarder, et je vois que la seconde bouteille de Champagne aura tort. Veux-tu me raconter ton histoire, telle que je te la demande ? Il me semble que la connaissance de ton cœur, et le tableau d'une vie où tout me sera nouveau et inconnu va m'instruire des véritables devoirs de ce monde, plus que toutes mes réflexions ne l'ont jamais pu faire. Je me sens capable de t'écouter et de te suivre comme je n'ai jamais pu écouter rien de ce qui était étranger à ma passion. Veux-tu me satisfaire ?

—Je le ferais de grand cœur, Madame... répondit la Porporina.

—Quelle dame ? où prends-tu ici cette Madame, interrompit gaiement la princesse.

—Je dis, ma chère Amélie, reprit la Porporina, que je le ferais avec plaisir, si, dans ma vie, il ne se trouvait un secret important, presque formidable, auquel tout se rattache, et qu'aucun besoin d'épanchement, aucun entraînement de cœur ne me permettent de révéler.

—Eh bien, ma chère enfant, je le sais, ton secret ! et si je ne t'en ai pas parlé dès le commencement de notre souper, c'est par un sentiment de discrétion au-dessus duquel je sens maintenant que mon amitié pour toi peut se placer sans scrupule.

—Vous savez mon secret ! s'écria la Porporina pétrifiée de surprise. Oh ! Madame, pardonnez ! cela me paraît impossible.

—Un gage ! Tu me traites toujours en Altesse.

—Pardonne-moi, Amélie... mais tu ne peux pas savoir mon secret, à moins d'être réellement d'accord avec Cagliostro, comme on le prétend.

—J'ai entendu parler de ton aventure avec Cagliostro dans le temps, et je mourais d'envie d'en connaître les détails ; mais ce n'est pas la curiosité qui me pousse ce soir, c'est l'amitié, comme je te l'ai dit sincèrement. Ainsi, pour t'encourager, je te dirai que, depuis ce matin, je sais fort bien que la signora Consuelo Porporina pourrait légitimement prendre, si elle le voulait, le titre de comtesse de Rudolstadt.

—Au nom du ciel, madame... Amélie... qui a pu vous instruire...

—Ma chère Rudolstadt, tu ne sais donc pas que ma sœur, la margrave de Bareith, est ici ?

—Je le sais.

—Et avec elle son médecin Supperville ?

—J'entends. M. Supperville a manqué à sa parole, à son serment. Il a parlé !

—Rassure-toi. Il n'a parlé qu'à moi, et sous le sceau du secret. Je ne vois pas d'ailleurs, pourquoi tu crains tant de voir ébruiter une affaire qui est si honorable pour ton caractère et qui ne peut plus nuire à personne. La famille de Rudolstadt est éteinte, à l'exception d'une vieille chanoinesse qui ne peut tarder à rejoindre ses frères dans le tombeau. Nous avons, il est vrai, en Saxe, des princes de Rudolstadt qui se trouvent tes proches parents, tes cousins issus de germain, et qui sont fort vains de leur nom ; mais si mon frère veut te soutenir, tu porteras ce nom sans qu'ils osent réclamer... à moins que tu ne persistes à préférer ton nom de Porporina, qui est tout aussi glorieux et beaucoup plus doux à l'oreille.

—Telle est mon intention, en effet, répondit la cantatrice, quelque chose qui arrive ; mais je voudrais bien savoir à quel propos M. Supperville vous a raconté tout cela... Quand je le saurai, et que ma conscience sera dégagée de son serment, je vous promets... de te raconter les détails de ce triste et étrange mariage.

—Voici le fait, dit la princesse. Une de mes femmes étant malade, j'ai fait prier Supperville, qui se trouvait, m'a-t-on dit, dans le château auprès de ma sœur, de passer chez moi pour la voir. Supperville est un homme d'esprit que j'ai connu lorsqu'il résidait ici, et qui n'a jamais aimé mon frère. Cela m'a mise à l'aise pour causer avec lui. Le hasard a amené la conversation sur la musique, sur l'opéra, et sur toi par conséquent ; je lui ai parlé de toi avec tant d'éloges, que, soit pour me faire plaisir, soit par conviction, il a renchéri sur moi, et t'a portée aux nues. Je prenais goût à l'entendre, et je remarquais une certaine affectation qu'il mettait à me faire pressentir en toi une existence romanesque digne d'intérêt, et une grandeur d'âme supérieure à toutes mes bonnes présomptions. Je l'ai pressé beaucoup, je te le confesse, et il s'est laissé prier beaucoup aussi, je dois le dire pour le justifier. Enfin, après m'avoir demandé ma parole de ne pas le trahir, il m'a raconté ton mariage au lit de mort du comte de Rudolstadt, et la renonciation généreuse que tu avais faite de tous tes droits et avantages. Tu vois, mon enfant, que tu peux, sans scrupule, me dire le reste, si rien ne t'engage à me le cacher.

—Cela étant, dit la Porporina après un moment de silence et d'émotion, quoique ce récit doive réveiller en moi des souvenirs bien pénibles, surtout depuis mon séjour à Berlin, je répondrai par ma confiance à l'intérêt de Votre Altesse... je veux dire de ma bonne Amélie.»

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE VII.

VII.

«Je suis née dans je ne sais quel coin de l'Espagne, je ne sais pas précisément en quelle année ; mais je dois avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans. J'ignore le nom de mon père ; et quant à celui de ma mère, je crois bien qu'elle était, à l'égard de ses parents, dans la même incertitude que moi. On l'appelait à Venise, la Zingara, et moi la Zingarella. Ma mère m'avait donné pour patronne Maria del Consuelo, comme qui dirait, en français, Notre-Dame de Consolation. Mes premières années furent errantes et misérables. Nous courions le monde à pied, ma mère et moi, vivant de nos chansons. J'ai un vague-souvenir que, dans la forêt de Bohême, nous reçûmes l'hospitalité dans un château, où un bel adolescent, fils du seigneur, et nommé Albert, me combla de soins et d'amitiés, et donna une guitare à ma mère. Ce château, c'était le château des géants, dont je devais refuser un jour, d'être la châtelaine : ce jeune seigneur, c'était le comte Albert de Rudolstadt, dont je devais devenir l'épouse.

«A dix ans, je commençais à chanter dans les rues. Un jour que je disais ma petite chanson sur la place Saint-Marc, à Venise, devant un café, maître Porpora, qui se trouvait là, frappé de la justesse de ma voix et de la méthode naturelle que ma mère m'avait transmise, m'appela, me questionna, me suivit jusqu'à mon galetas, donna quelques secours à ma mère, et lui promit de me faire entrer à la scuola dei mendicanti, une de ces écoles gratuites de musique qui abondent en Italie, et d'où sortent tous les artistes éminents de l'un et l'autre sexe ; car ce sont les meilleurs maîtres qui en ont la direction. J'y fis de rapides progrès ; et maître Porpora prit pour moi une amitié qui m'exposa bientôt à la jalousie et aux mauvais tours de mes camarades. Leurs dépits injustes et le mépris qu'elles affichaient pour mes haillons me donnèrent de bonne heure l'habitude de la patience, de la réserve et de la résignation.

«Je ne me souviens pas du premier jour où je le vis ; mais il est certain qu'à l'âge de sept ou huit ans, j'aimais déjà un jeune homme ou plutôt un enfant, orphelin, abandonné, étudiant comme moi la musique par protection et par charité, vivant, comme moi, sur le pavé. Notre amitié, ou notre amour, car c'était la même chose, était un sentiment chaste et délicieux. Nous passions ensemble, dans un vagabondage innocent, les heures qui n'étaient pas consacrées à l'étude. Ma mère, après l'avoir inutilement combattue, sanctionna notre inclination par la promesse qu'elle nous fit contracter, à son lit de mort, de nous marier ensemble, aussitôt que notre travail nous aurait mis à même d'élever une famille.

«A l'âge de dix-huit ou dix-neuf ans, j'étais assez avancée dans le chant. Le comte Zustiniani, noble vénitien, propriétaire du théâtre San Samuel, m'entendit chanter à l'église, et m'engagea comme première cantatrice, pour remplacer la Corilla, belle et robuste virtuose, dont il avait été l'amant, et qui lui était infidèle. Ce Zustiniani était précisément le protecteur de mon fiancé Anzoleto. Anzoleto fut engagé avec moi pour chanter les premiers rôles d'homme. Nos débuts s'annoncèrent sous les plus brillants auspices. Il avait une voix magnifique, une facilité naturelle extraordinaire, un extérieur séduisant : toutes les belles dames le protégeaient. Mais il était paresseux ; il n'avait pas eu un professeur aussi habile et aussi zélé que le mien. Son succès fut moins brillant. Il en eut du chagrin d'abord, et puis du dépit, enfin de la jalousie ; et je perdis ainsi son amour.

—Est-il possible ? dit la princesse Amélie, pour une semblable cause ? Il était donc bien vil ?

—Hélas ! non, madame ; mais il était vain et artiste. Il se fit protéger par la Corilla, la cantatrice disgraciée et furieuse, qui m'enleva son cœur, et l'amena rapidement à offenser et à déchirer le mien. Un soir, maître Porpora, qui avait toujours combattu nos sentiments, parce qu'il prétend qu'une femme, pour être grande artiste, doit rester étrangère à toute passion et à tout engagement de cœur, me fit découvrir la trahison d'Anzoleto. Le lendemain soir, le comte Zustiniani me fit une déclaration d'amour, à laquelle j'étais loin de m'attendre, et qui m'offensa profondément. Anzoleto feignit d'être jaloux, de me croire corrompue... Il voulait briser avec moi. Je m'enfuis de mon logement, dans la nuit ; j'allai trouver mon maître, qui est un homme de prompte inspiration, et qui m'avait habituée à être prompte dans l'exécution. Il me donna des lettres, une petite somme, un itinéraire de voyage ; il me mit dans une gondole, m'accompagna jusqu'à la terre ferme, et je partis seule, au point du jour, pour la Bohême.

—Pour la Bohême ? dit madame de Kleist, à qui le courage et la vertu de la Porporina faisaient ouvrir de grands yeux.

—Oui, Madame, reprit la jeune fille. Dans notre langage d'artistes aventuriers, nous disons souvent courir la Bohême pour signifier qu'on s'embarque dans les hasards d'une vie pauvre, laborieuse et souvent coupable, dans la vie des Zingari, qu'on appelle aussi Bohémiens, en français. Quant à moi, je partais, non pour cette Bohême symbolique à laquelle mon sort semblait me destiner comme tant d'autres, mais pour le malheureux et chevaleresque pays des Tchèques, pour la patrie de Huss et de Ziska, pour le Boehmer-Wald, enfin pour le château des Géants, où je fus généreusement accueillie par la famille des Rudolstadt.

—Et pourquoi allais-tu dans cette famille ? demanda la princesse, qui écoutait avec beaucoup d'attention : se souvenait-on de t'y avoir vue enfant ?

—Nullement. Je ne m'en souvenais pas moi-même, et ce n'est que longtemps après, et par hasard, que le comte Albert retrouva et m'aida à retrouver le souvenir de cette petite aventure ; mais mon maître le Porpora avait été fort lié en Allemagne avec le respectable Christian de Rudolstadt, chef de la famille. La jeune baronne Amélie, nièce de ce dernier, demandait une gouvernante, c'est-à-dire une demoiselle de compagnie qui fit semblant de lui enseigner la musique, et qui la désennuyât de la vie austère et triste qu'on menait à Riesenburg [Château des Géants, en allemand.]. Ses nobles et bons parents m'accueillirent comme une amie, presque comme une parente. Je n'enseignai rien, malgré mon bon vouloir, à ma jolie et capricieuse élève, et...

—Et le comte Albert devint amoureux de toi, comme cela devait arriver ?

—Hélas ! Madame, je ne saurais parler légèrement d'une chose si grave et si douloureuse. Le comte Albert, qui passait pour fou, et qui unissait à une âme sublime, à un génie enthousiaste, des bizarreries étranges, une maladie de l'imagination tout à fait inexplicable...

—Supperville m'a raconté tout cela, sans y croire et sans me le faire comprendre. On attribuait à ce jeune homme des facultés supernaturelles, le don des prophéties, la seconde vue, le pouvoir de se rendre invisible... Sa famille racontait là-dessus des choses inouïes... Mais tout cela est impossible, et j'espère que tu n'y ajoutes pas foi ?

—Épargnez-moi, Madame, la souffrance et l'embarras de me prononcer sur des faits qui dépassent la portée de mon intelligence. J'ai vu des choses inconcevables, et, en de certains moments, le comte Albert m'a semblé un être supérieur à la nature humaine. En d'autres moments, je n'ai vu en lui qu'un être malheureux, privé, par l'excès même de sa vertu, du flambeau de la raison ; mais en aucun temps je ne l'ai vu semblable aux vulgaires humains.

Dans le délire comme dans le calme, dans l'enthousiasme comme dans l'abattement, il était toujours le meilleur, le plus juste, le plus sagement éclairé ou le plus poétiquement exalté des hommes. En un mot, je ne saurais penser à lui ni prononcer son nom sans un frémissement de respect, sans un attendrissement profond, et sans une sorte d'épouvante ; car je suis la cause involontaire, mais non tout à fait innocente, de sa mort.

—Voyons, chère comtesse, essuie tes beaux yeux, prends courage, et continue. Je t'écoute sans ironie et sans légèreté profane, je te le jure.

—Il m'aima d'abord sans que je pusse m'en douter. Il ne m'adressait jamais la parole, il ne semblait même pas me voir. Je crois qu'il s'aperçut pour la première fois de ma présence dans le château, lorsqu'il m'entendit chanter. Il faut vous dire qu'il était très-grand musicien, et qu'il jouait du violon comme personne au monde ne se doute qu'on puisse en jouer. Mais je crois bien être la seule qui l'ait jamais entendu à Riesenburg ; car sa famille n'a jamais su qu'il possédait cet incomparable talent. Son amour naquit donc d'un élan d'enthousiasme et de sympathie musicale. Sa cousine, la baronne Amélie, qui était fiancée avec lui depuis deux ans, et qu'il n'aimait pas, prit du dépit contre moi, quoiqu'elle ne l'aimât pas non plus. Elle me le témoigna avec plus de franchise que de méchanceté ; car, au milieu de ses travers, elle avait une certaine grandeur d'âme ; elle se lassa des froideurs d'Albert, de la tristesse du château, et, un beau matin, nous quitta, enlevant, pour ainsi dire, son père le baron Frédéric, frère du comte Christian, homme excellent et borné, indolent d'esprit et simple de cœur, esclave de sa fille et passionné pour la chasse.

—Tu ne me dis rien de l'invisibilité du comte Albert, de ses disparitions de quinze et vingt jours, au bout desquelles il reparaissait tout d'un coup, croyant ou feignant de croire qu'il n'avait pas quitté la maison, et ne pouvant ou ne voulant pas dire ce qu'il était devenu pendant qu'on le cherchait de tous cotés.

—Puisque M. Supperville vous a raconté ce fait merveilleux en apparence, je vais vous en donner l'explication ; moi seule puis le faire, car ce point est toujours resté un secret entre Albert et moi. Il y a près du château des Géants une montagne appelée Schreckenstein [La Pierre d'épouvante.], qui recèle une grotte et plusieurs chambres mystérieuses, antique construction souterraine qui date du temps des Hussites. Albert, tout en parcourant une série d'opinions philosophiques très-hardies, et d'enthousiasme religieux portés jusqu'au mysticisme, était resté hussite, ou, pour mieux dire, taborite dans le cœur. Descendant par sa mère du roi Georges Podiebrad, il avait conservé et développé en lui-même les sentiments d'indépendance patriotique et d'égalité évangélique que la prédication de Jean Huss et les victoires de Jean Ziska ont, pour ainsi dire, inoculés aux Bohémiens...

—Comme elle parle d'histoire et de philosophie ! s'écria la princesse en regardant madame de Kleist : qui m'eût jamais voulu dire qu'une fille de théâtre comprendrait ces choses-là comme moi qui ai passé ma vie à les étudier dans les livres ? Quand je te le disais, de Kleist, qu'il y avait parmi ces êtres que l'opinion des cours relègue aux derniers rangs de la société, des intelligences égales, sinon supérieures, à celles qu'on forme aux premiers avec tant de soin et de dépense !

—Hélas ! Madame, reprit la Porporina, je suis fort ignorante, et je n'avais jamais rien lu avant mon séjour à Riesenburg. Mais là j'ai tant entendu parler de ces choses, et j'ai été forcée de tant réfléchir pour comprendre ce qui se passait dans l'esprit d'Albert, que j'ai fini par m'en faire une idée.

—Oui, mais tu es devenue mystique et un peu folle toi-même, mon enfant ! Admire les campagnes de Jean Ziska et le génie républicain de la Bohême, j'y consens, j'ai des idées tout aussi républicaines que toi là-dessus peut-être ; car, moi aussi, l'amour m'a révélé une vérité contraire à celle que mes pédants m'avaient enseignée sur les droits des peuples et le mérite des individus ; mais je ne partage pas ton admiration pour le fanatisme taborite et pour leur délire d'égalité chrétienne. Ceci est absurde, irréalisable, et entraîne à des excès féroces. Qu'on renverse les trônes, j'y consens, et... j'y travaillerais au besoin ! Qu'on fasse des républiques à la manière de Sparte, d'Athènes, de Rome, ou de l'antique Venise : voilà ce que je puis admettre. Mais tes sanguinaires et crasseux Taborites ne me vont pas plus que les Vaudois de flambloyante mémoire, les odieux Anabaptistes de Munster et les Picards de la vieille Allemagne.

—J'ai ouï dire au comte Albert que tout cela n'était pas précisément la même chose, reprit modestement Consuelo ; mais je n'oserais discuter avec Votre Altesse sur des matières qu'elle a étudiées. Vous avez ici des historiens et des savants qui se sont occupés de ces graves matières, et vous pouvez juger, mieux que moi, de leur sagesse et de leur justice. Cependant, quand même j'aurais le bonheur d'avoir toute une académie pour m'instruire, je crois que mes sympathies ne changeraient pas. Mais je reprends mon récit.

—Oui, je t'ai interrompue par des réflexions pédantes, et je t'en demande pardon. Poursuis. Le comte Albert, engoué des exploits de ses pères (cela est bien concevable et bien pardonnable), amoureux de toi, d'ailleurs, ce qui est plus naturel et plus légitime encore, n'admettait pas que tu ne fusses pas son égale devant Dieu et devant les hommes ? Il avait bien raison, mais ce n'était pas un motif pour déserter la maison paternelle, et pour laisser tout son monde dans la désolation.

—C'est là que j'en voulais venir, reprit Consuelo ; il allait rêver et méditer depuis longtemps dans la grotte des Hussites au Schreckenstein, et il s'y plaisait d'autant plus, que lui seul, et un pauvre paysan fou qui le suivait dans ses promenades, avaient connaissance de ces demeures souterraines. Il prit l'habitude de s'y retirer chaque fois qu'un chagrin domestique ou une émotion violente lui faisaient perdre l'empire de sa volonté. Il sentait venir ses accès, et, pour dérober son délire à des parents consternés, il gagnait le Schreckenstein par un conduit souterrain qu'il avait découvert, et dont l'entrée était une citerne située auprès de son appartement, dans un parterre de fleurs. Une fois arrivé à sa caverne, il oubliait les heures, les jours et les semaines. Soigné par Zdenko, ce paysan poëte [L'orthographe originale de George Sand est conservée tout au long du présent document.] et visionnaire, dont l'exaltation avait quelques rapports avec la sienne, il ne songeait plus à revoir la lumière et à retrouver ses parents que lorsque l'accès commençait à passer ; et malheureusement ces accès devenaient chaque fois plus intenses et plus longs à dissiper. Une fois enfin, il resta si longtemps absent qu'on le crut mort, et que j'entrepris de découvrir le lieu de sa retraite. J'y parvins avec beaucoup de peine et de dangers.

Je descendis dans cette citerne, qui se trouvait dans ses jardins, et par laquelle j'avais vu, une nuit, sortir Zdenko à la dérobée. Ne sachant pas me diriger dans ces abîmes, je faillis y perdre la vie.

Enfin je trouvai Albert ; je réussis à dissiper la torpeur douloureuse où il était plongé ; je le ramenai à ses parents, et je lui fis jurer qu'il ne retournerait jamais sans moi dans la fatale caverne.

Il céda ; mais il me prédit que c'était le condamner à mort ; et sa prédiction ne s'est que trop réalisée !

—Comment cela ? C'était le rendre à la vie, au contraire.

—Non, Madame, à moins que je ne parvinsse à l'aimer, et à n'être jamais pour lui une cause de douleur.

—Quoi ! tu ne l'aimais pas ? tu descendais dans un puits, tu risquais ta vie dans ce voyage souterrain...

—Où Zdenko l'insensé, ne comprenant pas mon dessein, et jaloux, comme un chien fidèle et stupide, de la sécurité de son maître, faillit m'assassiner.

Un torrent faillit m'engloutir. Albert, ne me reconnaissant pas d'abord, faillit me faire partager sa folie, car la frayeur et l'émotion rendent les hallucinations contagieuses... Enfin, il fut repris d'un accès de délire en me ramenant dans le souterrain, et manqua m'y abandonner en me fermant l'issue... Et je m'exposai à tout cela sans aimer Albert.

—Alors tu avais fait un vœu à Maria del Consuelo, pour opérer sa délivrance ?

—Quelque chose comme cela, en effet, répondit la Porporina avec un triste sourire ; un mouvement de tendre pitié pour sa famille, de sympathie profonde pour lui, peut-être un attrait romanesque, de l'amitié sincère à coup sûr, mais pas l'apparence d'amour, du moins rien de semblable à cet amour aveugle, enivrant et suave que j'avais éprouvé pour l'ingrat Anzoleto, et dans lequel je crois bien que mon cœur s'était usé prématurément !... Que vous dirai-je, Madame ? à la suite de cette terrible expédition, j'eus un transport au cerveau, et je fus à deux doigts de la mort. Albert, qui est aussi grand médecin que grand musicien, me sauva. Ma lente convalescence, et ses soins assidus nous mirent sur un pied d'intimité fraternelle. Sa raison revint entièrement. Son père me bénit et me traita comme une fille chérie. Une vieille tante bossue, la chanoinesse Wenceslawa, ange de tendresse et patricienne remplie de préjugés, se fût résignée elle-même à m'accepter, Albert implorait mon amour. Le comte Christian en vint jusqu'à se faire l'avocat de son fils. J'étais émue, j'étais effrayée ; j'aimais Albert comme on aime la vertu, la vérité, le beau idéal ; mais j'avais encore peur de lui ; je répugnais à devenir comtesse, à faire un mariage qui soulèverait contre lui et contre sa famille la noblesse du pays, et qui me ferait accuser de vues sordides et de basses intrigues. Et puis, faut-il l'avouer ? c'est là mon seul crime peut-être !... je regrettais ma profession, ma liberté, mon vieux maître, ma vie d'artiste, et cette arène émouvante du théâtre, où j'avais paru un instant pour briller et disparaître comme un météore. Ces planches brûlantes où mon amour s'était brisé, mon malheur consommé, que je croyais pouvoir maudire et mépriser toujours, et où cependant je rêvais toutes les nuits que j'étais applaudie ou sifflée...

Cela doit vous sembler étrange et misérable ; mais quand on a été élevée pour le théâtre, quand on a travaillé toute sa vie pour livrer ces combats et remporter ces victoires, quand on y a gagné les premières batailles, l'idée de n'y jamais retourner est aussi effrayante que vous le serait, Madame et chère Amélie, celle de n'être plus princesse que sur des tréteaux, comme je le suis maintenant deux fois par semaine...

—Tu te trompes, tu déraisonnes, amie ! Si je pouvais devenir de princesse, artiste, j'épouserais Trenck, et je serais heureuse. Tu ne voulais pas devenir d'artiste, princesse pour épouser Rudolstadt. Je vois bien que tu ne l'aimais pas ! mais ce n'est pas ta faute... on n'aime pas qui l'on veut !

—Madame, voilà un aphorisme dont je voudrais bien pouvoir me convaincre ; ma conscience serait en repos. Mais c'est à résoudre ce problème que j'ai employé ma vie, et je n'en suis pas encore venue à bout.

—Voyons, dit la princesse ; ceci est un fait grave, et, comme abbesse, je dois essayer de prononcer sur les cas de conscience. Tu doutes que nous soyons libres d'aimer ou de ne pas aimer ? Tu crois donc que l'amour peut faire son choix et consulter la raison ?

—Il devrait le pouvoir. Un noble cœur devrait soumettre son inclination, je ne dis pas à cette raison du monde qui n'est que folie et mensonge, mais à ce discernement noble, qui n'est que le goût du beau, l'amour de la vérité. Vous êtes la preuve de ce que j'avance, Madame, et votre exemple me condamne. Née pour occuper un trône, vous avez immolé la fausse grandeur à la passion vraie, à la possession d'un cœur digne du vôtre. Moi, née pour être reine aussi (sur les planches) je n'ai pas eu le courage et la générosité de sacrifier joyeusement le clinquant de cette gloire menteuse à la vie calme et à l'affection sublime qui s'offrait à moi. J'étais prête à le faire par dévouement, mais je ne le faisais pas sans douleur et sans effroi ; et Albert, qui voyait mon anxiété, ne voulait pas accepter ma foi comme un sacrifice. Il me demandait de l'enthousiasme, des joies partagées, un cœur libre de tout regret. Je ne devais pas le tromper ; d'ailleurs peut-on tromper sur de telles choses ? Je demandai donc du temps, et on m'en accorda. Je promis de faire mon possible pour arriver à cet amour semblable au sien. J'étais de bonne foi ; mais je sentais avec terreur que j'eusse voulu ne pas être forcée par ma conscience à prendre cet engagement formidable.

—Étrange fille ! Tu aimais encore l'autre, je le parierais ?

—Ô mon Dieu ! je croyais bien ne plus l'aimer : mais un matin que j'attendais Albert sur la montagne, pour me promener avec lui, j'entends une voix dans le ravin ; je reconnais un chant que j'ai étudié autrefois avec Anzoleto, je reconnais surtout cette voix pénétrante que j'ai tant aimée, et cet accent de Venise si doux à mon souvenir. Je me penche, je vois passer un cavalier, c'était lui, Madame, c'était Anzoleto !

—Eh ! pour Dieu ! qu'allait-il faire en Bohême ?

—J'ai su depuis qu'il avait rompu son engagement, qu'il fuyait Venise et le ressentiment du comte Zustiniani. Après s'être lassé bien vite de l'amour querelleur et despotique de la Corilla, avec laquelle il était remonté avec succès sur le théâtre de San Samuel, il avait obtenu les faveurs d'une certaine Clorinda, seconde cantatrice, mon ancienne camarade d'école, dont Zustiniani avait fait sa maîtresse. En homme du monde, c'est-à-dire en libertin frivole, le comte s'était vengé en reprenant Corilla sans congédier l'autre. Au milieu de cette double intrigue, Anzoleto, persiflé par son rival, prit du dépit, passa à la colère, et, par une belle nuit d'été, donna un grand coup de pied à la gondole où Zustiniani prenait le frais avec la Corilla. Ils en furent quittes pour chavirer et prendre un bain tiède. Les eaux de Venise ne sont pas profondes partout. Mais Anzoleto, pensant bien que cette plaisanterie le conduirait aux Plombs, prit la fuite, et, en se dirigeant sur Prague, passa devant le château des Géants.

«Il passa outre, et je rejoignis Albert pour faire avec lui un pèlerinage à la grotte du Schreckenstein qu'il désirait revoir avec moi. J'étais sombre et bouleversée. J'eus, dans cette grotte, les émotions les plus pénibles. Ce lieu lugubre, les ossements hussites dont Albert avait fait un autel au bord de la source mystérieuse, le son admirable et déchirant de son violon, je ne sais quelles terreurs, les ténèbres, les idées superstitieuses qui lui revenaient dans ce lieu, et dont je ne me sentais plus la force de le préserver...

—Dis tout ! il se croyait Jean Ziska. Il prétendait avoir l'existence éternelle, la mémoire des siècles passés ; enfin il avait la folie du comte de Saint-Germain ?

—Eh bien, oui, Madame, puisque vous le savez, et sa conviction à cet égard a fait sur moi une si vive impression, qu'au lieu de l'en guérir, j'en suis venue presque à la partager.

—Serais-tu donc un esprit faible, malgré ton cœur courageux ?

—Je ne puis avoir la prétention d'être un esprit fort. Où aurais-je pris cette force ? La seule éducation sérieuse que j'aie reçue, c'est Albert qui me l'a donnée. Comment n'aurais-je pas subi son ascendant et partagé ses illusions ? il y avait tant et de si hautes vérités dans son âme, que je ne pouvais discerner l'erreur de la certitude. Je sentis dans cette grotte que ma raison s'égarait. Ce qui m'épouvanta le plus, c'est que je n'y trouvai pas Zdenko comme je m'y attendais. Il y avait plusieurs mois que Zdenko ne paraissait plus. Comme il avait persisté dans sa fureur contre moi, Albert l'avait éloigné, chassé de sa présence, après quelque discussion violente, sans doute, car il paraissait en avoir des remords. Peut-être croyait-il qu'en le quittant, Zdenko s'était suicidé ; du moins il parlait de lui dans des termes énigmatiques, et avec des réticences mystérieuses qui me faisaient frémir. Je m'imaginais (que Dieu me pardonne cette pensée !) que, dans un accès d'égarement, Albert, ne pouvant faire renoncer ce malheureux au projet de m'ôter la vie, la lui avait ôtée à lui-même.

—Et pourquoi ce Zdenko te haïssait-il de la sorte ?

—C'était une suite de sa démence. Il prétendait avoir rêvé que je tuais son maître et que je dansais ensuite sur sa tombe. Ô Madame ! cette sinistre prédiction s'est accomplie. Mon amour a tué Albert, et huit jours après je débutais ici dans un opéra bouffe des plus gais ; j'y étais forcée, il est vrai, et j'avais la mort dans l'âme ; mais le sombre destin d'Albert s'était accompli, conformément aux terribles pronostics de Zdenko.

—Ma foi, ton histoire est si diabolique, que je commence à ne plus savoir où j'en suis, et à perdre l'esprit en l'écoutant. Mais continue. Tout cela va s'expliquer sans doute ?

—Non, Madame, ce monde fantastique qu'Albert et Zdenko portaient dans leurs âmes mystérieuses ne m'a jamais été expliqué, et il faudra, comme moi, vous contenter d'en comprendre les résultats.

—Allons ! M. de Rudolstadt n'avait pas tué son pauvre bouffon, au moins ?

—Zdenko n'était pas pour lui un bouffon, mais un compagnon de malheur, un ami, un serviteur dévoué. Il le pleurait ; mais, grâce au ciel, il n'avait jamais eu la pensée de l'immoler à son amour pour moi.

Cependant, moi, folle et coupable, je me persuadai que ce meurtre avait été consommé. Une tombe fraîchement remuée qui était dans la grotte, et qu'Albert m'avoua renfermer ce qu'il avait eu de plus cher au monde avant de me connaître, en même temps qu'il s'accusait de je ne sais quel crime, me fit venir une sueur froide.

Je me crus certaine que Zdenko était enseveli en ce lieu, et je m'enfuis de la grotte en criant comme une folle et en pleurant comme un enfant.

—Il y avait bien de quoi, dit madame de Kleist, et j'y serais morte de peur. Un amant comme votre Albert ne m'eût pas convenu le moins du monde. Le digne M. de Kleist croyait au diable, et lui faisait des sacrifices. C'est lui qui m'a rendu poltronne comme je le suis ; si je n'avais pris le parti de divorcer, je crois qu'il m'aurait rendue folle.

—Tu en as de beaux restes, dit la princesse Amélie. Je crois que tu as divorcé un peu trop tard. Mais n'interromps pas notre comtesse de Rudolstadt.

—En rentrant au château avec Albert, qui me suivait sans songer à se justifier de mes soupçons, j'y trouvai, devinez qui, Madame ?

—Anzoleto !

—Il s'était présenté comme mon frère, il m'attendait. Je ne sais comment il avait appris en continuant sa route, que je demeurais là, et que j'allais épouser Albert ; car on le disait dans le pays avant qu'il y eût rien de conclu à cet égard. Soit dépit, soit un reste d'amour, soit amour du mal, il était revenu sur ses pas, avec l'intention soudaine de faire manquer ce mariage, et de m'enlever au comte. Il mit tout en œuvre pour y parvenir, prières, larmes, séductions, menaces. J'étais inébranlable en apparence : mais au fond de mon lâche cœur, j'étais troublée, et je ne me sentais plus maîtresse de moi-même.

A la faveur du mensonge qui lui avait servi à s'introduire, et que je n'osai pas démentir, quoique je n'eusse jamais parlé à Albert de ce frère que je n'ai jamais eu, il resta toute la journée au château. Le soir, le vieux comte nous fit chanter des airs vénitiens. Ces chants de ma patrie adoptive réveillèrent tous les souvenirs de mon enfance, de mon pur amour, de mes beaux rêves, de mon bonheur passé. Je sentis que j'aimais encore... et que ce n'était pas celui que je devais, que je voulais, que j'avais promis d'aimer. Anzoleto me conjura tout bas de le recevoir la nuit dans ma chambre, et me menaça d'y venir malgré moi à ses risques et périls, et aux miens surtout. Je n'avais jamais été que sa sœur, aussi colorait-il son projet des plus belles intentions. Il se soumettait à mon arrêt, il partait à la pointe du jour ; mais il voulait me dire adieu. Je pensai qu'il voulait faire du bruit dans le château, un esclandre ; qu'il y aurait quelque scène terrible avec Albert, que je serais souillée par ce scandale. Je pris une résolution, désespérée, et je l'exécutai. Je fis à minuit un petit paquet des hardes les plus nécessaires, j'écrivis un billet pour Albert, je pris le peu d'argent que je possédais (et, par parenthèse, j'en oubliai la moitié) ; je sortis de ma chambre, je sautai sur le cheval de louage qui avait amené Anzoleto, je payai son guide pour aider ma fuite, je franchis le pont-levis, et je gagnai la ville voisine. C'était la première fois de ma vie que je montais à cheval. Je fis quatre lieues au galop, puis je renvoyai le guide, et, feignant d'aller attendre Anzoleto sur la route de Prague, je donnai à cet homme de fausses indications sur le lieu où mon prétendu frère devait me retrouver. Je pris la direction de Vienne, et à la pointe du jour je me trouvai seule, à pied, sans ressources, dans un pays inconnu, et marchant le plus vite possible pour échapper à ces deux amours qui me paraissaient également funestes. Cependant je dois dire qu'au bout de quelques heures, le fantôme du perfide Anzoleto s'effaça de mon âme pour n'y jamais rentrer, tandis que l'image pure de mon noble Albert me suivit, comme une égide et une promesse d'avenir, à travers les dangers et les fatigues de mon voyage.

—Et pourquoi allais-tu à Vienne plutôt qu'à Venise ?

—Mon maître Porpora venait d'y arriver, amené par notre ambassadeur qui voulait lui faire réparer sa fortune épuisée, et retrouver son ancienne gloire pâlie et découragée devant les succès de novateurs plus heureux. Je fis heureusement la rencontre d'un excellent enfant, déjà musicien plein d'avenir, qui, en passant par le Boehmer-Wald, avait entendu parler de moi, et s'était imaginé de venir me trouver pour me demander ma protection auprès du Porpora.

Nous revînmes ensemble à Vienne, à pied, souvent bien fatigués, toujours gais, toujours amis et frères. Je m'attachai d'autant plus à lui qu'il ne songea pas à me faire la cour, et que je n'eus pas moi-même la pensée qu'il put y songer. Je me déguisai en garçon, et je jouai si bien mon rôle, que je donnai lieu à toutes sortes de méprises plaisantes ; mais il y en eut une qui faillit nous être funeste à tous deux. Je passerai les autres sous silence, pour ne pas trop prolonger ce récit, et je mentionnerai seulement celle-là parce que je sais qu'elle intéressera Votre Altesse, beaucoup plus que tout le reste de mon histoire.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE VIII.

VIII.

—Je devine que tu vas me parler de lui, dit la princesse en écartant les bougies pour mieux voir la narratrice, et en posant ses deux coudes sur la table.

—En descendant le cours de la Moldaw, sur la frontière bavaroise, nous fûmes enlevés par des recruteurs au service du roi votre frère, et flattés de la riante espérance de devenir fifre et tambour, Haydn et moi, dans les glorieuses armées de Sa Majesté.

—Toi, tambour ? s'écria la princesse en éclatant de rire. Ah ! si de Kleist t'avait vue ainsi, je gage que tu lui aurais tourné la tête. Mon frère t'eût pris pour son page, et Dieu sait quels ravages tu eusses faits dans le cœur de nos belles dames. Mais que parles-tu d'Haydn ? Je connais ce nom-là ; j'ai reçu dernièrement de la musique de ce Haydn, je me le rappelle, et c'est de la bonne musique. Ce n'est pas l'enfant dont tu parles ?

—Pardonnez-moi, Madame, c'est un garçon d'une vingtaine d'années, qui a l'air d'en avoir quinze. C'est mon compagnon de voyage, c'était mon ami sincère et fidèle. A la lisière d'un petit bois où nos ravisseurs s'arrêtèrent pour déjeuner, nous primes la fuite ; on nous poursuivit, nous courûmes comme des lièvres, et nous eûmes le bonheur d'atteindre un carrosse de voyage qui renfermait le noble et beau Frédéric de Trenck, et un ci-devant conquérant, le comte Hoditz de Roswald.

—Le mari de ma tante la margrave de Culmbach ? s'écria la princesse : encore un mariage d'amour, de Kleist ! c'est, au reste, la seule chose honnête et sage que ma grosse tante ait faite en sa vie. Comment est-il, ce comte Hoditz ?»

Consuelo allait entreprendre un portrait détaillé du châtelain de Roswald ; mais la princesse l'interrompit pour lui faire mille questions sur Trenck, sur le costume qu'il portait ce jour-là, sur les moindres détails ; et lorsque Consuelo lui raconta comme quoi Trenck avait volé à sa défense, comme quoi il avait failli être atteint d'une balle, comme quoi enfin il avait mis en fuite les brigands, et délivré un malheureux déserteur qu'ils emmenaient pieds et poings liés dans leur carriole, il fallut qu'elle recommençât, qu'elle expliquât les moindres circonstances, et qu'elle rapportât les paroles les plus indifférentes. La joie et l'attendrissement de la princesse furent au comble lorsqu'elle apprit que Trenck et le comte Hoditz ayant emmené les deux jeunes voyageurs dans leur voiture, le baron n'avait fait aucune attention à Consuelo, qu'il n'avait cessé de regarder un portrait caché dans son sein, de soupirer, et de parler au comte d'un amour mystérieux pour une personne haut placée qui faisait le bonheur et le désespoir de sa vie.

Quand il fut permis à Consuelo de passer outre, elle raconta que le comte Hoditz, ayant deviné son sexe à Passaw, avait voulu se prévaloir un peu trop de la protection qu'il lui avait accordée, et qu'elle s'était sauvée avec Haydn pour reprendre son voyage modeste et aventureux, sur un bateau qui descendait le Danube.

Enfin, elle raconta de quelle manière, en jouant du pipeau, tandis que Haydn, muni de son violon, faisait danser les paysans pour avoir de quoi dîner, elle était arrivée, un soir, à un joli prieuré, toujours déguisée, et se donnant pour le signor Bertoni, musicien ambulant et zingaro de son métier. «L'hôte de ce prieuré était, dit-elle, un mélomane passionné, de plus un homme d'esprit et un cœur excellent. Il nous prit, moi particulièrement, en grande amitié, et voulut même m'adopter, me promettant un joli bénéfice, si je voulais prendre seulement les ordres mineurs. Le sexe masculin commençait à me lasser. Je ne me sentais pas plus de goût pour la tonsure que pour le tambour : mais un événement bizarre me fit prolonger un peu mon séjour chez cet aimable hôte. Une voyageuse, qui courait la poste, fut prise des douleurs de l'enfantement à la porte du prieuré, et y accoucha d'une petite fille qu'elle abandonna le lendemain matin et que je persuadai au bon chanoine d'adopter à ma place. Elle fut nommée Angèle, du nom de son père Anzoleto ; et madame Corilla, sa mère, alla briguer à Vienne un engagement au théâtre de la cour. Elle l'obtint, à mon exclusion. M. le prince de Kaunitz la présenta à l'impératrice Marie-Thérèse comme une respectable veuve ; et je fus rejetée, comme accusée et véhémentement soupçonnée d'avoir de l'amour pour Joseph Haydn, qui recevait les leçons du Porpora, et qui demeurait dans la même maison que nous.»

Consuelo détailla son entrevue avec la grande impératrice. La princesse était fort curieuse, d'entendre parler de cette femme extraordinaire, à la vertu de laquelle on ne voulait point croire à Berlin, et à qui l'on donnait pour amants le prince de Kaunitz, le docteur Van Swieten et le poëte Métastase.

Consuelo raconta enfin sa réconciliation avec la Corilla, à propos d'Angèle, et son début, dans les premiers rôles, au théâtre impérial, grâce à un remord de conscience et à un élan généreux de cette fille singulière. Puis elle dit les relations de noble et douce amitié qu'elle avait eues avec le baron de Trenck, chez l'ambassadeur de Venise, et rapporta minutieusement qu'en recevant les adieux de cet aimable jeune homme elle était convenue avec lui d'un moyen de s'entendre, si la persécution du roi de Prusse venait à en faire naître la nécessité. Elle parla du cahier de musique dont les feuillets devaient servir d'enveloppe et de signature aux lettres qu'il lui ferait parvenir, au besoin, pour l'objet de ses amours, et elle expliqua comment elle avait été éclairée récemment, par un de ces feuillets, sur l'importance de l'écrit cabalistique qu'elle avait remis à la princesse.

On pense bien que ces explications prirent plus de temps que le reste du récit. Enfin, la Porporina, ayant dit son départ de Vienne avec le Porpora, et de quelle manière elle avait rencontré le roi de Prusse, sous l'habit d'un simple officier et sous le nom du baron de Kreutz, au château merveilleux de Roswald, en Moravie, elle fut obligée de mentionner le service capital qu'elle avait rendu au monarque sans le connaître.

«Voilà ce que je suis curieuse d'apprendre, dit madame de Kleist. M. de Poelnitz, qui babille volontiers, m'a confié que dernièrement à souper Sa Majesté avait déclaré à ses convives que son amitié pour la belle Porporina avait des causes plus sérieuses qu'une simple amourette.

—J'ai fait une chose bien simple, pourtant, répondit madame de Rudolstadt. J'ai usé de l'ascendant que j'avais sur un malheureux fanatique pour l'empêcher d'assassiner le roi. Karl, ce pauvre géant bohémien, que le baron de Trenck avait arraché des mains des recruteurs en même temps que moi, était entré au service du comte Hoditz.

Il venait de reconnaître le roi ; il voulait venger sur lui la mort de sa femme et de son enfant, que la misère et le chagrin avaient tués à la suite de son second enlèvement. Heureusement cet homme n'avait pas oublié que j'avais contribué aussi à son salut, et que j'avais donné quelques secours à sa femme. Il se laissa convaincre et ôter le fusil des mains. Le roi, caché dans un pavillon voisin, entendit tout, ainsi qu'il me l'a dit depuis, et, de crainte que son assassin n'eût quelque retour de fureur, il prit, pour s'en aller, un autre chemin que celui où Karl s'était proposé de l'attendre. Le roi voyageait seul à cheval, avec M. de Buddenbrock ; il est donc fort probable qu'un habile tireur comme Karl, à qui, le matin, j'avais vu abattre trois fois le pigeon sur un mât dans la fête que le comte Hoditz nous avait donnée, n'aurait pas manqué son coup.

—Dieu sait, dit la princesse d'un air rêveur, quels changements ce malheur aurait amenés dans la politique européenne et dans le sort des individus ! Maintenant, ma chère Rudolstadt, je crois que je sais très-bien le reste de ton histoire jusqu'à la mort du comte Albert. À Prague, tu as rencontré son oncle le baron, qui t'a amenée au château des Géants pour le voir mourir d'étisie, après t'avoir épousée au moment de rendre le dernier soupir. Tu n'avais donc pas pu te décider à l'aimer ?

—Hélas ! Madame, je l'ai aimé trop tard, et j'ai été bien cruellement punie de mes hésitations et de mon amour pour le théâtre. Forcée, par mon maître Porpora, de débuter à Vienne, trompée par lui sur les dispositions d'Albert, dont il avait supprimé les dernières lettres, et que je croyais guéri de son fatal amour, je m'étais laissé entraîner par les prestiges de la scène, et j'avais fini, en attendant que je fusse engagée à Berlin, par jouer à Vienne avec une sorte d'ivresse.

—Et avec gloire ! dit la princesse ; nous savons cela.

—Gloire misérable et funeste, reprit Consuelo. Ce que Votre Altesse ne sait point, c'est qu'Albert était venu secrètement à Vienne, qu'il m'avait vue jouer ; qu'attaché à tous mes pas, comme une ombre mystérieuse, il m'avait entendue avouer à Joseph Haydn, dans la coulisse, que je ne saurais pas renoncer à mon art sans un affreux regret. Cependant j'aimais Albert ! je jure devant Dieu que j'avais reconnu en moi qu'il m'était encore plus impossible de renoncer à lui qu'à ma vocation, et que je lui avais écrit pour le lui dire : mais le Porpora, qui traitait cet amour de chimère et de folie, avait surpris et brûlé ma lettre. Je retrouvai Albert dévoré par une rapide consomption ; je lui donnai ma foi, et ne pus lui rendre la vie. Je l'ai vu sur son lit de parade, vêtu comme un seigneur des anciens jours, beau dans les bras de la mort, et le front serein comme celui de l'ange du pardon ; mais je n'ai pu l'accompagner jusqu'à sa dernière demeure. Je l'ai laissé dans la chapelle ardente du château des Géants, sous la garde de Zdenko, ce pauvre prophète insensé, qui m'a tendu la main en riant, et en se réjouissant du tranquille sommeil de son ami. Lui, du moins, plus pieux et plus fidèle que moi, l'a déposé dans la tombe de ses pères, sans comprendre qu'il ne se relèverait plus de ce lit de repos !

Et moi, je suis partie, entraînée par le Porpora, ami dévoué mais farouche, cœur paternel mais inflexible, qui me criait aux oreilles jusque sur le cercueil de mon mari : «Tu débutes samedi prochain dans les Virtuoses ridicules !»

—Étrange vicissitude, en effet, d'une vie d'artiste ! dit la princesse en essuyant une larme ; car la Porporina sanglotait en achevant son histoire : mais tu ne me dis pas, chère Consuelo, le plus beau trait de ta vie, et c'est de quoi Supperville m'a informée avec admiration. Pour ne pas affliger la vieille chanoinesse et ne pas te départir de ton désintéressement romanesque, tu as renoncé à ton titre, à ton douaire, à ton nom ; tu as demandé le secret à Supperville et au Porpora, seuls témoins de ce mariage précipité, et tu es venue ici, pauvre comme devant, Zingarella comme toujours...

—Et artiste à jamais ! répondit Consuelo, c'est-à-dire indépendante, vierge, et morte à tout sentiment d'amour, telle enfin que le Porpora me représentait sans cesse le type idéal de la prêtresse des Muses ! Il l'a emporté, mon terrible maître et me voilà arrivée au point où il voulait. Je ne crois point que j'en sois plus heureuse, ni que j'en vaille mieux. Depuis que je n'aime plus et que je ne me sens plus capable d'aimer, je ne sens plus le feu de l'inspiration ni les émotions du théâtre.

Ce climat glacé et cette atmosphère de la cour me jettent dans un morne abattement. L'absence du Porpora, l'espèce d'abandon où je me trouve, et la volonté du roi qui prolonge mon engagement contre mon gré... je puis vous l'avouer, n'est-ce pas, Madame ?

—J'aurais dû le deviner ! Pauvre enfant, on te croit fière de l'espèce de préférence dont le roi t'honore ; mais tu es sa prisonnière et son esclave, comme moi, comme toute sa famille, comme ses favoris, comme ses soldats, comme ses pages, comme ses petits chiens. Ô prestige de la royauté, auréole des grands princes ! que tu es maussade à ceux dont la vie s'épuise à te fournir de rayons et de lumière ! Mais, chère Consuelo, tu as encore bien des choses à me dire, et ce ne sont pas celles qui m'intéressent le moins.

J'attends de ta sincérité que tu m'apprennes positivement en quels termes tu es avec mon frère, et je la provoquerai par la mienne. Croyant que tu étais sa maîtresse, et me flattant que tu pourrais obtenir de lui la grâce de Trenck, je t'avais recherchée pour remettre notre cause entre tes mains. Maintenant que, grâce au ciel, nous n'avons plus besoin de toi pour cela, et que je suis heureuse de t'aimer pour toi-même, je crois que tu peux me dire tout sans te compromettre, d'autant plus que les affaires de mon frère ne me paraissent pas bien avancées avec toi.

—La manière dont vous vous exprimez sur ce chapitre me fait frémir, Madame, répondit Consuelo en pâlissant. Il y a huit jours seulement que j'entends chuchoter autour de moi d'un air sérieux sur cette prétendue inclination du roi notre maître pour sa triste et tremblante sujette. Jusque-là je n'avais jamais vu de possible entre lui et moi qu'une causerie enjouée, bienveillante de sa part, respectueuse de la mienne. Il m'a témoigné de l'amitié et une reconnaissance trop grande pour la conduite si simple que j'ai tenue à Roswald. Mais de là à l'amour, il y a un abîme, et j'espère bien que sa pensée ne l'a pas franchi.

—Moi, je crois le contraire. Il est brusque, taquin et familier avec toi ; il te parle comme à un petit garçon, il te passe la main sur la tête comme à ses lévriers ; il affecte devant ses amis, depuis quelques jours, d'être moins amoureux de toi que de qui ce soit. Tout cela prouve qu'il est en train de le devenir.

Je le connais bien, moi ; je te réponds qu'avant peu il faudra te prononcer. Quel parti prendras-tu ? Si tu lui résistes, tu es perdue ; si tu lui cèdes, tu l'es encore plus. Que feras-tu, le cas échéant ?

—Ni l'un ni l'autre, Madame ; je ferai comme ses recrues, je déserterai.

—Cela n'est pas facile, et je n'en ai guère envie, car je m'attache à toi singulièrement, et je crois que je mettrais les recruteurs encore une fois à tes trousses plutôt que de te voir partir. Allons, nous chercherons un moyen. Le cas est grave et demande réflexion. Raconte-moi tout ce qui s'est passé depuis la mort du comte Albert.

—Quelques faits bizarres et inexplicables au milieu d'une vie monotone et sombre. Je vous les dirai tels qu'ils sont, et Votre Altesse m'aidera peut-être à les comprendre.

—J'essaierai, à condition que tu m'appelleras Amélie, comme tout à l'heure. Il n'est pas minuit, et je ne veux être Altesse que demain au grand jour.»

La Porporina reprit son récit en ces termes :

«J'ai déjà raconté à madame de Kleist, lorsqu'elle m'a fait l'honneur de venir chez moi pour la première fois, que j'avais été séparée du Porpora en arrivant de Bohême, à la frontière prussienne. J'ignore encore aujourd'hui si le passe-port de mon maître n'était pas en règle, ou si le roi avait devancé notre arrivée par un de ces ordres dont la rapidité tient du prodige, pour interdire au Porpora l'entrée de ses États. Cette pensée, peut-être coupable, m'était venue d'abord ; car je me souvenais de la légèreté brusque et de la sincérité frondeuse que le Porpora avait mises à défendre l'honneur de Trenck et à blâmer la dureté du roi, lorsqu'à un souper chez le comte Hoditz, en Moravie, le roi, se donnant pour le baron de Kreutz, nous avait annoncé lui-même la prétendue trahison de Trenck et sa réclusion à Glatz...

—En vérité ! s'écria la princesse ; c'est à propos de Trenck que maître Porpora a déplu au roi ?

—Le roi ne m'en a jamais reparlé, et j'ai craint de l'en faire souvenir. Mais il est certain que, malgré mes prières et les promesses de Sa Majesté, le Porpora n'a jamais été rappelé.

—Et il ne le sera jamais, reprit Amélie, car le roi n'oublie rien et ne pardonne jamais la franchise quand elle blesse son amour-propre. Le Salomon du Nord hait et persécute quiconque doute de l'infaillibilité de ses jugements ; surtout quand son arrêt n'est qu'une feinte grossière, un odieux prétexte pour se débarrasser d'un ennemi. Ainsi, fais-en ton deuil, mon enfant, tu ne reverras jamais le Porpora à Berlin.

—Malgré le chagrin que j'éprouve de son absence, je ne désire plus le voir ici, Madame ; et je ne ferai plus de démarches pour que le roi lui pardonne. J'ai reçu ce matin une lettre de mon maître qui m'annonce la réception d'un opéra de lui au théâtre impérial de Vienne.

Après mille traverses, il est donc enfin arrivé à son but, et la pièce va être mise à l'étude. Je songerais bien plutôt désormais à le rejoindre qu'à l'attirer ; mais je crains fort, de ne pas être plus libre de sortir d'ici que je n'ai été libre de n'y pas entrer.

—Que veux-tu dire ?

—A la frontière, lorsque je vis que l'on forçait mon maître à remonter en voiture et à retourner sur ses pas, je voulus l'accompagner et renoncer à mon engagement avec Berlin. J'étais tellement indignée de la brutalité et de l'apparente mauvaise foi d'une telle réception, que j'aurais payé le dédit en travaillant à la sueur de mon front, plutôt que de pénétrer plus avant dans un pays si despotiquement régi. Mais au premier témoignage que je donnai de mes intentions, je fus sommée par l'officier de police de monter dans une autre chaise de poste qui fut amenée et attelée en un clin d'œil. Et comme je me vis entourée de soldats bien déterminés à m'y contraindre, j'embrassai mon maître, en pleurant, et je pris le parti de me laisser conduire à Berlin, où j'arrivai, brisée de fatigue et de douleur, à minuit.

On me déposa tout près du palais, non loin de l'Opéra, dans une jolie maison appartenant au roi, et disposée de manière à ce que j'y fusse logée absolument seule. J'y trouvai des domestiques à mes ordres et un souper tout préparé. J'ai su que M. de Poelnitz avait reçu l'ordre de tout disposer pour mon arrivée. J'y étais à peine installée, lorsqu'on me fit demander de la part du baron de Kreutz si j'étais visible.

Je m'empressai de le recevoir, impatiente que j'étais de me plaindre à lui de l'accueil fait au Porpora, et de lui en demander la réparation. Je feignis donc de ne pas savoir que le baron de Kreutz était Frédéric II. Je pouvais l'ignorer. Le déserteur Karl, en me confiant son projet de l'assassiner, comme officier supérieur prussien, ne me l'avait pas nommé, et je ne l'avais appris que de la bouche du comte Hoditz, après que le roi eut quitté Roswald. Il entra d'un air riant et affable que je ne lui avais pas vu sous son incognito. Sous son pseudonyme, et en pays étranger, il était un peu gêné. A Berlin, il me sembla avoir retrouvé toute la majesté de son rôle, c'est-à-dire la bonté protectrice et la douceur généreuse dont il sait si bien orner dans l'occasion sa toute-puissance. Il vint à moi en me tendant la main et en me demandant si je me souvenais de l'avoir vu quelque part. «Oui, monsieur le baron, lui répondis-je, et je me souviens que vous m'avez offert et promis vos bons services à Berlin, si je venais à en avoir besoin.» Alors je lui racontai avec vivacité ce qui m'était arrivé à la frontière, et je lui demandai s'il ne pouvait pas faire parvenir au roi la demande d'une réparation pour cet outrage fait à un maître illustre et pour cette contrainte exercée envers moi.»—Une réparation ! répondit le roi en souriant avec malice, rien que cela ? M. Porpora voudrait-il appeler en champ clos le roi de Prusse ! et mademoiselle Porporina exigerait peut-être qu'il mît un genou en terre devant elle !

Cette raillerie augmenta mon dépit : «Votre Majesté peut ajouter l'ironie à ce que j'ai déjà souffert, répondis-je, mais j'aimerais mieux avoir à la bénir qu'à la craindre.»

Le roi me secoua le bras un peu rudement : «Ah ! vous jouez aussi au plus fin, dit-il en attachant ses yeux pénétrants sur les miens : je vous croyais simple et pleine de droiture, et voilà que vous me connaissiez parfaitement bien à Roswald ?»—Non, Sire, répondis-je, je ne vous connaissais pas, et plût au ciel que je ne vous eusse jamais connu !—«Je n'en puis dire autant, reprit-il avec douceur ; car sans vous, je serais peut-être resté dans quelque fossé du parc de Roswald. Le succès des batailles n'est point une égide contre la balle d'un assassin, et je n'oublierai jamais que si le destin de la Prusse est encore entre mes mains, c'est à une bonne petite âme, ennemie des lâches complots que je le dois. Ainsi, ma chère Porporina, votre mauvaise humeur ne me rendra point ingrat. Calmez-vous, je vous prie, et racontez-moi bien ce dont vous avez à vous plaindre, car jusqu'ici je n'y comprends pas grand'chose.»

«Soit que le roi feignît de ne rien savoir, soit qu'en effet les gens de sa police eussent cru voir quelque défaut de forme dans les papiers de mon maître, il écouta mon récit avec beaucoup d'attention, et me dit ensuite de l'air calme d'un juge qui ne veut pas se prononcer à la légère :

«J'examinerai tout cela, et vous en rendrai bon compte ; je serais fort surpris que mes gens eussent cherché noise, sans motif, à un voyageur en règle.

Il faut qu'il y ait quelque malentendu. Je le saurai ! soyez tranquille, et si quelqu'un a outre-passé son mandat, il sera puni.—Sire, ce n'est pas là ce que je demande. Je vous demande le rappel du Porpora.

—Et je vous le promets, répondit-il. Maintenant, prenez un air moins sombre, et racontez-moi comment vous avez découvert le secret de mon incognito.»

Je causai alors librement avec le roi, et je le trouvai si bon, si aimable, si séduisant par la parole, que j'oubliai toutes les préventions que j'avais contre lui, pour n'admirer que son esprit à la fois judicieux et brillant, ses manières aisées dans la bienveillance que je n'avais pas trouvées chez Marie-Thérèse ; enfin, la délicatesse de ses sentiments sur toutes les matières auxquelles il toucha dans la conversation. «Écoutez, me dit-il en prenant son chapeau pour sortir. J'ai un conseil d'ami à vous donner dès votre arrivée ici ; c'est de ne parler à qui que ce soit du service que vous m'avez rendu, et de la visite que je vous ai faite ce soir. Bien qu'il n'y ait rien que de fort honorable pour nous deux dans mon empressement à vous remercier, cela donnerait lieu à une idée très-fausse des relations d'esprit et d'amitié que je désire avoir avec vous. On vous croirait avide de ce que, dans le langage des cours, on appelle la faveur du maître.

Vous seriez un objet de méfiance pour les uns, et de jalousie pour les autres. Le moindre inconvénient serait de vous attirer une nuée de solliciteurs qui voudraient faire de vous le canal de leurs sottes demandes ; et comme vous auriez sans doute le bon esprit de ne pas vouloir jouer ce rôle, vous seriez en butte à leur obsession ou à leur inimitié.—«Je promets à Votre Majesté, répondis-je, d'agir comme elle vient de me l'ordonner.—Je ne vous ordonne rien, Consuelo, reprit-il ; mais je compte sur votre sagesse et sur votre droiture. J'ai vu en vous, du premier coup d'œil, une belle âme et un esprit juste ; et c'est parce que je désirais faire de vous la perle fine de mon département des beaux-arts, que j'avais envoyé, du fond de la Silésie, l'ordre de vous fournir une voiture à mes frais pour vous amener de la frontière, dès que vous vous y présenteriez. Ce n'est pas ma faute si on vous en a fait une espèce de prison roulante, et si on vous a séparée de votre protecteur. En attendant qu'on vous le rende, je veux le remplacer, si vous me trouvez digne de la même confiance et du même attachement que vous avez pour lui.»

J'avoue, ma chère Amélie, que je fus vivement touchée de ce langage paternel et de cette amitié délicate. Il s'y mêla peut-être un peu d'orgueil ; et les larmes me vinrent aux yeux, lorsque le roi me tendit la main en me quittant. Je faillis la lui baiser, comme c'était sans doute mon devoir ; mais puisque je suis en train de me confesser, je dois dire qu'au moment de le faire, je me sentis saisie de terreur et comme paralysée par le froid de la méfiance.

Il me sembla que le roi me cajolait et flattait mon amour-propre, pour m'empêcher de raconter cette scène de Roswald, qui pouvait produire, dans quelques esprits, une impression contraire à sa politique. Il me sembla aussi qu'il craignait le ridicule d'avoir été bon et reconnaissant envers moi. Et puis, tout à coup, en moins d'une seconde, je me rappelai le terrible régime militaire de la Prusse, dont le baron Trenck m'avait informée minutieusement ; la férocité des recruteurs, les malheurs de Karl, la captivité de ce noble Trenck, que j'attribuais à la délivrance du pauvre déserteur ; les cris d'un soldat que j'avais vu battre, le matin, en traversant un village ; et tout ce système despotique qui fait la force et la gloire du grand Frédéric. Je ne pouvais plus le haïr personnellement ; mais déjà je revoyais en lui ce maître absolu, cet ennemi naturel des cœurs simples qui ne comprennent pas la nécessité des lois inhumaines, et qui ne sauraient pénétrer les arcanes des empires.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE IX.

IX.

«Depuis ce jour, continua la Porporina, je n'ai pas revu le roi chez moi ; mais il m'a mandée quelquefois à Sans-Souci, où j'ai même passé plusieurs jours de suite avec mes camarades Porporino ou Conciolini ; et ici, pour tenir le clavecin à ses petits concerts et accompagner le violon de M. Graun, ou celui de Benda, ou la flûte de M. Quantz, ou enfin le roi lui-même.

—Ce qui est beaucoup moins agréable que d'accompagner les précédents, dit la princesse de Prusse ; car je sais par expérience que mon cher frère, lorsqu'il fait de fausses notes ou lorsqu'il manque à la mesure, s'en prend à ses concertants et leur cherche noise.

—Il est vrai, reprit la Porporina ; et son habile maître, M. Quantz lui-même, n'a pas toujours été à l'abri de ses petites injustices. Mais Sa Majesté, lorsqu'elle s'est laissé entraîner de la sorte, répare bientôt son tort par des actes de déférence et des louanges délicates qui versent du baume sur les plaies de l'amour-propre. C'est ainsi que par un mot affectueux, par une simple exclamation admirative, il réussit à se faire pardonner ses duretés et ses emportements, même par les artistes, les gens les plus susceptibles du monde.

—Mais toi, après tout ce que tu savais de lui, et avec ta droiture modeste, pouvais-tu te laisser fasciner par ce basilic ?

—Je vous avouerai, Madame, que j'ai subi bien souvent son ascendant sans m'en apercevoir. Comme ces petites ruses m'ont toujours été étrangères, j'en suis toujours dupe, et ce n'est que par réflexion que je les devine après coup. J'ai revu aussi le roi fort souvent sur le théâtre, et même dans ma loge quelquefois, après la représentation. Il s'est toujours montré paternel envers moi. Mais je ne me suis jamais trouvée seule avec lui que deux ou trois fois dans les jardins de Sans-Souci, et je dois confesser que c'était après avoir épié l'heure de sa promenade et m'être placée sur son chemin tout exprès. Il m'appelait alors ou venait courtoisement à ma rencontre, et je saisissais l'occasion par les cheveux pour lui parler du Porpora et renouveler ma requête. J'ai toujours reçu les mêmes promesses, sans en voir jamais arriver les résultats. Plus tard, j'ai changé de tactique, et j'ai demandé la permission de retourner à Vienne ; mais le roi a écouté ma prière tantôt avec des reproches affectueux, tantôt avec une froideur glaciale, et le plus souvent avec une humeur assez marquée. Cette dernière tentative n'a pas été, en somme, plus heureuse que les autres ; et même, quand le roi m'avait répondu sèchement : «Parlez, mademoiselle, vous êtes libre,» je n'obtenais ni règlement de comptes, ni passe-port, ni permission de voyager. Les choses en sont restées là, et je ne vois plus de ressources que dans la fuite, si ma position ici me devient trop difficile à supporter. Hélas ! Madame, j'ai été souvent blessée du peu de goût de Marie-Thérèse pour la musique ; je ne me doutais pas alors qu'un roi mélomane fût bien plus à redouter qu'une impératrice sans oreille.

«Je vous ai raconté en gros toutes mes relations avec Sa Majesté. Jamais je n'ai eu lieu de redouter ni même de soupçonner ce caprice que Votre Altesse veut lui attribuer de m'aimer. Seulement j'ai eu l'orgueil quelquefois de penser que, grâce à mon petit talent musical et à cette circonstance romanesque où j'ai eu le bonheur de préserver sa vie, le roi avait pour moi une espèce d'amitié. Il me l'a dit souvent et avec tant de grâce, avec un air d'abandon si sincère ; il a paru prendre, à causer avec moi, un plaisir si empreint de bonhomie, que je me suis habituée, à mon insu peut-être, et à coup sûr bien malgré moi, à l'aimer aussi d'une espèce d'amitié. Le mot est bizarre et sans doute déplacé dans ma bouche mais le sentiment de respect affectueux et de confiance craintive que m'inspirent la présence, le regard, la voix et les douces paroles de ce royal basilic, comme vous l'appelez, est aussi étrange que sincère. Nous sommes ici pour tout dire, et il est convenu que je ne me gênerai en rien ; eh bien, je déclare que le roi me fait peur, et presque horreur, quand je ne le vois pas et que je respire l'air raréfié de son empire ; mais que, lorsque je le vois, je suis sous le charme, et prête à lui donner toute les preuves de dévouement qu'une fille craintive, mais pieuse, peut donner à un père rigide, mais bon.

—Tu me fais trembler, s'écria la princesse ; bon Dieu ! si tu allais te laisser dominer ou enjôler au point de trahir notre cause ?

—Oh ! pour cela, Madame, jamais ! soyez sans crainte.

Quand il s'agit de mes amis, ou tout simplement des autres, je défie le roi et de plus habiles encore, s'il en est, de me faire tomber dans un piège.

—Je te crois ; tu exerces sur moi, par ton air de franchise, le même prestige que tu subis de la part de Frédéric.

Allons, ne t'émeus pas, je ne vous compare point. Reprends ton histoire, et parle-moi de Cagliostro. On m'a dit qu'à une séance de magie, il t'avait fait voir un mort que je suppose être le comte Albert ?

—Je suis prête à vous satisfaire, noble Amélie ; mais si je me résous à vous raconter encore une aventure pénible, que je voudrais pouvoir oublier, j'ai le droit de vous adresser quelques questions, selon la convention que nous avons faite.

—Je suis prête à te répondre.

—Eh bien, Madame, croyez-vous que les morts puissent sortir du tombeau, ou du moins qu'un reflet de leur figure, animée par l'apparence de la vie, puisse être évoqué au gré des magiciens et s'emparer de notre imagination au point de se reproduire ensuite devant nos yeux, et de troubler notre raison ?

—La question est fort compliquée, et tout ce que je puis répondre, c'est que je ne crois à rien de ce qui est impossible. Je ne crois pas plus au pouvoir de la magie qu'à la résurrection des morts. Quant à notre pauvre folle d'imagination, je la crois capable de tout.

—Votre Altesse... pardon ; ton Altesse ne croit pas à la magie, et cependant... Mais la question est indiscrète, sans doute ?...

—Achève : «Et cependant je suis adonnée à la magie ;» cela est connu. Eh bien, mon enfant, permets-moi de ne te donner l'explication de cette inconséquence bizarre qu'en temps et lieu. D'après le grimoire envoyé par le sorcier Saint-Germain, qui était en réalité une lettre de Trenck pour moi, tu peux déjà pressentir que cette prétendue nécromancie peut servir de prétexte à bien des choses.

Mais te révéler tout ce qu'elle cache aux yeux du vulgaire, tout ce qu'elle dérobe à l'espionnage des cours et à la tyrannie des lois, ne serait pas l'affaire d'un instant. Prends patience, j'ai résolu de t'initier à tous mes secrets. Tu le mérites mieux que ma chère de Kleist, qui est un esprit timide et superstitieux. Oui, telle que tu la vois, cet ange de bonté, ce tendre cœur n'a pas le sens commun. Elle croit au diable, aux sorciers, aux revenants et aux présages, tout comme si elle n'avait pas sous les yeux et dans les mains les fils mystérieux du grand œuvre. Elle est comme ces alchimistes du temps passé qui créaient patiemment et savamment des monstres, et qui s'effrayaient ensuite de leur propre ouvrage, jusqu'à devenir esclaves de quelque démon familier sorti de leur alambic.

—Peut-être ne serais-je pas plus brave que madame de Kleist, reprit la Porporina, et j'avoue que j'ai par devers moi un échantillon du pouvoir, sinon de l'infaillibilité de Cagliostro. Figurez-vous qu'après m'avoir promis de me faire voir la personne à laquelle je pensais, et dont il prétendait lire apparemment le nom dans mes yeux, il m'en montra une autre ; et encore, en me la montrant vivante, il parut ignorer complètement qu'elle fût morte. Mais malgré cette double erreur, il ressuscita devant mes yeux l'époux que j'ai perdu, ce qui sera à jamais pour moi une énigme douloureuse et terrible.

—Il t'a montré un fantôme quelconque, et c'est ton imagination qui a fait tous les frais.

—Mon imagination n'était nullement en jeu, je puis vous l'affirmer. Je m'attendais à voir dans une glace, ou derrière une gaze, quelque portrait de maître Porpora ; car j'avais parlé de lui plusieurs fois à souper, et, en déplorant tout haut son absence, j'avais remarqué que M. Cagliostro faisait beaucoup d'attention à mes paroles. Pour lui rendre sa tâche plus facile, je choisis, dans ma pensée, la figure du Porpora, pour le sujet de l'apparition ; et je l'attendis de pied ferme, ne prenant point jusque-là cette épreuve au sérieux. Enfin, s'il est un seul moment dans ma vie, où je n'aie point pensé à M. de Rudolstadt, c'est précisément celui-là. M. Cagliostro, me demanda en entrant dans son laboratoire magique avec moi, si je voulais consentir à me laisser bander les yeux et à le suivre en le tenant par la main. Comme je le savais homme de bonne compagnie, je n'hésitai point à accepter son offre, et j'y mis seulement la condition qu'il ne me quitterait pas un instant. «J'allais précisément, me dit-il, vous adresser la prière de ne point vous éloigner de moi d'un pas, et de ne point quitter ma main, quelque chose qui arrive, quelque émotion que vous veniez à éprouver.» Je le lui promis, mais une simple affirmation ne le satisfit pas. Il me fit solennellement jurer que je ne ferais pas un geste, pas une exclamation, enfin que je resterais muette et impassible pendant l'apparition. Ensuite il mit son gant, et, après m'avoir couvert la tête d'un capuchon de velours noir, qui me tombait jusque sur les épaules, il me fit marcher pendant environ cinq minutes sans que j'entendisse ouvrir ou fermer aucune porte. Le capuchon m'empêchait de sentir aucun changement dans l'atmosphère ; ainsi je ne pus savoir si j'étais sortie du cabinet, tant il me fit faire de tours et de détours pour m'ôter l'appréciation de la direction que je suivais. Enfin, il s'arrêta, et d'une main m'enleva le capuchon si légèrement que je ne le sentis pas. Ma respiration, devenue plus libre, m'apprit seule que j'avais la liberté de regarder ; mais je me trouvais dans de si épaisses ténèbres que je n'en étais pas plus avancée.

Peu à peu, cependant, je vis une étoile lumineuse d'abord vacillante et faible, et bientôt claire et brillante, se dessiner devant moi.

Elle semblait d'abord très-loin, et lorsqu'elle fut entièrement éclairée, elle me parut tout près. C'était l'effet, je pense, d'une lumière plus ou moins intense derrière un transparent. Cagliostro me fit approcher de l'étoile, qui était percée dans le mur, et je vis, de l'autre côté de cette muraille, une chambre décorée singulièrement et remplie de bougies placées dans un ordre systématique.

Cette pièce avait dans ses ornements et dans sa disposition, tout le caractère d'un lieu destiné aux opérations magiques. Mais je n'eus pas le loisir de l'examiner beaucoup ; mon attention était absorbée par un personnage assis devant une table. Il était seul et cachait sa figure dans ses mains, comme s'il eût été plongé dans une profonde méditation.

Je ne pouvais donc voir ses traits, et sa taille était déguisée par un costume que je n'ai encore vu à personne. Autant que je pus le remarquer, c'était une robe, ou un manteau de satin blanc doublé de pourpre, et agrafé sur la poitrine par des bijoux hiéroglyphiques en or où je distinguai une rose, une croix, un triangle, une tête de mort, et plusieurs riches cordons de diverses couleurs.

Tout ce que je pouvais comprendre, c'est que ce n'était point là le Porpora. Mais au bout d'une ou deux minutes, ce personnage mystérieux, que je commençais à prendre pour une statue, dérangea lentement ses mains, et je vis distinctement le visage du comte Albert ; non pas tel que je l'avais vu la dernière fois, couvert des ombres de la mort, mais animé dans sa pâleur, et plein d'âme dans sa sérénité, tel enfin que je l'avais vu dans ses plus belles heures de calme et de confiance. Je faillis laisser échapper un cri, et briser, d'un mouvement involontaire, la glace qui me séparait de lui. Mais une violente pression de la main de Cagliostro me rappela mon serment, et m'imprima je ne sais quelle vague terreur. D'ailleurs, au même instant, une porte s'ouvrit au fond de l'appartement où je voyais Albert, et plusieurs personnages inconnus, vêtus à peu près comme lui, entrèrent l'épée à la main. Après avoir fait divers gestes singuliers, comme s'ils eussent joué une pantomime, ils lui adressèrent, chacun à son tour, et d'un ton solennel, des paroles incompréhensibles. Il se leva, marcha vers eux, et leur répondit des paroles également obscures, et qui n'offraient aucun sens à mon esprit, quoique je sache aussi bien l'allemand à présent que ma langue maternelle. Ce dialogue ressemblait à ceux qu'on entend dans les rêves ; et la bizarrerie de cette scène, le merveilleux de cette apparition tenaient effectivement du songe, à tel point que j'essayai de remuer pour m'assurer que je ne dormais point. Mais Cagliostro me forçait de rester immobile, et je reconnaissais la voix d'Albert si parfaitement, qu'il m'était impossible de douter de la réalité de ce que je voyais. Enfin, emportée par le désir de lui parler, j'allais oublier mon serment, lorsque le capuchon noir retomba sur ma tête. Je l'arrachai violemment, mais l'étoile de cristal s'était effacée, et tout était replongé dans les ténèbres. «Si vous faites le moindre mouvement, murmura sourdement Cagliostro d'une voix tremblante, ni vous ni moi ne reverrons jamais la lumière.» J'eus la force de le suivre et de marcher encore longtemps avec lui en zigzags dans un vide inconnu. Enfin, lorsqu'il m'ôta définitivement le capuchon, je me retrouvai dans son laboratoire éclairé faiblement, comme il l'était au commencement de cette aventure. Cagliostro était fort pâle, et tremblait encore ; car j'avais senti, en marchant avec lui, que son bras était agité d'un tressaillement convulsif, et qu'il me faisait aller très-vite, comme s'il eût été en proie à une grande frayeur. Les premières paroles qu'il me dit furent des reproches amers sur mon mangue de loyauté, et sur les dangers épouvantables auxquels je l'avais exposé en cherchant à violer mes promesses. «J'aurais dû me rappeler, ajouta-t-il d'un ton dur et courroucé, que la parole d'honneur des femmes ne les engage pas, et que l'on doit bien se garder de céder à leur vaine et téméraire curiosité.» «Jusque-là je n'avais pas songé à partager la terreur de mon guide. J'avais été si frappée de l'idée de retrouver Albert vivant, que je ne m'étais pas demandé si cela était humainement possible. J'avais même oublié que la mort m'eût à jamais enlevé cet ami si précieux et si cher. L'émotion du magicien me rappela enfin que tout cela tenait du prodige, et que je venais de voir un spectre. Cependant, ma raison repoussait l'impossible, et l'âcreté des reproches de Cagliostro fit passer en moi une irritation maladive, qui me sauva de la faiblesse : «Vous feignez de prendre au sérieux vos propres mensonges, lui dis-je avec vivacité ; mais vous jouez là un jeu bien cruel. Oh ! oui, vous jouez avec les choses les plus sacrées, avec la mort même.—Âme sans foi et sans force ! me répondit-il avec emportement, mais avec une expression imposante ; vous croyez à la mort comme le vulgaire, et cependant vous avez eu un grand maître, un maître qui vous a dit cent fois : «On ne meurt pas, rien ne meurt, il n'y a pas de mort.» Vous m'accusez de mensonge, et vous semblez ignorer que le seul mensonge qu'il y ait ici, c'est le nom même de la mort dans votre bouche impie.» Je vous avoue que cette réponse étrange bouleversa toutes mes pensées, et vainquit un instant toutes les résistances de mon esprit troublé. Comment cet homme pouvait-il connaître si bien mes relations avec Albert, et jusqu'au secret de sa doctrine ? Partageait-il sa foi, ou s'en faisait-il une arme pour prendre de l'ascendant sur mon imagination ?

«Je restai confuse et atterrée. Mais bientôt je me dis que cette manière grossière d'interpréter la croyance d'Albert ne pouvait pas être la mienne, et qu'il ne dépendait que de Dieu, et non de l'imposteur Cagliostro, d'évoquer la mort ou de réveiller la vie. Convaincue, enfin, que j'étais la dupe d'une illusion inexplicable, mais dont je trouverais peut-être le mot quelque jour, je me levai en louant froidement le sorcier de son savoir-faire, et en lui demandant, avec un peu d'ironie, l'explication des discours bizarres que tenaient ses ombres entre elles. Là-dessus, il me répondit qu'il lui était impossible de me satisfaire, et que je devais me contenter d avoir vu cette personne calme et utilement occupée. «Vous me demanderiez vainement, ajouta-t-il, quelles sont ses pensées et son action dans la vie. J'ignore d'elle jusqu'à son nom. Lorsque vous avez songé à elle en me demandant à la voir, il s'est formé entre elle et vous une communication mystérieuse que mon pouvoir a su rendre efficace jusqu'au point de l'amener devant vous. Ma science ne va pas au delà.—Votre science, lui dis-je, ne va pas même jusque-là, car j'avais pensé à maître Porpora, et ce n'est pas maître Porpora que votre pouvoir a évoqué.—Je n'en sais rien, répondit-il avec un sérieux effrayant ; je ne veux pas le savoir. Je n'ai rien vu, ni dans votre pensée, ni dans le tableau magique. Ma raison ne supporterait pas de pareils spectacles, et j'ai besoin de conserver toute ma lucidité pour exercer ma puissance. Mais les lois de la science sont infaillibles, et il faut bien que, sans en avoir conscience peut-être, vous ayez pensé à un autre qu'au Porpora, puisque ce n'est pas lui que vous avez vu.»

—Voilà bien les belles paroles de cette espèce de fous ! dit la princesse en haussant les épaules. Chacun d'eux a sa manière de procéder ; mais tous, au moyen d'un certain raisonnement captieux qu'on pourrait appeler la logique de la démence, s'arrangent pour ne jamais rester court et pour embrouiller par de grands mots les idées d'autrui.

—Les miennes l'étaient à coup sûr, reprit Consuelo, et je n'avais plus la faculté d'analyser. Cette apparition d'Albert, vraie ou fausse, me fit sentir plus vivement la douleur de l'avoir perdu à jamais, et je fondis en larmes. «Consuelo ! me dit le magicien d'un ton solennel, en m'offrant la main pour sortir (et vous pensez bien que mon nom véritable, inconnu ici à tout le monde, fut une nouvelle surprise pour moi, en passant par sa bouche), vous avez de grandes fautes à réparer, et j'espère que vous ne négligerez rien pour reconquérir la paix de votre conscience.» Je n'eus pas la force de répondre. J'essayai en vain de cacher mes pleurs à mes camarades, qui m'attendaient avec impatience dans le salon voisin. J'étais plus impatiente encore de me retirer ; et dès que je fus seule, après avoir donné un libre cours à ma douleur, je passai la nuit à me perdre en réflexions et en commentaires sur les scènes de cette fatale soirée. Plus je cherchais à la comprendre, plus je m'égarais dans un dédale d'incertitudes ; et je dois avouer que mes suppositions furent souvent plus folles et plus maladives que ne l'eût été une crédulité aveugle aux oracles de la magie. Fatiguée de ce travail sans fruit, je résolus de suspendre mon jugement jusqu'à ce que la lumière se fît. Mais depuis ce temps je restai impressionnable, sujette aux vapeurs, malade d'esprit et profondément triste. Je ne ressentis pas plus vivement que je ne l'avais fait jusque là, la perte de mon ami ; mais le remords, que son généreux pardon avait assoupi en moi, vint me tourmenter continuellement.

En exerçant sans entraves ma profession d'artiste, j'arrivai très-vite à me blaser sur les enivrements frivoles du succès ; et puis, dans ce pays où il me semble que l'esprit des hommes est sombre comme le climat...

—Et comme le despotisme, ajouta l'abbesse.

—Dans ce pays où je me sens assombrie et refroidie moi-même, je reconnus bientôt que je ne ferais pas les progrès que j'avais rêvés...

—Et quels progrès veux-tu donc faire ? Nous n'avons jamais entendu rien qui approchât de toi, et je ne crois pas qu'il existe dans l'univers une cantatrice plus parfaite. Je te dis ce que je pense, et ceci n'est pas un compliment à la Frédéric.

—Quand même Votre Altesse ne se tromperait pas, ce que j'ignore, ajouta Consuelo en souriant (car excepté la Romanina et la Tési, je n'ai guère entendu d'autre cantatrice que moi), je pense qu'il y a toujours beaucoup à tenter et quelque chose à trouver au delà de tout ce qui a été fait.

Eh bien, cet idéal que j'avais porté en moi-même, j'eusse pu en approcher dans une vie d'action, de lutte, d'entreprise audacieuse, de sympathies partagées, d'enthousiasme en un mot ! Mais la régularité froide qui règne ici, l'ordre militaire établi jusque dans les coulisses des théâtres, la bienveillance calme et continuelle d'un public qui pense à ses affaires en nous écoutant, la haute protection du roi qui nous garantit des succès décrétés d'avance, l'absence de rivalité et de nouveauté dans le personnel des artistes et dans le choix des ouvrages, et surtout l'idée d'une captivité indéfinie ; toute cette vie bourgeoise, froidement laborieuse, tristement glorieuse et forcément cupide que nous menons en Prusse, m'a ôté l'espoir et jusqu'au désir de me perfectionner. Il y a des jours où je me sens tellement privée d'énergie et dépourvue de cet amour-propre chatouilleux qui aide à la conscience de l'artiste, que je paierais un sifflet pour me réveiller.

Mais hélas ! que je manque mon entrée ou que je m'éloigne avant la fin de ma tâche, ce sont toujours les mêmes applaudissements. Ils ne me font aucun plaisir quand je ne les mérite pas : ils me font de la peine quand, par hasard, je les mérite ; car ils sont alors tout aussi officiellement comptés, tout aussi bien mesurés par l'étiquette qu'à l'ordinaire, et je sens pourtant que j'en mériterais de plus spontanés ! Tout cela doit vous sembler puéril, noble Amélie ; mais vous désiriez connaître le fond de l'âme d'une actrice, et je ne vous cache rien.

—Tu expliques cela si naturellement, que je le conçois comme si je l'éprouvais moi-même. Je suis capable, pour te rendre service, de te siffler lorsque je te verrai engourdie, sauf à te jeter une couronne de roses quand je t'aurai éveillée !

—Hélas ! bonne princesse, ni l'un ni l'autre n'aurait l'agrément du roi. Le roi ne veut pas qu'on offense ses comédiens, parce qu'il sait que l'engouement suit de près les huées. Mon ennui est donc sans remède, malgré votre généreuse intention. A cette langueur se joint tous les jours davantage le regret d'avoir préféré une existence si fausse et si vide d'émotions à une vie d'amour et de dévouement. Depuis l'aventure de Cagliostro surtout, une noire mélancolie est venue me saisir au fond de l'âme. Il ne se passe pas de nuit que je ne rêve d'Albert, et que je ne le revoie irrité contre moi, ou indifférent et préoccupé, parlant un langage incompréhensible, et livré à des méditations tout à fait étrangères à notre amour, tel que je l'ai vu dans la scène magique. Je me réveille baignée d'une sueur froide, et je pleure en songeant que, dans la nouvelle existence où la mort l'a fait entrer, son âme douloureuse et consternée se ressent peut-être de mes dédains et de mon ingratitude. Enfin, je l'ai tué, cela est certain ; et il n'est au pouvoir d'aucun homme, eût-il fait un pacte avec toutes les puissances du ciel et de l'enfer, de me réunir à lui. Je ne puis donc rien réparer en cette vie que je traîne inutile et solitaire, et je n'ai d'autre désir que d'en voir bientôt la fin.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE X.

X.

«N'as-tu donc pas contracté ici des amitiés nouvelles ? dit la princesse Amélie. Parmi tant de gens d'esprit et de talent que mon frère se vante d'avoir attirés à lui de tous les coins du inonde, n'en est-il aucun qui soit digne d'estime ?

—Il en est certainement, Madame ; et si je ne m'étais sentie portée à la retraite et à la solitude, j'aurais pu trouver des âmes bienveillantes autour de moi. Mademoiselle Cochois...

—La marquise d'Argens, tu veux dire ?

—J'ignore si elle s'appelle ainsi.

—Tu es discrète, tu as raison. Eh bien, c'est une personne distinguée ?

—Extrêmement, et fort bonne au fond, quoiqu'elle soit un peu vaine des soins et des leçons de M. le marquis, et qu'elle regarde un peu du haut de sa grandeur, les artistes, ses confrères.

—Elle serait fort humiliée, si elle savait qui tu es. Le nom de Rudolstadt est un des plus illustres de la Saxe, et celui de d'Argens n'est qu'une mince gentilhommerie provençale ou languedocienne. Et madame de Cocceï, comment est-elle ? la connais-tu ?

—Comme, depuis son mariage, mademoiselle Barberini ne danse plus à l'Opéra, et vit à la campagne le plus souvent, j'ai eu peu d'occasions de la voir. C'est de toutes les femmes de théâtre celle pour qui j'éprouvais le plus de sympathie, et j'ai été invitée souvent par elle et par son mari à aller les voir dans leurs terres ; mais le roi m'a fait entendre que cela lui déplairait beaucoup, et j'ai été forcée d'y renoncer, sans savoir pourquoi je subissais cette privation.

—Je vais te l'apprendre. Le roi a fait la cour à mademoiselle Barberini, qui lui a préféré le fils du grand chancelier, et le roi craint pour toi le mauvais exemple. Mais parmi les hommes, ne t'es-tu liée avec personne ?

—J'ai beaucoup d'amitié pour M. François Benda, le premier violoniste de Sa Majesté. Il y a des rapports entre sa destinée et la mienne. Il a mené la vie de zingaro dans sa jeunesse, comme moi dans mon enfance ; comme moi, il est fort peu enivré des grandeurs de ce monde, et il préfère la liberté à la richesse. Il m'a raconté souvent qu'il s'était enfui de la cour de Saxe pour partager la destinée errante, joyeuse et misérable des artistes de grand chemin. Le monde ne sait pas qu'il y a sur les routes et dans les rues des virtuoses d'un grand mérite. Ce fut un vieux juif aveugle qui fit, par monts et par vaux, l'éducation de Benda. Il s'appelait Loebel, et Benda n'en parle qu'avec admiration, bien qu'il soit mort sur une botte de paille, ou peut-être même dans un fossé. Avant de s'adonner au violon, M. Franz Benda avait une voix superbe, et faisait du chant sa profession. Le chagrin et l'ennui la lui firent perdre à Dresde. Dans l'air pur de la vagabonde liberté, il acquit un autre talent, son génie prit un nouvel essor ; et c'est de ce conservatoire ambulant qu'est sorti le magnifique virtuose dont Sa Majesté ne dédaigne pas le concours dans sa musique de chambre. George Benda, son plus jeune frère, est aussi un original plein de génie, tour à tour épicurien et misanthrope. Son esprit fantasque n'est pas toujours aimable, mais il intéresse toujours. Je crois que celui-là ne parviendra pas à se ranger comme ses autres frères, qui tous portent avec résignation maintenant la chaîne dorée du dilettantisme royal. Mais lui, soit parce qu'il est le plus jeune, soit parce que son naturel est indomptable, parle toujours de prendre la fuite. Il s'ennuie de si bon cœur ici, que c'est un plaisir pour moi de m'ennuyer avec lui.

—Et n'espères-tu pas que cet ennui partagé amènera un sentiment plus tendre ? Ce ne serait pas la première fois que l'amour serait né de l'ennui.

—Je ne le crains ni ne l'espère, répondit Consuelo ; car je sens que cela n'arrivera jamais. Je vous l'ai dit, chère Amélie, il se passe en moi quoique chose d'étrange. Depuis qu'Albert n'est plus, je l'aime, je ne pense qu'à lui, je ne puis aimer que lui. Je crois bien, pour le coup, que c'est la première fois que l'amour est né de la mort, et c'est pourtant ce qui m'arrive. Je ne me console pas de n'avoir pas donné du bonheur à un être qui en était digne, et ce regret tenace est devenu une idée fixe, une sorte de passion, une folie peut-être !

—Cela m'en a un peu l'air, dit la princesse. C'est du moins une maladie... Et pourtant c'est un mal que je conçois bien et que j'éprouve aussi ; car j'aime un absent que je ne reverrai peut-être jamais : n'est-ce pas à peu près comme si j'aimais un mort ?... Mais, dis-moi, le prince Henri, mon frère, n'est-il pas un aimable cavalier ?

—Oui, certainement.

—Très-amateur du beau, une âme d'artiste, un héros à la guerre, une figure qui frappe et plaît sans être belle, un esprit fier et indépendant, l'ennemi du despotisme, l'esclave insoumis et menaçant de mon frère le tyran, enfin le meilleur de la famille à coup sur.

On dit qu'il est fort épris de toi ; ne te l'a-t-il pas dit ?

—J'ai écouté cela comme une plaisanterie.

—Et tu n'as pas envie de le prendre au sérieux ?

—Non, Madame.

—Tu es fort difficile, ma chère ; que lui reproches-tu ?

—Un grand défaut, ou du moins un obstacle invincible à mon amour pour lui : il est prince.

—Merci du compliment, méchante ! Ainsi il n'était pour rien dans ton évanouissement au spectacle ces jours passés ? On a dit que le roi, jaloux de la façon dont il te regardait, l'avait envoyé aux arrêts au commencement du spectacle, et que le chagrin t'avait rendue malade.

—J'ignorais absolument que le prince eût été mis aux arrêts, et je suis bien sûre de n'en pas être la cause. Celle de mon accident est bien différente. Imaginez, Madame, qu'au milieu du morceau que je chantais, un peu machinalement, comme cela ne m'arrive que trop souvent ici, mes yeux se portent au hasard vers les loges du premier rang qui avoisinent la scène ; et tout à coup, dans celle de M. Golowkin, je vois une figure pâle se dessiner dans le fond et se pencher insensiblement comme pour me regarder. Cette figure, c'était celle d'Albert, Madame. Je le jure devant Dieu, je l'ai vu, je l'ai reconnu ; j'ignore si c'était une illusion, mais il est impossible d'en avoir une plus terrible et plus complète.

—Pauvre enfant ! tu as des visions, cela est certain.

—Oh ! ce n'est pas tout. La semaine dernière, lorsque je vous eus remis la lettre de M. de Trenck, comme je me retirais, je m'égarai dans le palais et rencontrai, à l'entrée du cabinet de curiosités, M. Stoss, avec qui je m'arrêtai à causer. Eh bien, je revis cette même figure d'Albert, et je la revis menaçante comme je l'avais vue indifférente la veille au théâtre, comme je la revois sans cesse dans mes rêves, courroucée ou dédaigneuse.

—Et M. Stoss la vit aussi ?

—Il la vit fort bien, et me dit que c'était un certain Trismégiste que Votre Altesse s'amuse à consulter comme nécromancien.

—Ah ! juste ciel ! s'écria madame de Kleist en pâlissant ; j'étais bien sûre que c'était un sorcier véritable ! Je n'ai jamais pu regarder cet homme sans frayeur. Quoiqu'il ait de beaux traits et l'air noble, il a quelque chose de diabolique dans la physionomie, et je suis sûre, qu'il prend, comme un Protée, tous les aspects qu'il veut pour faire peur aux gens. Avec cela il est grondeur et frondeur comme tous les gens de son espèce. Je me souviens qu'une fois, en me tirant mon horoscope, il me reprocha à brûle-pourpoint d'avoir divorcé avec M. de Kleist, parce que M. de Kleist était ruiné.

Il m'en faisait un grand crime. Je voulus m'en défendre, et comme il le prenait un peu haut avec moi, je commençais à me fâcher, lorsqu'il me prédit avec véhémence que je me remarierais, et que mon second mari périrait, par ma faute, encore plus misérablement que le premier, mais que j'en serais bien punie par mes remords et par la réprobation publique.

En disant cela, sa figure devint si terrible, que je crus voir celle de M. Kleist ressuscité, et que je m'enfuis dans l'appartement de son Altesse royale, en jetant de grands cris.

—Oui, c'était une scène plaisante, dit la princesse qui, par instants, reprenait comme malgré elle, son ton sec et amer : j'en ai ri comme une folle.

—Il n'y avait pas de quoi ! dit naïvement Consuelo. Mais enfin qu'est-ce donc que ce Trismégiste ? et puisque Votre Altesse ne croit pas aux sorciers...

—Je t'ai promis de te dire un jour ce que c'est que la sorcellerie. Ne sois pas si pressée. Quant à présent, sache que le devin Trismégiste est un homme dont je fais grand cas, et qui pourra nous être fort utile à toutes trois... et à bien d'autres !...

—Je voudrais bien le revoir, dit Consuelo ; et quoique je tremble d'y penser, je voudrais m'assurer de sang-froid s'il ressemble à M. de Rudolstadt autant que je me le suis imaginé.

—S'il ressemble à M. de Rudolstadt, dis-tu ?... Eh bien, tu me rappelles une circonstance que j'aurais oubliée, et qui va expliquer, peut-être fort platement, tout ce grand mystère... Attends ! laisse-moi y penser un peu... oui, j'y suis. Écoute ma pauvre enfant, et apprends à te méfier de tout ce qui semble surnaturel. C'est Trismégiste que Cagliostro t'a montré ; car Trismégiste a des relations avec Cagliostro, et s'est trouvé ici l'an dernier en même temps que lui. C'est Trismégiste que tu as vu au théâtre dans la loge du comte Golowkin ; car Trismégiste demeure dans sa maison, et ils s'occupent ensemble de chimie ou d'alchimie. Enfin c'est Trismégiste que tu as vu dans le château le lendemain ; car ce jour-là, et peu de temps après t'avoir congédiée, j'ai vu Trismégiste ; et par parenthèse, il m'a donné d'amples détails sur l'évasion de Trenck.

—À l'effet de se vanter d'y avoir contribué, dit madame de Kleist, et de se faire rembourser par Votre Altesse des sommes qu'il n'a certainement pas dépensées pour cela. Votre Altesse en pensera ce qu'elle voudra ; mais, j'oserai le lui dire, cet homme est un chevalier d'industrie.

—Ce qui ne l'empêche pas d'être un grand sorcier, n'est-ce pas, de Kleist ? Comment concilies-tu tant de respect pour sa science et de mépris pour sa personne ?

—Eh ! Madame, cela va ensemble on ne peut mieux. On craint les sorciers, mais on les déteste. C'est absolument comme on fait à l'égard du diable.

—Et cependant on veut voir le diable, et on ne peut pas se passer des sorciers ? Voilà ta logique, ma belle de Kleist !

—Mais, Madame, dit Consuelo qui écoutait avec avidité cette discussion bizarre, d'où savez-vous que cet homme ressemble au comte de Rudolstadt ?

—J'oubliais de te le dire, et c'est un hasard bien simple qui me l'a fait savoir. Ce matin, quand Supperville me racontait ton histoire et celle du comte Albert, tout ce qu'il me disait sur ce personnage étrange me donna la curiosité de savoir s'il était beau, et si sa physionomie répondait à son imagination extraordinaire. Supperville rêva quelques instants, et finit par me répondre : «Tenez, Madame, il me sera facile de vous en donner une juste idée ; car vous avez parmi vos joujoux un orignal qui ressemblerait effroyablement à ce pauvre Rudolstadt s'il était plus décharné, plus hâve, et coiffé autrement. C'est votre sorcier Trismégiste.» Voilà le fin mot de l'affaire, ma charmante veuve ; et ce mot n'est pas plus sorcier que Cagliostro, Trismégiste, Saint-Germain et compagnie.

—Vous m'ôtez une montagne de dessus la poitrine, dit la Porporina, et un voile noir de dessus la tête. Il me semble que je renais à la vie, que je m'éveille d'un pénible sommeil !

Grâces vous soient rendues pour cette explication ! Je ne suis donc pas folle, je n'ai donc pas de visions, je n'aurai donc plus peur de moi-même !... Eh bien pourtant, voyez ce que c'est que le cœur humain ! ajouta-t-elle après un instant de rêverie ; je crois que je regrette ma peur et ma faiblesse. Dans mon extravagance, je m'étais presque persuadé qu'Albert n'était pas mort, et qu'un jour, après m'avoir fait expier par d'effrayantes apparitions le mal que je lui ai causé, il reviendrait à moi sans nuage et sans ressentiment. Maintenant je suis bien sûre qu'Albert dort dans le tombeau de ses ancêtres, qu'il ne se relèvera pas, que la mort ne lâchera pas sa proie, et c'est une déplorable certitude !

—Tu as pu en douter ? Eh bien, il y a du bonheur à être folle ; quant à moi, je n'espérais pas que Trenck sortirait des cachots de la Silésie, et pourtant cela était possible, et cela est !

—Si je vous disais, belle Amélie, toutes les suppositions auxquelles mon pauvre esprit se livrait, vous verriez que, malgré leur invraisemblance, elles n'étaient pas toutes impossibles. Par exemple, une léthargie.... Albert y était sujet... Mais je ne veux point rappeler ces conjectures insensées ; elles me font trop de mal, maintenant que la figure que je prenais pour Albert est celle d'un chevalier d'industrie.

—Trismégiste n'est pas ce que l'on croit... Mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il n'est pas le comte de Rudolstadt ; car il y a plusieurs années que je le connais, et qu'il fait, en apparence du moins, le métier de devin. D'ailleurs il n'est pas si semblable au comte de Rudolstadt que tu te le persuades. Supperville, qui est un trop habile médecin pour faire enterrer un homme en léthargie, et qui ne croit pas aux revenants, a constaté des différences que ton trouble ne t'a pas permis de remarquer.

—Oh ! je voudrais bien revoir ce Trismégiste ! dit Consuelo d'un air préoccupé.

—Tu ne le verras peut-être pas de si tôt, répondit froidement la princesse. Il est parti pour Varsovie le jour même où tu l'as vu dans ce palais. Il ne reste jamais plus de trois jours à Berlin. Mais il reviendra à coup sûr dans un an.

—Et si c'était Albert !...» reprit Consuelo, absorbée dans une rêverie profonde.

La princesse haussa les épaules.

—Décidément, dit-elle, le sort me condamne à n'avoir pour amis que des fous ou des folles. Celle-ci prend mon sorcier pour son mari feu le chanoine de Kleist, celle-là, pour son défunt époux le comte de Rudolstadt : il est heureux pour moi d'avoir une tête forte, car je le prendrais peut-être pour Trenck, et Dieu sait ce qui en arriverait. Trismégiste est un pauvre sorcier de ne point profiter de toutes ces méprises ! Voyons, Porporina, ne me regardez pas d'un air effaré et consterné, ma toute belle. Reprenez vos esprits. Comment supposez-vous que si le comte Albert, au lieu d'être mort, s'était réveillé d'une léthargie, une aventure si intéressante n'eût point fait de bruit dans le monde ? N'avez-vous conservé aucune relation, d'ailleurs, avec sa famille, et ne vous en aurait-elle pas informée ?

—Je n'en ai conservé aucune, répondit Consuelo. La chanoinesse Wenceslawa m'a écrit deux fois en un an pour m'annoncer deux tristes nouvelles : la mort de son frère aîné Christian, père de mon mari, qui a terminé sa longue et douloureuse carrière sans recouvrer la mémoire de son malheur ; et la mort du baron Frédéric, frère de Christian et de la chanoinesse, qui s'est tué à la chasse, en roulant de la fatale montagne de Schreckenstein, au fond d'un ravin. J'ai répondu à la chanoinesse comme je le devais. Je n'ai pas osé lui offrir d'aller lui porter mes tristes consolations. Son cœur m'a paru, d'après ses lettres, partagé entre sa bonté et son orgueil. Elle m'appelait sa chère enfant, sa généreuse amie, mais elle ne paraissait désirer nullement les secours ni les soins de mon affection.

—Ainsi tu supposes qu'Albert, ressuscité, vit tranquille et inconnu au château des Géants, sans t'envoyer de billet de faire part, et sans que personne s'en doute hors de l'enceinte dudit château ?

—Non, Madame, je ne le suppose pas ; car ce serait tout à fait impossible, et je suis folle de vouloir en douter,» répondit Consuelo, en cachant dans ses mains son visage inondé de larmes.

La princesse semblait, à mesure que la nuit s'avançait, reprendre son mauvais caractère ; le ton railleur et léger avec lequel elle parlait de choses si sensibles au cœur de Consuelo faisait un mal affreux à cette dernière.

«Allons, ne te désole pas ainsi, reprit brusquement Amélie. Voilà une belle partie de plaisir que nous faisons là ! Tu nous a raconté des histoires à porter le diable en terre ; de Kleist n'a pas cessé de pâlir et de trembler, je crois qu'elle en mourra de peur ; et moi, qui voulais être heureuse et gaie, je souffre de te voir souffrir, ma pauvre enfant !...»

La princesse prononça ces dernières paroles avec le bon diapason de sa voix, et Consuelo, relevant la tête, vit qu'une larme de sympathie coulait sur sa joue, tandis que le sourire d'ironie contractait encore ses lèvres. Elle baisa la main que lui tendait l'abbesse, et la plaignit intérieurement de ne pouvoir pas être bonne pendant quatre heures de suite.

«Quelque mystérieux que soit ton château des Géants, ajouta la princesse, quelque sauvage que soit l'orgueil de la chanoinesse, et quelque discrets que puissent être ses serviteurs, sois sûre qu'il ne se passe rien là qui soit plus qu'ailleurs à l'abri d'une certaine publicité. On avait beau cacher la bizarrerie du comte Albert, toute la province a bientôt réussi à la connaître, et il y avait longtemps qu'on en avait parlé à la petite cour de Bareith, lorsque Supperville fut appelé pour soigner ton pauvre époux. Il y a maintenant dans cette famille un autre mystère qu'on ne cache pas avec moins de soin sans doute, et qu'on n'a pas préservé davantage de la malice du public. C'est la fuite de la jeune baronne Amélie, qui s'est fait enlever par un bel aventurier peu de temps après la mort de son cousin.

—Et moi, madame, je l'ai ignoré assez longtemps. Je pourrais vous dire même que tout ne se découvre pas dans ce monde ; car jusqu'ici on n'a pas pu savoir le nom et l'état de l'homme qui a enlevé la jeune baronne, non plus que le lieu de sa retraite.

—C'est ce que Supperville m'a dit en effet. Allons, cette vieille Bohême est le pays aux aventures mystérieuses : mais ce n'est pas une raison pour que le comte Albert soit...

—Au nom du ciel, Madame, ne parlons plus de cela. Je vous demande pardon de vous avoir fatiguée de cette longue histoire, et quand Votre Altesse m'ordonnera de me retirer...

—Deux heures du matin ! s'écria madame de Kleist, que le son lugubre de l'horloge du château fit tressaillir.

—En ce cas, il faut nous séparer, mes chères amies, dit la princesse en se levant ; car ma sœur d'Anspach va venir dès sept heures me réveiller pour m'entretenir des fredaines de son cher margrave qui est revenu de Paris dernièrement, amoureux fou de mademoiselle Clairon. Ma belle Porporina, c'est vous autres reines de théâtre qui êtes reines du monde par le fait, comme nous le sommes par le droit, et votre lot est le meilleur.

Il n'est point de tête couronnée que vous ne puissiez nous enlever quand il vous en prend fantaisie, et je ne serais pas étonnée de voir un jour mademoiselle Hippolyte Clairon, qui est une fille d'esprit, devenir margrave d'Anspach, en concurrence avec ma sœur, qui est une bête. Allons, donne-moi une pelisse, de Kleist, je veux vous reconduire jusqu'au bout de la galerie.

—Et Votre Altesse reviendra seule ? dit madame de Kleist, qui paraissait fort troublée.

—Toute seule, répondit Amélie, et sans aucune crainte du diable et des farfadets qui tiennent pourtant cour plénière dans le château depuis quelques nuits, à ce qu'on assure. Viens, viens, Consuelo ! nous allons voir la belle peur de madame de Kleist en traversant la galerie.»

La princesse prit un flambeau et marcha la première, entraînant madame de Kleist, qui était en effet très-peu rassurée. Consuelo les suivit, un peu effrayée aussi, sans savoir pourquoi.

«Je vous assure, Madame, disait madame de Kleist, que c'est l'heure sinistre, et qu'il y a de la témérité à traverser cette partie du château dans ce moment-ci. Que vous coûterait-il de nous laisser attendre une demi-heure de plus ? A deux heures et demie, il n'y a plus rien.

—Non pas, non pas, reprit Amélie, je ne serais pas fâchée de la rencontrer et de voir comment elle est faite.

—De quoi donc s'agit-il ? demanda Consuelo en doublant le pas pour s'adresser à madame de Kleist.

—Ne le sais-tu pas ? dit la princesse. La femme blanche qui balaie les escaliers et les corridors du palais, lorsqu'un membre de la famille royale est près de mourir, est revenue nous visiter depuis quelques nuits. Il paraît que c'est par ici qu'elle prend ses ébats. Donc ce sont mes jours qui sont menacés. Voilà pourquoi tu me vois si tranquille. Ma belle-sœur, la reine de Prusse (la plus pauvre tête qui ait jamais porté couronne !), n'en dort pas, à ce qu'on assure, et va coucher tous les soirs à Charlottenburg ; mais, comme elle respecte infiniment la balayeuse, ainsi que la reine ma mère, qui n'a pas plus de raison qu'elle à cet endroit-là, ces dames ont eu soin de défendre qu'on épiât le fantôme et qu'on le dérangeât en rien de ses nobles occupations. Aussi le château est-il balayé d'importance, et de la propre main de Lucifer, ce qui ne l'empêche pas d'être fort malpropre, comme tu vois.»

En ce moment un gros chat, accouru du fond ténébreux de la galerie, passa en ronflant et en jurant auprès de madame de Kleist, qui fit un cri perçant et voulut courir vers l'appartement de la princesse ; mais celle-ci la retint de force en remplissant l'espace sonore de ses éclats de rire âpres et rauques, plus lugubres encore que la bise qui sifflait dans les profondeurs de ce vaste local. Le froid faisait grelotter Consuelo, et peut-être aussi la peur ; car la figure décomposée de madame de Kleist semblait attester un danger réel, et la gaieté fanfaronne et forcée de la princesse n'annonçait pas une sécurité bien sincère. «J'admire l'incrédulité de Votre Altesse royale, dit madame de Kleist d'une voix entrecoupée et avec un peu de dépit ; si elle avait vu et entendu comme moi cette femme blanche, la veille de la mort du roi son auguste père...

—Hélas ! répondit Amélie d'un ton satanique, comme je suis bien sûre qu'elle ne vient pas annoncer maintenant celle du roi mon auguste frère, je suis fort aise qu'elle vienne pour moi. La diablesse sait bien que pour être heureuse, il me faut l'une ou l'autre de ces deux morts.

—Ah ! Madame, ne parlez pas ainsi dans un pareil moment ! dit madame de Kleist, dont les dents se serraient tellement, qu'elle prononçait avec peine. Tenez, au nom du ciel, arrêtez-vous et écoutez : cela ne fait-il pas frémir ?»

La princesse s'arrêta d'un air moqueur, et le bruit de sa robe de soie, épaisse et cassante comme du carton, cessant de couvrir les bruits plus éloignés, nos trois héroïnes, parvenues presque à la grande cage d'escalier qui s'ouvrait au fond de la galerie, entendirent distinctement le bruit sec d'un balai qui frappait inégalement les degrés de pierre, et qui semblait se rapprocher en montant de marche en marche, comme eût fait un valet pressé de terminer son ouvrage.

La princesse hésita un instant, puis elle dit d'un air résolu :

«Comme il n'y a rien là de surnaturel, je veux savoir si c'est un laquais somnambule ou un page espiègle.

Baisse ton voile, Porporina, il ne faut pas qu'on te voie dans ma compagnie. Quant à toi, de Kleist, tu peux te trouver mal si cela t'amuse. Je t'avertis que je ne m'occupe pas de toi. Allons, brave Rudolstadt, toi qui as affronté de pires aventures, suis-moi si tu m'aimes.»

Amélie marcha d'un pas assuré vers l'entrée de l'escalier ; Consuelo la suivit sans qu'elle lui permit de tenir le flambeau à sa place ; et madame de Kleist, aussi effrayée de rester seule que d'avancer, se traîna derrière elles en se cramponnant au mantelet de la Porporina.

Le balai infernal ne se faisait plus entendre, et la princesse arriva jusqu'à la rampe au-dessus de laquelle elle avança son flambeau pour mieux voir à distance. Mais, soit qu'elle fût moins calme qu'elle ne voulait le paraître, soit qu'elle eût aperçu quelque objet terrible, la main lui manqua, et le flambeau de vermeil, avec la bougie et sa collerette du cristal découpée, allèrent tomber avec fracas au fond de la spirale retentissante. Alors madame de Kleist, perdant la tête et ne se souciant pas plus de la princesse que de la comédienne, se mit à courir jusqu'à ce qu'elle eût rencontré dans l'obscurité la porte des appartements de sa maîtresse, où elle chercha un refuge, tandis que celle-ci, partagée entre une émotion insurmontable et la honte de s'avouer vaincue, reprenait avec Consuelo le même chemin, d'abord lentement, et puis peu à peu en doublant le pas ; car d'autres pas se faisaient entendre derrière les siens, et ce n'étaient pas ceux de la Porporina, qui marchait sur la même ligne qu'elle, plus résolument peut-être, quoiqu'elle ne fit aucune bravade.

Ces pas étranges, qui de seconde en seconde, se rapprochaient de leurs talons, résonnaient dans les ténèbres comme ceux d'une vieille femme chaussée de mules, et claquaient sur les dalles, tandis que le balai faisait toujours son office et se heurtait lourdement à la muraille, tantôt à droite, tantôt à gauche. Ce court trajet parut bien long à Consuelo. Si quelque chose peut vaincre le courage des esprits vraiment fermes et sains, c'est un danger qui ne peut être ni prévu ni compris. Elle ne se piqua point d'une audace inutile, et ne détourna pas la tête une seule fois. La princesse prétendit ensuite l'avoir fait inutilement dans les ténèbres ; personne ne pouvait démentir ni constater le fait. Consuelo se souvint seulement qu'elle n'avait pas ralenti sa marche, qu'elle ne lui avait pas adressé un mot durant cette retraite forcée, et qu'en rentrant un peu précipitamment dans son appartement, elle avait failli lui pousser la porte sur le visage, tant elle avait hâte de la refermer. Cependant Amélie ne convint pas de sa faiblesse, et reprit assez vite son sang-froid pour railler madame de Kleist, qui était presque en convulsions, et pour lui faire, sur sa lâcheté et son manque d'égards, des reproches très-amers. La bonté compatissante de Consuelo, qui souffrait de l'état violent de la favorite, ramena quelque pitié dans le cœur de la princesse. Elle daigna s'apercevoir que madame de Kleist était incapable de l'entendre, et qu'elle était pâmée sur un sofa, la figure enfoncée dans les coussins. L'horloge sonna trois heures avant que cette pauvre personne eût parfaitement repris ses esprits ; sa terreur se manifestait encore par des larmes. Amélie était lasse de n'être plus princesse, et ne se souciait plus de se déshabiller seule et de se servir elle-même, outre qu'elle avait peut-être l'esprit frappé de quelque pressentiment sinistre. Elle résolut donc de garder madame de Kleist jusqu'au jour.

«Jusque-là, dit-elle, nous trouverons bien quelque prétexte pour colorer l'affaire, si mon frère en entend parler. Quant à toi, Porporina, ta présence ici serait bien plus difficile à expliquer, et je ne voudrais pour rien au monde qu'on te vît sortir de chez moi. Il faut donc que tu te retires seule, et dès à présent, car on est fort matinal dans cette chienne d'hôtellerie. Voyons, de Kleist, calme-toi, je te garde, et si tu peux dire un mot de bon sens, explique-nous par où tu es entrée et dans quel coin tu as laissé ton chasseur, afin que la Porporina s'en serve pour retourner chez elle.»

