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JOURNAL DE JULES RENARD DE 1893-1898

Biographie et Témoignage

Jules RENARD



TABLE des MATIÈRES

7 choix possibles

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1898


TEXTE INTÉGRAL



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Jules Renard (1864-1910), membre de l'Académie Goncourt, auteur de romans (Ragotte), de nouvelles (Histoires naturelles) et de pièces de théâtre (Poil de Carotte, Le Pain de ménage), est particulièrement connu pour son « Journal », reflet de la vie littéraire et sociale de son époque.

JOURNAL DE JULES RENARD DE 1893-1898 - Jules RENARD > 1893

- 1893 -

5 janvier.

Ses gestes surtout le distinguaient. Il prenait des mots à même sa bouche et, les enlevant, les faisait miroiter un moment entre ses doigts, comme des bagues.

7 janvier.

Docquois me dit :

- Ce que vous faites, ce sont des feuilles qui tombent d'un arbre. Ceux qui ne comprennent pas se demandent où est l'arbre.

Lire toujours plus haut que ce qu'on écrit.

Le sourire est le commencement de la grimace.

11 janvier.

La volupté du mensonge.

Quand il fait l'éloge de quelqu'un, il lui semble qu'il se dénigre un peu.

Il s'endettait, dans la mesure de ses ressources.

Dévisager les gens pour se faire l'oeil.

16 janvier.

Il ne recevait que des critiques et disait à chacun d'eux : « Vous seul me comprenez. »

- Et comment va madame ?

- Mais je vous remercie : elle va très bien... Ah ! qu'est-ce que je dis là ! Elle est morte.

On pouvait voir à travers sa barbe combien il eût été laid sans barbe.

22 janvier.

Garde-toi de sourire quand un marchand de papier, avec lequel tu fais affaire, risque un mot d'esprit, sur la poésie.

Il s'amusait pour se considérer, à rechercher les tares, les maladies, les soucis des gens riches.

Un écrivain très connu l'année dernière.

Quand il a fait une belle phrase, c'est un pêcheur qui vient de prendre un poisson.

Le peintre qui s'apprête à peindre le soleil fait des théories, et, quand il veut commencer, le soleil n'est plus là.

Couple assorti : ils riment bien, tous les deux.

Mais, au bouillon Duval, quelqu'un lui demandant carte « après lui », il salua, sourit et dit :

- Mais comment donc, monsieur ! C'est un très grand honneur pour moi.

Les journalistes, vous savez, ces messieurs qui écrivent, pour avoir des passes sur les chemins de fer.

- Double bonheur ! dit-il, j'ai reçu une bonne nouvelle, et j'ai fait pleurer quelqu'un.

Pierre se baignant :

- Papa, on dirait que c'est une robe qui est dans l'eau : ça empêche de marcher.

D'un monsieur qui a chaud, il dit qu'il a du beurre sur le front.

Sera-ce un roman ou une cuvette ? Je compte sur un gros succès, sur une vente de plusieurs douzaines. Je tâcherai d'y mettre de l'herbe, beaucoup d'herbe. Assez mangé de psychologie ! Je ne vous parle pas de théâtre. Il ne faut parler d'une pièce de théâtre que lorsqu'elle a rapporté 100 000 francs.

La nostalgie des pays labourés.

Contes de l'âne gris.

Fantec appelle l'aiguillon d'une guêpe sa petite épingle.

Tout le temps qu'il écrivit son livre, il eut les yeux injectés de sang.

Dame, oui ! Avec des concessions, je fais tout ce que je veux de ma bourgeoise.

Des souvenirs d'enfance dessinés comme avec une allumette.

Il était heureux et, chaque fois qu'il respirait, le bord de la table et le bord de son ventre se touchaient.

Que deviendra Poil de Carotte ? Un être bon jusqu'à paraître bête. Il sera bon papa, bon mari. Il n'aura pas la cruauté de pêcher ni de chasser. En mangeant bien, il songera à ceux qui ne mangent pas. Il donnera un sou aux pauvres. Je vous dis qu'il sera bête. C'est si difficile de savoir ce qu'on aime !

Promets-moi une chose ! Promets-moi que, si plus tard tu te remaries, tu feras ton mari cocu.

Un vieux professeur maigre qui avait l'air d'un serpent à lunettes.

Douleur endormie qui ronfle.

Des pommettes d'api. Banville se bouchant l'oeil chez Buloz pour tâcher de prendre l'esprit de la maison.

Au moment où nous les débinions, les B... arrivent avec une bourriche.

Ah ! les braves gens !

Vous vous préoccupez d'être relus ? Tâchez donc, d'abord, d'être lus.

Ce portrait extraordinaire : on dirait qu'il ne va pas parler.

Par ordre de mérite alphabétique.

Verlaine attaqué par une bête dans la Forêt-Noire : il a reconnu Rimbaud. Et, si ce n'était pas la Forêt-Noire, elle était peut-être plus noire qu'elle.

L'homme distrait. Il ne s'aperçut qu'il brûlait que lorsqu'il eut poussé un grand cri de douleur.

J'ai envie de casser la faïence de la tête de chien qu'il fait.

L'un :

- Je me vends, donc j'ai du talent.

L'autre :

- Je ne me vends pas, donc, j'ai du talent.

Les deux amoureux. Ils sont séparés par la route, et marchent chacun le long d'un fossé.

24 janvier.

Écrire sur un ami, c'est se fâcher avec lui.

IL s'apprêtait à dire : « Je viens de la part de Monsieur Un tel », mais il vit une mine si rébarbative qu'avant d'être assis, il se releva, se couvrit et dit, tournant le dos :

- Je m'en vais de la part de Monsieur Un tel.

L'assassin se lava les mains et fit des bulles de savon.

Le pays du rêve où l'on plaindrait les gens heureux

Toute sa vie il fut assis sur un strapontin.

Le monde m'a blessé la vue, et je vais devenir aveugle

Le grincheux :

- Votre couvert est toujours mis.

- J'aime mieux que vous me fixiez un soir, tenez ce soir, si vous voulez.

Les vrais amis. Ils se faisaient des confidences, les pieds gelés, sous un bec de gaz.

Comme des confetti, les étincelles jaillissaient du tuyau. Le premier monsieur dit :

- On a dû prévenir.

Le second :

- Ce monsieur-là a dû prévenir.

Et ainsi de suite, jusqu'à ce que la maison fût toute brûlée, avec les pompiers qu'on croyait dedans.

Et, s'étant coupée, et ayant sucé le sang de sa blessure elle s'empoisonna.

- Une bonne femme, dit Léon parlant de sa femme. Elle ne bouge pas. Il n'y a qu'à la fin qu'elle remue.

Barrès ami des chiens, ennemi des lois et des usages, ce qui est plus grave.

25 janvier.

Ma plume fait un bruit comme une oie qui mange

Claudel, l'antifigariste génial.

Il avait une soeur insupportable, qui lui écrivait sans cesse :

- Je suis fière de toi. On dit que je te ressemble.

Anatole voit un objet et demande au marchand qu'il ne connaît pas :

- Combien ?

- Pour vous, monsieur, ce sera quinze francs.

- Comment, pour moi ? Qu'est-ce que c'est que ces familiarités-là ? Voici vingt francs. Je ne vous donnerai pas un sou de moins.

Papa Bulot.

Quand elle se présenta, la servante ne vit que son dos. Il était enfoui dans la cheminée, un foulard noué autour de la tête.

- Je vas arroser avec un peu d'eau, dit-elle.

- De l'eau ? Pour quoi faire ? On arrose avec ça !

Et, sans se détourner, il jeta en éventail, derrière lui sur le sol battu, ce qu'il avait pissé dans son pot de chambre.

- Faut-il pas, d'abord, que je balaie un peu ?

- Pour quoi faire ? dit Bulot sans détourner la tête. Tu n'es pas au château, ici.

- Tout de même, il y a de la poussière, et du fumier que vous avez apporté de la rue avec vos sabots.

- Balaye si ça te plaît, dit-il. Moins on nettoie l'auge des cochons, plus ils engraissent.

Il rentra dans la nuit des suies.

Paralysé des cuisses, il avait son pot de chambre près de lui. Sa chaise levait les deux pieds de derrière.

Le premier jour, elle demanda :

- Qu'est-ce que je vas donc vous faire cuire pour votre goûter ?

- Une soupe aux pommes de terre.

Le lendemain, elle demanda :

- Qu'est-ce que je vas donc vous faire cuire ?

- Une soupe aux pommes de terre, je te l'ai déjà dit.

Le troisième jour, elle demanda et il répondit la même chose.

Alors, elle comprit, et elle lui fit désormais, chaque jour, de son propre mouvement, sa soupe aux pommes de terre.

27 janvier.

Il n'est pas plus difficile à un gros homme d'avoir de pensées délicates qu'à une grosse main d'avoir une fine écriture.

- Vous êtes trop aimable.

- Zut !

Le suis-je encore trop ?

- Oui, dit-elle, j'y songe souvent. J'ai toujours prié Dieu, mais avec la même prière. Je lui demandais mon pain quotidien : il me le donnait. Mais je ne lui demandais pas de nous faire bien vendre notre vache, et je l'ai vendue pour rien. Ce doit être « de » notre faute.

Elle répéta :

- Oui ! Ce doit être « de » notre faute. Je prie de tout mon coeur, mais je m'explique mal, et il ne me comprend pas.

Tu m'agaces comme si tu mangeais une pomme verte.

29 janvier.

Hier, chez Léon Daudet. Barrès :

- C'est ce qui fait ma force. A vous, Schwob, je peux dire que ce dernier mois, vous avez été préoccupé par Wyzewa et Mirbeau. Je peux dire que France vous a d'abord charmé, étonné, et que maintenant vous commencez d'en avoir assez. Je sais, d'autre part, que si France et Renard se rencontraient, ils n'auraient rien à se dire. C'est ce qui fait ma force.

- En France, dit Léon Daudet, dans ce pays de centralisation, on peut tout faire. Moi, je me charge de tout faire...Avec quatre hommes, je m'empare du gouvernement. Les obstacles, on les méprise. On casse des têtes, mais les têtes sont les oeufs.

Barrès :

- J'évolue. Je suis fatigué d'idées générales, et je voudrais faire du théâtre sous une forme concrète

Léon Daudet, une jolie intelligence qui se retient à chaque instant, de sauter par la fenêtre :

- Ça ressemble au Boeuf à la mode.

Barrès :

- Qu'est-ce que vous avez contre le Boeuf à la mode ? Vous m'inquiétez. J'y suis peut-être allé.

Léon Daudet :

- Je donnerais tout Flaubert pour deux sous.

- Je trouve Tribulat Bonhomet, et même tout Villiers stupide, dit Schwob.

- C'est extraordinaire. C'est le chef-d'oeuvre des chefs-d'oeuvre !

Aujourd'hui on ne sait plus parler, parce qu'on ne sait plus écouter. Rien ne sert de parler bien : il faut parler vite, afin d'arriver avant la réponse, on n'arrive jamais. On peut dire n'importe quoi n'importe comment : c'est toujours coupé. La conversation est un jeu de sécateur, où chacun taille la voix du voisin aussitôt qu'elle pousse.

Elle rencontra dans l'escalier un chien qui avait l'air terrible Elle baissa les yeux. Le chien baissa la gueule et passa.

Conseils à Pierre. Quand tu auras dit superbement d'un monsieur que tu ne lui parles pas, que tu ne lui tends pas la main, qu'il n'existe pas pour toi, ajoute au moins que c'est réciproque.

Hier, on parlait de singes si intelligents qu'ils peuvent servir à table. Aussitôt les domestiques cravatés de blanc dressèrent l'oreille et firent un nez entre leurs honorables côtelettes, flairant la concurrence.

1er février.

Pierre et Paul.

Bien qu'il ait déjà des élèves, on ne saurait appeler Jules Renard « cher Maître ». Il est trop jeune. Né le 22 février 1864, il a fait ses études dans plusieurs lycées dont il a oublié jusqu'aux noms.

Ses projets ? Il n'en a pas, opportuniste en littérature.

Ses procédés de travail ? Chaque matin il se met à table et attend que ça vienne. Il prétend que ça vient toujours.

Les uns disent : « C'est un coeur sec », d'autres : « C'est un sensible qui s'efforce de paraître cruel », d'autres : « Je le connais, moi : il est bon », d'autres : « Quel misérable ! Ah ! Je ne le croyais pas comme ça ! »

La vie l'amuse le matin, l'ennuie le soir.

Tout le monde en ferait autant.

Il fut applaudi comme poëte par Charles Cros.

Un monsieur, « fervent admirateur », me demande si je ne suis pas l'auteur de l'Épouvantail. Mon étonnement.

- Oui, dit-il. C'est un pauvre qui vole les habits d'un épouvantail, et soudain, pris de scrupule, lui met ses propres habits.

Allier la plus plate réalité à la plus folle fantaisie.

Il eut un duel avec Mendès pour entrer à L'Écho de Paris.

3 février.

Il dit toujours oui et fait toujours non.

13 février.

A Genève. Pissoires : défense de s'arrêter ici.

Ernest Tissot a la voix double.

Un ministre à Taine : « S'il fait froid ici, c'est à cause des ultramontains. »

Un autre monta sur une chaise et se mit à chanter une chanson badoise.

Édouard Rod est le grand homme. On le dit : il le joue. Après le dîner, il nous demanda la permission de nous faire une lecture, et, avant sa lecture, il nous dit quelques mots qui ressemblaient fort à un morceau de conférence. Il a le cou très court et incline sa tête en arrière. Il a les cheveux rejetés, et il aime fort un portrait où il ressemble à Zola. Il voudrait bien se vendre à cent mille.

- Mettons dix mille.

Duchosal, une sorte de Scarron haineux qui fait des vers suaves.

J'aime Maupassant parce qu'il me semble écrire pour moi, non pour lui. Rarement il se confesse. Il ne dit point : « Voici mon coeur », ni : « La vérité sort de mon puits. » Ses livres amusent ou ennuient. On les ferme sans se demander avec angoisse : « Est-ce du grand, du moyen, du petit art ? » Les esthètes orageux, prompts à s'exciter, dédaignent son nom, qui ne « rend rien ».

Il se peut que, Maupassant une fois lu tout entier, on ne le relise pas.

Mais ceux qui veulent être relus ne seront pas lus.

18 février.

Je ne tiens pas tant que ça au bonheur.

20 février.

Il faut, pour soutenir une conversation en société, savoir une foule de choses inutiles. Il faut se tenir au courant. Je ne sais pas courir. Reste donc chez toi.

