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NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR

Roman

George SAND



TABLE des MATIÈRES

26 choix possibles

I - LA VILLA PAMPHILI
II - LES CHANSONS DES BOIS ET DES RUES A VICTOR HUGO
III - LE PAYS DES ANÉMONES A MADAME JULIETTE LAMBER, AU GOLFE JUAN
IV - DE MARSEILLE A MENTON A M. GUSTAVE TOURANGIN, A SAINT-FLORENT
V - A PROPOS DE BOTANIQUE
MÉLANGES
I - UNE VISITE AUX CATACOMBES
II - DE LA LANGUE D'OC ET DE LA LANGUE D'OIL A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE L'ÉCLAIREUR DE L'INDRE.
III - LA PRINCESSE ANNA CZARTORYSKA
IV - UTILITÉ D'UNE ÉCOLE NORMALE D'ÉQUITATION
V - LA BERTHENOUX
VI - LES JARDINS EN ITALIE
VII - A MADAME ERNEST PÉRIGOIS
VIII - LES BOIS
IX - L'ILE DE LA RÉUNION
X – CONCHYLIOLOGIE DE L'ILE DE LA RÉUNION
XI - A PROPOS DU CHOLÉRA DE 1865
LES AMIS DISPARUS
I - NÉRAUD PÈRE
II - GABRIEL DE PLANET
III - CARLO SOLIVA
IV - LE COMTE D'AURE
V - LOUIS MAILLARD DISCOURS PRONONCÉ SUR SA TOMBE LE 25 JANVIER 1865
VI - FERDINAND PAJOT
VII - PATUREAU-FRANCOEUR
VIII - MADAME LAURE FLEURY PAROLES PRONONCÉES SUR SA TOMBE A LA CHATRE LE 26 OCTOBRE 1870


TEXTE INTÉGRAL



I - LA VILLA PAMPHILI

A***

Rome, 25 mars 185...

La villa Pamphili n'a pas été abîmée dans les derniers événements, comme on l'a dit. Ni Garibaldi, ni les Français n'y ont laissé de traces de dévastation sérieuse. Ses pins gigantesques sont, en grande partie, encore debout. Elle est bien plus menacée de périr par l'abandon que par la guerre, car elle porte l'empreinte de cette indifférence et de ce dégoût qui sont, à ce que l'on me dit, le cachet général de toutes les habitations princières de la ville et des environs.

C'est un bel endroit, une vue magnifique sur Rome, l'Agro-Romano et la mer. De petites collines un peu plantées, chose rare ici, font un premier plan agréable. Le palais est encore de ceux qui résolvent le problème d'être très-vastes à l'intérieur et très-petits d'aspect extérieur.

En général, tout me paraît trop petit ou trop grand, depuis que je suis à Rome. Quant à la végétation, cela est certain, les arbres de nos climats y sont pauvres, et les essences intermédiaires n'y atteignent pas la santé et l'ampleur qu'elles ont dans nos campagnes et dans nos jardins.

En revanche, les plantes indigènes sont d'une taille démesurée, et le même contraste pénible que l'on remarque dans les édifices se fait sentir dans la nature. On dirait que cette dernière est aristocrate comme la société et qu'elle ne veut pas souffrir de milieu entre les géants et les pygmées, sur cette terre de la papauté. Ces ruines de la ville des empereurs au milieu des petites bâtisses de la ville moderne, et ces énormes pins d'Italie au milieu des humbles bosquets et des courts buissons de la villégiature, me font l'effet de magnifiques cardinaux entourés de misérables capucins.

Et puis, quels que soient les repoussoirs, il y a un manque constant de proportion entre eux et l'arène désolée qu'ils dominent. Cette campagne de Rome, vue de haut et terminée par une autre immensité, la mer, est effrayante d'étendue et de nudité. Rome elle-même, toute vaste qu'elle est, s'y perd. Ses lignes, tant vantées par les artistes italianomanes, sont courtes et crues, crues surtout ; et ce soleil, que l'on me disait devoir tout enchanter, un beau et chaud soleil, en effet ! accuse plus durement encore ces contours déjà si secs. Je comprends maintenant les ingristes, que je trouvais un peu trop livrés à la convention, au style, comme ils disent. Je vois qu'ils ont, au contraire, trop de conscience et d'exactitude, et que la réalité prend ici cette physionomie de froide âpreté qui me gênait chez eux. Il faudrait adoucir ce caractère au lieu de le faire prédominer, car ce n'est pas là sa beauté, c'est son défaut.

Le séjour de Rome doit nécessairement entraîner à cette manière de traduire la nature. L'oeil s'y fait, l'âme s'en éprend. C'est pour cela, indépendamment de son grand savoir, que M. Ingres a eu une école homogène. Mais, si on ne se défend pas de cette impression, on risque de tomber dans les tons froids ou criards, dans les modelés insuffisants, dans les contours incrustés au mur, de la fresque primitive.

«Eh bien, et les fresques de Raphaël, et celles de Michel-Ange, les avez-vous vues ? pourquoi n'en parlez-vous pas ?»

Je vous entends d'ici. Permettez-moi de ne pas vous répondre encore. Nous sommes à la villa Pamphili, dans la région des fleurs. Oh ! ici, les fleurs se plaisent ; ici, elles jonchent littéralement le sol, aussitôt qu'un peu de culture remue cette terre excellente abandonnée de l'homme.

Dans les champs, autour des bassins, sur les revers des fossés, partout où elles peuvent trouver un peu de nourriture assainie par la pioche, les fleurs sauvages s'en donnent à coeur-joie et prennent des ébats ravissants. A la villa Pamphili, une vaste prairie est diaprée d'anémones de toutes couleurs. Je ne sais quelle tradition attribue ce semis d'anémones à la Béatrix Cenci. Je ne vous oblige pas d'y croire. Dans nos pays de la Gaule, les traditions ont de la valeur. Nos paysans ne sont pas gascons, même en Gascogne. Ils répètent naïvement, sans le comprendre, et par conséquent sans le commenter, ce que leur ont conté leurs aïeux. Ici, tout prolétaire est cicérone, c'est-à-dire résolu à vous conter des merveilles pour vous amuser et vous faire payer ses frais d'imagination. Il y a donc à se métier beaucoup. M. B..., jadis à la recherche de la fontaine Égérie, prétend qu'en un seul jour, on lui en a montré dix-sept.

Il y a à Pamphili d'assez belles eaux, des grottes, des cascades, des lacs et des rivières. C'est grand pour un jardin particulier, et le rococo, dont je ne suis pas du tout l'ennemi, y est plus agréable que ce qui nous en reste en France. C'est plus franchement adopté, et ils ont employé pour leurs rocailles des échantillons minéralogiques d'une grande beauté. Tivoli et la Solfatare qui l'avoisine ont fourni des pétrifications curieuses et des débris volcaniques superbes à toutes les villas de la contrée. Ces fragments étranges, couverts de plantes grimpantes, de folles herbes, et de murmurantes eaux, sont très-amusants à regarder, je vous assure.

Pardon, cher ami. Vous m'avez dit souvent que j'avais de l'intelligence ; mais, sans vous offenser, je crois que vous vous êtes bien trompé et que je ne suis qu'un âne.

Je crois aussi, et plus souvent que je n'ose vous le dire, que j'ai eu bien tort de me croire destiné à faire de l'art. Je suis trop contemplatif, et je le suis à la manière des enfants. Je voudrais tout saisir, tout embrasser, tout comprendre, tout savoir, et puis, après ces bouffées d'ambition déplacée, je me sens retomber de tout mon poids sur un rien, sur un brin d'herbe, sur un petit insecte qui me charme et me passionne, et qui, tout à coup, par je ne sais quel prestige, me paraît aussi grand, aussi complet, aussi important dans ma vie d'émotion que la mer, les volcans, les empires avec leurs souverains, les ruines du Colisée, le dôme de Saint-Pierre, le pape, Raphaël et tous les maîtres, et la Vénus de Médicis par-dessus le marché.

Quelle influence me rend idiot à ce point ? Ne me le demandez pas, je l'ignore. Peut-être que j'aime trop la nature pour lui donner jamais une interprétation raisonnable. Je l'aime pour ses modesties adorables autant que pour ses grandeurs terrifiantes. Ce qu'elle cache dans un petit caillou aux couleurs harmonieuses, dans une violette au suave parfum, me pénètre, en de certains moments, jusqu'à l'attendrissement le plus stupide. Un autre jour, j'aurai la fantaisie de voler sur les nuages ou sur la crête des vagues courroucées, d'enjamber les montagnes, de plonger dans les volcans, et d'embrasser, d'un coup d'oeil, la configuration de la terre. Mais, si tout cela m'était permis, si Dieu consentait à ce que je fusse un pur esprit, errant dans les abîmes de l'univers, je crois que, dans cette haute condition, je resterais bon prince, et que, tout à coup, au milieu de ma course effrénée, je m'arrêterais pour regarder, en badaud, une mouche tombée sur le nez d'une carpe, ou, en écolier, un cerf-volant emporté dans la nue.

Je cache mon infirmité le mieux que je puis ; mais je vous confesse, à vous, que, sur cette terre classique des arts, je me sens las d'avance de tout ce que j'ai à voir, à sentir et à juger. Juger, moi ! pourquoi faire ? J'aime mieux ne rien dire et penser fort peu. Pardonnez-moi d'être ainsi : j'ai tout souffert dans la vie de civilisation ! j'y ai tant de fois désiré l'absence de prévoyance et le laisser aller complet de la pensée ! Je voudrais encore quelquefois être bien seul dans le fond d'un antre noir, comme les lavandières de l'acqua argentina, et chanter quelque chose que je ne comprendrais pas moi-même. Il me faut faire un immense effort pour passer brusquement, de mes rêveries, à la conversation raisonnable ou enjouée, comme il convient avec des êtres de mon espèce et de mon temps.

Je regardais dans les eaux de la villa Pamphili un beau petit canard de Chine barbotant auprès d'une cascatelle. «Il est donc tout seul ? demandai-je à un jardinier qui passait.—Tiens ! il est seul aujourd'hui, répondit-il avec insouciance. L'oiseau lui aura mangé sa femme ce matin. Il y en avait ici une belle bande, de ces canards-là ; mais il y a encore plus d'oiseaux de proie, et, ma foi, celui-ci est le dernier.»

Là-dessus, il passa sans s'inquiéter de mettre le pauvre canard à l'abri de la serre cruelle. Je levai les yeux et je vis cinq ou six de ces brigands ailés décrivant leurs cercles funestes au-dessus de lui. Ils attendaient d'avoir dépecé sa femelle et d'avoir un peu d'appétit pour venir le prendre. Je ne saurais vous dire quelle tristesse s'empara de moi. C'était une image de la fatalité. La mort plane comme cela sur la tête de ceux qu'on aime. Si elle les prend, qu'a-t-on à faire en ce monde, sinon de barboter dans un coin, comme ce canard hébété qui se baigne au soleil en attendant son heure ?

L'abandon de ces oiseaux étrangers, objets de luxe dans la demeure princière, était, du reste, très en harmonie avec celui qui se faisait sentir dans le parc.

La même malpropreté que dans les rues de Rome, les mêmes souillures sur les fleurs que sur les pavés de la ville éternelle. Cela sent le dégoût de la vie. Je crois qu'un spleen profond dévore ici les grandes existences. Je ne sais si elles se l'avouent, mais cela est écrit sur les pierres de leurs maisons à formes coquettes et sur les riantes perspectives de leurs allées abandonnées. Est-ce la saison encore pluvieuse et incertaine qui fait ce désert dans des lieux si beaux ? est-ce la dévotion ou l'ennui, ou la tristesse qui retiennent à Rome ces hôtes ingrats envers le printemps ? On dit que toutes les villas sont délaissées ou négligées et que celle-ci est encore une des mieux entretenues. J'ai peine à le croire.

En quittant le parc pour voir les jardins, je fus frappé pourtant de l'activité déployée par un vieux jardinier pour la réparation d'un singulier objet de goût horticole. Je n'ai jamais vu rien de semblable. On me dit que c'est usité dans plusieurs villas et que cela date de la renaissance. J'aurai de la peine à vous expliquer ce que c'est. Figurez-vous un tapis à dessins gigantesques et à couleurs voyantes, étendu sur une terrasse qui tient tout le flanc d'une colline sous les fenêtres du palais. Les dessins sont jolis : ce sont des armoiries de famille, entourées de guirlandes, de noeuds entrelacés, de palmes, de chiffres, de couronnes, de croix et de bouquets. L'ensemble en est riche et les couleurs en sont vives. Mais qu'est-ce que cette mosaïque colossale, ou ce tapis fantastique étalé, en plein air, sur une si vaste esplanade ? Il faut en approcher pour le comprendre. C'est un parterre de plantes basses, entrecoupé de petits sentiers de marbre, de faïence, d'ardoise ou de brique, le tout cassé en menus morceaux et semé comme des dragées sur un surtout de table du temps de Louis XV ; mais on ne marche pas dans ces sentiers, je pense, car ils sont trop durement cailloutés pour des pieds aristocratiques et trop étroits pour des personnes d'importance.

Cela ne sert uniquement qu'à réjouir la vue et absorbe toute la vie d'un jardinier émérite. Les compartiments de chaque écusson ou rosace sont en fleurs faisant touffe basse et drue. Les plantes de la campagne y sont admises, pourvu qu'elles donnent le ton dont on a besoin. Une petite bordure de buis nain ou de myrte, taillée bien court, serpente autour de chaque détail : c'est d'un effet bizarre et minutieux ; c'est un ouvrage de patience, et toute la symétrie, toute la recherche, toute la propreté dont les Romains de nos jours sont susceptibles, paraissent s'être réfugiées et concentrées dans l'entretien de cette ornementation végétale et gymnoplastique.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > II - LES CHANSONS DES BOIS ET DES RUES A VICTOR HUGO

II - LES CHANSONS DES BOIS ET DES RUES A VICTOR HUGO

Dans une de ses chansons, le poëte dit :

George Sand a la Gargilesse

Comme Horace avait l'Anio.

O poésie ! Horace avait beaucoup de choses, et George Sand n'a rien, pas même l'eau courante et rieuse de la Gargilesse, c'est-à-dire le don de la chanter dignement ; car ces choses qui appartiennent à Dieu, les flots limpides, les forêts sombres, les fleurs, les étoiles, tout le beau domaine de la poésie, sont concédées par la loi divine a qui sait les voir et les aimer. C'est comme cela que le poëte est riche. Mais, moi, je suis devenu pauvre, et je n'ai plus à moi qu'une chose inféconde, le chagrin, champ aride, domaine du silence. J'ai perdu en un an trois êtres qui remplissaient ma vie d'espérance et de force. L'espérance, c'était un petit enfant qui me représentait l'avenir ; la force, c'étaient deux amitiés, soeurs l'une de l'autre, qui, en se dévouant à moi, ravivaient en moi la croyance au dévouement utile.

Il me reste beaucoup pourtant : des enfants adorés, des amis parfaits. Mais, quand la mort vient de frapper autour de nous ce qui devait si naturellement et si légitimement nous survivre, on se sent pris d'effroi et comme dénué de tout bonheur, parce qu'on tremble pour ce qui est resté debout, parce que le néant de la vie vous apparaît terrible, parce qu'on en vient à se dire : «Pourquoi aimer, s'il faut se quitter tout à l'heure ? Qu'est-ce que le dévouement, la tendresse, les soins, s'ils ne peuvent retenir près de nous ceux que nous chérissons ? Pourquoi lutter contre cette implacable loi qui brise toute association et ruine toute félicité ? A quoi bon vivre, puisque les vrais biens de la vie, les joies du coeur et de la pensée, sont aussi fragiles que la propriété des choses matérielles ?»

O maître poëte ! comme je me sentais, comme je me croyais encore riche, quand, il y a un an et demi, je vous lisais au bord de la Creuse, et vous promenais avec moi en rêve le long de cette Gargilesse honorée d'une de vos rimes, petit torrent ignoré qui roule dans des ravines plus ignorées encore. Je me figurais vraiment que ce désert était à moi qui l'avais découvert, à quelques peintres et à quelques naturalistes qui s'y étaient aventurés sur ma parole et ne m'en savaient pas mauvais gré. Eux et moi, nous le possédions par les yeux et par le coeur, ce qui est la seule possession des choses belles et pures. Moi, j'avais un trésor de vie, l'espoir ! l'espoir de faire vivre ceux qui devaient me fermer les yeux, l'illusion de compter qu'en les aimant beaucoup, je leur assurerais une longue carrière. Et, à présent, j'ai les bras croisés comme, au lendemain d'un désastre, on voit les ouvriers découragés se demander si c'est la peine de recommencer à travailler et à bâtir sur une terre qui toujours tremble et s'entr'ouvre, pour démolir et dévorer.

A présent, je suis oisif et dépouillé jusqu'au fond de l'âme. Non, George Sand n'a plus la Gargilesse ; il n'a plus l'Anio, qu'il a possédé aussi autrefois tout un jour, et qu'il avait emporté tout mugissant et tout ombragé dans un coin de sa mémoire, comme un bijou de plus dans un écrin de prédilection. Il n'a plus rien, le voyageur ! il ne veut pas qu'on l'appelle poëte, il ne voit plus que du brouillard, il n'a plus de prairies embaumées dans ses visions, il n'a plus de chants d'oiseaux dans les oreilles, le soleil ne lui parle plus, la nature qu'il aimait tant, et qui était bonne pour lui, ne le connaît plus. Ne l'appelez pas artiste, il ne sait plus s'il l'a jamais été. Dites-lui ami, comme on dit aux malheureux qui s'arrêtent épuisés, et que l'on engage à marcher encore, tout en plaignant leur peine.

Marcher ! oui, on sait bien qu'il le faut, et que la vie traîne celui qui ne s'aide pas.

Pourquoi donner aux autres, à ceux qui sont généreux et bienfaisants, la peine de vous porter ? n'ont-ils pas aussi leur fardeau bien lourd ? Oui, amis, oui, enfants, je marcherai, je marche ; je vis dans mon milieu sombre et muet comme si rien n'était changé. Et, au fait, il n'y a rien de changé que moi ; la vie a suivi autour de moi son cours inévitable, le fleuve qui mène à la mort. Il n'y a d'étrange en ma destinée que moi resté debout. Pourquoi faire ? pour chanter, cigale humaine, l'hiver comme l'été !

Chanter ! quoi donc chanter ? La bise et la brume, les feuilles qui tombent, le vent qui pleure ? J'avais une voix heureuse qui murmurait dans mon cerveau des paroles de renouvellement et de confiance. Elle s'est tue ; reviendra-t-elle ? et, si elle revient, l'entendrai-je ? est-ce bientôt, est-ce demain, est-ce dans un siècle ou dans une heure qu'elle reviendra ?

Nul ne sait ce qui lui sera donné de douceur ou de force pour fléchir les mauvais jours. Au fort de la bataille, tous sont braves : c'est si beau, le courage ! «Ayez-en, vous dit-on ; tous en ont, il faut en avoir.» Et on répond : «J'en ai !» Oui, on en a, quand on vient d'être frappé et qu'il faut sourire pour laisser croire que la blessure n'est pas trop profonde. Mais après ? quand le devoir est accompli, quand on a pressé les mains amies, quand on a dissipé les tendres inquiétudes, quand on reprend sa route sur le sol ébranlé, quand on s'est remis au travail, au métier, au devoir ; quand tout est dit enfin sur notre infortune et qu'il n'est plus délicat d'accepter la pitié des bons coeurs, est-ce donc fini ? Non, c'est le vrai chagrin qui commence, en même temps que la lutte se clôt. On avance, on écoute, on voit vivre, on essaie de vivre aussi ; mais quelle nuit dans la solitude ! Est-ce la fatigue qui persiste, ou s'est-il fait une diminution de vie en nous, une déperdition de forces ?

J'ai peine à croire qu'en perdant ceux qu'on aime, on conserve son âme entière. A moins que...

Oui, allons, la vie ne se perd pas, elle se déplace. Elle s'élance et se transporte au delà de cet horizon que nous croyons être le cercle de notre existence. Nous avons les cercles de l'infini devant nous. C'est une gamme que nous croyons descendre après l'avoir montée, mais les gammes s'enchaînent et montent toujours, La voix humaine ne peut dépasser une certaine tonalité ; mais, par la pensée, elle entre facilement dans les tonalités impossibles, et, d'octave en octave, l'audition imaginaire, mais mathématique, escalade le ciel. Ceux qui sont partis vivent, chantent et pensent maintenant une octave plus haut que nous ; c'est pourquoi nous ne les entendons plus ; mais nous savons bien que le choeur sacré des âmes n'est pas muet et que notre partie y est écrite et nous attend.

Au delà, oui, au delà ! Faut-il s'inquiéter de ce peu de notes que nous avons à dire encore ? Et, quand nous avons souhaité le bonsoir au vivant qui ferme la porte et descend l'escalier, savons-nous si ce mot n'est pas le dernier que nous aurons dit dans la langue des hommes ?

Vivre est un bonheur quand même, parce que la vie est un don ; mais il y a bien des jours, dans notre éphémère existence humaine, où nous ne sentons pas ce bonheur. Ce n'est pas la faute de l'univers ! Les personnalités puissantes souffrent moins que les autres. Elles traversent les crises avec une vaillance extraordinaire, et, quand elles sont forcées de descendre dans les abîmes du doute et de la douleur, elles remontent, les mains pleines de poésies sublimes.

Tel vous êtes, ô poëte que nous admirons ! dans la tempête, vous chantez plus haut que la foudre, et, quand un rayon de soleil vous enivre, vous avez l'exubérante gaieté du printemps.

Si tout est gris et morne autour de vous, votre âme se met à l'unisson des heures pâles et lugubres ; mais vous chantez toujours et vous voyez, vous sentez, même sous l'impression accablante du néant, la profondeur des choses cachées sous le silence et l'ombre. Ce mutisme intérieur des coeurs brisés, cette surdité subite de l'esprit fermé à tous les renouvellements du dehors, vous ne les connaissez pas. Cela est heureux pour nous, car votre voix est un événement dans nos destinées, et, quand nous n'entendons plus celle de la nature, vous parlez pour elle et vous nous forcez d'écouter. Il faut donc s'éveiller, et demander à votre immense vitalité un souffle qui nous ranime. Nul n'a le droit d'être indifférent quand votre fanfare retentit. C'est un appel à la vie, à la force, à la croyance, à la reconnaissance que nous devons à l'auteur du beau dans l'univers. Ne pas vous écouter, c'est être ingrat envers lui, car personne ne le connaît et ne le célèbre comme vous.

La poésie, la grande poésie ! quelle arme dans les mains de l'homme pour combattre l'horreur du doute ! La philosophie est belle et grande, soit qu'elle rejette, soit qu'elle affirme l'espérance. Elle aussi fouille les profondeurs, éclaire les abîmes et relève énergiquement la puissance intellectuelle. Par elle, celui-ci, qui croit au néant, se dévoue à tripler les forces de son être pour marquer son passage en ce monde. Par elle encore, celui-là, qui croit à sa propre immortalité, se rend digne d'un monde meilleur. Appel à la libre raison sur toute la ligne ! Travail généreux de la pensée qui cherche Dieu toujours, quand même elle le nie !

Mais voici venir la poésie. Celle-ci ne raisonne ni ne discute, elle s'impose.

Elle vous saisit, elle vous enlève au-dessus même de la région où vous vous sentiez libres. Vous pouvez bien encore discuter ses audaces et rejeter ses promesses, mais vous n'en êtes pas moins la proie de l'émotion qu'elle suscite. C'est ce cheval fantastique qui de son vol puissant sépare les nuées et embrasse les horizons. Le poëte l'appelle monstrueux et divin. Il est l'un et l'autre, mais qu'on l'aime classique, comme la Grèce, ou qu'il ait «l'échevèlement des prophètes,» il a cela d'étrange et de surnaturel que chacun voudrait pouvoir le monter, et qu'au bruit formidable de sa course, tout frémit du désir de s'envoler avec lui.

C'est la magie de cet art qui s'adresse à la partie la plus impressionnable de l'âme humaine, à l'imagination, au sens de l'infini, et, si le poëte vous arrache ce cri : «C'est grand ! c'est beau !» il a vaincu ! Il a prouvé Dieu, même sans parler de lui, car, à propos d'un brin d'herbe, il a fait palpiter en vous l'immortalité, il a fait jaillir de vous cette flamme qui veut monter au-dessus du réel. Il ne vous a pas dit comme le philosophe : «Croyez ou niez, vous êtes libre.» Il vous a dit : «Voyez et entendez, vous voilà délivré.»

Au delà d'une certaine région où l'esprit humain ne peut plus affirmer rien, et où il craint de s'affirmer lui-même, le poëte peut affirmer tout. C'est le voyant qui regarde par-dessus toutes nos montagnes. Qui osera lui dire qu'il se trompe, s'il a fait passer en vous l'enthousiasme de l'inconnu, et si sa vision palpitante a fait vibrer en vous une corde que la raison et la volonté laissaient muette ?

Art et poésie, voilà les deux ailes de notre âme.

Que la note soit terrible ou délicieuse, elle éveille l'instinct sublime engourdi qui s'ignore, ou le renouvelle quand elle le trouve épuisé par la fatigue et la tristesse. Chantez, chantez, poëte de ce siècle ! Jamais vous ne fûtes si nécessaire à notre génération. Promenez votre caprice dans la tendre et moqueuse antithèse du rire antique et du rire moderne :

O fraîcheur du rire ! ombre pure !

Mystérieux apaisement !

Il vous est permis, à vous, de placer dans votre universelle symphonie le «mirliton de Saint-Cloud» à côté de la «lyre de Thèbes». Vous avez le droit de mettre Pégase au vert. Ceux qui s'en fâchent ne sont pas les vrais tristes ; ce ne sont que des gens chagrins qui ne veulent pas que le poëte joue avec le feu sacré. Les tristes, famille d'amis en deuil, veulent bien qu'on essaie de tout pour prouver la vie quand même. Il s'agit de prouver, et là, dans l'expansion brillante comme dans l'austère rêverie, le poëte prouve du moment qu'il rayonne.

Quel rayonnement dans ces vers à la courte et vive allure, qui nous versent les senteurs du printemps et les puissantes folies de la nature en fête ! Hélas ! je regarde souvent par ma fenêtre les vestiges de ces jardins des Feuillantines où vous avez été élevé et où l'on a bâti des maisons neuves. On a respecté de vieux murs couverts de lierre. Des arbres qui vous ont prêté leur ombre, quelques-uns sont encore debout, me dit-on. L'hiver les dépouille à cette heure, et je ne sais où se sont réfugiés les oiseaux. Rien ne chante plus dans ce coin qui abrita et charma votre enfance. Au dehors, dans les vallons mystérieux qu'on trouve encore non loin de Paris, la gelée a mordu les ramées.

Il n'y a plus d'autres chansons des bois que le grésillement des feuilles tombées que le vent balaie. Dans les rues, il n'y a pas de chansons non plus. Ce beau quartier latin que je traverse chaque soir est devenu vaste, aéré, monumental. Ses groupes d'étudiants qui emplissaient jadis toute une rue dans un éclat de rire, sont comme perdus et inaperçus sur ces larges chaussées plantées d'arbres. Ils sont toujours jeunes, pourtant ; le printemps ne se fait jamais vieux, et le renouveau de chaque génération est toujours un objet d'attendrissement et de sympathie pour les coeurs qui ont vécu et souffert. Mais qu'y a-t-il dans cette influence de la saison où nous sommes ?

Je me le demandais l'autre jour en traversant le jardin du Luxembourg, au coucher du soleil. C'était une belle et douce soirée. Le ciel était tout rose et l'horizon en feu derrière les branchages noirs. Le grand bassin aussi était rouge et comme embrasé de tous ces reflets. Le cygne de la fontaine Médicis était ému et disait de temps en temps je ne sais quel mot triste et doux. Les enfants étaient gais, eux, franchement gais, en lançant sur l'eau des flottilles en miniature. La jeunesse se promenait sagement, presque gravement, et je m'inquiétais de cette gravité. Parlait-on de vous ? sentait-on passer sur cette austérité du grand jardin, du grand palais, du grand ciel qui peu à peu se remplissait de brume violette, le vol du coursier que vous déliez et faites repartir si vigoureusement après l'avoir forcé de brouter la prairie de l'idylle en fleurs ? Moi, je croyais l'entendre soulever des flots d'harmonie...

Mais un lugubre tonnerre s'éleva des tours de Saint-Sulpice, déjà effacées dans le brouillard du soir.

Une furieuse clameur étouffa le rire des petits et glaça peut-être le rêve des jeunes. Cette voix rauque de l'airain me jeta moi-même dans une stupeur profonde. N'est-ce pas la voix du siècle ? Cloches et canons, voilà notre musique à nous ; comment serions-nous musiciens, comment serions-nous artistes et poëtes, quand les coryphées de nos villes sont des prêtres ou des soldats, quand la bénédiction des cathédrales ressemble à un tocsin d'alarme, et quand les joies publiques s'expriment par les brutales explosions de la poudre ? Du bruit, quelque chose qui, de la part de Dieu ou des hommes, ressemble à la menace d'un Dies irae. Pourquoi le brutal courroux des beffrois ? Ce jour de fête religieuse annonce-t-il le jugement dernier ? Avons-nous tous péché si horriblement qu'il nous faille entendre éclater la fanfare discordante des démons prêts à s'emparer de nous ?—Mais non, ce n'est rien, ce sont les vêpres qui sonnent. C'est comme cela que l'on prie Dieu ; ce tam-tam sinistre, c'est la manière de le bénir. O sauvages que nous sommes !

Vous voyez bien qu'il faut que vous chantiez toujours, par-dessus ces voix du bronze qui veulent nous rendre sourds, nous et nos enfants, et il faut que nous écoutions en nous-mêmes l'harmonie de vos vers qui nous rappelle celle des bois, des eaux, des brises, et tout ce qui célèbre et bénit dignement l'auteur du vrai. Ce sera là notre chanson des rues, celle qu'en dépit du morne hiver qui arrive et des mornes idées qui menacent, nous chanterons en nous-mêmes pour nous délivrer des paroles de mort qui planent sur nos toits éplorés.

Et je revenais seul au clair de la lune par le Panthéon silencieux. La brume avait tout envahi, mais la lune, perçant ce voile argenté, enlevait de pâles lumières sur le fronton et sur le dôme qui paraissait énorme et comme bâti dans les nuages.

La place était déserte, et le monument, qui n'aura jamais l'aspect d'une église, quoi qu'on fasse, était beau de sérénité avec ses grands murs froids et sa coupole perdue dans les hautes régions. Je sentis ma tristesse s'agrandir et s'élever. Ce colosse d'architecture n'est rien, en somme, qu'un tombeau voté aux grands hommes, et il faudra qu'il se rouvre un jour pour recevoir leur cendre ou leur effigie. Mais je ne pensais pas aux morts en contemplant cette tombe. J'avais lu vos radieux poëmes sur la vie, et la vie m'apparaissait impassiblement éternelle en dépit de nos simulacres d'éternelle séparation.

Pourquoi des sépultures et des hypogées ? me disais-je. Il n'y a pas de morts. Il y a des amis séparés pour un temps, mais le temps est court, le temps est relatif, le temps n'existe pas ; et, pensant à la flamme immortelle que Dieu a mise en nous, dans ceux qui chevauchent les monstres comme dans les plus humbles pasteurs de brebis, je lui disais ce que vous dites à la poésie :

Tu ne connais ni le sommeil

Ni le sépulcre, nos péages.

Novembre 1865.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > III - LE PAYS DES ANÉMONES A MADAME JULIETTE LAMBER, AU GOLFE JUAN

III - LE PAYS DES ANÉMONES A MADAME JULIETTE LAMBER, AU GOLFE JUAN

I

Nohant, 7 avril 1868.

J'étais, il y a aujourd'hui un mois, au bord de la Méditerranée, côtoyant la belle plage doucement déchirée de Villefranche, et causant de vous sous des oliviers plantés peut-être au temps des Romains. Trois jours plus tard, nous étions ensemble beaucoup plus loin, dans la région des styrax [Le styrax doit croître aussi autour de Grasse. Dites au cher docteur Maure de vous en procurer.],—ne confondez plus avec smilax,—et les styrax n'étaient pas fleuris ; mais le lieu était enchanté quand même, et, en ce lieu vous dites une parole qui me donna à réfléchir. Vous en souvenez-vous ? C'était auprès de la source où nous avions déjeuné avec d'excellents amis. B..., mon cher B..., aussi bon botaniste que qui que ce soit, venait de briser une tige feuillée en disant :

—Suis-je bête ! j'ai pris une daphné pour une euphorbe !

Vous vouliez vite cueillir la plante pour m'en éviter la peine. Je vous dis que je ne la voulais pas, que je la connaissais, qu'elle n'était pas exclusivement méridionale, et mon fils se souvint qu'elle croissait dans nos bois de Boulaize, au pays des roches de jaspe, de sardoine et de cornaline.

A ce propos, vous me dites, avec l'indignation d'un généreux coeur, que je connaissais trop de plantes, que rien ne pouvait plus me surprendre ni m'intéresser, et que la science refroidissait.

Aviez-vous raison ?

Moi, je disais intérieurement :

—Je sais que l'étude enflamme.

Avais-je tort ?

Nous avions là-bas trop de soleil sur la tête et trop de cailloux sous les pieds pour causer.

Maintenant, à tête et à pieds reposés, causons.

La science... Qu'est-ce que la science ? Une route partant du connu pour se perdre dans l'inconnu. Les efforts des savants ont ouvert cette route, ils en ont rendu les abords faciles, les aspérités praticables ; ils ne pouvaient rien faire de plus, ils n'ont rien fait de plus ; ils n'ont pas dégagé l'inconnu, ce terme insaisissable qui semble reculer à mesure que l'explorateur avance, ce terme qui est le grand mystère, la source de la vie.

On peut étudier avec progrès continuel le fonctionnement de la vie chez tous les êtres : travail d'observation et de constatation très-utile, très-intéressant. Dès qu'on cherche à saisir l'opération qui fait la vie, on tombe forcément dans l'hypothèse, et les hypothèses des savants sont généralement froides.

Pourquoi, me direz-vous, une étude que vous trouvez ardente et pleine de passion, conduit-elle à des conclusions glacées ? Je ne sais pas ; peut-être, à force de développer minutieusement les hautes énergies de la patience, l'examen devient-il une faculté trop prépondérante dans l'équilibre intellectuel, par conséquent une infirmité relative. Le besoin de conclure se fait sentir, absolu, impérieux, après une longue série de recherches ; on fait la synthèse des millions d'analyses qu'on a menées à bien, et on prend cette synthèse, qui n'est qu'un travail humain tout personnel, plus ou moins ingénieux, pour une vérité démontrée, pour une révélation de la nature. Le savant a marché lentement, il a mesuré chacun de ses pas, il a noblement sacrifié l'émotion à l'attention ; car c'est un respectable esprit que celui du vrai savant, c'est une âme toute faite de conscience et de scrupule.

C'est le buveur d'eau pure qui se défend de la liqueur d'enthousiasme que distille la nature par tous ses pores, liqueur capiteuse qui enivre le poëte et l'égare. Mais le poëte est fait pour s'égarer, son chemin, à lui, c'est l'absence de chemin. Il coupe à travers tout, et, s'il ne trouve pas le positif de la science, il trouve le vrai de la peinture et du sentiment. Tel est un naturaliste de fantaisie, qu'on doit cependant élever au rang de prêtre de la nature, parce qu'il l'a comprise, sentie et chantée sous l'aspect qui la fait voir et chérir avec enthousiasme.

Le savant proprement dit est calme, il le faut ainsi. Aimons et respectons cette sérénité à laquelle nous devons tant de recherches précieuses, mais ne nous croyons pas obligés de conclure avec le savant quand il arrive par l'induction à un système froid. Ce seul adjectif le condamne. Rien n'est froid, tout est feu dans la production de la vie.

Ceci me rappelle une anecdote. Un élève botaniste de mes amis étudiait la germandrée et se sentait pris d'amour pour cette plante sans éclat, mais si délicatement teintée. Au milieu de son enthousiasme, en lisant la description de la plante dans un traité de botanique, excellent d'ailleurs, il tombe sur cette désignation de la corolle : fleur d'un jaune sale. Je le vois jeter le livre avec colère en s'écriant :

—C'est vous, malheureux auteur, qui avez les yeux sales !

On pourrait en dire autant aux malveillants qui jugent à leur point de vue les actions et les intentions des autres ; mais aux bons et graves savants qui voient la nature froide en ses opérations brûlantes on pourrait peut-être dire :

—C'est vous qui avez l'esprit refroidi par trop de travail.

L'auteur de la Plante, ce spirituel et poétique Grimard, dont je vous recommandais le livre, lui aussi a pourtant fait acte de soumission presque complète aux arrêts des savants sur la loi de la vie dans le végétal.

Quand vous le lirez, vous vous insurgerez à cette page, je le sais ; aussi, pour ne pas vous voir abandonner la pensée d'étudier les fleurs, je veux me hâter de vous dire que, moi aussi, je proteste, non contre le système généralement adopté en botanique, mais contre la manière dont on l'expose et les conclusions arbitraires qu'on en tire.

Je tâcherai de résumer le plus simplement possible, au risque de forcer un peu le raisonnement pour le rendre plus palpable, et pour vous mettre plus aisément en garde contre ce que présente de spécieux et même de captieux ce raisonnement.

Il part d'une observation positive, incontestable. La plante tire ses organes de sa propre substance ; qui en doute ? De quoi les tirerait-elle ? Est-il besoin d'affirmer que la patte qui repousse à l'écrevisse ou à la salamandre amputée est patte d'écrevisse pour l'écrevisse, et patte de salamandre pour la salamandre ? Le merveilleux serait que la nature se trompât et fit des arlequins.

Cependant les savants se sont crus obligés de constater et d'affirmer le fait, et ils ont donné, très à tort selon moi, le nom de métamorphisme à l'opération logique et obligatoire qui transforme le pétale en étamine après avoir transformé la feuille en pétale, comme si une progression de fonctions dans l'organisme était un changement de substance. Ils appellent très-sérieusement l'attention de l'observateur sur ce changement de formes, de couleurs et de fonctions. Fort bien. Le passage du pétale à l'étamine saute aux yeux dans le nénufar, comme dans la rose des jardins le passage de l'étamine au pétale. Dans le nénufar, la nature travaille elle-même à son perfectionnement normal ; dans la rose, elle subit le travail inverse que lui impose la culture pour arriver à un perfectionnement de convention ; mais, de grâce, avec quoi, dans l'un et l'autre cas, la fleur arriverait-elle à se faire féconde ou stérile ?

Et, dans tout être organisé, animal ou plante, de quoi se forment l'organisation et la désorganisation, sinon de la propre substance, enrichie ou égarée, de l'individu ?

Cette simple observation a fait trop de bruit dans la science et a produit une doctrine que voici : la plante serait un pauvre être soumis à d'étranges fatalités ; elle ne serait en état de santé normale qu'à l'état inerte. Reste à savoir quel est le savant qui surprendra ce moment d'inertie dans la nature organisée ! Mais continuons. Du moment que la plante croît et se développe, elle entre dans une série continue d'avortements. Le pétiole est un avortement de la tige, la feuille un avortement du pétiole ; ainsi du calice, du périanthe et des organes de la reproduction. Tous ces avortements sont maladifs, n'en doutons pas, car la floraison est le dernier, c'est la maladie mortelle. Les feuilles devenues pétales se décolorent ; oui, la science, hélas ! parle ainsi. Ces brillantes livrées de noces, la pourpre de l'adonis, l'azur du myosotis, décoloration, maladie, signe de mort, agonie, décomposition, heure suprême, mort.

Tel est l'arrêt de la science. Elle appelle sans doute mort le travail de la gestation, puisqu'elle appelle maladie mortelle le travail de la fécondation. Il n'y a pas à dire : si jusque-là tout est avortement, atrophie, efforts trompés, le rôle de la vie est fini au moment où la vie se complète. La nature est une cruelle insensée qui ne peut procéder que par un enchaînement de fausses expériences et de vaines tentatives. Elle développe à seule fin de déformer, de mutiler, d'anéantir ; toutes les richesses qu'elle nous présente sont des appauvrissements successifs. La plante veut se former en boutons, elle vole la substance de son pédoncule pour se faire un calice dont les pétales vont devenir les voleurs à leur tour, et ainsi de suite jusqu'aux organes, qui sont apparemment des monstruosités, et que la mort va justement punir, puisqu'ils sont le résultat d'un enchaînement de crimes.

Pauvres fleurs ! qui croirait que votre adorable beauté ait pu inspirer une doctrine aussi triste, aussi amère, aussi féroce ?

Rassurons-nous. Tout cela, ce sont des mots. Les mots, hélas ! words, words, words ! quel rôle insensé et déplorable ils jouent dans le monde ! A combien de discussions oiseuses ils donnent lieu ! Et que fais-je en ce moment, sinon une chose parfaitement puérile, qui est de réfuter des mots ? Pas autre chose, car, au fond, les savants ne croient pas les sottises que je suis forcé de leur attribuer pour les punir d'avoir si mal exprimé leur pensée. Non, ils ne croient pas que la beauté soit une maladie, l'intelligence une névrose, l'hymen une tombe ; ce serait une doctrine de fakirs, et ils sont par état les prêtres de la vie, les instigateurs de l'intelligence, les révélateurs de la beauté dans les lois qui président à son rôle sur la terre... Mais ils disent mal ; ils ont je ne sais quel fatalisme dans le cerveau, je ne sais quelle tristesse dans la forme, et parfois l'envie maladive d'étonner le vulgaire par des plaisanteries sceptiques, comme si la science avait besoin d'esprit !

Supposons qu'ils eussent retourné la question et qu'ils l'eussent présentée à peu près ainsi :

«Comme la nature a pour but la fécondation et la reproduction de l'espèce, la plante tend dès l'état embryonnaire à ce but, qui est le complément de sa vie. Ce qu'elle doit produire, c'est une fleur pour l'hyménée, un lit pour l'enfantement. Elle commence par un germe, puis une tige, puis des feuilles, qui sont, ainsi que le calice, le périanthe et les organes, une succession de développements et de perfectionnements de la même substance.

Il serait presque rationnel de dire que l'effort de la plante pour produire des organes passe par une série d'ébauches, et que la tige est un pistil incomplet, les feuilles des étamines avortées ; mais supprimons ce mot d'avortement, qui n'est jamais que le résultat d'un accident, et ne l'appliquons pas à ce qui est normal, car c'est torturer l'esprit du langage et outrager la logique de la création. Quand une fleur nous présente constamment le caractère d'organes inachevés qui semblent inutiles, rappelons-nous la loi générale de la nature, qui crée toujours trop, pour conserver assez, observons la ponte exorbitante de certains animaux, et, sans sortir de la botanique, la profusion de semence de certaines espèces.

»Que l'on suppose la nature inconsciente ou non, qu'on la fasse procéder d'un équilibre fatalement établi ou d'une sagesse toute maternelle, elle fonctionne absolument comme si elle avait la prévision infinie. Donc, si certaines plantes sont pourvues d'organes stériles à côté d'organes féconds, c'est que ceux-ci ont pris la substance de ceux-là dans la mesure nécessaire à leur accroissement complet. Cette plante, en vertu d'autres lois qui sont au profit d'autres êtres, de quelque butineur ailé ou rampant, est exposée à perdre ses anthères avant leur formation complète. La nature lui fournit des rudiments pour les remplacer, et leur avortement, loin d'être maladif, prouve l'état de santé de l'organe qui les absorbe. Dirons-nous que la floraison exubérante des arbres à fruit est une erreur de la nature ? La nature est prodigue parce qu'elle est riche, et non parce qu'elle est folle.

»Nous voulons bien,—je fais toujours parler les savants à ma guise, ne leur en déplaise,—nous voulons bien ne pas l'appeler généreuse, pour ne pas nous égarer dans les questions de Providence, qui ne sont pas de notre ressort et dont la recherche nous est interdite ; mais, s'il fallait choisir entre ce mot de généreuse et celui d'imbécile, nous préférerions le premier comme peignant infiniment mieux l'aspect et l'habitude de ses fonctions sur la planète. Donc, nous rejetons de notre vocabulaire scientifique les mots impropres et malsonnants d'avortement et de maladie appliqués aux opérations normales de la vie.»

Les savants eussent pu exprimer cette idée en de meilleurs termes ; mais tels qu'ils sont, vulgaires et sans art, ils valent mieux que ceux dont ils se sont servis pour dénaturer leur pensée et nous la rendre obscure, puérile et quelque peu révoltante.