La peur rend si profondément égoïste, que madame de Kleist, enchantée de ne plus avoir à affronter les terreurs de la galerie, et se souciant fort peu de l'angoisse que Consuelo pourrait éprouver en faisant seule ce trajet, retrouva toute sa lucidité pour lui expliquer le chemin qu'elle avait à prendre et le signal qu'elle aurait à donner pour rejoindre son serviteur affidé à la sortie du palais, dans un endroit bien abrité et bien désert, où elle lui avait commandé d'aller l'attendre.

Munie de ces instructions, et bien certaine cette fois de ne pas s'égarer dans le palais, Consuelo prit congé de la princesse, qui ne s'amusa nullement à la reconduire le long de la galerie. La jeune fille partit donc seule, à tâtons, et gagna le redoutable escalier sans encombre. Une lanterne suspendue, qui brûlait en bas, l'aida à descendre, ce qu'elle fit sans mauvaise rencontre, et même sans frayeur. Cette fois elle s'était armée de volonté ; elle sentait qu'elle remplissait un devoir envers la malheureuse Amélie, et, dans ces cas-là, elle était toujours courageuse et forte. Enfin, elle parvint à sortir du palais par la petite porte mystérieuse dont madame de Kleist lui avait remis la clef, et qui donnait sur un coin d'arrière-cour. Lorsqu'elle fut tout à fait dehors, elle longea le mur extérieur pour chercher le chasseur. Dès qu'elle eut articulé le signal convenu, une ombre, se détachant du mur, vint droit à sa rencontre, et un homme, enveloppé d'un large manteau, s'inclina devant elle, et lui présenta le bras en silence dans une attitude respectueuse.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XI.

XI.

Consuelo se souvint que madame de Kleist, pour mieux dissimuler ses fréquentes visites secrètes à la princesse Amélie, venait souvent à pied le soir au château, la tête enveloppée d'une épaisse coiffe noire, la taille d'une mante de couleur sombre, et le bras appuyé sur celui de son domestique. De cette façon, elle n'était point remarquée des gens du château, et pouvait passer pour une de ces personnes dans la détresse qui se cachent de mendier, et qui reçoivent ainsi quelques secours de la libéralité des princes. Mais malgré toutes les précautions de la confidente et de sa maîtresse, leur secret était un peu celui de la comédie ; et si le roi n'en prenait pas d'ombrage, c'est qu'il est de petits scandales qu'il vaut mieux tolérer qu'ébruiter en les combattant. Il savait bien que ces deux dames s'occupaient ensemble de Trenck plus que de magie ; et bien qu'il condamnât presque également ces deux sujets d'entretien, il fermait les yeux et savait gré intérieurement à sa sœur d'y porter une affectation de mystère qui mettait sa responsabilité à couvert aux yeux de certaines gens. Il voulait bien feindre d'être trompé ; il ne voulait pas avoir l'air d'approuver l'amour et les folies de sa sœur. C'était donc sur le malheureux Trenck que sa sévérité s'était appesantie, et encore avait-il fallu l'accuser de crimes imaginaires pour que le public ne pressentît pas les véritables motifs de sa disgrâce.

La Porporina, pensant que le serviteur de madame de Kleist devait aider à son incognito, en lui donnant le bras de même qu'à sa maîtresse, n'hésita point à accepter ses services, et à s'appuyer sur lui pour marcher sur le pavé enduit de glace. Mais elle n'eut pas fait trois pas ainsi, que cet homme lui dit d'un ton dégagé :

«Eh bien, ma belle comtesse, dans quelle humeur avez-vous laissé votre fantasque Amélie ?»

Malgré le froid et la bise, Consuelo sentit le sang lui monter aux joues. Selon toute apparence, ce valet la prenait pour sa maîtresse, et trahissait ainsi une intimité révoltante avec elle. La Porporina, saisie de dégoût, retira son bras de celui de cet homme, en lui disant sèchement :

«Vous vous trompez.

—Je n'ai pas l'habitude de me tromper, reprit l'homme au manteau avec la même aisance. Le public peut ignorer que la divine Porporina est comtesse de Rudolstadt ; mais le comte de Saint-Germain est mieux instruit.

—Qui êtes-vous donc, dit Consuelo bouleversée de surprise ; n'appartenez-vous pas à la maison de madame la comtesse de Kleist ?

—Je n'appartiens qu'à moi-même, et ne suis serviteur que de la vérité, reprit l'inconnu. Je viens de dire mon nom ; mais je vois qu'il est ignoré de madame de Rudolstadt.

—Seriez-vous donc le comte de Saint-Germain en personne ?

—Et quel autre pourrait vous donner un nom que le public ignore ? Tenez, madame la comtesse, voici deux fois que vous avez failli tomber en deux pas que vous avez faits sans mon aide.

Daignez reprendre mon bras. Je sais fort bien le chemin de votre demeure, et je me fais un devoir et un honneur de vous y reconduire saine et sauve.

—Je vous remercie de votre bonté, monsieur le comte, répondit Consuelo, dont la curiosité était trop excitée pour refuser l'offre de cet homme intéressant et bizarre : aurez-vous celle de me dire pourquoi vous m'appelez ainsi ?

—Parce que je désire obtenir votre confiance d'emblée en vous montrant que j'en suis digne.

Il y a longtemps que je sais votre mariage avec Albert, et je vous ai gardé à tous deux un secret inviolable, comme je le garderai tant que ce sera votre volonté.

—Je vois que ma volonté à cet égard est fort peu respectée par M. Supperville, dit Consuelo qui se pressait d'attribuer à ce dernier les notions de M. de Saint-Germain sur sa position.

—N'accusez pas ce pauvre Supperville, reprit le comte. Il n'a rien dit, si ce n'est à la princesse Amélie, pour lui faire sa cour. Ce n'est pas de lui que je tiens le fait.

—Et de qui donc, en ce cas, Monsieur ?

—Je le tiens du comte Albert de Rudolstadt lui-même. Je sais bien que vous allez me dire qu'il est mort pendant qu'on achevait la cérémonie religieuse de votre hyménée ; mais je vous répondrai qu'il n'y a pas de mort, que personne, que rien ne meurt, et que l'on peut s'entretenir encore avec ce que le vulgaire appelle les trépassés, quand on connaît leur langage et les secrets de leur vie.

—Puisque vous savez tant de choses, Monsieur, vous n'ignorez peut-être pas que de semblables assertions ne me peuvent aisément convaincre, et qu'elles me font beaucoup de mal, en me présentant sans cesse l'idée d'un malheur que je sais être sans remède, en dépit des promesses menteuses de la magie.

—Vous avez raison d'être en garde contre les magiciens et les imposteurs. Je sais que Cagliostro vous a effrayée d'une apparition au moins intempestive. Il a cédé à la gloriole de vous montrer son pouvoir, sans s'inquiéter de la disposition de votre âme et de la sublimité de sa mission. Cagliostro n'est cependant pas un imposteur, tant s'en faut ! Mais c'est un vaniteux, et c'est par là qu'il a mérité souvent le reproche de charlatanisme.

—Monsieur le comte, on vous fait le même reproche ; et comme cependant on ajoute que vous êtes un homme supérieur, je me sens le courage de vous dire franchement les préventions qui combattent mon estime pour vous.

—C'est parler avec la noblesse qui convient à Consuelo, répondit M. de Saint-Germain avec calme, et je vous sais gré de faire cet appel à ma loyauté. J'en serai digne, et je vous parlerai sans mystère. Mais nous voici à votre porte, et le froid, ainsi que l'heure avancée, me défendent de vous retenir ici plus longtemps. Si vous voulez apprendre des choses de la dernière importance, et d'où votre avenir dépend, permettez-moi de vous entretenir en liberté.

—Si Votre Seigneurie veut venir me voir dans la journée, je l'attendrai chez moi à l'heure qu'elle m'indiquera.

—Il faut que je vous parle demain ; et demain vous recevrez la visite de Frédéric, que je ne veux pas rencontrer, parce que je ne fais aucun cas de lui.

—De quel Frédéric voulez-vous parler, monsieur le comte ?

—Oh ! ce n'est pas de notre ami Frédéric de Trenck que nous avons réussi à tirer de ses mains. C'est de ce méchant petit roi de Prusse qui vous fait la cour. Tenez, il y aura demain grande redoute à l'Opéra : soyez-y. Quelque déguisement que vous preniez, je vous reconnaîtrai et me ferai reconnaître de vous. Dans cette cohue, nous trouverons l'isolement et la sécurité. Autrement, mes relations avec vous amasseraient de grands malheurs sur des têtes sacrées. A demain donc, madame la comtesse !»

En parlant ainsi, le comte de Saint-Germain salua profondément Consuelo et disparut, la laissant pétrifiée de surprise au seuil de sa demeure.

«Il y a décidément, dans ce royaume de la raison, une conspiration permanente contre la raison, se disait la cantatrice en s'endormant. A peine ai-je échappé à un des périls qui menacent la mienne, qu'un autre se présente. La princesse Amélie m'avait donné l'explication des dernières énigmes, et je me croyais bien tranquille ; mais, au même instant, nous rencontrons, ou du moins nous entendons la balayeuse fantastique, qui se promène dans ce château du doute, dans cette forteresse de l'incrédulité, aussi tranquillement qu'elle l'eût fait il y a deux cents ans. Je me débarrasse de la frayeur que me causait Cagliostro, et voici un autre magicien qui parait encore mieux instruit de mes affaires. Que ces devins tiennent registre de tout ce qui concerne la vie des rois et des personnages puissants ou illustres, je le conçois ; mais que moi, pauvre fille humble et discrète, je ne puisse dérober aucun fait de ma vie à leurs investigations, voilà qui me confond et m'inquiète malgré moi. Allons, suivons le conseil de la princesse. Comptons que l'avenir expliquera encore ce prodige, et, en attendant, abstenons-nous de juger. Ce qu'il y aurait de plus extraordinaire peut-être dans celui-ci, c'est que la visite du roi, prédite par M. de Saint-Germain, eût lieu effectivement demain. Ce sera la troisième fois seulement que le roi sera venu chez moi. Ce M. de Saint-Germain serait-il son confident ? On dit qu'il faut se méfier surtout de ceux qui parlent mal du maître. Je tâcherai de ne pas l'oublier.»

Le lendemain, à une heure précise, une voiture sans livrée et sans armoiries entra dans la cour de la maison qu'habitait la cantatrice, et le roi, qui l'avait fait prévenir, deux heures auparavant, d'être seule et de l'attendre, pénétra dans ses appartements le chapeau sur l'oreille gauche, le sourire sur les lèvres, et un petit panier à la main.

«Le capitaine Kreutz vous apporte des fruits de son jardin, dit-il. Des gens malintentionnés prétendent que cela vient des jardins de Sans-Souci, et que c'était destiné au dessert du roi. Mais le roi ne pense point à nous, Dieu merci, et le petit baron vient passer une heure ou deux avec sa petite amie.»

Cet agréable début, au lieu de mettre Consuelo à son aise, la troubla étrangement. Depuis qu'elle conspirait contre sa volonté en recevant les confidences de la princesse Amélie, elle ne pouvait plus braver avec une impassible franchise le royal inquisiteur.

Il eût fallu désormais le ménager, le flatter peut-être, détourner ses soupçons par d'adroites agaceries. Consuelo sentait que ce rôle ne lui convenait pas, quelle le jouerait mal, surtout s'il était vrai que Frédéric eût du goût pour elle, comme on disait à la cour, où l'on eût cru rabaisser la majesté royale en se servant du mot d'amour à propos d'une comédienne. Inquiète et troublée, Consuelo remercia gauchement le roi de l'excès de ses bontés, et tout aussitôt la physionomie du roi changea, et devint aussi morose qu'elle s'était annoncée radieuse.

«Qu'est-ce, dit-il brusquement en fronçant le sourcil. Avez-vous de l'humeur ? êtes-vous malade ? pourquoi m'appelez-vous sire ? Ma visite vous dérange de quelque amourette ?

—Non, Sire, répondit la jeune fille en reprenant la sérénité de la franchise. Je n'ai ni amourette ni amour.

—A la bonne heure ! Quand cela serait, après tout, que m'importe ? mais j'exigerais que vous m'en fissiez l'aveu.

—L'aveu ? M. le capitaine veut dire la confidence, sans doute ?

—Expliquez la distinction.

—Monsieur le capitaine la comprend de reste.

—Comme vous voudrez ; mais distinguer n'est pas répondre. Si vous étiez amoureuse, je voudrais le savoir.

—Je ne comprends pas pourquoi.

—Vous ne le comprenez pas du tout ? regardez-moi donc en face. Vous avez le regard bien vague aujourd'hui !

—Monsieur le capitaine, il me semble que vous voulez singer le roi. On dit, que quand il interroge un accusé, il lui lit dans le blanc des yeux. Croyez-moi, ces façons-là ne vont qu'à lui ; et encore, s'il venait chez moi pour me les faire subir, je le prierais de retourner à ses affaires.

—C'est cela ; vous lui diriez : «Va te promener, Sire.»

—Pourquoi non ? La place du roi est sur son cheval ou sur son trône, et s'il avait le caprice de venir chez moi, je serais en droit de ne pas le souffrir maussade.

—Vous auriez raison ; mais dans tout cela vous ne me répondez pas. Vous ne voulez pas me prendre pour le confident de vos prochaines amours ?

—Il n'y a point de prochaines amours pour moi, je vous l'ai dit souvent, baron.

—Oui, en riant, parce que je vous interrogeais de même ; mais si je parle sérieusement à cette heure ?

—Je réponds de même.

—Savez-vous que vous êtes une singulière personne ?

—Pourquoi cela ?

—Parce que vous êtes la seule femme de théâtre qui ne soit pas occupée de belles passions ou de galanterie.

—Vous avez une mauvaise idée des femmes de théâtre, monsieur le capitaine !

—Non ! j'en ai connu de sages ; mais elles visaient à de riches mariages, et vous, on ne sait à quoi vous songez.

—Je songe à chanter ce soir.

—Ainsi vous vivez au jour le jour ?

—Désormais, je ne vis pas autrement.

—Il n'en a donc pas été toujours ainsi ?

—Non, Monsieur.

—Vous avez aimé ?

—Oui, Monsieur.

—Sérieusement.

—Oui, Monsieur.

—Et longtemps ?

—Oui, Monsieur.

—Et qu'est devenu votre amant ?

—Mort !

—Mais vous en êtes consolée ?

—Non.

—Oh ! vous vous en consolerez bien ?

—Je crains que non.

—Cela est étrange. Ainsi, vous ne voulez pas vous marier.

—Jamais.

—Et vous n'aurez pas d'amour ?

—Jamais.

—Pas même un ami ?

—Pas même un ami comme l'entendent les belles dames.

—Bast, si vous alliez à Paris, et que le roi Louis XV, ce galant chevalier...

—Je n'aime pas les rois, monsieur le capitaine, et je déteste les rois galants.

—Ah ! je comprends ; vous aimez mieux les pages. Un joli cavalier, comme Trenck, par exemple !

—Je n'ai jamais songé à sa figure.

—Et cependant vous avez conservé des relations avec lui !

—Si cela était, elles seraient de pure et honnête amitié.

—Vous convenez donc que ces relations subsistent ?

—Je n'ai pas dit cela, répondit Consuelo, qui craignit de compromettre la princesse par ce seul indice.

—Alors vous le niez.

—Je n'aurais pas de raisons pour le nier, si cela était ; mais d'où vient que le capitaine Kreutz m'interroge de la sorte ? Quel intérêt peut-il prendre à tout cela ?

—Le roi en prend apparemment, repartit Frédéric en ôtant son chapeau et en le posant brutalement sur la tête d'une Polymnie en marbre blanc dont le buste antique ornait la console.

—Si le roi me faisait l'honneur de venir chez moi, dit Consuelo en surmontant la terreur qui s'emparait d'elle, je penserais qu'il désire entendre de la musique, et je me mettrais à mon clavecin pour lui chanter l'air d'Ariane abandonnée...

—Le roi n'aime pas les prévenances. Quand il interroge, il veut qu'on lui réponde clair et net. Qu'est-ce que vous avez été faire cette nuit dans le palais du roi ? Vous voyez bien que le roi a le droit de venir faire le maître chez vous, puisque vous allez chez lui à des heures indues sans sa permission ?»

Consuelo trembla de la tête aux pieds ; mais elle avait heureusement dans toutes sortes de dangers une présence d'esprit qui l'avait toujours sauvée comme par miracle. Elle se rappela que Frédéric plaidait souvent le faux pour savoir le vrai, et qu'il passait pour arracher les aveux par la surprise plus que par tout autre moyen. Elle se tint sur ses gardes, et, souriant à travers sa pâleur, elle répondit :

«Voilà une singulière accusation, et je ne sais ce qu'on peut répondre à des demandes fantastiques.

—Vous n'êtes plus laconique comme tout à l'heure, reprit le roi ; comme on voit bien que vous mentez ! Vous n'avez pas été cette nuit au palais ? répondez oui ou non ?

—Eh bien, non ! dit Consuelo avec courage, préférant la honte d'être convaincue de mensonge, à la lâcheté de livrer le secret d'autrui pour se disculper.

—Vous n'en êtes pas sortie à trois heures du matin, toute seule ?

—Non, répondit Consuelo, qui retrouvait ses forces en voyant une imperceptible irrésolution dans la physionomie du roi, et qui jouait déjà la surprise avec supériorité.

—Vous avez osé dire trois fois non ! s'écria le roi d'un air courroucé et avec des regards foudroyants.

—J'oserai le dire une quatrième fois, si Votre Majesté l'exige, répondit Consuelo, résolue de faire face à l'orage jusqu'au bout.

—Oh ! je sais bien qu'une femme soutiendrait le mensonge dans les tortures, comme les premiers chrétiens y soutenaient ce qu'ils croyaient être la vérité. Qui pourra se flatter d'arracher une réponse sincère à un être féminin ? Écoutez, Mademoiselle, j'ai eu jusqu'ici de l'estime pour vous, parce que je pensais que vous faisiez seule exception aux vices de votre sexe. Je ne vous croyais ni intrigante, ni perfide, ni effrontée. J'avais dans votre caractère une confiance qui allait jusqu'à l'amitié...

—Et maintenant, Sire...

—Ne m'interrompez pas. Maintenant, j'ai mon opinion, et vous en sentirez les effets. Mais écoutez-moi bien. Si vous aviez le malheur de vous immiscer dans de petites intrigues de palais, d'accepter certaines confidences déplacées, de rendre certains services dangereux, vous vous flatteriez vainement de me tromper longtemps, et je vous chasserais d'ici aussi honteusement que je vous y ai reçue avec distinction et bonté.

—Sire, répondit Consuelo avec audace, comme le plus cher et le plus constant de mes vœux est de quitter la Prusse, quels que soient le prétexte de mon renvoi et la dureté de votre langage, je reçois avec reconnaissance l'ordre de mon départ.

—Ah ! vous le prenez ainsi, s'écria Frédéric transporté de colère, et vous osez me parler de la sorte !»

En même temps il leva sa canne comme s'il eût voulu frapper Consuelo ; mais l'air de mépris tranquille avec lequel elle attendit cet outrage le fit rentrer en lui-même, et il jeta sa canne loin de lui, en disant d'une voix émue : «Tenez, oubliez les droits que vous avez à la reconnaissance du capitaine Kreutz, et parlez au roi avec le respect convenable ; car si vous me poussez à bout, je suis capable de vous corriger comme un enfant mutin.

—Sire, je sais qu'on bat les enfants dans votre auguste famille, et j'ai ouï dire que Votre Majesté, pour se soustraire à de tels traitements, avait autrefois essayé de prendre la fuite. Ce moyen sera plus facile à une zingara comme moi qu'il ne l'a été au prince royal Frédéric. Si Votre Majesté ne me fait pas sortir de ses États dans les vingt-quatre heures, j'aviserai moi-même à la rassurer sur mes intrigues, en quittant la Prusse sans passe-port, fallût-il fuir à pied et en sautant les fossés, comme font les déserteurs et les contrebandiers.

—Vous êtes une folle ! dit le roi en haussant les épaules et en marchant à travers la chambre pour cacher son dépit et son repentir. Vous partirez, je ne demande pas mieux, mais sans scandale et sans précipitation. Je ne veux pas que vous me quittiez ainsi, mécontente de moi et de vous-même. Où diable avez-vous pris l'insolence dont vous êtes douée ? et quel diable me pousse à la débonnaireté dont j'use avec vous ?

—Vous la prenez sans doute dans un scrupule de générosité dont Votre Majesté peut se dispenser. Elle croit m'être redevable d'un service que j'aurais rendu au dernier de ses sujets avec le même zèle. Qu'elle se regarde donc comme quitte envers moi, mille fois, et qu'elle me laisse partir au plus vite : ma liberté sera une récompense suffisante, et je n'en demande pas d'autre.

—Encore ? dit le roi confondu de l'obstination hardie de cette jeune fille. Toujours le même langage ? Vous n'en changerez pas avec moi ? Ah ! ce n'est pas du courage, cela ! c'est de la haine !

—Et si cela était, reprit Consuelo, est-ce que Votre Majesté s'en soucierait le moins du monde ?

—Juste ciel ! que dites-vous là, pauvre petite fille ! dit le roi avec un accent de douleur naïve. Vous ne comprenez pas ce que vous dites, malheureuse enfant ! il n'y a qu'une âme perverse qui puisse être insensible à la haine de son semblable.

—Frédéric le Grand regarde-t-il la Porporina comme un être de la même nature que lui ?

—Il n'y a que l'intelligence et la vertu qui élèvent certains hommes au-dessus des autres. Vous avez du génie dans votre art. Votre conscience doit vous dire si vous avez de la loyauté... Mais elle vous dit le contraire dans ce moment-ci, car vous avez l'âme remplie de fiel et de ressentiment.

—Et si cela était, la conscience du grand Frédéric n'aurait-elle rien à se reprocher pour avoir allumé ces mauvaises passions dans une âme habituellement paisible et généreuse ?

—Allons ! vous êtes en colère ?» dit Frédéric en faisant un mouvement pour prendre la main de la jeune fille ; mais il s'arrêta, retenu par cette gaucherie qu'un fond de mépris et d'aversion pour les femmes lui avait fait contracter.

Consuelo, qui avait exagéré son dépit pour refouler dans le cœur du roi un sentiment de tendresse prêt à faire explosion au milieu de la colère, remarqua combien il était timide, et perdit toutes ses craintes en voyant qu'il attendait ses avances. C'était une singulière destinée, que la seule femme capable d'exercer sur Frédéric une sorte de prestige ressemblant à l'amour, fût peut-être la seule dans tout son royaume qui n'eût voulu à aucun prix encourager cette disposition.

Il est vrai que la répugnance et la fierté de Consuelo étaient peut-être son principal attrait aux yeux du roi.

Cette âme rebelle tentait le despote comme la conquête d'une province ; et sans qu'il s'en rendit compte, sans qu'il voulût mettre sa gloire à ce genre d'exploits frivoles, il sentait une admiration et une sympathie d'instinct pour un caractère fortement trempé qui lui semblait avoir, à quelque égard, une sorte de parenté avec le sien.

«Voyons, dit-il en fourrant brusquement dans la poche de son gilet la main qu'il avait avancée vers Consuelo, ne me dites plus que je ne me soucie pas d'être haï ; car vous me feriez croire que je le suis et cette pensée me serait odieuse !

—Et cependant vous voulez qu'on vous craigne.

—Non, je veux qu'on me respecte.

—Et c'est à coups de canne que vos caporaux inspirent à vos soldats le respect de votre nom.

—Qu'en savez-vous ? De quoi parlez-vous là ? De quoi vous mêlez-vous ?

—Je réponds clair et net à l'interrogatoire de Votre Majesté.

—Vous voulez que je vous demande pardon d'un moment d'emportement provoqué par votre folie ?

—Au contraire ; si vous pouviez briser sur ma tête la canne-sceptre qui gouverne la Prusse, je prierais Votre Majesté de ramasser ce jonc.

—Bah ! quand je vous aurais un peu caressé les épaules avec, comme c'est une canne que Voltaire m'a donnée, vous n'en auriez peut-être que plus d'esprit et de malice. Tenez, j'y tiens beaucoup, à cette canne-là ; mais il vous faut une réparation, je le vois bien.»

En parlant ainsi, le roi ramassa sa canne, et se mit en devoir de la briser. Mais il eut beau s'aider du genou, le jonc plia et ne voulut point rompre.

«Voyez, dit le roi en la jetant dans le feu, ma canne n'est pas, comme vous le prétendez, l'image de mon sceptre. C'est celle de la Prusse fidèle, qui plie sous ma volonté, et qui ne sera point brisée par elle. Faites de même, Porporina, et vous vous en trouverez bien.

—Et quelle est donc la volonté de Votre Majesté à mon égard ? Voilà un beau sujet pour exercer l'autorité et pour troubler la sérénité d'un grand caractère !

—Ma volonté est que vous renonciez à quitter Berlin, la trouvez-vous offensante ?»

Le regard vif et presque passionné de Frédéric expliquait assez cette espèce de réparation. Consuelo sentit renaître ses terreurs, et, feignant de ne pas comprendre :

«Pour cela, répondit-elle, je ne m'y résignerai jamais.

Je vois trop qu'il faudrait payer cher l'honneur d'amuser quelquefois Votre Majesté par mes roulades. Le soupçon pèse ici sur tout le monde. Les êtres les plus intimes et les plus obscurs ne sont point à l'abri d'une accusation, et je ne saurais vivre ainsi.

—Vous êtes mécontente de votre traitement, reprit le roi. Allons ! il sera augmenté.

—Non, Sire. Je suis satisfaite de mon traitement, je ne suis pas cupide. Votre Majesté le sait.

—C'est vrai. Vous n'aimez pas l'argent, c'est une justice à vous rendre. On ne sait ce que vous aimez, d'ailleurs !

—La liberté, Sire.

—Et qui gêne votre liberté ? Vous me cherchez querelle, et vous n'avez aucun motif à faire valoir. Vous voulez partir, voilà ce qu'il y a de clair.

—Oui, Sire.

—Oui ? c'est bien décidé ?

—Oui, Sire.

—En ce cas, allez au diable !»

Le roi prit son chapeau, sa canne qui, en roulant sur les chenets, n'avait pas brûlé, et, tournant le dos, s'avança vers la porte. Mais, au moment de l'ouvrir, il se retourna vers Consuelo, et lui montra un visage si ingénument triste, si paternellement affligé, si différent, en un mot, de son terrible front royal, ou de son amer sourire de philosophe sceptique, que la pauvre enfant se sentit émue et repentante.

L'habitude qu'elle avait prise avec le Porpora de ces orages domestiques, lui fit oublier qu'il y avait pour elle dans le cœur de Frédéric quelque chose de personnel et de farouche, qui n'était jamais entré dans l'âme chastement et généreusement ardente de son père adoptif. Elle se détourna pour cacher une larme furtive, qui s'échappait de sa paupière ; mais le regard du lynx n'est pas plus rapide que ne le fut celui du roi. Il revint sur ses pas, et, levant de nouveau sa canne sur Consuelo, mais cette fois avec l'air de tendresse dont il eût joué avec l'enfant de ses entrailles :

«Détestable créature ! lui dit-il, d'une voix émue et caressante, vous n'avez pas la moindre amitié pour moi !

—Vous vous trompez beaucoup, monsieur le baron, répondit la bonne Consuelo, fascinée par cette demi-comédie, qui réparait si adroitement le véritable accès de colère brutale de Frédéric. J'ai autant d'amitié pour le capitaine Kreutz que j'ai d'éloignement pour le roi de Prusse.

—C'est que vous ne comprenez pas, c'est que vous ne pouvez pas comprendre le roi de Prusse, reprit Frédéric. Ne parlons donc pas de lui. Un jour viendra, quand vous aurez habité ce pays assez longtemps pour en connaître l'esprit et les besoins, où vous rendrez plus de justice à l'homme qui s'efforce de le gouverner comme il convient. En attendant, soyez un peu plus aimable avec ce pauvre baron, qui s'ennuie si profondément de la cour et des courtisans, et qui venait chercher ici un peu de calme et de bonheur, auprès d'une âme pure et d'un esprit candide. Je n'avais qu'une heure pour en profiter, et vous n'avez fait que me quereller. Je reviendrai une autre fois, à condition que vous me recevrez un peu mieux. J'amènerai Mopsule pour vous divertir, et, si vous êtes bien sage, je vous ferai cadeau d'un beau petit lévrier blanc qu'elle nourrit dans ce moment. Il faudra en avoir grand soin ! Ah ! j'oubliais ! Je vous ai apporté des vers de ma façon, des strophes sur la musique ; vous pourrez y adapter un air, et ma sœur Amélie s'amusera à le chanter.»

Le roi s'en alla tout doucement, après être revenu plusieurs fois sur ses pas en causant avec une familiarité gracieuse, et en prodiguant à l'objet de sa bienveillance de frivoles cajoleries. Il savait dire des riens quand il le voulait, quoique en général sa parole fût concise, énergique et pleine de sens. Nul homme n'avait plus de ce qu'on appelait du fond dans la conversation, et rien n'était plus rare à cette époque que ce ton sérieux et ferme dans les entretiens familiers. Mais avec Consuelo, il eût voulu être bon enfant, et il réussissait assez à s'en donner l'air, pour qu'elle en fut parfois naïvement émerveillée. Quand il fut parti, elle se repentit, comme à l'ordinaire, de ne pas avoir réussi à le dégoûter d'elle et de la fantaisie de ces dangereuses visites. De son côté, le roi s'en alla à demi mécontent de lui-même. Il aimait Consuelo à sa manière, et il eût voulu lui inspirer en réalité l'attachement et l'admiration que ses faux amis les beaux esprits jouaient auprès de lui.

Il eût donné peut-être beaucoup, lui qui n'aimait guère à donner, pour connaître une fois dans sa vie le plaisir d'être aimé de bonne foi et sans arrière-pensée. Mais il sentait bien que cela n'était pas facile à concilier avec l'autorité dont il ne voulait pas se départir ; et, comme un chat rassasié qui joue avec la souris prête à fuir, il ne savait trop s'il voulait l'apprivoiser ou l'étrangler. «Elle va trop loin, et cela finira mal, se disait-il en remontant dans sa voiture ; si elle continue à faire la mauvaise tête, je serai forcé de lui faire commettre quelque faute, et de l'envoyer dans une forteresse pendant quelque temps, afin que le régime émousse ce fier courage. Pourtant j'aimerais mieux l'éblouir et la gouverner par le prestige que j'exerce sur tant d'autres. Il est impossible que je n'en vienne pas à bout avec un peu de patience. C'est un petit travail qui m'irrite et qui m'amuse en même temps. Nous verrons bien !

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il ne faut pas qu'elle parte maintenant, pour aller se vanter de m'avoir dit mes vérités impunément. Non, non ! elle ne me quittera que soumise ou brisée...» Et puis le roi qui avait bien d'autres choses dans l'esprit, comme on peut croire, ouvrit un livre pour ne pas perdre cinq minutes à d'inutiles rêveries, et descendit de sa voiture sans trop se rappeler dans quelles idées il y était monté.

La Porporina, inquiète et tremblante, se préoccupa un peu plus longtemps des dangers de sa situation. Elle se reprocha beaucoup de n'avoir pas insisté jusqu'au bout sur son départ, et de s'être laissé engager tacitement à y renoncer. Mais elle fut tirée de ses méditations par un envoi d'argent et de lettres que madame de Kleist lui faisait passer pour M. de Saint-Germain. Tout cela était destiné à Trenck, et Consuelo devait en accepter la responsabilité ; elle devait au besoin accepter aussi le rôle d'amante du fugitif, pour couvrir le secret de la princesse Amélie.

Elle se voyait donc embarquée dans une situation désagréable et dangereuse, d'autant plus qu'elle ne se sentait pas très-rassurée sur la loyauté de ces agents mystérieux avec lesquels on la mettait en relation, et qui semblaient vouloir s'immiscer par contre-coup dans ses propres secrets. Elle s'occupa de son déguisement pour le bal de l'Opéra, où elle avait accepté le rendez-vous avec Saint-Germain, tout en se disant avec une terreur résignée qu'elle était sur le bord d'un abîme.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XII.

XII.

Aussitôt après l'opéra, la salle fut nivelée, illuminée, décorée suivant l'usage, et le grand bal masqué, appelé à Berlin la redoute, fut ouvert à minuit précis. La société y était passablement mêlée, puisque les princes et peut-être même les princesses du sang royal s'y trouvaient confondus avec les acteurs et les actrices de tous les théâtres.

La Porporina s'y glissa seule, déguisée en religieuse, costume qui lui permettait de cacher son cou et ses épaules sous le voile, et sa taille sous une robe très ample. Elle sentait la nécessité de se rendre méconnaissable pour échapper aux commentaires que pourrait faire naître sa rencontre avec M. de Saint-Germain ; et elle n'était pas fâchée d'éprouver la perspicacité de ce dernier, qui s'était vanté à elle de la reconnaître quelque déguisée qu'elle fût. Elle avait donc composé seule, et sans mettre même sa suivante dans la confidence, cet habit simple et facile : et elle était sortie bien enveloppée d'une longue pelisse qu'elle ne déposa qu'en se trouvant au milieu de la foule.

Mais elle n'eut pas fait le tour de la salle, qu'elle remarqua une circonstance inquiétante. Un masque de sa taille, et qui paraissait être de son sexe, revêtu d un costume de nonne exactement semblable au sien, vint se placer devant elle à plusieurs reprises, en lui faisant des plaisanteries sur leur identité.

«Chère sœur, lui disait cette nonne, je voudrais bien savoir laquelle de nous est l'ombre de l'autre ; et comme il me semble que tu es plus légère et plus diaphane que moi, je demande à te toucher la main pour m'assurer si tu es ma sœur jumelle ou mon spectre.» Consuelo repoussa ces attaques, et s'efforça de gagner sa loge afin d'y changer de costume, ou de faire au sien quelque modification qui empêchât l'équivoque. Elle craignait que le comte de Saint-Germain, au cas où il aurait eu, en dépit de ses précautions, quelque révélation sur son déguisement, n'allât s'adresser à son Sosie et lui parler des secrets qu'il lui avait annoncés la veille. Mais elle n'eut point ce loisir. Déjà un capucin s'était mis à sa poursuite, et bientôt, il s'empara, bon gré, mal gré, de son bras.

«Vous ne m'éviterez pas, ma sœur, lui dit-il à voix basse, je suis votre père confesseur, et je vais vous dire vos péchés. Vous êtes la princesse Amélie.

—Tu es un novice, frère, répondit Consuelo en contrefaisant sa voix comme il est d'usage au bal masqué. Tu connais bien mal tes pénitentes.

—Oh ! il est très-inutile de contrefaire ta voix, sœur. Je ne sais pas si tu as le costume de ton ordre, mais tu es l'abbesse de Quedlimbourg, et tu peux bien en convenir avec moi qui suis ton frère Henri.»

Consuelo reconnaissait effectivement la voix du prince, qui lui avait parlé souvent, et qui avait une espèce de grasseyement assez remarquable. Pour s'assurer que son Sosie était bien la princesse, elle nia encore, et le prince ajouta :

«J'ai vu ton costume chez le tailleur ; et comme il n'y a pas de secrets pour les princes, j'ai surpris le tien. Allons, ne perdons pas le temps à babiller. Vous ne pouvez avoir la prétention de m'intriguer, ma chère sœur, et ce n'est nullement pour vous tourmenter que je m'attache à vos pas. J'ai des choses sérieuses à vous dire. Venez un peu à l'écart avec moi.»

Consuelo se laissa emmener par le prince, bien résolue à lui montrer ses traits plutôt que d'abuser de sa méprise pour surprendre des secrets de famille. Mais, au premier mot qu'il lui adressa lorsqu'ils eurent gagné une loge, elle devint attentive malgré elle, et crut avoir le droit d'écouter jusqu'au bout.

«Prenez garde d'aller trop vite avec la Porporina, dit le prince à sa prétendue sœur. Ce n'est pas que je doute de sa discrétion ni de la noblesse de son cœur. Les personnages les plus importants de l'ordre s'en portent garants ; et dussiez-vous me plaisanter encore sur la nature de mes sentiments pour elle, je vous dirai encore que je partage votre sympathie pour cette aimable personne. Mais ni ces personnages ni moi ne sommes d'avis que vous vous compromettiez vis-à-vis d'elle avant que l'on se soit assuré de ses dispositions. Telle entreprise qui saisira d'emblée une imagination ardente comme la vôtre et un esprit justement irrité comme le mien, peut épouvanter au premier abord une fille timide, étrangère sans doute à toute philosophie et à toute politique. Les raisons qui ont agi sur vous ne sont pas celles qui feront impression sur une femme placée dans une sphère si différente.

Laissez donc à Trismégiste ou à Saint-Germain le soin de cette initiation.

—Mais Trismégiste n'est-il pas parti ? dit Consuelo, qui était trop bonne comédienne pour ne pas pouvoir imiter la voix rauque et changeante de la princesse Amélie.

—S'il est parti, vous devez le savoir mieux que moi, puisque cet homme n'a de rapports qu'avec vous. Pour moi, je ne le connais pas. Mais M. de Saint-Germain me parait l'ouvrier le plus habile et le plus extraordinairement versé dans la science qui nous occupe. Il s'est fait fort de nous attacher cette belle cantatrice et de la soustraire aux dangers qui la menacent.

—Est-elle réellement en danger ? demanda Consuelo.

—Elle y sera si elle persiste à repousser les soupirs de M. le Marquis.

—Quel marquis ? demanda Consuelo étonnée.

—Vous êtes bien distraite, ma sœur ! Je vous parle de Fritz ou du grand lama.

—Oui, du marquis de Bandebourg ! reprit la Porporina, comprenant enfin qu'il s'agissait du roi. Mais vous êtes donc bien sûr qu'il pense à cette petite fille ?

—Je ne dirai pas qu'il l'aime, mais il en est jaloux. Et puis, ma sœur, il faut bien reconnaître que vous la compromettez, cette pauvre fille, en la prenant pour votre confidente... Allons ! je ne sais rien de cela, je n'en veux rien savoir ; mais, au nom du ciel, soyez prudente, et ne laissez pas soupçonner à nos amis que vous soyez mue par un autre sentiment que celui de la liberté politique. Nous avons résolu d'adopter votre comtesse de Rudolstadt. Quand elle sera initiée et liée par des serments, des promesses et des menaces, vous ne risquerez plus rien avec elle. Jusque-là, je vous en conjure, abstenez-vous de la voir et de lui parler de vos affaires et des nôtres... Et pour commencer, ne restez pas dans ce bal où votre présence n'est guère convenable, et où le grand lama saura certainement que vous êtes venue. Donnez-moi le bras jusqu'à la sortie. Je ne puis vous reconduire plus loin. Je suis censé garder les arrêts à Potsdam, et les murailles du palais ont des yeux qui perceraient un masque de fer.»

En ce moment on frappa à la porte de la loge, et comme le prince n'ouvrait pas, on insista.

«Voilà un drôle bien impertinent de vouloir entrer dans une loge où se trouve une dame !» dit le prince en montrant son masque barbu à la lucarne de la loge.

Mais un domino rouge, à face blême, dont l'aspect avait quelque chose d'effrayant, lui apparut, et lui dit avec un geste singulier :

«Il pleut.»

Cette nouvelle parut faire grande impression sur le prince.

«Dois-je donc sortir ou rester ? demanda-t-il au domino rouge.

—Vous devez chercher, répondit ce domino, une nonne toute semblable à celle-ci, qui erre dans la cohue. Moi, je me charge de madame,» ajouta-t-il en désignant Consuelo, et en entrant dans la loge que le prince lui ouvrait avec empressement.

Ils échangèrent bas quelques paroles, et le prince sortit sans adresser un mot de plus à la Porporina.

«Pourquoi, dit le domino rouge en s'asseyant dans le fond de la loge, et en s'adressant à Consuelo, avez-vous pris un déguisement tout pareil à celui de la princesse ? C'est l'exposer, ainsi que vous, à des méprises fatales. Je ne reconnais là ni votre prudence ni votre dévouement.

—Si mon costume est pareil à celui d'une autre personne, je l'ignore entièrement, répondit Consuelo, qui se tenait sur ses gardes avec ce nouvel interlocuteur.

—J'ai cru que c'était une plaisanterie de carnaval arrangée entre vous deux. Puisqu'il n'en est rien, madame la comtesse, et que le hasard seul s'en est mêlé, parlons de vous, et abandonnons la princesse à son destin.

—Mais si quelqu'un est en danger, Monsieur, il ne me semble pas que le rôle de ceux qui parlent de dévouement soit de rester les bras croisés.

—La personne qui vient de vous quitter veillera sur cette auguste tête folle. Sans doute, vous n'ignorez pas que la chose l'intéresse plus que nous, car cette personne vous fait la cour aussi ?

—Vous vous trompez, Monsieur, et je ne connais pas cette personne plus que vous. D'ailleurs, votre langage n'est ni celui d'un ami, ni celui d'un plaisant. Permettez donc que je retourne au bal.

—Permettez-moi de vous demander auparavant un portefeuille qu'on vous a chargée de me remettre.

—Nullement, je ne suis chargée de rien pour qui que ce soit.

—C'est bien ; vous devez parler ainsi. Mais avec moi, c'est inutile : je suis le comte de Saint-Germain.

—Je n'en sais rien.

—Quand même j'ôterais mon masque, comme vous n'avez vu mes traits que par une nuit obscure, vous ne me reconnaîtriez pas. Mais voici une lettre de créance.» Le domino rouge présenta à Consuelo une feuille de musique accompagnée d'un signe qu'elle ne pouvait méconnaître. Elle remit le portefeuille, non sans trembler, et en ayant soin d'ajouter :

«Prenez acte de ce que je vous ai dit. Je ne suis chargée d'aucun message pour vous ; c'est moi, moi seule, qui fais parvenir ces lettres et les traites qui y sont jointes à la personne que vous savez.

—Ainsi, c'est vous qui êtes la maîtresse du baron de Trenck ?»

Consuelo, effrayée du mensonge pénible qu'on exigeait d'elle, garda le silence.

«Répondez, madame, reprit le domino rouge ; le baron ne nous cache point qu'il reçoive des consolations et des secours d'une personne qui l'aime. C'est donc bien vous qui êtes l'amie du baron ?

—C'est moi, répondit Consuelo avec fermeté, et je suis aussi surprise que blessée de vos questions. Ne puis-je être l'amie du baron sans m'exposer aux expressions brutales et aux soupçons outrageants dont il vous plaît de vous servir avec moi ?

—La situation est trop grave pour que vous deviez vous arrêter à des mots. Écoutez bien : vous me chargez d'une mission qui me compromet, et qui m'expose à des dangers personnels de plus d'un genre. Il peut y avoir sous jeu quelque trame politique, et je ne me soucie pas de m'en mêler. J'ai donné ma parole aux amis de M. de Trenck de le servir dans une affaire d'amour. Entendons-nous bien : je n'ai pas promis de servir l'amitié. Ce mot est trop vague, et me laisse des inquiétudes. Je vous sais incapable de mentir. Si vous me dites positivement que de Trenck est votre amant, et si je puis en informer Albert de Rudolstadt...

—Juste ciel ! Monsieur, ne me torturez pas ainsi ; Albert n'est plus !...

—Au dire des hommes, il est mort, je le sais ; mais pour vous comme pour moi il est éternellement vivant.

—Si vous l'entendez dans un sens religieux et symbolique, c'est la vérité ; mais si c'est dans un sens matériel...

—Ne discutons pas.

Un voile couvre encore votre esprit, mais ce voile sera soulevé. Ce qu'il m'importe de savoir à présent, c'est votre position à l'égard de Trenck.

S'il est votre amant, je me charge de cet envoi d'où sa vie dépend peut-être ; car il est privé de toutes ressources. Si vous refusez de vous prononcer, je refuse d'être votre intermédiaire.

—Eh bien, dit Consuelo avec un pénible effort, il est mon amant. Prenez le portefeuille, et hâtez-vous de le lui faire tenir.

—Il suffit, dit M. de Saint-Germain en prenant le portefeuille. Maintenant, noble et courageuse fille, laisse-moi te dire que je t'admire et te respecte. Ceci n'est qu'une épreuve à laquelle j'ai voulu soumettre ton dévouement et ton abnégation. Va, je sais tout !

Je sais fort bien que tu mens par générosité, et que tu as été saintement fidèle à ton époux.

Je sais que la princesse Amélie, tout en se servant de moi, ne daigne pas m'accorder sa confiance, et qu'elle travaille à s'affranchir de la tyrannie du grand lama sans cesser de faire la princesse et la réservée. Elle est dans son rôle, et elle ne rougit pas de t'exposer, toi, pauvre fille sans aveu (comme disent les gens du monde), à un malheur éternel ; oui, au plus grand des malheurs ! celui d'empêcher la brillante résurrection de ton époux, et de plonger son existence présente dans les limbes du doute et du désespoir. Mais heureusement, entre l'âme d'Albert et la tienne, une chaîne de mains invisibles est tendue incessamment pour mettre en rapport celle qui agit sur la terre à la lumière du soleil, et celle qui travaille dans un monde inconnu, à l'ombre du mystère, loin du regard des vulgaires humains.»

Ce langage bizarre émut Consuelo, bien qu'elle eût résolu de se méfier des captieuses déclamations des prétendus prophètes.

«Expliquez-vous, Monsieur le comte, dit-elle en s'efforçant de garder un ton calme et froid. Je sais bien que le rôle d'Albert n'est pas fini sur la terre, et que son âme n'a pas été anéantie par le souffle de la mort.

Mais les rapports qui peuvent subsister entre elle et moi sont couverts d'un voile que ma propre mort peut seule soulever, s'il plaît à Dieu de nous laisser un vague souvenir de nos existences précédentes.

Ceci est un point mystérieux, et il n'est au pouvoir de personne d'aider à l'influence céleste qui rapproche dans une vie nouvelle ceux qui se sont aimés dans une vie passée. Que prétendez-vous donc me faire accroire, en disant que certaines sympathies veillent sur moi pour opérer ce rapprochement ?

—Je pourrais vous parler de moi seulement, répondit M. de Saint-Germain, et vous dire qu'ayant connu Albert de tout temps, aussi bien lorsque je servais sous ses ordres dans la guerre des Hussites contre Sigismond, que plus tard, dans la guerre de trente ans, lorsqu'il était...

—Je sais, Monsieur, que vous avez la prétention de vous rappeler toutes vos existences antérieures, comme Albert en avait la persuasion maladive et funeste. À Dieu ne plaise que j'aie jamais suspecté sa bonne foi à cet égard ! mais cette croyance était tellement liée chez lui à un état d'exaltation délirante, que je n'ai jamais cru à la réalité de cette puissance exceptionnelle et peut-être inadmissible. Épargnez-moi donc l'embarras d'écouter les bizarreries de votre conversation sur ce chapitre. Je sais que beaucoup de gens, poussés par une curiosité frivole, voudraient être maintenant à ma place, et recueillir, avec un sourire d'encouragement et de crédulité simulée, les merveilleuses histoires qu'on dit que vous racontez si bien. Mais moi je ne sais pas jouer la comédie quand je n'y suis pas forcée, et je ne pourrais m'amuser de ce qu'on appelle vos rêveries. Elles me rappelleraient trop celles qui m'ont tant effrayée et tant affligée dans le comte de Rudolstadt. Daignez les réserver pour ceux qui peuvent les partager. Je ne voudrais pour rien au monde vous tromper en feignant d'y croire ; et quand même ces rêveries ne réveilleraient en moi aucun souvenir déchirant, je ne saurais pas me moquer de vous. Veuillez donc répondre à mes questions, sans chercher à égarer mon jugement par des paroles vagues et à double sens. Pour aider à votre franchise, je vous dirai que je sais déjà que vous avez sur moi des vues particulières et mystérieuses.

Vous devez m'initier à je ne sais quelle redoutable confidence, et des personnes d'un haut rang comptent sur vous pour me donner les premières notions de je ne sais quelle science occulte.

—Les personnes d'un haut rang divaguent parfois étrangement, madame la comtesse, répondit le comte avec beaucoup de calme. Je vous remercie de la loyauté avec laquelle vous me parlez, et je m'abstiendrai de toucher à des choses que vous ne comprendriez pas, faute peut-être de vouloir les comprendre.

Je vous dirai seulement qu'il y a, en effet, une science occulte dont je me pique, et dans laquelle je suis aidé par des lumières supérieures.

Mais cette science n'a rien de surnaturel, puisque c'est purement et simplement celle du cœur humain, ou, si vous l'aimez mieux, la connaissance approfondie de la vie humaine, dans ses ressorts les plus intimes et dans ses actes les plus secrets.

Et pour vous prouver que je ne me vante pas, je vous dirai exactement ce qui se passe dans votre propre cœur depuis que vous êtes séparée du comte de Rudolstadt, si toutefois vous m'y autorisez.

—J'y consens, répondit Consuelo, car sur ce point je sais que vous ne pourrez m'abuser.

—Eh bien, vous aimez pour la première fois de votre vie, vous aimez complètement, véritablement : et celui que vous aimez ainsi, dans les larmes du repentir, car vous ne l'aimiez pas il y a un an, celui dont l'absence vous est amère, et dont la disparition a décoloré votre vie et désenchanté votre avenir, ce n'est pas le baron de Trenck, pour lequel vous n'avez qu'une amitié de reconnaissance et de sympathie tranquille ; ce n'est pas Joseph Haydn, qui n'est pour vous qu'un jeune frère en Apollon ; ce n'est pas le roi Frédéric, qui vous effraie et vous intéresse en même temps ; ce n'est pas même le bel Anzoleto, que vous ne pouvez plus estimer ; c'est celui que vous avez vu couché sur un lit de mort et revêtu des ornements que l'orgueil des nobles familles place jusque dans la tombe, sur le linceul des trépassés : c'est Albert de Rudolstadt.»

Consuelo fut un instant frappée de cette révélation de ses sentiments intimes dans la bouche d'un homme qu'elle ne connaissait pas. Mais en songeant qu'elle avait raconté toute sa vie et mis à nu son propre cœur la nuit précédente, devant la princesse Amélie, en se rappelant tout ce que le prince Henri venait de lui faire pressentir des relations de la princesse avec une affiliation mystérieuse où le comte de Saint-Germain jouait un des principaux rôles, elle cessa de s'étonner, et avoua ingénument à ce dernier qu'elle ne lui faisait pas un grand mérite de savoir des choses récemment confiées à une amie indiscrète.

«Vous voulez parler de l'abbesse de Quedlimbourg, dit M. de Saint-Germain. Eh bien, voulez-vous croire à ma parole d'honneur ?

—Je n'ai pas le droit de la révoquer en doute, répondit la Porporina.

—Je vous donne donc ma parole d'honneur, reprit le comte, que la princesse ne m'a pas dit un mot de vous, par la raison que jamais je n'ai eu l'avantage d'échanger une seule parole avec elle, non plus qu'avec sa confidente madame de Kleist.

—Cependant, Monsieur, vous avez des rapports avec elle, au moins indirectement ?

—Quant à moi, tous ces rapports consistent à lui faire passer les lettres de Trenck et à recevoir les siennes pour lui par des tiers. Vous voyez que sa confiance en moi ne va pas bien loin, puisqu'elle se persuade que j'ignore l'intérêt qu'elle prend à notre fugitif. Du reste, cette princesse n'est point perfide ; elle n'est que folle, comme les natures tyranniques le deviennent lorsqu'elles sont opprimées. Les serviteurs de la vérité ont beaucoup espéré d'elle, et lui ont accordé leur protection. Fasse le ciel qu'ils n'aient point à s'en repentir !

—Vous jugez mal une princesse intéressante et malheureuse, Monsieur le comte, et peut-être connaissez-vous mal ses affaires. Quant à moi, je les ignore...

—Ne mentez pas inutilement, Consuelo. Vous avez soupé avec elle la nuit dernière, et je puis vous dire toutes les circonstances.»

Ici le comte de Saint-Germain rapporta les moindres détails du souper de la veille, depuis les discours de la princesse et de madame de Kleist jusqu'à la parure qu'elles portaient, le menu du repas, la rencontre de la balayeuse, etc. Il ne s'arrêta pas là, et raconta de même la visite que le roi avait faite le matin à notre héroïne, les paroles échangées entre eux, la canne levée sur Consuelo, les menaces et le repentir de Frédéric, tout, jusqu'aux moindres gestes et à l'expression des physionomies, comme s'il eût assisté à cette scène. Il termina en disant :

«Et vous avez eu grand tort, naïve et généreuse enfant, de vous laisser prendre à ces retours d'amitié et de bonté que le roi sait avoir dans l'occasion.

Vous vous en repentirez. Le tigre royal vous fera sentir ses ongles, à moins que vous n'acceptiez une protection plus efficace et plus honorable, une protection vraiment paternelle et toute-puissante, qui ne se bornera pas aux étroites limites du marquisat de Brandebourg, mais qui planera sur vous sur toute la surface de la terre, et qui vous suivrait jusque dans les déserts du nouveau monde.

—Je ne sache que Dieu, répondit Consuelo, qui puisse exercer une telle protection, et qui veuille l'étendre jusque sur un être aussi insignifiant que moi.

Si je cours quelque danger ici, c'est en lui que je mets mon espoir. Je me méfierais de toute autre sollicitude dont je ne connaîtrais ni les moyens ni les motifs.

—La méfiance sied mal aux grandes âmes, reprit le comte ; et c'est parce que madame de Rudolstadt est une grande âme, qu'elle a droit à la protection des véritables serviteurs de Dieu. Voilà donc le seul motif de celle qui vous est offerte. Quant à ses moyens, ils sont immenses, et diffèrent autant par leur puissance et leur moralité de ceux que possèdent les rois et les princes, que la cause de Dieu diffère, par sa sublimité, de celle des despotes et des glorieux de ce monde. Si vous n'avez d'amour et de confiance que dans la justice divine, vous êtes forcée de reconnaître son action dans les hommes de bien et d'intelligence, qui sont ici-bas les ministres de sa volonté et les exécuteurs de sa loi suprême. Redresser les torts, protéger les faibles, réprimer la tyrannie, encourager et récompenser la vertu, répandre les principes de la morale, conserver le dépôt sacré de l'honneur, telle a été de tout temps la mission d'une phalange illustre et vénérable, qui, sous divers noms et diverses formes, s'est perpétuée depuis l'origine des sociétés jusqu'à nos jours. Voyez les lois grossières et antihumaines qui régissent les nations, voyez les préjugés et les erreurs des hommes, voyez partout les traces monstrueuses de la barbarie ! Comment concevriez-vous que, dans un monde si mal géré par l'ignorance des masses et la perfidie des gouvernements, il pût éclore quelques vertus et circuler quelques doctrines vraies ? Cela est, pourtant, et on voit des lis sans tache, des fleurs sans souillure, des âmes comme la vôtre, comme celle d'Albert, croître et briller sur la fange terrestre. Mais croyez-vous qu'elles pussent conserver leur parfum, se préserver des morsures immondes des reptiles, et résister aux orages, si elles n'étaient soutenues et préservées par des forces secourables, par des mains amies ? Croyez-vous qu'Albert, cet homme sublime, étranger à toutes les turpitudes vulgaires, supérieur à l'humanité jusqu'à paraître insensé aux profanes, ait puisé en lui seul toute sa grandeur et toute sa foi ? Croyez-vous qu'il fût un fait isolé dans l'univers, et qu'il ne se soit jamais retrempé à un foyer de sympathie et d'espérance ? Et vous-même, pensez-vous que vous seriez ce que vous êtes, si le souffle divin n'eût passé de l'esprit d'Albert dans le vôtre ? Mais maintenant que vous voilà séparée de lui, jetée dans une sphère indigne de vous, exposée à tous les petits, à toutes les séductions, fille de théâtre, confidente d'une princesse amoureuse, et réputée maîtresse d'un roi usé par la débauche et glacé par l'égoïsme, espérez-vous conserver la pureté immaculée de votre candeur primitive, si les ailes mystérieuses des archanges ne s'étendent sur vous comme une égide céleste ? Prenez-y garde, Consuelo ! ce n'est pas en vous-même, en vous seule, du moins, que vous puiserez la force dont vous avez besoin. La prudence même dont vous vous vantez sera facilement déjouée par les ruses de l'esprit de malice qui erre dans les ténèbres, autour de votre chevet virginal. Apprenez donc à respecter la sainte milice, l'invisible armée de la foi qui déjà forme un rempart autour de vous. On ne vous demande ni engagements, ni service ; on vous ordonne seulement d'être docile et confiante quand vous sentirez les effets inattendus de l'adoption bienfaisante. Je vous en ai dit assez. C'est à vous de réfléchir mûrement à mes paroles ; et lorsque le temps viendra, lorsque vous verrez des prodiges s'accomplir autour de vous, ressouvenez-vous que tout est possible à ceux qui croient et qui travaillent en commun, à ceux qui sont égaux et libres ; oui, à ceux-là, rien n'est impossible pour récompenser le mérite ; et si le vôtre s'élevait assez haut pour obtenir d'eux un prix sublime, sachez qu'ils pourraient même ressusciter Albert et vous le rendre.»

Ayant ainsi parlé d'un ton animé par une conviction enthousiaste, le domino rouge se leva, et, sans attendre la réponse de Consuelo, il s'inclina devant elle et sortit de la loge, où elle resta quelques instants immobile et comme perdue dans d'étranges rêveries.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XIII.

XIII.

Ne songeant plus qu'à se retirer, Consuelo descendit enfin, et rencontra dans les corridors deux masques qui l'accostèrent, et dont l'un lui dit à voix basse :

«Méfie-toi du comte de Saint-Germain.»

Elle crut reconnaître la voix d'Uberti Porporino, son camarade, et le saisit par la manche de son domino en lui disant :

«Qui est le comte de Saint-Germain ? je ne le connais pas.»

Mais l'autre masque, sans chercher à déguiser sa voix, que Consuelo reconnut aussitôt pour celle du jeune Benda, le mélancolique violoniste, lui prit l'autre main en lui disant :

«Méfie-toi des aventures et des aventuriers.»

Et ils passèrent outre assez précipitamment, comme s'ils eussent voulu éviter ses questions.

Consuelo s'étonna d'être si facilement reconnue après s'être donné tant de soins pour se bien déguiser ; en conséquence, elle se hâta pour sortir. Mais elle vit bientôt qu'elle était observée et suivie par un masque qu'à sa démarche et à sa taille elle crut reconnaître pour M. de Poelnitz, le directeur des théâtres royaux et le chambellan du roi.

Elle n'en douta plus lorsqu'il lui adressa la parole, quelque soin qu'il prit pour changer son organe et sa prononciation. Il lui tint des discours oiseux auxquels elle ne répondit pas, car elle vit bien qu'il désirait la faire parler. Elle réussit à se débarrasser de lui, et traversa la salle, afin de le dérouter s'il songeait à la suivre encore. Il y avait foule, et elle eut beaucoup de peine à gagner la sortie. En ce moment, elle se retourna pour s'assurer qu'elle n'était point remarquée, et fut assez surprise de voir, dans un coin, Poelnitz, ayant l'air de causer confidemment avec le domino rouge qu'elle supposait être le comte de Saint-Germain. Elle ignorait que Poelnitz l'eût connu en France ; et, craignant quelque trahison de la part de l'aventurier, elle rentra chez elle dévorée d'inquiétude, non pas tant pour elle-même que pour la princesse, dont elle venait de livrer le secret, malgré elle, à un homme fort suspect.

À son réveil le lendemain, elle trouva une couronne de roses blanches suspendue au-dessus de sa tête, au crucifix qui lui venait de sa mère, et dont elle ne s'était jamais séparée. Elle remarqua en même temps que la branche de cyprès qui, depuis une certaine soirée de triomphe à Vienne, où elle lui avait été jetée sur le théâtre par une main inconnue, n'avait jamais cessé d'orner le crucifix, avait disparu. Elle la chercha en vain de tous côtés. Il semblait qu'en posant à la place cette fraîche et riante couronne, on eût enlevé à dessein ce lugubre trophée. Sa suivante ne put lui dire comment ni à quelle heure cette substitution avait été opérée. Elle prétendait n'avoir pas quitté la maison la veille, et n'avoir ouvert à personne. Elle n'avait pas remarqué, en préparant le lit de sa maîtresse, si la couronne y était déjà. En un mot, elle était si ingénument étonnée de cette circonstance, qu'il était difficile de suspecter sa bonne foi.

Cette fille avait l'âme fort désintéressée ; Consuelo en avait eu plus d'une preuve, et le seul défaut qu'elle lui connût, c'était une grande démangeaison de parler, et de prendre sa maîtresse pour confidente de toutes ses billevesées. Elle n'eût pas manqué cette occasion pour la fatiguer d'un long récit et des plus fastidieux détails, si elle eût pu lui apprendre quelque chose.

Elle ne fit que se lancer dans des commentaires à perte de vue sur la mystérieuse galanterie de cette couronne ; et Consuelo en fut bientôt si ennuyée, qu'elle la pria de ne pas s'en inquiéter davantage et de la laisser tranquille. Restée seule, elle examina la couronne avec le plus grand soin. Les fleurs étaient aussi fraîches que si on les eût cueillies un instant auparavant, et aussi parfumées que si l'on n'eût pas été en plein hiver. Consuelo soupira amèrement en songeant qu'il n'y avait guère d'aussi belles roses dans cette saison que dans les serres des résidences royales, et que sa soubrette pourrait bien avoir eu raison en attribuant cet hommage au roi. «Il ne savait pourtant pas combien je tenais à mon cyprès, pensa-t-elle ; pourquoi me l'aurait-il fait enlever ? N'importe ; quelle que soit la main qui a commis cette profanation, maudite soit-elle !» Mais comme la Porporina jetait avec chagrin, cette couronne loin d'elle, elle en vit tomber une petite bande de parchemin qu'elle ramassa, et sur laquelle elle lut ces mots d'une écriture inconnue :

«Toute noble action mérite une récompense, et la seule récompense digne des grandes âmes, c'est l'hommage des âmes sympathiques. Que le cyprès disparaisse de ton chevet, généreuse sœur, et que ces fleurs ceignent ta tête, ne fût-ce qu'un instant. C'est ton diadème de fiancée, c'est le gage de ton éternel hymen avec la vertu, et celui de ton admission à la communion des croyants.» Consuelo, stupéfaite, examina longtemps ces caractères, où son imagination s'efforçait en vain de saisir quelque vague ressemblance avec l'écriture du comte Albert.

Malgré la méfiance que lui inspirait l'espèce d'initiation à laquelle on semblait la convier, malgré la répulsion qu'elle éprouvait pour les promesses de la magie, alors si répandues en Allemagne et dans toute l'Europe philosophique, enfin malgré les avertissements que ses amis lui avaient donnés de se tenir sur ses gardes, les dernières paroles du domino rouge et les expressions de ce billet anonyme enflammaient son imagination de cette curiosité riante qu'on pourrait appeler plutôt une attente poétique. Sans trop savoir pourquoi, elle obéissait à l'injonction affectueuse de ces amis inconnus. Elle posa la couronne sur ses cheveux épars, et fixa ses yeux sur une glace comme si elle se fût attendue à voir apparaître derrière elle une ombre chérie.

Elle fut tirée de sa rêverie par un coup de sonnette sec et brusque qui la fit tressaillir, et on vint l'avertir que M. de Buddenbrock avait un mot à lui dire sur-le-champ. Ce mot fut prononcé avec toute l'arrogance que l'aide du camp du roi mettait dans ses manières et dans son langage, lorsqu'il n'était plus sous les yeux de son maître.

«Mademoiselle, dit-il, lorsqu'elle l'eut rejoint dans le salon, vous allez me suivre tout de suite chez le roi. Dépêchez-vous, le roi n'attend pas.

—Je n'irai pas chez le roi en pantoufles et en robe de chambre, répondit la Porporina.

—Je vous donne cinq minutes pour vous habiller décemment, reprit Buddenbrock en tirant sa montre, et en lui faisant signe de rentrer dans sa chambre.»

Consuelo, effrayée, mais résolue d'assumer sur sa tête tous les dangers et tous les malheurs qui pourraient menacer la princesse et le baron de Trenck, s'habilla en moins de temps qu'on lui en avait donné, et reparut devant Buddenbrock avec une tranquillité apparente. Celui-ci avait vu au roi un air irrité, en donnant l'ordre d'amener la délinquante, et l'ire royale avait passé aussitôt en lui, sans qu'il sût de quoi il s'agissait. Mais en trouvant Consuelo si calme, il se rappela que le roi avait un grand faible pour cette fille : il se dit qu'elle pourrait bien sortir victorieuse de la lutte qui allait s'engager, et lui garder rancune de ses mauvais traitements. Il jugea à propos de redevenir humble avec elle, pensant qu'il serait toujours temps de l'accabler lorsque sa disgrâce serait consommée. Il lui offrit la main avec une courtoisie gauche et guindée, pour la faire monter dans la voiture qu'il avait amenée ; et, prenant un air judicieux et fin :

«Voilà, Mademoiselle, lui dit-il en s'asseyant vis-à-vis d'elle, le chapeau à la main, une magnifique matinée d'hiver !

—Certainement, monsieur le baron, répondit Consuelo d'un air moqueur, le temps est magnifique pour faire une promenade hors des murs.»

En parlant ainsi, Consuelo pensait, avec un enjouement stoïque qu'elle pourrait bien passer, en effet, le reste de cette magnifique journée sur la route de quelque forteresse. Mais Buddenbrock, qui ne concevait pas la sérénité d'une résignation héroïque, crut qu'elle le menaçait de le faire disgracier et enfermer si elle triomphait de l'épreuve orageuse qu'elle allait affronter. Il pâlit, s'efforça d'être agréable, n'en put venir à bout, et resta soucieux et décontenancé, se demandant avec angoisse en quoi il avait pu déplaire à la Porporina.

Consuelo fut introduite dans un cabinet, dont elle eut le loisir d'admirer l'ameublement couleur de rose, fané, éraillé par les petits chiens qui s'y vautraient sans cesse, saupoudré de tabac, en un mot très-malpropre. Le roi n'y était pas encore, mais elle entendit sa voix dans la chambre voisine, et c'était une affreuse voix lorsqu'elle était en colère :

«Je vous dis que je ferai un exemple de ces canailles, et que je purgerai la Prusse de cette vermine qui la ronge depuis trop longtemps, criait-il en faisant craquer ses bottes, comme s'il eût arpenté l'appartement avec agitation.

—Et Votre Majesté rendra un grand service à la raison et à la Prusse, répondit son interlocuteur ; mais ce n'est pas un motif pour qu'une femme...

—Si, c'est un motif, mon cher Voltaire. Vous ne savez donc pas que les pires intrigues et les plus infernales machinations éclosent dans ces petites cervelles-là ?

—Une femme, Sire, une femme !...

—Eh bien, quand vous le répéterez encore une fois ! Vous aimez les femmes, vous ! vous avez eu le malheur de vivre sous l'empire d'un cotillon, et vous ne savez pas qu'il faut les traiter comme des soldats, comme des esclaves, quand elles s'ingèrent dans les affaires sérieuses.

—Mais Votre Majesté ne peut croire qu'il y ait rien de sérieux dans toute cette affaire ? Ce sont des calmants et des douches qu'il faudrait employer avec les fabricants de miracles et adeptes du grand œuvre.

—Vous ne savez de quoi vous parlez, monsieur de Voltaire ! Si je vous disais, moi, que ce pauvre La Mettrie a été empoisonné !

—Comme le sera quiconque mangera plus que son estomac ne peut contenir et digérer. Une indigestion est un empoisonnement.

—Je vous dis, moi, que ce n'est pas sa gourmandise seulement qui l'a tué. On lui a fait manger un pâté d'aigle, en lui disant que c'était du faisan.

—L'aigle prussienne est fort meurtrière, je le sais ; mais c'est avec la foudre, et non avec le poison qu'elle frappe.

—Bien, bien ! épargnez-vous les métaphores. Je gagerais cent contre un que c'est un empoisonnement. La Mettrie avait donné dans leurs extravagances, le pauvre diable, et il racontait à qui voulait l'entendre, moitié sérieusement, moitié en se moquant, qu'on lui avait fait voir des revenants et des démons. Ils avaient frappé de folie cet esprit si incrédule et si léger. Mais, comme il avait abandonné Trenck, après avoir été son ami, ils l'ont châtié à leur manière. A mon tour, je les châtierai, moi ! et ils s'en souviendront. Quant à ceux qui veulent, à l'abri de ces supercheries infâmes, tramer des conspirations et déjouer la vigilance des lois...» Ici le roi poussa la porte, qui était restée légèrement entr'ouverte, et Consuelo n'entendit plus rien. Au bout d'un quart d'heure d'attente et d'angoisse, elle vit enfin paraître le terrible Frédéric, affreusement vieilli et enlaidi par la colère. Il ferma toutes les portes avec soin, sans la regarder et sans lui parler ; et quand il revint vers elle, il avait dans les yeux quelque chose de si diabolique, qu'elle crut un instant qu'il avait dessein de l'étrangler. Elle savait que, dans ses accès de fureur, il retrouvait, comme malgré lui, les farouches instincts de son père, et qu'il ne se faisait pas faute de meurtrir les jambes de ses fonctionnaires publics à coups de botte, lorsqu'il était mécontent de leur conduite. La Mettrie riait de ces lâches brutalités, et assurait que cet exercice était excellent pour la goutte, dont le roi était prématurément attaqué. Mais La Mettrie ne devait plus faire rire le roi ni rire à ses dépens. Jeune, alerte, gras et fleuri, il était mort deux jours auparavant, à la suite d'un excès de table, et je ne sais quelle sombre fantaisie suggérait au roi le soupçon dans lequel il se complaisait, d'attribuer sa mort tantôt à la haine des jésuites, tantôt aux machinations des sorciers à la mode. Frédéric lui-même était, sans se l'avouer, sous le coup de cette vague et puérile terreur que les sciences occultes inspiraient à toute l'Allemagne.

«Écoutez-moi bien, vous ! dit-il à Consuelo, en la foudroyant de son regard. Vous êtes démasquée, vous êtes perdue ; vous n'avez qu'un moyen de vous sauver, c'est de tout confesser à l'instant même, sans détour, sans restriction.» Et comme Consuelo s'apprêtait à répondre : «A genoux, malheureuse, à genoux ! s'écria-t-il en lui montrant le parquet : ce n'est pas debout que vous pouvez faire de pareils aveux. Vous devriez être déjà le front dans la poussière. A genoux, vous dis-je, ou je ne vous écoute pas.

—Comme je n'ai absolument rien à vous dire, répondit Consuelo d'un ton glacial, vous n'avez pas à m'écouter ; et quant à me mettre à genoux, c'est ce que vous n'obtiendrez jamais de moi.»

Le roi songea pendant un instant à renverser par terre et à fouler aux pieds cette fille insensée. Consuelo regarda involontairement les mains de Frédéric qui s'étendaient vers elle convulsivement, et il lui sembla voir ses ongles s'allonger et sortir de ses doigts comme ceux des chats au moment de s'élancer sur leur proie. Mais les griffes royales rentrèrent aussitôt. Frédéric, au milieu de ses petitesses, avait trop de grandeur dans l'esprit, pour ne pas admirer le courage chez les autres. Il sourit en affectant un mépris qu'il était loin d'éprouver.

«Malheureuse enfant ! dit-il d'un air de pitié, ils ont réussi à faire de toi une fanatique. Mais écoute ! les moments sont précieux. Tu peux encore racheter ta vie ; dans cinq minutes il sera trop tard. Je te les donne, ces cinq minutes ; mets-les à profit. Décide-toi à tout révéler, ou bien prépare-toi à mourir.

—J'y suis toute préparée, répondit Consuelo, indignée d'une menace qu'elle jugeait irréalisable et mise en avant pour l'effrayer.

—Taisez-vous, et faites vos réflexions,» dit le roi, en s'asseyant devant son bureau et en ouvrant un livre avec une affectation de tranquillité qui ne cachait pas entièrement une émotion pénible et profonde. Consuelo, tout en se rappelant comme M. de Buddenbrock avait singé grotesquement le roi, en lui donnant aussi, montre en main, cinq minutes pour s'habiller, prit le parti de mettre, comme on lui prescrivait, le temps à profit pour se tracer un plan de conduite. Elle sentait que ce qu'elle devait le plus éviter, c'était l'interrogatoire habile et pénétrant dont le roi allait l'envelopper comme d'un filet.

Qui pouvait se flatter de déjouer un pareil juge criminel ? Elle risquait de tomber dans ses pièges, et de perdre la princesse en croyant la sauver. Elle prit donc la généreuse résolution de ne pas chercher à se justifier, de ne pas même demander de quoi on l'accusait, et d'irriter le juge par son audace, jusqu'à ce qu'il eût prononcé sans lumière et sans équité, sa sentence ab irato. Dix minutes se passèrent sans que le roi levât les yeux de dessus son livre. Peut-être voulait-il lui donner le temps de se raviser ; peut-être sa lecture avait-elle réussi à l'absorber.

«Avez-vous pris votre parti ? dit-il en posant enfin le livre, et en croisant ses jambes, le coude appuyé sur la table.

—Je n'ai point de parti à prendre, répondit Consuelo. Je suis sous l'empire de l'injustice et de la violence. Il ne me reste qu'à en subir les inconvénients.

—Est-ce moi que vous taxez de violence et d'injustice ?

—Si ce n'est vous, c'est le pouvoir absolu que vous exercez, qui corrompt votre âme, et qui égare votre jugement.

—Fort bien : c'est vous qui vous posez en juge de ma conduite, et vous oubliez que vous n'avez que peu d'instants pour vous racheter de la mort.

—Vous n'avez pas le droit de disposer de ma vie ; je ne suis pas votre sujette, et si vous violez le droit des gens, tant pis pour vous. Quant à moi, j'aime mieux mourir que de vivre un jour de plus sous vos lois.

—Vous me haïssez ingénument ! dit le roi, qui semblait pénétrer le dessein de Consuelo, et qui le faisait échouer en s'armant d'un sang-froid méprisant. Je vois que vous avez été à bonne école, et ce rôle de vierge Spartiate, que vous jouez si bien, accuse vos complices, et révèle leur conduite plus que vous ne pensez. Mais vous connaissez mal le droit des gens et les lois humaines. Tout souverain a le droit de faire périr quiconque vient dans ses États conspirer contre lui.

—Moi, je conspire ? s'écria Consuelo, emportée par la conscience de la vérité ; et, trop indignée pour se disculper, elle haussa les épaules et tourna le dos comme pour s'en aller sans trop savoir ce qu'elle faisait.

—Où allez-vous ? dit le roi, frappé de son air de candeur irrésistible.

—Je vais en prison, à l'échafaud, où bon vous semblera, pourvu que je sois dispensée d'entendre cette absurde accusation.

—Vous êtes fort en colère, reprit le roi avec un rire sardonique ; voulez-vous que je vous dise pourquoi ? C'est que vous êtes venue ici avec la résolution de vous draper en Romaine devant moi, et que vous voyez que votre comédie me sert de divertissement. Rien n'est mortifiant, surtout pour une actrice, comme de ne pas faire de l'effet dans un rôle.»

Consuelo, dédaignant de répondre, se croisa les bras et regarda fixement le roi avec une assurance qui faillit le déconcerter.

Pour échapper à la colère qui se réveillait en lui, il fut forcé de rompre le silence et de revenir à ses railleries accablantes, espérant toujours qu'il irriterait l'accusée, et que pour se défendre elle perdrait sa réserve et sa méfiance.

«Oui, dit-il, comme s'il eût répondu au langage muet de cette physionomie altière, je sais fort bien qu'on vous a fait accroire que j'étais amoureux de vous, et que vous pensez pouvoir me braver impunément. Tout cela serait fort comique, si des personnes auxquelles je tiens un peu plus qu'à vous n'étaient en cause dans l'affaire. Exaltée par la vanité de jouer une belle scène, vous devriez pourtant savoir que les confidents subalternes sont toujours sacrifiés par ceux qui les emploient. Aussi n'est-ce pas ceux-là que je compte châtier : ils me tiennent de trop près pour que je puisse les punir autrement qu'en vous châtiant sévèrement vous-même, sous leurs yeux. C'est à vous de voir si vous devez subir ce malheur pour des personnes qui ont trahi vos intérêts, et qui ont mis tout le mal sur le compte de votre zèle indiscret et ambitieux.

—Sire, répondit Consuelo, je ne sais pas ce que vous voulez dire ; mais la manière dont vous parlez des confidents et de ceux qui les emploient me fait frémir pour vous.

—C'est-à-dire ?

—C'est-à-dire que vous me donneriez à penser que, dans un temps où vous étiez la première victime de la tyrannie, vous auriez livré le major Katt à l'inquisition paternelle.» Le roi devint pâle comme la mort. Tout le monde sait qu'après une tentative de fuite en Angleterre dans sa jeunesse, il avait vu trancher la tête de son confident par les ordres de son père. Enfermé dans une prison, il avait été conduit et tenu de force devant la fenêtre, pour voir couler le sang de son ami sur l'échafaud. Cette scène horrible, dont il était aussi innocent que possible, avait fait sur lui une épouvantable impression.

Mais il est dans la destinée des princes de suivre l'exemple du despotisme, même quand ils en ont le plus cruellement souffert. L'esprit de Frédéric s'était assombri dans le malheur, et, à la suite d'une jeunesse enchaînée et douloureuse, il était monté sur le trône plein des principes et des préjugés de l'autorité absolue. Aucun reproche ne pouvait être plus sanglant que celui que feignait de lui adresser Consuelo pour lui rappeler ses anciennes infortunes et lui faire sentir son injustice présente. Il en fut frappé jusqu'au cœur ; mais l'effet de la blessure fut aussi peu salutaire à son âme endurcie que le supplice du major Katt l'avait été jadis. Il se leva, et dit d'une voix altérée :

«C'est assez, vous pouvez vous retirer.»

Il sonna, et durant le peu de secondes qui s'écoulèrent avant l'arrivée de ses gens, il rouvrit son livre, et feignit de s'y replonger. Mais un tremblement nerveux agitait sa main et faisait crier la feuille qu'il s'efforçait de retourner.

Un valet entra, le roi lui fit un signe, et Consuelo fut emmenée dans une autre pièce. Une des petites levrettes du roi qui n'avait cessé de la regarder en remuant la queue, et de gambader autour d'elle pour provoquer ses caresses, se mit en devoir de la suivre ; et le roi, qui n'avait d'entrailles paternelles que pour ces petits animaux, fut forcé de rappeler Mopsule, au moment où elle franchissait la porte sur les traces de la condamnée. Le roi avait la manie, non dénuée de raison peut-être, de croire ses chiens doués d'une espèce de divination instinctive des sentiments de ceux qui l'approchaient. Il prenait de la méfiance lorsqu'il les voyait s'obstiner à faire mauvais accueil à certaines gens, et au contraire il se persuadait qu'il pouvait compter sur les personnes que ses chiens caressaient volontiers. Malgré son agitation intérieure, la sympathie bien marquée de Mopsule pour la Porporina ne lui avait pas échappé, et lorsqu'elle revint vers lui en baissant la tête d'un air de tristesse et de regret, il frappa sur la table en se disant à lui-même et en pensant à Consuelo : «Et pourtant, elle n'a pas de mauvaises intentions contre moi !»

«Votre Majesté m'a fait demander ? dit Buddenbrock en se présentant à une autre porte.

—Non ! dit le roi, indigné de l'empressement avec lequel le courtisan venait s'abattre sur sa proie ; sortez, je vous sonnerai.»

Blessé d'être traité comme un valet, Buddenbrock sortit, et pendant quelques instants que le roi passa à méditer, Consuelo fut gardée à vue dans la salle des Gobelins. Enfin, la sonnette se fit entendre, et l'aide de camp mortifié n'en fut pas moins prompt à s'élancer vers son maître. Le roi paraissait adouci et communicatif. «Buddenbrock, dit-il, cette fille est un admirable caractère ! A Rome, elle eût mérité le triomphe, le char à huit chevaux et les couronnes de chêne ! Fais atteler une chaise de poste, conduis-la toi-même hors de la ville et mets-la sous bonne escorte sur la route de Spandaw, pour y être enfermée et soumise au régime des prisonniers d'État, non le plus doux, tu m'entends ?

—Oui, Sire.

—Attends un peu ! Tu monteras dans la voiture avec elle pour traverser la ville, et tu l'effraieras par tes discours. Il sera bon de lui donner à penser qu'elle va être livrée au bourreau et fouettée à tous les carrefours de la ville, comme cela se pratiquait du temps du roi mon père. Mais, tout en lui faisant ces contes-là, tu te souviendras que tu ne dois pas déranger un cheveu de sa tête, et tu mettras ton gant pour lui offrir la main. Va, et apprends en admirant son dévouement stoïque, comment on doit se conduire envers ceux qui vous honorent de leur confiance. Cela ne te fera point de mal.»

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XIV.

XIV.

Consuelo fut reconduite chez elle dans la même voiture qui l'avait amenée au palais. Deux factionnaires furent posés devant chaque porte de son appartement, dans l'intérieur de la maison, et M. de Buddenbrock lui donna, montre en main, suivant son habitude imitée de la rigide ponctualité du maître, une heure pour faire ses préparatifs, non sans l'avertir que ses paquets seraient soumis à l'examen des employés de la forteresse qu'elle allait habiter. En rentrant dans sa chambre, elle trouva tous ses effets dans un désordre pittoresque. Pendant sa conférence avec le roi, des agents de la police secrète étaient venus, par ordre, forcer toutes les serrures et s'emparer de tous les papiers. Consuelo, qui ne possédait, en fait d'écritures, que de la musique, éprouva quelque chagrin en pensant qu'elle ne reverrait peut-être jamais ses précieux et chers auteurs, la seule richesse qu'elle eût amassée dans sa vie. Elle regretta beaucoup moins quelques bijoux, qui lui avaient été donnés par divers grands personnages à Vienne et à Berlin, comme récompense de ses soirées de chant. On les lui prenait, sous prétexte qu'ils pouvaient contenir des bagues à poison ou des emblèmes séditieux. Le roi n'en sut jamais rien, et Consuelo ne les revit jamais. Les employés aux basses œuvres de Frédéric se livraient sans pudeur à ces honnêtes spéculations, étant peu payés d'ailleurs, et sachant que le roi aimait mieux fermer les yeux sur leurs rapines que d'augmenter leurs salaires.

Le premier regard de Consuelo fut pour son crucifix ; et en voyant qu'on n'avait pas songé à le saisir, sans doute à cause de son peu de valeur, elle le décrocha bien vite et le mit dans sa poche. Elle vit la couronne de roses flétrie et gisante sur le plancher ; puis, en la ramassant pour l'examiner, elle remarqua avec effroi que la bande de parchemin qui contenait de mystérieux encouragements n'y était plus attachée. C'était la seule preuve qu'on put avoir contre elle de sa complicité avec une prétendue conspiration : mais à combien de commentaires pouvait donner lieu ce faible indice ! Tout en le cherchant avec anxiété, elle porta la main à sa poche et l'y trouva. Elle l'y avait mis machinalement au moment où Buddenbrock était venu la chercher une heure auparavant.

Rassurée sur ce point, et sachant bien que l'on ne trouverait rien dans ses papiers qui pût compromettre qui que ce fût, elle se hâta de rassembler les effets nécessaires à un éloignement dont elle ne se dissimulait pas la durée possible. Elle n'avait personne pour l'aider, car on avait arrêté sa servante pour l'interroger ; et, au milieu de ses costumes arrachés des armoires et jetés en désordre sur tous les meubles, elle avait, outre le trouble que lui causait sa situation, quelque peine à se reconnaître. Tout à coup le bruit d'un objet sonore, tombant au milieu de sa chambre, attira son attention ; c'était un gros clou qui traversait un mince billet.

Le style était laconique :

«Voulez-vous fuir ? Montrez-vous à la fenêtre.

Dans trois minutes vous serez en sûreté.»

Le premier mouvement de Consuelo fut de courir à la fenêtre. Mais elle s'arrêta à moitié chemin ; car elle pensa que sa fuite, au cas qu'elle put l'effectuer, serait comme l'aveu de sa culpabilité, et un tel aveu, en pareil cas, fait toujours supposer des complices. Ô princesse Amélie ! pensa-t-elle, s'il est vrai que vous m'ayez trahie, moi, je ne vous trahirai pas ! Je paierai ma dette envers Trenck. Il m'a sauvé la vie ; s'il le faut, je la perdrai pour lui.

Ranimée par cette idée généreuse, elle acheva son paquet avec beaucoup de présence d'esprit, et se trouva prête lorsque Buddenbrock vint la prendre pour partir. Elle lui trouva l'air encore plus hypocrite et plus méchant que de coutume. A la fois rampant et rogue, Buddenbrock était jaloux des sympathies de son maître, comme les vieux chiens qui mordent tous les amis de la maison. Il avait été blessé de la leçon que le roi lui avait donnée, tout en le chargeant de faire souffrir la victime, et il ne demandait qu'à s'en venger sur elle.

«Vous me voyez tout en peine, Mademoiselle, lui dit-il, d'avoir à exécuter des ordres aussi rigoureux. Il y avait bien longtemps qu'on n'avait vu à Berlin pareille chose... Non, cela ne s'était pas vu depuis le temps du roi Frédéric-Guillaume l'auguste père de Sa Majesté régnante. Ce fut un cruel exemple de la sévérité de nos lois et du pouvoir terrible de nos princes. Je m'en souviendrai toute ma vie.

—De quel exemple voulez-vous parler, Monsieur ? dit Consuelo qui commençait à croire qu'on en voulait à sa vie.

—D'aucun en particulier, reprit Buddenbrock ; je voulais parler du règne de Frédéric-Guillaume qui fut, d'un bout à l'autre, un exemple de fermeté, à ne jamais l'oublier. Dans ce temps-là, on ne respectait ni âge ni sexe, quand on pensait avoir une faute grave à punir. Je me souviens d'une jeune personne fort jolie, fort bien née et fort aimable, qui pour avoir reçu quelquefois la visite d'un auguste personnage contre le gré du roi, fut livrée au bourreau et chassée de la ville après avoir été battue de verges.

—Je sais cette histoire, Monsieur, répondit Consuelo partagée entre la terreur et l'indignation. La jeune personne était sage et pure. Tout son crime fut d'avoir fait de la musique avec Sa Majesté aujourd'hui régnante, comme vous dites, et alors prince royal. Ce même Frédéric a-t-il donc si peu souffert des catastrophes attirées par lui sur la tête des autres, qu'il veuille maintenant m'épouvanter par la menace de quelque infamie semblable ?

—Je ne le pense pas, Signora. Sa Majesté ne fait rien que de grand et de juste ; et c'est à vous de savoir si votre innocence vous met à l'abri de sa colère. Je voudrais le croire ; cependant j'ai vu tout à l'heure le roi irrité comme cela ne lui était peut-être jamais arrivé. Il s'est écrié qu'il avait tort de vouloir régner avec indulgence, et que jamais, du vivant de son père, une femme n'eût montré l'audace que vous affichiez. Enfin quelques autres paroles de Sa Majesté me font craindre pour vous quelque peine avilissante, j'ignore laquelle... Je ne veux pas le pressentir. Mon rôle, en ceci, est fort pénible ; et si, à la porte de la ville, il se trouvait que le roi eût donné des ordres contraires à ceux que j'ai reçus de vous conduire immédiatement à Spandaw, je me hâterais de m'éloigner, la dignité de mes fonctions ne me permettant pas d'assister...»

M. de Buddenbrock, voyant que l'effet était produit, et que la malheureuse Consuelo était près de s'évanouir, s'arrêta.

En cet instant, elle faillit se repentir de son dévouement, et ne put s'empêcher d'invoquer, dans son cœur, ses protecteurs inconnus. Mais comme elle fixait d'un œil hagard les traits de Buddenbrock, elle y trouva l'hésitation du mensonge, et commença à se rassurer. Son cœur battit pourtant, à lui rompre la poitrine, lorsqu'un agent de police se présenta à la porte de Berlin pour échanger quelques mots avec M. de Buddenbrock. Pendant ce temps, un des grenadiers qui l'accompagnaient à cheval s'approcha de la portière opposée, et lui dit rapidement et à demi-voix :

«Soyez tranquille, Signora, il y aurait bien du sang de versé avant qu'on vous fit aucun mal.»

Dans son trouble, Consuelo ne distingua pas les traits de cet ami inconnu, qui s'éloigna aussitôt. La voiture prit, au grand galop, la route de la forteresse ; et au bout d'une heure, la Porporina fut incarcérée dans le château de Spandaw avec toutes les formalités d'usage ou plutôt avec le peu de formalités dont un pouvoir absolu a besoin pour procéder.

Cette citadelle, réputée alors inexpugnable, est bâtie au milieu d'un étang formé par le confluent de la Havel et de la Sprée. La journée était devenue sombre et brumeuse, et Consuelo, ayant accompli son sacrifice, ressentit cet épuisement apathique qui suit les actes d'énergie et d'enthousiasme.

Elle se laissa donc conduire dans le triste domicile qu'on lui assignait, sans rien regarder autour d'elle. Elle se sentait épuisée ; et, bien qu'on fût à peine au milieu du jour, elle se jeta, tout habillée, sur son lit, et s'y endormit profondément. A la fatigue qu'elle éprouvait se joignait cette sorte de sécurité délicieuse dont une bonne conscience recueille les fruits ; et quoique son lit fût bien dur et bien étroit, elle y goûta le meilleur sommeil.

Depuis quelque temps, elle ne faisait plus que dormir à demi, lorsqu'elle entendit sonner minuit à l'horloge de la citadelle. La répercussion du son est si vive pour les oreilles musicales, qu'elle en fut éveillée tout à fait. En se soulevant sur son lit, elle comprit qu'elle était en prison, et qu'il fallait y passer la première nuit à réfléchir, puisqu'elle avait dormi tout le jour. La perspective d'une pareille insomnie dans l'inaction et l'obscurité n'était pas très-riante ; elle se dit qu'il fallait s'y résigner et travailler tout de suite à s'y habituer.

Elle s'étonnait de ne pas souffrir du froid, et s'applaudissait du moins de ne pas subir ce malaise physique qui paralyse la pensée. Le vent mugissait au dehors d'une façon lamentable, la pluie fouettait les vitres, et Consuelo n'apercevait, par son étroite fenêtre, que le grillage serré se dessinant sur le bleu sombre et voilé d'une nuit sans étoiles.

La pauvre captive passa la première heure de ce supplice tout à fait nouveau et inconnu pour elle dans une grande lucidité d'esprit et dans des pensées pleines de logique, de raison et de philosophie. Mais peu à peu cette tension fatigua son cerveau, et la nuit commença à lui sembler lugubre. Ses réflexions positives se changèrent en rêveries vagues et bizarres. Des images fantastiques, des souvenirs pénibles, des appréhensions effrayantes l'assaillirent, et elle se trouva dans un état qui n'était ni la veille ni le sommeil, et où toutes ses idées prenaient une forme et semblaient flotter dans les ténèbres de sa cellule.

Tantôt elle se croyait sur le théâtre, et elle chantait mentalement tout un rôle qui la fatiguait, et dont le souvenir l'obsédait, sans qu'elle put s'en débarrasser ; tantôt elle se voyait dans les mains du bourreau, les épaules nues, devant une foule stupide et curieuse, et déchirée par les verges, tandis que le roi la regardait d'un air courroucé du haut d'un balcon, et qu'Anzoleto riait dans un coin. Enfin, elle tomba dans une sorte de torpeur, et n'eut plus devant les yeux que le spectre d'Albert couché sur son cénotaphe, et faisant de vains efforts pour se relever et venir à son secours. Puis cette image s'effaça, et elle se crut endormie par terre dans la grotte du Schreckenstein, tandis que le chant sublime et déchirant du violon d'Albert exprimait, dans le lointain de la caverne, une prière éloquente et douloureuse. Consuelo dormait effectivement à moitié, et le son de l'instrument caressait son oreille et ramenait le calme dans son âme. Les phrases en étaient si suivies, quoique affaiblies par l'éloignement, et les modulations si distinctes, qu'elle se persuadait l'entendre réellement, sans songer à s'en étonner. Il lui sembla que cette audition fantastique durait plus d'une heure, et qu'elle finissait par se perdre dans les airs en dégradations insensibles. Consuelo s'était rendormie tout de bon, et le jour commençait à poindre lorsqu'elle rouvrit les yeux. Son premier soin fut d'examiner sa chambre, qu'elle n'avait pas même regardée la veille, tant la vie morale avait absorbé en elle le sentiment de la vie physique.

C'était une cellule toute nue, mais propre et bien chauffée par un poêle en briques qu'on allumait à l'extérieur, et qui ne jetait aucune clarté dans l'appartement, mais qui entretenait une température très-supportable. Une seule ouverture cintrée éclairait cette pièce, qui n'était cependant pas trop sombre ; les murs étaient blanchis à la chaux et peu élevés.

On frappa trois coups à la porte, et le gardien cria à travers, d'une voix forte :

«Prisonnière numéro trois, levez-vous et habillez-vous ; on entrera chez vous dans un quart d'heure.»

Consuelo se hâta d'obéir et de refaire son lit avant le retour du gardien, qui lui apporta du pain et de l'eau pour sa journée, d'un air très-respectueux. Il avait la tournure empesée d'un ancien majordome de bonne maison, et il posa ce frugal ordinaire de la prison sur la table, avec autant de soin et de propreté qu'il en eût mis à servir un repas des plus recherchés.

Consuelo examina cet homme, qui était d'un âge avancé, et dont la physionomie fine et douce n'avait rien de repoussant au premier abord. On l'avait choisi pour servir les femmes, à cause de ses mœurs, de sa bonne tenue, et de sa discrétion à toute épreuve. Il s'appelait Schwartz, et déclina son nom à Consuelo.

«Je demeure au-dessous de vous, dit-il, et si vous veniez à être malade, il suffira que vous m'appeliez par votre fenêtre.

—N'avez-vous pas une femme ? lui demanda Consuelo.

—Sans doute, répondit-il, et si vous avez absolument besoin d'elle, elle sera à vos ordres. Mais il lui est défendu de communiquer avec les dames prisonnières, sauf le cas de maladie. C'est le médecin qui en décide. J'ai aussi un fils, qui partagera avec moi l'honneur de vous servir...

—Je n'ai pas besoin de tant de serviteurs, et si vous voulez bien le permettre, monsieur Schwartz, je n'aurai affaire qu'à vous ou à votre femme.

—Je sais que mon âge et ma physionomie rassurent les dames. Mais mon fils n'est pas plus à craindre que moi ; c'est un excellent enfant, plein de piété, de douceur et de fermeté.»

Le gardien prononça ce dernier mot avec une netteté expressive que la prisonnière entendit fort bien.

«Monsieur Schwartz, lui dit-elle, ce n'est pas avec moi que vous aurez besoin de faire usage de votre fermeté. Je suis venue ici presque volontairement, et je n'ai aucune intention de m'échapper. Tant que l'on me traitera avec décence et convenance, comme on paraît disposé à le faire, je supporterai sans me plaindre le régime de la prison, quelque rigoureux qu'il puisse être.»

En parlant ainsi, Consuelo, qui n'avait rien pris depuis vingt-quatre heures, et qui avait souffert de la faim toute la nuit, se mit à rompre le pain bis et à le manger avec appétit.

Elle remarqua alors que sa résignation faisait impression sur le vieux gardien, et qu'il en était à la fois émerveillé et contrarié.

«Votre Seigneurie n'a donc pas de répugnance pour cette nourriture grossière ? lui dit-il avec un peu d'embarras.

—Je ne vous cacherai pas que, dans l'intérêt de ma santé, à la longue, j'en désirerais une plus substantielle ; mais si je dois me contenter de celle-ci, ce ne sera pas pour moi une grande contrariété.

—Vous étiez cependant habituée à bien vivre ? Vous aviez chez vous une bonne table, je suppose ?

—Eh ! mais, sans doute.

—Et alors, reprit Schwartz d'un air insinuant, pourquoi ne vous feriez-vous pas servir ici, à vos frais, un ordinaire convenable ?

—Cela est donc permis ?

—À coup sûr ! s'écria Schwartz, dont les yeux brillèrent à l'idée d'exercer son trafic, après avoir eu la crainte de trouver une personne trop pauvre ou trop sobre pour lui assurer ce profit. Si Votre Seigneurie a eu la précaution de cacher quelque argent sur elle en entrant ici... il ne m'est pas défendu de lui fournir la nourriture qu'elle aime. Ma femme fait fort bien la cuisine, et nous possédons une vaisselle plate fort propre.

—C'est fort aimable de votre part, dit Consuelo, qui découvrait la cupidité de M. Schwartz avec plus de dégoût que de satisfaction. Mais la question est de savoir si j'ai de l'argent en effet. On m'a fouillée en entrant ici ; je sais qu'on m'a laissé un crucifix auquel je tenais beaucoup, mais je n'ai pas remarqué si on me prenait ma bourse.

—Votre Seigneurie ne l'a pas remarqué ?

—Non ; cela vous étonne ?

—Mais Votre Seigneurie sait sans doute ce qu'il y avait dans sa bourse ?

—À peu de chose près.» Et en parlant ainsi, Consuelo faisait la revue de ses poches, et n'y trouvait pas une obole. «M. Schwartz, lui dit-elle avec une gaieté courageuse, on ne m'a rien laissé, à ce que je vois. Il faudra donc que je me contente du régime des prisonniers. Ne vous faites pas d'illusions là-dessus.

—Eh bien, Madame, reprit Schwartz, non sans faire un visible effort sur lui-même, je vais vous prouver que ma famille est honnête, et que vous avez affaire à des gens estimables. Votre bourse est dans ma poche ; la voici !» Et il fit briller la bourse aux yeux de la Porporina, puis il la remit tranquillement dans son gousset.

«Puisse-t-elle vous profiter ! dit Consuelo étonnée de son impudence.

—Attendez ! reprit l'avide et méticuleux Schwartz. C'est ma femme qui vous a fouillée. Elle a ordre de ne point laisser d'argent aux prisonnières, de crainte qu'elles ne s'en servent pour corrompre leurs gardiens. Mais quand les gardiens sont incorruptibles, la précaution est inutile. Elle n'a donc pas jugé qu'il fût de son devoir de remettre votre argent au gouverneur. Mais comme il y a une consigne à la lettre de laquelle on est obligé, en conscience, de se conformer, votre bourse ne saurait retourner directement dans vos mains.

—Gardez-la donc ! dit Consuelo, puisque tel est votre bon plaisir.

—Sans aucun doute, je la garderai, et vous m'en remercierez. Je suis dépositaire de votre argent, et je l'emploierai, pour vos besoins comme vous l'entendrez. Je vous apporterai les mets qui vous seront agréables ; j'entretiendrai votre poêle avec soin ; je vous fournirai même un meilleur lit et du linge à discrétion. J'établirai mon compte chaque jour, et je me paierai sur votre avoir jusqu'à due concurrence.

—À la bonne heure ! dit Consuelo ; je vois qu'il est avec le ciel des accommodement ; et j'apprécie l'honnêteté de M. Schwartz comme je le dois. Mais quand cette somme, qui n'est pas bien considérable, sera épuisée, vous me fournirez donc les moyens de me procurer de nouveaux fonds ?

—Que Votre Seigneurie ne s'exprime pas ainsi ! ce serait manquer à mon devoir, et je ne le ferai jamais. Mais Votre Seigneurie n'en souffrira pas ; elle me désignera, soit à Berlin, soit ailleurs, la personne dépositaire de ses fonds, et je ferai passer mes comptes à cette personne pour qu'ils soient régulièrement soldés. Ma consigne ne s'oppose point à cela.

—Fort bien. Vous avez trouvé la manière de corriger cette consigne, qui est fort inconséquente, puisqu'elle vous permet de nous bien traiter, et qu'elle nous ôte cependant les moyens de vous y déterminer. Quand mes ducats d'or seront à bout, j'aviserai à vous satisfaire. Commencez donc par m'apporter du chocolat ; vous me servirez à dîner un poulet et des légumes ; dans la journée vous me procurerez des livres, et le soir vous me fournirez de la lumière.

—Pour le chocolat, Votre Seigneurie va l'avoir dans cinq minutes ; le dîner ira comme sur des roulettes ; j'y ajouterai une bonne soupe, des friandises que les dames ne dédaignent pas, et du café, qui est fort salutaire pour combattre l'air humide de cette résidence. Quant aux livres et à la lumière, c'est impossible. Je serais chassé sur-le-champ, et ma conscience me défend de manquer à ma consigne.

—Mais les aliments recherchés et les friandises sont également prohibés ?

—Non. Il nous est permis de traiter les dames, et particulièrement Votre Seigneurie, avec humanité, dans tout ce qui a rapport à la santé et au bien-être.

—Mais l'ennui est également préjudiciable à la santé !

—Votre Seigneurie se trompe. En se nourrissant bien et en laissant reposer l'esprit, on engraisse toujours ici. Je pourrais vous citer telle dame qui y est entrée svelte comme vous voilà, et qui en est sortie, au bout de vingt ans, pesant au moins cent quatre-vingts livres.

—Grand merci, monsieur Schwartz. Je ne désire pas cet embonpoint formidable, et j'espère que vous ne me refuserez pas les livres et la lumière.

—J'en demande humblement pardon à Votre Seigneurie, je n'enfreindrai pas mes devoirs. D'ailleurs, Votre Seigneurie ne s'ennuiera pas ; elle aura ici son clavecin et sa musique.

—En vérité ! Est-ce à vous que je devrai cette consolation, monsieur Schwartz ?

—Non, Signora, ce sont les ordres de Sa Majesté, et j'ai là un ordre du gouverneur pour laisser passer et déposer dans votre chambre lesdits objets.»

Consuelo, enchantée de pouvoir faire de la musique, ne songea plus à rien demander. Elle prit gaiement son chocolat, tandis que M. Schwartz mettait en ordre son mobilier, composé d'un pauvre lit, de deux chaises de paille et d'une petite table de sapin.

«Votre Seigneurie aura besoin d'une commode, dit-il de cet air caressant que prennent les gens disposés à nous combler de soins et de douceurs pour notre argent ; et puis d'un meilleur lit, d'un tapis, d'un bureau, d'un fauteuil, d'une toilette...

—J'accepte la commode et la toilette, répondit Consuelo, qui songeait à ménager ses ressources. Quant au reste, je vous en tiens quitte. Je ne suis pas délicate, et je vous prie de ne me fournir que ce que je vous demande.»

Maître Schwartz hocha la tête d'un air d'étonnement et presque de mépris ; mais il ne répliqua pas ; et lorsqu'il eut rejoint sa très-digne épouse :

«Ce n'est pas méchant, lui dit-il en lui parlant de la nouvelle prisonnière, mais c'est pauvre. Nous n'aurons pas grands profits avec ça.

—Qu'est-ce que tu veux que ça dépense ? reprit madame Schwartz en haussant les épaules. Ce n'est pas une grande dame, celle-là ! c'est une comédienne à ce qu'on dit !

—Une comédienne, s'écria Schwartz. Ah bien ! j'en suis charmé pour notre fils Gottlieb.

—Fi donc ! reprit madame Schwartz en fronçant le sourcil. Veux-tu en faire un saltimbanque ?

—Tu ne m'entends pas, femme. Il sera pasteur. Je n'en démordrai pas. Il a étudié pour cela, et il est du bois dont on les fait. Mais comme il faudra bien qu'il prêche et comme il ne montre pas jusqu'ici grande éloquence, cette comédienne lui donnera des leçons de déclamation.

—L'idée n'est pas mauvaise. Pourvu qu'elle ne veuille pas rabattre le prix de ses leçons sur nos mémoires !

—Sois donc tranquille ! Elle n'a pas le moindre esprit.» répondit Schwartz en ricanant et en se frottant les mains.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XV.

XV.

Le clavecin arriva dans la journée. C'était le même que Consuelo louait à Berlin à ses frais. Elle fut fort aise de n'avoir pas à risquer avec un autre instrument une nouvelle connaissance moins agréable et moins sûre. De son côté, le roi, qui veillait aux moindres détails d'affaires, s'était informé, en donnant l'ordre d'expédier le clavecin à la prison, si celui-là appartenait à la prima-donna ; et, en apprenant que c'était un locatis, il avait fait savoir au luthier propriétaire qu'il lui en garantissait la restitution, mais que la location resterait aux frais de la prisonnière. Sur quoi le luthier s'était permis d'observer qu'il n'avait point de recours contre une personne en prison, surtout si elle venait à y mourir. M. de Poelnitz, chargé de cette importante négociation, avait répliqué en riant :

«Mon cher Monsieur, vous ne voudriez pas chicaner le roi sur une semblable vétille, et d'ailleurs cela ne servirait à rien. Votre clavecin est décrété de prise de corps, pour être écroué aujourd'hui même à Spandaw.»

Les manuscrits et les partitions de la Porporina lui furent également apportés ; et, comme elle s'étonnait de tant d'aménité dans le régime de sa prison, le commandant major de place vint lui rendre visite pour lui expliquer qu'elle aurait à continuer ses fonctions de première chanteuse au théâtre royal.

«Telle est la volonté de Sa Majesté, lui dit-il. Toutes les fois que le semainier de l'Opéra vous portera sur le programme pour une représentation, une voiture escortée vous conduira au théâtre à l'heure dite, et vous ramènera coucher à la forteresse immédiatement après le spectacle. Ces déplacements se feront avec la plus grande exactitude et avec les égards qui vous sont dus. J'espère, Mademoiselle, que vous ne nous forcerez, par aucune tentative d'évasion, à redoubler la rigueur de votre captivité. Conformément aux ordres du roi, vous avez été placée dans une chambre à feu, et il vous sera permis de vous promener sur le rempart que vous voyez, aussi souvent qu'il vous sera agréable. En un mot, nous sommes responsables, non-seulement de votre personne, mais de votre santé et de votre voix. La seule contrariété que vous éprouverez de notre part sera d'être tenue au secret, et de ne pouvoir communiquer avec personne, soit de l'intérieur, soit de l'extérieur. Comme nous avons ici peu de dames, et qu'un seul gardien suffit pour le corps de logis qu'elles occupent, vous n'aurez pas le désagrément d'être servie par des gens grossiers. L'honnête figure et les bonnes manières de monsieur Schwartz doivent vous tranquilliser sur ce point. Un peu d'ennui sera donc le seul mal que vous aurez à supporter, et je conçois qu'à votre âge et dans la situation brillante où vous étiez...

—Soyez tranquille, monsieur le major, répondit Consuelo avec un peu de fierté. Je ne m'ennuie jamais quand je peux m'occuper. Je ne demande qu'une grâce ; c'est d'avoir de quoi écrire, et de la lumière pour pouvoir faire de la musique le soir.

—Cela est tout à fait impossible.

Je suis au désespoir de refuser l'unique demande d'une personne aussi courageuse. Mais je puis, en compensation, vous donner l'autorisation de chanter à toutes les heures du jour et de la nuit, si bon vous semble. Votre chambre est la seule habitée dans cette tour isolée. Le logement du gardien est au-dessous, il est vrai ; mais M. Schwartz est trop bien élevé pour se plaindre d'entendre une aussi belle voix, et quant à moi, je regrette de n'être pas à portée d'en jouir.»

Ce dialogue, auquel assistait maître Schwartz, fut terminé par de grandes révérences, et le vieil officier se retira, convaincu, d'après la tranquillité de la cantatrice, qu'elle était là pour quelque infraction à la discipline du théâtre, et pour quelques semaines tout au plus. Consuelo ne savait pas elle-même si elle y était sous la prévention de complicité dans une conspiration politique, ou pour le seul crime d'avoir rendu service à Frédéric de Trenck, ou enfin pour avoir été tout simplement la confidente discrète de la princesse Amélie.

Pendant deux ou trois jours, notre captive éprouva plus de malaise, de tristesse et d'ennui qu'elle ne voulait se l'avouer. La longueur des nuits, qui était encore de quatorze heures dans cette saison, lui fut particulièrement désagréable, tant qu'elle espéra pouvoir s'y soustraire en obtenant de M. Schwartz la lumière, l'encre et les plumes. Mais il ne lui fallut pas beaucoup de temps pour se convaincre que cet homme obséquieux était doué d'une ténacité inflexible.

Schwartz n'était pas méchant, il n'avait pas, comme la plupart des gens de son espèce, le goût de faire souffrir. Il était même pieux et dévot à sa manière, croyant servir Dieu et faire son salut, pourvu qu'il se conformât à ceux des engagements de sa profession qu'il ne pouvait point éluder. Il est vrai que ces cas réservés étaient en petit nombre, et portaient sur les articles où il avait moins de chance de profit avec les prisonniers que de chances de danger relativement à sa place.

«Est-elle simple, disait-il en parlant de Consuelo à sa femme, de s'imaginer que pour gagner tous les jours quelques groschen sur une bougie, je vais m'exposer à être chassé !

—Fais bien attention, lui répondait son épouse, qui était l'Égérie de ses inspirations cupides, de ne pas lui avancer un seul dîner quand sa bourse sera épuisée.

—Ne t'inquiète pas. Elle a des économies, elle me l'a dit, et M. Porporino, chanteur du théâtre, en est le dépositaire.

—Mauvaise créance ! reprenait la femme. Relis donc le code de nos lois prussiennes ; tu en verras une relative aux comédiens, qui dégage tout débiteur de toute réclamation de leur part. Prends donc garde que le dépositaire de ladite demoiselle n'invoque la loi, et ne retienne l'argent quand tu lui présenteras tes comptes.

—Mais puisque son engagement avec le théâtre n'est pas rompu par l'emprisonnement, puisqu'elle doit continuer ses fonctions, je ferai une saisie sur la caisse du théâtre.

—Et qui t'assure qu'elle touchera ses appointements ? Le roi connaît la loi mieux que personne, et si c'est son bon plaisir de l'invoquer...

—Tu penses à tout, femme ! disait M. Schwartz. Je serai sur mes gardes. Pas d'argent ? pas de cuisine, pas de feu, le mobilier de rigueur. La consigne à la lettre.» C'est ainsi que le couple Schwartz devisait sur le sort de Consuelo. Quant à elle, lorsqu'elle se fut bien assurée que l'honnête gardien était incorruptible à l'endroit de la bougie, elle prit son parti, et arrangea ses journées de manière à ne point trop souffrir de la longueur des nuits.

Elle s'abstint de chanter durant le jour, afin de se réserver cette occupation pour le soir. Elle s'abstint même autant que possible de penser à la musique et d'entretenir son esprit, de réminiscences ou d'inspirations musicales avant les heures de l'obscurité. Au contraire, elle donna la matinée et la journée aux réflexions que lui suggérait sa position, au souvenir des événements de sa vie, et à la recherche rêveuse des éventualités de l'avenir. De cette manière, elle réussit, en peu de temps, à faire deux parts de sa vie, une toute philosophique, une toute musicale ; et elle reconnut qu'avec de l'exactitude et de la persévérance on peut, jusqu'à un certain point, faire fonctionner régulièrement et soumettre à la volonté ce coursier capricieux et rétif de la fantaisie, cette muse fantasque de l'imagination.

En vivant sobrement, en dépit des prescriptions et des insinuations de M. Schwartz, et en faisant beaucoup d'exercice, même sans plaisir, sur le rempart, elle parvint à se sentir très-calme le soir, et à employer agréablement ces heures de ténèbres que les prisonniers, en voulant forcer le sommeil pour échapper à l'ennui, remplissent de fantômes et d'agitations. Enfin, en ne donnant que six heures au sommeil, elle fut bientôt assurée de dormir paisiblement toutes les nuits, sans que jamais un excès de repos empiétât sur la tranquillité de la nuit suivante. Au bout de huit jours, elle s'était déjà si bien faite à sa prison, qu'il lui semblait qu'elle n'eût jamais vécu autrement. Ses soirées, si redoutables d'abord, étaient devenues ses heures les plus agréables ; et les ténèbres, loin de lui causer l'effroi qu'elle en attendait, lui révélèrent des trésors de conception musicale, qu'elle portait en elle depuis longtemps sans avoir pu en faire usage et les formuler, dans l'agitation de sa profession de virtuose.

Lorsqu'elle sentit que l'improvisation, d'une part, et de l'autre l'exécution de mémoire suffiraient à remplir ses soirées, elle se permit de consacrer quelques heures de la journée à noter ses inspirations, et à étudier ses auteurs avec plus de soin encore qu'elle n'avait pu le faire au milieu de mille émotions, ou sous l'œil d'un professeur impatient et systématique.

Pour écrire la musique, elle se servit d'abord d'une épingle, au moyen de laquelle elle piquait les notes dans les interlignes, puis de petits éclats de bois enlevés à ses meubles, qu'elle faisait ensuite noircir contre le poêle, au moment où il était le plus ardent.

Mais comme ces procédés prenaient du temps, et qu'elle avait une très-petite provision de papier réglé, elle reconnut qu'il valait mieux exercer encore la robuste mémoire dont elle était douée, et y loger avec ordre les nombreuses compositions que chaque soir faisait éclore.

Elle en vint à bout, et, en pratiquant, elle put revenir de l'une à l'autre sans les avoir écrites et sans les confondre.

Cependant, comme sa chambre était fort chaude, grâce au surcroît de combustibles que M. Schwartz ajoutait bénévolement à la ration de l'établissement, et comme le rempart où elle se promenait était sans cesse rasé par un vent glacial, elle ne put échapper à quelques jours d'enrouement, qui la privèrent de la distraction d'aller chanter au théâtre de Berlin.