Refuser de prêter à quelqu'un, et lui dire : « Je suis désolé, mon cher ami. Ah ! vous me mettez dans un état !... J'ai passé une bien mauvaise nuit ! Je vous en veux de bouleverser ainsi ma conscience. »

Tristan Bernard me dit que j'ai beaucoup de Dickens. Encore un qu'il va falloir lire parce que je lui ressemble. S'il est aussi ennuyeux que les autres !

21 février.

Il commençait par tutoyer les gens, les jugeant tous de mince importance, et, quand il les connaissait, qu'il pouvait les estimer, soudain grave, il leur disait « vous ».

1er mars.

Il y a une mesure pour tout : dès qu'on en sort, on la dépasse.

4 mars.

Elle fourbit ses enfants.

Je promets rarement, mais

Quand je promets je ne tiens jamais.

10 mars.

Les gros vers de Guy de Maupassant.

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Forain quête comme un chien dans la foule. Il regarde un homme, une femme, et dit : « Oh ! la belle putain !... Tiens, celui-là qui fume... » Il leur rit à la face, et il ne craint pas les aventures. D'ailleurs, il ne lui arrive jamais rien.

Il appelle Poil de Carotte « Poil de Brique ».

13 mars.

Vu Maeterlinck montré sur le boulevard par Camille Mauclair. Un ouvrier belge qui s'est acheté un chapeau trop petit et des culottes trop larges. Le génial Claudel reste un moment découvert. Quand on lui présente quelqu'un, Maeterlinck a soudain un agrandissement d'yeux et un balancement du corps qui sans doute signifient : « Ah ! chouette ! »

16 mars.

Nulla dies sine linea. Et il écrivait une ligne par jour, pas plus.

Mais pourquoi Claudel écrit-il d'une façon Tête d'Or, La Ville, et d'une autre ses compositions pour obtenir le poste de vice-consul à New York ? L'artiste doit être le même quand il prie et quand il mange.

17 mars.

Claudel parle comme la machine à parler de Schwob. Ses lèvres se soulèvent comme de lourdes tentures à de violents courants d'air. Il parle avec un système de ; palettes.

La gloire, c'est d'abord une belle plage. On se roule dans son sable fin, puis, bientôt, on sent une odeur mauvaise, celle des poissons que les femmes viennent vider sur le bord.

Surmenons-nous, surmenons-nous pour vivre vite et mourir plus tôt.

21 mars.

Il ne tient pas à son argent, il ne tient qu'à l'argent des autres.

24 mars.

Il portait sa couronne de lauriers sur l'oreille.

27 mars.

Des yeux bien fendus qu'on aurait plaisir à enlever avec un tournevis.

Ils ne me lisaient pas tous, mais tous étaient frappés.

La haine soutenant mieux que l'amitié, si l'on pouvait haïr ses amis on leur serait plus utile.

Vraiment, je ne pourrais avaler votre livre que si toutes ses lettres étaient en pâtes d'Italie.

Il n'était tantôt méchant et tantôt bon que pour le plaisir de l'être.

Ce matin, je suis allé voir Papon qui fauchait sa luzerne. Jamais il ne se dérange de travailler quand il me voit. Il a près de soixante-dix ans.

- Allez ! dit-il. Si j'étais tant seulement bien nourri, j'irais encore loin.

Il s'arrêta de faucher, prit par terre, sous sa blouse, une bouteille d'eau, but à même, et dit :

- Avec un litre de vin de temps en temps, je vous garantis que je ne crèverais pas facilement.

La belle affaire, Papon !

Et moi, parce que j'ai un peu d'argent, que je lis beaucoup de livres et que, même, j'écris, parce que je me lave et que, le soir, je regarde les étoiles du ciel, j'ai pitié de cet homme qui me croit supérieur. Ah ! je ne vaux ni mieux ni moins que lui.

C'est surtout le dimanche que Léon et sa femme s'aiment. En semaine, ils n'ont guère le temps. Le dimanche, après la messe, ils déjeunent vite, se couchent, ne se relèvent que pour aller aux vêpres. Puis ils se couchent encore jusqu'au lendemain matin quatre heures. Ils se séparent alors, retournant, lui à ses bêtes, elle à ses pots.

Il faut aimer la nature et les hommes malgré la boue.

28 mars.

Quand un ami de collège vient taper sur le ventre de Barrès et lui dire : « Te rappelles-tu ? » Barrès répond :

- Oui, oui ! Nous nous sommes rencontrés sur le trottoir.

A propos de L'Ennemi des Lois, Valentin Simond ayant demandé à Barrès ce qu'il voulait :

- Oh ! dit-il, je n'entends rien aux questions d'argent. Vous me donnerez ce que vous donnez à Anatole France et nous n'en parlerons plus.

- Mais, Maurice, cette histoire que tu racontes n'est pas de toi !

- Oh ! ma chère, répond Barrès à sa femme, quand je trouve une histoire amusante, je serais bien sot de ne pas me l'approprier.

- Vous êtes, parmi les jeunes, le plus fort analyste, me dit Léon Daudet. Goncourt me disait : « On ne peut pas aller plus loin. » Vous prenez l'amour, et vous dites :

« Tenez ! Voilà comment ça se passe. Je vais vous montrer. » Vous devez aimer Taine.

- Pas du tout ! dis-je. Il m'est aussi indifférent que Zola.

- Enfin, vous êtes très sûr de vous. Vous avez une méthode infaillible, et vous vous appliquerez constamment à décortiquer l'univers.

- Je suis un inquiet, dis-je, un troublé, et, si je savais ce que je dois faire demain, je chercherais tout de suite autre chose.

- Le goût est tout en art, qui nous retient d'écrire une chose moins bien que telle autre.

30 mars.

Il faudrait faire du théâtre satirique avec la netteté d'un Beaumarchais et l'abondance d'un Rabelais. Il y a des gens qui, toute leur vie, se contentent de dire : « Évidemment ! Parfaitement ! C'est horrible, admirable, extravagant, bien curieux. » Par eux-mêmes ils n'ont aucune valeur, mais ils sont d'un grand secours à autrui : ils lui servent de verbes auxiliaires.

- Votre santé est bonne ?

- Je ne sais pas. Attendez ! J'ai mon thermomètre sous le bras : nous allons voir ça.

Mon ami ne me sert qu'à embêter ceux de mes ennemis qui sont ses amis.

1er avril.

Le monsieur qui cherche toujours son porte-monnaie trop tard, et qui dit :

- C'est vilain, de me prendre ainsi en traître !

Comprendre tout, c'est n'égaler rien.

Quand enfin, au moyen d'une bonne lunette, on aura vu les habitants de la lune, on cherchera à les entendre.

Il se promène dans le monde avec son air de « mortellement frappé ».

L'opération du décollage en amour, où les lèvres se soulèvent de la peau, difficilement, comme les timbres-poste des vieilles enveloppes. Les baisers ont laissé une pâte.

Toute sa vie il eut l'esprit gros, mais il n'en naquit jamais rien.

Éloi dit au soleil ;

- Va ! Enflamme-toi, brille toujours ! Tu n'as que l'air de monter : tu ne bouges pas, et, de nous deux, c'est moi qui me lève.

5 avril.

C'est un auteur, celui-là, n'est-ce pas ? J'ai vu ça à sa tête.

A Genève. Schwob et moi, nous avions l'air d'être venus passer notre bachot en province.

Liste Capus. Vingt livres à emporter dans une île déserte :

1. Candide. 2. Molière : Mariage forcé. 1/4 grosses farces. 3. Le Barbier de Séville, le Mariage de Figaro. 4. Robinson Crusoé. 5. Gulliver . 6. Histoire universelle, de Bossuet 7. Les Brigands, de Schiller. 8. Falstaff. 9. Madame Bovary. 10. Eugénie Grandet. Un ménage de garçon. 11. Musset. 12. Légende des siècles. 13. Précis d'histoire contemporaine, de Michelet. 14. Un volume de Dumas. 15. Un volume de Labiche, un d'Augier. 16. Traduction de L'Ecclésiaste, de Renan. 17. Un volume de Jules Verne. 18. Origine des espèces. 19. (pas lu, pour la surprise). 20. Les Fables de La Fontaine.

Dans son enfant de quatre ans il sentait déjà un ennemi.

- Voulez-vous un cigare ? - Non.

- Vous n'avez pas de défauts.

- Si.

Il raconte une histoire de lièvre

- Pourquoi faites-vous signe que non ?

- Pourquoi faites-vous signe que oui ?

- Pourquoi tournez-vous la tête ? Par sensibilité ?

- Mais laissez donc votre tête tranquille !

- Si vous croyez que c'est agréable de recevoir dans le nez la fumée de votre cigare !... Je fais mon possible pour l'éviter.

La politesse exige que deux personnes qui se croisent lèvent ensemble leurs parapluies et s'accrochent.

18 avril.

- Comment trouvez-vous Peints par eux-mêmes ?

- J'aime mieux Les Liaisons dangereuses, dit Schwob.

- Mais vous avez écrit une belle lettre à Paul Hervieu.

- Oui.

- Alors, dis-je, ce que vous avez écrit, et rien...

- Ça dépend.

- Oui ! On ne sait jamais.

Je sais bien que je ne suis qu'une bourgeoise, mais les bourgeoises ont du bon.

20 avril.

L'humide fraîcheur qui se répand par nos membres a une violente surprise, comme si tout notre sang prenait un bain froid.

La critique tombe, tout simplement parce qu'on ne veut plus parler des autres.

C'est aujourd'hui la mode, en conversation, de terminer tout portrait au crayon noir par :

- D'ailleurs, il est bien gentil.

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Un frisson agite les petites feuilles de son âme.

Monter au ciel par une corde de pendu.

Le hasard ne veut pas jouer avec moi.

25 avril.

Titre de livre : Grandeur et décadence d'un ami.

- Tu fais un roman. Quel est le sujet ?

Bosdeveix :

- C'est un homme qui...

- Oui, je vois ça de loin, dit d'Esparbès.

Bosdeveix :

- Ça se passe à la frontière...

- Chic, alors ! Parce que, tu sais, moi, mon vieux, tout ce qui passe sur la frontière... Mais, ce qui passe en France, je m'en fous. Moi, je ne suis pas intelligent. J'aime mieux avouer à Barrès que je n'ai pas lu ses livres que de lui dire des bêtises. Des fois, je dis à ma femme : « Hein ? Crois-tu que nous n'avons pas encore eu les Renard à déjeuner ! »

Bosdeveix :

- A la frontière du réel et de l'idéal.

J'ai perdu deux mois, février et mars. J'aurais peut-être fait un chef-d'oeuvre, le chef-d'oeuvre que je ne ferai jamais.

Il voulait faire des articles de combat, après lesquels le monde tout entier ne serait plus que du verre pilé.

Et, aussi, vous m'embêtez bien un peu, avec votre inconscient qui prend conscience !

26 avril.

Les faux naïfs. Vieux jeu, je le sais, mais beau jeu.

Capus nous raconte l'histoire d'un monsieur tellement saoul qu'il mettait ses bottines dans sa table de nuit et son pot de chambre à la porte de sa chambre d'hôtel, pour le faire cirer.

Plus on lit, et moins on imite.

27 avril.

Le père de d'Esparbès, qui avait été soldat sept ans, qui avait remplacé son frère, en reçut, quand il revint, ce remerciement :

- As-tu faim ? Veux-tu déjeuner ?

Barrès, ou le plus obsédant sujet de conversation qui soit. On se demande s'il a du talent ou s'il n'en a pas, s'il est sincère ou s'il ne l'est pas, s'il aura de l'autorité ou s'il ne jouera aucun rôle, etc. C'est à inventer un système d'amendes.

28 avril.

Quand je veux être homme d'action, je lis la vie de Balzac, par Théophile Gautier. Ça me suffit. Pendant une heure, j'ai la fièvre, le désir des grandeurs. Je suis cheval rouge, et rien ne résistera à l'impétuosité de mon élan. Puis je me calme, je n'y pense plus, et j'ai été homme d'action autant qu'un autre. Oui, je sais. Tous les grands hommes furent d'abord méconnus ; mais je ne suis pas un grand homme, et j'aimerais autant être connu tout de suite.

29 avril.

On ne devrait travailler que le soir quand on a pour soi l'excitation de toute la journée.

1er mai

Il se fait vieux, il a déjà la préoccupation de ressembler à Voltaire.

Raconter la première communion, le genou sur le banc, l'autre par terre, l'oubli des titres d'actes, la pensée toute au déjeuner et à la sortie du soir, et montrer que le mystère ne m'a rien fait. Seul, l'échange d'image a laissé un souvenir doux.

3 mai.

Tout glorieux de s'être mis le monde à dos, Poil de Carotte se sauve. Il quitte sa famille. Il arrive au bois, hésite, un peu effrayé devant cette masse ténébreuse qui lui cache le ciel, l'avenir.

- Au moins, si je suis malheureux, dit-il, j'aurai fait mon malheur moi-même.

- J'aime bien à vous voir, dis-je. Avec vous je sens qu'on n'a pas besoin de faire le fort.

Pottecher :

- Ce que vous me dites est peut-être une grave injure, mais cela me fait plaisir.

L'oeil doux, la voix douce, la peau douce, se grattant les doigts, frottant sa bague, Veber, un jeune homme de dix-sept ans, nous comparait avec tranquillité le monde réel à l'irréel, et il nous semblait qu'il venait de quitter Platon qu'il eût rencontré aux arcades de l'Odéon en feuilletant des livres, et que le maître lui avait ensuite exposé, sous les marronniers du Luxembourg, ses dernières théories.

4 mai.

La nature m'émeut, parce que je n'ai pas peur d'avoir l'air bête quand je la regarde.

Et les heures où, se sentant un peu serin, on aime les oiseaux.

- Monsieur, dit-il, si mon admiration vous paraît exubérante, c'est que je vous suppose déjà mort, et qu'ainsi, vainquant ma timidité, je vous parle à mon aise. Je regretterais plus tard de ne pas l'avoir fait.

Et la plume vite prise pour écrire à l'auteur d'un livre qui m'enthousiasme, et la plume vite tombée à la première lettre de « mon cher maître », parce qu'on n'ose pas, parce qu'on dédaigne, ou parce qu'on se dit : « A quoi bon ? »

5 mai.

Déjà, il se préoccupait de devenir un symbole.

9 mai.

Si l'on ne m'avait pas fait croire que j'étais un grand artiste, j'eusse fait de belles choses.

11 mai.

D'Esparbès nous disait l'autre jour :

- J'ai fait deux lâchetés dans ma vie : j'ai dédié deux contes, l'un à Coppée, l'autre à Theuriet.

Or, ce matin, Coppée vient de payer royalement la première par un article de tête du Journal. Theuriet ne se fera pas attendre.