N'en parlons plus, et chérissons quand même la science et ses adeptes. Je veux vous dire d'où je tire mon affection et mon respect pour les naturalistes, car c'est ici le lieu de répondre complètement à votre objection : la science refroidit.

Je n'ai pas la science, c'est-à-dire que je n'ai pas pu suivre tout le chemin tracé dans le domaine du connu. Une application tardive, d'autres devoirs, des nécessités de position, peu de temps à consacrer au plaisir d'apprendre, le seul vrai plaisir sans mélange, peu de mémoire pour reprendre les études interrompues sans être forcé de tout recommencer, voilà mes prétextes, je ne veux pas dire mon excuse. J'ai à peine parcouru les premières étapes de la route, et j'ai encore les joies de la surprise quand je fais un pas en avant. Je dois donc parler humblement et vous répéter : Je ne sais pas si vraiment on se refroidit et pourquoi on se refroidit quand on a fait le plus long trajet possible.

Pour vous expliquer la froide hypothèse de tout à l'heure, j'ai été obligé de recourir à des hypothèses ; mais j'ai un peu d'étude, et je peux vous dire à coup sûr que l'étude enflamme.

Or, l'étude nous est donnée par ceux qui savent, et il est impossible de renier et de méconnaître les initiateurs à qui l'on doit de vives et pures jouissances.

Ces jouissances, vous ne les avez pas bien comprises, et pourtant elles n'ont rien de mystérieux. Vous me disiez : «J'aime les fleurs avec passion, j'en jouis plus que vous qui cherchez la rareté, et trouvez sans intérêt les bouquets que je cueille pour vous tout le long de la promenade.»

D'abord un aveu. Vous me saignez le coeur quand vous dévastez avec votre charmante fille une prairie émaillée pour faire une botte d'anémones de toutes nuances qui se flétrit dans nos mains au bout d'un instant. Non, cette fleur cueillie n'a plus d'intérêt pour moi, c'est un cadavre qui perd son attitude, sa grâce, son milieu. Pour vous deux, jeunes et belles, la fleur est l'ornement de la femme : posée sur vos genoux, elle ajoute un ton heureux à votre ensemble ; mêlée à votre chevelure, elle ajoute à votre beauté ; c'est vrai, c'est légitime, c'est agréable à voir ; mais ni votre toilette, ni votre beauté n'ajoutent rien à la beauté et à la toilette de la fleur, et, si vous l'aimiez pour elle-même, vous sentiriez qu'elle est l'ornement de la terre, et que là où elle est dans sa splendeur vraie, c'est quand elle se dresse élégante au sein de son feuillage, ou quand elle se penche gracieusement sur son gazon. Vous ne voyez en elle que la face colorée qui étincelle dans la verdure, vous marchez avec une profonde indifférence sur une foule de petites merveilles qui sont plus parfaites de port, de feuillage et d'organisme ingénieusement agencé que vos préférées plus voyantes.

Ne disons pas de mal de ces princesses qui vous attirent, elles sont séduisantes : raison de plus pour les laisser accomplir leur royale destinée dans le sol et la mousse qui leur ont donné naissance.

Cueillez-en quelques-unes pour vous orner, vous méritez des couronnes, ou pour les contempler de près, elles en valent la peine. Laissez-m'en cueillir une pour observer les particularités que le terrain et le climat peuvent avoir imprimées à l'espèce ; mais laissez-la-moi cueillir moi-même, car sa racine ou son bulbe, ses feuilles caulinaires, sa tige entière et son feuillage intact, m'intéressent autant que sa corolle diaprée. Quand vous me l'apportez écourtée, froissée et mutilée, ce n'est plus qu'une fleur, chère dévastatrice, vous avez détruit la plante.

A l'aspect d'une plante nouvelle pour moi, ou mal classée dans mon souvenir, ou douteuse pour ma spécification, je serai plus barbare, j'achèverai quatre ou cinq sujets, afin de pouvoir analyser, ce qui nécessite le déchirement de la fleur, et de pouvoir garder un ou deux types, on a toujours un ami avec qui l'on aime à échanger ses petites richesses. L'étude est chose sacrée, et il faut que la nature nous sacrifie quelques individus. Nous la paierons en adoration pour ses oeuvres, et ce sera une raison de plus pour ne pas la profaner ensuite par des massacres inutiles.

Oui, des massacres, car qui vous dit que la plante coupée ou brisée ne souffre pas ? C'est une question qui se pose dans la botanique, et sur laquelle cette fois nos chers savants ont dit d'excellentes choses. Tout les porte à croire à la sensibilité chez les végétaux. Ils supposent cette sensibilité relative, sourdement et obscurément agissante. Du plus ou du moins de souffrance, ils ne savent rien, pas plus que du degré de vitalité, de terreur ou de détresse que garde un instant la tête humaine séparée de son corps. Ce que nous voyons, c'est que le végétal saigne et pleure à sa manière.

Il se penche, il se flétrit, il prend un ramollissement qui est d'aspect infiniment douloureux. Il devient froid au toucher comme un cadavre. Son attitude est navrante ; la main humaine l'étouffe, le souffle humain le profane. N'avait-il pas le droit de vivre, lui qui est beau, par conséquent nécessaire, utile même en ses terribles énergies, selon que ses propriétés sont plus ou moins bien connues de l'homme qui les interroge ? Assez de dévastations inévitables poursuivent la plante sur la surface de la terre habitée, et quand même la culture, qui multiplie et accumule certains végétaux pour les utiliser à notre profit, ne les atteindrait pas, la dent des ruminants et des rongeurs, les pinces ou les trompes des insectes, leur laisseraient peu de repos. C'est ici que la prodigalité de la nature et l'ardeur de la vie éclatent. Elles sont assez riches pour que tout ce que la plante doit nourrir soit amplement pourvu sans que la plante cesse de renouveler l'inépuisable trésor de son existence.

Mais faisons la part du feu. Le goût des fleurs s'est tellement répandu, qu'il s'en fait une consommation inouïe en réponse à une production artificielle énorme. La plante est entrée, comme l'animal, dans l'économie sociale et domestique. Elle s'y est transformée comme lui, elle est devenue monstre ou merveille au gré de nos besoins ou de nos fantaisies. Elle y prend ses habitudes de docilité et, si l'on peut dire ainsi, de servilité qui établissent entre elle et sa nature primitive un véritable divorce. Je ne m'intéresse pas moralement au chou pommé et aux citrouilles ventrues que l'on égorge et que l'on mange. Ces esclaves ont engraissé à notre service et pour notre usage. Les fleurs de nos serres ont consenti à vivre en captivité pour nous plaire, pour orner nos demeures et réjouir nos yeux.

Elles paraissent fières de leur sort, vaines de nos hommages et avides de nos soins.

Nous ne remarquons guère celles qui protestent et dégénèrent. Celles-ci, les indépendantes qui ne se plient pas à nos exigences, sont celles justement qui m'intéressent et que j'appellerais volontiers les libres, les vrais et dignes enfants de la nature. Leur révolte est encore chose utile à l'homme. Elle le stimule et le force à étudier les propriétés du sol, les influences atmosphériques et toutes les conséquences du milieu où la vie prend certaines formes pour creuset de son activité. Les droséracées, les parnassées, les pinguicules, les lobélies de nos terrains tourbeux ne sont pas faciles à acclimater. La vallisnérie n'accomplit pas ses étranges évolutions matrimoniales dans toutes les eaux. Le chardon laiteux n'installe pas où bon nous semble sa magnifique feuille ornementale ; les orchidées de nos bois s'étiolent dans nos parterres, l'orchis militaris voyage mystérieusement pour aller retrouver son ombrage, l'ornithogale ombellé descend de la plate-bande et s'en va fleurir dans le gazon de la bordure ; la mignonne véronique Didyma, qui veut fleurir en toute saison, grimpe sur les murs exposés au soleil et se fait pariétaire. Pour une foule de charmantes petites indigènes, si nous voulons retrouver le groupement gracieux et le riche gazonnement de la nature, il nous faut reproduire avec grand soin le lit naturel où elles naissent, et c'est par hasard que nous y parvenons quelquefois, car presque toujours une petite circonstance absolument indispensable échappe à nos prévisions, et la plante, si rustique et si robuste ailleurs, se montre d'une délicatesse rechigneuse ou d'une nostalgie obstinée.

Voilà pourquoi je préfère aux jardins arrangés et soignés ceux où le sol, riche par lui-même de plantes locales, permet le complet abandon de certaines parties, et je classerais volontiers les végétaux en deux camps, ceux que l'homme altère et transforme pour son usage, et ceux qui viennent spontanément.

Rameaux, fleurs, fruits ou légumes, cueillez tant que vous voudrez les premiers. Vous en semez, vous en plantez, ils vous appartiennent : vous suivez l'équilibre naturel, vous créez et détruisez ;—mais n'abîmez pas inutilement les secondes. Elles sont bien plus délicates, plus précieuses pour la science et pour l'art, ces mauvaises herbes, comme les appellent les laboureurs et les jardiniers. Elles sont vraies, elles sont des types, des êtres complets. Elles nous parlent notre langue, qui ne se compose pas de mots hybrides et vagues. Elles présentent des caractères certains, durables, et, quand un milieu a imprimé à l'espèce une modification notable, que l'on en fasse ou non une espèce nouvellement observée et classée, ce caractère persiste avec le milieu qui l'a produit. La passion de l'horticulture fait tant de progrès, que peu à peu tous les types primitifs disparaîtront peut-être comme a disparu le type primitif du blé. Pénétrons donc avec respect dans les sanctuaires où la montagne et la forêt cachent et protègent le jardin naturel. J'en ai découvert plus d'un, et même assez près des endroits habités. Un taillis épineux, un coin inondé par le cours égaré d'un ruisseau, les avaient conservés vierges de pas humains. Dans ces cas-là, je me garde bien de faire part de ces trouvailles. On dévasterait tout.

Sur les sommets herbus de l'Auvergne, il y a des jardins de gentianes et de statices d'une beauté inouïe et d'un parfum exquis. Dans les Pyrénées, à Gèdres entre autres, sur la croupe du Cambasque près de Cauterets, au bord de la Creuse, dans les âpres micaschistes redressés, dans certains méandres de l'Indre, dans les déchirures calcaires de la Savoie, dans les oasis de la Provence, où nous avons été ensemble avant la saison des fleurs, mais que j'avais explorés en bonne saison, il y a des sanctuaires où vous passeriez des heures sans rien cueillir et sans oser rien fouler, si une seule fois vous avez voulu vous rendre bien compte de la beauté d'un végétal libre, heureux, complet, intact dans toutes ses parties et servi à souhait par le milieu qu'il a choisi.

Si la fleur est l'expression suprême de la beauté chez certaines plantes, il en est beaucoup d'autres dont l'anthèse est mystérieuse ou peu apparente et qui n'en sont pas moins admirables. Vous n'êtes pas insensible, je le sais, à la grâce de la structure et à la fraîcheur du feuillage, car vous aimez passionnément tout ce qui est beau. Eh bien, il y a dans la flore la plus vulgaire une foule de choses infiniment belles que vous n'aimez pas encore parce que vous ne les voyez pas encore. Ce n'est pas votre intelligence qui s'y refuse, c'est votre oeil qui ne s'est pas exercé à tout voir. Pourtant votre oeil est jeune ; le mien est fatigué, presque éteint, et il distingue un tout petit brin d'herbe à physionomie nouvelle. C'est qu'il est dressé à la recherche comme le chien à la chasse ; et voilà le plaisir, voilà l'amusement muet, mais ardent et continu que chacun peut acquérir, si bon lui semble.

Apprendre à voir, voilà tout le secret des études naturelles. Il est presque impossible de voir avec netteté tout ce que renferme un mètre carré de jardin naturel, si on l'examine sans notion de classement. Le classement est le fil d'Ariane dans le dédale de la nature. Que ce classement soit plus ou moins simple ou compliqué, peu importe, pourvu qu'il soit classement et qu'on s'y tienne avec docilité pour apprendre. Chacun est libre, avec le temps et le savoir acquis, de rectifier selon son génie ou sa conscience les classifications hasardées ou incomplètes des professeurs. Adoptons une méthode et n'ergotons pas.

Le but d'un esprit artiste et poétique comme le vôtre n'est pas de se satisfaire en connaissant d'une manière infaillible tous les noms charmants ou barbares donnés aux merveilles de la nature ; son but est de se servir de ces noms, quels qu'ils soient, pour former les groupes et distinguer les types. Les principaux sont si faciles à saisir que peu de jours suffisent à cette prise de possession des familles. Les tribus et les genres s'y rattachent progressivement avec une clarté extrême. La distinction des espèces exige plus de patience et d'attention, c'est le travail courant, habituel, prolongé et plein d'attraits de la définition. On y commet longtemps, peut-être toujours, plus d'une erreur, car les caractères accessoires sur lesquels repose l'espèce sont parfois très-variables ou difficiles à saisir, même avec la loupe ou le microscope. Vous pouvez bien vous arrêter là, si vous avez atteint le but, qui est d'avoir vu tout ce qu'il y a de très-beau à voir dans le végétal. Pourtant cette recherche ardue ne nuit pas. La loupe vous révèle des délicatesses infinies, des différences de tissu, des appareils respiratoires ou sudorifiques très-mystérieux, des appendices de poils transparents qui ressemblent à une microscopique chevelure hyaline, tantôt disposée en étoiles, tantôt couchée comme une fourrure, tantôt courant le long de la tige et alternant avec ses noeuds, tantôt composée de fines soies articulées ou terminées par une petite boule de cristal. Ces appendices, placés tantôt sur la tige en haut ou en bas, tantôt sur le calice, le bord des feuilles ou des pétales, déterminent quelquefois une partie essentielle des caractères. S'ils ne nous renseignent pas toujours exactement, c'est un bien petit malheur ; l'important, c'est d'avoir vu cette parure merveilleuse que la plus humble fleurette ne révélait pas à l'oeil nu, et, pour la chercher avec la lentille, il fallait bien savoir qu'elle existe ou doit exister.

Je vous cite ce petit fait entre mille.

Si vous étudiez la plante dans tous ses détails, vous serez frappé d'une première unité de plan vraiment magistrale, donnant naissance à l'infinie variété et reliant cette variété au grand type primordial par des embranchements admirablement ingénieux et logiques. Je m'embarrasse fort peu, quant à moi, des questions religieuses ou matérialistes que soulève l'ordre de la nature. Il a plu à de grands esprits d'y trouver du désordre ou tout au moins des lacunes et des hiatus. Pour mon compte, j'y trouve tant d'art et de science, tant d'esprit et tant de génie, que j'attribuerais volontiers les lacunes apparentes de la création à celles de notre cerveau. Nous ne savons pas tout, mais ce que nous voyons est très-satisfaisant, et, que la vie se soit élancée sur la terre en semis ou en spirale, en réseau ou en jet unique, par secousses ou par alluvions, je m'occupe à voir et je me contente d'admirer.

Pour conclure, l'étude des détails ne peut se passer de méthode. La méthode impose la recherche, qui n'est qu'un emploi bien dirigé de l'attention. L'attention est un exercice de l'esprit qui crée une faculté nouvelle, la vision nette et complète des choses. Là où l'amateur sans étude ne voit que des masses et des couleurs confuses, l'artiste naturaliste voit le détail en même temps que l'ensemble. Qu'il ait besoin ou non pour son art de cette faculté acquise, je n'en sais rien ; et là n'est pas le but que j'ai cherché, je n'y ai même pas songé ; mais qu'il en ait besoin pour son âme, pour son progrès intérieur, pour sa santé morale, pour sa consolation dans les écoeurements de la vie sociale, pour la force à retrouver entre l'abattement du désastre et l'appel du devoir, voilà ce qui n'est pas douteux pour moi.

On arrive à aimer la nature passionnément comme un grand être passionné, puissant, inépuisable, toujours souriant, toujours prêt à parler d'idéal et à renouveler le pauvre petit être troublé et tremblant que nous sommes.

Je suis arrivé, moi, à penser que c'était un devoir d'apprendre à étudier, même dans la vieillesse et sans souci du terme plus ou moins rapproché qui mettra fin à l'entreprise. L'étude est l'aliment de la rêverie, qui est elle-même de grand profit pour l'âme, à cette condition d'avoir un bon aliment. Si chaque jour qui passe fait entrer un peu plus avant dans notre intelligence des notions qui l'enflamment et stimulent le coeur, aucun jour n'est perdu, et le passé qui s'écoule n'est pas un bien qui nous échappe. C'est un ruisseau qui se hâte de remplir le bassin où nous pourrons toujours nous désaltérer et où se noie le regret des jeunes années. On dit les belles années ! c'est par métaphore, les plus belles sont celles qui nous ont rendus plus sensitifs et plus perceptifs ; par conséquent, l'année où l'on vit dans la voie de son progrès est toujours la meilleure. Chacun est libre d'en faire l'expérience.

Il n'y a pas que des plantes dans la nature : d'abord il y a tout ; mais commencez par une des branches, et, quand vous l'aurez comprise, vous en saisirez plus facilement une autre, la faune après la flore, si bon vous semble. La pierre ne semble pas bien éloquente au milieu de tout cela. Elle l'est pourtant, cette grande architecture du temple ; elle est l'histoire hiéroglyphique du monde, et, en l'étudiant, même dans les minuties minéralogiques, qui sont plus amusantes qu'instructives, on complète en soi le sens visuel du corps et de l'esprit.

Ces mystérieuses opérations de la physique et de la chimie ont imprimé aux moindres objets des physionomies frappantes que ne saisit pas le premier oeil venu. Tous les rochers ne se ressemblent pas ; chaque masse a son sens et son expression ; toute forme, toute ligne a sa raison d'être et s'embellit du degré de logique que sa puissance manifeste. Les grands accidents comme les grands nivellements, les fières montagnes comme les steppes immenses, ont des aspects inépuisables de diversité. Quand la nature n'est pas belle, c'est que l'homme l'a changée ; voir sa beauté où elle est et la voir dans tout ce qui la constitue, c'est le précieux résultat de l'étude de la nature, et c'est une erreur de croire que tout le monde est à même d'improviser ce résultat. Pour bien sentir la musique, il faut la savoir ; pour apprécier la peinture, il faut l'avoir beaucoup interrogée dans l'oeuvre des maîtres. Tout le monde est d'accord sur ce point, et pourtant tout le monde croit voir le ciel, la mer et la terre avec des yeux compétents. Non, c'est impossible ; la terre, la mer et le ciel sont le résultat d'une science plus abstraite et d'un art plus inspiré que nos oeuvres humaines. Je trouve inoffensifs les gens sincères qui avouent leur indifférence pour la nature ; je trouve irritants ceux qui prétendent la comprendre sans la connaître et qui feignent de l'admirer sans la voir. Cette verbeuse et prétentieuse admiration descriptive des personnes qui voient mal rend forcément taciturnes celles qui voient mieux, et qui sentent d'ailleurs profondément l'impuissance des mots pour traduire l'infini du beau.

Voilà ce que je voulais vous écrire à propos de la botanique. Ne me dites plus que je la sais. J'en bois tant que je peux, voilà tout.

Je ne saurai jamais. Sans mémoire, on est éternellement ignorant ; mais savoir son ignorance, c'est savoir qu'il y a un monde enchanté où l'on voudrait toujours se glisser, et, si l'on reste à la porte, ce n'est pas parce qu'on se plaît au dehors dans la stérilité et dans l'impuissance, c'est parce qu'on n'est pas doué ; mais au moins on est riche de désirs, d'élans, de rêves et d'aspirations. Le coeur vit de cette soif d'idéal. On s'oublie soi-même, on monte dans une région où la personnalité s'efface, parce que le sentiment, je dirais presque la sensation de la vie universelle, prend possession de notre être et le spiritualise en le dispersant dans le grand tout. C'est peut-être là la signification du mot mystérieux de contemplation, qui, pris dans l'acception matérielle, ne veut rien dire. Regarder sans être ému de ce qu'on voit serait une jouissance vague et de courte durée, si toutefois c'était une jouissance. Regarder la vie agir dans l'univers en même temps qu'elle agit en nous, c'est la sentir universalisée en soi et personnifiée dans l'univers. Levez les yeux vers le ciel et voyez palpiter la lumière des étoiles ; chacune de ces palpitations répond aux pulsations de notre coeur. Notre planète est un des petits êtres qui vivent du scintillement de ces grands astres, et nous, êtres plus petits, nous vivons des mêmes effluves de chaleur et de lumière.

L'étoile est à nous, comme le soleil est à la terre. Tout nous appartient, puisque nous appartenons à tout, et ce perpétuel échange de vie s'opère dans la splendeur du plus sublime spectacle et du plus admirable mécanisme qu'il nous soit possible de concevoir. Tout y est beau, depuis Sirius, qui traverse l'éther d'une flèche de feu, jusqu'à l'oeil microscopique de l'imperceptible insecte qui reflète Sirius et le firmament.

Tout y est grand, depuis le fleuve de mondes qui s'appelle la voie lactée jusqu'au ruisselet de la prairie qui coule dans son flot emperlé un monde de petits êtres extraordinairement forts, agiles, doués d'une vitalité intense, presque irréductible. Tout y est heureux, depuis la grande âme du monde qui révèle sa joie de vivre par son éternelle activité jusqu'à l'être qui se plaint toujours, l'homme ! Oui, l'homme est infiniment heureux dans ses vrais rapports avec la nature. Il a le beau dans les yeux, le vrai est dans l'air qu'il respire, le bon est dans son coeur, puisqu'il est heureux quand il fait le bien, et triste, bête ou fou quand il fait le mal.

Qui l'empêche d'être lui-même ? Son ignorance du milieu où il existe, partant son indifférence pour les biens qui sont à sa portée. La race humaine est une création trop moderne pour avoir établi sa relation vraie avec le vrai de l'univers. Extraordinairement douée, elle s'agite démesurément avant de se poser dans son milieu, et l'on pourrait dire qu'elle n'existe encore que par l'inquiétude et le besoin d'exister. En possession d'un sens merveilleux qui semble manquer aux autres créatures terrestres, et qui est précisément le besoin de connaître et de sentir ses rapports avec l'univers, elle les cherche péniblement et à travers tous les mirages que lui crée cette puissance admirable de l'esprit et de l'imagination. La raison humaine est encore incomplète. L'historien de l'humanité s'en étonne et s'en effraie. L'historien de la vie, le naturaliste, peut s'en affliger aussi, mais il n'est ni surpris ni découragé. Les chiffres de la durée ne sont pour lui que des palpitations de l'astre éternité.

L'homme est forcé d'être, il est donc forcé d'arriver à l'existence normale et complète, qui est le bonheur.

Il en eut la révélation fugitive le jour où il écrivit au fronton de ses temples trois mots sacrés qui résumaient tout le but de sa vie philosophique, sociale et morale. Ces mots sont effacés de la bannière qui dirige la phalange humaine. Ils sont restés vivants dans l'univers qui les a entendus. Essayez de les arracher de l'âme du monde ! Étouffez le tressaillement que la terre en a ressenti, faites qu'ils soient rayés du livre de la vie ! Oui, oui, tâchez ! On peut embrouiller ou suspendre tout ce qui est du domaine de l'idée, mais tuer une idée est aussi vain, aussi impossible que de vouloir anéantir la vibration d'un son jeté dans l'espace. Tirez cent mille coups de canon pour empêcher qu'on ne l'entende. Le dieu Pan se rit du vacarme, et l'écho a redit le chant mystérieux de sa petite flûte avant que vos mèches fussent allumées.

Liberté, seule condition du véritable fonctionnement de la vie ; égalité, notion indispensable de la valeur de tout être vivant et de la nécessité de son action dans l'univers ; fraternité, complément de l'existence, application et couronnement des deux premiers termes, action vitale par excellence.

On a dit que la Révolution était une expérience manquée. On n'a pu entendre cet arrêt que dans un sens relatif, purement historique. Le bouillonnement de la sève dans l'humanité peut bien n'avoir pas produit dans le moment voulu tout l'accroissement de vitalité intellectuelle et morale que les philosophes de cette grande époque devaient en attendre ; mais c'est la loi de la nature même qui le voulait ainsi. La vie se compose d'action et de repos, de dépense d'énergie dans la veille et de recouvrement d'énergie dans le sommeil, de vie sous forme de mort et de mort sous forme de vie.

Rien ne s'arrête et rien ne se perd. C'est l'ABC de la science, qu'elle s'intitule spiritualiste ou positive. Comment donc se perdrait une formule qui a fait monter à l'homme un degré de plus dans la série du perfectionnement que la loi de l'univers impose à son espèce ?

Adieu, et aimons-nous.

A LA MÊME

II

Nohant, 20 avril.

Ma chère, si la science est triste, c'est parce qu'elle est toujours persécutée. Elle lutte, elle a l'austérité et la dignité de sa tâche écrite sur le front en caractères sacrés. Depuis ma dernière lettre, j'ai été mis au courant des faits nouveaux. La foi veut attribuer à l'État le droit d'imposer silence à l'examen. Je vous disais que ces discussions ne m'intéressaient pas. Elles ne me troublent pas pour mon compte, cela est certain. Je n'ai pas mission de défendre une école, je ne saurais pas le faire, et, bénissant ici ma propre ignorance qui me permet de me tromper autant qu'un autre, je me borne à défendre mon for intérieur contre des notions qui ne me paraissent pas convaincantes.

Mais ne pas m'intéresser à la marche des idées et aux luttes qu'elles suscitent, ce me serait tout aussi impossible qu'à vous. Nous ne sortirons pas trop de la physiologie botanique en causant de la marche générale des études sur l'histoire naturelle ; toutes ses branches partent de l'arbre de la vie.

Voilà donc que la religion nous défend de conclure ? Moi qui, par exemple, trouvais dans l'étude une sorte d'exaltation religieuse, je dois m'abstenir de l'étude. C'est une occupation criminelle qui peut conduire au doute, cela entraîne à discuter, et, comme on peut être vaincu dans la discussion, le mieux est de faire taire tout le monde.

Quand on voit de quelle façon les influences finies ou près de finir se précipitent d'elles-mêmes, on est tenté de croire que les idées fausses ont besoin de se suicider avec éclat, et qu'elles convoquent le genre humain au spectacle de leur abdication. Comment ! le Dieu des Juifs n'était pas assez humilié dans l'histoire le jour où en son nom le prêtre prononça la condamnation de Galilée ! il fallait donner encore plus de solennité à la chose et venir, au XIXe siècle, invoquer les pouvoirs de l'État pour que défense fût faite à la science de s'enquérir de la vérité, et pour que cette sentence fût portée :

«La vérité est le domaine exclusif de l'Église ; quand elle décrète que le soleil tourne autour de la terre, elle ne peut pas se tromper ! N'a-t-elle pas l'Esprit-Saint pour lumière ? Donc toutes les découvertes, tous les calculs, toutes les observations de la science sont rayées et annulées : qu'on se le dise, la terre ne tourne pas !»

Si la science penche vers le matérialisme exclusif, à qui la faute ? Il fallait bien une réaction énergique contre ce prétendu esprit saint qui veut se passer des lumières de la raison et de l'expérience.

Dans un excellent article sur ce sujet, que je lisais hier, on rappelait fort à propos et avec beaucoup de poésie ce grand cri mystérieux que les derniers païens entendirent sur les rivages de la Grèce et qui les fit pâlir d'épouvante : Le grand Pan est mort !

L'auteur parlait des idées qui meurent. Moi, je songeais à celles qui ne meurent pas, et je voyais dans ce cri douloureux et solennel tout un monde qui s'écroulait, le culte et l'amour de la nature égorgés par le spiritualisme farouche et ignorant des nouveaux chrétiens sans lumière.

Le divorce entre le corps et l'âme était prononcé, et le grand Pan, le dieu de la vie, léguait à ses derniers adeptes la tâche de réhabiliter la matière.

Depuis ce jour fatal, la science travaille à ressusciter le grand principe, et, comme il est immortel, elle réussira. Elle révolutionnera la face de la terre, c'est-à-dire que ses décisions auront un jour la force des vérités acquises, qu'elles auront pénétré dans tous les esprits, et qu'elles auront détruit insensiblement tous les vestiges de la superstition et de l'idolâtrie.

On fait grand bruit de ses tendances actuelles. On fait bien. C'est le moment de défendre le droit qu'elle a de tout voir, de tout juger et de tout dire, puisque ce droit lui est encore contesté par les juges de Galilée ; mais, quand cette rumeur sera passée, quand la science aura triomphé des vains obstacles,—un peu plus tôt, un peu plus tard, ce triomphe est assuré, certain, fatal comme une loi de la vie ;—quand, mise sous l'égide de la liberté sacrée invoquée par nos pères, elle poursuivra paisiblement ses travaux, la grande question, aujourd'hui mal posée, qui s'agite dans son sein sera élucidée. Il le faudra bien. Si le grand Pan représentait la force vitale inhérente à la matière, si en lui se personnifiaient la plante, les bois sacrés et les suaves parfums de la montagne, l'habitant ailé de l'arbre et de la prairie, la source fécondante et le torrent rapide, les hôtes du rocher, du chêne et de la bruyère, depuis le ciron jusqu'à l'homme, si tout enfin était Dieu ou divin, la vie était divinité : divinité accessible et intelligible, il est vrai, divinité amie de l'homme et partageant avec lui l'empire de la terre, mais essence divine incarnée ; activité indestructible, revêtant toutes les formes, nécessairement pourvue d'organes quelconques, mais émanant d'un foyer d'amour universel, incommensurable.

Vous me dites souvent que vous êtes païenne.

C'est une manière poétique de dire que vous aimez l'univers, et que les aperçus de la science vous ont ouvert le grand temple où tout est sacré, où toute forme est sainte, où toute fonction est bénie. En son temps, le paganisme n'était pas mieux compris des masses que ne l'était le théisme qui le côtoyait, et l'absorbait même dans la pensée des adorateurs exclusifs du grand Jupiter. Pour les esprits élevés, Pan était l'idée panthéiste, la même qui s'est ranimée sous la puissante étreinte de Spinoza. Depuis cette vaste conception, l'esprit humain s'est rouvert à une notion de plus en plus large du rôle de la matière, et la science démontre chaque jour la sublimité de ce rôle dans son union intime avec le principe de la vie.

En résulte-t-il qu'elle soit le principe même ? La matière pourrait-elle se passer de l'esprit, qui ne peut se passer d'elle ? Est-ce encore une question de mots ? Je le crains bien, ou plutôt je l'espère. La science a-t-elle la prétention de faire éclore la pensée humaine comme résultat d'une combinaison chimique ? Non, certes ; mais elle peut espérer de surprendre un jour les combinaisons mystérieuses qui rendent la matière inorganisée propre à recevoir le baptême de la vie et à devenir son sanctuaire. Ce sera une magnifique découverte ; mais quoi ! après ? L'homme saura, je suppose, par quelle opération naturelle le fluide vital pénètre un corps placé dans les conditions nécessaires à son apparition. Le Dieu qui, roulant dans ses doigts une boulette de terre, souffla dessus et en fit un être pensant, ne sera plus qu'un mythe. Fort bien, mais un mythe est l'expression symbolique d'une idée, et il restera à savoir si cette idée est un poëme ou une vérité.

Allons aussi loin qu'il est permis de supposer.

Entrons dans le rêve, imaginons un nouveau Faust découvrant le moyen de renouveler sa propre existence, un Albertus Magnus faisant penser et parler une tête de bois, Capparion ! un Berthelot futur voyant surgir de son creuset une forme organisée, vivante,—que saura-t-il de la source de cette vie mystérieuse ? La philosophie a beaucoup à répondre, mais je vois surtout là une question d'histoire naturelle à résoudre, rentrant dans les célèbres discussions sur la génération spontanée. Pour mon compte, je crois presque à la génération spontanée, et je n'y vois aucun principe de matérialisme à enregistrer dans le sens absolu que l'on veut aujourd'hui attribuer à ce mot. La matière, dit-on, renferme le principe vivant. Ceci est encore l'histoire de la plante, qui tire ses organes de sa propre substance. Mais le principe vivant, d'où tire-t-il son activité, sa volition, son expansion, ses résultats sans limites connues ? D'un milieu qui ne les a pas ? C'est difficile à comprendre. La matière possède le principe viable ; mais point de vie sans fécondation. La doctrine de la génération spontanée proclame que la fécondation n'est pas due nécessairement à l'espèce ; elle admet donc qu'il y a des principes de fécondation dans toute combinaison vitale, et même que tout est combinaison vitale, vie latente, impatiente de s'organiser par son mariage avec la matière. Quoi qu'on fasse, il faut bien parler la langue humaine, se servir de mots qui expriment des idées. On aura beau nous dire que la vie est une pure opération et une simple action de la matière, on ne nous fera pas comprendre que les opérations de notre pensée et l'action de notre volonté ne soient pas le résultat de l'association de deux principes en nous. Que faites-vous de la mort, si la matière seule est le principe vivant ? Vous dites que l'âme s'éteint quand le corps ne fonctionne plus.

On peut vous demander pourquoi le corps ne fonctionne plus quand l'âme le quitte. Et tout cela, c'est un cercle vicieux, où les vrais savants sont moins affirmatifs que leurs impatients et enthousiastes adeptes. Il y a quelque chose de généreux et de hardi, j'en conviens, à braver les foudres de l'intolérance et à vouloir attribuer à la science la liberté de tout nier. Inclinons-nous devant le droit qu'elle a de se tromper. Ses adversaires en usent si largement ! Mais attendons, pour nier l'action divine qui préside au grand hyménée universel, que l'homme soit arrivé par la science à s'en passer ou à la remplacer.

—Vous ne pensez, nous disent les médecins positivistes, que parce que vous avez un cerveau.

Très-bien ; mais, sans ma pensée, mon cerveau serait une boîte vide.—Nous pouvons mettre le doigt sur la portion du cerveau qui pense et oblitérer sa fonction par une blessure, notre main peut écraser la raison et la pensée !—Vous pouvez produire la folie et la mort ; mais empêcher l'une et guérir l'autre, voilà où vous cherchez en vain des remèdes infaillibles. Cette pensée qui s'éteint ou qui s'égare dans le cerveau épuisé et meurtri est bien forcée de quitter le milieu où elle ne peut plus fonctionner.

—Où va-t-elle ?—Demandez-moi aussi d'où elle vient. Qui peut vous répondre ? Me direz-vous d'où vient la matière ? Vous voilà étudiant les météorites, étude admirable qui nous renseignera sans doute sur la formation des planètes. Mais, quand nous saurons que nous sommes nés du soleil, qui nous dira l'origine de celui-ci ? Pouvez-vous vous emparer des causes premières ? Vous n'en savez pas plus long sur l'avènement de la matière que sur celui de la vie, et, si vous vous fondez sur la priorité de l'apparition de la matière sur notre globe, vous ne résolvez rien.

La vie était organisée ailleurs avant que notre terre fut prête à la recevoir ; latente chez nous, elle fonctionnait dans d'autres régions de l'univers.

Mais il n'y a pas de matière proprement inerte ; je le veux bien ! Chaque élément de vitalité a sa vie propre, et j'admets sans surprise celle de la terre et du rocher. La vie chimique est encore intense sous nos pieds et se manifeste par les tressaillements et les suintements volcaniques ; mais, encore une fois, la vie la plus élémentaire est toujours une vie ; la vie inorganique—il paraît qu'on parle ainsi aujourd'hui—est toujours une force qui vient animer une inertie. D'où vient cette force ? D'une loi. D'où vient la loi ?

Pour répondre scientifiquement à une telle question, il faut trouver une formule nouvelle à coup sûr. Puisque tous les mots qui ont servi jusqu'ici à l'idée spiritualiste paraissent entachés de superstition, et que tous ceux qui servent à l'idée positiviste semblent entachés d'athéisme, vitalité, dis-nous ton nom !

Sublime inconnue, tu frémis sous ma main quand je touche un objet quelconque. Tu es là dans ce roc nu qui, l'an prochain ou dans un million d'années, aura servi, par sa décomposition ou toute autre influence peut-être occulte, à produire un fruit savoureux. Tu es palpable et visible et déjà merveilleusement savante dans la petite graine qui porte dans sa glume les prairies de six cents lieues de l'Amérique. Tu souris et rayonnes dans la fleur qui se pare pour l'hyménée. Tu bondis ou planes dans l'insecte vêtu des couleurs de la plante qui l'a nourri à l'état de larve. Tu dors sous les sables dorés du rivage des mers, tu es dans l'air que je respire comme dans le regard ami qui me console, dans le nuage qui passe comme dans le rayon qui le traverse.

—Je te vois et je te sens dans tout ; mais rayez le mot divin amour du livre de la nature, et je ne vois plus rien, je ne comprends plus, je ne vis plus.

La matière qui n'a pas la vie, et la vie qui ne se manifeste pas dans la matière ont-elles conscience du besoin qu'elles éprouvent de se réunir ? Ce n'est pas très-probable sans la supposition d'un agent souverain qui les pousse irrésistiblement l'une vers l'autre. Quel est-il ? son nom ? Le nom que vous voudrez parmi ceux qui sont à l'usage de l'homme ; moi, je n'en peux trouver que dans le vocabulaire classique des idées actuelles : âme du monde, amour, divinité. Je vois dans la moindre étude des choses naturelles, dans la moindre manifestation de la vie, une puissance dont nulle autre ne peut anéantir le principe. La matière a beau se ruer sur la matière et se dévorer elle-même, la vie a beau se greffer sur la vie et s'embrancher en d'inextricables réseaux où se confondent toutes les limites de la classification, tout se maintient dans l'équilibre qui permet à la vie de remplacer la mort à mesure que celle-ci opère une transformation devenue nécessaire. Je sens le souffle divin vibrer dans toutes ces harmonies qui se succèdent pour arriver toujours et par tous les modes au grand accord relativement parfait, âme universelle, amour inextinguible, puissance sans limites.

Laissons les savants chercher de nouvelles définitions. Si leurs tendances actuelles nous ramènent à d'Holbach et compagnie, comme il y avait là en somme très-bonne compagnie, il en sortira quelque chose de bon ; la vie ne s'arrête pas parce que l'esprit fait fausse route. Une notion qui tend à comprimer son essor, à détruire son énergie, à refroidir son élan vers l'infini, n'est pas une notion durable ; mais la science seule peut redresser et éclairer la science.

S'il était possible de la réduire au silence, ce qu'il y a de vrai dans le spiritualisme aurait chance de succomber longtemps. Les esprits vulgaires s'empareraient d'un athéisme grossier comme d'un drapeau, et la recherche de la vérité serait soumise aux agitations de la politique. Tel n'est point le rôle de la science, tel n'est point le chemin du vrai. Telle n'est heureusement pas la loi du progrès, qui est la loi même de la vie.

Ce n'est certes pas moi, ma chère amie, qui vous dirai par où le monde passera pour sortir de cette crise. Je ne sais rien qu'une chose, c'est qu'il faut que l'homme devienne un être complet, et que je le vois en train d'être comme l'enfant dont on voulait donner une moitié à chacune des mères qui se le disputaient. L'enfant ne se laissera pas faire, soyons tranquilles.

Au reste, je me suis probablement aussi mal exprimé que possible sur le fond de la question en parlant de la vie comme d'une opération. C'est plus que cela sans doute, ce doit être le résultat d'une opération non surnaturelle, mais divine, où les éléments abstraits se marient aux éléments concrets de l'existence ; mais il y a un langage technique que je ne veux point parler ici, parce qu'il me déplaît et n'éclaircit rien. Les sciences et les arts ont leur technologie très-nécessaire, et vous voyez que j'évite d'employer cette technologie à propos de botanique. Elle est si facile à apprendre que l'exhiber serait faire un mauvais calcul de pédantisme. La technologie métaphysique n'est pas beaucoup plus sorcière, comme on dit chez nous ; mais elle n'a pas la justesse et la précision de la botanique. Chaque auteur est forcé de créer des termes à son usage pour caractériser les opérations de la pensée telle qu'il les conçoit.

Ces opérations sont beaucoup plus profondes que les mystères microscopiques du monde tangible. Après tant de sublimes travaux et de grandioses explorations dans le domaine de l'âme, la science des idées n'a pas encore trouvé la parole qui peut se vulgariser : c'est un grand malheur et un grand tort. Le matérialisme radical menace d'une suppression complète la recherche des opérations de l'entendement humain. Allons donc ! alors vienne l'homme de génie qui nous expliquera notre âme et notre corps dans l'ensemble de leurs fonctions, par des vérités sans réplique et dans une langue qui nous permettra d'enseigner à nos petits-enfants qu'ils ne sont ni anges ni bêtes !

Me voilà bien un peu loin de ce que je voulais vous dire aujourd'hui sur les herbiers. Je tiens cependant à ne pas finir sans cela.

L'herbier inspire des préventions aux artistes.

—C'est, disent-ils, une jolie collection de squelettes.

Avant tout, je dois vous dire que faire un herbier est une chose si grave, que j'ai écrit sur la première feuille du mien : Fagot. Je n'oserais donner un titre plus sérieux à une chose si capricieuse et si incomplète. Je parlerai donc de l'herbier au point de vue général, et je vous accorde que c'est un cimetière. Dès lors, ce n'est pas un coin aride pour la pensée. Le sentiment l'habite, car ce qui parle le plus éloquemment de la vie, c'est la mort.

Maintenant, écoutez une anecdote véridique.

J'ai vu Eugène Delacroix essayer pour la première fois de peindre des fleurs. Il avait étudié la botanique dans son enfance, et, comme il avait une admirable mémoire, il la savait encore, mais elle ne l'avait pas frappé en tant qu'artiste, et le sens ne lui en fut révélé que lorsqu'il reproduisit attentivement la couleur et la forme de la plante.

Je le surpris dans une extase de ravissement devant un lis jaune dont il venait de comprendre la belle architecture ; c'est le mot heureux dont il se servit. Il se hâtait de peindre, voyant qu'à chaque instant son modèle, accomplissant dans l'eau l'ensemble de sa floraison, changeait de ton et d'attitude. Il pensait avoir fini, et le résultat était merveilleux ; mais, le lendemain, lorsqu'il compara l'art à la nature, il fut mécontent et retoucha. Le lis avait complètement changé. Les lobes du périanthe s'étaient recourbés en dehors, le ton des étamines avait pâli, celui de la fleur s'était accusé, le jaune d'or était devenu orangé, la hampe était plus ferme et plus droite, les feuilles, plus serrées contre la tige, semblaient plus étroites. C'était encore une harmonie, ce n'était plus la même. Le jour suivant, la plante était belle tout autrement. Elle devenait de plus en plus architecturale. La fleur se séchait et montrait ses organes plus développés ; ses formes devenaient géométriques ; c'est encore lui qui parle. Il voyait le squelette se dessiner, et la beauté du squelette le charmait. Il fallut le lui arracher pour qu'il ne fit pas, d'une étude de plante à l'état splendide de l'anthèse, une étude de plante en herbier.

Il me demanda alors à voir des plantes séchées, et il s'enamoura de ces silhouettes déliées et charmantes que conservent beaucoup d'espèces. Les raccourcis que la pression supprime, mais que la logique de l'oeil rétablit, le frappaient particulièrement.

—Les plantes d'herbier, disait-il, c'est la grâce dans la mort.

Chacun a son procédé pour conserver la plante sans la déformer. Le plus simple est le meilleur.

Jetée et non posée dans le papier qui doit boire son suc, rétablie par le souffle dans son attitude naturelle, si elle l'a perdue en tombant sur ce lit mortuaire, elle doit être convenablement comprimée, mais jamais jusqu'à produire l'écrasement. Il faut renouveler tous les jours les couches de papier qui l'isolent, sans ouvrir le feuillet qui la contient. Le moindre dérangement gâte sa pose, tant quelle colle à son linceul. Au bout de quelques jours, pour la plupart des espèces, la dessiccation est opérée. Les plantes grasses demandent plus de pression, plus de temps et plus de soins, sans jamais donner de résultats satisfaisants. Les orchidées noircissent malgré le repassage au fer chaud, qui est préférable à la presse. Bannissons la presse absolument, elle détruit tout et ne laisse plus la moindre chance à l'analyse déjà si difficile du végétal desséché. Le but de l'herbier doit être de faciliter l'étude des sujets qu'il contient. Le goût des collections est puéril, s'il n'a pas ce but avant tout pour soi et pour les autres.

Mais l'herbier a pour moi une autre importance encore, une importance toute morale et toute de sentiment. C'est le passage d'une vie humaine à travers la nature, c'est le voyage enchanté d'une âme aimante dans le monde aimé de la création. Un herbier bien fait au point de vue de la conservation exhale une odeur particulière, où les senteurs diverses, même les senteurs fétides, se confondent en un parfum comparable à celui du thé le plus exquis. Ce parfum est pour moi comme l'expression de la vie prise dans son ensemble. Les saveurs salutaires des plantes dites officinales, mariées aux âcres émanations des plantes vireuses, lesquelles sont probablement tout aussi officinales que les autres, produisent la suavité qui est encore une richesse, une salubrité, une subtile beauté de la nature.