Le médecin de la prison, qui avait été chargé de la voir deux fois par semaine, et de rendre compte de l'état de sa santé à M. de Poelnitz, écrivit qu'elle avait une extinction de voix, précisément le jour où le baron se proposait, avec l'agrément du roi, de la faire reparaître devant le public. Sa sortie fut donc retardée, sans qu'elle en eût le moindre chagrin ; elle ne désirait pas respirer l'air de la liberté, avant de s'être assez familiarisée avec sa prison pour y rentrer sans regret.

En conséquence, elle ne soigna pas son rhume avec tout l'amour et toute la sollicitude qu'une cantatrice nourrit ordinairement pour le précieux organe de son gosier. Elle ne s'abstint pas de la promenade, et il en résulta un peu de fièvre durant plusieurs nuits. Elle éprouva alors un petit phénomène que tout le monde connaît. La fièvre amène dans le cerveau de chaque individu une illusion plus ou moins pénible. Les uns s'imaginent que l'angle formé par les murailles de l'appartement se rapproche d'eux, en se rétrécissant, jusqu'à leur presser et leur écraser la tête. Ils sentent peu à peu l'angle se desserrer, s'élargir, les laisser libres, retourner à sa place, pour revenir encore, se resserrer de nouveau et recommencer continuellement la même alternative de gêne et de soulagement. D'autres prennent leur lit pour une vague qui les soulève, les porte jusqu'au baldaquin, et les laisse retomber, pour se soulever encore et les ballotter obstinément.

Le narrateur de cette véridique histoire subit la fièvre sous la forme bizarre d'une grosse ombre noire, qu'il voit se dessiner horizontalement sur une surface brillante au milieu de laquelle il se trouve placé. Cette tache d'ombre, nageant sur le sol imaginaire, est dans un continuel mouvement de contraction et de dilatation. Elle s'élargit jusqu'à couvrir entièrement la surface brillante, et tout aussitôt elle diminue, se resserre, et arrive à n'être plus qu'une ligne déliée comme un fil, après quoi elle s'étend de nouveau pour se développer et s'atténuer sans cesse. Cette vision n'aurait rien de désagréable pour le rêveur, si, par une sensation maladive assez difficile à faire comprendre, il ne s'imaginait être lui-même ce reflet obscur d'un objet inconnu flottant sans repos sur une arène embrasée par les feux d'un soleil invisible : à tel point que lorsque l'ombre imaginaire se contracte, il lui semble que son être s'amoindrit et s'allonge jusqu'à devenir l'ombre d'un cheveu ; tandis que lorsqu'elle se dilate, il sent sa substance se dilater également jusqu'à figurer l'ombre d'une montagne enveloppant une vallée. Mais il n'y a dans le rêve ni montagne ni vallée. Il n'y a rien que le reflet d'un corps opaque faisant sur un reflet de soleil le même exercice que la prunelle noire du chat dans son iris transparente, et cette hallucination, qui n'est point accompagnée de sommeil, devient une angoisse des plus étranges. Nous pourrions citer une personne qui, dans la fièvre, voit tomber le plafond à chaque instant ; une autre qui se croit devenue un globe flottant dans l'espace ; une troisième qui prend la ruelle de son lit pour un précipice, et qui croit toujours tomber à gauche, tandis qu'une quatrième se sent toujours entraînée à droite. Mais chaque lecteur pourrait fournir ses observations et les phénomènes de sa propre expérience ; ce qui n'avancerait point la question, et n'expliquerait pas plus que nous ne pouvons le faire, pourquoi chaque individu, durant toute sa vie, ou tout au moins durant une longue série d'années, retombe, la nuit, dans un certain rêve qui est le sien et non celui d'un autre, et subit, à chaque accès de fièvre, une certaine hallucination qui lui présente toujours les mêmes caractères et le même genre d'angoisses. Cette question est du ressort de la physiologie ; et nous pensons que le médecin y trouverait peut-être quelques indications, je ne dis pas sur le siège du mal patent, lequel se révèle par d'autres symptômes non moins évidents, mais sur celui d'un mal latent, provenant, chez le malade, du côté faible de son organisation, et qu'il est dangereux de provoquer par certains réactifs.

Mais cette question n'est pas de mon ressort, et je demande pardon au lecteur d'avoir osé l'effleurer.

Quant à notre héroïne, l'hallucination que lui causait la fièvre devait naturellement présenter un caractère musical, et porter sur ses organes auditifs. Elle retomba donc dans le rêve qu'elle avait eu tout éveillée, ou du moins à demi éveillée, la première nuit qu'elle avait passée dans la prison. Elle s'imagina entendre le son plaintif et les phrases éloquentes du violon d'Albert, tantôt forts et distincts, comme si l'instrument eût résonné dans sa chambre, tantôt faibles, comme s'il fut parti de l'horizon. Il y avait, dans cette fluctuation de l'intensité des sons imaginaires, quelque chose d'étrangement pénible. Lorsque la vibration lui semblait se rapprocher, Consuelo éprouvait un sentiment de terreur ; lorsqu'elle paraissait éclater, c'était avec une vigueur qui foudroyait la malade. Puis le son faiblissait, et elle en ressentait peu de soulagement ; car la fatigue d'écouter avec une attention toujours croissante ce chant qui se perdait dans l'espace lui causait bientôt une sorte de défaillance, durant laquelle il lui semblait ne plus saisir aucun bruit.

Mais le retour incessant de la rafale harmonieuse lui apportait le frisson, l'épouvante, et les bouffées d'une chaleur insupportable, comme si le vigoureux coup de l'archet fantastique eût embrasé l'air, et déchaîné l'orage autour d'elle.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XVI.

XVI.

Cependant, comme Consuelo ne s'alarma pas de son état et ne changea presque rien à son régime, elle fut promptement rétablie. Elle put reprendre ses soirées de chant, et elle retrouva le profond sommeil de ses nuits paisibles.

Un matin, c'était le douzième de sa captivité, elle reçut de M. de Poelnitz un billet qui lui donnait avis d'une sortie pour le lendemain soir :

«J'ai obtenu du roi, disait-il, la permission d'aller moi-même vous chercher avec une voiture de sa maison. Si vous me donnez votre parole de ne point vous envoler par une des glaces, j'espère même pouvoir vous dispenser de l'escorte, et vous faire reparaître au théâtre sans ce lugubre attirail. Croyez que vous n'avez pas d'ami plus dévoué que moi, et que je déplore la rigueur du traitement, peut-être injuste que vous subissez.»

La Porporina s'étonna un peu de l'amitié soudaine et de l'attention délicate du baron. Jusque-là dans ses fréquents rapports d'administration théâtrale avec la prima-donna, M. de Poelnitz, qui, en qualité d'ex-roué, n'aimait pas les filles vertueuses, lui avait témoigné beaucoup de froideur et de sécheresse. Il lui avait même parlé souvent de sa conduite régulière et de ses manières réservées avec une ironie désobligeante. On savait bien à la cour que le vieux chambellan était le mouchard du roi, mais Consuelo n'était pas initiée aux secrets de cour, et elle ne savait pas qu'on pût faire cet odieux métier sans perdre les avantages d'une apparente considération dans le grand monde. Cependant un vague instinct de répulsion disait à Consuelo que Poelnitz avait contribué plus que tout autre à son malheur. Elle veilla donc à toutes ses paroles lorsqu'elle se trouva seule avec lui le lendemain, dans la voiture qui les conduisait rapidement à Berlin, vers le déclin du jour.

«Eh bien, ma pauvre recluse, lui dit-il, vous voilà diablement matée ! Sont-ils farouches ces cuistres de vétérans qui vous gardent ! Jamais ils n'ont voulu me permettre d'entrer dans la citadelle, sous prétexte que je n'avais point de permission, et voilà, sans reproche, un quart d'heure que je gèle en vous attendant. Allons, enveloppez-vous bien de cette fourrure que j'ai apportée pour préserver votre voix, et contez-moi donc un peu vos aventures. Que diable s'est-il donc passé à la dernière redoute du carnaval ? Tout le monde se le demande, et personne ne le sait. Plusieurs originaux qui, selon moi, ne faisaient de mal à personne, ont disparu comme par enchantement. Le comte de Saint-Germain, qui est de vos amis, je crois ; un certain Trismégiste, qu'on disait caché chez M. de Golowkin, et que vous connaissez peut-être aussi, car on dit que vous êtes au mieux avec tous ces enfants du diable...

—Ces personnes ont été arrêtées ? demanda Consuelo.

—Ou elles ont pris la fuite : les deux versions ont cours à la ville.

—Si ces personnes ne savent pas mieux que moi pourquoi on les persécute, elles eussent mieux fait d'attendre de pied ferme leur justification.

—Ou la nouvelle lune qui peut changer l'humeur du monarque ; c'est encore le plus sûr, et je vous conseille de bien chanter ce soir. Cela fera plus d'effet sur lui que de belles paroles. Comment diable avez-vous été assez maladroite, ma belle amie, pour vous laisser envoyer à Spandaw ? Jamais, pour des vétilles pareilles à celles dont on vous accuse, le roi n'eût prononcé une condamnation aussi discourtoise envers une dame ; il faut que vous lui ayez répondu avec arrogance, le bonnet sur l'oreille et la main sur la garde de votre épée, comme une petite folle que vous êtes. Qu'aviez-vous fait de criminel ? Voyons, racontez-moi ça. Je parie arranger vos affaires, et, si vous voulez suivre mes conseils, vous ne retournerez pas dans cette humide souricière de Spandaw ; vous irez coucher ce soir dans votre joli appartement de Berlin. Allons, confessez-vous. On dit que vous avez fait un souper fin dans le palais avec la princesse Amélie, et que vous vous êtes amusée, au beau milieu de la nuit, à faire le revenant et à jouer du balai dans les corridors, pour effrayer les filles d'honneur de la reine. Il parait que plusieurs de ces demoiselles en ont fait fausse-couche, et que les plus vertueuses mettront au monde des enfants marqués d'un petit balai sur le nez. On dit aussi que vous vous êtes fait dire votre bonne aventure par le planétaire de madame de Kleist, et que M. de Saint-Germain vous a révélé les secrets de la politique de Philippe le Bel. Êtes-vous assez simple pour croire que le roi veuille faire autre chose que de rire avec sa sœur de ces folies ? Le roi est d'ailleurs, pour madame l'abbesse, d'une faiblesse qui va jusqu'à l'enfantillage ; et quant aux devins, il veut seulement savoir s'ils prennent de l'argent pour débiter leurs sornettes, auquel cas il les prie de quitter le pays, et tout est dit. Vous voyez bien que vous vous abusez sur l'importance de votre rôle, et que si vous aviez voulu répondre tranquillement à quelques questions sans conséquence, vous n'auriez point passé un si triste carnaval dans les prisons de l'État.»

Consuelo laissa babiller le vieux courtisan sans l'interrompre, et lorsqu'il la pressa de répondre, elle persista à dire qu'elle ne savait de quoi il voulait lui parler. Elle sentait un piège sous cette frivolité bienveillante, et elle ne s'y laissa point prendre.

Alors Poelnitz changea de tactique, et d'un ton sérieux :

«C'est bien ! lui dit-il, vous vous méfiez de moi. Je ne vous en veux pas, et, au contraire, je fais grand cas de la prudence. Puisque vous êtes ainsi, Mademoiselle, je vais, moi, vous parler à découvert. Je vois bien qu'on peut se fier à vous, et que notre secret est en bonnes mains. Apprenez donc, signora Porporina, que je suis votre ami plus que vous ne pensez, car je suis un des vôtres ; je suis du parti du prince Henry.

—Le prince Henry a donc un parti ? dit la Porporina, curieuse d'apprendre dans quelle intrigue elle se trouvait enveloppée.

—Ne faites pas semblant de l'ignorer, reprit le baron. C'est un parti que l'on persécute beaucoup en ce moment, mais qui est loin d'être désespéré. Le grand lama, ou, si vous aimez mieux, M. le marquis, n'est pas si solide sur son trône qu'on ne puisse le faire dégringoler. La Prusse est un bon cheval de bataille ; mais il ne faut pas le pousser à bout.

—Ainsi, vous conspirez, monsieur le baron ? Je ne m'en serais jamais douté !

—Qui ne conspire pas à l'heure qu'il est ? Le tyranneau est environné de serviteurs dévoués en apparence, mais qui ont juré sa perte.

—Je vous trouve fort léger, monsieur le baron, de me faire une pareille confidence.

—Si je vous la fais, c'est parce que j'y suis autorisé par le prince et la princesse.

—De quelle princesse parlez-vous ?

—De celle que vous savez. Je ne pense pas que les autres conspirent !... À moins que ce ne soit la margrave de Bareith, qui est mécontente de sa chétive position, et en colère contre le roi, depuis qu'il l'a rabrouée, au sujet de ses intelligences avec le cardinal de Fleury. C'est déjà une vieille histoire ; mais rancune de femme est de longue durée, et la margrave Guillemette7 n'est pas un esprit ordinaire : que vous en semble ?

Note 7 : (retour) Sophie Wilhelmine. Elle signait sœur Guillemette, en écrivant à Voltaire.

—Je n'ai jamais eu l'honneur de lui entendre dire un seul mot.

—Mais vous l'avez vue chez l'abbesse de Quedlimburg !

—Je n'ai jamais été qu'une seule fois chez la princesse Amélie, et la seule personne de la famille royale que j'y aie rencontrée, c'est le roi.

—N'importe ! le prince Henry m'a donc chargé de vous dire...

—En vérité, monsieur le baron ! dit Consuelo d'un ton méprisant ; le prince vous a chargé de me dire quelque chose ?

—Vous allez voir que je ne plaisante pas. Il vous fait savoir que ses affaires ne sont point gâtées, comme on veut vous le persuader ; qu'aucun de ses confidents ne l'a trahi ; que Saint-Germain est déjà en France, où il travaille à former une alliance entre notre conjuration et celle qui va replacer incessamment Charles-Édouard sur le trône d'Angleterre ; que Trismégiste seul a été arrêté, mais qu'il le fera évader, et qu'il est sûr de sa discrétion. Quant à vous, il vous conjure de ne point vous laisser intimider par les menaces du marquis, et surtout de ne point croire à ceux qui feindraient d'être dans vos intérêts, pour vous faire parler. Voilà pourquoi, tout à l'heure, je vous ai soumise à une petite épreuve, dont vous êtes sortie victorieuse ; et je dirai à notre héros, à notre brave prince, à notre roi futur, que vous êtes un des plus solides champions de sa cause !»

Consuelo, émerveillée de l'aplomb de M. de Poelnitz, ne put réprimer un éclat de rire ; et quand le baron, piqué de son mépris, lui demanda le motif de cette gaieté déplacée, elle ne put lui rien répondre, sinon : «Vous êtes admirable, sublime, monsieur le baron !»

Et elle recommença à rire malgré elle. Elle eût ri sous le bâton, comme la Nicole de M. Jourdain.

«Quand cette attaque de nerfs sera finie, dit Poelnitz sans se déconcerter, vous daignerez peut-être m'expliquer vos intentions. Voudriez-vous trahir le prince ? Croiriez-vous, en effet, que la princesse vous eût livrée à la colère du roi ? Vous regarderiez-vous comme dégagée de vos serments ? Prenez garde, Mademoiselle ! vous vous en repentiriez peut-être bientôt. La Silésie ne tardera pas à être livrée par nous à Marie-Thérèse, qui n'a point abandonné ses projets, et qui deviendra dès lors notre puissante alliée.

La Russie, la France, donneraient certainement les mains au prince Henry ; madame de Pompadour n'a point oublié les dédains de Frédéric. Une puissante coalition, quelques années de lutte, peuvent facilement précipiter du trône ce fier souverain qui ne tient encore qu'à un fil... Avec l'amour du nouveau monarque, vous pourriez prétendre à une haute fortune. Le moins qu'il puisse arriver de tout cela, c'est que l'électeur de Saxe soit dépossédé de la royauté polonaise, et que le prince Henry aille régner à Varsovie... Ainsi...

—Ainsi, monsieur le baron, il existe, selon vous, une conspiration qui, pour satisfaire le prince Henry, veut mettre, encore une fois, l'Europe à feu et à sang ? Et ce prince, pour assouvir son ambition, ne reculerait pas devant la honte de livrer son pays à l'étranger ? J'ai beaucoup de peine à croire de pareilles lâchetés possibles ; et si, par malheur, vous dites vrai, je suis fort humiliée de passer pour votre complice. Mais finissons cette comédie, je vous en conjure. Voilà un quart d'heure que vous vous évertuez fort ingénieusement à me faire avouer des crimes imaginaires. Je vous ai écouté pour savoir de quel prétexte on se servait pour me tenir en prison ; il me reste à apprendre en quoi j'ai pu mériter la haine qui s'acharne si bassement après moi. Si vous voulez me le dire, je tâcherai de me disculper. Jusque là je ne puis rien répondre à toutes les belles choses que vous m'apprenez, sinon qu'elles me surprennent fort, et que de semblables projets n'ont aucune de mes sympathies.

—En ce cas, Mademoiselle, si vous n'êtes pas plus au courant que cela, reprit Poelnitz très-mortifié, je m'étonne de la légèreté du prince, qui m'engage à vous parler sans détour, avant de s'être assuré de votre adhésion à tous ses projets.

—Je répète, monsieur le baron, que j'ignore absolument les projets du prince ; mais je suis bien certaine d'une chose : c'est qu'il ne vous a jamais chargé de m'en dire un seul mot. Pardonnez-moi de vous donner ce démenti. Je respecte votre âge ; mais je ne puis m'empêcher de mépriser le rôle affreux que vous jouez auprès de moi en ce moment.

—Les soupçons absurdes d'une tête féminine ne m'atteignent guère, répondit Poelnitz, qui ne pouvait plus reculer devant ses mensonges. Un temps viendra où vous me rendrez justice. Dans le trouble que cause la persécution, et avec les idées chagrines que la prison doit nécessairement engendrer, il n'est pas étonnant que vous manquiez tout à coup de pénétration et de clairvoyance. Dans les conspirations, on doit s'attendre à de pareilles lubies, surtout de la part des dames. Je vous plains et vous pardonne. Il est possible, d'ailleurs, que vous ne soyez en tout ceci que l'amie dévouée de Trenck et la confidente d'une auguste princesse... Ces secrets sont d'une nature trop délicate pour que je veuille vous en parler. Le prince Henry lui-même ferme les yeux là-dessus, quoiqu'il n'ignore pas que le seul motif qui ait décidé sa sœur à entrer dans la conspiration soit l'espérance de voir Trenck réhabilité, et peut-être celle de l'épouser.

—Je ne sais rien de cela non plus, monsieur le baron, et je pense que si vous étiez sincèrement dévoué à quelque auguste princesse, vous ne me raconteriez pas de si étranges choses sur son compte.»

Le bruit des roues sur le pavé mit fin à cette conversation, au grand contentement du baron, qui ne savait plus quel expédient inventer pour se tirer d'affaire.

On entrait dans la ville.

La cantatrice, escortée jusqu'à la porte de sa loge et dans les coulisses par deux factionnaires qui ne la perdaient presque pas de vue, reçut de ses camarades un accueil assez froid.

Elle en était aimée, mais aucun d'eux ne se sentait le courage de protester par des témoignages extérieurs contre la disgrâce prononcée par le roi.

Ils étaient tristes, contraints, et comme nappés de la peur de la contagion.

Consuelo qui ne voulut pas attribuer cette manière d'être à la lâcheté, mais à la compassion, crut lire dans leur contenance abattue l'arrêt d'une longue captivité.

Elle s'efforça de leur montrer qu'elle n'en s'en effrayait pas, et parut sur la scène avec une confiance courageuse.

Il se passa en ce moment quelque chose d'assez bizarre dans la salle.

L'arrestation de la Porporina ayant fait beaucoup de bruit, et l'auditoire n'étant composé que de personnes dévouées par conviction ou par position à la volonté royale, chacun mit ses mains dans ses poches, afin de résister au désir et à l'habitude d'applaudir la cantatrice disgraciée.

Tout le monde avait les yeux sur le monarque, qui, de son côté, promenait des regards investigateurs sur la foule et semblait lui imposer le silence le plus profond. Tout à coup une couronne de fleurs, partie on ne sait d'où, vint tomber aux pieds de la cantatrice, et plusieurs voix prononcèrent simultanément et assez haut pour être entendues des divers points de la salle où elles s'étaient distribuées, les mots : C'est le roi ! c'est le pardon du roi ! Cette singulière assertion passa de bouche en bouche avec la rapidité de l'éclair ; et chacun croyant faire son devoir et complaire à Frédéric, une tempête d'applaudissements, telle que de mémoire d'homme on n'en avait ouï à Berlin, se déchaîna depuis les combles jusqu'au parterre. Pendant plusieurs minutes, la Porporina, interdite et confondue d'une si audacieuse protestation, ne put commencer son rôle. Le roi, stupéfait, se retourna vers les spectateurs avec une expression terrible, qu'on prit pour un signe d'adhésion et d'encouragement. Buddenbrock lui-même, placé non loin de lui, ayant demandé au jeune Benda de quoi il s'agissait, et celui-ci lui ayant répondu que la couronne était partie de la place du roi, se mit à battre des mains d'un air de mauvaise humeur vraiment comique. La Porporina croyait rêver ; le roi se tâtait pour savoir s'il était bien éveillé. Quels que fussent la cause et le but de ce triomphe, Consuelo en ressentit l'effet salutaire ; elle se surpassa elle-même, et fut applaudie avec le même transport durant tout le premier acte. Mais pendant l'entr'acte, la méprise s'étant peu à peu éclaircie, il n'y eut plus qu'une partie de l'auditoire, la plus obscure et la moins à portée d'être redressée par les confidences des courtisans, qui s'obstinât à donner des signes d'approbation. Enfin, au deuxième entr'acte, les orateurs des corridors et du foyer apprirent à tout le monde que le roi paraissait fort mécontent de l'attitude insensée du public ; qu'une cabale avait été montée par la Porporina avec une audace inouïe ; enfin que quiconque serait signalé comme ayant pris part à cette échauffourée s'en repentirait certainement. Quand vint le troisième acte, le silence fut si profond dans la salle, en dépit des merveilles que fit la prima-donna, qu'on aurait entendu voler une mouche à la fin de chaque morceau chanté par elle, et qu'en revanche les autres chanteurs recueillirent tous les fruits de la réaction.

Quant à la Porporina, elle avait été bientôt désillusionnée de son triomphe.

«Ma pauvre amie, lui avait dit Conciolini en lui présentant la couronne dans la coulisse après la première scène, je te plains d'avoir des amis si dangereux. Ils achèveront de te perdre.»

Dans l'entr'acte, le Porporino vint dans sa loge, et lui parlant à demi-voix :

«Je t'avais dit de te méfier de M. de Saint-Germain, lui dit-il ; mais il était trop tard. Chaque parti a ses traîtres. N'en sois pas moins fidèle à l'amitié et docile à la voix de ta conscience. Tu es protégée par un bras plus puissant que celui qui t'opprime.

—Que veux-tu dire, s'écria la Porporina ? es-tu de ceux...

—Je dis que Dieu te protégera, répondit le Porporino, qui semblait craindre d'avoir été entendu, et il lui montra la cloison qui séparait les loges d'acteurs les unes des autres. Ces cloisons avaient dix pieds de haut ; mais elles laissaient entre leur sommité et le plafond commun un espace assez considérable, de sorte qu'on pouvait facilement entendre d'une loge à l'autre ce qui se passait.

«J'ai prévu, lui dit-il en parlant encore plus bas et en lui remettant une bourse, que tu aurais besoin d'argent, et je t'en apporte.

—Je te remercie, répondit Consuelo ; si le gardien, qui me vend chèrement les vivres, venait te réclamer quelque paiement, comme voici de quoi le satisfaire pour longtemps, refuse de solder ses comptes. C'est un usurier.

—Il suffit, répliqua le bon et loyal Porporino. Je te quitte ; j'aggraverais ta position si je paraissais avoir des secrets avec toi.»

Il s'esquiva, et Consuelo reçut la visite de madame de Cocceï (la Barberini), qui lui témoigna courageusement beaucoup d'intérêt et d'affection. La marquise d'Argens (la Cochois) vint les rejoindre d'un air plus empesé, et avec les belles paroles d'une reine qui protège le malheur. Consuelo ne lui en sut pas moins de gré de sa démarche, et la supplia de ne pas compromettre la faveur de son époux en prolongeant sa visite. Le roi dit à Poelnitz :

«Eh bien, l'as-tu interrogée ? As-tu trouvé moyen de la faire parler ?

—Pas plus qu'une borne, répondit le baron.

—Lui as-tu fait entendre que je pardonnerais tout, si elle voulait seulement me dire ce qu'elle sait de la balayeuse, et ce que Saint-Germain lui a dit ?

—Elle s'en soucie comme de l'an quarante.

—L'as-tu effrayée sur la longueur de sa captivité ?

—Pas encore.

Votre Majesté m'avait dit de la prendre par la douceur.

—Tu l'effraieras en la reconduisant.

—J'essaierai, mais je ne réussirai pas.

—C'est donc une sainte, une martyre ?

—C'est une fanatique, une possédée, peut-être le diable en cotillons.

—En ce cas, malheur à elle ! je l'abandonne. La saison de l'opéra italien finit dans quelques jours ; arrange-toi pour qu'on n'ait plus besoin de cette fille jusque là, et que je n'entende plus parler d'elle jusqu'à l'année prochaine.

—Un an ! Votre Majesté n'y tiendra pas.

—Mieux que ta tête ne tient sur ton cou, Poelnitz !»

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XVII.

XVII.

Poelnitz avait assez de motifs de ressentiment contre la Porporina pour saisir cette occasion de se venger.

Il n'en fit rien pourtant ; son caractère était éminemment lâche, et il n'avait la force d'être méchant qu'avec ceux qui s'abandonnaient à lui. Pour peu qu'on le remit à sa place, il devenait craintif, et on eût dit qu'il éprouvait un respect involontaire pour ceux qu'il ne réussissait pas à tromper.

On l'avait vu même se détacher de ceux qui caressaient ses vices pour suivre, l'oreille basse, ceux qui le foulaient aux pieds. Était-ce le sentiment de sa faiblesse, ou le souvenir d'une jeunesse moins avilie ?

On aimerait à croire que, dans les âmes les plus corrompues, quelque chose accuse encore de meilleurs instincts étouffés et demeurés seulement à l'état de souffrance et de remords. Il est certain que Poelnitz s'était attaché longtemps aux pas du prince Henry, en feignant de prendre part à ses chagrins ; que souvent il l'avait excité à se plaindre des mauvais traitements du roi et lui en avait donné l'exemple, afin d'aller ensuite rapporter ses paroles à Frédéric, même en les envenimant, pour augmenter la colère de ce dernier.

Poelnitz avait fait cet infâme métier pour le plaisir de le faire ; car, au fond, il ne haïssait pas le prince. Il ne haïssait personne, si ce n'est le roi, qui le déshonorait de plus en plus sans vouloir l'enrichir. Poelnitz aimait donc la ruse pour elle-même. Tromper était un triomphe flatteur à ses yeux. Il avait d'ailleurs un plaisir réel à dire du mal du roi et à en faire dire ; et quand il venait rapporter ces malédictions à Frédéric, tout en se vantant de les avoir provoquées, il se réjouissait intérieurement de pouvoir jouer le même tour à son maître, en lui cachant le bonheur qu'il avait goûté à le railler, à le trahir, à révéler ses travers, ses ridicules et ses vices à ses ennemis.

Ainsi, chaque partie lui servait de dupe, et cette vie d'intrigue où il fomentait la haine sans servir précisément celle de personne avait pour lui des voluptés secrètes.

Cependant le prince Henry avait fini par remarquer que chaque fois qu'il laissait paraître son aigreur devant le complaisant Poelnitz, il trouvait, quelques heures après, le roi plus courroucé et plus outrageant avec lui qu'à l'ordinaire. S'était-il plaint devant Poelnitz d'être aux arrêts pour vingt-quatre heures, il voyait le lendemain sa condamnation doublée.

Ce prince, aussi franc que brave, aussi confiant que Frédéric était ombrageux, avait enfin ouvert les yeux sur le caractère misérable du baron.

Au lieu de le ménager prudemment, il l'avait accablé de son indignation ; et depuis ce temps-là, Poelnitz, courbé jusqu'à terre devant lui, ne l'avait plus desservi.

Il semblait même qu'il l'aimât au fond du cœur, autant qu'il était capable d'aimer. Il s'attendrissait en parlant de lui avec admiration, et ces témoignages de respect paraissaient si sincères qu'on s'en étonnait comme d'une bizarrerie incompréhensible de la part d'un tel homme.

Le fait est que Poelnitz, le trouvant plus généreux et plus tolérant mille fois que Frédéric, eût préféré l'avoir pour maître ; pressentant ou devinant vaguement, ainsi que le faisait le roi, une sorte de conjuration mystérieuse autour du prince, il eût voulu pour beaucoup en tenir les fils et savoir s'il pouvait compter assez sur le succès pour s'y associer. C'était donc avec l'intention de s'éclairer pour son propre compte qu'il avait tâché de surprendre la religion de Consuelo. Si elle lui eût révélé le peu qu'elle en savait, il ne l'eût pas rapporté au roi, à moins pourtant que ce dernier ne lui eût donné beaucoup d'argent. Mais Frédéric était trop économe pour avoir de grands scélérats à ses ordres.

Poelnitz avait arraché quelque chose de ce mystère au comte de Saint-Germain. Il lui avait dit, avec tant de conviction, tant de mal du roi, que cet habile aventurier ne s'était pas assez méfié de lui. Disons, en passant, que l'aventurier avait un grain d'enthousiasme et de folie ; que s'il était charlatan et même jésuitique à beaucoup d'égards, il avait au fond de tout cela une conviction fanatique qui présentait de singuliers contrastes et lui faisait commettre beaucoup d'inconséquences.

En ramenant Consuelo à la forteresse, Poelnitz, qui était un peu blasé sur le mépris qu'on avait pour lui, et qui ne se souvenait déjà plus guère de celui qu'elle lui avait témoigné, se conduisit assez naïvement avec elle. Il lui confessa, sans se faire prier, qu'il ne savait rien, et que tout ce qu'il avait dit des projets du prince, à l'égard des puissances étrangères, n'était qu'un commentaire gratuit de la conduite bizarre et des relations secrètes du prince et de sa sœur avec des gens suspects. «Ce commentaire ne fait pas honneur à la loyauté de Votre Seigneurie, répondit Consuelo, et peut-être ne devrait-elle pas s'en vanter.

—Le commentaire n'est pas de moi, répondit tranquillement Poelnitz ; il est éclos dans la cervelle du roi notre maître, cervelle maladive et chagrine, s'il en fut, quand le soupçon s'en empare. Quant à donner des suppositions pour des certitudes, c'est une méthode tellement consacrée par l'usage des cours et par la science des diplomates, que vous êtes tout à fait pédante de vous en scandaliser.

Au reste, ce sont les rois qui me l'ont apprise ; ce sont eux qui ont fait mon éducation, et tous mes vices viennent, de père en fils, des deux monarques prussiens que j'ai eu l'honneur de servir. Plaider le faux pour savoir le vrai ! Frédéric n'en fait jamais d'autre, et on le tient pour un grand homme ; ce que c'est que d'avoir la vogue ! tandis qu'on me traite de scélérat parce que je suis ses errements ; quel préjugé !»

Poelnitz tourmenta Consuelo, tant qu'il put, pour savoir ce qui se passait entre elle, le prince, l'abbesse, Trenck, les aventuriers Saint-Germain et Trismégiste, et un grand nombre de personnages très-importants, disait-il, qui étaient mêlés à une intrigue inexplicable. Il lui avoua naïvement que si cette affaire avait quelque consistance, il n'hésiterait pas à s'y jeter. Consuelo vit bien qu'il parlait enfin à cœur ouvert ; mais comme elle ne savait réellement rien, elle n'eut pas de mérite à persister dans ses dénégations. Quand Poelnitz eut vu les portes de la citadelle se refermer sur Consuelo et sur son prétendu secret, il rêva à la conduite qu'il devait tenir à son égard ; et en fin de cause, espérant qu'elle se laisserait pénétrer si, grâce à lui, elle revenait à Berlin, il résolut de la disculper auprès du roi. Mais dès le premier mot qu'il lui en dit le lendemain, le roi l'interrompit :

«Qu'a-t-elle révélé ?

—Rien, Sire.

—En ce cas, laissez-moi tranquille. Je vous ai défendu de me parler d'elle.

—Sire, elle ne sait rien.

—Tant pis pour elle ! Qu'il ne vous arrive plus jamais de prononcer son nom devant moi.»

Cet arrêt fut proclamé d'un ton qui ne permettait pas de répliquer. Frédéric souffrait certainement en songeant à la Porporina. Il y avait au fond de son cœur et de sa conscience un tout petit point très-douloureux qui tressaillait alors, comme lorsqu'on passe le doigt sur une mince épine enfoncée dans les chairs. Pour se soustraire à cette pénible sensation, il prit le parti d'en oublier irrévocablement la cause, et il n'eut pas de peine à y réussir. Huit jours ne s'étaient pas écoulés, que grâce à son robuste tempérament royal et à la servile soumission de tous ceux qui l'approchaient, il ne se souvenait pas que Consuelo eût jamais existé. Cependant l'infortunée était à Spandaw. La saison du théâtre était finie, et on lui avait retiré son clavecin. Le roi avait eu cette attention pour elle le soir où on l'avait applaudie à sa barbe, croyant lui complaire. Le prince Henry était aux arrêts indéfiniment. L'abbesse de Quedlimburg était gravement malade ; le roi avait eu la cruauté de lui faire croire que Trenck avait été repris et replongé dans les cachots. Trismégiste et Saint-Germain avaient réellement disparu, et la balayeuse avait cessé de hanter le palais. Ce que son apparition présageait semblait avoir reçu une sorte de confirmation. Le plus jeune des frères du roi était mort d'épuisement à la suite d'infirmités prématurées.

À ces chagrins domestiques vint se joindre la brouille définitive de Voltaire avec le roi. Presque tous les biographes ont déclaré que, dans cette lutte misérable, l'honneur était demeuré à Voltaire. En examinant mieux les pièces du procès, on s'aperçoit qu'il ne fait honneur au caractère d'aucune des parties, et que le rôle le moins mesquin est peut-être même celui de Frédéric. Plus froid, plus implacable, plus égoïste que Voltaire, Frédéric ne connaissait ni l'envie ni la haine ; et ces brûlantes petites passions ôtaient à Voltaire la fierté et la dignité dont Frédéric savait prendre au moins l'apparence. Parmi les amères bisbilles qui amenèrent goutte à goutte l'explosion, il y en eut une où Consuelo ne fut pas nommée, mais qui aggrava la sentence d'oubli volontaire prononcée sur elle.

D'Argens lisait un soir les gazettes parisiennes à Frédéric, Voltaire présent. On y rapportait l'aventure de mademoiselle Clairon, interrompue au beau milieu de son rôle par un spectateur mal placé qui lui avait crié : «Plus haut ;» sommée de faire des excuses au public pour avoir répondu royalement : «Et vous plus bas ;» enfin envoyée à la Bastille pour avoir soutenu son rôle avec autant d'orgueil que de fermeté. Les papiers publics ajoutaient que cette aventure ne priverait pas le théâtre de mademoiselle Clairon, parce que, durant sa séquestration, elle serait amenée de la Bastille sous escorte, pour jouer Phèdre ou Chimène, après quoi elle retournerait coucher en prison jusqu'à l'expiration de sa peine qu'on présumait et qu'on espérait devoir être de courte durée.

Voltaire était fort lié avec Hippolyte Clairon, qui avait puissamment contribué au succès de ses œuvres dramatiques. Il fut indigné de cet événement, et oubliant qu'il s'en passait un analogue et plus grave encore sous ses yeux :

«Voici qui ne fait guère honneur à la France ! s'écria-t-il en interrompant d'Argens à chaque mot : le manant ! interpeller si bêtement et si grossièrement une actrice comme mademoiselle Clairon ! butor de public ! lui vouloir faire faire des excuses ! à une femme ! à une femme charmante, les cuistres ! les Welches !... La Bastille ? jour de Dieu ! n'avez-vous pas la berlue, marquis ? Une femme à la Bastille, dans ce temps-ci ? pour un mot plein d'esprit, de goût et d'à-propos ? pour une repartie ravissante ? et cela en France ?

—Sans doute, dit le roi, la Clairon jouait Électre ou Sémiramis, et le public, qui ne voulait pas en perdre un seul mot, devrait trouver grâce devant M. de Voltaire.»

En un autre temps, cette réflexion du roi eût été flatteuse ; mais elle fut prononcée avec un ton d'ironie qui frappa le philosophe et lui rappela tout à coup quelle maladresse il venait de faire. Il avait tout l'esprit nécessaire pour la réparer ; il ne le voulut point. Le dépit du roi rallumait le sien, et il répliqua : «Non, Sire, mademoiselle Clairon eût-elle abîmé un rôle écrit par moi, je ne concevrai jamais qu'il y ait au monde une police assez brutale pour traîner la beauté, le génie et la faiblesse dans les prisons de l'État.»

Cette réponse, jointe à cent autres, et surtout à des mots sanglants, à des railleries cyniques, rapportés au roi par plus d'un Poelnitz officieux, amena la rupture que tout le monde sait, et fournit à Voltaire les plaintes les plus piquantes, les imprécations les plus comiques, les reproches les plus acérés. Consuelo n'en fut que plus oubliée à Spandaw, tandis qu'au bout de trois jours, mademoiselle Clairon sortait triomphante et adorée de la Bastille. Privée de son clavecin, la pauvre enfant s'arma de tout son courage pour continuer à chanter le soir et à composer de la musique.

Elle en vint à bout et ne tarda pas à s'apercevoir que sa voix et son exquise justesse d'oreille gagnaient encore à cet exercice aride et difficile.

La crainte de s'égarer la rendait beaucoup plus circonspecte ; elle s'écoutait davantage, ce qui nécessitait un travail de mémoire et d'attention excessif. Sa manière devenait plus large, plus sérieuse, plus parfaite.

Quant à ses compositions, elles prirent un caractère plus simple, et elle composa dans sa prison des airs d'une beauté remarquable et d'une tristesse grandiose. Elle ne tarda pourtant pas à ressentir le préjudice que la perte du clavecin portait à sa santé et au calme de son esprit.

Éprouvant le besoin de s'occuper sans relâche, et ne pouvant se reposer du travail émouvant et orageux de la production et de l'exécution par un travail plus tranquille de lectures et de recherches, elle sentit la fièvre s'allumer lentement dans ses veines, et la douleur envahir toutes ses pensées. Ce caractère actif, heureux et plein d'affectueuse expansion, n'était pas fait pour l'isolement et pour l'absence de sympathies. Elle eût succombé peut-être à quelques semaines de ce cruel régime, si la Providence ne lui eût envoyé un ami, là où certainement elle ne s'attendait pas à le trouver.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XVIII.

XVIII.

Au-dessous de la cellule qu'occupait notre recluse, une grande pièce enfumée, dont la voûte épaisse et lugubre ne recevait jamais d'autre clarté que celle du feu allumé dans une vaste cheminée toujours remplie de marmites de fer, bouillant et grondant sur tous les tons, renfermait pendant toute la journée la famille Schwartz, et ses savantes opérations culinaires. Tandis que la femme combinait mathématiquement le plus grand nombre de dîners possible avec le moins de comestibles et d'ingrédients imaginables, le mari, assis devant une table noircie d'encre et d'huile, composait artistement, à la lueur d'une lampe toujours allumée dans ce sombre sanctuaire, les mémoires les plus formidables, chargés des détails les plus fabuleux. Les maigres dîners étaient pour le bon nombre de prisonniers que l'officieux gardien avait su mettre sur la liste de ses pensionnaires : les mémoires devaient être présentés à leurs banquiers ou à leurs parents, sans toutefois être soumis au contrôle des expérimentateurs de cette fastueuse alimentation. Pendant que le couple spéculateur se livrait ardemment à son travail, deux personnages plus paisibles, enfoncés sous le manteau de la cheminée, vivaient là en silence, parfaitement étrangers aux douceurs et aux profits de l'opération. Le premier était un grand chat maigre, roux, pelé, dont l'existence se consumait à lécher ses pattes et à se rouler sur la cendre. Le second était un jeune homme, ou plutôt un enfant, encore plus laid dans son espèce, dont la vie immobile et contemplative était partagée entre la lecture d'un vieux bouquin plus gras que les marmites de sa mère, et d'éternelles rêveries qui ressemblaient à la béatitude de l'idiotisme plus qu'à la méditation d'un être pensant. Le chat avait été baptisé par l'enfant du nom de Belzébuth, par antithèse sans doute à celui que l'enfant avait reçu de monsieur et madame Schwartz, ses père et mère, le nom pieux et sacré de Gottlieb.

Gottlieb, destiné à l'état ecclésiastique, avait fait jusqu'à l'âge de quinze ans de bonnes études et de rapides progrès dans la liturgie protestante. Mais, depuis quatre ans, il vivait inerte et malade, près des tisons, sans vouloir se promener, sans désirer de voir le soleil, sans pouvoir continuer son éducation. Une crue rapide et désordonnée l'avait réduit à cet état de langueur et d'indolence. Ses longues jambes grêles pouvaient à peine supporter cette stature démesurée et quasi disloquée. Ses bras étaient si faibles et ses mains si gauches, qu'il ne touchait à rien sans le briser. Aussi sa mère avare lui en avait-elle interdit l'usage, et il n'était que trop porté à lui obéir en ce point. Sa face bouffie et imberbe, terminée par un front élevé et découvert, ne ressemblait pas mal à une poire molle. Ses traits étaient aussi peu réguliers que les proportions de son corps.

Ses yeux semblaient complètement égarés, tant ils étaient louches et divergents. Sa bouche épaisse avait un sourire niais ; son nez était informe, son teint blême, ses oreilles plates et plantées beaucoup trop bas : des cheveux rares et raides couronnaient tristement cette insipide figure, plus semblable à un navet mal épluché qu'à la mine d'un chrétien ; du moins telle était la poétique comparaison de madame sa mère. Malgré les disgrâces que la nature avait prodiguées à ce pauvre être, malgré la honte et le chagrin que madame Schwartz éprouvait en le regardant, Gottlieb, fils unique, malade inoffensif et résigné, n'en était pas moins le seul amour et le seul orgueil des auteurs de ses jours. On s'était flatté, alors qu'il était moins laid, qu'il pourrait devenir joli garçon. On s'était réjoui de son enfance studieuse et de son avenir brillant. Malgré l'état précaire où on le voyait réduit, on espérait qu'il reprendrait de la force, de l'intelligence, de la beauté, lorsqu'il aurait fini son interminable croissance. D'ailleurs, il n'est pas besoin d'expliquer que l'amour maternel s'accommode de tout, et se contente de peu. Madame Schwartz, tout en le brusquant et en le raillant, adorait son vilain Gottlieb, et si elle ne l'eût pas vu à toute heure planté comme une statue de sel (c'était son expression) dans le coin de sa cheminée, elle n'aurait plus eu le courage d'allonger ses sauces ni d'enfler ses mémoires. Le père Schwartz, qui mettait comme beaucoup d'hommes, plus d'amour-propre que de tendresse dans son sentiment paternel, persistait à rançonner et à voler ses prisonniers dans l'espérance qu'un jour Gottlieb serait ministre et fameux prédicateur, ce qui était son idée fixe, parce que, avant sa maladie, l'enfant s'était exprimé avec facilité. Mais il y avait bien quatre ans qu'il n'avait dit une parole de bon sens ; et s'il lui arrivait d'en coudre deux ou trois ensemble, ce n'était jamais qu'à son chat Belzébuth qu'il daignait les adresser. En somme, Gottlieb avait été déclaré idiot par les médecins, et ses parents seuls croyaient à la possibilité de sa guérison. Un jour cependant, Gottlieb, sortant tout à coup de son apathie, avait manifesté à ses parents le désir d'apprendre un métier pour se désennuyer, et utiliser ses tristes années de langueur. On avait accédé à cette innocente fantaisie quoiqu'il ne fût guère de la dignité d'un futur membre de l'Église réformée de travailler de ses mains. Mais l'esprit de Gottlieb paraissait si bien déterminé à se reposer, qu'il fallut bien lui permettre d'aller étudier l'art de la chaussure dans une boutique de cordonnier. Son père eût souhaité qu'il choisît une profession plus élégante ; mais on eut beau passer en revue devant lui toutes les branches de l'industrie, il s'arrêta obstinément à l'œuvre de saint Crépin, et déclara même qu'il se sentait appelé par la Providence à embrasser cette partie. Comme ce désir devint chez lui une idée fixe, et que la seule crainte d'en être empêché le jetait dans une profonde mélancolie, on le laissa passer un mois dans l'atelier d'un maître, après quoi il revint un beau matin, muni de tous les outils et matériaux nécessaires, et se réinstalla sous le manteau de sa chère cheminée, déclarant qu'il en savait assez, et qu'il n'avait plus besoin de leçons. Cela n'était guère vraisemblable ; mais ses parents, espérant que cette tentative l'avait dégoûté, et qu'il allait peut-être se remettre à l'étude de la théologie, acceptèrent son retour sans reproche et sans raillerie. Alors commença dans la vie de Gottlieb une ère nouvelle, qui fut entièrement remplie et charmée par la confection imaginaire d'une paire de souliers. Trois ou quatre heures par jour, il prenait sa forme et son alêne, et travaillait à une chaussure qui ne chaussa jamais personne ; car elle ne fut jamais terminée. Tous les jours recoupée, tendue, battue, piquée, elle prit toutes les figures possibles, excepté celle d'un soulier, ce qui n'empêcha pas le paisible artisan de poursuivre son œuvre avec un plaisir, une attention, une lenteur, une patience et un contentement de lui-même, au-dessus des atteintes de toute critique. Les Schwartz s'effrayèrent un peu d'abord de cette monomanie ; puis ils s'y habituèrent comme au reste, et le soulier interminable, alternant dans les mains de Gottlieb avec son volume de sermons et de prières, ne fut plus compté dans sa vie que pour une infirmité de plus. On n'exigea de lui autre chose que d'accompagner de temps en temps son père dans les galeries et les cours, afin de prendre l'air. Mais ces promenades chagrinaient beaucoup M. Schwartz, parce que les enfants des autres gardiens et employés de la citadelle ne cessaient de courir après Gottlieb, en contrefaisant sa démarche nonchalante et disgracieuse, et en criant sur tous les tons :

«Des souliers ! des souliers ! cordonnier, fais-nous des souliers !»

Gottlieb ne prenait point ces huées en mauvaise part ; il souriait à cette méchante engeance avec une sérénité angélique, et même il s'arrêtait pour répondre :

«Des souliers ? certainement, de tout mon cœur : venez chez moi, vous faire prendre mesure. Qui veut des souliers ?»

Mais M. Schwartz l'entraînait pour l'empêcher de se compromettre avec la canaille, et le cordonnier ne paraissait ni fâché ni inquiet d'être ainsi arraché à l'empressement de ses pratiques. Dès les premiers jours de sa captivité, Consuelo avait été humblement requise par M. Schwartz, d'entrer en conférence avec Gottlieb pour essayer de réveiller en lui le souvenir et le goût de cette éloquence dont il avait paru être doué dans son enfance. Tout en avouant l'état maladif et l'apathie de son héritier, M. Schwartz, fidèle à la loi de nature si bien exprimée par La Fontaine :

«Nos petits sont mignons

Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons.»

n'avait pas décrit très-fidèlement les agréments du pauvre Gottlieb, sans quoi Consuelo n'eût peut-être pas refusé, comme elle le fit, de recevoir dans sa cellule un jeune homme de dix-neuf ans, qu'on lui dépeignait ainsi qu'il suit : «Un grand gaillard de cinq pieds huit pouces, qui eût fait venir l'eau à la bouche de tous les recruteurs du pays, si malheureusement pour sa santé, et heureusement pour son indépendance, un peu de faiblesse dans les bras et dans les jambes ne l'eût rendu impropre au métier des armes.» La captive pensa que la société d'un enfant de cet âge et de cette taille, était peu convenable dans sa situation, et elle refusa net de le recevoir ; désobligeance que la mère Schwartz lui fit expier en ajoutant une pinte d'eau chaque jour à son bouillon.

Pour se promener sur l'esplanade où on lui avait permis d'aller prendre l'air tous les jours, Consuelo était forcée de descendre dans la résidence nauséabonde de la famille Schwartz et de la traverser, le tout avec la permission et l'escorte de son gardien, qui, du reste, ne se faisait pas prier, l'article complaisance infatigable (dans tout ce qui tient aux services autorisés par la consigne) étant porté en compte et coté à un prix fort élevé. Il arriva donc qu'en traversant cette cuisine dont une porte s'ouvrait sur l'esplanade, Consuelo finit par apercevoir et remarquer Gottlieb. Cette figure d'enfant avorté sur le corps d'un géant mal bâti la frappa de dégoût d'abord, et ensuite de pitié. Elle lui adressa la parole, l'interrogea avec bonté, et s'efforça de le faire causer. Mais elle trouva son esprit paralysé soit par la maladie, soit par une excessive timidité ; car il ne la suivait sur le rempart que poussé de force par ses parents, et ne répondait à ses questions que par monosyllabes. Elle craignit donc, en s'occupant de lui, d'aggraver l'ennui qu'elle lui supposait, et s'abstint de lui parler, et même de le regarder, après avoir déclaré à son père qu'elle ne lui trouvait pas la moindre disposition pour l'art oratoire.

Consuelo avait été de nouveau fouillée par madame Schwartz, le soir où elle avait revu son camarade Porporino et le public de Berlin pour la dernière fois. Mais elle avait réussi à tromper la vigilance du cerbère femelle. L'heure était avancée, la cuisine était sombre, et madame Schwartz de mauvaise humeur d'être réveillée dans son premier sommeil. Tandis que Gottlieb dormait dans une chambre, ou plutôt dans une niche donnant sur l'atelier culinaire, et que M. Schwartz montait pour ouvrir d'avance la double porte de fer de la cellule, Consuelo s'était approchée du feu qui dormait sous la cendre, et, tout en feignant de caresser Belzébuth, elle avait cherché un moyen de sauver ses ressources des griffes de la fouilleuse, afin de n'être plus à sa discrétion absolue. Pendant que madame Schwartz rallumait sa lampe et mettait ses lunettes. Consuelo avait remarqué, au fond de la cheminée, à la place où Gottlieb se tenait habituellement, un enfoncement, dans la muraille, à la hauteur de son bras, et, dans cette case mystérieuse, le livre des sermons et le soulier éternel du pauvre idiot.

C'était là sa bibliothèque et son atelier. Ce trou noirci par la suie et la fumée contenait toutes les richesses, toutes les délices de Gottlieb. D'un mouvement prompt et adroit, Consuelo y posa sa bourse, et se laissa ensuite examiner patiemment par la vieille parque, qui l'importuna longtemps en passant ses doigts huileux et crochus sur tous les plis de son vêtement, surprise et courroucée de n'y rien trouver. Le sang-froid de Consuelo qui, après tout, ne mettait pas beaucoup d'importance à réussir dans sa petite entreprise, finit par persuader à la geôlière qu'elle n'avait rien ; et elle put, dès que l'examen fut fini, reprendre lestement sa bourse et la garder dans sa main sous sa pelisse jusque chez elle. Là elle s'occupa de la cacher, sachant bien que, pendant sa promenade, on venait chaque jour examiner sa cellule avec soin. Elle ne trouva rien de mieux que de porter toujours sa petite fortune sur elle, cousue dans une ceinture, madame Schwartz n'ayant pas le droit de la fouiller, hors le cas de sortie.

Cependant la première somme que madame Schwartz avait saisie sur sa prisonnière le jour de son arrivée était déjà épuisée depuis longtemps, grâce à la rédaction ingénieuse des mémoires de M. Schwartz. Lorsqu'il eut fait de nouveaux frais assez maigres, et un nouveau mémoire assez rond, selon sa prudente et lucrative coutume, trop timoré pour parler d'affaires et pour demander de l'argent à une personne condamnée à n'en point avoir, mais bien renseigné par elle, dès le premier jour, sur les économies quelle avait confiées au Porporino, ledit Schwartz s'était rendu, sans lui rien dire, à Berlin, et avait présenté sa note à ce fidèle dépositaire.

Le Porporino, averti par Consuelo, avait refusé de solder la note avant qu'elle fût approuvée par la consommatrice, et avait renvoyé le créancier à son amie, qu'il savait munie par lui d'une nouvelle somme.

Schwartz rentra pâle et désespéré, criant à la banqueroute, et se regardant comme volé, bien que les cent premiers ducats saisis sur la prisonnière eussent payé le quadruple de toute la dépense qu'elle avait faite depuis deux mois. Madame Schwartz supporta ce prétendu dommage avec la philosophie d'une tête plus forte et d'un esprit plus persévérant.

«Sans doute nous sommes pillés comme dans un bois, dit-elle ; mais est-ce que tu as jamais compté sur cette prisonnière pour gagner ta pauvre vie ? Je t'avais averti de ce qui t'arrive. Une comédienne ! cela n'a pas d'économies. Un comédien pour mandataire ? cela n'a pas d'honneur. Allons, nous avons fait une perte de deux cents ducats. Mais nous nous rattraperons sur les autres pratiques qui sont bonnes. Cela t'apprendra seulement à ne pas offrir inconsidérément tes services aux premiers venus. Je ne suis pas fâchée, Schwartz, que tu reçoives cette petite leçon. Maintenant je vais me donner le plaisir de mettre au pain sec, et même au pain moisi, cette péronnelle, qui n'a pas même l'attention de mettre un frédéric d'or dans sa poche en rentrant, pour payer la peine de la fouilleuse, et qui a l'air de regarder Gottlieb comme un imbécile sans ressources, parce qu'il ne lui fait pas la cour. Espèce, va !...»

En grommelant ainsi, et en haussant les épaules, madame Schwartz reprit le cours de ses occupations, et, se trouvant sous la cheminée auprès de Gottlieb, elle lui dit, tout en écumant ses pots :

«Qu'est-ce que tu dis de cela, toi, petit futé ?»

Elle parlait ainsi pour parler, car elle savait bien que Gottlieb entendait tout de la même oreille que son chat Belzébuth.

«Mon soulier avance, mère ! répondit Gottlieb avec un sourire égaré. Je vais bientôt en recommencer une nouvelle paire !

—Oui ! dit la vieille en hochant la tête d'un air de pitié. Comme cela tu en fais une paire tous les jours ? Continue mon garçon... cela te fera un beau revenu !... Mon Dieu, mon Dieu !...» ajouta-t-elle en recouvrant ses marmites, et d'un ton de plainte résignée, comme si l'indulgence maternelle eût donné des entrailles pieuses à ce cœur pétrifié à tous égards.

Ce jour-là, Consuelo, ne voyant point paraître son dîner, se douta de ce qui était arrivé, bien qu'elle eût peine à croire que cent ducats eussent été absorbés en si peu de temps et par un si chétif ordinaire.

Elle s'était tracé d'avance un plan de conduite à l'égard des Schwartz. N'ayant pas encore reçu une obole du roi de Prusse, et craignant fort de rester sur les promesses du passé pour tout salaire (Voltaire s'en allait payé de la même monnaie), elle savait bien que le peu d'argent qu'elle avait gagné en charmant les oreilles de quelques personnages moins avares, mais moins riches, ne la mènerait pas loin, pour peu que sa captivité se prolongeât, et que M. Schwartz ne modifiât pas ses prétentions. Elle voulait le forcer à en rabattre, et, pendant deux ou trois jours, elle se contenta du pain et de l'eau qu'il lui apportait, sans faire mine de s'apercevoir de ce changement dans son régime. Le poêle commençait à être aussi négligé que les autres soins, et Consuelo souffrit le froid sans se plaindre. Heureusement il n'était pas d'une rigueur insupportable ; on était au mois d'avril, saison moins printanière en Prusse que chez nous, mais où la température commençait pourtant à s'adoucir.

Avant d'entrer en pourparler avec son tyran cupide, elle songeait à mettre ses fonds en sûreté ; car elle ne pouvait pas trop se flatter de n'être pas soumise à un examen arbitraire et à une saisie nouvelle aussitôt qu'elle avouerait ses ressources. La nécessité rend clairvoyant quand elle ne peut nous rendre ingénieux. Consuelo n'avait aucun outil avec lequel elle pût creuser le bois ou soulever la pierre.

Mais le lendemain, en examinant, avec la minutieuse patience dont les prisonniers sont seuls capables, tous les recoins de sa cellule, elle finit par découvrir une brique qui ne paraissait pas être aussi bien jointe au mur que les autres. A force d'en gratter les contours avec ses oncles, elle enleva l'enduit, et remarqua qu'il n'était pas formé de ciment, comme dans les autres endroits, mais d'une matière friable qu'elle présuma être de la mie de pain desséchée. Elle réussit à détacher la brique, et trouva, derrière, un petit espace, ménagé certainement par quelque prisonnier, entre cette pièce mobile et les briques adhérentes qui formaient l'épaisseur de la muraille. Elle n'en douta plus, lorsqu'en fouillant cette cachette, ses doigts y rencontrèrent plusieurs objets, véritables trésors pour un prisonnier : un paquet de crayons, un canif, une pierre à fusil, de l'amadou et plusieurs rouleaux de cette mince bougie tortillée qu'on appelle chez nous rat de cave. Ces objets n'étaient nullement altérés, le mur étant fort sec ; et d'ailleurs ils pouvaient avoir été laissés là peu de jours avant sa prise de possession de la cellule. Elle y joignit sa bourse, son petit crucifix de filigrane, que plusieurs fois M. Schwartz avait regardé avec convoitise, en disant que ce joujou serait bien du goût de Gottlieb. Puis elle replaça la brique et la cimenta avec la mie de pain de son déjeuner, qu'elle noircit un peu en la frottant sur le plancher, pour lui donner la même couleur que le reste de l'enduit. Tranquille pour quelque temps sur ses moyens d'existence et sur l'emploi de ses soirées, elle attendit de pied ferme la visite domiciliaire des Schwartz, et se sentit aussi fière et aussi joyeuse que si elle eût découvert un nouveau monde.

Cependant Schwartz se lassa bientôt de ne pas trouver matière à spéculer. Dût-il faire, connue il disait, de petites affaires, mieux valait peu que rien, et il rompit le premier le silence pour demander à sa prisonnière n° 3 si elle n'avait rien désormais à lui commander. Alors Consuelo se décida à lui déclarer, non qu'elle avait de l'argent, mais qu'elle en recevait régulièrement toutes les semaines par une voie qu'il serait impossible de découvrir.

«Si pourtant cela vous arrivait, dit-elle, le résultat serait de m'empêcher de faire aucune dépense, et c'est à vous de voir si vous préférez la rigueur de votre consigne à d'honnêtes bénéfices.»

Après avoir beaucoup bataillé et avoir examiné sans succès, pendant quelques jours, les vêtements, la paillasse, le plancher, les meubles, Schwartz commença à penser que Consuelo recevait de quelque fonctionnaire supérieur de la prison même les moyens de correspondre avec l'extérieur. La corruption était partout dans la hiérarchie guichetière, et les subalternes trouvaient leur profit à ne pas contrôler leurs confrères plus puissants.

«Prenons ce que Dieu nous envoie !» dit Schwartz en soupirant.

Et il se résigna à compter toutes les semaines avec la Porporina. Elle ne le contraria point sur l'emploi des premiers fonds : mais elle régla l'avenir de manière à ne payer chaque objet que le double de sa valeur, procédé qui parut bien mesquin à madame Schwartz, mais qui ne l'empêcha pas de recevoir son salaire et de le gagner tant bien que mal.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XIX.

XIX.

Pour quiconque s'est attaché à la lecture des histoires de prisonniers, la simplicité de cette cachette échappant toutefois à l'avide examen des gardiens intéressés à la découvrir ne paraîtra point un fait miraculeux. Le petit secret de Consuelo ne fut pas découvert, et lorsqu'elle regarda ses trésors en rentrant de la promenade, elle les retrouva intacts. Son premier soin fut de placer son matelas devant la fenêtre dès que la nuit fut venue, d'allumer sa petite bougie, et de se mettre à écrire. Nous la laisserons parler elle-même ; car nous sommes possesseur de ce manuscrit, qui est demeuré longtemps après sa mort dans les mains du chanoine ***. Nous le traduisons de l'italien.

JOURNAL DE CONSUELO,

DITE PORPORINA.

Prisonnière à Spandaw, avril 175*.

Le 2.—«Je n'ai jamais écrit que de la musique, et quoique je puisse parler facilement plusieurs langues, j'ignore si je saurais m'exprimer d'un style correct dans aucune. Il ne m'a jamais semblé que je dusse peindre ce qui occuperait mon cœur et ma vie dans une autre langue que celle de l'art divin que je professe. Des mots, des phrases, cela me paraissait si froid au prix de ce que je pouvais exprimer avec le chant ! Je compterais les lettres, ou plutôt les billets que j'ai tracés à la hâte, et sans savoir comment, dans les trois ou quatre circonstances les plus décisives de ma vie. C'est donc la première fois, depuis que j'existe, que je sens le besoin de retracer par des paroles ce que j'éprouve et ce qui m'arrive. C'est même un grand plaisir pour moi de l'essayer. Illustre et vénéré Porpora, aimable et cher Haydn, excellent et respectable chanoine ***, vous, mes seuls amis, et peut-être vous aussi, noble et infortuné baron de Trenck, c'est à vous que je songe en écrivant ; c'est à vous que je raconte mes revers et mes épreuves. Il me semble que je vous parle, que je suis avec vous, et que dans ma triste solitude j'échappe au néant de la mort en vous initiant au secret de ma vie. Peut-être mourrai-je ici d'ennui et de misère, quoique jusqu'à présent ma santé ni mon courage ne soient sensiblement altérés. Mais j'ignore les maux que me réserve l'avenir, et si j'y succombe, du moins une trace de moi et une peinture de mon agonie resteront dans vos mains : ce sera l'héritage de quelque prisonnier qui me succédera dans cette cellule, et qui retrouvera la cachette de la muraille où j'ai trouvé moi-même le papier et le crayon qui me servent à vous écrire. Oh ! maintenant, je remercie ma mère de m'avoir fait apprendre à écrire, elle qui ne le savait pas ! Oui, c'est un grand soulagement que d'écrire en prison. Mon triste chant ne perçait pas l'épaisseur de ces murailles et ne pouvait aller jusqu'à vous. Mon écriture vous parviendra un jour... et qui sait si je ne trouverai pas un moyen de vous l'envoyer bientôt ? J'ai toujours compté sur la Providence.

Le 3.—«J'écrirai brièvement et sans m'arrêter à de longues réflexions. Cette petite provision de papier, fin comme de la soie, ne sera pas éternelle, et ma captivité le sera peut-être. Je vous dirai quelques mots chaque soir avant de m'endormir. Je veux aussi ménager ma bougie. Je ne puis écrire le jour, je risquerais d'être surprise. Je ne vous raconterai pas pourquoi j'ai été envoyée ici : je ne le sais pas, et, en tâchant de le deviner avec vous, je compromettrais peut-être des personnes qui ne m'ont pourtant rien confié. Je ne me plaindrai pas non plus des auteurs de mon infortune. Il me semble que si je me laissais aller au reproche et au ressentiment, je perdrais la force qui me soutient. Je ne veux penser ici qu'à ceux que j'aime, et à celui que j'ai aimé.

«Je chante tous les soirs pendant deux heures, et il me semble que je fais des progrès. A quoi cela me servira-t-il ? Les voûtes de mon cachot me répondent ; elles ne m'entendent pas... Mais Dieu m'entend, et quand j'ai composé un cantique que je lui chante dans la ferveur de mon âme, j'éprouve un calme céleste, et je m'endors presque heureuse. Il me semble que du ciel on me répond, et qu'une voix mystérieuse me chante dans mon sommeil un autre cantique plus beau que le mien, que j'essaie le lendemain de me rappeler et de chanter à mon tour. A présent que j'ai des crayons, comme il me reste un peu de papier réglé, je vais écrire mes compositions. Un jour peut-être, vous les essaierez, mes chers amis, et je ne serai pas morte tout entière.

Le 4.—«Ce matin le rouge-gorge est entré dans ma chambre, et il est resté plus d'un quart d'heure. Il y a quinze jours que je l'invite à me faire cet honneur, et enfin il s'y est décidé aujourd'hui. Il demeure dans un vieux lierre qui se traîne jusqu'à ma fenêtre, et que mes gardiens épargnent, parce qu'il donne un peu de verdure à leur porte située à quelques pieds au-dessous. Le joli petit oiseau me regardait depuis longtemps d'un air curieux et méfiant. Attiré par la mie de pain que je lui roule en forme de petits vers, et que je fais tourner dans mes doigts pour l'agacer par l'aspect d'une proie vivante, il venait légèrement, et comme porté par un coup de vent, jusque auprès de mes barreaux ; mais dès qu'il s'apercevait de la tromperie, il s'en allait d'un air de reproche, et faisait entendre un petit râlement qui ressemblait à une injure. Et puis ces vilains barreaux de fer, si serrés et si noirs, à travers lesquels nous avons fait connaissance, ressemblent tant à une cage, qu'il en avait horreur. Cependant aujourd'hui, comme je ne pensais plus à lui, il s'est déterminé à les traverser, et il est venu, sans penser à moi, je le crois bien aussi, se poser sur un barreau de chaise, dans ma chambre. Je n'ai pas bougé afin de ne pas l'effaroucher, et il s'est mis à regarder autour de lui d'une manière étonnée. Il avait l'air d'un voyageur qui vient de découvrir un pays inconnu, et qui fait ses observations afin de raconter des choses merveilleuses à ses amis. C'était moi qui l'étonnais le plus, et tant que je n'ai pas remué, il a eu l'air de me trouver fort comique. Avec son grand œil rond et son bec en l'air comme un petit nez retroussé, il a une physionomie étourdie et impertinente qui est la plus spirituelle du monde.

Enfin j'ai toussé un peu pour entamer la conversation, et il s'est envolé tout effrayé. Mais dans sa précipitation, il n'a pas su retrouver la fenêtre. Il s'est élevé jusqu'au plafond, et il a tourné en rond pendant une minute comme un être qui a perdu la tête. Enfin il s'est calmé, en voyant que je ne songeais pas à le poursuivre, et, fatigué de sa peur plus que de son vol, il est venu s'abattre sur le poêle. Il a paru fort agréablement surpris de cette chaleur, car c'est un oiseau très-frileux ; et après avoir fait encore quelques tours au hasard, il est revenu à plusieurs reprises y réchauffer ses pieds mignons avec une secrète volupté. Il a pris courage jusqu'à becqueter mes petits vers en mie de pain qui étaient sur la table, et après les avoir secoués d'un air de mépris, et éparpillés autour de lui, il a fini, pressé de la faim sans doute, par en avaler un qu'il n'a pas trouvé trop mauvais. En ce moment M. Schwartz (mon gardien) est entré, et le cher petit visiteur a retrouvé la fenêtre pour se sauver. Mais j'espère qu'il reviendra, car il ne s'est guère éloigné de la journée, et il n'a cessé de me regarder comme pour me le promettre et me dire qu'il n'a plus si mauvaise opinion de moi et de mon pain.

«En voilà bien long sur un rouge-gorge. Je ne me croyais pas si enfant. Est-ce que la prison conduirait à l'idiotisme ? ou bien y a-t-il un mystère de sympathie et d'affection entre tout ce qui respire sous le ciel ? J'ai eu ici mon clavecin pendant quelques jours. J'ai pu travailler, étudier, composer, chanter... rien de tout cela ne m'a émue jusqu'ici autant que la visite de ce petit oiseau, de cet être ! Oui, c'est un être, et c'est pour cela que mon cœur a battu en le voyant près de moi. Cependant mon gardien est un être aussi, un être de mon espèce ; sa femme, son fils que je vois plusieurs fois le jour, la sentinelle qui se promène jour et nuit sur le rempart et qui ne me perd pas de vue, ce sont des êtres mieux organisés, des amis naturels, des frères devant Dieu ; pourtant leur aspect m'est beaucoup plus pénible qu'agréable. Ce gardien me fait l'effet d'un guichet, sa femme d'un cadenas, son fils d'une pierre scellée dans le mur. Dans le soldat qui me garde je ne vois qu'un fusil braqué sur moi. Il me semble que ces gens-là n'ont rien d'humain, rien de vivant, que ce sont des machines, des instruments de torture et de mort. Si ce n'était la crainte d'être impie, je les haïrais... O mon rouge-gorge ! toi, je t'aime, il n'y a pas à dire, je le sens. Explique qui pourra ce genre d'amour.»

Le 5.—«Autre événement. Voilà le billet que j'ai reçu ce matin, d'une écriture peu lisible, sur un morceau de papier fort malpropre :

«Ma sœur, puisque l'esprit te visite, tu es une sainte, j'en étais bien sûr. Je suis ton ami et ton serviteur. Dispose de moi, et commande tout ce que tu voudras à ton frère.»

«Quel est cet ami, ce frère improvisé ? Impossible de deviner. J'ai trouvé cela sur ma fenêtre ce matin, en l'ouvrant pour dire bonjour au rouge-gorge.

Serait-ce lui qui me l'aurait apporté ? Je suis tentée de croire que c'est lui qui me l'a écrit. Tant il y a qu'il me connaît, le cher petit être, et qu'il commence à m'aimer. Il ne s'approche presque jamais de la cuisine des Schwartz, dont la lucarne exhale une odeur de graisse chaude qui monte chez moi, et qui n'est pas le moindre désagrément de mon habitation. Mais je ne désire plus d'en changer depuis que mon petit oiseau l'adopte. Il a trop bon goût pour se familiariser avec ce porte-clefs gargotier, sa méchante femme et sa laide progéniture [Consuelo donnait quelques détails, dans un paragraphe précédent, sur la famille Schwartz. On a supprimé de son manuscrit tout ce qui serait une répétition pour le lecteur.]. C'est à moi décidément qu'il accorde sa confiance et son amitié. Il est rentré dans ma chambre aujourd'hui. Il y a déjeuné avec appétit, et quand je me suis promenée à midi sur l'esplanade, il est descendu de son lierre, et il est venu voltiger autour de moi. Il faisait entendre son petit râle, comme pour m'agacer et attirer mon attention. Le vilain Gottlieb était sur le pas de sa porte, et me regardait, en ricanant, avec ses yeux égarés. Cet être est toujours accompagné d'un affreux chat roux qui regarde mon rouge-gorge d'un œil plus horrible encore que celui de son maître. Cela me fait frémir. Je hais ce chat presque autant que madame Schwartz la fouilleuse.»

Le 6.—«Encore un billet ce matin ! Voilà qui devient bizarre. Même écriture crochue, pointue, pataraffée, malpropre ; même papier à sucre. Mon Lindor n'est pas un hidalgo, mais il est tendre et enthousiaste : «Chère sœur, âme élue et marquée du doigt de Dieu, tu te méfies de moi. Tu ne veux pas me parler. N'as-tu rien à me commander ? Ne puis-je te servir en rien ? Ma vie t'appartient. Commande donc à ton frère.» Je regarde la sentinelle. C'est un butor de soldat qui tricote son bas en se promenant de long en large, le fusil sur l'épaule. Il me regarde aussi, et semble plus disposé à m'envoyer une balle qu'un poulet. De quelque côté que je tourne les yeux, je ne vois que d'immenses murailles grises, hérissées d'orties, bordées d'un fossé, lequel est bordé lui-même d'un autre ouvrage de fortification, dont je ne sais ni le nom ni l'usage, mais qui me prive de la vue de l'étang ; et sur le haut de cet ouvrage avancé, une autre sentinelle dont j'aperçois le bonnet et le bout du fusil, et dont j'entends le cri sauvage à chaque barque qui rase la citadelle : Passez au large ! Si je voyais au moins ces barques, et un peu d'eau courante, et un coin de paysage ! J'entends seulement le clapotement de la rame, quelquefois une chanson de pêcheur, et au loin, quand le vent souffle de ce côté, le bouillonnement des deux rivières qui se réunissent à une certaine distance de la prison. Mais d'où me viennent ces billets mystérieux et ce beau dévouement dont je ne sais que faire ? Peut-être que mon rouge-gorge le sait, mais le rusé ne voudra pas me le dire.»

Le 7.—«En regardant de tous mes yeux, pendant que je me promenais sur mon rempart, j'ai aperçu une petite ouverture étroite pratiquée dans le flanc de la tour que j'habite, à une dizaine de pieds au-dessus de ma fenêtre, et presque entièrement cachée par les dernières branches du lierre qui montent jusque là. Un si petit jour ne peut éclairer la demeure d'un vivant, pensais-je en frémissant. J'ai pourtant voulu savoir à quoi m'en tenir, et j'ai essayé d'attirer Gottlieb sur le rempart en flattant sa monomanie ou plutôt sa passion malheureuse, qui est de faire des souliers. Je lui ai demandé s'il pourrait bien me fabriquer une paire de pantoufles ; et, pour la première fois, il s'est approché de moi sans y être forcé, et il m'a répondu sans embarras. Mais sa manière de parler est aussi étrange que sa figure, et je commence à croire qu'il n'est pas idiot, mais fou :

«—Des souliers pour toi ? m'a-t-il dit (car il tutoie tout le monde) ; non, je n'oserais. Il est écrit : Je ne suis pas digne de délier les cordons de ses souliers.»

«Je voyais sa mère à trois pas de la porte et prête à venir se mêler à la conversation. N'ayant donc pas le temps de m'arrêter à comprendre le motif de son humilité ou de sa vénération, je me suis hâtée de lui demander si, l'étage au-dessus de moi était habité, n'espérant guère, cependant, obtenir une réponse raisonnable.

«—Il n'est pas habité, m'a répondu très-judicieusement Gottlieb ; il ne pourrait pas l'être, il n'y a qu'un escalier qui conduit à la plate-forme.

«—Et la plate-forme est isolée ? Elle ne communique avec rien ?

«—Pourquoi me demandes-tu cela, puisque tu le sais ?

«—Je ne le sais pas et ne tiens guère à le savoir. C'est pour te faire parler, Gottlieb, et pour voir si tu as autant d'esprit qu'on le dit.

«—J'ai beaucoup, beaucoup d'esprit, m'a répondu le pauvre Gottlieb d'un ton grave et triste, qui contrastait avec le comique de ses paroles.

«—En ce cas, tu peux m'expliquer, ai-je repris (car les moments étaient précieux), comment cette cour est construite.

«—Demande-le au rouge-gorge, a-t-il répondu avec un étrange sourire. Il le sait, lui qui vole et qui va partout. Moi je ne sais rien, puisque je ne vais nulle part.

«—Quoi ! pas même jusqu'au haut de cette tour où tu demeures ? Tu ne sais pas ce qu'il y a derrière cette muraille ?

«—J'y ai peut-être passé, mais je n'y ai pas fait attention. Je ne regarde presque jamais rien ni personne.

«—Cependant tu regardes le rouge-gorge ; tu le vois, tu le connais.

«—Oh ! lui c'est différent. On connaît bien les anges : ce n'est pas une raison pour regarder les murs.

«—C'est très-profond ce que tu dis là, Gottlieb. Pourrais-tu me l'expliquer ?

«—Demande au rouge gorge, je te dis qu'il sait tout, lui ; il peut aller partout, mais il n'entre jamais que chez ses pareils. C'est pourquoi il entre dans ta chambre.

«—Grand merci, Gottlieb, tu me prends pour un oiseau.

«—Le rouge-gorge n'est pas un oiseau.

«—Qu'est-ce donc ?

«—C'est un ange, tu le sais.

«—En ce cas, j'en suis un aussi ?

«—Tu l'as dit.

«—Tu es galant, Gottlieb.

«—Galant ! a dit Gottlieb en me regardant d'un air profondément étonné ; qu'est-ce que c'est que «Galant ? «—Tu ne connais pas ce mot-là ?

«—Non.

«—Comment sais-tu que le rouge-gorge entre dans ma chambre ?

«—Je l'ai vu ; et d'ailleurs il me l'a dit.

«—Il te parle donc ?

«—Quelquefois, a dit Gottlieb en soupirant, bien rarement ! Mais hier il m'a dit : «Non ! je n'entrerai jamais dans ton enfer de cuisine. Les anges n'ont pas commerce avec les méchants esprits.»

«—Est-ce que tu serais un méchant esprit, Gottlieb ?

«—Oh ! non, pas moi ; mais...»

Ici Gotllieb a posé un doigt sur ses grosses lèvres, d'un air mystérieux.

«—Mais qui ?»

«Il n'a rien répondu, mais il m'a montré son chat à la dérobée et comme s'il craignait d'en être aperçu.

«—C'est donc pour cela que tu l'appelles d'un si vilain nom ? Belzébuth, je crois ?

«—Chut ! a repris Gottlieb, c'est son nom et il le connaît bien. Il le porte depuis que le monde existe. Mais il ne le portera pas toujours.

«—Sans doute ; quand il sera mort !

«—Il ne mourra pas, lui ! Il ne peut pas mourir, et il en est bien fâché, parce qu'il ne sait pas qu'un jour viendra où il sera pardonné.»

«Ici nous fûmes interrompus par l'approche de madame Schwartz, qui s'émerveillait de voir Gottlieb causer enfin librement avec moi. Elle en était toute joyeuse, et me demanda si j'étais contente de lui.

«—Très-contente, je vous assure. Gottlieb est fort intéressant, et j'aurai maintenant du plaisir à le faire parler.

«—Ah ! Mademoiselle, vous nous rendrez grand service, car le pauvre enfant n'a personne à qui causer, et avec nous c'est comme un fait exprès, il ne veut pas desserrer les dents. Es-tu original, mon pauvre Gottlieb, et têtu ! voilà que tu causes très-bien avec mademoiselle, que tu ne connais pas, tandis qu'avec tes parents...»

«Gottlieb tourna aussitôt les talons et disparut dans la cuisine, sans paraître avoir entendu seulement la voix de sa mère.

«—Voilà comme il fait toujours ! s'écria madame Schwartz ; quand son père ou moi lui adressons la parole, on jurerait, vingt-neuf fois sur trente, qu'il est devenu sourd. Mais enfin, que vous disait-il donc, Mademoiselle ? De quoi, diantre, pouvait-il vous parler si longtemps ?

«—Je vous avoue que je ne l'ai pas bien compris, répondis-je. Il faudrait savoir à quoi se rapportent ses idées. Laissez-moi le faire causer de temps en temps sans le déranger, et quand je serai au fait, je vous expliquerai ce qui se passe dans sa tête.

«—Mais enfin, Mademoiselle, il n'a pas l'esprit dérangé ?

«—Je ne le pense pas,» ai-je répondu ; et j'ai fait là un gros mensonge, que Dieu me le pardonne !

Mon premier mouvement a été d'épargner l'illusion de cette pauvre femme, qui est une méchante sorcière, à la vérité, mais qui est mère, et qui a le bonheur de ne pas voir la folie de son fils. Cela est toujours fort étrange. Il faut que Gottlieb, qui m'a montré si naïvement ses bizarreries, ait une folie silencieuse avec ses parents.

En y songeant, je me suis imaginé que je tirerais peut-être de la simplicité de ce malheureux quelques renseignements sur les autres habitants de ma prison, et que je découvrirais, par le hasard de ses réponses, l'auteur de mes billets anonymes. Je veux donc m'en faire un ami, d'autant plus que ses sympathies me paraissent soumises à celles du rouge-gorge, et que, décidément, le rouge-gorge m'honore de la sienne. Il y a de la poésie dans l'esprit malade de ce pauvre enfant ! Le petit oiseau un ange, le chat un méchant esprit qui sera pardonné ! Qu'est-ce que tout cela ? Il y a dans ces têtes germaniques, même les plus détraquées, un luxe d'imagination que j'admire.

«Tant il y a que madame Schwartz est fort contente de ma condescendance, et que me voilà très-bien avec elle pour le moment. Les billevesées de Gottlieb me seront une distraction. Pauvre être ! Celui-là, depuis aujourd'hui que je le connais, il ne m'inspire plus d'éloignement. Un fou, cela ne doit pas être méchant dans ce pays-ci, où les gens d'esprit et de haute raison sont si loin d'être bons !

«Le 8.—Troisième billet sur ma fenêtre. «Chère sœur, la plate-forme est isolée ; mais l'escalier qui y monte communique avec un autre corps de bâtiment au bout duquel se trouve l'appartement d'une dame qui est prisonnière comme toi. Son nom est un mystère, mais le rouge-gorge te le dira si tu l'interroges. Voilà, au reste, ce que tu voulais savoir du pauvre Gottlieb, et ce qu'il ne pouvait t'apprendre.»

«Quel est donc cet ami qui sait, qui voit, qui entend tout ce que je fais et tout ce que je dis ? Je m'y perds. Il est donc invisible ? Tout cela me paraît si merveilleux que je m'en amuse sérieusement. Il me semble que, comme dans mon enfance, je vis au milieu d'un conte de fées, et que mon rouge-gorge va parler tout d'un coup. Mais s'il est vrai de dire de ce charmant petit lutin qu'il ne lui manque que la parole, il n'est que trop certain qu'elle lui manque absolument, ou que je ne puis comprendre son langage. Le voilà tout à fait habitué à moi.

Il entre dans ma chambre, il en sort, il y revient, il est chez lui. Je remue, je marche, il ne s'enfuit plus qu'à la portée du bras, et il revient aussitôt.

S'il aimait beaucoup le pain, il m'aimerait davantage, car je ne puis me faire illusion sur la cause de son attachement pour moi. C'est la faim, et un peu aussi le besoin et le désir de se réchauffer à mon poêle. Si je peux réussir à attraper une mouche (elles sont encore si rares !), je suis certaine qu'il viendra la prendre dans mes doigts ; car déjà il examine de très-près les morceaux que je lui présente, et si la tentation était plus forte, il mettrait de côté toute cérémonie. Je me souviens maintenant d'avoir entendu dire à Albert qu'il ne fallait, pour apprivoiser les animaux les plus craintifs, pour peu qu'ils eussent une étincelle d'intelligence, que quelques heures d'une patience à toute épreuve. Il avait rencontré une zingara, prétendue sorcière, qui ne restait pas un jour entier dans un même coin de la forêt, sans que quelques oiseaux vinssent se poser sur elle. Elle passait pour avoir un charme, et elle prétendait recevoir d'eux, comme Apollonius de Tyane, dont Albert m'a raconté aussi l'histoire, des révélations sur les choses cachées. Albert assurait que tout son secret c'était la patience avec laquelle elle avait étudié les instincts de ces petites créatures, outre une certaine affinité de caractère qui se rencontre souvent entre des êtres de notre espèce et des êtres d'une espèce particulière. A Venise, on élève beaucoup d'oiseaux, on en a la passion, et je la conçois maintenant. C'est que cette belle ville, séparée de la terre, a quelque chose d'une prison. On y excelle dans l'éducation des rossignols. Les pigeons, protégés par une loi spéciale, et presque vénérés par la population, y vivent librement sur les vieux édifices, et sont si familiers que, dans les rues et sur les places, il faut se déranger pour ne pas les écraser en marchant. Les goëlands du port se posent sur les bras des matelots. Aussi il y a à Venise des oiseleurs fameux. J'ai été fort liée, quand j'étais moi-même un enfant, avec un enfant du peuple qui faisait ce trafic, et à qui il suffisait de confier une heure l'oiseau le plus farouche pour qu'il vous le rendît aussi apprivoisé que s'il eût été élevé dans la domesticité. Je m'amuse à répéter ces expériences sur mon rouge-gorge, et le voilà qui se familiarise de minute en minute.

Quand je suis dehors, il me suit, il m'appelle ; quand je me mets à ma fenêtre, il accourt et vient à moi. M'aimerait-il ? pourrait-il m'aimer ? Moi, je sens que je l'aime ; mais lui, il me connaît et ne me craint pas, voilà tout. L'enfant au berceau n'aime pas autrement sa nourrice, sans doute. Un enfant ! quelle tendresse cela doit inspirer !

Hélas ! je crois qu'on n'aime, passionnément que ce qui ne peut guère nous le rendre. L'ingratitude et le dévouement, ou tout au moins l'indifférence et la passion, c'est là l'éternel hyménée des êtres. Anzoleto, tu ne m'a pas aimée... Et toi, Albert, qui m'aimais tant, je t'ai laissé mourir... Me voilà réduite à aimer un rouge-gorge ! et je me plaindrais de n'avoir pas mérité mon sort ! Vous croyez peut-être, mes amis, que j'ose plaisanter sur un pareil sujet ! Non. Ma tête s'égare peut-être dans la solitude ; mon cœur, privé d'affections, se consume, et ce papier est trempé de mes larmes.

«Je m'étais promis de ne pas le gaspiller, ce précieux papier ; et voilà que je le couvre de puérilités. J'y trouve un grand soulagement, et ne puis m'en défendre. Il a plu toute la journée. Je n'ai pas revu Gottlieb ; je ne me suis pas promenée. J'ai été occupée du rouge-gorge tout ce temps, et cet enfantillage a fini par m'attrister étrangement.

Quand l'oiseau espiègle et inconstant a cherché à me quitter en becquetant la vitre, je lui ai cédé. J'ai ouvert la fenêtre par un sentiment de respect pour la sainte liberté que les hommes ne craignent pas de ravir à leurs semblables : mais j'ai été blessée de cet abandon momentané, comme si cette bête me devait quelque chose pour tant de soins et d'amour. Je crois bien que je deviens folle, et qu'avant peu je comprendrai parfaitement les divagations de Gottlieb.»

Le 9.—«Qu'ai-je appris ? ou plutôt qu'ai-je cru apprendre ? car je ne sais rien encore ; mais mon imagination travaille énormément.

«D'abord j'ai découvert l'auteur des billets mystérieux. C'est le dernier que j'eusse imaginé.

Mais ce n'est déjà plus de cela que je songe à m'émerveiller. N'importe, je vous raconterai toute cette journée.

«Dès le matin, j'ai ouvert ma petite fenêtre composée d'un seul carreau de vitre assez grand, assez clair, grâce à la propreté avec laquelle je l'essuie pour ne rien perdre du peu de jour qui m'arrive et que me dispute le vilain grillage. Même le lierre menace de m'envahir et de me plonger dans l'obscurité ; mais je n'ose encore en arracher une seule feuille ; ce lierre vit, il est libre dans sa nature d'existence. Le contrarier, le mutiler ! Il faudra pourtant bien s'y résoudre. Il ressent l'influence du mois d'avril ; il se hâte de grandir, il s'étend, il s'accroche de tous côtés ; il a ses racines scellées dans la pierre ; mais il monte, il cherche l'air et le soleil. La pauvre pensée humaine en fait autant. Je comprends maintenant qu'il y ait eu jadis des plantes sacrées... des oiseaux sacrés... Le rouge-gorge est venu aussitôt, et il s'est posé sur mon épaule sans plus de façon ; puis il s'est mis selon sa coutume, à regarder tout, à toucher à tout ; pauvre être ! il y a si peu de chose ici pour l'amuser ! Et pourtant il est libre, il peut habiter les champs, et il préfère la prison, son vieux lierre et ma triste cellule. M'aimerait-il ? non. Il a chaud dans ma chambre, et il prend goût à mes miettes de pain. Je suis effrayée maintenant de l'avoir si bien apprivoisé. S'il allait entrer dans la cuisine de Schwartz et devenir la proie de son vilain chat ! Ma sollicitude lui causerait cette mort affreuse... Être déchiré, dévoré par une bête féroce ! Et que faisons-nous donc, nous autres faibles humains, cœurs sans détours et sans défense, sinon d'être torturés et détruits par des êtres sans pitié qui nous font sentir en nous tuant lentement, leurs griffes et leur dent cruelle !

«Le soleil s'est levé clair, et ma cellule était presque couleur de rose, comme autrefois ma chambre de la corte-Minelli quand le soleil de Venise... mais il ne faut pas penser à ce soleil-là ; il ne se lèvera plus sur ma tête. Puissiez-vous, ô mes amis, saluer pour moi la riante Italie, et les cieux immenses, et il firmamento lucido... que je ne reverrai sans doute plus.

«J'ai demandé à sortir ; on me l'a permis quoique ce fût de meilleure heure que de coutume : j'appelle cela sortir ! Une plate-forme de trente pieds de long, bordée d'un marécage et encaissée entre de hautes murailles ! Pourtant ce lieu n'est pas sans beauté, du moins je me le figure à présent que je l'ai contemplé sous tous les aspects. La nuit, il est beau à force d'être triste. Je suis sûre qu'il y a ici bien des gens innocents comme moi et beaucoup plus mal partagés ; des cachots d'où l'on ne sort jamais ; où jamais le jour ne pénètre ; que la lune même, l'amie des cœurs désolés, ne visite point. Ah ! j'aurais tort de murmurer. Mon Dieu ! si j'avais une part de puissance sur la terre, je voudrais faire des heureux !...

«Gottlieb est accouru vers moi clopin-clopant, et souriant autant que sa bouche pétrifiée peut sourire.

On ne l'a pas troublé, on l'a laissé seul avec moi ; et tout à coup, miracle ! Gottlieb s'est mis à parler presque comme un être raisonnable.

«—Je ne t'ai pas écrit cette nuit, m'a-t-il dit, et tu n'as pas trouvé de billet sur ta fenêtre. C'est que je ne t'avais pas vue hier, et que tu ne m'avais rien commandé.

«—Que dis-tu ! Gottlieb, c'était toi qui m'écrivais ?

«—Et quel autre eût pu le faire ? Tu n'avais pas deviné que c'était moi ? Mais je ne t'écrirai plus inutilement à présent que tu veux bien me parler. Je ne veux pas t'importuner, mais te servir.

«—Bon Gottlieb, tu me plains donc ? tu prends donc intérêt à moi ?

«—Oui, puisque j'ai reconnu que tu étais un esprit de lumière !

«—Je ne suis rien de plus que toi, Gottlieb, tu te trompes.

«—Je ne me trompe pas. Ne t'entends-je pas chanter ?

«—Tu aimes donc la musique ?

«—J'aime la tienne ; elle est selon Dieu et selon mon cœur.

«—Ton cœur est pieux, ton âme est pure, je le vois Gottlieb.

«—Je travaille à les rendre tels. Les anges m'assisteront, et je vaincrai l'esprit des ténèbres qui s'est appesanti sur mon pauvre corps, mais qui n'a pu s'emparer de mon âme.»

«Peu à peu Gottlieb s'est mis à parler avec enthousiasme, mais sans cesser d'être noble et vrai dans ses symboles poétiques. Enfin, que vous dirai-je ? cet idiot, ce fou est arrivé à une véritable éloquence en parlant de la bonté de Dieu, des misères humaines, de la justice future, d'une Providence rémunératrice, des vertus évangéliques, des devoirs du vrai croyant, des arts même, de la musique et de la poésie. Je n'ai pas pu encore comprendre dans quelle religion il avait puisé toutes ses idées, et cette fervente exaltation ; car il ne m'a semblé ni catholique ni protestant, et tout en me disant, à plusieurs reprises, qu'il croyait à la seule, à la vraie religion, il ne m'a rien appris, sinon qu'il est, à l'insu de ses parents, d'une secte particulière : je suis trop ignorante pour deviner laquelle. J'étudierai peu à peu le mystère de cette âme singulièrement forte et belle, singulièrement malade et affligée ; car, en somme, le pauvre Gottlieb est fou, comme Zdenko l'était dans sa poésie... comme Albert l'était aussi dans sa vertu sublime !... La démence de Gottlieb a reparu, lorsque après avoir parlé quelque temps avec chaleur, son enthousiasme est devenu plus fort que lui ; et alors il s'est mis à divaguer d'une manière enfantine qui me faisait mal, sur l'ange rouge-gorge et sur le chat démon ; et aussi sur sa mère, qui a fait alliance avec le chat et avec le mauvais esprit qui est en lui ; enfin de son père, qui a été changé en pierre par un regard de ce pauvre matou Belzébuth. J'ai réussi à le calmer en le distrayant de ses sombres fantaisies, et je l'ai interrogé sur les autres prisonniers. Je n'avais plus aucun intérêt personnel à apprendre ces détails, puisque les billets, au lieu d'être jetés sur ma fenêtre du haut de la tour, comme je le supposais, étaient hissés d'en bas par Gottlieb, avant le jour, au moyen de je ne sais quel engin sans doute fort simple. Mais Gottlieb, obéissant à mes intentions avec une docilité singulière, s'était déjà enquis de ce que la veille j'avais paru désirer de savoir. Il m'a appris que la prisonnière qui demeure dans le bâtiment situé derrière moi, était jeune et belle, et qu'il l'avait aperçue. Je ne faisais pas grande attention à ses paroles, lorsque tout à coup il m'a dit son nom, qui m'a fait tressaillir. Cette captive s'appelle Amélie.

«Amélie ! quelle mer d'inquiétudes, quel monde de souvenirs ce nom réveille en moi ! J'ai connu deux Amélies qui toutes deux ont précipité ma destinée dans l'abîme par leurs confidences. Celle-ci est-elle la princesse de Prusse ou la jeune baronne de Rudolstadt ? Sans doute ni l'une ni l'autre. Gottlieb, qui n'a aucune curiosité pour son compte, et qui semble ne pas pouvoir s'aviser de faire un pas ni une question si je ne le pousse en avant comme un automate, n'a rien su me dire de plus que ce prénom d'Amélie. Il a vu la captive, mais il l'a vue à sa manière, c'est-à-dire à travers un nuage. Elle doit être jeune et belle, madame Schwartz le dit. Mais lui, Gottlieb, avoue qu'il ne s'y connaît pas. Il a seulement pressenti, en l'apercevant à sa fenêtre, que ce n'est pas un bon esprit, un ange. On fait mystère de son nom de famille.

Elle est riche et fait de la dépense chez Schwartz. Mais elle est au secret comme moi. Elle ne sort jamais. Elle est souvent malade. Voilà tout ce que j'ai pu arracher. Gottlieb n'a qu'à écouter le caquet de ses parents pour en savoir davantage, car on ne se gêne pas devant lui. Il m'a promis d'écouter, et de me dire depuis combien de temps cette Amélie est ici. Quant à son autre nom, il paraîtrait que les Schwartz l'ignorent. Pourraient-ils l'ignorer, si c'était l'abbesse de Quedlimbourg ? Le roi aurait-il mis sa sœur en prison ? On y met les princesses comme les autres, et plus que les autres. La jeune baronne de Rudolstadt... Pourquoi serait-elle ici ? De quel droit Frédéric l'aurait-il privée de sa liberté ? Allons ! c'est une curiosité de recluse qui me travaille, et mes commentaires, sur un simple prénom, sont aussi d'une imagination oisive et peu saine. N'importe : j'aurai une montagne sur le cœur tant que je ne saurai pas quelle est cette compagne d'infortune qui porte un nom si émouvant pour moi.»

Le 1er mai.—«Plusieurs jours se sont passés sans que j'aie pu écrire. Divers événements ont rempli cet intervalle ; je me hâte de le combler en vous les racontant.

«D'abord j'ai été malade. De temps en temps, depuis que je suis ici, je ressens les atteintes d'une fièvre au cerveau qui ressemble en petit à ce que j'ai éprouvé en grand au château des Géants, après avoir été dans le souterrain à la recherche d'Albert. J'ai des insomnies cruelles, entrecoupées de rêves durant lesquels je ne saurais dire si je veille ou si je dors ; et dans ces moments-là, il me semble toujours entendre ce terrible violon jouant ses vieux airs bohémiens, ses cantiques et ses chants de guerre. Cela me fait bien du mal, et pourtant quand cette imagination commence à s'emparer de moi, je ne puis me défendre de prêter l'oreille, et de recueillir avec avidité les faibles sons qu'une brise lointaine semble m'apporter. Tantôt je me figure que ce violon joue en glissant sur les eaux qui dorment autour de la citadelle ; tantôt qu'il descend du haut des murailles, et d'autres fois qu'il s'échappe du soupirail d'un cachot. J'en ai la tête et le cœur brisés. Et pourtant quand la nuit vient, au lieu de songer à me distraire en écrivant, je me jette sur mon lit, et je m'efforce de retomber dans ce demi-sommeil qui m'apporte mon rêve ou plutôt mon demi-rêve musical ; car il y a quelque chose de réel là-dessous. Un véritable violon résonne certainement dans la chambre de quelque prisonnier : mais que joue-t-il, et de quelle façon ? Il est trop loin pour que j'entende autre chose que des sons entrecoupés. Mon esprit malade invente le reste, je n'en doute pas. Il est dans ma destinée désormais de ne pouvoir douter de la mort d'Albert, et de ne pouvoir pas non plus l'accepter comme un malheur accompli. C'est qu'apparemment il est dans ma nature d'espérer en dépit de tout, et de ne point me soumettre à la rigueur du sort.

«Il y a trois nuits, je m'étais enfin endormie tout à fait, lorsque je fus réveillée par un léger bruit dans ma chambre.

J'ouvris les yeux. La nuit était fort sombre, et je ne pouvais rien distinguer.

Mais j'entendis distinctement marcher auprès de mon lit, quoiqu'on marchât avec précaution. Je pensai que c'était madame Schwartz qui prenait la peine de venir s'assurer de mon état, et je lui adressai la parole ; mais on ne me répondit que par un profond soupir, et on sortit sur la pointe du pied ; j'entendis refermer et verrouiller ma porte ; et comme j'étais fort accablée, je me rendormis sans faire beaucoup d'attention à cette circonstance. Le lendemain, j'en avais un souvenir si confus et si lourd, que je n'étais pas sûre de ne pas l'avoir rêvé. J'eus le soir un dernier accès de fièvre plus complet que les autres, mais que je préférai beaucoup à mes insomnies inquiètes et à mes rêveries décousues. Je dormis complètement, je rêvai beaucoup, mais je n'entendis pas le lugubre violon, et, chaque fois que je m'éveillai, je sentis bien nettement la différence du sommeil au réveil. Dans un de ces intervalles, j'entendis la respiration égale et forte d'une personne endormie non loin de moi. Il me semblait même distinguer quelqu'un sur mon fauteuil. Je ne fus point effrayée. Madame Schwartz était venue à minuit m'apporter de la tisane ; je crus que c'était elle encore. J'attendis quelque temps sans vouloir l'éveiller, et lorsque je crus m'apercevoir qu'elle s'éveillait d'elle-même, je la remerciai de sa sollicitude, et lui demandai l'heure qu'il était. Alors on s'éloigna, et j'entendis comme un sanglot étouffé, si déchirant, si effrayant, que la sueur m'en vient encore au front quand je me le rappelle.

Je ne saurais dire pourquoi il me fit tant d'impression ; il me sembla qu'on me regardait comme très-malade, peut-être comme mourante, et qu'on m'accordait quelque pitié : Mais je ne me trouvais pas assez mal pour me croire en danger, et d'ailleurs il m'était tout à fait indifférent de mourir d'une mort si peu douloureuse, si peu sentie, et au milieu d'une vie si peu regrettable.

Dès que madame Schwartz rentra chez moi à sept heures du matin, comme je ne m'étais pas rendormie et que j'avais passé les dernières heures de la nuit dans un état de lucidité parfaite, j'avais un souvenir très-net de cette étrange visite. Je priai ma geôlière de me l'expliquer ; mais elle secoua la tête en me disant qu'elle ne savait ce que je voulais dire, qu'elle n'était pas revenue depuis minuit, et que, comme elle avait toutes les clés des cellules confiées à sa garde sous son oreiller pendant qu'elle dormait, il était bien certain que j'avais fait un rêve ou que j'avais eu une vision. J'étais pourtant si loin d'avoir eu le délire, que je me sentis assez bien vers midi pour désirer prendre l'air. Je descendis sur l'esplanade, toujours accompagnée de mon rouge-gorge qui semblait me féliciter sur le retour de mes forces. Le temps était fort agréable. La chaleur commence à se faire sentir ici, et les brises apportent de la campagne de tièdes bouffées d'air pur, de vagues parfums d'herbes, qui réjouissent le cœur malgré qu'on en ait. Gottlieb accourut. Je le trouvai fort changé, et beaucoup plus laid que de coutume. Pourtant il y a une expression de bonté angélique et même de vive intelligence dans le chaos de cette physionomie lorsqu'elle s'illumine. Il avait ses gros yeux si rouges et si éraillés, que je lui demandai s'il y avait mal.

«—J'y ai mal, en effet, me répondit-il, parce que j'ai beaucoup pleuré.

«—Et quel chagrin as-tu donc, mon pauvre Gottlieb ?

«—C'est qu'à minuit, ma mère est descendue de la cellule en disant à mon père : «Le numéro 3 est très-malade ce soir. Il a la fièvre tout de bon. Il faudra mander le médecin. Je ne me soucie pas que cela nous meure entre les mains.» Ma mère croyait que j'étais endormi ; mais moi je n'avais pas voulu m'endormir avant de savoir ce qu'elle dirait. Je savais bien que tu avais la fièvre ; mais quand j'ai entendu que c'était dangereux, je n'ai pas pu m'empêcher de pleurer, jusqu'à ce que le sommeil m'ait vaincu. Je crois bien pourtant que j'ai pleuré toute la nuit en dormant, car je me suis éveillé ce matin avec les yeux en feu, et mon coussin était tout trempé de larmes.»

«L'attachement du pauvre Gottlieb m'a vivement attendrie, et je l'en ai remercié en serrant sa grande patte noire qui sent le cuir et la poix d'une lieue. Puis l'idée m'est venue que Gottlieb pourrait bien, dans son zèle naïf, m'avoir rendu cette visite nocturne plus qu'inconvenante. Je lui ai demandé s'il ne s'était pas relevé, et s'il n'était pas venu écouter à ma porte. Il m'a assuré n'avoir pas bougé, et j'en suis persuadée maintenant. Il faut que l'endroit où il couche soit situé de façon à ce que, de ma chambre, je l'entende respirer et gémir par quelque fissure de la muraille, par la cachette où je mets mon argent et mon journal, peut-être. Qui sait si cette ouverture ne communique pas, par une coulée invisible, à celle où Gottlieb met aussi ses trésors, son livre et ses outils de cordonnier, dans la cheminée de la cuisine ? J'ai du moins en ceci un rapport bien particulier avec Gottlieb, puisque tous deux nous avons, comme les rats ou les chauves-souris, un méchant nid dans un trou de mur, où toutes nos richesses sont enfouies à l'ombre.

J'allais risquer quelques interrogations là-dessus, lorsque j'ai vu sortir du logis des Schwartz et s'avancer sur l'esplanade un personnage que je n'avais pas encore vu ici, et dont l'aspect m'a causé une terreur incroyable, bien que je ne fusse pas encore sûre de ne pas me tromper sur son compte.

«—Qu'est-ce que cet homme-là ? ai-je demandé à Gottlieb à demi-voix.

«—Ce n'est rien de bon, m'a-t-il répondu de même. C'est le nouvel adjudant. Voyez comme Belzébuth fait le gros dos en se frottant contre ses jambes ! Ils se connaissent bien, allez !

«—Mais comment s'appelle-t-il ?

«Gottlieb allait me répondre, lorsque l'adjudant lui dit d'une voix douce et avec un sourire bienveillant, en lui montrant la cuisine : «Jeune homme, on vous demande là dedans. Votre père vous appelle.»

«Ce n'était qu'un prétexte pour être seul avec moi, et Gottlieb s'étant éloigné, je me trouvai face à face... devine avec qui, ami Beppo ?

Avec le gracieux et féroce recruteur que nous avons si mal à propos rencontré dans les sentiers du Boehmer-Wald, il y a deux ans, avec M. Mayer en personne. Je ne pouvais plus le méconnaître ; sauf qu'il a pris encore plus d'embonpoint, c'est le même homme, avec son air avenant, sans façon, son regard faux, sa perfide bonhomie, et son broum, broum éternel, comme s'il faisait une étude de trompette avec sa bouche.

De la musique militaire, il avait passé dans la fourniture de chair à canon ; et de là, pour récompense de ses loyaux et honorables services, le voilà officier de place, ou plutôt geôlier militaire, ce qui, après tout, lui convient aussi bien que le métier de geôlier ambulant dont il s'acquittait avec tant de grâce.

«—Mademoiselle, m'a-t-il dit en français, je suis votre humble serviteur ! Vous avez là pour vous promener une petite plate-forme tout à fait gentille ! de l'air, de l'espace, une belle vue ! Je vous en fais mon compliment. Il me paraît que vous la passez douce en prison ! avec cela qu'il fait un temps magnifique, et qu'il y a vraiment du plaisir à être à Spandaw par un si beau soleil, broum ! broum !»

«Ces insolentes railleries me causaient un tel dégoût, que je ne lui répondais pas. Il n'en fut pas déconcerté, et reprenant la parole en italien :

«—Je vous demande pardon ; je vous parlais une langue que vous n'entendez peut-être point.

J'oubliais que vous êtes italienne, cantatrice italienne, n'est-ce pas ? une voix superbe, à ce qu'on dit. Tel que vous me voyez, je suis un mélomane renforcé. Aussi je me sens disposé à rendre votre existence aussi agréable que me le permettra ma consigne. Ah ça, où diable ai-je eu le bonheur de vous voir ? Je connais votre figure... mais parfaitement, d'honneur !

«—C'est sans doute au théâtre de Berlin, où j'ai chanté cet hiver.

«—Non ! j'étais en Silésie ; j'étais sous-adjudant à Glatz.

Heureusement ce démon de Trenck a fait son équipée pendant que j'étais en tournée... je veux dire en mission, sur les frontières de la Saxe : autrement je n'aurais pas eu d'avancement, et je ne serais pas ici, où je me trouve très-bien à cause de la proximité de Berlin ; car c'est une bien triste vie, Mademoiselle, que celle d'un officier de place. Vous ne pouvez pas vous figurer comme on s'ennuie, quand on est loin d'une grande ville, dans un pays perdu ; pour moi qui aime la musique de passion... Mais où diantre ai-je donc eu le plaisir de vous rencontrer ?

«—Je ne me rappelle pas, Monsieur, avoir jamais eu cet honneur.

«—Je vous aurai vue sur quelque théâtre, en Italie ou à Vienne... Vous avez beaucoup voyagé ? combien avez-vous fait de théâtres ?»

«Et comme je ne lui répondais pas, il reprit avec son insouciance effrontée :—N'importe ! cela me reviendra. Que vous disais-je ? ah ! vous ennuyez-vous aussi, vous ?

«—Non, Monsieur.

«—Mais est-ce que vous n'êtes pas au secret ? c'est bien vous qu'on appelle la Porporina ?

«Oui, Monsieur.

«—C'est cela ! prisonnière n° 3. Eh bien, vous ne désirez pas un peu de distraction ? de la société ?

«—Nullement, Monsieur, répondis-je avec empressement, pensant qu'il allait me proposer la sienne.

«—Comme il vous plaira. C'est dommage. Il y a ici une autre prisonnière fort bien élevée... une femme charmante, ma foi, qui, j'en suis sûr, eût été enchantée de faire connaissance avec vous.

«—Puis-je vous demander son nom, Monsieur ?

«—Elle s'appelle Amélie.

«—Amélie qui ?

«—Amélie... broum ! broum ! ma foi, je n'en sais rien. Vous êtes curieuse, à ce que je vois ; c'est la maladie des prisons.»

«J'en étais à me repentir d'avoir repoussé les avances de M. Mayer ; car après avoir désespéré de connaître cette mystérieuse Amélie, et y avoir renoncé, je me sentais de nouveau entraînée vers elle par un sentiment de commisération, et aussi par le désir d'éclaircir mes soupçons. Je tâchai donc d'être un peu plus aimable avec ce repoussant Mayer, et bientôt il me fit l'offre de me mettre en rapport avec la prisonnière n° 2 ; c'est ainsi qu'il désigne cette Amélie.

«—Si cette infraction à mon arrêt ne vous compromet pas, Monsieur, répondis-je, et que je puisse être utile à cette dame qu'on dit malade de tristesse et d'ennui...

«—Broum ! broum ! Vous prenez donc les choses au pied de la lettre, vous ? vous êtes encore bonne enfant ! C'est ce vieux cuistre de Schwartz qui vous aura fait peur de la consigne. La consigne ! est-ce que ce n'est pas là une chimère ? c'est bon pour les portiers, pour les guichetiers ; mais nous autres officiers (et en disant ce mot, le Mayer se rengorgea comme un homme qui n'est pas encore habitué à porter un titre aussi honorable), nous fermons les yeux sur les infractions innocentes. Le roi lui-même les fermerait, s'il était à notre place. Tenez, quand vous voudrez obtenir quelque chose, Mademoiselle, ne vous adressez qu'à moi, et je vous promets que vous ne serez pas contrariée et opprimée inutilement. Je suis naturellement indulgent et humain, moi, Dieu m'a fait comme cela ; et puis j'aime la musique... Si vous voulez me chanter quelque chose de temps en temps, le soir, par exemple, je viendrai vous écouter d'ici, et avec cela vous ferez de moi tout ce que vous voudrez.

«—J'abuserai le moins possible de votre obligeance, monsieur Mayer.

«—Mayer ! s'écria l'adjudant en interrompant avec brusquerie le broum... broum... qui voltigeait encore sur ses lèvres noires et gercées. Pourquoi m'appelez-vous Mayer !

Je ne m'appelle pas Mayer. Où diable avez-vous péché ce nom de Mayer ?

«—C'est une distraction, monsieur l'adjudant, répondis-je, je vous en demande pardon... J'ai eu un maître de chant qui s'appelait ainsi, et j'ai pensé à lui toute la matinée.

«—Un maître de chant ? ce n'est pas moi. Il y a beaucoup de Mayer en Allemagne. Mon nom est Nanteuil. Je suis d'origine française !

«—Eh bien, monsieur l'officier, comment m'annoncerai-je à cette dame ? Elle ne me connaît pas, et refusera peut-être ma visite, comme tout à l'heure j'ai failli refuser de la connaître. On devient si sauvage quand on vit seul !

«—Oh ! quelle qu'elle soit, cette belle dame sera charmée de trouver à qui parler, je vous en réponds. Voulez-vous lui écrire un mot ?

«—Mais je n'ai pas de quoi écrire.

«—C'est impossible ; vous n'avez donc pas le sou ?

«—Quand j'aurais de l'argent, M. Schwartz est incorruptible ; et, d'ailleurs, je ne sais pas corrompre.

«—Eh bien, tenez, je vous conduirai ce soir au n° 2 moi-même... après, toutefois, que vous m'aurez chanté quelque chose.»

«Je fus effrayée de l'idée que M. Mayer, ou M. Nanteuil, comme il lui plaît de s'appeler maintenant, voulait peut-être s'introduire dans ma chambre, et j'allais refuser, lorsqu'il me fit mieux comprendre ses intentions, soit qu'il n'eût pas songé à m'honorer de sa visite, soit qu'il lût mon épouvante et ma répugnance sur ma figure.

«—Je vous écouterai de la plate-forme qui domine la tourelle que vous habitez, dit-il. La voix monte, et j'entendrai fort bien. Puis, je vous ferai ouvrir les portes et conduire par une femme. Je ne vous verrai pas. Il ne serait pas convenable, au fait, que j'eusse l'air de vous pousser moi-même à la désobéissance, quoique après tout, broum... broum... en pareille occasion, il y ait un moyen bien simple de se tirer d'affaire... On fait sauter la tête de la prisonnière n° 3, d'un coup de pistolet, et on dit qu'on l'a surprise en flagrant délit de tentative d'évasion. Eh ! eh ! l'idée est drôle, n'est-ce pas ? En prison, il faut toujours avoir des idées riantes. Votre serviteur très-humble, mademoiselle Porporina, à ce soir.»

«Je me perdais en commentaires sur l'obligeance prévenante de ce misérable, et, malgré moi, j'avais une peur affreuse de lui. Je ne pouvais croire qu'une âme si étroite et si basse aimât la musique au point de n'agir ainsi que pour le plaisir de m'entendre. Je supposais que la prisonnière en question n'était autre que la princesse de Prusse, et que, par l'ordre du roi, on me ménageait une entrevue avec elle, afin de nous épier et de surprendre les secrets d'État dont on croit qu'elle m'a fait la confidence. Dans cette pensée, je redoutais l'entrevue autant que je la désirais ; car j'ignore absolument ce qu'il peut y avoir de vrai dans cette prétendue conspiration dont on m'accuse d'être complice.

«Néanmoins, regardant comme de mon devoir de tout braver pour porter quelque secours moral à une compagne d'infortune, quelle qu'elle fût, je me mis à chanter à l'heure dite, pour les oreilles de fer-blanc de monsieur l'adjudant. Je chantai bien pauvrement : l'auditoire ne m'inspirait guère ; j'avais encore un peu de fièvre, et d'ailleurs je sentais bien qu'il ne m'écoutait que pour la forme ; peut-être même ne m'écoutait-il pas du tout.

Quand onze heures sonnèrent, je fus prise d'une terreur assez puérile.