12 mai.

Bosdeveix nous invite à aller dans une campagne ou il y a tout ce qu'il faut pour jouer au bouchon.

Il prendra ma valise à la gare, et il connaît une vieille grange brûlée où il nous introduira. Entrez d'abord. On s'arrangera toujours.

Dis quelquefois la vérité, afin qu'on te croie quand tu mentiras.

Le monde n'a peut-être été créé que pour réaliser le mal. Si, au lieu de contrarier le mouvement, nous le suivions, on obtiendrait un bon résultat.

Pourquoi ferait-il le connaisseur ? Les tableaux n'ont jamais été pour lui que des images.

13 mai.

Je lui trouve une mine d'animal intelligent : il n'a en trop que la parole.

Parfois, déjà, il écoutait, sous sa tombe, les discours des « délégués » littéraires.

Mendès me raconte que Sarcey avoue avoir dit, dans une conférence en Belgique, à un public de jeunes filles et de leurs mères :

- Le jeune homme la baisa...

Puis, se reprenant :

- Je dois vous dire, mesdames, que le mot n'avait pas encore le sens qu'on lui prête aujourd'hui.

16 mai.

L'amusant, au théâtre, c'est de sortir aux entractes, de saluer, de serrer des mains, d'entendre des opinions et de s'en faire une moyenne, avec toutes les extrêmes, sans effort, sur la pièce.

Le genre est de s'aborder dans les couloirs en disant : « Etes-vous content ? Là, bien vrai ? » La réussite d'une pièce est comme celle d'une affaire de coeur.

- Oh ! comme vous êtes belle !

- Mais, ma chère, c'est ma vieille robe que j'ai traîné tout l'hiver !

19 mai.

Comme je venais de plaisanter un peu D'Esparbès, il me dit :

- Pour moi, tu es le premier écrivain de l'époque

Tout de suite je le crus, et regrettai mes plaisanteries.

Des jeunes gens de vingt ans m'ont dit :

- Vous êtes plus fort que La Fontaine.

Quand je répète cela, je dis :

- Ils sont jeunes et candides, mais extraordinairement intelligents pour leur âge. Comme Jules Huret faisait signe à Maeterlinck de venir s'asseoir à la terrasse de Tortoni, Scholl se leva et dit :

- Je ne pourrais pas lui faire de compliments.

Il rentra dans l'intérieur du café.

L'esprit français reculait devant l'esprit belge.

Passer sa vie à se juger soi-même, c'est très amusant et, au fond, ce n'est pas bien malin.

20 mai.

Tous les partis qu'on rate sont « magnifiques ».

La plus extraordinaire femme qu'on ait jamais rencontrée est celle qu'on vient de quitter.

Il faut voyager pour agrandir la vie. Les plus hauts artistes, n'est-ce pas ? se trouvent dans le monde des commis-voyageurs.

24 mai.

Gandillot, un gros, siffle en parlant, dessine, et dit :

- C'est étonnant, comme c'est difficile de dessiner quand on ne sait pas !

Il fait même un peu de peinture.

- C'est rigolo, dit-il.

- Que ma bonne aille où elle voudra, dit-il, encore, pourvu qu'elle ne m'emmène pas !

Il joue au jacquet et compte les points avec ses doigts, comme s'il trottait sur le tapis, comme s'il passait un ruisseau sur des pierres.

Vivre sa pauvre petite vie d'animal un peu privilégié. 25 mai.

Daudet me dit :

- Vous avez fait d'étonnants progrès en langue française. Maintenant, chaque mot de vous est poinçonné.

Le fatigant supplice de dire non pendant une heure à un monsieur qui voudrait vous faire dire oui.

27 mai.

La gloire lui valut d'être quelquefois invité à dîner par des vieilles femmes, incapables même de devenir enceintes.

La tête de Bernard Lazare qui remue sans cesse comme un dos d'animal frileux.

- Ce qu'on appelle le génie de Claudel, dit-il, n'est que de l'aphasie. Il profère avec force des sons dont quelques-uns sont justes, et les autres inintelligibles. Il emplit nos oreilles de vacarme qui, çà et là, a un sens. Un homme de génie doit savoir composer. Sinon, mieux vaut un homme de talent.

Comme exagération, ça n'est pas exagéré.

Il faudrait renaître une vie pour la peinture, une autre pour la musique, etc. En trois ou quatre cents ans, on pourrait peut-être se compléter.

31 mai.

Le socialisme au théâtre, c'est comme si l'on priait l'empereur d'Allemagne, afin qu'il nous rende l'Alsace, de vouloir bien assister à nos expériences de tir sur le champ de Vincennes.

Si le mot cul est dans une phrase, le public, fût-elle sublime, n'entendra que ce mot. Que de gens, au sortir des Tisserands, ont dit : « Et maintenant, allons souper ! » Nous voulons que la misère des autres nous émeuve. C'est bon, ça fait du bien. On se sent meilleur, grandi, tout chose ; mais, de là à donner deux sous...

- J'ai faim, dis-tu.

Moi, je n'ai pas faim, et ma vie ne vaut pas mieux que la tienne. Parce que tu as faim, tu te crois plus intéressant que moi, tu te vantes.

C'est par humilité que tu n'aimes pas les misérables. Tu ne t'abaisses pas jusqu'à eux, mais tu les grandis jusqu'à toi. Ensuite tu dis : « Nous sommes frères. » Mais le misérable pourrait te répondre :

- Qu'y a-t-il de commun entre ma misère à moi et les quelques petites difficultés que tu rencontres dans la vie ? Tu t'ennuies un peu. Ta femme t'agace aujourd'hui. Le directeur de ton journal t'a croisé sans te sourire. Tu crois que tu souffres. Mais en vérité, qu'y a-t-il de commun entre toi et moi ?

9 juin.

C'est gentil, cette nuque découverte des femmes. Quelques-unes ont même de petits poils dessus.

10 juin.

C'était un peintre original qui, malgré ses succès, n'avait jamais voulu se faire payer sa peinture plus de 0 fr. 75 l'heure, prix que demande un bon ouvrier. 11 juin.

Celui-ci, chauve, parlait de se semer du blé sur la tête.

14 juin.

Il lui interdisait de mettre des rideaux aux fenêtres, afin qu'il pût voir sans cesse le beau rideau de son jardin.

L'inerte égoïsme qu'on appelle campagne.

Elle me fit expliquer ce que c'est qu'une étoile filante et comprit si bien que, le soir, venue la nuit, elle prit son panier et s'en alla par la campagne chercher des étoiles tombées.

En arriver à causer avec les gens et à prendre des notes pendant qu'ils parlent.

15 juin.

Il ne fut vraiment payé qu'à « l'article » de la mort.

Elle disait : « Je respecte les idées des autres. » Cependant, sans relâche, elle poussait ses idées, devant elle, chez les autres, comme les pions d'un jeu de dames.

Elle dit :

- Chaque fois que j'éprouve une émotion, ça me gonfle, ça me gonfle ! Je crois que je vais m'envoler.

Elle dit :

- Je regrette de ne pas savoir faire la poésie. Je sens bien, mais je ne peux pas rendre ce que je sens. Je trouve que la campagne, c'est plein de charme ; mais, si on regardait toujours les étoiles, le dîner ne serait jamais cuit. C'est joli, des plates-bandes de fleurs, mais un plant de salade qui vient bien, c'est utile, et, l'utile, voyez-vous, on ne peut pas s'en dispenser.

Il était si sale que, quand un chien le léchait, on pouvait penser que c'était pour le nettoyer.

Elle laisserait échapper un secret qu'elle n'a pas.

20 juin.

Heureux dans un coin pas plus grand qu'une étoile.

Et le ruisseau murmure sans cesse contre les cailloux qui voudraient l'empêcher de courir.

23 juin.

Ils prennent ma Lanterne sourde pour un travail de serrurerie.

Et la noire fille me dit :

- J'aime le taureau qui frappe du pied la terre grillée.

29 juin.

Le vieux qui retrouve dans une armoire les jouets riches avec lesquels on n'a pas voulu qu'il s'amuse autrefois. Yeux tendres, sourire triste, il les regarde, et on les lui a tant défendus que, même à son âge, il n'ose encore pas y toucher.

1er juillet.

Bouderie : une grève de gamins.

2 juillet.

Un jeune homme que je ne nommerai pas, parce qu'il s'appelle Roguenant, me disait hier :

- Je ne connais Virgile que par la traduction, mais, j'en suis sûr, vous lui ressemblez, et vous avez en vous quelque chose de grec.

Et il insistait de façon à me prouver qu'il ne se trompait pas.

3 juillet.

Contre la douceur, pas de résistance.

4 juillet.

François Coppée m'appelle son « cher enfant ». C'est très gentil de sa part, mais on a l'air de deux hommes saouls.

8 juillet.

De l'utilité des marées. La mer va d'un rivage à l'autre pour boucher les trous de sable que font les enfants sur la plage.

Elle jeta son bonnet par-dessus les vagues.

Sur une mer de cambouis, un ciel charbonneux, sale, indigne de la Providence.

13 juillet.

Victor Hugo seul a parlé : le reste des hommes balbutie. Quelques-uns peuvent lui ressembler par la barbe, la largeur du front, les cheveux indéracinables et casseurs de ciseaux, effroi des barbiers, et la préoccupation de jouer un rôle comme grand-père ou comme homme politique. Mais, si j'ouvre un livre de Victor Hugo, au hasard, car on ne saurait choisir, je ne sais plus. Il est alors une montagne, une mer, ce qu'on voudra, excepté quelque chose à quoi puissent se comparer les autres hommes. Les petits jeux de la plage.

La mer étant haute, s'avancer sur le bord de la digue, braver la vague qui s'écrase contre les pierres et rejaillit en éclaboussures, se sauver en poussant de petits cris. Si l'on s'est fait un peu mouiller, C'est la gloire. Suivre de l'oeil, sans en avoir l'air, le manège d'un crabe qui s'enfouit dans le sable comme un enfant frileux se cache sous ses draps, puis dire d'un air dégagé :

- Je parie qu'il y a un crabe là.

Étonnement sympathique des baigneurs qui accourent et font cercle.

Du bout de votre canne, vivement, vous déterrez le crabe et le faites sauter en l'air.

- Vraiment, vous avez l'air d'un observateur, dit quelqu'un.

Ne répondez pas. Restez modeste.

Et si vous donnez deux sous à un pauvre pour son tabac (vieux loup de mer, 96 ans, Dieu sait ce qu'il fait), cachez-vous adroitement, afin qu'on vous voie bien.

14 juillet.

Location.

- Mais votre maison n'est pas au bord de la mer !

- Pas au bord de la mer ! Mais on la boirait d'ici !

- Votre dernier prix, ma brave femme ?

- Tenez, monsieur, regardez donc ces plats au bord de l'armoire. 15 juillet.

Fier d'avoir remarqué que, quand une femme pète, tout de suite après elle tousse.

17 juillet.

Et M. Vernet expliquait la mer :

- Non, mes enfants. Quand cette plage-ci se découvre, l'autre ne se couvre pas ainsi que vous pourriez le croire. La mer se gonfle comme votre petit ventre si vous respirez fort, comme vos deux joues si vous imitez le phoque. Elle se soulève comme une soupe au lait. Elle monte vers la lune qui est au ciel, et vous avez la mer haute. Puis elle s'affaisse, s'accroupit, fait le chien couchant, se met en carboulot comme vous, dans vos draps, les nuits d'hiver. Et vous avez la mer basse.

Pourquoi cet air d'étrangère qui vous revient à chaque instant, femme que j'aime le plus ? J'ai envie de vous faire un grand salut et de vous demander : « Qui êtes-vous ? »

Comme deux bouillottes qui, contraintes de passer la journée côte à côte, se fâchent et se calment aux mêmes heures.

Le petit bonhomme auquel vous demandez : « Combien ce bouquet ? » et qui vous répond : « Cinq centimes » au lieu de « Un sou », est déjà pris de vanité littéraire.

Tourmenter une femme et lui dire :

- J'avais ça sur le coeur. Ne valait-il pas mieux partager ma peine avec toi ?

- Tu n'as pas besoin de pleurer.

- Si, si ! J'en ai besoin.

- Les larmes ne prouvent rien.

- J'aime mieux que tu raisonnes tout seul, pendant que je pleurerai.

- Tu es femme, donc tu ruses.

- Non, je t'assure !

- Alors, tu n'es pas femme, et c'est froissant pour moi.

Elles ont l'air, les baigneuses, de poser, à petits coups, culotte dans la vague.

Sa bouche n'était plus qu'une caverne où puaient des os rangés.

Va ! Vide un bon coup ton coeur où l'amour a déposé.

Imitez, imitez le plus servilement que vous pourrez : je relirai bien encore une fois Le Neveu de Rameau.

19 juillet.

Elle disait : « Il ne faut pas être grand clerc de notaire pour comprendre. »

20 juillet.

Quand la mer monte et couvre la plage, Pierre dit :

- La mer m'a chipé ma place.

Incapable d'aller chez le dentiste, il serait monté sur la voiture d'un charlatan, et, entre la musique et la foule simiesque, bravement, il aurait ouvert la bouche.

22 juillet.

Une belle fille avec des membres considérables.

26 juillet.

Avec l'oeil désintéressé du lynx.

Son âme : une bulle d'air dans une boule de chair.

2 août.

Il me dit :

- Ah ! monsieur, j'ai connu un homme rouge, rouge, presque aussi rouge que vous !

5 août.

Tristan Bernard suait en souriant. Des gouttes perlaient à ses beaux poils noirs de barbe. Heureusement, nous étions arrivés. Il n'avait plus qu'à monter un petit perron de quelques marches. Discrètement, comme si tout à coup, je m'étais senti pris d'une vive sympathie, je lui offris mon bras, pour l'aider à monter. Demander à Tristan Bernard ce qu'il juge le plus extraordinaire en vélocipédie, en course hippique, en lawn-tennis, etc.

- Je ne dis pas que Chevillard soit imbattable au coup de bouton, mais il me séduit. Il a des retraits de corps d'une grâce imprévue. Tout son jeu est une composition de haut style. Sa phrase d'armes est presque littéraire.

- Vous avez souvent tiré avec lui ?

- De ma vie je n'ai touché un fleuret. Je ne me sers de l'épée que pour tenir ma cravate. J'attends un costume rare que j'emplirai, comme l'eau une éprouvette. C'est dangereux, de jouer aux courses : on peut y perdre son argent... Pour qui me prenez-vous ? Je ne joue jamais.

- Cependant, vous ne courez pas ?

- Je n'ai jamais approché un cheval à plus de cent mètres. Entre eux et moi, il y a toujours une palissade.