Ainsi se perdent dans l'harmonie de l'ensemble les forces trop accusées pour nous de certains détails.

Ainsi de nos souvenirs, où se résument comme un parfum tout un passé composé de tristesse et de joie, de revers et de victoires. Il y a dans cet herbier-là des épines et des poisons : l'ortie, la ronce et la ciguë y figurent ; mais tant de fleurs délicieusement belles et bienfaisantes sont là pour ramener à l'optimisme, qui serait peut-être la plus vraie des philosophies !

La ciguë d'ailleurs..., je l'arrache sans pitié, je l'avoue, parce qu'elle envahit tout et détrône tout quand on la laisse faire ; mais, outre qu'elle est bien belle, elle est une plante historique. Son nom est à jamais lié au divin poëme du Phédon. Les chrétiens ne sauraient dire quel arbre a fourni la croix vénérée de leur grand martyr. Tout le monde sait que la ciguë a procuré une mort douce et sublime au grand prédécesseur du crucifié. Innocente ou bienfaisante ciguë, sois donc réhabilitée, toi qui, forcée de donner la mort, sus prouver que tu n'atteignais pas la toute-puissance de l'âme, et laissas pure et lucide celle du sage jusqu'à la dernière pulsation de ses artères !

L'herbier est encore autre chose, c'est un reliquaire. Pas un individu qui ne soit un souvenir doux et pur. On ne fait de la botanique bien attentive que quand on a l'esprit libre des grandes préoccupations personnelles ou reposé des grandes douleurs. Chaque plante rappelle donc une heure de calme ou d'accalmie. Elle rappelle aussi les beaux jours des années écoulées, car on choisit ces jours-là pour chercher la vie épanouie et s'épanouir pour son propre compte. La vue des sujets un peu rares dans la localité explorée réveille la vision d'un paysage particulier.

Je ne puis regarder la petite campanule à feuilles de lierre,—merveille de la forme !—sans revoir les blocs de granit de nos vieux dolmens, où je l'observai vivante pour la première fois. Elle perçait la mousse et le sable en mille endroits, sur un coteau couvert de hautes digitales pourprées, et ses mignonnes clochettes devenaient plus amples et plus colorées à mesure qu'elle se rapprochait du ruisseau qui jase timidement dans ces solitudes austères. Là aussi, je trouvai la lysimaque nemorum, assez rare chez nous, non moins merveilleuse de fini et de grâce, et, dans le bois voisin, l'oxalis acelosella, qui remplissait de ses touffes charmantes,—d'un vert gai, comme daignent dire les botanistes,—les profondes crevasses des antiques châtaigniers.

Que ce bois était beau alors ! Il était si épais d'ombrage que la lumière du soleil y tombait, pâle et glauque, comme un clair de lune. De vieux arbres penchés nourrissaient, du pied à la cime, des panaches ininterrompus de hautes fougères. A la lisière, des argynnis énormes, toutes vêtues de nacre verte, planaient comme des oiseaux de haut vol sur les églantiers. Un paysan d'aspect naïf et sauvage nous demanda ce que nous cherchions, et, nous voyant ramasser des herbes et des insectes, resta cloué sur place, les yeux hagards, le sourire sur les lèvres. Il sortit enfin de sa stupeur par un haussement d'épaules formidable, et s'éloigna en disant d'un ton dont rien ne peut rendre le mépris et la pitié :

—Ah ! mon Dieu, mon Dieu !

J'ouvre l'herbier au hasard, quand je suis rendu gloomy par un temps noir et froid. L'herbier est rempli de soleil. Voici la circée, et aussitôt je rêve que je me promène dans les méandres et les petites cascades de l'Indre ; c'était un coin vierge de culture et bien touffu.

La flore y est très-belle. J'y ai trouvé cette année-là l'agraphis blanche, le genêt sagitté, la balsamine noli me langere, la spirante d'été, les jolies hélianthèmes, le buplèvre en faux, l'anagallis tenella, sans parler des grandes eupatoires, des hautes salicaires, des spirées ulmaires et filipendules, des houblons et de toutes les plantes communes dans mon petit rayon habituel. La circée m'a remis toute cette floraison sous les yeux, et aussi la grande tour effondrée, et le jardin naturel qui se cache et se presse sous les vieux saules, avec ses petits blocs de grès, ses sentiers encombrés de lianes indigènes et ses grands lézards verts, pierreries vivantes, qui traversent le fourré comme des éclairs rampants. Le martin-pêcheur, autre éclair, rase l'eau comme une flèche ; la rivière parle, chante, gazouille et gronde. Il y a partout, selon la saison, des ruisseaux et des torrents à traverser comme on peut, sans ponts et sans chemins. C'est un endroit qui semble primitif en quelques parties, que le paysan n'explore que dans les temps secs. Hélas ! gare au jour où les arbres seront bons à abattre ! La flore des lieux frais ira se blottir ailleurs. Il faudra la chercher.

En voyant le domaine de la nature se rétrécir de jour en jour, et les ravages de la culture mal entendue supprimer sans relâche le jardin naturel, je ne suis guère en train de conclure avec certains adeptes de Darwin que l'homme est un grand créateur, et qu'il faut s'en remettre à son goût et à son intelligence pour arranger au mieux la planète. Jusqu'à présent, je trouve qu'il est un affreux bourgeois et un vandale, qu'il a plus gâté les types qu'il ne les a embellis, que, pour quelques améliorations, il a fait cent bévues et cent profanations, qu'il a toujours travaillé pour son ventre plus que pour son coeur et pour son esprit, que ces créations de plantes et d'animaux les plus utiles sont précisément les plus laides, et que ces modifications tant vantées sont, dans la plupart des cas, des détériorations et des monstruosités.

La théorie de Darwin n'en est pas moins vraisemblable et logiquement vraie ; mais elle ne doit pas conclure à la destruction systématique de tout ce qui n'est pas l'ouvrage de l'homme. L'interpréter ainsi diminuerait son importance et dénaturerait probablement son but ; mais, pour parler de ce grand esprit et de ces grands travaux, il faudrait plus de papier que je ne veux condamner vos yeux à en lire. Revenons à nos fleurs mortes.

Je vous disais que l'herbier est un cimetière ; hélas ! le mien est rempli de plantes cueillies par des mains amies que la mort a depuis longtemps glacées. Voici les graminées que mon vieux précepteur Deschartres prépara et classa ici, il y a soixante-quinze ans, pour mon père, qui avait été son élève ; elles ont servi à mes premières études botaniques ; je les ai pieusement gardées, et, si j'ai rectifié la classement un peu suranné de mon professeur, j'ai respecté les étiquettes jaunies qui gardent fidèlement son écriture... J'ai trouvé dans un volume de l'abbé de Saint-Pierre, qui a été longtemps dans les mains de Jean-Jacques Rousseau, une saponaire ocymoïde qui m'a bien l'air d'avoir été mise là par lui.—De nombreux sujets me viennent de mon cher Malgache, Jules Néraud, dont le livre élémentaire et charmant, Botanique de ma fille, a été réédité avec luxe par Hetzel, après avoir longtemps dormi chez l'éditeur de Lausanne.

Cet aimable et excellent ouvrage est le résumé de causeries pleines de savoir et d'esprit que j'écoutais en artiste et pas assez en naturaliste. Je ne me suis occupé un peu sérieusement de botanique que depuis la mort de mon pauvre ami. J'avais toujours remis au lendemain l'épélage de cet alphabet nécessaire dont on espère en vain pouvoir se passer pour bien voir et réellement comprendre.

Le lendemain, hélas ! m'a trouvé seul, privé de mon précieux guide ; mais les plantes qu'il m'avait données, avec d'excellentes analyses vraiment descriptives,—il y en a si peu de complètes dans les gros livres !—sont restées dans l'herbier comme types bien définis. Chacune de ces plantes me rappelle nos promenades dans les bois avec mon fils enfant, que nous portions à tour de rôle, et qui aimait à chevaucher la grandelette, la boîte de fer-blanc du Malgache.

D'autres amis, qui, grâce au ciel, vivent encore et me survivront, ont aussi laissé leurs noms et leurs tributs dans mon herbier. Une grande artiste dramatique, qui est rapidement devenue botaniste attentive et passionnée, m'a envoyé des plantes rares et intéressantes des bois de la Côte-d'Or. Célimène a les yeux aussi bons qu'ils sont beaux. La botanique ne leur a rien ôté de leur expression et de leur pureté : c'est que l'exercice complet d'un organe le retrempe. J'ai longtemps partagé cette erreur, qu'il ne faut pas exercer la vue, dans la crainte de la fatiguer. L'oeil est complet ou non, mais il ne peut que gagner à fonctionner régulièrement. Des semaines et des mois de repos, que l'on me disait et que je croyais nécessaires, augmentaient le nuage qui me gêne. Des semaines et des mois d'étude à la loupe m'ont enfin prouvé que la vue revient quand on la sollicite, tandis qu'elle s'éteint de plus en plus dans l'inertie ; mais, en ceci comme en tout, il ne faut point d'excès.

L'herbier se prête aussi aux exercices de la mémoire, qui est un sens de l'esprit. Si on ne le feuilletait de temps en temps, les noms et les différences se confondraient ou s'échapperaient pour qui n'est pas doué naturellement du beau souvenir qui s'incruste.

Les soldats passés en revue, avec leurs costumes variés, se confondraient dans la vision, s'ils n'étaient bien classés par régiments et bataillons. Ils défilent dans leur ordre ; on reconnaît alors facilement chacun d'eux, et, avec son nom et son origine, on retrouve son histoire personnelle, on se retrace des lieux aimés, des personnes chéries ; on revoit les douces figures, on entend les gais propos des compagnons qui couraient alertes et joyeux au soleil, et qui aujourd'hui vivent dans notre âme fidèle à l'état de pensées fortifiantes et salutaires.

Quoi de plus beau et de plus pur que la vision intérieure d'un mort aimé ? L'esprit humain a la faculté d'une évocation admirable. L'ami reparaît, mais non tel qu'il était absolument. L'absence mystérieuse a rajeuni ses traits, épuré son regard, adouci sa parole, élevé son âme. Il se rappelle quelques erreurs, quelques préjugés, quelques préventions inséparables du milieu incomplet où il avait vécu. Il en est débarrassé, il vous invite à vous débarrasser de cet alliage. Il ne se pique point d'être entré dans la lumière absolue, mais il est mieux éclairé, il juge la vie avec calme et sagesse. Il a gardé de lui-même et développé tout ce qui était bon. Il est désormais à toute heure ce qu'il était dans ses meilleurs jours. Il nous rappelle les bienfaits de son amitié, et il n'est pas besoin qu'il nous prie d'en oublier les erreurs ou les lacunes. Son apparition les efface.

Telle est la puissance de l'imagination et du sentiment en nous, que nous rendons la vie à ceux qui nous ont quittés. Y sont-ils pour quelque chose ? Nous le croyons par l'enthousiasme et l'attendrissement. La raison jusqu'ici ne nous le prouve pas, elle ne peut tout prouver : elle n'est pas la seule lumière de l'homme, quoi qu'on die ; mais elle a des droits sacrés, imprescriptibles, ne l'oublions pas, et n'arrêtons jamais son essor.

En attendant qu'elle se mette d'accord avec notre coeur, car il faut qu'elle en arrive là, donnons à nos amis envolés un sanctuaire dans notre âme, et continuons la reconnaissance et l'affection au delà de la tombe en leur faisant plus belle cette région idéale, cette vie renouvelée où nous les plaçons. Qu'ils soient pour nous comme les suaves parfums de fleurs qui s'épurent en se condensant.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > IV - DE MARSEILLE A MENTON A M. GUSTAVE TOURANGIN, A SAINT-FLORENT

IV - DE MARSEILLE A MENTON A M. GUSTAVE TOURANGIN, A SAINT-FLORENT

Nohant. 28 avril 1868.

Mais non, mon cher Micro, je ne suis plus au pays des anémones, je suis au doux pays de la famille, où vient de nous fleurir une petite plante plus intéressante que toutes celles de nos herbiers. Le beau soleil qui rit dans sa chambre et la douce brise de printemps qui effleure son rideau de gaze sont les divinités que j'invoque en ce moment pour elle, et je laisse les cactus et les dattiers de la Provence aux baisers du mistral, qu'ils ont la force de supporter.

J'ai passé un mois seulement sur le rivage de la mer bleue. Le rapide,—c'est ainsi que les Méridionaux appellent le train que l'on prend à Paris à sept heures du soir, nous déposait à Marseille le lendemain à midi. Une heure après, il nous remportait à Toulon.

Je regrette toujours de ne plus m'arrêter à Marseille : les environs sont aussi beaux que ceux des autres stations du littoral, plus beaux peut-être, si mes souvenirs ne m'ont pas laissé d'illusions. Ce que j'en vois en gagnant Toulon, où nous sommes attendus, me semble encore plein d'intérêt. Le massif de Carpiagne, qui s'élève à ma droite et que j'ai flairé un peu autrefois sans avoir la liberté d'y pénétrer,—j'accompagnais un illustre et cher malade que tu as connu et aimé,—m'apparaît toujours comme un des coins ignorés du vulgaire, où l'artiste doit trouver une de ses oasis. C'est pourtant l'aridité qui fait la beauté de celle-ci. C'est un massif pyramidal qui s'étoile à son sommet en nombreuses arêtes brisées, avec des coupures à pic, des dentelures aiguës, des abîmes et des redressements brusques. Tout cela n'est pas de grande dimension et paraît sans doute de peu d'importance à ceux qui mesurent le beau à la toise ; autant que mon oeil peut apprécier ce monument naturel, il a de six à sept cents mètres d'élévation, et ses verticales nombreuses ont peut-être trois ou quatre cents pieds.

Peu m'importe ; l'oeil voit immense ce qui est construit dans de belles proportions, et le Lapithe qui a taillé cette montagne à grands coups de massue était un artiste puissant, quelque demi-dieu ancêtre du génie qui s'incorpora et se personnifia dans Michel-Ange.

Il y a, n'est-ce pas ? dans la nature, des formes qui nous font penser à tel ou tel maître, bien que le rapport ne soit pas matériellement saisissable entre l'oeuvre de la planète et celle de l'artiste. Un rocher de la Carpiagne ou de l'Estérel ne ressemble pas à la chapelle des Médicis ni au Moïse, et pourtant ces grandes figures de la civilisation idéalisée viennent, dans notre rêverie, s'asseoir sur les sommets de ces temples barbares et primitifs. C'est que le beau engendre la postérité du beau, qui, parlant du fait et passant par tous les perfectionnements que la pensée lui donne, garde comme air de famille les qualités de hardiesse, d'âpreté ou de grâce du type fruste. Michel-Ange voyait-il avec nos yeux d'aujourd'hui les croupes et les attaches d'une montagne plus ou moins belle ? Qu'importe ! il avait toutes les Alpes dans la poitrine, et il portait l'Atlas dans son cerveau.

Quittons cet Atlas en miniature de la Carpiagne, où le soleil dessine avec de grands éclats de lumière coupés d'ombres vaporeuses les contours rudes de formes, chatoyants de couleur comme l'opale. Notre déesse Flore cache-t-elle dans ces fentes arides et nues en apparence les petites raretés du fond de sa corbeille ? Probablement ; mais le convoi brutal nous emporte au loin et s'engouffre sous des tunnels interminables où il fait noir et froid. On entre dans l'Érèbe, un sens païen de voyage aux enfers se formule dans la pensée ; ce bruit aigre et déchirant de la vapeur, ce rugissement étouffé de la rotation, cette obscurité qui consterne l'âme, c'est l'effroi de la course vers l'inconnu.

L'esprit ne sent plus la vie que par le regret de la perdre, et l'impatience de la retrouver. Mais voici une lueur glauque : est-ce la porte du Tartare ou celle d'un monde nouveau plus beau que l'ancien ? C'est la lumière, c'est le soleil, c'est la vie. La mort n'est peut-être que le passage d'un tunnel.

La côte largement déchirée que l'on suit jusqu'à Toulon, et où l'oeil plonge par échappées, est merveilleusement belle ; nous la savons par coeur, mon fils et moi. Nous la revoyons avec d'autant plus de plaisir que nous la connaissons mieux. Voilà le Bec-de-l'Aigle, le beau rocher de la Ciotat, le Brusc et les îles des Embiez, la colline de Sixfours, toutes stations amies dont je sais le dessus et le dessous, dont les plantes sont dans mon herbier et les pierres sur mon étagère. Je sais que derrière ces pins tordus par le vent de mer s'ouvrent des ravins de phyllade lilas qu'un rayon de soleil fait briller comme des parois d'améthyste sablées d'or. La colline qui s'avance au delà a les entrailles toutes roses sablées d'argent, l'or et l'argent des chats, comme on appelle en minéralogie élémentaire la poudre éclatante des roches micacées ou talqueuses.—Les Frères, ces écueils jumeaux, pics engloutis qui lèvent la tête au milieu du flot, sont noirs comme l'encre à la surface, et je n'ai pas trouvé de barque qui voulût m'y conduire pour explorer leurs flancs. Dans cette saison-là, le mistral soufflait presque toujours. Aujourd'hui, il est anodin, et à peine avons-nous embrassé à la gare de Toulon les chers amis à qui nous y avions donné rendez-vous, que nous sautons avec eux dans un fiacre, et nous voici à trois heures à Tamaris. Soleil splendide, des fleurs partout, nos vêtements d'hiver nous pèsent.

Hier, à pareille heure, nous nous chauffions à Paris, le nez dans les cendres. Ce voyage n'est qu'une enjambée de l'hiver à l'été.

Rien de changé à Tamaris, où je me suis installé, il y a sept ans en février, presque jour pour jour. Les beaux pins parasols couvrent d'ombre une circonférence un peu plus grande, voilà tout ; le gazon ne s'en porte que mieux. Il est très-remarquable, ce gazon cantonné ici uniquement sur la colline qui sert de jardin naturel à la bastide. C'est le brachypode rameux, une céréale sauvage, n'est-ce pas ? ou tout au moins une triticée, la soeur bâtarde, ou, qui sait ! l'ancêtre ignoré de monseigneur froment, puisque cet orgueilleux végétal qui tient tant de place et joue un si grand rôle sur la terre ne peut plus nommer ses pères ni faire connaître sa patrie. Le brachypodium ramosus n'a pas de nom vulgaire que je sache ; aucun paysan n'a pu me le dire. Il porte un petit épi grêle, cinq ou six grains bien chétifs qui, çà et là, ont passé l'hiver sur leur tige sans se détacher. On ne l'utilise pas, on ne s'en occupe jamais. Il est venu là, et, comme son chaume fin et chevelu forme un gazon presque toujours vert et touffu, on l'y a laissé. Il n'y a nullement dépéri depuis sept ans que je le connais. Nul autre gazon n'eût consenti à vivre dans ces rochers et sous cette ombre des grands pins : les animaux ne le mangent pas, il n'y a que Bou-Maca, le petit âne d'Afrique, qui s'en arrange quand on l'attache dehors ; mais il aime mieux autre chose, car il casse sa corde ou la dénoue avec ses dents et s'en va, comme autrefois, chercher sa vie dans la presqu'île. J'apprends que, seul tout l'hiver dans cette bastide inhabitée,—le pauvre petit chien qui lui tenait compagnie n'est plus,—il s'est mis à vivre à l'état sauvage.

Il part dès le matin, va dans la montagne ou dans la vallée promener son caprice, son appétit et ses réflexions. Il rentre quelquefois le soir à son gîte, regarde tristement son râtelier vide et repart. On vole beaucoup dans la presqu'île, mais on ne peut pas voler Bou-Maca ; il est plus fin que tous les larrons, il flaire l'ennemi, le regarde d'un air paisiblement railleur, le laisse approcher, lui détache une ruade fantastique et part comme une flèche. Or, il n'est guère plus facile d'attraper un âne d'Afrique que de prendre un lièvre à la course. Intelligent et fort entre tous les ânes, il n'obéit qu'à ses maîtres et porte ou traîne des fardeaux qui n'ont aucun rapport avec sa petite taille.

Ainsi, je n'ai pas eu le plaisir de renouer connaissance avec Bou-Maca. Monsieur était sorti ; mais l'étrange gazon de la colline profite de son absence et recouvre les soies jaunies de sa tige d'une verdure robuste disposée en plumes de marabout. Il tapisse tout le sol sans empiéter sur les petits sentiers et sans étouffer les nombreuses plantes qui abritent leurs jeunes pousses sous sa fourrure légère. Une vingtaine de légumineuses charmantes apprêtent leur joli feuillage qui se couronnera dans six semaines de fleurettes mignonnes, et plus tard de petites gousses bizarrement taillées : hippocrepis ciliata, melilotus sulcata, trifolium stellatum, et une douzaine de lotus plus jolis les uns que les autres. Le psoralée bitumineux a passé l'hiver sans quitter ses feuilles, qui sentent le port de mer ; la santoline neutralise son odeur âcre par un parfum balsamique qui sent un peu trop la pharmacie. Les amandiers en fleur répandent un parfum plus suave et plus fin. Les smilax étalent leur verdure toujours sombre à côté des lavandes toujours pâles.

Les cistes et les lentisques commencent à fleurir. Le C. albida surtout étale çà et là sa belle corolle rose, si fragile et si finement plissée une heure auparavant. On la voit se déplier et s'ouvrir. Les petites anémones lilas, violettes, rosées, purpurines ou blanches étoilent le gazon, le liseron althoeoïdes commence à ramper et les orchys-insectes à tirer leur petit labelle rosé ou verdâtre. Rien n'a disparu ; chaque végétal, si rare ou si humble qu'il soit dans la localité, a gardé sa place, je devrais dire sa cachette.

Quand j'ai fini ma visite domiciliaire dans le jardin sans clôture et sans culture qui était et qui est encore pour moi un idéal de jardin, puisqu'il se lie au paysage et le complète en rendant seulement praticable la terrasse qu'il occupe, je m'assieds sur mon banc favori, un demi-cercle de rochers ombragé à souhait par des arbres d'une grâce orientale. A travers les branches de ceux qui s'arrondissent à la déclivité du terrain, je vois bleuir et miroiter dans les ondulations roses et violettes ce golfe de satin changeant qui a la sérénité et la transparence des rivages de la Grèce. Ce golfe de Tamaris, vu du côté est, est le coin du monde, à moi connu, où j'ai vu la mer plus douce, plus suave, plus merveilleusement teintée et plus artistement encadrée que partout ailleurs ; mais il y faut les premiers plans de ce jardin, libre de formes et de composition. Du côté sud, c'est la pleine mer, les lointains écueils, les majestueux promontoires, et là j'ai vu les fureurs de la bourrasque durant des semaines entières. J'y ai ressenti des tristesses infinies, un état maladif accablant. Tamaris me rappelle plus de fatigues et de mélancolies que de joies réelles et de rêveries douces, et c'est sans doute pourquoi j'aime mieux Tamaris, où j'ai souffert, que d'autres retraites où je n'ai pas senti la vie avec intensité.

Sommes-nous tous ainsi ? Je le pense. Le souvenir de nos jouissances est incomplet quand il ne s'y mêle pas une pointe d'amertume. Et puis les choses du passé grandissent dans le vague qui les enveloppe, comme le profil des montagnes dans la brume du crépuscule. Il me semble que, sur ce banc où me voilà assis encore une fois après lui avoir dit un adieu que je croyais éternel, j'ai porté en moi un monde de lassitude et de vaillance, d'épuisement et de renouvellement. Il me semble qu'à certaines heures j'ai été un philosophe très-courageux, et à d'autres heures un enfant très-lâche. Je venais de traverser une de ces maladies foudroyantes où l'on est emporté en quelques jours sans en avoir conscience. L'affaiblissement qui me restait et que le brutal climat du Midi était loin de dissiper, tournait souvent à la colère, car l'être intérieur avait conservé sa vitalité, et le rire du printemps sur la montagne me faisait l'effet d'une cruelle raillerie de la nature à mon impuissance.

—Puisque tu m'appelles, guéris-moi, lui disais-je.

Elle m'appelait encore plus fort et ne me guérissait pas du tout. J'étudiai la patience. Je me souviens d'avoir fait ici une théorie, presque une méthode de cette vertu négative, avec un classement de phases à suivre en même temps que j'étudiais le classement botanique d'après Grenier et Godron. Ces auteurs rejettent sans pitié de leur catalogue toute plante acclimatée ou non qui n'est pas de race française. Je m'exerçais puérilement, car la maladie est très puérile, à rejeter de ma méthode philosophique tout ce qui était amusement ou distraction de l'esprit, comme contraire à la recherche de la patience pour elle-même. Et puis je m'apercevais que la sagesse, comme la santé, n'a pas de spécialité absolue, qu'elle doit s'aider de tout, parce qu'elle s'alimente de tout, et, un beau jour de soleil, ayant pris ma course tout seul, comme Bou-Maca, sauf à tomber en chemin et à mourir sur quelque lit de mousse et de fleurs, au grand air et en pleine solitude, ce qui m'a toujours paru la plus douce et la plus décente mort que l'on puisse rêver, je forçai ma pauvre machine à obéir aux injonctions aveugles de ma volonté.

J'eus chaud et froid, faim et soif, dépit et résignation ; j'eus des envies de pleurer quand j'essayais en vain de gravir un escarpement, des envies de crier victoire quand j'avais réussi à le gravir. L'attente muette et stoïque de la guérison ne m'avait pas rendu un atome de force musculaire. La volonté de ressaisir à tout prix cette force me la rendit, et je me souviens encore de ceci : c'est qu'au retour d'une excursion assez sérieuse, je vins m'asseoir sur ce banc en me débitant l'axiome suivant : «Décidément, la patience n'est pas autre chose qu'une énergie.»

J'avais peut-être raison. L'inertie glacée de l'attente du mieux n'amène que le dépérissement. La volonté d'être et d'agir en dépit de tout nous fait vaincre les maladies de langueur du corps et de l'âme ; j'ai encore vaincu, l'an dernier, un accès d'anémie en n'écoutant que le médecin qui me conseillait de ne pas m'écouter du tout.

C'est bien aussi ce que me conseillait le docteur qui m'a soigné ici il y a sept ans, et que j'ai retrouvé hier soir plus jeune que moi, toujours charmant, sensible et tendre. Je l'aimai à la première vue, cet ami des malades, cet être aimable et sympathique qui apporte la santé ou l'espérance dans ses beaux yeux septuagénaires, toujours remplis de cette flamme méridionale si communicative. Certains vieux médecins de province sont des figures que l'on ne retrouvera plus : Lallemant et Cauvières, qui sont partis au milieu d'une sénilité adorable, Auban à Toulon, Maure à Grasse, Morère à Palaiseau, Vergne à Cluis, et tant d'autres qui sont encore bien vivants et solides, et qui exercent dans leur milieu une sorte de royauté paternelle.

Jamais riches, ils ont pratiqué la charité sur des bases trop larges ; tous aisés, ils n'ont pas eu de vices ; tous hommes de progrès, fils directs de la Révolution, ils ont traversé dans leur jeunesse les déboires de la Restauration, ils ont lutté contre la théorie de l'étouffement, ils luttent toujours : ils ont été hommes du temps qu'on mettait sa gloire à être homme avant tout. Ils sont devenus savants avec un but d'apostolat qu'ils poursuivent encore en dépit de la mode qui a créé le problème de la science pour la science, comme elle avait inventé l'art pour l'art dans un sens étroit et faux.

Nos jeunes savants d'aujourd'hui mûriront et poseront mieux la question, car elle a son sens juste et son côté vrai ; mais ils seront généralement et forcément sceptiques. Ils auront le doute et le rire, l'esprit et l'audace. Ce ne sera plus le temps de l'enthousiasme et de l'espoir, de l'indignation et du combat. On retrouve ces vieilles énergies du passé sur de nobles fronts que le temps respecte, et on les aime spontanément. Qu'ils soient dans l'illusion ou dans le vrai sur l'avenir des sociétés humaines, c'est avec eux qu'on se plaît à songer, et l'on se sent meilleur en les approchant.

Et pourtant j'aime bien tendrement la jeunesse ; comment faire pour ne pas aimer les enfants, et pour ne pas contempler comme un idéal l'âge de l'irréflexion, où le mal n'est pas encore le mal, puisqu'il n'a pas conscience de lui-même ?

La nature, éternellement jeune et vieille, passant de l'enfance à la caducité, et ressuscitant pour recommencer sans savoir ce que vie et mort signifient, est une enchanteresse qui nous défend d'être moroses...

Le moyen au mois de février, qui est l'avril du Midi, sous un ciel en feu et sur une terre en fleurs, de pleurer sur les roses ou sur les neiges d'antan ?

Le lendemain, en quatre heures, nous gagnons Cannes. Le trajet le long de la mer est aussi beau que celui de Marseille à Toulon, et tout cela se ressemble sans s'identifier. Ce qui est nouveau d'aspect pour moi, c'est la chaîne des Mores, montagnes couvertes de forêts et d'une tournure fière avec un air sombre. On les côtoie et on entre dans les contre-forts de l'Estérel, massif superbe de porphyre rouge découpé tout autrement que la Carpiagne, qui est calcaire et disloquée. L'Estérel a la physionomie d'une chose d'art, des mouvements logiques et voulus comme les ont généralement les roches éruptives. Ses sommets ont peu de brèche, ses dents s'arrondissent comme des bouillonnements saisis d'un brusque refroidissement. Rien ne prouve que telle soit la cause de ces formes arrêtées et solides, mais l'esprit s'en empare comme d'une raison d'être des ligues moutonnées qui festonnent le ciel et qui descendent en bondissements jusque dans la mer. Petites montagnes, collines en réalité, mais si élégantes et si fières qu'elles paraissent imposantes. Une grande variété de groupements, rentrant dans l'unité de plans de la structure générale, peu de blocs isolés ou détachés là où l'homme n'a pas mis la main ; des murailles droites inexpugnables, des plissements soudains arrêtés par des mamelonnements tumultueux qui se dressent en masses homogènes, compactes, d'une grande puissance. Rien ici ne sent le désastre et l'effondrement. Rien ne fait songer aux cataclysmes primitifs. C'est un édifice et non une ruine ; la végétation y prend ses ébats, et le mois de mai doit y être un enchantement.

Cannes, rendez-vous des étrangers de tout pays, doit être pour le romancier habile une bonne mine pleine d'échantillons à collectionner ; mais, outre que je n'ai aucune habileté, je ne suis pas venu céans pour étudier les moeurs qu'on raconte et observer les physionomies qui passent. Ici comme ailleurs, je ne prendrai que des notes, et j'attendrai que je sois saisi n'importe où, n'importe par quoi ou par qui. Je ne suis pas de ceux qui savent ce qu'ils veulent faire. Je subis l'action de mes milieux. Je ne pourrais la provoquer ; d'ailleurs, je suis en vacances.

Je n'espère pas non plus faire beaucoup de botanique. La saison est trop peu avancée, et cette année-ci particulièrement la floraison est très en retard. Il parait qu'il n'a pas plu depuis deux ans. Maurice ne compte pas non plus sur des trouvailles entomologiques à te communiquer. Notre but est une affaire de coeur, une visite à de chères personnes qui m'ont attendu tout l'hiver. La beauté et le charme du pays seront par-dessus le marché.

Dès le lendemain pourtant, nous voici en campagne. Les amis veulent nous faire les honneurs de l'Estérel, et nous remplissons de notre bande joyeuse et de nos provisions de bouche un omnibus énorme, traîné par trois vigoureux chevaux. La locomotion est admirablement organisée ici. On pénètre dans la montagne, on trotte à fond de train sur les corniches vertigineuses ; nous n'avons pas fait autre métier pendant un mois, et nous n'avons pas vu l'ombre d'un accident. Cochers et chevaux sont irréprochables.

A l'entrée de la gorge de Maudelieu, on laisse la voiture, on porte les paniers, on s'engouffre dans une étroite fente de rochers en remontant le cours d'un petit torrent presque à sec, et on s'arrête pour déjeuner à l'endroit où une cascatelle remplit à petit bruit un petit réservoir naturel. Ce n'est pas un des plus beaux coins de l'Estérel.

Le porphyre n'y est pas bien déterminé, on est encore trop à la lisière ; mais, comme salle à manger, la place est charmante, et il y fait une réjouissante chaleur. Les murailles déjetées qui vous pressent ont une grâce sauvage. Il y a tant de lentisques, de myrtes, d'arbousiers et de phyllirées qu'on se croirait dans de la vraie verdure. Pour moi, ces feuillages cassants et persistants ont toujours quelque chose d'artificiel et de théâtral. Ils seront beaux quand les chèvrefeuilles et les clématites qui les enlacent mêleront leurs souplesses et leurs fraîcheurs à cette rigidité. Après le déjeuner, on reprend le vaste et solide omnibus, qui grimpe résolument vers le point central de l'Estérel.

Le massif intérieur, fermé transversalement par une muraille rectiligne d'une grande apparence, offre progressivement, des extrémités au coeur, un porphyre rouge mieux déterminé et d'un plus beau ton. A toutes les heures du jour, ces chaudes parois semblent imprégnées de soleil. La couleur est donc ici aussi riche que la forme, et les masses de la végétation, en suivant le mouvement heureux du sol, se composent comme pour le plaisir des yeux. Une belle route traverse le sanctuaire en suivant les bords du ravin principal, et, des points les plus élevés de son parcours, permet de plonger sur les grandes ondulations qui aboutissent à la mer. Qu'elle est belle, cette mer cérulée qui, partant du plus profond du tableau, remonte comme une haute muraille de saphir à l'horizon visuel ! A droite se dressent les Alpes neigeuses, autre sublimité qui fascine l'oeil et le fixe en dépit des plantes qui sourient à nos pieds et sollicitent notre attention. Dis-moi, cher naturaliste, notre maître, si le papillon, qui a tant de facettes dans son oeil de diamant, peut voir à la fois la terre et le ciel, l'horizon et le ciel qui s'effleure !

Il est bien heureux le papillon, s'il peut saisir d'emblée le grand et le petit, le loin et le proche ! Ah ! que notre oeil humain est lent et pauvre, et avec cela la vie si courte !

Les arbres sont très beaux dans l'Estérel, on y échappe à la monotonie des grands oliviers, bien beaux aussi, mais trop répétés dans le pays. Sauf le liége, les essences de la forêt de l'Estérel sont, à l'espèce près, celles de nos régions centrales. Les châtaigniers paraissent se plaire surtout vers le centre. C'est là que nous nous arrêtons au hameau des Adrets, toujours orné de son poste de gendarmerie, comme d'une préface de mélodrame. La route était dangereuse autrefois, mais Frédérick-Lemaître a tué à jamais sa poésie. Le lieu n'évoque plus que des souvenirs de tragédie burlesque.

Elle est pourtant sinistre, cette auberge des Adrets, et les auteurs du drame qui en porte le nom l'ont parfaitement choisie pour type de coupe-gorge. Elle en a tout le classique, surtout aujourd'hui que la cuisine est fermée et abandonnée. Pourquoi ? On ne sait. A force d'entendre les voyageurs plaisanter sur la mort fictive de M. Germeuil, les propriétaires se sont imaginé qu'on leur attribuait un crime réel. La porte principale est barricadée, les habitants du hameau regardent avec défiance et curiosité les tentatives que l'on fait pour entrer. Ils sourient mystérieusement, ils affectent un air moqueur pour répondre aux moqueries qu'ils attendent de vous. Il faut que certains passants les aient cruellement mystifiés. On frappe longtemps en vain ; enfin, les hôtes vous demandent sèchement ce que vous voulez et consentent à vous conduire dans une salle de cabaret véritablement hideuse. Elle est sombre, sale et barbouillée de fresques représentant des paysages, des scènes de pêche et de chasse d'un dessin si barbare et d'une couleur si féroce, qu'on est pris de peur et de tristesse devant cette navrante parodie de la nature.

Ceci est la nouvelle auberge soudée à l'ancienne, que l'on ne vous ouvre qu'après bien des pourparlers et des questions.

—Que voulez-vous voir, là ? Il n'y a rien de curieux. Il ne s'y est jamais rien passé.

Il faut répondre qu'on le sait bien ; mais qu'on veut voir l'escalier de bois. On le voit enfin dressé en zigzag, au fond d'une salle nue et sombre à cheminée très ancienne. Il est assez décoratif et conduit à deux misérables petites chambres dans l'une desquelles ne fut pas assassiné M. Germeuil. Toute cette recherche du souvenir d'une fiction de théâtre est fort puérile, mais il faut rire en voyage, et, en sortant, on rit de la figure ahurie et soupçonneuse de ces bons habitants des Adrets.

Il fait beaucoup plus doux au golfe Juan qu'au golfe de Toulon. Le mistral y est moins rude, moins froid, plus vite passé ; mais au baisser du soleil, l'air se refroidit plus vite et la soirée est véritablement froide, jusqu'au moment où la nuit est complète. Alors il y a un adoucissement remarquable de l'atmosphère jusqu'au retour du matin. En dépit de ces bénignes influences, la végétation est beaucoup plus avancée à Toulon : pourquoi ?

Le lendemain, il faisait un vent assez aigre à l'île Sainte-Marguerite. La passerina hirsuta tapisse le rivage du côté ouest. Elle est en fleurs blanche et jaunes. On me dit qu'elle ne croît que là dans toute la Provence. Par exemple, elle abonde au Brusc, dans les petites anses qui déchiquettent le littoral, mais toujours tournée vers l'occident. Est-ce un hasard ou une habitude ?

Je croyais trouver ici plus de plantes spéciales. Le sol que j'ai pu explorer en courant me semble très pauvre ; pas l'ombre d'un tartonraire, pas de medicayo maritima, pas d'astragale tragacantha, rien de ce qui tapisse la plage des Sablettes et de ce qui orne les beaux rochers du cap Sicier.

Ma seule trouvaille consiste dans un petit ornithogale à fleur blanche unique et à feuilles linéaires canaliculées, dont une démesurément longue. Je n'en trouve nulle part la description bien exacte, à moins que ce ne soit celui que mes auteurs localisent exclusivement sur le Monte-Grosso, en Corse. J'ai cueilli celui-ci sur le rocher qui porte le fort d'Antibes. Il y gazonnait sur un assez petit espace. De l'orchis jaune trouvé une seule fois à Tamaris, le 13 mars, point de nouvelles par ici ; mais nous habitons une côte particulièrement aride, et les promenades en voiture ne sont pas favorables à l'exploration botanique.

Il faut donc s'en tenir au charme de l'ensemble et mettre les lunettes du peintre. Pour le peintre de grand décor de théâtre, ce pays-ci est typique. Les formes sont admirables, les masses sont de dimensions à être embrassées dans un beau cadre, et leur tournure est si fière, qu'elles apparaissent plus grandioses qu'elles ne le sont en effet. Ce trompe-l'oeil perpétuel caractérise au moral comme au physique la nature et l'homme du Midi ; il est cause du reproche de blague adressé à la population, reproche non mérité en somme. Le Midi et le Méridional annoncent toujours et tiennent souvent. Ils sont éminemment démonstratifs, et, à un moment donné, ils semblent frappés d'épuisement ; mais ils se renouvellent avec une facilité merveilleuse, et, comme la terre d'Afrique qui semble souvent morte et desséchée, ils refleurissent du jour au lendemain.

La transition de l'hiver à l'été n'est pourtant pas aussi belle et aussi frappante ici que chez nous. La végétation n'y éclate pas avec la même splendeur. L'absence de gelée sérieuse n'y fait pas ressortir le réveil de la vie, et on n'y sent guère en soi-même ce réveil si intense et si subit qui s'opère chez nous par crises énergiques.

Le vent de mer contrarie l'essor général. Le mistral est un petit hiver qui recommence presque chaque semaine, et qui est d'autant plus perfide qu'il n'altère pas visiblement l'aspect des choses ; mais, quoi qu'on en dise, il gèle ici blanc presque tous les matins, et les promesses du soleil de la journée ressemblent à une gasconnade. Est-ce à dire que la nature n'y soit pas généreuse et la vie intense ? Certes non. C'est un beau pays, et les organisations qu'il développe sont résistantes et souples à la fois.

Malheureusement, dans ces stations consacrées par la mode, ce que l'on voit le moins, c'est le type local. Homme, animaux, plantes, coutumes, villas, jardins, équipages, langage, plaisirs, mouvement, échange de relations, c'est une grande auberge qui s'étend sur toute la côte. Si vous apercevez le paysan, l'industriel indigènes, soyez sûr qu'ils sont occupés à servir les besoins ou les caprices de la fourmilière étrangère.

Ceci, je l'avoue, me serait odieux à la longue, et, si j'avais une villa sur ce beau rivage, je la fuirais à l'époque où des quatre coins du monde s'abattent ces bandes d'oiseaux exotiques. C'est un tort d'être ainsi et de vouloir être seul ou dans l'intimité étroite de quelques amis au sein de la nature. Certes l'homme est l'animal le plus intéressant de la création ; je dirai pour mon excuse que, dans certains milieux où tout est artificiel, l'art semble appeler les humains à se réunir et les inviter à l'échange de leurs idées. Au sein du mouvement qui est leur ouvrage, ils ont naturellement jouissance morale et avantage intellectuel à se communiquer l'activité qui les anime. Il y a aussi de délicieux milieux de villégiature où la sociabilité plus douce et un peu nonchalante peut réaliser des décamérons exquis ; mais, en présence de la mer et des Alpes neigeuses, peut-on n'être point dominé par quelque chose d'écrasant dont la sublimité nous distrait de nous-mêmes et nous fait paraître misérable toute préoccupation personnelle ?

Je fus frappé de cette sorte de stupeur où la grandeur des choses extérieures nous jette en parcourant un jardin admirablement situé et admirablement composé à la pointe d'Antibes. C'est, sous ces deux rapports, le plus beau jardin que j'aie vu de ma vie. Placé sur une langue de terre entre deux golfes, il offre un groupement onduleux d'arbres de toutes formes et de toutes nuances qui se sont assez élevés pour cacher les premiers plans du paysage environnant. Tous les noms de ces arbres exotiques, étranges ou superbes, car le créateur de cette oasis est horticulteur savant et passionné, je te les cacherai pour une foule de raisons : la première est que je ne les sais pas. Tu me fais grâce des autres, et même tu me pardonnes de n'avoir pas abordé la flore exotique, moi qui suis si loin de connaître la flore indigène, et qui probablement, si tu ne m'aides beaucoup, ne la connaîtrai jamais. Je me souviens d'une dame qui me disait de grands noms de plantes étrangères avec une épouvantable sûreté de mémoire, et qui me semblait si savante, que je n'osais lui répliquer. Pourtant je me hasardai à lui dire modestement :

—Madame, je ne sais pas tout cela. Je m'occupe exclusivement de l'étude du phaseolus.

Elle ne comprit pas que je lui parlais du haricot, et avoua qu'elle ne connaissait pas cette plante rare.

Pour ne point ressembler à cette dame, je ne me risquerai pas à te nommer une seule des merveilles végétales de l'Australie, de la Polynésie et autres lieux fantastiques que M. Turette a su faire prospérer dans son enclos : mais ce dont je peux te donner l'idée, c'est du spectacle que présente le vaste bocage où toutes les couleurs et toutes les formes de la végétation encadrent, comme en un frais vallon, les pelouses étoilées de corolles radieuses et encadrées de buissons chargés de merveilleuses fleurs.

La villa est petite et charmante sous sa tapisserie de bignones et de jasmins de toutes nuances et de tous pays ; mais c'est du pied de cette villa au sommet de la pelouse qui marque le renflement du petit promontoire, et qui, par je ne sais quel prodige de culture, est verte et touffue, que l'on est ravi par la soudaine apparition de la mer bleue et des grandes Alpes blanches émergeant tout à coup au-dessus de la cime des arbres. On est dans un Éden qui semble nager au sein de l'immensité. Rien, absolument rien entre cette immensité sublime et les feuillages qui vous ferment l'horizon de la côte, cachant ses pentes arides, ses constructions tristes, ses mille détails prosaïques ; rien entre les gazons, les fleurs, les branches formant un petit paysage exquis, frais, embaumé, et la nappe d'azur de la mer servant de fond transparent à toute cette verdure, et puis au-dessus de la mer, sans que le dessin de la côte éloignée puisse être saisi, ces fantastiques palais de neiges éternelles qui découpent leurs sommets éclatants dans le bleu pur du ciel. Je ne chercherai pas de mots excentriques et peu usités pour te représenter cette magie. Les mots qui frappent l'esprit obscurcissent les images que l'on veut présenter réellement à la vision de l'esprit. Figure-toi donc tout simplement que tu es dans ce charmant vallon, «arrondi au fond comme une corbeille,» que tu me décris si bien dans ta dernière lettre, et que tu vois surgir de l'horizon boisé la Méditerranée servant de base à la chaîne des Alpes. Impossible de te préoccuper de la distance considérable qui sépare ton premier horizon du dernier. Il semble que ce puissant lointain t'appartienne, et que toute cette formidable perspective se confonde sans transition avec l'étroit espace que tes pas vont franchir, car tu es tenté de t'élancer à la limite de ton vallon pour mieux voir.