Je m'imaginai que M. Mayer avait reçu l'ordre secret de se débarrasser de moi, et qu'il allait me tuer tout de bon, comme il me l'avait prédit sous forme d'agréable plaisanterie, aussitôt que je ferais un pas hors de ma cellule. Lorsque ma porte s'ouvrit, je tremblais de tous mes membres. Une vieille femme, fort malpropre et fort laide (beaucoup plus laide et plus malpropre encore que madame Schwartz), me fit signe de la suivre, et monta devant moi un escalier étroit et raide pratiqué dans l'intérieur du mur. Quand nous fûmes en haut, je me trouvai sur la plate-forme de la tour, à trente pieds environ au-dessus de l'esplanade où je me promène dans la journée, et à quatre-vingts ou cent pieds au-dessus du fossé qui baigne toute cette portion des bâtiments sur une assez longue étendue. L'affreuse vieille qui me guidait me dit de l'attendre là un instant, et disparut je ne sais par où. Mes inquiétudes s'étaient dissipées, et j'éprouvais un tel bien-être à me trouver dans un air pur, par un clair de lune magnifique, et à une élévation considérable qui me permettait de contempler enfin un vaste horizon, que je ne m'inquiétai pas de la solitude où on me laissait. Les grandes eaux mortes où la citadelle enfonce ses ombres noires et immobiles, les arbres et les terres que je voyais vaguement au loin sur le rivage, l'immensité du ciel, et jusqu'au libre vol des chauves-souris errantes dans la nuit, mon Dieu ! que tout cela me semblait grand et majestueux, après deux mois passés à contempler des pans de mur et à compter les rares étoiles qui passent dans l'étroite zone de firmament qu'on aperçoit de ma cellule ! Mais je n'eus pas le loisir d'en jouir longtemps. Un bruit de pas m'obligea de me retourner, et toutes mes terreurs se réveillèrent lorsque je me vis face à face avec M. Mayer.

«—Signora, me dit-il, je suis désespéré d'avoir à vous apprendre que vous ne pouvez pas voir la prisonnière numéro 2, du moins quant à présent. C'est une personne fort capricieuse, à ce qu'il me paraît. Hier, elle montrait le plus grand désir d'avoir de la société ; mais tout à l'heure, je viens de lui proposer la vôtre, et voici ce qu'elle m'a répondu : «La prisonnière numéro 3, celle qui chante dans la tour, et que j'entends tous les soirs ? Oh ! je connais bien sa voix, et vous n'avez pas besoin de me dire son nom. Je vous suis infiniment obligée de la compagne que vous voulez me donner. J'aimerais mieux ne revoir jamais âme vivante que de subir la vue de cette malheureuse créature. Elle est la cause de tous mes maux, et fasse le ciel qu'elle les expie aussi durement que j'expie moi-même l'amitié imprudente que j'ai eue pour elle !» Voilà, Signora, l'opinion de ladite dame sur votre compte. Reste à savoir si elle est méritée ou non ; cela regarde, comme on dit, le tribunal de votre conscience. Quant à moi, je ne m'en mêle pas, et je suis prêt à vous reconduire chez vous quand bon semblera.

«—Tout de suite, Monsieur, répondis-je, extrêmement mortifiée d'avoir été accusée de trahison devant un misérable de l'espèce de celui-là, et ressentant au fond du cœur beaucoup d'amertume contre celle des deux Amélie qui me témoigne tant d'injustice ou d'ingratitude. «—Je ne vous presse pas à ce point, reprit le nouvel adjudant. Vous me paraissez prendre plaisir à regarder la lune. Regardez-la donc tout à votre aise. Cela ne coûte rien, et ne fait de tort à personne.»

«J'eus l'imprudence de profiter encore un instant de la condescendance de ce drôle. Je ne pouvais pas me décider à m'arracher si vite au beau spectacle dont j'allais être privée peut-être pour toujours ; et malgré moi, le Mayer me faisait l'effet d'un méchant laquais trop honoré d'attendre mes ordres. Il profita de mon mépris pour s'enhardir à vouloir faire la conversation.

«—Savez-vous, Signora, me dit-il, que vous chantez diablement bien ? Je n'ai rien entendu de plus fort en Italie, où j'ai pourtant suivi les meilleurs théâtres et passé en revue les premiers artistes.

Où avez-vous débuté ? Depuis combien de temps courez-vous le pays ? Vous avez beaucoup voyagé ?»

«Et comme je feignais de ne pas entendre ses interrogations, il ajouta sans se décourager :

«—Vous voyagez quelquefois à pied, habillée en homme ?»

«Cette demande me fit tressaillir, et je me hâtai de répondre négativement. Mais il ajouta :

«—Allons ! vous ne voulez pas en convenir ; mais moi, je n'oublie rien, et j'ai bien retrouvé dans ma mémoire une plaisante aventure que vous ne pouvez pas avoir oubliée non plus.

«—Je ne sais de quoi vous voulez parler, Monsieur, repris-je en quittant les créneaux de la tour pour reprendre le chemin de ma cellule. «—Un instant, un instant ! dit Mayer. Votre clef est dans ma poche, et vous ne pouvez pas rentrer comme cela sans que je vous reconduise. Permettez-moi donc, ma belle enfant, de vous dire deux mots...

«—Pas un de plus, Monsieur ; je désire rentrer chez moi, et je regrette d'en être sortie.

«—Pardine ! vous faites bien la mijaurée ! comme si on ne savait pas un peu de vos aventures ! Vous pensiez donc que j'étais assez simple pour ne pas vous reconnaître quand vous arpentiez le Boehmer-Wald avec un petit brun pas trop mal tourné ? À d'autres ! J'enlevais bien le jouvenceau pour les armées du roi de Prusse ; mais la jouvencelle n'eût pas été pour son nez ; oui-dà ! quoiqu'on dise que vous avez été de son goût, et que c'est pour avoir essayé de vous en vanter que vous êtes venue ici ! Que voulez-vous ? La fortune a des caprices contre lesquels il est fort inutile de regimber. Vous voilà tombée de bien haut ! mais je vous conseille de ne pas faire la fière et de vous contenter de ce qui se présente. Je ne suis qu'un petit officier de place, mais je suis plus puissant ici qu'un roi que personne ne connaît et que personne ne craint, parce qu'il y commande de trop haut et de trop loin pour y être obéi. Vous voyez bien que j'ai le pouvoir d'éluder la consigne et d'adoucir vos arrêts. Ne soyez pas ingrate, et vous verrez que la protection d'un adjudant vaut à Spandaw autant que celle d'un roi à Berlin. Vous m'entendez ? Ne courez pas, ne criez pas, ne faites pas de folies. Ce serait du scandale en pure perte ; je dirai ce que je voudrai, et vous, on ne vous croira pas. Allons, je ne veux pas vous effrayer. Je suis d'un naturel doux et compatissant. Seulement, faites vos réflexions ; et quand je vous reverrai, rappelez-vous que je puis disposer de votre sort, vous jeter dans un cachot, ou vous entourer de distractions et d'amusements, vous faire mourir de faim sans qu'on m'en demande compte, ou vous faire évader sans qu'on me soupçonne ; réfléchissez, vous dis-je, je vous en laisse le temps...» Et comme je ne répondais pas, atterrée que j'étais de ne pouvoir me soustraire à l'outrage de pareilles prétentions et à l'humiliation cruelle de les entendre exprimer, cet odieux homme ajouta, croyant sans doute que j'hésitais : «Et pourquoi ne vous prononceriez-vous pas tout de suite ? Faut-il vingt-quatre heures pour reconnaître le seul parti raisonnable qu'il y ait à prendre, et pour répondre à l'amour d'un galant homme, encore jeune, et assez riche pour vous faire habiter, en pays étranger, une plus jolie résidence que ce vilain château-fort ?»

«En parlant ainsi, l'ignoble recruteur se rapprochait de moi, et faisait mine, avec son air à la fois gauche et impudent, de vouloir me barrer le passage et me prendre les mains. Je courus vers les créneaux de la tour, bien déterminée à me précipiter dans le fossé, plutôt que de me laisser souiller par la moins significative de ses caresses.

Mais en ce moment un spectacle bizarre frappa mes yeux, et je me hâtai d'attirer l'attention de l'adjudant sur cet objet, afin de la détourner de moi. Ce fut mon salut, mais hélas ! il a failli en coûter la vie à un être qui vaut peut-être mieux que moi !

«Sur le rempart élevé qui borde l'autre rive du fossé, en face de l'esplanade, une figure, qui paraissait gigantesque, courait ou plutôt voltigeait sur le parapet avec une rapidité et une adresse qui tenaient du prodige. Arrivé à l'extrémité de ce rempart, qui est flanqué d'une tour à chaque bout, le fantôme s'élança sur le toit de la tour, qui se trouvait de niveau avec la balustrade, et gravissant ce cône escarpé avec la légèreté d'un chat, parut se perdre dans les airs.

«—Que diable est-ce là ? s'écria l'adjudant, oubliant son rôle de galant pour reprendre ses soucis de geôlier.

Un prisonnier qui s'évade, le diable m'emporte ! Et la sentinelle endormie, par le corps de Dieu ! Sentinelle ! cria-t-il d'une voix de Stentor, prenez garde à vous ! alerte, alerte ! Et, courant vers un créneau où est suspendue une cloche d'avertissement, il la mit en mouvement avec une vigueur digne d'un aussi remarquable professeur de musique infernale. Je n'ai rien entendu de plus lugubre que ce tocsin interrompant de son timbre mordant et âpre l'auguste silence de la nuit. C'était le cri sauvage de la violence et de la brutalité, troublant l'harmonie des libres respirations de l'onde et de la brise. En un instant, tout fut en émoi dans la prison. J'entendis le bruit sinistre des fusils agités dans la main des sentinelles, qui faisaient claquer la batterie et couchaient en joue, au hasard, le premier objet qui se présenterait. L'esplanade s'illumina d'une lueur rouge qui fit pâlir les beaux reflets azurés de la lune. C'était M. Schwartz qui allumait un fanal. Des signaux se répondirent d'un rempart à l'autre, et les échos se les renvoyèrent d'une voix plaintive et affaiblie. Le canon d'alarme vint bientôt jeter sa note terrible et solennelle dans cette diabolique symphonie. Des pas lourds retentissaient sur les dalles. Je ne voyais rien ; mais j'entendais tous ces bruits, et mon cœur était serré d'épouvante. Mayer m'avait quittée avec précipitation ; mais je ne songeais pas à me réjouir d'en être délivrée : je me reprochais amèrement de lui avoir signalé, sans savoir de quoi il s'agissait, l'évasion de quelque malheureux prisonnier. J'attendais, glacée de terreur, la fin de l'aventure, frémissant à chaque coup de fusil tiré par intervalles, écoutant avec anxiété si les cris du fugitif blessé ne m'annonceraient pas son désastre.

«Tout cela dura plus d'une heure ; et, grâce au ciel, le fugitif ne fut ni aperçu ni atteint. Pour m'en assurer, j'avais été rejoindre les Schwartz sur l'esplanade. Ils étaient tellement troublés et agités eux-mêmes, qu'ils ne songèrent pas à s'étonner de me voir hors de ma cellule, au milieu de la nuit.

Peut-être aussi avaient-ils été d'accord avec Mayer pour m'en laisser sortir cette nuit-là.

Schwartz, après avoir couru comme un fou et s'être assuré qu'aucun des captifs confiés à sa garde ne lui manquait, commençait à se tranquilliser un peu ; mais sa femme et lui étaient frappés d'une consternation douloureuse, comme si le salut d'un homme était, à leurs yeux, une calamité publique et privée, un énorme attentat contre la justice céleste. Les autres guichetiers, les soldats qui allaient et venaient tout effarés, échangeaient avec eux des paroles qui exprimaient le même désespoir, la même terreur : à leurs yeux, c'est apparemment le plus noir des crimes que la tentative d'une évasion.

Ô Dieu de bonté ! qu'ils me parurent affreux, ces mercenaires dévoués au barbare emploi de priver leurs semblables du droit sacré d'être libres ! Mais tout à coup il sembla que la suprême équité eût résolu d'infliger un châtiment exemplaire à mes deux gardiens.

Madame Schwartz, étant rentrée un instant dans son bouge, en ressortit avec de grands cris :

«—Gottlieb ! Gottlieb ! disait-elle d'une voix étouffée. Arrêtez ! ne tirez pas, ne tuez pas mon fils ! c'est lui ; bien certainement c'est lui !»

«Au milieu de l'agitation des deux Schwartz, je compris, par leurs discours entrecoupés, que Gottlieb ne se trouvait ni dans son lit, ni dans aucun coin de leur demeure, et que probablement il avait repris, sans qu'on s'en aperçût, ses anciennes habitudes de courir, en dormant, sur les toits. Gottlieb était somnambule !

«Aussitôt que cet avis eut circulé dans la citadelle, l'émotion se calma peu à peu.

Chaque geôlier avait eu le temps de faire sa ronde et de constater qu'aucun prisonnier n'avait disparu. Chacun retournait à son poste avec insouciance. Les officiers étaient enchantés de ce dénouement ; les soldats riaient de leur alarme. Madame Schwartz, hors d'elle-même, courait de tous côtés, et son mari explorait tristement le fossé, craignant que la commotion des coups de canon et de la fusillade n'y eût fait tomber le pauvre Gottlieb, réveillé en sursaut dans sa course périlleuse. Je le suivis dans cette exploration.

Le moment eût été bon, peut-être, pour tenter de m'évader moi-même ; car il me sembla voir des portes ouvertes et des gens distraits ; mais je ne m'arrêtai pas à cette pensée, absorbée que j'étais par celle de retrouver le pauvre malade qui m'a témoigné tant d'affection.

«Cependant M. Schwartz, qui ne perd jamais tout à fait la tête, voyant poindre le jour, me pria de retourner chez moi, vu qu'il était tout à fait contraire à sa consigne de me laisser errer ainsi à des heures indues. Il me reconduisit, afin de me renfermer à clef ; mais le premier objet qui frappa mes regards en rentrant dans ma chambre fut Gottlieb, paisiblement endormi sur mon fauteuil. Il avait eu le bonheur de se réfugier là avant que l'alarme fût tout à fait répandue dans la forteresse, ou bien son sommeil avait été si profond et sa course si agile, qu'il avait pu échapper à tous les dangers. Je recommandai à son père de ne pas l'éveiller brusquement, et promis de veiller sur lui jusqu'à ce que madame Schwartz fût avertie de cette heureuse nouvelle.

«Lorsque je fus seule avec Gottlieb, je posai doucement la main sur son épaule, et lui parlant à voix basse, j'essayai de l'interroger. J'avais ouï dire que les somnambules peuvent se mettre en rapport avec des personnes amies et leur répondre avec lucidité. Mon essai réussit à merveille. «—Gottlieb, lui dis-je, où as-tu donc été cette nuit ?

«—Cette nuit ? répondit-il ; il fait déjà nuit ? Je croyais voir briller le soleil du matin sur les toits.

«—Tu as donc été sur les toits ?

«—Sans doute. Le rouge-gorge, ce bon petit ange, est venu m'appeler à ma fenêtre ; je me suis envolé avec lui, et nous avons été bien haut, bien loin dans le ciel, tout près des étoiles, et presque dans la demeure des anges. Nous avons bien, en partant, rencontré Belzébuth qui courait sur les toitures et sur les parapets pour nous attraper. Mais il ne peut pas voler, lui ! parce que Dieu le condamne à une longue pénitence, et il regarde voler les anges et les oiseaux sans pouvoir les atteindre.

«—Et après avoir couru dans les nuages, tu es redescendu ici, pourtant ?

«—Le rouge-gorge m'a dit : Allons voir ma sœur qui est malade, et je suis revenu avec lui te trouver dans ta cellule.

«—Tu pouvais donc entrer dans ma cellule, Gottlieb ?

«—Sans doute, j'y suis venu plusieurs fois te veiller depuis que tu es malade. Le rouge-gorge vole les clefs sous le chevet de ma mère, et Belzébuth a beau faire, il ne peut pas la réveiller une fois que l'ange l'a endormie, en voltigeant invisible autour de sa tête.

«—Qui t'a donc enseigné à connaître si bien les anges et les démons ?

«—C'est mon maître ! répondit le somnambule avec un sourire enfantin où se peignit un naïf enthousiasme. «—Et qui est ton maître ? lui demandai-je.

«—Dieu, d'abord, et puis... le sublime cordonnier !

«—Comment l'appelles-tu, ce sublime cordonnier ?

«—Oh ! c'est un grand nom ! mais il ne faut pas le dire, vois-tu ; c'est un nom que ma mère ne connaît pas. Elle ne sait pas que j'ai deux livres dans le trou de la cheminée. Un que je ne lis pas, et un autre que je dévore depuis quatre ans, et qui est mon pain céleste, ma vie spirituelle, le livre de la vérité, le salut et la lumière de l'âme.

«—Et qui a fait ce livre ?

«—Lui, le cordonnier de Gorlitz, Jacques Boehm !»

«Ici nous fûmes interrompus par l'arrivée de madame Schwartz, que j'eus bien de la peine à empêcher de se précipiter sur son fils pour l'embrasser. Cette femme adore sa progéniture : que ses péchés lui soient remis ! Elle voulut lui parler ; mais Gottlieb ne l'entendit pas, et je pus, seule, le déterminer à retourner à son lit, où l'on m'a assuré ce matin qu'il avait paisiblement continué son sommeil. Il ne s'est aperçu de rien, quoique son étrange maladie et l'alerte de cette nuit fassent aujourd'hui la nouvelle de tout Spandaw.

«Me voilà rentrée dans ma cellule après quelques heures d'une demi-liberté bien douloureuse et bien agitée. Je ne désire pas d'en ressortir à pareil prix. Pourtant j'aurais pu m'échapper peut-être !... Je ne songerai plus qu'à cela maintenant que je me sens ici sous la main d'un scélérat, et menacée de dangers pires que la mort, pires qu'une éternelle souffrance. J'y vais penser sérieusement désormais, et qui sait ? j'y parviendrai peut-être ! On dit qu'une volonté persévérante vient à bout de tout.

Ô mon Dieu, protégez-moi !»

Le 5 mai.—«Depuis ces derniers événements, j'ai vécu assez tranquille. J'en suis venue à compter mes jours de repos comme des jours de bonheur, et à rendre grâces à Dieu, comme dans la prospérité on le remercie pour des années écoulées sans désastre. Il est certain qu'il faut connaître le malheur pour sortir de cette ingratitude apathique où l'on vit ordinairement. Je me reproche aujourd'hui d'avoir laissé passer tant de beaux jours de mon insouciante jeunesse sans en sentir le prix et sans bénir la Providence qui me les accordait. Je ne me suis point assez dit, dans ce temps-là, que je ne les méritais pas, et c'est pour cela, sans doute, que je mérite un peu les maux dont je suis accablée aujourd'hui.

«Je n'ai pas revu cet odieux recruteur, devenu pour moi plus effrayant qu'il ne le fut sur les bords de la Moldaw, alors que je le prenais tout simplement pour un ogre, mangeur d'enfants. Aujourd'hui je vois en lui un persécuteur plus abominable et plus dangereux encore. Quand je songe aux prétentions révoltantes de ce misérable, à l'autorité qu'il exerce autour de moi, à la facilité qu'il peut avoir de s'introduire la nuit dans ma cellule, sans que les Schwartz, animaux serviles et cupides, voulussent peut-être me protéger contre lui, je me sens mourir de honte et de désespoir... Je regarde ces barreaux impitoyables qui ne me permettraient pas de m'élancer par la fenêtre. Je ne puis me procurer de poison, je n'ai pas même une arme pour m'ouvrir la poitrine... Cependant j'ai quelques motifs d'espoir et de confiance que je me plais à invoquer dans ma pensée, car je ne veux pas me laisser affaiblir par la peur. D'abord Schwartz n'aime pas l'adjudant, qui, à ce que j'ai pu comprendre, exploite avant lui les besoins et les désirs de ses prisonniers, en leur vendant, au grand préjudice de Schwartz, qui voudrait en avoir le monopole, un peu d'air, un rayon de soleil, un morceau de pain en sus de la ration, et autres munificences du régime de la prison. Ensuite ces Schwartz, la femme surtout, commencent à avoir de l'amitié pour moi, à cause de celle que me porte Gottlieb, et à cause de l'influence salutaire qu'ils disent que j'ai sur son esprit. Si j'étais menacée, ils ne viendraient peut-être pas à mon secours ; mais dès que je le serais sérieusement, je pourrais faire parvenir par eux mes plaintes au commandant de place. C'est un homme qui m'a paru doux et humain la seule fois que je l'ai vu... Gottlieb, d'ailleurs, sera prompt à me rendre ce service, et, sans lui rien expliquer, je me suis déjà concertée avec lui à cet effet. Il est tout prêt à porter une lettre que je tiens prête aussi. Mais j'hésite à demander secours avant le péril ; car mon ennemi, s'il cesse de me tourmenter, pourrait tourner en plaisanterie une déclaration que j'aurais eu la pruderie ridicule de prendre au sérieux. Quoi qu'il en soit, je ne dors que d'un œil, et j'exerce mes forces musculaires pour un pugilat, s'il en est besoin. Je soulève mes meubles, je raidis mes bras contre les barreaux de fer de ma fenêtre, j'endurcis mes mains en frappant contre les murailles.

Quiconque me verrait faire ces exercices me croirait folle ou désespérée. Je m'y livre pourtant avec le plus triste sang-froid, et j'ai découvert que ma force physique était bien plus grande que je ne le supposais.

Dans l'état de sécurité où la vie ordinaire s'écoule, nous n'interrogeons pas nos moyens de défense, nous ne les connaissons pas. En me sentant forte, je me sens devenir brave, et ma confiance en Dieu s'accroît de mes efforts pour seconder sa protection. Je me rappelle souvent, ces beaux vers que le Porpora m'a dit avoir lus sur les murs d'un cachot de l'inquisition à Venise :

Di che mi fido, mi guarda Iddio ;

Di che non mi fido, mi guardero Io [Que Dieu me préserve de ceux auxquels je me fie !

Je me garderai, moi, de ceux dont je me méfie.»].

Plus heureuse que l'infortuné qui traça cette sombre invocation, je puis, du moins, me fier sans restriction à la chasteté et au dévouement de ce pauvre exalté de Gottlieb. Ses accès de somnambulisme n'ont pas reparu ; sa mère le surveille d'ailleurs assidûment. Dans le jour, il vient causer avec moi dans ma chambre. Je n'ai pas voulu descendre sur l'esplanade depuis que j'y ai rencontré Mayer.

«Gottlieb m'a expliqué ses idées religieuses. Elles m'ont paru fort belles, quoique souvent bizarres, et j'ai voulu lire sa théologie de Boehm, puisque décidément il est Boehmiste, afin de savoir ce qu'il ajoutait de son cru aux rêveries enthousiastes de l'illustre cordonnier.

Il m'a prêté ce livre précieux, et je m'y suis plongée à mes risques et périls. Je comprends maintenant comment cette lecture a troublé un esprit simple qui a pris au pied de la lettre les symboles d'un mystique un peu fou lui-même. Je ne me pique pas de les bien comprendre et de les bien expliquer ; mais il me semble voir là un rayon de haute divination religieuse et l'inspiration d'une généreuse poésie. Ce qui m'a le plus frappée, c'est sa théorie sur le diable. «Dans le combat avec le Lucifer, Dieu ne l'a pas détruit. Homme aveugle, vous n'en voyez pas la raison. C'est que Dieu combattait contre Dieu. C'était la lutte d'une portion de la divinité contre l'autre.» Je me rappelle qu'Albert expliquait à peu près de même le règne terrestre et transitoire du principe du mal, et que le chapelain de Riesenburg l'écoutait avec horreur, et traitait cette croyance de manichéisme. Albert prétendait que notre christianisme était un manichéisme plus complet et plus superstitieux que le sien, puisqu'il consacrait l'éternité du principe du mal, tandis que, dans son système, il admettait la réhabilitation du mauvais principe, c'est-à-dire la conversion et la réconciliation. Le mal, suivant Albert, n'était que l'erreur, et la lumière divine devait un jour dissiper l'erreur et faire cesser le mal. J'avoue, mes amis, dussé-je vous sembler très-hérétique, que cette éternelle condamnation de Satan à susciter le mal, à l'aimer, et à fermer les yeux à la vérité, me paraissait aussi et me paraît toujours une idée impie. «Enfin, Jacques Boehm me semble millénaire, c'est-à-dire partisan de la résurrection des justes et de leur séjour avec Jésus-Christ, sur une nouvelle terre, née de la dissolution de celle-ci, pendant mille ans d'un bonheur sans nuage et d'une sagesse sans voile ; après quoi viendra la réunion complète des âmes avec Dieu, et les récompenses de l'éternité, plus parfaites encore que le millenium. Je me souviens bien d'avoir entendu expliquer ce symbole par le comte Albert, lorsqu'il me racontait l'histoire orageuse de sa vieille Bohême, et de ses chers Taborites, lesquels étaient imbus de ces croyances renouvelées des premiers temps du christianisme. Albert croyait à tout cela dans un sens moins matériel, et sans se prononcer sur la durée de la résurrection ni sur le chiffre de l'âge futur du monde. Mais il pressentait et voyait prophétiquement une prochaine dissolution de la société humaine, devant faire place à une ère de rénovation sublime ; et Albert ne doutait pas que son âme, sortant des passagères étreintes de la mort, pour recommencer ici-bas une nouvelle série d'existences, ne fût appelée à contempler cette rémunération providentielle et ces jours, tour à tour terribles et magnifiques, promis aux efforts de la race humaine. Cette foi magnanime qui semblait monstrueuse aux orthodoxes de Riesenburg, et qui a passé en moi après m'avoir semblé d'abord si nouvelle et si étrange, c'est une foi de tous les temps et de tous les peuples ; et, malgré les efforts de l'Église romaine pour l'étouffer, ou malgré son impuissance pour l'éclaircir et la purifier du sens matériel et superstitieux, je vois bien qu'elle a rempli et enthousiasmé beaucoup d'âmes ardemment pieuses. On dit même que de grands saints l'ont eue. Je m'y livre donc sans remords et sans effroi, certaine qu'une idée adoptée par Albert ne peut être qu'une idée grande. Elle me sourit, d'ailleurs, et répand toute une poésie céleste sur la pensée que je me fais de la mort et des souffrances qui en rapprocheront sans doute le terme pour moi. Ce Jacques Boehm me plaît. Ce disciple qui est là dans la sale cuisine des Schwartz, occupé de rêveries sublimes et entouré de visions célestes, tandis que ses parents pétrissent, trafiquent et s'abrutissent, me parait bien pur et bien touchant, avec son livre qu'il sait par cœur sans le bien comprendre, et son soulier qu'il a entrepris pour modeler sa vie sur celle de son maître, sans pouvoir en venir à bout. Infirme de corps et d'esprit, mais naïf, candide, et de mœurs angéliques ! Pauvre Gottlieb, destiné sans doute à te briser en tombant du haut d'un rempart dans ton vol imaginaire à travers les cieux, ou à succomber sous le poids d'infirmités prématurées ! tu auras passé sur la terre comme un saint méconnu, comme un ange exilé, sans avoir compris le mal, sans avoir connu le bonheur, sans avoir seulement senti la chaleur du soleil qui éclaire le monde, à force de contempler le soleil mystique qui brille dans ta pensée ! Personne ne t'aura connu, personne ne t'aura plaint et admiré comme tu le mérites !

Et moi qui, seule, ai surpris le secret de tes méditations, moi qui, en comprenant aussi le beau idéal, aurais eu des forces pour le chercher et le réaliser dans ma vie, je mourrai comme toi dans la fleur de ma jeunesse, sans avoir agi, sans avoir vécu. Il y a dans les fentes de ces murailles qui nous abritent et nous dévorent tous les deux, de pauvres petites plantes que le vent brise et que le soleil ne colore jamais. Elles s'y dessèchent sans fleurir et sans fructifier.

Cependant elles semblent s'y renouveler ; mais ce sont des semences lointaines que la brise apporte aux mêmes lieux, et qui essaient de croître et de vivre sur les débris des anciennes. Ainsi végètent les captifs, ainsi se repeuplent les prisons ?

«Mais n'est-il pas étrange que je me trouve ici avec un extatique d'un ordre inférieur à celui d'Albert, mais attaché comme lui à une religion secrète, à une croyance raillée, persécutée ou méprisée ? Gottlieb assure qu'il y a beaucoup d'autres Boehmistes que lui dans ce pays, que plusieurs cordonniers professent sa doctrine ouvertement, et que le fond de cette doctrine est implanté de tout temps dans les âmes populaires de nombreux philosophes et prophètes inconnus, qui ont jadis fanatisé la Bohême, et qui, aujourd'hui, couvent un feu sacré sous la cendre dans toute l'Allemagne.

Je me souviens, en effet, des ardents cordonniers hussites dont Albert me racontait les prédications audacieuses et les exploits terribles au temps de Jean Ziska. Le nom même de Jacques Boehm atteste cette origine glorieuse.

Moi, je ne sais pas bien ce qui se passe dans ces cerveaux contemplatifs de la patiente Germanie. Ma vie bruyante et dissipée m'éloignait d'un pareil examen. Mais Gottlieb et Zdenko fussent-ils les derniers disciples de la religion mystérieuse qu'Albert conservait comme un précieux talisman, je n'en sens pas moins que cette religion est la mienne, puisqu'elle proclame la future égalité entre tous les hommes et la future manifestation de la justice et de la bonté de Dieu sur la terre.

Oh oui ! il faut que je croie à ce règne de Dieu annoncé aux hommes par le Christ ; il faut que je compte sur un bouleversement de ces iniques monarchies et de ces impures sociétés pour ne pas douter de la Providence en me voyant ici !

«De la prisonnière n° 2, aucune nouvelle. Si Mayer ne m'a pas fait un mensonge impudent en me rapportant ses paroles, c'est Amélie de Prusse qui m'accuse ainsi de trahison. Que Dieu lui pardonne de douter de moi, qui n'ai pas douté d'elle, malgré les mêmes accusations sur son compte ! Je ne veux plus faire de démarches pour la voir. En cherchant à me justifier, je pourrais la compromettre encore, comme je l'ai fait déjà sans savoir comment.

«Mon rouge-gorge me tient fidèle compagnie. En voyant Gottlieb sans son chat dans ma cellule, il s'est familiarisé, avec lui, et le pauvre Gottlieb achève d'en devenir fou d'orgueil et de joie. Il l'appelle seigneur, et ne se permet pas de le tutoyer. C'est avec le plus profond respect et une sorte de tremblement religieux qu'il lui présente sa nourriture.

Je fais de vains efforts pour lui persuader que ce n'est qu'un oiseau comme les autres ; je ne lui ôterai pas l'idée que c'est un esprit céleste qui a pris cette forme.

Je tâche de le distraire en lui donnant quelques notions de musique, et véritablement il a, j'en suis certaine, une très-belle intelligence musicale. Ses parents sont enchantés de mes soins, et ils m'ont offert de mettre une épinette dans une de leurs chambres où je pourrai donner des leçons à leur fils et travailler pour mon compte. Mais cette proposition qui m'eût comblée de joie il y a quelques jours, je n'ose l'accepter. Je n'ose même plus chanter dans ma cellule, tant je crains d'attirer par ici ce mélomane grossier, cet ex-professeur de trompette que Dieu confonde !»

Le 10 mai.—«Depuis longtemps je me demandais ce qu'étaient devenus ces amis inconnus, ces protecteurs merveilleux dont le comte de Saint-Germain m'avait annoncé l'intervention dans mes affaires, et qui ne s'en sont mêlés apparemment que pour hâter les désastres dont me menaçait la bienveillance royale. Si c'étaient là les conspirateurs dont je partage le châtiment, ils ont été tous dispersés et abattus, pensais-je, en même temps que moi, ou bien ils m'ont abandonnée sur mon refus de m'échapper des griffes de M. Buddenbrock, le jour où j'ai été transférée de Berlin à Spandaw. Eh bien, les voilà qui reparaissent, et ils ont pris Gottlieb pour leur émissaire. Les téméraires ! puissent-ils ne pas attirer sur la tête de cet innocent les mêmes maux que sur la mienne !

«Ce matin Gottlieb m'a apporté furtivement un billet ainsi conçu :

«Nous travaillons à ta délivrance ; le moment approche. Mais un nouveau danger te menace, qui retarderait le succès de notre entreprise. Méfie-toi de quiconque te pousserait à la fuite avant que nous t'ayons donné des avis certains et des détails précis. On te tend un piège. Sois sur tes gardes et persévère dans ta force.

«Tes frères :

«Les Invisibles.»

«Ce billet est tombé aux pieds de Gottlieb comme il traversait ce matin une des cours de la prison. Il croit fermement, lui, que cela est tombé du ciel et que le rouge-gorge s'en est mêlé. En le faisant causer, sans trop chercher à contrarier ses idées féeriques, j'ai pourtant appris des choses étranges, qui ont peut-être un fond de vérité. Je lui ai demandé s'il savait ce que c'était que les Invisibles.

«—Nul ne le sait, m'a-t-il répondu, bien que tout le monde feigne de le savoir.

«—Comment, Gottlieb, tu as donc entendu parler de gens qu'on appelle ainsi ?

«—Dans le temps que j'étais en apprentissage chez le maître cordonnier de la ville, j'ai entendu beaucoup de choses là-dessus.

«—On en parle donc ? le peuple les connaît ?

«—Voici comment cela est venu à mes oreilles, et, de toutes les paroles que j'ai entendues, celles-là sont du petit nombre qui valent la peine d'être écoutées et retenues. Un pauvre ouvrier de nos camarades s'était blessé la main si grièvement, qu'il était question de la lui couper. Il était l'unique soutien d'une nombreuse famille qu'il avait assistée jusque-là avec beaucoup de courage et d'amour. Il venait nous voir avec sa main empaquetée, et, tristement, il nous disait en nous regardant travailler : «Vous êtes bien heureux, vous autres, d'avoir les mains libres ! Pour moi, il faudra bientôt, je pense, que j'aille à l'hôpital et que ma vieille mère demande l'aumône pour que mes petits frères et mes petites sœurs ne meurent pas de faim.» On proposa une collecte ; mais nous étions tous si pauvres, et moi, quoique né de parents riches, j'avais si peu d'argent à ma disposition, que nous ne réunîmes pas de quoi assister convenablement notre pauvre camarade. Chacun ayant vidé sa poche, chercha dans sa cervelle un moyen de tirer Franz de ce mauvais pas. Mais nul n'en trouvait, car Franz avait frappé à toutes les portes, et il avait été repoussé de partout. On dit que le roi est très-riche et que son père lui a laissé un gros trésor. Mais on dit aussi qu'il l'emploie à équiper des soldats ; et comme c'était le temps de la guerre, que le roi était absent, et que tout le monde avait peur de manquer, le pauvre peuple souffrait beaucoup, et Franz ne pouvait trouver d'aide suffisante chez les bons cœurs. Quant aux mauvais cœurs ils n'ont jamais une obole à leur disposition. Tout à coup un jeune homme de l'atelier dit à Franz : «A ta place, je sais bien ce que je ferais ! mais peut-être n'en auras-tu pas le courage.—Ce n'est pas le courage qui me manque, dit Franz ; que faut-il faire ?—Il faut t'adresser aux Invisibles.» Franz parut comprendre ce dont il s'agissait, car il secoua la tête d'un air de répugnance, et ne répondit rien. Quelques jeunes gens qui, comme moi, ne savaient ce que cela signifiait, en demandèrent l'explication, et il leur fut répondu de tous côtés : «Vous ne connaissez pas les Invisibles ? On voit bien que vous êtes des enfants ! Les Invisibles, ce sont des gens qu'on ne voit pas, mais qui agissent. Ils font toute sorte de bien et toute sorte de mal. On ne sait pas s'ils demeurent quelque part, mais il y en a partout. On dit qu'on en trouve dans les quatre parties du monde.

Ce sont eux qui assassinent beaucoup de voyageurs et qui prêtent main-forte à beaucoup d'autres contre les brigands, selon que ces voyageurs sont jugés par eux dignes de châtiment ou de protection. Ils sont les instigateurs de toutes les révolutions : ils vont dans toutes les cours, dirigent toutes les affaires, décident la guerre ou la paix, rachètent les prisonniers, soulagent les malheureux, punissent les scélérats, font trembler les rois sur leurs trônes ; enfin ils sont cause de tout ce qui arrive d'heureux et de malheureux dans le monde. Ils se trompent peut-être plus d'une fois ; mais enfin on dit qu'ils ont bonne intention ; et d'ailleurs qui peut dire si ce qui est malheur aujourd'hui ne sera pas la cause d'un grand bonheur demain ?»

«Nous écoutions cela avec grand étonnement et grande admiration, poursuivit Gottlieb, et peu à peu j'en entendis assez pour pouvoir vous dire tout ce qu'on pense des Invisibles parmi les ouvriers et le pauvre peuple ignorant. Les uns disent que ce sont de méchantes gens, voués au diable qui leur communique sa puissance, le don de connaître les choses cachées, le pouvoir de tenter les hommes par l'appât des richesses et des honneurs dont ils disposent, la faculté de connaître l'avenir, de faire de l'or, de guérir les malades, de rajeunir les vieillards, de ressusciter les morts, d'empêcher les vivants de mourir, car ce sont eux qui ont découvert la pierre philosophale et l'élixir de longue vie. D'autres pensent que ce sont des hommes religieux et bienfaisants qui ont mis en commun leurs fortunes pour assister les malheureux, et qui s'entendent pour redresser les torts et récompenser la vertu. Dans notre atelier, chacun faisait son commentaire : «C'est l'ancien ordre des Templiers, disait l'un.—On les appelle aujourd'hui francs-maçons, disait l'autre.—Non, disait un troisième, ce sont les Herrnhuters de Zinzendorf, autrement dit les frères Moraves, les anciens frères de l'Union, les anciens orphelins du mont Thabor ; enfin c'est la vieille Bohême qui est toujours debout et qui menace en secret toutes les puissances de l'Europe, parce qu'elle veut faire de l'univers une république.»

«D'autres encore prétendaient que c'était seulement une poignée de sorciers, élèves et disciples de Paracelse, de Boehm, de Swedenborg, et maintenant de Schroepfer le limonadier (voilà un beau rapprochement), qui, par des prestiges et des pratiques infernales, voulaient gouverner le monde et renverser les empires. La plupart s'accordaient à dire que c'était l'antique tribunal secret des francs-juges, qui ne s'était jamais dissous en Allemagne, et qui, après avoir agi dans l'ombre durant plusieurs siècles, commençait à relever la tête fièrement, et à faire sentir son bras de fer, son épée de feu, et ses balances de diamant.

«Quant à Franz, il hésitait à s'adresser à eux, parce que, disait-il, quand on avait accepté leurs bienfaits, on se trouvait lié à eux pour cette vie et pour l'autre, au grand préjudice du salut, et avec de grands périls pour ses proches. Cependant la nécessité l'emporta sur la crainte. Un de nos camarades, celui qui lui avait donné le conseil, et qui fut grandement soupçonné d'être affilié aux Invisibles, bien qu'il le niât fortement, lui donna en secret les moyens de faire ce qu'il appelait le signal de détresse.

Nous n'avons jamais su en quoi consistait ce signal. Les uns ont dit que Franz avait tracé avec son sang sur sa porte un signe cabalistique. D'autres, qu'il avait été à minuit sur un tertre entre quatre chemins, au pied d'une croix où un cavalier noir lui était apparu. Enfin il en est qui ont parlé simplement d'une lettre qu'il aurait déposée dans le creux d'un vieux saule pleureur à l'entrée du cimetière. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il fut secouru, que sa famille put attendre sa guérison sans mendier, et qu'il eut le moyen de se faire traiter par un habile chirurgien qui le tira d'affaire.

Des Invisibles, il n'en dit jamais un mot, si ce n'est qu'il les bénirait toute sa vie. Et voila, ma sœur, comment j'ai appris pour la première fois l'existence de ces êtres terribles et bienfaisants.

«—Mais toi, qui es plus instruit que ces jeunes gens de ton atelier, dis-je à Gottlieb, que penses-tu des Invisibles ? Sont-ce des sectaires, des charlatans, ou des conspirateurs ?»

«Ici Gottlieb, qui s'était exprimé jusque là avec beaucoup de raison, retomba dans ses divagations accoutumées, et je ne pus rien en tirer, sinon que c'étaient des êtres d'une nature véritablement invisible, impalpable, et qui, comme Dieu et les anges, ne pouvaient tomber sous les sens, qu'en empruntant, pour communiquer avec les hommes, de certaines apparences.

«—Il est bien évident, me dit-il, que la fin du monde approche. Des signes manifestes ont éclaté. L'Antéchrist est né.

Il y en a qui disent qu'il est en Prusse et qu'il s'appelle Voltaire ; mais je ne connais pas ce Voltaire, et ce peut bien être quelque autre, d'autant plus que V n'est pas W, et que le nom que l'Antechrist portera parmi les hommes commencera par cette lettre, et sera allemand [Ce pouvait être Weishaupt. Il naquit en 1748.]. En attendant les grands prodiges qui vont éclater dans le courant de ce siècle, Dieu qui ne se mêle de rien ostensiblement, Dieu qui est le silence éternel [Expression de Jacques Boehm. (Notes de l'éditeur.)], suscite parmi nous des êtres d'une nature supérieure pour le bien et pour le mal, des puissances occultes, des anges et des démons : ceux-ci pour éprouver les justes, ceux-là pour les faire triompher. Et puis, le grand combat entre les deux principes est déjà commencé. Le roi du mal, le père de l'erreur et de l'ignorance se défend en vain. Les archanges ont tendu l'arc de la science et de la vérité. Leurs traits ont traversé la cuirasse de Satan. Satan rugit et se débat encore ; mais bientôt il va renoncer au mensonge, perdre tout son venin, et au lieu du sang impur des reptiles, sentir circuler dans ses veines la rosée du pardon. Voilà l'explication claire et certaine de ce qui se passe d'incompréhensible et d'effrayant dans le monde. Le mal et le bien sont aux prises dans une région supérieure, inaccessible aux efforts des hommes. La victoire et la défaite planent sur nous sans que nul puisse les fixer à son gré. Frédéric de Prusse attribue à la force de ses armes des succès que le destin seul lui a octroyés en attendant qu'il le brise ou le relève encore suivant ses fins cachées. Oui, te dis-je, il est tout simple que les hommes ne comprennent plus rien à ce qui se passe sur la terre. Ils voient l'impiété prendre les armes de la foi, et réciproquement. Ils souffrent l'oppression, la misère, et tous les fléaux de la discorde, sans que leurs prières soient entendues, sans que les miracles de l'ancienne religion interviennent. Ils ne s'entendent plus sur rien, ils se querellent sans savoir pourquoi. Ils marchent, les yeux bandés, vers un abîme. Ce sont les Invisibles qui les y poussent ; mais on ne sait si les prodiges qui signalent leur mission sont de Dieu ou du diable, de même qu'au commencement du christianisme Simon le magicien paraissait à beaucoup d'hommes tout aussi puissant, tout aussi divin que le Christ. Moi, je te dis que tous les prodiges viennent de Dieu, puisque Satan n'en peut faire sans qu'il le permette, et que parmi ceux qu'on appelle les Invisibles, il y en a qui agissent par la lumière directe de l'Esprit-Saint, tandis que d'autres reçoivent la puissance à travers le nuage, et font le bien fatalement croyant faire le mal.

«—Voilà une explication bien abstraite, mon cher Gottlieb ; est-elle de Jacques Boehm ou de toi ?

«Elle est de lui, si on veut l'entendre ainsi ; elle est de moi, si son inspiration ne me l'a pas suggérée.

«—À la bonne heure, Gottlieb ! me voila aussi avancée qu'auparavant, puisque j'ignore si ces Invisibles sont pour moi de bons ou de mauvais anges.»

Le 12 mai.—«Les prodiges commencent, en effet, et ma destinée s'agite dans les mains des Invisibles. Je dirai comme Gottlieb : «Sont-ils de Dieu ou du diable ?» Aujourd'hui Gottlieb a été appelé par la sentinelle qui garde l'esplanade, et qui fait sa faction sur le petit bastion qui la termine. Cette sentinelle, suivant Gottlieb, n'est autre qu'un Invisible, un esprit. La preuve en est que Gottlieb, qui connaît tous les factionnaires, et qui cause volontiers avec eux, quand ils s'amusent à lui commander des souliers, n'a jamais vu celui-là ; et puis il lui a paru d'une stature plus qu'humaine, et sa figure était d'une expression indéfinissable. «Gottlieb, lui a-t-il dit en lui parlant bien bas, il faut que la Porporina soit délivrée dans trois nuits. Cela dépend de toi ; tu peux prendre les clefs de sa chambre sous l'oreiller de ta mère, lui faire traverser votre cuisine, et l'amener jusqu'ici, au bout de l'esplanade. Là je me charge du reste. Préviens-la, afin qu'elle se tienne prête ; et souviens-toi que si tu manques de prudence et de zèle, elle, toi et moi sommes perdus.»

«Voilà où j'en suis. Cette nouvelle m'a rendue malade d'émotion. Toute cette nuit, j'en ai eu la fièvre ; toute cette nuit, j'ai entendu le violon fantastique. Fuir ! quitter cette triste prison, échapper surtout aux terreurs que me cause ce Mayer ! Ah ! s'il ne faut risquer que ma vie pour cela, je suis prête ; mais quelles seront les conséquences de ma fuite pour Gottlieb, pour ce factionnaire que je ne connais pas et qui se dévoue si gratuitement, enfin pour ces complices inconnus, qui vont assumer sur eux une nouvelle charge ? Je tremble, j'hésite, je ne suis décidée à rien. Je vous écris encore sans songer à préparer ma fuite. Non ! je ne fuirai pas, à moins d'être rassurée sur le sort de mes amis et de mes protecteurs. Ce pauvre Gottlieb est résolu à tout, lui ! Quand je lui demande s'il ne redoute rien, il me répond qu'il souffrirait avec joie le martyre pour moi ; et quand j'ajoute que peut-être il aura des regrets de ne plus me voir, il ajoute que cela le regarde, que je ne sais pas ce qu'il compte faire.

D'ailleurs tout cela lui paraît un ordre du ciel, et il obéit sans réflexion à la puissance inconnue qui le pousse. Mais moi, je relis attentivement le billet des Invisibles, que j'ai reçu ces jours derniers, et je crains que l'avis de ce factionnaire ne soit, en effet, le piège dont je dois me méfier. J'ai encore quarante-huit heures devant moi. Si Mayer reparaît, je risque tout ; s'il continue à m'oublier, et que je n'aie pas de meilleure garantie que l'avertissement d'un inconnu, je reste.

Le 13.—«Oh ! décidément, je me fie à la destinée, à la Providence, qui m'envoie des secours inespérés. Je pars, je m'appuie sur le bras puissant qui me couvre de son égide !... En me promenant, ce matin, sur l'esplanade, où je me suis risquée, dans l'espérance de recevoir des esprits qui m'environnent quelque nouvelle révélation, j'ai regardé sur le bastion où se tient le factionnaire.

Ils étaient deux, un qui montait la garde, l'arme au bras ; un autre qui allait et venait, comme s'il eût cherché quelque chose. La grande taille de ce dernier attirait mon attention ; il me semblait qu'il ne m'était pas inconnu. Mais je ne devais le regarder qu'à la dérobée, et à chaque tour de promenade, il fallait lui tourner le dos. Enfin, dans un moment où j'allais vers lui, il vint aussi vers nous, comme par hasard ; et, quoiqu'il fût sur un glacis beaucoup plus élevé que le nôtre, je le reconnus complètement. Je faillis laisser échapper un cri. C'était Karl le Bohémien, le déserteur que j'ai sauvé des griffes de Mayer, dans la forêt de Bohême ; le Karl que j'ai revu ensuite à Roswald, en Moravie, chez le comte Hoditz, et qui m'a sacrifié un projet de vengeance formidable... C'est un homme qui m'est dévoué, corps et âme, et dont la figure sauvage, le nez épaté, la barbe rouge et les yeux de faïence m'ont semblé aujourd'hui beaux comme les traits de l'ange Gabriel.

«—C'est lui ! me disait Gottlieb tout bas, c'est l'émissaire des Invisibles, un Invisible lui-même, j'en suis certain ! du moins il le serait s'il le voulait. C'est votre libérateur, c'est celui qui vous fera sortir d'ici, la nuit prochaine.»

«Mon cœur battait si fort, que je pouvais à peine me soutenir ; des larmes de joie s'échappaient de mes yeux. Pour cacher mon émotion à l'autre factionnaire, je m'approchai du parapet, en m'éloignant du bastion, et je feignis de contempler les herbes du fossé. Je voyais pourtant à la dérobée Karl et Gottlieb échanger, sans trop de mystère, des paroles que je n'entendais pas. Au bout de quelques instants, Gottlieb revint près de moi, et me dit rapidement :

«—Il va descendre ici, il va entrer chez nous et y boire une bouteille de vin. Feignez de ne pas faire attention à lui. Mon père est sorti. Pendant que ma mère ira chercher le vin à la cantine, vous rentrerez dans la cuisine, comme pour remonter chez vous, et vous pourrez lui parler un instant.»

«En effet, lorsque Karl eut causé quelques minutes avec madame Schwartz, qui ne dédaigne pas de faire rafraîchir à son profit les vétérans de la citadelle, je vis Gottlieb paraître sur le seuil. Je compris que c'était le signal. J'entrai, je me trouvai seule avec Karl. Gottlieb avait suivi sa mère à la cantine. Le pauvre enfant ! il semble que l'amitié lui ait révélé tout à coup la ruse et la présence d'esprit nécessaires à la pratique des chose réelles. Il fit à dessein mille gaucheries, laissa tomber la bougie, impatienta sa mère, et la retint assez longtemps pour que je pusse m'entendre avec mon sauveur.

«—Signora, me dit Karl, me voilà ! vous voici donc enfin ! J'ai été repris par les recruteurs, c'était dans ma destinée. Mais le roi m'a reconnu et m'a fait grâce, à cause de vous peut-être. Puis, il m'a permis de m'en aller, en me promettant même de l'argent, que d'ailleurs il ne m'a pas donné. Je m'en retournais au pays, quand j'ai appris que vous étiez ici. J'ai été trouver un fameux sorcier, pour savoir comment je devais m'y prendre pour vous servir. Le sorcier m'a envoyé au prince Henry, et le prince Henry m'a renvoyé à Spandaw. Il y a autour de nous des gens puissants que je ne connais pas, mais qui travaillent pour vous, Ils n'épargnent ni l'argent, ni les démarches, je vous assure ! Enfin, tout est prêt. Demain soir, les portes s'ouvriront d'elles-mêmes devant nous. Tout ce qui pourrait nous barrer le passage est gagné. Il n'y a que les Schwartz qui ne soient pas dans nos intérêts. Mais ils auront demain le sommeil plus lourd que de coutume, et quand ils s'éveilleront, vous serez déjà loin. Nous enlevons Gottlieb, qui demande à vous suivre. Je décampe avec vous, nous ne risquons rien, tout est prévu. Soyez prête, Signora, et maintenant retournez sur l'esplanade, afin que la vieille ne vous trouve pas ici.»

«Je n'exprimai ma reconnaissance à Karl que par des pleurs, et je courus les cacher au regard inquisiteur de madame Schwartz.

«Ô mes amis, je vous reverrai donc ! je vous presserai donc dans mes bras ! J'échapperai encore une fois à l'affreux Mayer ! Je reverrai l'étendue des cieux, les riantes campagnes, Venise, l'Italie ; je chanterai encore, je retrouverai des sympathies ! Oh ! cette prison a retrempé ma vie et renouvelé mon cœur qui s'éteignait dans la langueur de l'indifférence. Comme je vais vivre, comme je vais aimer, comme je vais être pieuse et bonne !

«Et pourtant, énigme profonde du cœur humain ! je me sens terrifiée et presque triste à l'idée de quitter cette cellule où j'ai passé trois mois dans un effort perpétuel de courage et de résignation, cette esplanade où j'ai promené tant de mélancoliques rêveries, ces vieilles murailles qui paraissaient si hautes, si froides, si sereines au clair de la lune ! Et ce grand fossé dont l'eau morne était d'un si beau vert, et ces milliers de tristes fleurs que le printemps avait semées sur ses rives ! Et mon rouge-gorge surtout ! Gottlieb prétend qu'il nous suivra ; mais à cette heure-là, il sera endormi dans le lierre, et ne s'apercevra pas de notre départ. O cher petit être ! puisses-tu faire la société et la consolation de celle qui me succédera dans cette cellule ! Puisse-t-elle te soigner et te respecter comme je l'ai fait !

«Allons ! je vais essayer de dormir pour être forte et calme demain. Je cachette ce manuscrit, que je veux emporter. Je me suis procuré, au moyen de Gottlieb, une nouvelle provision de papier, de crayons et de bougie, que je veux laisser dans ma cachette, afin que ces richesses inappréciables aux prisonniers fassent la joie de quelque autre après moi.»

Ici finissait le journal de Consuelo. Nous reprendrons le récit fidèle de ses aventures.

Il est nécessaire d'apprendre au lecteur que Karl ne s'était pas faussement vanté d'être aidé et employé par de puissants personnages. Ces chevaliers invisibles qui travaillaient à la délivrance de notre héroïne avaient répandu l'or à pleines mains. Plusieurs guichetiers, huit ou dix vétérans, et jusqu'à un officier, s'étaient engagés à se tenir coi, à ne rien voir, et, en cas d'alarme, à ne courir sus aux fugitifs que pour la forme. Le soir fixé pour l'évasion, Karl avait soupé chez les Schwartz, et, feignant d'être ivre, il les avait invités à boire avec lui.

La mère Schwartz avait le gosier ardent comme la plupart des femmes adonnées à l'art culinaire.

Son mari ne haïssait pas l'eau-de-vie de sa cantine, quand il la dégustait aux frais d'autrui. Une drogue narcotique, furtivement introduite par Karl dans le flacon, aida à l'effet du breuvage énergique. Les époux Schwartz regagnèrent leur lit avec peine, et y ronflèrent si fort, que Gottlieb, qui attribuait tout à des influences surnaturelles, ne manqua pas de les croire enchantés lorsqu'il s'approcha d'eux pour dérober les clefs ; Karl était retourné sur le bastion pour y faire sa faction. Consuelo arriva sans peine avec Gottlieb jusqu'à cet endroit, et monta intrépidement l'échelle de corde que lui jeta le déserteur. Mais le pauvre Gottlieb, qui s'obstinait à fuir avec elle malgré toutes ses remontrances, devint un grand embarras dans ce passage. Lui qui, dans ses accès de somnambulisme, courait comme un chat dans les gouttières, il n'était plus capable de faire agilement trois pas sur le sol le plus uni dès qu'il était éveillé. Soutenu par la conviction qu'il suivait un envoyé du ciel, il n'avait aucune peur, et se fût jeté sans hésitation en bas des remparts si Karl le lui eût conseillé. Mais sa confiance audacieuse ajoutait aux dangers de sa gaucherie. Il grimpait au hasard, dédaignant de rien voir et de rien calculer. Après avoir fait frissonner vingt fois Consuelo qui le crut vingt fois perdu, il atteignit enfin la plate-forme du bastion, et de là nos trois fugitifs se dirigèrent à travers les corridors de cette partie de la citadelle où se trouvaient logés les fonctionnaires initiés à leur complot. Ils s'avançaient sans obstacles, lorsque tout à coup ils se trouvèrent face à face avec l'adjudant Nanteuil, autrement dit, l'ex-recruteur Mayer. Consuelo se crut perdue ; mais Karl l'empêcha de prendre la fuite en lui disant : «Ne craignez rien, Signora, monsieur l'adjudant est dans vos intérêts.»

«—Arrêtez-vous ici, leur dit Nanteuil à la hâte ; il y a une anicroche. L'adjudant Weber ne s'est-il pas avisé de venir souper dans notre quartier avec ce vieux imbécile de lieutenant ? Ils sont dans la salle que vous êtes obligés de traverser. Il faut trouver un moyen de les renvoyer. Karl, retournez vite à votre faction, on pourrait s'apercevoir trop tôt de votre absence. J'irai vous chercher quand il sera temps. Madame va entrer dans ma chambre. Gottlieb va venir avec moi. Je prétendrai qu'il est en somnambulisme ; mes deux nigauds courront après lui pour le voir, et quand la salle sera évacuée, j'en prendrai la clef pour qu'ils n'y reviennent pas.»

Gottlieb, qui ne se savait pas somnambule, ouvrit de gros yeux ; mais Karl lui ayant fait signe d'obéir, il obéit aveuglément. Consuelo éprouvait une insurmontable répugnance à entrer dans la chambre de Mayer.

«Que craignez-vous de cet homme ? lui dit Karl à voix basse. Il a une trop grosse somme à gagner pour songer à vous trahir. Son conseil est bon : je retourne sur le bastion. Trop de hâte nous perdrait.

—Trop de sang froid et de prévoyance pourrait bien nous perdre aussi,» pensa Consuelo. Néanmoins elle céda. Elle avait une arme sur elle. En traversant la cuisine de Schwartz, elle s'était emparée d'un petit couperet dont la compagnie la rassurait un peu. Elle avait remis à Karl son argent et ses papiers, ne gardant sur elle que son crucifix, qu'elle n'était pas loin de regarder comme un amulette.

Mayer l'enferma dans sa chambre pour plus de sûreté, et s'éloigna avec Gottlieb. Au bout de dix minutes, qui parurent un siècle à Consuelo, Nanteuil revint la trouver, et elle remarqua avec terreur qu'il refermait la porte sur lui et mettait la clef dans sa poche. «Signora, lui dit-il en italien, vous avez encore une demi-heure à patienter. Les drôles sont ivres, et ne lèveront le siège que quand l'horloge sonnera une heure ; alors le gardien qui a le soin de ce quartier les mettra dehors.

—Et qu'avez-vous fait de Gottlieb, Monsieur ?

—Votre ami Gottlieb est en sûreté derrière un tas de fagots où il pourra bien s'endormir ; mais il n'en marchera peut-être que mieux pour vous suivre.

—Karl sera averti, n'est-il pas vrai ?

—A moins que je ne veuille le faire pendre, répondit l'adjudant avec une expression qui parut diabolique à Consuelo, je n'aurai garde de le laisser là. Êtes-vous contente de moi, Signora ?

—Je ne suis pas à même de vous prouver maintenant ma gratitude, Monsieur, répondit Consuelo avec une froideur dont elle s'efforçait en vain de dissimuler le dédain, mais j'espère m'acquitter bientôt honorablement envers vous.

—Pardieu, vous pouvez vous acquitter tout de suite (Consuelo fit un mouvement d'horreur) en me témoignant un peu d'amitié, ajouta Mayer d'un ton de lourde et grossière cajolerie. Là, voyons, si je n'étais pas un mélomane passionné... et si vous n'étiez pas une si jolie personne, je serais bien coupable de manquer ainsi à mes devoirs pour vous faire évader. Croyez-vous que ce soit l'attrait du gain qui m'ait porté à cela ? Baste ! je suis assez riche pour me passer de vous autres, et le prince Henry n'est pas assez puissant pour me sauver de la corde ou de la prison perpétuelle, si je suis découvert. Dans tous les cas, ma mauvaise surveillance va entraîner ma disgrâce, ma translation dans une forteresse moins agréable, moins voisine de la capitale... Tout cela exige bien quelque consolation. Allons, ne faites pas tant la fière. Vous savez bien que je suis amoureux de vous. J'ai le cœur tendre, moi ! Ce n'est pas une raison pour abuser de ma faiblesse ; vous n'êtes pas une religieuse, une bigote, que diable !

Vous êtes une charmante fille de théâtre, et je parie bien que vous n'avez pas fait votre chemin dans les premiers emplois sans faire l'aumône d'un peu de tendresse à vos directeurs. Pardieu ! si vous avez chanté devant Marie-Thérèse, comme on le dit, vous avez traversé le boudoir du prince de Kaunitz. Vous voici dans un appartement moins splendide ; mais je tiens votre liberté dans mes mains, et la liberté est plus précieuse encore que la faveur d'une impératrice.

—Est-ce une menace, Monsieur ? répondit Consuelo pâle d'indignation et de dégoût.

—Non, c'est une prière, belle Signora.

—J'espère que ce n'est pas une condition ?

—Nullement ! Fi donc ! Jamais ! ce serait une indignité,» répondit Mayer avec une impudente ironie, en s'approchant de Consuelo les bras ouverts.

Consuelo, épouvantée, s'enfuit au bout de la chambre. Mayer l'y suivit, elle vit bien qu'elle était perdue si elle ne sacrifiait l'humanité à l'honneur. Et, subitement inspirée par la terrible fierté des femmes espagnoles, elle reçut l'étreinte de l'ignoble Mayer en lui enfonçant quelques lignes de couteau dans la poitrine. Mayer était fort gras, et la blessure ne fut pas dangereuse ; mais en voyant son sang couler, comme il était aussi lâche que sensuel, il se crut mort, et alla tomber en défaillance, le ventre sur son lit, en murmurant : «Je suis assassiné ! je suis perdu !» Consuelo crut l'avoir tué, et faillit s'évanouir elle-même.

Au bout de quelques instants de terreur silencieuse, elle osa pourtant s'approcher de lui, et, le voyant immobile, elle se hasarda à ramasser la clef de la chambre, qu'il avait laissée tomber à ses pieds. A peine la tint-elle, qu'elle sentit renaître son courage ; elle sortit sans hésitation, et s'élança au hasard dans les galeries. Elle trouva toutes les portes ouvertes devant elle, et descendit un escalier sans savoir où il la conduirait. Mais ses jambes fléchirent lorsqu'elle entendit retentir la cloche d'alarme, et peu après le roulement du tambour, et ce canon qui l'avait émue si fort la nuit où le somnambulisme de Gottlieb avait causé une alerte. Elle tomba à genoux sur les dernières marches, et joignant les mains, elle invoqua Dieu pour le pauvre Gottlieb et pour le généreux Karl. Séparée d'eux après les avoir laissés s'exposer à la mort pour elle, elle ne se sentit plus aucune force, aucun désir de salut. Des pas lourds et précipités retentissaient à ses oreilles, la clarté des flambeaux jaillissait devant ses yeux effarés, et elle ne savait déjà plus si c'était la réalité ou l'effet de son propre délire. Elle se laissa glisser dans un coin, et perdit tout à fait connaissance.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XX.

XX.

Lorsque Consuelo reprit connaissance, elle éprouva un bien-être incomparable, sans pouvoir se rendre compte ni du lieu où elle était, ni des événements qui l'y avaient amenée. Elle était couchée en plein air ; et, sans ressentir aucunement le froid de la nuit, elle voyait librement les étoiles briller dans le ciel vaste et pur. A ce coup d'œil enchanteur succéda bientôt la sensation d'un mouvement assez rapide, mais souple et agréable. Le bruit de la rame qui s'enfonçait dans l'eau, à intervalles rapprochés, lui fit comprendre qu'elle était dans une barque, et qu'elle traversait l'étang. Une douce chaleur pénétrait ses membres ; et il y avait, dans la placidité des eaux dormantes où la brise agitait de nombreux herbages aquatiques, quelque chose de suave qui rappelait les lagunes de Venise, dans les belles nuits du printemps. Consuelo souleva sa tête alanguie, regarda autour d'elle, et vit deux rameurs faisant force de bras chacun à une extrémité de la barque. Elle chercha des yeux la citadelle, et la vit déjà loin, sombre comme une montagne de pierre, dans le cadre transparent de l'air et de l'onde. Elle se dit qu'elle était sauvée ; mais aussitôt elle se rappela ses amis, et prononça le nom de Karl avec anxiété. «Je suis là ! Pas un mot, Signora, le plus profond silence !» répondit Karl qui ramait devant elle. Consuelo pensa que l'autre rameur était Gottlieb ; et, trop faible pour se tourmenter plus longtemps, elle se laissa retomber dans sa première attitude. Une main ramena autour d'elle le manteau souple et chaud dont on l'avait enveloppée ; mais elle l'écarta doucement de son visage, afin de contempler l'azur constellé qui se déroulait sans bornes au-dessus de sa tête. A mesure qu'elle sentait revenir ses forces et l'élasticité de ses mouvements, paralysés par une violente crise nerveuse, elle recueillait ses pensées ; et le souvenir de Mayer se présenta horrible et sanglant devant elle. Elle fit un effort pour se soulever de nouveau, en s'apercevant qu'elle avait la tête appuyée sur les genoux et le corps soutenu par le bras d'un troisième passager qu'elle n'avait pas encore vu, ou plutôt qu'elle avait pris pour un ballot, tant il était enveloppé, caché et immobile, étendu derrière elle, dans le fond de la barque.

Une profonde terreur s'empara de Consuelo lorsqu'elle se rappela l'imprudente confiance que Karl avait témoignée à Mayer, et qu'elle supposa possible la présence de ce misérable auprès d'elle. Le soin qu'il semblait prendre de se cacher aggravait les soupçons de la fugitive. Elle était pleine de confusion d'avoir reposé contre le sein de cet homme, et reprochait presque à la Providence de lui avoir laissé goûter, sous sa protection, quelques instants d'un oubli salutaire et d'un bien-être ineffable.

Heureusement la barque touchait terre en ce moment, et Consuelo se hâta de se lever pour prendre la main de Karl et s'élancer sur le rivage ; mais la secousse de l'atterrissement la fit chanceler et retomber dans les bras du personnage mystérieux. Elle le vit alors debout, et, à la faible clarté des étoiles, elle distingua qu'il portait un masque noir sur le visage. Mais il avait toute la tête de plus que Mayer ; et quoiqu'il fût enveloppé d'un long manteau, sa stature avait l'élégance d'un corps svelte et dégagé. Ces circonstances rassurèrent complètement la fugitive ; elle accepta le bras qu'il lui offrit en silence, et fit avec lui une cinquantaine de pas sur la grève, suivie de Karl et de l'autre individu, qui lui avaient renouvelé, par signes, l'injonction de ne pas dire un seul mot. La campagne était muette et déserte ; aucune agitation ne se laissait plus pressentir dans la citadelle. On trouva, derrière un hallier, une voiture attelée de quatre chevaux, où l'inconnu monta avec Consuelo. Karl se mit sur le siège. Le troisième individu disparut, sans que Consuelo y prît garde. Elle cédait à la hâte silencieuse et solennelle de ses libérateurs ; et bientôt le carrosse, qui était excellent et d'une souplesse recherchée, roula dans la nuit avec la rapidité de la foudre. Le bruit des roues et le galop des chevaux ne disposent guère à la conversation. Consuelo se sentait fort intimidée et même un peu effrayée de son tête-à-tête avec l'inconnu. Cependant lorsqu'elle vit qu'il n'y avait plus aucun danger à rompre le silence, elle crut devoir lui exprimer sa reconnaissance et sa joie ; mais elle n'en obtint aucune réponse. Il s'était placé vis-à-vis d'elle, en signe de respect ; il lui prit la main, et la serra dans les siennes, sans dire un seul mot ; puis il se renfonça dans le coin de la voiture ; et Consuelo, qui avait espéré engager la conversation, n'osa insister contre ce refus tacite. Elle désirait vivement savoir à quel ami généreux et dévoué elle était redevable de son salut ; mais elle éprouvait pour lui, sans le connaître, un sentiment instinctif de respect mêlé de crainte, et son imagination prêtait à cet étrange compagnon de voyage toutes les qualités romanesques que comportait la circonstance. Enfin la pensée lui vint que c'était un agent subalterne des invisibles, peut-être un fidèle serviteur qui craignait de manquer aux devoirs de sa condition en se permettant de lui parler la nuit dans le tête-à-tête.

Au bout de deux heures de course rapide, on s'arrêta au milieu d'un bois fort sombre ; le relais qu'on y devait trouver n'était pas encore arrivé. L'inconnu s'éloigna un peu pour voir s'il approchait, ou pour dissimuler son impatience et son inquiétude. Consuelo mit pied à terre aussi, et se promena sur le sable d'un sentier voisin avec Karl, à qui elle avait mille questions à faire.

«Grâce à Dieu, Signora, vous voilà vivante, lui dit ce fidèle écuyer.

—Et toi-même, cher Karl ?

—On ne peut mieux, puisque vous êtes sauvée.

—Et Gottlieb, comment se trouve-t-il ?

—Je présume qu'il se trouve bien dans son lit à Spandaw.

—Juste ciel ! Gottlieb est donc resté ? Il va donc payer pour nous ?

—Il ne paiera ni pour lui-même, ni pour personne. L'alarme donnée, je ne sais par qui, j'ai couru pour vous rejoindre à tout hasard, voyant bien que c'était le moment de risquer le tout pour le tout. J'ai rencontré l'adjudant Nanteuil, c'est-à-dire le recruteur Mayer, qui était fort pâle...

—Tu l'as rencontré, Karl ? Il était debout, il marchait ?

—Pourquoi non ?

—Il n'était donc pas blessé ?

—Ah ! si fait : il m'a dit qu'il s'était un peu blessé en tombant dans l'obscurité sur un faisceau d'armes. Mais je n'y ai pas fait grande attention, et lui ai demandé vite où vous étiez. Il n'en savait rien, il avait perdu la tête. Je crus même voir qu'il avait l'intention de nous trahir ; car la cloche d'alarme que j'avais entendue, et dont j'avais bien reconnu le timbre, est celle qui part de son alcôve et qui sonne pour son quartier. Mais il paraissait s'être ravisé ; car il savait bien, le drôle, qu'il y avait beaucoup d'argent à gagner en vous délivrant. Il m'a donc aidé à détourner l'orage, en disant à tous ceux que nous rencontrions que c'était ce somnambule de Gottlieb qui avait encore une fois causé une fausse alerte. En effet, comme si Gottlieb eût voulu lui donner raison, nous le trouvâmes endormi dans un coin, de ce sommeil singulier dont il est pris souvent au beau milieu du jour, là où il se trouve, fût-ce sur le parapet de l'esplanade. On eût dit que l'agitation de sa fuite le faisait dormir debout, ce qui est, ma foi, bien merveilleux, à moins qu'il n'ait bu par mégarde à souper quelques gouttes du breuvage que j'ai versé à pleins bords à ses chers parents ! Ce que je sais, c'est qu'on l'a enfermé dans la première chambre venue pour l'empêcher de s'aller promener sur les glacis, et que j'ai jugé à propos de le laisser là jusqu'à nouvel ordre. On ne pourra l'accuser de rien, et ma fuite expliquera suffisamment la vôtre. Les Schwartz dormaient trop bien de leur côté pour entendre la cloche, et personne n'aura été voir si votre chambre était ouverte ou fermée. Ce ne sera donc que demain que l'alarme sera sérieuse.

M. Nanteuil m'a aidé à la dissiper, et je me suis mis à votre recherche, en feignant de retourner à mon dortoir. J'ai eu le bonheur de vous trouver à trois pas de la porte que nous devions franchir pour nous sauver. Les guichetiers de par là étaient tous gagnés. D'abord j'ai été bien effrayé de vous trouver presque morte. Mais morte ou vivante, je ne voulais pas vous laisser là. Je vous ai portée sans encombre dans la barque qui nous attendait le long du fossé. Et alors... il m'est arrivé une petite aventure assez désagréable que je vous raconterai une autre fois, Signora... Vous avez eu assez d'émotions comme cela aujourd'hui, et ce que je vous dirais pourrait vous causer un peu de saisissement.

—Non, non, Karl, je veux tout savoir, je suis de force à tout entendre.

—Oh ! je vous connais, Signora ! vous me blâmerez. Vous avez votre manière de voir.

Je me souviens de Roswald, où vous m'avez empêché...

—Karl, ton refus de parler me tourmenterait cruellement. Parle, je t'en conjure, je le veux.

—Eh bien, Signora, c'est un petit malheur, après tout ; et s'il y a péché, cela ne regarde que moi. Comme je vous passais dans la barque sous une arcade basse, bien lentement pour ne pas faire trop de bruit avec mes rames dans cet endroit sonore, voilà que sur le bout d'une petite jetée qui se trouve là et qui barre à demi l'arcade, je suis arrêté par trois hommes qui me prennent au collet tout en sautant dans la barque. Il faut vous dire que la personne qui voyage avec vous dans la voiture, et qui était déjà des nôtres, ajouta Karl en baissant la voix, avait eu l'imprudence de remettre les deux tiers de la somme convenue à Nanteuil, en traversant la dernière poterne. Nanteuil, pensant qu'il pouvait bien s'en contenter et regagner le reste en nous trahissant, s'était aposté là avec deux vauriens de son espèce pour vous rattraper. Il espérait se défaire d'abord de votre protecteur et de moi, afin que personne ne put parler de l'argent qu'il avait reçu. Voilà pourquoi, sans doute, ces garnements se mirent en devoir de nous assassiner. Mais votre compagnon de voyage, Signora, tout paisible qu'il en a l'air, est un lion dans le combat. Je vous jure que je m'en souviendrai longtemps. En deux tours de bras, il se débarrassa d'un premier coquin en le jetant dans l'eau ; le second, intimidé, ressauta sur la chaussée, et se tint à distance pour voir comment finirait la lutte que j'avais avec l'adjudant. Ma foi, Signora, je ne m'en acquittai pas avec autant de grâce que sa brillante Seigneurie... dont j'ignore le nom. Cela dura bien une demi-minute, ce qui ne me fait pas honneur ; car ce Nanteuil, qui est ordinairement fort comme un taureau, paraissait mou et affaibli, comme s'il eût eu peur, ou comme si la blessure dont il m'avait parlé lui eût donné du souci. Enfin, le sentant lâcher prise, je l'enlevai et lui trempai un peu les pieds dans l'eau. Sa Seigneurie me dit alors : «Ne le tuez pas, c'est inutile.» Mais moi, qui l'avais bien reconnu, et qui savais comme il nage, comme il est tenace, cruel, capable de tout, moi qui avais senti ailleurs la force de ses poings, et qui avais de vieux comptes à régler avec lui, je n'ai pas pu me retenir de lui donner un coup de ma main fermée sur la tête... coup qui le préservera d'en recevoir et d'en appliquer jamais d'autres, Signora ! Que Dieu fasse paix à son âme et miséricorde à la mienne ? Il s'enfonça dans l'eau tout droit comme un soliveau, dessina un grand rond, et ne reparut pas plus que s'il eût été de marbre. Le compagnon que Sa Seigneurie avait renvoyé de notre barque par le même chemin avait fait un plongeon, et déjà il était au bord de la jetée, où son camarade, le plus prudent des trois, l'aidait à tâcher de reprendre pied. Ce n'était pas facile ; la levée est si étroite dans cet endroit-là que l'un entraînait l'autre, et qu'ils retombaient à l'eau tous les deux. Pendant qu'ils se débattaient en jurant l'un contre l'autre, et faisaient une petite partie de natation, moi je faisais force de rames, et j'eus bientôt gagné un endroit où un second rameur, brave pêcheur de son métier, m'avait donné parole de venir m'aider d'un ou deux coups d'aviron pour traverser l'étang. Bien m'a pris, du reste, Signora, de m'être exercé au métier de marin sur les eaux douces du parc de Roswald. Je ne savais pas, le jour où je fis partie, sous vos yeux, d'une si belle répétition, que j'aurais un jour l'occasion de soutenir pour vous un combat naval, un peu moins magnifique, mais un peu plus sérieux. Cela m'a traversé la mémoire quand je me suis trouvé en pleine eau, et voilà qu'il m'a pris un fou rire... mais un fou rire bien désagréable ! Je ne faisais pas le moindre bruit, du moins je ne m'entendais pas. Mais mes dents claquaient dans ma bouche, j'avais comme une main de fer sur la gorge, et la sueur me coulait du front, froide comme glace !... Ah ! je vois bien qu'on ne tue pas un homme aussi tranquillement qu'une mouche. Ce n'est pourtant pas le premier, puisque j'ai fait la guerre ; mais c'était la guerre ! Au lieu que comme cela dans un coin, la nuit, derrière un mur, sans se dire un mot, cela ressemble à un meurtre prémédité. Et pourtant c'était le cas de légitime défense ! Et encore ce n'eût pas été le premier assassinat que j'aurais prémédité !... Vous vous en souvenez, Signora ? Sans vous... je l'aurais fait ! Mais je ne sais si je ne m'en serais pas repenti après. Ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai ri d'un vilain rire sur l'étang... Et encore à présent, je ne peux pas m'empêcher... Il était si drôle en s'enfonçant tout droit dans le fossé ! comme un roseau qu'on plante dans la vase ! et quand je n'ai plus vu que sa tête près de disparaître, sa tête aplatie par mon poing... miséricorde ! qu'il était laid ! Il m'a fait peur !... Je le vois encore !»

Consuelo, craignant l'effet de cette terrible émotion sur le pauvre Karl, chercha à surmonter la sienne propre pour le calmer et le distraire. Karl était né doux et patient comme un véritable serf bohémien. Cette vie tragique, où la destinée l'avait jeté, n'était pas faite pour lui ; et en accomplissant des actes d'énergie et de vengeance, il éprouvait l'horreur du remords et les terreurs de la dévotion. Consuelo le détourna de ses pensées lugubres, pour donner peut-être aussi le change aux siennes propres. Elle aussi s'était armée cette nuit-là pour le meurtre. Elle aussi avait frappé et fait couler quelques gouttes du sang de la victime impure. Une âme droite et pieuse ne saurait aborder la pensée et concevoir la résolution de l'homicide sans maudire et déplorer les circonstances qui placent l'honneur et la vie sous la sauvegarde du poignard. Consuelo était navrée et atterrée, et elle n'osait plus se dire que sa liberté méritât d'être achetée au prix du sang, même de celui d'un scélérat.

«Mon pauvre Karl, dit-elle, nous avons fait l'office du bourreau cette nuit ! cela est affreux. Console-toi par l'idée que nous n'avions ni résolu ni prévu ce à quoi la nécessité nous a poussés. Parle-moi de ce seigneur qui a travaillé si généreusement à ma délivrance.

Tu ne le connais donc pas ?

—Nullement, Signora, je l'ai vu ce soir pour la première fois, et je ne sais pas son nom.

—Mais où nous mène-t-il, Karl ?

—Je ne sais pas, Signora. Il m'est défendu de m'en informer ; et je suis même chargé, d'autre part, de vous dire que si vous faisiez en route la moindre tentative pour savoir où vous êtes et où vous allez, on serait forcé de vous abandonner en chemin. Il est certain qu'on ne nous veut que du bien : je suis donc résolu, pour ma part, à me laisser conduire comme un enfant.

—As-tu vu la figure de ce seigneur ?

—Je l'ai aperçue, au reflet d'une lanterne, au moment où je vous déposais dans la barque. C'est une belle figure, Signora, je n'en ai jamais vu de plus belle. On dirait un roi.

—Rien que cela, Karl ? Est-il jeune ?

—Quelque chose comme trente ans.

—Quelle langue te parle-t-il ?

—Le franc bohême, la vraie langue du chrétien ! Il ne m'a dit que quatre ou cinq mots. Mais quel plaisir cela m'eût fait de les entendre dans ma langue... si ce n'eût été dans un vilain moment ! «Ne le tue pas, c'est inutile.» Oh ! il se trompait, c'était grandement nécessaire, n'est-ce pas, Signora ?

—Qu'a-t-il dit, lui, quand tu as pris ce terrible parti ?

—Je crois, Dieu me pardonne ! qu'il ne s'en est pas aperçu. Il s'était jeté au fond de la barque où vous étiez comme morte ; et, dans la crainte que vous ne fussiez atteinte de quelque coup, il vous faisait un rempart de son corps. Et quand nous nous sommes trouvés en sûreté, en pleine eau, il vous a soulevée dans ses bras, il vous a enveloppée d'un bon manteau qu'il avait apporté pour vous apparemment, et il vous soutenait contre son cœur, comme une mère qui tient son enfant. Oh ! il parait grandement vous chérir, Signora ! Il est impossible que vous ne le connaissiez pas.

—Je le connais peut-être, mais puisque je n'ai pu venir à bout d'apercevoir son visage !...

—Voilà qui est singulier, qu'il se cache de vous ! Au reste, rien ne doit étonner de la part de ces gens-là.

—Quelles gens, dis-moi ?

—Ceux qu'on appelle les chevaliers, les masques noirs, les invisibles. Je n'en sais pas plus long que vous sur leur compte, Signora, bien que depuis deux mois ils me conduisent par la lisière et me mènent pas à pas à vous secourir et à vous sauver.»

Le bruit amorti du galop des chevaux sur l'herbe se fit entendre. En deux minutes, l'attelage fut renouvelé, ainsi que le postillon qui n'appartenait pas à l'ordonnance royale, et qui échangea à l'écart quelques paroles rapides avec l'inconnu. Celui-ci vint présenter la main à Consuelo, qui rentra avec lui dans la voiture. Il s'y assit au fond, à la plus grande distance d'elle possible ; mais il n'interrompit le silence solennel de la nuit que pour faire sonner deux heures à sa montre. Le jour était encore loin de paraître, quoiqu'on entendit le chant de la caille dans les bruyères et l'aboiement lointain des chiens de ferme. La nuit était magnifique, la constellation de la grande ourse s'élargissait en se renversant sur l'horizon. Le roulement de la voiture étouffa les voix harmonieuses de la campagne, et on tourna le dos aux grandes étoiles boréales. Consuelo comprit qu'elle marchait vers le sud. Karl, sur le siège de la voiture, s'efforçait de repousser le spectre de Mayer, qu'il croyait voir flotter à tous les carrefours de la forêt, au pied des croix, ou sous les grands sapins des futaies, il ne songeait donc guère à remarquer vers quelles régions sa bonne ou sa mauvaise étoile le dirigeait.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXI.

XXI.

La Porporina, jugeant que c'était un parti pris, chez son compagnon, de ne point échanger une seule parole avec elle, crut ne pouvoir mieux faire que de respecter le vœu bizarre qu'il semblait observer, à l'exemple des antiques chevaliers errants. Pour échapper aux sombres images et aux tristes réflexions que le récit de Karl lui suggérait, elle s'efforça de ne penser qu'à l'avenir inconnu qui s'ouvrait devant elle ; et peu à peu elle tomba dans une rêverie pleine de charmes. Peu d'organisations privilégiées ont seules le don de commander à leur pensée dans l'état d'oisiveté contemplative. Consuelo avait eu souvent, et principalement durant les trois mois d'isolement qu'elle venait de passer à Spandaw, l'occasion d'exercer cette faculté, accordée d'ailleurs, moins aux heureux de ce monde qu'à ceux qui disputent leur vie au travail, aux persécutions et aux dangers. Car il faut bien reconnaître le mystère providentiel des grâces d'état ; sans quoi la force et la sérénité de certains infortunés paraîtrait impossible à ceux qui n'ont guère connu le malheur.

Notre fugitive se trouvait, d'ailleurs, dans une situation assez bizarre pour donner lieu à beaucoup de châteaux en Espagne. Ce mystère qui l'enveloppait comme un nuage, cette fatalité qui l'attirait dans un monde fantastique, cette sorte d'amour paternel qui l'environnait de miracles, c'en était bien assez pour charmer une jeune imagination riche de poésie. Elle se rappelait ces paroles de l'Écriture que, dans ses jours de captivité, elle avait mises en musique. «J'enverrai vers toi un de mes anges qui te portera dans ses bras, afin que ton pied ne heurte point la pierre...

«... Je marche dans les ténèbres, et j'y marche sans crainte, parce que le Seigneur est avec moi.»

Ces mots avaient désormais un sens plus clair et plus divin pour elle. Dans un temps où l'on ne croit plus à la révélation directe et à la manifestation sensible de la Divinité, la protection et le secours du ciel se traduisent sous la forme d'assistance, d'affection et de dévouement de la part de nos semblables. Il y a quelque chose de si doux à abandonner la conduite de sa propre destinée à qui nous aime, et à se sentir, pour ainsi dire, porté par autrui ! C'est un bonheur si grand qu'il nous corromprait vite, si nous ne nous combattions nous-mêmes pour ne pas en abuser. C'est le bonheur de l'enfant, dont les songes dorés ne sont troublés, sur le sein maternel, par aucune des appréhensions de la vie réelle.

Ces pensées, qui se présentaient comme un rêve à Consuelo, au sortir subit et imprévu d'une existence si cruelle, la bercèrent d'une sainte volupté, jusqu'à ce que le sommeil vint les noyer et les confondre dans cette sorte de repos de l'âme et du corps qu'on pourrait appeler un néant senti et savouré. Elle avait totalement oublié la présence de son muet compagnon de voyage, lorsqu'elle se réveilla tout près de lui, la tête appuyée sur son épaule. Elle ne pensa pas d'abord à se déranger ; elle venait de rêver qu'elle voyageait en charrette avec sa mère, et le bras qui la soutenait lui semblait être celui de la Zingara. Un réveil plus complet lui fit sentir la confusion de son inadvertance ; mais le bras de l'inconnu semblait être devenu une chaîne magique. Elle fit à la dérobée de vaines tentatives pour s'en dégager ; l'inconnu paraissait dormir lui-même et avoir reçu machinalement sa compagne dans ses bras lorsque la fatigue et le mouvement de la voiture l'y avaient fait glisser. Il avait joint ses deux mains ensemble autour de la taille de Consuelo, comme pour se préserver lui-même de la laisser tomber à ses pieds en s'endormant. Mais son sommeil n'avait pas relâché la force de ses doigts entrelacés, et il eût fallu, en essayant de les détacher, le réveiller complètement. Consuelo ne l'osa pas. Elle espéra que de lui-même il lui rendrait sa liberté sans le savoir, et qu'elle pourrait retourner à sa place sans paraître avoir remarqué positivement toutes ces circonstances délicates de leur tête-à-tête.

Mais en attendant que l'inconnu s'endormît plus profondément, Consuelo, que le calme de sa respiration et l'immobilité de son repos avaient rassurée, se rendormit elle-même, vaincue par l'épuisement qui succède aux grandes agitations. Lorsqu'elle se réveilla de nouveau, la tête de son compagnon s'était penchée sur la sienne, son masque s'était détaché, leurs joues se touchaient, leurs haleines se confondaient. Elle fit un mouvement brusque pour se retirer, sans songer à regarder les traits de l'inconnu, ce qui, d'ailleurs, eût été assez difficile vu l'obscurité qui régnait au dehors et surtout dans la voiture. L'inconnu rapprocha Consuelo de sa poitrine, dont la chaleur embrasa magnétiquement la sienne, et lui ôta la force et le désir de s'éloigner. Cependant il n'y avait rien de violent ni de brutal dans l'étreinte douce et brûlante de cet homme. La chasteté ne se sentait ni effrayée ni souillée par ses caresses ; et Consuelo, comme si un charme eût été jeté sur elle, oubliant la retenue, on pourrait même dire la froideur virginale dont elle n'avait jamais été tentée de se départir, même dans les bras du fougueux Anzoleto, rendit à l'inconnu le baiser enthousiaste et pénétrant qu'il cherchait sur ses lèvres.

Comme tout était bizarre et insolite chez cet être mystérieux, le transport involontaire de Consuelo ne parut ni le surprendre, ni l'enhardir, ni l'enivrer. Il la pressa encore lentement contre son cœur ; et quoique ce fût avec une force extraordinaire, elle ne ressentit pas la douleur qu'une violente pression cause toujours à un être délicat. Elle n'éprouva pas non plus l'effroi et la honte qu'un si notable oubli de sa pudeur accoutumée eût dû lui apporter après un instant de réflexion. Aucune pensée ne vint troubler la sécurité ineffable de cet instant d'amour senti et partagé comme par miracle. C'était le premier de sa vie. Elle en avait l'instinct, ou plutôt la révélation ; et le charme en était si complet, si profond, si divin, que rien ne semblait pouvoir jamais l'altérer. L'inconnu lui paraissait un être à part, quelque chose d'angélique dont l'amour la sanctifiait. Il passa légèrement le bout de ses doigts, plus doux que le tissu d'une fleur, sur les paupières de Consuelo, et à l'instant elle se rendormit comme par enchantement. Il resta éveillé cette fois, mais calme en apparence, comme s'il eût été invincible, comme si les traits de la tentation n'eussent pu pénétrer son armure. Il veillait en entraînant Consuelo vers des régions inconnues, tel qu'un archange emportant sous son aile un jeune séraphin anéanti et consumé par le rayonnement de la Divinité. Le jour naissant et le froid du malin tirèrent enfin Consuelo de cette espèce de léthargie. Elle se trouva seule dans la voiture, et se demanda si elle avait rêvé qu'elle aimait. Elle essaya de baisser une des jalousies : mais elles étaient toutes fermées par un verrou extérieur ou par un ressort dont elle ne connaissait pas le jeu. Elle pouvait recevoir l'air et voir courir en lignes brisées et confuses les marges blanches ou vertes du chemin ; mais elle ne pouvait rien discerner dans la campagne, ni par conséquent faire aucune observation, aucune découverte sur la route qu'elle tenait. Il y avait quelque chose d'absolu et de despotique dans la protection étendue sur elle. Cela ressemblait à un enlèvement, elle commença à en prendre souci et frayeur.

L'inconnu disparu, la pauvre pécheresse sentit arriver enfin toutes les angoisses de la honte, toute la stupeur de l'étonnement. Il n'était peut-être pas beaucoup de filles d'Opéra (comme on appelait alors les cantatrices et les danseuses) qui se fussent tourmentées pour un baiser rendu dans les ténèbres à un inconnu fort discret, surtout avec la garantie donnée par Karl à la Porporina que c'était un jeune homme d'une prestance et d'une figure admirables. Mais cet acte de folie était tellement en dehors des mœurs et des idées de la bonne et sage Consuelo, qu'elle en fut profondément humiliée. Elle en demanda pardon aux mânes d'Albert, et rougit jusqu'au fond de l'âme d'avoir été infidèle de cœur à son souvenir d'une façon si brusque, et avec si peu de réflexion et de dignité. Il faut, pensa-t-elle, que les évènements tragiques de la soirée et la joie de ma délivrance m'aient donné un accès de délire. Autrement, comment aurais-je pu me figurer que j'éprouvais de l'amour pour un homme qui ne m'a pas adressé un seul mot, dont je ne sais pas le nom, et dont je n'ai pas seulement vu les traits ! Cela ressemble aux plus honteuses aventures de bal masqué, à ces ridicules surprises des sens dont la Corilla s'accusait devant moi, et dont je ne pouvais pas concevoir la possibilité pour une autre femme qu'elle. Quel mépris cet homme doit avoir conçu pour moi ! S'il n'a pas abusé de mon égarement, c'est que j'étais sous la garantie de son honneur, ou bien qu'un serment le lie sans doute à des devoirs plus respectables, ou bien enfin qu'il m'a justement dédaignée ! Puisse-t-il avoir compris ou deviné que ce n'était de ma part qu'un accès de fièvre, qu'un transport au cerveau !

Consuelo avait beau se faire tous ces reproches, elle ne pouvait se défendre d'une amertume plus grande encore que toutes les railleries de sa conscience : le regret d'avoir perdu ce compagnon du voyage qu'elle ne se sentait le droit ni la force d'accuser ou de maudire. Il restait au fond de sa pensée comme un être supérieur investi d'une puissance magique, peut-être diabolique, mais à coup sûr irrésistible. Elle en avait peur, et pourtant elle désirait n'en être pas si brusquement et à jamais séparée.

La voiture se mit au pas, et Karl vint ouvrir la jalousie. «Si vous voulez marcher un peu, Signora, lui dit-il, monsieur le chevalier vous y engage. La montée est rude pour les chevaux, et nous sommes en plein bois ; il parait qu'il n'y a pas de danger.»

Consuelo s'appuya sur l'épaule de Karl, et sauta sur le sable sans lui donner le temps de baisser le marchepied. Elle espérait voir son compagnon de voyage, son amant improvisé. Elle le vit en effet, mais à trente pas devant elle, le dos tourné par conséquent, et toujours drapé de ce vaste manteau gris qu'il paraissait décidé à garder le jour comme la nuit. Sa démarche et le peu qu'on apercevait de sa chevelure et de sa chaussure annonçait une grande distinction, et l'élégance d'un homme soigneux de rehausser par une toilette galante, comme on disait alors, les avantages de sa personne. La poignée de son épée, recevant les rayons du soleil levant, brillait à son flanc comme une étoile, et le parfum de la poudre que les gens de bon ton choisissaient alors avec la plus grande recherche, laissait derrière lui, dans l'atmosphère du matin, la trace embaumée d'un homme comme il faut.

Hélas ! mon Dieu, pensa Consuelo, c'est peut-être quelque fat, quelque seigneur de contrebande, ou quelque noble orgueilleux. Quel qu'il soit, il me tourne le dos ce matin, et il a bien raison !

«Pourquoi l'appelles-tu le chevalier ? demanda-t-elle à Karl en continuant tout haut ses réflexions.

—C'est parce que je l'entends appeler ainsi par les postillons.

—Le chevalier de quoi ?

—M. le chevalier tout court. Mais pourquoi cherchez-vous à le savoir, Signora ? Puisqu'il désire vous rester inconnu, il me semble qu'il vous rend d'assez grands services au péril de sa vie, pour que vous ayez l'obligeance de rester tranquille à cet égard. Quant à moi, je voyagerais bien dix ans avec lui sans lui demander où il me mène. Il est si beau, si brave, si bon, si gai !...

—Si gai ? cet homme-là est gai ?

—Certes. Il est si content de vous avoir sauvée, qu'il ne peut s'en taire. Il me fait mille questions sur Spandaw, sur vous, sur Gottlieb, sur moi, sur le roi de Prusse. Moi, je lui dis tout ce que je sais, tout ce qui m'est arrivé, même l'aventure de Roswald ! Cela fait tant de bien de parler le bohémien et d'être écouté par un homme d'esprit qui vous comprend, au lieu que tous ces ânes de Prussiens n'entendent que leur chienne de langue.

—Il est donc Bohémien, lui ?

—Je me suis permis de lui faire cette question, et il m'a répondu non tout court, même un peu sèchement. Aussi j'avais tort de l'interroger, lorsque son bon plaisir était de me faire répondre.

—Est-il toujours masqué ?

—Seulement quand il s'approche de vous, Signora. Oh ! c'est un plaisant ; il veut sans doute vous intriguer.»

L'enjouement et la confiance de Karl ne rassuraient pas entièrement Consuelo. Elle voyait bien qu'il joignait à beaucoup de détermination et de bravoure une droiture et une simplicité de cœur dont on pouvait aisément abuser. N'avait-il pas compté sur la bonne foi de Mayer ? Ne l'avait-il pas poussée elle-même dans la chambre de ce misérable ? Et maintenant il se soumettait aveuglément à un inconnu pour enlever Consuelo, et l'exposer peut-être à des séductions plus raffinées et plus dangereuses ! Elle se rappelait le billet des invisibles : «On te tend un piège, un nouveau danger te menace. Méfie-toi de quiconque t'engagerait à fuir avant que nous t'ayons donné des avis certains. Persévère dans ta force, etc.» Aucun autre billet n'était venu confirmer celui-là, et Consuelo, s'abandonnant à la joie de retrouver Karl, avait cru ce digne serviteur suffisamment autorisé à la servir. L'inconnu n'était-il pas un traître ? Où la conduisait-il avec tant de mystère ? Consuelo ne se connaissait pas d'ami dont la ressemblance pût s'accommoder à la brillante tournure du chevalier, à moins que ce ne fût Frédéric de Trenck.

Mais Karl connaissait parfaitement ce dernier, ce ne l'était donc pas. Le comte de Saint-Germain était plus âgé, Cagliostro moins grand. À force de regarder de loin l'inconnu pour tâcher de découvrir en lui un ancien ami, Consuelo arriva à trouver qu'elle n'avait jamais vu personne marcher avec tant d'aisance et de grâce. Albert seul eût été doué d'autant de majesté ; mais sa démarche lente et son abattement habituel excluaient cet air de force, cette allure chevaleresque qui caractérisaient l'inconnu.

Le bois s'éclaircissait et les chevaux commençaient à trotter pour rejoindre les voyageurs qui les avaient devancés. Le chevalier, sans se retourner, étendit les bras, et secoua son mouchoir plus blanc que la neige, Karl comprit ce signal, et fit remonter Consuelo en en voiture en lui disant :

«À propos, Signora, vous trouverez dans de grands coffres, sous les banquettes, du linge, des vêtements, et tout ce qu'il vous faudra pour déjeuner et dîner au besoin. Il y aussi des livres. Enfin, il paraît que c'est une hôtellerie roulante, et que vous n'en sortirez pas de si tôt.

—Karl, dit Consuelo, je te prie de demander à monsieur le chevalier si je serai libre, lorsque nous aurons passé la frontière, de lui faire mes remerciements et d'aller où bon me semblera.

—Oh ! Signora, je n'oserai jamais dire une chose si désobligeante à un homme si aimable !

—C'est égal, je l'exige. Tu me rendras sa réponse au prochain relais, puisqu'il ne veut pas me parler.»

La réponse de l'inconnu fut que la voyageuse était parfaitement libre, et que tous ses désirs seraient des ordres ; mais qu'il y allait de son salut et de la vie de son guide, ainsi que de celle de Karl, à ne pas contrarier les desseins qu'on avait sur sa route, et sur le choix de son asile. Karl ajouta, d'un air de reproche naïf, que cette méfiance avait paru faire bien du mal au chevalier, et qu'il était devenu triste et morne. Elle en eut des remords, et lui fit dire qu'elle remettait son sort entre les mains des invisibles.

La journée entière se passa sans aucun incident. Enfermée et cachée dans la voiture comme un prisonnier d'État, Consuelo ne put faire aucune conjecture sur la direction de son voyage. Elle changea de toilette avec la plus grande satisfaction ; car elle avait aperçu au jour quelques gouttes du sang noir de Mayer sur ses vêtements, et ces traces lui faisaient horreur. Elle essaya de lire ; mais son esprit était trop préoccupé. Elle prit le parti de dormir le plus possible, espérant oublier de plus en plus la mortification de sa dernière aventure. Mais lorsque la nuit fut venue, et que l'inconnu resta sur le siège, elle éprouva une plus grande confusion encore. Évidemment il n'avait rien oublié, lui, et sa respectueuse délicatesse rendait Consuelo plus ridicule et plus coupable encore à ses propres yeux.

En même temps elle s'affligeait du malaise et de la fatigue qu'il supportait sur ce siège, étroit pour deux personnes côte à côte, lui qui paraissait si recherché, avec un soldat fort proprement travesti en domestique, à la vérité, mais dont la conversation confiante et prolixe pouvait bien lui peser à la longue ; enfin, exposé au frais de la nuit et privé de sommeil. Tant de courage ressemblait peut-être aussi à de la présomption ; se croyait-il irrésistible ? Pensait-il que Consuelo, revenue d'une première surprise de l'imagination, ne se défendrait pas de sa familiarité par trop paternelle ? La pauvre enfant se disait tout cela pour consoler son orgueil abattu ; mais le plus certain, c'est qu'elle désirait le revoir, et craignait, par-dessus tout, son dédain ou le triomphe d'un excès de vertu qui les eût à jamais rendus étrangers l'un à l'autre.

Vers le milieu de la nuit, on s'arrêta dans une ravine. Le temps était sombre. Le bruit du vent dans le feuillage ressemblait à celui d'une eau courante : «Signora, dit Karl en ouvrant la portière, nous voici arrivés au moment le moins commode de notre voyage : il nous faut passer la frontière. Avec de l'audace et de l'argent, on se tire de tout, dit-on. Cependant il ne serait pas prudent que vous fissiez cet essai par la grande route et sous l'œil des gens de police. Je ne risque rien, moi qui ne suis rien. Je vais conduire le carrosse au pas, avec un seul cheval, comme si je menais cette nouvelle acquisition chez mes maîtres, à une campagne voisine. Vous, vous prendrez la traverse avec monsieur le chevalier, et vous passerez peut-être par des sentiers un peu difficiles. Vous sentez-vous la force de faire une lieue à pied sur de mauvais chemins ?»

Sur la réponse affirmative de Consuelo, elle trouva le bras du chevalier prêt à recevoir le sien ; Karl ajouta :

«Si vous arrivez avant moi au lieu du rendez-vous, vous m'attendrez sans crainte, n'est-ce pas, Signora ?

—Je ne crains rien, répondit Consuelo avec un mélange de tendresse et de fierté envers l'inconnu, puisque je suis sous la protection de Monsieur. Mais, mon pauvre Karl, ajouta-t-elle, n'y a-t-il point de danger pour toi ?»

Karl haussa les épaules en baisant la main de Consuelo ; puis il courut procéder à l'arrangement du cheval ; et Consuelo partit aussitôt à travers champs avec son taciturne protecteur.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXII.

XXII.

Le temps s'obscurcissait de plus en plus ; le vent s'élevait toujours, et nos deux fugitifs marchaient péniblement depuis une demi-heure, tantôt sur des sentiers pierreux, tantôt dans les ronces et les longues herbes, lorsque la pluie se déclara soudainement avec une violence extraordinaire. Consuelo n'avait pas encore dit un mot à son compagnon ; mais le voyant s'inquiéter pour elle et chercher un abri, elle lui dit enfin :

«Ne craignez rien pour moi, Monsieur ; je suis forte, et n'ai de chagrin que celui de vous voir exposé à tant de fatigues et de soucis pour une personne qui ne vous est rien et qui ne sait comment vous remercier.»

L'inconnu fit un mouvement de joie en apercevant une masure abandonnée, dans un coin de laquelle il réussit à mettre sa compagne à couvert des torrents de pluie. La toiture de cette ruine avait été enlevée, et l'espace abrité par un retour de la maçonnerie était si exigu, qu'à moins de se placer tout près de Consuelo, l'inconnu était forcé de recevoir la pluie. Il respecta pourtant sa situation, au point de s'éloigner d'elle pour lui ôter toute crainte. Mais Consuelo ne put souffrir longtemps d'accepter tant d'abnégation. Elle le rappela ; et, voyant qu'il persistait, elle quitta son abri, en lui disant d'un ton qu'elle s'efforça de rendre enjoué :

«Chacun son tour, Monsieur le chevalier ; je puis bien me mouiller un peu. Vous allez prendre ma place, puisque vous refusez d'en prendre votre part.»

Le chevalier voulut reconduire Consuelo à cette place qui faisait l'objet d'un combat de générosité ; mais elle lui résista : «Non, dit-elle, je ne vous céderai pas. Je vois bien que je vous ai offensé aujourd'hui en exprimant le désir de vous quitter à la frontière. Je dois expier mes torts. Je voudrais qu'il m'en coûtât un bon rhume !»

Le chevalier céda, et se mit à l'abri. Consuelo, sentant bien qu'elle lui devait une grande réparation, vint s'y placer à ses côtés, quoiqu'elle fût humiliée d'avoir peut-être l'air de lui faire des avances ; mais elle aimait mieux lui paraître légère qu'ingrate, et elle voulut s'y résigner, en expiation de son tort. L'inconnu la comprit si bien, qu'il resta aussi éloigné d'elle que pouvait le permettre un espace de deux ou trois pieds carrés. Appuyé sur les gravois, il affectait même de détourner la tête, pour ne pas l'embarrasser et ne pas se montrer enhardi par sa sollicitude. Consuelo admirait qu'un homme condamné au mutisme, et qui l'y condamnait elle-même jusqu'à un certain point, la devinât si bien, et se fit si bien comprendre. Chaque instant augmentait son estime pour lui ; et cette estime singulière lui causait de si forts battements de cœur, qu'elle pouvait à peine respirer dans l'atmosphère embrasée par la respiration de cet homme incompréhensiblement sympathique.

Au bout d'un quart d'heure, l'averse s'apaisa au point de permettre aux deux voyageurs de se remettre en route ; mais les sentiers détrempés étaient devenus presque impraticables pour une femme. Le chevalier souffrit quelques instants, avec sa contenance impassible, que Consuelo glissât et se retint à lui pour ne pas tomber à chaque pas. Mais, tout à coup, las de la voir se fatiguer, il la prit dans ses bras, et l'emporta comme un enfant, quoiqu'elle lui en fit des reproches ; mais ces reproches n'allaient pas jusqu'à la résistance. Consuelo se sentait fascinée et dominée. Elle traversait le vent et l'orage emportée par ce sombre cavalier, qui ressemblait à l'esprit de la nuit, et qui franchissait ravins et fondrières, avec son fardeau, d'un pas aussi rapide et aussi assuré que s'il eût été d'une nature immatérielle. Ils arrivèrent ainsi au gué d'une petite rivière. L'inconnu s'élança dans l'eau en élevant Consuelo dans ses bras, à mesure que le gué devenait plus profond.

Malheureusement, cette trombe de pluie si épaisse et si soudaine avait enflé le cours du ruisseau, qui était devenu un torrent, et qui courait, trouble et couvert d'écume, avec un murmure sourd et sinistre. Le chevalier en avait déjà jusqu'à la ceinture ; et dans l'effort qu'il faisait pour soutenir Consuelo au-dessus de la surface, il était à craindre que ses pieds engagés dans la vase ne vinssent à fléchir.

Consuelo eut peur pour lui :

«Lâchez-moi, dit-elle, je sais nager. Au nom du ciel, lâchez-moi ! L'eau augmente toujours, vous allez vous noyer !»

En ce moment, un coup de vent furieux abattit un des arbres du rivage vers lequel nos voyageurs se dirigeaient, ce qui entraîna l'éboulement d'énormes masses de terre et de pierres qui semblèrent, pour un instant, opposer une digue naturelle à la violence du courant. L'arbre était heureusement tombé en sens inverse de la rivière, et l'inconnu commençait à respirer, lorsque l'eau, se frayant un passage entre les obstacles qui l'encombraient, se resserra en un courant d'une telle force qu'il lui devint à peu près impossible de lutter davantage.

Il s'arrêta, et Consuelo essaya de se dégager de ses bras.

«Laissez-moi, dit-elle, je ne veux pas être cause de votre perte. J'ai de la force et du courage, moi aussi ! laissez-moi lutter avec vous.»

Mais le chevalier la serra contre son cœur avec une nouvelle énergie. On eût dit qu'il avait dessein de périr là avec elle. Elle eut peur de ce masque noir, de cet homme silencieux qui, comme les ondins des antiques ballades allemandes, semblait vouloir l'entraîner dans le gouffre. Elle n'osa plus résister. Pendant plus d'un quart d'heure, l'inconnu combattit contre la fureur du flot et du vent, avec une froideur et une obstination vraiment effrayantes, soutenant toujours Consuelo au-dessus de l'eau, et gagnant un pied de terrain en quatre ou cinq minutes. Il jugeait sa situation avec calme. Il lui était aussi difficile de reculer que d'avancer ; il avait passé l'endroit le plus profond, et il sentait que, dans le mouvement qu'il serait forcé de faire pour se retourner, l'eau pourrait le soulever et lui faire perdre pied. Il atteignit enfin la rive, et continua sa marche sans permettre à Consuelo de marcher elle-même, et sans reprendre haleine, jusqu'à ce qu'il eut entendu le sifflet de Karl qui l'attendait avec anxiété. Alors il déposa son précieux fardeau dans les bras du déserteur, et tomba anéanti sur le sable. Sa respiration ne s'exhalait plus qu'en sourds gémissements ; on eût dit que sa poitrine allait se briser. «O mon Dieu, Karl, il va mourir ! dit Consuelo en se jetant sur le chevalier. Vois ! c'est le râle de la mort. Otons-lui ce masque qui l'étouffe...»

Karl allait obéir ; mais l'inconnu, soulevant avec effort sa main glacée, arrêta celle du déserteur.

«C'est juste ! dit Karl ; mon serment, Signora. Je lui ai juré que quand même il mourrait sous vos yeux, je ne toucherais pas à son masque. Courez à la voiture, Signora, apportez-moi ma gourde d'eau-de-vie, qui est sur le siège ; quelques gouttes le ranimeront.»

Consuelo voulut se lever, mais le chevalier la retint. S'il devait mourir, il voulait expirer à ses pieds.

«C'est encore juste, dit Karl, qui, malgré sa rude enveloppe, comprenait les mystères de l'amour (il avait aimé) ! Vous le soignerez mieux que moi. Je vais chercher la gourde. Tenez, Signora, ajouta-t-il à voix basse, je crois bien que si vous l'aimiez un peu, et que si vous aviez la charité de lui dire, il ne se laisserait pas mourir. Sans cela, je ne réponds de rien.»

Karl s'en alla en souriant. Il ne partageait pas tout à fait l'effroi de Consuelo ; il voyait bien que déjà la suffocation du chevalier commençait à s'alléger. Mais Consuelo épouvantée, et croyant assister aux derniers moments de cet homme généreux, l'entoura de ses bras et couvrit de baisers le haut de son large front, seule partie de son visage que le masque laissât à découvert.

«Ô mon Dieu, dit-elle ; ôtez cela ; je ne vous regarderai pas, je m'éloignerai ; au moins vous pourrez respirer.»

L'inconnu prit les deux mains de Consuelo, et les posa sur sa poitrine haletante, autant pour en sentir la douce chaleur que pour lui ôter l'envie de le soulager en découvrant son visage. En ce moment, toute l'âme de la jeune fille était dans cette chaste étreinte. Elle se rappela ce que Karl lui avait dit d'un air moitié goguenard, moitié attendri.

«Ne mourez pas, dit-elle à l'inconnu ; oh ! ne vous laissez pas mourir ; ne sentez-vous donc pas bien que je vous aime ?»

Elle n'eut pas plus tôt dit ces paroles, qu'elle crut les avoir dites dans un rêve. Mais elles s'étaient échappées de ses lèvres, comme malgré elle. Le chevalier les avait entendues. Il fit un effort pour se soulever, se mit sur ses genoux, et embrassa ceux de Consuelo qui fondit en larmes sans savoir pourquoi.

Karl revint avec sa gourde.

Le chevalier repoussa ce spécifique favori du déserteur, et s'appuyant sur lui, gagna la voiture, où Consuelo s'assit à ses côtés. Elle s'inquiétait beaucoup du froid que devaient lui causer ses vêtements mouillés.

«Ne craignez rien, Signora, dit Karl, M. le chevalier n'a pas eu le temps de se refroidir. Je vais lui mettre sur le corps mon manteau, que j'ai eu soin de serrer dans la voiture quand j'ai vu venir la pluie ; car je me suis bien douté que l'un de vous se mouillerait. Quand on s'enveloppe de vêtements bien secs et bien épais sur des habits mouillés, on peut conserver assez longtemps la chaleur. On est comme dans un bain tiède, et ce n'est pas malsain.

—Mais toi, Karl, fais de même, dis Consuelo ; prends mon mantelet, car tu t'es mouillé pour nous préserver.

—Oh ! moi, dit Karl, j'ai la peau plus épaisse que vous autres. Mettez encore le mantelet sur le chevalier. Empaquetez-le bien ; et moi, dussé-je crever ce pauvre cheval, je vous conduirai jusqu'au relais sans m'engourdir en chemin.»

Pendant une heure Consuelo tint ses bras enlacés autour de l'inconnu ; et sa tête, qu'il avait attirée sur son sein, y ramena la chaleur de la vie mieux que toutes les recettes et les prescriptions de Karl. Elle interrogeait quelquefois son front, et le réchauffait de son haleine, pour que la sueur dont il était baigné ne s'y refroidit pas. Lorsque la voiture s'arrêta, il la pressa contre son cœur avec une force qui lui prouva bien qu'il était dans toute la plénitude de la vie et du bonheur. Puis il descendit précipitamment le marchepied, et disparut.

Consuelo se trouva sous une espèce de hangar, face à face avec un vieux serviteur, à demi paysan qui portait une lanterne sourde, et qui la conduisit, par un sentier bordé de haies, le long d'une maison de médiocre apparence, jusqu'à un pavillon, dont il referma la porte derrière elle, après l'y avoir fait entrer sans lui. Voyant une seconde porte ouverte, elle pénétra dans un petit appartement fort propre et fort simple, composé de deux pièces : une chambre à coucher bien chauffée, avec un bon lit tout préparé, et une autre pièce éclairée à la bougie et munie d'un souper confortable. Elle remarqua avec chagrin qu'il n'y avait qu'un couvert ; et lorsque Karl vint lui apporter ses paquets et lui offrir ses services pour la table, elle n'osa pas lui dire que tout ce qu'elle souhaitait, c'eût été la compagnie de son protecteur pour souper. «Va manger et dormir toi-même, mon bon Karl, dit-elle, je n'ai besoin de rien. Tu dois être plus fatigué que moi.

—Je ne suis pas plus fatigué que si je venais de dire mes prières au coin du feu avec ma pauvre femme, à qui Dieu fasse paix ! Oh ! c'est pour le coup que j'ai baisé la terre quand je me suis vu encore une fois hors de Prusse, quoiqu'en vérité je ne sache pas si nous sommes en Saxe, en Bohême, en Pologne, ou en Chine, comme on disait chez M. le comte Hoditz à Roswald.

—Et comment est-il possible, Karl, que, voyageant sur le siège de la voiture, tu n'aies pas reconnu dans la journée un seul des endroits où nous avons passé ?

—C'est qu'apparemment je n'ai jamais fait cette route-là, Signora ; et puis, c'est que je ne sais pas lire ce qui est écrit sur les murs et sur les poteaux, et enfin que nous ne nous sommes arrêtés dans aucune ville ni village, et que nous avons toujours pris nos relais dans quelque bois ou dans la cour de quelque maison particulière. Enfin il y a une quatrième raison, c'est que j'ai donné ma parole d'honneur à M. le chevalier de ne pas vous le dire, Signora.

—C'est par cette raison-là que tu aurais dû commencer, Karl ; je ne t'aurais pas fait d'objections. Mais, dis-moi, le chevalier te paraît-il malade ?

—Nullement, Signora, il va et vient dans la maison, où véritablement il ne me semble pas avoir de grandes affaires, car je n'y aperçois d'autre figure que celle d'un vieux jardinier peu causeur.

—Va donc lui offrir tes services, Karl. Cours, laisse-moi.