9 août.

Le beau rôle que pourrait jouer Malherbe en ce moment ! « D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir » Et jeter dans la boîte aux rebuts tous les autres mots, qui sont flasques comme des méduses mortes.

Étudier le rôle de Malherbe et Régnier.

Une amusante chosette à écrire.

Un tout jeune homme se sent troublé par une jeune femme et, maladroitement, le montre. Le mari s'en aperçoit, et prend la chose au tragi-comique. Il crible l'enfant de traits dans ce goût-ci.

Comme un étranger vient de faire à la jeune femme un compliment excessif, le mari dit à l'enfant :

- Comment ! Tu étais là, et tu n'as pas défendu notre honneur ?

La complicité du mari et de la femme contre l'enfant.

Du plus loin qu'il nous voyait, il se mettait à courir, et passait comme une balle, sans s'arrêter. Ainsi, il voyait madame dans un éclair et il n'était pas indiscret.

Il s'acheta une canne et se fit faire des cartes de visite, et il dit à sa mère qu'il ne voulait plus être habillé comme un collégien pauvre.

12 août.

- Monsieur, voulez-vous me permettre une légère indiscrétion ?

- Non, monsieur.

Il connaissait la jouissance de faire la bête avec un imbécile.

18 août.

Pourquoi nous lirions-nous entre jeunes.

Nous n'avons rien à apprendre les uns des autres.

Nous n'avons qu'à nous admirer de confiance, et sans réserve.

Je répétais :

- Combien, votre maison ?

Mais elle répétait :

- Monsieur sait-il combien je l'ai louée l'année dernière ?

Le rôle de quelques pères est de se venger, sur leurs enfants, de ce qu'ils sont embêtés à cause d'eux.

Il désirait l'orage, et, tout tremblant encore de la peur qu'il avait eue, il disait, le regardant s'éloigner :

- Hein ? Est-ce embêtant. Le manquer de si peu ! Je suis sûr qu'il n'a pas passé à cent mètres.

25 août.

Il se précipita dans l'abîme, laissant, pour s'immortaliser, sa pantoufle sur le bord.

Mais personne jamais ne retrouva la pantoufle.

Je fus sauvé, comme si une guêpe avait piqué le doigt du Destin.

Et, vivement, le doigt du Destin s'était retiré.

5 septembre.

Tout de même, un jour, je l'ai vu passer, le bonheur, passer devant moi, à l'horizon, en express.

Comment dire ce qu'il arrive de délicat quand une mouche éclatante se pose sur une fleur ? Les mots sont lourds et s'abattent sur l'image comme des oiseaux de proie.

Je ne m'embête nulle part, car je trouve que, de s'embêter, c'est s'insulter soi-même.

Je dis à Éloi :

- Pourquoi avez-vous écrit cela de Martel ? Je ne vous parlerai plus, ni ne vous saluerai.

Aussitôt vint Martel, qui lui baisa la main.

Son renom n'est plus à faire : aussi, il ne fait plus rien.

- Monsieur, me dit le chef de bureau, je vais vous envoyer mon garçon.

- Oh ! je ne voudrais pas déranger votre fils.

Démontrer qu'au fond il faut autant d'intelligence pour réussir en épicerie qu'en littérature.

Prendre un air modeste et dire : « Parbleu, c'est évident ! »

Si l'on estimait sa famille on voudrait lui plaire, et, si l'on voulait lui plaire, on serait fichu.

Il met de petits monocles à ses oeils-de-perdrix.

Il travaille de la tête à la manière d'un boeuf.

Un hameau où les arbres seuls sont capables d'émotion.

Et les nuages, le ventre gonflé de pluie, rampent comme de noires araignées sur le bois.

Rire à chaudes larmes, pleurer à se tordre.

Les feuilletons doivent être lus par petits bouts, aux cabinets.

Fréquemment, il portait la main à son chapeau comme pour saluer, et pour me faire croire qu'il connaissait des tas de gens.

Il eût aimé marcher, courir debout sur la mer, devant quelques marins effarés.

Il y a là dix mètres d'eau, et vous pourriez perdre pied.

Du soleil coupé par la mer il ne reste qu'une calotte de cardinal, puis qu'une rognure d'ongle rose.

Un monsieur rouge avec une barbe de crevette.

Sa tête ! On dirait qu'il la couche sur un oreiller rembourré avec de la plume d'oies du Capitole.

Il me dit que, lui aussi, il aime beaucoup les livres, et qu'il vient même d'acheter un atlas de géographie.

Je juge peu courtois ce procédé du bernard-l'ermite.

Le style, c'est le mot qu'il faut. Le reste importe peu.

Faites bien attention de ne pas faire attention à lui.

Éloi emporta une boîte au lait, pleine de lait parisien, et tenta de le faire boire à un veau, un vrai veau, pour voir si le lait était falsifié.

- Nous verrons bien ! disait-il.

Enfin, un petit soleil blanc se montra. Il s'élargit comme un derrière qui s'ouvre, et, toute la brume enlevée comme une chemise, le village apparut.

Couchers de soleil ! Mais vous n'avez donc jamais vu un feu de Bengale !

M. le comte du château. Autrefois, il y allait seul. Maintenant qu'il est vieux, un domestique l'accompagne.

Il s'arrête au pied d'une haie, dans les fleurs.

En hiver, on le voit de loin, à travers les ronces dégarnies.

Quand il pleut, le domestique tient sur M. le comte un parapluie ouvert. Il reste droit près de lui, le nez haut, les narines immobiles.

Quand M. le comte a fini, il l'aide à se relever.

Il trouvait si embêtant d'embêter les gens qu'il n'arrivait à rien.

6 septembre.

- Si j'épousais un chauve, dit la jeune fille, je l'embrasserais partout, excepté sur le crâne.

Quand on annonça à cet homme de gouvernement : « Votre femme est morte », il demanda :

- Est-ce officiel ?

Il semble qu'il y ait entre nous un tas d'aiguilles. On se pique à chaque instant. Ce n'est pas douloureux, mais le sang vient tout de même.

Heureux quand nous connaissons une famille où nous pouvons nous plaindre de notre famille.

Ayant quelques sous, je me suis dit : « Si je cherche à en gagner d'autres, les gens me blâmeront, puisque j'en ai déjà. Et, si je me contente de ce que j'ai, les gens ne me trouveront aucun mérite à faire de l'art pour l'art, puisque je n'ai pas besoin de gagner ma vie. » Et, après ce raisonnement un peu dur, j'ai fait ce que j'ai voulu.

Il faut avoir de grosses illusions bien grasses : on a moins de peine à les nourrir.

La sauterelle de bronze. Je la mettais sur la feuille blanche où j'allais écrire. J'en arrivai à ne plus pouvoir travailler sans elle. Je la voyais vivante.

Un jour, elle me gêna. Elle était sous mon nez. Elle couvrait une ligne commencée. Je la piquai un peu fort avec ma plume.

Si je vous disais qu'elle s'envola, me croiriez-vous ?

11 septembre.

La solitude où l'on peut enfin soigner son nez avec amour.

Vraiment, amis Barrès, Paul Adam, Bernard Lazare, etc., pourquoi acceptez-vous le jugement de la foule en politique quand vous ne l'admettez pas en art ?

La règle pour faire les liaisons, c'est de ne pas avoir l'air d'un serin.

Pour être un journaliste remarquable, il ne manque à Henri Fouquier que de l'esprit. Lemaitre en a toujours, Bergerat, quelquefois, Sarcey, souvent. Fouquier n'en a jamais.

Voici que, pendant un mois, en France, ça va sentir le « russi ».

14 septembre.

Hier, dans la forêt de Fontainebleau, j'ai croisé M. et Mme Carnot. Ils étaient en voiture. M. Carnot porta la main à son chapeau, et Mme Carnot commença de sourire. « Tiens ! » me dis-je. « Voilà des gens qui me connaissent. » Mais, comme je ne les connaissais pas, très réservé, je n'ai pas répondu.

S'enfuir dans un village pour en faire le centre du monde.

Il arriva à construire l'édifice social avec des pierres qui n'étaient pas angulaires.

15 septembre.

Il semblait dormir en écoutant les femmes, mais parfois remuait ses longues oreilles de chasseur de bêtises.

Son esprit trop tendu éclata comme une peau qui pète, et l'on aurait pu voir, au-dessus de sa tête, un léger nuage qui se dissipa dans l'air.

Serrez, serrez votre porte-plume ! Le style se lâche. La phrase s'en va comme une folle. Vous allez verser.

La seule odeur de l'encre fait mourir mes rêves.

Il faut feuilleter les mauvais livres, éplucher les bons.

18 septembre.

Pour moi, je pense que, travailler quand on n'a pas de génie, c'est comme si on chantait.

Petites poses.

- Je ne travaille, dis-je, que tous les deux ans. Tous les deux ans, c'est assez.

- Oh ! moa, dit Moréas, je ne travaille jamais. Alors ?

Il dit encore :

- Huysmans est un philistin.

Pauvre grive nuancée, élégante et fine qu'on compare à un homme saoul !

19 septembre.

Tire, traîne ton filet : tu ramèneras peut-être dedans quelques menus bonheurs.

Les critiques ont droit à de l'indulgence, qui parlent tout le temps des autres et dont on ne parle jamais.

Les dîners de La Plume sont des casse-croûte où une cinquantaine de jeunes gens réunis se paient, pour cent sous, la tête d'un président chaque fois renouvelé.

Elle souffre.

Elle a un petit épanchement au coeur.

Ils écrivent pour ceux qui n'ont pas de Larousse.

Il aimait mieux une mauvaise théorie qu'une bonne action.

20 septembre.

- Je n'ai jamais d'entrain, dit-elle. Je symbolise l'amour qui bâille.

21 septembre.

Le style, c'est ce qui fait dire au directeur, d'un auteur : « Oh ! c'est bien de lui, ça ! »

22 septembre.

En tombant, elle montra son derrière, et un chien qui passait se mit à hurler.

25 septembre.

Comme homme, accepter tous les devoirs, comme écrivain, s'accorder tous les droits, et même celui de se moquer de ses devoirs.

26 septembre.

Fantec, qui apprend à lire, dit à sa maman :

- Souffle-moi, tout bas, rien qu'un petit peu.

27 septembre.

Son ambition était d'écrire dans les almanachs.

29 septembre.

Oh ! on peut lui dire que c'est un garçon ! elle est si bonne mère qu'elle ne vérifiera pas !

Un mot entendu, c'est-à-dire pas naturel.

Elle n'a d'original que son odeur.

30 septembre.

Un coin du monde.

Je vis une écurie ouverte. Il y faisait noir. Elle semblait abandonnée. La litière n'était plus en paille, mais en fumier. La vache était sortie et paissait toute seule dans les champs.

Je vis une pauvre vieille femme. Elle était assise devant sa porte. Aveugle, elle ne roulait pas ses yeux blancs. On ne l'entendait point se plaindre, pas même respirer. Elle ne remuait pas, et pourtant elle avait un bras qui semblait encore plus immobile que le reste de son corps.

Je vis un chat qui, d'un bond, traversa la rue. Je dis que c'était un chat, mais je n'en suis pas bien sûr, tant la chose me parut sale et chiffonnée.

Pas de fumée sortant des toits, pas de claquement de portes.

Je vis un large noyer. Le vent le faisait bouger. Parfois deux ou trois feuilles, les autres restant muettes, chuchotaient entre elles, et, un moment, elles s'agitèrent toutes. Peut-être que ce noyer concentrait en lui seul la vie du hameau, que, seul, il sentait, que, seul, il était capable d'un sentiment de sourde terreur ou d'ennui.

S'il ne pense guère, il pense plus que les hommes.

Dur pour lui, dur pour les autres, parfois il s'échappait. Il suivait l'enterrement d'un inconnu pour avoir le droit de pleurer.

Il avait fait peindre, au fond de son tub, des herbes, des feuilles mortes, des branches cassées, pour se donner l'illusion de se baigner « dans l'onde pure d'un ruisseau. »

- J'éprouve cette impression sans pouvoir l'analyser.

- Alors ne m'en parlez plus. Ce serait du remplissage. Traiter le même sujet jusqu'à ce qu'il donne une fortune.

Tu as l'air d'une poule qui dirait : « Tiens ! Je crois tout de même que j'ai pondu ! »

4 octobre.

Vous ne vous préoccupez que d'être sincère. Mais ne trouvez-vous pas un peu fausse et mensongère cette constante recherche de la sincérité ?

Si, à votre gré, je n'ai pas encore assez de talent, supposez que je sois mort, et tout à coup votre estime et mon talent seront au pair.

Il faut faire d'abord volontairement, avec plaisir, ce qu'on fait. Le résultat importe peu. On ne le prévoit pas, et on l'apprécie mal. Mais l'auteur s'est satisfait lui-même : c'est toujours ça.

5 octobre.

Il s'est toujours encombré d'inutiles amitiés.

7 octobre.

Dans les vélodromes de province, ils chronométraient les records avec leur pouls. On vendait un cheval : il monta jusqu'à 200 000 francs.

Quand on prononça ce chiffre fantastique, le cheval, comme pris de fierté, leva la tête.

9 octobre.

Schwob, de passage à Épinal, et en officier, fait appeler Descaves à la caserne. Et il le voit boutonnant sa veste, et inquiet, car, à cause de son livre et de sa dégradation, les sous-offs ne font que lui marcher sur les pieds. Et il gémit et s'écrie :

- Je me demande toujours en vertu de quel règlement on m'a dégradé. Et, aujourd'hui, je suis de piquet d'incendie, et on m'a nommé instructeur, de sorte que j'ai les inconvénients du grade sans en avoir les bénéfices.

- Et c'était bien amusant, me dit Schwob.

Dès son entrée, il donnait un coup de canne sec sur la tapisserie d'un fauteuil pour voir si les gens étaient propres et si la poussière n'allait pas s'envoler.

Verlaine appelle « corriger des épreuves », barrer des virgules, chercher les puces de sa copie.

10 octobre.

Hier soir, Schwob et moi, nous étions désespérés, et j'ai cru, un moment, que nous allions nous envoler par la fenêtre comme deux chauves-souris.

Nous ne pouvons faire ni du roman, ni du journalisme. Le succès que nous méritons, nous l'avons eu. Est-ce que nous allons recommencer éternellement de l'avoir ? Les éloges qui nous faisaient plaisir maintenant nous laissent froids.

On nous dirait « Voici de l'argent : retirez-vous trois ans quelque part pour écrire un chef-d'oeuvre, et vous êtes sûrs de l'écrire, si vous voulez » : nous ne le voudrions pas. Alors quoi ? Est-ce que nous piétinerons jusqu'à quatre-vingts ans ?