—Ne le fais pas, ce serait beau encore, mais d'un beau réaliste, et tu perdrais le ravissement de cet aspect composé de trois choses immaculées, la végétation, la mer, les glaciers. Le sol, cette chose dure qui porte tant de choses tristes, est noyé ici pour les yeux sous le revêtement splendide des choses les plus pures. On peut se persuader qu'on est entré dans le paradis des poëtes... Pas une plante qui souffre, pas un arbre mutilé, pas une fortification, pas une enceinte, pas une cabane, pas une barque, aucun souvenir de l'effort humain, de l'humaine misère ni de l'humaine défiance. Les arbres de tous les climats semblent s'être donné rendez-vous d'eux-mêmes sur ce tertre privilégié pour l'enfermer dans une fraîche couronne, et ne laisser apparaître à ceux qui l'habitent que les régions supérieures où semblent régner l'incommensurable et l'inaccessible.

Le créateur de ce beau jardin a-t-il eu conscience de ce qu'il entreprenait ? A-t-il vu dans sa pensée, lorsqu'il en a tracé le plan, le spectacle étrange et unique au monde qu'il offrirait lorsque ces plantes auraient atteint le développement qu'elles ont aujourd'hui ? Si oui, voilà un grand artiste ; si non, s'il n'a cherché qu'à acclimater des raretés végétales, disons qu'il a été bien récompensé de son intéressant labeur.

Mais tout passe ou change, et il est à craindre que dans quelques années les arbres, en grandissant, ne cachent la mer. Quelques années de plus, et ils cacheront les Alpes. Il faudra s'y résigner, car, si on émonde les maîtresses branches pour dégager l'horizon, leur souple feston de verdure perdra sa grâce riante et ses divins hasards de mouvement. Ce ne sera plus qu'un beau jardin botanique.

Ainsi du petit bois de pins, de liéges et de bruyères blanches en arbres qui s'élevait au-dessus de Tamaris, et d'où l'on voyait la mer et les collines à travers des rideaux de fleurs.

J'y ai contemplé de petites plantes, le dorycnium suffruticosum et l'epipactis ancifolia, qui se donnaient des airs de colosses en se profilant sur les vagues lointaines de la pleine mer. Barbare qui les eût cueillies pour leur donner l'horizon d'un verre d'eau ou d'une feuille de papier gris !

—C'est moi, pensais-je en regardant le jardin de M. Turette, qui voudrais bien emporter cet horizon de flots et de neiges pour encadrer mon jardin de Nohant !

Mais bien vite cette ambitieuse aspiration m'effraya. Je suis un trop petit être pour vivre dans cette grandeur ; j'y suis trop sensible, je me donne trop à ce qui me dépasse dans un sens quelconque, et, quand je veux me reprendre après m'être abjuré ainsi, je ne me retrouve pas. Je deviendrais tellement contemplatif, que la réflexion ne fonctionnerait plus.

En effet, à quoi bon chercher la raison des choses quand elles vous procurent une extase plus douce que l'étude ? On risque la folie à vouloir perpétuer le ravissement. Maxime Du Camp, dans son roman des Forces perdues,—un titre très profond !—raconte que deux âmes ivres de bonheur se sont épuisées et presque haïes sans autre motif que de s'être trop aimées. Peut-être, en se fixant au centre d'une oasis rêvée, deviendrait-on l'ennemi du beau trop senti et trop possédé, à moins que, sans retour et à tout jamais, on n'en devînt la victime. Pour habiter l'Éden, il faudrait donc devenir un être complètement paradisiaque. Adam en fut exilé, et s'en exila probablement de lui-même le jour où l'esprit de liberté le fit homme. Quelle irrésistible et décevante fascination ces Alpes et ces mers, vues ainsi sans intermédiaire matériel, doivent exercer sur l'âme ! Comme on oublierait volontiers que le mal et la douleur habitent la terre, et que la mort sévit jusque sur ces hauteurs sereines où l'on rêve la permanence et l'éternité ! Le son de la voix humaine arriverait ici comme une fausse note.

Le désir de peindre, le besoin d'exprimer, s'évanouiraient comme des velléités puériles. Le sentiment des relations sociales s'éteindrait, et la démence vous ferait payer cher quelques années d'un bonheur égoïste.

Voilà pourquoi j'arrive à comprendre ceux qui viennent sur ces rivages admirables pour ne rien voir et ne rien sentir, ou pour voir mal et sentir à faux. S'ils étaient bien pénétrés de la grandeur qui les environne, ils n'oseraient pas vivre, ils ne le pourraient pas. Arrachons-nous au ravissement qui paralyse, et soyons plutôt bêtes qu'égoïstes. Acceptons la vie comme elle est, la terre comme l'homme l'a faite. Le cruel, l'insensé ! il l'a bien gâtée, et des artistes ont imaginé d'aimer sa laideur plutôt que de ne pas l'aimer du tout.

Un autre jour, nous voici sur la Corniche, trottant sur une route que surplombent et que supportent follement des calcaires en ruine. Ici, la France finit splendidement par une muraille à pic ou à ressauts vertigineux qui s'écroule par endroits dans la Méditerranée. On côtoie les dernières assises de cette crête altière, et pendant des heures l'oeil plonge dans les abîmes. Ici, la lumière enivre, car tout est lumière ; l'immense étendue de mer que l'on domine vous renvoie l'éblouissement d'une clarté immense, et son reflet sur les rochers, les flots et les promontoires qu'elle baigne, produit des tons qui deviennent froids et glauques en plein soleil, comme les objets que frappe la lumière électrique. A la distance énorme qui vous élève au-dessus du rivage, vous percevez le moindre détail ainsi éclairé avec une netteté invraisemblable. C'est bien réellement une féerie que le panorama de la Corniche. Les rudes décombres de la montagne y contrastent à chaque instant avec la vigoureuse végétation des ses pentes et la fraîcheur luxuriante de ses fissures arrosées de fines cascades.

L'eau courante manque toujours un peu dans ces pays de la soif ; mais il y a tant d'oranges et de citrons sur les terrasses de l'abîme que l'on oublie l'aspect aride des sommets, et qu'on se plaît au désordre hardi des éboulements. Les sinuosités de la côte offrent à chaque pas un décor magique. Les ruines d'Eza, plantées sur un cône de rocher, avec un pittoresque village en pain de sucre, arrêtent forcément le regard. C'est le plus beau point de vue de la route, le plus complet, le mieux composé. On a pour premiers plans la formidable brèche de montagne qui s'ouvre à point pour laisser apparaître la forteresse sarrasine au fond d'un abîme dominant un autre abîme. Au-dessus de cette perspective gigantesque, où la grâce et l'âpreté se disputent sans se vaincre, s'élève à l'horizon maritime un spectre colossal. Au premier aspect, c'est un amas de nuages blancs dormant sur la Méditerranée ; mais ces nuages ont des formes trop solides, des arêtes trop vives : c'est une terre, c'est la Corse avec son monumental bloc de montagnes neigeuses, dont trente lieues vous séparent ; plus loin, vous découvrez d'autres cimes, d'autres neiges séparées par une autre distance inappréciable. Est-ce la Sardaigne, est-ce l'Apennin ? Je ne m'oriente plus.

Il faisait un temps magnifique. Le ciel et la mer étaient si limpides, qu'on distinguait les navires à un éloignement inouï, et les détails du Monte-Grosso à l'oeil nu ; mais passer, car il faut bien passer par là sans y planter sa tente, rend tout à coup mortellement triste.

La riante presqu'île de Monaco vous apparaît bientôt. On se demande par quel problème on y descendra des hauteurs de la Turbie.

C'est bien simple : on tourne pendant une grande heure le massif de la montagne, et, d'enchantements en enchantements, de rampe en rampe, on descend par des lacets l'unique petite route assez escarpée de la principauté : on admire tous les profils du gros bloc de la Tête-du-Chien, qui surplombe la ville et la menace, et on arrive de plain-pied avec la rive dans un grand hôtel qui est à la fois une hôtellerie, un restaurant, un casino et une maison de jeu.

Étrange opposition ! au sortir de ces grandeurs de la nature, vous voilà jeté en pleine immondice de civilisation moderne. Au pâle clair de la jeune lune, au pied du gros rocher qui dort dans l'ombre, au mystérieux gémissement du ressac, à la senteur des orangers qui vous enveloppe, succèdent et se mêlent la lueur blafarde du gaz, un caquetage de filles chiffonnées et fatiguées, je ne sais quelle fétide odeur de fièvre et le bruit implacable de la roulette. Il y a là de jeunes femmes qui jouent pendant que sur les sofas des nourrices allaitent leurs enfants. Une jolie petite fille de cinq à six ans s'y traîne et s'endort accablée de lassitude, de chaleur et d'ennui. Sa misérable mère l'oublie-t-elle, ou rêve-t-elle de lui gagner une dot ? Des babies de tout âge, de vingt-cinq à soixante-et-dix ans, essuient en silence la sueur de leur front en fixant le tapis vert d'un oeil abruti. Une vieille dame étrangère est assise au jeu avec un garçonnet de douze ans qui l'appelle sa mère. Elle perd et gagne avec impassibilité. L'enfant joue aussi et très décemment, il a déjà l'habitude. Dans la vaste cour que ferme le mur escarpé de la montagne, des ombres inquiètes ou consternées errent autour du café. On dirait qu'elles ont froid ; mais peut-être regardent-elles avec convoitise le verre d'eau glacée qu'elles ne peuvent plus payer. On en rencontre sur le chemin, qui s'en vont à pied, les poches vides ; il y en a qui vous abordent et qui vous demandent presque l'aumône d'une place dans votre voiture pour regagner Nice.

Les suicides ne sont point rares. Les garçons de l'hôtel ont l'air de mépriser profondément ceux qui ont perdu, et à ceux qui se plaignent d'être mal servis ils répondent en haussant les épaules :

—Ça n'a donc pas été ce soir ?

On dîne comme on peut dans une salle immense encombrée de petites tables que l'on se dispute, assourdi par le bruit que font les demoiselles à la recherche d'un dîner et d'un ami qui le paie. On retourne un instant aux salles de jeu pour y guetter quelque drame. Moi, je n'y peux tenir ; la puanteur me chasse. Nous courons au rivage, nous gagnons la ville qui s'élance en pointe sur une langue de terre délicieusement découpée au milieu des flots. Elle aussi, cette pauvre petite résidence, semble vouloir fuir le mauvais air du tripot et se réfugier sous les beaux arbres qui l'enserrent. Nous montons au vieux château sombre et solennel. La lune lui donne un grand air de tragédie. Le palais du prince est charmant et nous rappelle la capricieuse demeure moresque du gouverneur à Mayorque. La ville est déserte et muette, tout le monde paraît endormi à neuf heures du soir. Nous revenons par la grève, où la mer se brise par de rares saccades très brusques au milieu du silence. La lune est couchée. Le gaz seul illumine le pied du grand rocher et jette des lueurs verdâtres sur les rampes de marbre blanc et les orangers du jardin. La roulette va toujours. Un rossignol chante, un enfant pleure...

Pour gagner Menton, le lendemain matin, nous traversons une gorge qui ressemble aux plus fraîches retraites de l'Apennin du côté de Tivoli ; les oliviers y sont superbes, les caroubiers monstrueux. Ceci doit être un nid pour la botanique ; mais peu de fleurs sont écloses, et nous passons trop vite.

Nous courons et ne voyageons pas. Il faudrait revenir seul au mois de juin. Nous sommes gais quand même, parce que nous nous aimons les uns les autres, et parce que voir ainsi défiler des merveilles comme dans la confusion d'un rêve est, sinon un plaisir vrai, du moins une ivresse excitante. On revient de la frontière d'Italie à Cannes en quelques heures. Route excellente, aucun danger et aucune interruption dans la splendeur des tableaux ; mais trop de rencontres, trop d'Anglais, trop de mendiants, trop de villas odieusement bêtes ou stupidement folles, un pays sublime, un ciel divin, empestés de civilisation idiote ou absurde.

Mon cher ami, après avoir vu cette limite méridionale incomparablement belle de notre France, j'ai reporté ma pensée tout naturellement à la limite nord que je côtoyais l'automne dernier, et j'ai trouvé mon coeur plus tendre pour le pays des vents tièdes et des grands arbres baignés de brume. Le souvenir que l'on emporte des côtes de Normandie, c'est un parfum de forêts et d'algues qui s'attache à vous : ce qui vous reste des rivages de la Provence, c'est un vertige de lumière et d'éblouissements. Et ce qu'il y a encore de mieux, c'est notre France centrale, avec son climat souple et chaud, ses hivers rapidement heurtés de glace et de soleil, ses pluies abondantes et courtes, sa flore et sa faune variées comme le sol, où s'entre-croisent les surfaces des diverses formations géologiques, son caractère éminemment rustique, son éloignement des grands centres d'activité industrielle, ses habitudes de silence et de sécurité. Je l'ai passionnément aimé, notre humble et obscur pays, parce qu'il était mon pays et que j'avais reçu de lui l'initiation première ; je l'aime dans ma vieillesse avec plus de tendresse et de discernement, parce que je le compare aux nombreuses stations où j'ai cherché ou rêvé un nid.

Toutes étaient plus séduisantes, aucune aussi propice au fonctionnement normal et régulier de la vie physique et morale. Notre Berry a beau être laid dans la majeure partie de sa surface, il a ses oasis que nous connaissons et que les étrangers ne dénicheront guère. Un petit pèlerinage tous les ans dans nos granits et dans nos micaschistes vaut toutes les excursions dans le nord ou dans le midi de l'Europe pour qui sait apprécier le charme et se passer de l'éclat.

Le chemin de fer va nous supprimer plus d'un sanctuaire, ne le maudissons pas. Rien n'est stable dans la nature, même quand l'homme la respecte. Les arbres unissent, les rochers se désagrègent, les collines s'affaissent, les eaux changent leurs cours, et, de certains paysages aimés de mon enfance, je ne retrouve presque plus rien aujourd'hui. L'existence d'un homme embrasse un changement aussi notable dans les choses extérieures que celui qui s'opère dans son propre esprit. Chacun de nous aime et regrette ses premières impressions ; mais, après une saison de dégoût des choses présentes, il se reprend à aimer ce que ses enfants embrassent et saisissent comme du neuf. En les voyant s'initier à la beauté des choses, il comprend que, pour être éternellement changeant et relatif, le beau n'en est pas moins impérissable. Si nous pouvions revenir dans quelques siècles, nous ne pourrions plus nous diriger dans nos petits sentiers disparus. La culture toute changée nous serait peut-être incompréhensible, nous chercherions nos plaines sous le manteau des bois, et nos bois sous la toison des prairies. Comme de vieux druides ressuscités, nous demanderions en vain nos chênes sacrés et nos grandes pierres en équilibre, nos retraites ignorées du vulgaire, nos marécages féconds en plantes délicates et curieuses.

Nous serions éperdus et navrés, et pourtant des hommes nouveaux, des jeunes, des poëtes, savoureraient la beauté de ce monde refait à leur image et selon les besoins de leur esprit.

Quels seront-ils, ces hommes de l'an 2500 ou 3000 ? Comprendrions-nous leur langage ? Leurs habitudes et leurs idées nous frapperaient-elles d'admiration ou de terreur ? Par quels chemins ils auront passé ! Que d'essais de société ils auront faits ! L'individualisme effréné aura eu son jour. Le socialisme despotique aura eu son heure. Que de questions aujourd'hui insolubles auront été tranchées ! que de progrès industriels accomplis ! que de mystères dégagés dans les énigmes de la science ! On ne se demandera plus le nom du chèvrefeuille sauvage qui nous a tant préoccupé à Crevant et qui nous tourmente encore, ni si l'on doit sacrifier dans les guerres la moitié du genre humain pour assurer la vie de l'autre moitié. On ne croira plus qu'une nation doive obéir à un seul homme, ni qu'un seul homme doive être immolé au repos d'une nation. On saura peut-être ce que célèbre la grosse grive du gui dans son solo de contralto, et de quoi se moque la petite grive des vignes qui lui répond en fausset. On ne comptera peut-être plus cent vingt espèces de roses sauvages sur nos buissons. Peut-être en aura-t-on distingué cent vingt mille espèces ; peut-être aussi paiera-t-on un impôt pour cultiver le drosera dans un pot à fleurs, peut-être n'en paiera-t-on plus pour cultiver sept pieds de tabac dans sa plate-bande. Peut-être aussi croira-t-on qu'il n'y a pas de Dieu logé dans les églises et qu'il y en a un logé partout, voire même dans l'âme de la plante.

Qu'est-ce que tu en dis, toi, de l'âme de la plante et de l'ouvrage [Par M. Boscowitz.] qui porte ce joli nom ? Ce n'est peut-être pas un livre de science proprement dit, mais c'est le développement d'une hypothèse charmante, c'est le sentiment d'un observateur que la poésie entraîne.

—Et, après tout, quel être dans l'univers peut vivre sans ce que j'appelle une âme, c'est-à-dire la sensation de son existence ? Que cette sensation devienne conscience chez l'homme, affaire de mots pour exprimer un degré supérieur atteint par une même et seule faculté. Où commence l'être et où finit-il ? Ce n'est pas le mouvement, ce n'est pas la faculté de locomotion, premier degré de la liberté sacrée, qui le caractérise essentiellement. Dans certaines choses, le mouvement semble voulu ; chez certains êtres, il semble fatal. La véritable vie commence où commence le sentiment de la vie, la distinction du plaisir et de la souffrance. Si la plante cherche avec effort et une merveilleuse apparence de discernement les conditions nécessaires à son existence—et cela est prouvé par tous les faits,—nous ne sommes pas autorisés à refuser une âme au végétal. Pour moi, je me définis la vie, le mariage de la matière avec l'esprit. C'est vieux, c'est classique ; ce n'est pas ma faute si on ne me fournit pas une formule plus neuve et aussi vraie. Or, l'esprit existe partout où il fonctionne, si peu que ce soit. L'âme d'une huître est presque aussi élémentaire que celle d'un fucus. C'est une âme pourtant, aussi précieuse ou aussi indifférente au reste de l'univers que la nôtre. Si la nôtre se dissipe et s'éteint avec les fonctions de l'être matériel, nous ne sommes rien de plus que la plante et le mollusque ; si elle est immortelle et progressive, le jour où nous serons anges, le mollusque et la plante seront hommes, car la matière est également progressive et immortelle.

Nous voici loin de la doctrine du jugement dernier et du drame fantastique de la vallée de Josaphat.

Ce n'est pas que ces fictions me déplaisent ; elles semblent indiquer un dogme de renouvellement, et elles sont en complet désaccord avec les décisions catholiques qui placent le jugement de l'âme au moment qui suit la mort de chacun de nous. Si nous devons attendre pour reprendre notre dépouille mortelle et pour marcher dans l'avenir terrible ou riant, suivant nos mérites, la fin du monde que nous habitons, c'est un sursis d'exécution qui a sa valeur. C'est aussi une concession temporaire à la croyance au néant dont il faut prendre note. Toute la doctrine du spiritualisme catholique repose ainsi sur une foule de notions et de symboles contradictoires que l'Église a fait entrer pêle-mêle et de force dans sa prétendue orthodoxie. Elle succombe à cette pléthore, recueillant aujourd'hui ceci, et rejetant demain cela, au hasard des circonstances et selon les besoins de la cause du moment. Elle a fait grand mal au spiritualisme, qu'elle n'a jamais compris, et qu'elle tue en irritant une réaction cruelle, mais légitime.

Après un mois d'excursions dans les environs du littoral, nous sommes revenus avec nos amis à Toulon, où d'autres amis nous attendaient, et j'ai voulu revoir avec eux toutes les régions montagneuses de la Provence où se brise le mistral et où la vraie beauté du climat donne asile à la flore de l'Afrique et à celle des Alpes de Savoie. C'était encore trop tôt. Les clématites qui revêtent des arbres entiers étaient encore sèches. Les belles plantes n'étaient pas fleuries. N'importe, le lieu était toujours ce qu'il est, un des plus beaux du monde.

Ce lieu s'appelle Montrieux, il est situé sur les hauteurs près des sources du Gapeau, à trente-deux kilomètres de Toulon.

La route est belle, on va vite. On traverse des régions maigres et sèches, des collines pelées ou revêtues de terrasses d'oliviers petits et laids. Ce n'est pas avant Cannes qu'il faut voir l'olivier, on le prendrait en haine ; mais là il est de plus en plus splendide jusqu'à Menton. On ne le taille pas, il devient futaie, il est monumental et primitif.

Il ne faut pas le regarder dans le pays qui nous conduit à Montrieux. A Belgentier, le pays devient charmant quand même. On avance dans une étroite vallée arrosée de mille ruisseaux qui descendent de la montagne et qui se laissent choir en cascades dans les prairies et les cultures pour se joindre en bondissant au Gapeau, qui bondit lui-même. On n'est plus dans le pays de la soif. La vue de tant d'eaux limpides, folles et gaies est un enchantement.

On voit se dresser bientôt devant soi, au dessus des bois, les dents blanches, bizarrement découpées et fouillées à jour, de la crête des montagnes calcaires de Montrieux. J'annonce à nos compagnons que nous allons grimper jusque-là. Comme il fait très chaud, on s'en effraie ; mais, une demi-heure après, sans descendre de voiture, nous entrons dans ces dentelures fantastiques, nous sommes dans la forêt de Montrieux, un gracieux pêle-mêle de roches ardues, de vallons étroits, d'arbres magnifiques, de buissons épais et d'eaux frissonnantes. Nous traversons à gué le Gapeau, qui danse et chante sur du sable fin et doré, au milieu des herbes et des guirlandes de feuillage. C'est une oasis, un Éden.

Si tu y vas l'an prochain, repose-toi là. Cette entrée de forêt autour du gué de Gapeau est le plus bel endroit de la promenade. C'est que nous eussions dû déjeuner et ne point passer seulement ; mais l'envie de revoir la source et d'arriver au but, qui est la chartreuse, nous a fait quitter un peu la proie pour l'ombre.

La chartreuse nouvelle est fort laide et sans intérêt aucun.

Les débris de l'ancienne sont enfouis au fond d'une gorge encaissée et boisée où le roc montre ses flancs âpres à travers le revêtement de la forêt. C'est un de ces sites sauvages qu'en de nombreuses localités les gens intitulent emphatiquement le bout du monde, et qui, comme toutes les fins, est l'embranchement d'un monde nouveau. Si la montagne enferme la ruine et semble la séparer du reste de la terre, à cent pas au-dessous on voit la muraille faire un coude, une verte petite prairie s'ouvrir le long du ruisseau, se rétrécir pour s'entr'ouvrir plus loin et déboucher dans les larges vallées qui se succèdent et s'étagent jusqu'à la mer. L'endroit est frais, austère et riant à la fois.

—On y vivrait, me dit mon ami Talma, le capitaine de vaisseau. C'est une retraite, un nid, un asile. J'y passerais volontiers le reste de ma vie.

—En famille ?

—Non, la famille s'y ennuierait. Je me suppose sans famille, seul au monde, las des voyages, revenu de la grande illusion du devoir. Vivre là d'étude et de rêverie...

—Oh ! très-bien, vous rêvez ici, comme j'ai rêvé partout, l'insaisissable chimère du repos ?

Mon fils nous apprit qu'un naturaliste avait fait de cette sauvage résidence le centre de son activité. M. de Cérisy était un entomologiste distingué. Il a vécu et il est mort ici, s'occupant à communiquer au monde savant le fruit de ses recherches et de ses explorations. Nous voyons encore dans un pavillon, à travers les vitres, une grande boîte de toile métallique qui a servi à l'élevage des chenilles ou à l'hivernage des chrysalides. Ces bois et ces montagnes ont dû lui donner de grandes jouissances et de grands enseignements.

Un sentiment de respect s'empare de nous, et je ne sais comment je me surprends à penser à toi, à ta retraite, à tes courses, à tes occupations, et à me rappeler Maurice cherchant partout, il y a une vingtaine d'années, certaine phalène blanche que vous avez souvent trouvée depuis, mais que nous appelions alors desideratum Touranginii.

En ce moment, toute ta vie se présenta devant moi, résumée par une de ces rapides opérations de la pensée que les métaphysiciens, lents à penser, n'ont jamais su nous apprendre à expliquer et à exprimer en peu de mots. Je n'ai donc pas la formule pour dire en trois paroles tout ce qui m'apparut en trois secondes, et il me faudrait beaucoup de mots pour raconter ce que le souvenir me raconta instantanément. Je te vis d'abord adolescent, aussi mince, aussi chevelu, aussi calme que tu l'es aujourd'hui, avec de grands yeux clairs et je ne sais quoi d'ailé dans le regard et dans l'attitude qui te faisait ressembler à un de ces oiseaux de rivage, lents et paresseux d'aspect, infatigables en réalité. On disait de toi :

—Il est fort délicat. Vivra-t-il ? Que fera-t-il ? disait ton père.

—Rien et tout, lui répondais-je.

Dans ce temps-là, tu empaillais des oiseaux. C'est tout ce qu'on savait de tes occupations, et on admirait ton ouvrage, car ces oiseaux sont les seuls que j'aie vus tromper les yeux au point de faire illusion. Ils avaient le mouvement, l'attitude vraie, la grâce essentiellement propre à leur espèce, outre que tu ne choisissais que des sujets intacts, lustrés, frais et en pleine toilette, selon la saison. C'étaient des chefs-d'oeuvre.

Tu préparas ensuite des papillons avec une perfection égale, cherchant à conserver avec pattes et antennes les plus petits, les plus fragiles, les microscopiques enfin, d'où te vint le surnom de Micro, dont nous n'avons jamais su nous déshabituer.

Un jour, tu t'exerças à dessiner des oiseaux et à peindre des lépidoptères : autres merveilles ! Tu étais décidément d'une adresse inouïe. Étais-tu artiste ? étais-tu savant ? Tes échantillons furent admirés, et, quand ta famille perdit une fortune qui t'eût permis de ne faire que ce qui te plaisait, tu entras comme préparateur au Muséum d'histoire naturelle sous les auspices de Geoffroy Saint-Hilaire. Il nous semblait que tu étais casé, comme on dit bourgeoisement, et que, ayant la passion exclusive des sciences naturelles, tu arriverais peu à peu à pouvoir la satisfaire en dehors d'une étroite spécialité ; mais, au bout de quelques mois, tu nous revins dégoûté de ces arides commencements, affamé d'air rustique et de liberté. Tu étais souffrant. Ta soeur, l'être adorablement maternel, te reçut avec joie et ne te gronda pas.

Moi, j'étais affligé de ta désertion. L'illustre vieillard m'avait dit :

—Votre jeune frère a le pied à l'étrier. On arrive à tout quand on est doué comme lui.

Parlait-il ainsi pour m'être agréable, ou parce qu'il avait senti en toi un véritable amant de la nature ? Dans ce dernier cas, il a dû comprendre ta fuite. Arriver, voilà un grand mot, le mot, le but, le charbon ardent de la génération actuelle. Il n'a pas touché tes lèvres, tu n'y as pas cru, ou tu l'as trop analysé, ce charbon qui souvent n'allume rien, ce mot qui résume pour la plupart des hommes, un océan de déceptions. Je ne parle pas de ceux qui se croient arrivés quand ils sont riches ou influents. L'argent ou l'autorité, c'est le but du vulgaire ; les esprits plus élevés ou plus aimants rêvent la gloire ou la satisfaction intérieure de se rendre utiles, de servir la science, la philosophie, le progrès, la patrie.

Une modestie excessive, farouche même, t'a persuadé que tu n'avais rien d'utile à communiquer personnellement, et, dédaignant de te résumer, tu as tout appris et tout donné, tes collections, tes observations, tes découvertes, à quiconque a bien voulu s'en servir. Ta vie s'est écoulée dans une sorte de contemplation attentive dont je ne comprends que trop les délices, mais que j'eusse voulu, dans ce temps-là, rendre féconde chez toi par une manifestation de ta volonté. Tu es resté inébranlable, je dirais impassible, si je ne connaissais la solidité de tes muettes affections et l'enthousiasme de tes admirations secrètes. Tu avais une philosophie pratique mieux formulée en toi-même que je ne le supposais : avais-je raison, avais-je tort de la combattre ?

Assis un instant pour reprendre haleine sur une pierre du sentier de ce bout du monde fictif où s'enferma pour n'en plus sortir M. de Cérisy, je me demandais sérieusement si j'étais arrivé moi-même à une limite quelconque de mon activité, et si tu n'avais pas été beaucoup plus sage que moi en limitant la tienne dès ta jeunesse à l'exercice paisible et soutenu de ton intelligence, sans aucun souci de la faire connaître en dehors de l'intimité.

Si tu étais égoïste, je n'hésiterais pas à te donner tort. Ma raison—jamais mon coeur—t'a quelquefois blâmé. J'ai cru être dans le vrai en me persuadant qu'il fallait instruire les autres, et que le devoir de quiconque avait un don, grand ou petit, était impérieusement tracé : se communiquer à toutes les insultes, se révéler, se donner, s'immoler, s'exposer à toutes les injures, à toutes les calomnies, à tous les déboires de la notoriété, pour peu que l'on eût à dire, bien ou mal, quelque chose de senti, d'expérimenté ou de jugé au fond de soi. Si ma nature et mon éducation m'eussent permis d'acquérir la science, j'aurais voulu explorer le monde entier en savant et en artiste, deux fonctions intellectuelles dont je sentais en moi, je ne dis certes pas la puissance, mais l'appétence bien vive et le désir bien ardent.

Une plus humble destinée m'ayant été faite, j'ai étudié, comme par hasard et faute de mieux, les sentiments et les luttes de l'être humain, et peu à peu j'ai pris à coeur ce métier des gens qui n'ont pas de métier, et que les personnes purement pratiques méprisent profondément ou ne comprennent pas du tout.

Engagé dans cette voie, et voyant le temps qu'il faut y consacrer, la dépense d'énergie vitale qu'il exige, j'ai pensé que ce n'était pas un vain travail, et, poursuivi par un type idéal applicable à l'être humain, j'ai cru parfois très-utile de tenter de le dégager de la fiction des entrailles de l'humanité présente, qui le porte en elle sans y croire, mais qui le fait vibrer et tressaillir par moments en le trouvant exprimé dans un livre, dans un tableau, dans un chant, dans une oeuvre d'art quelconque.

Je ne me suis pas fait de grandes illusions sur la portée de mon travail ; mais, s'il a produit peu d'effet, la faute en est à mon peu de talent, non à mon but, qui était trop consciencieux pour ne pas me paraître sérieux. Ceci donné, je m'abandonnais au hasard de la fantaisie pour les sujets, ayant expérimenté que le bien, si bien il y a, me venait en dormant et que je ne savais pas composer d'avance. Dans cet emploi soutenu de la petite part d'énergie qui m'était dévolue j'ai senti pourtant, avec un regret quelquefois bien douloureux, combien sont à envier ceux qui, au lieu de produire sans relâche, se sont réservé le droit d'acquérir sans cesse : et souvent dans ta modeste fortune, dans tes longues claustrations d'hiver, dans tes courses solitaires des beaux jours, dans ton état d'absorption par l'examen et l'étude de la nature, tu m'as paru le plus sage de nous deux.

Tu n'as pas eu besoin d'arriver, toi, tu n'es pas parti, et tu es heureux au port que tu n'as pas voulu quitter. Moi, j'ai eu les aventures du pigeon de la fable, et je reviens toujours vers les miens sans autre joie que celle de les retrouver. Ce n'était donc pas la peine de quitter la terre natale, puisque arriver, pour moi, c'est toujours revenir.

Je ne saurais me plaindre du sort. J'y aurais mauvaise grâce du moment que la faculté d'aimer et d'admirer ne s'est point amoindrie en moi dans mon combat avec la vie ; mais, quand on pense à soi, quand on compare sa destinée avec d'autres destinées qui nous intéressent également, on est porté—c'est mon travers—à chercher l'idéal de la vie pour tous les êtres du présent et de l'avenir. C'est la pente que suivait ma pensée pendant que nous revenions à la nouvelle chartreuse.

Et, chemin faisant, nous rencontrâmes un groupe de chartreux qui se promenaient : un gros vieux, court, qui s'appuyait sur une canne, cinq ou six autres moins frappants de type, et un jeune, grand, brun, d'une figure triste et d'une beauté remarquable dans son sévère costume de laine blanche, qui semblait fait pour s'harmoniser avec la roche calcaire, le sentier poudreux et la pâle verdure des buissons. Dans ce pays des styrax et des clématites, ces personnages tomenteux [On appelle plantes tomenteuses, en botanique, celles qui sont couvertes d'une sorte de duvet comme le bouillon blanc.] semblaient un produit du sol.

On nous apprit que le beau chartreux était le héros de mille légendes dans la province, qu'un mystère impénétrable enveloppait le roman de sa vie, qu'on ne savait ni son vrai nom, ni son pays, que, selon les uns, il cachait là le remords d'un crime, et, selon les autres, une dramatique histoire d'amour. Nous n'avons pas voulu nous informer davantage.

Eu égard à sa belle figure, nous lui devons de ne pas chercher la prose peut-être fâcheuse de sa vie réelle. Le garde forestier qui nous servait de guide nous dit que ces moines étaient paisibles et doux, très charitables, et faisaient beaucoup de bien.

Je me demandai quel bien on pouvait faire dans ce désert, à moins de le défricher et de le peupler. Pour le dernier point, les chartreux se sont mis officiellement hors de cause par leurs voeux, et, quant au premier, il est tout à fait illusoire. Les chartreux, devant cultiver eux-mêmes le sol qu'ils possèdent, rentrent dans la classe des propriétaires associés pour le grand bien de leur immeuble, et encore ne présentent-ils pas le modèle d'une bonne association, car la prière, la méditation, la pénitence et les offices absorbent la bonne moitié de leur existence. On ne fait pas un bien gros travail des bras et de l'intelligence quand l'esprit est ainsi plongé, à heures fixes, dans la stupeur du mysticisme.

Faire travailler, donner de l'ouvrage aux pauvres, c'est le classique devoir des propriétaires dans les pays habités ; mais, en Provence, au coeur de ces roches revêches, où le petit propriétaire suffit tout au plus à sa tâche ingrate, il n'y a pas de bras à employer. Tous les travaux du littoral sont faits par des étrangers, et les forêts de l'État, qui remplissent les gorges de la montagne, seraient et sont probablement plus utiles aux journaliers sans ouvrage que les terres arables des chartreux. Si leur établissement emploie quelques pauvres diables, c'est parce qu'il ne peut se passer de leur aide.

En somme, leurs charités, que je ne nie point, seraient tout aussi bien répandues par de simples particuliers qui n'auraient pas la tête rasée en couronne et porteraient des souliers au lieu de porter des sandales. Le luxe archéologique de leur costume peut encore poser pour le peintre ; voilà tout l'emploi qui lui reste.

En regardant ces beaux figurants s'éloigner et se perdre dans le décor de la chartreuse, je me demandai naturellement quel monde, sublime ou idiot, celui qui nous avait frappés portait sous ce crâne rasé, exposé aux morsures d'un soleil dévorant. Est-il arrivé, celui-là ? A-t-il trouvé dans le cloître une solution à son existence ? Poésie féconde ou anéantissement stérile, s'il possède l'une ou l'autre, il est entré au port ; mais qui de nous voudrait l'y suivre ? Certes ce lieu-ci est un Éden, et l'image divine y est revêtue de sublimité ; mais le catholicisme n'a-t-il pas rompu avec la nature, et n'est-il pas défendu au mystique particulièrement de se plaire à la contemplation des choses extérieures ? Quel enfer d'ailleurs que la promiscuité du communisme pratiqué dans ce sens étroit et sauvage du couvent ? Les chartreux ont, il est vrai, des habitations séparées, mais qui se touchent en s'alignant dans une enceinte rectiligne. Ces petites maisons propres et nues, avec leur ton jaune et leur couverture de tuiles roses, ressemblent beaucoup à une maison de fous. Il y en a une douzaine, et toutes ne sont pas occupées. Je crois bien que le groupe de six ou sept religieux que nous avons rencontré compose toute la communauté. J'ignore s'ils observent bien strictement la règle austère de saint Bruno, s'ils se dispensent de la prison cellulaire, du silence et du salut classique : Frère, il faut mourir ! Ils ont, ma foi, bien raison, les pauvres hères, et je ne les blâme point.

Le catholicisme n'a plus rien à faire dans la vie cénobitique. Il s'y éteint sans retentissement et sans qu'on l'admire ou le plaigne.

Il y aurait pourtant ici, dans ce lieu enchanté, le long de ces eaux limpides, au pied de ces roches théâtrales, sous l'ombre fraîche de ces beaux arbres, dans ces clairières baignées de soleil où croissent de si belles fleurs et de si sveltes graminées, une vie à vivre dans les délices de l'étude ou du recueillement. Cette oasis de la Provence n'existe pas pour rien, elle n'a pas été créée pour des chartreux, ni même pour des entomologistes exclusifs ; sa beauté suave appartient au peintre, au poëte, au philosophe, à l'érudit, à l'amant et à l'ami, tout comme au botaniste et au géologue. Il faudrait être tout cela pour habiter ce sanctuaire. Où sont les hommes dignes de s'y réfugier et de le posséder avec le respect qu'il inspire ? Voilà ce que l'on se demande chaque fois que l'on rencontre un vestige du beau primitif, dans des conditions de douceur appropriées à l'existence humaine. On pourrait vivre ici de chasse et de pêche, de fruits et de légumes ; le sol est excellent. On n'y serait pas enfermé et séparé du reste des hommes ; les chemins sont beaux en toute saison, et il faudrait d'ailleurs y vivre en famille, car sans famille il n'y a rien à la longue qui vaille sous le ciel. Il faudrait aussi y être tous occupés de choses tour à tour intellectuelles et pratiques, que le ménage occupât les femmes sans les abrutir, et que le travail passionnât les hommes sans les absorber et les rendre insociables.

Je rêve ici une abbaye de Thélème avec la grande devise Fais ce que veulx ! En possession de cette absolue liberté, l'homme rationnel est inévitablement porté par sa nature à ne vouloir que le bien.

Dès lors je peuple cette solitude à ma guise ; d'un coup de baguette, ma fantaisie fait rentrer sous terre cette ridicule chartreuse avec ses clochetons vernis, qui ressemblent à des parapluies fermés, et ces petites maisons, qui ressemblent à un hospice d'aliénés. Je restitue à la merveilleuse flore de cette région cette partie trop longtemps mutilée de son domaine. Je ne vois dans la brume de mon rêve ni château, ni villa, ni chalet pour abriter les créatures d'élite que j'évoque. Je ne suis pas en peine du détail de leur vie pratique : elles ont l'intelligence et le goût, quelques-unes ont probablement le génie. Elles ont su se construire des habitations dignes d'elles et les placer de manière à ne pas faire tache dans le paysage. Je ne vois pas non plus quel costume elles ont revêtu. Il est beau à coup sûr et ne ressemble en rien à nos modes extravagantes ou hideuses. Il n'y a point de mode dans ce monde-là. Chacun marque ou adoucit son type avec art et discernement ; tout y est harmonieux d'ensemble et ingénieux de détail comme la nature qui l'environne et l'inspire.

La langue que parlent ces êtres libres n'est pas la nôtre ; elle est débarrassée de ses règles étroites et compliquées. Elle est aussi rapide que la pensée ; l'emploi du verbe est simplifié, la nuance de l'adjectif est enrichie. Il ne faut pas des années, il faut des jours pour apprendre cette langue, parce que la logique humaine s'est dégagée, et que le langage humain s'en est imprégné naturellement. J'ignore le mode d'occupations de mes thélémites. Ils ont trouvé des lumières qui simplifient tous nos procédés ; mais, quelle que soit leur étude, je les vois sinon réunis volontairement à de certaines heures, du moins groupés dans les plus beaux sites à certains moments et se communiquant leurs idées avec l'expansion fraternelle des sentiments libres.

L'art est là en pleine expansion, et la nature inspire des chefs-d'oeuvre. Pauline Viardot chante au bord du Gapeau avec Rubini, Eugène Delacroix esquisse des profils de rochers où son génie évoque le monde fantastique. Nos maîtres aimés y conçoivent des livres sublimes ; nos chers amis y rêvent des bonheurs réalisables, et nous deux, cher Micro, nous y cueillons des plantes, tout en mêlant dans notre rêverie ceux qui sont à ceux qui ne sont plus et à ceux qui seront !

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > V - A PROPOS DE BOTANIQUE

V - A PROPOS DE BOTANIQUE

Juillet 1868.

Puisque ces lettres, toujours commencées avec l'intention d'être particulières, ont pris chacune un développement qui me les a fait croire propres à être publiées, et puisqu'en leur donnant le titre de Lettres d'un voyageur, j'ai cru leur conserver le ton de modestie qui convient à des impressions toutes personnelles, il est temps peut-être que je les accompagne d'un mot de préface et d'explication.

Sommé plusieurs fois, par la bienveillance et par l'hostilité, de reprendre ce genre de travail qu'on disait m'avoir réussi jadis dans la période de l'émotion, je n'ai cédé, je l'avoue, qu'au besoin de me résumer un peu, et je n'ai point du tout cherché à mettre le passé de ma vie intellectuelle d'accord avec le présent. J'ignore si, dans des régions plus élevées que celle où je promène cette vie un peu aventureuse et toujours sincère, les penseurs se croient forcés d'expliquer leurs variations. Moi, j'ai la simplicité de regarder les miennes comme un progrès, et je n'attache pas assez d'importance à ma personnalité pour ne pas lui donner un démenti quand je pense qu'elle s'est trompée. Il y a des personnalités susceptibles qui répondent par un soufflet à ce démenti : c'est quand la personnalité nouvelle, vendue à quelque intérêt humain, s'efforce de renier son passé honnête et candide. Ce n'est point ici le cas. Mes défauts ont persisté, mon indépendance ne s'est point rangée au joug du convenu, je ne me suis pas réconcilié avec ce qui facilite la vie et allège le travail ; j'ai cherché un chemin, je l'ai trouvé, perdu, retrouvé, et je peux le perdre encore. Si cela m'arrive, je le dirai encore, rien ne m'empêchera de le dire. La contrée idéale que j'appelais autrefois la verte bohème des poëtes s'est semée de plus de fleurs à mes yeux, mais les fleurs fantastiques y ont fait de moins fréquentes apparitions.

J'ai essayé de trouver le vrai de ma fantaisie, le droit légitime de ma protestation.

J'ai peut-être vu peu à peu la destinée humaine avec d'autres yeux, et reconnu que, dans la période du doute et du découragement, je voyais mal parce que je ne voyais pas assez ; mais je crois sentir avec le même coeur, penser avec la même liberté. Dès lors je ne crains pas que l'ancien moi, qu'il s'incline ou non devant le nouveau, lui cherche querelle ou lui adresse un reproche.

En 1834, il y a trente-quatre ans, j'écrivais à mon cher Rollinat qui n'est plus :

«Eh quoi ! ma période de parti pris n'arrivera-t-elle pas ? Oh ! si j'y arrive, vous verrez, mes amis, quels profonds philosophes, quels antiques stoïciens, quels ermites à barbe blanche se promèneront à travers mes romans. Quelles pesantes dissertations, quels magnifiques plaidoyers, quelles superbes condamnations découleront de ma plume ! Comme je vous demanderai pardon d'avoir été jeune et malheureux ! Comme je vous prônerai la sainte sagesse des vieillards et les joies calmes de l'égoïsme ! Que personne ne s'avise plus d'être malheureux dans ce temps-là, car aussitôt je me mettrai à l'ouvrage, et je noircirai trois mains de papier pour lui prouver qu'il est un sot et un lâche, et que, quant à moi, je suis parfaitement heureux [Lettres d'un voyageur.].»

Aujourd'hui, en 1868, il y a bien un vieux ermite qui se promène à travers mes romans ; mais il n'a pas de barbe, il n'est pas stoïcien, et certes il n'est pas un philosophe bien profond, car c'est moi. Je ne sais s'il condamnerait et gourmanderait la jeunesse de son temps, si elle était jeune et malheureuse ; mais, chose étrange, cette jeunesse nouvelle rit de tout, elle exorcise le doute au nom de la raison, elle ne comprend rien aux souffrances morales que les vieux ont traversées, elle s'en moque un peu, et un des plus naïfs ; un des plus émus, un des plus jeunes de cette époque de refroidissement, c'est encore le vieux ermite qui la contemple avec surprise.