—Comment donc faire ? il les a refusés, en me commandant de ne m'occuper que de vous.

—Hé bien, occupe-toi de toi-même, mon ami, et fais de bons rêves sur ta liberté.»

Consuelo se coucha aux premières lueurs du matin ; et lorsqu'elle fut relevée et habillée, sa montre marqua deux heures. La journée paraissait claire et brillante. Elle essaya d'ouvrir les persiennes ; mais dans l'une et l'autre pièce elle les trouva fermées par un secret, comme celles de la chaise de poste où elle avait voyagé. Elle essaya de sortir ; les portes étaient verrouillées en dehors. Elle revint à la fenêtre, et distingua les premiers plans d'un verger modeste. Rien n'annonçait le voisinage d'une ville ou d'une route fréquentée. Le silence était complet dans la maison ; au dehors il n'était troublé que par le bourdonnement des insectes, le roucoulement des pigeons sur le toit, et de temps en temps par le cri plaintif d'une roue de brouette dans les allées où son regard ne pouvait plonger.

Elle écouta machinalement ces bruits agréables à son oreille, si longtemps privée des échos de la vie rustique. Consuelo était encore prisonnière, et tous les soins qu'on prenait pour lui cacher sa situation lui donnaient bien quelque inquiétude. Mais elle se fût résignée pour quelque temps à une captivité dont l'aspect était si peu farouche, et l'amour du chevalier ne lui causait pas la même horreur que celui de Mayer.

Quoique le fidèle Karl lui eût recommandé de sonner aussitôt qu'elle serait levée, elle ne voulut pas le déranger jugeant qu'il avait besoin d'un plus long repos qu'elle. Elle craignait surtout de réveiller son autre compagnon de voyage, dont la fatigue devait être excessive. Elle passa dans la pièce attenante à sa chambre, et à la place du repas de la veille, qui avait été enlevé sans qu'elle s'en aperçût, elle trouva la table chargée de livres et des objets nécessaires pour écrire.

Les livres la tentèrent peu ; elle était trop agitée pour en faire usage, et comme au milieu de ses perplexités elle trouvait un irrésistible plaisir à se retracer les événements de la nuit précédente, elle ne fit aucun effort pour s'en distraire. Peu à peu l'idée lui vint, puisqu'elle était toujours tenue au secret, de continuer son journal, et elle écrivit pour préambule cette page sur une feuille volante.

«Cher Beppo, c'est pour toi seul que je reprendrai le récit de mes bizares aventures. Habituée à te parler avec l'expansion qu'inspire la conformité des âges et le rapport des idées, je pourrai te confier des émotions que mes autres amis ne comprendraient pas, et qu'ils jugeraient sans doute plus sévèrement que toi. Ce début te fera deviner que je ne me sens pas exempte de torts ; j'en ai à mes propres yeux, bien que j'en ignore jusqu'à présent la portée et les conséquences.

«Joseph, avant de te raconter comment je me suis enfuie de Spandaw (ce qui, en vérité, ne me paraît presque plus rien au prix de ce qui m'occupe maintenant), il faut que je te dise... comment te le dirais-je ?... je ne le sais pas moi-même. Est-ce un rêve que j'ai fait ? Je sens pourtant que ma tête brûle et que mon cœur tressaille, comme s'il voulait s'élancer hors de moi et se perdre dans une autre âme... Tiens, je te le dirai tout simplement, car tout est dans ce mot, mon cher ami, mon bon camarade, j'aime !

«J'aime un inconnu, un homme dont je n'ai pas vu la figure et dont je n'ai pas entendu la voix. Tu vas dire que je suis folle, tu auras bien raison : l'amour n'est-il pas une folie sérieuse ? Écoute, Joseph, et ne doute pas de mon bonheur qui surpasse toutes les illusions de mon premier amour de Venise, un bonheur si enivrant qu'il m'empêche de sentir la honte de l'avoir si vite et si follement accepté, la crainte d'avoir mal placé mon affection, celle même de ne pas être payée de retour... Oh ! c'est que je suis aimée, je le sens si bien !... Sois certain que je ne me trompe pas, et que j'aime, cette fois, véritablement, oserai-je dire éperdument ? Pourquoi non ? l'amour nous vient de Dieu. Il ne dépend pas de nous de rallumer dans notre sein, comme nous allumerions un flambeau sur l'autel. Tous mes efforts pour aimer Albert (celui dont je ne trace plus le nom qu'en tremblant !) n'avaient pas réussi à faire éclore cette flamme ardente et sacrée ; depuis que je l'ai perdu, j'ai aimé son souvenir plus que je n'avais aimé sa personne. Qui sait de quelle manière je pourrais l'aimer, s'il m'était rendu ?...»

A peine Consuelo eut-elle tracé ces derniers mots, qu'elle les effaça, pas assez peut-être pour qu'on ne put les lire encore, mais assez pour se soustraire à l'effroi de les avoir eus dans la pensée. Elle était vivement excitée ; et la vérité de son inspiration amoureuse se trahissait, malgré elle, dans ce qu'elle avait de plus intime.

Elle voulut en vain continuer d'écrire, afin de mieux s'expliquer à elle-même le mystère de son propre cœur. Elle ne trouvait rien à dire pour en rendre la nuance délicate que ces terribles mots : «Qui sait comment je pourrais aimer Albert, s'il m'était rendu ?»

Consuelo ne savait pas mentir ; elle avait cru aimer d'amour le souvenir d'un mort ; mais elle sentait la vie déborder de son sein, et une passion réelle anéantir une passion imaginaire.

Elle essaya de relire tout ce qu'elle venait d'écrire, pour sortir de ce désordre d'esprit. En le relisant, elle n'y trouva précisément que désordre, et, désespérant de pouvoir goûter assez de calme pour se résumer, sentant que cet effort lui donnait la fièvre, elle froissa dans ses mains la feuille écrite, et la jeta sur la table, en attendant qu'elle pût la brûler. Tremblante comme une âme coupable, le visage en feu, elle marchait avec agitation, et ne se rendait plus compte de rien, sinon qu'elle aimait, et qu'il ne dépendait plus d'elle d'en douter.

On frappa à la porte de sa chambre à coucher, et elle rentra pour ouvrir à Karl. Il avait la figure échauffée, l'œil troublé, la mâchoire un peu lourde. Elle le crut malade de fatigue ; mais elle comprit bientôt à ses réponses, qu'il avait un peu trop fêté, le matin en arrivant, le vin ou la bière de l'hospitalité. C'était là le seul défaut du pauvre Karl. Une certaine dose le rendait confiant à l'excès ; une dose plus forte pouvait le rendre terrible. Heureusement il s'était tenu à la dose de l'expansion et de la bienveillance, et il lui en restait quelque chose, même après avoir dormi toute la journée. Il raffolait de M. le chevalier, il ne pouvait pas parler d'autre chose. M. le chevalier était si bon, si humain, si peu fier avec le pauvre monde ! Il avait fait asseoir Karl vis-à-vis de lui, au lieu de lui permettre de le servir à table, et il l'avait contraint de partager son repas, et il lui avait versé du meilleur vin, trinquant avec lui à chaque verre, et lui tenant tête comme un vrai Slave.

«Quel dommage que ce ne soit qu'un Italien ! disait Karl : il mériterait bien d'être Bohême ; il porte aussi bien le vin que moi-même.

—Ce n'est peut-être pas beaucoup dire, répondit Consuelo, peu flattée de cette grande aptitude du chevalier à boire avec les valets.»

Mais elle se reprocha aussitôt de pouvoir considérer Karl comme inférieur à elle ou à ses amis, après les services qu'il lui avait rendus. D'ailleurs, c'était, sans doute, pour entendre parler d'elle que le chevalier avait recherché la société de ce serviteur dévoué. Les discours de Karl lui firent voir qu'elle ne se trompait pas.

«Oh ! Signora, ajouta-t-il naïvement, ce digne jeune homme vous aime comme un fou, il ferait pour vous des crimes, des bassesses même !

—Je l'en dispenserais fort, répondit Consuelo, à qui ces expressions déplurent quoique sans doute Karl n'en comprit pas la portée. Pourrais-tu m'expliquer, lui dit-elle pour changer de propos, pourquoi je suis si bien enfermée ici ?

—Oh ! pour cela, Signora, si je le savais, on me couperait la langue plutôt que de me le faire dire ; car j'ai donné ma parole d'honneur au chevalier de ne répondre à aucune de vos questions.

—Grand merci, Karl ! Ainsi tu aimes beaucoup mieux le chevalier que moi ?

—Oh ! jamais ! Je ne dis pas cela ; mais puisqu'il m'a prouvé que c'était dans vos intérêts, je dois vous servir malgré vous.

—Comment t'a-t-il prouvé cela ?

—Je n'en sais rien ; mais j'en suis bien persuadé. De même, Signora, qu'il m'a chargé de vous enfermer, de vous surveiller, de vous tenir prisonnière, au secret, en un mot, jusqu'à ce que nous soyons arrivés.

—Nous ne restons donc pas ici ?.

—Nous repartons dès la nuit. Nous ne voyagerons plus le jour, pour ne pas vous fatiguer, et pour d'autres raisons que je ne sais pas.

—Et tu vas être mon geôlier tout ce temps ?

—Allons ! M. le chevalier est facétieux. J'en prends mon parti, Karl ; j'aime mieux avoir affaire à toi qu'à M. Schwartz.

—Et je vous garderai un peu mieux, répondit Karl en riant d'un air de bonhomie. Je vais, pour commencer, faire préparer votre dîner, Signora.

—Je n'ai pas faim, Karl.

—Oh ! ce n'est pas possible : il faut que vous dîniez, et que vous dîniez très-bien, Signora, c'est ma consigne ; c'est ma consigne, comme disait maître Schwartz.

—Si tu l'imites en tout, tu ne me forceras pas à manger. Il était fort aise de me faire payer, le lendemain, le dîner de la veille qu'il me réservait consciencieusement.

—Cela faisait ses affaires. Avec moi c'est différent, par exemple. Les affaires regardent M. le chevalier. Il n'est pas avare, celui-là ; il verse l'or à pleines mains. Il faut qu'il soit fièrement riche, ou bien son patrimoine n'ira pas loin.»

Consuelo se fit apporter une bougie, et rentra dans la pièce voisine pour brûler son écrit. Mais elle le chercha en vain ; il lui fut impossible de le retrouver.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXIII.

XXIII.

Peu d'instants après, Karl rentra avec une lettre dont l'écriture était inconnue à Consuelo et dont voici à peu près le contenu :

«Je vous quitte pour ne vous revoir peut-être jamais. Je renonce à trois jours que j'aurais pu passer encore auprès de vous, trois jours que je ne retrouverai peut-être pas dans toute ma vie ! J'y renonce volontairement. Je le dois. Vous apprécierez un jour la sainteté de mon sacrifice.

«Oui, je vous aime, je vous aime éperdument, moi aussi ! Je ne vous connais pourtant guère plus que vous ne me connaissez. Ne me sachez donc aucun gré de ce que j'ai fait pour vous. J'obéissais à des ordres suprêmes, j'accomplissais le devoir de ma charge. Ne me tenez compte que de l'amour que j'ai pour vous, et que je ne puis vous prouver qu'en m'éloignant. Cet amour est violent autant qu'il est respectueux. Il sera aussi durable qu'il a été subit et irréfléchi. J'ai à peine vu vos traits, je ne sais rien de votre vie ; mais j'ai senti que mon âme vous appartenait, et que je ne pourrais jamais la reprendre. Votre passé fût-il aussi souillé que votre front est pur, vous ne m'en serez pas moins respectable et chère. Je m'en vais le cœur plein d'orgueil, de joie et d'amertume. Vous m'aimez ! Comment supporterai-je l'idée de vous perdre, si la terrible volonté qui dispose de vous et de moi m'y condamne ?... Je l'ignore. En ce moment je ne puis pas être malheureux, malgré mon épouvante, je suis trop enivré de votre amour et du mien pour souffrir. Dussé-je vous chercher en vain toute ma vie, je ne me plaindrai pas de vous avoir rencontrée, et d'avoir goûté dans un baiser de vous un bonheur qui me laissera d'éternels regrets. Je ne pourrai pas non plus perdre l'espérance de vous retrouver un jour ; et ne fut-ce qu'un instant, n'eussé-je jamais d'autre témoignage de votre amour que ce baiser si saintement donné et rendu, je me trouverai encore cent fois plus heureux que je ne l'avais été avant de vous connaître.

«Et maintenant, sainte fille, pauvre âme troublée, rappelle-toi aussi sans honte et sans effroi ces courts et divins moments où tu as senti mon amour passer dans ton cœur. Tu l'as dit, l'amour nous vient de Dieu, et il ne dépend pas de nous de l'étouffer ou de l'allumer malgré lui. Fussé-je indigne de toi, l'inspiration soudaine qui t'a forcée de répondre à mon étreinte n'en serait pas moins céleste. Mais la Providence qui te protège, n'a pas voulu que le trésor de ton affection tombât dans la fange d'un cœur égoïste et froid. Si j étais ingrat, ce ne serait de ta part qu'un noble instinct égaré, qu'une sainte inspiration perdue : je t'adore, et, quel que je sois, d'ailleurs, tu ne t'es pas fait d'illusion en te croyant aimée. Tu n'as pas été profanée par le battement de mon cœur, par l'appui de mon bras, par le souffle de mes lèvres. Notre mutuelle confiance, notre foi aveugle, notre impérieux élan nous a élevés en un instant à l'abandon sublime que sanctifie une longue passion, Pourquoi le regretter ? Je sais bien qu'il y a quelque chose d'effrayant dans cette fatalité qui nous a poussés l'un vers l'autre.

Mais c'est le doigt de Dieu, vois-tu ! Nous ne pouvons pas le méconnaître. J'emporte ce terrible secret. Garde-le aussi, ne le confie à personne. Beppo ne le comprendrait peut-être pas. Quel que soit cet ami, moi seul puis te respecter dans ta folie et te vénérer dans ta faiblesse, puisque cette faiblesse et cette folie sont les miennes. Adieu ! c'est peut-être un adieu éternel. Et pourtant je suis libre selon le monde, il me semble que tu l'es aussi. Je ne puis aimer que toi, et vois bien que tu n'en aimes pas un autre... Mais notre sort ne nous appartient plus. Je suis engagé par des vœux éternels, et tu vas l'être sans doute bientôt ; du moins tu es au pouvoir des invisibles, et c'est un pouvoir sans appel. Adieu donc... mon sein se déchire, mais Dieu me donnera la force d'accomplir ce sacrifice, et de plus rigoureux encore s'il en existe. Adieu... Adieu ! O grand Dieu, ayez pitié de moi !»

Cette lettre sans signature était d'une écriture pénible ou contrefaite.

«Karl ! s'écria Consuelo pâle et tremblante, c'est bien le chevalier qui t'a remis ceci ?

—Oui, Signora.

—Et il l'a écrit lui-même ?

—Oui, Signora, et non sans peine. Il a la main droite blessée.

—Blessée, Karl ? gravement ?

—Peut-être. La blessure est profonde, quoiqu'il ne paraisse guère y songer.

—Mais où s'est-il blessé ainsi ?

—La nuit dernière, au moment où nous changions de chevaux, avant de gagner la frontière, le cheval de brancard a voulu s'emporter avant que le postillon fut monté sur son porteur. Vous étiez seule dans la voiture ; le postillon et moi étions à quatre ou cinq pas. Le chevalier a retenu le cheval avec la force d'un diable et le courage d'un lion, car c'était un terrible animal...

—Oh ! oui, j'ai senti de violentes secousses. Mais tu m'as dit que ce n'était rien.

—Je n'avais pas vu que monsieur le chevalier s'était fendu le dos de la main contre une boucle du harnais.

—Toujours pour moi ! Et dis-moi, Karl, est-ce que le chevalier a quitté cette maison ?

—Pas encore, Signora ; mais on selle son cheval, et je viens de faire son porte-manteau. Il dit que vous n'avez rien à craindre maintenant, et la personne qui doit le remplacer auprès de vous est déjà arrivée. J'espère que nous le reverrons bientôt, car j'aurais bien du chagrin qu'il en fût autrement. Cependant il ne s'engage à rien, et à toutes mes questions il répond : Peut-être !

—Karl ! où est le chevalier ?

—Je n'en sais rien, Signora. Sa chambre est par ici. Voulez-vous que je lui dise de votre part...

—Ne lui dis rien, je vais écrire. Non... dis-lui que je veux le remercier... le voir un instant, lui presser la main seulement... Va, dépêche-toi, je crains qu'il ne soit déjà parti.»

Karl sortit ; et Consuelo se repentit aussitôt de lui avoir confié ce message. Elle se dit que si le chevalier ne s'était jamais tenu près d'elle durant ce voyage que dans le cas d'absolue nécessité, ce n'était pas sans doute sans en avoir pris l'engagement avec les bizarres et redoutables invisibles. Elle résolut de lui écrire ; mais à peine avait-elle tracé et déjà effacé quelques mots, qu'un léger bruit lui fit lever les yeux. Elle vit alors glisser un pan de boiserie qui faisait une porte secrète de communication avec le cabinet où elle avait déjà écrit et une pièce voisine, sans doute celle qu'occupait le chevalier. La boiserie ne s'écarta cependant qu'autant qu'il le fallut pour le passage d'une main gantée qui semblait appeler celle de Consuelo. Elle s'élança et saisit cette main en disant : «L'autre main, la main blessée !»

L'inconnu s'effaçait derrière le panneau de manière à ce qu'elle ne pût le voir. Il lui passa sa main droite, dont Consuelo s'empara, et défaisant précipitamment la ligature, elle vit la blessure qui était profonde en effet. Elle y porta ses lèvres et l'enveloppa de son mouchoir ; puis tirant de son sein la petite croix en filigrane qu'elle chérissait superstitieusement, elle la mit dans cette belle main dont la blancheur était rehaussée par le pourpre du sang :

«Tenez, dit-elle, voici ce que je possède de plus précieux au monde, c'est l'héritage de ma mère, mon porte-bonheur qui ne m'a jamais quitté. Je n'avais jamais aimé personne au point de lui confier ce trésor. Gardez-le jusqu'à ce que je vous retrouve.»

L'inconnu attira la main de Consuelo derrière la boiserie qui le cachait, et la couvrit de baisers et de larmes. Puis, au bruit des pas de Karl, qui venait chez lui remplir son message, il la repoussa, et referma précipitamment la boiserie. Consuelo entendit le bruit d'un verrou. Elle écouta en vain, espérant saisir le son de la voix de l'inconnu. Il parlait bas, ou il s'était éloigné.

Karl revint chez Consuelo peu d'instants après. «Il est parti, Signora, dit-il tristement ; parti sans vouloir vous faire ses adieux, et en remplissant mes poches de je ne sais combien de ducats, pour les besoins imprévus de votre voyage, à ce qu'il a dit, vu que les dépenses régulières sont à la charge de ceux... à la charge de Dieu ou du diable, n'importe ! Il y a là un petit homme noir qui ne desserre les dents que pour commander d'un ton clair et sec, et qui ne me plaît pas le moins du monde ; c'est lui qui remplace le chevalier, et j'aurai l'honneur de sa compagnie sur le siège, ce qui ne me promet pas une conversation fort enjouée. Pauvre chevalier ! fusse le ciel qu'il nous soit rendu !

—Mais sommes-nous donc obligés de suivre ce petit homme noir ?

—On ne peut plus obligés, Signora.

Le chevalier m'a fait jurer que je lui obéirais comme à lui-même. Allons, Signora, voilà votre dîner. Il ne faut pas le bouder, il a bonne mine. Nous partons à la nuit pour ne plus nous arrêter qu'où il plaira... à Dieu ou au diable, comme je vous le disais tout à l'heure.»

Consuelo, abattue et consternée, n'écouta plus le babil de Karl. Elle ne s'inquiéta de rien quant à son voyage et à son nouveau guide. Tout lui devenait indifférent, du moment que le cher inconnu l'abandonnait. En proie à une tristesse profonde, elle essaya machinalement de faire plaisir à Karl en goûtant à quelques mets. Mais ayant plus d'envie de pleurer que de manger, elle demanda une tasse de café pour se donner au moins un peu de force et de courage physique. Le café lui fut apporté. «Tenez, Signora, dit Karl, le petit Monsieur a voulu le préparer lui-même, afin qu'il fût excellent. Cela m'a tout l'air d'un ancien valet de chambre ou d'un maître d'hôtel, et, après tout, il n'est pas si diable qu'il est noir ; je crois qu'au fond c'est un bon enfant, quoiqu'il n'aime pas à causer. Il m'a fait boire de l'eau-de-vie de cent ans au moins, la meilleure que j'aie jamais bue. Si vous vouliez en essayer un peu, cela vous vaudrait mieux que ce café, quelque succulent qu'il puisse être...

—Mon bon Karl, va-t'en boire tout ce que tu voudras, et laisse-moi tranquille, dit Consuelo en avalant son café, dont elle ne songea guère à apprécier la qualité.»

A peine se fut-elle levée de table, qu'elle se sentit accablée d'une pesanteur d'esprit extraordinaire. Lorsque Karl vint lui dire que la voiture était prête, il la trouva assoupie sur sa chaise.

«Donne-moi le bras, lui dit-elle, je ne me soutiens pas. Je crois bien que j'ai la fièvre.»

Elle était si anéantie qu'elle vit confusément la voiture, son nouveau guide, et le concierge de la maison, auquel Karl ne put rien faire accepter de sa part. Dès qu'elle fut en route, elle s'endormit profondément. La voiture avait été arrangée et garnie de coussins comme un lit. A partir de ce moment, Consuelo n'eut plus conscience de rien. Elle ne sut pas combien de temps durait son voyage ; elle ne remarqua même pas s'il faisait jour ou nuit, si elle faisait halte ou si elle marchait sans interruption. Elle aperçut Karl une ou deux fois à la portière, et ne comprit ni ses questions ni son effroi. Il lui sembla que le petit homme lui tâtait le pouls, et lui faisait avaler une potion rafraîchissante en disant :

«Ce n'est rien, Madame va très-bien.»

Elle éprouvait pourtant un malaise vague, un abattement insurmontable. Ses paupières appesanties ne pouvaient laisser passer son regard, et sa pensée n'était pas assez nette pour se rendre compte des objets qui frappaient sa vue. Plus elle dormait, plus elle désirait dormir. Elle ne songeait pas seulement à se demander si elle était malade, et elle ne pouvait répondre à Karl que les derniers mots qu'elle lui avait dits : «Laisse-moi tranquille, bon Karl.»

Enfin elle se sentit un peu plus libre de corps et d'esprit, et, regardant autour d'elle, elle comprit qu'elle était couchée dans un excellent lit, entre quatre vastes rideaux de satin blanc à franges d'or. Le petit homme du voyage, masqué de noir comme le chevalier, lui faisait respirer un flacon qui semblait dissiper les nuages de son esprit, et faire succéder la clarté du jour au brouillard dont elle était enveloppée.

«Êtes-vous médecin, Monsieur ? dit-elle enfin avec un peu d'effort.

—Oui, madame la comtesse, j'ai cet honneur, répondit-il d'une voix qui ne lui sembla pas tout à fait inconnue.

—Ai-je été malade ?

—Seulement un peu indisposée. Vous devez vous trouver beaucoup mieux ?

—Je me sens bien, et je vous remercie de vos soins.

—Je vous présente mes devoirs, et ne paraîtrai plus devant Votre Seigneurie qu'elle ne me fasse appeler pour cause de maladie.

—Suis-je arrivée au terme de mon voyage ?

—Oui, Madame.

—Suis-je libre ou prisonnière ?

—Vous êtes libre, madame la comtesse, dans toute l'enceinte réservée à votre habitation.

—Je comprends, je suis dans une grande et belle prison, dit Consuelo en regardant sa chambre vaste et claire, tendue de lampas blanc à ramages d'or, et relevée de boiseries magnifiquement sculptées et dorées. Pourrai-je voir Karl ?

—Je l'ignore, Madame, je ne ne suis pas le maître ici. Je me retire ; vous n'avez plus besoin de mon ministère ; et il m'est défendu de céder au plaisir de causer avec vous.»

L'homme noir sortit ; et Consuelo, encore faible et nonchalante, essaya de se lever. Le seul vêtement qu'elle trouva sous sa main fut une longue robe en étoffe de laine blanche, d'un tissu merveilleusement souple, ressemblant assez à la tunique d'une dame romaine. Elle la prit, et en fit tomber un billet sur lequel était écrit en lettres d'or : «Ceci est la robe sans tache des néophytes. Si ton âme est souillée, cette noble parure de l'innocence sera pour toi la tunique dévorante de Déjanire.»

Consuelo, habituée à la paix de sa conscience (peut-être même à une paix trop profonde), sourit et passa la belle robe avec un plaisir naïf. Elle ramassa le billet pour le lire encore, et le trouva puérilement emphatique. Puis elle se dirigea vers une riche toilette de marbre blanc, qui soutenait une grande glace encadrée d'enroulements dorés d'un goût exquis. Mais son attention fut attirée par une inscription placée dans l'ornement qui couronnait ce miroir : «Si ton âme est aussi pure que mon cristal, tu t'y verras éternellement jeune et belle ; mais si le vice a flétri ton cœur, crains de trouver en moi un reflet sévère de ta laideur morale.»

«Je n'ai jamais été ni belle ni coupable, pensa Consuelo : ainsi cette glace ment dans tous les cas.»

Elle s'y regarda sans crainte, et ne s'y trouva point laide. Cette belle robe flottante et ses longs cheveux noirs dénoués lui donnaient l'aspect d'une prêtresse de l'antiquité ; mais son extrême pâleur la frappa. Ses yeux étaient moins purs et moins brillants qu'à l'ordinaire. «Serais-je enlaidie, pensa-t-elle aussitôt, ou le miroir m'accuserait-il ?

Elle ouvrit un tiroir de la toilette, et y trouva, avec les mille recherches d'un soin luxueux, divers objets accompagnés de devises et de sentences à la fois naïves et pédantes ; un pot de rouge avec ces mots gravés sur le couvercle : «Mode et mensonge ! Le fard ne rend point aux joues la fraîcheur de l'innocence, et n'efface pas les ravages du désordre des parfums exquis», avec cette devise sur le flacon : «Une âme sans foi, une bouche indiscrète, sont comme des flacons ouverts, dont la précieuse essence s'est répandue ou corrompue» ; enfin des rubans blancs avec ces mots tissés en or dans la soie : «À un front pur les bandelettes sacrées ; à une tête chargée d'infamie le cordon, supplice des esclaves.» Consuelo releva ses cheveux, et les rattacha complaisamment, à la manière antique, avec ces bandelettes. Puis elle examina curieusement le bizarre palais enchanté où sa destinée romanesque l'avait amenée. Elle passa dans les diverses pièces de son riche et vaste appartement.

Une bibliothèque, un salon de musique, rempli d'instruments parfaits, de partitions nombreuses et de précieux manuscrits ; un boudoir délicieux, une petite galerie ornée de tableaux superbes et de charmantes statues. C'était un logement digne d'une reine pour la richesse, d'une artiste pour le goût, et d'une religieuse pour la chasteté.

Consuelo, étourdie de cette somptueuse et délicate hospitalité, se réserva d'examiner en détail et à tête reposée tous les symboles cachés dans le choix des livres, des objets d'art et des tableaux qui décoraient ce sanctuaire. La curiosité de savoir en quel lieu de la terre était située cette résidence merveilleuse lui fit abandonner l'intérieur pour l'extérieur. Elle s'approcha d'une fenêtre ; mais avant de lever le store de taffetas qui la couvrait, elle y lut encore une sentence : «Si la pensée du mal est dans ton cœur, tu n'es pas digne de contempler le divin spectacle de la nature. Si la vertu habite dans ton âme, regarde et bénis le Dieu qui t'ouvre l'entrée du paradis terrestre.» Elle se hâta d'ouvrir la fenêtre pour voir si l'aspect de cette contrée répondait aux orgueilleuses promesses de l'inscription.

C'était un paradis terrestre, en effet, et Consuelo crut faire un rêve. Ce jardin, planté à l'anglaise, chose fort rare à cette époque, mais orné dans ses détails avec la recherche allemande, offrait les perspectives riantes, les magnifiques ombrages, les fraîches pelouses, les libres développements d'un paysage naturel, en même temps que l'exquise propreté, les fleurs abondantes et suaves, les sables fins, les eaux cristallines qui caractérisent un jardin entretenu avec intelligence et avec amour. Au-dessus de ces beaux arbres, hautes barrières d'un étroit vallon semé ou plutôt tapissé de fleurs, et coupé de ruisseaux gracieux et limpides, s'élevait un sublime horizon de montagnes bleues, aux croupes variées, aux cimes imposantes. Le pays était inconnu à Consuelo. Aussi loin que sa vue pouvait s'étendre, elle ne trouvait aucun indice révélateur d'une contrée particulière en Allemagne, où il y a tant de beaux sites et de nobles montagnes. Seulement, la floraison plus avancée et le climat plus chaud qu'en Prusse lui attestaient quelques pas de plus faits vers le Midi. «O mon bon chanoine, où êtes-vous ? pensa Consuelo en contemplant les bois de lilas blancs et les haies de roses, et la terre jonchée de narcisses, de jacinthes et de violettes. O Frédéric de Prusse, béni soyez-vous pour m'avoir appris par de longues privations et de cruels ennuis à savourer, comme je le dois, les délices d'un pareil refuge ! Et vous, tout-puissant invisible, retenez-moi éternellement dans cette douce captivité ; j'y consens de toute mon âme... surtout si le chevalier...» Consuelo n'acheva pas de formuler son désir. Depuis qu'elle était sortie de sa léthargie, elle n'avait pas encore pensé à l'inconnu. Ce souvenir brûlant se réveilla en elle, et la fit réfléchir au sens des paroles menaçantes inscrites sur tous les murs, sur tous les meubles du palais magique, et jusque sur les ornements dont elle s'était ingénument parée.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXIV.

XXIV.

Consuelo ressentait, par dessus tout, un désir et un besoin de liberté, bien naturels après tant de jours d'esclavage. Elle éprouva donc un plaisir extrême à s'élancer dans un vaste espace, que les soins de l'art et l'ingénieuse disposition des massifs et des allées faisaient paraître beaucoup plus vaste encore. Mais au bout de deux heures de promenade, elle se sentit attristée par la solitude et le silence qui régnaient dans ces beaux lieux. Elle en avait fait déjà plusieurs fois le tour, sans y rencontrer seulement la trace d'un pied humain sur le sable fin et fraîchement passé au râteau. Des murailles assez élevées, que masquait une épaisse végétation, ne lui permettaient pas de s'égarer au hasard dans des sentiers inconnus. Elle savait déjà par cœur tous ceux qui se croisaient sous ses pas. Dans quelques endroits, le mur s'interrompait pour être remplacé par de larges fossés remplis d'eau, et les regards pouvaient plonger sur de belles pelouses montant en collines et terminées par des bois, ou sur l'entrée des mystérieuses et charmantes allées qui se perdaient sous le taillis en serpentant. De sa fenêtre, Consuelo avait vu toute la nature à sa disposition : de plain-pied, elle se trouvait dans un terrain encaissé, borné de toutes parts, et dont toutes les recherches intérieures ne pouvaient lui dissimuler le sentiment de sa captivité. Elle chercha le palais enchanté où elle s'était éveillée. C'était un très-petit édifice à l'italienne, décoré avec luxe à l'intérieur, élégamment bâti au dehors, et adossé contre un rocher à pic d'un effet pittoresque, mais qui formait une meilleure clôture naturelle pour tout le fond du jardin et un plus impénétrable obstacle à la vue que les plus hautes murailles et les plus épais glacis de Spandaw. «Ma forteresse est belle, se dit Consuelo, mais elle n'en est que mieux close, je le vois bien.»

Elle alla se reposer sur la terrasse d'habitation, qui était ornée de vases de fleurs et surmontée d'un petit jet d'eau. C'était un endroit ravissant ; et pour n'embrasser que l'intérieur d'un jardin, quelques échappées sur un grand parc, et de hautes montagnes dont les cimes bleues dépassaient celles des arbres, la vue n'en était que plus fraîche et plus suave. Mais Consuelo, instinctivement effrayée du soin qu'on prenait de l'installer, peut-être pour longtemps, dans une nouvelle prison, eut donné tous les catalpas en fleurs et toutes les plates-bandes émaillées pour un coin de franche campagne, avec une maisonnette en chaume, des chemins raboteux et l'aspect libre d'un pays possible à connaître et à explorer. D'où elle était, elle n'avait pas de plans intermédiaires à découvrir entre les hautes murailles de verdure de son enclos et les vagues horizons dentelés, déjà perdus dans la brume du couchant. Les rossignols chantaient admirablement, mais pas un son de voix humaine n'annonçait le voisinage d'une habitation. Consuelo voyait bien que la sienne, située aux confins d'un grand parc et d'une forêt peut-être immense, n'était qu'une dépendance d'un plus vaste manoir. Ce qu'elle apercevait du parc ne servait qu'à lui faire désirer d'en voir davantage.

Elle n'y distinguait d'autres promeneurs que des troupeaux de biches et de chevreuils paissant aux flancs des collines, avec autant de confiance que si l'approche d'un mortel eût été pour eux un événement inconnu. Enfin la brise du soir écarta un rideau de peupliers qui fermait un des côtés du jardin, et Consuelo aperçut, aux dernières lueurs du jour, les tourelles blanches et les toits aigus d'un château assez considérable, à demi caché derrière un mamelon boisé, à la distance d'un quart de lieue environ.

Malgré tout son désir de ne plus penser au chevalier, Consuelo se persuada qu'il devait être là ; et ses yeux se fixèrent avidement sur ce château, peut-être imaginaire, dont l'approche lui semblait interdite, et que les voiles du crépuscule faisaient lentement disparaître dans l'éloignement.

Lorsque la nuit fut tout à fait tombée, Consuelo vit le reflet des lumières, à l'étage inférieur de son pavillon, courir sur les arbustes voisins, et elle descendit à la hâte, espérant voir enfin une figure humaine dans sa demeure.

Elle n'eut pas ce plaisir ; celle du domestique qu'elle trouva occupé à allumer les bougies et à servir le souper était, comme celle du docteur, couverte d'un masque noir, qui semblait être l'uniforme des Invisibles. C'était un vieux serviteur, en perruque lisse et roide comme du laiton, proprement vêtu d'un habit complet couleur pomme d'amour.

«Je demande humblement pardon à Madame, dit-il d'une voix cassée, de me présenter devant elle avec ce visage-là.

C'est ma consigne, et il ne m'appartient pas d'en comprendre la nécessité. J'espère que Madame aura la bonté de s'y habituer, et qu'elle daignera ne pas avoir peur de moi. Je suis aux ordres de Madame. Je m'appelle Matteus. Je suis à la fois gardien de ce pavillon, directeur du jardin, maître d'hôtel et valet de chambre. On m'a dit que Madame, ayant beaucoup voyagé, avait un peu l'habitude de se servir toute seule ; que, par exemple, elle n'exigerait peut-être pas l'aide d'une femme.

Il me serait difficile d'en procurer une à Madame, vu que je n'en ai point, et que la fréquentation de ce pavillon est interdite à toutes celles du château. Cependant, une servante entrera ici le matin pour m'aider à faire le ménage, et un garçon jardinier viendra de temps en temps arroser les fleurs et entretenir les allées. J'ai, à ce propos, une très-humble observation à faire à Madame : c'est que tout domestique, autre que moi, à qui Madame serait seulement soupçonnée d'avoir adressé un mot ou fait un signe serait chassé à l'instant même ; ce qui serait bien malheureux pour lui, car la maison est bonne et l'obéissance bien récompensée. Madame est trop généreuse et trop juste, sans doute, pour vouloir exposer ces pauvres gens...

—Soyez tranquille, monsieur Matteus, répondit Consuelo, je ne serais pas assez riche pour les dédommager, et il n'est pas dans mon caractère de détourner qui que ce soit de son devoir.

—D'ailleurs, je ne les perdrai jamais de vue, reprit Matteus, comme se parlant à lui-même.

—Vous pouvez vous épargner toute précaution à cet égard. J'ai de trop grandes obligations aux personnes qui m'ont amenée ici, et je pense, aussi à celles qui m'y reçoivent, pour rien tenter qui puisse leur déplaire.

—Ah ! Madame est ici de son plein gré ? demanda Matteus, à qui la curiosité ne semblait pas aussi interdite que l'expansion.

—Je vous prie de m'y considérer comme captive volontaire, et sur parole.

—Oh ! c'est bien ainsi que je l'entends. Je n'ai jamais gardé personne autrement, quoique j'aie vu bien souvent mes prisonniers sur parole pleurer et se tourmenter comme s'ils regrettaient de s'être engagés. Et Dieu sait pourtant qu'ils étaient bien ici ! Mais, dans ces cas-là, on leur rendait toujours leur parole quand ils l'exigeaient ; on ne retient ici personne de force. Le souper de Madame est servi.»

L'avant-dernier mot du majordome couleur de tomate eut le pouvoir de rendre tout à coup l'appétit à sa nouvelle maîtresse ; et elle trouva le souper si bon, qu'elle en fit de grands compliments à l'auteur. Celui-ci parut très-flatté de se voir apprécié, et Consuelo vit bien qu'elle avait gagné son estime ; mais il n'en fut ni plus confiant ni moins circonspect. C'était un excellent homme, à la fois naïf et rusé. Consuelo connut vite son caractère, en voyant avec quel mélange de bonhomie et d'adresse il prévenait toutes les questions qu'elle eût pu lui faire, pour n'en être pas embarrassé, et arranger les réponses à son gré. Ainsi elle apprit de lui tout ce qu'elle ne lui demandait pas, sans rien apprendre toutefois : «Ses maîtres étaient des personnages fort riches, fort puissants, très-généreux, mais très-sévères, particulièrement sur l'article de la discrétion. Le pavillon faisait partie d'une belle résidence, tantôt habitée par les maîtres, tantôt confiée à la garde de serviteurs très-fidèles, très-bien payés et très-discrets. Le pays était riche, fertile et bien gouverné. Les habitants n'avaient pas l'habitude de se plaindre de leurs seigneurs : d'ailleurs ils n'eussent pas eu beau jeu avec maître Matteus, qui vivait dans le respect des lois et des personnes, et qui ne pouvait souffrir les paroles indiscrètes.» Consuelo fut si ennuyée de ses savantes insinuations et de ses renseignements officieux, qu'elle lui dit en souriant, aussitôt après le souper : «Je craindrais d'être indiscrète moi-même, monsieur Matteus, en jouissant plus longtemps de l'agrément de votre conversation ; je n'ai plus besoin de rien pour aujourd'hui, et je vous souhaite le bonsoir.

—Madame me fera l'honneur de me sonner quand elle voudra quoi que ce soit, reprit-il. Je demeure derrière la maison, sous le rocher, dans un joli ermitage où je cultive des melons d'eau magnifiques. Je serais bien flatté que Madame put leur accorder un coup d'œil d'encouragement ; mais il m'est particulièrement interdit d'ouvrir jamais cette porte à Madame.

—J'entends, maître Matteus, je ne dois jamais sortir que dans le jardin, et je ne dois pas m'en prendre à votre caprice, mais à la volonté de mes hôtes. Je m'y conformerai.

—D'autant plus que Madame aurait bien de la peine à ouvrir cette porte. Elle est si lourde... ; et puis il y a un secret à la serrure qui pourrait blesser grièvement les mains de Madame, si elle n'était pas prévenue.

—Ma parole est plus solide encore que tous vos verrous, monsieur Matteus. Dormez en paix, comme je suis disposée à le faire de mon côté.» Plusieurs jours s'écoulèrent sans que Consuelo reçût signe de vie de la part de ses hôtes, et sans qu'elle eût d'autre visage sous les yeux que le masque noir de Matteus, plus agréable peut-être que sa véritable figure.

Ce digne serviteur la servait avec un zèle et une ponctualité dont elle ne pouvait assez le remercier ; mais il l'ennuyait prodigieusement par sa conversation, qu'elle était obligée de subir ; car il refusa constamment avec stoïcisme les dons qu'elle voulut lui faire, et elle n'eut pas d'autre manière de lui marquer sa reconnaissance qu'en le laissant babiller.

Il aimait passionnément l'usage de la parole, et cela était d'autant plus remarquable que, voué par état à une réserve bizarre, il ne s'en départait jamais, et possédait l'art de toucher à beaucoup de sujets sans jamais effleurer les cas réservés confiés à sa discrétion. Consuelo apprit de lui combien le potager du château produisait au juste chaque année de carottes et d'asperges ; combien il naissait de faons dans le parc, l'histoire de tous les cygnes de la pièce d'eau, de tous les poussins de la faisanderie, et de tous les ananas de la serre.

Mais elle ne put soupçonner un instant dans quel pays elle se trouvait ; si le maître ou les maîtres du château étaient absents ou présents, si elle devait communiquer un jour avec eux, ou rester indéfiniment seule dans le pavillon.

En un mot, rien de ce qui l'intéressait réellement ne s'échappa des lèvres prudentes et pourtant actives de Matteus. Elle eût craint de manquer à toute délicatesse en approchant seulement à la portée de la voix du jardinier ou de la servante, qui, du reste, étaient fort matineux et disparaissaient presque aussitôt qu'elle était levée. Elle se borna à jeter de temps en temps un regard dans le parc, sans y voir passer personne, si ce n'est de trop loin pour l'observer, et à contempler le faîte du château qui s'illuminait le soir de rares lumières toujours éteintes de bonne heure.

Elle ne tarda pas à tomber dans une profonde mélancolie, et l'ennui, qu'elle avait victorieusement combattu à Spandaw, vint l'assaillir et la dominer dans cette riche demeure, au milieu de toutes les aises de la vie. Est-il des biens sur la terre dont on puisse jouir absolument seul ? La solitude prolongée assombrit et désenchante les plus beaux objets ; elle répand l'effroi dans l'âme la plus forte. Consuelo trouva bientôt l'hospitalité des Invisibles encore plus cruelle que bizarre, et un dégoût mortel s'empara de toutes ses facultés.

Son magnifique clavecin lui sembla répandre des sons trop éclatants dans ces chambres vides et sonores, et les accents de sa propre voix lui firent peur. Lorsqu'elle se hasardait à chanter, si les premières ombres de la nuit la surprenaient dans cette occupation, elle s'imaginait entendre les échos lui répondre d'un ton courroucé, et croyait voir courir, contre les murs tendus de soie et sur les tapis silencieux, des ombres inquiètes et furtives, qui, lorsqu'elle essayait de les regarder, s'effaçaient et allaient se tapir derrière les meubles pour chuchoter, la railler et la contrefaire. Ce n'étaient pourtant que les brises du soir courant parmi le feuillage qui encadrait ses croisées, ou les vibrations de son propre chant qui frémissaient autour d'elle.

Mais son imagination, lasse d'interroger tous ces muets témoins de son ennui, les statues, les tableaux, les vases du Japon remplis de fleurs, les grandes glaces claires et profondes, commençait à se laisser frapper d'une crainte vague, comme celle que produit l'attente d'un événement inconnu. Elle se rappelait le pouvoir étrange attribué aux Invisibles par le vulgaire, les prestiges dont elle avait été environnée par Cagliostro, l'apparition de la femme blanche dans le palais de Berlin, les promesses merveilleuses du comte de Saint Germain relativement à la résurrection du comte Albert : elle se disait que toutes ces choses inexpliquées émanaient probablement de l'action secrète des Invisibles dans la société et dans sa destinée particulière.

Elle ne croyait point à leur pouvoir surnaturel, mais elle voyait bien qu'ils s'attachaient à conquérir les esprits par tous les moyens, en s'adressant soit au cœur, soit à l'imagination, par des menaces ou des promesses, par des terreurs ou des séductions.

Elle était donc sous le coup de quelque révélation formidable ou de quelque mystification cruelle, et, comme les enfants poltrons, elle eût pu dire qu'elle avait peur d'avoir peur.

À Spandaw, elle avait roidi sa volonté contre des périls extrêmes, contre des souffrances réelles ; elle avait triomphé de tout avec vaillance ; et puis la résignation lui semblait naturelle à Spandaw. L'aspect sinistre d'une forteresse est en harmonie avec les tristes méditations de la solitude ; au lieu que dans sa nouvelle prison tout semblait disposé pour une vie d'épanchement poétique ou de paisible intimité ; et ce silence éternel, cette absence de toute sympathie humaine en détruisaient l'harmonie comme un monstrueux contre-sens. On eût dit de la délicieuse retraite de deux amants heureux ou d'une élégante famille, riant foyer tout à coup haï et délaissé à cause de quelque rupture douloureuse ou de quelque soudaine catastrophe. Les nombreuses inscriptions qui la décoraient, et qui se trouvaient placées dans tous les ornements, ne la faisaient plus sourire comme d'emphatiques puérilités. C'étaient des encouragements joints à des menaces, des éloges conditionnels corrigés par d'humiliantes accusations. Elle ne pouvait plus lever les yeux autour d'elle sans découvrir quelque nouvelle sentence qu'elle n'avait pas encore remarquée, et qui semblait lui défendre de respirer à l'aise dans ce sanctuaire d'une justice soupçonneuse et vigilante. Son âme s'était affaissée sur elle-même après la crise de son évasion et celle de son amour improvisé pour l'inconnu. L'état léthargique qu'on avait provoqué, sans doute à dessein, chez elle, pour lui cacher la situation de son asile, lui avait laissé une secrète langueur, jointe à l'irritabilité nerveuse qui en est la conséquence. Elle se sentit donc en peu de temps devenir à la fois inquiète et nonchalante, tour à tour effrayée d'un rien et indifférente à tout.

Un soir, elle crut entendre les sons, à peine saisissables, d'un orchestre dans le lointain. Elle monta sur la terrasse, et vit le château resplendissant de lumières à travers le feuillage. Une musique de symphonie, fière et vibrante, parvint distinctement jusqu'à elle. Ce contraste d'une fête et de son isolement l'émut plus qu'elle ne voulait se l'avouer. Il y avait si longtemps qu'elle n'avait échangé une parole avec des êtres intelligents ou raisonnables ! Pour la première fois de sa vie, elle se fit une idée merveilleuse d'une nuit de concert ou de bal, et, comme Cendrillon, elle souhaita que quelque bonne fée l'enlevât dans les airs et la fit entrer dans le palais enchanté par une fenêtre, fût-ce pour y rester invisible, et y jouir de la vue d'une réunion d'êtres humains animés par le plaisir.

La lune n'était pas encore levée. Malgré la pureté du ciel, l'ombre était si épaisse sous les arbres, que Consuelo pouvait bien s'y glisser sans être aperçue, fût-elle entourée d'invisibles surveillants. Une violente tentation vint s'emparer d'elle, et toutes les raisons spécieuses que la curiosité nous suggère quand elle veut livrer un assaut à notre conscience, se présentèrent en foule à son esprit. L'avait-on traitée avec confiance, en l'amenant endormie et à demi morte dans cette prison dorée, mais implacable ? Avait-on le droit d'exiger d'elle une aveugle soumission, lorsqu'on ne daignait même pas la lui demander ? D'ailleurs, ne voulait-on pas la tenter et l'attirer par le simulacre d'une fête ? Qui sait ? tout était bizarre dans la conduite des Invisibles. Peut-être, en essayant de sortir de l'enclos, allait-elle trouver précisément une porte ouverte, une gondole sur le ruisseau qui entrait du parc dans son jardin par une arcade pratiquée dans la muraille. Elle s'arrêta à cette dernière supposition, la plus gratuite de toutes, et descendit au jardin, résolue de tenter l'aventure. Mais elle n'eut pas fait cinquante pas qu'elle entendit dans les airs un bruit assez semblable à celui que produirait un oiseau gigantesque en s'élevant vers les nues avec une rapidité fantastique. En même temps elle vit autour d'elle une grande lueur d'un bleu livide, qui s'éteignit au bout de quelques secondes, pour se reproduire presque aussitôt avec une détonation assez forte. Consuelo comprit alors que ce n'était ni la foudre ni un météore, mais le feu d'artifice qui commençait au château. Ce divertissement de ses hôtes lui promettait un beau spectacle du haut de la terrasse, et, comme un enfant qui cherche à secouer l'ennui d'une longue pénitence, elle retourna à la hâte vers le pavillon.

Mais, à la clarté de ces longs éclairs factices, tantôt rouges et tantôt bleus, qui embrasaient le jardin, elle vit par deux fois un grand homme noir, debout et immobile à côté d'elle. Elle n'avait pas eu le temps de le regarder, que la bombe lumineuse, retombant en pluie de feu, s'éteignait rapidement, et laissait tous les objets plongés dans une obscurité plus profonde pour les yeux un instant éblouis. Alors Consuelo, effrayée, courait dans un sens opposé à celui où le spectre lui était apparu ; mais, au retour de la lueur sinistre, elle se retrouvait à deux pas de lui. À la troisième fois, elle avait gagné le perron du pavillon ; il était devant elle, lui barrant le passage. Saisie d'une terreur insurmontable, elle fit un cri perçant et chancela. Elle fût tombée à la renverse sur les degrés, si le mystérieux visiteur ne l'eût saisie dans ses bras. Mais à peine eut-il effleuré son front de ses lèvres, qu'elle sentit et reconnut le chevalier, l'inconnu, celui qu'elle aimait, et dont elle se savait aimée.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXV.

XXV.

La joie qu'elle éprouva de le retrouver comme un ange de consolation dans cette insupportable solitude fit taire tous les scrupules et toutes les craintes qu'elle avait encore dans l'esprit un instant auparavant, en songeant à lui sans espérance prochaine de le revoir. Elle répondit à son étreinte avec passion ; et, comme il tâchait déjà de se dégager de ses bras pour ramasser son masque noir qui était tombé, elle le retint en s'écriant : «Ne me quittez pas, ne m'abandonnez pas !» Sa voix était suppliante, ses caresses irrésistibles. L'inconnu se laissa tomber à ses pieds, et, cachant son visage dans les plis de sa robe, qu'il couvrit de baisers, il resta quelques instants comme partagé entre le ravissement et le désespoir ; puis, ramassant son masque et glissant une lettre dans la main de Consuelo, il s'élança dans le pavillon, et disparut sans qu'elle eût pu apercevoir ses traits.

Elle le suivit, et, à la lueur d'une petite lampe d'albâtre que Matteus allumait chaque soir au fond de l'escalier, elle espéra le retrouver ; mais, avant qu'elle eût monté quelques marches, il était devenu insaisissable. Elle parcourut en vain tous les recoins du pavillon ; elle n'aperçut aucune trace de lui, et, sans la lettre qu'elle tenait dans sa main tremblante, elle eût pu croire qu'elle avait rêvé.

Enfin elle se décida à rentrer dans son boudoir, pour lire cette lettre dont l'écriture lui parut cette fois plutôt contrefaite à dessein qu'altérée par la souffrance. Elle contenait à peu près ce qui suit :

«Je ne puis ni vous voir ni vous parler ; mais il ne m'est pas défendu de vous écrire. Me le permettrez-vous ? Oserez-vous répondre à l'inconnu ? Si j'avais ce bonheur, je pourrais trouver vos lettres et placer les miennes, durant votre sommeil, dans un livre que vous laisseriez le soir sur le banc du jardin au bord de l'eau. Je vous aime avec passion, avec idolâtrie, avec égarement. Je suis vaincu, ma force est brisée ; mon activité, mon zèle, mon enthousiasme pour l'œuvre à laquelle je me suis voué, tout, jusqu'au sentiment du devoir, est anéanti en moi, si vous ne m'aimez pas. Lié à des devoirs étranges et terribles par mes serments, par le don et l'abandon de ma volonté, je flotte entre la pensée de l'infamie et celle du suicide ; car je ne puis me persuader que vous m'aimiez réellement, et qu'à l'heure où nous sommes, la méfiance et la peur n'aient pas déjà effacé votre amour involontaire pour moi. Pourrait-il en être autrement ? Je ne suis pour vous qu'une ombre, le rêve d'une nuit, l'illusion d'un instant. Eh bien ! pour me faire aimer de vous, je me sens prêt, vingt fois le jour, à sacrifier mon honneur, à trahir ma parole, à souiller ma conscience d'un parjure. Si vous parveniez à fuir cette prison, je vous suivrais au bout du monde, dussé-je expier, par une vie de honte et de remords, l'ivresse de vous voir, ne fût-ce qu'un jour, et de vous entendre dire encore, ne fût-ce qu'une fois : «Je vous aime.» Et cependant, si vous refusez de vous associer à l'œuvre des Invisibles, si les serments qu'on va sans doute exiger de vous bientôt vous effraient et vous répugnent, il me sera défendu de vous revoir jamais !... Mais je n'obéirai pas, je ne pourrai pas obéir. Non ! j'ai assez souffert, j'ai assez travaillé, j'ai assez servi la cause de l'humanité ; si vous n'êtes pas la récompense de mon labeur, j'y renonce ; je me perds en retournant au monde, à ses lois et à ses habitudes. Ma raison est troublée, vous le voyez. Oh ! ayez, ayez pitié ! Ne me dites pas que vous ne m'aimez plus. Je ne pourrais supporter ce coup, je ne voudrais pas le croire, ou, si je le croyais, il faudrait mourir.»

Consuelo lut ce billet au milieu du bruit des fusées et des bombes du feu d'artifice qui éclatait dans les airs sans qu'elle l'entendît. Tout entière à sa lecture, elle éprouvait cependant, sans en avoir conscience, la commotion électrique que causent, surtout aux organisations impressionnables, la détonation de la poudre et en général tous les bruits violents. Celui-là influe particulièrement sur l'imagination, quand il n'agit pas physiquement sur un corps débile et maladif par des tressaillements douloureux. Il exalte, au contraire, l'esprit et les sens des gens braves et bien constitués. Il réveille même chez quelques femmes des instincts intrépides, des idées de combat, et comme de vagues regrets de ne pas être hommes. Enfin, s'il y a un accent bien marqué qui fait trouver une sorte de jouissance quasi musicale dans la voix du torrent qui se précipite, dans le mugissement de la vague qui se brise, dans le roulement de la foudre ; cet accent de colère, de menace, de fierté, cette voix de la force, pour ainsi dire, se retrouve dans le bondissement du canon, dans le sifflement des boulets, et dans les mille déchirements de l'air qui simulent le choc d'une bataille dans les feux d'artifice. Consuelo en éprouva peut-être l'effet, tout en lisant la première lettre d'amour proprement dite, le premier billet doux qu'elle eût jamais reçu. Elle se sentit courageuse, brave, et quasi téméraire. Une sorte d'enivrement lui fit trouver cette déclaration d'amour plus chaleureuse et plus persuasive que toutes les paroles d'Albert, de même qu'elle avait trouvé le baiser de l'inconnu plus suave et plus ardent que tous ceux d'Anzoleto. Elle se mit donc à écrire sans hésitation ; et, tandis que les boîtes fulminantes ébranlaient les échos du parc, que l'odeur du salpêtre étouffait le parfum des fleurs, et que les feux du Bengale illuminaient la façade du pavillon sans qu'elle daignât s'en apercevoir, Consuelo répondit :

«Oui, je vous aime, je l'ai dit, je vous l'ai avoué, et, dussé-je m'en repentir, dussé-je en rougir mille fois, je ne pourrai jamais effacer du livre bizarre et incompréhensible de ma destinée cette page que j'y ai écrite moi-même, et qui est entre vos mains ! C'était l'expression d'un élan condamnable, insensé peut-être, mais profondément vrai et ardemment senti. Fussiez-vous le dernier des hommes, je n'en aurais pas moins placé en vous mon idéal ! Dussiez-vous m'avilir par une conduite méprisante et cruelle, je n'en aurais pas moins éprouvé, au contact de votre cœur, une ivresse que je n'avais jamais goûtée, et qui m'a paru aussi sainte que les anges sont purs. Vous le voyez, je vous répète ce que vous m'écriviez en réponse aux confidences que j'avais adressées à Beppo. Nous ne faisons que nous répéter l'un à l'autre ce dont nous sommes, je le crois, vivement pénétrés et loyalement persuadés tous les deux. Pourquoi et comment nous tromperions-nous ? Nous ne nous connaissons pas ; nous ne nous connaîtrons peut-être jamais. Étrange fatalité ! nous nous aimons pourtant, et nous ne pouvons pas plus nous expliquer les causes premières de cet amour qu'en prévoir les fins mystérieuses. Tenez, je m'abandonne à votre parole, à votre honneur ; je ne combats point le sentiment que vous m'inspirez. Ne me laissez pas m'abuser moi-même. Je ne vous demande au monde qu'une chose, c'est de ne pas feindre de m'aimer, c'est de jamais me revoir si vous ne m'aimez pas ; c'est de m'abandonner à mon sort, quel qu'il soit, sans craindre que je vous accuse ou que je vous maudisse pour cette rapide illusion de bonheur que vous m'aurez donnée. Il me semble que ce que je vous demande là est si facile ! Il est des instants où je suis effrayée, je vous le confesse, de l'aveugle confiance qui me pousse vers vous. Mais dès que vous paraissez, dès que ma main est dans la vôtre, ou quand je regarde votre écriture (votre écriture qui est pourtant contrefaite et tourmentée, comme si vous ne vouliez pas que je puisse connaître de vous le moindre indice extérieur et visible) ; enfin, quand j'entends seulement le bruit de vos pas, toutes mes craintes s'évanouissent, et je ne puis pas me défendre de croire que vous êtes mon meilleur ami sur la terre. Mais pourquoi vous cacher ainsi ? Quel effrayant secret couvrent donc votre masque et votre silence ? Vous ai-je vu ailleurs ? Dois-je vous craindre et vous repousser le jour où je saurai votre nom, où je verrai vos traits ? Si vous m'êtes absolument inconnu, comme vous me l'avez écrit, d'où vient que vous obéissez si aveuglément à la loi étrange des Invisibles, lorsque vous m'écrivez pourtant aujourd'hui que vous êtes prêt à vous en affranchir pour me suivre au bout du monde ? Et si je l'exigeais, pour fuir avec vous, que vous n'eussiez plus de secrets pour moi, ôteriez-vous ce masque ? me parleriez-vous ? Pour arriver à vous connaître, il faut, dites-vous, que je m'engage... à quoi ? que je me lie par des serments aux Invisibles ?... Mais pour quelle œuvre ? Quoi ! il faut que les yeux fermés, la conscience muette, et l'esprit dans les ténèbres, je donne et j'abandonne ma volonté, comme vous l'avez fait vous-même du moins avec connaissance de cause ? Et pour me décider à ces actes inouïs d'un dévouement aveugle, vous ne ferez pas la plus légère infraction aux règlements de votre ordre ! Car, je le vois bien, vous appartenez à un de ces ordres mystérieux qu'on appelle ici sociétés secrètes, et qu'on dit être nombreuses en Allemagne. A moins que ce ne soit tout simplement un complot politique contre... comme on me le disait à Berlin. Eh bien, quoi que ce soit, si on me laisse la liberté de refuser quand on m'aura instruite de ce qu'on exige de moi, je m'engagerai par les plus terribles serments à ne jamais rien révéler. Puis-je faire plus sans être indigne de l'amour d'un homme qui pousse le scrupule et la fidélité à son serment jusqu'à ne pas vouloir me faire entendre ce mot que j'ai prononcé moi-même, au mépris de la prudence et de la pudeur imposées à mon sexe : Je vous aime !»

Consuelo mit cette lettre dans un livre qu'elle alla déposer dans le jardin au lieu indiqué ; puis elle s'éloigna à pas lents, et se tint longtemps cachée dans le feuillage, espérant voir arriver le chevalier, et tremblant de laisser là cet aveu de ses plus intimes sentiments, qui pouvait tomber dans des mains étrangères. Cependant, comme les heures s'écoulaient sans que personne parût, et qu'elle se souvenait de ces paroles de la lettre de l'inconnu : «J'irai prendre votre réponse durant votre sommeil,» elle jugea qu'elle devait se conformer en tout à ses avis, et se retira dans son appartement où, après mille rêveries agitées, tour à tour pénibles et délicieuses, elle finit par s'endormir au bruit incertain de la musique du bal qui recommençait, des fanfares qui sonnèrent durant le souper, et du roulement lointain des voitures qui annonça, au lever de l'aube, le départ des nombreux hôtes de la résidence.

A neuf heures précises, la recluse entra dans la salle où elle prenait ses repas, qu'elle y trouvait toujours servis avec une exactitude scrupuleuse et une recherche digne du local. Matteus se tenait debout derrière sa chaise, dans l'attitude respectueusement flegmatique qui lui était habituelle. Consuelo venait de descendre au jardin.

Le chevalier était venu prendre sa lettre, car elle n'était plus dans le livre. Mais Consuelo avait espéré trouver une nouvelle lettre de lui, et elle l'accusait déjà de mettre de la tiédeur dans leur correspondance. Elle se sentait inquiète, excitée, et un peu poussée à bout par l'immobilité de la vie qu'on semblait s'obstiner à lui faire. Elle se décida donc à s'agiter au hasard pour voir si elle ne hâterait pas le cours des événements lentement préparés autour d'elle. Précisément ce jour-là, pour la première fois, Matteus était sombre et taciturne.

«Maître Matteus, dit-elle avec une gaieté forcée, je vois à travers votre masque que vous avez les yeux battus et le teint fatigué ; vous n'avez guère dormi cette nuit.

—Madame me fait trop d'honneur de vouloir bien me railler, répondit Matteus avec un peu d'aigreur ; mais comme Madame a le bonheur de vivre le visage découvert, je suis plus à portée de voir qu'elle m'attribue la fatigue et l'insomnie dont elle a souffert elle-même cette nuit.

—Vos miroirs parlants m'ont dit cela avant vous, monsieur Matteus : je sais que je suis fort enlaidie, et je pense que je le serai bientôt davantage si l'ennui s'obstine à me consumer.

—Madame s'ennuie ? reprit Matteus du ton dont il eût dit «madame a sonné ?»

—Oui, Matteus, je m'ennuie énormément, et je commence à ne pouvoir plus supporter cette réclusion.

Comme on ne m'a fait ni l'honneur d'une visite, ni celui d'une lettre, je présume qu'on m'a oubliée ici ; et puisque vous êtes la seule personne qui veuille bien n'en pas faire autant, je crois qu'il m'est permis de vous dire que je commence à trouver ma situation embarrassante et bizarre.

—Je ne peux pas me permettre de juger la situation de Madame, répondit Matteus ; mais il me semblait que Madame avait reçu, il n'y a pas longtemps, une visite et une lettre ?

—Qui vous a dit pareille chose, maître Matteus ? s'écria Consuelo en rougissant.

—Je le dirais, répondit-il d'un ton ironiquement patelin, si je ne craignais d'offenser Madame, et de l'ennuyer en me permettant de causer avec elle.

—Si vous étiez mon domestique, maître Matteus, j'ignore quels airs de grandeur je pourrais prendre avec vous ; mais comme jusqu'à présent je n'ai guère eu d'autre serviteur que moi-même, et que, d'ailleurs, vous me paraissez être ici mon gardien encore plus que mon majordome, je vous engage à causer si cela vous plaît, autant que les autres jours. Vous avez trop d'esprit ce matin pour m'ennuyer.

—C'est que Madame s'ennuie trop elle-même pour être difficile en ce moment. Je dirai donc à Madame qu'il y a eu cette nuit grande fête au Château.

—Je le sais, j'ai entendu le feu d'artifice et la musique.

—Alors, une personne qui est fort surveillée ici depuis l'arrivée de Madame, a cru pouvoir profiter du désordre et du bruit pour s'introduire dans le parc réservé, au mépris de la défense la plus sévère. Il en est résulté un événement fâcheux... Mais je crains de causer quelque chagrin à Madame en le lui apprenant.

—Je crois maintenant le chagrin préférable à l'ennui et à l'inquiétude. Dites donc vite, monsieur Matteus ?

—Eh bien ! madame, j'ai vu conduire en prison, ce matin, le plus aimable, le plus jeune, le plus beau, le plus brave, le plus généreux, le plus spirituel, le plus grand de tous mes maîtres, le chevalier de Liverani.

—Liverani ? Qui s'appelle Liverani ? s'écria Consuelo, vivement émue. En prison, le chevalier ? Dites-moi !... Oh ! mon Dieu ! quel est ce chevalier, quel est ce Liverani ?

—Je l'ai assez désigné à Madame. J'ignore si elle le connaît peu ou beaucoup ; mais, ce qu'il y a de certain, c'est qu'il a été conduit à la grosse tour pour avoir parlé et écrit à Madame, et pour n'avoir pas voulu faire connaître à Son Altesse la réponse que Madame lui a faite.

—La grosse tour... Son Altesse... tout ce que vous me dites là est-il sérieux, Matteus ? Suis-je ici sous la dépendance d'un Prince souverain qui me traite en prisonnière d'Etat, et qui châtie ses sujets, pour peu qu'ils me témoignent quelque intérêt et quelque pitié ?

Ou bien suis-je mystifiée par quelque riche seigneur à idées bizarres, qui essaie de m'effrayer afin d'éprouver ma reconnaissance pour les services rendus ?

—Il ne m'est point défendu de dire à Madame qu'elle est en même temps chez un prince fort riche, chez un homme d'esprit grand philosophe...

—Et chez le chef suprême du conseil des Invisibles ? ajouta Consuelo.

—J'ignore ce que Madame entend par là, répondit Matteus avec la plus complète indifférence. Dans la liste des titres et dignités de Son Altesse, je n'ai jamais entendu mentionner cette qualité.

—Mais ne me sera-t-il pas permis de voir ce prince, de me jeter à ses pieds, de lui demander la liberté de ce chevalier Liverani, qui est innocent de toute indiscrétion, j'en puis faire le serment ?

—Je n'en sais rien, et je crois que ce sera au moins très-difficile à obtenir.

Cependant j'ai accès tous les soirs auprès de Son Altesse, pendant quelques instants, pour lui rendre compte de la santé et des occupations de Madame ; et si Madame écrivait, peut-être réussirais-je à faire lire le billet sans qu'il passât par les mains des secrétaires.

—Cher monsieur Matteus, vous êtes la bonté même, et je suis sûre que vous devez avoir la confiance du prince. Oui, certainement, j'écrirai, puisque vous êtes assez généreux pour vous intéresser au chevalier.

—Il est vrai que je m'y intéresse plus qu'à tout autre. Il m'a sauvé la vie, au risque de la sienne, dans un incendie. Il m'a soigné et guéri de mes brûlures. Il a remplacé les effets que j'avais perdus. Il a passé des nuits à me veiller, comme s'il eût été mon serviteur et moi son maître.

Il a arraché au vice une nièce que j'avais, et il en a fait, par ses bonnes paroles et ses généreux secours, une honnête femme. Que de bien n'a-t-il pas fait dans toute cette contrée et dans toute l'Europe, à ce qu'on assure ! C'est le jeune homme le plus parfait qui existe, et Son Altesse l'aime comme son propre fils.

—Et pourtant Son Altesse l'envoie en prison pour une faute légère ?

—Oh ! Madame ignore qu'il n'y a point de faute légère aux yeux de Son Altesse, en fait d'indiscrétion.

—C'est donc un prince bien absolu ?

—Admirablement juste, mais terriblement sévère.

—Et comment puis-je être pour quelque chose dans les préoccupations de son esprit et dans les décisions de son conseil ?

—Cela, je l'ignore, comme Madame peut bien le penser. Beaucoup de secrets s'agitent en tout temps dans ce château, surtout lorsque le prince y vient passer quelques semaines, ce qui n'arrive pas souvent. Un pauvre serviteur tel que moi qui se permettrait de vouloir les approfondir n'y serait pas souffert longtemps ; et comme je suis le doyen des personnes attachées à la maison, Madame doit comprendre que je ne suis ni curieux ni bavard ; autrement...

—J'entends, monsieur Matteus. Mais sera-ce une indiscrétion de vous demander si la prison que subit le chevalier est rigoureuse ?

—Elle doit l'être, Madame. Quoique je ne sache rien de ce qui se passe dans la tour et dans les souterrains, j'y ai vu entrer plus de gens que je n'en ai vu sortir. J'ignore s'il y a des issues dans la forêt : pour moi, je n'en connais pas dans le parc.

—Vous me faites trembler, Matteus. Serait-il possible que j'eusse attiré sur la tête de ce digne jeune homme des malheurs sérieux ? Dites-moi, le prince est-il d'un caractère violent ou froid ? Ses arrêts sont-ils dictés par une indignation passagère ou par un mécontentement réfléchi et durable ?

—Ce sont là des détails dans lesquels il ne me convient pas d'entrer, répondit froidement Matteus.

—Eh bien, parlez-moi du chevalier, au moins. Est-il homme à demander et à obtenir grâce, ou à se renfermer dans un silence hautain ?

—Il est tendre et doux, plein de respect et de soumission pour son Altesse. Mais si Madame lui a confié quelque secret, elle peut être tranquille : il se laisserait torturer plutôt que de livrer le secret d'un autre, fût-ce à l'oreille d'un confesseur.

—Eh bien, je le révélerai moi-même à son Altesse, ce secret qu'elle juge assez important pour allumer sa colère contre un infortuné. Oh ! mon bon Matteus, ne pouvez-vous porter ma lettre tout de suite ?

—Impossible avant la nuit, Madame.

—C'est égal, je vais écrire maintenant ; une occasion imprévue peut se présenter.»

Consuelo rentra dans son cabinet, et écrivit pour demander au prince anonyme une entrevue dans laquelle elle s'engageait à répondre sincèrement à toutes les questions qu'il daignerait lui adresser.

A minuit, Matteus lui rapporta cette réponse cachetée :

«Si c'est au prince que vous voulez parler, votre demande est insensée. Vous ne le verrez, vous ne le connaîtrez jamais ; vous ne saurez jamais son nom.—Si c'est devant le conseil des Invisibles que tu veux comparaître, tu seras entendue ; mais réfléchis aux conséquences de ta résolution : elle décidera de ta vie et de celle d'un autre.»

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXVI.

XXVI.

Il fallut encore patienter vingt-quatre heures après cette lettre reçue. Matteus déclarait qu'il aimerait mieux se couper une main que de demander à voir le prince après minuit. Au déjeuner du lendemain, il se montra encore un peu plus expansif que la veille, et Consuelo crut remarquer que l'emprisonnement du chevalier l'avait aigri contre le prince, au point de lui donner une assez vive démangeaison d'être indiscret pour la première fois de sa vie. Cependant, lorsqu'elle l'eut fait causer pendant plus d'une heure, elle remarqua qu'elle n'était pas plus avancée qu'auparavant. Soit qu'il eût joué la simplicité pour étudier les pensées et les sentiments de Consuelo, soit qu'il ne sût rien relativement à l'existence des Invisibles et à la part que son maître prenait à leurs actes, il se trouva que Consuelo flottait dans une confusion étrange de notions contradictoires. Sur tout ce qui touchait à la position sociale du prince, Matteus s'était retranché dans l'impossibilité de manquer au silence rigoureux qu'on lui avait imposé. Il haussait, il est vrai, les épaules, en parlant de cette bizarre injonction. Il avouait qu'il ne comprenait pas la nécessité de porter un masque pour communiquer avec les personnes qui s'étaient succédé à des intervalles plus ou moins rapprochés, et pour des retraites plus ou moins longues, dans le pavillon. Il ne pouvait s'empêcher de dire que son maître avait des caprices inexplicables, et se livrait à des travaux incompréhensibles ; mais toute curiosité, de même que toute indiscrétion, était paralysée chez lui par la crainte de châtiments terribles, sur la nature desquels il ne s'expliquait pas. En somme, Consuelo n'apprit rien, sinon qu'il se passait des choses singulières au château, que l'on n'y dormait guère la nuit, que tous les domestiques y avaient vu des esprits, que Matteus lui-même, qui se déclarait hardi et sans préjugés, avait rencontré souvent l'hiver, dans le parc, à des époques où le prince était absent et le château désert, des figures qui l'avaient fait frémir, qui étaient entrées là sans qu'il sût comment et qui en étaient sorties de même. Tout cela ne jetait pas une grande clarté sur la situation de Consuelo. Il lui fallut se résigner à attendre le soir pour envoyer cette nouvelle pétition :

«Quoi qu'il en puisse résulter pour moi, je demande instamment et humblement à comparaître devant le tribunal des Invisibles.»

La journée lui sembla d'une longueur mortelle ; elle s'efforça de maîtriser son impatience et ses inquiétudes en chantant tout ce qu'elle avait composé en prison sur les douleurs et les ennuis de la solitude, et elle termina cette répétition à l'entrée de la nuit, par le sublime air d'Almirena dans le Rinaldo de Haendel :

Lascia ch'io pianga

La dura sorte

E ch'ia sospiri

La libertà

A peine l'eut-elle fini, qu'un violon d'une vibration extraordinaire répéta au dehors la phrase admirable qu'elle venait de dire, avec une expression aussi douloureuse et aussi profonde que la sienne propre. Consuelo courut à la fenêtre, mais elle ne vit personne, et la phrase se perdit dans l'éloignement. Il lui sembla que cet instrument et ce jeu remarquables ne pouvaient appartenir qu'au comte Albert ; mais elle chassa bientôt cette pensée, comme rentrant dans la série d'illusions pénibles et dangereuses dont elle avait déjà tant souffert. Elle n'avait jamais entendu Albert jouer aucune phrase de musique moderne, et il n'y avait qu'un esprit frappé qui put s'obstiner à évoquer un spectre chaque fois que le son d'un violon se faisait entendre. Néanmoins cette émotion troubla Consuelo, et la jeta dans de si tristes et si profondes rêveries, qu'elle s'aperçut seulement à neuf heures du soir que Matteus ne lui avait apporté ni à dîner ni à souper, et qu'elle était à jeun depuis le matin. Cette circonstance lui fit craindre que, comme le chevalier, Matteus n'eût été victime de l'intérêt qu'il lui avait marqué. Sans doute, les murs avaient des yeux et des oreilles. Matteus lui avait peut-être trop parlé ; il avait murmuré un peu contre la disparition de Liverani : c'en était assez probablement pour qu'on lui fit partager son sort.

Ces nouvelles anxiétés empêchèrent Consuelo de sentir le malaise de la faim. Cependant la soirée s'avançait, Matteus ne paraissait pas ; elle se risqua à sonner. Personne ne vint. Elle éprouvait une grande faiblesse, et surtout une grande consternation. Appuyée sur le bord de sa croisée, la tête dans ses mains, elle repassait dans son cerveau, déjà un peu troublé par les souffrances de l'inanition, les incidents bizarres de sa vie, et se demandait si c'était le souvenir de la réalité ou celui d'un long rêve, lorsqu'une main froide comme le marbre s'appuya sur sa tête, et une voix basse et profonde prononça ces mots :

«Ta demande est accueillie, suis-moi.»

Consuelo, qui n'avait pas encore songé à éclairer son appartement, mais qui avait, jusque-là, nettement distingué les objets dans le crépuscule, essaya de regarder celui qui lui parlait ainsi. Elle se trouvait tout à coup dans d'aussi épaisses ténèbres que si l'atmosphère était devenue compacte, et le ciel étoilé une voûte de plomb.

Elle porta la main à son front privé d'air, et reconnut un capuchon à la fois léger et impénétrable comme celui que Cagliostro lui avait jeté une fois sur la tête sans qu'elle le sentit.

Entraînée par une main invisible, elle descendit l'escalier du pavillon ; mais elle ne tarda pas à s'apercevoir qu'il avait plus de degrés qu'elle ne lui en connaissait, et qu'il s'enfonçait dans des caves où elle marcha pendant près d'une demi-heure.

La fatigue, la faim, l'émotion et une chaleur accablante ralentissait de plus en plus ses pas, et, à chaque instant prête à défaillir, elle fut tentée de demander grâce. Mais une certaine fierté, qui lui faisait craindre de paraître reculer devant sa résolution, l'engagea à lutter courageusement.

Elle arriva enfin au terme du voyage, et on la fit asseoir.

Elle entendit en ce moment un timbre lugubre, comme celui du tam-tam, frapper minuit lentement, et au douzième coup le capuchon fut enlevé de son front baigné de sueur.

Elle fut éblouie d'abord de l'éclat des lumières qui, toutes rassemblées sur un même point vis-à-vis d'elle, dessinaient une large croix flamboyante sur la muraille, lorsque ses yeux purent supporter cette transition, elle vit qu'elle était dans une vaste salle d'un style gothique, dont la voûte, divisée en arceaux surbaissés, ressemblait à celle d'un cachot profond ou d'une chapelle souterraine.

Au fond de cette pièce, dont l'aspect et le luminaire étaient vraiment sinistres, elle distingua sept personnages enveloppés de manteaux rouges, et la face couverte de masques d'un blanc livide, qui les faisaient ressembler à des cadavres. Ils étaient assis derrière une longue table de marbre noir. En avant de la table et sur un gradin plus bas, un huitième spectre, vêtu de noir et masqué de blanc, était également assis. De chaque côté des murailles latérales, une vingtaine d'hommes à manteaux et à masques noirs étaient rangés dans un profond silence. Consuelo se retourna, et vit derrière elle d'autres fantômes noirs. A chaque porte, il y en avait deux debout, une large épée brillante à la main.

En d'autres circonstances, Consuelo se fût peut-être dit que ce cérémonial lugubre n'était qu'un jeu, une de ces épreuves dont elle avait entendu parler à Berlin à propos des loges de francs-maçons. Mais outre que les francs-maçons ne s'érigeaient pas en tribunal, et ne s'attribuaient pas le droit de faire comparaître dans leurs assemblées secrètes des personnes non initiées, elle était disposée, par tout ce qui avait précédé cette scène, à la trouver sérieuse, effrayante même. Elle s'aperçut qu'elle tremblait visiblement, et sans les cinq minutes d'un profond silence où se tint l'assemblée, elle n'eût pas eu la force de se remettre et de se préparer à répondre.

Enfin, le huitième juge se leva et fit signe aux deux introducteurs, qui se tenaient, l'épée à la main, à la droite et à la gauche de Consuelo, de l'amener jusqu'au pied du tribunal, où elle resta debout, dans une attitude de calme et de courage un peu affectés.

«Qui êtes-vous, et que demandez-vous ?» dit l'homme noir sans se lever.

Consuelo demeura quelques instants interdite ; enfin elle prit courage et répondit :

«Je suis Consuelo, cantatrice de profession, dite la Zingarella et la Porporina.

—N'as-tu point d'autre nom ?» reprit l'interrogateur.

Consuelo hésita, puis elle dit :

«J'en pourrais revendiquer un autre ; mais je me suis engagée sur l'honneur à ne jamais le faire.

—Espères-tu donc cacher quelque chose à ce tribunal ? Te crois-tu devant des juges vulgaires, élus pour juger de vulgaires intérêts, au nom d'une loi grossière et aveugle ?

Que viens-tu faire ici, si tu prétends nous abuser par de vaines défaites ? Nomme-toi, fais-toi connaître pour ce que tu es, ou retire-toi.

—Vous qui savez qui je suis, vous savez sans doute également que mon silence est un devoir, et vous m'encouragerez à y persister.» Un des manteaux rouges se pencha, fit signe à un des manteaux noirs, et en un instant tous les manteaux noirs sortirent de la salle, à l'exception de l'examinateur, qui resta à sa place et reprit la parole en ces termes :

«Comtesse de Rudolstadt, maintenant que l'examen devient secret, et que vous êtes seule en présence de vos juges, nierez-vous que vous soyez légitimement mariée au comte Albert Podiebrad, dit de Rudolstadt par les prétentions de sa famille ?

—Avant de répondre à cette question, dit Consuelo avec fermeté, je demande à savoir quelle autorité dispose ici de moi, et quelle loi m'oblige à la reconnaître.

—Quelle loi prétendrais-tu donc invoquer ? Est-ce une loi divine ou humaine ? La loi sociale te place encore sous la dépendance absolue de Frédéric II, roi de Prusse, électeur de Brandebourg, sur les terres duquel nous t'avons enlevée pour te soustraire à une captivité indéfinie, et à des dangers plus affreux encore, tu le sais !

—Je sais, dit Consuelo en fléchissant le genou, qu'une reconnaissance éternelle me lie à vous. Je ne prétends donc invoquer que la loi divine, et je vous prie de me définir celle de la reconnaissance. Me commande-t-elle de vous bénir et de me dévouer à vous du fond de mon cœur ? je l'accepte : mais si elle me prescrit de manquer, pour vous complaire, aux arrêts de ma conscience, ne dois-je pas la récuser ? Jugez vous-mêmes.

—Puisses-tu penser et agir dans le monde comme tu parles ! Mais les circonstances qui te placent ici dans notre dépendance échappent à tous les raisonnements ordinaires. Nous sommes au-dessus de toute loi humaine, tu as pu le reconnaître à notre puissance. Nous sommes également en dehors de toute considération humaine : préjugés de fortune, de rang et de naissance, scrupules et délicatesse de position, crainte de l'opinion, respect même des engagements contractés avec les idées et les personnes du monde, rien de tout cela n'a de sens pour nous, ni de valeur à nos yeux, alors que réunis loin de l'œil des hommes, et armés du glaive de la justice de Dieu, nous pesons dans le creux de notre main les hochets de votre frivole et craintive existence. Explique-toi donc sans détour devant nous qui sommes les appuis, la famille et la loi vivante de tout être libre. Nous ne t'écouterons pas, que nous ne sachions en quelle qualité tu comparais ici. Est-ce la Zingarella Consuelo, est-ce la comtesse de Rudolstadt qui nous invoque ?

—La comtesse de Rudolstadt, ayant renoncé à tous ses droits dans la société, n'en a aucun à réclamer ici. La Zingarella Consuelo...

—Arrête, et pèse les paroles que tu viens de dire. Si ton époux était vivant, aurais-tu le droit de lui retirer ta foi, d'abjurer son nom, de repousser sa fortune, en un mot, de redevenir la Zingarella Consuelo, pour ménager l'orgueil puéril et insensé de sa famille et de sa caste ?

—Non sans doute.

—Et penses-tu donc que la mort ait rompu à jamais vos liens ? ne dois-tu à la mémoire d'Albert ni respect, ni amour, ni fidélité ?» Consuelo rougit et se troubla, puis elle redevint pâle. L'idée qu'on allait, comme Cagliostro et le comte de Saint-Germain, lui parler de la résurrection possible d'Albert, et même lui en montrer le fantôme, la remplit d'une telle frayeur, qu'elle ne put répondre.

«Épouse d'Albert Podiebrad, reprit l'examinateur, ton silence t'accuse. Albert est mort tout entier pour toi, et ton mariage n'est à tes yeux qu'un incident de ta vie aventureuse, sans aucune conséquence, sans aucune obligation pour l'avenir. Zingara, tu peux te retirer.

Nous ne nous sommes intéressés à ton sort qu'en raison de tes liens avec le plus excellent des hommes. Tu n'étais pas digne de notre amour, car tu ne fus pas digne du sien. Nous ne regrettons pas la liberté que nous t'avons rendue ; toute réparation des maux qu'inflige le despotisme est un devoir et une jouissance pour nous. Mais notre protection n'ira pas plus loin. Dès demain tu quitteras cet asile que nous t'avions donné avec l'espérance que tu en sortirais purifiée et sanctifiée : tu retourneras au monde : à la chimère de la gloire, à l'enivrement des folles passions. Que Dieu ait pitié de toi ! nous t'abandonnons sans retour.»

Consuelo resta quelques moments atterrée sous cet arrêt. Quelques jours plus tôt, elle ne l'eût pas accepté sans appel ; mais le mot de folles passions qui venait d'être prononcé lui remettait sous les yeux, à cette heure, l'amour insensé qu'elle avait conçu pour l'inconnu, et qu'elle avait accueilli dans son cœur presque sans examen et sans combat.

Elle était humiliée à ses propres yeux, et la sentence des Invisibles lui paraissait méritée jusqu'à un certain point. L'austérité de leur langage lui inspirait un respect mêlé de terreur, et elle ne songeait plus à se révolter contre le droit qu'ils s'attribuaient de la juger et de la condamner, comme un être relevant de leur autorité.

Il est rare que, quelle que soit notre fierté naturelle, ou l'irréprochabilité de notre vie, nous ne subissions pas l'ascendant d'une parole grave qui nous accuse au dépourvu, et qu'au lieu de discuter avec elle, nous ne fassions pas un retour sur nous-mêmes pour voir avant tout si nous ne méritons pas ce blâme. Consuelo ne se sentait pas à l'abri de tout reproche, et l'appareil déployé autour d'elle rendait sa position singulièrement pénible. Cependant, elle se rappela promptement qu'elle n'avait pas demandé à comparaître devant ce tribunal sans s'être préparée et résignée à sa rigueur. Elle y était venue, résolue à subir des admonestations, un châtiment quelconque, s'il le fallait, pourvu que le chevalier fût disculpé ou pardonné. Mettant donc de côté tout amour-propre, elle accepta les reproches sans amertume, et médita quelques instants sa réponse.

«Il est possible que je mérite cette dure malédiction, dit-elle enfin ; je suis loin d'être contente de moi. Mais en venant ici je me suis fait des Invisibles une idée que je veux vous dire. Le peu que j'ai appris de vous par la rumeur populaire, et le bienfait de la liberté que je tiens de vous, m'ont fait penser que vous étiez des hommes aussi parfaits dans la vertu que puissants dans la société. Si vous êtes tels que je me plais à le croire, d'où vient que vous me repoussez si brusquement, sans m'avoir indiqué la route à suivre pour sortir de l'erreur et pour devenir digne de votre protection ?

Je sais qu'à cause d'Albert de Rudolstadt, le plus excellent des hommes, comme vous l'avez bien nommé, sa veuve méritait quelque intérêt ; mais ne fussé-je pas la femme d'Albert, ou bien eussé-je été en tout temps indigne de l'être, la Zingara Consuelo, la fille sans nom, sans famille et sans patrie, n'a-t-elle pas encore des droits à votre sollicitude paternelle ? Supposez que je sois une grande pécheresse ; n'êtes-vous pas comme le royaume des cieux où la conversion d'un maudit apporte plus de joie que la persévérance de cent élus ? Enfin, si la loi qui vous rassemble et qui vous inspire est une loi divine, vous y manquez en me repoussant. Vous aviez entrepris, dites-vous, de me purifier et de me sanctifier. Essayez d'élever mon âme à la hauteur de la vôtre.

Je suis ignorante, et non rebelle. Prouvez-moi que vous êtes saints, en vous montrant patients et miséricordieux, et je vous accepterai pour mes maîtres et mes modèles.»

Il y eut un moment de silence. L'examinateur se retourna vers les juges, et ils parurent se consulter. Enfin l'un d'eux prit la parole et dit :

«Consuelo, tu t'es présentée ici avec orgueil ; pourquoi ne veux-tu pas te retirer de même ? Nous avions le droit de te blâmer, puisque tu venais nous interroger. Nous n'avons pas celui d'enchaîner ta conscience et de nous emparer de ta vie, si tu ne nous abandonnes volontairement et librement l'une et l'autre. Pouvons-nous te demander ce sacrifice ? Tu ne nous connais pas. Ce tribunal dont tu invoques la sainteté est peut-être le plus pervers ou tout au moins le plus audacieux qui ait jamais agi dans les ténèbres contre les principes qui régissent le monde : qu'en sais-tu ? Et si nous avions à te révéler la science profonde d'une vertu toute nouvelle, aurais-tu le courage de te vouer à une étude si longue et si ardue, avant d'en savoir le but ? Nous-mêmes pourrions-nous prendre confiance dans la foi persévérante d'un néophyte aussi mal préparé que toi ? Nous aurions peut-être des secrets importants à te confier, et nous n'en chercherions la garantie que dans tes instincts généreux ; nous les connaissons assez pour croire à ta discrétion : mais ce n'est pas de confidents discrets que nous avons besoin ; nous n'en manquons pas. Nous avons besoin, pour faire avancer la loi de Dieu, de disciples fervents, libres de tous préjugés, de tout égoïsme, de toutes passions frivoles, de toutes habitudes mondaines. Descends en toi-même ; peux-tu nous faire tous ces sacrifices ? Peux-tu modeler tes actions et calquer ta vie sur les instincts que tu ressens, et sur les principes que nous te donnerions pour les développer ? Femme, artiste, enfant, oserais-tu répondre que tu peux t'associer à des hommes graves pour travailler à l'œuvre des siècles ?

—Tout ce que vous dites est bien sérieux, en effet, répondit Consuelo, et je le comprends à peine. Voulez-vous me donner le temps d'y réfléchir ? Ne me chassez pas de votre sein sans avoir interrogé mon cœur. J'ignore s'il est digne des lumières que vous y pouvez répandre. Mais quelle âme sincère est indigne de la vérité ? En quoi puis-je vous être utile ? Je m'effraie de mon impuissance. Femme et artiste, c'est-à-dire enfant ! mais pour me protéger comme vous l'avez fait, il faut que vous ayez pressenti en moi quelque chose...

Et moi, quelque chose me dit que je ne dois pas vous quitter sans avoir essayé de vous prouver ma reconnaissance. Ne me bannissez donc pas : essayez de m'instruire.

—Nous t'accordons encore huit jours pour faire tes réflexions, reprit le juge en robe rouge qui avait déjà parlé ; mais tu dois auparavant t'engager sur l'honneur à ne pas faire la moindre tentative pour savoir où tu es, et quelles sont les personnes que tu vois ici. Tu dois t'engager également à ne pas franchir l'enceinte réservée à tes promenades, quand même tu verrais les portes ouvertes et les spectres de tes plus chers amis te faire signe. Tu dois n'adresser aucune question aux gens qui te servent, ni à quiconque pourrait pénétrer clandestinement chez toi.

—Cela n'arrivera jamais, répondit vivement Consuelo ; je m'engage, si vous le voulez, à ne jamais recevoir personne sans votre autorisation, et en revanche je vous demande humblement la grâce...

—Tu n'as point de grâce à nous demander, point de conditions à proposer. Tous les besoins de ton âme et de ton corps ont été prévus pour le temps que tu avais à passer ici. Si tu regrettes quelque parent, quelque ami, quelque serviteur, tu es libre de partir. La solitude ou une société réglée comme nous l'entendons sera ton partage chez nous.

—Je ne demande rien pour moi-même ; mais on m'a dit qu'un de vos amis, un de vos disciples ou de vos serviteurs (car j'ignore le rang qu'il occupe parmi vous) subissait à cause de moi un châtiment sévère. Me voici prête à m'accuser des torts qu'on lui impute, et c'est pour cela que j'ai demandé à comparaître devant vous.

—Est-ce une confession sincère et détaillée que tu offres de nous faire ?

—S'il le faut pour qu'il soit absous... quoique ce soit, pour une femme, une étrange torture morale que de se confesser hautement devant huit hommes...

—Épargne-toi cette humiliation.

Nous n'aurions aucune garantie de ta sincérité, et d'ailleurs nous n'avions encore tout à l'heure aucun droit sur toi. Ce que tu as dit, ce que tu as pensé il y a une heure, rentre pour nous dans ton passé. Mais songe qu'à partir de cet instant nous sommes les maîtres de sonder les plus secrets replis de ton âme. C'est à toi de garder cette âme assez pure pour être toujours prête à nous la dévoiler sans souffrante et sans honte.

—Votre générosité est délicate et paternelle. Mais il ne s'agit pas de moi seule ici. Un autre expie mes torts. Ne dois-je pas le justifier ?

—Ce soin ne te regarde pas. S'il est un coupable parmi nous, il se disculpera lui-même, non par de vaines défaites et de téméraires allégations, mais par des actes de courage, de dévouement et de vertu. Si son âme a chancelé, nous la relèverons et nous l'aiderons à se vaincre. Tu parles de châtiment rigoureux ; nous n'infligeons que des châtiments moraux. Cet homme, quel qu'il soit, est notre égal, notre frère ; il n'y a chez nous ni maîtres, ni serviteurs, ni sujets, ni princes : de faux rapports t'ont sans doute abusée. Va en paix et ne pèche point.»

À ce dernier mot, l'examinateur agita une sonnette ; les deux hommes noirs masqués et armés rentrèrent, et, replaçant le capuchon sur la tête de Consuelo, ils la reconduisirent au pavillon par les mêmes détours souterrains qu'elle avait suivis pour s'en éloigner.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXVII.

XXVII.

La Porporina n'ayant plus sujet, d'après le langage bienveillant et paternel des Invisibles, d'être sérieusement inquiète du chevalier, et jugeant que Matteus n'avait pas vu très-clair dans cette affaire, éprouva en quittant ce mystérieux conciliabule, un grand soulagement d'esprit. Tout ce qu'on venait de lui dire flottait dans son imagination comme des rayons derrière un nuage ; et l'inquiétude ni l'effort de la volonté ne la soutenant plus, elle éprouva bientôt en marchant une fatigue insurmontable. La faim se fit sentir assez cruellement, le capuchon gommé l'étouffait. Elle s'arrêta plusieurs fois, fut forcée d'accepter les bras de ses guides pour continuer sa route, et, en arrivant dans sa chambre, elle tomba en faiblesse. Peu d'instants après, elle se sentit ranimée par un flacon qui lui fut présenté, et par l'air bienfaisant qui circulait dans l'appartement. Alors elle remarqua que les hommes qui l'avaient ramenée sortaient à la hâte, tandis que Matteus s'empressait de servir un souper des plus appétissants, et que le petit docteur masqué, qui l'avait mise en léthargie pour l'amener à cette résidence, lui tâtait le pouls et lui prodiguait ses soins. Elle le reconnaissait facilement à sa perruque, et à sa voix qu'elle avait entendue quelque part, sans pouvoir dire en quelle circonstance.

«Cher docteur, lui dit-elle en souriant, je crois que la meilleure prescription sera de me faire souper bien vite. Je n'ai pas d'autre mal que la faim ; mais je vous supplie de m'épargner cette fois le café que vous faites si bien.

Je crois que je ne serais plus de force à le supporter.

—Le café préparé par moi, répondit le docteur, est un calmant recommandable. Mais soyez tranquille, madame la comtesse : mon ordonnance ne porte rien de semblable. Aujourd'hui voulez-vous vous fier à moi et me permettre de souper avec vous ? La volonté de Son Altesse est que je ne vous quitte pas avant que vous soyez complètement rétablie, et je pense que, dans une demi-heure, la réfection aura chassé cette faiblesse entièrement.

—Si tel est le bon plaisir de Son Altesse et le vôtre, monsieur le docteur, ce sera le mien aussi d'avoir l'honneur de votre compagnie pour souper, dit Consuelo en laissant rouler son fauteuil par Matteus auprès de la table.

—Ma compagnie ne vous sera pas inutile, reprit le docteur, en commençant à démolir un superbe pâté de faisans, et à découper ces volatiles avec la dextérité d'un praticien consommé. Sans moi, vous vous laisseriez aller à la voracité insurmontable qu'on éprouve après un long jeune, et vous pourriez vous en mal trouver. Moi qui ne crains pas un pareil inconvénient, j'aurai soin de vous compter les morceaux, tout en les mettant doubles sur mon assiette.»

La voix de ce docteur gastronome occupait Consuelo malgré elle. Mais sa surprise fut grande lorsque, détachant lestement son masque, il le posa sur la table en disant :

«Au diable cette puérilité qui m'empêche de respirer et de sentir le goût de ce que je mange !»

Consuelo tressaillit en reconnaissant, dans ce viveur de médecin, celui qu'elle avait vu au lit de mort de son mari, le docteur Supperville, premier médecin de la margrave de Bareith. Elle l'avait aperçu de loin à Berlin depuis, sans avoir le courage de le regarder ni de lui parler. En ce moment le contraste de son appétit glouton avec l'émotion et l'accablement qu'elle éprouvait, lui rappelèrent la sécheresse de ses idées et de ses discours au milieu de la consternation et de la douleur de la famille de Rudolstadt, et elle eut peine à lui cacher l'impression désagréable qu'il lui causait. Mais le Supperville, absorbé par le fumet du faisan, paraissait ne faire aucune attention à son trouble.

Matteus vint compléter le ridicule de la situation où se plaçait le docteur, par une exclamation naïve. Le circonspect serviteur le servait depuis cinq minutes sans s'apercevoir qu'il avait le visage découvert, et ce ne fut qu'au moment de prendre le masque pour le couvercle du pâté, et de le placer méthodiquement sur la brèche ouverte, qu'il s'écria avec terreur :

«Miséricorde, monsieur le docteur, vous avez laissé choir votre visage sur la table !

—Au diable ce visage d'étoffe ! te dis-je. Je ne pourrai jamais m'habituer à manger avec cela. Mets-le dans un coin, tu me le rendras quand je sortirai.

—Comme il vous plaira, monsieur le docteur, dit Matteus d'un ton consterné.

Je m'en lave les mains. Mais Votre Seigneurie n'ignore pas que je suis forcé tous les soirs de rendre compte de point en point de tout ce qui s'est fait et dit ici. J'aurai beau dire que votre visage s'est détaché par mégarde, je ne pourrai pas nier que Madame n'ait vu ce qui était dessous.

—Fort bien, mon brave. Tu feras ton rapport, dit le docteur sans se déconcerter.

—Et vous remarquerez, monsieur Matteus, observa Consuelo, que je n'ai aucunement provoqué M. le docteur à cette désobéissance, et que ce n'est pas ma faute si je l'ai reconnu.

—Soyez donc tranquille, madame la comtesse, reprit Supperville la bouche pleine. Le prince n'est pas si diable qu'il est noir, et je ne le crains guère. Je lui dirai que, puisqu'il m'avait autorisé à souper avec vous, il m'avait autorisé par cela même à me délivrer de tout obstacle à la mastication et à la déglutition. D'ailleurs j'avais l'honneur d'être trop bien connu de vous pour que le son de ma voix ne m'eût pas déjà trahi. C'est donc une vaine formalité dont je me débarrasse, et dont le prince fera bon marché tout le premier.

—C'est égal, monsieur le docteur, dit Matteus scandalisé, j'aime mieux que vous ayez fait cette plaisanterie-là que moi.»

Le docteur haussa les épaules, railla le timoré Matteus, mangea énormément et but à proportion : après quoi, Matteus s'étant retiré pour changer le service, il rapprocha un peu sa chaise, baissa la voix, et parla ainsi à Consuelo :

«Chère Signora, je ne suis pas si gourmand que j'en ai l'air (Supperville, étant convenablement repu, parlait ainsi fort à son aise), et mon but, en venant souper avec vous, était de vous instruire de choses importantes qui vous intéressent très-particulièrement.

—De quelle part et en quel nom voulez-vous me révéler ces choses, monsieur ? dit Consuelo, qui se rappelait la promesse qu'elle venait de faire aux Invisibles.

—C'est de mon plein droit et de mon plein gré, répondit Supperville. Ne vous inquiétez donc pas. Je ne suis pas un mouchard, moi, et je parle à cœur ouvert, peu soucieux qu'on répète mes paroles.»

Consuelo pensa un instant que son devoir était de fermer absolument la bouche au docteur, afin de ne pas se rendre complice de sa trahison : mais elle pensa aussi qu'un homme dévoué aux Invisibles au point de se charger d'empoisonner à demi les gens pour les amener, à leur insu, dans ce château, ne pouvait agir comme il le faisait sans y être secrètement autorisé. C'est un piège qu'on me tend, pensa-t-elle. C'est une série d'épreuves qui commence. Voyons, et observons l'attaque.

«Il faut donc, Madame, continua le docteur, que je vous dise où et chez qui vous êtes.»

«Nous y voilà !» se dit Consuelo ; et elle se hâta de répondre : «Grand merci, monsieur le docteur, je ne vous l'ai pas demandé, et je désire ne pas le savoir.

—Ta ta ta ! reprit Supperville, vous voilà tombée dans la voie romanesque où il plaît au prince d'entraîner tous ses amis. Mais n'allez point donner sérieusement dans ces sornettes-là : le moins qui pourrait vous en arriver serait de devenir folle et de grossir son cortège d'aliénés et de visionnaires. Je n'ai pas l'intention, pour ma part, de manquer à la parole que je lui ai donnée de ne vous dire ni son nom ni celui du lieu où vous vous trouvez. C'est là d'ailleurs ce qui doit le moins vous préoccuper ; car ce ne serait qu'une satisfaction pour votre curiosité, et ce n'est pas cette maladie que je veux traiter chez vous ; c'est l'excès de confiance, au contraire. Vous pouvez donc apprendre, sans lui désobéir et sans risquer de lui déplaire (je suis intéressé à ne pas vous trahir), que vous êtes ici chez le meilleur et le plus absurde des vieillards. Un homme d'esprit, un philosophe, une âme courageuse et tendre jusqu'à l'héroïsme, jusqu'à la démence. Un rêveur qui traite l'idéal comme une réalité, et la vie comme un roman. Un savant qui, à force de lire les écrits des sages et de chercher la quintessence des idées, est arrivé, comme don Quichotte après la lecture de tous ses livres de chevalerie, à prendre les auberges pour des châteaux, les galériens pour d'innocentes victimes, et les moulins à vent pour des monstres. Enfin un saint, si on ne considère que la beauté de ses intentions, un fou si on en pèse le résultat. Il a imaginé, entre autres choses, un réseau de conspiration permanente et universelle pour prendre à la nasse et paralyser l'action des méchants dans le monde : 1° combattre et contrarier la tyrannie des gouvernants ; 2° réformer l'immoralité ou la barbarie des lois qui régissent les sociétés ; 3° verser dans le cœur de tous les hommes de courage et de dévouement l'enthousiasme de sa propagande et le zèle de sa doctrine. Rien que ça ? hein ? et il croît y parvenir ! Encore s'il était secondé par quelques hommes sincères et raisonnables, le peu de bien qu'il réussit à faire pourrait porter ses fruits ! Mais, par malheur, il est environné d'une clique d'intrigants et d'imposteurs audacieux qui feignent de partager sa foi et de servir ses projets, et qui se servent de son crédit pour accaparer de bonnes places dans toutes les cours de l'Europe, non sans se mettre au bout des doigts la meilleure partie de l'argent destiné à ses bonnes œuvres. Voilà l'homme et son entourage. C'est à vous de juger dans quelles mains vous êtes, et si cette protection généreuse qui vous a heureusement tirée des grilles du petit Fritz ne risque pas de vous faire tomber pis, à force de vouloir vous élever dans les nues. Vous voilà avertie. Méfiez-vous des belles promesses, des beaux discours, des scènes de tragédie, des tours de passe-passe des Cagliostro, des Saint-Germain et consorts.

—Ces deux derniers personnages sont-ils donc actuellement ici ? demanda Consuelo un peu troublée, et flottante entre le danger d'être jouée par le docteur et la vraisemblance de ses assertions.

—Je n'en sais rien, répondit-il. Tout s'y passe mystérieusement. Il y a deux châteaux : un visible et palpable, où l'on voit arriver des gens du monde qui ne se doutent de rien, où l'on donne des fêtes, où l'on déploie l'appareil d'une existence princière, frivole et inoffensive. Ce château-là couvre et cache l'autre, qui est un petit monde souterrain assez habilement masqué. Dans le château invisible s'élucubrent tous les songes creux de Son Altesse. Novateurs, réformateurs, inventeurs, sorciers, prophètes, alchimistes, tous architectes d'une société nouvelle toujours prête, selon leur dire, à avaler l'ancienne demain ou après-demain ; voilà les hôtes mystérieux que l'on reçoit, que l'on héberge, et que l'on consulte sans que personne le sache à la surface du sol, ou du moins sans qu'aucun profane puisse expliquer le bruit des caves autrement que par la présence d'esprits follets et de revenants tracassiers dans les œuvres basses du bâtiment. Maintenant concluez : les susdits charlatans peuvent être à cent lieues d'ici, car ils sont grands voyageurs de leur nature, ou à cent pas de nous, dans de bonnes chambres à portes secrètes et à double fond. On dit que ce vieux château a servi autrefois de rendez-vous aux francs-juges, et que depuis, à cause de certaines traditions héréditaires, les ancêtres de notre prince se sont toujours divertis à y tramer des complots terribles, qui n'ont jamais, que je sache, abouti à rien. C'est une vieille mode du pays, et les plus illustres cerveaux ne sont pas ceux qui y donnent le moins.

Moi, je ne suis pas initié aux merveilles du château invisible. Je passe ici quelques jours de temps en temps, quand ma souveraine, la princesse Sophie de Prusse, margrave de Bareith, me donne la permission d'aller prendre l'air hors de ses États. Or, comme je m'ennuie prodigieusement à la délicieuse cour de Bareith, qu'au fond j'ai de l'attachement pour le prince dont nous parlons, et que je ne suis pas fâché de jouer parfois un petit tour au grand Frédéric que je déteste, je rends au susdit prince quelques services désintéressés, et dont je me divertis tout le premier. Comme je ne reçois d'ordres que de lui, ces services sont toujours fort innocents. Celui d'aider à vous tirer de Spandaw, et de vous amener ici comme une pauvre colombe endormie, n'avait rien qui me répugnât. Je savais que vous y seriez bien traitée, et je pensais que vous auriez occasion de vous y amuser. Mais si, au contraire, on vous y tourmente, si les conseillers charlatans de Son Altesse prétendent s'y emparer de vous, et vous faire servir à leurs intrigues dans le monde...

—Je ne crains rien de semblable, répondit Consuelo de plus en plus frappée des explications du docteur. Je saurai me préserver de leurs suggestions, si elles blessent ma droiture et révoltent ma conscience.

—En êtes-vous bien sûre, madame la comtesse ? reprit Supperville. Tenez ! ne vous y fiez pas, et ne vous vantez de rien. Des gens fort raisonnables et fort honnêtes sont sortis d'ici timbrés et tout prêts à mal faire.

Tous les moyens sont bons aux intrigants qui exploitent le prince, et ce cher prince est si facile à éblouir, que lui-même a mis la main à la perdition de quelques bonnes âmes en croyant les sauver. Sachez que ces intrigants sont fort habiles, qu'ils ont des secrets pour effrayer, pour convaincre, pour émouvoir, pour enivrer les sens et frapper l'imagination. D'abord une persistance de tracasseries et une foule de petits moyens incompréhensibles : et puis des recettes, des systèmes, des prestiges à leur service. Ils vous enverront des spectres, ils vous feront jeûner pour vous ôter la lucidité de l'esprit, ils vous assiégeront de fantasmagories riantes ou affreuses. Enfin ils vous rendront superstitieuse, folle peut-être, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, et alors...

—Et alors ? que peuvent-ils attendre de moi ? que suis-je dans le monde pour qu'ils aient besoin de m'attirer dans leurs filets ?

—Oui-da ! La comtesse de Rudolstadt ne s'en doute pas ?

—Nullement, monsieur le docteur.

—Vous devez vous rappeler pourtant que M. Cagliostro vous a fait voir feu le comte Albert, votre mari, vivant et agissant ?

—Comment savez-vous cela, si vous n'êtes pas initié aux mystères du monde souterrain dont vous parlez ?

—Vous l'avez raconté à la princesse Amélie de Prusse, qui est un peu bavarde, comme toutes les personnes curieuses.

Ignorez-vous, d'ailleurs, qu'elle est fort liée avec le spectre du comte de Rudolstadt ?

—Un certain Trismégiste, à ce qu'on m'a dit !

—Précisément. J'ai vu ce Trismégiste, et il est de fait qu'il ressemble au comte d'une manière surprenante au premier abord. On peut le faire ressembler davantage en le coiffant et en l'habillant comme le comte avait coutume d'être, en lui rendant le visage blême, et en lui faisant étudier l'allure et les manières du défunt. Comprenez-vous maintenant ?

—Moins que jamais. Quel intérêt aurait-on à faire passer cet homme pour le comte Albert ?

—Que vous êtes simple et loyale ! Le comte Albert est mort, laissant, une grande fortune, qui va tomber en quenouille, des mains de la chanoinesse Wenceslawa à celles de la petite baronne Amélie, cousine du comte Albert, à moins que vous ne fassiez valoir vos droits à un douaire ou à une jouissance viagère. On tâchera d'abord de vous y décider...

—Il est vrai, s'écria Consuelo ; vous m'éclairez sur le sens de certaines paroles !

—Ce n'est rien encore : cette jouissance viagère, très-contestable, du moins en partie, ne satisferait pas l'appétit des chevaliers d'industrie qui veulent vous accaparer. Vous n'avez pas d'enfant ; il vous faut un mari. Eh bien, le comte Albert n'est pas mort : il était en léthargie, on l'a enterré vivant ; le diable l'a tiré de là ; M. de Cagliostro lui a donné une potion ; M. de Saint-Germain l'a emmené promener. Bref, au bout d'un ou deux ans il reparaît, raconte ses aventures, se jette à vos pieds, consomme son mariage avec vous, part pour le château des Géants, se fait reconnaître de la vieille chanoinesse et de quelques vieux serviteurs qui n'y voient pas très-clair, provoque une enquête, s'il y a contestation, et paie les témoins. Il fait même le voyage de Vienne avec son épouse fidèle, pour réclamer ses droits auprès de l'impératrice. Un peu de scandale ne nuit pas à ces sortes d affaires. Toutes les grandes dames s'intéressent à un bel homme, victime d'une funeste aventure et de l'ignorance d'un sot médecin. Le prince de Kaunitz, qui ne hait pas les cantatrices, vous protège ; votre cause triomphe ; vous retournez victorieuse à Riesenburg, vous mettez à la porte votre cousine Amélie ; vous êtes riche et puissante ; vous vous associez au prince d'ici et à ses charlatans pour réformer la société et changer la face du monde. Tout cela est fort agréable, et ne coûte que la peine de se tromper un peu, en prenant à la place d'un illustre époux un bel aventurier, homme d'esprit, et grand diseur de bonne aventure par-dessus le marché. Y êtes-vous, maintenant ? Faites vos réflexions. Il était de mon devoir comme médecin, comme ami de la famille de Rudolstadt, et comme homme d'honneur, de vous dire tout cela. On avait compté sur moi pour constater, dans l'occasion, l'identité du Trismégiste avec le comte Albert. Mais moi qui l'ai vu mourir, non avec les yeux de l'imagination, mais avec ceux de la science, moi qui ai fort bien remarqué certaines différences entre ces deux hommes, et qui sais qu'à Berlin on connaît l'aventurier de longue date, je ne me prêterai point à une pareille imposture. Grand merci ! Je sais que vous ne vous y prêteriez pas davantage, mais qu'on mettra tout en œuvre pour vous persuader que le comte Albert a grandi de deux pouces et pris de la fraîcheur et de la santé dans son cercueil. J'entends ce Matteus qui revient ; c'est une bonne bête, qui ne se doute de rien. Moi, je me retire, j'ai dit. Je quitte ce château dans une heure, n'ayant que faire ici davantage.»

Après avoir parlé ainsi avec une remarquable volubilité, le docteur remit son masque, salua profondément Consuelo, et se retira, la laissant achever son souper toute seule si bon lui semblait : elle n'était guère disposée à le faire. Bouleversée et atterrée de tout ce qu'elle venait d'entendre, elle se retira dans sa chambre, et n'y trouva un peu de repos qu'après avoir souffert longtemps les plus douloureuses perplexités et les plus vagues angoisses du doute et de l'inquiétude.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXVIII.

XXVIII.

Le lendemain Consuelo se sentit brisée au moral et au physique. Les cyniques révélations de Supperville, succédant brusquement aux paternels encouragements des Invisibles, lui faisaient l'effet d'une immersion d'eau glacée après une bienfaisante chaleur. Elle s'était élevée un instant vers le ciel, pour retomber aussitôt sur la terre. Elle en voulait presque au docteur de l'avoir désabusée ; car déjà elle s'était plu, dans ses rêves, à revêtir d'une éclatante majesté ce tribunal auguste qui lui tendait les bras comme une famille d'adoption, comme un refuge contre les dangers du monde et les égarements de la jeunesse.

Le docteur semblait mériter pourtant de la gratitude, et Consuelo le reconnaissait sans pouvoir en éprouver pour lui ; sa conduite n'était-elle pas d'un homme sincère, courageux et désintéressé ? Mais Consuelo le trouvait trop sceptique, trop matérialiste, trop porté à mépriser les bonnes intentions et à railler les beaux caractères.

Quoi qu'il lui eût dit de la crédulité imprudente et dangereuse du prince anonyme, elle se faisait encore une haute idée de ce noble vieillard, ardent pour le bien comme un jeune homme, et naïf comme un enfant dans sa foi à la perfectibilité humaine. Les discours qu'on lui avait tenus dans la salle souterraine lui revenaient à l'esprit, et lui paraissaient remplis d'autorité calme et d'austère sagesse. La charité et la bonté y perçaient sous les menaces et sous les réticences d'une sévérité affectée, prête à se démentir au moindre élan du cœur de Consuelo. Des fourbes, des cupides, des charlatans auraient-ils parlé et agi ainsi envers elle ? Leur vaillante entreprise de réformer le monde, si ridicule aux yeux du frondeur Supperville, répondait au vœu éternel, aux romanesques espérances, à la foi enthousiaste qu'Albert avait inspirées à son épouse, et qu'elle avait retrouvées avec une bienveillante sympathie dans la tête malade, mais généreuse, de Gottlieb. Ce Supperville n'était-il pas haïssable de vouloir l'en dissuader, et de lui ôter sa foi en Dieu, en même temps que sa confiance dans les Invisibles ?