Nos paroles nous donnaient une sorte de fièvre noire.

Schwob se leva et dit qu'il voulait s'en aller.

Il dit aussi que, ce qu'il y a de plus rare au monde, c'est la bonté.

- Cher directeur, dit-il, si vous hésitez encore à prendre ma copie, supposez un instant que je sois mort.

Schwob raconte :

- Un jour, Henri Monnier, invité à un enterrement, arrive en retard, entre dans la chambre du mort déserte, et, mettant ses gants, demande à un domestique : « Alors, il n'y a plus d'espoir ? »

Et cet autre mot :

Un homme qui suit un enterrement demande à un autre monsieur :

- « Savez-vous qui est mort ? »

- « Je ne sais pas. Je crois que c'est celui qui est dans la première voiture. »

Faire quelque chose avec le mot de Demerson me frappant sur l'épaule à minuit, après cinq jours d'absence illégale, au moment ou il allait être déclaré déserteur.

- Est-ce qu'on s'est aperçu de mon absence ?

D'Esparbès :

- Je suis fort moi ! J'ai des biceps, moi ! Je suis une brute, moi ! Je ne suis pas intelligent, moi ! Mais j'ai de l'instinct, moi, et, moi, sans le savoir, je fais tout de même de belles choses.

- Que fait Louis de Robert ?

Docquois :

- Depuis qu'il cherche à ne plus vous imiter, il ne fait rien de bon. En attendant, il met du persil autour d'une douzaine de nouvelles pour faire un livre : Un tendre.

Les seins que je vous vois n'empliront point ma bouche.

12 octobre.

Ils s'embrassaient comme deux coqs.

Ils avaient vu leurs deux papas faire de grands gestes, parler avec des éclats de voix, devenir rouges, en un mot : discuter.

Quand les papas furent partis, les deux enfants se battirent jusqu'au sang, « pour imiter papa ».

Pourtant, je rencontrai un monsieur, aussi triste que moi, si triste que, dans cette rue où il y avait foule, comme deux égarés en pleine campagne, nous nous saluâmes.

Un fagot de devant les bouteilles.

14 octobre.

Oh ! critique, je comprends très bien votre critique. Vous savez, entre nous, moi, je ne me plais pas toujours, non plus.

Un joli mot tombé de la bouche de Courteline :

- Ne vous amertumez pas, Renard.

A quoi bon dire : « Il a » ou « Il n'a pas de talent ? » Quoi qu'on dise, il n'y a pas de preuves.

Mais, comme tout de suite on s'entend, et comme la conversation devient intéressante, et comme bientôt on s'anime, dès que, au lieu de traiter seulement de l'art, on traite de l'argent qu'il rapporte ! L'un raconte que Zola gagne 400 000 francs par an, et qu'un journal lui a offert 10 000 francs par article hebdomadaire, et que Daudet doit enrager, et que Vandérem, dressé par Capus, est en train de gagner ce qu'il veut.

Comme tout cela est clair et captivant !

15 octobre.

Aujourd'hui, quand on a une situation régulière, on gêne tout le monde. Et les gens qui ont des maîtresses ne nous saluent pas.

Poil de carotte, libre drame.

Premier acte : il s'en va.

Eugénie :

- Mais, je suis heureuse. Poil de carotte, fais-tu ta prière ?

Poil de carotte :

- Non.

Eugénie :

- Moi, je la fais.

Je fais la dînette, etc., etc. Et je suis heureuse.

Poil de carotte :

- Quel est le plus important pour toi, de la dînette ou de la prière ?

Le premier acte se passe dans la cour. Mme Lepic paraît sur l'escalier :

- Qu'est-ce que j'entends ?

- Maman, c'est Poil de carotte qui veut s'en aller.

- Qu'il s'en aille !

Ses parents s'éloignent. Il dit : « Zut pour eux ! Me voilà libre. Je m'en vais ! Je m'en vais ! »

Deuxième acte.

Poil de carotte, grisé, rencontre des gamins.

- Je suis libre ! Je suis libre !

On veut le suivre.

- Non ! Ne venez pas avec moi. Vous n'êtes pas libres, vous !

Il rencontre un paysan qui veut le remmener chez sa mère, un mendiant qui lui refuse la moitié de son pain, un chien qui veut le mordre. Il rencontre son père.

- J'aime mieux le chien.

M. Lepic :

- Brave homme, avez-vous vu mon enfant ?

Le paysan :

- Votre enfant, Monsieur Lepic ? Vous l'avez donc perdu ? Non, il doit se promener par là...

17 octobre.

- Je crois que, voulant faire un chapeau, tu n'as réussi qu'un abat-jour. A présent, mets-le sur la lampe, sur le verre de la lampe. Il me semble que je jugerai mieux de l'effet.

Une vieille bonne femme disait dans la rue :

« Oh ! mais l'Espagne ne vaut pas la Russie ! »

19 octobre.

L'homme disait : « Ton mari est un maquereau et, toi, une sale vache. » Et il poussait la porte qui cédait un peu. Et l'on voyait la femme qui se cramponnait et, derrière elle, une tête pâle et un marteau qui se levait, prêt à s'abattre si la porte cédait.

26 octobre.

Goncourt et Pottecher passent ensemble une saison à Vichy. Quand ils se quittent, Goncourt, par peur de l'ennui, effroi de la solitude, embrasse son jeune ami et pleure.

Dès que Pottecher suppose que Goncourt est revenu à Paris, il va le voir. Il trouve un homme de marbre, veiné de rouge, qui met longtemps à fondre, qui ne redevient qu'au dessert l'homme de Vichy.

Fantec :

- Maintenant que je suis grand, on va me prendre pour un journaliste.

Faire un volume avec des contes de plus en plus courts, et intituler ça Le Laminoir.

27 octobre.

- Un acteureau me dit qu'il devait jouer un rôle dans une pièce de..., mais qu'il aurait fallu coucher avec lui, et qu'au premier attouchement de ce monsieur il lui aurait montré qu'il n'était pas de ces gens-là, lui !

Quel talent il faut pour écrire dans un journal !

1° Prendre garde de glisser sur les épluchures et graillons de l'escalier qui monte au bureau de rédaction.

2° Plaire au garçon.

1er novembre.

Comme un taureau qui s'en irait frapper, de ses cornes, le soleil rouge.

S'il y avait une Parque qui coupait le fil des jours, il y en avait une qui faisait les reprises.

3 novembre.

Ces morceaux de glace que nos pères appelaient des « peintures voluptueuses ».

- Enfin, tout de même, n'est-ce pas ? Tout de même.

- Oui, oui ! Tout de même.

4 novembre.

En général, rien de plus insipide que les conversations des voyageurs. Ils ont changé de place, non d'idées.

De temps en temps, il glissait adroitement dans la conversation une idée que les autres développaient.

Goncourt se plaint des temps.

- Maintenant, il faudrait faire un chef-d'oeuvre par an pour qu'on ne vous oublie pas. Aussi, je vais me décider à republier encore de mon Journal, mais pas ce qui me concerne, ce qui serait si intéressant. Venez donc me voir le dimanche. Ça me fera grand plaisir.

Nous nous quittons et, comme nous allons du même côté, nous passons chacun sur notre trottoir, et, pour ne pas nous rencontrer, j'attends que le maître, qui ne va pas vite, prenne les devants. Il y a du marbre, aujourd'hui, entre les vieux et les jeunes.

Vu Scholl, entouré de petits chiens gros comme des souris. Cordelière rouge. I| passe son temps à se lever et s'asseoir pour leur ouvrir et fermer la porte. Parle d'escrime et démontre, prend une colichemarde et enseigne le coup infaillible, un roulement de contre de quarte, le bras étendu en marchant, est très fier d'un livre que lui envoie je ne sais quel comte de Dino, descendant de Talleyrand Périgord.

6 novembre.

Elle pleurait tellement qu'on l'eût pu croire affligée.

Comment pouvez-vous, vous qui êtes si distingué, être si commun ?

- Je suis fichu, dit le mécanicien.

Et il s'assit.

Il savait sa généalogie, connaissait ses aïeux sur le bout du doigt, mais il n'était pas sûr de son père. Arrivé là :

- Ah ! disait-il, je ne réponds plus de rien.

7 novembre.

Ollendorff me dit :

- Nous reprendrons L'Écornifleur. Quand il a paru, l'éducation du public n'était pas encore faite.

Édouard Cadol, décoré, un peu sinistre, se plaint que Daudet, très gentil avant la guerre de 70, ne le salue plus que distraitement. Alors, si ça l'ennuie, cet homme n'est-ce pas ? Comment ! Son fils écrit aussi ? Mais, alors, la femme de son fils écrira bientôt !

- Vous ne vous en doutez peut-être pas, dit-il, mais j'ai été, un moment, très, très intelligent ; et, si la vie ne m'avait pas pris, j'aurais pu faire quelque chose.

Sa douleur me faisait pitié, quand tout à coup elle leva les bras en l'air et s'écria :

- Je suis maudite !

Je redevins froid.

Dans un nuage qui avait la forme d'un coeur, un peu d'azur parut, qui semblait une petite fleur bleue.

Poilpot, ou le Panorama fait homme.

Il faudrait avoir toujours le cerveau pur comme l'air par un temps froid.

Le soleil, roi des chrysanthèmes.

8 novembre.

Si vieux, qu'il ne sort de sa bouche que des mots qui ont l'air historique.

Fortune ne me brusque pas trop. Prends-moi par la douceur. De toutes petites leçons me corrigent. Je comprends les demi-reproches à demi-mot. Ne t'acharne jamais, va. Garde tes meilleurs coups pour les asséner sur des têtes plus dures que la mienne.

11 novembre.

Et, tandis que Tailhade lançait ses plaisanteries desséchées sur la famille Daudet, sur Sarcey, sur les Russes, et donnait, sans risque, des preuves de bravoure, le chevelu Roinard criait : « Sales bourgeois ! », le pâle Carrère, notre jeune et intéressant tribun, criait : « Peuple ivre ! » et, manoeuvrant sa main comme une nageoire, invitait l'univers au calme. Et l'on disait : « Voilà de l'art, au moins !... »

Le mot de « liberté » enthousiasmait tous ces esclaves qui criaient : « Vive l'anarchie ! Vive le socialisme ! Vive l'élite !... » (quelle élite ? Sans doute la nôtre, celle des spectateurs), et dont pas un n'eût été capable, en sortant, de passer sans un frisson poli devant un sergent de ville.

M. Tailhade ne saura jamais la vérité sur la valeur de ses conférences ; car les élogieux ne le loueront sans doute que par peur, et les critiques ne le blâmeront que par esprit de vengeance. Et puis, ce contempteur des médiocrités présentes qui trouve qu'Armand Silvestre est un grand écrivain, qui lui dédie ses livres, et qui se met sous sa protection ! Il n'est vraiment pas assez seul pour jouer ce rôle.

Bernard tient cette anecdote de Heredia.

Au moment de se marier, Bergerat dit à Gautier :

- Vous savez que je suis un enfant naturel.

- Nous sommes tous plus ou moins des enfants naturels.

- Je dois vous avouer aussi que ma mère vit maritalement avec un prêtre.

- Avec qui de plus honorable voudriez-vous qu'elle vécût ?

- Je ne sauverais jamais quelqu'un, dis-je. J'aurais trop peur qu'on me donne une médaille de sauvetage.

- Moi, dit Tristan Bernard, j'ai vu, une fois, une femme dans les pattes d'un cheval. Je n'ai pu que crier et me sauver dans une pissotière.

12 novembre.

Bernard à un corbillard :

- Cocher, êtes-vous libre ?

13 novembre.

Le langage des fleurs qui parlent patois.

L'écriture de Courteline, de ses manuscrits : il semble écrire avec des pâtes d'Italie.

Enfin, s'il parvenait à travailler, la montagne de sa paresse accouchait d'une souris.

14 novembre.

- Je sais bien que j'ai l'air ridicule en disant cela, mais...

- Ne le dites pas,

- Je ne comprends pas qu'on collabore.

- Avec d'autres que vous.

L'emprunt.

- Combien voulez-vous ?

- Cent francs me suffiraient.

- Je peux, sans vous gêner, vous prêter davantage.

- Je n'osais pas, mais, puisque vous m'y encouragez, je vous demanderai deux cents francs. Oui, deux cents francs me suffiront.

- Vous êtes extraordinaire.

- Moi, dit Courteline, j'ai encore la veine d'avoir toute ma famille ; mais mes parents sont comme des bustes sur une planche. Un jour, ils vont tous me tomber sur la tête : ça sera effroyable.

17 novembre.

Il y avait là quatre hommes sinistres qui parlaient de Théophile Gautier comme s'ils l'avaient tout à l'heure assassiné.

M. Édouard Montagne, un homme saur en bois gelé. En le voyant, j'ai eu froid dans le dos. J'ai pensé tout de suite à ma retraite.

Le monsieur qui veut raconter une histoire. On ne l'écoute pas. On parle. Quand on se tait, il dit : « Et alors, n'est-ce pas ? » Déjà, l'on ne l'écoute plus, et cela dure jusqu'à ce qu'il renonce à raconter son histoire, se taise pour de bon et se prenne la tête dans les mains.

On écoute les histoires des autres.

21 novembre.

Il arrêtait une femme dans la rue et lui demandait :

- Et toi, combien de fois as-tu trompé ton mari ?

Il recevait beaucoup de visites d'amis parce qu'il aurait pu mettre à sa fenêtre un écriteau portant ces mots : « Ici on lit le Larousse. »

Mal nourris, tous mes projets sont morts de faim.

22 novembre.

Le duel des deux distraits.

Comme ils ne s'étaient pas vus depuis longtemps et qu'ils avaient déjà oublié pourquoi ils allaient se battre, dès qu'ils s'aperçurent ils coururent l'un à l'autre, se demandèrent de leurs nouvelles, se serrèrent la main et, plantant là les témoins, ils s'éloignèrent à pas lents, en causant, et disparurent dans le bois.

L'estomac délabré, elle « goûte » seulement, et ne prend jamais rien qu'entre ses repas.

Un jour, il épousa une idée, pauvre, mais bonne, qui le rendit heureux toute sa vie. Et ils n'eurent pas plus le sou à leurs noces d'or qu'à leurs noces d'argent.

- Ne pensez-vous pas, comme moi, que la politique est une chose admirable ?

- Oui, monsieur. Je partage votre avis : c'est une chose écoeurante.

Le visage de l'ivrogne comme gravé à l'eau-de-vie.

Je ne réfléchis pas : je regarde et laisse les choses me toucher les yeux.

23 novembre.