Le voyageur d'autrefois l'eût maudite, l'époque où nous voici ! Je crois bien qu'il n'eût pas résisté aux tentations de suicide qui l'assiégeaient. Le vieux voyageur d'aujourd'hui la bénit quand même, croyant fermement qu'elle est une transition inévitable, peut-être nécessaire, un passage difficile, mais sûr, pour monter plus haut.

Quant à lui, jusqu'à sa dernière heure, il aura fantaisie de monter. Donnez-lui la main, vous qui pensez à peu près comme lui, et vous aussi qui pensez tout à fait autrement ; ceux qui veulent rester en bas crieront après nous tous et nous envelopperont dans le même anathème. Que cette persécution nous unisse, car notre but est le même, et, si ce n'est la conviction, c'est du moins le sentiment de notre droit qui nous rend solidaires. Nous ferons tous effort pour gagner les hauteurs, chacun suivant ses moyens et ses procédés, et il est des étapes où nous ne pouvons manquer de nous rencontrer, des refuges où nous aurons à lutter ensemble contre l'ennemi commun. Monte, jeunesse, monte en riant si tu veux, pourvu que tu ne t'arrêtes pas trop sous les arbres du chemin, et qu'à l'heure du combat tu saches te défendre !

A MAURICE SAND.

Nohant, 15 juillet 1868.

Il fait sombre, l'orage s'amasse, et déjà vers l'horizon les hachures de la pluie se dessinent en gris de perle sur le gris ardoise du ciel. La bourrasque va se déchaîner, les feuilles commencent à frissonner à la cime des tilleuls, et la flèche déliée des cèdres oscille, incertaine de la direction que le vent va prendre.

C'est le moment de rentrer les enfants, les petites chaises et les jouets fragiles. L'aînée voudrait jouer encore sur la terrasse, elle ne croit pas à la pluie ; mais le vent vient brusquement gonfler les plis de sa petite jupe, une large goutte d'eau tombe sur sa main mignonne. Elle saisit sa chère Henriette, la poupée favorite, et vient se réfugier dans mon cabinet.

Alors commence un nouveau jeu : le jeu, la fiction, le drame de la pluie. L'enfant ouvre une ombrelle et marche effarée par la chambre ; elle se livre à une pantomime charmante de grâce et de vérité. Elle se courbe sous les coups de l'aquilon, elle fuit devant la rivière qui déborde, elle avertit Henriette de tous les dangers qui la menacent, elle la préserve, elle la pelotonne sous son bras, enfin elle combat la tempête avec elle, et, toute souriante et palpitante, m'apporte son enfant, qu'il me faut essuyer, réchauffer et caresser comme un Moïse sauvé des eaux. Cette comparaison, qui ne peut pas être dans son esprit, perce aussitôt dans le mien.

La dualité de l'âme éclate dans cette puissance qu'un enfant de trente mois possède déjà de dédoubler dans son esprit la réalité et le simulacre ; mais voici un autre phénomène. J'étais en train d'écrire ; l'action scénique m'intéresse, je l'observe, j'y prends part. Je joue mon rôle dans le drame qu'elle improvise, et, entre chacune des répliques que nous échangeons, ma plume reprend sa course sur le papier, l'idée que j'exprimais se retrouve dans la case de mon cerveau où je l'ai priée d'attendre, mon être intellectuel a suivi l'opération que l'enfant a su faire, il s'est dédoublé ; il y a en moi deux acteurs, l'un qui écrit sa pensée méditée, l'autre qui représente la fille des pharaons arrachant aux flots du Nil le berceau d'un pauvre enfant nouveau-né.

Je ne suis pas moins saisi de la fiction que ne l'est ma petite-fille. Je le suis peut-être davantage, car je vois le paysage égyptien qui doit servir de cadre à l'épisode. J'aperçois la mère qui se cache dans les roseaux, pleine d'angoisse, jusqu'à ce que son fils soit recueilli et emmené par la princesse. Le sentiment maternel, plus développé en moi, rêve une émotion que je ressens presque...

Et pourtant mon travail, complètement étranger à ce genre d'impressions, va son train, et après chaque interruption de mon dialogue avec ta fille, dont la grâce me charme et m'occupe, il se trouve suffisamment élaboré pour que je le reprenne sans effort et sans hésitation. L'habitude de jouer ainsi avec elle, tout en faisant ma tâche quotidienne, a sans doute préparé et amené peu à peu ce résultat un peu exceptionnel ; mais, comme il n'a rien du tout de prodigieux, il me donne à réfléchir sur les facultés de notre être intellectuel, et ces réflexions, je veux te les résumer à mesure quelles se succèdent et se groupent. Aussi bien l'orage redouble, l'enfant s'est endormie ; voyageurs, nous ne voyageons pas : en ce moment, la nature nous chasse de es sanctuaires, la plante gonflée de pluie veut boire à l'aise, l'insecte s'est réfugié sous l'épaisse feuillée, le paysage s'est rempli de voiles où la couler pâlit et se noie ; n'est-ce pas le moment d'entreprendre une petite excursion dans le domaine de l'invisible et de l'impalpable ?

Essayons.

Bien que la botanique, qui me préoccupe cette année par son côté philosophique, ne soit pas le sujet direct de cette causerie, c'est elle qui m'y a conduit aussi par de longues rêveries sur l'âme de la plante, et je m'imagine avoir trouvé quelque chose pour ma satisfaction personnelle tout au moins.

Cela se résume en quelques mots, mais il m'en faudra davantage pour y arriver ; prends patience.

«Nous avons deux âmes : l'une préposée à l'entretien et à la conservation de la vie physique, l'autre au développement de la vie psychique. La première, involontaire, impersonnelle, qui tombe sous l'examen et l'appréciation de la science physiologique, est, avec plus ou moins d'intensité, identique chez tous les hommes. L'autre, dont l'étude est du ressort des sciences métaphysiques, c'est le moi personnel, l'homme affranchi de la fatalité, le souffle impérissable et mystérieux de la vie.»

Ainsi m'enseignait, il y a quelque vingt ans, un ami très-intelligent et très-modeste qui n'a jamais fait parler de lui comme philosophe.

Cette définition pouvait être forcée quant à l'expression : il donnait le même nom à l'instinct et à la réflexion ; mais, dans son langage figuré, il résumait peut-être d'une façon pénétrante et saisissante le problème de l'humanité. Je n'ai jamais oublié cette formule qui m'a toujours paru résoudre admirablement le mystère de nos contradictions antérieures et les antinomies sans fin qui divisent les hommes à l'endroit de leurs croyances.

Voici ce que je lis dans un livre dernièrement publié :

«Les choses se passent dans l'être humain comme si, à côté du cerveau pensant, il y avait d'autres cerveaux pensant à notre insu, et commandant à tous les actes ce que j'appelle la vie spécifique. Le dualisme de l'homme et de l'animal, de l'ange et de la bête, n'est point chimère, antithèse, fantaisie. Voici le cerveau, le centre noble, et voilà les centres divers de la moelle et du système nerveux sympathique.

Ici règne la volonté, là l'instinct. Quelle lumière se répand sur la vie humaine quand on se met à y démêler l'oeuvre de l'intelligence consciente et volontaire, et le travail lent, monotone et fatal de l'instinct, caché aux centres nerveux secondaires ! Comme l'âme proprement dite se trouve parfois devant cette âme-instinct qui ne devrait être que servante5».

Voilà bien, en somme, la définition de mon vieux philosophe—sans le savoir : une âme libre, immatérielle, fonctionnant au sommet de l'être ; une âme esclave, spécifique, c'est-à-dire commune à toute l'espèce, agissant dans les régions inférieures ; ici la moelle épinière transmettant ses volitions à l'encéphale, là l'encéphale luttant avec la volonté, dont il est le siège, contre les volitions aveugles de l'instinct.

Note 5 : (retour) Auguste Laugel, des Problèmes de l'âme. Paris, 1868.

De là deux propositions contraires qui contiennent chacune une vérité incontestable.

«L'homme est toujours et partout le même, disent les uns : cruel, lascif, intempérant, paresseux, égoïste. Les mêmes causes produisent et produiront toujours les mêmes effets. L'homme ne progresse point.»

Cette opinion est fondée. Le rôle de l'instinct est fatal et ne s'épuise ni dans le temps ni dans l'espace. Vaincu, il n'est pas soumis et ne renonce jamais à la lutte.

«L'homme est essentiellement et nécessairement progressif, disent les autres. Chaque révolution sociale ou religieuse marque une étape de son perfectionnement, chaque effort de son intelligence amène une découverte, chaque instant de sa durée est un pas vers le mieux.»

Ceci est tout aussi vrai que l'assertion contraire. Aussitôt que l'on prend la peine de distinguer, on se trouve d'accord.

Nous arriverons, je pense, à savoir compter jusqu'à trois, qui est le nombre sacré, la clef de l'homme et celle de l'univers, et une bonne définition nous fera quelque jour reconnaître en nous, non pas seulement deux âmes aux prises l'une contre l'autre, mais trois âmes bien distinctes, une pour le domaine de la vie spécifique, une autre pour celui de la vie individuelle, une troisième pour celui de la vie universelle. Celle-ci, qui tiendra compte du droit inaliénable de la vie spécifique, mettra l'accord et l'équilibre entre cette vie diffuse chez tous les êtres et la vie personnelle exagérée en chacun. Elle sera te vrai lien, la vraie âme, la lumière, l'unité.

Chacun de nous, à un degré quelconque, porte en lui cette troisième et suprême puissance, puisqu'il l'entrevoit, l'interroge, lui cherche un nom, et s'inquiète de son emploi ; mais l'éclair a bien des nuages à traverser encore, et peut-être faudra-t-il ces crises sociales terribles où s'amasse la foudre, pour que l'homme, frappé de la vérité comme d'une flèche divine, découvre sa vraie force et remplisse enfin son vrai rôle sur la terre.

L'excellent livre que je viens de te citer, et que tu voudras lire, est le développement analytique du dualisme où l'homme actuel est encore engagé entre ses deux âmes. Le tableau éloquent de cette lutte est navrant, mais il aboutit à des espérances d'un ordre supérieur. Il est plein d'épouvantes pour la destinée humaine livrée à l'instinct spécifique, plein d'enseignements et d'exhortations à l'homme individuel, qui est ardemment sollicité de dégager le principe impérissable de sa liberté du tourbillon des passions basses ou des fantaisies coupables.

C'est un livre de morale et de philosophie écrit par un savant et un libre penseur, car il nous engage à rejeter ces vains termes de spiritualisme et de matérialisme qui nous éloignent de la recherche de la vérité. Funeste antagonisme, en effet ! Il semble que l'humanité se condamne à marcher sur des lignes parallèles sans vouloir jamais les faire fléchir pour se rencontrer, et que, de cette stupide obstination, les individus se fassent un point d'honneur et un mérite personnel. Faudra-t-il en conclure que bien des gens n'auraient rien à dire, s'ils ne disaient pas d'injures aux autres ?

La critique philosophique, dont le rôle est grand en ce moment-ci, est forte quand elle signale l'abus des mots et le vide des formules. C'est tout ce qu'elle a pu faire jusqu'à ce jour, et il semble qu'il ne soit pas encore de son ressort de chercher une solution. Les ignorants s'en impatientent ; ils s'imaginent que leur sentiment personnel doit se manifester et se concentrer dans quelque aphorisme magique sanctionné par l'expérience et la raison. Faites place à ces ardeurs de la pensée, hommes de réflexion ! elles vous donnent la mesure de nos tendances et de nos besoins. Ne les dédaignez pas, elles sont un thermomètre à consulter, une face de l'humanité à examiner. La preuve de ce besoin, c'est le catholicisme de pur sentiment qui se prêche avec succès aujourd'hui dans les salons et les églises, doctrine incapable de lutter contre la critique historique et habile à esquiver ses coups, mais forte de nos aspirations et adroite pour les accaparer au profit de sa cause. Faites-y grande attention, défenseurs de la doctrine expérimentale ! Trouvez dans vos plus consciencieuses inductions un refuge pour notre idéalisme ; autrement tous les faibles, tous les indécis, tous les illettrés passeront du côté du christianisme moderne, espérant y trouver la paix de l'esprit, et l'oubli du devoir de raisonner sa foi.

M. Vacherot, dans un solide et délicat travail récemment publié dans la Revue, nous trace une esquisse instructive de la situation du catholicisme actuel. Malgré son exquise courtoisie pour les lumières de la chaire et de la polémique religieuse, il met ces lumières au pied du mur, les sommant, le malin qu'il est, d'étudier les textes sacrés, de les mettre d'accord et de définir l'orthodoxie. L'Église répond in petto : Non possumus ; mais elle continue à nous parler avec une éloquence plus ou moins entraînante (M. Vacherot a un peu exagéré le talent de ses adversaires par excès de générosité ou de finesse) des points lumineux que cherche à ressaisir l'humanité présente : l'âme immortelle, la divinité personnelle, l'avenir infini, les cieux ouverts, l'idéal en un mot.

Devant une critique et une philosophie qui ne peuvent sauver ouvertement ces trésors du naufrage, qui ne pensent pas même devoir trop affirmer qu'ils existent, l'Église invoque le sentiment, supérieur selon elle, à la raison, et les êtres de sentiment vont à elle.

Mal nécessaire, disent les gens calmes. J'avoue que je ne puis pousser jusque-là l'indifférence et la sérénité. Je vois l'âme supérieure s'atrophier dans ce divorce avec la logique et retourner à l'enfance de l'humanité, enfance sacrée, poétique, respectable en son temps, dans son premier développement normal ; sénilité puérile et funeste, presque honteuse à l'heure que nous marque aujourd'hui l'aiguille du temps.

Eh quoi ! nous ne sommes point mûrs pour une croyance qui réponde aux besoins de notre libre aspiration sans condamner à mort cet instinct spécifique, qui est le code imprescriptible de la nature animée ? Et même dans le sanctuaire de l'encéphale, dont les opérations sont aussi multiples et aussi mystérieuses que la structure anatomique du cerveau est compliquée et insaisissable, il nous est impossible de marier la lucidité supérieure à la clairvoyance pratique ?

Nous sommes donc des infirmes, des êtres épuisés, à moins que nous ne soyons des intelligences qui n'ont encore rien commencé ?

Levez-vous donc, éveiller-vous, nobles esprits qui sentez palpiter en vous la troisième âme, la grande, la vraie, celle qui n'affirme pas timidement l'idéal et qui le prouve par cela même qu'elle le possède, qui ne tressaille pas d'effroi devant l'épreuve scientifique parce qu'elle sait a priori que cette épreuve sera la sanction de sa foi aussitôt qu'elle sera complète et décisive. Cette âme a autre chose à faire que de vaincre les révoltes et les tyrannies de l'instinct. Elle éclora dans des organisations qui les auront vaincues ; mais, sitôt qu'elle parlera, elle enseignera rapidement comment il est facile à tous de les vaincre. Elle résoudra ce formidable problème qui consterne notre élan philosophique vers la beauté morale ; elle nous rendra moins sévères pour les obstinations de la vie spécifique. Ces tyrannies de la chair ne sont redoutables que parce que l'âme universelle n'a point clairement parlé en nous, et que l'âme personnelle n'a pas d'armes assez bien trempées pour le combat. Ces armes de la foi et de la grâce que les catholiques se vantent de posséder sont aussi faibles que celles du scepticisme, puisque les tentations sont plus âpres à mesure que le chrétien devient plus saint et plus mortifié. Ce n'est pas la haine et le mépris de la chair qui en imposent à cette sourde-muette que nous portons en nous. Ce n'est point assez d'une âme libre de ses propres mouvements pour combattre des mouvements qui ne sont pas libres de lui obéir. Il faut quelque chose de plus. Il faut l'éclat d'une vérité supérieur à toutes les individualités, et supérieure même à leur liberté, car toute liberté qui ne se soumet pas à l'évidence devient aberration ou tyrannie.

On nous dit que cette vérité de consentement, qui est la vraie discipline des intelligences, ne peut naître que d'une religion théologique ou sociale.

De généreux esprits, prenant un effet pour une cause, ont cru l'apercevoir dans des formes sociales à imposer à l'humanité ; d'autre part, de nobles érudits, épris de leurs sujets d'étude, se persuadent encore aujourd'hui que, sans le prestige d'un culte et l'absolu d'un dogme, aucune vérité ne peut devenir commune à l'humanité.

A mes yeux, il y a erreur chez les uns comme chez les autres. Si l'humanité future confectionne des sociétés et construit des temples, l'individu sera libre sous la loi commune, et le mystère sera banni de l'autel.

Pour cela, il faut que l'homme sache Dieu et l'humanité. On croit à ce que l'on sait. Ouvrez la porte au savoir. Donnez-lui des instruments, des laboratoires et la liberté absolue ; mais donnez-lui aussi des ailes. Apprenez-lui que chaque genre de certitude a son domaine, chaque vérité acquise sa case dans l'intelligence, mais qu'il en est une d'un ordre si élevé, qu'il faut l'accueillir et la posséder dans la plus haute région de l'âme pour qu'elle serve de criterium et de corollaire à toutes les autres.

18 juillet 1868.

... Tu me demandes ce que j'entends par l'âme universelle de l'homme. Mon mot est mauvais, je ne le défends pas. Il faudrait toujours prendre les mots pour ce qu'ils valent ; ils sont les empreintes du moment qui les fait éclore, les symboles qui transmettent à notre esprit nos impressions passagères, toujours incomplètes. Peu de mots fixent assez une idée pour mériter d'être conservés toute une semaine. Prends le mien pour ce que je te le donne, et vois-y l'appel d'une relation à établir entre l'âme individuelle et l'âme de l'univers.

Tu vas me demander encore où est l'âme de l'univers, si elle est diffuse ou personnelle.

Elle est partout selon moi, comme la matière est partout ; elle est à la fois personnelle et diffuse, elle remplit le fini et l'infini. Je ne vois point d'obstacle à cette antithèse, puisque l'âme humaine a ces deux attributs bien distincts et cependant inséparables. A toute heure, notre esprit, enfermé en apparence dans le cercle étroit de nos besoins matériels ou de nos impressions passagères, peut s'élancer vers les sphères de l'infini, non pas seulement par la rêverie poétique, mais par les calculs précis de la mathématique et les certitudes idéales de la géométrie. Supposez que l'univers a une âme comme nous, mais une âme aidée de la connaissance d'elle-même, ce qui est la connaissance absolue de toutes choses ; vous pouvez très-bien lui attribuer aussi la volonté de maintenir ses propres lois, puisque cette volonté est toujours en nous à un degré quelconque. Je ne vois rien là qui dépasse les perceptions de l'esprit humain. Il me semble au contraire, que cette vision de l'âme de l'univers nous est nécessaire, qu'elle prend sa source dans ce que nous avons de plus clair dans le cerveau, la logique, et de plus personnel dans le coeur, la conscience. Il nous est impossible d'attacher un sens aux mots de sagesse, d'amour et de justice, qui résument toute la raison d'être et toute l'aspiration de notre vie, si nous ne sentons pas planer sur nous une idéale atmosphère composée de ces trois éléments abstraits, qui nous pénètre et nous anime. Il n'y a pas que l'air qui alimente nos poumons. Il y a celui que notre âme respire. Trop subtil pour tomber sous les sens, cet air divin a une vertu supérieure à nos volitions animales, il les dompte ou les régularise quand nous ne lui fermons pas nos organes supérieurs. La chimie ne trouvera jamais ce fluide sacré ; raison de plus pour que le chimiste ne le nie pas.

C'est par d'autres moyens, par d'autres méditations, par d'autres expériences, que le vrai métaphysicien devra s'en emparer.

Quels peuvent être ces moyens, me diras-tu ? Ils sont bien simples et à la portée de tous, et même il n'y en a qu'un : passer à l'état de santé morale qui seule permet de saisir la véritable notion du divin. Je voudrais bien que l'on trouvât à l'âme de l'univers un autre nom que celui de Dieu, si mal porté depuis le temps des Kabires jusqu'à nos jours. J'aimerais encore mieux celui d'homme, le grand homme (comme qui dirait la grande personne universelle) de Swedenborg ; mais qu'importe son nom ? Elle en changera longtemps encore avant que nous lui-en ayons trouvé un définitif et convenable.

Ce Dieu, puisqu'il faut le désigner par un nom qui est tout aussi grossier que sublime, n'a pas seulement mis en nous, à l'heure de notre naissance spécifique, une parcelle de sa divinité ; il nous la renouvelle et nous l'augmente quand nous naissons à la vie de raisonnement individuel. Il nous la concède réellement quand nous surmontons l'instinct aveugle assez pour mériter d'échapper à sa tyrannie. Je ne dirai pas avec Laugel qu'il faudra à l'homme de grands combats et des sacrifices immenses pour arriver à ce perfectionnement. Il les lui faut aujourd'hui parce qu'il doute. Le jour où il croira, avec ses deux âmes supérieures, à un idéal bien défini et bien évident, l'âme inférieure ne réclamera que la part de satisfaction qui lui est due. L'appétit ne sera plus la fureur, la passion ne sera plus le crime, la fantaisie ne sera plus le vice. L'âme personnelle, celle qui est libre de choisir entre le vrai et le faux, recevra—de l'âme vouée au culte de l'universel—une lumière assez frappante pour ne plus hésiter à la suivre.

Le mal a déjà beaucoup diminué à mesure qu'a diminué l'ignorance, qui peut le nier ? Il disparaîtra progressivement à mesure que rayonnera l'astre intellectuel voilé en nous.

On opposera à cette espérance, je le sais, la brutalité de la nature, le déchaînement aveugle des désastres extérieurs ruinant à tout instant l'oeuvre du travail de l'homme, la férocité des animaux qui lui ont fait si longtemps une guerre sérieuse, le déchaînement des cyclones, les tremblements de terre, les épidémies foudroyantes, les maladies incurables, toutes les puissances ennemies que nous ne savons point encore conjurer ou éviter. Mais l'âme de l'univers a aussi sa dualité pour ne pas dire sa trinalité. Elle a, comme l'homme, une âme spécifique, instinctive, fatale, que l'âme libre et personnelle combat, et que l'âme universelle domine. L'âme spécifique, qui agit aveuglément dans tout être, peut-être dans toute chose, pousse sans cesse l'univers matériel vers le trop plein et le trop vivant. De cet excès naissent les éclatements, le vase trop rempli se brise, la force trop accumulée déchire ses enveloppes et se détruit elle-même en s'épanchant au dehors. Une montagne, une contrée, un monde, peuvent tomber en ruine sous les coups de l'agent indompté. L'âme céleste et personnelle de ce monde n'est pas détruite pour cela ; elle va rejoindre le foyer de la vie céleste irréductible, et, dans ce foyer de l'infini psychique, elle se retrempe à la vie universelle, qui s'aperçoit peu des désastres partiels, ou qui s'en sert avec discernement pour reconstruire des mondes mieux équilibrés.

Mais les victimes, les millions d'individus plus ou moins intelligents que frappe un grand cataclysme, les compterons-nous pour rien ? Si nous croyons que quatre-vingts ou cent ans d'existence sont toute l'aspiration, toute la conquête, toute la destinée de l'homme, ou que, surpris par la mort violente en état de péché, il ait une éternité d'inénarrable souffrance à endurer au sortir de la vie, certes Dieu est injuste, l'âme universelle est idiote et méchante, ou, pour mieux dire, elle n'existe pas.

Nous sommes des chiffres,... pas même ! des accidents qui ne comptent point.

Ceux que domine l'âme spécifique sont bien libres de le croire, mais ils ne peuvent forcer ceux qui pensent à partager leur découragement. Sur quelque raisonnement que s'appuie la négation du moi éternel, il ne dépend pas de nous de nous sentir persuadés. A mesure que nos instincts se règlent et s'harmonisent doucement avec les instincts supérieurs, nous entrons dans une lucidité de l'esprit qui est l'état normal auquel l'homme doit parvenir.

19 juillet.

Te définirai-je l'état de santé morale, l'idéal tel que je l'entends ? Il est relatif et se moule forcément sur la vertu la plus pure et la raison la plus haute qu'un homme puisse atteindre dans le temps et le milieu où il existe.—Tel saint très-respectable et très-sincère des anciennes religions ne serait plus aujourd'hui qu'un fou. Le cénobitisme serait l'égoïsme, la paresse, la lâcheté. Nous savons que la vie complète est un devoir, qu'on ne peut pas rompre avec l'instinct normal de la vie spécifique sans rompre avec les lois les plus élémentaires de la vie, et que l'infraction à une loi de l'univers est une sorte d'impiété toujours punie par le désordre des facultés supérieures. La mortification de la chair, par le célibat, le jeûne et les flagellations, était grossière et charnelle en ce sens qu'elle ne servait qu'à ranimer ses révoltes. En lui imposant des sacrifices, l'esprit tranquille et fort la mortifie surabondamment.

Mais les appétits déréglés, vicieux, immondes, sont-ils donc une loi de l'espèce ? Si certains animaux, en se rapprochant de la forme humaine et du développement de l'encéphale, nous offrent le repoussant spectacle de la lubricité, de la cruauté, de la gourmandise ; si l'homme sauvage lui-même, aux prises avec l'animalité, s'imprègne des instincts de la brute, résulte-il de cette confusion de limites entre l'homme et le singe que l'instinct humain ne soit pas modifiable ?

Il l'est à un point qui frappe de surprise et d'admiration, quand on ne voit que la surface des moeurs civilisées. Le respect d'une convention qui prend sa source dans le respect de soi et des autres est une victoire bien signalée de la volonté sur l'instinct.

Si c'est peu que cette décence extérieure qui, sous le nom de savoir-vivre, voile des abîmes de corruption, c'est déjà quelque chose. La sainteté pourrait consister dès aujourd'hui à identifier la vie secrète et cachée à ces apparences de pudeur, de bonté, d'hospitalité, de raison, qui sont le code de la bonne compagnie. Pourquoi non ? Où est l'obstacle ? Pourquoi toute parole aimable ne serait-elle pas l'expression d'une âme aimante ? Pourquoi toute allure de pudeur ne serait-elle pas la manifestation d'une conscience épurée ? Pourquoi tout simulacre d'obligeance ne prendrait-il pas sa source dans la joie d'assister son semblable ? Pourquoi toute discussion de l'intelligence ne reposerait-elle pas avant tout sur le désir de s'instruire ?

Avoue que, si nous arrivions à marier la politesse parfaite à une parfaite sincérité, nous serions déjà, sans sortir de nos lois et de nos usages, montés à un degré supérieur d'excellence et de joie intérieure.

La joie intérieure, voilà un grand mot ! C'est le premier des biens, parce qu'il est le seul qui nous appartienne réellement. Je ne vois pas que beaucoup de gens s'en préoccupent et le cherchent. La masse court aux satisfactions de l'instinct : les vicieux s'efforcent d'exaspérer leurs appétits pour mieux sentir l'intensité de la vie animale ; les ambitieux se vouent à une anxiété incessante qui bannit la joie du sanctuaire de leur âme ; des esprits plus élevés se vouent à des études dont le but défini n'est souvent que la satisfaction d'une curiosité spéciale ; les coeurs passionnés cherchent leur ivresse et leur expansion dans l'amour, sans songer à en faire quelque chose de plus noble que la volonté d'amasser deux orages et de choquer douloureusement deux courants électriques.

Où sont les hommes qui cherchent sincèrement à se rendre meilleurs sans prétendre à un paradis fait à leur guise, en acceptant dans l'avenir éternel toutes les éventualités, toutes les fonctions, toutes les épreuves, quelles qu'elles soient, que l'inconnu nous réserve ? Cette résignation, non mystique ni fanatique, mais confiante et digne, serait déjà un pas vers la sainteté.

Quelle difficulté insurmontable éprouvons-nous donc à nous placer ainsi dans le sentiment de l'infini avec une bravoure calme et un modeste sentiment de nos forces ? Où serait la vanité de travailler le moi comme un lapidaire taille et polit une pierre précieuse ? La vertu peut avoir aussi son instinct pour ainsi dire spécifique, son besoin ardent et soutenu d'élever dans l'individu le niveau intellectuel de la race. Pour peu que l'on s'y essaie, on découvre en soi une docilité que l'on ne se connaissait pas, de même que l'esprit généreux qui entreprend un grand et noble travail est tout surpris de sentir en lui un nouveau lui-même qui s'éveille, se révèle et semble dicter ses lois à l'ancien. C'est la troisième âme, c'est ce que les artistes inspirés appellent l'autre, celle qui chante quand le compositeur écoute et qui vibre quand le virtuose improvise. C'est celle qui jette brûlante sur la toile du maître l'impression qu'il a cru recevoir froidement. C'est celle qui pense quand la main écrit et qui fait quelquefois qu'on exprime au delà de ce que l'on songeait à exprimer.

Enfin c'est elle qui n'ergote pas, qui n'a plus besoin de raisonner, mais qui peut et qui veut ; elle est là, agissante à notre insu le plus souvent, cherchant à nous élever vers le foyer de la science infinie ; mais nous ne la connaissons pas, nous avons peur d'elle. Nous croyons qu'elle usera trop vite les ressorts de notre frêle machine. L'instinct de la conservation nous empêche de la suivre sur les cimes. C'est une peur lâche, résultat de notre ignorance, car c'est elle qui est la vie irréductible, et, si son embrassement nous donnait la mort, ce serait une mort bien douce, bien enviable et bien féconde, le réveil dans la lumière !

Mais ne nous livrons pas trop à l'enthousiasme sans contrôle. N'oublions pas qu'il s'agit de rendre la vérité accessible même aux esprits froids, pourvu qu'ils soient épris de la vérité.

L'analyse complète de l'homme, âmes et corps, nous conduirait certainement à une notion complète de la Divinité, corps et âmes.—En distinguant en nous trois étages de facultés, nous nous rendrions compte des trois étages de puissance de la vie universelle. Nous ne sortirons d'aucun problème par la notion de dualité, puisque toute dualité représente deux contraires. Ce que je dis là est aussi vieux que le monde pensant. C'est l'éternel symbole. D'où vient qu'il n'a reçu aucune application scientifique qui puisse se traduire en philosophie certaine pour les lois de la vie morale et les actes de la vie pratique ? Les explications des trinités théologiques sont des figures confuses mal comprises ou mal définies par les hommes du passé. La définition que je te propose ne vaut peut-être pas mieux. La technologie vulgaire, dont il n'est pas permis à mon humilité de se dégager, est encore très-insuffisante pour résumer une vision plus ou moins nouvelle du vieux thème de l'humanité.

A des conceptions vraiment neuves il faudra certes un langage nouveau.

Mais, quelque mal exprimée que soit ma définition, elle ne m'apparaît pas comme un vain songe que le réveil dissipe. J'ai besoin d'un Dieu, non pour satisfaire mon égoïsme ou consoler ma faiblesse, mais pour croire à l'humanité dépositaire d'un feu sacré plus pur que celui auquel elle se chauffe. Jamais on ne me fera comprendre que le cruel, l'injuste et le farouche soient des lois sans cause, sans but et sans correctif dans l'univers. La compensation que le malheureux demande à Dieu dans une vie meilleure est une réclamation toute personnelle que Dieu pourrait fort bien ne pas écouter, si elle n'était le cri énergique et déchirant de l'humanité entière. Nulle théorie sérieuse n'a encore présenté le sentiment et le besoin de la justice comme une illusion. Le moment où l'homme renoncerait à posséder cet idéal marquerait la fin de sa race et le ferait redescendre à l'animalité, dont il est peut-être issu. S'il existe une doctrine qui envisage ce résultat comme digne d'être poursuivi, je lui refuse tout au moins d'avoir pour guide la raison, puissance si hautement invoquée par les sceptiques.

Non, il n'y a pas de raison véritable sans sagesse ; c'est par la sagesse seule que la raison, s'élevant à l'état de vertu, devient respectable. La sagesse entraîne et réclame impérieusement la justice, et, s'il n'y a ni justice ni sagesse dans l'âme de l'univers, il n'y en a jamais eu, il n'y en aura jamais dans celle de l'homme. Que devient la morale, devant laquelle pourtant toutes les écoles s'inclinent et toutes les discussions cessent, si l'homme ne peut puiser à une source certaine les premières conditions de la moralité ?

Il existe donc dans l'univers une pensée souveraine faite de lumière et d'équité.

Si les faits extérieurs simulent de temps à autre, par des désastres partiels, l'indifférence d'un destin inexorable, ne nous arrêtons pas à ces apparences indignes de troubler une philosophie sérieuse. Il est bien certain que la plupart des maux inhérents à notre espèce, maladies, passions, guerres, égarements, sont notre propre ouvrage, c'est-à-dire le résultat de l'élan déréglé ou de l'aveugle inertie de l'âme spécifique. Cette âme impersonnelle, ce moteur aveugle que les uns respectent trop, que les autres ne respectent pas assez, est chez nous un agent de destruction tout aussi bien qu'un agent de conservation. Chose frappante, et qui témoigne de la nécessité de la troisième âme, l'instinct de l'homme est inférieur à celui des animaux. Les animaux ont le discernement des aliments salutaires ou nuisibles, la prévision jamais en défaut des besoins de la vie et des influences de l'atmosphère pour eux et pour leur progéniture. Aucun vice particulier, aucun excès de nourriture, aucune ivresse d'amour ne fait oublier à une pauvre petite femelle de papillon qui va mourir après sa ponte de se dépouiller le ventre de son duvet pour envelopper et tenir chaudement ses oeufs destinés à passer l'hiver avant d'éclore. Il semble, devant une multitude de faits observés, que l'animal ait deux âmes aussi, l'instinctive et celle qui raisonne. Peut-être devrait-on oser l'affirmer, puisqu'à toute heure la prévoyance, le dévouement, le discernement et la modération de la bête semblent faire la critique de nos aveuglements et de nos excès. Avec l'hypothèse des trois âmes, l'animal, doué des deux premières, s'explique et cesse d'être un problème insoluble. La troisième âme complète l'homme : «Il n'est, a dit Pascal, ni ange ni bête.» Pascal est resté garrotté ici par la notion de dualité.

L'homme est bête, homme et ange. .

La plante, placée à l'étage inférieur, a sans doute l'âme inconsciente, spécifique. Ainsi seraient expliqués les deux royaumes de la vie, improprement nommés règnes de la nature.

L'homme a donc à se préoccuper des trois supports de son existence normale, dirai-je latente ? Non, le monde caché s'ouvre peu à peu et beaucoup ont pénétré dans la troisième sphère, croyant n'être que dans la seconde.

L'homme, parvenu à l'apogée de ses facultés, saura conjurer les fléaux matériels. Quand il accuse l'âme de l'univers de frapper son âme par le déchirement des morts prématurées, c'est lui-même, c'est son espèce qu'il devrait accuser de paresse et d'ignorance. Loin de se décourager d'invoquer la grande âme, il devrait s'élever de plus en plus vers elle pour sortir des ténèbres. En l'interrogeant dans la portion de lui-même qu'elle habite plus spécialement, il trouverait une réponse nette qui serait le remède à sa douleur. Cette réponse que l'on traite de vague espérance, c'est la perpétuité du moi, qui ordonne d'entrevoir une meilleure existence pour les chers innocents que nous pleurons. Nous le connaissons, nous l'avons bu ensemble, ce calice, le plus amer qui soit versé dans la vie de famille. J'ose dire que la douleur de l'aïeule, qui sent dans ses entrailles et dans sa pensée la douleur du fils et de la fille en même temps que la sienne propre, est la plus cruelle épreuve de son existence. La blessure faite à l'instinct et à la réflexion ne se ferme pas. C'est alors qu'il faut monter au sanctuaire de la croyance qui est celui de la raison supérieure ; c'est alors qu'il faut soumettre les notions de justice personnelle aux notions de justice universelle.

Si Dieu a pris cette âme qui était le plus pur de nous-mêmes, c'est qu'il la voulait heureuse, disent les chrétiens. Disons mieux, Dieu n'a pas pris cette âme : c'est notre science humaine, c'est notre puissance spécifique qui n'ont pas su la retenir ; mais Dieu l'a reçue, elle est aussi bien sauvée et vivante dans son sein, cette petite parcelle de sa divinité, que l'âme plus complexe d'un monde qui se brise. Elle n'y est pas perdue et diffuse dans le grand tout, elle a revêtu les insignes de la vie, d'une vie supérieure immanquablement ; elle respire, elle agit, elle aime, elle se souvient !

Dans le refuge de la seconde âme, celle qui résonne et choisit, nous trouvons encore des éléments de force et de guérison relative ; celle-ci, c'est l'âme sociale où le sentiment parle au sentiment. Il nous reste toujours, si nous sommes dans le juste et l'humain, quelqu'un à chérir sur la terre. A la consolation de cet être, n'y en eût-il qu'un seul, nous devons notre courage, et, si nous ne le devons à aucun individu, si nous sommes sans famille et séparés de nos amis, nous le devons à tous nos semblables, l'idée de solidarité et de fraternité étant commune à l'âme sociale et à l'âme métaphysique.

Mais voici l'aube ! Pendant que je te résume l'objet, assez flottant jusqu'ici, de quelques-uns de nos entretiens, tu poursuis avec une énergie soutenue des études spéciales, où ta pensée rencontre souvent la préoccupation de ce moi divin interrogeant les mystérieuses fonctions de la vie instinctive. Je vais aller éteindre ta lampe, à moins que je n'aille avec toi voir coucher les étoiles rouges et bleues dans la pâleur de l'horizon. Les oiseaux ne chantent pas encore, nos enfants dorment.

Leur adorable mère s'est retirée de bonne heure, s'arrachant avec courage aux enjouements de la veillée, pour assister au réveil de ses petits anges. Un silence solennel plane sur cette chaude nuit. La matière repose, et pourtant ton chien rêve de chasse ou de combats. La plusie argentée voltige autour des fenêtres d'où s'échappe un rayon de lumière. La chouette, qui semble portée par l'air immobile et muet, glisse discrètement sous les branches. Tout un monde nyctalope s'agite autour de nous sans bruit. Nous éprouvons la sensation d'un bien-être diffus dans toute la nature estivale... Est-ce l'âme spécifique qui répercute seule en nous ce mélange de calme suprême et d'activité mystérieuse répandus dans les dernières ombres ? Il y a quelque chose de plus ; notre âme personnelle observe et compare, notre âme divine perçoit et savoure.

Bonsoir, je veux dire bonjour, car un rayon rose monte là-bas derrière les vieux noyers. Endormons-nous comme nous nous réveillerons, en nous aimant !

22 juillet.

Tu n'en as pas assez ? tu veux un résumé de cette doctrine ? Oh ! je ne donne pas ce titre pompeux à ma notion personnelle de l'univers, toute notion de ce genre est trop forcément incomplète pour s'affirmer comme une découverte ; c'est un essai de méthode, et rien de plus. L'homme n'en est pas encore à posséder autre chose qu'un instrument de travail intellectuel que chacun tâche d'adapter à son cerveau, comme l'ouvrier mécontent des instruments imparfaits qu'il trouve dans le commerce cherche à s'en fabriquer un qui réponde à la conformation de sa main. Il y a une vérité d'ensemble, corollaire de toutes les vérités de détail. Personne ne peut nier cette proposition sans une défiance qui va jusqu'au mépris de la vérité.

Pour parvenir à la possession de cette vérité suprême, l'homme doit s'exciter, se perfectionner, se rendre apte à la saisir et à l'élucider ; c'est toute une éducation qu'il doit acquérir et s'imposer à travers des angoisses et des difficultés qui exerceront et décupleront sa force morale. La plupart des méthodes qu'il a inventées sont restées sans résultat général, et les plus belles, les plus ingénieuses, n'ont pas toujours été les plus efficaces ; elles n'ont pas réussi à élever l'esprit humain plus haut que l'antithèse, qui est une impasse.

En cherchant Dieu dans l'univers, l'homme n'a pu que le chercher en lui-même, c'est-à-dire en se servant de l'induction personnelle et directe. Le premier sauvage qui a invoqué une puissance supérieure à la nature ennemie s'est dit : «Je suis trop faible ; appelons un être fort dans la nuée et dans la foudre pour éclater sur les obstacles de ma vie.» De là le sentiment de la toute-puissance.

Le premier croyant qui a constaté l'insuffisance des sacrifices s'est dit qu'il fallait persuader ce Dieu qui ne se laissait point acheter par des offrandes. Il a cherché dans son coeur la fibre tendre et suppliante, et il s'est dit, en se sentant adouci, que son Dieu devait être bon.

Le premier philosophe qui a contemplé ou subi l'injustice du destin s'est dit à son tour qu'il devait y avoir dans la pensée divine, dans l'âme de l'univers, quelque refuge contre cette injustice. En se sentant pénétré d'horreur pour l'injuste, il s'est senti juste, et aussitôt il a attribué à son Dieu une justice si exacte et si étendue, que les maux soufferts en cette vie devaient se convertir dans sa main en bienfaits éternels.

Trouvera-t-on un autre procédé que ces moyens naïfs d'apercevoir la Divinité ? Est-ce la science qui remplacera le sens humain ? Mais la science n'est elle-même qu'une méthode humaine pour chercher la vérité extra-humaine ; ce sont nos sciences exactes qui ont mesuré l'espace et conçu l'infini.

Ce sont nos sciences naturelles qui ont classé méthodiquement les oeuvres de la nature.

Il s'est trouvé que l'univers donnait pleine confirmation aux sciences exactes, et que la nature terrestre pouvait se prêter au classement, Donc, le vrai est au delà de l'homme, mais ne peut être prouvé à l'homme que par l'homme. Ceux qui font intervenir le miracle, l'interversion des lois naturelles pour faire apparaître Dieu au sommet de leur extase, ne peuvent plus être traités sérieusement. Il faut que l'homme trouve lui-même son Dieu par les moyens qui lui sont propres et qui lui ont fait trouver tout ce qu'il possède de vrai. Toute conception d'une abstraction parfaite a son siége dans notre intelligence et sa raison d'être dans notre coeur.

Pour percevoir l'idéal en dehors de soi, il faut donc le percevoir en soi. Pour connaître Dieu, l'homme doit se connaître, et mon avis est qu'il ne l'ignore que parce qu'il s'ignore lui-même.

Certaines études ont conduit tristement quelques-uns à ne reconnaître en nous que l'âme spécifique, la plupart des autres ont confondu cette première région de la vie commune à l'espèce avec la seconde, siége de la vie individuelle. Ce mélange de liberté et de fatalité n'a pu trouver de solution pratique, puisque la discussion continue sous tous les noms et sous toutes les formes. Le christianisme a dû expliquer le mal par l'intervention du diable, et il y a encore des gens qui croient au diable, la logique de leur croyance exigeant cette bizarre hypothèse.

Pourtant on s'est généralement arrêté à la notion d'une vie instinctive et d'une vie intellectuelle, et on a fait procéder nos contradictions intérieures du combat sans issue de ces deux natures.

La notion de l'univers, moulée sur cette notion de nous-mêmes, est restée problématique, et confond encore de très-grands esprits qui ne s'expliquent ni son ordre admirable, ni ses désordres effrayants.

Ne pas consentir à ce que l'univers soit ce qu'il est, c'est ne pas consentir à être ce que nous sommes, et le considérer comme une énigme, c'est se résoudre à ne jamais déchiffrer celle de notre propre vie. Pouvons-nous nous arrêter là ? Pour ma part, je le voudrais en vain.

J'appelle donc à notre aide une méthode qui fasse entrer l'homme dans la notion de trinalité, applicable à l'univers et à lui. Je crois que ce n'est certes point assez pour clore la série de nos études. Le vieux monde a trouvé, dans les profondeurs de sa métaphysique mystérieuse, ce nombre trois, qui n'est pas dépassé, puisqu'il n'est pas encore généralement admis. Nos efforts actuels devraient tendre à le faire comprendre et accepter en attendant mieux. Ce serait un grand pas de fait.

Je sais fort bien qu'aucune méthode ne peut répondre sans réplique à toutes les questions que l'homme se pose. La plus grave est celle-ci :

Pourquoi Dieu, qui pouvait tout, n'a-t-il pas tout réglé en vue d'un idéal auquel l'homme peut arriver d'emblée sans passer par l'âge de barbarie, et pourquoi cet âge d'ignorance et de bestialité a-t-il encore tant d'âmes soumises à son empire, même au sein de la civilisation raffinée de notre temps ? Il ne tenait qu'au Créateur de nous faire plus éducables et de nous initier plus promptement à l'intelligence de sa loi.

S'il y a un Dieu antérieur à la création, et qu'elle soit son ouvrage, si l'univers a eu un commencement, si une âme magique a soufflé sur la matière inerte à un moment donné pour la faire tressaillir et penser, enfin si le Dieu que l'humanité doit admettre est celui des antiques théodicées, ces questions resteront à jamais sans réponse.