Consuelo, bien plus portée à la poésie de l'âme qu'à la sèche appréciation des tristes réalités de la vie présente, se débattait sous les arrêts de Supperville et s'efforçait de les repousser. Ne s'était-il pas livré à des suppositions gratuites, lui qui avouait n'être pas initié au monde souterrain, et qui paraissait même ignorer le nom et l'existence du conseil des Invisibles ? Que Trismégiste fût un chevalier d'industrie, cela était possible, quoique la princesse Amélie affirmât le contraire, et que l'amitié du comte Golowkin, le meilleur et le plus sage des grands que Consuelo eût rencontrés à Berlin, parlât en sa faveur. Que Cagliostro et Saint-Germain fussent aussi des imposteurs, cela se pouvait encore supposer, bien qu'ils eussent pu, eux aussi, être trompés par une ressemblance extraordinaire. Mais en confondant ces trois aventuriers dans le même mépris, il n'en ressortait pas qu'ils fissent partie du conseil des Invisibles, ni que cette association d'hommes vertueux ne pût repousser leurs suggestions aussitôt que Consuelo aurait constaté elle-même que Trismégiste n'était pas Albert. Ne serait-il pas temps de leur retirer sa confiance après cette épreuve décisive, s'ils persistaient à vouloir la tromper si grossièrement ? Jusque-là, Consuelo voulut tenter la destinée et connaître davantage ces Invisible à qui elle devait sa liberté, et dont les paternels reproches avaient été jusqu'à son cœur. Ce fut à ce dernier parti qu'elle s'arrêta, et en attendant l'issue de l'aventure, elle résolut de traiter tout ce que Supperville lui avait dit comme une épreuve qu'il avait été autorisé à lui faire subir, ou bien comme un besoin d'épancher sa bile contre des rivaux mieux vus et mieux traités que lui par le prince.

Une dernière hypothèse tourmentait Consuelo plus que toutes les autres. Était-il absolument impossible qu'Albert fût vivant ? Supperville n'avait pas observé les phénomènes qui avaient précédé, pendant deux ans, sa dernière maladie. Il avait même refusé d'y croire, s'obstinant à penser que les fréquentes absences du jeune comte dans le souterrain étaient consacrées à de galants rendez-vous avec Consuelo. Elle seule, avec Zdenko, avait le secret de ses crises léthargiques. L'amour-propre du docteur ne pouvait lui permettre d'avouer qu'il avait pu s'abuser en constatant la mort. Maintenant que Consuelo connaissait l'existence et la puissance matérielle du conseil des Invisibles, elle osait se livrer à bien des conjectures sur la manière dont ils avaient pu arracher Albert aux horreurs d'une sépulture anticipée et le recueillir secrètement parmi eux pour des fins inconnues. Tout ce que Supperville lui avait révélé des mystères du château et des bizarreries du prince, aidait à confirmer cette supposition. La ressemblance d'un aventurier nommé Trismégiste, pouvait compliquer le merveilleux du fait, mais elle ne détruisait pas sa possibilité. Cette pensée s'empara si fort de la pauvre Consuelo, qu'elle tomba dans une profonde mélancolie. Albert vivant, elle n'hésiterait pas à le rejoindre dès qu'on le lui permettrait, et à se dévouer à lui éternellement. Mais plus que jamais elle sentait qu'elle devait souffrir d'un dévouement où l'amour n'entrerait pour rien. Le chevalier se présentait à son imagination comme une cause d'amers regrets, et à sa conscience comme une source de futurs remords. S'il fallait renoncer à lui, l'amour naissant suivait la marche ordinaire des inclinations contrariées, il devenait passion. Consuelo ne se demandait pas avec une hypocrite résignation pourquoi ce cher Albert voulait sortir de sa tombe où il était si bien ; elle se disait qu'il était dans sa destinée de se sacrifier à cet homme, peut-être même au delà du tombeau, et elle voulait accomplir cette destinée jusqu'au bout : mais elle souffrait étrangement, et pleurait l'inconnu, son plus involontaire, son plus ardent amour.

Elle fut tirée de ses méditations par un petit bruit et le frôlement d'une aile légère sur son épaule. Elle fit une exclamation de surprise et de joie en voyant un joli rouge-gorge voltiger dans sa chambre et s'approcher d'elle sans frayeur.

Au bout de quelques instants de réserve, il consentit à prendre une mouche dans sa main.

«Est-ce toi, mon pauvre ami, mon fidèle compagnon ? lui disait Consuelo avec des larmes de joie enfantine. Serait-il possible que tu m'eusses cherchée et retrouvée ici ? Non, cela ne se peut. Jolie créature confiante, tu ressembles à mon ami et tu ne l'es pas. Tu appartiens à quelque jardinier, et tu t'es échappé de la serre où tu as passé les jours froids parmi des fleurs toujours belles. Viens à moi, consolateur du prisonnier ; puisque l'instinct de ta race te pousse vers les solitaires et les captifs, je veux reporter sur toi toute l'amitié que j'avais pour ton frère.»

Consuelo jouait sérieusement depuis un quart d'heure avec cette aimable bestiole, lorsqu'elle entendit au dehors un petit sifflement qui parut faire tressaillir l'intelligente créature. Elle laissa tomber les friandises que lui avait prodiguées sa nouvelle amie, hésita un peu, fit briller ses grands yeux noirs, et tout à coup se détermina à prendre sa volée vers la fenêtre, entraînée par le nouvel avertissement d'une autorité irrécusable. Consuelo la suivit des yeux, et la vit se perdre dans le feuillage. Mais en cherchant à l'y découvrir encore, elle aperçut au fond de son jardin, sur l'autre rive du ruisseau qui le bornait, dans un endroit un peu découvert, un personnage facile à reconnaître malgré la distance. C'était Gottlieb, qui se traînait le long de l'eau d'une manière assez réjouie, en chantant et en essayant de sautiller.

Consuelo, oubliant un peu la défense des Invisibles, s'efforça, en agitant son mouchoir à la fenêtre, d'attirer son attention. Mais il était absorbé par le soin de rappeler son rouge-gorge. Il levait la tête vers les arbres en sifflant, et il s'éloigna sans avoir remarqué Consuelo.

«Dieu soit béni, et les Invisibles aussi, en dépit de Supperville ! se dit-elle. Ce pauvre enfant paraît heureux et mieux portant ; son ange gardien le rouge-gorge est avec lui. Il me semble que c'est aussi pour moi le présage d'une riante destinée. Allons, ne doutons plus de mes protecteurs : la méfiance flétrit le cœur.»

Elle chercha comment elle pourrait occuper son temps d'une manière fructueuse pour se préparer à la nouvelle éducation morale qu'on lui avait annoncée, et elle s'avisa de lire, pour la première fois depuis qu'elle était à ***. Elle entra dans la bibliothèque, sur laquelle elle n'avait encore jeté qu'un coup d'œil distrait, et résolut d'examiner sérieusement le choix des livres qu'on avait mis à sa disposition. Ils étaient peu nombreux, mais extrêmement curieux et probablement fort rares, sinon uniques pour la plupart. C'était une collection des écrits des philosophes les plus remarquables de toutes les époques et de toutes les nations, mais abrégés et réduits à l'essence de leurs doctrines, et traduits dans les diverses langues que Consuelo pouvait comprendre. Plusieurs, n'ayant jamais été publiés en traductions, étaient manuscrits, particulièrement ceux des hérétiques et novateurs célèbres du moyen âge, précieuses dépouilles du passé dont les fragments importants, et même quelques exemplaires complets, avaient échappé aux recherches de l'inquisition, et aux dernières violations exercées par les jésuites dans les vieux châteaux hérétiques de l'Allemagne, lors de la guerre de trente ans. Consuelo ne pouvait apprécier la valeur de ces trésors philosophiques recueillis par quelque bibliophile aident, ou par quelque adepte courageux. Les originaux l'eussent intéressée à cause des caractères et des vignettes, mais elle n'en avait sous les yeux qu'une traduction, faite avec soin et calligraphiée avec élégance par quelque moderne. Cependant elle rechercha de préférence les traductions fidèles de Wickleff, de Jean Huss, et des philosophes chrétiens réformateurs qui se rattachaient, dans les temps antérieurs, contemporains et subséquents, à ces pères de la nouvelle ère religieuse. Elle ne les avait pas lus, mais elle les connaissait assez bien par ses longues conversations avec Albert. En les feuilletant, elle ne les lut guère davantage, et pourtant elle les connut de mieux en mieux. Consuelo avait l'âme essentiellement religieuse, sans avoir l'esprit philosophique.

Si elle n'eût vécu dans ce milieu raisonneur et clairvoyant du monde de son temps, elle eût facilement tourné à la superstition et au fanatisme. Telle qu'elle était encore, elle comprenait mieux les discours exaltés de Gottlieb que les écrits de Voltaire, lus cependant avec ardeur par toutes les belles dames de l'époque. Cette fille intelligente et simple, courageuse et tendre, n'avait pas la tête façonnée aux subtilités du raisonnement.

Elle était toujours éclairée par le cœur avant de l'être par le cerveau. Saisissant toutes les révélations du sentiment, par une prompte assimilation, elle pouvait être instruite philosophiquement ; et elle l'avait été remarquablement pour son âge, pour son sexe et pour sa position, par l'enseignement d'une parole amie, de la parole éloquente et chaleureuse d'Albert.

Les organisations d'artistes acquièrent plus dans les émotions d'un cours ou d'une prédication que dans l'étude patiente et souvent froide des livres. Telle était Consuelo : elle ne pouvait pas lire une page entière avec attention ; mais si une grande pensée, heureusement rendue et résumée par une expression colorée, venait à la frapper, son âme s'y attachait ; elle se la répétait comme une phrase musicale : le sens, quelque profond qu'il fût, la pénétrait comme un rayon divin, elle vivait sur cette idée, elle l'appliquait à toutes ses émotions, elle y puisait une force réelle, elle se la rappelait toute sa vie.

Et ce n'était pas pour elle une vaine sentence, c'était une règle de conduite, une armure pour le combat. Qu'avait-elle besoin d'analyser et de résumer le livre où elle l'avait saisie ? Tout ce livre se trouvait écrit dans son cœur, dès que l'inspiration qui l'avait produit s'était emparée d'elle. Sa destinée ne lui commandait pas d'aller au delà.

Elle ne prétendait pas à concevoir savamment un monde philosophique dans son esprit. Elle sentait la chaleur des secrètes révélations qui sont accordées aux âmes poétiques lorsqu'elles sont aimantes.

C'est ainsi qu'elle lut pendant plusieurs jours sans rien lire. Elle n'eût pu rendre compte de rien ; mais plus d'une page où elle n'avait vu qu'une ligne fut mouillée de ses larmes, et souvent elle courut au clavecin pour y improviser des chants dont la tendresse et la grandeur furent l'expression brûlante et spontanée de son émotion généreuse.

Une semaine entière s'écoula pour elle dans une solitude que ne troublèrent plus les rapports de Matteus. Elle s'était promis de ne plus lui adresser la moindre question, et peut-être avait-il été tancé de son indiscrétion, car il était devenu aussi taciturne qu'il avait été prolixe dans les premiers jours. Le rouge-gorge revint voir Consuelo tous les malins, mais sans être accompagné de loin par Gottlieb. Il semblait que ce petit être (Consuelo n'était pas loin de le croire enchanté) eût des heures régulières pour venir l'égayer de sa présence, et s'en retourner ponctuellement vers midi, auprès de son autre ami.

Au fait, il n'y avait rien là de merveilleux. Les animaux en liberté ont des habitudes, et se font un emploi réglé de leurs journées, avec plus d'intelligence et de prévision encore que les animaux domestiques. Un jour, cependant, Consuelo remarqua qu'il ne volait pas aussi gracieusement qu'à l'ordinaire. Il paraissait contraint et impatienté. Au lieu de venir becqueter ses doigts, il ne songeait qu'à se débarrasser à coups d'ongles et de bec d'une entrave irritante. Consuelo s'approcha de lui, et vit un fil noir qui pendait à son aile. Le pauvre petit avait-il été pris dans un lacet, et ne s'en était-il échappé qu'à force de courage et d'adresse, emportant un bout de sa chaîne ? Elle n'eut pas de peine à le prendre, niais elle en eut un peu à le délivrer d'un brin de soie adroitement croisé sur son dos, et qui fixait sous l'aile gauche un très-petit sachet d'étoffe brune fort mince. Dans ce sachet elle trouva un billet écrit en caractères imperceptibles sur un papier si fin, qu'elle craignait de le rompre avec son souffle. Dès les premiers mots, elle vit bien que c'était un message de son cher inconnu. Il contenait ce peu de mots :

«On m'a confié une œuvre généreuse, espérant que le plaisir de faire le bien calmerait l'inquiétude de ma passion.

Mais rien, pas même l'exercice de la charité, ne peut distraire une âme où tu règnes. J'ai accompli ma tâche plus vite qu'on ne le croyait possible. Je suis de retour, et je t'aime plus que jamais. Le ciel pourtant s'éclaircit. J'ignore ce qui s'est passé entre toi et eux ; mais ils semblent plus favorables, et mon amour n'est plus traité comme un crime, mais comme un malheur pour moi seulement. Un malheur ! Oh ! ils n'aiment pas ! Ils ne savent pas que je ne puis être malheureux si tu m'aimes ; et tu m'aimes, n'est-ce pas ? Dis-le au rouge-gorge de Spandaw. C'est lui. Je l'ai apporté dans mon sein. Oh ! qu'il me paie de mes soins en m'apportant un mot de toi ! Gottlieb me le remettra fidèlement sans le regarder.»

Les mystères, les circonstances romanesques attisent le feu de l'amour. Consuelo éprouva la plus violente tentation de répondre, et la crainte de déplaire aux Invisibles, le scrupule de manquer à ses promesses, ne la retinrent que faiblement, il faut bien l'avouer. Mais, en songeant qu'elle pouvait être découverte et provoquer un nouvel exil du chevalier, elle eut le courage de s'abstenir. Elle rendit la liberté au rouge-gorge sans lui confier un seul mot de réponse, mais non sans répandre des larmes amères sur le chagrin et le désappointement que cette sévérité causerait à son amant.

Elle essaya de reprendre ses études ; mais ni la lecture ni le chant ne purent la distraire de l'agitation qui bouillonnait dans son sein, depuis qu'elle savait le chevalier près d'elle. Elle ne pouvait s'empêcher d'espérer qu'il désobéirait pour deux, et qu'elle le verrait se glisser le soir dans les buissons fleuris de son jardin. Mais elle ne voulut pas l'encourager en se montrant.

Elle passa la soirée enfermée, épiant, à travers sa jalousie, palpitante, remplie de crainte et de désir, résolue pourtant à ne pas répondre à son appel. Elle ne le vit point paraître, et en éprouva autant de douleur et de surprise que si elle eût compté sur une témérité dont elle l'eût pourtant blâmé, et qui eût réveillé toutes ses terreurs.

Tous les petits drames mystérieux des jeunes et brûlantes amours s'accomplirent dans son sein en quelques heures. C'était une phase nouvelle, des émotions inconnues dans sa vie. Elle avait souvent attendu Anzoleto, le soir, sur les quais de Venise ou sur les terrasses de la Corte Minelli ; mais elle l'avait attendu en repassant sa leçon du matin, ou en disant son chapelet, sans impatience, sans frayeur, sans palpitations et sans angoisse. Cet amour d'enfant était encore si près de l'amitié, qu'il ne ressemblait en rien à ce qu'elle sentait maintenant pour Liverani.

Le lendemain, elle attendit le rouge-gorge avec anxiété, le rouge-gorge ne vint pas. Avait-il été saisi au passage par de farouches argus ? L'humeur que lui donnait cette ceinture de soie et ce fardeau pesant pour lui l'avait-il empêché de sortir ? Mais il avait tant d'esprit, qu'il se fût rappelé que Consuelo l'en avait délivré la veille, et il fût venu la prier de lui rendre encore ce service.

Consuelo pleura toute la journée. Elle qui ne trouvait pas de larmes dans les grandes catastrophes, et qui n'en avait pas versé une seule sur son infortune à Spandaw, elle se sentit brisée et consumée par les souffrances de son amour, et chercha en vain les forces qu'elle avait eues contre tous les autres maux de sa vie.

Le soir elle s'efforçait de lire une partition au clavecin, lorsque deux figures noires se présentèrent à l'entrée du salon de musique sans qu'elle les eût entendues monter. Elle ne put retenir un cri de frayeur à l'apparition de ces spectres ; mais l'un d'eux lui dit d'une voix plus douce que la première fois :

«Suis-nous.»

Et elle se leva en silence pour leur obéir. On lui présenta un bandeau de soie en lui disant :

«Couvre tes yeux toi-même, et jure que tu le feras en conscience. Jure aussi que si ce bandeau venait à tomber ou à se déranger tu fermerais les yeux jusqu'à ce que nous t'ayons dit de les ouvrir.

—Je vous le jure, répondit Consuelo.

—Ton serment est accepté comme valide,» reprit le conducteur.

Et Consuelo marcha comme la première fois dans le souterrain ; mais quand on lui eut dit de s'arrêter, une voix inconnue ajouta :

«Ôte toi-même ce bandeau. Désormais personne ne portera plus la main sur toi. Tu n'auras d'autre gardien que ta parole.»

Consuelo se trouva dans un cabinet voûté et éclairé d'une seule petite lampe sépulcrale suspendue à la clef pendante du milieu. Un seul juge, en robe rouge et en masque livide, était assis sur un antique fauteuil auprès d'une table. Il était voûté par l'âge ; quelques mèches argentées s'échappaient de dessous sa toque. Sa voix était cassée et tremblante. L'aspect de la vieillesse changea en respectueuse déférence la crainte dont ne pouvait se défendre Consuelo à l'approche d'un Invisible.

«Écoute-moi bien, lui dit-il, en lui faisant signe de s'asseoir sur un escabeau à quelque distance. Tu comparais ici devant ton confesseur. Je suis le plus vieux du conseil, et le calme de ma vie entière m'a rendu l'esprit aussi chaste que le plus chaste des prêtres catholiques. Je ne mens pas. Veux-tu me récuser cependant ? tu es libre.

—Je vous accepte, répondit Consuelo, pourvu, toutefois, que ma confession n'implique pas celle d'autrui.

—Vain scrupule ! reprit le vieillard. Un écolier ne révèle pas à un pédant la faute de son camarade ; mais un fils se hâte d'avertir son père de celle de son frère, parce qu'il sait que le père réprime et corrige sans châtier. Du moins telle devrait être la loi de la famille. Tu es ici dans le sein d'une famille qui cherche la pratique de l'idéal. As-tu confiance ?»

Cette question, assez arbitraire dans la bouche d'un inconnu, fut faite avec tant de douceur et d'un son de voix si sympathique, que Consuelo, entraînée et attendrie subitement, répondit sans hésiter :

«J'ai pleine confiance.

—Écoute encore, reprit le vieillard. Tu as dit, la première fois que tu as comparu devant nous, une parole que nous avons recueillie et pesée : «C'est une étrange torture morale pour une femme que de se confesser hautement devant huit hommes.» Ta pudeur a été prise en considération. Tu ne te confesseras qu'à moi, et je ne trahirai pas tes secrets. Il m'a été donné plein pouvoir, quoique je ne sois dans le conseil au-dessus de personne, de te diriger dans une affaire particulière d'une nature délicate, et qui n'a qu'un rapport indirect avec celle de ton initiation. Me répondras-tu sans embarras ? Mettras-tu ton cœur à nu devant moi ?

—Je le ferai.

—Je ne te demanderai rien de ton passé. On te l'a dit, ton passé ne nous appartient pas ; mais on t'a avertie de purifier ton âme dès l'instant qui a marqué le commencement de ton adoption. Tu as dû faire tes réflexions sur les difficultés et les conséquences de cette adoption : ce n'est pas à moi seul que tu en dois compte : il s'agit d'autre chose entre toi et moi. Réponds donc.

—Je suis prête.

—Un de nos enfants a conçu de l'amour pour toi. Depuis huit jours, réponds-tu à cet amour ou le repousses-tu ?

—Je l'ai repoussé dans toutes mes actions.

—Je le sais. Tes moindres actions nous sont connues. Je te demande le secret de ton cœur, et non celui de ta conduite.»

Consuelo sentit ses joues brûlantes et garda le silence.

«Tu trouves ma question bien cruelle. Il faut répondre cependant. Je ne veux rien deviner. Je dois connaître et enregistrer.

—Eh bien, j'aime !» répondit Consuelo, emportée par le besoin d'être vraie. Mais à peine eut-elle prononcé ce mot avec audace, qu'elle fondit en larmes. Elle venait de renoncer à la virginité de son âme.

«Pourquoi pleures-tu ? reprit le confesseur avec douceur. Est-ce de honte ou de repentir ?

—Je ne sais.

Il me semble que ce n'est pas de repentir ; j'aime trop pour cela.

—Qui aimes-tu ?

—Vous le savez, moi je ne le sais pas.

—Mais si je l'ignorais ! Son nom ?

—Liverani.

—Ce n'est le nom de personne. Il est commun à tous ceux de nos adeptes qui veulent le porter et s'en servir : c'est un nom de guerre, comme tous ceux que la plupart de nous portent dans leurs voyages.

—Je ne lui en connais pas d'autre, et ce n'est pas de lui que je l'ai appris.

—Son âge ?

—Je ne le lui ai pas demandé.

—Sa figure ?

—Je ne l'ai pas vue.

—Comment le reconnaîtrais-tu ?

—Il me semble qu'en touchant sa main je le reconnaîtrais.

—Et si l'on remettait ton sort à cette épreuve, et que tu vinsses à te tromper ?

—Ce serait horrible.

—Frémis donc de ton imprudence, malheureuse enfant ! ton amour est insensé.

—Je le sais bien.

—Et tu ne le combats pas dans ton cœur ?

—Je n'en ai pas la force.

—En as-tu le désir ?

—Pas même le désir.

—Ton cœur est donc libre de toute autre affection ?

—Entièrement.

—Mais tu es veuve ?

—Je crois l'être.

—Et si tu ne l'étais pas ?

—Je combattrais mon amour et je ferais mon devoir.

—Avec regret ? avec douleur ?

—Avec désespoir peut-être. Mais je le ferais.

—Tu n'as donc pas aimé celui qui a été ton époux ?

—Je l'ai aimé d'amitié fraternelle ; j'ai fait tout mon possible pour l'aimer d'amour.

—Et tu ne l'as pas pu ?

—Maintenant que je sais ce que c'est qu'aimer, je puis dire non.

—N'aie donc pas de remords ; l'amour ne s'impose pas. Tu crois aimer ce Liverani ? sérieusement, religieusement, ardemment ?

—Je sens tout cela dans mon cœur, à moins qu'il n'en soit indigne !...

—Il en est digne.

—Ô mon père ! s'écria Consuelo transportée de reconnaissance et prête à s'agenouiller devant le vieillard.

—Il est digne d'un amour immense autant qu'Albert lui-même ! mais il faut renoncer à lui.

—C'est donc moi qui n'en suis pas digne ? répondit Consuelo douloureusement.

—Tu en serais digne, mais tu n'es pas libre. Albert de Rudolstadt est vivant.

—Mon Dieu ! pardonnez-moi !» murmura Consuelo en tombant à genoux et en cachant son visage dans ses mains.

Le confesseur et la pénitente gardèrent un douloureux silence. Mais bientôt Consuelo, se rappelant les accusations de Supperville, fut pénétrée d'horreur. Ce vieillard dont la présence la remplissait de vénération, se prêtait-il à une machination infernale ? exploitait-il la vertu et la sensibilité de l'infortunée Consuelo pour la jeter dans les bras d'un misérable imposteur ? Elle releva la tête et, pâle d'épouvante, l'œil sec, la bouche tremblante, elle essaya de percer du regard ce masque impassible qui lui cachait peut-être la pâleur d'un coupable, ou le rire diabolique d'un scélérat.

«Albert est vivant ? dit-elle : en êtes-vous bien sûr, Monsieur ? Savez-vous qu'il y a un homme qui lui ressemble, et que moi-même y ai cru voir Albert en le voyant.

—Je sais tout ce roman absurde, répondit le vieillard d'un ton calme, je sais toutes les folies que Supperville a imaginées pour se disculper du crime de lèse-science qu'il a commis en faisant porter dans le sépulcre un homme endormi. Deux mots feront écrouler cet échafaudage de folies. Le premier, c'est que Supperville a été jugé incapable de dépasser les grades insignifiants des sociétés secrètes dont nous avons la direction suprême, et que sa vanité blessée, jointe à une curiosité maladive et indiscrète, n'a pu supporter cet outrage. Le second, c'est que le comte Albert n'a jamais songé à réclamer son héritage, qu'il y a volontairement renoncé, et que jamais il ne consentirait à reprendre son nom et son rang dans le monde. Il ne pourrait plus le faire sans soulever des discussions scandaleuses sur son identité, que sa fierté ne supporterait pas. Il a peut-être mal compris ses véritables devoirs en renonçant pour ainsi dire à lui-même. Il eût pu faire de sa fortune un meilleur usage que ses héritiers. Il s'est retranché un des moyens de pratiquer la charité que la Providence lui avait mis entre les mains ; mais il lui en reste assez d'autres, et d'ailleurs la voix de son amour a été plus forte en ceci que celle de sa conscience. Il s'est rappelé que vous ne l'aviez pas aimé, précisément parce qu'il était riche et noble. Il a voulu abjurer sans retour possible sa fortune et son nom. Il l'a fait, et nous l'avons permis. Maintenant vous ne l'aimez pas, vous en aimez un autre. Il ne réclamera jamais de vous le titre d'époux, qu'il n'a dû, à son agonie, qu'à votre compassion. Il aura le courage de renoncer à vous. Nous n'avons pas d'autre pouvoir sur celui que vous appelez Liverani et sur vous, que celui de la persuasion. Si vous voulez fuir ensemble, nous ne pouvons l'empêcher. Nous n'avons ni cachots, ni contraintes, ni peines corporelles à notre service, quoi qu'un serviteur crédule et craintif ait pu vous dire à cet égard ; nous haïssons les moyens de la tyrannie. Votre sort est dans vos mains. Allez faire vos réflexions encore une fois, pauvre Consuelo, et que Dieu vous inspire !»

Consuelo avait écouté ce discours avec une profonde stupeur. Quand le vieillard eut fini, elle se leva et dit avec énergie :

«Je n'ai pas besoin de réfléchir, mon choix est fait. Albert est-il ici ? conduisez-moi à ses pieds.

—Albert n'est point ici. Il ne pouvait être témoin de cette lutte. Il ignore même la crise que vous subissez à cette heure.

—Ô mon cher Albert ! s'écria Consuelo en levant les bras vers le ciel, j'en sortirai victorieuse.» Puis s'agenouillant devant le vieillard : «Mon père, dit-elle, absolvez-moi, et aidez-moi à ne jamais revoir ce Liverani ; je ne veux plus l'aimer, je ne l'aimerai plus.»

Le vieillard étendit ses mains tremblotantes sur la tête de Consuelo ; mais lorsqu'il les retira, elle ne put se relever. Elle avait refoulé ses sanglots dans son sein, et brisée par un combat au-dessus de ses forces, elle fut forcée de s'appuyer sur le bras du confesseur pour sortir de l'oratoire.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXIX.

XXIX.

Le lendemain le rouge-gorge vint à midi frapper du bec et de l'ongle à la croisée de Consuelo. Au moment de lui ouvrir, elle remarqua le fil noir croisé sur sa poitrine orangée, et un élan involontaire lui fit porter la main à l'espagnolette. Mais elle la retira aussitôt, «Va t'en, messager de malheur, dit-elle, va-t'en, pauvre innocent, porteur de lettres coupables et de paroles criminelles. Je n'aurais peut-être pas le courage de ne pas répondre à un dernier adieu.

Je ne dois pas même laisser connaître que je regrette et que je souffre.»

Elle s'enfuit dans le salon de musique, afin d'échapper au tentateur ailé qui, habitué à une meilleure réception, voltigeait et se heurtait au vitrage avec une sorte de colère.

Elle se mit au clavecin pour ne pas entendre les cris et les reproches de son favori qui l'avait suivie à la fenêtre de cette pièce, et elle éprouvait quelque chose de semblable à l'angoisse d'une mère qui ferme l'oreille aux plaintes et aux prières de son enfant en pénitence. Ce n'était pourtant pas au dépit et au chagrin du rouge-gorge que la pauvre Consuelo était le plus sensible dans ce moment.

Le billet qu'il apportait sous son aile avait une voix bien plus déchirante ; c'était cette voix qui semblait, à notre recluse romanesque, pleurer et se lamenter pour être écoutée.

Elle résista pourtant ; mais il est de la nature de l'amour de s'irriter des obstacles et de revenir à l'assaut, toujours plus impérieux et plus triomphant après chacune de nos victoires.

On pourrait dire, sans métaphore, que lui résister, c'est lui fournir de nouvelles armes.

Vers trois heures, Matteus entra avec la gerbe de fleurs qu'il apportait chaque jour à sa prisonnière (car au fond il l'aimait pour sa douceur et sa bonté) ; et, selon son habitude, elle délia ces fleurs afin de les arranger elle-même dans les beaux vases de la console. C'était un des plaisirs de sa captivité ; mais cette fois elle y fut peu sensible, et elle s'y livrait machinalement, comme pour tuer quelques instants de ces lentes heures qui la consumaient, lorsqu'en déliant le paquet de narcisses qui occupait le centre de la gerbe parfumée, elle fit tomber une lettre bien cachetée, mais sans adresse.

En vain essaya-t-elle de se persuader qu'elle pouvait être du tribunal des Invisibles. Matteus l'eût-il apportée sans cela ? Malheureusement Matteus n'était déjà plus à portée de donner des explications. Il fallut le sonner. Il avait besoin de cinq minutes pour reparaître, il en mit par hasard au moins dix. Consuelo avait eu trop de courage contre le rouge-gorge pour en conserver contre le bouquet. La lettre était lue lorsque Matteus rentra, juste au moment où Consuelo arrivait à ce post-scriptum : «N'interrogez pas Matteus ; il ignore la désobéissance que je lui fais commettre.» Matteus fut simplement requis de remonter la pendule qui était arrêtée.

La lettre du chevalier était plus passionnée, plus impétueuse que toutes les autres, elle était même impérieuse dans son délire. Nous ne la transcrirons pas.

Les lettres d'amour ne portent l'émotion que dans le cœur qui inspire et partage le feu qui les a dictées.

Par elles-mêmes elles se ressemblent toutes : mais chaque être épris d'amour trouve dans celle qui lui est adressée une puissance irrésistible, une nouveauté incomparable.

Personne ne croit être aimé autant qu'un autre, ni de la même manière ; il croit être le plus aimé, le seul aimé qui soit au monde. Là où cet aveuglement ingénu et cette fascination orgueilleuse n'existent pas, il n'y a point de passion ; et la passion avait envahi enfin le paisible et noble cœur de Consuelo.

Le billet de l'inconnu porta le trouble dans toutes ses pensées. Il implorait une entrevue ; il faisait plus, il l'annonçait et s'excusait d'avance sur la nécessité de mettre les derniers moments à profit. Il feignait de croire que Consuelo avait aimé Albert et pouvait l'aimer encore.

Il feignait aussi de vouloir se soumettre à son arrêt, et, en attendant, il exigeait un mot de pitié, une larme de regret, un dernier adieu ; toujours ce dernier adieu qui est comme la dernière apparition d'un grand artiste annoncée au public, et heureusement suivi de beaucoup d'autres.

La triste Consuelo (triste et pourtant dévorée d'une joie secrète, involontaire et brûlante à l'idée de cette entrevue) sentit, à la rougeur de son front et aux palpitations de son sein, qu'elle avait l'âme adultère en dépit d'elle-même. Elle sentit que ses résolutions et sa volonté ne la préservaient pas d'un entraînement inconcevable, et que, si le chevalier se décidait à rompre son vœu en lui parlant et en lui montrant ses traits, comme il y semblait résolu, elle n'aurait pas la force d'empêcher cette violation des lois de l'ordre invisible.

Elle n'avait qu'un refuge, c'était d'implorer le secours de ce même tribunal. Mais fallait-il accuser et trahir Liverani ? Le digne vieillard qui lui avait révélé l'existence d'Albert, et qui avait paternellement accueilli ses confidences la veille, recevrait celle-ci encore sous le sceau de la confession. Il plaindrait, lui, le délire du chevalier, il ne le condamnerait que dans le secret de son cœur. Consuelo lui écrivit qu'elle voulait le voir à neuf heures, le soir même, qu'il y allait de son honneur, de son repos, de sa vie peut-être. C'était l'heure à laquelle l'inconnu s'était annoncé ; mais à qui et par qui envoyer cette lettre ? Matteus refusait de faire un pas hors de l'enclos avant minuit ; c'était sa consigne, rien ne put l'ébranler. Il avait été vivement réprimandé pour n'avoir pas observé tous ses devoirs bien ponctuellement à l'égard de la prisonnière ; il était désormais inflexible.

L'heure approchait, et Consuelo, tout en cherchant les moyens de se soustraire à l'épreuve fatale, n'avait pas songé un instant à celui d'y résister. Vertu imposée aux femmes, tu ne seras jamais qu'un nom tant que l'homme ne prendra point la moitié de la tâche ! Tous tes plans de défense se réduisent à des subterfuges ; toutes tes immolations du bonheur personnel échouent devant la crainte de désespérer l'objet aimé.

Consuelo s'arrêta à une dernière ressource, suggestion de l'héroïsme et de la faiblesse qui se partageaient son esprit. Elle se mit à chercher l'entrée mystérieuse du souterrain qui était dans le pavillon même, résolue à s'y élancer et à se présenter à tout hasard devant les Invisibles.

Elle supposait assez gratuitement que le lieu de leurs séances était accessible, une fois l'entrée du souterrain franchie, et qu'ils se réunissaient chaque soir en ce même lieu. Elle ne savait pas qu'ils étaient tous absents ce jour-là, et que Liverani était seul revenu sur ses pas, après avoir feint de les suivre dans une excursion mystérieuse.

Mais tous ses efforts pour trouver la porte secrète ou la trappe du souterrain furent inutiles.

Elle n'avait plus, comme à Spandaw, le sang-froid, la persévérance, la foi nécessaires pour découvrir la moindre fissure d'une muraille, la moindre saillie d'une pierre. Ses mains tremblaient en interrogeant la boiserie et les lambris, sa vue était troublée ; à chaque instant il lui semblait entendre les pas du chevalier sur le sable du jardin, ou sur le marbre du péristyle.

Tout à coup, il lui sembla les entendre au-dessous d'elle, comme s'il montait l'escalier caché sous ses pieds, comme s'il s'approchait d'une porte invisible, ou comme si, à la manière des esprits familiers, il allait percer la muraille pour se présenter devant ses yeux.

Elle laissa tomber son flambeau et s'enfuit au fond du jardin. Le joli ruisseau qui le traversait arrêta sa course, elle écouta, et entendit, ou crut entendre marcher derrière elle. Alors elle perdit un peu la tête, et se jeta dans le batelet dont le jardinier se servait pour apporter du dehors du sable et des gazons. Consuelo s'imagina qu'en le détachant, elle irait échouer sur la rive opposée ; mais le ruisseau était rapide, et sortait de l'enclos en se resserrant sous une arcade basse fermée d'une grille. Emportée à la dérive par le courant, la barque alla frapper en peu d'instants contre la grille.

Consuelo s'y préserva d'un choc trop rude en s'élançant à la proue et en étendant les mains.

Un enfant de Venise (et un enfant du peuple) ne pouvait pas être bien embarrassé de cette manœuvre. Mais, fortune bizarre ! la grille céda sous sa main et s'ouvrit par la seule impulsion que le courant donnait au bateau. Hélas ! pensa Consuelo, on ne ferme peut-être jamais ce passage, car je suis prisonnière sur parole, et pourtant je fuis, je viole mon serment ! Mais je ne le fais que pour chercher protection et refuge parmi mes hôtes, non pour les abandonner et les trahir.

Elle sauta sur la rive où un détour de l'eau avait poussé son esquif, et s'enfonça dans un taillis épais. Consuelo ne pouvait pas courir bien vite sous ces ombrages sombres. L'allée serpentait en se rétrécissant.

La fugitive se heurtait à chaque instant contre les arbres, et tomba plusieurs fois sur le gazon. Cependant elle sentait revenir l'espoir dans son âme ; ces ténèbres la rassuraient ; il lui semblait impossible que Liverani pût l'y découvrir. Après avoir marché fort longtemps au hasard, elle se trouva au bas d'une colline parsemée de rochers, dont la silhouette incertaine se dessinait sur un ciel gris et voilé.

Un vent d'orage assez frais s'était élevé, et la pluie commençait à tomber.

Consuelo, n'osant revenir sur ses pas, dans la crainte que Liverani n'eût retrouvé sa trace et ne la cherchât sur les rives du ruisseau, se hasarda dans le sentier un peu rude de la colline.

Elle s'imagina qu'arrivée au sommet, elle découvrirait les lumières du château, quelle qu'en fût la position.

Mais lorsqu'elle y fut arrivée dans les ténèbres, les éclairs, qui commençaient à embraser le ciel, lui montrèrent devant elle les ruines d'un vaste édifice, imposant et mélancolique débris d'un autre âge.

La pluie força Consuelo d'y chercher un abri, mais elle le trouva avec peine. Les tours étaient effondrées du haut en bas, à l'intérieur, et des nuées de gerfauts et de tiercelets s'y agitèrent à son approche, en poussant ce cri aigu et sauvage qui semble la voix des esprits de malheur, habitants des ruines.

Au milieu des pierres et des ronces, Consuelo, traversant la chapelle découverte qui dessinait, à la lueur bleuâtre des éclairs, les squelettes de ses ogives disloquées, gagna le préau, dont un gazon court et uni recouvrait le nivellement ; elle évita un puits profond qui ne se trahissait à la surface du sol que par le développement de ses riches capillaires et d'un superbe rosier sauvage, tranquille possesseur de sa paroi intérieure. La masse de constructions ruinées qui entouraient ce préau abandonné offrait l'aspect le plus fantastique ; et, au passage de chaque éclair, l'œil avait peine à comprendre ces spectres grêles et déjetés, toutes ces formes incohérentes de la destruction ; d'énormes manteaux de cheminées, encore noircis en dessous par la fumée d'un foyer à jamais éteint, et sortant du milieu des murailles dénudées, à une hauteur effrayante ; des escaliers rompus, élançant leur spirale dans le vide, comme pour conduire les sorcières à leur danse aérienne ; des arbres entiers installés et grandis dans des appartements encore parés d'un reste de fresques ; des bancs de pierre dans les embrasures profondes des croisées, et toujours le vide au dedans comme au dehors de ces retraites mystérieuses, refuges des amants en temps de paix, tanières des guetteurs aux heures du danger ; enfin des meurtrières festonnées de coquettes guirlandes, des pignons isolés s'élevant dans les airs comme des obélisques, et des portes comblées jusqu'au tympan par les atterrissements et les décombres.

C'était un lieu effrayant et poétique ; Consuelo s'y sentit pénétrée d'une sorte de terreur superstitieuse, comme si sa présence eût profané une enceinte réservée aux funèbres conférences ou aux silencieuses rêveries des morts. Par une nuit sereine et dans une situation moins agitée, elle eût pu admirer l'austère beauté de ce monument ; elle ne se fût peut-être pas apitoyée classiquement sur la rigueur du temps et des destins, qui renversent sans pitié le palais et la forteresse, et couchent leurs débris dans l'herbe à côté de ceux de la chaumière. La tristesse qu'inspirent les ruines de ces demeures formidables n'est pas la même dans l'imagination de l'artiste et dans le cœur du patricien. Mais en ce moment de trouble et de crainte, et par cette nuit d'orage, Consuelo, n'étant point soutenue par l'enthousiasme qui l'avait poussée à de plus sérieuses entreprises, se sentit redevenir l'enfant du peuple, tremblant à l'idée de voir apparaître les fantômes de la nuit, et redoutant surtout ceux des antiques châtelains, farouches oppresseurs durant leur vie, spectres désolés et menaçants après leur mort. Le tonnerre élevait la voix, le vent faisait crouler les briques et le ciment des murailles démantelées, les longs rameaux de la ronce et du lierre se tordaient comme des serpents aux créneaux des tours. Consuelo, cherchant toujours un abri contre la pluie et les éboulements, pénétra sous la voûte d'un escalier qui paraissait mieux conservé que les autres ; c'était celui de la grande tour féodale, la plus ancienne et la plus solide construction de tout l'édifice. Au bout de vingt marches, elle rencontra une grande salle octogone qui occupait tout l'intérieur de la tour, l'escalier en vis étant pratiqué, comme dans toutes les constructions de ce genre, dans l'intérieur du mur, épais de dix-huit à vingt pieds. La voûte de cette salle avait la forme intérieure d'une ruche. Il n'y avait plus ni portes ni fenêtres ; mais ces ouvertures étaient si étroites et si profondes, que le vent ne pouvait s'y engouffrer. Consuelo résolut d'attendre en ce lieu la fin de la tempête ; et, s'approchant d'une fenêtre, elle y resta plus d'une heure à contempler le spectacle imposant du ciel embrasé, et à écouter les voix terribles de l'orage. Enfin le vent tomba, les nuées se dissipèrent, et Consuelo songea à se retirer ; mais en se retournant, elle fut surprise de voir une clarté plus permanente que celle des éclairs régner dans l'intérieur de la salle. Cette clarté, après avoir hésité, pour ainsi dire, grandit et remplit toute la voûte, tandis qu'un léger pétillement se faisait entendre dans la cheminée. Consuelo regarda de ce côté, et vit sous le demi-cintre de cet âtre antique, énorme gueule béante devant elle, un feu de branches qui venait de s'allumer comme de lui-même. Elle s'en approcha, et remarqua des bûches à demi consumées, et tous les débris d'un feu naguère entretenu, et récemment abandonné sans grande précaution.

Effrayée de cette circonstance qui lui révélait la présence d'un hôte, Consuelo qui ne voyait pourtant pas trace de mobilier autour d'elle, retourna vivement vers l'escalier et s'apprêtait à le descendre, lorsqu'elle entendit des voix en bas, et des pas qui faisaient craquer les gravois dont il était semé. Ses terreurs fantastiques se changèrent alors en appréhensions réelles. Cette tour humide et dévastée ne pouvait être habitée que par quelque garde-chasse, peut-être aussi sauvage que sa demeure, peut-être ivre et brutal, et bien vraisemblablement moins civilisé et moins respectueux que l'honnête Matteus.

Les pas se rapprochaient assez rapidement. Consuelo monta l'escalier à la hâte pour n'être pas rencontrée par ces problématiques arrivants, et après avoir franchi encore vingt marches, elle se trouva au niveau du second étage où il était peu probable qu'on aurait l'occasion de la rejoindre, car il était entièrement découvert et par conséquent inhabitable. Heureusement pour elle la pluie avait cessé ; elle apercevait même briller quelques étoiles à travers la végétation vagabonde qui avait envahi le couronnement de la tour, à une dizaine de toises au-dessus de sa tête. Un rayon de lumière partant de dessous ses pieds se projeta bientôt sur les sombres parois de l'édifice, et Consuelo, s'approchant avec précaution, vit par une large crevasse ce qui se passait à l'étage inférieur qu'elle venait de quitter. Deux hommes étaient dans la salle, l'un marchant et frappant du pied comme pour se réchauffer, l'autre penché sous le large manteau de la cheminée, et occupé à ranimer le feu qui commençait à monter dans l'âtre. D'abord elle ne distingua que leurs vêtements qui annonçaient une condition brillante, et leurs chapeaux qui lui cachaient leurs visages ; mais la clarté du foyer s'étant répandue, et celui qui l'attisait avec la pointe de son épée s'étant relevé pour accrocher son chapeau à une pierre saillante du mur, Consuelo vit une chevelure noire qui la fit tressaillir, et le haut d'un visage qui faillit lui arracher un cri de terreur et de tendresse tout à la fois. Il éleva la voix, et Consuelo n'en douta plus, c'était Albert de Rudolstadt.

«Approchez, mon ami, disait-il à son compagnon, et réchauffez-vous à l'unique cheminée qui reste debout dans ce vaste manoir. Voilà un triste gîte, monsieur de Trenck, mais vous en avez trouvé de pires dans vos rudes voyages.

—Et même je n'en ai souvent pas trouvé du tout, répondit l'amant de la princesse Amélie. Vraiment celui-ci est plus hospitalier qu'il n'en a l'air, et je m'en serais accommodé plus d'une fois avec plaisir. Ah ça, mon cher comte, vous venez donc quelquefois méditer sur ces ruines, et faire la veillée des armes dans cette tour endiablée ?

—J'y viens souvent en effet, et pour des raisons plus concevables. Je ne puis vous les dire maintenant, mais vous les saurez plus tard.

—Je les devine de reste. Du haut de cette tour, vous plongez dans un certain enclos, et vous dominez un certain pavillon.

—Non, Trenck. La demeure dont vous parlez est cachée derrière les bois de la colline, et je ne la vois pas d'ici.

—Mais vous êtes à portée de vous y rendre en peu d'instants, et de vous réfugier ensuite ici contre les surveillants incommodes. Allons, convenez que tout à l'heure, lorsque je vous ai rencontré dans le bois...

—Je ne puis convenir de rien, ami Trenck, et vous m'avez promis de ne pas m'interroger.

—Il est vrai. Je ne devrais songer qu'à me réjouir de vous avoir retrouvé dans ce parc immense, ou plutôt dans cette forêt, où j'avais si bien perdu mon chemin, que, sans vous, je me serais jeté dans quelque pittoresque ravin ou noyé dans quelque limpide torrent. Sommes-nous loin du château ?

—À plus d'un quart de lieue. Séchez donc vos habits pendant que le vent sèche les sentiers du parc, et nous nous remettrons en route.

—Ce vieux château me plaît moins que le nouveau, je vous le confesse, et je conçois fort bien qu'on l'ait abandonné aux orfraies. Pourtant, je me sens heureux de m'y trouver seul avec vous à cette heure, et par cette soirée lugubre. Cela me rappelle notre première rencontre dans les ruines d'une antique abbaye de la Silésie, mon initiation, les serments que j'ai prononcés entre vos mains, vous, mon juge, mon examinateur et maître alors, mon frère et mon ami aujourd'hui ! cher Albert ! quelles étranges et funestes vicissitudes ont passé depuis sur nos têtes ! Morts tous deux à nos familles, à nos patries, à nos amours peut-être !... qu'allons-nous devenir, et quelle sera désormais notre vie parmi les hommes ?

—La tienne peut encore être entourée d'éclat et remplie d'enivrements, mon cher Trenck ! La domination du tyran qui te hait a des limites, grâces à Dieu, sur le sol de l'Europe.

—Mais ma maîtresse, Albert ? sera-t-il possible que ma maîtresse me reste éternellement et inutilement fidèle ?

—Tu ne devrais pas le désirer, ami ; mais il n'est que trop certain que sa passion sera aussi durable que son malheur.

—Parlez-moi donc d'elle, Albert ! Plus heureux que moi, vous pouvez la voir et l'entendre, vous !...

—Je ne le pourrai plus, cher Trenck ; ne vous faites pas d'illusions à cet égard. Le nom fantastique et le personnage bizarre de Trismégiste dont on m'avait affublé, et qui m'ont protégé, durant plusieurs années, dans mes courtes et mystérieuses relations avec le palais de Berlin, ont perdu leur prestige ; mes amis seront discrets, et mes dupes (puisque pour servir notre cause et votre amour, j'ai été forcé de faire bien innocemment quelques dupes), ne seraient pas plus clairvoyantes que par le passé ; mais Frédéric a senti l'odeur d'une conspiration, et je ne puis plus retourner en Prusse. Mes efforts y seraient paralysés par sa méfiance et la prison de Spandaw ne s'ouvrirait pas une seconde fois pour mon évasion.

—Pauvre Albert ! tu as dû souffrir dans cette prison, autant que moi dans la mienne, plus peut-être !

—Non, j'étais près d'elle. J'entendais sa voix, je travaillais à sa délivrance. Je ne regrette ni d'avoir enduré l'horreur du cachot, ni d'avoir tremblé pour sa vie. Si j'ai souffert pour moi, je ne m'en suis pas aperçu ; si j'ai souffert pour elle, je ne m'en souviens plus. Elle est sauvée et elle sera heureuse.

—Par vous, Albert ? Dites-moi qu'elle ne sera heureuse que par vous et avec vous, ou bien je ne l'estime plus, je lui retire mon admiration et mon amitié.

—Ne parlez pas ainsi, Trenck. C'est outrager la nature, l'amour et le ciel. Nos femmes sont aussi libres envers nous que nos amantes, et vouloir les enchaîner au nom d'un devoir profitable à nous seuls, serait un crime et une profanation.

—Je le sais, et sans m'élever à la même vertu que toi, je sens bien que si Amélie m'eût retiré sa parole au lieu de me la confirmer, je n'aurais pas cessé pour cela de l'aimer et de bénir les jours de bonheur qu'elle m'a donnés ; mais il m'est bien permis de t'aimer plus que moi-même et de haïr quiconque ne t'aime pas ? Tu souris, Albert, tu ne comprends pas mon amitié ; et moi je ne comprends pas ton courage. Ah ! s'il est vrai que celle qui a reçu ta foi se soit éprise (avant l'expiration de son deuil, l'insensée !) d'un de nos frères, fût-il le plus méritant d'entre nous, et le plus séduisant des hommes du monde, je ne pourrai jamais le lui pardonner. Pardonne, toi, si tu le peux !

—Trenck ! Trenck ! tu ne sais pas de quoi tu parles ; tu ne comprends pas, et moi je ne puis m'expliquer. Ne la juge pas encore, cette femme admirable ; plus tard, tu la connaîtras.

—Et qui t'empêche de la justifier à mes yeux ! Parle donc ! À quoi bon ce mystère ? nous sommes seuls ici.

Tes aveux ne sauraient la compromettre, et aucun serment que je sache, ne t'engage à me cacher ce que nous soupçonnons tous d'après ta conduite.

Elle ne t'aime plus ? quelle sera son excuse ?

—M'avait-elle donc jamais aimé ?

—Voilà son crime. Elle ne t'a jamais compris.

—Elle ne le pouvait pas, et moi je ne pouvais me révéler à elle. D'ailleurs j'étais malade, j'étais fou ; on n'aime pas les fous, on les plaint et on les redoute.

—Tu n'as jamais été fou, Albert ; je ne t'ai jamais vu ainsi. La sagesse et la force de ton intelligence m'ont toujours ébloui, au contraire.

—Tu m'as vu ferme et maître de moi dans l'action, tu ne m'as jamais vu dans l'agonie du repos, dans les tortures du découragement.

—Tu connais donc le découragement, toi ? Je ne l'aurais jamais pensé.

—C'est que tu ne vois pas tous les dangers, tous les obstacles, tous les vices de notre entreprise. Tu n'as jamais été au fond de cet abîme où j'ai plongé toute mon âme et jeté toute mon existence ; tu n'en as envisagé que le côté chevaleresque et généreux ; tu n'en as embrassé que les travaux faciles et les riantes espérances.

—C'est que je suis moins grand, moins enthousiaste, et, puisqu'il faut le dire, moins fanatique que toi, noble comte ! Tu as voulu boire la coupe du zèle jusqu'à la lie, et quand l'amertume t'a suffoqué, tu as douté du ciel et des hommes.

—Oui, j'ai douté, et j'en ai été bien cruellement puni.

—Et maintenant doutes-tu encore ? souffres-tu toujours ?

—Maintenant j'espère, je crois, j'agis. Je me sens fort, je me sens heureux. Ne vois-tu pas la joie rayonner sur mon visage, et ne sens-tu pas l'ivresse déborder de mon sein ?

—Et cependant tu es trahi par ta maîtresse ! que dis-je ? par ta femme !

—Elle ne fut jamais ni l'une ni l'autre. Elle ne me devait, elle ne me doit rien ; elle ne me trahit point. Dieu lui envoie l'amour, la plus céleste des grâces d'en haut, pour la récompenser d'avoir eu pour moi un instant de pitié à mon lit de mort. Et moi, pour la remercier de m'avoir fermé les yeux, de m'avoir pleuré, de m'avoir béni au seuil de l'éternité que je croyais franchir, je revendiquerais une promesse arrachée à sa compassion généreuse, à sa charité sublime ? je lui dirais : «Femme, je suis ton maître, tu m'appartiens de par la loi, de par ton imprudence et de par ton erreur. Tu vas subir mes embrassements parce que, dans un jour de séparation, tu as déposé un baiser d'adieu sur mon front glacé ! Tu vas mettre à jamais ta main dans la mienne, l'attacher à mes pas, subir mon joug, briser dans ton sein un amour naissant, refouler des désirs insurmontables, te consumer de regrets dans mes bras profanes, sur mon cœur égoïste et lâche !» Oh ! Trenck ! pensez-vous que je pusse être heureux en agissant ainsi ? Ma vie ne serait-elle pas un supplice plus amer encore que le sien ? La souffrance de l'esclave n'est-elle pas la malédiction du maître ? Grand Dieu ! quel être est assez vil, assez abruti, pour s'enorgueillir et s'enivrer d'un amour non partagé, d'une fidélité contre laquelle le cœur de la victime se révolte ? Grâce au ciel, je ne suis pas cet être là, je ne le serai jamais. J'allais ce soir trouver Consuelo ; j'allais lui dire toutes ces choses, j'allais lui rendre sa liberté. Je ne l'ai pas rencontrée dans le jardin, où elle se promène ordinairement ; à cette heure l'orage est venu et m'a ôté l'espérance de l'y voir descendre. Je n'ai pas voulu pénétrer dans ses appartements ; j'y serais entré par le droit de l'époux. Le seul tressaillement de son épouvante, la pâleur seule de son désespoir, m'eussent fait un mal que je n'ai pu me résoudre à affronter.

—Et n'as-tu pas rencontré aussi dans l'ombre le masque noir de Liverani ?

—Quel est ce Liverani ?

—Ignores-tu le nom de ton rival ?

—Liverani est un faux nom. Le connais-tu, toi, cet homme, ce rival heureux ?

—Non. Mais tu me demandes cela d'un air étrange ? Albert, je crois te comprendre : tu pardonnes à ton épouse infortunée, tu l'abandonnes, tu le dois ; mais tu châtieras, j'espère, le lâche qui l'a séduite ?

—Es-tu sûr que ce soit un lâche ?

—Quoi ! l'homme à qui on avait confié le soin de sa délivrance et la garde de sa personne durant un long et périlleux voyage ! celui qui devait la protéger, la respecter, ne pas lui adresser une seule parole, ne pas lui montrer son visage !... Un homme investi des pouvoirs et de l'aveugle confiance des Invisibles ! ton frère d'armes et de serment, comme je suis le tien, sans doute ? Ah ! si l'on m'eût confié ta femme, Albert, je n'aurais pas seulement songé à cette criminelle trahison de me faire aimer d'elle !

—Trenck, encore une fois, tu ne sais pas de quoi tu parles ! Trois hommes seulement parmi nous savent quel est ce Liverani, et quel est son crime. Dans quelques jours tu cesseras de blâmer et de maudire cet heureux mortel à qui Dieu, dans sa bonté, dans sa justice peut-être, a donné l'amour de Consuelo.

—Homme étrange et sublime ! tu ne le hais pas ?

—Je ne puis le haïr.

—Tu ne troubleras pas son bonheur ?

—Je travaille ardemment à l'assurer, au contraire, et je ne suis ni sublime ni étrange en ceci. Tu souriras bientôt des éloges que tu me donnes.

—Quoi ! tu ne souffres même pas ?

—Je suis le plus heureux des hommes.

—En ce cas, tu aimes peu, ou tu n'aimes plus. Un tel héroïsme n'est pas dans la nature humaine ; il est presque monstrueux ; et je ne puis admirer ce que je ne comprends pas. Attends, comte ; tu me railles, et je suis bien simple. Tiens, je devine enfin : tu aimes une autre femme, et tu bénis la Providence qui te délivre de tes engagements envers la première, en la rendant infidèle.

—Il faut donc que je t'ouvre mon cœur, tu m'y contrains, baron. Écoute ; c'est toute une histoire, tout un roman à te raconter ; mais il fait froid ici ; ce feu de broussailles ne peut réchauffer ces vieux murs ; et, d'ailleurs, je crains qu'à la longue ils ne te rappellent fâcheusement ceux de Glatz. Le temps s'est éclairci, nous pouvons reprendre le chemin du château ; et, puisque tu le quittes au point du jour, je ne veux pas trop prolonger ta veillée. Chemin faisant, je te ferai un étrange récit.»

Les deux amis reprirent leurs chapeaux, après en avoir secoué l'humidité ; et, donnant quelques coups de pied aux tisons pour les éteindre, ils quittèrent la tour en se tenant par le bras. Leurs voix se perdirent dans l'éloignement, et les échos du vieux manoir cessèrent bientôt de répéter le faible bruit de leurs pas sur l'herbe mouillée du préau.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXX.

XXX.

Consuelo resta plongée dans une étrange stupeur. Ce qui l'étonnait le plus, ce que le témoignage de ses sens avait peine à lui persuader, ce n'était pas la magnanime conduite d'Albert, ni ses sentiments héroïques, mais la facilité miraculeuse avec laquelle il dénouait lui-même le terrible problème de la destinée qu'il lui avait faite. Était-il donc si aisé à Consuelo d'être heureuse ? était-ce un amour si légitime que celui de Liverani ? Elle croyait avoir rêvé ce qu'elle venait d'entendre. Il lui était déjà permis de s'abandonner à son entraînement pour cet inconnu. Les austères Invisibles en faisaient l'égal d'Albert, par la grandeur d'âme, le courage et la vertu : Albert lui-même la justifiait et la défendait contre le blâme de Trenck. Enfin, Albert et les Invisibles, loin de condamner leur mutuelle passion, les abandonnaient à leur libre choix, à leur invincible sympathie : et tout cela sans combat, sans effort, sans cause de regret ou de remords, sans qu'il en coûtât une larme à personne ! Consuelo, tremblante d'émotion plus que de froid, redescendit dans la salle voûtée, et ranima de nouveau le feu qu'Albert et Trenck venaient de disperser dans l'âtre. Elle regarda la trace de leurs pieds humides sur les dalles poudreuses. C'était un témoignage de la réalité de leur apparition, que Consuelo avait besoin de consulter pour y croire. Accroupie sous le cintre de la cheminée, comme la rêveuse cendrillon, la protégée des lutins du foyer, elle tomba dans une méditation profonde. Un si facile triomphe sur la destinée ne lui paraissait pas fait pour elle. Cependant aucune crainte ne pouvait prévaloir contre la sérénité merveilleuse d'Albert. C'était là précisément ce que Consuelo pouvait le moins révoquer en doute. Albert ne souffrait pas ; son amour ne se révoltait pas contre sa justice. Il accomplissait avec une sorte de joie enthousiaste le plus grand sacrifice qu'il soit au pouvoir de l'homme d'offrir à Dieu. L'étrange vertu de cet homme unique frappait Consuelo de surprise et d'épouvante. Elle se demandait si un tel détachement des faiblesses humaines était conciliable avec les humaines affections. Cette insensibilité apparente ne signalait-elle pas dans Albert une nouvelle phase de délire ? Après l'exagération des maux qu'entraînent la mémoire et l'exclusivité du sentiment, ne subissait-il pas une sorte de paralysie du cœur et des souvenirs ? Pouvait-il être guéri si vite de son amour, et cet amour était-il si peu de chose, qu'un simple acte de sa volonté, une seule décision de sa logique, pût en effacer ainsi jusqu'à la moindre trace ? Tout en admirant ce triomphe de la philosophie. Consuelo ne put se défendre d'un peu d'humiliation, de voir ainsi détruire d'un souffle cette longue passion dont elle avait été fière à juste titre. Elle repassait les moindres paroles qu'il venait de dire ; et l'expression de son visage, lorsqu'il les avait dites, était encore devant ses yeux. C'était une expression que Consuelo ne lui connaissait pas. Albert était aussi changé dans son extérieur que dans ses sentiments. À vrai dire, c'était un homme nouveau ; et si le son de sa voix, si le dessin de ses traits, si la réalité de ses discours n'eussent confirmé la vérité, Consuelo eût pu croire qu'elle voyait à sa place ce prétendu Sosie, ce personnage imaginaire de Trismégiste, que le docteur s'obstinait à vouloir lui substituer. La modification que l'état de calme et de santé avait apportée à l'extérieur et aux manières d'Albert semblait confirmer l'erreur de Supperville. Il avait perdu sa maigreur effrayante, et il semblait grandi, tant sa taille affaissée et languissante s'était redressée et rajeunie. Il avait une autre démarche ; ses mouvements étaient plus souples, son pas plus ferme, sa tenue aussi élégante et aussi soignée qu'elle avait été abandonnée et, pour ainsi dire, méprisée par lui. Il n'y avait pas jusqu'à ses moindres préoccupations qui n'étonnassent Consuelo. Autrefois, il n'eût pas songé à faire du feu ; il eût plaint son ami Trenck d'être mouillé, et il ne se fût pas avisé, tant les objets extérieurs et les soins matériels lui étaient devenus étrangers, de rapprocher les tisons épars sous ses pieds ; il n'eût pas secoué son chapeau avant de le remettre sur sa tête ; il eût laissé la pluie ruisseler sur sa longue chevelure, et il ne l'eût pas sentie. Enfin, il portait une épée, et jamais, auparavant, il n'eût consenti à manier, même en jouant, cette arme de parade, ce simulacre de haine et de meurtre. Maintenant elle ne gênait point ses mouvements ; il en voyait briller la lame devant la flamme, et elle ne lui rappelait point le sang versé par ses aïeux. L'expiation imposée à Jean Ziska, dans sa personne, était un rêve douloureux, qu'un bienfaisant sommeil avait enfin effacé entièrement. Peut être en avait-il perdu le souvenir en perdant les autres souvenirs de sa vie et son amour, qui semblait avoir été, et n'être plus sa vie même.

Il se passa quelque chose d'incertain et d'inexplicable chez Consuelo, quelque chose qui ressemblait à du chagrin, à du regret, à de l'orgueil blessé. Elle se répétait les dernières suppositions de Trenck sur un nouvel amour d'Albert, et cette supposition lui paraissait vraisemblable. Ce nouvel amour pouvait seul lui donner tant de tolérance et de miséricorde. Ses dernières paroles en emmenant son ami, et en lui promettant un récit, un roman, n'étaient-elles pas la confirmation de ce doute, l'aveu et l'explication de cette joie discrète et profonde dont il paraissait rempli ? «Oui, ses yeux brillaient d'un éclat que je ne leur ai jamais vu, pensa Consuelo. Son sourire avait une expression de triomphe, d'ivresse ; et il souriait, il riait presque, lui à qui le rire semblait inconnu jadis ; il y a eu même comme de l'ironie dans sa voix quand il a dit au baron : «Bientôt tu souriras aussi des éloges que tu me donnes.» Plus de doute, il aime, et ce n'est plus moi. Il ne s'en défend pas, et il ne songe point à se combattre ; il bénit mon infidélité, il m'y pousse, il s'en réjouit, il n'en rougit point pour moi ; il m'abandonne à une faiblesse dont je rougirai seule, et dont toute la honte retombera sur ma tête. Ô ciel ! Je n'étais pas seule coupable, et Albert l'était plus encore ! Hélas ! pourquoi ai-je surpris le secret d'une générosité que j'aurais tant admirée, et que je n'eusse jamais voulu accepter ? Je le sens bien, maintenant il y a quelque chose de saint dans la foi jurée ; Dieu seul qui change notre cœur, peut nous en délier. Alors les êtres unis par un serment peuvent peut-être s'offrir et accepter le sacrifice de leurs droits. Mais quand l'inconstance mutuelle préside seule au divorce, il se fait quelque chose d'affreux, et comme une complicité de parricide entre ces deux êtres : ils ont froidement tué dans leur sein l'amour qui les unissait.» Consuelo regagna les bois aux premières lueurs du matin. Elle avait passé toute la nuit dans la tour, absorbée par mille pensées sombres et chagrines. Elle n'eut pas de peine à retrouver le chemin de sa demeure, quoiqu'elle eût fait ce chemin dans les ténèbres, et que l'empressement de sa fuite le lui eût fait paraître moins long qu'il ne le fut au retour. Elle descendit la colline et remonta le cours du ruisseau jusqu'à la grille, qu'elle franchit adroitement, en marchant sur la bande transversale qui reliait les barreaux par en bas à fleur d'eau. Elle n'était plus ni craintive ni agitée. Peu lui importait d'être aperçue, décidée qu'elle était à tout raconter naïvement à son confesseur. D'ailleurs le sentiment de sa vie passée l'occupait tellement, que les choses présentes ne lui offraient plus qu'un intérêt secondaire. C'est à peine si Liverani existait pour elle. Le cœur humain est ainsi fait : l'amour naissant a besoin de dangers et d'obstacles, l'amour éteint se ranime quand il ne dépend plus de nous de le réveiller dans le cœur d'autrui.

Cette fois les Invisibles surveillants de Consuelo semblèrent s'être endormis, et sa promenade nocturne ne parut avoir été remarquée de personne. Elle trouva une nouvelle lettre de l'inconnu dans son clavecin, aussi tendrement respectueuse que celle de la veille était hardie et passionnée. Il se plaignait qu'elle eût eu peur de lui, il lui reprochait de s'être retranchée dans ses appartements comme si elle eût douté de sa craintive vénération. Il demandait humblement qu'elle lui permît de l'apercevoir seulement dans le jardin au crépuscule ; il lui promettait de ne point lui parler, de ne pas se montrer si elle l'exigeait. «Soit détachement de cœur, soit arrêt de la conscience, ajoutait-il, Albert renonce à toi, tranquillement, froidement même en apparence. Le devoir parle plus haut que l'amour dans son cœur. Dans peu de jours les Invisibles te signifieront sa résolution, et prononceront le signal de ta liberté. Tu pourras alors rester ici pour te faire initier à leurs mystères, si tu persistes dans cette intention généreuse, et jusque-là je leur tiendrai mon serment, de ne point me montrer à tes yeux. Mais si tu n'as fait cette promesse que par compassion pour moi, si tu désires t'en affranchir, parle, et je romps tous mes engagements, et je fuis avec toi. Je ne suis pas Albert, moi : j'ai plus d'amour que de vertu. Choisis !»

«Oui, cela est certain, dit Consuelo en laissant retomber la lettre de l'inconnu sur les touches de son clavecin : celui-ci m'aime et Albert ne m'aime pas.

Il est possible qu'il ne m'ait jamais aimée, et que mon image n'ait été qu'une création de son délire. Pourtant cet amour me paraissait sublime, et plût au ciel qu'il le fût encore assez pour conquérir le mien par un pénible et sublime sacrifice ! cela vaudrait mieux pour nous deux que le détachement tranquille de deux âmes adultères. Mieux vaudrait aussi pour Liverani d'être abandonné de moi avec effort et déchirement que d'être accueilli comme une nécessité de mon isolement, dans un jour d'indignation, de honte et de douloureuse ivresse !»

Elle répondit à Liverani ce peu de mots :

«Je suis trop fière et trop sincère pour vous tromper. Je sais ce que pense Albert, ce qu'il a résolu. J'ai surpris le secret de ses confidences à un ami commun. Il m'abandonne sans regret, et ce n'est pas la vertu seule qui triomphe de son amour.

Je ne suivrai pas l'exemple qu'il me donne. Je vous aimais, et je renonce à vous sans en aimer un autre. Je dois ce sacrifice à ma dignité, à ma conscience. J'espère que vous ne vous approcherez plus de ma demeure. Si vous cédiez à une aveugle passion, et si vous m'arrachiez quelque nouvel aveu, vous vous en repentiriez. Vous devriez peut-être ma confiance à la juste colère d'un cœur brisé et à l'effroi d'une âme délaissée. Ce serait mon supplice et le vôtre. Si vous persistez, Liverani, vous n'avez pas en vous l'amour que j'avais rêvé.»

Liverani persista cependant ; il écrivit encore, et fut éloquent, persuasif, sincère dans son humilité. «Vous faites un appel à ma fierté, disait-il, et je n'ai pas de fierté avec vous. Si vous regrettiez un absent dans mes bras, j'en souffrirais sans en être offensé. Je vous demanderais, prosterné et en arrosant vos pieds de mes larmes, de l'oublier et de vous fier à moi seul. De quelque façon que vous m'aimiez, et si peu que ce soit, j'en serai reconnaissant comme d'un immense bonheur.» Telle fut la substance d'une suite de lettres ardentes et craintives, soumises et persévérantes. Consuelo sentit s'évanouir sa fierté au charme pénétrant d'un véritable amour. Insensiblement elle s'habitua à l'idée qu'elle n'avait encore jamais été aimée auparavant, pas même par le comte de Rudolstadt. Repoussant alors le dépit involontaire qu'elle avait conçu de cet outrage fait à la sainteté de ses souvenirs, elle craignit, en le manifestant, de devenir un obstacle au bonheur qu'Albert pouvait se promettre d'un nouvel amour. Elle résolut donc d'accepter en silence l'arrêt de séparation dont il paraissait vouloir charger le tribunal des Invisibles, et elle s'abstint de tracer son nom dans les réponses qu'elle fit à l'inconnu, en lui ordonnant d'imiter cette réserve.

Au reste, ces réponses furent pleines de prudence et de délicatesse. Consuelo en se détachant d'Albert et en accueillant dans son âme la pensée d'une autre affection, ne voulait pas céder à un enivrement aveugle. Elle défendit à l'inconnu de paraître devant elle et de manquer à son vœu de silence, jusqu'à ce que les Invisibles l'en eussent relevé.

Elle lui déclara que c'était librement et volontairement qu'elle voulait adhérer à cette association mystérieuse qui lui inspirait à la fois respect et confiance : qu'elle était résolue à faire les études nécessaires pour s'instruire dans leur doctrine, et à se défendre de toute préoccupation personnelle jusqu'à ce qu'elle eût acquis, par un peu de vertu, le droit de penser à son propre bonheur. Elle n'eut pas la force de lui dire qu'elle ne l'aimait pas ; mais elle eut celle de lui dire qu'elle ne voulait pas l'aimer sans réflexion.

Liverani parut se soumettre, et Consuelo étudia attentivement plusieurs volumes que Matteus lui avait remis un matin de la part du prince, en lui disant que Son Altesse et sa cour avaient quitté la résidence, mais qu'elle aurait bientôt des nouvelles. Elle se contenta de ce message, n'adressa aucune question à Matteus, et lut l'histoire des mystères de l'antiquité, du christianisme et des diverses sectes et sociétés secrètes qui en dérivent ; compilation manuscrite fort savante, faite dans la bibliothèque de l'ordre des Invisibles par quelque adepte patient et consciencieux. Cette lecture sérieuse, et pénible d'abord, s'empara peu à peu de son attention, et même de son imagination. Le tableau des épreuves des anciens temples égyptiens lui fit faire beaucoup de rêves terribles et poétiques. Le récit des persécutions des sectes du moyen âge et de la renaissance émut son cœur plus que jamais, et cette histoire de l'enthousiasme disposa son âme au fanatisme religieux d'une initiation prochaine.

Pendant quinze jours, elle ne reçut aucun avis du dehors et vécut dans la retraite, environnée des soins mystérieux du chevalier, mais ferme dans sa résolution de ne point le voir, et de ne pas lui donner trop d'espérances.

Les chaleurs de l'été commençaient à se faire sentir, et Consuelo, absorbée d'ailleurs par ses études, n'avait pour se reposer et respirer à l'aise que les heures fraîches de la soirée. Peu à peu elle avait repris ses promenades lentes et rêveuses dans le jardin, l'enclos. Elle s'y croyait seule et pourtant je ne sais quelle vague émotion lui faisait rêver parfois la présence de l'inconnu non loin d'elle.

Ces belles nuits, ces beaux ombrages, cette solitude, ce murmure languissant de l'eau courante à travers les fleurs, le parfum des plantes, la voix passionnée du rossignol, suivie de silences plus voluptueux encore. La lune jetant de grandes lueurs obliques sous l'ombre transparente des berceaux embaumés, le coucher de Vesper derrière les nuages roses de l'horizon, que sais-je ? toutes les émotions classiques, mais éternellement fraîches et puissantes de la jeunesse et de l'amour, plongeaient l'âme de Consuelo dans de dangereuses rêveries ; son ombre svelte sur le sable argenté des allées, le vol d'un oiseau réveillé par son approche, le bruit d'une feuille agitée par la brise, c'en était assez pour la faire tressaillir et doubler le pas ; mais ces légères frayeurs étaient à peine dissipées qu'elles étaient remplacées par un indéfinissable regret, et les palpitations de l'attente étaient plus fortes que toutes les suggestions de la volonté.

Une fois elle fut troublée plus que de coutume par le frôlement du feuillage et les bruits incertains de la nuit. Il lui sembla qu'on marchait non loin d'elle, qu'on fuyait à son approche, qu'on s'approchait lorsqu'elle était assise. Son agitation l'avertissait plus encore : elle se sentit sans force contre une rencontre dans ces beaux lieux et sous ce ciel magnifique. Les bouffées de la brise passaient brûlantes sur son front. Elle s'enfuit vers le pavillon et s'enferma dans sa chambre. Les flambeaux n'étaient pas allumés. Elle se cacha derrière une jalousie et désira ardemment de voir celui dont elle ne voulait pas être vue. Elle vit en effet paraître un homme qui marcha lentement sous ses fenêtres sans appeler, sans faire un geste, soumis et satisfait en apparence de regarder les murs qu'elle habitait. Cet homme, c'était bien l'inconnu, du moins Consuelo le sentit d'abord à son trouble, et crut reconnaître sa stature et sa démarche. Mais bientôt d'étranges doutes et des craintes pénibles s'emparèrent de son esprit. Ce promeneur silencieux lui rappelait Albert au moins autant que Liverani. Ils étaient de la même taille ; et maintenant qu'Albert, transformé par une santé nouvelle, marchait avec aisance et ne tenait plus sa tête penchée sur son sein ou appuyée sur sa main, dans une attitude chagrine ou maladive, Consuelo ne connaissait guère plus son aspect extérieur que celui du chevalier. Elle avait vu celui-ci un instant au grand jour, marchant devant elle à distance et enveloppé des plis d'un manteau.

Elle avait vu Albert peu d'instants aussi dans la tour déserte, depuis qu'il était si différent de ce qu'elle le connaissait ; et maintenant elle voyait l'un ou l'autre très-vaguement, à la clarté des étoiles ; et chaque fois qu'elle se croyait sur le point de fixer ses doutes, il passait sous l'ombre des arbres et s'y perdait comme une ombre lui-même. Il disparut enfin tout à fait, et Consuelo resta partagée entre la joie et la crainte, se reprochant d'avoir manqué de courage pour appeler Albert à tout hasard, afin de provoquer une explication sincère et loyale entre eux.

Ce repentir devint plus vif à mesure qu'il s'éloignait, et en même temps la persuasion que c'était lui, en effet, qu'elle venait de voir. Entraînée par cette habitude de dévouement qui lui avait toujours tenu lieu d'amour pour lui, elle se dit que s'il venait ainsi errer autour d'elle, c'était dans l'espérance timide de l'entretenir. Ce n'était pas la première fois qu'il le tentait ; il l'avait dit à Trenck un soir où peut-être il s'était croisé dans l'obscurité avec Liverani. Consuelo résolut de provoquer cette explication nécessaire. Sa conscience lui faisait un devoir d'éclaircir ses doutes sur les véritables dispositions de son époux, généreux ou volage.

Elle redescendit au jardin et courut après lui, tremblante et pourtant courageuse ; mais elle avait perdu sa trace, et elle parcourut tout l'enclos sans le rencontrer.

Enfin elle vit tout à coup, au sortir d'un bosquet, un homme debout an bord de l'eau.

Était-ce bien le même qu'elle cherchait ? Elle l'appela du nom d'Albert ; il tressaillit, passa ses mains sur son visage, et lorsqu'il se retourna, le masque noir couvrait déjà ses traits.

«Albert, est-ce vous ? s'écria Consuelo ; c'est vous, vous seul que je cherche.»

Une exclamation étouffée trahit chez cet inconnu je ne sais quelle émotion de joie ou de douleur, il sembla vouloir fuir ; Consuelo avait cru reconnaître la voix d'Albert, elle s'élança et le retint par son manteau. Mais elle s'arrêta, le manteau en s'écartant avait laissé voir sur la poitrine de l'inconnu une assez large croix d'argent que Consuelo connaissait trop bien : c'était celle de sa mère, la même qu'elle avait confiée au chevalier durant ton voyage avec lui, comme un gage de reconnaissance et de sympathie.

«Liverani ! dit-elle, toujours vous ! Puisque c'est vous, adieu ! pourquoi m'avez-vous désobéi ?»

Il se jeta à ses pieds, l'entoura de ses bras et lui prodigua d'ardentes et respectueuses étreintes que Consuelo n'eut plus la force de repousser. «Si vous m'aimez et si vous voulez que je vous aime, laissez-moi, lui dit-elle. C'est devant les Invisibles que je veux vous voir et vous entendre. Votre masque m'effraie, votre silence me glace le cœur.»

Liverani porta la main à son masque, il allait l'arracher et parler. Consuelo, comme la curieuse Psyché, n'avait plus le courage de fermer les yeux... mais tout à coup le voile noir des messagers du tribunal secret tomba sur sa tête. La main de l'inconnu qui avait saisi la sienne avec précipitation fut détachée en silence. Consuelo se sentit entraînée sans violence et sans courroux apparent, mais avec rapidité. On l'enleva de terre, elle sentit fléchir sous ses pieds le plancher d'une barque. Elle descendit le ruisseau longtemps sans que personne lui adressât la parole, et lorsqu'on lui rendit la lumière elle se trouva dans la salle souterraine où elle avait comparu pour la première fois devant le tribunal des Invisibles.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXXI.

XXXI.

Ils étaient là tous les sept comme la première fois, masqués, muets, impénétrables comme des fantômes. Le huitième personnage, qui avait alors adressé la parole à Consuelo et qui semblait être l'interprète du conseil et l'initiateur des adeptes lui parla en ces termes :

«Consuelo, tu as subi déjà des épreuves dont tu es sortie à ta gloire et à notre satisfaction. Nous pouvons t'accorder notre confiance et nous allons te le prouver.

—Attendez, dit Consuelo ; vous me croyez sans reproche, et je ne le suis pas. Je vous ai désobéi, je suis sortie de la retraite que vous m'aviez assignée.

—Par curiosité ?

—Non.

—Peux-tu dire ce que tu as appris ?

—Ce que j'ai appris m'est tout personnel ; j'ai parmi vous un confesseur à qui je puis et veux le révéler.»

Le vieillard que Consuelo invoquait se leva et dit :

«Je sais tout. La faute de cette enfant est légère. Elle ne sait rien de ce que vous voulez qu'elle ignore. La confidence de ses émotions sera entre elle et moi. En attendant mettez l'heure à profit : que ce qu'elle doit savoir lui soit révélé sans retard. Je me porte garant pour elle en toutes choses.»

L'initiateur reprit la parole après s'être retourné vers le tribunal et en avoir reçu un signe d'adhésion.

«Écoute-moi bien, lui dit-il, je te parle au nom de ceux que tu vois ici rassemblés. C'est leur esprit et pour ainsi dire leur souffle qui m'inspire. C'est leur doctrine que je vais t'exposer.

«Le caractère distinctif des religions de l'antiquité est d'avoir deux faces, une extérieure et publique, une interne et secrète. L'une est l'esprit, l'autre la forme ou la lettre. Derrière le symbole matériel et grossier, le sens profond, l'idée sublime. L'Égypte et l'Inde, grands types des antiques religions, mères des pures doctrines, offrent au plus haut point cette dualité d'aspect, signe nécessaire et fatal de l'enfance des sociétés, et des misères attachées au développement du génie de l'homme. Tu as appris récemment en quoi consistaient les grands mystères de Memphis et d'Eleusis, et tu sais maintenant pourquoi la science divine, politique et sociale, concentrée avec le triple pouvoir religieux, militaire et industriel dans les mains des hiérophantes, ne descendit pas jusqu'aux classes infimes de ces antiques sociétés. L'idée chrétienne, enveloppée, dans la parole du révélateur, de symboles plus transparents et plus purs, vint au monde pour faire descendre dans les âmes populaires la connaissance de la vérité et la lumière de la foi. Mais la théocratie, abus inévitable des religions qui se constituent dans le trouble et les périls, vint bientôt s'efforcer de voiler encore une fois le dogme, et, en le voilant, elle l'altéra. L'idolâtrie reparut avec les mystères, et, dans le pénible développement du christianisme on vit les hiérophantes de la Rome apostolique perdre, par un châtiment divin, la lumière divine, et retomber dans les ténèbres où ils voulaient plonger les hommes. Le développement de l'intelligence humaine s'opéra dès lors dans un sens tout contraire à la marche du passé. Le temple ne fut plus, comme dans l'antiquité, le sanctuaire de la vérité. La superstition et l'ignorance, le symbole grossier, la lettre morte, siégèrent sur les autels et sur les trônes. L'esprit descendit enfin dans les classes trop longtemps avilies. De pauvres moines, d'obscurs docteurs, d'humbles pénitents, vertueux apôtres du christianisme primitif, firent de la religion secrète et persécutée l'asile de la vérité inconnue. Ils s'efforcèrent d'initier le peuple à la religion de l'égalité, et, au nom de saint Jean, ils prêchèrent un nouvel évangile, c'est-à-dire un interprétation plus libre, plus hardie et plus pure de la révélation chrétienne. Tu sais l'histoire de leurs travaux, de leurs combats et de leurs martyres, tu sais les souffrances des peuples, leurs ardentes inspirations, leurs élans terribles, leurs déplorables affaissements, leurs réveils orageux ; et, à travers tant d'efforts tour à tour effroyables et sublimes, leur héroïque persévérance a fuir les ténèbres et à trouver les voies de Dieu. Le temps est proche où le voile du temple sera déchiré pour jamais, et où la foule emportera d'assaut les sanctuaires de l'arche sainte. Alors les symboles disparaîtront, et les abords de la vérité ne seront plus gardés par les dragons du despotisme religieux et monarchique. Tout homme pourra marcher dans le chemin de la lumière et se rapprocher de Dieu de toute la puissance de son âme. Nul ne dira plus à son frère : «Ignore et abaisse-toi. Ferme les yeux et reçois le joug.» Tout homme pourra, au contraire, demander à son semblable le secours de son œil, de son cœur et de son bras pour pénétrer dans les arcanes de la science sacrée. Mais ce temps n'est pas encore venu, et nous n'en saluons aujourd'hui que l'aube tremblante à l'horizon. Le temps de la religion secrète dure toujours, la tâche du mystère n'est pas accomplie. Nous voici encore enfermés dans le temple, occupés à forger des armes pour écarter les ennemis qui s'interposent entre les peuples et nous, et forcés de tenir encore nos portes fermées et nos paroles secrètes pour qu'on ne vienne pas arracher de nos mains l'arche sainte, sauvée avec tant de peine et réservée à la communauté des hommes.

«Te voilà donc accueillie dans le nouveau temple : mais ce temple est encore une forteresse qui tient depuis des siècles pour la liberté sans pouvoir la conquérir. La guerre est autour de nous. Nous voulons être des libérateurs, nous ne sommes encore que des combattants. Tu viens ici pour recevoir la communion fraternelle, l'étendard du salut, le signe de la liberté, et pour périr peut-être sur la brèche au milieu de nous. Voilà la destinée que tu as acceptée ; tu succomberas peut-être sans avoir vu flotter sur ta tête le gage de la victoire. C'est encore au nom de saint Jean que nous appelons les hommes à la croisade. C'est encore un symbole que nous invoquons ; nous sommes les héritiers des Johannites d'autrefois, les continuateurs ignorés, mystérieux et persévérants de Wickleff, de Jean Huss et de Luther ; nous voulons, comme ils le voulaient, affranchir le genre humain ; mais, comme eux, nous ne sommes pas libres nous-mêmes, et comme eux, nous marchons peut-être au supplice.

«Cependant le combat a changé de terrain, et les armes de nature. Nous bravons encore la rigueur ombrageuse des lois, nous nous exposons encore à la proscription, à la misère, à la captivité, à la mort, car les moyens de la tyrannie sont toujours les mêmes : mais nos moyens, à nous, ne sont plus l'appel à la révolte matérielle, et la prédication sanglante de la croix et du glaive. Notre guerre est toute intellectuelle comme notre mission. Nous nous adressons à l'esprit. Nous agissons par l'esprit. Ce n'est pas à main armée que nous pouvons renverser des gouvernements, aujourd'hui organisés et appuyés sur tous les moyens de la force brutale. Nous leur faisons une guerre plus lente, plus sourde et plus profonde, nous les attaquons au cœur. Nous ébranlons leurs bases en détruisant la foi aveugle et le respect idolâtrique qu'ils cherchent à inspirer. Nous faisons pénétrer partout, et jusque dans les cours, et même jusque dans l'esprit troublé et fasciné des princes et des rois, ce que personne n'ose déjà plus appeler le poison de la philosophie ; nous détruisons tous les prestiges ; nous lançons du haut de notre forteresse, tous les boulets rouges de l'ardente vérité et de l'implacable raison sur les autels et sur les trônes. Nous vaincrons, n'en doute pas. Dans combien d'années, dans combien de jours ? nous l'ignorons. Mais notre entreprise date de si loin, elle a été conduite avec tant de foi, étouffée avec si peu de succès, reprise avec tant d'ardeur, poursuivie avec tant de passion, qu'elle ne peut pas échouer ; elle est devenue immortelle de sa nature comme les biens immortels dont elle a résolu la conquête. Nos ancêtres l'ont commencée, et chaque génération a rêvé de la finir. Si nous ne l'espérions pas un peu aussi nous-mêmes, peut-être notre zèle serait-il moins fervent et moins efficace ; mais si l'esprit de doute et d'ironie, qui domine le monde à cette heure, venait à nous prouver, par ses froids calculs et ses raisonnements accablants, que nous poursuivons un rêve, réalisable seulement dans plusieurs siècles, notre conviction dans la sainteté de notre cause n'en serait point ébranlée ; et pour travailler avec un peu plus d'effort et de douleur, nous n'en travaillerions pas moins pour les hommes de l'avenir. C'est qu'il y a entre nous et les hommes du passé, et les générations à naître, un lien religieux si étroit et si ferme, que nous avons presque étouffé en nous le côté égoïste et personnel de l'individualité humaine. C'est ce que le vulgaire ne saurait comprendre, et pourtant il y a dans l'orgueil de la noblesse quelque-chose qui ressemble à notre religieux enthousiasme héréditaire. Chez les grands, on fait beaucoup de sacrifices à la gloire, afin d'être digne de ses aïeux, et de léguer beaucoup d'honneur à sa postérité. Chez nous autres, architectes du temple de la vérité, on fait beaucoup de sacrifices à la vertu, afin de continuer l'édifice des maîtres et de former de laborieux apprentis. Nous vivons par l'esprit et par le cœur dans le passé, dans l'avenir et dans le présent tout a la fois. Nos prédécesseurs et nos successeurs sont aussi bien nous que nous-mêmes. Nous croyons à la transmission de la vie, des sentiments, des généreux instincts dans les âmes, comme les patriciens croient à celles d'une excellence de race dans leurs veines. Nous allons plus loin encore ; nous croyons à la transmission de la vie, de l'individualité, de l'âme et de la personne humaine. Nous nous sentons fatalement et providentiellement appelés à continuer l'œuvre que nous avons déjà rêvée, toujours poursuivie et avancée de siècle en siècle.

Parmi nous il en est même quelques-uns qui ont poussé la contemplation du passé et de l'avenir au point de perdre presque la notion du présent ; c'est la fièvre sublime, c'est l'extase de nos croyants et de nos saints : car nous avons nos saints, nos prophètes, peut-être aussi nos exaltés et nos visionnaires ; mais quel que soit l'égarement ou la sublimité de leur transport, nous respectons leur inspiration, et parmi nous, Albert l'extatique et le voyant n'a trouvé que des frères pleins de sympathie pour ses douleurs et d'admiration pour ses enthousiasmes. Nous avons foi aussi à la conviction du comte de Saint-Germain, réputé imposteur ou aliéné dans le monde. Quoique ses réminiscences d'un passé inaccessible à la mémoire humaine aient un caractère plus calme, plus précis et plus inconcevable encore que les extases d'Albert, elles ont aussi un caractère de bonne foi et une lucidité dont il nous est impossible de nous railler. Nous comptons parmi nous beaucoup d'autres exaltés, des mystiques, des poètes, des hommes du peuple, des philosophes, des artistes, d'ardents sectaires groupés sous les bannières de divers chefs ; des bœhmistes, des théosophes, des moraves, des hernuters, des quakers, même des panthéistes, des pythagoriciens, des xérophagistes, des illuminés, des johannites, des templiers, des millénaires, des joachimites, etc. Toutes ces sectes anciennes, pour n'avoir plus le développement qu'elles eurent aux époques de leur éclosion, n'en sont pas moins existantes, et même assez peu modifiées. Le propre de notre époque est de reproduire à la fois toutes les formes que le génie novateur ou réformateur a données tour à tour dans les siècles passés à la pensée religieuse et philosophique. Nous recrutons donc nos adeptes dans ces divers groupes sans exiger une identité de préceptes absolue, et impossible dans le temps où nous vivons. Il nous suffit de trouver en eux l'ardeur de la destruction pour les appeler dans nos rangs : toute notre science organisatrice consiste à ne choisir les constructeurs que parmi des esprits supérieurs aux disputes d'école, chez qui la passion de la vérité, la soif de la justice et l'instinct du beau moral l'emportent sur les habitudes de famille et les rivalités de secte. Il n'est d'ailleurs pas si difficile qu'on le croit de faire travailler de concert des éléments très dissemblables ; ces dissemblances sont plus apparentes que réelles.

Au fond, tous les hérétiques (c'est avec respect que j'emploie ce nom) sont d'accord sur le point principal, celui de détruire la tyrannie intellectuelle et matérielle, ou tout au moins de protester contre. Les antagonismes qui ont retardé jusqu ici la fusion de toutes ces généreuses et utiles résistances viennent de l'amour-propre et de la jalousie, vices inhérents à la condition humaine, contre-poids fatal et inévitable de tout progrès dans l'humanité. En ménageant ces susceptibilités, en permettant à chaque communion de garder ses maîtres, ses institutions et ses rites, on peut constituer, sinon une société, du moins une armée, et, je te l'ai dit, nous ne sommes encore qu'une armée marchant à la conquête d'une terre promise, d'une société idéale.

Au point où en est encore la nature humaine, il y a tant de nuances de caractères chez les individus, tant de degrés différents dans la conception du vrai, tant d'aspects variés, ingénieuses manifestations de la riche nature qui créa le génie humain, qu'il est absolument nécessaire de laisser à chacun les conditions de sa vie morale et les éléments de sa force d'action.

«Notre œuvre est grande, notre tâche est immense. Nous ne voulons pas fonder seulement un empire universel sur un ordre nouveau et sur des bases équitables ; c'est une religion que nous voulons reconstituer. Nous sentons bien d'ailleurs que l'un est impossible sans l'autre. Aussi avons-nous deux modes d'action. Un tout matériel, pour miner et faire crouler l'ancien monde par la critique, par l'examen, par la raillerie même, par le voltairianisme et tout ce qui s'y rattache. Le redoutable concours de toutes les volontés hardies et de toutes les passions fortes précipite notre marche dans ce sens-là. Notre autre mode d'action est tout spirituel : il s'agit d'édifier la religion de l'avenir. L'élite des intelligences et des vertus nous assiste dans ce labeur incessant de notre pensée. L'œuvre des Invisibles est un concile que la persécution du monde officiel empêche de se réunir publiquement, mais qui délibère sans relâche et qui travaille sous la même inspiration de tous les points du monde civilisé. Des communications mystérieuses apportent le grain dans l'aire à mesure qu'il mûrit, et le sèment dans le champ de l'humanité à mesure que nous le détachons de l'épi.

C'est à ce dernier travail souterrain que tu peux t'associer ; nous te dirons comment quand tu l'auras accepté.

—Je l'accepte, répondit Consuelo d'une voix ferme, et en étendant le bras en signe de serment.

—Ne te hâte point de promettre, femme aux instincts généreux, à l'âme entreprenante. Tu n'as peut-être pas toutes les vertus que réclamerait une telle mission. Tu as traversé le monde ; tu y as déjà puisé les notions de la prudence, de ce qu'on appelle le savoir-vivre, la discrétion, l'esprit de conduite.

—Je ne m'en flatte pas, répondit Consuelo, en souriant avec une fierté modeste.

—Eh bien, tu y as appris du moins à douter, à discuter, à railler, à suspecter.

—À douter, peut-être. Ôtez-moi le doute qui n'était pas dans ma nature, et qui m'a fait souffrir ; je vous bénirai. Ôtez-moi surtout le doute de moi-même, qui me frapperait d'impuissance.

—Nous ne t'ôterons le doute qu'en te développant nos principes. Quant à te donner des garanties matérielles de notre sincérité et de notre puissance, nous ne le ferons pas plus que nous ne l'avons fait jusqu'ici. Que les services rendus te suffisent, nous t'assisterons toujours dans l'occasion : mais nous ne t'associerons aux mystères de notre pensée et de nos actions que selon la part d'action que nous te donnerons à toi-même. Tu ne nous connaîtras point. Tu ne verras jamais nos traits. Tu ne sauras jamais nos noms, à moins qu'un grand intérêt de la cause ne nous force en enfreindre la loi qui nous rend inconnus et invisibles à nos disciples.

Peux-tu te soumettre et te fier aveuglément à des hommes qui ne seront jamais pour toi que des êtres abstraits, des idées vivantes, des appuis et des conseils mystérieux ?

—Une vaine curiosité pourrait seule me pousser à vouloir vous connaître autrement. J'espère que ce sentiment puéril n'entrera jamais en moi.

—Il ne s'agit point de curiosité, il s'agit de méfiance. La tienne serait fondée selon la logique et la prudence du monde. Un homme répond de ses actions ; son nom est une garantie ou un avertissement ; sa réputation appuie ou dément ses actes ou ses projets.

Songes-tu bien que tu ne pourras jamais comparer la conduite d'aucun de nous en particulier avec les préceptes de l'ordre ? Tu devras croire en nous comme à des saints, sans savoir si nous ne sommes pas des hypocrites. Tu devras même peut-être voir émaner de nos décisions des injustices, des perfidies, des cruautés apparentes. Tu ne pourras pas plus contrôler nos démarches que nos intentions. Auras-tu assez de foi pour marcher les yeux fermés sur le bord d'un abîme ?

—Dans la pratique du catholicisme, j'ai fait ainsi dans mon enfance, répandit Consuelo après un instant de réflexion. J'ai ouvert mon cœur et abandonné la direction de ma conscience à un prêtre dont je ne voyais pas les traits derrière le voile du confessionnal, et dont je ne savais ni le nom ni la vie. Je ne voyais en lui que le sacerdoce, l'homme ne m'était rien. J'obéissais au Christ, je ne m'inquiétais pas du ministère. Pensez-vous que cela soit bien difficile ?

—Lève donc la main à présent, si tu persistes.

—Attendez, dit Consuelo. Votre réponse déciderait de ma vie ; mais me permettez-vous de vous interroger une seule, une première et dernière fois ?

—Tu le vois ! déjà tu hésites, déjà tu cherches des garanties ailleurs que dans ton inspiration spontanée et dans l'élan de ton cœur vers l'idée que nous représentons. Parle cependant. La question que tu veux nous faire nous éclairera sur tes dispositions.

—La voici.

Albert est-il initié à tous vos secrets ?

—Oui.

—Sans restriction aucune ?

—Sans restriction aucune.

—Et il marche avec vous ?

—Dis plutôt que nous marchons avec lui. Il est une des lumières de notre conseil, la plus pure, la plus divine peut-être.

—Que ne me disiez-vous cela d'abord ? je n'eusse pas hésité un instant. Conduisez-moi où vous voudrez, disposez de ma vie. Je suis à vous, et je le jure.

—Tu étends la main ! mais sur quoi jures-tu ?

—Sur le Christ dont je vois l'image ici.

—Qu'est-ce que le Christ ?

—C'est la pensée divine, révélée à l'humanité.

—Cette pensée est-elle tout entière dans la lettre de l'Évangile ?

—Je ne le crois pas ; mais je crois qu'elle est tout entière dans son esprit.

—Nous sommes satisfaits de tes réponses, et nous acceptons le serment que tu viens de faire. A présent, nous allons t'instruire de tes devoirs envers Dieu et envers nous. Apprends donc d'avance les trois mots qui sont tout le secret de nos mystères, et qu'on ne révèle à beaucoup d'affiliés qu'avec tant de lenteurs et de précautions. Tu n'as pas besoin d'un long apprentissage ; et cependant, il te faudra quelques réflexions pour en comprendre toute la portée. Liberté, fraternité, égalité : voilà la formule mystérieuse et profonde de l'œuvre des Invisibles.

—Est-ce là, en effet, tout le mystère ?

—Il ne le semble pas que c'en soit un ; mais examine l'état des sociétés, et tu verras que, pour des hommes habitués à être régis par le despotisme, l'inégalité, l'antagonisme, c'est toute une éducation, toute une conversion, toute une révélation, que d'arriver à comprendre nettement la possibilité humaine, la nécessité sociale et l'obligation morale de ce triple précepte : liberté, égalité, fraternité. Le petit nombre d'esprits droits et de cœurs purs qui protestent naturellement contre l'injustice et le désordre des tyrannies saisissent, dès le premier pas, la doctrine secrète. Leurs progrès y sont rapides ; car il ne s'agit plus, avec eux, que de leur enseigner les procédés d'application que nous avons trouvés.

Mais, pour le grand nombre, avec les gens du monde, les courtisans et les puissants, imagine ce qu'il faut de précautions et de ménagements pour livrer à leur examen la formule sacrée de l'œuvre immortelle. Il faut s'environner de symboles et de détours ; il faut leur persuader qu'il ne s'agit que d'une liberté fictive et restreinte à l'exercice de la pensée individuelle ; d'une égalité relative, étendue seulement aux membres de l'association, et praticable seulement dans ses réunions secrètes et bénévoles ; enfin, d'une fraternité romanesque, consentie entre un certain nombre de personnes et bornée à des services passagers, à quelques bonnes œuvres, à des secours mutuels. Pour ces esclaves de la coutume et du préjugé, nos mystères ne sont que les statuts d'ordres héroïques, renouvelés de l'ancienne chevalerie, et ne portant nulle atteinte aux pouvoirs constitués, nul remède aux misères des peuples. Pour ceux-là, il n'y a que des grades insignifiants, des degrés de science frivole ou d'ancienneté banale, une série d'initiations dont les rites bizarres amusent leur curiosité sans éclairer leurs esprits. Ils croient tout savoir et ne savent rien.

—À quoi servent-ils ? dit Consuelo, qui écoutait attentivement.

—À protéger l'exercice et la liberté du travail de ceux qui comprennent et qui savent, répondit l'initiateur. Ceci te sera expliqué. Écoute d'abord ce que nous attendons de toi.

«L'Europe (l'Allemagne et la France principalement) est remplie de sociétés secrètes, laboratoires souterrains où se prépare une grande révolution, dont le cratère sera l'Allemagne ou la France. Nous avons la clef, et nous tentons d'avoir la direction, de toutes ces associations, à l'insu de la plus grande partie de leurs membres, et à l'insu les unes des autres.

Quoique notre but ne soit pas encore atteint, nous avons réussi à mettre le pied partout, et les plus éminents, parmi ces divers affiliés, sont à nous et secondent nos efforts. Nous te ferons entrer dans tous ces sanctuaires sacrés, dans tous ces temples profanes, car la corruption ou la frivolité ont bâti aussi leurs cités ; et, dans quelques-unes, le vice et la vertu travaillent au même œuvre de destruction, sans que le mal comprenne son association avec le bien.

Telle est la loi des conspirations. Tu sauras le secret des francs-maçons, grande confrérie qui, sous les formes les plus variées, et avec les idées les plus diverses, travaille à organiser la pratique et à répandre la notion de l'égalité. Tu recevras les degrés de tous les rites, quoique les femmes n'y soient admises qu'à titre d'adoption, et qu'elles ne participent pas à tous les secrets de la doctrine.

Nous te traiterons comme un homme ; nous te donnerons tous les insignes, tous les titres, toutes les formules nécessaires aux relations que nous te ferons établir avec les loges, et aux négociations dont nous te chargerons avec elles. Ta profession, ton existence voyageuse, tes talents, le prestige de ton sexe, de ta jeunesse et de ta beauté, tes vertus, ton courage, ta droiture et ta discrétion te rendent propre à ce rôle et nous donnent les garanties nécessaires.

Ta vie passée, dont nous connaissons les moindres détails, nous est un gage suffisant.

Tu as subi volontairement plus d'épreuves que les mystères maçonniques n'en sauraient inventer, et tu en es sortie plus victorieuse et plus forte que leurs adeptes ne sortent des vains simulacres destinés à éprouver leur constance. D'ailleurs, l'épouse et l'élève d'Albert de Rudolstadt est notre fille, notre sœur et notre égale.

Comme Albert, nous professons le précepte de l'égalité divine de l'homme et de la femme ; mais, forcés du reconnaître dans les fâcheux résultats de l'éducation de ton sexe, de sa situation sociale et de ses habitudes, une légèreté dangereuse et de capricieux instincts, nous ne pouvons pratiquer ce précepte dans toute son étendue ; nous ne pouvons nous fier qu'à un petit nombre de femmes, et il est des secrets que nous ne confierons qu'à toi seule.

«Les autres sociétés secrètes des diverses nations de l'Europe te seront ouvertes également par le talisman de notre investiture, afin que, quelque pays que tu traverses, tu y trouves l'occasion de nous seconder et de servir notre cause. Tu pénétreras même, s'il le faut, dans l'impure société des Mopses et dans les autres mystérieuses retraites de la galanterie et de l'incrédulité du siècle. Tu y porteras la réforme et la notion d'une fraternité plus pure et mieux étendue.

Tu ne seras pas plus souillée dans ta mission, par le spectacle de la débauche des grands, que tu ne l'as été par celui de la liberté des coulisses. Tu seras la sœur de charité des âmes malades ; nous te donnerons d'ailleurs les moyens de détruire les associations que tu ne pourrais point corriger. Tu agiras principalement sur les femmes : ton génie et ta renommée t'ouvrent les portes des palais : l'amour de Trenck et notre protection t'ont livré déjà le cœur et les secrets d'une princesse illustre. Tu verras de plus près encore des têtes plus puissantes, et tu en feras nos auxiliaires. Les moyens d'y parvenir seront l'objet de communications particulières, de toute une éducation spéciale que tu dois recevoir ici. Dans toutes les cours et dans toutes les villes de l'Europe où tu voudras porter tes pas, nous te ferons trouver des amis, des associés, des frères pour te seconder, des protecteurs puissants pour te soustraire aux dangers de ton entreprise. Des sommes considérables te seront confiées pour soulager les infortunes de nos frères et celles de tous les malheureux qui, au moyen des signaux de détresse, invoqueront le secours de notre ordre, dans les lieux où tu te trouveras. Tu institueras parmi les femmes des sociétés secrètes nouvelles, fondées par nous sur le principe de la nôtre, mais appropriées, dans leurs formes et dans leur composition, aux usages et aux mœurs des divers pays et des diverses classes. Tu y opéreras, autant que possible, le rapprochement cordial et sincère de la grande dame et de la bourgeoise, de la femme riche et de l'humble ouvrière, de la vertueuse matrone et de l'artiste aventureuse. Tolérance et bienfaisance, telle sera la formule, adoucie pour les personnes du monde, de notre véritable et austère formule : égalité, fraternité.

Tu le vois ; au premier abord, ta mission est douce pour ton cœur et glorieuse pour ta vie ; cependant elle n'est pas sans danger. Nous sommes puissants, mais la trahison peut détruire notre entreprise et t'envelopper dans notre désastre. Spandaw peut bien n'être pas la dernière de tes prisons, et les emportements de Frédéric II la seule ire royale que tu aies à affronter. Tu dois être préparée à tout, et dévouée d'avance au martyre de la persécution.

—Je le suis, répondit Consuelo.

—Nous en sommes certains, et si nous craignons quelque chose, ce n'est pas la faiblesse de ton caractère, c'est l'abattement de ton esprit. Dès à présent nous devons te mettre en garde contre le principal dégoût attaché à ta mission. Les premiers grades des sociétés secrètes, et de la maçonnerie particulièrement, sont à peu près insignifiants à nos yeux, et ne nous servent qu'à éprouver les instincts et les dispositions des postulants. La plupart ne dépassent jamais ces premiers degrés, où, comme je te l'ai dit déjà, de vaines cérémonies amusent leur frivole curiosité. Dans les grades suivants on n'admet que les sujets qui donnent de l'espérance, et cependant on les tient encore à distance du but, on les examine, on les éprouve, on sonde leurs âmes, on les prépare à une initiation plus complète, ou on les abandonne à une interprétation qu'ils ne sauraient franchir sans danger pour la cause et pour eux-mêmes. Ce n'est encore là qu'une pépinière où nous choisissons les plantes robustes destinées à être transplantées dans la forêt sacrée. Aux derniers grades appartiennent seules les révélations importantes, et c'est par ceux-là que tu vas débuter dans la carrière. Mais le rôle de maître impose bien des devoirs, et là cesse le charme de la curiosité, l'enivrement du mystère, l'illusion de l'espérance.

Il ne s'agit plus d'apprendre, au milieu de l'enthousiasme et de l'émotion, cette loi qui transforme le néophyte en apôtre, la novice en prêtresse.

Il s'agit de la pratiquer en instruisant les autres et en cherchant à recruter, parmi les pauvres de cœur et les faibles d'esprit, des lévites pour le sanctuaire. C'est là, pauvre Consuelo, que tu connaîtras l'amertume des illusions déçues et les durs labeurs de la persévérance, lorsque tu verras, parmi tant de poursuivants avides, curieux et fanfarons de la vérité, si peu d'esprits sérieux, fermes et sincères, si peu d'âmes dignes de la recevoir et capables de la comprendre. Pour des centaines d'enfants, vaniteux d'employer les formules de l'égalité et d'en affecter les simulacres, tu trouveras à peine un homme pénétré de leur importance et courageux dans leur interprétation. Tu seras obligée de leur parler par des énigmes et de te faire un triste jeu de les abuser sur le fond de la doctrine. La plupart des princes que nous enrôlons sous notre bannière sont dans ce cas, et, parés de vains titres maçonniques qui amusent leur fol orgueil, ne servent qu'à nous garantir la liberté de nos mouvements et la tolérance de la police. Quelques-uns pourtant sont sincères ou l'ont été. Frédéric dit le Grand, et capable certainement de l'être, a été reçu franc-maçon avant d'être roi, et, à cette époque, la liberté parlait à son cœur, l'égalité à sa raison.

Cependant nous avons entouré son initiation d'hommes habiles et prudents, qui ne lui ont pas livré les secrets de la doctrine. Combien n'eût-on pas eu à s'en repentir ! À l'heure qu'il est, Frédéric soupçonne, surveille et persécute un autre rite maçonnique qui s'est établi à Berlin, en concurrence de la loge qu'il préside, et d'autres sociétés secrètes à la tête desquelles le prince Henri, son frère, s'est placé avec ardeur. Et cependant le prince Henri n'est et ne sera jamais, non plus que l'abbesse de Quedlimbourg, qu'un initié du second degré. Nous connaissons les princes, Consuelo, et nous savons qu'il ne faut jamais compter entièrement sur eux, ni sur leurs courtisans. Le frère et la sœur de Frédéric souffrent de sa tyrannie et la maudissent. Ils conspireraient volontiers contre elle, mais à leur profit. Malgré les éminentes qualités de ces deux princes, nous ne remettrons jamais dans leurs mains les rênes de notre entreprise. Ils conspirent en effet, mais ils ne savent pas à quelle œuvre terrible ils prêtent l'appui de leur nom, de leur fortune et de leur crédit. Ils s'imaginent travailler seulement à diminuer l'autorité de leur maître, et à paralyser les envahissements de son ambition. La princesse Amélie porte même dans son zèle une sorte d'enthousiasme républicain, et elle n'est pas la seule tête couronnée qu'un certain rêve de grandeur antique et de révolution philosophique ait agitée dans ces temps-ci. Tous les petits souverains de l'Allemagne ont appris le Télémaque de Fénelon par cœur dès leur enfance, et aujourd'hui ils se nourrissent de Montesquieu, de Voltaire et d'Helvétius : mais ils ne vont guère au delà d'un certain idéal de gouvernement aristocratique, sagement pondéré, où ils auraient, de droit, les premières places. Tu peux juger de leur logique et de leur bonne foi, à tous, par le contraste bizarre que tu as vu dans Frédéric, entre les maximes et les actions, les paroles et les faits. Ils ne sont tous que des copies, plus ou moins effacées, plus ou moins outrées, de ce modèle des tyrans philosophes. Mais comme ils n'ont pas le pouvoir absolu entre les mains, leur conduite est moins choquante, et peut faire illusion sur l'usage qu'ils feraient de ce pouvoir. Nous ne nous y laissons pas tromper ; nous laissons ces maîtres ennuyés, ces dangereux amis s'asseoir sur les trônes de nos temples symboliques. Ils s'en croient les pontifes, ils s'imaginent tenir la clef des mystères sacrés, comme autrefois, le chef du saint-empire, élu fictivement grand maître du tribunal secret, se persuadait commander à la terrible armée des francs-juges, maîtres de son pouvoir, de ses desseins et de sa vie. Mais, tandis qu'ils se croient nos généraux, ils nous servent de lieutenants ; et jamais, avant le jour fatal marqué pour leur chute dans le livre du destin, ils ne sauront qu'ils nous aident à travailler contre eux-mêmes.

«Tel est le côté sombre et amer de notre œuvre. Il faut transiger avec certaines lois de la conscience paisible, quand on ouvre son âme à notre saint fanatisme. Auras-tu ce courage, jeune prêtresse au cœur pur, à la parole candide ?

—Après tout ce que vous venez de me dire, il ne m'est plus permis de reculer, répondit Consuelo, après un instant de silence. Un premier scrupule pourrait m'entraîner dans une série de réserves et de terreurs qui me conduiraient à la lâcheté. J'ai reçu vos austères confidences ; je sens que je ne m'appartiens plus. Hélas ! oui, je l'avoue, je souffrirai souvent du rôle que vous m'imposez ; car j'ai amèrement souffert déjà d'être forcée de mentir au roi Frédéric pour sauver des amis en péril. Laissez-moi rougir une dernière fois de la rougeur des âmes vierges de toute feinte, et pleurer la candeur de ma jeunesse ignorante et paisible. Je ne puis me défendre de ces regrets ; mais je saurai me garder des remords tardifs et pusillanimes. Je ne dois plus être l'enfant inoffensif et inutile que j'étais naguère ; je ne le suis déjà plus, puisque me voici placée entre la nécessité de conspirer contre les oppresseurs de l'humanité ou de trahir ses libérateurs. J'ai touché à l'arbre de la science : ses fruits sont amers ; mais je ne les rejetterai pas loin de moi. Savoir est un malheur ; mais refuser d'agir est un crime, quand on sait ce qu'il faut faire.

—C'est là répondre avec sagesse et courage, reprit l'initiateur. Nous sommes contents de toi. Dès demain soir, nous procéderons à ton initiation. Prépare-toi tout le jour à un nouveau baptême, à un redoutable engagement, par la méditation et la prière, par la confession même, si tu n'as pas l'âme libre de toute préoccupation personnelle.»

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXXII.

XXXII.

Consuelo fut éveillée au point du jour par les sons du cor et les aboiements des chiens. Lorsque Matteus vint lui apporter son déjeuner, il lui apprit qu'il y avait grande battue aux cerfs et aux sangliers dans la forêt. Plus de cent hôtes, disait-il, étaient réunis au château pour prendre ce divertissement seigneurial. Consuelo comprit qu'un grand nombre des affiliés de l'ordre s'étaient rassemblés sous le prétexte de la chasse, dans ce château, rendez-vous principal de leurs séances les plus importantes. Elle s'effraya un peu de l'idée qu'elle aurait peut-être tous ces hommes pour témoins de son initiation, et se demanda si c'était en effet une affaire assez intéressante aux jeux de l'ordre, pour amener un si grand concours de ses membres. Elle s'efforça de lire et de méditer pour se conformer aux prescriptions de l'initiateur ; mais elle fut distraite plus encore par une émotion intérieure et des craintes vagues, que par les fanfares, le galop des chevaux et les hurlements des limiers qui firent retentir les bois environnants pendant toute la journée. Cette chasse était-elle réelle ou simulée ? Albert s'était-il converti à toutes les habitudes de la vie ordinaire au point d'y prendre part et de verser sans effroi le sang des bêtes innocentes ? Liverani n'allait-il pas quitter cette partie de plaisir, et à la faveur du désordre, venir troubler la néophyte dans le secret de sa retraite ?

Consuelo ne vit rien de ce qui se passait au dehors, et Liverani ne vint pas. Matteus, trop occupé, sans doute, au château pour songer à elle, ne lui apporta pas son dîner. Était-ce, comme le prétendait Supperville, un jeûne imposé à dessein pour affaiblir les forces mentales de l'adepte ? Elle s'y résigna.

Vers la nuit, lorsqu'elle rentra dans la bibliothèque dont elle était sortie depuis une heure pour prendre l'air, elle recula de frayeur à la vue d'un homme vêtu de rouge et masqué, assis sur son fauteuil : mais elle se rassura aussitôt, car elle reconnut le frêle vieillard qui lui servait, pour ainsi dire, de père spirituel.