Coolus me raconte cette artiste idée de Mallarmé. Une petite fille, toute petite, a un parapluie, tout petit. Arrive un omnibus à quatre chevaux, gros comme un monstre. La petite fille lève son petit parapluie, et le monstre s'arrête.

Un mot de vieille femme sur le pas de sa porte, au crépuscule.

- Mais vous n'y voyez plus, ma vieille !

- Je tricote au son de mes doigts.

Il y a certains services qu'on a l'air de vous demander et qu'il faut bien se garder de rendre.

Barrès, ce soir, était très en forme... de canne à bec de corbeau.

C'est bien assez d'avoir du talent, sans s'occuper de le faire valoir.

- Etes-vous musicien ?

- Je ne suis pas musicien, mais j'aime beaucoup la musique.

- Pardon ! Permettez : si vous aimez la musique vous êtes musicien.

- Ah ! Ça dépend de ce que vous voulez dire.

- Oh ! C'est tout dépendu.

26 novembre.

Il avait des manchettes en forme de faux-cols.

Il ne lui restait qu'à leur mettre une cravate.

27 novembre.

Les faits sont là.

- Non ! Ils sont ici, près de moi, pour moi.

Barrès, ce jonc coupant.

28 novembre.

- Le monsieur qui vous demande la permission de vous faire une critique de détail, parce qu'il est de la partie.

Si je lui confie un secret, tout de suite elle a dans la langue un poisson frétillant.

Je fais mon possible pour avoir l'air de l'écouter, et je crois y réussir.

- Ah ! dit-il soudain, je vois bien que je vous embête, avec mes histoires.

L'orage de la femme que j'aime, un orage le visage empourpré. Je courbais le dos. Le vent soufflait des fines coquilles de son nez. Des narines elle pleura. Ses bras gesticulaient comme les branches d'un arbre secoué par la tempête. Sa voix grondait comme un tonnerre de Guignol. Puis, un à un, s'éteignirent, jusqu'au dernier, les regards de ses yeux comme de silencieux éclairs de chaleur.

Petites interviews littéraires :

- Oui. Pour me résumer, c'est en talent le dernier des derniers, ce qui ne m'empêche pas d'avoir pour lui beaucoup d'estime et d'affection

1er décembre.

La nouvelle génération est venue, comme une seiche, écarter son encre noire sur le bleu de la mer.

Chez Daudet. Bon sourire, presque expansion Je note des visages. Rosny n'est déjà plus le puissant cerveau de naguère. Les hommes du jour sont Barrès, Schwob, Léon Daudet et moi. Hier encore, Léon Daudet disait : « Renard est le plus parfait artiste que je connaisse. » Daudet ajoute :

- Les comparaisons ne disent rien. Il faut pourtant que je vous compare à La Bruyère. Oui, vous êtes La Bruyère moderne. Ah ! le jour où vous recevrez le coup de couteau dans le coeur, vous ferez un beau livre. Barrès est séduisant, mais quel dommage qu'il meure à chaque instant, comme ces poissons qui ouvrent la bouche sur l'eau et suffoquent tandis que leur ventre s'illumine de reflets changeants ! Moi, je n'ai jamais eu le souci de faire de l'art.

Chez Mendès. Le maître en chasuble a tout à fait grand air. Meilleur causeur que Daudet. Pas d'esprit, mais de l'éloquence. Il doit toujours échapper. Parfois, d'un mot bref, point sec, il remet en place les gens et les choses. Frousse aux hommes, fascination sur les femmes. Quelque chose du Juif qui aime ses enfants plus que sa femme ; continuation de l'espèce. Parle de Gautier avec admiration : écrit mal et voit juste, donne le verbe et l'épithète exacts dans une syntaxe souvent maladroite. Il dit de Maupassant qu'il avait un peu la force de Gautier, de Banville : un homme d'esprit qui faisait assez mal un vers facile, de Coppée : un poëte médiocre, en somme, mais de plus de métier, peut-être, que Hugo lui-même. Baudelaire, débarquant de voyage, un jour, couchait chez Mendès et faisait le compte de ce qu'il avait gagné dans sa vie, quelque quinze mille francs.

A ce propos, Mendès dit que l'oeuvre de Gautier rapporte de cinq à six mille francs de rentes à sa veuve ; et il s'extasie, et il admire un tel pays où un homme, mis à l'écart tous ces derniers temps, peut se vendre à ce point et être goûté d'inconnus dans la foule.

Il trouve que, malgré les apparences, il y a plus de cohésion aujourd'hui qu'autrefois : ce n'était alors que mirage ; on était plus paresseux ; on se faisait connaître plus difficilement et l'on gagnait moins d'argent.

- Pour moi, dit-il, je ne me pardonnerais pas d'empêcher un jeune d'arriver, Ah ! les jeunes ! Des symbolistes qui font du reportage. Moréas, un du Bartas sans talent, Henri de Régnier, un homme de valeur, et c'est tout. Saint-Pol-Roux, rien, Pierre Quillard, un gentil garçon, pas plus...

Il se lève et va travailler, c'est-à-dire récrire les épreuves que L'Écho de Paris lui envoie. Il quitte sa belle chasuble et écrit en chemise, tout déculotté, avec une lampe et deux bougies...

Fantaisie : un homme mourant qui ne s'occupe que de... la fin du monde.

2 décembre.

- Hier à l'Odéon.

Marivaux et ses phrases pures comme du cristal, et ses jolis drames d'amour qui sont comme des torrents emprisonnés. Coppée reniflant çà et là sa gloire en disant : « Croyez-moi qu'ils m'ont mis au foyer un Passant tout nu ! »

3 décembre.

- Pour Forain. La femme dans son lit tourne la tête. L'homme s'habille.

- Mais ces bretelles-là ne sont pas à moi !

4 décembre.

Des mots qui sont comme les boutons de chaleur de l'esprit.

Qu'on lui dise ce qui manque à

Son déjeuner, quand Poil de ca-

-rotte, après l'oeuf à la coque, a

Un verre de vin de Coca !

Si je quitte Tristan Bernard, je me dis :

« Il faut faire des ballades pour Le Figaro, de l'esprit, gagner de l'argent, etc. » Si je vous quitte, Schwob, j'ai envie de rentrer en moi comme dans un trou. Mon esprit malléable se façonne à tous les pouces.

- Ne craignez rien. A peine avons-nous le dos tourné que vous vous délivrez de Bernard et de moi, et que, même, vous nous donnez à chacun un coup de pied.

- Selon Gourmont, me dit Schwob, vous devriez intituler ce que vous donnez à La Revue blanche : Scalps de puces.

Comment !

Je donnerais ma place à une vieille femme qui, non contente de monter sur la plate-forme d'un omnibus, devrait être morte !

6 décembre.

L'arbre qui, sa branche tendue, semble me dire : « Je t'ordonne. »

7 décembre.

L'homme dur qui fait une action héroïque. Il achète du raisin et des mandarines pour les porter à une malade. Chemin faisant, il se dit : « Quelle joie elle aura ! Venant de moi, ces fruits seront des fruits d'or. » Il monte les escaliers, sonne, et c'est l'amant qui vient lui ouvrir. L'amant pleure, pleure, ruisselle de larmes. Il ne dit rien. L'homme dur devine. Sans dire un mot, il s'en va, remportant sa boîte de fruits. (Pressentiment. L'amie de Schwob mourait dans la nuit du 7, et la dépêche de Schwob se croisait avec ma botte.)

Chaque fois que je viens de parler un peu trop longtemps à quelqu'un, je suis comme un homme qui s'est grisé et qui, tout honteux, ne sait où se fourrer.

Il cause, comme un cheval piaffe, avec beaucoup de fringance, sans avancer.

Vous avez beaucoup plus de talent que moi, mais j'ai plus que vous le sens de ce qu'il faut et de ce qu'il ne faut pas faire.

Chacun sait que celui qui dit : « Moi, je ne suis qu'un homme d'affaires » se fait rouler par celui qui dit : « Oh ! moi, je n'entends rien aux affaires. »

Raide comme un I enceint.

Le régiment parlementaire.

Roman taillé en pleine chair vive.

C'est encore devant la mort que nous nous sentons le plus livresques.

D'ici là, il aura coulé bien des larmes sous tes arcades.

9 décembre.

- Le Suisse avec sa chaîne de sûreté.

11 décembre.

Et, le bout de son ongle piquant la table comme un bec d'oison :

- Et ça m'est arrivé, à moi ! dit-il.

- Ah ! tant pis ! Vous gâtez tout.

14 décembre.

Saint-Pol-Roux me dit :

- Si, Renard ! Vous êtes magnifique. Nous sommes tous magnifiques. Jules Renard et Saint Pol-Roux, au fond c'est la même chose. ; Vous faites en comique ce que je fais en tragique. Il y a dix ans, j'ai écrit Les Pompiers de village, que vous pourriez signer aujourd'hui, les mêmes curiosités de phrases, la lutte du concret et de l'abstrait. Nous partons d'un point commun pour nous diriger dans deux sens absolument opposés. N'est-ce pas votre avis ? N'avez-vous pas vous-même remarqué ça ?

Il arrive à Fantec, qui se gante, de mettre deux doigts dans la même cabine.

La représentation nationale est interdite.

- Quand tu me déshabilles, maman, dit Fantec, tu retournes mes habits en les tirant. On dirait que tu dépouilles un petit lièvre.

15 décembre.

Sur les objets gris mon âme triste porte son ombre.

Papa ne regarde pas la personne à laquelle il parle : il en regarde une autre, et le sang monte et descend dans les veines de son front comme le mercure d'une colonne. 16 décembre.

Laisser chaque chose inachevée afin de pouvoir la recopier, plus tard, avec intérêt et goût.

Des roses comme des noeuds de foulard blanc.

Il se destine à la domesticité.

17 décembre.

Sous un chêne, je me sens druide.

18 décembre.

- Quand je ne suis pas content, je me dis : « Ça va bien. J'ai de l'énergie à déployer, de l'action sur la planche. »

Pour être heureux comme un roi, il suffit de mener une vie simple comme bonjour.

L'oiseau entra dans le buisson comme un bonbon peint dans une bouche barbue.

Le voyage du regard de mon père, qui se pose d'abord sur le sol et, par petits déplacements, monte sur mes genoux, grimpe à ma poitrine, - celui de l'oeil droit, tandis que le gauche est en retard, - et se confond enfin avec le mien dans une union gênante pour nous deux. Son regard n'est fixe que quand il est en colère, et ses prunelles remuent alors comme deux prunelles au fond d'un nid.

19 décembre.

Le malheureux que l'on console de la perte d'un être cher. Il va de maison à maison, dîne, couche. Il pleure partout, et, dès qu'il craint qu'on ne le laisse seul, c'est comme si la morte mourait encore.

- Qu'est-ce que vous faites ?

- Je fais le titre d'un roman.

Un poëte inspiré, c'est un poëte qui fait des vers faux.

Pièce en un acte. Sur la fin de sa vie, il lui fait un aveu. Un jour, une jeune femme, qui voulait des enfants, s'est jetée à son cou. Il l'a prise « sur ton lit, bonne mère ». Il ne l'a jamais dit. Depuis, il a donné à sa femme gloire, fortune, bonheur, mais toujours ce petit nuage qui venait on ne sait d'où et ne voulait pas s'en aller. Enfin il avoue.

- Tu ne m'en veux pas

- Non, dit-elle ; car, moi aussi...

Et elle invente un adultère. Sa douleur à lui.

- J'ai menti, dit-elle. Ce n'est pas vrai. Mais j'ai voulu te montrer comme tu m'as fait mal sur le moment.

Je me suis vengée un peu, et vite. C'est fini. Rions.

Mais ils étaient si vieux qu'ils ne pouvaient plus que sourire.

Couchés sur le dos, nous choisissions deux nuages et nous jouions à celui des deux nuages qui dépasserait l'autre.

21 décembre.

Son nez a l'air plus vieux que le reste de sa figure.

22 décembre.

- Ah ! je crains de devenir fou quelque jour.

- Veux-tu te taire ! Tu es fou ?

- Tu vois : déjà !

Quatre-vingts ans ! Eh ! bien, vrai, les dieux ne t'aiment pas beaucoup.

Quand je ne suis pas content de mon style, je lis une page de celui de Jules Simon.

La loupe, cette faiseuse de croquemitaines.

La récompense des grands hommes, c'est que, longtemps après leur mort, on n'est pas bien sûr qu'ils soient morts.

Seule, son avarice lui restait. Elle parcourut le village et, de porte en porte, tâcha de vendre la corde avec laquelle elle devait se pendre.

La mer toute ridée a pris son air de vieille.

Je me moque de savoir beaucoup de choses : je veux savoir des choses que j'aime.

Le nuage d'où tombent des fils d'eau comme du mufle d'un boeuf qui boit.

Ce livre non mis dans le commerce, parce qu'il ne se vendrait pas.

Ces vols d'oies qui s'abattent, en criant, perdant leurs plumes, battant des ailes et les pattes allongées, sur Poil de Carotte, tout oie.

Ils avaient, l'un et l'autre, tellement l'habitude de perdre que, un jour où ils jouèrent ensemble, ils perdirent tous les deux.

Tellement insensible qu'elle cousait son doigt à l'étoffe.

- Et ces petites lignes-là, est-ce qu'elles comptent ? - Lesquelles ?

- Celle-ci, par exemple. vraiment ?

- Oui, elle compte.

Le paysan alla chercher une plume, un encrier qui ressemblait à un petit pot de cigare, et il écrivit péniblement, dans un coin du journal, en lettres enfantines, le mot vraiment.

- Alors, dit-il, se redressant, comme ça, moi, rien qu'à écrire ça, j'aurais déjà gagné cinq sous ?

- Oui, répondis-je.

Il ne dit rien, et me regarda dans le blanc des yeux. Dans son attitude il y avait de l'étonnement, de l'envie, et de la colère.

26 décembre.

A la fin d'une longue discussion, nous arrivâmes à conclure qu'au fond il n'y a rien de plus particulier qu'une idée générale.

Le Christ n'est plus qu'un sujet littéraire à la mode.

JOURNAL DE JULES RENARD DE 1893-1898 - Jules RENARD > 1894

- 1894 -

1er janvier.

L'ironie est surtout un jeu d'esprit. L'humour serait plutôt un jeu du coeur, un jeu de sensibilité.

Il a chassé le naturel : le naturel n'est pas revenu.

3 janvier.

Il disait aux guêpes qui l'agaçaient :

- Allez-vous en butiner.

Faire le doux anarchiste du détail. Il refuserait d'aller dîner dans le monde en cravate blanche, de complimenter une jeune fille qui chante au piano, etc. Avant de s'affranchir de toute loi, il commencerait par s'affranchir des usages.