Mais si, écartant ces poëmes symboliques, nous nous contentons de comprendre l'âme de l'univers par l'induction rigoureuse, qui est le seul rapport possible entre elle et nous, nous sommes forcés de croire qu'il y a un créateur perpétuel sans commencement ni fin dans une création éternelle et infinie. Si l'univers a commencé, Dieu a commencé aussi ; c'est ce que n'admet aucune métaphysique, aucune philosophie.

L'univers avec ses lois immuables existe par lui-même, il est Dieu, et Dieu est universel. Dieu est un corps et des âmes. Il faudrait peut-être dire que dans son unité il a des corps et des âmes à l'infini, car, dans le fini où nous rampons, nous ignorons le chiffre de nos organes matériels et intellectuels. «Quel oeil, quel microscope est jamais descendu dans les profonds abîmes du monde cérébral ? Dans ce petit espace remuent des systèmes plus complexes que les systèmes célestes, des constellations organiques plus étonnantes que celles qui parsèment l'infini. Une force unique détermine les formes et les mouvements des grands corps qui courent dans l'espace ; mais ici sont enfermées des forces sans nombre comme en champ clos, elles s'y marient, s'y épousent, s'y fécondent, s'y métamorphosent sans relâche...

»L'oeuvre de l'anatomie, toute descriptive, est jusqu'ici demeurée stérile. Elle peint des tissus, des éléments anatomiques, elle ignore la dynamique de ces petits édifices moléculaires. Elle reste en face de ces amas cellulaires comme un oeil ignorant en face des désordres lumineux du ciel. Elle connaît les caractères d'un livre, elle ignore le sens des mots [Laugel, Problèmes de l'âme.].»

Vous qui proclamez la méthode exclusivement expérimentale, il ne faudrait peut-être pas tant affirmer qu'elle suffit.

Jusqu'à ce jour, elle ne suffit pas, elle ne sait pas, elle n'a pas trouvé. Tout comme les études psychiques, vos études ont encore besoin d'un peu de modestie.

Il existe un très-beau livre, très-peu connu, de notre digne ami M. Léon Brothier [Ébauche d'un glossaire du langage philosophique. Paris, 1853.], qui répond à bien des propositions et résout bien des doutes. Il t'a semblé ardu, et pourtant il est charmant dans sa profondeur, et l'on y sent la bonhomie de la Fontaine, pour ne pas dire celle de Leibnitz. Il conclut en d'autres termes, tantôt plus savants, tantôt plus aimables que ceux que j'emploie ici, à la nécessité d'une triple vue sur le monde des faits et des idées. Je ne suis pas de force à proclamer qu'il ne se trompe en rien, que, après l'avoir lu attentivement, je pense par lui et avec lui sur toute chose. Je ne sais, mais il m'a puissamment aidé à me dégager de la notion de dualité qui nous étouffe, et j'ose dire que cette notion ne résiste pas à sa critique.

Avant lui, les travaux de Pierre Leroux, de Jean Reynaud et de son école avaient porté de grands coups aux vieilles méthodes de l'antithèse, beaucoup d'autres nobles esprits ont cherché à traduire les trois personnes divines de la théologie par des notions vraiment philosophiques. Moi, je demande, je cherche une explication plus facile à vulgariser, et surtout l'abandon de cette vision trinitaire céleste qui supprime le corps et ne peut pas supprimer Satan. Je ne peux pas me représenter un Dieu hors du monde, hors de la matière, hors de la vie.

Les attributs appréciables de la Divinité, que, par un grand progrès, nous pourrions classer en trois ordres principaux, n'ont pas de limites appréciables à l'esprit humain, puisque l'esprit humain ne sait pas encore la limite de ses propres facultés et s'obstine à ne s'en attribuer que deux, privées de régulateur et de lien.

Ne va pas croire qu'en donnant le nom de troisième âme, d'âme supérieure en contact avec l'universel, au troisième ordre encore peu défini de nos facultés vitales, je sois tenté de croire cette âme impersonnelle et de l'abîmer en Dieu. Je n'en suis pas là ; je pense avec nos ancêtres de la Gaule que l'homme ne pénétrera jamais dans Ceugant, et je ne les suis pas dans cette notion que Dieu lui-même puisse habiter l'absolu du druidisme. La fin d'un monde ne me surprend pas, mais la fin de l'univers n'entre pas dans ma tête. L'existence diffuse, la disparition du moi, l'extinction de la personne, me paraissent l'écroulement de la Divinité elle-même.

Mais voici l'heure du bain. Là-bas, sous les trembles, gronde une petite cascade de diamants qui nous appelle, et qui s'épanche en fuyant dans l'allée de verdure, sous les gros arbres penchés en forme de ponts, sous les guirlandes de houblon et de rosiers sauvages. Il y a là de petits jardins naturels que le courant baigne et qu'un furtif rayon de soleil caresse ; il y a des îles de salicaires et de spirées, des rivages de scutellaires et des presqu'îles d'épilobes. Une délicieuse fraîcheur nous attend dans cette oasis, ta fille y baigne ses poupées, et la vieille laveuse qui tord et bat son linge au bas de l'écluse s'arrête et sourit en voyant cette enfance et cette joie. Tout est salubre et charmant dans ce petit coin où j'ai rêvé autrefois d'une fadette et d'un champi. Couché dans l'eau et à demi assoupi sous l'ombre charmeresse, j'ai senti cent fois mon âme instinctive se mettre en parfait accord avec mon âme réflective, pour savourer et pour rêver. L'instinct thermique a son siége dans une de nos âmes, à ce que disent les physiologistes.

Je ne vois point que ces instincts de la vie impersonnelle soient aussi impersonnels qu'on le dit. Ils produisent des effets très-divers selon les individus, et, loin d'être toujours les ennemis de l'âme personnelle, ils lui procurent souvent, par la sympathie nerveuse qui unit leurs foyers, un état de santé morale que l'esprit isolé de la matière ne trouverait pas.

Il y aurait bien des choses encore à dire sur cette âme inférieure, véritable soutien d'une vie normale, fléau d'une vie corrompue. Je t'avoue que, si je la traite d'inférieure, c'est parce que, en lisant Laugel, je me suis imprégné à mon insu de sa technologie. Il est difficile de se préserver de cet entraînement en suivant la pensée d'un éloquent écrivain ; mais, en y réfléchissant, en reprenant possession de mon moi intérieur, je trouve qu'il a trop vu la face excessive et repoussante de cette âme qu'il qualifie de spécifique. D'abord est-elle spécifique d'une manière absolue ? offre-t-elle à des degrés identiques les tendances nombreuses de la vitalité ? est-elle la même dans un sujet malade et dans un individu sain ? Dans tous les cas, son rôle n'est pas la satisfaction isolée d'elle-même, puisqu'il lui faut l'assistance du cerveau, c'est-à-dire de la faculté de comparer, pour arriver à son entier développement de jouissance. L'amour chez l'homme distingue la beauté de la laideur en toute chose. Ses appétits s'aiguisent par la qualité des aliments. L'âme instinctive dans un sujet normal serait donc la soeur jumelle ou l'épouse irrépudiable de l'âme personnelle. Cette âme, dite supérieure, n'est supérieure que dans notre appréciation. Elle a besoin du contentement et du consentement de l'âme instinctive pour être lucide, et, de ce que cette princesse daigne absorber les fruits de vie que cette paysanne lui cultive, il ne résulte pas que l'âme universelle maudisse l'une pour bénir l'autre.

L'âme personnelle doit commander, cela est certain ; mais nos préjugés sociaux nous font méconnaître l'égalité qui existe entre ce qui commande et ce qui obéit en vertu d'une fonction de réciprocité. La plante obéit à l'insecte quand elle subit l'effet de sa faim ; mais, quand l'insecte féconde la plante en transportant sa poussière séminale de fleur en fleur, il sert la plante.

Tel est à peu près l'échange entre l'esprit et l'instinct. Ils se nourrissent et se fécondent mutuellement. Si l'esprit se plaint amèrement de la bête, c'est peut-être parce que la bête a aussi à se plaindre de l'esprit.

Mais ce n'est pas mon état de tant philosopher, et je demande que ceux qui savent m'instruisent. Si j'ai lieu d'être reconnaissant envers quelques-uns, je suis impatienté contre plusieurs autres qui pourraient nous enseigner (ce n'est pas le talent qui leur manque), et qui ne nous apprennent rien.

Vivons par toutes nos âmes, mais vivons en gens de bien, et, comme l'éphémère dans le rayon éternel, buvons le plus possible de chaleur et de lumière. En avions-nous donc trop, hélas ! pour que l'on cherche à nous en ôter ?

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > MÉLANGES

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NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > I - UNE VISITE AUX CATACOMBES

I - UNE VISITE AUX CATACOMBES

... Terra parens...

Ce qui nous frappa le plus en visitant les Catacombes, ce fut une source qu'on appelle le «puits de la Samaritaine».

Nous avions erré entre deux longues murailles d'ossements, nous nous étions arrêtés devant des autels d'ossements, nous avions foulé aux pieds de la poussière d'ossements. L'ordre, le silence et le repos de ces lieux solennels ne nous avaient inspiré que des pensées de résignation philosophique. Rien d'affreux, selon moi, dans la face décharnée de l'homme. Ce grand front impassible, ces grands yeux vides, cette couleur sombre aux reflets de marbre, ont quelque chose d'austère et de majestueux qui commande même à la destruction. Il semble que ces têtes inanimées aient retenu quelque chose de la pensée et qu'elles défient la mort d'effacer le sceau divin imprimé sur elles. Une observation qui nous frappa et nous réconcilia beaucoup avec l'humanité, fut de trouver un infiniment petit nombre de crânes disgraciés. La monstruosité des organes de l'instinct ou l'atrophie des protubérances de l'intelligence et de la moralité ne se présentent que chez quelques individus, et des masses imposantes de crânes bien conformés attestent, par des signes sacrés, l'harmonie intellectuelle et morale qui réunit et anima des millions d'hommes.

Quand nous eûmes quitté la ville des Morts, nous descendîmes encore plus bas et nous suivîmes la raie noire tracée sur le banc de roc calcaire qui forme le plafond des galeries. Cette raie sert à diriger les pas de l'homme dans les détours inextricables qui occupent huit ou neuf lieues d'étendue souterraine. Au bas d'un bel escalier, taillé régulièrement dans le roc, nous trouvâmes une source limpide incrustée comme un diamant sans facettes dans un cercle de pierre froide et blanche ; cette eau, dont le souffle de l'air extérieur n'a jamais ridé la surface, est tellement transparente et immobile, qu'on la prendrait pour un bloc de cristal de roche.

Qu'elle est belle, et comme elle semble rêveuse dans son impassible repos ! Triste et douce nymphe assise aux portes de l'Érèbe, vous avez pleuré sur des dépouilles amies ; mais, dans le silence de ces lieux glacés, vos larmes se sont répandues dans votre urne de pierre, et maintenant on dirait une large goutte de l'onde du Léthé.

Aucun être vivant ne se meut sur cette onde ni dans son sein ; le jour ne s'y est jamais reflété, jamais le soleil ne l'a réchauffée d'un regard d'amour, aucun brin d'herbe ne s'est penché sur elle, bercé par une brise voluptueuse ; nulle fleur ne l'a couronnée, nulle étoile n'y a réfléchi son image frémissante. Ainsi, votre voix s'est éteinte, et les larves plaintives qui cherchent votre coupe pour s'y désaltérer, ne sont point averties par l'appel d'un murmure tendre et mélancolique. Elles s'embrassent dans les ténèbres, mais sans se reconnaître, car votre miroir ne renvoie aucune parcelle de lumière ; et vous aussi, immortelle, vous êtes morte, et votre onde est un spectre.

Larmes de la terre, vous semblez n'être point l'expression de la douleur, mais celle d'une joie terrible, silencieuse, implacable. Cavernes éplorées, retenez-vous donc votre proie avec délices, pour ne la rendre jamais à la chaleur du soleil ? Mais non ! on est frappé d'un autre sentiment en parcourant à la lueur des torches les funèbres galeries des carrières qui ont fourni à la capitale ses matériaux de construction. La ville souterraine a livré ses entrailles au monde des vivants, et, en retour, la cité vivante a donné ses ossements à la terre dont elle est sortie. Les bras qui creusèrent le roc reposent maintenant sous les cryptes profondes qu'ils baignèrent de leurs sueurs.

L'éternel suintement des parois glacées retombe en larmes intarissables sur les débris humains. Cybèle en pleurs presse ses enfants morts sur son sein glacé, tandis que ses fortes épaules supportent avec patience le fardeau des tours, le vol des chars et le trépignement des armées, les iniquités et les grandeurs de l'homme, le brigand qui se glisse dans l'ombre et le juste qui marche à la lumière du jour. Mère infatigable, inépuisable nourrice, elle donne la vie à ceux-ci, le repos à ceux-là ; elle alimente et protège, elle livre ses mamelles fécondes à ceux qui s'éveillent, elle ouvre ses flancs pleins d'amour et de pitié à ceux qui s'endorment.

Homme d'un jour, pourquoi tant d'effroi à l'approche du soir ? Enfant poltron, pourquoi tressaillir en pénétrant sous les voûtes du tombeau ? Ne dormiras-tu pas en paix sous l'aisselle de ta mère ? Et ces montagnes d'ossements ne te feront-elles pas une place assez large pour t'asseoir dans l'oubli, suprême asile de la douleur ? Si tu n'es que poussière, vois comme la poussière est paisible, vois comme la cendre humaine aspire à se mêler à la cendre régénératrice du monde ! Pleures-tu sur le vieux chêne abattu dans l'orage, sur le feuillage desséché du jeune palmier que le vent embrasé du sud a touché de son aile ? Non, car tu vois la souche antique reverdir au premier souffle du printemps, et le pollen du jeune palmier, porté par le même vent de mort qui frappa la tige, donner la semence de vie au calice de l'arbre voisin. Soulève sans horreur ce vieux crâne dont la pesanteur accuse la fatigue d'une longue vie. A quelques pieds au-dessus du sépulcre où ce cadavre d'aïeul est enfoui, de beaux enfants grandissent et folâtrent dans quelque jardin paré des plus belles fleurs de la saison.

Encore quelques années, et cette génération nouvelle viendra se coucher sur les membres affaissés de ses pères. Et pour tous, la paix du tombeau sera profonde, et toujours la caverne humide travaillera à la dissolution de ses squelettes.

Bouche immense, avide, incessamment occupée à broyer la poussière humaine, à communier pour ainsi dire avec sa propre substance, afin de reconstituer la vie, de la retremper dans ses sources inconnues et de la reproduire à sa surface, faisant sortir ainsi le mouvement du repos, l'harmonie du silence, l'espérance de la désolation. Vie et mort, indissoluble fraternité, union sublime, pourquoi représenteriez-vous pour l'homme le désir et l'effroi, la jouissance et l'horreur ? Loi divine, mystère ineffable, quand même tu ne te révélerais que par l'auguste et merveilleux spectacle de la matière assoupie et de la matière renaissante, tu serais encore Dieu, esprit, lumière et bienfait.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > II - DE LA LANGUE D'OC ET DE LA LANGUE D'OIL A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE L'ÉCLAIREUR DE L'INDRE.

II - DE LA LANGUE D'OC ET DE LA LANGUE D'OIL A M. LE RÉDACTEUR EN CHEF DE l'Éclaireur de l'Indre.

Monsieur,

J'ai entendu dire par certains savants que la diversité des langues venait de la différence des climats. Ils soutiennent que, si le norvégien est rude et guttural, et le toscan musical et doux, cela provient de, ce que, en Norvège, les eaux et les vents grondent et mugissent, tandis qu'en Italie, ils font entendre un murmure mélodieux.

Cette théorie sur la diversité des langues, basée sur l'onomatopée, ne me va pas. Je m'en tiens à la tour de Babel. La confusion des langues doit être de droit divin. Cette explication me plaît parce qu'elle est beaucoup moins savante et beaucoup moins embrouillée. Ne voit-on pas, d'ailleurs, le miracle se continuer de nos jours ? Plus les sociétés vieillissent, moins les hommes s'entendent, moins ils se comprennent. Et n'a-t-on pas remarqué qu'une foule de dialectes naissaient d'une même langue, au sein d'une même nation ?

La langue de notre pays de France, la langue romane, presque aussi harmonieuse que celle des Grecs, au dire des connaisseurs, avait comme elle différents dialectes. Les deux principaux étaient le provençal et le français proprement dit, autrement la langue d'oc et la langue d'oil.

Vous ne voyez peut-être pas encore où je veux en venir, monsieur le rédacteur. Un peu de patience, s'il vous plaît, nous arriverons.

Le premier de ces dialectes était répandu dans le Midi ; le second dans le Nord. Mais où commençait le pays de la langue d'oc, où finissait celui de la langue d'oil ? Les uns disent que c'était la Loire qui formait la ligne de démarcation. Cela est vrai à partir de sa source jusqu'aux montagnes de l'Auvergne.

De là, la frontière qui divisait les deux pays, se dirigeant à travers les montagnes de la Marche, aboutissait, en suivant une ligne droite, au pertuis d'Antioche.

Nous y voilà, monsieur le rédacteur. Les poëtes du pays de la langue d'oc s'appelaient troubadours ; on nommait trouvères ceux de la langue d'oil. Ainsi, à partir de la province de la Marche jusqu'à la frontière du nord, français, proprement dit, et trouvères c'est le pays de Rabelais, de Paul-Louis Courier et de Blaise Bonnin ; à partir, au contraire, de la même province jusqu'aux rives de la Durance, dialecte provençal et troubadours, troubadours purs ; nos braves voisins de la Marche peuvent seuls revendiquer les deux qualités ; car, pour le dire en passant, c'est au milieu de leur pays qu'était assise la noble forteresse de Croizan. C'était là, au confluent de la Creuse et de la Sedelle, que passait la ligne séparative des deux dialectes.

Vous savez mieux que moi, monsieur le rédacteur, qu'on a beaucoup et savamment écrit sur les troubadours et les trouvères. Mais il nous importe, à nous qui habitons le pays de la langue d'oil, de prouver que les seconds l'emportaient sur les premiers.

Je m'en réfère au jugement d'un homme compétent sur la matière, à celui de M. de Marchangy, écrivain monarchique et religieux s'il en fut. Il dit que les troubadours ont excité une admiration que le faible mérite de leurs compositions ne peut suffisamment justifier. Il ajoute que les trouvères, «moins connus et plus dignes de l'être, ont fait briller une imagination riche et variée dans ses jeux, et ont laissé des ouvrages où n'ont pas dédaigné de puiser Boccace, l'Arioste, la Fontaine et Molière».

Admettons cependant qu'un troubadour puisse lutter contre un trouvère avec quelque espoir de succès ; du moins faudra-t-il qu'ils écrivent chacun dans leur langue ; mais qu'un habitant du pays des trouvères s'avise de composer en dialecte provençal, ou qu'un troubadour pur sang, un indigène des régions Lémoricques se permette d'écrire dans le langage de Rabelais, nous verrons, ma foi, de belle besogne !

Si vous rencontrez jamais un infortuné troubadour qui veuille entrer en lutte avec notre ami Blaise Bonnin, et s'évertuer à parler notre patois berrichon, citez-lui, je vous prie, le chapitre VI du livre II de Pantagruel.

C'est une petite leçon que Rabelais donnait aux écoliers de son temps, et dont ceux du nôtre feront bien de profiter.

Si ce passage ne dégrise pas le malencontreux orateur, il faudra désespérer de sa raison.

VI Comment Pantagruel rencontra ung Limosin qui contrefaisoit le languaige françoys.

«Quelque jour, je ne sçay quand, Pantagruel se pourmenoit après souper avecques ses compaignons, par la porte d'ond l'on va à Paris : là rencontra ung escholier tout joliet, qui venoit par icelluy chemin ; et, après qu'ils se feurent saluez, luy demanda :

»—Mon amy, d'ond viens-tu à ceste heure ?

»L'escholier lui respondist :

»—De l'alme, inclyte et celebre academie que l'on vocite Lutece [«De la belle, remarquable et célèbre académie que l'on appelle Paris.»].

»—Qu'est-ce à dire ? dist Pantagruel à ung de ses gens.

»—C'est, respondist-il, de Paris.

»—Tu viens doncques de Paris ? dit-il. Et à quoi passez-vous le temps, vous aultres messieurs estudians audict Paris ?

»Respondist l'escholier :

»—Nous transfretons la Sequane au dilucule et crepuscule : nous deambulons par les compites et quadeivies de l'urbe, nous despumons la verbocination latiale ; et, comme versimiles amorabonds, captons la benevolence de l'omnijuge, omniforme et omnigene sexe feminin [«Nous passons la Seine soir et matin. Nous nous promenons sur les places et dans les carrefours de la ville. Nous parlons la langue latine ; et, comme vrais amoureux, nous captons la bienveillance du sexe féminin, le juge suprême, possesseur de toutes les formes et le générateur Universel.»]...

»A quoi Pantagruel dist :

»—Que diable de languaige est cecy ? par Dieu tu es quelque hereticque.

»—Seignor, non, dist l'escholier, car libentissimement des ce qu'il illuccese quelque minutule lesche du jour, je demigre en quelqu'ung de ces tant bien architectez moustiers : et là, me irrorant de belle eau lustrale, grignotte d'un transon de quelque missique precation de nos sacrificules, et submirmillant mes precules horaires, eslue et absterge mon anime des es inquinamens nocturnes. Je revere les olympicoles. Je venere latrialement le supernel astripotent. Je dilige et redame mes proximes. Je serre les prescripz decalogicques ; et, selon la facultatule de mes vires, n'en discede la late unguicule. Bien est veriforme qu'à cause que Mammone ne supergurgite goutte en mes locules. Je suis quelque peu rare et lent à supereroger les elecmosynes à ces egenes queritans leur stipe hostiatement [«Non, seigneur, dit l'écolier ; car, dès que brille le moindre rayon de jour, je me rends de grand coeur dans quelqu'une de nos belles cathédrales, et, là, m'arrosant de belle eau lustrale, je chante un morceau des prières de nos offices. Et, parcourant mon livre d'heures, je lave et purifie mon âme de ses souillures nocturnes. Je révère les anges, je révère avec un culte particulier l'Éternel qui régit les astres.

J'aime et je chéris mon prochain. J'observe les préceptes du Décalogue ; et, selon la puissance de mes forces, je ne m'en écarte de la longueur de l'ongle ; il est bien vrai que le dieu des richesses ne verse une goutte dans mes coffres, et c'est à cause de cela que je suis quelque peu rare et lent à faire l'aumône à ces pauvres qui vont demander aux portes.»].

»—Eh bren, bren, dist Pantagruel, qu'est-ce que veult dire ce fol ? Je croi qu'il nous forge ici quelque languaige diabolique, et qu'il nous charme comme enchanteur !

»A quoi dist ung de ses gens :

»—Seigneur, sans doubte, ce galant veult contrefaire la langue des Parisians ; mais il ne faict qu'escorcher le latin et cuide ainsi pindariser ; et luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en françoys, parce qu'il dédaigne l'usance commune de parler.

»A quoy dist Pantagruel :

»—Est-il vrai ?

»L'escholier respondist :

»—Signor messire, mon genie n'est point apte nate à ce que dist ce flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de votre vernacule gallicque ; mais viceversement je gnave opere, et par veles et par rames je me entite de le locupleter par la redundance latinicome [«Seigneur messire, mon génie n'est pas apte à faire ce que dit ce mauvais fripon, je ne suis pas né pour écorcher la pellicule de votre français vulgaire, au contraire je mets tout mon soin, et, à l'aide de la voile et de la rame, je m'efforce de l'enrichir par l'imitation latine.»].

»—Par Dieu ! dist Pantagruel, je vous apprendray à parler. Mais devant, respond moi, d'ond es-tu ?

»A quoy dist l'escholier :

»—L'origine primere de mes aves et ataves feut indigene des régions Limoricques, où requiesce le corpore de l'agiotate sainct Martial [«L'origine première de mes aïeux et quadris aïeux fut indigène des régions Lémoriques, où repose le corps du très-saint Martial.»].

»—J'entends bien, dist Pantagruel : Tu es Limosin pour tout potaige ; et tu veulx ici contrefaire le Parisian. Or viens ça que je te donne un tour de pigne.

»Lors le print à la gorge, lui disant :

»—Tu escorches le latin ; par sainct Jean, je te ferai escorcher le regnard, car je t'escorcheray tout vif.

»Lors commença le paoure Limosin à dire :

»—Vee dicon gentilastre ! hau ! sainct Marsault, adjouda mu ! Hau ! hau ! laissas a quo au nom de Dious, et ne me touquas gron [«Eh ! dites donc, mon gentilhomme... O saint Martial secourez-moi ! oh ! oh ! laissez-moi, au nom de Dieu, ne me touchez pas.»].

»A quoy, dist Pantagruel :

»—A ceste heure, parles-tu naturellement.

»Et ainsi le laissa ; car le paoure Limosin conchioit toutes ses chausses, qui estoyent faictes à queue de merluz, et non à plain fonds, dont dit Pantagruel :

»—Au diable soit le mascherabe [«Mangeur de raves.»] !

»Et le laissa. Mais ce luy fut un tel remordz toute sa vie, et tant feut altéré, qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Et, après quelques années, mourut de la mort Roland, ce faisant la vengeance divine, et nous demonstrant ce que dict le philosophe, et Aule-Gelle, qu'il nous convient parler selon le languaige usité. Et, comme disait Octavia Auguste, qu'il fault eviter les mots espaves [«Inusités.»] en pareille diligence que les patrons de navire evitent lers rochiers de mer.»

Je vous demande mille pardons, monsieur le rédacteur, d'avoir interrompu vos travaux ; mais vous m'excuserez. J'aime la jeunesse et je ne désire rien tant que de la voir suivre la bonne voie en littérature comme en toute chose. Je crois qu'il est inutile d'en dire davantage.

A bon entendeur, salut.

Agréez mes salutations cordiales.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > III - LA PRINCESSE ANNA CZARTORYSKA

III - LA PRINCESSE ANNA CZARTORYSKA

Il y a en France environ cinq mille cinq cents émigrés polonais. De ce nombre, cinq cents vivent sans subsides, des débris de leur fortune. Trois mille travaillent, et, sans distinction de rang, comme, hélas ! sans distinction de forces physiques, se livrent aux professions les plus pénibles. Les proscrits ne se plaignent pas et ne demandent rien. Loin de se croire humiliés, ils portent noblement la misère qui est le partage des durs travaux. Ils remuent la terre sur les grandes routes, ils font mouvoir des machines dans les manufactures. Les fils des compagnons de Jean Sobieski ne sont plus soldats, ils sont ouvriers pour ne pas être mendiants sur une terre étrangère. Quatre cent cinquante autres émigrés suivent l'enseignement de nos savants dans différentes écoles.

Mais il reste environ onze cents personnes, vieillards, femmes et enfants, accablées par les infirmités, la misère et le désespoir. Le temps, loin d'adoucir cet amer regret de la patrie, semble avoir rendu plus profond encore le découragement des victimes. Le chiffre des exilés morts en 1832 est de onze seulement, et cette année il s'élève à soixante-quatorze. A mesure que les rangs s'éclaircissent, la misère augmente, car l'abattement moral, l'épuisement des forces sont le partage des chefs de famille, des mères chargées d'enfants. Des orphelins restent sans ressources, des vieillards sans consolation, des jeunes filles sans conseil et sans appui.

Au milieu de ses désastres et de sa détresse, l'émigration a reçu du ciel le secours et la protection d'un ange. La princesse Czartoryska, femme du noble prince Czartoryski, qui fut à la tête de la révolution polonaise, a consacré sa vie au soulagement de tant d'infortunes.

Cette femme, qui eut une existence royale, vit aujourd'hui à Paris avec sa famille, dans une médiocrité voisine de la pauvreté. C'est quelque chose de solennel et de vénérable que cet intérieur modeste et résigné. Cette famille n'a qu'un regret, celui de n'avoir pas assez de pain pour nourrir tous les pauvres proscrits, et nous savons qu'elle se refuse les plus modiques jouissances du bien-être domestique, pour subvenir aux frais incessants d'une patriotique charité.

Qu'on me permette donc d'entrer dans quelques détails sur cette femme, dont le nom se placera un jour, dans l'histoire de l'émigration polonaise, à côté de Claudine Potoçka et de Szczanieçka.

Ceci est bien aussi intéressant qu'un feuilleton de théâtre ou qu'une nouvelle de revue ; ce sera une scène d'analyse de moeurs si l'on veut, aussi poétique à narrer simplement que le serait une création de l'art. Si quelque grand talent d'écrivain s'y consacrait, la postérité donnerait peut-être tous nos romans prétendus intimes pour ce tableau historique de la vie d'une princesse au XIXe siècle.

Compagne dévouée d'un digne époux, mère de trois beaux enfants, frêle et délicate comme une Parisienne, quel moyen pouvait-elle trouver de se consacrer à la révolution polonaise sans manquer aux devoirs de la famille ? Pouvait-elle armer et commander un régiment comme la belle Plater et tant d'autres héroïnes du vieux sang sarmatique ? Pouvait-elle, comme Claudine Potoçka, se faire cénobite et partager son dernier morceau de pain avec un soldat ? Non ; mais elle trouva un moyen tout féminin de se rendre utile et de donner plus que son pain, plus que son sang. Elle donna son temps, sa pensée et son intelligence, le travail de ses mains ; mais quel travail ! C'est à elle qu'il appartenait de réhabiliter à nos yeux les ouvrages de l'aiguille trop méprisés en ces temps-ci par quelques femmes philosophes, trop appréciés par la coquetterie égoïste de quelques autres.

Jamais, avant d'avoir vu ces merveilleux ouvrages, nous n'eussions pensé qu'une broderie pût être une oeuvre d'art, une création poétique ; et pourtant, si on y songe bien, ne faudrait-il pas dans le rêve d'une vie complète faire intervenir la pensée poétique, le sentiment de l'art, ce quelque chose qui échappe à l'analyse, mais dont l'absence fait souffrir toutes les organisations choisies, et qu'on appelle goût ; mot vague encore, parce qu'il est jusqu'ici le résultat d'un sens individuel, et souvent très-excentrique, partant très-opposé à la mode, qui est la création vulgaire des masses.

Dans le perfectionnement que doivent subir toutes choses, et les arts particulièrement, il y aura certes un encouragement à donner aux oeuvres de pur goût ; elles n'auront pas, si vous voulez, une utilité positive, immédiate ; mais, comme l'avenir nous rendra certainement moins positifs, nous arriverons à comprendre que l'élégance et l'harmonie sont nécessaires aux objets qui nous entourent, et que le sentiment d'harmonie sociale, religieux, politique même, doit entrer en nous par les yeux, comme la bonne musique nous arrive à l'esprit par les oreilles, comme la conviction de la vérité nous est transmise par le charme de l'éloquence, comme la beauté de l'ordre universel nous est révélée à chaque pas par le moindre détail des beautés ou des grâces d'un paysage. Le grand artiste de la création nous a donné un assez vaste atelier pour nous porter à l'étude du beau.

D'où vient donc que des générations entières passent au milieu du temple universel sans apprendre à construire un seul édifice qui ne soit grossier et disproportionné, tandis que d'autres générations se sont tellement préoccupées du beau extérieur, qu'elles nous ont transmis les objets les plus futiles, empreints d'une invention exquise ou d'une correction méticuleuse ? C'est que l'humanité n'a pu se développer par tous les côtés à la fois.

Incomplète encore et ne suffisant pas à l'énorme gestation de son travail interne, elle a dû négliger l'art lorsqu'elle existait par la guerre, de même qu'elle a dû négliger la politique lorsqu'elle s'est laissée absorber par le luxe et le goût. On a conclu jusqu'ici, comme Jean-Jacques-Rousseau, que l'esprit humain était à jamais condamné à perdre d'un côté ce qu'il acquérait de l'autre. Mais c'est une erreur que repoussent les esprits sérieux. Ne sentent-ils pas déjà en eux la perfectibilité se manifester par les besoins du coeur et de l'intelligence, qui ne peuvent se réaliser tout d'un coup, mais dont la présence dans le cerveau humain est une souffrance, un appel, une protestation contre le fini des choses passées, un garant de l'infini des choses futures ?

Sans aller trop loin, nous pouvons jeter les yeux autour de nous et remarquer combien, depuis quelques années seulement, le goût a gagné sous plusieurs rapports. L'inconstance effrénée de la mode est une preuve évidente du besoin que le goût des masses éprouve de se former et de s'éclairer avant de se fixer. Il ne se fixera sans doute jamais d'une manière absolue, mais il se posera du moins des bases plus durables, et, à mesure que le génie des artistes innovera, le goût du public est prêt à le contenir dans sa bizarrerie ou à le protéger dans son élan. Déjà ce que nous appelions il y a quelques années l'épicier commence à perdre de ses principes absolus de stagnation, déjà il cherche à se meubler moyen âge, renaissance, et, quand il a de l'argent, son tapissier lui insuffle un peu de goût. Ces essais de retour vers le passé ne sont point une marche rétrograde ; c'est en étudiant, en comprenant les produits antérieurs de l'art, qu'on pourra apprendre à les juger, à les corriger, à les perfectionner.

Qu'on ne s'inquiète pas de nous voir encore copier dans les arts l'architecture ou l'ameublement de nos pères ; chaque instant de la vie sociale donnera bien assez de caractère à ce qui ressortira de ces essais de reproduction.

Il faut donc encourager le goût même dans les plus petites choses, et compter pour l'avenir sur une nouvelle renaissance ; elle sortira de nos erreurs mêmes, et il n'y aura pas une bévue de nos architectes ou de nos décorateurs qui ne serve de base à de meilleures notions. Il faut ne point mépriser comme futiles le sentiment de la grâce et le mouvement de l'esprit, manifestés dans un tapis, dans une tenture, dans l'étoffe d'une robe, dans la peinture d'un éventail. Nos meubles sont déjà devenus plus moelleux et plus confortables ; on en viendra à leur donner l'élégance qui leur manque. Une éducation plus exquise apportera dans les ornements de toute espèce l'harmonie et le charme, qui sont encore étouffés sous la transition bien nécessaire de l'économie et de l'utilité. Dans ces choses de détail, les femmes seront nos maîtres, n'en doutons pas, et, loin de les en détourner, cultivons en elles ce tact et cette finesse de perception qui ne leur ont pas été donnés pour rien par la nature.

Reconnaissons-le donc, il y a du génie dans le goût, et jusqu'ici le goût est peut-être encore tout le génie de la femme. Autant nous avons souffert quelquefois de voir de jeunes personnes pâlir et s'atrophier sur la minutieuse exécution d'une fleur de broderie dessinée lourdement par un ouvrier sans intelligence, autant nous avons admiré ce qu'il y a de poésie dans le travail d'une femme qui crée elle-même ses dessins, qui raisonne les proportions de l'ornement et qui sent l'harmonie des couleurs.

Celle qui nous a le plus frappé dans ce talent, où l'âme met sa poésie et le caractère sa persévérance, c'est la princesse Anna Czartoryska. Cette jeune femme aux mains patientes, à l'âme forte, à l'esprit exquis, passe sa vie auprès de sa mère, charitable et laborieuse comme elle, penchée sur un métier ou debout sur un marchepied, créant avec la rapidité d'une fée des enroulements hiéroglyphiques d'or, d'argent ou de soie, sur des étoffes pesantes ou des trames déliées, semant des fleurs riches et solides sur des toiles d'araignée, peignant des arabesques d'azur et de pourpre sur le bois, sur le satin, sur le velours et nuançant avec la patience de la femme, et jetant avec l'inspiration de l'artiste, des dessins toujours nouveaux, des richesses toujours inattendues du bout de ses jolis doigts, du fond de son ingénieuse pensée, du fond de son coeur surtout. Oui, c'est son coeur qui travaille, car c'est lui qui la soutient dans cette desséchante fatigue d'une vie sédentaire, où le cerveau brille, où le sang glace. Il n'y a pas une de ces fleurs qui ne soit éclose sous l'influence d'un sentiment généreux et qu'une larme de ferveur patriotique n'ait arrosée.

Qui nous dira le mystère sacré de ces pensées, tandis que, courbée sur son ouvrage, tremblante de fièvre, attentive pourtant au moindre cri, au moindre geste de ses enfants, elle poursuivait d'un air calme et dans une apparente immobilité le poëme intérieur de sa vie ? Chacun de ces fantastiques ornements qu'elle a tracés sur l'or et la soie renferme le secret d'une longue rêverie ; l'immolation de sa vie entière est là.

C'est ainsi que, chaque année, elle rassemble tous les travaux qu'elle a terminés pour les vendre elle-même aux belles dames oisives du grand monde.

Elle ne leur fait payer ni son travail, ni sa peine, ni sa pensée créatrice : elle compte tout cela presque pour rien, et, pourvu qu'on achète autour d'elle mille petits objets que la sympathie d'autres femmes généreuses apporte à son atelier, elle est heureuse d'achalander la vente des objets de pur caprice par la valeur réelle de ses belles productions. Aussi les acheteurs ne lui manqueront pas cette année plus que les autres, et le monde élégant de Paris viendra en foule, nous l'espérons, se disputer ces charmants ouvrages, création d'une artiste, reliques d'une sainte.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > IV - UTILITÉ D'UNE ÉCOLE NORMALE D'ÉQUITATION

IV - UTILITÉ D'UNE ÉCOLE NORMALE D'ÉQUITATION

[Par le comte d'Aure. In-8°, 1815.]

Nous ne savons pas si un artiste doit s'excuser auprès du public d'avoir compris, par hasard, un beau matin, comme on dit, l'importance d'une question toute spéciale, et sur laquelle les pédants du métier pourraient bien l'accuser d'incompétence. Cependant, si la logique naturelle n'est pas un critérium applicable à tous les jugements humains, le public lui-même, qui n'est pas spécialement renseigné sur toutes les matières possibles, risque fort d'être regardé comme le plus incompétent de tous les juges ; et comme il n'est guère disposé à souffrir qu'on le récuse, comme, après tout, il n'est point de questions générales, de quelque nature qu'elles soient, qui ne lui soient soumises en dernier ressort, il faut bien que, entre lui et les travailleurs spéciaux, la critique remplisse son rôle et serve d'intermédiaire.

Ceci, à propos d'une courte brochure que vient d'écrire M. le vicomte d'Aure, et qui est le résumé de deux remarquables ouvrages précédemment publiés, le Traité d'équitation et le Traité sur l'industrie chevaline. A ceux qui ont suivi ces travaux et lu ces ouvrages, l'importance du sujet est suffisamment démontrée, soit qu'ils s'occupent de l'équitation comme art ou comme science, soit qu'ils l'envisagent sous son aspect militaire et politique, soit, enfin, qu'ils la considèrent sous le rapport de l'économie industrielle.

Cette brochure a pour but de faire comprendre au gouvernement l'indispensable utilité d'une école normale d'équitation. C'est au moyen d'une institution de ce genre que l'on créera des hommes spéciaux destinés à répandre le goût du cheval et les connaissances équestres dans les populations.

Il s'agit de revenir à ce que l'on faisait autrefois, c'est-à-dire former des hommes en état de dresser et de mettre en valeur nos chevaux de luxe, et des consommateurs en état de s'en servir. A quoi ont abouti toutes les dépenses du gouvernement pour régénérer nos races de luxe, le jour où il n'a pas compris que la chose essentielle pour leur assurer la vogue était de créer des hommes en état d'en tirer parti ? Mais laissons parler M. d'Aure, sur les courses, considérées aujourd'hui comme le seul et unique moyen de régénération :

«On ne peut pas mettre en doute que les courses ne soient à présent plutôt une question de jeu qu'une amélioration de race ; il suffit, pour être édifié à cet égard, de voir comment les choses se passent aussi bien en Angleterre qu'en France.

»Le cheval de course est un dé sur lequel un joueur vient placer un enjeu considérable ; peu importe ce que deviendra plus tard le cheval ; ce à quoi l'on s'attache, c'est à lui faire subir une préparation ; les mettant dans le cas de concourir de bonne heure, et avec le plus de chances possible de vitesse. Si, en agissant ainsi le joueur peut y trouver son compte, l'amélioration de l'espèce doit-elle y trouver le sien ? Je ne le pense pas. Du reste, tous les hommes sensés et spéciaux de l'Angleterre reconnaissent que l'adoption d'un pareil système apporte la dégénérescence de leurs races ; ils s'aperçoivent que des sujets, soumis dès l'âge de deux ans à une préparation donnant une énergie factice et prématurée, sont ruinés pour la plupart, et retirent ainsi à la production une foule de sujets qui eussent été précieux s'ils avaient été élevés dans de meilleures conditions.

»N'en est-il pas de même, chez nous ? Que deviennent la plupart de ces chevaux de noble origine, élevés d'abord avec tant de frais ?

Défleuris, estropiés, altérés dans leur santé par l'entraînement, ils sortent de l'hippodrome souvent pour être vendus à vil prix, et le produit de cette vente doit servir de dédommagement aux frais énormes faits pour leur éducation. Avec de semblables résultats, bien rares en exceptions, le jeu devient une conséquence ; ne faut-il pas se couvrir des frais exorbitants de l'entraînement et de toutes les chances défavorables qui en émanent, et chercher, dans le hasard, des chances pouvant devenir plus propices ; aussi, en France comme en Angleterre, le motif réel, essentiel des courses, a-t-il été effacé : ce n'est plus qu'un vaste champ d'agiotage subventionné chez nous par l'État.

»Après avoir fait naître une situation aussi aventureuse dans une industrie ne demandant, au contraire, que de la suite et du positif, quels avantages en a retirés l'État ? quel a été le prix des sacrifices faits pour soutenir une pareille institution ? Dans le nombre incalculable de chevaux tarés et estropiés par les exercices prématurés, il a trouvé, depuis quatorze ans, à acheter, à des prix souvent trop élevés, une cinquantaine d'étalons dont la plupart ont encore des qualités fort contestables comme reproducteurs. Cependant, si l'on fait le relevé des fonds versés par l'État depuis quatorze ans, les villes ayant des hippodromes, le roi, les princes et les sociétés, on pourrait évaluer à plusieurs millions les fonds employés à encourager une industrie, cause de ruine pour beaucoup de gens et n'ayant servi qu'à détériorer une race appelée à jeter des germes d'amélioration dans nos espèces...»

Et plus loin :

«Si tout le mérite du cheval était dans la vitesse, cette préoccupation serait excusable ; mais à quoi sert le meilleur coureur, quand il ne joint pas à cette qualité une bonne construction et de belles allures ?

Repoussé pour la reproduction, ne trouvant pas même d'emploi chez celui qui l'élève, il ne sert qu'à engager des paris et à compromettre ainsi la fortune de celui auquel il appartient.» Rien ne pourrait mieux faire naître le doute, qu'un mode amenant d'aussi tristes résultats. En tout état de cause, à quoi sert d'obtenir un degré de plus grande vitesse parmi les individus d'une même race et tous soumis aux mêmes conditions ? seront-ils pour cela plus de pur sang ?

»Si la lutte s'établissait entre des chevaux d'espèce différente, et que deux systèmes fussent en présence, je comprendrais fort bien alors les luttes à outrance pour faire prévaloir un de ces deux systèmes ; mais ici tout le monde est d'accord ; et l'on tient si fortement à l'être, que, dans les concours, on n'admet pas un cheval dont l'origine ne soit bien constatée, tant on craint de réveiller la controverse, si un cheval dont l'origine serait douteuse était vainqueur.»

Voilà donc pourtant où nous en sommes ; voilà le résultat de ces grands moyens d'amélioration, considérés aujourd'hui comme la panacée universelle. M. d'Aure, qui admet bien les épreuves de courses pour certains chevaux, voudrait cependant aussi que des primes, des encouragements fussent accordés à des chevaux qui ne peuvent et ne doivent pas être achetés comme étalons, et qui sont destinés à entrer dans la consommation. Cet encouragement serait certainement le meilleur, car l'éducation donnée à nos chevaux indigènes contribuerait puissamment à combattre la concurrence étrangère.

Laissons encore parler M. d'Aure :

«Pourquoi, en exigeant quelques preuves d'énergie, ne pas primer aussi les allures, la construction, le dressage et la bonne condition ? Le cheval une fois soumis à des exercices qui ne serviraient qu'à le mettre en valeur, une grande concurrence s'établirait alors pour obtenir un prix, et, si on ne l'obtenait pas, on disposerait, en tout état de cause, le cheval à une vente facile et avantageuse.

Dans cette hypothèse, il n'est pas douteux qu'une foule de chevaux ne soient achetés par le consommateur à un prix souvent beaucoup plus élevé que ne sont vendus annuellement au haras quelques étalons.»