«Mon enfant, lui dit-il en se levant et en venant à sa rencontre, n'avez-vous rien à me dire ? Ai-je toujours votre confiance ?

—Vous l'avez, Monsieur, répondit Consuelo en le faisant rasseoir sur le fauteuil et en prenant un pliant à côté de lui, dans l'embrasure de la croisée. Je désirais vivement vous parler, et depuis longtemps.»

Alors elle lui raconta fidèlement tout ce qui s'était passé entre elle, Albert et l'inconnu depuis sa dernière confession, et elle ne cacha aucune des émotions involontaires qu'elle avait éprouvées.

Lorsqu'elle eut fini, le vieillard garda le silence assez longtemps pour troubler et embarrasser Consuelo.

Pressé par elle de juger sa conduite et ses sentiments, il répondit enfin :

«Votre conduite est excusable, presque irréprochable ; mais que puis-je dire de vos sentiments ?

L'affection soudaine, insurmontable, violente, qu'on appelle l'amour, est une conséquence des bons ou mauvais instincts que Dieu a mis ou laissés pénétrer dans les âmes pour leur perfectionnement ou pour leur punition en cette vie. Les mauvaises lois humaines qui contrarient presque en toutes choses le vœu de la nature et les desseins de la Providence font souvent un crime de ce que Dieu avait inspiré, et maudissent le sentiment qu'il avait béni, tandis qu'elles sanctionnent des unions infâmes, des instincts immondes. C'est à nous autres, législateurs d'exception, constructeurs cachés d'une société nouvelle, de démêler autant que possible l'amour légitime et vrai de l'amour coupable et vain, afin de prononcer, au nom d'une loi plus pure, plus généreuse et plus morale que celle du monde, sur le sort que tu mérites. Voudras-tu t'en remettre à notre décision ? nous accorderas-tu le droit de te lier ou de te délier ?

—Vous m'inspirez une confiance absolue, je vous l'ai dit, et je le répète.

—Eh bien, Consuelo, nous allons délibérer sur cette question de vie et de mort pour ton âme et pour celle d'Albert.

—Et n'aurai-je pas le droit de faire entendre le cri de ma conscience ?

—Oui, pour nous éclairer ; moi, qui l'ai entendue, je serai ton avocat. Il faut que tu me relèves du secret de ta confession.

—Eh quoi ! vous ne serez plus le seul confident de mes sentiments intimes, de mes combats, de mes souffrances ?

—Si tu formulais une demande en divorce devant un tribunal, n'aurais-tu pas des plaintes publiques à faire ? Cette souffrance te sera épargnée. Tu n'as à te plaindre de personne. N'est-il pas plus doux d'avouer l'amour que de déclarer la haine ?

—Suffit-il donc d'éprouver un nouvel amour pour avoir le droit d'abjurer l'ancien ?

—Tu n'as pas eu d'amour pour Albert.

—Il me semble que non ; pourtant je n'en jurerais pas.

—Tu n'en douterais pas si tu l'avais aimé. D'ailleurs, la question que tu fais porte sa réponse en elle-même. Tout nouvel amour exclut l'ancien par la force des choses.

—Ne prononcez pas cela trop vite, mon père, dit Consuelo avec un triste sourire. Pour aimer Albert autrement que l'autre, je ne l'en aime pas moins que par le passé. Qui sait si je ne l'aime pas davantage ? Je me sens prête à lui sacrifier cet inconnu, dont la pensée m'ôte le sommeil et fait battre mon cœur encore en ce moment où je vous parle.

—N'est-ce pas l'orgueil du devoir, l'ardeur du sacrifice plus que l'affection, qui te conseillent cette sorte de préférence pour Albert ?

—Je ne le crois pas.

—En es-tu bien sûre ? Songe que tu es ici loin du monde, à l'abri de ses jugements, en dehors de toutes ses lois.

Si nous te donnons une nouvelle formule et de nouvelles notions du devoir, persisteras-tu à préférer le bonheur de l'homme que tu n'aimes pas, à celui de l'homme que tu aimes ?

—Ai-je donc jamais dit que je n'aimais pas Albert ? s'écria Consuelo avec vivacité.

—Je ne puis répondre à tes questions que par d'autres questions, ma fille. Peut-on avoir deux amours à la fois dans le cœur ?

—Oui, deux amours différents. On aime à la fois son frère et son époux.

—Mais non son époux et son amant. Les droits de l'époux et du frère sont différents en effet. Ceux de l'époux et de l'amant seraient les mêmes, à moins que l'époux ne consentît à redevenir frère. Alors la loi du mariage serait brisée dans ce qu'elle a de plus mystérieux, de plus intime et de plus sacré.

Ce serait un divorce, moins la publicité. Réponds-moi, Consuelo ; je suis un vieillard au bord de la tombe, et toi un enfant. Je suis ici comme ton père, comme ton confesseur. Je ne puis alarmer ta pudeur par cette question délicate, et j'espère que tu y répondras avec courage. Dans l'amitié enthousiaste qu'Albert t'inspirait, n'y a-t-il pas toujours eu une secrète et insurmontable terreur à l'idée de ses caresses ?

—C'est la vérité, répondit Consuelo en rougissant. Cette idée n'était pas mêlée ordinairement à celle de son amour, elle y semblait étrangère ; mais quand elle se présentait, le froid de la mort passait dans mes veines.

—Et le souffle de l'homme que tu connais sous le nom de Liverani t'a donné le feu de la vie ?

—C'est encore la vérité. Mais de tels instincts ne doivent-ils pas être étouffés par notre volonté ?

—De quel droit ? Dieu te les a-t-il suggérés pour rien ? t'a-t-il autorisée à abjurer ton sexe, à prononcer dans le mariage le vœu de virginité, ou celui plus affreux et plus dégradant encore du servage ? La passivité de l'esclavage a quelque chose qui ressemble à ta froideur et à l'abrutissement de la prostitution. Est-il dans les desseins de Dieu qu'un être tel que toi soit dégradé à ce point ? Malheur aux enfants qui naissent de telles unions ! Dieu leur inflige quelque disgrâce, une organisation incomplète, délirante ou stupide. Ils portent le sceau de la désobéissance.

Ils n'appartiennent pas entièrement à l'humanité, car ils n'ont pas été conçus selon la loi de l'humanité qui veut une réciprocité d'ardeur, une communauté d'aspirations entre l'homme et la femme. Là où cette réciprocité n'existe pas, il n'y a pas d'égalité ; et là où l'égalité est brisée, il n'y a pas d'union réelle. Sois donc certaine que Dieu, loin de commander de pareils sacrifices à ton sexe, les repousse et lui dénie le droit de les faire. Ce suicide-là est aussi coupable et plus lâche encore que le renoncement à la vie. Le vœu de virginité est anti-humain et anti-social ; mais l'abnégation sans l'amour est quelque chose de monstrueux dans ce sens-là. Penses-y bien, Consuelo, et si tu persistes à t'annihiler à ce point, réfléchis au rôle que tu réserverais à ton époux, s'il acceptait ta soumission sans la comprendre. À moins d'être trompé, il ne l'accepterait jamais, je n'ai pas besoin de te le dire ; mais abusé par ton dévouement, enivré par ta générosité, ne te semblerait-il pas bientôt étrangement égoïste ou grossier dans sa méprise ? Ne le dégraderais-tu pas à tes propres yeux, ne le dégraderais-tu pas en réalité devant Dieu, en tendant ce piège à sa candeur, et en lui fournissant cette occasion presque irrésistible d'y succomber ? Où serait sa grandeur, où serait sa délicatesse, s'il n'apercevait pas la pâleur sur tes lèvres, et les larmes dans tes yeux ? Peux-tu te flatter que la haine n'entrerait pas malgré toi dans ton cœur, avec la honte et la douleur de n'avoir pas été comprise ou devinée ? Non, femme ! vous n'avez pas le droit de tromper l'amour dans votre sein ; vous auriez plutôt celui de le supprimer.

Quoi que de cyniques philosophes aient pu dire sur la condition passive de l'espèce féminine dans l'ordre de la nature, ce qui distinguera toujours la compagne de l'homme de celle de la brute, ce sera le discernement dans l'amour et le droit de choisir. La vanité et la cupidité font de la plupart des mariages une prostitution jurée, selon l'expression des antiques Lollards.

Le dévouement et la générosité peuvent conduire une âme simple à de pareils résultats. Vierge, j'ai dû t'instruire de ces choses délicates, que la pureté de ta vie et de tes pensées t'empêchait de prévoir ou d'analyser.

Lorsqu'une mère marie sa fille, elle lui révèle à demi, avec plus ou moins de sagesse et de pudeur, les mystères qu'elle lui a cachés jusqu'à cette heure.

Une mère t'a manqué, lorsque tu as prononcé, avec un enthousiasme plus fanatique qu'humain, le serment d'appartenir à un homme que tu aimais d'une manière incomplète. Une mère t'est donnée aujourd'hui pour t'assister et t'éclairer dans tes nouvelles résolutions à l'heure du divorce ou de la sanction définitive de cet étrange hyménée.

Cette mère, c'est moi, Consuelo, moi qui ne suis pas un homme, mais une femme.

—Vous, une femme, dit Consuelo en regardant avec surprise la main maigre et bleuâtre, mais délicate et vraiment féminine qui avait pris la sienne pendant ce discours.

—Ce petit vieillard grêle et cassé, reprit le problématique confesseur, cet être accablé et souffrant, dont la voix éteinte n'a plus de sexe, est une femme brisée par la douleur, les maladies et les inquiétudes, plus que par l'âge. Je n'ai pas plus de soixante ans, Consuelo, bien que sous cet habit, que je ne porte pas hors de mes fonctions d'Invisible, j'aie l'aspect d'un octogénaire cacochyme. Au reste, sous les vêtements de mon sexe comme sous celui-ci, je ne suis plus qu'une ruine ; pourtant j'ai été une femme grande, forte, belle et d'un extérieur imposant.

Mais à trente ans, j'étais déjà courbée et tremblante comme vous me voyez. Et savez-vous, mon enfant, la cause de cet abaissement précoce ? C'est le malheur dont je veux vous préserver.

C'est une affection incomplète, c'est une union malheureuse, c'est un épouvantable effort de courage et de résignation qui m'a attachée dix ans à un homme que j'estimais et que je respectais sans pouvoir l'aimer. Un homme n'eût pu vous dire quels sont dans l'amour les droits sacrés et les véritables devoirs de la femme. Ils ont fait leurs lois et leurs idées sans nous consulter ; j'ai pourtant éclairé souvent à cet égard la conscience de mes associés, et ils ont eu le courage et la loyauté de m'écouter. Mais, croyez-moi, je savais bien que s'ils ne me mettaient pas en contact direct avec vous, ils n'auraient pas la clef de votre cœur, et vous condamneraient peut-être à une éternelle souffrance, à un complet abaissement, en croyant assurer votre bonheur dans la force de la vertu. Maintenant ouvrez-moi donc votre âme tout entière. Dites-moi si ce Liverani...

—Hélas ! je l'aime ce Liverani ; cela n'est que trop vrai, dit Consuelo en portant la main de la sibylle mystérieuse à ses lèvres. Sa présence me cause plus de frayeur encore que celle d'Albert ; mais que cette frayeur est différente et qu'elle est mêlée d'étranges délices ! Ses bras sont un aimant qui m'attire, et son baiser sur mon front me fait entrer dans un autre monde où je respire, où j'existe autrement que dans celui-ci.

—Eh bien ! Consuelo, tu dois aimer cet homme et oublier l'autre. C'est moi qui prononce ton divorce dès ce moment ; c'est mon devoir et mon droit.

—Quoi que vous m'ayez dit, je ne puis accepter cette sentence avant d'avoir vu Albert, avant qu'il m'ait parlé et dit lui-même qu'il renonce à moi sans regret, qu'il me rend ma parole sans mépris.

—Tu ne connais pas encore Albert, ou tu le crains ; mais moi, je le connais, j'ai des droits sur lui plus encore que sur toi, et je puis parler en son nom. Nous sommes seules, Consuelo, et il ne m'est pas défendu de m'ouvrir à toi entièrement, bien que je fasse partie du conseil suprême de ceux que leurs plus proches disciples ne connaissent jamais. Mais ma situation et la tienne sont exceptionnelles ; regarde donc mes traits flétris, et dis-moi s'ils te semblent inconnus.»

En parlant ainsi, la sibylle détacha en même temps son masque et sa fausse barbe, sa toque et ses faux cheveux, et Consuelo vit une tête de femme vieillie et souffrante à la vérité, mais d'une beauté de lignes incomparable, et d'une expression sublime de bonté, de tristesse et de force. Ces trois habitudes de l'âme, si diverses, et si rarement réunies dans un même être, se peignaient dans le vaste front, dans le sourire maternel et dans le profond regard de l'inconnue. La forme de sa tête et la base de son visage annonçaient une grande puissance d'organisation primitive ; mais les ravages de la douleur n'étaient que trop visibles, et une sorte de tremblement nerveux faisait vaciller cette belle tête, qui rappelait celle de Niobé expirante ou plutôt celle de Marie défaillante au pied de la croix. Des cheveux gris fins et lisses comme de la soie vierge, séparés sur son large front, et serrés en minces bandeaux sur ses tempes, complétaient la noble étrangeté de cette figure saisissante. À cette époque toutes les femmes portaient leurs cheveux poudrés et crêpés, relevés en arrière, et laissant à découvert le front nu et hardi.

La sibylle avait noué les siens de la manière la moins embarrassante sous son déguisement, sans songer qu'elle adoptait la plus harmonieuse à la coupe et à l'expression de son visage. Consuelo la contempla longtemps avec respect et admiration : puis tout à coup, frappée de surprise, elle s'écria en lui saisissant les deux mains :

«Oh ! mon Dieu, comme vous lui ressemblez !

—Oui, je ressemble à Albert, ou plutôt Albert me ressemble prodigieusement, répondit-elle ; mais n'as-tu jamais vu un portrait de moi ?» Et, voyant que Consuelo faisait des efforts de mémoire, elle ajouta pour l'aider :

«Un portrait qui m'a ressemblé autant qu'il est permis à l'art d'approcher de la réalité, et dont aujourd'hui je ne suis plus que l'ombre ; un grand portrait de femme, jeune, fraîche, brillante, avec un corsage de brocart d'or chargé de fleurs en pierreries, un manteau de pourpre, et des cheveux noirs s'échappant de nœuds de rubis et de perles pour retomber en boucles sur les épaules : c'est le costume que je portais il y a plus de quarante ans, le lendemain de mon mariage.

J'étais belle, mais je ne devais pas l'être longtemps ; j'avais déjà la mort dans l'âme.

—Le portrait dont vous parlez, dit Consuelo en pâlissant, est au château des Géants dans la chambre qu'habitait Albert... C'est celui de sa mère qu'il avait à peine connue, et qu'il adorait pourtant... et qu'il croyait voir et entendre dans ses extases. Seriez-vous donc une proche parente de la noble Wanda de Prachatitz, et par conséquent...

—Je suis Wanda de Prachatitz elle-même, répondit la sibylle en retrouvant quelque fermeté dans sa voix et dans son attitude ; je suis la mère d'Albert, et la veuve de Christian de Rudolstadt ; je suis la descendante de Jean Ziska du Calice, et la belle-mère de Consuelo ; mais je ne veux plus être que son amie et sa mère adoptive, parce que Consuelo n'aime pas Albert, et qu'Albert ne doit pas être heureux au prix du bonheur de sa compagne.

—Sa mère ! vous, sa mère ! s'écria Consuelo tremblante en tombant aux genoux de Wanda. Êtes-vous donc un spectre ?

N'étiez-vous pas pleurée comme morte au château des Géants ?

—Il y a vingt-sept ans, répondit la sibylle, que Wanda de Prachatitz, comtesse de Rudolstadt, a été ensevelie au château des Géants, dans la même chapelle et sous la même dalle où Albert de Rudolstadt, atteint de la même maladie et sujet aux mêmes crises cataleptiques, fut enseveli l'année dernière, victime de la même erreur. Le fils ne se fût jamais relevé de cet affreux tombeau, si la mère, attentive au danger qui le menaçait, n'eût veillé, invisible, sur son agonie, et n'eût présidé avec angoisse à son inhumation.

C'est sa mère qui a sauvé un être encore plein de force et de vie, des vers du sépulcre auquel on l'avait déjà abandonné ; c'est sa mère qui l'a arraché au joug de ce monde où il n'avait que trop vécu et où il ne pouvait plus vivre, pour le transporter dans ce monde mystérieux, dans cet asile impénétrable où elle-même avait recouvré, sinon la santé du corps, du moins la vie de l'âme. C'est une étrange histoire, Consuelo, et il faut que tu la connaisses pour comprendre celle d'Albert, sa triste vie, sa mort prétendue, et sa miraculeuse résurrection. Les Invisibles n'ouvriront la séance de ton initiation qu'à minuit. Écoute-moi donc, et que l'émotion de ce bizarre récit te prépare à celles qui t'attendent encore.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXXIII.

XXXIII.

«Riche, belle et d'illustre naissance, je fus mariée à vingt ans au comte Christian, qui en comptait déjà plus de quarante. Il eût pu être mon père, et m'inspirait de l'affection et du respect ; de l'amour, point. J'avais été élevée dans l'ignorance de ce que peut être un pareil sentiment dans la vie d'une femme. Mes parents, austères Luthériens, mais forcés de pratiquer leur culte le moins ostensiblement possible, avaient dans leurs habitudes et dans leurs idées une rigidité excessive et une grande force d'âme. Leur haine pour l'étranger, leur révolte intérieure contre le joug religieux et politique de l'Autriche, leur attachement fanatique aux antiques libertés de la patrie, avaient passé dans mon sein, et ces passions suffisaient à ma fière jeunesse. Je n'en soupçonnais pas d'autres, et ma mère, qui n'avait jamais connu que le devoir, eût cru faire un crime en me les laissant pressentir. L'empereur Charles, père de Marie-Thérèse, persécuta longtemps ma famille pour cause d'hérésie, et mit notre fortune, notre liberté, et presque notre vie à prix. Je pouvais racheter mes parents en épousant un seigneur catholique dévoué à l'empire, et je me sacrifiai avec une sorte d'orgueil enthousiaste. Parmi ceux qui me furent désignés, je choisis le comte Christian, parce que son caractère doux, conciliant, et même faible en apparence, me donnait l'espérance de le convertir secrètement aux idées politiques de ma famille. Ma famille accepta mon dévouement et le bénit. Je crus que je serais heureuse par la vertu ; mais le malheur, dont on comprend la portée et dont on sent l'injustice n'est pas un milieu où l'âme puisse aisément se développer. Je reconnus bientôt que le sage et calme Christian cachait sous sa douceur bienveillante une obstination invincible, un attachement opiniâtre aux coutumes de sa caste et aux préjugés de son entourage, une sorte de haine miséricordieuse et de mépris douloureux pour toute idée de combat et de résistance aux choses établies. Sa sœur Wenceslawa, tendre, vigilante, généreuse, mais rivée plus encore que lui aux petitesses de sa dévotion et à l'orgueil de son rang, me fut une société à la fois douce et amère ; une tyrannie caressante, mais accablante ; une amitié dévouée, mais irritante au dernier point. Je souffris mortellement de cette absence de rapports sympathiques et intellectuels avec des êtres que j'aimais pourtant, mais dont le contact me tuait, dont l'atmosphère me desséchait lentement. Vous savez l'histoire de la jeunesse d'Albert, ses enthousiasmes comprimés, sa religion incomprise, ses idées évangéliques taxées d'hérésie et de démence. Ma vie fut un prélude de la sienne, et vous avez dû entendre échapper quelquefois dans la famille de Rudolstadt des exclamations d'effroi et de douleur sur cette ressemblance funeste du fils et de la mère, au moral comme au physique.

«L'absence d'amour fut le plus grand mal de ma vie, et c'est de lui que dérivèrent tous les autres. J'aimais Christian d'une forte amitié ; mais rien en lui ne pouvait m'inspirer d'enthousiasme, et une affection enthousiaste m'eût été nécessaire pour comprimer cette profonde désunion de nos intelligences.

L'éducation religieuse et sévère que j'avais reçue ne me permettait pas de séparer l'intelligence de l'amour. Je me dévorais moi-même. Ma santé s'altéra ; une excitation extraordinaire s'empara de mon système nerveux ; j'eus des hallucinations, des extases qu'on appela des accès de folie, et qu'on cacha avec soin au lieu de chercher à me guérir. On tenta pourtant de me distraire et de me mener dans le monde, comme si des bals, des spectacles et des fêtes eussent pu me tenir lieu de sympathie, d'amour et de confiance. Je tombai si malade à Vienne, qu'on me ramena au château des Géants. Je préférais encore ce triste séjour, les exorcismes du chapelain et la cruelle amitié de la chanoinesse à la cour de nos tyrans.

«La perte consécutive de mes cinq enfants me porta les derniers coups. Il me sembla que le ciel avait maudit mon union ; je désirai la mort avec énergie. Je n'espérais plus rien de la vie. Je m'efforçais de ne point aimer Albert, mon dernier-né, persuadée qu'il était condamné comme les autres, et que mes soins ne pourraient pas le sauver.

«Un dernier malheur vint porter au comble l'exaspération de mes facultés. J'aimai, je fus aimée, et l'austérité de mes principes me contraignit de refouler en moi jusqu'à l'aveu intérieur de ce sentiment terrible. Le médecin qui me soignait dans mes fréquentes et douloureuses crises était moins jeune en apparence, et moins beau que Christian. Ce ne furent donc pas les grâces de la personne qui m'émurent, mais la sympathie profonde de nos âmes, la conformité d'idées ou du moins d'instincts religieux et philosophiques, un rapport incroyable de caractères. Marcus, je ne puis vous le désigner que par ce prénom, avait la même énergie, la même activité d'esprit, le même patriotisme que moi. C'était de lui qu'on pouvait dire aussi bien que de moi ce que Shakspeare met dans la bouche de Brutus : «Je ne suis pas de ces hommes qui supportent l'injustice avec un visage serein.» La misère et l'abaissement du pauvre, le servage, les lois despotiques et leurs abus monstrueux, tous les droits impies de la conquête, soulevaient en lui des tempêtes d'indignation. Oh ! que de torrents de larmes nous avons versés ensemble sur les maux de notre patrie et sur ceux de la race humaine, partout asservie ou trompée ! ici abrutie par l'ignorance, là décimée par la rapacité des cupides, ailleurs violentée et dégradée par les ravages de la guerre, avilie et infortunée sur toute la face de la terre. Cependant Marcus, plus instruit que moi, concevait un remède à tant de maux, et m'entretenait souvent de projets étranges et mystérieux pour organiser une conspiration universelle contre le despotisme et l'intolérance. J'écoutais ses desseins comme des rêves romanesques. Je n'espérais plus ; j'étais trop malade et trop brisée pour croire à l'avenir. Il m'aima ardemment ; je le vis, je le sentis, je partageai sa passion : et pourtant, durant cinq années d'amitié apparente et de chaste intimité, nous ne nous révélâmes jamais l'un à l'autre le funeste secret qui nous unissait. Il n'habitait point ordinairement le Bœhmer-Wald ; du moins il faisait de fréquentes absences sous prétexte d'aller donner des soins à des clients éloignés, et, dans le fait, pour organiser cette conjuration dont il me parlait sans cesse sans me persuader de ses résultats. Chaque fois que je le revoyais, je me sentais plus enflammée pour son génie, son courage et sa persévérance. Chaque fois qu'il revenait, il me retrouvait plus affaiblie, plus rongée par un feu intérieur, plus dévastée par la souffrance physique.

«Durant une de ses absences, j'eus d'effroyables convulsions auxquelles l'ignorant et vaniteux docteur Wetzelius que vous connaissez, et qui me soignait en son absence, donna le nom de fièvre maligne. À la suite de ces crises, je tombai dans un anéantissement complet qu'on prit pour la mort. Mon pouls ne battait plus ; ma respiration était insensible. Cependant j'avais toute ma connaissance ; j'entendis les prières du chapelain et les larmes de ma famille. J'entendis les cris déchirants de mon seul enfant, de mon pauvre Albert, et je ne pus faire un mouvement ; je ne pus pas même le voir. On m'avait fermé les yeux, il m'était impossible de les rouvrir. Je me demandais si c'était là la mort, et si l'âme, privée de ses moyens d'action sur le cadavre, conservait dans le trépas les douleurs de la vie et l'épouvante du tombeau. J'entendis des choses terribles autour de mon lit de mort ; le chapelain, essayant de calmer les regrets vifs et sincères de la chanoinesse, lui disait qu'il fallait remercier Dieu de toutes choses, et que c'était un grand bonheur pour mon mari d'être délivré des angoisses de ma continuelle agonie et des orages de mon âme réprouvée. Il ne se servait pas de mots aussi durs, mais le sens était le même, et la chanoinesse l'écoutait et se rendait peu à peu. Je l'entendis même ensuite essayer de consoler Christian avec les mêmes arguments, encore plus adoucis par l'expression, mais tout aussi cruels pour moi. J'entendais distinctement, je comprenais affreusement. C'était, pensait-on, la volonté de Dieu que je n'élevasse pas mon fils, et qu'il fût soustrait dans son jeune âge au poison de l'hérésie dont j'étais infectée.

Voilà ce qu'on trouvait à dire à mon époux lorsqu'il s'écriait, en pressant Albert sur son sein : «Pauvre enfant, que deviendras-tu sans ta mère !» La réponse du chapelain était : «Vous l'élèverez selon Dieu !»

«Enfin, après trois jours d'un désespoir immobile et muet, je fus portée dans la tombe, sans avoir recouvré la force de faire un mouvement, sans avoir perdu un instant la certitude de l'épouvantable mort qu'on allait me donner ! On me couvrit de diamants, on me revêtit de mes habits de fiançailles, les habits magnifiques que vous m'avez vus dans mon portrait. On me plaça une couronne de fleurs sur la tête, un crucifix d'or sur la poitrine, et on me déposa dans une longue cuvette de marbre blanc, taillée dans le pavé souterrain de la chapelle. Je ne sentis ni le froid ni le manque d'air ; je ne vivais que par la pensée.

«Marcus arriva une heure après. Sa consternation lui ôta d'abord toute réflexion.

Il vint machinalement se prosterner sur ma tombe : on l'en arracha ; il y revint dans la nuit. Cette fois il s'était armé d'un marteau et d'un levier. Une pensée sinistre avait traversé son esprit. Il connaissait mes crises léthargiques ; il ne les avait jamais vues aussi longues, aussi complètes ; mais, de quelques instants de cet état bizarre observés par lui, il concluait à la possibilité d'une effroyable erreur. Il ne se fiait point à la science de Wetzelius. Je l'entendis marcher au-dessus de ma tête ; je reconnus son pas. Le bruit du fer qui soulevait la dalle me fit tressaillir, mais je ne pus faire entendre un cri, un gémissement. Quand il souleva le voile qui couvrait mon visage, j'étais tellement exténuée par les efforts que je venais de faire pour l'appeler, que je semblais plus morte que jamais. Il hésita longtemps ; il interrogea mille fois mon souffle éteint, mon cœur et mes mains glacés. J'avais la raideur d'un cadavre. Je l'entendis murmurer d'une voix déchirante : «C'en est donc fait ! plus d'espoir ! Morte, morte !... Ô Wanda !» Il laissa retomber le voile, mais il ne replaça pas la pierre. Un silence épouvantable régnait de nouveau. Était-il évanoui ? M'abandonnait-il, lui aussi, oubliant, dans l'horreur que lui inspirait la vue de ce qu'il avait aimé, de refermer mon sépulcre ?

«Marcus, plongé dans une sombre méditation, formait un projet lugubre comme sa douleur, étrange comme son caractère. Il voulait dérober mon corps aux outrages de la destruction. Il voulait l'emporter secrètement, l'embaumer, le sceller dans un cercueil de métal, le conserver toujours à ses côtés. Il se demandait s'il aurait ce courage ; et tout à coup, dans une sorte de transport fanatique, il se dit qu'il l'aurait.

Il me prit dans ses bras, et, sans savoir si ses forces lui permettraient d'emporter un cadavre jusqu'à sa demeure qui était éloignée de plus d'une lieue, il me déposa sur le pavé, et replaça la dalle avec le terrible sang-froid qu'on a souvent dans les actes du délire. Ensuite il m'enveloppa et me cacha entièrement avec son manteau, et sortit du château, qu'on ne fermait pas alors avec le même soin qu'aujourd'hui, parce que des bandes de malfaiteurs, désespérées par la guerre, ne s'étaient pas encore montrées aux environs. J'étais devenue si maigre, que je n'étais pas, à vrai dire, un bien pesant fardeau. Marcus traversa les bois, en choisissant les sentiers les moins fréquentés. Il me déposa plusieurs fois sur les rochers, accablé de douleur et d'épouvante plus encore que de fatigue. Il m'a dit depuis que, plus d'une fois, il avait eu horreur de ce rapt d'un cadavre, et qu'il avait été tenté de me reporter dans ma tombe. Enfin il arriva chez lui, pénétra sans bruit par son jardin, et me porta, sans être vu de personne, dans un pavillon isolé dont il avait fait un cabinet d'études. C'est là seulement que la joie de me voir sauvée, le premier mouvement de joie que j'eusse eu depuis dix ans, délia ma langue, et que je pus articuler une faible exclamation.

«Une nouvelle crise violente succéda à cet affaissement.

Je retrouvai tout à coup une force exubérante ; je poussai des cris, des rugissements. La servante et le jardinier de Marcus accoururent, croyant qu'on l'assassinait. Il eut la présence d'esprit de se jeter au-devant d'eux, en leur disant qu'une dame était venue accoucher en secret chez lui, et qu'il tuerait quiconque essaierait de la voir, de même qu'il chasserait celui qui aurait le malheur d'en dire un mot. Cette feinte réussit. Je fus dangereusement malade dans ce pavillon durant trois jours. Marcus, enfermé avec moi, m'y soigna avec un zèle et une intelligence dignes de sa volonté. Lorsque je fus sauvée et que je pus rassembler mes idées, je me jetai dans ses bras avec terreur en songeant qu'il fallait nous séparer.

«Ô Marcus ! m'écriai-je, pourquoi ne m'avez-vous pas laissée mourir ici, dans vos bras ! Si vous m'aimez, tuez-moi ; retourner dans ma famille est pour moi pire que la mort.

«—Madame, me répondit-il avec fermeté, vous n'y retournerez jamais, j'en ai fait le serment à Dieu et à moi-même. Vous n'appartenez plus qu'à moi. Vous ne me quitterez plus, ou vous ne sortirez d'ici qu'en passant sur mon cadavre.»

Cette terrible résolution m'épouvanta et me charma en même temps. J'étais trop troublée et trop affaiblie pour en sentir la portée. Je l'écoutai avec la soumission à la fois craintive et confiante d'un enfant. Je me laissai soigner, guérir, et peu à peu je m'habituai à l'idée de ne jamais retourner à Riesenburg, et de ne jamais démentir les apparences de ma mort. Marcus déploya pour me convaincre une éloquence exaltée. Il me dit que je ne pouvais pas vivre dans ce mariage, et que je n'avais pas le droit d'y aller subir une mort certaine. Il me jura qu'il avait les moyens de me soustraire à la vue des hommes pendant longtemps, et pendant toute ma vie à celle des personnes qui me connaissaient. Il me promit de veiller sur mon fils, et de me ménager les moyens de le voir en secret. Il me donna même des garanties certaines de ces possibilités étranges, et je me laissai convaincre. Je consentis à partir avec lui pour ne jamais redevenir la comtesse de Rudolstadt. «Mais au moment où nous allions partir, dans la nuit, on vint chercher Marcus pour secourir Albert qu'on disait dangereusement malade.

La tendresse maternelle, que le malheur semblait avoir étouffée, se réveilla dans mon sein. Je voulus suivre Marcus à Riesenburg ; aucune puissance humaine, pas même la sienne, n'eût pu m'en dissuader.

Je montai dans sa voiture, et, enveloppée d'un long voile, j'attendis avec anxiété, à quelque distance du château, qu'il allât voir mon fils, et qu'il m'en rapportât des nouvelles.

Il revint bientôt en effet, m'assura que l'enfant n'était point en danger, et voulut me ramener chez lui, afin de retourner passer la nuit auprès d'Albert.

Je ne pus m'y décider. Je voulus l'attendre encore, cachée derrière les sombres murailles du château, tremblante et agitée, tandis qu'il retournait soigner mon fils.

À peine fus-je seule, que mille inquiétudes me dévorèrent le cœur. Je m'imaginai que Marcus me cachait la véritable situation d'Albert, que peut-être il était mourant, qu'il allait expirer sans avoir reçu mon dernier baiser. Dominée par cette persuasion funeste, je m'élançai sous le portique du château ; un valet, que je rencontrai dans la cour, laissa tomber son flambeau, et s'enfuit en se signant. Mon voile cachait mes traits, mais l'apparition d'une femme au milieu de la nuit suffisait pour réveiller les idées superstitieuses de ces crédules serviteurs. On ne doutait pas que je fusse l'ombre de la malheureuse et impie comtesse Wanda. Un hasard inespéré voulut que je pusse pénétrer jusqu'à la chambre de mon fils sans rencontrer d'autres personnes, et que la chanoinesse fût sortie en cet instant pour chercher quelque médicament ordonné par Marcus. Mon mari, suivant sa coutume, avait été prier dans son oratoire, au lieu d'agir pour conjurer le danger. Je me précipitai sur mon fils, je le pressai sur mon sein.

Il n'eut point peur de moi, il me rendit mes caresses ; il n'avait pas compris ma mort. En ce moment le chapelain parut au seuil de la chambre. Marcus pensa que tout était perdu. Cependant, avec une rare présence d'esprit, il se tint immobile et parut ne point me voir à côté de lui. Le chapelain prononça, d'une voix entrecoupée, quelques paroles d'exorcisme, et tomba évanoui avant d'avoir osé faire un pas vers moi. Alors je me résignai à fuir par une autre porte, et je regagnai, dans les ténèbres, l'endroit où Marcus m'avait laissée. J'étais rassurée, j'avais vu Albert soulagé, ses petites mains étaient tièdes, et le feu de la fièvre n'était plus sur ses joues. L'évanouissement et la frayeur du chapelain furent attribués à une vision. Il soutint m'avoir vue auprès de Marcus, tenant mon fils dans mes bras. Marcus soutint n'avoir rien vu du tout. Albert s'était endormi. Mais le lendemain, il me redemanda, et les nuits suivantes, convaincu que je n'étais pas endormie pour toujours, comme on tâchait de le lui persuader, il rêva de moi, crut me voir encore, et m'appela à plusieurs reprises. À partir de ce moment, l'enfance d'Albert fut étroitement surveillée, et les âmes superstitieuses de Riesenburg firent maintes prières pour conjurer les funestes assiduités de mon fantôme autour de son berceau. «Marcus me ramena chez lui avant le jour. Nous retardâmes encore notre départ d'une semaine, et quand mon fils fut entièrement rétabli, nous quittâmes la Bohême. Depuis ce temps j'ai mené une vie errante et mystérieuse. Toujours cachée dans mes gîtes, toujours voilée dans mes voyages, portant un nom supposé, et n'ayant pendant bien longtemps d'autre confident au monde que Marcus, j'ai passé plusieurs années avec lui en pays étranger. Il entretenait une correspondance suivie avec un ami qui le tenait au courant de tout ce qui se passait à Riesenburg, et qui lui donnait d'amples détails sur la santé, sur le caractère, sur l'éducation de mon fils. L'état déplorable de ma santé m'autorisait à mener la vie la plus retirée et à ne voir personne. Je passais pour la sœur de Marcus, et je vécus plusieurs années au fond de l'Italie, dans une villa isolée, tandis que, pendant une partie de chaque année, Marcus continuait ses voyages, et poursuivait l'accomplissement de ses vastes projets.

«Je ne fus point la maîtresse de Marcus ; j'étais restée sous l'empire de mes scrupules religieux, et il me fallut plus de dix années de méditations pour concevoir les droits de l'être humain à secouer le joug des lois sans pitié et sans intelligence qui régissent la société humaine. Étant censée morte, et ne voulant pas risquer la liberté que j'avais si chèrement conquise, je ne pouvais invoquer aucun pouvoir religieux ou civil pour rompre mon mariage avec Christian, et je n'eusse d'ailleurs pas voulu réveiller ses douleurs assoupies. Il ne savait pas combien j'avais été malheureuse avec lui ; il me croyait descendue, pour mon bonheur, pour la paix de sa famille et pour le salut de son fils, dans le repos de la tombe. Dans cette situation, je me regardais comme éternellement condamnée à lui être fidèle. Plus tard, quand, par les soins de Marcus, les disciples d'une foi nouvelle se furent réunis et constitués secrètement en pouvoir religieux, quand j'eus assez modifié mes idées pour accepter ce nouveau concile et entrer dans cette nouvelle Église qui eût pu prononcer mon divorce et consacrer notre union, il n'était plus temps. Marcus, fatigué de mon opiniâtreté, avait senti le bien d'aimer ailleurs, et je l'y avais héroïquement poussé.

Il était marié ; j'étais l'amie de sa femme : cependant, il ne fut point heureux. Cette femme n'avait pas l'esprit et le cœur assez grands pour satisfaire l'esprit et le cœur d'un homme tel que lui.

Il n'avait pu lui faire comprendre ses plans ; il se garda de l'initier à son succès. Elle mourut au bout de quelques années sans avoir deviné que Marcus m'aimait toujours. Je la soignai à son agonie ; je lui fermai les yeux sans avoir aucun reproche à me faire envers elle, sans me réjouir de voir disparaître cet obstacle à ma longue et cruelle passion.

La jeunesse avait fui ; j'étais brisée ; j'avais eu une vie trop grave et trop austère pour m'en départir lorsque l'âge commençait à blanchir mes cheveux. J'entrai enfin dans le calme de la vieillesse, et je sentis profondément tout ce qu'il y a d'auguste et de sacré dans cette phase de notre vie de femme.

Oui, notre vieillesse comme toute notre vie, quand nous la comprenons bien, a quelque chose de plus sérieux que celle de l'homme. Ils peuvent tromper le cours des années ; ils peuvent aimer encore et devenir pères dans un âge plus avancé que nous, au lieu que la nature nous marque un terme après lequel il y a je ne sais quoi de monstrueux et d'impie à vouloir réveiller l'amour, et empiéter par de ridicules délires sur les brillants privilèges de la génération qui déjà nous succède et nous efface.

Les leçons et les exemples qu'elle attend de nous d'ailleurs en ce moment solennel, demandent une vie de contemplation et de recueillement que les agitations de l'amour troubleraient sans fruit. La jeunesse peut s'inspirer de sa propre ardeur et y trouver de hautes révélations.

L'âge mûr n'a plus commerce avec Dieu que dans l'auguste sérénité qui lui est accordée comme un dernier bienfait. Dieu lui-même l'aide doucement et par une insensible transformation à entrer dans cette voie. Il prend soin d'apaiser nos passions et de les changer en amitiés paisibles ; il nous ôte le prestige de la beauté, éloignant ainsi de nous les dangereuses tentations. Rien n'est donc si facile que de vieillir, quoi qu'en disent et quoi qu'en pensent toutes ces femmes malades d'esprit qu'on voit s'agiter dans le monde, en proie à une sorte de fureur obstinée pour cacher aux autres et à elles-mêmes la décadence de leurs charmes, et la fin de leur mission en tant que femmes. Hé quoi ! l'âge nous ôte notre sexe, il nous dispense des labeurs terribles de la maternité, et nous ne reconnaîtrions pas que c'est le moment de nous élever à une sorte d'état angélique ? Mais, ma chère fille, vous êtes si loin de ce terme effrayant et pourtant désirable comme le port après la tempête, que toutes mes réflexions à ce sujet sont hors de propos : qu'elles vous servent donc seulement à comprendre mon histoire.

Je restai ce que j'avais toujours été, la sœur de Marcus, et ces émotions comprimées, ces désirs vaincus qui avaient torturé notre jeunesse, donnèrent au moins à l'amitié de l'âge mûr un caractère de force et de confiance enthousiaste qui ne se rencontre pas dans les vulgaires amitiés.

«Je ne vous ai encore rien dit, d'ailleurs, des travaux d'esprit et des occupations sérieuses qui, durant les quinze premières années, nous empêchèrent d'être absorbés par nos souffrances, et qui, depuis ce temps, nous ont empêchés de les regretter.

Vous en connaissez la nature, le but et le résultat ; vous y avez été initiée la nuit dernière ; vous le serez plus encore ce soir par l'organe des Invisibles. Je puis vous dire seulement que Marcus siège parmi eux, et qu'il a lui-même formé leur conseil secret et organisé toute leur société avec le concours d'un prince vertueux, dont toute la fortune est consacrée à l'entreprise mystérieuse et grandiose que vous connaissez.

J'y ai consacré également toute ma vie depuis quinze ans. Après douze années d'absence, j'étais trop oubliée d'une part, trop changée de l'autre, pour ne pouvoir pas reparaître en Allemagne. La vie étrange qui convient à certaines fonctions de notre ordre favorisait d'ailleurs mon incognito. Chargée, non pas de l'active propagande, qui est réservée à votre vie d'éclat, mais des secrètes missions que ma prudence pouvait exercer, j'ai fait quelques voyages que je vous raconterai tout à l'heure. Et depuis lors, j'ai vécu ici tout à fait cachée, exerçant en apparence les fonctions obscures de gouvernante d'une partie de la maison du prince, mais ne m'occupant en effet sérieusement que de l'œuvre secrète, tenant une vaste correspondance au nom du conseil avec tous les affiliés importants, les recevant ici, et présidant souvent leurs conférences, seule avec Marcus, lorsque le prince et les autres chefs suprêmes étaient absents, enfin exerçant en tout temps une influence assez marquée sur celles de leurs décisions qui semblaient appeler les vues délicates et le sens particulier dont est doué l'esprit féminin. A part les questions philosophiques qui s'agitent et se pèsent ici, et desquelles, du reste, j'ai acquis par la maturité de mon intelligence, le droit de n'être pas écartée, il y a souvent des questions de sentiment à débattre et à juger. Vous pensez bien que, dans nos tentatives au dehors, nous rencontrons souvent le concours ou l'obstacle des passions particulières, de l'amour, de la haine, de la jalousie. J'ai eu par l'intermédiaire de mon fils, j'ai même eu en personne et sous les travestissements fort à la mode dans les cours auprès des femmes, de magicienne ou d'inspirée, des relations fréquentes avec la princesse Amélie de Prusse, avec l'intéressante et malheureuse princesse de Culmbach, enfin avec la jeune margrave de Bareith, sœur de Frédéric. Nous devions conquérir ces femmes par le cœur plus encore que par l'esprit. J'ai travaillé noblement, j'ose le dire, à nous les attacher, et j'y ai réussi. Mais cette face de ma vie n'est pas celle dont je veux vous entretenir.

Dans vos futures entreprises, vous retrouverez ma trace, et vous continuerez ce que j'ai commencé. Je veux vous parler d'Albert, et vous raconter tout le côté de son existence que vous ne connaissez pas. Nous en avons encore le temps. Prêtez-moi encore un peu d'attention. Vous comprendrez comment j'ai enfin connu, dans cette vie terrible et bizarre que je me suis faite, des émotions tendres et des joies maternelles.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXXIV.

XXXIV.

«Informée minutieusement, par les soins de Marcus, de tout ce qui se passait au château des Géants, je n'eus pas plus tôt appris la résolution que l'on avait prise de faire voyager Albert, et la direction qu'il devait suivre, que je courus me mettre sur son passage. Ce fut l'époque de ces voyages dont je vous parlais tout à l'heure, et dans plusieurs desquels Marcus m'accompagna. Le gouverneur et les domestiques qu'on avait donnés à Albert ne m'avaient point connue ; je ne craignais donc point leurs regards. J'étais si impatiente de voir mon fils, que j'eus bien de la peine à m'en abstenir, en voyageant derrière lui à quelques heures de distance, et à gagner ainsi Venise, où il devait faire sa première station. Mais j'étais résolue à ne point me montrer à lui sans une espèce de solennité mystérieuse ; car mon but n'était pas seulement l'ardent instinct maternel qui me poussait dans ses bras, j'avais un dessein plus sérieux, un devoir plus maternel encore à remplir ; je voulais arracher Albert aux superstitions étroites dans lesquelles on avait essayé de l'enlacer. Je devais m'emparer de son imagination, de sa confiance, de son esprit, de son âme tout entière. Je le croyais fervent catholique, et à cette époque il l'était en apparence. Il suivait régulièrement toutes les pratiques extérieures du culte romain. Les personnes qui avaient informé Marcus de ces détails ignoraient le fond du cœur d'Albert. Son père et sa tante ne le connaissaient guère davantage. Ils ne trouvaient à lui reprocher qu'un rigorisme farouche, une manière trop naïve et trop ardente d'interpréter l'Évangile. Ils ne comprenaient pas que, dans sa logique rigide, et dans sa loyale candeur, mon noble enfant, obstiné à la pratique du vrai christianisme, était déjà un hérétique passionné, incorrigible. J'étais un peu effrayée de ce gouverneur jésuite qu'on avait attaché à ses pas ; je craignais de ne pouvoir l'approcher sans être observée et contrariée par un Argus fanatique. Mais je sus bientôt que l'indigne abbé *** ne s'occupait pas même de sa santé, et qu'Albert, négligé aussi par des valets auxquels il lui répugnait de commander, vivait à peu près seul et livré à lui-même dans toutes les villes où il faisait quelque séjour. J'observais avec anxiété tous ses mouvements. Logée à Venise dans le même hôtel que lui, je le rencontrai enfin seul et rêveur dans les escaliers, dans les galeries, sur les quais. Oh ! vous pouvez bien deviner comme mon cœur battit à sa vue, comme mes entrailles s'émurent, et quels torrents de larmes s'échappèrent de mes yeux consternés et ravis ! Il me semblait si beau, si noble, et si triste, hélas ! cet unique objet permis à mon amour sur la terre ! je le suivis avec précaution. La nuit approchait. Il entra dans l'église de Saints-Jean-et-Paul, une austère basilique remplie de tombeaux que vous connaissez bien sans doute. Albert s'agenouilla dans un coin ; je m'y glissai avec lui : je me cachai derrière une tombe. L'église était déserte ; l'obscurité devenait à chaque instant plus profonde. Albert était immobile comme une statue. Cependant il paraissait plongé dans la rêverie plutôt que dans la prière. La lampe du sanctuaire éclairait faiblement ses traits.

Il était si pâle ! j'en fus effrayée. Son œil fixe, ses lèvres entr'ouvertes, je ne sais quoi de désespéré dans son attitude et dans sa physionomie, me brisèrent le cœur ; je tremblais comme la flamme vacillante de la lampe. Il me semblait que si je me révélais à lui en cet instant, il allait tomber anéanti. Je me rappelai tout ce que Marcus m'avait dit de sa susceptibilité nerveuse et du danger des brusques émotions sur une organisation aussi impressionnable. Je sortis pour ne pas céder aux élans de mon amour. J'allai l'attendre sous le portique. J'avais jeté sur mes vêtements, d'ailleurs fort simples et fort sombres, une mante brune dont le capuchon cachait mon visage et me donnait l'aspect d'une femme du peuple de ce pays. Lorsqu'il sortit, je fis involontairement un pas vers lui ; il s'arrêta, et, me prenant pour une mendiante, il prit au hasard une pièce d'or dans sa poche, et me la présenta. Oh ! avec quel orgueil et quelle reconnaissance je reçus cette aumône ! Tenez, Consuelo, c'est un sequin de Venise ; je l'ai fait percer pour y passer une chaîne, et je le porte toujours sur mon sein comme un bijou précieux, comme une relique. Il ne m'a jamais quittée depuis ce jour-là, ce gage que la main de mon enfant avait sanctifié. Je ne fus pas maîtresse de mon transport ; je saisis cette main chérie, et je la portai à mes lèvres. Il la retira avec une sorte d'effroi ; elle était trempée de mes pleurs.

«—Que faites-vous, femme ? me dit-il d'une voix dont le timbre pur et sonore retentit jusqu'au fond de mes os.

Pourquoi me bénissez-vous ainsi pour un si faible don ? Sans doute vous êtes bien malheureuse, et je vous ai donné trop peu. Que vous faut-il pour ne plus souffrir ? Parlez. Je veux vous consoler ; j'espère que je le pourrai.»

«Et il prit dans ses mains, sans le regarder, tout l'or qu'il avait sur lui.

«—Tu m'as assez donné, bon jeune homme, lui répondis-je ; je suis satisfaite.

«—Mais pourquoi pleurez-vous, me dit-il, frappé des sanglots qui étouffaient ma voix : vous avez donc quelque chagrin auquel ma richesse ne peut remédier ?

«—Non, repris-je, je pleure d'attendrissement et de joie.

«—De joie ! Il y a donc des larmes de joie ? et de telles larmes pour une pièce d'or ! Ô misère humaine ! Femme, prends tout le reste, je t'en prie ; mais ne pleure pas de joie. Songe à tes frères les pauvres, si nombreux, si avilis, si misérables, et que je ne puis pas soulager tous !»

«Il s'éloigna en soupirant. Je n'osai pas le suivre, de peur de me trahir. Il avait laissé son or sur le pavé, en me le tendant avec une sorte de hâte de s'en débarrasser. Je le ramassai, et j'allai le mettre dans le tronc aux aumônes, afin de satisfaire la noble charité de mon fils. Le lendemain, je l'épiai encore, et je le vis entrer à Saint-Marc ; j'avais résolu d'être plus forte et plus calme, je le fus. Nous étions encore seuls, dans la demi-obscurité de l'église.

Il rêva encore longtemps, et tout à coup je l'entendis murmurer d'une voix profonde en se relevant :

«—Ô Christ ! ils te crucifient tous les jours de leur vie !

«—Oui ! lui répondis-je, lisant à moitié dans sa pensée, les pharisiens et les docteurs de la loi !»

«Il tressaillit, garda le silence un instant, et dit à voix basse, sans se retourner, sans chercher à voir qui lui parlait ainsi :

«—Encore la voix de ma mère !»

«Consuelo, je faillis m'évanouir en entendant Albert évoquer ainsi mon souvenir, et garder dans la mémoire de son cœur l'instinct de cette divination filiale. Pourtant la crainte de troubler sa raison, déjà si exaltée, m'arrêta encore ; j'allai encore l'attendre sous le porche, et quand il passa, satisfaite de le voir, je ne m'approchai pas de lui. Mais il m'aperçut et recula avec un mouvement d'effroi.

«—Signora, me dit-il après un instant d'hésitation, pourquoi mendiez-vous aujourd'hui ? Est-ce donc une profession en effet, comme le disent les riches impitoyables ! N'avez-vous pas de famille ? Ne pouvez-vous être utile à quelqu'un, au lieu d'errer la nuit comme un spectre autour des églises ? Ce que je vous ai donné hier ne suffit-il pas pour vous mettre à l'abri aujourd'hui ? Voulez-vous donc accaparer la part qui peut revenir à vos frères ?

«—Je ne mendie pas, lui répondis-je. J'ai mis ton or dans le tronc des pauvres, excepté un sequin que je veux garder pour l'amour de toi.

«—Qui êtes-vous donc ? s'écria-t-il en me saisissant le bras ; votre voix me remue jusqu'au fond de l'âme. Il me semble que je vous connais. Montrez-moi votre visage !... Mais non ! je ne veux pas le voir, vous me faites peur.

«—Oh ! Albert ! lui dis-je hors de moi et oubliant toute prudence, toi aussi, tu as donc peur de moi ?»

«Il frémit de la tête aux pieds, et murmura encore avec une expression de terreur et de respect religieux :

«—Oui, c'est sa voix, la voix de ma mère !

«—J'ignore qui est ta mère, repris-je effrayée de mon imprudence. Je sais seulement ton nom, parce que les pauvres le connaissent déjà. D'où vient que je t'effraie ? Ta mère est donc morte ?

«—Ils disent qu'elle est morte, répondit-il ; mais ma mère n'est pas morte pour moi.

«—Où vit-elle donc ?

«—Dans mon cœur, dans ma pensée, continuellement, éternellement. J'ai rêvé sa voix, j'ai rêvé ses traits, cent fois, mille fois.»

«Je fus effrayée autant que charmée de cette impérieuse expansion qui le portait ainsi vers moi. Mais je voyais en lui des signes d'égarement. Je vainquis ma tendresse pour le calmer.

«Albert, lui dis-je, j'ai connu votre mère ; j'ai été son amie. J'ai été chargée par elle de vous parler d'elle un jour, quand vous seriez en âge de comprendre ce que j'ai à vous dire. Je ne suis pas ce que je parais. Je ne vous ai suivi hier et aujourd'hui que pour avoir l'occasion de m'entretenir avec vous. Écoutez-moi donc avec calme, et ne vous laissez pas troubler par de vaines superstitions. Voulez-vous me suivre sous les arcades des Procuraties, qui sont maintenant désertes, et causer avec moi ? Vous sentez-vous assez tranquille, assez recueilli pour cela ! «—Vous, l'amie de ma mère ! s'écria-t-il. Vous, chargée par elle de me parler d'elle ? Oh ! oui, parlez, parlez ; vous voyez bien que je ne me trompais pas, qu'une voix intérieure m'avertissait ! Je sentais qu'il y avait quelque chose d'elle en vous. Non, je ne suis pas superstitieux, je ne suis pas insensé ; seulement j'ai le cœur plus vivant et plus accessible que bien d'autres à certaines choses que les autres ne comprennent pas et ne sentent pas. Vous comprendrez cela, vous, si vous avez compris ma mère. Parlez-moi donc d'elle ; parlez-moi encore avec sa voix, avec son esprit.»

«Ayant ainsi réussi, quoique imparfaitement, à donner le change à son émotion, je l'emmenai sous les arcades, et je commençai par l'interroger sur son enfance, sur ses souvenirs, sur les principes qu'on lui avait donnés, sur l'idée qu'il se faisait des principes et des idées de sa mère. Les questions que je lui faisais lui prouvaient bien que j'étais au courant des secrets de sa famille, et capable de comprendre ceux de son cœur. Ô ma fille ! quel orgueil enthousiaste s'empara de moi, quand je vis l'amour ardent qu'Albert nourrissait pour moi, la foi qu'il avait dans ma piété et dans ma vertu, l'horreur que lui inspirait la répulsion superstitieuse des catholiques de Riesenburg pour ma mémoire ; la pureté de son âme, la grandeur de son sentiment religieux et patriotique, enfin, tous ces sublimes instincts qu'une éducation catholique n'avait pu étouffer en lui ! Mais, en même temps, quelle douleur profonde m'inspira la précoce et incurable tristesse de cette jeune âme, et les combats qui la brisaient déjà, comme on s'était efforcé de briser la mienne ! Albert se croyait encore catholique. Il n'osait pas se révolter ouvertement contre les arrêts de l'Église. Il avait besoin de croire à une religion constituée. Déjà instruit et méditatif plus que son âge ne le comportait (il avait à peine vingt ans), il avait réfléchi beaucoup sur la longue et funèbre histoire des hérésies, et il ne pouvait se résoudre à condamner certaines de nos doctrines. Forcé pourtant de croire aux égarements des novateurs, si exagérés et si envenimés par les historiens ecclésiastiques, il flottait dans une mer d'incertitudes, tantôt condamnant la révolte, tantôt maudissant la tyrannie, et ne pouvant rien conclure, sinon que des hommes de bien s'étaient égarés dans leurs tentatives de réforme, et que des hommes de sang avaient souillé le sanctuaire en voulant le défendre.

«Il fallait donc porter la lumière dans son esprit, faire la part des fautes et des excès dans les deux camps, lui apprendre à embrasser courageusement la défense des novateurs, tout en déplorant leurs inévitables emportements, l'exhorter à abandonner le parti de la ruse, de la violence et de l'asservissement, tout en reconnaissant l'excellence de certaine mission dans un passé plus éloigné. Je n'eus pas de peine, à l'éclairer. Il avait déjà prévu, déjà deviné, déjà conclu avant que j'eusse achevé de prouver. Ses admirables instincts répondaient à mes inspirations : mais, quand il eut achevé de comprendre, une douleur plus accablante que celle de l'incertitude s'empara de son âme consternée. La vérité n'était donc reconnue nulle part sur la terre ! La loi de Dieu n'était plus vivante dans aucun sanctuaire ! Aucun peuple, aucune caste, aucune école ne pratiquait la vertu chrétienne et ne cherchait à l'éclaircir et à la développer ! Catholiques et protestants avaient abandonné les voies divines ! Partout régnait la loi du plus fort, partout le faible était enchaîné et avili ; le Christ était crucifié tous les jours sur tous les autels érigés par les hommes ! La nuit s'écoula dans cet entretien amer et pénétrant. Les horloges sonnèrent lentement les heures sans qu'Albert songeât à les compter. Je m'effrayais de cette puissance de tension intellectuelle, qui me faisait pressentir chez lui tant de goût pour la lutte et tant de facultés pour la douleur. J'admirais la mâle fierté et l'expression déchirante de mon noble et malheureux enfant ; je me retrouvais en lui tout entière ; je croyais lire dans ma vie passée et recommencer avec lui l'histoire des longues tortures de mon cœur et de mon cerveau ; je contemplais, sur son large front éclairé par la lune, l'inutile beauté extérieure et morale de ma jeunesse solitaire et incomprise ; je pleurais sur lui et sur moi en même temps. Ces plaintes furent longues et déchirantes. Je n'osais pas encore lui livrer les secrets de notre conspiration ; je craignais qu'il ne les comprît pas tout de suite, et que, dans sa douleur, il ne les rejetât comme d'inutiles et dangereux efforts. Inquiète de le voir veiller et marcher si longtemps, je lui promis de lui faire entrevoir un port de salut s'il consentait à attendre, et à se préparer à d'austères confidences ; j'émus doucement son imagination dans l'attente d'une révélation nouvelle, et je le ramenai à l'hôtel où nous demeurions tous deux, en lui promettant un nouvel entretien, que je reculai de plusieurs jours, afin de ne pas abuser de l'excitation de ses facultés. «Au moment de me quitter, il songea seulement à me demander qui j'étais.

«Je ne puis vous le dire, lui répondis-je ; je porte un nom supposé ; j'ai des raisons pour me cacher ; ne parlez de moi à personne.»

«Il ne me fit jamais d'autres questions, et parut se contenter de ma réponse ; mais sa délicate réserve fut accompagnée d'un autre sentiment étrange comme son caractère, et sombre comme ses habitudes mentales. Il m'a dit, bien longtemps après, qu'il m'avait toujours prise dès lors pour l'âme de sa mère, lui apparaissant sous une forme réelle et avec des circonstances explicables pour le vulgaire, mais surnaturelles en effet. Ainsi, mon cher Albert s'obstinait à me reconnaître en dépit de moi-même. Il aimait mieux inventer un monde fantastique que de douter de ma présence, et je ne pouvais pas réussir à tromper l'instinct victorieux de son cœur. Tous mes efforts pour ménager son exaltation ne servaient qu'à le fixer dans une sorte de délire calme et contenu, qui n'avait ni contradicteur ni confident, pas même moi qui en étais l'objet. Il se soumettait religieusement à la volonté du spectre qui lui défendait de le reconnaître et de le nommer, mais il persistait à se croire sous la puissance d'un spectre.

«De cette effrayante tranquillité qu'Albert portait dès lors dans les égarements de son imagination, de ce courage sombre et stoïque qui lui a fait toujours affronter sans pâlir les fantômes enfantés par son cerveau, résulta pour moi pendant longtemps une erreur funeste. Je ne sus pas l'idée bizarre qu'il se faisait de ma réapparition sur la terre. Je crus qu'il m'acceptait pour une mystérieuse amie de sa défunte mère et de sa propre jeunesse. Je m'étonnai, il est vrai, du peu de curiosité qu'il me témoignait et du peu d'étonnement que lui causait l'assiduité de mes soins : mais ce respect aveugle, cette soumission délicate, cette absence d'inquiétude pour toutes les réalités de la vie, paraissaient si conformes à son caractère recueilli, rêveur et contemplatif, que je ne cherchai pas assez à m'en rendre compte, et à en sonder les causes secrètes. En travaillant donc à fortifier son raisonnement contre l'excès de son enthousiasme, j'aidai, sans le savoir, à développer en lui cette sorte de démence à la fois sublime et déplorable dont il a été si longtemps le jouet et la victime.

«Peu à peu, dans une suite d'entretiens qui n'eurent jamais ni confidents ni témoins, je lui développai les doctrines dont notre ordre s'est fait le dépositaire et le propagateur occulte. Je l'initiai à notre projet de régénération universelle. À Rome, dans les souterrains réservés à nos mystères, Marcus le présenta et le fit admettre aux premiers grades de la maçonnerie, mais en se réservant de lui révéler d'avance les symboles cachés sous ces formes vagues et bizarres, dont l'interprétation multiple se prête si bien à la mesure d'intelligence et de courage des adeptes. Pendant sept ans je suivis mon fils dans tous ses voyages, parlant toujours des lieux qu'il abandonnait un jour après lui, et arrivant à ceux qu'il allait visiter le lendemain de son arrivée. J'eus soin de me loger toujours à une certaine distance, et de ne jamais me montrer, ni à son gouverneur, ni à ses valets qu'il eut, au reste, d'après mon avis, la précaution de changer souvent, et de tenir toujours éloignés de sa personne. Je lui demandais quelquefois s'il n'était pas surpris de me retrouver partout.

«—Oh non ! me répondait-il ; je sais bien que vous me suivrez partout.»

«Et lorsque je voulus lui faire exprimer le motif de cette confiance :

«—Ma mère vous a chargée de me donner la vie, répondait-il, et vous savez bien que si vous m'abandonniez maintenant, je mourrais.»

«Il parlait toujours d'une manière exaltée et comme inspirée. Je m'habituai à le voir ainsi, et je devins ainsi moi-même, à mon insu, en parlant avec lui.

Marcus m'a souvent reproché, et je me suis souvent reproché moi-même d'avoir entretenu de la sorte la flamme intérieure qui dévorait Albert.

Marcus eût voulu l'éclairer par des leçons plus positives, et par une logique plus froide ; mais en d'autres moments je me suis rassurée en pensant que, faute des aliments que je lui fournissais, cette flamme l'eût consumé plus vite et plus cruellement.

Mes autres enfants avaient annoncé les mêmes dispositions à l'enthousiasme ; on avait comprimé leur âme ; on avait travaillé à les éteindre comme des flambeaux dont on redoute l'éclat. Ils avaient succombé avant d'avoir la force de résister. Sans mon souffle, qui ranimait sans cesse dans un air libre et pur l'étincelle sacrée, l'âme d'Albert eût été peut-être rejoindre celle de ses frères, de même que sans le souffle de Marcus, je me fusse éteinte avant d'avoir vécu. Je m'attachais d'ailleurs à distraire souvent son esprit de cette éternelle aspiration vers les choses idéales.

Je lui conseillai, j'exigeai de lui des études positives ; il m'obéit avec douceur, avec conscience. Il étudia les sciences naturelles, les langues des divers pays qu'il parcourait : il lut énormément ; il cultiva même les arts et s'adonna sans maître à la musique. Tout cela ne fut qu'un jeu, un repos pour sa vive et large intelligence. Étranger à tous les enivrements de son âge, ennemi-né du monde et de ses vanités, il vivait partout dans une profonde retraite, et, résistant avec opiniâtreté aux conseils de son gouverneur, il ne voulut pénétrer dans aucun salon, être poussé dans aucune cour. C'est à peine s'il vit, dans deux ou trois capitales, les plus anciens et les plus sérieux amis de son père. Il se composa devant eux un maintien grave et réservé qui ne donna aucune prise à leur critique, et il n'eut d'expansion et d'intimité qu'avec quelques adeptes de notre ordre, auxquels Marcus le recommanda particulièrement. Au reste, il nous pria de ne point exiger de lui qu'il s'occupât de propagande avant de sentir éclore en lui le don de la persuasion, et il me déclara souvent avec franchise qu'il ne l'avait point, parce qu'il n'avait pas encore une foi assez complète dans l'excellence de nos moyens. Il se laissa conduire de grade en grade comme un élève docile ; mais, examinant tout avec une sévère logique et une scrupuleuse loyauté, il se réservait toujours, me disait-il, le droit de nous proposer des réformes et des améliorations quand il se sentirait suffisamment éclairé pour oser se livrer à son inspiration personnelle.

Jusque-là il voulait rester humble, patient et soumis aux formes établies dans notre société secrète. Plongé dans l'étude et la méditation, il tenait son gouverneur en respect par le sérieux de son caractère et la froideur de son maintien.

L'abbé en vint donc à le considérer comme un triste pédant, et à s'éloigner de lui le plus possible, pour ne s'occuper que des intrigues de son ordre. Albert fit même d'assez longues résidences en France et en Angleterre sans qu'il l'accompagnât ; il était souvent à cent lieues de lui, et se bornait à lui donner rendez-vous lorsqu'il voulait voir une autre contrée : encore souvent ne voyagèrent-ils pas ensemble. À ces époques j'eus la plus grande liberté de voir mon fils, et sa tendresse exclusive me paya au centuple des soins que je lui rendais. Ma santé s'était raffermie. Ainsi qu'il arrive parfois aux constitutions profondément altérées de se faire une habitude de leurs maux et de ne les plus sentir, je ne m'apercevais presque plus des miens. La fatigue, les veilles, les longs entretiens, les courses pénibles, au lieu de m'abattre, me soutenaient dans une fièvre lente et continue, qui était devenue et qui est restée mon état normal. Frêle et tremblante comme vous me voyez, il n'est plus de travaux et de lassitudes que je ne puisse supporter mieux que vous, belle fleur du printemps. L'agitation est devenue mon élément, et je m'y repose en marchant toujours, comme ces courriers de profession qui ont appris à dormir en galopant sur leur cheval.

«Cette expérimentation de ce que peut supporter et accomplir une âme énergique dans un corps maladif, m'a rendue plus confiante à la force d'Albert.

Je me suis accoutumée à le voir parfois languissant et brisé comme moi, animé et fébrile comme moi à d'autres heures.

Nous avons souvent souffert ensemble des mêmes douleurs physiques, résultat des mêmes émotions morales ; et jamais peut-être notre intimité n'a été plus douce et plus tendre qu'à ces heures d'épreuve, où la même fièvre brûlait nos veines, où le même anéantissement confondait nos faibles soupirs.

Combien de fois il nous a semblé que nous étions le même être ! combien de fois nous avons rompu le silence où nous plongeait la même rêverie pour nous adresser mutuellement les mêmes paroles ! Combien de fois enfin, agités ou brisés en sens contraires, nous nous sommes communiqué, en nous serrant la main, la langueur ou l'animation l'un de l'autre !

Que de bien et de mal nous avons connu en commun ! Ô mon fils ! ô mon unique passion ! ô la chair de ma chair et les os de mes os ! que de tempêtes nous avons traversées, couverts de la même égide céleste ! à combien de ravages nous avons résisté en nous serrant l'un contre l'autre, et en prononçant la même formule de salut : amour, vérité, justice !

«Nous étions en Pologne aux frontières de la Turquie, et Albert, ayant parcouru toutes les initiations successives de la maçonnerie et des grades supérieurs qui forment le dernier anneau entre cette société préparatoire et la nôtre, allait diriger ses pas vers cette partie de l'Allemagne où nous sommes, afin d'y être admis au banquet sacré des Invisibles, lorsque le comte Christian de Rudolstadt le rappela auprès de lui.

Ce fut un coup de foudre pour moi. Quant à mon fils, malgré tous les soins que j'avais pris pour l'empêcher d'oublier sa famille, il ne l'aimait plus que comme un tendre souvenir du passé ; il ne comprenait plus l'existence avec elle. Il ne nous vint pourtant pas à l'esprit de résister à cet ordre formulé avec la dignité froide et la confiance de l'autorité paternelle, telle qu'on l'entend dans les familles catholiques et patriciennes de notre pays. Albert se prépara à me quitter, sans savoir pour combien de temps on nous séparait, mais sans pouvoir imaginer qu'il ne dût pas me revoir bientôt, et resserrer avec Marcus les liens de l'association qui le réclamait. Albert avait peu la notion du temps, et encore moins l'appréciation des éventualités matérielles de la vie.

«—Est-ce que nous nous quittons ? me disait-il en me voyant pleurer malgré moi ; nous ne pouvons pas nous quitter. Toutes les fois que je vous ai appelée au fond de mon cœur, vous m'êtes apparue. Je vous appellerai encore.

«—Albert, Albert ! lui répondis-je, je ne puis pas te suivre cette fois où tu vas.»

«Il pâlit et se serra contre moi comme un enfant effrayé. Le moment était venu de lui révéler mon secret :

«—Je ne suis pas l'âme de ta mère, lui dis-je après quelque préambule : je suis ta mère elle-même.

«—Pourquoi me dites-vous cela ? reprit-il avec un sourire étrange ; est-ce que je ne le savais pas ? est-ce que nous ne nous ressemblons pas ? est-ce que je n'ai pas vu votre portrait à Riesenburg ? est-ce que je vous avais oubliée, d'ailleurs ? est-ce que je ne vous avais pas toujours vue, toujours connue ?

«—Et tu n'étais pas surpris de me voir vivante, moi que l'on croit ensevelie dans la chapelle du château des Géants ?

«—Non, me répondit-il, je n'étais pas surpris ; j'étais trop heureux pour cela. Dieu a le pouvoir des miracles, et ce n'est point aux hommes de s'en étonner.»

«L'étrange enfant eut plus de peine à comprendre les effrayantes réalités de mon histoire que le prodige dont il s'était bercé. Il avait cru à ma résurrection comme à celle du Christ ; il avait pris à la lettre mes doctrines sur la transmission de la vie ; il y croyait avec excès, c'est-à-dire qu'il ne s'étonnait pas de me voir conserver le souvenir et la certitude de mon individualité, après avoir dépouillé mon corps pour en revêtir une autre. Je ne sais pas même si je le convainquis que ma vie n'avait pas été interrompue par mon évanouissement et que mon enveloppe mortelle n'était pas restée dans le sépulcre. Il m'écoutait avec une physionomie distraite et cependant enflammée, comme s'il eût entendu sortir de ma bouche d'autres paroles que celles que je prononçais. Il se passa en lui, en ce moment, quelque chose d'inexplicable. Un lien terrible retenait encore l'âme d'Albert sur le bord de l'abîme. La vie réelle ne pouvait pas encore s'emparer de lui avant qu'il eût subi cette dernière crise dont j'étais sortie miraculeusement, cette mort apparente qui devait être en lui le dernier effort de la notion d'éternité luttant contre la notion du temps. Mon cœur se brisa en se séparant de lui ; un douloureux pressentiment m'avertissait vaguement qu'il allait entrer dans cette phase pour ainsi dire climatérique, qui avait si violemment ébranlé mon existence, et que l'heure n'était pas loin où Albert serait anéanti ou renouvelé. J'avais remarqué en lui une tendance à l'état cataleptique. Il avait eu sous mes veux des accès de sommeil si longs, si profonds, si effrayants ; sa respiration était alors si faible, son pouls si peu sensible, que je ne cessais de dire ou d'écrire à Marcus : «Ne laissons jamais ensevelir Albert, ou ne craignons pas de briser sa tombe.» Malheureusement pour nous, Marcus ne pouvait plus se présenter au château des Géants : il ne pouvait plus mettre le pied sur les terres de l'Empire. Il avait été gravement compromis dans une insurrection à Prague, à laquelle en effet son influence n'avait pas été étrangère. Il n'avait échappé que par la fuite à la rigueur des lois autrichiennes. Dévorée d'inquiétude, je revins ici. Albert m'avait promis de m'écrire tous les jours. Je me promis, de mon côté, aussitôt qu'une lettre me manquerait, de partir pour la Bohême, et de me présenter à Riesenburg, à tout risque, à tout événement.

«La douleur de notre séparation lui fut d'abord moins cruelle qu'à moi. Il ne comprit pas ce qui se passait ; il sembla ne pas y croire. Mais quand il fut rentré sous ce toit funeste où l'air semble être un poison pour la poitrine ardente des descendants de Ziska, il reçut une commotion terrible dans tout son être ; il courut s'enfermer dans la chambre que j'avais habitée ; il m'y appela, et, ne m'y voyant pas reparaître, il se persuada que j'étais morte une seconde fois, et que je ne lui serais plus rendue dans le cours de sa vie présente. Du moins, c'est ainsi qu'il m'a expliqué depuis ce qui se passa en lui à cette heure fatale où sa raison et sa foi furent ébranlées pour des années entières. Il regarda longtemps mon portrait. Un portrait ne ressemble jamais qu'imparfaitement, et ce sentiment particulier que l'artiste a eu de nous, est toujours si au-dessus de celui que conçoivent et conservent les êtres dont nous sommes ardemment aimés, qu'aucune ressemblance ne peut les satisfaire ; elle les afflige même et les indigne parfois. Albert, en comparant cette représentation de ma jeunesse et de ma beauté passée, ne retrouva pas sa vieille mère chérie, ses cheveux gris qui lui semblaient plus augustes, et cette pâleur flétrie qui parlait à son cœur. Il s'éloigna du portrait avec terreur et reparut devant ses parents, sombre, taciturne, consterné. Il alla visiter ma tombe ; il y fut saisi de vertige et d'épouvante. L'idée de la mort lui parut monstrueuse ; et cependant, pour le consoler, son père lui dit que j'étais là, qu'il fallait s'y agenouiller et prier pour le repos de mon âme.

«—Le repos ! s'écria Albert hors de lui, le repos de l'âme ! non, l'âme de ma mère n'est pas faite pour un pareil néant, non plus que la mienne. Ni ma mère ni moi ne voulons nous reposer dans une tombe. Jamais, jamais ! cette caverne catholique, ces sépulcres scellés, cet abandon de la vie, ce divorce entre le ciel et la terre, entre le corps et l'âme, me font horreur !»

«C'est par de pareils discours qu'Albert commença à répandre l'effroi dans l'âme simple et timide de son père. On rapporta ses paroles au chapelain, pour qu'il essayât de les expliquer. Cet homme borné n'y vit qu'un cri arraché par le sentiment de ma damnation éternelle. La crainte superstitieuse qui se répandit dans les esprits autour d'Albert, les efforts de sa famille pour le ramener à la soumission catholique, réussirent bientôt à le torturer, et son exaltation prit tout à fait le caractère maladif que vous lui avez vu. Ses idées se confondirent : à force de voir et de toucher les preuves de ma mort, il oublia qu'il m'avait connue vivante, et je ne lui semblai plus qu'un spectre fugitif toujours prêt à l'abandonner. Sa fantaisie évoqua ce spectre et ne lui prêta plus que des discours incohérents, des cris douloureux, des menaces sinistres. Quand le calme lui revenait, sa raison restait comme voilée sous un nuage. Il avait perdu la mémoire des choses récentes ; il se persuadait avoir fait un rêve de huit années auprès moi, ou plutôt ces huit années de bonheur, d'activité, de force, lui apparaissaient comme le songe d'une heure.

«Ne recevant aucune lettre de lui, j'allais courir vers lui : Marcus me retint. La poste, disait-il, interceptait nos lettres, ou la famille de Rudolstadt les supprimait. Il recevait toujours, par son fidèle correspondant, des nouvelles de Riesenburg ; mon fils passait pour calme, bien portant, heureux dans sa famille. Vous savez quels soins on prenait pour cacher sa situation, et on les prit avec succès durant les premiers temps.

«Dans ses voyages, Albert avait connu le jeune Trenck ; il s'était lié avec lui d'une amitié chaleureuse. Trenck, aimé de la princesse de Prusse, et persécuté par le roi Frédéric, écrivit à mon fils ses joies et ses malheurs ; il l'engageait ardemment à venir le trouver à Dresde, pour lui donner conseil et assistance. Albert fit ce voyage, et, à peine eut-il quitté le sombre château de Riesenburg, que la mémoire, le zèle, la raison, lui revinrent. Trenck avait rencontré mon fils dans la milice des néophytes Invisibles. Là ils s'étaient compris et juré une fraternité chevaleresque. Informé par Marcus de leur projet d'entrevue, je courus à Dresde, je revis Albert, je le suivis en Prusse, où il s'introduisit dans le palais des rois sous un déguisement pour servir l'amour de Trenck et remplir un message des Invisibles. Marcus jugeait que cette activité et la conscience d'un rôle utile et généreux sauveraient Albert de sa dangereuse mélancolie. Il avait raison ; Albert reprenait à la vie parmi nous ; Marcus voulait, au retour, l'amener ici et l'y garder quelque temps dans la société des plus vénérables chefs de l'ordre ; il était convaincu qu'en respirant cette véritable atmosphère vitale de son âme supérieure, Albert recouvrerait la lucidité de son génie. Mais une circonstance fâcheuse troubla tout à coup la confiance de mon fils.

Il avait rencontré sur son chemin l'imposteur Cagliostro, initié par l'imprudence des rose-croix à quelques-uns de leurs mystères. Albert, depuis longtemps reçu rose-croix, avait dépassé ce grade, et présida une de leurs assemblées comme grand-maître.

Il vit alors de près ce qu'il n'avait fait encore que pressentir. Il toucha tous ces éléments divers qui composent les affiliations maçonniques ; il reconnut l'erreur, l'engouement, la vanité, l'imposture, la fraude même qui commençaient dès lors à se glisser dans ces sanctuaires déjà envahis par la démence et les vices du siècle. Cagliostro, avec sa police vigilante des petits secrets du monde, qu'il présentait comme les révélations d'un esprit familier, avec son éloquence captieuse qui parodiait les grandes inspirations révolutionnaires, avec son art prestigieux qui évoquait de prétendues ombres ; Cagliostro, l'intrigant et le cupide, fit horreur au noble adepte. La crédulité des gens du monde, la superstition mesquine d'un grand nombre de francs-maçons, l'avidité honteuse qu'excitaient les promesses de la pierre philosophale et tant d'autres misères du temps où nous vivons, portèrent dans son âme une lumière funeste. Dans sa vie de retraite et d'études, il n'avait pas assez deviné la race humaine ; il ne s'était point préparé à la lutte avec tant de mauvais instincts. Il ne put souffrir tant de misères. Il voulait qu'on démasquât et qu'on chassât honteusement des abords de nos temples les charlatans et les sorciers. Il ne pouvait admettre qu'on dût supporter le concours dégradant de Cagliostro, parce qu'il était trop tard pour s'en défaire, parce que cet homme irrité pouvait perdre beaucoup d'hommes estimables ; tandis que, flatté de leur protection et d'une apparence de confiance, il pouvait rendre beaucoup de services à la cause sans la connaître véritablement. Albert s'indigna et prononça sur notre œuvre l'anathème d'une âme ferme et ardente ; il nous prédit que nous échouerions pour avoir laissé l'alliage pénétrer trop avant dans la chaîne d'or. Il nous quitta en disant qu'il allait réfléchir à ce que nous nous efforcions de lui faire comprendre des nécessités terribles de l'œuvre des conspirations, et qu'il reviendrait nous demander le baptême quand ses doutes poignants seraient dissipés. Nous ne savions pas, hélas ! quelles lugubres réflexions étaient les siennes dans la solitude de Riesenburg. Il ne nous les disait point ; peut-être ne se les rappelait-il pas quand leur amertume était dissipée.

«Il y vécut encore un an dans une alternative de calme et de transport, de force exubérante et d'affaissement douloureux. Il nous écrivait quelquefois, sans nous dire ses souffrances et le dépérissement de sa santé. Il combattait amèrement notre marche politique. Il voulait qu'on cessât dès lors de travailler dans l'ombre et de tromper les hommes pour leur faire avaler la coupe de la régénération.

«—Jetez vos masques noirs, disait-il, sortez de vos cavernes. Effacez du fronton de votre temple le mot mystère, que vous avez volé à l'Église romaine, et qui ne convient pas aux hommes de l'avenir.

Ne voyez-vous pas que vous avez pris les moyens de l'ordre des jésuites ? Non, je ne puis pas travailler avec vous ; c'est chercher la vie au milieu des cadavres. Paraissez enfin à la lumière du jour. Ne perdez pas un temps précieux à organiser votre armée. Comptez un peu plus sur son élan, et sur la sympathie des peuples, et sur la spontanéité des instincts généreux. Une armée d'ailleurs se corrompt dans le repos, et la ruse qu'elle emploie à s'embusquer lui ôte la puissance et la vie nécessaires pour combattre.»

«Albert avait raison en principe ; mais le moment n'était pas venu pour qu'il eût raison dans la pratique. Ce moment est peut-être encore loin !

«Vous vîntes enfin à Riesenburg ; vous le surprîtes au milieu des plus grandes détresses de son âme. Vous savez, ou plutôt vous ne savez pas, quelle action vous avez eue sur lui, jusqu'à lui faire oublier tout ce qui n'était pas vous, jusqu'à lui donner une vie nouvelle, jusqu'à lui donner la mort.

«Quand il crut que tout était fini entre vous et lui, toutes ses forces l'abandonnèrent, il se laissa dépérir. Jusque-là j'ignorais la véritable nature et le degré d'intensité de son mal.

Le correspondant de Marcus lui disait que le château des Géants se fermait de plus en plus aux yeux profanes, qu'Albert n'en sortait plus, qu'il passait pour monomane auprès des gens du monde, mais que les pauvres l'aimaient et le bénissaient toujours, et que quelques personnes d'un sens supérieur qui l'avaient entrevu, après avoir été frappées de la bizarrerie de ses manières, rendaient, en le quittant, hommage à son éloquence, à sa haute sagesse, à la grandeur de ses conceptions. Mais enfin j'appris que Supperville avait été appelé, et je volai à Riesenburg, en dépit de Marcus qui, me voyant déterminée à tout, s'exposa à tout pour me suivre. Nous arrivâmes sous les murs du château, déguisés en mendiants. Personne ne nous reconnut. Il y avait vingt-sept ans qu'on ne m'avait vue ; il y en avait dix qu'on n'avait vu Marcus. On nous fit l'aumône et on nous éloigna. Mais nous rencontrâmes un ami, un sauveur inespéré dans la personne du pauvre Zdenko.

Il nous traita en frères, et nous prit en affection parce qu'il comprit à quel point nous nous intéressions à Albert : nous sûmes lui parler le langage qui plaisait à son enthousiasme, et lui faire révéler tous les secrets de la douleur mortelle de son ami. Zdenko n'était plus le furieux par qui votre vie a été menacée. Abattu et brisé, il venait comme nous demander humblement à la porte du château des nouvelles d'Albert, et comme nous, il était repoussé avec des réponses vagues, effrayantes pour notre angoisse. Par une étrange coïncidence avec les visions d'Albert, Zdenko prétendait m'avoir connue.

Je lui étais apparue dans ses rêves, dans ses extases, et, sans se rendre compte de rien, il m'abandonnait sa volonté avec un entraînement naïf.

«—Femme, me disait-il souvent, je ne sais pas ton nom, mais tu es le bon ange de mon Podiebrad. Bien souvent je l'ai vu dessiner ta figure sur du papier, et décrire ta voix, ton regard et ta démarche dans ses bonnes heures, quand le ciel s'ouvrait devant lui et qu'il voyait apparaître autour de son chevet ceux qui ne sont plus, au dire des hommes.»

«Loin de repousser les épanchements de Zdenko, je les encourageai. Je flattai son illusion, et j'obtins qu'il nous recueillît, Marcus et moi, dans la grotte du Schreckenstein. En voyant cette demeure souterraine, et en apprenant que mon fils avait vécu là des semaines et presque des mois entiers à l'insu de tout le monde, je compris la couleur lugubre de ses pensées. Je vis une tombe, à laquelle Zdenko semblait rendre une espèce de culte, et ce ne fut pas sans peine que j'en connus la destination.

C'était le plus grand secret d'Albert et de Zdenko, et leur plus grande réserve.

«—Hélas ! c'est là, me dit l'insensé, que nous avons enseveli Wanda de Prachatitz, la mère de mon Albert. Elle ne voulait pas rester dans cette chapelle, où ils l'avaient scellée dans la pierre. Ses os ne faisaient que s'agiter et bondir, et ceux d'ici, ajouta-t-il en nous montrant l'ossuaire des Taborites au bord de la source, nous reprochaient toujours de ne pas l'amener auprès d'eux. Nous avons été chercher cette tombe sacrée, et nous l'avons ensevelie ici, et tous les jours nous y apportions des fleurs et des baisers.»

«Effrayée de cette circonstance, qui pouvait par la suite amener la découverte de mon secret, Marcus questionna Zdenko, et sut qu'il avait apporté là mon cercueil sans l'ouvrir.

Ainsi, Albert avait été malade et égaré au point de ne plus se rappeler mon existence, et de s'obstiner dans l'idée de ma mort. Mais tout cela n'était-il pas un rêve de Zdenko ? Je ne pouvais en croire mes oreilles.

«—Ô mon ami ! disais-je à Marcus avec désespoir, si le flambeau de sa raison est éteint à ce point et pour jamais, Dieu lui fasse la grâce de mourir !» «Maîtres enfin de tous les secrets de Zdenko, nous sûmes que nous pouvions nous introduire par des galeries souterraines et des passages ignorés dans le château des Géants ; nous l'y suivîmes, une nuit, et nous attendîmes à l'entrée de la citerne qu'il se fût glissé dans l'intérieur de la maison. Il revint en riant et en chantant, nous dire qu'Albert était guéri, qu'il dormait, et qu'on lui avait mis des habits neufs et une couronne. Je tombai comme foudroyée, je compris qu'Albert était mort. Je ne sais plus ce qui se passa ; je m'éveillai plusieurs fois au milieu de la fièvre ; j'étais couchée sur des peaux d'ours et des feuilles sèches, dans la chambre souterraine qu'Albert avait habitée sous le Schreckenstein. Zdenko et Marcus me veillaient tour à tour. L'un me disait d'un air de joie et de triomphe que son Podiebrad était guéri, qu'il viendrait bientôt me voir ; l'autre, pâle et pensif me disait : «—Tout n'est pas perdu, peut-être ; n'abandonnons pas l'espoir du miracle qui vous a fait sortir du tombeau.» Je ne comprenais plus, j'avais le délire ; je voulais me lever, courir, crier ; je ne le pouvais pas, et le désolé Marcus, me voyant dans cet état, n'avait ni la force ni le loisir de s'en occuper sérieusement. Tout son esprit, toutes ses pensées, étaient absorbés par une anxiété autrement terrible. Enfin une nuit, je crois que ce fut la troisième de ma crise, je me trouvai calme et je sentis la force me revenir. Je tâchai de rassembler mes idées, je réussis à me lever ; j'étais seule dans cette horrible cave qu'une lampe sépulcrale éclairait à peine ; je voulus en sortir, j'étais enfermée ; où étaient Marcus, Zdenko... et surtout Albert ?... La mémoire me revint, je fis un cri auquel les voûtes glacées répondirent par un cri si lugubre, que la sueur me coula du front froide comme l'humidité du sépulcre ; je me crus encore une fois enterrée vivante.

Que s'était-il passé ? que se passait-il encore ? je tombai à genoux, je tordis mes bras dans une prière désespérée, j'appelai Albert avec des cris furieux. Enfin, j'entends des pas sourds et inégaux, comme de gens qui s'approchent portant un fardeau. Un chien aboyait et gémissait, et plus prompt qu'eux, il vint à diverses reprises gratter à la porte. Elle s'ouvrit, et je vis Marcus et Zdenko m'apportant Albert, roidi, décoloré, mort enfin selon toutes les apparences. Son chien Cynabre sautait après lui et léchait ses mains pendantes. Zdenko chantait en improvisant d'une voix douce et pénétrée :

«—Viens dormir sur le sein de ta mère, pauvre ami si longtemps privé du repos ; viens dormir jusqu'au jour, nous t'éveillerons pour voir lever le soleil.»

«Je m'élançai sur mon fils.

«—Il n'est pas mort, m'écriai-je. Oh ! Marcus, vous l'avez sauvé, n'est-ce pas ? il n'est pas mort ? il va se réveiller ?

«—Madame, ne vous flattez pas, dit Marcus avec une fermeté épouvantable ; je n'en sais rien, je ne puis croire à rien ; ayez du courage, quoi qu'il arrive. Aidez-moi, oubliez-vous vous-même.»

«Je n'ai pas besoin de vous dire quels soins nous prîmes pour ranimer Albert. Grâce au ciel, il y avait un poêle dans cette cave. Nous réussîmes à réchauffer ses membres. «—Voyez, disais-je à Marcus, ses mains sont tièdes !

«—On peut donner de la chaleur au marbre, me répondait-il d'un ton sinistre ; ce n'est pas lui donner la vie. Ce cœur est inerte comme de la pierre !»

«D'épouvantables heures se traînèrent dans cette attente, dans cette terreur, dans ce découragement. Marcus, à genoux, l'oreille collée contre la poitrine de mon fils, le visage morne, épiait en vain un faible indice de la vie.

Défaillante, épuisée, je n'osais plus dire un mot, ni adresser une question. J'interrogeais le front terrible de Marcus.

Un moment vint où je n'osai même plus le regarder ; j'avais cru lire la sentence suprême.

«Zdenko, assis dans un coin, jouait avec Cynabre comme un enfant, et continuait à chanter ; il s'interrompait quelquefois pour nous dire que nous tourmentions Albert, qu'il fallait le laisser dormir, que lui, Zdenko, l'avait vu ainsi des semaines entières, et qu'il se réveillerait bien de lui-même.

Marcus souffrait cruellement de la confiance de cet insensé ; il ne pouvait la partager ; mais moi je voulais m'obstiner à y ajouter foi, et j'étais bien inspirée.

L'insensé avait la divination céleste, la certitude angélique de la vérité. Enfin, je crus saisir un imperceptible mouvement sur le front d'airain de Marcus ; il me sembla que ses sourcils contractés se détendaient. Je vis sa main trembler, pour se roidir dans un nouvel effort de courage. Puis il soupira profondément, retira son oreille de la place où le cœur de mon fils avait peut-être battu, essaya de parler, se contint, effrayé de la joie peut-être chimérique qu'il allait me donner, se pencha encore, écouta de nouveau, tressaillit, et tout à coup, se relevant et se rejetant en arrière, fléchit et retomba comme prêt à mourir. «—Plus d'espérance ? m'écriai-je en arrachant mes cheveux.

«—Wanda ! répondit Marcus d'une voix étouffée, votre fils est vivant !»

«Et, brisé par l'effort de son attention, de son courage et de sa sollicitude, mon stoïque et tendre ami alla tomber, comme anéanti, auprès de Zdenko.»

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXXV.

XXXV.

La comtesse Wanda, ébranlée par l'émotion d'un tel souvenir, reprit son récit après quelques minutes de silence.

«Nous passâmes dans la caverne plusieurs jours durant lesquels la force et la santé revinrent à mon fils avec une étonnante rapidité. Marcus, surpris de ne lui trouver aucune lésion organique, aucune altération profonde dans les fonctions de la vie, s'effrayait pourtant de son silence farouche et de son indifférence apparente ou réelle devant nos transports et l'étrangeté de sa situation. Albert avait perdu entièrement la mémoire. Plongé dans une sombre méditation, il faisait vainement de secrets efforts pour comprendre ce qui se passait autour de lui. Quant à moi, qui savais bien que le chagrin était la seule cause de sa maladie et de la catastrophe qui en avait été la suite, je n'étais pas aussi impatiente que Marcus de lui voir recouvrer les poignants souvenirs de son amour. Marcus lui-même avouait que cet effacement du passé dans son esprit pouvait seul expliquer le rapide retour de ses forces physiques. Son corps se ranimait aux dépens de son esprit, aussi vite qu'il s'était brisé sous l'effort douloureux de sa pensée. «Il vit, et il vivra assurément, me disait-il ; mais sa raison, est-elle à jamais obscurcie ?—Sortons-le de ce tombeau le plus vite possible, répondais-je ; l'air, le soleil et le mouvement le réveilleront sans doute de ce sommeil de l'âme.—Sortons-le surtout de cette vie fausse et impossible qui l'a tué, reprenait Marcus. Éloignons-le de cette famille et de ce monde qui contrarient tous ses instincts ; conduisons-le auprès de ces âmes sympathiques au contact desquelles la sienne recouvrera sa clarté et sa vigueur.» «Pouvais-je hésiter ? En errant avec précaution au déclin du jour dans les environs du Schreckenstein, où je feignais de demander l'aumône aux rares passants des chemins, j'avais appris que le comte Christian était tombé dans une sorte d'enfance. Il n'eût pas compris le retour de son fils, et le spectacle de cette mort anticipée, si Albert l'eût comprise à son tour, eut achevé de l'accabler. Fallait-il donc le rendre et l'abandonner aux soins malentendus de cette vieille tante, de cet ignare chapelain et de cet oncle abruti, qui l'avaient fait si mal vivre et si tristement mourir ? «Ah ! fuyons avec lui, disais-je enfin à Marcus ; qu'il n'ait pas sous les yeux l'agonie de son père, et le spectacle effrayant de l'idolâtrie catholique dont on entoure le lit des mourants ; mon cœur se brise en songeant que cet époux, qui ne m'a pas comprise, mais dont j'ai vénéré toujours les vertus simples et pures, et que j'ai respecté depuis mon abandon aussi religieusement que durant mon union avec lui, va quitter la terre sans qu'il nous soit possible d'échanger un mutuel pardon. Mais, puisqu'il le faut, puisque mon apparition et celle de son fils ne pourraient que lui être indifférentes ou funestes, partons, ne rendons pas à cette tombe de Riesenburg celui que nous avons reconquis sur la mort, et à qui la vie ouvre encore, je l'espère, un chemin sublime. Ah ! suivons le premier mouvement qui nous a fait venir ici !

Arrachons Albert à la captivité des faux devoirs que créent le rang et la richesse ; ces devoirs seront toujours des crimes à ses yeux, et s'il s'obstine à les remplir pour complaire à des parents que la vieillesse et la mort lui disputent déjà, il mourra lui-même à la peine, il mourra le premier. Je sais ce que j'ai souffert dans cet esclavage de la pensée, dans cette mortelle et incessante contradiction entre la vie de l'âme et la vie positive, entre les principes, les instincts, et des habitudes forcées. Je vois bien qu'il a repassé par les mêmes chemins, et qu'il y a cueilli les mêmes poisons. Sauvons-le donc, et s'il veut revenir plus tard sur cette détermination que nous allons prendre, ne sera-t-il pas libre de le faire ? Si l'existence de son père se prolonge, et si sa propre santé morale le lui permet, ne sera-t-il pas toujours à temps de revenir consoler les derniers jours de Christian par sa présence et son amour ?—Difficilement ! répondit Marcus. J'entrevois dans l'avenir des obstacles terribles si Albert veut revenir sur son divorce avec la société constituée, avec le monde et la famille.

Mais pourquoi Albert le voudrait-il ? Cette famille va s'éteindre peut-être avant qu'il ait recouvré la mémoire, et ce qu'il lui restera à conquérir sur le monde, le nom, les honneurs et la richesse, je sais bien ce qu'il en pensera, le jour où il redeviendra lui-même. Fasse le ciel que ce jour arrive !

Notre tâche la plus importante et la plus pressée est de le placer dans des conditions où sa guérison soit possible.»

«Nous sortîmes donc une nuit de la grotte aussitôt qu'Albert put se soutenir.

A peu de distance du Schreckenstein, nous le plaçâmes sur un cheval, et nous gagnâmes ainsi la frontière, qui est fort rapprochée en cet endroit, comme vous savez, et où nous trouvâmes des moyens de transport plus faciles et plus rapides.

Les relations que notre ordre entretient avec les nombreux affiliés de l'ordre maçonnique nous assurent, dans tout l'intérieur de l'Allemagne, la facilité de voyager sans être connus et sans être soumis aux investigations de la police. La Bohême était le seul endroit périlleux pour nous, à cause des récents mouvements de Prague et de la jalouse surveillance du pouvoir autrichien.

—Et que devient Zdenko ? demanda la jeune comtesse de Rudolstadt.

—Zdenko faillit nous perdre par son obstination à empêcher notre départ, ou du moins celui d'Albert, dont il ne voulait pas se séparer, et qu'il ne voulait pas suivre. Il persistait à s'imaginer qu'Albert ne pouvait pas vivre hors de la fatale et lugubre demeure du Schreckenstein.

«Ce n'est que là, disait-il, que mon Podiebrad est tranquille ; ailleurs on le tourmente, on l'empêche de dormir, on le force à renier nos pères du Mont-Tabor, et à mener une vie de honte et de parjure qui l'exaspère.

Laissez-le-moi ici ; je le soignerai bien, comme je l'y ai si souvent soigné. Je ne troublerai pas ses méditations ; quand il voudra rester silencieux, je marcherai sans faire de bruit, et je tiendrai le museau de Cynabre des heures entières dans mes mains, pour qu'il n'aille pas le faire tressaillir en léchant la sienne ; quand il voudra se réjouir, je lui chanterai les chansons qu'il aime, je lui en composerai de nouvelles qu'il aimera encore, car il aimait toutes mes compositions, et lui seul les comprenait.

Laissez-moi mon Podiebrad, vous dis-je.

Je sais mieux que vous ce qui lui convient, et quand vous voudrez encore le voir, vous le trouverez jouant du violon ou plantant de belles branches de cyprès, que j'irai lui couper dans la forêt, pour orner le tombeau de sa mère bien-aimée. Je le nourrirai bien, moi ! Je sais toutes les cabanes où on ne refuse jamais ni le pain, ni le lait, ni les fruits au bon vieux Zdenko, et il y a longtemps que les pauvres paysans du Boehmer-Wald sont habitués à nourrir, à leur insu, leur noble maître, le riche Podiebrad. Albert n'aime point les festins ou l'on mange la chair des animaux ; il préfère la vie d'innocence et de simplicité.

Il n'a pas besoin de voir le soleil, il préfère le rayon de la lune à travers les bois, et quand il veut de la société, je l'emmène dans les clairières, dans les endroits sauvages, où campent, la nuit, nos bons amis les zingari, ces enfants du Seigneur, qui ne connaissent ni les lois ni la richesse.»

«J'écoutais attentivement Zdenko, parce que ses discours naïfs me révélaient la vie qu'Albert avait menée avec lui dans ses fréquentes retraites au Schreckenstein. Ne craignez pas, ajoutait-il, que je révèle jamais à ses ennemis le secret de sa demeure. Ils sont si menteurs et si fous, qu'ils disent à présent :

«Notre enfant est mort, notre ami est mort, notre maître est mort.» Ils ne pourraient pas croire qu'il est vivant quand même ils le verraient. D'ailleurs, n'étais-je pas habitué à leur répondre, quand ils me demandaient si j'avais vu le comte Albert :

«Il est sans doute mort ?» Et comme je riais en disant cela, ils prétendaient que j'étais fou. Mais je parlais de mort pour me moquer d'eux, parce qu'ils croient ou font semblant de croire à la mort. Et quand les gens du château faisaient mine de me suivre, n'avais-je pas mille bons tours pour les dérouter ?

Oh ! je connais toutes les ruses du lièvre et de la perdrix. Je sais, comme eux, me tapir dans un fourré, disparaître sous la bruyère, faire fausse route, bondir, franchir un torrent, m'arrêter dans une cachette pour me faire dépasser, et, comme le météore de nuit, les égarer et les enfoncer à leur grand risque dans les marécages et les fondrières. Ils appellent Zdenko, l'innocent. L'innocent est plus malin qu'eux tous. Il n'y a jamais qu'une fille, une sainte fille ! qui a pu déjouer la prudence de Zdenko. Elle savait des mots magiques pour enchaîner sa colère ; elle avait des talismans pour surmonter toutes les embûches et tous les dangers, elle s'appelait Consuelo.

«Lorsque Zdenko prononçait votre nom, Albert frémissait légèrement et détournait la tête ; mais il la laissait aussitôt retomber sur sa poitrine, et sa mémoire ne se réveillait pas.

«J'essayai en vain de transiger avec ce gardien si dévoué et si aveugle, en lui promettant de ramener Albert au Schreckenstein, à condition qu'il commencerait par le suivre dans un autre endroit où Albert voulait aller. Je ne le persuadai point, et lorsque enfin moitié de gré, moitié de force, nous l'eûmes contraint à laisser sortir mon fils de la caverne, il nous suivit en pleurant, en murmurant, et en chantant d'une voix lamentable jusqu'au delà des mines de Cuttemberg. Arrivés dans un endroit célèbre où Ziska remporta jadis une de ses grandes victoires sur Sigismond, Zdenko reconnut bien les rochers qui marquent la frontière, car nul n'a exploré comme lui, dans ses courses vagabondes, tous les sentiers de cette contrée.

Là il s'arrêta, et dit, en frappant la terre de son pied : «Jamais plus Zdenko ne quittera le sol qui porte les ossements de ses pères ! Il n'y a pas longtemps qu'exilé et banni par mon Podiebrad pour avoir méconnu et menacé la sainte fille qu'il aime, j'ai passé des semaines et des mois sur la terre étrangère. J'ai cru que j'y deviendrais fou. Je suis revenu depuis peu de temps dans mes forêts chéries, pour voir dormir Albert, parce qu'une voix m'avait chanté dans mon sommeil que sa colère était passée. À présent qu'il ne me maudit plus, vous me le volez. Si c'est pour le conduire vers sa Consuelo, j'y consens. Mais, quant à quitter encore une fois mon pays, quant à parler la langue de nos ennemis, quant à leur tendre la main, quant à laisser le Schreckenstein désert et abandonné, je ne le ferai plus. Cela est au-dessus de mes forces ; et d'ailleurs, les voix de mon sommeil me l'ont défendu.

Zdenko doit vivre et mourir sur la terre des Slaves ; il doit vivre et mourir en chantant la gloire des Slaves et leurs malheurs dans la langue de ses pères.

Adieu et partez ! Si Albert ne m'avait pas défendu de répandre le sang humain, vous ne me le raviriez pas ainsi ; mais il me maudirait encore si je levais la main sur vous, et j'aime mieux ne plus le voir que de le voir irrité contre moi. Tu m'entends, ô mon Podiebrad ! s'écria-t-il en pressant contre ses lèvres les mains de mon fils, qui le regardait et l'écoutait sans le comprendre : je t'obéis, et je m'en vais. Quand tu reviendras, tu retrouveras ton poêle allumé, tes livres rangés, ton lit de feuilles renouvelé, et le tombeau de ta mère jonché de palmes toujours vertes.

Si c'est dans la saison des fleurs, il y aura des fleurs sur elle et sur les os de nos martyrs, au bord de la source... Adieu, Cynabre !» Et en parlant ainsi, d'une voix entrecoupée par les pleurs, le pauvre Zdenko s'élança sur la pente des rochers qui s'inclinent vers la Bohême, et disparut avec la rapidité d'un daim aux premières lueurs du jour.

«Je ne vous raconterai pas, chère Consuelo, les anxiétés de notre attente durant les premières semaines qu'Albert passa ici auprès de nous. Caché dans le pavillon que vous habitez maintenant, il revint peu à peu à la vie morale que nous nous efforcions de réveiller en lui, avec lenteur et précaution cependant. La première parole qui sortit de ses lèvres après deux mois de silence absolu fut provoquée par une émotion musicale.

Marcus avait compris que la vie d'Albert était liée à son amour pour vous, et il avait résolu de n'invoquer le souvenir de cet amour qu'autant qu'il vous saurait digne de l'inspirer et libre d'y répondre un jour. Il prit donc sur vous les informations les plus minutieuses, et, en peu de temps, il connut les moindres détails de votre caractère, les moindres particularités de votre vie passée et présente. Grâce à l'organisation savante de notre ordre, aux rapports établis avec toutes les autres sociétés secrètes, à une quantité de néophytes et d'adeptes dont les fonctions consistent à examiner avec la plus scrupuleuse attention les choses et les personnes qui nous intéressent, il n'est rien qui puisse échapper à nos investigations.

Il n'est point de secrets pour nous dans le monde. Nous savons pénétrer dans les arcanes de la politique, comme dans les intrigues des cours. Votre vie sans tache, votre caractère sans détours, n'étaient donc pas bien difficiles à connaître et à juger. Le baron de Trenck, dès qu'il sut que l'homme dont vous aviez été aimée et que vous ne lui aviez jamais nommé, n'était autre que son ami Albert, nous parla de vous avec effusion.

Le comte de Saint-Germain, un des hommes les plus distraits en apparence et les plus clairvoyants en réalité, ce visionnaire étrange, cet esprit supérieur qui ne semble vivre que dans le passé et auquel rien n'échappe dans le présent, nous eut bien vite fourni sur vous les renseignements les plus complets. Ils furent tels, que dès lors je m'attachai à vous avec tendresse et vous regardai comme ma propre fille.

«Quand nous fûmes assez instruits pour nous diriger avec certitude, nous fîmes venir d'habiles musiciens sous cette fenêtre où nous voici maintenant assises.

Albert était là où vous êtes, appuyé contre ce rideau, et contemplant le coucher du soleil ; Marcus tenait une de ses mains et moi l'autre. Au milieu d'une symphonie composée exprès pour quatre instruments, dans laquelle nous avions fait placer divers motifs des airs bohémiens qu'Albert joue avec tant d'âme et de religion, on lui fit entendre le cantique à la Vierge avec lequel vous l'aviez charmé autrefois :

«O Consuelo de mi alma...»

«À ce moment, Albert, qui s'était montré légèrement ému à l'audition des chants de notre vieille Bohême, se jeta dans mes bras en fondant en larmes, et en s'écriant : «Ô ma mère ! ô ma mère !»

«Marcus fit cesser la musique, il était content de l'émotion produite ; il ne voulait pas en abuser pour une première fois. Albert avait parlé, il m'avait reconnue, il avait retrouvé la force d'aimer. Bien des jours se passèrent encore avant que son esprit eût recouvré toute sa liberté. Il n'eut cependant aucun accès de délire. Lorsqu'il paraissait fatigué de l'exercice de ses facultés, il retombait dans un morne silence ; mais insensiblement sa physionomie prenait une expression moins sombre, et peu à peu nous combattîmes avec douceur et ménagement cette disposition taciturne. Enfin nous eûmes le bonheur de voir disparaître en lui ce besoin de repos intellectuel, et il n'y eut plus de suspension dans le travail de sa pensée qu'aux heures d'un sommeil régulier, paisible, et à peu près semblable à celui des autres hommes ; Albert retrouva la conscience de sa vie, de son amour pour vous et pour moi, de sa charité et de son enthousiasme pour ses semblables et pour la vertu, de sa foi, et de son besoin de la faire triompher. Il continua de vous chérir sans amertume, sans méfiance, et sans regret de tout ce qu'il avait souffert pour vous. Mais, malgré le soin qu'il prit de nous rassurer et nous montrer son courage et son abnégation, nous vîmes bien que sa passion n'avait rien perdu de son intensité, il avait acquis seulement plus de force morale et physique pour la supporter ; nous ne cherchâmes point à la combattre. Loin de là, nous unissions nos efforts, Marcus et moi, pour lui donner de l'espérance, et nous résolûmes de vous instruire de l'existence de cet époux dont vous portiez le deuil religieusement, non pas sur vos vêtements, mais dans votre âme. Mais Albert, avec une résignation généreuse et un sens juste de sa situation à votre égard, nous empêcha de nous hâter. Elle ne m'a pas aimé d'amour, nous dit-il ; elle a eu pitié de moi dans mon agonie ; elle ne se fût pas engagée sans terreur et peut-être sans désespoir à passer sa vie avec moi. Elle reviendrait à moi par devoir maintenant. Quel malheur serait le mien de lui ravir sa liberté, les émotions de son art, et peut-être les joies d'un nouvel amour ! C'est bien assez d'avoir été l'objet de sa compassion ; ne me réduisez pas à être celui de son pénible dévouement.

Laissez-la vivre ; laissez-lui connaître les plaisirs de l'indépendance, les enivrements de la gloire, et de plus grands bonheurs encore s'il le faut ! Ce n'est pas pour moi que je l'aime, et s'il est trop vrai qu'elle soit nécessaire à mon bonheur, je saurai bien renoncer à être heureux, pourvu que mon sacrifice lui profite ! D'ailleurs, suis-je né pour le bonheur ? Y ai-je droit lorsque tout souffre et gémit dans le monde ? N'ai-je pas d'autres devoirs que celui de travailler à ma propre satisfaction ? Ne trouverai-je pas dans l'exercice de ces devoirs la force de m'oublier et de ne plus rien désirer pour moi-même ? Je veux du moins le tenter ; si je succombe, vous prendrez pitié de moi, vous travaillerez à me donner du courage ; cela vaudra mieux que de me bercer de vaines espérances, et de me rappeler sans cesse que mon cœur est malade et dévoré de l'égoïste désir d'être heureux. Aimez-moi, ô mes amis ! bénissez-moi, ô ma mère, et ne me parlez pas de ce qui m'ôte la force et la vertu, quand malgré moi je sens l'aiguillon de mes tourments ! Je sais bien que le plus grand mal que j'aie subi à Riesenburg, c'est celui que j'ai fait aux autres. Je redeviendrais fou, je mourrais peut-être en blasphémant, si je voyais Consuelo souffrir les angoisses que je n'ai pas su épargner aux autres objets de mon affection.

«Sa santé paraissait complètement rétablie, et d'autres secours que ceux de ma tendresse l'aidaient à combattre sa malheureuse passion. Marcus et quelques-uns des chefs de notre ordre l'initiaient avec ferveur aux mystères de notre entreprise.

Il trouvait des joies sérieuses et mélancoliques dans ces vastes projets, dans ces espérances hardies, et surtout dans ces longs entretiens philosophiques où, s'il ne rencontrait pas toujours une entière similitude d'opinions entre lui et ses nobles amis, il sentait du moins son âme en contact avec la leur dans tout ce qui tenait au sentiment profond et ardent, à l'amour du bien, au désir de la justice et de la vérité. Cette aspiration vers les choses idéales, longtemps comprimée et refoulée en lui par les étroites terreurs de sa famille, trouvait enfin un libre espace pour se développer, et ce développement, secondé par de nobles sympathies, excité même par de franches et amicales contradictions, était l'atmosphère vitale dans laquelle il pouvait respirer et agir, quoique dévoré d'une peine secrète.

Albert est un esprit essentiellement métaphysique. Rien ne lui a jamais souri dans la vie frivole où l'égoïsme cherche ses aliments. Il est né pour la contemplation des plus hautes vérités et pour l'exercice des plus austères vertus ; mais en même temps, par une perfection de beauté morale bien rare parmi les hommes, il est doué d'une âme essentiellement tendre et aimante.

La charité ne lui suffit pas, il lui faut les affections.

Son amour s'étend à tous, et pourtant il a besoin de le concentrer plus particulièrement sur quelques-uns.

Il est fanatique de dévouement ; mas sa vertu n'a rien de farouche. L'amour l'enivre, l'amitié le domine, et sa vie est un partage fécond, inépuisable entre l'être abstrait qu'il révère passionnément sous le nom d'humanité, et les êtres particuliers qu'il chérit avec délices. Enfin, son cœur sublime est un foyer d'amour ; toutes les nobles passions y trouvent place et y vivent sans rivalité.

Si l'on pouvait se représenter la Divinité sous l'aspect d'un être fini et périssable, j'oserais dire que l'âme de mon fils est l'image de l'âme universelle que nous appelons Dieu.

«Voilà pourquoi, faible créature humaine, infinie dans son aspiration et bornée dans ses moyens, il n'avait pu vivre auprès de ses parents. S'il ne les eût point ardemment aimés, il eût pu se faire au milieu d'eux une vie à part, une foi robuste et calme, différente de la leur, et indulgente pour leur aveuglement inoffensif ; mais cette force eût réclamé une certaine froideur qui lui était aussi impossible qu'elle me l'avait été à moi-même.

Il n'avait pas su vivre isolé d'esprit et de cœur ; il avait invoqué avec angoisse leur adhésion, et appelé avec désespoir la communion des idées entre lui et ces êtres qui lui étaient si chers. Voila pourquoi, enfermé seul dans la muraille d'airain de leur obstination catholique, de leurs préjugés sociaux et de leur haine pour la religion de l'égalité, il s'était brisé contre leur sein en gémissant ; il s'était desséché comme une plante privée de rosée, en appelant la pluie du ciel qui lui eût donné une existence commune avec les objets de son affection. Lassé de souffrir seul, d'aimer seul, de croire et de prier seul, il avait cru retrouver la vie en vous, et lorsque vous aviez accepté et partagé ses idées, il avait recouvré le calme et la raison ; mais vous ne partagiez pas ses sentiments, et votre séparation devait le replonger dans un isolement plus profond et plus insupportable. Sa foi, niée et combattue sans cesse, devint une torture au-dessus des forces humaines.

Le vertige s'empara de lui. Ne pouvant retremper l'essence la plus sublime de sa vie dans des âmes semblables à la sienne, il dut se laisser mourir. «Dès qu'il eut trouvé ces cœurs faits pour le comprendre et le seconder, nous fûmes étonnés de sa douceur dans la discussion, de sa tolérance, de sa confiance et de sa modestie. Nous avions craint, d'après son passé, quelque chose de trop farouche, des opinions trop personnelles, une âpreté de paroles respectable dans un esprit convaincu et enthousiaste, mais dangereuse à ses progrès, et nuisible à une association du genre de la nôtre. Il nous étonna par la candeur de son caractère et le charme de son commerce. Lui qui nous rendait meilleurs et plus forts en nous parlant et en nous enseignant, il se persuadait recevoir de nous tout ce qu'il nous donnait. Il fut bientôt ici l'objet d'une vénération sans bornes, et vous ne devez pas vous étonner que tant de gens se soient occupés de vous ramener vers lui lorsque vous saurez que son bonheur devint le but des efforts communs, le besoin de tous ceux qui l'avaient approché, ne fût-ce qu'un instant.»