Mettre, par l'absurde, l'anarchiste au pied du mur.

Faire, en quelques pages, pour l'amitié, ce que j'ai fait pour l'amour, en un volume, L'Écornifleur. Mettre les choses au point.

Henry Céard. Quarante-deux ans avoués. Attardé à la psychologie. Très ferré sur L'Écornifleur, dont il se rappelle surtout les lampions et la partie de promenade en mer.

- Vous, Renard, me dit-il, vous êtes un monsieur constamment préoccupé de ne pas accepter pour douze sous des pièces de dix sous.

Les doigts qui ont des fourmis plein la tête.

A chaque instant la vie passe à côté de son sujet. Il faut refaire tout ce qu'elle fait, récrire tout ce qu'elle crée.

- Que faites-vous en ce moment ?

- Mon testament, dit Goncourt.

La couleur glacée du froid.

Triste à voir comme un être cher qui s'enfonce dans le brouillard.

Respirer une bonne bouffée de servitude et de respect.

Les feuilles bruissent comme un jupon empesé.

Soyez tranquilles ! Nous qui avons peur de la mort, nous mettrons toute notre coquetterie à bien mourir. Auprès de ces dames il a remplacé un Russe qui n'en pouvait plus.

Est-il veinard, le soleil, de se coucher déjà !

Fantec voudrait avoir, comme un cocher de fiacre, une voiture où mettre des personnes « dedans ».

Se souvenant que les clous doivent crever pour qu'on soit guéri, et sa maman ayant mal à un oeil, il lui dit :

- Ne pleure pas, va, maman ! Ton oeil crèvera demain.

Un coup de sifflet avait raison contre mille mains battantes.

La tête glacée. Ses pensées s'arrêtent dans son foulard.

Vivre et juger sa vie : quel est l'homme capable des deux ?

Des pattes de mouche estropiée.

Il embrassait la jeune institutrice sur les yeux frais de son lorgnon. 4 janvier.

Institution Rigal. - Le portier et ses gâteaux, ses choux à la crème ; mais le plus beau chou était sa tête frisée qu'il secouait avec fureur quand on voulait se servir soi-même. Poil de Carotte et ses trois brioches : il étouffait. Il prenait le portier en horreur. Un jour, il apprit que celui-ci venait de mourir d'un abcès dans la gorge : chacun son tour. Il s'imagina que le destin le vengeait. - Madame Alexandre. L'infirmerie. Les orages : M. Rigal, en robe de chambre, traverse les dortoirs. A chaque éclair on distinguait ses brandebourgs. Un enfant poussa un cri, les autres disparaissaient sous leurs draps. Le tonnerre était tombé sur l'hospice ; et cette croix, était-ce un paratonnerre ?

Ma tête est comme une basse-cour. Quand j'appelle les idées poules pour leur donner du grain, ce sont les idées canes, oies ou dindes, qui accourent.

Il n'y a pas d'amis : il y a des moments d'amitié.

5 janvier.

La belle dame, qui traînait avec peine sa robe de velours, demandait un tyran, d'une voix de nez mourante.

8 janvier.

- Car, enfin, vous êtes aussi un peu artiste, dans votre genre, puisque vous êtes journaliste, me dit M. D..., ingénieur-constructeur de maisons démontables et portatives.

9 janvier.

Dès que je commence un rêve, je le vois déjà irréalisable, et tout de même ça m'amuse tristement de l'achever. Je crois en vous, je vous crois, j'te crois.

Il me faudrait une maison de campagne avec une salle des dépêches.

Comme quelqu'un qui ayant une mouche dans l'oreille ou elle ferait un bruit épouvantable, demanderait aux autres : « Entendez-vous ? » et serait tout étonné s'ils lui disaient qu'ils n'entendent rien.

10 janvier.

Il renvoyait les cartes de visite en mettant : « Vu et approuvé. »

11 janvier.

La pluie faisait dans les gouttières le bruit de quelqu'un qui mâche du caoutchouc.

Des regards comme des éclairs de chaleur.

Une langue comme cette huître qu'on appelle pied-de-cheval.

C'était un homme méthodique : il déjeunait en mâchant du côté droit, et dînait en mâchant du côté gauche.

Elle demanda si à Chitry-les-Mines il n'y avait pas une succursale de La Société Générale.

Mon cher Moréas, celui qui brise les vers les paie.

Le cheval s'emportant et caracolant, la locomotive eut peur et dérailla.

Il ouvrait l'oeil à se déchirer les paupières. A sa pièce, on lui serra la main comme pour l'enterrement d'un être cher.

- Papa, dit Fantec, comment elles font, les montres, pour marcher la nuit quand elles ne voient pas clair ?

Pourquoi vous obstinez-vous à vouloir vivre à Paris, chère demoiselle ? Vous feriez si bien dans un bordel de province !

Il se fait un sang d'encre.

12 janvier.

Les gens sont étonnants : ils veulent qu'on s'intéresse à eux !

Il consentait à manger très mal au restaurant parce que le patron le connaissait très bien, tout en l'appelant toujours d'un faux nom, autre que le sien.

Notes jetées à la hâte sur le papier : dégraissage du cerveau.

- Fantec, tu es trop grand, maintenant, pour coucher avec ta mère.

- Mais je suis moins grand que toi, papa !

Oh ! faire son voyage de noces tout seul !

Baïe. Elle n'a jamais voulu tirer son cheval que par la queue. Quand il tombe, elle ne le ramasse pas, et trépigne de colère. Sans doute, pour elle, un cheval doit savoir se relever tout seul.

Il y a trop de petits os dans ce lièvre : on a l'air de manger ses dents.

- Il a fait un article sur vous.

- Y en a-t-il long ?

La bonne, dans sa cuisine, fait beaucoup de tapage en remuant ses casseroles pour couvrir le bruit du monsieur dérangé, à côté, dans les cabinets.

13 janvier.

B..., pour voir s'il est bon à marier, essayant quinze jours de collage avec une pauvre petite femme qui voudrait le retenir ; mais, plein de scrupules, il s'éloigne... ou reste.

15 janvier.

Que ne fait-elle, de temps en temps, brûler dans son coeur du papier d'Arménie !

Comme ces grands châteaux dont on ne voit qu'un peu de fumée.

Se pousser dans le monde avec une charrue devant soi.

- Il recherche trop la simplicité.

- Qu'est-ce que ça fait, s'il la trouve ?

D'Esparbès, officier d'Académie, se demandait l'autre jour, avec une sorte d'épouvante d'illuminé, ce que Goethe et Napoléon se sont dit dans leur entrevue de Weimar.

D'abord, ils se sont dit bonjour, puis :

- Je suis bien heureux de vous connaître.

- Le plaisir est partagé.

- Vous faites un beau bruit dans le monde.

- Il y a, comme partout, des braves gens dans l'armée. Et vous nous préparez quelque chose ?

- Oui... une machine... en vers ou en prose.

Puis, il y a gros à parier qu'ils se sont dit :

- Au plaisir de vous revoir.

Le copain qui vous fait une visite parce qu'il a lu votre nom dans les journaux.

On le reçoit froidement, mais il est exubérant, et il dit :

- Te rappelles-tu la pile que je t'ai flanquée un jour ?

A Madame :

- Si vous aviez vu !... Il me mordait, rageait et hurlait !

A moi :

- Tiens, voilà comment je t'ai pris.

Et il fait voir sur l'enfant. Il simule la lutte.

- Absolument comme ça ! Tu ne m'en veux pas ? Ah ! pour la tête, tu es un malin, mais, par exemple, pour le corps, tu n'as jamais été qu'un freluquet. Tout le monde te tombait dessus. Ah ! t'en as reçu, mon vieux, des tripotées !

L'imbécile ! Il va rester à déjeuner. Et je l'invite à déjeuner ! Et il passera la journée !

17 janvier.

On se lève, frileux, avec un sourire énigmatique et persistant. Nous n'aimons de façon sentimentale que les femmes de nos rêves, de nos sommeils, celles qui déposent dans notre coeur une petite fleur bleue qui vit encore une heure, une matinée après notre réveil.

18 janvier.

Poète ? Non. Je n'ai de ma vie touché une lyre.

Poète, il lui eut fallu une tour Eiffel en ivoire.

19 janvier.

Esprit facile, descendez en nous !

Il n'écrit pas : il grossoie.

En cet instant, si je frappais sur mon coeur, il rendrait un son argentin.

20 janvier.

Elle ne lisait que les livres qu'elle prenait au cabinet de lecture, en suivant le catalogue par lettre alphabétique, et elle n'avait pas encore pu sortir d'Amédée Achard.

La plus franche cordialité cessa de régner.

Fantec cherchant la clef qui fait marcher les vrais chemins de fer.

22 janvier.

Comme un monsieur faisait la cour à deux dames qui avaient des dents fausses :

- Oui, dit Veber : il voudrait manger à deux râteliers.

- Je ne comprends le vers que sans lyrisme, dit Docquois.

23 janvier.

Ma place au soleil : ce rayon est à moi. 24 janvier.

Le secrétaire de Daudet a vu, un jour, une boule rouge qui « marchait » sur la route, qui a passé devant lui, l'a renversé sans le toucher, et est allé tuer un peuplier, qu'elle a cassé comme une allumette. Il n'a pu ensuite que se mettre au lit, après avoir télégraphié à Daudet : « Impossible venir dîner vu boule rouge me couche. »

Il montrait le bout de son oreille à son oeil de derrière la tête.

25 Janvier.

Et puis, il y a la mort. Vous ne songez donc jamais à la mort, et que nous allons tous pourrir ?

Il paraît que Barrès n'aime pas du tout la littérature de Schwob.

- C'est la haine des gens maigres contre les gens gras, dit Lorrain.

Il faudrait, en effet, distinguer le fantastique précis, analytique, géométrique, justifié, de Poe, du fantastique de ceux qui imitent ce qu'il y a en lui de moins bon, de cette terreur qui consiste (Lorrain) à voir des pieds nus sous les portes, des rideaux écartés par une main, et des mains de femme franchement coupées sur le marchepied d'un wagon, et à voir (Schwob) des gens dans un brouillard de Londres, qui collent aux visages des passants un masque de poix, et les étouffent presque, et les traînent, ce qui fait dire aux autres passants : « Voilà encore un homme saoul ! » Le fantastique qui n'est que le rêve d'une imagination déréglée, pas dégraissée, n'a rien de commun avec le fantastique de Poe. La vie peut se passer de logique, la littérature, pas.

- Monsieur n'est pas là.

- Dites-moi qu'il n'est pas là, mais dites-lui tout de même que je suis ici, et que je veux lui parler.

26 janvier.

Si tu pouvais voir sur ce jardin la couleur dont le teint mon esprit !

D'Esparbès est un garçon qu'on embête avec Renan.

Les hommes sentent leurs vices Marzac pue l'envie. Le fiel lui brûle la peau, et sa poignée de main suinte.

On m'avait dit qu'il y a, dans les journaux, des littérateurs de vaisselle, sorte de cuisiniers spécialement chargés de faire des saletés aux hommes de talent, de rayer un mot de leur manuscrit ou d'en ajouter un, de supprimer, de recoudre. On me l'avait dit, mais je ne voulais pas le croire.

27 janvier.

Je ne vais dans le monde que quand j'ai envie de ne pas m'amuser.

Prononcer vingt-cinq aphorismes par jour et ajouter à chacun d'eux : « Tout est là. »

Il passe son temps à chercher des gens du même avis que lui.

Caresse : une calotte de velours.

Ses pieds laissaient des empreintes de petits violons. En dormant sur son bras elle s'est mis des écrouelles à la joue.

Tristan Bernard : une petite tête d'enfant chaude comme une pomme de terre en robe de chambre.

Ce ne sont pas les rentes qui nous manquent : c'est l'argent de poche.

Nous sommes amis comme ça, mais commencez le premier ! Dites-moi, écrivez sur moi quelque chose de désagréable, et vous verrez comme je vous répondrai, et quelle bonne haine réciproque couvait chacun de nous deux.

30 janvier.

Ce qui me donne le plus de fièvre, c'est encore de feuilleter un indicateur de chemins de fer.

1er février.

Elle se faisait quotidiennement servir le thé dans un cercle de figures de cire.

Mommsen a dit : « Les Français sont très honnêtes », rapporte Schwob. « Quand je donnais un sou de pourboire aux cochers, ils me rendaient mon sou avec toute sorte d'injures. »

Il ne discutait pas. Il disait seulement d'un petit ton sec : « J'aime ça... Je n'aime pas ça. »

2 février.

La mélancolie soudaine de celui à qui l'on dit : « Vous savez que je pars en voyage ? »

Aujourd'hui les hommes de lettres prennent copie de leurs lettres afin que la postérité puisse sans trop de mal réunir leur correspondance.

Le ciel est plein d'yeux sanglants. Le ciel, la plus belle queue de paon du monde.

3 février.

Vrai, cette pièce d'Hauptmann m'a ému. Je sens quelque chose là, dans le gros intestin.

Un ami de Schwob vient lui emprunter La Seconde Vie de Michel Tessier.

- Prenez, dit Schwob, mais à la condition que vous ne le rapporterez jamais.

4 février.

Les enfants devraient être des apparitions facultatives.

Il marchait sans bruit, comme un poisson.

Il n'avait besoin que de deux amis et d'un ennemi, juste ce qu'il faut pour se battre en duel.

Quand Fantec me revit au bout de quinze jours, il me dit que j'avais grandi.

Le fil télégraphique de son lorgnon sur la porcelaine de son oreille.

Les articles qu'on fait, à la sortie des théâtres, sur le pavé gras et qu'on ne publie jamais.

Les cent francs que je lui ai prêtés, il les avait déjà dépensés en démarches pour me les emprunter.

Voyage Nice du 4 au 19.

Seul le marchand de programmes avait un petit banc qu'il portait sous son bras en toute propriété ; et il l'offrait à une dame, le plaçait sous ses pieds, attendait un peu, et le reprenait si on ne lui donnait pas tout de suite un pourboire.

Il avait un rôle où il devait roter pendant cinq actes.

Affiches : dents à crédit, payables 5 francs par mois. Dents pour soirées, payables d'avance et garanties saines.

Le bouton de culotte du chanteur. Il brillait comme une épingle de cravate mal placée. Un musicien lui fit signe. Il fit un grand salut, aperçut son bouton, rougit, hurla. La salle riait. On dut baisser le rideau.

La diseuse impeccable aux bras de charbonnière.

Goûté une banane pour la première fois de ma vie. Je ne recommencerai pas, jusqu'au purgatoire.