De quelque manière que soit envisagée cette grande question, la création d'hommes spéciaux est une chose indispensable. Quand bien même nous enlèverions à l'équitation son importance sous le point de vue d'économie industrielle, ou sous le point de vue militaire et politique, elle a encore une valeur immense sous le point de vue artistique.

L'équitation est, en effet, une science et un art. C'est un art pour celui qui dispose du cheval tout dressé. C'est une science pour le professeur, qui dresse et l'homme et le cheval. Le professeur a donc à créer l'instrument et le virtuose : il faut qu'il possède à fond la physiologie du cheval ; faute de quoi, il est exposé à demander violemment à certains individus ce que leur conformation, des défauts naturels ou des tares peu apparents leur interdisent de faire avec spontanéité. L'ignorance de l'éducateur, inattentif à ces imperfections ou à ces particularités, provoque infailliblement chez des animaux, peut-être généreux et dociles d'ailleurs, la souffrance, la révolte et une irritation de caractère qu'eux-mêmes ne peuvent plus gouverner.

Mais comment s'étonnerait-on que l'éducation des bêtes, de ces instruments passifs et muets de nos indiscrètes volontés, ne fût pas souvent prise à rebours, lorsque, nous qui avons le raisonnement et la parole pour nous défendre et nous justifier, nous sommes si mal compris et si mal menés par les prétendus éducateurs du genre humain ? Un bon cheval, intelligent et fin, est un instrument à perfectionner.

Une main brutale ne saurait en tirer parti ; un artiste habile en développe la délicatesse et la puissance. Dans ce noble et vivifiant exercice, l'écuyer expérimenté sent qu'il y a là, comme dans tous les arts, un progrès continuel à faire, une perfection de plus en plus difficile à atteindre, de plus en plus attrayante à chercher. C'est un champ illimité pour l'étude et l'observation des instincts et des ressources de cet admirable instrument, de cet instrument qui vit, qui comprend, qui répond, qui progresse, qui entend, qui retient, qui devine, qui raisonne presque ; le plus beau, le plus intelligent des animaux qui peuvent nous rendre un service immédiat en nous consacrant leurs forces.

Ceux qui n'ont aucune notion de cet art du cavalier s'imaginent que l'équilibre résultant de l'habitude, la force musculaire et l'intrépidité suffisent. La première de ces qualités est la seule indispensable. Elle l'est, à la vérité, mais elle est loin de suppléer à la connaissance des moyens ; et, quant à l'emploi de la force et de l'audace, il est souvent plus dangereux qu'utile. Une femme délicate, un enfant, peuvent manier un cheval vigoureux s'il est convenablement dressé, et s'ils ont l'instruction nécessaire. Les qualités naturelles sont : la prudence, le sang-froid, la patience, l'attention, la souplesse, l'intelligence des moyens et la délicatesse du toucher, car ce mot de pratique instrumentale peut très-bien s'appliquer au maniement de la bouche du cheval ; et, tandis que l'ignorance croit n'avoir qu'à exciter et à braver l'exaspération du coursier, la science constate qu'il s'agit, au contraire, de calmer cette créature impétueuse, de la dominer paisiblement, de l'assouplir, de la persuader pour ainsi dire, et de l'amener ainsi à exécuter toutes les volontés du cavalier avec une sorte de zèle et de généreux plaisir.

Qu'on nous permette encore un mot sur la question d'art.

Il y a dans l'équitation, comme dans tout, une bonne et une mauvaise manière, ou plutôt il y a cent mauvaises manières et une seule bonne, celle que la logique gouverne. Cependant l'erreur prévaut souvent, et la logique proteste en vain. Certain professeur, naguère au pinacle, et qui n'a pas craint de soumettre sa méthode, incarnée en sa personne, aux applaudissements et aux sifflets d'une salle de spectacle, avait obtenu des résultats en apparence merveilleux, tout en ressuscitant et en exagérant des procédés à la mode sous Louis XIII. Le cheval réduit à l'état de machine entre ses mains et entre ses jambes, entièrement dénaturé, raidi là où la nature l'avait fait souple, brisé là où il devait être ferme, déformé en réalité et comme crispé dans une attitude contrainte et bizarre, exécutait, comme une mécanique à ressorts, tous les mouvements que l'écuyer, espèce d'homme à ressorts aussi, lui imprimait au grand ébahissement des spectateurs. Cela était fort curieux, en effet, et ce puéril travail, considéré comme étude de fantaisie, pouvait fort bien défrayer le spectacle de Franconi parmi les diverses exhibitions de chevaux savants.

Jusque-là, rien de mieux : M. Baucher méritait les applaudissements pour avoir montré un si remarquable asservissement des facultés du cheval aux volontés de l'homme. Malheureusement le public s'imagina que c'était là de l'équitation, et qu'un spécimen de l'exagération à laquelle on pouvait parvenir en ce genre était la vraie, la seule base de l'éducation hippique. Des hommes réputés spéciaux se le laissèrent persuader par l'engouement, et l'inventeur du système finit par le croire lui-même en se voyant pris au sérieux.

C'est donc d'une mauvaise manière, de la pire de toutes peut-être, que ces hommes prétendus compétents se sont récemment enthousiasmés aux dépens et dommages de l'État.

Cette incroyable erreur ne signale que trop la décadence où sont tombés aujourd'hui l'art de l'équitation et la science de l'hippiatrique ; car ces choses qu'on a voulu désunir sont indissolublement solidaires l'une de l'autre. Avant de dresser un cheval, il faut savoir : 1° ce que c'est que le cheval en général ; 2° ce qu'est en particulier l'individu soumis à l'éducation. Nous avons dit comment la connaissance de l'individu était indispensable lorsqu'on ne voulait pas s'exposer à lui demander autre chose que ce qu'il pouvait exécuter. Quant au cheval en général, nous disons que c'est un être énergique, irritable, généreux, par conséquent. On pourrait presque dire de lui, que c'est, après l'homme, un être libre, puisqu'il est susceptible d'abjurer la liberté naturelle de l'état sauvage et d'aimer non-seulement la domesticité, mais l'éducation. Aimer est le mot, et les poëtes n'ont fait ni métaphore ni paradoxe en dépeignant son ardeur dans le combat et son orgueil dans l'arène du tournoi. Autant un cheval courroucé par une éducation abrutissante se montre colère, vindicatif et perfide, autant celui qui n'a jamais éprouvé que de bons traitements et que l'on instruit avec logique, patience et clarté, répond aux leçons avec zèle et attrait.

Il s'agit donc de faire de cet être intelligent un être instruit, et, pour cela, il ne faudrait pas oublier qu'on s'adresse à une sorte d'intelligence et non à une sorte de machine construite de main d'homme et qu'il soit donné à l'homme de modifier dans son essence. La main de Dieu a passé par là, elle a imprimé à cette race d'êtres un cachet de beauté et des aptitudes particulières que l'homme, appelé à gouverner les créatures secondaires, ne peut fausser sans contrarier et gâter l'oeuvre de la nature ; c'est là une loi inviolable dans tous nos arts, dans tous nos travaux, dans toutes nos inventions.

Le cheval est fait pour se porter en avant, pour aspirer l'air avec liberté, pour gagner en grâce, en force, en souplesse, à mesure qu'on règle ses allures ; mais régler, c'est développer. Cela est vrai pour la bête et pour l'homme. La science vraie de l'écuyer consiste donc, en deux mots, à rendre sa monture docile en augmentant son énergie.

Nous ne pouvions rendre compte d'une brochure qui est le résumé rapide des travaux précédents et de l'expérience de toute la vie de l'auteur, sans résumer de notre côté ses principes sur l'équitation. M. d'Aure est un praticien sérieux qui a étudié sa spécialité sous ses rapports les plus profonds. Il a porté dans ses études et dans sa pratique une véritable ferveur d'artiste, des convictions fondées, la persévérance et le désintéressement qui caractérisent ceux qui sentent vivement l'utile, le beau et le vrai de leur vocation.

Dans un excellent traité sur l'industrie chevaline, écrit avec une clarté remarquable, et rempli de vues historiques ingénieuses et intéressantes, M. d'Aure a vu en grand et traité en maître cette question de l'amélioration des races que nous résumerions, nous, communistes, dans les termes suivants : «Socialisation d'un des instruments du travail de l'homme.» On ne niera pas que le cheval ne soit un de ces instruments de travail qu'aucune machine n'est de longtemps appelée à remplacer absolument. Il est heureux sans doute que le génie de l'industrie arrive de plus en plus à substituer les machines à l'emploi abusif qui a été fait et qui se fait encore des forces vitales. Mais, tandis qu'on se préoccupe aujourd'hui de supprimer par les machines la dépense qu'exige l'entretien de ces forces vitales, on ne s'aperçoit pas qu'on les laisse se détériorer et se perdre, lorsque, pour longtemps encore, on en a un besoin essentiel.

On oublie que, pour des siècles encore, le cheval sera indispensable au travail humain, au service des armées, à l'agriculture, aux transports de fardeaux, aux voyages, etc. ; et, lorsque cette noble espèce ne sera plus dans les mains de nos descendants que ce qu'elle doit être en effet, c'est-à-dire un moyen de plaisir, et son éducation perfectionnée une pratique d'art accessible à tous, nous aurons été forcés d'épuiser encore bien des générations de ces laborieux animaux, avant d'arriver à supprimer l'excès de leur travail. Ne dirait-on pas, à voir l'état de décadence où l'on a laissé tomber la production chevaline, que nous sommes à la veille d'entrer dans cet Eldorado de machines, où tout se fera à l'aide de la vapeur, depuis le transport des cathédrales jusqu'à l'office du barbier ?

Quel est donc le résultat social qu'il faudrait atteindre pour réhabiliter l'industrie chevaline, à peu près perdue depuis la révolution et particulièrement depuis 1830 ? Encourager la production, renouveler et conserver nos belles races indigènes, qui, dans peu d'années, auront entièrement disparu si on n'y prend garde ; donner aux cultivateurs et aux éleveurs de chevaux les moyens de faire de bons élèves ; enfin créer, comme on l'a déjà dit, une classe d'éducateurs spéciaux, sans laquelle le producteur ne peut donner au cheval la valeur d'un instrument complet, mis en état de service et de durée ; sans laquelle aussi le consommateur ne saura jamais entretenir les ressources de sa monture. Nous en avons dit assez au commencement de cet article pour prouver que, sans l'éducation, le cheval est d'un mauvais service, et qu'entre les mains d'un bon éducateur et d'un bon cavalier, sa valeur augmente, ses forces se décuplent et se conservent.

Il y aurait une sage économie générale à répandre ces connaissances dans notre peuple. Les riches n'y songent guère, ils ne se contentent pas de se servir exclusivement de chevaux anglais, il leur faut des cochers et des jockeys d'outre-Manche. Il est vrai qu'on trouverait difficilement aujourd'hui chez nous des hommes de cheval entendus. A qui la faute ?

Pour prouver la nécessité de ces mesures, il suffit de montrer le désordre, l'incurie, et tous les fâcheux résultats de la concurrence aveugle et inintelligente, l'absence d'encouragements bien entendus, de dépenses utiles, d'initiative éclairée, et de vues sociales et patriotiques de la part de l'État.

Nous ne prétendons pas que M. d'Aure ait songé à accuser, de notre point de vue, le régime de la concurrence et à invoquer les solutions sociales qui nous préoccupent ; mais, par la force rigoureuse de la logique qui est au fond de toutes les questions approfondies, ses démonstrations arrivent à prouver la nécessité de l'initiative sociale dans la question qu'il traite. Si l'on apportait sur toutes les spécialités possibles des travaux aussi complets et des calculs aussi certains, tous ces travaux d'analyse aboutiraient à la même conclusion synthétique : à savoir, que la concurrence est destructive de toute industrie, de tout progrès, de toute richesse nationale, et qu'il faut, pour régler la production et la consommation, que la sagesse et la prévoyance de l'État interviennent, règlent et dirigent.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > V - LA BERTHENOUX

V - LA BERTHENOUX

C'est un hameau entre Linières et Issoudun, sur la route de communication qui côtoie le plateau de la vallée Noire. Une très-jolie église gothique et un vieux château, jadis abbaye fortifiée, aujourd'hui ferme importante, embellissent cette bourgade, située d'ailleurs dans un paysage agréable ; c'est là que se tient annuellement, dans une prairie d'environ cent boisselées (plus de six hectares), une des foires les plus importantes du centre de la France. On évalue de douze à treize mille têtes le bétail qui s'y est présenté cette année : quatre cents paires de boeufs de travail, trois cents génisses et taureaux, denrée que l'on désigne communément dans le pays sous le nom de jeunesse (un métayer se fait entendre on ne peut mieux quand il vous dit qu'il va mener sa jeunesse en foire pour s'en défaire) ; trois cents vaches, douze cents chevaux, quatre mille bêtes à laine, trois cents chèvres, et une centaine d'ânes. Ajoutez à cela ces animaux que le paysan méticuleux ne nomme pas sans dire : sauf votre respect, c'est-à-dire trois mille porcs, qui ont un champ de foire particulier de quatre-vingts boisselées d'étendue, et vous aurez la moyenne d'un des grands marchés de bestiaux du Berry.

Les marchands forains et les éleveurs s'y rendent de la Creuse, du Nivernais, du Limousin, et même de l'Auvergne. Les chevaux, comme on a vu, n'y sont pas en grand nombre, et ils sont rarement beaux. Les vaches laitières sont encore moins nombreuses et plus mauvaises ; on ne vend les belles vaches que quand elles ne peuvent plus faire d'élèves. Ces élèves sont la richesse du pays. Ils deviennent de grands boeufs de labour qui travaillent chez nous une terre grasse et forte, bien terrible à soulever. Quant à la jeunesse qu'on a de reste, après que le choix des boeufs de travail est fait, elle est enlevée en masse par les Marchois, qui l'engraissent ou la brocantent.

Quelques bouchers d'Orléans viennent aussi s'approvisionner à la foire de la Berthenoux. Une belle paire de boeufs assortis se vend aujourd'hui, six cents francs ; la taurinaille ou la jeunesse quatre-vingts francs par tête ; les chevaux cent trente, les vaches cent vingt, les moutons trente, les brebis vingt-cinq, les porcs vingt-cinq, les ânes vingt-cinq, les chèvres dix, les chevreaux, de quinze à trente sous.

Les principales affaires se traitent entre Berrichons et Marchois. Les premiers ont une réputation de simplicité dont ils se servent avec beaucoup de finesse. Les seconds ont une réputation de duplicité qui les fait échouer souvent devant la méfiance des Berrichons.

La vente du bétail est, chez nous, une sorte de bourse en plein air, dont les péripéties et les assauts sont les grandes émotions de la vie du cultivateur. C'est là que le paysan, le maquignon, le fermier, déploient les ressources d'une éloquence pleine de tropes et de métaphores inouïes. Nous entendions un jour, à propos d'un lot de porcs, le marchandeur s'écrier :

—Si je les paie vingt-trois francs pièce, j'aime mieux que les trente-six cochons me passent à travers le corps !

Et même nous altérons le texte ; il disait le cadavre, et encore prononçait-il calabre, ce qui rendait son idée beaucoup plus claire pour les oreilles environnantes.

Il y a d'autres formules de serment ou de protestation non moins étranges :

—Je veux que la patte du diable me serve de crucifix à mon dernier jour, si je mens.—Que cette paire de boeufs me serve de poison..., etc.

Ces luttes d'énergumènes durent quelquefois du matin jusqu'à la nuit.

Enfin, après avoir attaqué et défendu pied à pied, sou par sou, la dernière pièce de cinq francs, on conclut le marché par des poignées de main qui, pour valoir signature, sont d'une telle vigueur que les yeux en sortent de la tête ; mais discours, serments et accolades sont perdus dans la rumeur et la confusion environnantes ; tandis que vingt musettes braillent à qui mieux mieux du haut des tréteaux, les propos des buveurs sous la ramée, les chansons de table, les cris des charlatans et des montreurs de curiosités à l'esprit-de-vin, l'antienne des mendiants, le grincement des vielles, le mugissement des animaux, forment un charivari à briser la cervelle la plus aguerrie. Il y a mille tableaux pittoresques à saisir, mille types bien accusés à observer.

Quelquefois la chose devient superbe et, en même temps, effrayante : c'est quand la panique prend dans le campement des animaux à cornes. La jeunesse est particulièrement quinteuse, et parfois un taureau s'épouvante ou se fâche, on ne sait pourquoi, au milieu de cinq ou six cents autres, qui, au même instant, saisis de vertige, rompent leurs liens, renversent leurs conducteurs, et s'élancent comme une houle rugissante au milieu du champ de foire. La peur gagne bêtes et gens de proche en proche, et on a vu cette multitude d'hommes et d'animaux présenter des scènes de terreur et de désordre vraiment épouvantables. Une mouche était l'auteur de tout ce mal.

La foire de la Berthenoux a lieu tous les ans le 8 et le 9 septembre. Elle commence par la vente des bêtes à laine, et finit par celle des boeufs. Il s'y fait pour un million d'affaires, en moyenne.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > VI - LES JARDINS EN ITALIE

VI - LES JARDINS EN ITALIE

Depuis cent ans, les voyageurs en Italie ont jeté sur le papier et semé sur leur route beaucoup de malédictions contre le mauvais goût des villégiatures [Un de nos amis n'aime pas cette expression, qui était familière à Érasme. Nous le prions toutefois de considérer que c'est ici le mot propre et qu'il ne serait même pas remplacé par une périphrase. On entend par villégiature à la fois le plaisir dont on jouit dans les maisons de campagne italiennes, la temps que l'on y passe, et, par extension, ces villas elles-mêmes avec leurs dépendances.]. Le président de Brosses était, lui, un homme de goût, et nul, dans son temps, n'a mieux apprécié le beau classique, nul ne s'est plus gaiement moqué du rococo italien et des grotesques modernes mêlés partout aux élégances de la statuaire antique. Sur la foi de ce spirituel voyageur, bon nombre de touristes se croient obligés, encore aujourd'hui, de mépriser ces fantaisies de l'autre siècle avec une rigueur un peu pédantesque.

Tout est mode dans l'appréciation que l'on a du passé comme dans les créations où le présent s'essaie, et, après avoir bien crié, sous l'Empire et la Restauration, contre les chinoiseries du temps de Louis XV, nous voilà aussi dégoûtés du grec et du romain que du gothique de la Restauration ! C'est que tout cela était du faux antique et du faux moyen âge, et que toute froide et infidèle imitation est stérile dans les arts. Mais, en général, les artistes ont fait ce progrès réel de ne pas s'engouer exclusivement d'une époque donnée, et de s'identifier complaisamment au génie ou à la fantaisie de tous les temps. La complaisance de l'esprit est toujours une chose fort sage et bien entendue, car on se prive de beaucoup de jouissances en décrétant qu'un seul genre de jouissance est admissible à la raison.

Parmi ces fantaisies du commencement du dernier siècle que stigmatisaient déjà les puristes venus de France trente ou quarante ans plus tard, il en est effectivement de fort laides dans leur détail : mais l'ensemble en est presque toujours agréable, coquet et amusant pour les yeux. C'est dans leurs jardins surtout que les seigneurs italiens déployaient ces richesses d'invention puériles que l'on ne voit pourtant pas disparaître sans regret :

Les grandes girandes, immenses constructions de lave, de mosaïque et de ciment, qui, du haut d'une montagne, font descendre en mille cascades tournantes et jaillissantes les eaux d'un torrent jusqu'au seuil d'un manoir ;

Les grandes cours intérieures, sortes de musées de campagne, où, à côté d'une vasque sortie des villas de Tibère, grimace un triton du temps de Louis XIV, et où la madone sourit dans sa chapelle entourée de faunes et de dryades mythologiques ;

Le labyrinthe d'escaliers splendides dans le goût de Watteau, qui semblent destinés à quelque cérémonie de peuples triomphants, et qui conduisent à une maisonnette étonnée et honteuse de son gigantesque piédestal, ou tout bonnement à une plate-bande de tulipes très-communes ;

Les tapis de parterre, ouvrage de patience, qui consiste à dessiner sur le papier le pavé d'une vaste cour ou sur les immenses terrasses d'un jardin, des arabesques, des dessins de tenture, et surtout des armoiries de famille, avec des compartiments de fleurs, de plantes basses, de marbre, de faïence, d'ardoise et de brique ;

Les concerts hydrauliques, où des personnages en pierre et en bronze jouent de divers instruments mus par les eaux des girandes ;

Enfin les grottes de coquillages, les châteaux sarrasins en ruine, les jardiniers de granit, et mille autres drôleries qui font rire par la pensée qu'elles ont fait rire de bonne foi une génération plus naïve que la nôtre.

Les plus belles girandes de la campagne de Rome sont à Frascati, dans les jardins de la villa Aldobrandini. Ces jardins ont été dessinés et ornés par Fontana, dans les flancs d'une montagne admirablement plantée et arrosée d'eaux vives. Dans un coin du parc, on s'est imaginé de creuser le roc en forme de mascaron, et de faire de la bouche de ce Polyphème une caverne où plusieurs personnes peuvent se mettre à l'abri. Les branches pendantes et les plantes parasites se sont chargées d'orner de barbe et de sourcils cette face fantastique reflétée dans un bassin.

A la Rufinella (ou villa Tusculana), une autre fantaisie échappe au crayon par son étendue ; c'est une rapide montée d'un kilomètre de chemin, plantée d'inscriptions monumentales en buis taillé. Et, chose étrange, sur cette terre papale dans la liste de cent noms illustres, choisis avec amour, on voit ceux de Voltaire et de Rousseau verdoyer sur la montagne, entretenus et tondus avec le même soin que ceux des écrivains orthodoxes et des poëtes sacrés. Je soupçonne que cette galerie herbagère a été composée par Lucien Bonaparte, autrefois propriétaire de la villa. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle a été respectée par les jésuites, possesseurs, après lui, de cette résidence pittoresque, et qu'elle l'est encore par la reine de Sardaigne, aujourd'hui propriétaire.

En résumé, la vétusté de ces décorations princières, et l'état d'abandon où on les voit maintenant, leur prête un grand charme, et, de bouffonnes, toutes ces allégories, toutes ces surprises, toutes ces gaietés d'un autre temps, sont devenues mélancoliques et quasi austères. Le lierre embrasse souvent d'informes débris que l'on pourrait attribuer à des âges plus reculés ; les racines des arbres centenaires soulèvent les marbres, et partout les eaux cristallines, restées seules vivantes et actives, s'échappent de leur prison de pierre pour chanter leur éternelle jeunesse sur ces ruines qu'un jour a vues naître et passer.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > VII - A MADAME ERNEST PÉRIGOIS

VII - A MADAME ERNEST PÉRIGOIS

[Écrit sur son album, au-dessous d'un dessin d'Alexandre Manceau représentant une corbeille de fleurs, un escargot et un papillon.]

Deux amoureux sont là guettant la fleur charmante :

Le papillon superbe et la bête rampante ;

L'une qui souille tout dans son embrassement,

L'autre qui du pollen s'enivre follement.

Femmes, talents, beautés, contemplez votre image ;

Toujours un ennemi s'abreuve de vos fleurs,

Soit qu'il dévore, abject, la tige et le feuillage,

Soit qu'il pille, imprudent, le parfum de vos coeurs !

Nohant, 30 mai 1856

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > VIII - LES BOIS

VIII - LES BOIS

Dieu ! que ne suis-je assise à l'ombre des fortis !

Qui de vous, sans être dévoré de passions tragiques n'a soupiré, comme la Phèdre de Racine, après l'ombre et le silence des bois ? Ce vers, isolé de toute situation particulière, est comme un cri de l'âme qui aspire au repos et à la liberté, ou plutôt à ce recueillement profond et mystérieux qu'on respire sous les grands arbres. Malheureusement, ces monuments de la nature deviennent chaque jour plus rares devant les besoins de la civilisation et les exigences de l'industrie. Comme il se passera encore peut-être des siècles avant que les besoins de la poésie et les exigences de l'art soient pris en considération par les sociétés, il est à présumer que le progrès industriel détruira de plus en plus les plantes séculaires, ou qu'il ne donnera de longtemps à aucune plante élevée le droit de vivre au delà de l'âge strictement nécessaire à son exploitation. Déjà la forêt de Fontainebleau a souffert de ces idées positives, et des provinces entières se sont dépouillées, à la même époque, de leurs grands chênes et de leurs pins majestueux. Nous savons tous, autour de nous, des endroits regrettés où, dans notre jeunesse, nous avons délicieusement rêvé sous des arbres impénétrables au soleil et à la pluie, et qui ne présentent plus que des sillons ensemencés ou d'humbles taillis.

Ce n'est pas seulement en France que ces magnifiques ornements de la terre ont disparu. Dans nos voyages, nous les avons toujours cherchés et nous sommes convaincus que sur les grandes étendues de pays ils n'existent plus. On fait très-bien des journées de marche en France, en Italie et en Espagne, sans rencontrer un seul massif véritablement important, et, dans les forêts mêmes, il n'est presque plus de sanctuaires réservés au développement complet de la vie végétale.

Un des plus beaux endroits de la terre serait le golfe de la Spezzia, sur la côte du Piémont, si les grands arbres n'y manquaient absolument. Montagnes gracieuses et fières, sol luxuriant de plantes basses, mouvements de terrain pittoresques, couleur chaude et variée des terrains mêmes, crêtes neigeuses dans le ciel, horizons maritimes merveilleusement encadrés, tout y est, excepté un seul arbre imposant. La montagne et la vallée ne demandent cependant qu'à en produire ; mais, aussitôt qu'un pin vigoureux s'élance au-dessus des taillis jetés en pente jusqu'au bord des flots, la marine s'en empare, et même le jeune arbre, à peine grandi, est condamné à aller flotter sur le dos de la petite chaloupe côtière.

Si, de là, vous suivez l'Apennin jusqu'à Florence, et de Florence jusqu'à Rome, vous trouvez partout, au sein d'une nature splendide de formes, sa plus belle parure, la haute végétation, absente par suite de l'aridité des montagnes, ou supprimée par la main de l'homme, qui ne respecte que l'olivier, le plus utile, mais le plus laid des arbres, quand il n'est pas sept ou huit fois centenaire.

La campagne de Rome, jadis si riche de jardins et de parcs touffus, est désormais, on le sait, une plaine affreuse où l'oeil ne se repose que sur des ruines ; mais, au sortir de cette campagne romaine, si mal à propos vantée, quand on a gravi les premières volcaniques des monts Latins, on trouve, dans les immenses parcs des villas et sur les routes (celle d'Albano est justement célèbre sous ce rapport), le chêne vert parvenu à toute son extension formidable. C'est un colosse au feuillage dur, noir et uniforme, au branchage tortueux et violent, que l'on peut regarder sans respect, mais qui ne saurait plaire qu'aux premiers jours du printemps, lorsque la mousse fraîche couvre son écorce jusque sur les rameaux élevés et lui fait une robe de velours vert tendre qui tranche sur sa feuillée sombre et terne.

Toute la beauté de l'arbre est alors sur son bois, où le printemps semble s'être glissé mystérieusement à l'insu de son autre éternelle et lugubre verdure.

Dans cette région, les pins sont véritablement gigantesques. Ils se dressent fièrement au-dessus de ces chênes verts déjà monstrueux et, les dépassant de toute la moitié de leur taille, ils forment un second dôme au-dessus du dôme déjà si noir qu'ils ombragent.

Ces lieux sont magnifiques, car entre toutes ces branches étendues en parasol ou entre-croisées en réseaux inextricables, la moindre éclaircie encadre un paysage de montagnes transparentes ou de plaines profondes terminées par les lignes d'or de l'embouchure du Tibre, qui se confondent avec la nappe étincelante de la Méditerranée.

Mais, pour chérir exclusivement cette végétation méridionale, il faut n'avoir pas aimé auparavant celle de nos latitudes plus douces et plus voilées. Tout est rude sous l'oeil de Rome. Les pâles oliviers y sont durs encore par leur sèche opposition avec les autres arbres trop noirs. Les bosquets splendides de buis, de lauriers et de myrtes sont noirs aussi par leur épaisseur, et leurs âcres parfums sont en harmonie avec leur inflexible attitude. Le soleil éclate sur toutes ces feuilles cassantes qui le reçoivent comme autant de miroirs ; il glisse ses rayons crus sous les longues allées ténébreuses et les raie de sillons lumineux trop arrêtés, parfois bizarres. Il ne faut point être ingrat, cela est parfois splendide, surtout quand les rayons tombent sur des tapis de violettes, de cyclamens et d'anémones qui jonchent la terre jusque dans les coins les plus sauvages, ou sur les ruisseaux cristallins qui sautent, écument et babillent entre les grosses racines des arbres ; mais, en général, l'oeil, comme la pensée, est en lutte contre la lumière et contre l'ombre qui, trop vigoureuses toutes deux, se heurtent plus souvent qu'elles ne se combinent et ne s'associent.

Sans aller si loin, il y a autour de nous, en France, quand on les cherche et que l'on arrive à les trouver, des aspects d'une beauté toute différente, il est vrai, mais plus pénétrante et plus délicate que cette rude beauté du Latium. Aimons l'une et l'autre, et que chaque école d'artiste y trouve sa volupté. Pour nous, il faudra toujours garder une secrète préférence pour certains coins de notre patrie. En dehors du sentiment national, que l'on ne répudie pas à son gré, il est des jouissances de contemplation que nous n'avons point trouvées ailleurs. Certains recoins ignorés dans la Creuse et dans l'Indre ont réalisé pour nous le rêve des forêts vierges. Dans des localités humides et comme abandonnées, nous avons pénétré sous des ombrages dont l'épaisseur admirable n'ôtait rien à la transparence et au vague délicieux. Là, tout aussi bien que dans la forêt fermée de Laricia et sur les roches de Tivoli, les plantes grimpantes avaient envahi les tiges séculaires et s'enlaçaient en lianes verdoyantes aux branches des châtaigniers, des hêtres et des chênes. La mousse tapissait les branches, et la fougère hérissait de ses touffes découpées le corps des arbres, de la base au faîte. Dans leur creux, des touffes de trèfle forestier semblaient s'être réfugiées et sortaient en bouquet de chaque fissure. Les blocs granitiques, embrassés et dévorés par les racines, étaient soulevés et comme incrustés dans le flan des arbres. Enfin, ce que j'ai en vain cherché en Italie, ce que je n'ai remarqué que là, en plein midi, le soleil, tamisé par le feuillage serré mais diaphane, laissait tomber sur le sol et sur les fûts puissants des hêtres, des reflets froids et bleuâtres comme ceux de la lune.

En résumé, les arbres à feuillage persistant ont plus d'audace et d'étrangeté dans leur attitude ; mais ils manquent tout à fait de cette finesse de tons et de cette grâce de contours qui caractérisent les essences forestières de nos climats.

Les cyprès monumentaux de la villa Mandragone, à Frascati, ont, à coup sûr, un grand caractère ; mais ces plantes à centuple tige, réunies en faisceau comme des colonnettes sarrasines, ressemblent trop à de l'architecture. Ils sont si noirs qu'ils font tache dans l'ensemble. La brise ne les caresse point, la tempête seule les émeut. Aussi, quand, aux approches du Clitumne et de l'Arno, on revoit les peupliers et les saules, on croit reprendre possession de l'air et de la vie. En Provence, on se croit encore un peu trop en Italie et pas assez en France ; mais, quand on gagne nos provinces du Centre, moins riches de grands mouvements du sol, on est dédommagé par l'abondance et la tranquille majesté de la végétation. Les noyers énormes des bords de la Creuse sont mille fois plus beaux que les beaux orangers de Majorque, et il semble que, dans la variété harmonieuse de nos arbres indigènes, les tilleuls, les érables, les trembles, les aunes, les charmes, les cormiers, les frênes, etc., il y ait quelque chose qui ressemble à l'intelligence étendue et profonde des artistes féconds, comparée au génie étroit et orgueilleux des poëtes monocordes.

Quant à la beauté des lignes, si vantée par les amants exclusifs de la nature méridionale, nous l'avons goûtée aussi, mais sans pouvoir la trouver supérieure à celle de nos forêts de France. Il y a, dans l'effet magistral de nos grandes avenues, des masses plus harmonieusement disposées et vraiment mieux dessinées par la structure des arbres qui les composent. Enfin, nous nous résumerons en disant que l'éternelle verdure des climats chauds est inséparable d'une éternelle monotonie, non-seulement de couleur, mais de formes dures qui excluent la grâce touchante et peut-être la véritable majesté.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > IX - L'ILE DE LA RÉUNION

IX - L'ILE DE LA RÉUNION

[Par Louis Maillard.]

Sous ce titre beaucoup trop modeste, un homme éminemment observateur et doué de connaissances spéciales en plus d'un genre, rassemble une foule de notions très-complètes sur cette intéressante colonie française qui, d'un volcan perdu au sein des mers lointaines, s'est fait longtemps un nid tranquille et délicieux.

Bien que déchue de sa sauvage beauté primitive, l'île de la Réunion offre encore pour l'avenir des ressources immenses, si on sait les mettre à profit. Grâce à ses formes coniques et à la grande élévation de ses principaux centres, elle se prête à toutes les productions, depuis celles de la zone torride jusqu'à celles de nos Alpes. Donc, rien de plus varié que la flore de cette échelle de température ; mais le caractère le plus curieux de l'île, caractère qui y a été général autrefois et qui s'y trouve localisé aujourd'hui, c'est cet état perpétuel de création ignescente, propre aux îles volcaniques, et nulle part mieux appréciable aux études spéciales.

Le volcan qui couronne notre colonie de ses banderoles de flamme ou de fumée vomit toujours, à des intervalles assez rapprochés, des torrents de lave et de cendre qui, sur une notable étendue de sa surface (un dixième environ), changent sa configuration. Des tremblements de terre ont fait surgir sur les hauteurs des masses rocheuses, débris des anciennes éruptions que d'autres cataclysmes avaient engloutis. Ailleurs, ces monuments naturels, anciennement produits, s'effondrent et rentrent dans l'abîme. De profondes ravines se creusent et des torrents s'y précipitent, des vallées se soulèvent ou s'aplanissent sous des lits de sable et de cendre bientôt recouverts d'un nouvel humus, des remparts rocheux s'écroulent ou se dressent.

La fertilité, poursuivie par ces ravages, se déplace, monte ou descend, abandonne les forêts saisies sur pied par la lave et s'en va créer des pâturages dans les régions redevenues calmes.

D'autre part, la mer, refoulée par les coulées volcaniques, voit des caps nouveaux étendre leurs bras dans ses ondes et former des anses paisibles là où, la veille, elle battait la côte avec énergie ; mais, toujours agissante, elle aussi, elle va ronger plus loin,—par son action saline encore plus que par ses vagues,—les pores des anciennes falaises. Elle y creuse des cavernes étranges, jusqu'à ce que la roche, désagrégée, s'écroule et montre à vif ses arêtes de basalte et les couches superposées des diverses éruptions. Au fond de son lit, l'Océan ne travaille pas moins à se débarrasser des masses de galets et de débris de toutes formes et de toutes dimensions que les torrents lui déversent. Il les soulève, les roule, les porte sur un point de la côte où il les reprend pour les amonceler ou les répandre encore. Ailleurs, il se bâtit des digues de corail et des bancs de madrépores aussi solides que les remparts de lave, si bien que ces deux forces gigantesques, la mer et le volcan, l'eau et le feu, toujours en lutte, pétrissent pour ainsi dire le dur relief de l'île comme une cire molle soumise à leur caprice ; mais ici le caprice ne consiste que dans l'étreinte corps à corps de deux lois également fatales, logiques par conséquent, car ce que nous appelons fatalité est la logique même, et l'homme qui les observe arrive à saisir leur puissance d'impulsion et à camper en toute sécurité sur cette terre mobile, si souvent remaniée dans les âges anciens, et qui change encore manifestement de forme et d'emploi sur une partie de sa surface.

Pour nous, cette île enchantée, passablement terrible, a toujours été un type des plus intéressants.

Nos fréquents rapports avec M. Maillard durant les dix dernières années de son séjour à la Réunion, nous avaient initié à une partie de sa flore, de sa faune et de ses particularités géologiques. Plus anciennement encore, un autre ami, spécialement botaniste, après un séjour de quelques années dans ces parages, nous avait rapporté de précieux échantillons et des souvenirs pleins de poésie. Ce fut le rêve de notre jeunesse d'aller voir les grands brûlés et les fraîches ravines de Bourbon. Quand l'âge des projets est passé, c'est un vif plaisir que de se promener dans son rêve rétrospectif avec un excellent guide, et ce guide, à qui rien n'est resté étranger durant vingt-six ans d'explorations aventureuses et de travaux assidus, c'est l'auteur des notes que nous avons sous les yeux.

Ingénieur colonial à la Réunion, M. Maillard s'est trouvé là, en présence de la mer et du volcan, le représentant d'une troisième force, le travail humain aux prises avec les impétueuses et implacables forces d'expansion de la nature. Le temps n'est plus où le Dieu hébreu défiait Job de dire à la mer : «Tu n'iras pas plus loin !» Le vrai Dieu, qui veut que l'homme aille toujours plus loin, lui a permis de posséder la nature en quelque sorte, en s'y faisant place et en luttant avec elle de persévérance. Des jetées hardies et des travaux sous-marins bien calculés, ouvrent aux navires les passes les plus dangereuses et défendent aux flots d'envahir les grèves où l'homme s'établit. Quand les torrents des montagnes emportent les ponts jetés sur leurs abîmes, l'homme s'attaque au torrent lui-même, lui creuse un autre lit, et l'oblige à se détourner. Les débris incandescents des volcans ravagent en vain ses cultures : il les transporte ailleurs, et il attend.

Il sait que ces déserts redeviendront fertiles, il sait aussi quels abris ces gigantesques vomissements refroidis offriront à sa demeure, à son troupeau, à son verger, et, de cette nature terrible, de ces cratères éteints, il se fait une forteresse et un jardin.

En ouvrant des routes dans la lave, en dessinant des jetées à la côte, en explorant lui-même les profondeurs sous-marines à l'aide du scaphandre, en étudiant les habitudes de l'atmosphère et ses perturbations violentes, M. Louis Maillard a pu observer cette nature tropicale sous tous ses aspects. Ses notes embrassent donc tout ce qui constitue l'existence de la colonie : topographie, hydrographie, météorologie, géologie, botanique, zoologie, agriculture, industrie, administration, histoire, législation, finances, statistique, arts, coutumes, biographie, travaux publics, etc. Toutes ces recherches, sobrement et clairement exposées, appuyées des indications et témoignages des hommes les plus sérieux et les plus compétents de la colonie, sont venues demander l'aide de la science aux illustrations de la mère patrie. M. Maillard a eu de la sorte le généreux plaisir d'offrir à notre Muséum, ainsi qu'à des personnages éminents dans la science, des collections et des spécimens précieux, rares, ou entièrement nouveaux en histoire naturelle, et, en retour, il a eu l'honneur de pouvoir joindre à sa publication une annexe de notes descriptives et classificatives, signées Verreaux, Michelin, Guichenot, Milne-Edwards, Guénée, Deyrolle, H. Lucas, Signoret, de Sélys-Longchamps, Sichel, Bigot, Duchartre. L'illustre et respectable docteur Camille Montagne et son savant associé M. Millardet se sont chargés de décrire les algues et toute la cryptogamie.

Aux travaux zélés et consciencieux de M. Maillard se rattache donc une suite de travaux extrêmement précieux et intéressants, non-seulement pour l'île de la Réunion, mais aussi pour le progrès des sciences naturelles, auxquelles les recherches des voyageurs et des amateurs dévoués apportent chaque jour leur contingent éminemment utile. Celui de M. Louis Maillard est considérable. Il a rapporté, en fait de zoologie et de botanique, les types d'une famille nouvelle (parmi les crustacés) de plusieurs genres, et de plus de cent cinquante espèces jusqu'ici non décrites. [Ce chiffre sera peut-être dépassé, le travail le plus important, la conchyliologie, n'étant pas encore terminé.] Il a donc bien mérité de la science, et son ouvrage intéresse tous les adeptes.

Mais une autre utilité incontestable de cet ouvrage, c'est d'avoir signalé sans ménagement à l'attention du gouvernement et de la société tout entière, la nécessité d'organiser, sur des bases sévères et intelligentes, le régime de la propriété et le système de l'exploitation territoriale dans notre colonie, aujourd'hui dévastée et menacée de ruine par suite du déboisement. Tout le monde lira avec intérêt les réflexions de M. Maillard sur les inconvénients de la culture trop développée de la canne à sucre, sur l'abandon de la culture du café, du girofle et d'autres plantes utiles qui préservaient le sol en le retenant sur les pentes et en lui conservant l'humidité nécessaire. Le défrichement aveugle, qui est la conséquence du chacun pour soi, a fait disparaître entièrement les arbres magnifiques dont les essences précieuses couronnaient l'île et la protégeaient à la fois contre la sécheresse et contre les inondations. Quand les terribles cyclones dévastaient ces belles forêts, leurs débris imposants servaient encore longtemps de digues à la fureur des ouragans et protégeaient les jeunes pousses destinées à remplacer les anciennes.

Aujourd'hui, rien n'entrave plus les déluges qui pèlent le sol et l'entraînent à la mer, tandis que dans les temps secs, les sources, privées d'ombre, tarissent et que l'aridité se propage. Si la France ne daigne pas intervenir, ou si les colons ne se rendent pas aux plus simples calculs de la prévoyance, on peut prédire la ruine et l'abandon prochains de cette perle des mers que les anciens navigateurs saluèrent du nom d'Éden, et qui, épuisée et mutilée par la main de l'homme, secouera son joug et rentrera dans le domaine de Dieu. C'est une leçon qu'il tient en réserve, en France aussi bien qu'ailleurs, pour les populations qui méconnaissent les lois de l'équilibre providentiel, et abusent de leurs droits sur la terre. A l'homme sans doute est dévolue la mission d'explorer et d'exploiter ; mais l'intelligence lui a été départie pour épargner à propos, prévoir l'avenir, et chercher dans la nature même le préservatif de son existence. Les forêts lui avaient été données comme réservoirs inépuisables de la fécondité du sol et comme remparts contre les crises atmosphériques. Il a violé tous les sanctuaires. Plus aveugle et plus ignorant que ses ancêtres, il a porté la hache jusqu'au plus épais de la forêt sacrée. En Amérique, il s'acharne avec fureur contre le monde primitif qui lui livre un sol admirablement nourri et préservé depuis les premiers âges de la végétation. L'oeuvre de dévastation s'accomplit. Nous aurons du blé, du sucre et du coton jusqu'à ce que la terre fatiguée se révolte et jusqu'à ce que le climat nous refuse la vie.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > X – CONCHYLIOLOGIE DE L'ILE DE LA RÉUNION

X – CONCHYLIOLOGIE DE L'ILE DE LA RÉUNION

[Par M. Deshayes.]

Dans un précédent article, nous avons appelé l'attention du monde savant et du monde instruit sur un ouvrage, intéressant à tous les points de vue [Notes sur l'île de la Réunion, par Louis Maillard.], science, industrie, moeurs, agriculture, histoire naturelle, etc. Il manquait à cette publication une annexe importante dont nous n'avons pas nommé l'auteur, et dont nous n'avions pas encore pu prendre connaissance. Ce travail nous est communiqué aujourd'hui, et nous voulons réparer une omission qui laisserait incomplète l'utilité des notes si précieuses de M. Maillard, d'autant plus qu'ici il ne s'agit plus seulement de compléter la description de notre belle colonie, mais bien d'apporter des matériaux au grand édifice de la science naturelle en général. C'est le savant M. Deshayes, illustré par d'immenses travaux sur cette matière, qui s'est chargé de la conchyliologie, ou, pour mieux dire, de la malacologie relative aux trouvailles et découvertes de M. Maillard. Cette annexe forme donc un travail du plus grand intérêt, et l'on peut dire qu'elle est un monument acquis à la science dans une de ses branches les plus ardues.

Beaucoup de personnes dans le monde se doutent peu du rôle immense que jouent les mollusques dans l'économie de notre planète. On s'en pénètre en lisant les pages par lesquelles M. Deshayes ouvre l'étude spéciale dont nous nous occupons ici. La conscience et la modestie, conditions essentielles du vrai savoir, obligent ce grand explorateur à nous dire que la connaissance de vingt mille espèces provenant de toutes les régions du monde n'est rien encore, et que de trop grands espaces sont encore trop peu connus pour qu'il soit possible d'entreprendre un travail d'ensemble satisfaisant.

Si un pareil chiffre et celui qu'on nous fait entrevoir nous étonnent, reportons-nous au noble et poétique livre de M. Michelet, la Mer, et notre imagination au moins se représentera la puissante fécondité qui se produit au sein des eaux, et qui n'a aucun point de comparaison avec ce qui se passe sur la terre.