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXXVI.

XXXVI.

«Mais le cruel destin de notre race n'était pas encore accompli. Albert devait souffrir encore, son cœur devait saigner éternellement pour cette famille, innocente de tous ses maux, mais condamnée par une bizarre fatalité à le briser en se brisant contre lui. Nous ne lui avions pas caché, aussitôt qu'il avait eu la force de supporter cette nouvelle, la mort de son respectable père, arrivée peu de temps après la sienne propre : car il faut bien que je me serve de cette étrange expression pour caractériser un événement si étrange. Albert avait pleuré son père avec un attendrissement enthousiaste, avec la certitude qu'il n'avait pas quitté cette vie pour entrer dans le néant du paradis ou de l'enfer des catholiques, avec l'espèce de joie solennelle que lui inspirait l'espoir d'une vie meilleure et plus large ici-bas pour cet homme pur et digne de récompense. Il s'affligeait donc beaucoup plus de l'abandon où restaient ses autres parents, le baron Frédéric et la chanoinesse Wenceslawa, que du départ de son père. Il se reprochait de goûter loin d'eux des consolations qu'ils ne partageaient pas, et il avait résolu d'aller les rejoindre pour quelque temps, de leur faire connaître le secret de sa guérison, de sa résurrection miraculeuse, et d'établir leur existence de la manière la plus heureuse possible. Il ignorait la disparition de sa cousine Amélie, arrivée durant sa maladie à Riesenburg, et qu'on lui avait cachée avec soin pour lui épargner un chagrin de plus. Nous n'avions pas jugé à propos de l'en instruire, nous n'avions pas pu soustraire ma malheureuse nièce à un égarement déplorable, et lorsque nous allions nous emparer de son séducteur, l'orgueil moins indulgent des Rudolstadt saxons nous avait devancés. Ils avaient fait arrêter secrètement Amélie sur les terres de Prusse, où elle se flattait de trouver un refuge ; ils l'avaient livrée à la rigueur du roi Frédéric, et ce monarque leur avait donné cette gracieuse marque de protection, de faire enfermer une jeune fille infortunée dans la forteresse de Spandaw. Elle y a passé près d'un an dans une affreuse captivité, n'ayant de relations avec personne, et devant s'estimer heureuse de voir le secret de son déshonneur étroitement gardé par la généreuse protection du monarque geôlier.

—Oh ! Madame, interrompit Consuelo avec émotion, est-elle donc encore à Spandaw ?

—Nous venons de l'en faire sortir. Albert et Liverani n'ont pu l'enlever en même temps que vous, parce qu'elle était beaucoup plus étroitement surveillée ; ses révoltes, ses imprudentes tentatives d'évasion, son impatience et ses emportements ayant aggravé les rigueurs de son esclavage. Mais nous avons d'autres moyens que ceux auxquels vous avez dû votre salut. Nos adeptes sont partout, et quelques-uns cultivent le crédit des cours afin de s'en servir pour la réussite de nos desseins. Nous avons fait obtenir pour Amélie la protection de la jeune margrave de Bareith, sœur du roi de Prusse, qui a demandé et obtenu sa mise en liberté, en promettant de se charger d'elle et de répondre de sa conduite à l'avenir. Dans peu de jours la jeune baronne sera auprès de la princesse Sophie Wilhelmine qui a le cœur aussi bon que la langue mauvaise, et qui lui accordera la même indulgence et la même générosité qu'elle a eues envers la princesse de Culmbach, une autre infortunée, flétrie aux yeux du monde comme Amélie, et qui a été victime comme elle du régime pénitentiaire des forteresses royales. «Albert ignorait donc les malheurs de sa cousine, lorsqu'il prit la résolution d'aller voir son oncle et sa tante au château des Géants. Il n'eût pu se rendre compte de l'inertie de ce baron Frédéric, qui avait la force animale de vivre, de chasser et de boire après tant de désastres, et l'impassibilité dévote de cette chanoinesse, qui craignait, en faisant des démarches pour retrouver sa parente, de donner plus d'éclat au scandale de son aventure. Nous avions combattu le projet d'Albert avec épouvante, mais il y avait persisté à notre insu. Il partit une nuit en nous laissant une lettre qui nous promettait un prompt retour. Son absence fut courte en effet ; mais qu'il en rapporta de douleurs !

«Couvert d'un déguisement, il pénétra en Bohême, et alla surprendre le solitaire Zdenko dans la grotte du Schreckenstein. De là il voulait écrire à ses parents pour leur faire connaître la vérité, et pour les préparer à la commotion de son retour. Il connaissait Amélie pour la plus courageuse en même temps que la plus frivole, et c'était à elle qu'il comptait envoyer sa première missive par Zdenko. Au moment de le faire, et comme Zdenko était sorti sur la montagne, c'était à l'approche de l'aube, il entendit un coup de fusil et un cri déchirant. Il s'élance dehors, et le premier objet qui frappe ses yeux, c'est Zdenko rapportant dans ses bras Cynabre ensanglanté. Courir vers son pauvre vieux chien, sans songer à se cacher le visage, fut le premier mouvement d'Albert ; mais comme il rapportait l'animal fidèle, blessé à mort, vers l'endroit appelé la Cave du moine, il vit accourir vers lui autant que le permettaient la vieillesse et l'obésité, un chasseur jaloux de ramasser sa proie. C'était le baron Frédéric qui, chassant à l'affût, aux premières clartés du matin, avait pris, dans le crépuscule, la robe fauve de Cynabre pour le poil d'une bête sauvage. Il l'avait visé à travers les branches. Hélas ! il avait encore le coup d'œil juste et la main sûre, il l'avait touché, il lui avait mis deux balles dans le flanc. Tout à coup il aperçut Albert, et, croyant voir un spectre, il s'arrêta glacé de terreur. N'ayant plus conscience d'aucun danger réel, il recula jusqu'au bord du sentier escarpé qu'il côtoyait, et roula dans un précipice où il tomba brisé sur les rochers. Il expira sur le coup, à la place fatale où s'était élevé, pendant des siècles, l'arbre maudit, le fameux chêne du Schreckenstein, appelé le Hussite, témoin et complice jadis des plus horribles catastrophes.

«Albert vit tomber son parent et quitta Zdenko pour courir vers le bord de l'abîme. Il vit alors les gens du baron qui s'empressaient à le relever en remplissant l'air de leurs gémissements, car il ne donnait plus signe de vie. Albert entendit ces mots s'élever jusqu'à lui : «Il est mort, notre pauvre maître ! Hélas ! que va dire madame la chanoinesse !» Albert ne songeait plus à lui-même, il cria, il appela. Aussitôt qu'on l'eut aperçu, une terreur panique s'empara de ces crédules serviteurs. Ils abandonnaient déjà le corps de leur maître pour fuir, lorsque le vieux Hanz, le plus superstitieux et aussi le plus courageux de tous, les arrêta et leur dit en faisant le signe de la croix :

«—Mes enfants, ce n'est pas notre maître Albert qui nous apparaît. C'est l'esprit du Schreckenstein qui a pris sa figure pour nous faire tous périr ici, si nous sommes lâches. Je l'ai bien vu, c'est lui qui a fait tomber monsieur le baron. Il voudrait emporter son corps pour le dévorer, c'est un vampire ! Allons ! du cœur, mes enfants. On dit que le diable est poltron. Je vais le coucher en joue ; pendant ce temps, dites la prière d'exorcisme de monsieur le chapelain.»

«—En parlant ainsi, Hanz, ayant fait encore plusieurs signes de croix, leva son fusil et tira sur Albert, tandis que les autres valets se serraient autour du cadavre du baron. Heureusement Hanz était trop ému et trop épouvanté pour viser juste : il agissait dans une sorte de délire. La balle siffla néanmoins sur la tête d'Albert, car Hanz était le meilleur tireur de toute la contrée, et, s'il eût été de sang-froid, il eût infailliblement tué mon fils. Albert s'arrêta irrésolu.

«—Courage, enfants, courage ! cria Hanz en rechargeant son fusil. Tirez dessus, il a peur ! Vous ne le tuerez pas, les balles ne peuvent pas l'atteindre, mais vous le ferez reculer, et nous aurons le temps d'emporter le corps de notre pauvre maître.»

«Albert, voyant tous les fusils dirigés sur lui, s'enfonça dans le taillis, et descendant sans être vu la pente de la montagne, s'assura bientôt par ses yeux de l'horrible vérité. Le corps brisé de son malheureux oncle gisait sur les pierres ensanglantées. Son crâne était ouvert, et le vieux Hanz criait d'une voix désolée ces paroles épouvantables :

«—Ramassez sa cervelle et n'en laissez pas sur les rochers ; car le chien du vampire viendrait la lécher.

«—Oui, oui, il y avait un chien, répondait un autre serviteur, un chien que j'ai d'abord pris pour Cynabre. «—Mais Cynabre a disparu depuis la mort du comte Albert, disait un troisième, on ne l'a plus revu nulle part ; il sera mort dans quelque coin, et le Cynabre que nous avons vu là-haut est une ombre, comme ce vampire est une ombre aussi, ressemblant au comte Albert. Abominable vision, je l'aurai toujours devant les yeux. Seigneur Dieu ! ayez pitié de nous et de l'âme de monsieur le baron mort sans sacrements, par la malice de l'esprit.

«—Hélas ! je lui disais bien qu'il lui arriverait malheur, reprenait Hanz d'un ton lamentable, en rassemblant les lambeaux de vêtements du baron avec des mains teintes de son sang ; il voulait toujours venir chasser dans cet endroit trois fois maudit ! Il se persuadait que, parce que personne n'y venait, tout le gibier de la forêt s'y était remisé ; et Dieu sait pourtant qu'il n'y a jamais eu d'autre gibier sur cette infernale montagne que celui qui pendait encore, dans ma jeunesse, aux branches du chêne. Maudit hussite ! arbre de perdition ! le feu du ciel l'a dévoré ; mais tant qu'il en restera une racine dans la terre, les méchants hussites reviendront ici pour se venger des catholiques. Allons, allons, disposez vite ce brancard et partons ! on n'est pas en sûreté ici. Ah ! madame la chanoinesse, pauvre maîtresse, que va-t-elle devenir ! Qui est-ce qui osera se présenter le premier devant elle, pour lui dire, comme les autres jours : «Voilà monsieur le baron qui revient de la chasse.» Elle dira : «Faites bien vite servir le déjeuner : «Ah ! oui, le déjeuner ! il se passera bien du temps avant que personne ait de l'appétit dans le château. Allons ! allons ! c'est trop de malheurs dans cette famille, et je sais bien d'où cela vient, moi !» «Tandis qu'on plaçait le cadavre sur le brancard, Hanz, pressé de questions, répondit en secouant la tête :

«—Dans cette famille-là, tout le monde était pieux et mourait chrétiennement, jusqu'au jour où la comtesse Wanda, à qui Dieu fasse miséricorde, est morte sans confession. Depuis ce temps, il faut que tous finissent de même. Monsieur le comte Albert n'est point mort en état de grâce, quoi qu'on ait pu lui dire, et son digne père en a porté la peine : il a rendu l'âme sans savoir ce qu'il faisait ; en voilà encore un qui s'en va sans sacrements, et je parie que la chanoinesse finira aussi sans avoir le temps d'y songer. Heureusement pour cette sainte femme qu'elle est toujours en état de grâce !»

«Albert ne perdit rien de ces déplorables discours, expression grossière d'une douleur vraie, et reflet terrible de l'horreur fanatique dont nous étions l'objet tous les deux à Riesenburg. Longtemps frappé de stupeur, il vit défiler au loin, à travers les sentiers du ravin, le lugubre cortège, et n'osa pas le suivre, bien qu'il sentît que, dans l'ordre naturel des choses, il eût dû être le premier à porter cette triste nouvelle à sa vieille tante, pour l'assister dans sa mortelle douleur.

Mais il est bien certain que, s'il l'eût fait, son apparition l'eût frappée de mort ou de démence. Il le comprit et se retira désespéré dans sa caverne, où Zdenko, qui n'avait rien vu de l'accident le plus grave de cette funeste matinée, était occupé à laver la blessure de Cynabre. Mais il était trop tard. Cynabre, en voyant rentrer son maître, fit entendre un gémissement de détresse, rampa jusqu'à lui malgré ses reins brisés, et vint expirer à ses pieds, en recevant ses dernières caresses. Quatre jours après, nous vîmes revenir Albert, pâle et accablé de ces nouveaux coups. Il demeura plusieurs jours sans parler et sans pleurer.

Enfin ses larmes coulèrent dans mon sein.

«Je suis maudit parmi les hommes, me dit-il, et il semble que Dieu veuille me fermer l'accès de ce monde, où je n'aurais dû aimer personne. Je n'y peux plus reparaître sans y porter l'épouvante, la mort ou la folie. C'en est fait, je ne dois plus revoir ceux qui ont pris soin de mon enfance.

Leurs idées sur la séparation éternelle de l'âme et du corps sont si absolues, si effrayantes, qu'ils aiment mieux me croire à jamais enchaîné dans le tombeau que d'être exposés à revoir mes traits sinistres. Étrange et affreuse notion de la vie ! Les morts deviennent des objets de haine à ceux qui les ont le plus chéris, et si leur spectre apparaît, on les suppose vomis par l'enfer au lieu de les croire envoyés du ciel.

Ô mon pauvre oncle ! ô mon noble père ! vous étiez des hérétiques à mes yeux comme je l'étais moi-même aux vôtres ; et pourtant, si vous m'apparaissiez, si j'avais le bonheur de revoir votre image détruite par la mort, je la recevrais à genoux, je lui tendrais les bras, je la croirais détachée du sein de Dieu, où les âmes vont se retremper, et où les formes se recomposent. Je ne vous dirais pas vos abominables formules de renvoi et de malédiction, exorcismes impies de la peur et de l'abandon ; je vous appellerais au contraire ; je voudrais vous contempler avec amour et vous retenir autour de moi comme des influences secourables. Ô ma mère ! c'en est fait ; il faut que je sois mort pour eux ! qu'ils meurent par moi ou sans moi !»

Albert n'avait quitté sa patrie qu'après s'être assuré que la chanoinesse avait résisté à ce dernier choc du malheur.

Cette vieille femme, aussi malade et aussi fortement trempée que moi-même, sait vivre aussi par le sentiment du devoir. Respectable dans ses convictions et dans son infortune, elle compte avec résignation les jours amers que la volonté de Dieu lui impose encore. Mais dans sa douleur, elle conserve une certaine raideur orgueilleuse qui survit aux affections. Elle disait dernièrement à une personne qui nous l'a écrit : «Si on ne supportait pas la vie par devoir, il faudrait encore la supporter par respect pour les convenances.»

Ce mot vous peint toute la chanoinesse.

«Dès lors Albert ne songea plus à nous quitter, et son courage sembla grandir dans les épreuves. Il sembla avoir vaincu même son amour, et se rejetant dans une vie toute philosophique, il ne parut plus occupé que de religion, de science morale et d'action révolutionnaire ; il se livra aux travaux les plus sérieux, et sa vaste intelligence prit ainsi un développement aussi serein et aussi magnifique que son triste cœur en avait eu un excessif et fiévreux loin de nous. Cet homme bizarre, dont le délire avait consterné les âmes catholiques, devint un flambeau de sagesse pour des esprits d'un ordre supérieur.

Il fut initié aux plus intimes confidences des Invisibles, et prit rang parmi les chefs et les pères de cette église nouvelle.

Il leur porta bien des lumières qu'ils reçurent avec amour et reconnaissance. Les réformes qu'il proposa furent consenties, et dans l'exercice d'une foi militante, il revint à l'espérance et à la sérénité d'âme qui fait les héros et les martyrs.

«Nous pensions qu'il avait triomphé de son amour pour vous, tant il avait pris de soin de nous cacher ses combats et ses souffrances. Mais un jour, la correspondance des adeptes, qu'il n'était plus possible de lui cacher, apporta dans notre sanctuaire un avis cruel, malgré l'incertitude dont il restait entouré.

Vous passiez à Berlin dans l'esprit de quelques personnes pour la maîtresse du roi de Prusse, et les apparences ne déméritaient pas cette supposition ; Albert ne dit rien et devint pâle.

«—Mon amie bien-aimée, me dit-il après quelques instants de silence, cette fois tu me laisseras partir sans rien craindre ; le devoir de mon amour m'appelle à Berlin, ma place est auprès de celle que j'aime et qui a accepté ma protection.

Je ne m'arroge aucun droit sur elle ; si elle est enivrée du triste honneur qu'on lui attribue, je n'userai d'aucune autorité pour l'y faire renoncer ; mais si, comme j'en suis certain, elle est environnée de pièges et de dangers, je saurai l'y soustraire.

«—Arrêtez, Albert, lui dis-je, et craignez la puissance de cette fatale passion qui vous a déjà fait tant de mal ; le mal qui vous viendra de ce côté-là est le seul au-dessus de vos forces. Je vois bien que vous ne vivez plus que par la vertu et votre amour. Si cet amour périt en vous, la vertu vous suffira-t-elle ?

«—Et pourquoi mon amour périrait-il ? reprit Albert avec exaltation. Vous pensez donc qu'elle aurait déjà cessé d'en être digne ?

«—Et si cela était, Albert, que ferais-tu ?»

«Il sourit avec ces lèvres pâles et ce regard brillant que lui donnent ses fortes et douloureuses pensées d'enthousiasme.

«—Si cela était, répondit-il, je continuerais à l'aimer ; car le passé n'est point un rêve qui s'efface en moi, et vous savez que je l'ai souvent confondu avec le présent au point de ne plus distinguer l'un de l'autre.

Eh bien, je ferais encore ainsi ; j'aimerais dans le passé cette figure d'ange, cette âme de poëte, dont ma sombre vie a été éclairée et embrassée soudainement. Et je ne m'apercevrais pas que le passé est derrière moi, j'en garderais dans mon sein la trace brûlante, l'être égaré, l'ange tombé m'inspirerait tant de sollicitude et de tendresse encore, que ma vie serait consacrée à le consoler de sa chute et à le soustraire au mépris des hommes cruels.»

«Albert partit pour Berlin avec plusieurs de nos amis, et eut pour prétexte auprès de la princesse Amélie, sa protectrice, de l'entretenir de Trenck, alors prisonnier à Glatz, et des opérations maçonniques auxquelles elle est initiée.

Vous l'avez vu présidant une loge de rose-croix, et il n'a pas su à cette époque que Cagliostro, informé malgré nous de ses secrets, s'était servi de cette circonstance pour ébranler votre raison en vous le faisant voir à la dérobée comme un spectre. Pour ce seul fait d'avoir laissé jeter à une personne profane un coup d'œil sur les mystères maçonniques, l'intrigant Cagliostro eût mérité d'en être à jamais exclu. Mais on l'ignora assez longtemps, et vous devez vous rappeler la terreur qu'il éprouvait eu vous conduisant auprès du Temple. Les peines applicables à ces sortes de trahisons sont sévèrement châtiées par les adeptes, et le magicien, en faisant servir les mystères de son ordre aux prétendus prodiges de son art merveilleux, risquait peut-être sa vie, tout au moins sa grande réputation de nécromancien, car on l'eût démasqué et chassé immédiatement.

«Dans le court et mystérieux séjour qu'il fit à Berlin à cette époque, Albert sut pénétrer assez avant dans vos démarches et dans vos pensées pour se rassurer sur votre situation. Il vous surveilla de près à votre insu, et revint, tranquille en apparence, mais plus ardemment épris de vous que jamais. Durant plusieurs mois, il voyagea à l'étranger, et servit notre cause avec activité. Mais ayant été averti que quelques intrigants, peut-être espions du roi de Prusse, tentaient d'ourdir à Berlin une conspiration particulière, dangereuse pour l'existence de la maçonnerie, et probablement funeste pour le prince Henri et pour sa sœur l'abbesse de Quedlimbourg, Albert courut à Berlin, afin d'avertir ces princes de l'absurdité d'une telle tentative, et de les mettre en garde contre le piége qu'elle lui semblait couvrir. Vous le vîtes alors ; et, quoique épouvantée de son apparition, vous montrâtes tant de courage ensuite, et vous exprimâtes à ses amis tant de dévouement et de respect pour sa mémoire, qu'il retrouva l'espoir d'être aimé de vous. Il fut donc résolu qu'on vous apprendrait la vérité de son existence par une suite de révélations mystérieuses. Il a été bien souvent près de vous, et caché jusque dans votre appartement, durant vos entretiens orageux avec le roi, sans que vous en eussiez connaissance. Pendant ce temps, les conspirateurs s'irritaient des obstacles qu'Albert et ses amis apportaient à leurs desseins coupables ou insensés. Frédéric II eut des soupçons. L'apparition de la balayeuse, ce spectre que tous les conspirateurs promènent dans les galeries du palais, pour y fomenter le désordre et la peur, éveilla sa surveillance. La création d'une loge maçonnique, à la tête de laquelle se plaça le prince Henri, et qui se trouva, du premier coup, en dissidence de doctrines avec celle que préside le roi en personne, parut à ce dernier un acte significatif de révolte ; et peut-être, en effet, cette création de la nouvelle loge était-elle un masque maladroit que prenaient certains conjurés, ou une tentative pour compromettre d'illustres personnages. Heureusement ils s'en garantirent ; et le roi, furieux en apparence de ne trouver que d'obscurs coupables, mais satisfait en secret de n'avoir pas à sévir contre sa propre famille, voulut au moins faire un exemple. Mon fils, le plus innocent de tous, fut arrêté et transféré à Spandaw, presque en même temps que vous, dont l'innocence n'était pas moins avérée ; mais vous aviez eu tous deux le tort de ne vouloir vous sauver aux dépens de personne, et vous payâtes pour tous les autres. Vous avez passé plusieurs mois en prison, non loin de la cellule d'Albert, et vous avez dû entendre les accents passionnés de son archet, comme il a entendu ceux de votre voix. Il avait à sa disposition des moyens d'évasion prompts et certains ; mais il ne voulut point en user avant d'avoir assuré la vôtre. La clef d'or est plus forte que tous les verrous des prisons royales ; et les geôliers prussiens, soldats mécontents ou officiers en disgrâce pour la plupart, sont éminemment corruptibles. Albert s'évada en même temps que vous, mais vous ne le vîtes pas ; et, pour des raisons que vous saurez plus tard, Liverani fut chargé de vous amener ici. Maintenant vous savez le reste. Albert vous aime plus que jamais ; mais il vous aime plus que lui-même, et il sera mille fois moins malheureux de votre bonheur avec un autre qu'il ne le serait du sien propre, si vous ne le partagiez pas entièrement. Les lois morales et philosophiques, l'autorité religieuse, sous lesquelles vous vous trouvez désormais placés l'un et l'autre, permettent son sacrifice, et rendent votre choix libre et respectable.

Choisissez donc, ma fille ; mais souvenez-vous que la mère d'Albert vous demande à genoux de ne pas porter atteinte à la sublime candeur de son fils, en lui faisant un sacrifice dont l'amertume retomberait sur sa vie. Votre abandon le fera souffrir, mais votre pitié, sans votre amour, le tuera.

L'heure est venue de vous prononcer. Je ne dois pas savoir votre décision. Passez dans votre chambre ; vous y trouverez deux parures bien différentes : celle que vous choisirez décidera du sort de mon fils. «—Et laquelle des deux doit signifier de mon divorce avec lui ? demanda Consuelo toute tremblante.

«—J'étais chargée de vous l'apprendre ; mais je ne le ferai point. Je veux savoir si vous le devinerez.»

La comtesse Wanda, ayant ainsi parlé, replaça son masque, pressa Consuelo contre son cœur et s'éloigna rapidement.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXXVII.

XXXVII.

Les deux habits que la néophyte trouva étalés dans sa chambre étaient une brillante parure de mariée, et un vêtement de deuil avec tous les signes distinctifs du veuvage. Elle hésita quelques instants. Sa résolution, quant au choix de l'époux, était prise, mais lequel de ces deux costumes témoignerait extérieurement de son intention ? Après un peu de réflexion, elle revêtit l'habit blanc, le voile, les fleurs et les perles de la fiancée. Cet ajustement était d'un goût chaste et d'une élégance extrême. Consuelo fut bientôt prête ; mais en se regardant au miroir encadré de sentences menaçantes, elle n'eut plus envie de sourire comme la première fois. Une pâleur mortelle était sur ses traits, et l'effroi dans son cœur. Quelque parti qu'elle eût résolu de prendre, elle sentait qu'il lui resterait un regret ou un remords, qu'une âme serait brisée par son abandon ; et la sienne éprouvait par avance un déchirement affreux. En voyant ses joues et ses lèvres, aussi blanches que son voile et son bouquet d'oranger, elle craignit également pour Albert et pour Liverani l'aspect d'une émotion si violente, et elle fut tentée de mettre du fard ; mais elle y renonça aussitôt : «Si mon visage ment, pensa-t-elle, mon cœur pourra-t-il donc mentir ?»

Elle s'agenouilla contre son lit, et cachant son visage dans les draperies, elle resta absorbée dans une méditation douloureuse jusqu'au moment où la pendule sonna minuit. Elle se leva aussitôt, et vit un Invisible à masque noir debout derrière elle. Je ne sais quel instinct lui fit présumer que c'était Marcus.

Elle ne se trompait pas, et pourtant, il ne se fit point connaître à elle, et se contenta de lui dire d'une voix douce et triste : «Madame, tout est prêt. Veuillez vous couvrir de ce manteau, et me suivre.»

Consuelo suivit l'Invisible jusqu'au fond du jardin, à l'endroit où le ruisseau se perdait sous l'arcade verdoyante du parc.

Là, elle trouva une gondole découverte, toute noire, toute semblable aux gondoles de Venise, et dans le rameur gigantesque qui se tenait à la proue, elle reconnut Karl, qui fit un signe de croix en la voyant.

C'était sa manière de témoigner la plus grande joie possible.

«M'est-il permis de lui parler ? demanda Consuelo à son guide.

—Vous pouvez, répondit celui-ci, lui dire quelques mots à haute voix.

—Eh bien, cher Karl, mon libérateur et mon ami, dit Consuelo émue de revoir un visage connu après une si longue réclusion parmi des êtres mystérieux, puis-je espérer que rien ne trouble le plaisir que tu as de me retrouver ?

—Rien ! signora, répondit Karl d'une voix assurée ; rien, si ce n'est le souvenir de celle... qui n'est plus de ce monde, et que je crois toujours voir à côté de vous. Courage et contentement, ma bonne maîtresse, ma bonne sœur ! nous voici comme la nuit où nous nous évadions de Spandaw !

—C'est aussi un jour de délivrance, frère ! dit Marcus. Allons, vogue avec l'adresse et la vigueur dont tu es doué, et qu'égalent maintenant la prudence de ta langue et la force de ton âme. Ceci ressemble en effet à une fuite, Madame, ajouta-t-il en s'adressant à Consuelo ; mais le principal libérateur n'est plus le même...»

En prononçant ces derniers mots, Marcus lui présentait la main pour l'aider à s'asseoir sur le banc garni de coussins.

Il la sentit trembler légèrement au souvenir de Liverani, et la pria de se couvrir le visage pour quelques instants seulement. Consuelo obéit, et la gondole, emportée par le bras robuste du déserteur, glissa rapidement sur les eaux sombres et muettes.

Au bout d'un trajet dont la durée ne put guère être appréciée par la pensive Consuelo, elle entendit un bruit de voix et d'instruments à quelque distance ; la barque se ralentit, et reçut sans s'arrêter tout à fait les légères secousses d'un atterrissement.

Le capuchon tomba doucement, et la néophyte crut passer d'un rêve dans un autre, en contemplant le spectacle féerique offert à ses regards.

La barque côtoyait, en l'effleurant, une rive aplanie, jonchée de fleurs et de frais herbages.

L'eau du ruisseau, élargie et immobile dans un vaste bassin, était comme embrasée, et reflétait des colonnades de lumières qui se tordaient en serpenteaux de feu, ou se brisaient en pluie d'étincelles sous le sillage lent et mesuré de la gondole.

Une musique admirable remplissait l'air sonore, et semblait planer sur les buissons de roses et de jasmins embaumés.

Quand les yeux de Consuelo se furent habitués à cette clarté soudaine, elle put les fixer sur la façade illuminée du palais qui s'élevait à très-peu de distance, et qui se plongeait dans le miroir du bassin avec une splendeur magique. Cet édifice élégant qui se dessinait sur le ciel constellé, ces voix harmonieuses, ce concert d'instruments excellents, ces fenêtres ouvertes devant lesquelles, entre les rideaux de pourpre embrasés par la lumière, Consuelo voyait s'agiter mollement des hommes et des femmes richement parés, étincelants de broderies, de diamants, d'or et de perles, avec ces têtes poudrées, qui donnaient à l'aspect général des réunions de ce temps-là un reflet de blancheur, un je ne sais quoi d'efféminé et de fantastique ; toute cette fête princière, combinée avec la beauté d'une nuit tiède et sereine qui jetait des bouffées de parfums et de fraîcheur jusque dans les salles resplendissantes, remplit Consuelo d'une vive émotion, et lui causa une sorte d'enivrement.

Elle, la fille du peuple, mais la reine des fêtes patriciennes, elle ne pouvait voir un spectacle de ce genre, après tant de jours de captivité, de solitude et de sombres rêveries, sans éprouver une sorte d'élan, un besoin de chanter, un tressaillement singulier à l'approche d'un public. Elle se leva donc debout dans la barque, qui se rapprochait du château de plus en plus, et soudainement exaltée par le chœur de Haendel :

Chantons la gloire

De Juda vainqueur !

elle oublia toutes choses pour mêler sa voix à ce chant d'enthousiasme grandiose.

Mais une nouvelle secousse de la barque, qui, en rasant les bords de l'eau, rencontrait quelquefois une branche, ou une touffe d'herbe, la fit trébucher. Forcée de se retenir à la première main qui s'offrit pour la soutenir, elle s'aperçut seulement alors qu'il y avait un quatrième personnage dans la barque, un Invisible masqué, qui n'y était certainement pas lorsqu'elle y était entrée.

Un vaste manteau gris sombre à longs plis, un chapeau à grands bords posé d'une certaine façon, je ne sais quoi dans les traits de ce masque, à travers lequel la physionomie humaine semblait parler ; mais, plus que tout le reste, la pression de la main tremblante qui ne voulait plus se détacher de la sienne, firent reconnaître à Consuelo l'homme qu'elle aimait, le chevalier Liverani, tel qu'il s'était montré à elle la première fois sur l'étang de Spandaw. Alors la musique, l'illumination, le palais enchanté, la fête enivrante, et jusqu'à l'approche du moment solennel qui devait fixer sa destinée, tout ce qui n'était pas l'émotion présente, s'effaça de la mémoire de Consuelo. Agitée et comme vaincue par une force surhumaine, elle retomba palpitante sur les coussins de la barque, auprès de Liverani. L'autre inconnu, Marcus, était debout à la proue, et leur tournait le dos. Le jeûne, le récit de la comtesse Wanda, l'attente d'un dénoûment terrible, l'inattendu de cette fête saisie au passage, avaient brisé toutes les forces de Consuelo.

Elle ne sentait plus que la main de Liverani étreignant la sienne, son bras effleurant sa taille pour être prêt à l'empêcher de s'éloigner de lui, et ce trouble divin que la présence de l'objet aimé répand jusque dans l'air qu'on respire. Consuelo resta quelques minutes ainsi, ne voyant pas plus le palais étincelant que s'il fût rentré dans la nuit profonde, n'entendant plus rien que le souffle brûlant de son amant auprès d'elle, et les battements de son propre cœur. «Madame, dit Marcus en se retournant tout à coup vers elle, ne connaissez-vous pas l'air qu'on chante maintenant, et ne vous plairait-il pas de vous arrêter pour entendre ce magnifique ténor ?

—Quels que soient l'air et la voix, répondit Consuelo préoccupée, arrêtons-nous ou continuons ; que votre volonté soit faite.»

La barque touchait presque au pied du château. On pouvait distinguer les figures placées dans l'embrasure des fenêtres, et même celles qui passaient dans la profondeur des appartements. Ce n'étaient plus des spectres flottants comme dans un rêve, mais des personnages réels, des seigneurs, de grandes dames, des savants, des artistes, dont plusieurs n'étaient pas inconnus à Consuelo. Mais elle ne fit aucun effort de mémoire pour retrouver leurs noms, ni les théâtres ou les palais où elle les avait déjà aperçus. Le monde était redevenu tout à coup pour elle une lanterne magique sans signification et sans intérêt. Le seul être qui lui parût vivant dans l'univers, c'était celui dont la main brûlait furtivement la sienne sous les plis des manteaux.

«Ne connaissez-vous pas cette belle voix qui chante un air vénitien ?» demanda de nouveau Marcus, surpris de l'immobilité et de l'apparente indifférence de Consuelo.

Et comme elle ne paraissait entendre ni la voix qui lui parlait ni celle qui chantait, il se rapprocha un peu et s'assit sur le banc vis-à-vis d'elle pour renouveler sa question.

«Mille pardons, Monsieur, répondit Consuelo après avoir fait un effort pour écouter ; je n'y faisais pas attention. Je connais cette voix en effet, et cet air, c'est moi qui l'ai composé, il y a bien longtemps. Il est fort mauvais et fort mal chanté.

—Comment donc, reprit Marcus, s'appelle ce chanteur pour lequel vous me semblez trop sévère ? Je le trouve admirable, moi !

—Ah ! vous ne l'avez pas perdue ? dit à voix basse Consuelo à Liverani qui venait de lui faire sentir dans le creux de sa main la petite croix de filigrane dont elle s'était séparée pour la première fois de sa vie, en la lui confiant durant son voyage de Spandaw à ***.

—Vous ne vous rappelez pas le nom de ce chanteur ? reprit Marcus avec obstination en observant attentivement les traits de Consuelo.

—Pardon, Monsieur ! répondit-elle avec un peu d'impatience, il s'appelle Anzoleto. Ah ? le mauvais ré ! il a perdu cette note.

—Ne souhaitez-vous pas voir son visage ? Vous vous trompez peut-être. D'ici vous pourriez le distinguer parfaitement, car je le vois très-bien. C'est un bien beau jeune homme.

—À quoi bon le regarder ? reprit Consuelo avec un peu d'humeur ; je suis bien sûre qu'il est toujours le même.»

Marcus prit doucement la main de Consuelo, et Liverani le seconda pour la faire lever et regarder par la fenêtre toute grande ouverte. Consuelo qui eût résisté peut-être à l'un céda à l'autre, jeta un coup d'œil sur le chanteur, sur ce beau Vénitien qui était en ce moment le point de mire de plus de cent regards féminins, regards protecteurs, ardents et lascifs.

«Il est fort engraissé ! dit Consuelo en se rasseyant et en résistant un peu à la dérobée aux doigts de Liverani, qui voulait lui reprendre la petite croix, et qui la reprit en effet.

—Est-ce là tout le souvenir que vous accordez à un ancien ami ? reprit Marcus qui attachait toujours sur elle un regard de lynx à travers son masque.

—Ce n'est qu'un camarade, répondit Consuelo, et entre camarades, nous autres, nous ne sommes pas toujours amis.

—Mais n'auriez-vous pas quelque plaisir à lui parler ? Si nous entrions dans ce palais, et si l'on vous priait de chanter avec lui ?

—Si c'est une épreuve, dit avec un peu de malice Consuelo qui commençait à remarquer l'insistance de Marcus, comme je dois vous obéir en tout, je m'y prêterai volontiers. Mais si c'est pour mon plaisir que vous me faites cette offre, j'aime autant m'en dispenser.

—Dois-je arrêter ici, mon frère ? demanda Karl en faisant un signe militaire avec la rame.

—Passe, frère, et pousse au large ! répondit Marcus.»

Karl obéit, et au bout de peu d'instants, la barque ayant traversé le bassin, s'enfonça sous des berceaux épais. L'obscurité devint profonde. Le petit fanal suspendu à la gondole jetait seul des lueurs bleuâtres sur le feuillage environnant. De temps en temps, à travers des échappées de sombre verdure, on voyait encore scintiller faiblement au loin les lumières du palais. Les sons de l'orchestre s'évanouissaient lentement. La barque, en rasant la rive, effeuillait les rameaux en fleurs, et le manteau noir de Consuelo était semé de leurs pétales embaumés. Elle commençait à rentrer en elle-même, et à combattre cette indéfinissable volupté de l'amour et de la nuit. Elle avait retiré sa main de celle de Liverani, et son cœur se brisait à mesure que le voile d'ivresse tombait devant des lueurs de raison et de volonté.

«Écoutez, Madame ! dit Marcus. N'entendez-vous pas d'ici les applaudissements de l'auditoire ? Oui, vraiment ! ce sont des battements de mains et des acclamations. On est ravi de ce qu'on vient d'entendre.

Cet Anzoleto a un grand succès au palais.

—Ils ne s'y connaissent pas !» dit brusquement Consuelo en saisissant une fleur de magnolier que Liverani venait de cueillir au passage, et de jeter furtivement sur ses genoux.

Elle serra convulsivement cette fleur dans ses mains, et la cacha dans son sein, comme la dernière relique d'un amour indompté que l'épreuve fatale allait sanctifier ou rompre à jamais.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXXVIII.

XXXVIII.

La barque prit terre définitivement à la sortie des jardins et des bois, dans un endroit pittoresque où le ruisseau s'enfonçait parmi des roches séculaires et cessait d'être navigable. Consuelo eut peu de temps pour contempler le paysage sévère éclairé par la lune. C'était toujours dans la vaste enceinte de la résidence ; mais l'art ne s'était appliqué en ce lieu qu'à conserver à la nature sa beauté première : les vieux arbres semés au hasard dans de sombres gazons, les accidents heureux du terrain, les collines aux flancs âpres, les cascades inégales, les troupeaux de daims bondissants et craintifs.

Un personnage nouveau était venu fixer l'attention de Consuelo : c'était Gottlieb, assis négligemment sur le brancard d'une chaise à porteurs, dans l'attitude d'une attente calme et rêveuse. Il tressaillit en reconnaissant son amie de la prison ; mais, sur un signe de Marcus, il s'abstint de lui parler.

«Vous défendez donc à ce pauvre enfant de me serrer la main ? dit tout bas Consuelo à son guide.

—Après votre initiation, vous serez libre ici dans toutes vos actions, répondit-il de même. Contentez-vous maintenant de voir comme la santé de Gottlieb est améliorée et comme la force physique lui est revenue.

—Ne puis-je savoir, du moins, reprit la néophyte, s'il n'a souffert aucune persécution pour moi, après ma fuite de Spandaw ? Pardonnez à mon impatience. Cette pensée n'a cessé de me tourmenter jusqu'au jour où je l'ai aperçu, passant auprès de l'enclos du pavillon.

—Il a souffert, en effet, répondit Marcus, mais peu de temps. Dès qu'il vous sut délivrée, il se vanta avec un enthousiasme naïf d'y avoir contribué, et ses révélations involontaires durant son sommeil faillirent devenir funestes à quelques-uns d'entre nous. On voulut l'enfermer dans une maison de fous, autant pour le punir que pour l'empêcher de secourir d'antres prisonniers. Il s'enfuit alors, et comme nous avions l'œil sur lui, nous le fîmes amener ici, où nous lui avons prodigué les soins du corps et de l'âme. Nous le rendrons à sa famille et à sa patrie lorsque nous lui aurons donné la force et la prudence nécessaires pour travailler utilement à notre œuvre qui est devenue la sienne, car c'est un de nos adeptes les plus purs et les plus fervents. Mais la chaise est prête, Madame ; veuillez y monter. Je ne vous quitte pas, quoique je vous confie aux bras fidèles et sûrs de Karl et de Gottlieb.»

Consuelo s'assit docilement dans une chaise à porteurs, fermée de tous côtés, et ne recevant l'air que par quelques fentes pratiquées dans la partie qui regardait le ciel. Elle ne vit donc plus rien de ce qui se passait autour d'elle. Parfois elle vit briller les étoiles, et jugea ainsi qu'elle était encore en plein air ; d'autres fois elle vit cette transparence interceptée sans savoir si c'était par des bâtiments ou par l'ombrage épais des arbres. Les porteurs marchaient rapidement et dans le plus profond silence ; elle s'appliqua, durant quelque temps, à distinguer dans les pas qui criaient de temps à autre sur le sable, si quatre personnes ou seulement trois l'accompagnaient. Plusieurs fois elle crut saisir le pas de Liverani à droite de la chaise ; mais ce pouvait être une illusion, et, d'ailleurs, elle devait s'efforcer de n'y pas songer. Lorsque la chaise s'arrêta et s'ouvrit, Consuelo ne put se défendre d'un sentiment d'effroi, en se voyant sous la herse, encore debout et sombre, d'un vieux manoir féodal. La lune donnait en pleine lumière sur le préau entouré de constructions en ruines, et rempli de personnages vêtus de blanc qui allaient et venaient, les uns isolés, les autres par groupes, comme des spectres capricieux. Cette arcade noire et massive de l'entrée faisait paraître le fond du tableau plus bleu, plus transparent et plus fantastique. Ces ombres errantes et silencieuses, ou se parlant à voix basse, leur mouvement sans bruit sur ces longues herbes de la cour, l'aspect de ces ruines que Consuelo reconnaissait pour celles où elle avait pénétré une fois, et où elle avait revu Albert, l'impressionnèrent tellement, qu'elle eut comme un mouvement de frayeur superstitieuse. Elle chercha instinctivement Liverani auprès d'elle. Il y était effectivement avec Marcus, mais l'obscurité de la voûte ne lui permit pas de distinguer lequel des deux lui offrait la main ; et cette fois, son cœur glacé par une tristesse subite et par une crainte indéfinissable, ne l'avertit pas.

On arrangea son manteau sur ses vêtements et le capuchon sur sa tête de manière à ce qu'elle put tout voir sans être reconnue de personne. Quelqu'un lui dit à voix basse de ne pas laisser échapper un seul mot, une seule exclamation, quelque chose qu'elle pût voir ; et elle fut conduite ainsi au fond de la cour, où un étrange spectacle s'offrit en effet à ses regards.

Une cloche au son faible et lugubre rassemblait les ombres en cet instant vers la chapelle ruinée où Consuelo avait naguère cherché, à la lueur des éclairs, un refuge contre l'orage. Cette chapelle était maintenant illuminée de cierges disposés dans un ordre systématique.

L'autel semblait avoir été relevé récemment ; il était couvert d'un drap mortuaire et paré d'insignes bizarres, où les emblèmes du christianisme se trouvaient mêlés à ceux du judaïsme, à des hiéroglyphes égyptiens, et à divers signes cabalistiques.

Au milieu du chœur, dont on avait rétabli l'enceinte avec des balustrades et des colonnes symboliques, on voyait un cercueil entouré de cierges, couvert d'ossements en croix, et surmonté d'une tête de mort dans laquelle brillait une flamme couleur de sang. On amena auprès de ce cénotaphe un jeune homme dont Consuelo ne put voir les traits ; un large bandeau couvrait la moitié de son visage ; c'était un récipiendaire qui paraissait brisé de fatigue ou d'émotion.

Il avait un bras et une jambe nus, ses mains étaient attachées derrière son dos, et sa rose blanche était tachée de sang.

Une ligature au bras semblait indiquer qu'il venait d'être saigné en effet. Deux ombres agitaient autour de lui des torches de résine enflammée et répandaient sur son visage et sur sa poitrine des nuages de fumée et de tourbillons d'étincelles.

Alors commença entre lui et ceux qui présidaient la cérémonie, et qui portaient des signes distinctifs de leurs dignités diverses, un dialogue bizarre qui rappela à Consuelo celui que Cagliostro lui avait fait entendre à Berlin, entre Albert et des personnages inconnus. Puis, des spectres armés de glaives, et qu'elle entendit appeler les Frères terribles, couchèrent le récipiendaire sur les dalles, et appuyèrent sur son cœur la pointe de leurs armes, tandis que plusieurs autres commencèrent, à grand cliquetis d'épées, un combat acharné, les uns prétendant empêcher l'admission du nouveau frère, le traitant de pervers, d'indigne et de traître, tandis que les autres disaient combattre pour lui au nom de la vérité et d'un droit acquis.

Cette scène étrange émut Consuelo comme un rêve pénible. Cette lutte, ces menaces, ce culte magique, ces sanglots que de jeunes adolescents faisaient entendre autour du cercueil, étaient si bien simulés, qu'un spectateur non initié d'avance en eût été réellement épouvanté. Lorsque les parrains du récipiendaire l'eurent emporté dans la dispute et dans le combat contre les opposants, on le releva, on lui mit un poignard dans la main, et on lui ordonna de marcher devant lui, et de frapper quiconque s'opposerait à son entrée dans le temple.

Consuelo n'en vit pas davantage. Au moment où le nouvel initié se dirigeait, le bras levé, et dans une sorte de délire, vers une porte basse où on le poussait, les deux guides, qui n'avaient pas abandonné les bras de Consuelo, l'emmenèrent rapidement comme pour lui dérober la vue d'un spectacle affreux ; et, lui rabattant le capuchon sur le visage, ils la conduisirent par de nombreux détours, et parmi des décombres où elle trébucha plus d'une fois, dans un lieu où régnait le plus profond silence. Là, on lui rendit la lumière, et elle se vit dans la grande salle octogone où elle avait surpris précédemment l'entretien d'Albert et de Trenck. Toutes les ouvertures étaient, cette fois, fermées et voilées avec soin ; les murs et le plafond étaient tendus de noir ; des cierges brûlaient aussi en ce lieu, dans un ordre particulier, différent de celui de la chapelle. Un autel en forme de calvaire, et surmonté de trois croix, masquait la grande cheminée. Un tombeau sur lequel étaient déposés un marteau, des clous, une lance et une couronne d'épines se dressait au milieu de la salle. Des personnages vêtus de noir et masqués étaient agenouillés ou assis à l'entour sur des tapis semés de larmes d'argent ; ils ne pleuraient ni ne gémissaient ; leur attitude était celle d'une méditation austère, ou d'une douleur muette et profonde.

Les guides de Consuelo la firent approcher jusqu'auprès du cercueil, et les hommes qui le gardaient s'étant levés et rangés à l'autre extrémité, l'un d'eux lui parla ainsi :

«Consuelo, tu viens de voir la cérémonie d'une réception maçonnique. Tu as vu, là comme ici, un culte inconnu, des signes mystérieux, des images funèbres, des pontifes initiateurs, un cercueil. Qu'as-tu compris à cette scène simulée, à ces épreuves effrayantes pour le récipiendaire, aux paroles qui lui ont été adressées, et à ces manifestations de respect, d'amour et de douleur autour d'une tombe illustre ?

—J'ignore si j'ai bien compris, répondit Consuelo. Cette scène me troublait ; cette cérémonie me semblait barbare. Je plaignais ce récipiendaire, dont le courage et la vertu étaient soumis à des épreuves toutes matérielles, comme s'il suffisait du courage physique pour être initié à l'œuvre du courage moral. Je blâme ce que j'ai vu, et déplore ces jeux cruels d'un sombre fanatisme, ou ces expériences puériles d'une foi tout extérieure et idolâtrique. J'ai entendu proposer des énigmes obscures, et l'explication qu'en a donnée le récipiendaire m'a paru dictée par un catéchisme méfiant ou grossier. Cependant cette tombe sanglante, cette victime immolée, cet antique mythe d'Hiram, architecte divin assassiné par les travailleurs jaloux et cupides, ce mot sacré perdu pendant des siècles, et promis à l'initié comme la clef magique qui doit lui ouvrir le temple, tout cela ne me paraît pas un symbole sans grandeur et sans intérêt ; mais pourquoi la fable est-elle si mal tissée ou d'une interprétation si captieuse ?

—Qu'entends-tu par là ? As-tu bien écouté ce récit que tu traites de fable ?

—Voici ce que j'ai entendu et ce qu'auparavant j'avais appris dans les livres qu'on m'a ordonné de méditer durant ma retraite : Hiram, conducteur des travaux du temple de Salomon, avait divisé les ouvriers par catégories. Ils avaient un salaire différent, des droits inégaux. Trois ambitieux de la plus basse catégorie résolurent de participer au salaire réservé à la classe rivale, et d'arracher à Hiram le mot d'ordre, la formule secrète qui lui servait à distinguer les compagnons des maîtres, à l'heure solennelle de la répartition. Ils le guettèrent dans le temple où il était resté seul après cette cérémonie, et se postant à chacune des trois issues du saint lieu, ils l'empêchèrent de sortir, le menacèrent, le frappèrent cruellement et l'assassinèrent sans avoir pu lui arracher son secret, le mot fatal qui devait les rendre égaux à lui et à ses privilégiés. Puis ils emportèrent son cadavre et l'ensevelirent sous des décombres ; et depuis ce jour, les fidèles adeptes du temple, les amis d'Hiram pleurent son destin funeste, cherchant sa parole sacrée, et rendant des honneurs presque divins à sa mémoire.

—Et maintenant, comment expliques-tu ce mythe ?

—Je l'ai médité avant de venir ici, et voici comment je le comprends. Hiram, c'est l'intelligence froide et l'habileté gouvernementale des antiques sociétés ; elles reposent sur l'inégalité des conditions, sur le régime des castes.

Cette fable égyptienne convenait au despotisme mystérieux des hiérophantes. Les trois ambitieux, c'est l'indignation, la révolte et la vengeance ; ce sont peut-être les trois castes inférieures à la caste sacerdotale qui essaient de prendre leurs droits par la violence.

Hiram assassiné, c'est le despotisme qui a perdu son prestige et sa force, et qui est descendu au tombeau emportant avec lui le secret de dominer les hommes par l'aveuglement et la superstition.

—Est-ce ainsi, véritablement, que tu interpréterais ce mythe ?

—J'ai lu dans vos livres qu'il avait été apporté d'Orient par les templiers, et qu'ils l'avaient fait servir à leurs initiations.

Ils devaient donc l'interpréter à peu près ainsi ; mais en baptisant Hiram, la théocratie, et les assassins, l'impiété, l'anarchie et la férocité, les templiers, qui voulaient asservir la société à une sorte de despotisme monacal, pleuraient sur leur impuissance personnifiée par l'anéantissement d'Hiram.

Le mot perdu et retrouvé de leur empire, c'était celui d'association ou de ruse, quelque chose comme la cité antique, ou le temple d'Osiris. Voilà pourquoi je m'étonne de voir cette fable servir encore pour vos initiations à l'œuvre de la délivrance universelle. Je voudrais croire qu'elle n'est proposée à vos adeptes que comme une épreuve de leur intelligence et de leur courage.

—Eh bien, nous qui n'avons point inventé ces formes de la maçonnerie, et qui ne nous en servons effectivement que comme d'épreuves morales, nous qui sommes plus que compagnons et maîtres dans cette science symbolique, puisque, après avoir traversé tous les grades maçonniques, nous sommes arrivés à n'être plus maçons comme on l'entend dans les rangs vulgaires de cet ordre ; nous t'adjurons de nous expliquer le mythe d'Hiram comme tu l'entends, afin que nous portions sur ton zèle, ton intelligence et ta foi le jugement qui t'arrêtera ici à la porte du véritable temple, ou qui te livrera l'entrée du sanctuaire.

—Vous me demandez le mot d'Hiram, la parole perdue. Ce n'est point celle qui m'ouvrira les portes du temple ; car ce mot, c'est tyrannie ou mensonge. Mais je sais les mots véritables, les noms des trois portes de l'édifice divin par lesquels les destructeurs d'Hiram entrèrent pour forcer ce chef à s'ensevelir sous les débris de son œuvre ; c'est liberté, fraternité, égalité.

—Consuelo, ton interprétation, exacte ou non, nous révèle le fond de ton cœur. Sois donc dispensée de t'agenouiller jamais sur la tombe d'Hiram. Tu ne passeras pas non plus par le grade où le néophyte se prosterne sur le simulacre des cendres de Jacques Molay, le grand maître et la grande victime du temple, des moines-soldats et des prélats-chevaliers du moyen âge. Tu sortirais victorieuse de cette seconde épreuve comme de la première. Tu discernerais les traces mensongères d'une barbarie fanatique, nécessaires encore aujourd'hui comme formules de garantie à des esprits imbus du principe d'inégalité.

Rappelle-toi donc bien que les francs-maçons des premiers grades n'aspirent, pour la plupart, qu'à construire un temple profane, un abri mystérieux pour une association élevée à l'état de caste. Tu comprends autrement, et tu vas marcher droit au temple universel qui doit recevoir tous les hommes confondus dans un même culte, dans un même amour. Cependant tu dois faire ici une dernière station, et te prosterner devant ce tombeau. Tu dois adorer le Christ et reconnaître en lui le seul vrai Dieu.

—Vous dites cela pour m'éprouver encore, répondit Consuelo avec fermeté : mais vous avez daigné m'ouvrir les yeux à de hautes vérités, en m'apprenant à lire dans vos livres secrets. Le Christ est un homme divin que nous révérons comme le plus grand philosophe et le plus grand saint des temps antiques. Nous l'adorons autant qu'il est permis d'adorer le meilleur et le plus grand des maîtres et des martyrs. Nous pouvons bien l'appeler le sauveur des hommes, en ce sens qu'il a enseigné à ceux de son temps des vérités qu'ils n'avaient fait qu'entrevoir, et qui devaient faire entrer l'humanité dans une phase nouvelle de lumière et de sainteté. Nous pouvons bien nous agenouiller auprès de sa cendre, pour remercier Dieu de nous avoir suscité un tel prophète, un tel exemple, un tel ami ; mais nous adorons Dieu en lui, et nous ne commettons pas le crime d'idolâtrie. Nous distinguons la divinité de la révélation de celle du révélateur. Je consens donc à rendre à ces emblèmes d'un supplice à jamais illustre et sublime, l'hommage d'une pieuse reconnaissance et d'un enthousiasme filial ; mais je ne crois pas que le dernier mot de la révélation ait été compris et proclamé par les hommes au temps de Jésus, car il ne l'a pas encore été officiellement sur la terre. J'attends de la sagesse et de la foi de ses disciples, de la continuation de son œuvre durant dix-sept siècles, une vérité plus pratique, une application plus complète de la parole sainte et de la doctrine fraternelle.

J'attends le développement de l'Évangile, j'attends quelque chose de plus que l'égalité devant Dieu, je l'attends et je l'invoque parmi les hommes.

—Tes paroles sont audacieuses et tes doctrines sont grosses de périls. Y as-tu bien songé dans la solitude ? As-tu prévu les malheurs que la loi nouvelle amassait d'avance sur ta tête ? Connais-tu le monde et tes propres forces ? Sais-tu que nous sommes un contre cent mille dans les pays les plus civilisés du globe ? Sais-tu qu'au temps où nous vivons, entre ceux qui rendent au sublime révélateur Jésus un culte injurieux et grossier, et ceux, presque aussi nombreux désormais, qui nient sa mission et jusqu'à son existence, entre les idolâtres et les athées, il n'y a place pour nous au soleil qu'au milieu des persécutions, des railleries, de la haine et des mépris de l'espèce humaine ? Sais-tu qu'en France, à l'heure qu'il est, on proscrit presque également Rousseau et Voltaire, le philosophe religieux et le philosophe incrédule ? Sais-tu, chose plus effrayante et plus inouïe ! que, du fond de leur exil, ils se proscrivent l'un l'autre ? Sais-tu que tu vas retourner dans un monde où tout conspirera pour ébranler ta foi et pour corrompre tes pensées ? Sais-tu enfin qu'il faudra exercer ton apostolat à travers les périls, les doutes, les déceptions et les souffrances ?

—J'y suis résolue, répondit Consuelo en baissant les yeux et en posant la main sur son cœur : Dieu me soit en aide !

—Eh bien, ma fille, dit Marcus, qui tenait toujours Consuelo par la main, tu vas être soumise par nous à quelques souffrances morales, non pour éprouver ta foi, dont nous ne saurions douter maintenant, mais pour la fortifier. Ce n'est pas dans le calme du repos, ni dans les plaisirs de ce monde, c'est dans la douleur et les larmes que la foi grandit et s'exalte. Te sens-tu le courage d'affronter de pénibles émotions et peut-être de violentes terreurs ?

—S'il le faut, et si mon âme doit en profiter, je me soumets à votre volonté,» répondit Consuelo légèrement oppressée.

Aussitôt les Invisibles se mirent à enlever les tapis et les flambeaux qui entouraient le cercueil. Le cercueil fut roulé dans une des profondes embrasures de croisées, et plusieurs adeptes s'étant armés de barres de fer, se hâtèrent de lever une dalle ronde qui occupait le milieu de la salle. Consuelo vit alors une ouverture circulaire assez large pour le passage d'une personne, et dont la margelle de granit, noircie et usée par le temps, était incontestablement aussi ancienne que les autres détails de l'architecture de la tour. On apporta une longue échelle, et on la plongea dans le vide ténébreux de l'ouverture. Puis Marcus, amenant Consuelo à l'entrée, lui demanda par trois fois, d'un ton solennel, si elle se sentait la force de descendre seule dans les souterrains de la grande tour féodale.

«Écoutez, mes pères ou mes frères, car j'ignore comment je dois vous appeler..., répondit Consuelo...

—Appelle-les tes frères, reprit Marcus, tu es ici parmi les Invisibles, tes égaux en grade, si tu persévères encore une heure. Tu vas leur dire adieu ici pour les retrouver dans une heure en présence du conseil des chefs suprêmes, de ceux dont on n'entend jamais la voix, dont on ne voit jamais le visage. Ceux-là, tu les appelleras tes pères. Ils sont les pontifes souverains, les chefs spirituels et temporels de notre temple. Nous paraîtrons devant eux et devant toi à visage découvert, si tu es bien décidée à venir nous rejoindre à la porte du sanctuaire, par ce chemin sombre et semé d'épouvante, qui s'ouvre ici sous tes pieds, où tu dois marcher seule et sans autre égide que celle de ton courage et de ta persévérance.

—J'y marcherai s'il le faut, répondit la néophyte tremblante ; mais cette épreuve, que vous m'annoncez si austère, est-elle donc inévitable ? O mes frères, vous ne voulez pas, sans doute, jouer avec la raison déjà bien assez éprouvée d'une femme sans affectation et sans fausse vanité ? Vous m'avez condamnée aujourd'hui à un long jeûne, et, bien que l'émotion fasse taire la faim depuis plusieurs heures, je me sens affaiblie physiquement ; j'ignore si je ne succomberai pas aux travaux que vous m'imposez. Peu m'importe, je vous le jure, que mon corps souffre et faiblisse, mais ne prendrez-vous pas pour une lâcheté morale ce qui ne sera qu'une défaillance de la matière ?

Dites-moi que vous me pardonnerez si j'ai les nerfs d'une femme, pourvu que, revenue à moi-même, j'aie encore le cœur d'un homme.

—Pauvre enfant, répondit Marcus, j'aime mieux t'entendre avouer ta faiblesse que si tu cherchais à nous éblouir par une folle audace. Nous consentirons, si tu le veux, à te donner un guide, un seul, pour t'assister et te secourir au besoin dans ton pèlerinage. Mon frère, ajouta-t-il en s'adressant au Chevalier Liverani, qui s'était tenu pendant tout ce dialogue auprès de la porte, les yeux fixés sur Consuelo, prends la main de ta sœur, et conduis la par les souterrains au lieu du rendez-vous général.

—Et vous, mon frère, dit Consuelo éperdue, ne voulez-vous pas m'accompagner aussi ?

—Cela m'est impossible. Tu ne peux avoir qu'un guide, et celui que je te désigne est le seul qu'il me soit permis de te donner.

—J'aurai du courage, répondit Consuelo, en s'enveloppant de son manteau ; j'irai seule.

—Tu refuses le bras d'un frère et d'un ami ?

—Je ne refuse ni sa sympathie ni son intérêt ; mais j'irai seule.

—Va donc, noble fille, et ne crains rien. Celle qui est descendue seule dans la citerne des pleurs, à Riesenburg, celle qui a bravé tant de périls pour trouver la grotte cachée du Schreckenstein, saura facilement traverser les entrailles de notre pyramide. Va donc, comme les jeunes héros de l'antiquité, chercher l'initiation à travers les épreuves des mystères sacrés. Frères, présentez-lui la coupe, cette relique précieuse qu'un descendant de Ziska a apportée parmi nous, et dans laquelle nous consacrons l'auguste sacrement de la communion fraternelle.»

Liverani alla prendre sur l'autel un calice de bois grossièrement travaillé, et, l'ayant rempli, il le présenta à Consuelo avec un pain.

«Ma sœur, reprit Marcus, ce n'est pas seulement un vin doux et généreux et un pain de pur froment que nous t'offrons pour réparer tes forces physiques, c'est le corps et le sang de l'homme divin, tel qu'il l'entendait lui-même, c'est-à-dire le signe à la fois céleste et matériel de l'égalité fraternelle. Nos pères les martyrs de l'église taborite, pensaient que l'intervention des prêtres impies et sacrilèges ne valait pas, pour la consécration du sacrement auguste, les mains pures d'une femme ou d'un enfant. Communie donc avec nous ici, en attendant que tu t'asseyes au banquet du temple, où le grand mystère de la cène te sera révélé plus explicitement. Prends cette coupe, et bois la première. Si tu portes de la foi dans cet acte, quelques gouttes de ce breuvage seront pour ton corps un fortifiant souverain, et ton âme fervente emportera tout ton être sur des ailes de flamme.»

Consuelo ayant bu la première, tendit la coupe à Liverani qui la lui avait présentée ; et quand celui-ci eut bu à son tour, il la fit passer à tous les frères. Marcus en ayant épuisé les dernières gouttes, bénit Consuelo et engagea l'assemblée à se recueillir et à prier pour elle ; puis il présenta à la néophyte une petite lampe d'argent, et l'aida à mettre les pieds sur les premiers barreaux de l'échelle. «Je n'ai pas besoin de vous dire, ajouta-t-il, qu'aucun danger ne menace vos jours ; mais craignez pour votre âme ; craignez de ne jamais arriver à la porte du temple, si vous avez le malheur de regarder une seule fois derrière vous en marchant. Vous aurez plusieurs stations à faire en divers endroits ; vous devrez alors examiner tout ce qui s'offrira à vos regards ; mais dès qu'une porte s'ouvrira devant vous, franchissez-la, et ne vous retournez pas. C'est, vous le savez, la prescription rigide des antiques initiations. Vous devez aussi, d'après les rites anciens, conserver soigneusement la flamme de votre lampe, emblème de votre foi et de votre zèle. Allez, ma fille, et que cette pensée vous donne un courage surhumain ; ce que vous êtes condamnée à souffrir maintenant est nécessaire au développement de votre esprit et de votre cœur dans la vertu et dans la foi véritable.»

Consuelo descendit les échelons avec précaution, et dès qu'elle eut atteint le dernier, on retira l'échelle, et elle entendit la lourde dalle retomber avec bruit et fermer l'entrée du souterrain au-dessus de sa tête.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XXXIX.

XXXIX.

Dans les premiers instants, Consuelo, passant d'une salle où brillait l'éclat de cent flambeaux, dans un lieu qu'éclairait seule la lueur de sa petite lampe, ne distingua rien qu'un brouillard lumineux répandu autour d'elle, et que son regard ne pouvait percer. Mais peu à peu ses yeux s'accoutumèrent aux ténèbres, et comme elle ne vit rien d'effrayant entre elle et les parois d'une salle en tout semblable, pour l'étendue et la forme octogone, à celle dont elle sortait, elle se rassura au point d'aller examiner de près les étranges caractères qu'elle apercevait sur les murailles. C'était une seule et longue inscription disposée sur plusieurs lignes circulaires qui faisaient le tour de la salle, et que n'interrompait aucune ouverture. En faisant cette observation, Consuelo ne se demanda pas comment elle sortirait de ce cachot, mais quel pouvait avoir été l'usage d'une pareille construction. Des idées sinistres qu'elle repoussa d'abord lui vinrent à l'esprit ; mais bientôt ces idées furent confirmées par la lecture de l'inscription qu'elle lut en marchant lentement et en promenant sa lampe à la hauteur des caractères.

«Contemple la beauté de ces murailles assises sur le roc, épaisses de vingt-quatre pieds, et debout depuis mille ans, sans que ni les assauts de la guerre, ni l'action du temps, ni les efforts de l'ouvrier aient pu les entamer ! Ce chef-d'œuvre de maçonnerie architecturale a été élevé par les mains des esclaves, sans doute pour enfouir les trésors d'un maître magnifique. Oui ! pour enfouir dans les entrailles du rocher, dans les profondeurs de la terre, des trésors de haine et de vengeance. Ici ont péri, ici ont souffert, ici ont pleuré, rugi et blasphémé vingt générations d'hommes, innocents pour la plupart, quelques-uns héroïques ; tous victimes ou martyrs : des prisonniers de guerre, des serfs révoltés ou trop écrasés de taxes pour en payer de nouvelles, des novateurs religieux, des hérétiques sublimes, des infortunés, des vaincus, des fanatiques, des saints, des scélérats aussi, hommes dressés à la férocité des camps, à la loi de meurtre et de pillage, soumis à leur tour à d'horribles représailles. Voilà les catacombes de la féodalité, du despotisme militaire ou religieux. Voilà les demeures que les hommes puissants ont fait construire par des hommes asservis, pour étouffer les cris et cacher les cadavres de leurs frères vaincus et enchaînés. Ici, point d'air pour respirer, pas un rayon de jour, pas une pierre pour reposer sa tête ; seulement des anneaux de fer scellés au mur pour passer le bout de la chaîne des prisonniers, et les empêcher de choisir une place pour reposer sur le sol humide et glacé. Ici, de l'air, du jour et de la nourriture quand il plaisait aux gardes postés dans la salle supérieure d'entr'ouvrir un instant le caveau, et de jeter un morceau de pain à des centaines de malheureux entassés les uns sur les autres, le lendemain d'une bataille, blessés ou meurtris pour la plupart ; et, chose plus affreuse encore ! quelquefois, un seul resté le dernier, et s'éteignant dans la souffrance et le désespoir au milieu des cadavres putréfiés de ses compagnons, quelquefois mangé des mêmes vers avant d'être mort tout à fait, et tombant en putréfaction lui-même avant que le sentiment de la vie et l'horreur de la réflexion fussent anéantis dans son cerveau. Voilà, ô néophyte, la source des grandeurs humaines, que tu as peut-être contemplées avec admiration et jalousie dans le monde des puissants ! des crânes décharnés, des os humains brisés et desséchés, des larmes, des taches de sang, voilà ce que signifient les emblèmes de tes armoiries, si tes pères t'ont légué la tache du patriciat ; voilà ce qu'il faudrait représenter sur les écussons des princes que tu as servis, ou que tu aspires à servir si tu es sorti de la plèbe. Oui, voilà le fondement des titres de noblesse, voilà la source des gloires et des richesses héréditaires de ce monde ; voilà comment s'est élevée et conservée une caste que les autres castes redoutent, flattent et caressent encore. Voilà, voilà ce que les hommes ont inventé pour s'élever de père en fils au-dessus des autres hommes !»

Après avoir lu cette inscription en faisant trois fois le tour de la geôle, Consuelo, navrée de douleur et d'effroi, posa sa lampe à terre et se plia sur ses genoux pour se reposer. Un profond silence régnait dans ce lieu lugubre, et des réflexions épouvantables s'y éveillaient en foule.

La vive imagination de Consuelo évoquait autour d'elle de sombres visions. Elle croyait voir des ombres livides et couvertes de plaies hideuses s'agiter autour des murailles, ou ramper sur la terre à ses côtés. Elle croyait entendre leurs gémissements lamentables, leur râle d'agonie, leurs faibles soupirs, le grincement de leurs chaînes. Elle ressuscitait dans sa pensée la vie du passé telle qu'elle devait être au moyen âge, telle qu'elle avait été encore naguère durant les guerres de religion. Elle croyait entendre au-dessus d'elle, dans la salle des gardes, le pas lourd et sinistre de ces hommes chaussés de fer ; le retentissement de leurs piques sur le pavé, leurs rires grossiers, leurs chants d'orgie : leurs menaces et leurs jurons quand la plainte des victimes montait jusqu'à eux, et venait interrompre leur affreux sommeil ; car ils avaient dormi, ces geôliers, ils avaient dû, ils avaient pu dormir sur cette geôle, sur cet abîme infect, d'où s'exhalaient les miasmes du tombeau et les rugissements de l'enfer. Pâle, les yeux fixes, et les cheveux dressés par l'épouvante, Consuelo ne voyait et n'entendait plus rien. Lorsqu'elle se rappela sa propre existence, et qu'elle se releva pour échapper au froid qui la gagnait, elle s'aperçut qu'une dalle du sol avait été déracinée et jetée en bas durant sa pénible extase, et qu'un chemin nouveau s'ouvrait devant elle. Elle en approcha, et vit un escalier étroit et rapide qu'elle descendit avec peine, et qui la conduisit dans une nouvelle cave, plus étroite et plus écrasée que la première. En touchant le sol, qui était doux et comme mœlleux sous le pied, Consuelo baissa sa lampe pour regarder si elle ne s'enfonçait pas dans la vase. Elle ne vit qu'une poussière grise, plus fine que le sable le plus fin, et présentant ça et là pour accidents, en guise de cailloux, une côte rompue, une tête de fémur, un débris de crâne, une mâchoire encore garnie de dents blanches et solides, témoignage de la jeunesse et de la force brusquement brisées par une mort violente. Quelques squelettes presque entiers avaient été retirés de cette poussière, et dressés contre les murs. Il y en avait un parfaitement conservé, debout et enchaîné par le milieu du corps, comme s'il eût été condamné à périr là sans pouvoir se coucher.

Son corps, au lieu de se courber et de tomber en avant, plié et disloqué, s'était roidi, ankylosé, et rejeté en arrière dans une attitude de fierté superbe et d'implacable dédain. Les ligaments de sa charpente et de ses membres s'étaient ossifiés. Sa tête, renversée, semblait regarder la voûte, et ses dents, serrées par une dernière contraction des mâchoires, paraissaient rire d'un rire terrible, ou d'un élan de fanatisme sublime. Au-dessus de lui, son nom et son histoire étaient écrits en gros caractères rouges sur la muraille. C'était un obscur martyr de la persécution religieuse, et la dernière des victimes immolées dans ce lieu. À ses pieds était agenouillé un squelette dont la tête, détachée des vertèbres, gisait sur le pavé, mais dont les bras roidis tenaient encore embrassés les genoux du martyr : c'était sa femme. L'inscription portait, entre autres détails :

«N*** a péri ici avec sa femme, ses trois frères et ses deux enfants, pour n'avoir pas voulu abjurer la foi de Luther, et pour avoir persisté, jusque dans les tortures, à nier l'infaillibilité du pape.

Il est mort debout et desséché, pétrifié en quelque sorte, et sans pouvoir regarder à ses pieds sa famille agonisante sur la cendre de ses amis et de ses pères.»

En face de cette inscription, on lisait celle-ci :

«Néophyte, le sol friable que tu foules est épais de vingt pieds. Ce n'est ni du sable, ni de la terre, c'est de la poussière humaine. Ce lieu était l'ossuaire du château. C'est ici qu'on jetait ceux qui avaient expiré dans la geôle placée au-dessus, quand il n'y avait plus de place pour les nouveaux venus.

C'est la cendre de vingt générations de victimes. Heureux et rares, les patriciens qui peuvent compter parmi leurs ancêtres vingt générations d'assassins et de bourreaux !»

Consuelo fut moins épouvantée de l'aspect de ces objets funèbres qu'elle ne l'avait été dans la geôle par les suggestions de son propre esprit. Il y a quelque chose de trop grave et de trop solennel dans l'aspect de la mort même, pour que les faiblesses de la peur et les déchirements de la pitié puissent obscurcir l'enthousiasme ou la sérénité des âmes fortes et croyantes. En présence de ces reliques la noble adepte de la religion d'Albert sentit plus de respect et de charité que d'effroi ou de consternation. Elle se mit à genoux devant la dépouille du martyr, et, sentant revenir ses forces morales, elle s'écria en baisant cette main décharnée :

«Oh ! ce n'est pas l'auguste spectacle d'une glorieuse destruction qui peut faire horreur ou pitié ! c'est plutôt l'idée de la vie en lutte avec les tourments de l'agonie. C'est la pensée de ce qui a dû se passer dans ces âmes désolées, qui remplit d'amertume et de terreur la pensée des vivants ! Mais toi, malheureuse victime, morte debout, et la tête tournée vers le ciel, tu n'es point à plaindre, car tu n'as point faibli, et ton âme s'est exhalée dans un transport de ferveur qui me remplit de vénération.» Consuelo se leva lentement et détacha avec une sorte de calme son voile de mariée qui s'était accroché aux ossements de la femme agenouillée à ses côtés.

Une porte étroite et basse venait de s'ouvrir devant elle. Elle reprit sa lampe, et, soigneuse de ne pas se retourner, elle entra dans un couloir étroit et sombre qui descendait en pente rapide. À sa droite et à sa gauche elle vit l'entrée de geôles étouffées sous la masse d'une architecture vraiment sépulcrale. Ces cachots étaient trop bas pour qu'on pût s'y tenir debout, et à peine assez longs pour que l'on pût s'y tenir couché. Ils semblaient l'œuvre des cyclopes, tant ils étaient fortement construits et ménagés avec art dans les massifs de la maçonnerie, comme pour servir de loges à quelques animaux farouches et dangereux. Mais Consuelo ne pouvait s'y tromper : elle avait vu les arènes de Vérone ; elle savait que les tigres et les ours réservés jadis aux amusements du cirque, aux combats de gladiateurs, étaient mieux logés mille fois. D'ailleurs, elle lisait sur les portes de fer, que ces cachots inexpugnables avaient été réservés aux princes vaincus, aux vaillants capitaines, aux prisonniers les plus importants et les plus redoutables par leur rang, leur intelligence ou leur énergie. Des précautions si formidables contre leur évasion témoignaient de l'amour ou du respect qu'ils avaient inspiré à leurs partisans. Voilà où était venu s'éteindre le rugissement de ces lions qui avaient fait tressaillir le monde à leur appel. Leur puissance et leur volonté s'étaient brisées contre un angle de mur ; leur poitrine herculéenne s'était desséchée à chercher l'aspiration d'un peu d'air, auprès d'une fente imperceptible, taillée en biseau dans vingt pieds de mœllons. Leur regard d'aigle s'était usé à guetter une faible lueur dans d'éternelles ténèbres. C'est là qu'on enterrait vivants les hommes qu'on n'osait pas tuer au jour. Des têtes illustres, des cœurs magnanimes avaient expié là l'exercice, et sans doute aussi l'abus des droits de la force.

Après avoir erré quelque temps dans ces galeries obscures et humides qui s'enfonçaient sous le roc, Consuelo entendit un bruit d'eau courante qui lui rappela le redoutable torrent souterrain de Riesenburg ; mais elle était trop préoccupée des malheurs et des crimes de l'humanité, pour songer longtemps à elle-même. Elle fut forcée de s'arrêter un peu pour faire le tour d'un puisard à fleur de terre qu'une torche éclairait. Au-dessous de la torche elle lut sur un poteau ce peu de mots, qui n'avaient pas besoin de commentaires :

«C'est là qu'on les noyait !»

Consuelo se pencha pour regarder l'intérieur du puits. L'eau du ruisseau sur lequel elle avait navigué si paisiblement il n'y avait qu'une heure, s'engouffrait là dans une profondeur effrayante, et tournoyait en rugissant, comme avide de saisir et d'entraîner une victime. La lueur rouge de la torche de résine donnait à cette onde sinistre la couleur du sang.

Enfin Consuelo arriva devant une porte massive qu'elle essaya vainement d'ébranler. Elle se demanda si, comme dans les initiations des pyramides d'Égypte, elle allait être enlevée dans les airs par des chaînes invisibles, tandis qu'un gouffre s'ouvrirait sous ses pieds et qu'un vent subit et violent éteindrait sa lampe. Une autre frayeur l'agitait plus sérieusement ; depuis qu'elle marchait dans la galerie, elle s'était aperçue qu'elle n'était pas seule ; quelqu'un marchait sur ses pas avec tant de légèreté qu'elle n'entendait pas le moindre bruit ; mais elle croyait avoir senti le frôlement d'un vêtement auprès du sien, et lorsqu'elle avait dépassé le puits, la lueur de la torche, en se trouvant derrière elle, avait envoyé aux parois du mur qu'elle suivait, deux ombres vacillantes au lieu d'une seule. Quel était donc ce redoutable compagnon qu'il lui était défendu de regarder, sous peine de perdre le fruit de tous ses travaux, et de ne jamais franchir le seuil du temple ? Était-ce quelque spectre effrayant dont la laideur eût glacé son courage et troublé sa raison ? Elle ne voyait plus son ombre, mais elle s'imaginait entendre le bruit de sa respiration tout près d'elle ; et cette porte fatale qui ne voulait pas s'ouvrir ! Les deux ou trois minutes qui s'écoulèrent dans cette attente lui parurent un siècle. Ce muet acolyte lui faisait peur ; elle craignait qu'il ne voulût l'éprouver en lui parlant, en la forçant par quelque ruse à le regarder. Son cœur battait avec violence ; enfin elle vit qu'il lui restait une inscription à lire au-dessus de la porte.

«C'est ici que t'attend la dernière épreuve, et c'est la plus cruelle. Si ton courage est épuisé, frappe deux coups au battant gauche de cette porte ; sinon, frappes-en trois au battant de droite. Songe que la gloire de ton initiation sera proportionnée à tes efforts.»

Consuelo n'hésita pas et frappa les trois coups à droite. Le battant de la porte s'ouvrit comme de lui-même, et elle pénétra dans une vaste salle éclairée de nombreux flambeaux. Il n'y avait personne, et d'abord elle ne comprit rien aux objets bizarres rangés et alignés symétriquement autour d'elle. C'étaient des machines de bois, de fer et de bronze dont l'usage lui était inconnu ; des armes étranges, étalées sur des tables ou pendues à la muraille.

Un instant elle se crut dans un musée d'artillerie ; car il y avait en effet des mousquets, des canons, des coulevrines, et tout un attirail de machines de guerre servant de premier plan aux autres instruments.

On s'était plu à réunir là tous les moyens de destruction inventés par les hommes pour s'immoler entre eux. Mais lorsque la néophyte eut fait quelques pas en avant à travers cet arsenal, elle vit d'autres objets d'une barbarie plus raffinée, des chevalets, des roues, des scies, des cuves de fonte, des poulies, des crocs, tout un musée d'instruments de torture ; et sur un grand écriteau dressé au milieu et surmontant un trophée formé de masses, de tenailles, de ciseaux, de limes, de haches dentelées, et de tous les abominables outils du tourmenteur, on lisait : «Ils sont tous fort précieux, tous authentiques ; ils ont tous servi.»

Alors Consuelo sentit défaillir tout son être. Une sueur froide détrempait les tresses de ses cheveux.

Son cœur ne battait plus. Incapable de se soustraire à l'horreur de ce spectacle et des visions sanglantes qui l'assaillaient en foule, elle examinait ce qui était devant elle avec cette curiosité stupide et funeste qui s'empare de nous dans l'excès de l'épouvante. Au lieu de fermer les yeux, elle contemplait une sorte de cloche de bronze qui avait une tête monstrueuse et un casque rond posés sur un gros corps informe, sans jambes et tronqué à la hauteur des genoux. Cela ressemblait à une statue colossale, d'un travail grossier, destiné à orner un tombeau.

Peu à peu Consuelo, sortant de sa torpeur, comprit, par une intuition involontaire, qu'on mettait le patient accroupi sous cette cloche. Le poids en était si terrible, qu'il ne pouvait, par aucun effort humain, la soulever. La dimension intérieure était si juste, qu'il ne pouvait y faire un mouvement. Cependant ce n'était pas avec le dessein de l'étouffer qu'on le mettait là, car la visière du casque rabattue à l'endroit du visage, et tout le pourtour de la tête étaient percés de petits trous dans quelques-uns desquels étaient encore plantés des stylets effilés. À l'aide de ces cruelles piqûres on tourmentait la victime pour lui arracher l'aveu de son crime réel ou imaginaire, la délation contre ses parents ou ses amis, la confession de sa foi politique ou religieuse12. Sur le sommet du casque, on lisait, en caractères incisés dans le métal, ces mots en langue espagnole :

Vive la sainte inquisition !

Note 12 : (retour) Tout le monde peut voir un instrument de ce genre avec cent autres non moins ingénieux dans l'arsenal de Venise. Consuelo ne l'y avait pas vu : ces horribles instruments de torture, ainsi que l'intérieur des cachots du saint office et des plombs du palais ducal, n'ont été livrés à l'examen du public, à l'intérieur, qu'à l'entrée des Français à Venise, lors des guerres de la république. Et au-dessous, une prière qui semblait dictée par une compassion féroce, mais qui était peut-être sortie du cœur et de la main du pauvre ouvrier condamné à fabriquer cette infâme machine :

Sainte mère de Dieu, priez pour le pauvre pécheur !

Une touffe de cheveux, arrachée dans les tourments, et sans doute collée par le sang, était restée au-dessous de cette prière, comme des stigmates effrayants et indélébiles. Ils sortaient par un des trous, qu'avait élargi le stylet. C'étaient des cheveux blancs !

Tout à coup, Consuelo ne vit plus rien et cessa de souffrir. Sans être avertie par aucun sentiment de douleur physique, car son âme et son corps n'existaient plus que dans le corps et l'âme de l'humanité violentée et mutilée, elle tomba droite et raide sur le pavé comme une statue qui se détacherait de son piédestal ; mais au moment où sa tête allait frapper le bronze de l'infernale machine, elle fut reçue dans les bras d'un homme qu'elle ne vit pas. C'était Liverani.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XL.

XL.

En reprenant connaissance, Consuelo se vit assise sur des tapis de pourpre, qui recouvraient les degrés de marbre blanc d'un élégant péristyle corinthien. Deux hommes masqués en qui elle reconnut, à la couleur de leurs manteaux, Liverani et celui qu'avec raison elle pensait devoir être Marcus, la soutenaient dans leurs bras, et la ranimaient de leurs soins. Une quarantaine d'autres personnages, enveloppés et masqués, les mêmes qu'elle avait vus autour du simulacre du cercueil de Jésus, étaient rangés sur deux files, le long des degrés, et chantaient en chœur un hymne solennel, dans une langue inconnue, en agitant des couronnes de roses, des palmes et des rameaux de fleurs. Les colonnes étaient ornées de guirlandes, qui s'entre-croisaient en festons, comme un arc de triomphe, au-devant de la porte fermée du temple et au-dessus de Consuelo. La lune, brillant, au zénith, de tout son éclat, éclairait seule cette façade blanche ; et au dehors, tout autour de ce sanctuaire, de vieux ifs, des cyprès et des pins, formaient un impénétrable bosquet, semblable à un bois sacré, sous lequel murmurait une onde mystérieuse, aux reflets argentés.

«Ma sœur, dit Marcus, en aidant Consuelo à se lever, vous êtes sortie victorieuse de vos épreuves. Ne rougissez pas d'avoir souffert et faibli physiquement sous le poids de la douleur. Votre généreux cœur s'est brisé d'indignation et de pitié devant les témoignages palpables des crimes et des maux de l'humanité. Si vous fussiez arrivée ici debout et sans aide, nous aurions moins de respect pour vous qu'en vous y apportant mourante et navrée. Vous avez vu les cryptes d'un château seigneurial, non pas d'un lieu particulier, célèbre entre tous par les crimes dont il a été le théâtre, mais semblable à tous ceux dont les ruines couvrent une grande partie de l'Europe, débris effrayants du vaste réseau à l'aide duquel la puissance féodale enveloppa, durant tant de siècles, le monde civilisé, et fit peser sur les hommes le crime de sa domination farouche et l'horreur des guerres civiles. Ces hideuses demeures, ces sauvages forteresses ont nécessairement servi de repaire à tous les forfaits que l'humanité a dû voir s'accomplir, avant d'arriver, par les guerres de religion, par le travail des sectes émancipatrices, et par le martyre de l'élite des hommes, à la notion de la vérité. Parcourez l'Allemagne, la France, l'Italie, l'Angleterre, l'Espagne, les pays slaves : vous ne trouverez pas une vallée, vous ne gravirez pas une montagne sans apercevoir au-dessus de vous les ruines imposantes de quelque terrible manoir, ou tout au moins sans découvrir à vos pieds, dans l'herbe, quelque vestige de fortification. Ce sont là les traces ensanglantées du droit de conquête, exercé par la caste patricienne sur les castes asservies. Et si vous explorez toutes ces ruines, si vous fouillez le sol qui les a dévorées, et qui travaille sans cesse à les faire disparaître, vous trouverez, dans toutes, les vestiges de ce que vous venez de voir ici : une geôle, un caveau pour le trop-plein des morts, des loges étroites et fétides pour les prisonniers d'importance, un coin pour assassiner sans bruit ; et, au sommet de quelque vieille tour, ou dans les profondeurs de quelque souterrain, un chevalet pour les serfs récalcitrants et les soldats réfractaires, une potence pour les déserteurs, des chaudières pour les hérétiques. Combien ont péri dans la poix bouillante, combien ont disparu sous les flots, combien ont été enterrés vivants dans les mines ! Ah ! si les murs des châteaux, si les flots des lacs et des fleuves, si les antres des rochers pouvaient parler et raconter tout ce qu'ils ont vu et enfoui d'iniquités ! Le nombre en est trop considérable pour que l'histoire ait pu en enregistrer le détail !

«Mais ce ne sont pas les seigneurs seuls, ce n'est pas la race patricienne exclusivement qui a rougi la terre de tant de sang innocent. Les rois et les prêtres, les trônes et l'Église, voilà les grandes sources d'iniquités, voilà les forces vives de la destruction. Un soin austère, une sombre mais forte pensée a rassemblé dans une des salles de notre antique manoir une partie des instruments de torture inventés par la haine du fort contre le faible. La description n'en serait pas croyable, la vue peut à peine les comprendre, la pensée se refuse à les admettre. Et cependant ils ont fonctionné durant des siècles, ces hideux appareils, dans les châteaux royaux, comme dans les citadelles des petits princes, mais surtout dans les cachots du saint office ; que dis-je ? ils y fonctionnent encore, quoique plus rarement. L'inquisition subsiste encore, torture encore ; et, en France, le plus civilisé de tous les pays, il y a encore des parlements de province qui brûlent de prétendus sorciers.

«D'ailleurs la tyrannie est-elle donc renversée ? Les rois et les princes ne ravagent-ils plus la terre ? La guerre ne porte-t-elle pas la désolation dans les opulentes cités, comme dans la chaumière du pauvre, au moindre caprice du moindre souverain ? La servitude n'est-elle pas encore en vigueur dans une moitié de l'Europe ? Les troupes ne sont-elles pas soumises encore presque partout au régime du fouet et du bâton ? Les plus beaux et les plus braves soldats du monde, les soldats prussiens, ne sont-ils pas dressés comme des animaux à coups de verge et de canne ? Le knout ne mène-t-il pas les serfs russes ? Les nègres ne sont-ils pas plus maltraités en Amérique que les chiens et les chevaux ? Si les forteresses des vieux barons sont démantelées et converties en demeures inoffensives, celles des rois ne sont-elles pas encore debout ? Ne servent-elles pas de prisons aux innocents plus souvent qu'aux coupables ? Et toi, ma sœur, toi la plus douce et la plus noble des femmes, n'as-tu pas été captive à Spandaw ?

«Nous te savions généreuse, nous comptions sur ton esprit de justice et de charité ; mais te voyant destinée, comme une partie de ceux qui sont ici, à retourner dans le monde, à fréquenter les cours, à approcher de la personne des souverains, à être, toi particulièrement, l'objet de leurs séductions, nous avons dû te mettre en garde contre l'enivrement de cette vie d'éclat et de dangers ; nous avons dû ne pas t'épargner les enseignements, même les plus terribles. Nous avons parlé à ton esprit par la solitude à laquelle nous t'avons condamnée et par les livres que nous avons mis entre tes mains ; nous avons parlé à ton cœur par des paroles paternelles et des exhortations tour à tour sévères et tendres ; nous avons parlé à tes yeux par des épreuves plus douloureuses et d'un sens plus profond que celles des antiques mystères. Maintenant, si tu persistes à recevoir l'initiation, tu peux te présenter sans crainte devant ces juges incorruptibles, mais paternels, que tu connais déjà, et qui t'attendent ici pour te couronner ou pour te rendre la liberté de nous quitter à jamais.»

En parlant ainsi, Marcus, élevant le bras, désignait à Consuelo la porte du temple, au-dessus de laquelle les trois mots sacramentels, liberté, égalité, fraternité, venaient de s'allumer en lettres de feu.

Consuelo, affaiblie et brisée physiquement, ne vivait plus que par l'esprit. Elle n'avait pu écouter debout le discours de Marcus. Forcée de se rasseoir sur le fût d'une colonne, elle s'appuyait sur Liverani, mais sans le voir, sans songer à lui. Elle n'avait pourtant pas perdu une seule parole de l'initiateur. Pâle comme un spectre, l'œil fixe et la voix éteinte, elle n'avait pas l'air égaré qui succède aux crises nerveuses. Une exaltation concentrée remplissait sa poitrine, dont la faible respiration n'était plus appréciable pour Liverani. Ses yeux noirs, que la fatigue et la souffrance enfonçaient un peu sous les orbites, brillaient d'un feu sombre. Un léger pli à son front trahissait une résolution inébranlable, la première de sa vie. Sa beauté en cet instant fit peur à ceux des assistants qui l'avaient vue ailleurs invariablement douce et bienveillante. Liverani devint tremblant comme la feuille de jasmin que la brise de la nuit agitait au front de son amante. Elle se leva avec plus de force qu'il ne s'y serait attendu ; mais aussitôt ses genoux faiblirent, et pour monter les degrés, elle se laissa presque porter par lui, sans que l'étreinte de ses bras, qui l'avait tant émue, sans que le voisinage de ce cœur qui avait embrasé le sien, vinssent la distraire un instant de sa méditation intérieure. Il mit entre sa main et celle de Consuelo la croix d'argent, ce talisman qui lui donnait des droits sur elle, et qui lui servait à se faire reconnaître. Consuelo ne parut reconnaître ni le gage ni la main qui le présentait. La sienne était contractée par la souffrance. C'était une pression mécanique, comme lorsqu'on saisit une branche pour se retenir au bord d'un abîme : mais le sang du cœur n'arrivait pas jusqu'à cette main glacée.

«Marcus ! dit Liverani à voix basse, au moment où celui-ci passa près de lui pour aller frapper à la porte du temple, ne nous quittez pas. L'épreuve a été trop forte. J'ai peur !

—Elle t'aime ! répondit Marcus.

—Oui, mais elle va peut-être mourir !» reprit Liverani en frissonnant.

Marcus frappa trois coups à la porte, qui s'ouvrit et se referma aussitôt qu'il fut entré avec Consuelo et Liverani. Les autres frères restèrent sous le péristyle, en attendant qu'on les introduisît pour la cérémonie de l'initiation ; car, entre cette initiation et les dernières épreuves, il y avait toujours un entretien secret entre les chefs Invisibles et le récipiendaire.

L'intérieur du kiosque en forme de temple, qui servait à ces initiations au château de ***, était magnifiquement orné, et décoré, entre chaque colonne, des statues des plus grands amis de l'humanité. Celle de Jésus-Christ y était placée au milieu de l'amphithéâtre, entre celles de Pythagore et de Platon. Apollonius de Thyane était à côté de saint Jean, Abailard auprès de saint Bernard, Jean Huss et Jérôme de Prague à côté de sainte Catherine et de Jeanne d'Arc. Mais Consuelo ne s'arrêta pas à considérer les objets extérieurs. Toute renfermée en elle-même, elle revit sans surprise et sans émotion ces mêmes juges qui avaient sondé son cœur si profondément. Elle ne sentait plus aucun trouble en la présence de ces hommes, quels qu'ils fussent, et elle attendait leur sentence avec un grand calme apparent.

«Frère introducteur, dit à Marcus le huitième personnage, qui, assis au-dessous des sept juges, portait toujours la parole pour eux, quelle personne nous amenez-vous ici ? Quel est son nom ?

—Consuelo Porporina, répondit Marcus.

—Ce n'est pas là ce qu'on vous demande, mon frère, répondit Consuelo ; ne voyez-vous pas que je me présente ici en habit de mariée, et non en costume de veuve ? Annoncez la comtesse Albert de Rudolstadt.

—Ma fille, dit le frère orateur, je vous parle au nom du conseil. Vous ne portez plus le nom que vous invoquez ; votre mariage avec le comte de Rudolstadt est rompu.

—De quel droit ? et en vertu de quelle autorité ? demanda Consuelo d'une voix brève et forte comme dans la fièvre. Je ne reconnais aucun pouvoir théocratique. Vous m'avez appris vous-mêmes à ne vous reconnaître sur moi d'autres droits que ceux que je vous aurai librement donnés, et à ne me soumettre qu'à une autorité paternelle.

La vôtre ne le serait pas si elle brisait mon mariage sans l'assentiment de mon époux et sans le mien. Ce droit, ni lui ni moi ne vous l'avons donné.

—Tu te trompes, ma fille : Albert nous a donné le droit de disposer de son sort et du tien ; et toi-même tu nous l'as donné aussi en nous ouvrant ton cœur, et en nous confessant ton amour pour un autre.

—Je ne vous ai rien confessé, répondit Consuelo, et je renie l'aveu que vous voulez m'arracher.

—Introduisez la sibylle,» dit l'orateur à Marcus.

Une femme de haute taille, toute drapée de blanc, et la figure cachée sous son voile, entra et s'assit au milieu du demi-cercle formé par les juges. A son tremblement nerveux, Consuelo reconnut facilement Wanda.

«Parle, prêtresse de la vérité, dit l'orateur ; parle, interprète et révélatrice des plus intimes secrets, des plus délicats mouvements du cœur. Cette femme est-elle l'épouse d'Albert de Rudolstadt ?

—Elle est son épouse fidèle et respectable, répondit Wanda ; mais, dans ce moment, vous devez prononcer son divorce. Vous voyez bien, par qui elle est amenée ici ; vous voyez bien que celui de nos enfants dont elle tient la main est l'homme qu'elle aime et à qui elle doit appartenir, en vertu du droit imprescriptible de l'amour dans le mariage.»

Consuelo se retourna avec surprise vers Liverani, et regarda sa propre main, qui était engourdie et comme morte dans la sienne. Elle semblait être sous la puissance d'un rêve et faire des efforts pour se réveiller. Elle se détacha enfin avec énergie de cette étreinte, et, regardant le creux de sa main, elle y vit l'empreinte de la croix de sa mère. «C'est donc là l'homme que j'ai aimé ! dit-elle, avec le sourire mélancolique d'une sainte ingénuité. Eh bien, oui ! je l'ai aimé tendrement, éperdument ; mais c'était un rêve ! J'ai cru qu'Albert n'était plus, et vous me disiez que celui-ci était digne de mon estime et de ma confiance.

Puis j'ai revu Albert ; j'ai cru comprendre, à son langage, qu'il ne voulait plus être mon époux, et je ne me suis pas défendue d'aimer cet inconnu dont les lettres et les soins m'enivraient d'un fol attrait.

Mais on m'a dit qu'Albert m'aimait toujours, et qu'il renonçait à moi par vertu et par générosité.

Et pourquoi donc Albert s'est-il persuadé que je resterais au-dessous de lui dans le dévouement ? Qu'ai-je fait de criminel jusqu'ici, pour que l'on me croie capable de briser son âme en acceptant un bonheur égoïste ? Non, je ne me souillerai jamais d'un pareil crime.

Si Albert me croit indigne de lui pour avoir eu un autre amour que le sien dans le cœur ; s'il se fait un scrupule de briser cet amour, et qu'il ne désire pas m'en inspirer un plus grand, je me soumettrai à son arrêt ; j'accepterai la sentence de ce divorce contre lequel pourtant mon cœur et ma conscience se révoltent ; mais je ne serai ni l'épouse ni l'amante d'un autre.

Adieu, Liverani, ou qui que vous soyez, à qui j'ai confié la croix de ma mère dans un jour d'abandon qui ne me laisse ni honte ni remords. Rendez-moi ce gage, afin qu'il n'y ait plus rien entre nous qu'un souvenir d'estime réciproque et le sentiment d'un devoir accompli sans amertume et sans effort.

—Nous ne reconnaissons pas une pareille morale, tu le sais, reprit la sibylle ; nous n'acceptons pas de tels sacrifices ; nous voulons inaugurer et sanctifier l'amour, perdu et profané dans le monde, le libre choix du cœur, l'union, sainte et volontaire de deux êtres également épris.

Nous avons sur nos enfants le droit de redresser la conscience, de remettre les fautes, d'assortir les sympathies, de briser les entraves de l'ancienne société. Tu n'as donc pas celui de disposer de ton être pour le sacrifice, tu ne peux pas étouffer l'amour dans ton sein et renier la vérité de ta confession, sans que nous t'y ayons autorisée.

—Que me parlez-vous de liberté, que me parlez-vous d'amour et de bonheur ? s'écria Consuelo en faisant un pas vers les juges avec une explosion d'enthousiasme et un rayonnement de physionomie sublime. Ne venez-vous pas de me faire traverser des épreuves qui doivent laisser sur le front une éternelle pâleur, et dans l'âme une invincible austérité ? Quel être insensible et lâche me croyez-vous, si vous me jugez encore capable de rêver et de chercher des satisfactions personnelles après ce que j'ai vu, après ce que j'ai compris, après ce que je sais désormais de la vie des hommes, et de mes devoirs en ce monde ? Non, non ! plus d'amour, plus d'hyménée, plus de liberté, plus de bonheur, plus de gloire, plus d'art, plus rien pour moi, si je dois faire souffrir le dernier d'entre mes semblables ! Et n'est-il pas prouvé que toute joie s'achète dans ce monde d'aujourd'hui au prix de la joie de quelque autre ? N'y a-t-il pas quelque chose de mieux à faire que de se contenter soi-même ? Albert ne pense-t-il pas ainsi, et n'ai-je pas le droit de penser comme lui ? N'espère-t-il pas trouver, dans son sacrifice même, la force de travailler pour l'humanité avec plus d'ardeur et d'intelligence que jamais ? Laissez-moi être aussi grande qu'Albert. Laissez-moi fuir la menteuse et criminelle illusion du bonheur.

Donnez-moi du travail, de la fatigue, de la douleur et de l'enthousiasme ! Je ne comprends plus la joie que dans la souffrance ; j'ai soif du martyre depuis que vous m'avez fait voir imprudemment les trophées du supplice. Oh ! honte à ceux qui ont compris le devoir, et qui se soucient encore d'avoir en partage le bonheur ou le repos sur la terre ! Il s'agit bien de nous, il s'agit bien de moi ! Oh ! Liverani ! si vous m'aimez d'amour après avoir subi les épreuves qui m'amènent ici, vous êtes insensé, vous n'êtes qu'un enfant indigne du nom d'homme, indigne à coup sûr que je vous sacrifie l'affection héroïque d'Albert. Et toi, Albert, si tu es ici, si tu m'entends, tu ne devrais pas refuser du moins de m'appeler ta sœur, de me tendre la main et de m'aider à marcher dans le rude sentier qui te mène à Dieu.»

L'enthousiasme de Consuelo était porté au comble ; les paroles ne lui suffisaient plus pour l'exprimer. Une sorte de vertige s'empara d'elle, et, ainsi qu'il arrivait aux pythonisses, dans le paroxysme de leurs crises divines, de se livrer à des cris et à d'étranges fureurs, elle fut entraînée à manifester l'émotion qui la débordait par l'expression qui lui était la plus naturelle. Elle se mit à chanter d'une voix éclatante et dans un transport au moins égal à celui qu'elle avait éprouvé en chantant ce même air à Venise, en public pour la première fois de sa vie, et en présence de Marcello et de Porpora : I cieli immensi narrano

Del grande Iddio la gloria !

Ce chant lui vint sur les lèvres parce qu'il est peut-être l'expression la plus naïve et la plus saisissante que la musique ait jamais donnée à l'enthousiasme religieux. Mais Consuelo n'avait pas le calme nécessaire pour contenir et diriger sa voix ; après ces deux vers, l'intonation devint un sanglot dans sa poitrine, elle fondit en pleurs et tomba sur ses genoux.

Les Invisibles, électrisés par sa ferveur, s'étaient levés simultanément, comme pour entendre debout, dans l'attitude du respect, ce chant de l'inspirée. Mais en la voyant succomber sous l'émotion, ils descendirent tous de l'enceinte et s'approchèrent d'elle, tandis que Wanda la saisissant dans ses bras et la jetant dans ceux de Liverani, lui cria :

«Eh bien ! regarde-le donc, et sache que Dieu t'accorde de pouvoir concilier l'amour et la vertu, le bonheur et le devoir.»

Consuelo, sourde pendant un instant, et comme ravie dans un autre monde, regarda enfin Liverani, dont Marcus venait d'arracher le masque. Elle fit un cri perçant et faillit expirer sur son sein en reconnaissant Albert. Albert et Liverani étaient le même homme.

LA COMTESSE DE RUDOLSTADT - George SAND > CHAPITRE XLI.

XLI.

En ce moment les portes du temple s'ouvrirent en rendant un son métallique, et les Invisibles entrèrent deux à deux. La voix magique de l'harmonica, cet instrument récemment inventé [Tout le monde sait que l'harmonica fit une telle sensation en Allemagne à son apparition, que les imaginations pudiques voulurent y voir l'audition des voix surnaturelles, évoquées par les consécrateurs de certains mystères.

Cet instrument, réputé magique avant de se populariser, fut élevé pendant quelque temps, par les adeptes de la théosophie allemande, aux mêmes honneurs divins que la lyre chez les anciens, et que beaucoup d'autres instruments de musique chez les peuples primitifs de l'Himalaya.

Ils en firent une des figures hiéroglyphiques de leur iconographie mystérieuse. Ils le représentaient sous la forme d'une chimère fantastique. Les néophytes des sociétés secrètes, qui l'entendaient pour la première fois, après les terreurs et les émotions de leurs rudes épreuves, en étaient si fortement impressionnés, que plusieurs tombaient en extase. Ils croyaient entendre le chant des puissances invisibles, car on leur cachait l'exécutant et l'instrument avec le plus grand soin.

Il y a des détails extrêmement curieux sur le rôle extraordinaire de l'harmonica dans les cérémonies de réception de l'illuminisme.], dont la vibration pénétrante était une merveille inconnue aux organes de Consuelo, se fit entendre dans les airs, et sembla descendre de la coupole entr'ouverte aux rayons de la lune et aux brises vivifiantes de la nuit. Une pluie de fleurs tombait lentement sur l'heureux couple placé au centre de cette marche solennelle. Wanda, debout auprès d'un trépied d'or, d'où sa main droite faisait jaillir des flammes éclatantes et des nuages de parfums, tenait de la main gauche les deux bouts d'une chaîne de fleurs et de feuillages symboliques qu'elle avait jetée autour des deux amants.

Les chefs Invisibles, la face couverte de leurs longues draperies rouges, et la tête ceinte des mêmes feuillages de chêne et d'acacia consacrés par leurs rites, étaient debout, les bras étendus comme pour accueillir les frères, qui s'inclinaient en passant devant eux. Ces chefs avaient la majesté des druides antiques ; mais leurs mains pures de sang n'étaient ouvertes que pour bénir, et un religieux respect remplaçait dans le cœur des adeptes la terreur fanatique des religions du passé.

À mesure que les initiés se présentaient devant le vénérable tribunal, ils ôtaient leurs masques pour saluer à visage découvert ces augustes inconnus, qui ne s'étaient jamais manifestés à eux que par des actes de clémente justice, d'amour paternel et de haute sagesse. Fidèles, sans regret et sans méfiance, à la religion du serment, ils ne cherchaient pas à lire d'un regard curieux sous ces voiles impénétrables.

Sans doute leurs adeptes les connaissaient sans le savoir, ces mages d'une religion nouvelle, qui, mêlés à eux dans la société et dans le sein même de leurs assemblées, étaient les meilleurs amis, les plus intimes confidents de la plupart d'entre eux, de chacun d'eux peut-être en particulier. Mais, dans l'exercice de leur culte commun, la personne du prêtre était à jamais voilée, comme l'oracle des temps antiques.

Heureuse enfance des croyances naïves, aurore quasi fabuleuse des conspirations sacrées, que la nuit du mystère enveloppe, dans tous les temps, de poétiques incertitudes !

Bien qu'un siècle à peine nous sépare de l'existence de ces Invisibles, elle est problématique pour l'historien ; mais trente ans plus tard l'illuminisme reprit ces formes ignorées du vulgaire, et, puisant à la fois dans le génie inventif de ses chefs et dans la tradition des sociétés secrètes de la mystique Allemagne, il épouvanta le monde par la plus formidable et la plus savante des conjurations politiques et religieuses.

Il ébranla un instant toutes les dynasties sur leurs trônes, et succomba à son tour, en léguant à la Révolution française comme un courant électrique d'enthousiasme sublime, de foi ardente et de fanatisme terrible.

Un demi-siècle avant ces jours marqués par le destin, et tandis que la monarchie galante de Louis XV, le despotisme philosophique de Frédéric II, la royauté sceptique et railleuse de Voltaire, la diplomatie ambitieuse de Marie-Thérèse, et l'hérétique tolérance de Ganganelli, semblaient n'annoncer pour longtemps au monde que décrépitude, antagonisme, chaos et dissolution, la Révolution française fermentait à l'ombre et germait sous terre. Elle couvait dans des esprits croyants jusqu'au fanatisme, sous la forme d'un rêve de révolution universelle ; et pendant que la débauche, l'hypocrisie ou l'incrédulité régnaient officiellement sur le monde, une foi sublime, une magnifique révélation de l'avenir, des plans d'organisation aussi profonds et plus savants peut-être que notre Fouriérisme et notre Saint-Simonisme d'aujourd'hui, réalisaient déjà dans quelques groupes d'hommes exceptionnels la conception idéale d'une société future, diamétralement opposée à celle qui couvre et cache encore leur action dans l'histoire.

Un tel contraste est un des traits les plus saisissants de ce dix-huitième siècle, trop rempli d'idées et de travail intellectuel de tous les genres, pour que la synthèse ait pu en être déjà faite avec clarté et profit par les historiens philosophiques de nos jours.

C'est qu'il y a là un amas de documents contradictoires et de faits incompris, insaisissables au premier abord, sources troublées par le tumulte du siècle, et qu'il faudrait épurer patiemment pour en retrouver le fond solide.

Beaucoup de travailleurs énergiques sont restés obscurs, emportant dans la tombe le secret de leur mission : tant de gloires éclatantes absorbaient alors l'attention les contemporains ! tant de brillants travaux accaparent encore aujourd'hui l'examen rétrospectif des critiques !

Mais peu à peu la lumière sortira de ce chaos. Et si notre siècle arrive à se résumer lui-même, il résumera aussi la vie de son père le dix-huitième siècle, ce logogriphe immense, cette brillante nébuleuse, où tant de lâcheté s'oppose à tant de grandeur, tant de savoir à tant d'ignorance, tant de barbarie à tant de civilisation, tant de lumière à tant d'erreur, tant de sérieux à tant d'ivresse, tant d'incrédulité à tant de foi, tant de pédantisme savant à tant de moquerie frivole, tant de superstition à tant de raison orgueilleuse : cette période de cent ans, qui vit les règnes de madame de Maintenon et de madame de Pompadour :

Pierre le Grand, Catherine II, Marie-Thérèse et la Dubarry ; Voltaire et Swédenborg, Kant et Mesmer, Jean-Jacques Rousseau et le cardinal Dubois, Shrœpfer et Diderot, Fénelon et Law, Zinzendorf et Leibnitz, Frédéric II et Robespierre, Louis XIV et Philippe-Égalité, Marie-Antoinette et Charlotte Corday, Weishaupt, Babeuf et Napoléon... laboratoire effrayant, où tant de formes hétérogènes ont été jetées dans le creuset, qu'elles ont vomi, dans leur monstrueuse ébullition, un torrent de fumée où nous marchons encore enveloppés de ténèbres et d'images confuses.

Consuelo pas plus qu'Albert, et les chefs Invisibles pas plus que leurs adeptes, ne portaient un regard bien lucide sur ce siècle, au sein duquel ils brûlaient de s'élancer avec l'espoir enthousiaste de le régénérer d'assaut. Ils se croyaient à la veille d'une république évangélique, comme les disciples de Jésus s'étaient crus à la veille du royaume de Dieu sur la terre, comme les Taborites de la Bohême s'étaient crus à la veille de l'état paradisiaque, comme plus tard la Convention française se crut à la veille d'une propagande victorieuse sur toute la face du globe.

Mais, sans cette confiance insensée, où seraient les grands dévouements, et sans les grandes folies où seraient les grands résultats ?

Sans l'utopie du divin rêveur Jésus, où en serait la notion de la fraternité humaine ?

Sans les visions contagieuses de l'extatique Jeanne-d'Arc, serions-nous encore Français ?

Sans les nobles chimères du dix-huitième siècle, aurions-nous conquis les premiers éléments de l'égalité ?

Cette mystérieuse révolution, que les sectes du passé avaient rêvée chacune pour son temps, et que les conspirateurs mystiques du siècle dernier avaient vaguement prédite cinquante ans d'avance, comme une ère de rénovation politique et religieuse, Voltaire et les calmes cerveaux philosophiques de son temps, et Frédéric II lui-même, le grand réalisateur de la force logique et froide, n'en prévoyaient ni les brusques orages, ni le soudain avortement. Les plus ardents, comme les plus sages, étaient loin de lire clairement dans l'avenir.

Jean-Jacques Rousseau eût renié son œuvre, si la Montagne lui était apparue en rêve, surmontée de la guillotine ; Albert de Rudolstadt serait redevenu subitement le fou léthargique du Schreckenstein, si ces gloires ensanglantées, suivies du despotisme de Napoléon, et la restauration de l'ancien régime, suivie du règne des plus vils intérêts matériels, lui eussent été révélées ; lui qui croyait travailler à renverser, immédiatement et pour toujours, les échafauds et les prisons, les casernes et les couvents, les maisons d'agio et les citadelles !

Ils rêvaient donc, ces nobles enfants, et ils agissaient sur leur rêve de toute la puissance de leur âme. Ils n'étaient ni plus ni moins de leur siècle que les habiles politiques et les sages philosophes leurs contemporains.

Ils ne voyaient ni plus ni moins qu'eux la vérité absolue de l'avenir, cette grande inconnue que nous revêtons chacun des attributs de notre propre puissance, et qui nous trompe tous, en même temps qu'elle nous confirme, lorsqu'elle apparaît à nos fils, vêtue des mille couleurs dont chacun de nous a préparé un lambeau pour sa toge impériale. Heureusement, chaque siècle la voit plus majestueuse, parce que chaque siècle produit plus de travailleurs pour son triomphe. Quant aux hommes qui voudraient déchirer sa pourpre et la couvrir d'un deuil éternel, ils ne peuvent rien contre elle, ils ne la comprennent pas. Esclaves de la réalité présente, ils ne savent pas que l'immortelle n'a point d'âge, et que qui ne la rêve pas telle qu'elle peut être demain ne la voit nullement telle qu'elle doit être aujourd'hui.

Albert, dans cet instant de joie suprême où les yeux de Consuelo s'attachaient enfin sur les siens avec ravissement. Albert, rajeuni de tout le bienfait de la santé, et embelli de toute l'ivresse du bonheur, se sentait investi de cette foi toute-puissante qui transporterait les montagnes, s'il y avait d'autres montagnes à porter dans ces moments-là que le fardeau de notre propre raison ébranlée par l'ivresse. Consuelo était enfin devant lui comme la Galatée de l'artiste chéri des dieux, s'éveillant en même temps à l'amour et à la vie. Muette et recueillie, la physionomie éclairée d'une auréole céleste, elle était complètement, incontestablement belle pour la première fois de sa vie, parce qu'elle existait en effet complètement et réellement pour la première fois. Une sérénité sublime brillait sur son front, et ses grands yeux s'humectaient de cette volupté de l'âme dont l'ivresse des sens n'est qu'un reflet affaibli. Elle n'était si belle que parce qu'elle ignorait ce qui se passait dans son cœur et sur son visage. Albert seul existait pour elle, ou plutôt elle n'existait plus qu'en lui, et lui seul lui semblait digne d'un immense respect et d'une admiration sans bornes. C'est qu'Albert aussi était transformé et comme enveloppé d'un rayonnement surnaturel en la contemplant. Elle retrouvait bien dans la profondeur de son regard toute la grandeur solennelle des nobles douleurs qu'il avait subies ; mais ces amertumes du passé n'avaient laissé sur ses traits aucune trace de souffrance physique. Il avait sur le front la placidité du martyr ressuscité, qui voit la terre rougie de son sang fuir sous ses pieds, et le ciel des récompenses infinies s'ouvrir sur sa tête. Jamais artiste inspiré ne créa une plus noble figure de héros ou de saint, aux plus beaux jours de l'art antique ou de l'art chréti