C'est là que la nature, échappant à la destruction dont l'homme est l'agent fatal, et se dérobant à plusieurs égards à son investigation, enfante sans se lasser des êtres innombrables dont l'existence éphémère se révèle plus tard par l'apparition de continents nouveaux, ou par l'extension des continents anciens. Cette intéressante et universelle formation de la terre par les mollusques commence aux premiers âges du monde. C'est sous cette forme élémentaire d'abord et de plus en plus compliquée que la vie apparaît, mais avec quelle profusion étonnante ! Notre monde, nos montagnes, nos bassins, les immenses bancs calcaires qui portent nos moissons ou qui servent à la construction de nos villes ne sont en grande partie qu'un amoncellement, une pâte de coquillages, les uns d'espèce si menue, qu'il faut les reconnaître au microscope, les autres doués de proportions colossales relativement aux espèces actuellement vivantes. Ainsi les grands et les petits habitants des mers primitives ont bâti la terre et ont constitué ses premiers éléments de fécondité. Ils ont disparu pour la plupart, ces travailleurs du passé à qui Dieu avait confié le soin d'établir le sol où nous marchons ; mais leur oeuvre accomplie sur une partie du globe, n'oublions pas que la plus grande partie du globe est encore à la mer et que la mer travaille toujours à se combler par l'entassement des dépouilles animales qui s'y accumulent et par le travail ininterrompu des coraux et des polypiers, enfin qu'on peut admettre l'idée de leur déplacement partiel sans secousse, sans cataclysme, et sans que les générations qui peuplent la terre s'en aperçoivent autrement qu'en se transmettant les unes aux autres les constatations successives de cette insensible révolution.

Le rôle des habitants de la mer et celui des mollusques en particulier, à cause de leur abondance inouïe, est donc immense dans l'ordonnance de la création. Tout en constatant les importants et vastes travaux de ses devanciers et de ses contemporains adonnés à ce genre de recherches, M. Deshayes ne pense pas que le moment soit venu d'entreprendre la grande statistique de la mer. Des documents que nous possédons, on pourrait, selon lui, tirer des notions d'une assez grand valeur ; «mais, dans l'état actuel de la science, ce travail, dit-il, ne satisferait pas les plus impérieux besoins de la géologie et de la paléontologie, car il ne s'agit pas de savoir quelle est la population riveraine de certains points de la terre : il est bien plus important de connaître la distribution des mollusques dans les profondeurs de la mer, de déterminer l'étendue des surfaces qu'ils habitent, la nature du fond qu'ils préfèrent, et ce sont ces recherches, ce sont ces documents qui manquent à la science.»

Il résulte de ceci que, dans la mer, la vie a son ordonnance logique comme partout ailleurs, et que ce vaste abîme ne renferme pas l'horreur du chaos, ainsi qu'au premier aperçu l'imagination épouvantée se la représente. Tous ces grands tumultes, ces ouragans, ces fureurs qui agitent sa surface passent sans rien déranger au calme mystérieux de ses profondeurs et aux lois de la vie, qui s'y renouvelle dans des conditions voulues. «Pour entreprendre des investigations complètes, dit encore M. Deshayes, il faut mesurer les profondeurs, reconnaître la nature des fonds, suivre les zones d'égale profondeur, établir séparément la liste des espèces habitées par chacune d'elles : bientôt on reconnaît des populations différentes attachées à des profondeurs déterminées.»

Donc, si c'est avec raison que les géologues considèrent les coquilles, selon la belle expression de M. Léon Brothier, comme «les médailles commémoratives des grandes révolutions du globe», il est de la plus haute importance d'étudier leur existence actuelle, destinée probablement à marquer un jour les phases du monde terrestre futur, enfoui encore dans un milieu inaccessible à la vie humaine. C'est une grande étude à faire et qui n'effraye pas la persévérance de ces hommes paisibles et respectables dont la mission volontaire est d'interroger la nature dans ses plus minutieux secrets. Notre siècle, positif et avide de jouissances immédiates, sourit à la pensée d'une vie consacrée à un travail qui lui semble puéril ; mais les esprits sérieux savent qu'à la suite de ces vaillantes investigations, la lumière se fait, l'hypothèse devient certitude, et que, d'un ensemble d'observations de détail, jaillissent tout à coup des vérités qui ébranlent de fond en comble les plus importantes notions de notre existence. C'est la grande entreprise que la science accomplit de nos jours, et c'est par elle que les préjugés font nécessairement place à de saines croyances.

Nous avons donné de sincères éloges aux notes de M. Maillard sur ses travaux de recherches à l'île de la Réunion ; nous ne pouvons mieux les compléter qu'en citant encore M. Deshayes. «Pour ce qui a rapport aux mollusques (de cette région), nous pouvons l'affirmer, et le catalogue le constate, personne avant M. Maillard n'en avait réuni une collection aussi complète... Parmi tant d'espèces contenues dans cette collection, il eût été bien étrange de n'en rencontrer aucune qui fût nouvelle. Loin de ce résultat négatif, nous avons eu le plaisir d'en reconnaître un grand nombre qui jusqu'alors avaient échappé aux recherches d'autres naturalistes.

On remarquera surtout une addition notable à ces mollusques aborigènes et fluviatiles sur lesquels notre savant ami M. Morelet avait entrepris des recherches. Nous ne pouvions confier à de meilleures mains le soin de déterminer les espèces contenues dans ce catalogue.» Suit la description de trois genres nouveaux et de plus de cent espèces avec treize planches d'un travail exquis dues à l'habile dessinateur M. Levasseur. Cet ouvrage se recommande donc à tous les explorateurs de la faune malacologique comme un document d'une valeur incontestable.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > XI - A PROPOS DU CHOLÉRA DE 1865

XI - A PROPOS DU CHOLÉRA DE 1865

Le choléra est parti, des douleurs sont restées : des veuves, des orphelins, de la misère. La charité administrative et la charité privée ont donné de grands secours. Mais, quand le chef de famille est frappé, la misère se prolonge ou se renouvelle. La mère est épuisée et les enfants dépérissent. En ce moment, ce qui manque le plus, c'est le vêtement, et l'hiver va sévir ! Le XVIIIe arrondissement a particulièrement souffert. Huit cent vingt et un décès représentent une masse sérieuse de veuves découragées et d'enfants sans ressources.

M. Arrault, secrétaire du conseil de salubrité, a vu ces douleurs, il les a racontées avec émotion dans le Siècle. Il a fait un appel aux mères heureuses, il a demandé les vieux vêtements des enfants heureux. On s'est empressé de lui envoyer de quoi vêtir une grande partie de ses orphelins. L'Avenir national veut l'aider dans son oeuvre de dévouement et de charité en publiant à son tour ce bon et simple remède à la plupart des maladies de l'enfance indigente, des habits et des chaussures ! Non pas seulement des habits d'enfants, mais des vestes, des rebuts de toute sorte sont employés par les veuves qui coupent, ajustent, essayent, utilisent, s'aidant les unes les autres et retrouvant dans le travail le courage et l'espoir. Secours et moralisation : voilà ce que l'on peut donner avec de vieux chiffons.

On peut envoyer à M. Arrault, qui se charge d'acquitter les frais de transport,—rue Lepic, n° 11, à Montmartre,—tous les objets destinés à cette oeuvre de bienfaisance opportune et généreuse.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > LES AMIS DISPARUS

LES AMIS DISPARUS

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > I - NÉRAUD PÈRE

I - NÉRAUD PÈRE

Nous venons de perdre un de ces hommes rares qui ont traversé les vicissitudes de notre vie politique sans y rien laisser flétrir de leur noble caractère. Le vieillard probe et sage que nous avons conduit ces jours-ci à son dernier lit de repos, a parcouru sa longue carrière, sinon avec éclat, du moins avec honneur. C'est une de ces gloires modestes qui restent dans le cercle de la famille, mais qui l'agrandissent au point d'y faire entrer tout ce qu'il y a d'honnête dans une province. C'est un de ces exemples qui demeurent pour l'encouragement ou pour la condamnation des hommes publics appelés à leur succéder.

Magistrat de sûreté durant la Révolution, à l'époque d'une réaction antiroyaliste, il n'usa de sa dictature qu'avec indulgence et générosité. Plus tolérant que la lettre des lois, il ne voulut entendre ni punir bien des plaintes vives et bien des regrets imprudemment exprimés.

Sous l'Empire, fidèle à un profond sentiment de son indépendance et de sa dignité, nous l'avons vu blâmer avec force et franchise, en présence de ses supérieurs, l'insupportable tyrannie qui trouvait alors tant d'agents fanatiques ou cupides. Sous la Restauration, poursuivant de ses railleries spirituelles les prétentions d'une génération surannée, nous l'avons encore vu lutter tranquillement contre les tendances du pouvoir.

Quoique haï personnellement par M. de Peyronnel, quoique dénoncé maintes fois et tourmenté dans l'exercice de ses fonctions, il fut l'allié sincère du parti national et favorisa toujours l'opposition libérale de son vote. Sous la Convention comme sous l'Empire et comme sous la Restauration, il fut donc toujours le même ; ferme, bon et tolérant.

Il eut une vertu, grande chez un magistrat : il resta homme, il crut au repentir des coupables.

Entre ses mains, l'accusation demeura sobre de poursuites, délicate dans les moyens, décente et modérée dans l'invocation des châtiments.

Le trait dominant de son caractère, c'était une grande bienveillance pour les hommes, une gaieté railleuse pour leurs vices et leurs travers.

Son enjouement aimable et sa douce philosophie le conservèrent jeune dans un âge avancé. Pendant ses dernières années, sa tête s'affaiblit, mais son coeur resta jusqu'à la fin affectueux et simple. Il avait oublié le nom et la demeure de ses amis ; mais, lorsqu'il les rencontrait, son regard et son sourire attestaient que leur image ne s'était point effacée de son âme.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > II - GABRIEL DE PLANET

II - GABRIEL DE PLANET

Le Berry vient de perdre un des hommes les plus aimants et les plus aimés qui aient vécu en ce monde, où tout est remis en discussion, et où il est si rare, à présent, de voir toutes les opinions, toutes les classes se réunir autour d'une tombe pour la bénir.

Gabriel de Planet est mort le 30 décembre 1854, d'une phthisie pulmonaire, à l'âge de quarante-cinq ans. Porté à sa dernière demeure par des ouvriers et des bourgeois, sans distinction de parti ni d'état, il laisse des regrets unanimes, incontestés.

Né gentilhomme, Planet avait conçu, dès sa première jeunesse, l'idée nette et le sentiment profond de l'équité fraternelle. Il n'a jamais varié un seul jour dans cette religion de son coeur et de son esprit ; et pourtant, la rare tolérance de son jugement, la bienveillance de son caractère et le charme conciliant de son commerce l'ont rendu cher à des hommes dont la croyance et les instincts semblaient élever une barrière infranchissable entre eux et lui. Il a été estimé et apprécié de la Fayette, des deux Cavaignac, de Royer-Collard, de Michel (de Bourges), de Delatouche, de Bethmont, des deux Garnier-Pagès, de l'archevêque de Bourges, de MM. Mater et Duvergier de Hauranne, de MM. Devillaines et de Boissy, de MM. Dufaure, Goudchaux, Duclerc et de cent autres qui, en apprenant sa mort et la douleur quelle nous cause, s'écrieront sans hésiter : «Et moi aussi, je l'ai aimé !»

Reçu avocat après 1830, Planet habita Bourges et apprit la science des affaires avec Michel. Il fit, sous sa direction, la Revue du Cher avec M. Duplan, aujourd'hui rédacteur du Pays, puis vint s'établir à la Châtre, où il acheta une étude d'avoué qui prospéra entre ses mains et lui créa des relations étendues et variées qu'il a gardées, comme autant d'amitiés fidèles, jusqu'à sa mort.

Il les a dues autant à sa remarquable capacité qu'à son activité infatigable, et à un zèle dont ses clients ont su lui tenir compte. Nommé préfet du Cher sous le général Cavaignac, il a été d'emblée un des meilleurs administrateurs de France, et grâce â son esprit liant et persuasif, il a exercé des fonctions calmes et faciles dans des temps difficiles et troublés. Envoyé à la préfecture de la Corrèze à l'avènement de la Présidence, il donna sa démission, n'ayant jamais eu d'autre ambition que celle d'être utile dans sa province. L'Assemblée nationale s'occupait alors de composer le Conseil d'État, Planet y obtint un nombre de voix insuffisant, mais assez élevé pour témoigner de son mérite et de la considération dont il jouissait. Depuis, il a vécu à la campagne, adonné à la culture d'un admirable jardin créé par lui sur des collines sauvages, dans le but principal d'occuper de nombreux ouvriers sans ressources. Il avait aussi l'espoir de combattre, par le mouvement et la volonté, l'incurable mal qui détruisait son être. Jusqu'à son dernier jour, il a conservé cette volonté de vivre pour être utile et serviable ; jusqu'à sa dernière heure, il s'est préoccupé du bonheur de ses amis, du bien-être des malheureux, de la charité, de l'affection et du devoir.

Il a été l'homme de dévouement par excellence. Il a fait autant de bonnes actions et rendu autant de services importants qu'il a compté de moments dans sa vie. Son activité décuplait le temps et tenait du prodige. D'autres sont les martyrs d'instincts héroïques, il a été, lui, le martyr de sa propre bonté. Tolérant par nature, navré des souffrances d'autrui, malade d'une angoisse fiévreuse jusqu'à ce qu'il eût réussi à les faire cesser, accablé de fatigues physiques et morales, toujours ranimé par le désir du bien, toujours prêt à reprendre sa tâche écrasante, il a vécu bien littéralement pour aimer, et il est mort jeune pour avoir bien réellement vécu ainsi.

Planet était naïf comme un enfant, avec un esprit pénétrant et une finesse déliée. Il était un type de stoïcisme envers lui-même, de tendre indulgence envers les autres. Les contrastes de cette âme exquise et simple, souffrante et enjouée, étonnaient et charmaient en même temps, Nulle intimité n'a été plus douce et plus sûre que la sienne. Souvenez-vous de lui, vous tous qui l'avez reconnu, et cherchez qui lui ressemble ! Pour nous, qui l'avons fraternellement chéri pendant vingt-cinq ans, sans jamais découvrir une tache dans son âme ardente, un travers dans son admirable bon sens, une défaillance dans sa charité, une lacune dans son affection, nous ne le remplacerons pas ! mais nous l'aimerons toujours, étant de ceux pour qui la mort ne détruit rien.

A PLANET

L'avant-dernier des jours qui finissent l'année,

Planet nous a quittés pour un monde meilleur ;

Il a rejoint, là-haut, la troupe fortunée

De ceux que Dieu remplit d'un éternel bonheur.

Je crois à ce beau rêve où l'âme se transporte

Pour accepter le mal qui règne parmi nous ;

Mais j'y crois à demi : des cieux j'ouvre la porte,

Mais sans la refermer à tout jamais sur tous.

Je crois, ou crois sentir que Dieu, dans sa clémence,

Dans sa justice aussi, nous reprend tous en lui ;

Que, dans son sein fécond, retrempant l'existence,

Il nous ôte l'effroi d'un monde évanoui.

Mais je pense qu'ayant renouvelé notre être,

Et l'ayant affranchi du cuisant souvenir,

Il nous dit : «Recommence, homme, tu vas renaître,

Et retourner là-bas pour vivre et pour mourir.

»Tâche qu'à ton retour, je te retrouve digne

De rester près de moi pendant l'éternité ; .

Pour te faire obtenir cette faveur insigne,

Ne t'ai-je pas cent fois rendu ta volonté ?

»Je n'ai jamais puni d'une peine éternelle,

L'homme ingrat et chétif qui ne peut m'offenser.

J'ai fait courte et fragile une phase mortelle,

Où croyant vivre, enfant, tu ne fais que passer.

«Reprends donc ton fardeau, refais ta rude tâche !

C'est dur ! mais c'est un jour dans l'abîme du temps.

Ce jour mal employé ne sert de rien au lâche,

Mais il peut conquérir le Ciel aux militants.»

Des révélations que nous ouvre la tombe,

Nous ne conservons pas le souvenir distinct :

Sous le poids de la chair l'esprit divin succombe,

Mais nous en retenons un doux et vague instinct.

L'enfant, dès qu'il connaît le baiser de sa mère,

Aime avant de comprendre.—Aimer est le besoin

Qui s'éveille avec lui dès qu'il touche la terre,

Et que, plus qu'on ne croit, il rapporte de loin.

L'enfant, dès qu'il comprend le son de la parole,

Aide au tableau qu'on fait pour lui du paradis,

Il le voit, il l'a vu ! et nulle parabole

N'embellit ce beau lieu présent à ses esprits.

Oui, l'enfant se souvient ; mais il faut qu'il oublie,

Afin de s'attacher à ce monde sans foi ;

Il faut que par lui-même il essaye la vie,

Afin de dire à Dieu : «J'ai souffert, reprends-moi.»

C'est alors que, selon le plus ou moins de flamme

Qu'elle a su raviver dans cet obscur séjour,

Pour plus ou moins de temps, le juge prend cette âme.

Et lui rend la santé, la jeunesse, l'amour.

Mais il est des mortels dont la course est remplie

De mérites si purs et d'un prix si parfait,

Que, leur peine remise, ou leur tâche accomplie,

De l'éternel repos ils goûtent le bienfait.

Planet, humble martyr, âme douce et naïve,

Toi qui restas enfant jusque dans l'âge mûr,

Par le besoin d'aimer, par la croyance vive,

Par le coeur et l'esprit, va donc, ton sort est sûr !

Tu luttas quarante ans contre un mal sans remède,

Tu naquis condamné, c est-à-dire béni.

Dieu t'avait dit là-haut : «Au malheur, viens en aide ;

Meurs à la peine : alors, ton temps sera fini».

Il vécut pour bénir, pour consoler, pour prendre

Sur ses bras, tout le poids des misères d'autrui :

Pour souffrir de nos maux, pour ranimer la cendre

De nos coeurs épuisés que l'espoir avait fui.

Simple dans sa parole, éloquent à son heure,

Ingénieux en l'art de la persuasion,

Habile à pénétrer ce qu'en secret on pleure,

Indulgent aux douleurs de la confession ;

Énergique au besoin, apôtre de tendresse,

Sans parti pris d'orgueil, sans rigueur de savant,

Du véritable juste il avait la sagesse,

Du conseil décisif il avait l'ascendant.

Les esprits froids ont dit : «Cet homme a la manie

De faire des ingrats, puisqu'il fait des heureux».

Dieu dit : «De la bonté, cet homme eut le génie,

C'est la seule grandeur que je couronne aux cieux».

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > III - CARLO SOLIVA

III - CARLO SOLIVA

[Compositeur italien.]

SONNET TRADUIT DE L'ITALIEN

Du beau dans tous les arts, disciple intelligent,

Tu possédas longtemps la science profonde

Que n'encourage point la vanité d'un monde

Insensible et rebelle au modeste talent.

Dans le style sacré, dans le style élégant,

Sur le divin Mozart ta puissance se fonde,

Puis dans Cimarosa, ton âme se féconde,

Et de Paesiello tu sors jeune et vivant.

C'est que, sous notre ciel, tu sentis la Nature

L'emporter dans les coeurs sur la science pure,

Et qu'au doux chant natal tu fus initié.

Si, dans ce peu de mots, je ne puis de ta vie

Résumer les travaux, la force et le génie,

Laissons dire le reste aux pleurs de l'amitié !

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > IV - LE COMTE D'AURE

IV - LE COMTE D'AURE

La presse a consacré quelques lignes au souvenir de M. d'Aure. Elle a dit l'emploi officiel de sa vie active, elle a parlé de ses talents, de ses travaux, de ses vues pratiques, de tout ce qui formait son éminente spécialité.

Pour les amis particuliers de M. d'Aure, il y a quelque chose de plus à dire. On ne peut se résoudre à voir disparaître un coeur d'élite sans lui payer le tribut de l'affection méritée, et c'est là qu'il faut entrer dans la vie privée. M. d'Aure était un des hommes les meilleurs qui aient existé. L'éloge ne semblera banal qu'à ceux qui ne font point de cas du dévouement et ceux-là sont rares, espérons-le. M. d'Aure ne vivait que pour obliger, secourir, consoler. Il avait l'enjouement, la sérénité de la bonté vraie, sûre d'elle-même, toujours prête. Toute sa vie, il a donné tout ce qu'il avait d'argent à tout ce qu'il a rencontré de détresse, et tout ce qu'il avait de coeur et de courage à tout ce qu'il a rencontré de faible et d'abandonné. Au milieu de cette activité mise au service de quiconque la réclamait, il était l'homme de la famille et de l'intimité. Il s'est marié trois fois et trois fois il a répandu autour de lui le charme de l'existence, car son unique préoccupation était de rendre une famille heureuse. Il était essentiellement paternel, même dans sa jeunesse, et ses nombreux subordonnés se regardaient presque comme ses enfants. Il n'a jamais abandonné personne. Il n'a jamais été servi par un pauvre homme sans assurer son travail et le repos de sa vieillesse avec une sollicitude incessante. Il pardonnait même l'ingratitude avec une facilité qu'on prenait quelquefois pour de l'insouciance. Ce n'était pas de l'insouciance ; c'était un sentiment d'humanité raisonné par la logique du coeur, et qui rendait d'autant plus énergiques les arrêts rendus par son indignation.

Il avait le sens du juste et du vrai avec une rare équité de jugement. En lui, aucun préjugé de naissance, aucune intrigue ; une admirable franchise, un bon sens infaillible, une sensibilité profonde, inépuisable.

Voilà ce que j'avais à dire de lui : il a été bon ; pas comme tout le monde peut l'être à un moment donné ; il l'a été toujours, à toute heure et jusqu'au dernier souffle de sa vie.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > V - LOUIS MAILLARD DISCOURS PRONONCÉ SUR SA TOMBE LE 25 JANVIER 1865

V - LOUIS MAILLARD DISCOURS PRONONCÉ SUR SA TOMBE LE 25 JANVIER 1865

Celui à qui nous disons adieu ici, avec l'espoir de le retrouver dans l'immortalité de tout ce qui est, fut dévoué corps et âme à cet éternel devenir de l'humanité. Il a servi la civilisation avec la famille saint-simonienne, ce grand et fécond agent du progrès au dix-neuvième siècle. Il a servi son pays comme individu, en portant dans une de nos colonies les plus françaises l'activité, l'intelligence, la conscience et le zèle qui font durables et bienfaisants les travaux de l'ingénieur. Il a servi la science en lui apportant le fruit de recherches et d'observations vraiment fécondes et heureuses, faites avec cette vraie lumière qui, chez les hommes épris de la nature, supplée aux études spéciales. Il a servi aussi les lettres par son dévouement aux idées généreuses et à quiconque autour de lui s'attachait à les répandre.

Mais tous ces travaux, tous ces efforts, tous ces dons d'une volonté aussi ardente que sérieuse, n'ont pas assouvi la sainte prodigalité de cette riche et tendre organisation. Nous le savons ici. Il a été le meilleur ami de tous ses amis. Rien ne lui coûtait pour les aider, pour les préserver, pour les consoler. Il était toujours là, lui, dans nos dangers ou dans nos désastres, sachant, ou conjurer le malheur, ou dire la parole simple et vraie qui sauve l'affligé en le rattachant à l'amour des autres. Il était le compagnon toujours prêt et toujours utile, le confident toujours délicat et sûr, le conseil sage, le secours prompt et soutenu. Il était, pour tous ceux qui ont eu le bonheur de vivre près de lui, un élément de leur être, une part de leur âme.

Reçois nos remercîments, toi qui ne voulais jamais être remercié, toi qui te regardais ingénument comme notre obligé quand tu nous avais fait du bien ! On peut dire de toi que tu as eu le génie de la bonté, comme d'autres en ont l'instinct.

Où que tu sois, dans le monde du mieux incessant et du développement infini, reçois les bénédictions de l'impérissable amitié.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > VI - FERDINAND PAJOT

VI - FERDINAND PAJOT

La mort de Ferdinand Pajot est un fait des plus douloureux et des plus regrettables. Ce jeune homme, doué d'une beauté remarquable et appartenant à une excellente famille, était en outre un homme de coeur et d'idées généreuses. Nous avons été à même de l'apprécier chaque fois que nous avons invoqué sa charité pour les pauvres de notre entourage. Il donnait largement, plus largement peut-être que ses ressources ne l'autorisaient à le faire, et il donnait avec spontanéité, avec confiance, avec joie. Il était sincère, indépendant, bon comme un ange. Marié depuis peu de temps à une charmante jeune femme, il sera regretté comme il le mérite. Je tiens à lui donner après cette cruelle mort, une tendre et maternelle bénédiction : Illusion si l'on veut, mais je crois que nous entrons mieux dans la vie qui suit celle-ci, quand nous y arrivons escortés de l'estime et de l'affection de ceux que nous venons de quitter.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > VII - PATUREAU-FRANCOEUR

VII - PATUREAU-FRANCOEUR

Patureau-Francoeur vient de mourir à la ferme de Saint-Vincent, près de Gastonville (province de Constantine). Son nom suffit pour ses nombreux amis, mais il appartient à l'un d'eux de dire au public quel homme était Patureau-Francoeur.

C'était un simple paysan, un vigneron des faubourgs de Châteauroux. Il avait appris tout seul à écrire, et il écrivait très remarquablement, avec ces naïves incorrections qui sont presque des grâces, dans un style rustique et spontané. Il a publié un excellent traité sur la culture de la vigne, qu'il avait étudiée et pratiquée toute sa vie en bon ouvrier et en naturaliste de vocation. Ce petit homme robuste, à grosse tête ronde, au teint coloré, à l'oeil bleu étincelant et doux, était doué d'une façon supérieure. Il voyait la nature, il l'observait, il l'aimait et il la savait. Il avait des enthousiasmes de poëte, il faisait des vers barbares, incorrects, d'où s'élançaient, comme des fleurs d'un buisson, des éclairs de génie. Il riait de ses vers, il les disait ou les chantait une ou deux fois, et n'en parlait plus. Quand il écrivait sérieusement, c'était pour enseigner. Il a émis dans de nombreux opuscules d'excellentes idées et des observations ingénieuses et sages sur la culture propre aux régions de l'Afrique qu'il a longtemps habitées.

Son existence parmi nous fut pénible, agitée, méritante. Naturellement un esprit aussi complet que le sien devait se passionner pour les idées de progrès et de civilisation. Il fut, avant la Révolution, le représentant populaire des aspirations de son milieu, et il travailla à les diriger vers un idéal de justice et d'humanité. Il faisait sa modeste et active propagande sans sortir de chez lui, en causant avec ses amis, au milieu de ses enfants et en s'inclinant avec respect quand sa mère octogénaire, pieuse et digne femme qui professait le christianisme primitif, lui rappelait que l'Évangile était la science de l'égalité par excellence.

Aussi Patureau tenait-il de sa mère la douceur des instincts, l'austérité des moeurs et une religiosité particulière qui ajoutait au charme de sa douce prédication.

Nul homme ne parlait mieux, avec plus de sens, plus de bonhomie et plus d'esprit. Il était impossible de l'aborder sans vouloir l'écouter encore et toujours. Il y avait en lui un intime mélange de finesse et de candeur, d'ardeur pour le bien et de moquerie pour le mal, d'indignation républicaine et de pardon chrétien. Lorsque les journaux nous apportèrent la nouvelle d'un attentat célèbre, il était chez moi. Nous déjeunions ensemble. Cet attentat était dirigé contre le représentant d'un système qui l'avait déjà cruellement frappé. Loin de s'intéresser aux conspirateurs, il jeta tristement le journal, en s'écriant :

—Faire du mal à ses ennemis, moi, je ne pourrais pas !

Il n'en fut pas moins emprisonné et exilé comme solidaire, sinon complice de l'attentat.

On dit qu'il ne faut pas rappeler ces erreurs, ces égarements, ces injustices des époques historiques voisines de nous ; que c'est réveiller des passions assoupies, évoquer des souvenirs dangereux, armer les citoyens les uns contre les autres ! Non, cent fois non ! Sur la tombe à peine fermée d'un des plus purs martyrs de l'idée évangélique, raconter le malheur et le courage ne peut pas être un délit. Apprendre aux rancuniers et aux vindicatifs de tous les partis comment une âme généreuse subit et pardonne, ne peut pas être une excitation â la haine. Le système de l'oubli et de l'étouffement est immoral, antihumain et par-dessus tout chimérique. C'est dans le silence forcé que couvent les vengeances.

C'est sous la compression que s'enveniment les plaies. Mieux vaut relâcher le lien qui oppresse les coeurs et dire à ceux qui firent le mal : «Voyez comme vous fûtes abusés, vous qui avez cru sauver la société en bannissant ses plus utiles soutiens !» Et à ceux qui subirent la persécution : «Voyez comme les vrais croyants se vengent en protestant par leur douceur et leur vertu, contre l'arrêt aveugle qui les frappe !»

En 1848, Patureau avait été élu maire de Châteauroux. Inde irae. Il remplissait avec fermeté et impartialité ses fonctions, préservant les uns, apaisant les autres, tâche difficile et délicate s'il en fut ! Mais, si quelques-uns se sont souvenus de sa conduite et se sont chaudement employés—le marquis de Barbançois entre autres—pour l'arracher à l'exil, il en est beaucoup qui lui ont imputé les agitations populaires de certains moments de crise. Une cruelle préoccupation agissait alors dans l'esprit d'une fraction irritée de la bourgeoisie. Ce maire en blouse et en sabots—il était trop pauvre pour être mieux vêtu—faisait, disait-on, souffrir, malgré son extrême politesse et le tact exquis dont il était doué, l'orgueil de certaines familles aristocratiques, dont il consacrait les actes civils. Il y avait d'ailleurs là, comme partout, jalousie de crédit et d'autorité, et puis la peur, une peur simulée, la plus dangereuse de toutes. On savait bien que Patureau était sage et humain ; mais ce peuple inquiet, passionné, dont il traînait tous les coeurs après lui : comment lui pardonner cela ? La popularité est la chose la plus enviée des temps de révolution ; on oublie alors que c'est la plus trompeuse et la plus funeste. On la redoute chez les autres, on la voudrait pour soi. Tout homme se flatte d'en user à sa guise ! Patureau savait bien le contraire.

Il se voyait alors débordé. Un agitateur assez mystérieux dont j'ai oublié le nom, et qui, depuis, a inspiré de grands doutes sur le but de sa véritable mission, travaillait les esprits et passionnait la masse. Ces choses se perdirent et s'effacèrent dans les événements du 15 mai.

Jusqu'en 1852, Patureau continua à tailler la vigne. Sa vie était rude, il ne trouvait pas d'ouvrage chez les gens de certaines opinions, et il avait une nombreuse famille à soutenir. Je lui confiai la création d'un vignoble, et il tira d'un terrain stérile et abandonné une plante modèle produisant le meilleur fruit de la localité. Il se louait aussi à la journée pour les autres travaux de la terre. Il conduisait nos moissons comme chef dirige, c'est-à-dire tête de sillon, et par son ardeur, sa force et sa gaieté, il stimulait et charmait les autres moissonneurs. On oubliait l'heure de la sieste pour l'écouter parler des étoiles, des plantes, des insectes ou des oiseaux ; car il avait tout observé et tout retenu dans son contact perpétuel avec la nature, qu'il étudiait en praticien et en artiste. La journée finie, il venait dîner avec nous ou avec nos gens quand il s'était laissé attarder et que notre repas changeait de table. Il était absolument le même à l'office ou au salon, toujours aussi distingué dans ses manières, aussi choisi et aussi simple dans son langage, aussi sobre, aussi aimable, aussi intéressant ; sachant se mettre à la portée de tous, instruisant les jardiniers, raillant avec douceur les préjugés du paysan, enseignant à mon fils les moeurs des insectes et à moi celles des plantes, causant philosophie, histoire ou politique avec des personnes éminemment distinguées qui le rencontraient toujours avec un vif plaisir et se montraient avides de l'entendre.

Il n'était jamais bavard ni déclamateur. Il causait surtout par répliques ; il racontait brièvement et de la façon la plus pittoresque. Il questionnait avec candeur, se faisait expliquer, écoutait comme un enfant, souriait comme si les choses eussent dépassé la portée de son intelligence, et tout à coup, d'un trait pénétrant, d'un mot charmant et profond, il résumait et l'opinion de son interlocuteur et la sienne propre. Combien j'ai vu d'esprits sérieux et vraiment élevés, saisis par la parole, le regard et l'attitude de cet homme supérieur, au teint cuivré par le soleil et aux mains gercées par le travail !

—C'est le paysan idéal, me disait l'un.

—C'est le bonhomme la Fontaine, me disait l'autre.

Je leur répondais :

—C'est le peuple comme il devrait, comme il doit être.

Il fallait bien payer les chaudes amitiés et l'affection populaire dont il était l'objet. Trop d'amis lui firent d'irréconciliables ennemis. Jalousie de gens plus haut placés sur l'échelle de la fortune et qui ne peuvent pardonner à un pauvre diable d'être né leur supérieur. Dieu se trompe parfois étrangement ; il ne tient pas compte des distances sociales. Il donne le génie de la grâce et de la séduction à un petit homme de rien. Dieu est sans principes, il pense mal. Il aime quelquefois la canaille avec passion.

Les aversions longtemps couvées éclatèrent au coup d'État. Les gens prétendus dangereux furent dénoncés, arrêtés et emprisonnés. Patureau, averti à temps, disparut. Le paysan, l'homme de la nature, abhorre la prison. Il sent qu'elle le tuera. Il aime mieux subir de pires souffrances sous la voûte des cieux.

Patureau, errant à travers la campagne, dormant en plein bois, à la belle étoile, entrant furtivement dans la première hutte venue et trouvant partout le pain du pauvre et la discrétion du fidèle, échappa à toutes les recherches. Sa vie d'aventures fut un roman. Tous les limiers de la police y perdirent leur peine. L'un d'eux, un Javert peu lettré, essaya, dans un zèle fanatique, de faire parler son petit enfant, le dernier, qui avait quatre ans, et qui voyait souvent son père venir l'embrasser au milieu de la nuit. L'enfant ne parla pas.

Personne ne parla, et, durant des semaines et des mois, le proscrit revint voir ses nombreux amis et sa chère famille à l'improviste, soupant chez l'un, déjeunant chez un autre, dormant quelquefois dans un lit hospitalier, d'où il entendait, entre deux sommes, la voix des agents qui venaient interroger ses hôtes sur son compte.

Une nuit, il dormit dans la forêt de Châteauroux dans un tas de fagots, presque côte à côte avec un garde qui l'eût arrêté—car ordre était donné à tous de l'appréhender—et qui ne le vit pas.

—Nous avons très-bien dormi tous deux, disait-il en racontant l'anecdote ; seulement, cette fois-là, j'ai eu bien soin de ne pas ronfler.

On le cherchait toujours. Je lui avais conseillé de changer de province. Je lui avais trouvé un gîte sous un nom supposé dans une maison où, de jardinier, il devint bientôt chef de travaux, gardien et régisseur. Je pourrai dire un jour le nom de l'honnête homme qui le recueillit et l'aima. Aujourd'hui, je ne veux compromettre que moi.

Patureau fut compris dans la liste des exilés.

Il en prit son parti sans colère.

—Que voulez-vous ! disait-il, les gens qui viennent pour nous juger ne nous connaissent pas. Ils consultent certaines personnes qui souvent ne nous connaissent pas davantage, et qui nous jugent, non sur ce que nous sommes, mais sur ce que nous pourrions être après tant de misères, de persécutions. Me voilà traité comme un buveur de sang, moi qui n'aime pas à tuer une mouche !

Pendant que, lassé de vivre loin des siens, il se disposait à revenir et à se montrer, d'actives et persévérantes démarches aboutirent à faire entendre la vérité en haut lieu.

Enfin Patureau, gracié,—Dieu sait de quels crimes ! mais c'était le mot officiel—revint dans ses foyers, ainsi que plusieurs autres. Ses ennemis ne laissaient pas de le surveiller, de l'inquiéter, de l'accuser et de le mettre aux prises avec l'autorité, sans pouvoir trouver en lui l'étoffe d'un conspirateur. Il se disculpa, la haine s'en accrut.

Un jour qu'il travaillait sous les ordres d'un régisseur qui l'avait embauché comme bon ouvrier, le propriétaire accourut furieux et le chassa de son domaine.

—Il en avait le droit, dit Patureau à ses amis. J'ai ramassé ma faucille et j'ai serré la main des camarades qui me regardaient partir et pleuraient de colère. «On ne veut donc pas, disaient-ils, que cet homme gagne sa vie ?...» Je leur ai répondu : «Soyez tranquilles, Dieu y pourvoira. Il n'est pas du côté de ceux qui se vengent.»

Mais de quoi se vengeait-on ? Impossible de le dire. Patureau ne pouvait le deviner, car il le cherchait naïvement en faisant son examen de conscience.

Il n'avait jamais fait injure ni menace à personne ; mais il faisait envie, et c'est ce que sa modestie ne comprenait pas. Jamais je n'ai pu saisir un fait contre lui, car j'étais à la recherche des griefs pour le justifier. Toutes les accusations se résumaient ainsi : «Il ne dit et ne fait rien de mal, il est fort prudent ; mais ses amis sont à craindre. C'est un homme dangereux, il est trop aimé.» Je ne pus rien arracher de plus juste et de plus clair à celui de nos préfets qui me faisait marchander sa grâce.

L'attentat d'Orsini, qui, dans les provinces, servit de prétexte à tant de vengeances personnelles, surprit Patureau dans une quiétude complète sur son propre sort. Il blâmait si sincèrement la doctrine du meurtre, qu'il se croyait à l'abri de tout soupçon et ne songeait point à se cacher. Il avait tort. Tant d'autres aussi innocents que lui de fait et d'intention étaient arrêtés et condamnés à un nouvel exil ! On lui fit la prison rude ! on l'isola, on ne permit pas à sa femme et à ses enfants de le voir, pas même de lui faire passer des vêtements. Il resta un mois au cachot sur la paille, en plein hiver. Quand on le mit dans la voiture cellulaire qui le dirigeait vers l'Afrique, il était presque aveugle, et, depuis, il a toujours souffert cruellement des yeux.

Cette fois, toutes les tentatives échouèrent. Il dut aller expier, sous le terrible climat de Gastonville, le crime d'avoir été trop aimé.

Quelques-uns se découragèrent et y perdirent leur foi et leur espérance. Le paysan, pris de nostalgie, devient fou. Patureau supporta l'exil en homme et se prit à regarder l'Afrique en artiste. A peine arrivé, il nous écrivait des lettres charmantes, presque enjouées, comme les eût écrites un homme voyageant pour son plaisir et son instruction.

La vue des premières grandes montagnes couvertes de neige, l'audition des premiers rugissements du lion dans la nuit firent battre son coeur d'une émotion inattendue et il m'écrivait simplement : «Ah ! madame, que c'est beau !»

Et puis il se prit d'amour pour cette terre nouvelle si féconde en promesses. Il regardait pousser le blé derrière la charrue ; il prenait cette terre dans sa main, l'examinait, l'analysait d'un oeil expert et disait :

—Il y a là la nourriture d'un monde.

Déclaré libre, en septembre 1858, sur la terre d'Afrique, il résolut de s'établir sous ce beau ciel et de chercher une ferme à faire valoir. Connaissant sa valeur et sa capacité, le ministère de l'Algérie lui accorda une concession qu'il lui fut permis de chercher à son gré dans la région qu'il avait explorée. Enfin, une permission lui fut accordée aussi de venir vendre sa maison et sa vigne de Châteauroux, et d'y chercher sa famille pour être en mesure de cultiver. Il revint donc, réalisa ses humbles ressources, emballa ses outils, persuada sa femme et ses enfants (ses vieux parents étaient morts), vint chez nous donner une façon à la vigne qu'il y avait créée, et qu'il aimait comme sa chose, nous raconta ses misères et ses joies, ses étonnements et ses espérances ; puis il partit pour Gastonville, avec tout son monde, la pioche en main et le fusil sur l'épaule pour se préserver des bêtes sauvages qui trônaient encore sur son domaine. Malgré de généreux secours, il eut grand'peine à vivre au commencement. Pas assez d'argent, pas assez de bras, et, la chaude saison, la fièvre et l'ophthalmie interrompant le travail.

«C'est égal, disait-il dans ses lettres, le cachot m'a attaqué les yeux, il faudra bien que le soleil me les guérisse.»

Au bout de deux ans, il s'aperçut bien que la colonisation est impossible sans ressources suffisantes ; il se vit forcé de louer sa terre aux Arabes et de chercher une ferme dont il pût retirer de quoi payer sa bâtisse, condition exigée de tous les concessionnaires. Il trouva un terrain considérable, et s'établit à la ferme de Coudiat-Ottman, dite depuis ferme de M. Vincent, et dite aujourd'hui ferme du père Patureau. C'est là qu'il a vécu dès lors, élevant ses fils et gardant sa douce philosophie pour remonter les courages autour de lui. Il y conquit tant d'estime et de sympathie, que le préfet de Constantine voulut l'adjoindre au conseil municipal de sa commune. Il publia, ainsi que son fils aîné Joseph, de très-bons travaux sur la vigne et la culture du tabac. Il fut nommé membre de la Société d'agriculture de Philippeville. Tous les colons, à quelque classe et à quelque opinion qu'ils appartinssent, se sont étonnés qu'un homme de moeurs si douces et d'un coeur si humain et si généreux eût été emprisonné et chassé de son pays comme un malfaiteur. Heureusement les uns réparèrent la faute des autres. Sur la terre lointaine et au milieu des races étrangères, le sentiment de la patrie se fait sérieux et fraternel. Les jalousies de clocher expirent au seuil du désert, on se connaît, on s'apprécie, on ne songe point à se persécuter. Patureau sentait profondément cette solidarité qui lui faisait une nouvelle patrie. Il l'avait sentie dès les premiers jours de son exil, et, quand il vint nous faire ses derniers adieux, comme nous voulions lui dire : Au revoir !

—Non, répondit-il, c'est bien adieu pour toujours. Si une amnistie est promulguée, je n'en profiterai pas.

J'ai dit adieu à tout ce que j'aimais, à la maison où mes parents sont morts et où mes enfants sont nés, à la vigne que j'ai plantée et que mes amis cultivaient pour moi en mon absence. Je laisse beaucoup de gens qui m'ont aimé et que j'aimerai toujours ; mais j'en laisse aussi beaucoup qui m'ont haï injustement et rendu malheureux. Là-bas, il y a la fatigue et la soif, la souffrance, la fièvre, et peut-être la mort ; mais il n'y a pas d'ennemis, pas de police politique, pas de dénonciations, pas de jalousies, il suffit qu'on soit Français pour être frères. C'est un beau pays, allez, que celui où l'on n'a à se défendre que des chacals et des panthères !

On le voit, être aimé, c'était l'idéal de ce coeur aimant. Il a beaucoup souffert du climat de l'Afrique, et il y a succombé encore dans la force de l'âge ; mais il y a réalisé son rêve. Il y a été chéri et respecté comme il méritait de l'être. Son nom vivra dans la mémoire de ses anciens concitoyens, et je ne serais pas surpris que, chez nos paysans, qui l'ont tant questionné et tant admiré, il ne restât comme un personnage légendaire. La persécution lui a fait une double auréole ; c'est à quoi toute persécution aboutit.

NOUVELLES LETTRES D'UN VOYAGEUR - George SAND > VIII - MADAME LAURE FLEURY PAROLES PRONONCÉES SUR SA TOMBE A LA CHATRE LE 26 OCTOBRE 1870

VIII - MADAME LAURE FLEURY PAROLES PRONONCÉES SUR SA TOMBE A LA CHATRE LE 26 OCTOBRE 1870

Elle est revenue mourir au pays, la femme du proscrit, l'épouse dévouée, la digne mère de famille ! Elle a beaucoup souffert et beaucoup mérité, elle a soutenu ses compagnons d'exil, soutenu ses amis et ses croyances avec un courage héroïque. Elle laisse d'impérissables regrets à tous ceux qui l'ont connue et qui viennent ici lui dire un solennel adieu.

Mais cet adieu n'est pas le dernier mot d'une si pure et si noble existence. Comme elle, nous avons toujours cru à un Dieu juste et bon qui connaît les belles âmes, qui ne leur demande pas compte des nuances religieuses, et qui ne les abandonne jamais.

Nous comptons la retrouver dans une vie meilleure, cette âme immortelle, sans tache et sans défaillance, et notre réunion autour d'une tombe est un hommage plein de respect et de foi, un cri de douleur et d'espérance.

FIN

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