Bien manger, bien dormir, aller où l'on veut, rester ou l'on se plaît, ne jamais se plaindre, et, surtout, éviter comme la peste « les principaux monuments de la ville ».

Pour deux sous, il voyait encore d'autres paysages étrangers dans les kaléidoscopes des gares.

Ça sent le pays pour tous.

Voyager doucement, comme un poisson mort.

Elle pressa les yeux de la langouste pour lui faire battre de la queue.

Un teint d'une telle sensibilité qu'il change avec les nuages, comme la mer.

Vous tenez à moi, à mon coeur, comme un coquillage au rocher. Il y a un certain plaisir d'orgueilleux à se laisser voler par ces gens-là.

J'envoyai une dépêche. Ils attendirent jusqu'à dix heures. L'unique garçon s'était mis en habit, et la bonne en bonnet blanc.

Les grands cuirassés rouges au soleil comme des tuileries sur la mer.

Toulon. De grands mouchoirs à carreaux pendent aux arbres. On y voit la place de Victor Hugo et son petit-fils.

20 février.

Les mauvais pas.

Céder sa place à une dame dans un omnibus. Et quelquefois elles vous reçoivent si mal !

- Merci, monsieur. Je ne suis pas fatiguée.

- Je vous en prie, madame.

- Non, monsieur. J'aime mieux rester debout pour prendre l'air et regarder la campagne.

On se rassied, penaud comme quelqu'un qui s'est levé avant d'être arrivé et quand ce n'était pas son tour, comme un bon petit élève qui veut à toute force réciter sa leçon qu'il sait si bien et auquel le maître d'école dit sèchement : « Asseyez-vous ! »

La vieille qui tâtonne avec son bâton au bord du trottoir et regarde de droite et de gauche. Tant pis, j'y vais ! Mais elle me sourit, me complimente : avec les jeunes, il y a toujours de la ressource. Elle voudrait faire la causette. Si elle ne se dépêche pas, je la lâche, je la fais écraser. Elle me remercie, pose ses doigts sur ma manche. Qui est-ce qui lui demande quelque chose ?

Et je me sauve, rouge, honteux de ma bonne action ridicule.

J'aime à lire comme une poule boit, en relevant fréquemment la tête, pour faire couler.

Vu Louis Ganderax. Décoré, gros, satisfait, un Marcel Prévost avec moins de cheveux, plus de barbe, et des lunettes.

- Si vous avez une idée, venez, nous en causerons.

- Voulez-vous des fantaisies ?

- Oh ! ma clientèle, qui, je crois, sera surtout étrangère, n'aime ni l'esprit, ni l'ironie. Que de Français, d'ailleurs, sont étrangers ! Ainsi, le vieux Buloz...

Suit une histoire interminable, qui prouve que Buloz ne comprenait rien à l'ironie.

- Alors, dis-je, pourquoi m'avez-vous fait venir ? Vous voulez faire concurrence à La Revue des Deux Mondes en étant une autre Revue des Deux Mondes ?

22 février.

Je t'aime comme cette phrase que j'ai faite en rêve, et que je ne peux plus retrouver.

- Oui, dit Schwob. J'ai reçu une invitation pour la représentation d'Une journée parlementaire de la part du Figaro. Mais j'ai répondu qu'à mon grand regret il me serait impossible d'y aller. Et je suis sûr d'être le seul à avoir fait ça. Et je suis très content de moi. Je trouve honteuse la réclame que se fait Barrès. C'est un crime de faire une pièce avec Baïhaut. Qu'il fasse donc une pièce avec lui-même ! Ce sera encore plus ignoble, et, au moins, ce ne sera pas lâche.

Je peux dire que, grâce à Poil de carotte, j'aurai doublé ma vie.

Aujourd'hui, trente ans, et je sens mourir tout autour de moi des flots de mélancolie.

Un de mes professeurs de rhétorique, M. Roy, me disait : « Vous passerez par l'École Normale et vous ferez tout de suite de la littérature. Mais, je vous en supplie, n'écrivez pas avant d'avoir trente ans. » Je les ai, et quatre ou cinq livres derrière moi. Sais-je mieux ou moins bien écrire que si je n'avais jamais écrit ?

Quand tu écris une lettre, pense que, sous le sceau du secret, elle sera communiquée à tout le monde.

- Les mots qui ont la poussière du voyage, dit Tristan Bernard.

Et toi, cher ami, es-tu bien ? N'as-tu plus à souffrir des voisins frivoles, et, si tu vérifies mon amitié, ne vois-tu pas trop clair, et qu'il s'y mêlait de l'envie avec un peu d'hostilité taquine ? Comme c'est doux, de se rappeler qu'on a vécu dans l'intimité de ceux qui sont morts !

Trente ans ! Et, maintenant, je suis sûr de ne pas échapper à la mort.

Parfois, ce que j'écris me semble de la littérature de furet.

23 février.

Avec les idées qu'il épouse Barrès ne fait jamais que des mariages de convenance.

Si vous pensez du bien de moi, il faut le dire le plus vite possible, parce que, vous savez, ça se passera.

24 février.

- Je me suis interrogé, sondé, dit Bernot, et je me suis répondu que, depuis l'âge de dix ans, je n'avais pensé qu'à la littérature. Dernièrement encore, un ami me disait : « Comment ! Toi, tu es marchand de vins en gros ? Mais, mon pauvre garçon, il faut lâcher ça tout de suite ! Tu ne feras rien dans le vin » Alors, j'ai vendu mon fonds, et me voilà prêt à l'épreuve. Je n'ai pas besoin de gagner de l'argent tout de suite. J'ai gardé une petite affaire qui me permettra de vivre. J'ai vingt-sept ans. J'ai fait des tas de vers et de prose. De quel côté vas-tu me lancer ?

26 février.

- Axel, oui, c'est beau ; mais une cathédrale aussi, c'est beau, et, pourtant, si l'on vous jouait une cathédrale !... Et ce docteur Janus avec ses bottes, qui avait l'air de l'égoutier de la science !... « Corps splendide », « ciel radieux », avouez qu'il ne s'est pas foulé pour trouver ces adjectifs.

Et d'autres admiraient, parce qu'ils avaient peur de paraître ridicules.

Enfin, elle avait fini. Nous poussâmes un gros soupir d'applaudissement.

27 février.

Ce qui n'est pas du théâtre m'ennuie, mais ce qui est du théâtre m'ennuie aussi.

28 février.

Antichambre de Flammarion. - Une petite femme brune, sèche, parle au petit employé qui ne sait que lui répondre.

Elle a fait, hier, l'essai de son titre sur des bourgeois, des artistes et des hommes du monde. Ils faisaient une tête ! « Je ne bois que de l'eau à chaque repas, un demi-verre d'eau où il avait mis une goutte de vin blanc pour lui donner du goût. »

Paul Adam lui fera un article. Elle n'aura pour elle ni Le Figaro, ni L'Écho de Paris, ni Le Gaulois. Mendès voulait la pousser dans un café pour lui faire boire des liqueurs fortes. « Il est très gentil avec moi, mais il ne peut pas me souffrir. Nous nous disons poliment des choses désagréables. Je suis peut-être bête, mais j'ai peur des bombes. Je mourrais bien tout de suite, mais, avoir un bras cassé, un oeil crevé, non, je n'y tiens pas. »

1er mars.

Direz-vous qu'il est idéaliste, celui qui parle de temps en temps des étoiles du firmament et lit Flammarion dans le train ?

Je trouve cette jacinthe admirable. Elle n'a pas besoin d'amour. Elle ne se nourrit que d'eau fraîche. Car, enfin, si l'on te mettait comme elle dans un pot, tu n'irais pas loin.

Et les sauterelles qu'on décapite, et qui, sans perdre la tête pour si peu, d'un coup d'ailes s'envolent par la fenêtre !

Le docteur prit la tête. Il sentait tomber sur sa cuisse des gouttes de sang chaud. Il lui tira l'oreille et lui souffla sur les yeux. Il lui pinça le nez, mais Vaillant ne répondit pas. Pâle et déjà froid, il avait vraiment perdu la tête.

Les tuer, d'abord, et les forcer d'avouer ensuite.

On entendait remuer encorer les oies couchées.

Elles bavardaient de la gorge. Elles soulevaient un peu leurs ailes pour les refermer commodément. Elles s'installaient comme des dames qui se serrent en froufroutant autour du conteur qui va leur dire une histoire.

Et lui, quand il les tenait, il avait la coquetterie de leur demander :

- Faut-il continuer, mesdames ?

Le froid désordre de Gustave Doré.

2 mars.

Gêné comme quelqu'un qui fait trop de bruit dans un vase.

Il y a le bavardage insignifiant, et le bavardage pompeux qui signifie moins encore.

- Il ne peut y avoir que deux jeunes revues, dit Pierre Louÿs : celle de la rive droite, et celle de la rive gauche, Verlaine d'un côté, Mallarmé de l'autre.

- Faguet est « enthousiasmé » de Bonne Dame, dit Estaunié.

Jeantet me dit :

- Nous vous paierons comme les poëtes, car, enfin, c'est un peu des vers, ce que vous faites. Faire un livre sur Chitry et dire, par exemple : « Ce cochon, je l'ai vu, je le connais et j'ai mis ma canne dans l'anneau de sa queue. Nous avons ensemble d'excellentes relations. »

Régnier me demande trop d'attention. Je lis péniblement ses contes durs. Encore, s'il était mort !

Une grosse femme dont l'amour pesant l'aplatissait comme un calepin.

- On s'efforce de faire du Christ un homme, dit Bosdeveix. On s'efforce de faire de Napoléon un dieu.

Je t'aimerai, le temps de voir dans ce grain de beauté une verrue.

3 mars.

Pour que le chef-d'oeuvre vienne à vous, au moins faites-lui un signe.

L'ombre d'un arbre mort.

5 mars.

Il met de la haine ou de l'amour en bouteille de Leyde.

Une grande oreille où il pouvait aisément se servir de son pouce comme auriculaire.

Nul n'aura de talent hors nous, moins mes amis.

Hier, nous étions quelques-uns réunis chez Vallette pour faire, du Mercure, une société anonyme par actions. Et nous étions honteux de notre ignorance, et nous tâchions de la dissimuler par des attitudes des hochements de tête d'hommes d'affaires, et nous nous taisions prudemment, et celui qui parlait par hasard roulait dans sa bouche endolorie des mots techniques qui lui faisaient mal comme des aphtes.

6 mars.

Schwob va vers la mort, et, lui parti, je reprends vite mes soucis journaliers, ma vie puérile.

Barrès soutient avec des procédés d'enfant une autorité qui l'embarrasse.

A mon hôte :

- J'ai redemandé de ton plat, non parce que je l'aimais, mais par politesse, et pour t'empêcher de t'apercevoir que je ne l'aimais pas.

Je serais anarchiste si j'étais malheureux. Mais je n'ai pas à me plaindre.

- Comment pourrais-je être à la fois anarchiste et satisfait ?

Un paysan, c'est un tronc d'arbre qui se déplace.

Sachez écouter. Malheur à celui qui, sans la ramasser, laisse tomber une parole d'or de la bouche d'autrui.

- Nous ne voyons jamais un paysage que comme une toile de fond, dit Willette.

La fatigue de nouer jusqu'au bout ses cordons de souliers.

Ne peut-on pas dîner chez les gens et ne leur trouver aucun talent ?

De ce grand corps, il ne sortait que la voix de sa femme.

La vie est arrangée pour qu'à chaque instant le plus faible soit le plus fort, et que le plus bête ait le plus d'esprit.

9 mars.

Je n'ai rien oublié d'elle, que sa mort.

10 mars.

Pour bien arriver, il faut d'abord arriver soi-même puis, que les autres n'arrivent pas.

Son genre d'esprit : il ne faut pas abuser, même des pires choses.

Comme toute comparaison originale doit forcément, à la longue se banaliser, n'en jamais faire.

12 mars.

Le critique de livres ne lit plus que sa critique, que lui rédige son secrétaire.

- J'ai la prétention, dit Courteline, d'être l'homme de France qui a le plus de bon sens.

14 mars.

Songe-t-on à jalouser M. Bertin qui lit des vers au petit lait, dans le monde bureaucratique, le jour de réception du sous-chef ?

Vraiment, aussi, il trouve que cet arbre a trop l'air en bois.

15 mars.

Notre vie, c'était comme un lac d'amitié traversé par un courant d'amour. 16 mars.

Le soleil ne s'est pas levé aujourd'hui. Il a sucé un peu de neige et s'est recouché, bien affaibli.

Lire une page de ce livre et le poser, pour ne plus le reprendre.

17 mars.

Lire un livre du bout du pouce.

Pierre Sales raconte à Collache mon élection. Devant l'hostilité de quelques vieux membres, Zola dit : « Messieurs, si nous ne sommes pas sûrs de faire passer M. Jules Renard, il faut remettre l'élection, car la Société des gens de Lettres se rendrait ridicule. » Et M. Edmond Thiaudière ajouta : « Je viens seulement de lire un de ses livres : c'est plein de chefs-d'oeuvre. »

Il ne faut pas avoir trop faim pour bien manger, car, dès qu'on se met à table, on n'a plus faim. De même il ne faut pas se sentir trop passionné quand on veut écrire.

20 mars.

D'une race d'escargots plus sensibles et dont les cornes ne sortent jamais.

Un goût si mauvais que c'est encore du goût.

Chiromancie. Quand on a l'index plus court que l'annulaire, on préfère la gloire à l'argent ; mais, si l'on se suce l'index de façon à l'allonger, on a tout de même des chances de devenir riche. Un doigt effilé est signe d'imagination : sucez donc votre doigt avec opiniâtreté. Un doigt carré est signe de raison : écrasez-vous donc le pouce, et nul n'osera vous contredire, etc., etc.

Graphologie : mettez les points sur les i, et votre esprit deviendra net. Paraphez en coup de sabre, et vous n'aurez pas peur.

La gloire d'hier ne compte plus ; celle d'aujourd'hui est trop fade, et je ne désire que celle de demain.

21 mars.

Vous devez faire dans ce journal des choses très bien, mais précisément. Je ne lis pas ce journal.

On se met en colère contre les vieux, mais je vois très bien que, dans deux ou trois années, je ne pourrai plus lire un livre de jeune.

22 mars.

Qui dira, qui peindra les étranges choses que je vois !

L'orgueil de dire, quand tout va mal : « Ça va bien. »

24 mars.

Vu hier Anatole France. Il me parle de L'Écornifleur, qu'il aime beaucoup, beaucoup. C'est toujours un plaisir que d'entendre les gens vous louer mal. Je lui demande pourquoi il m'a appelé « le plus sincère des naturalistes ».

- J'entends par naturaliste, dit-il, qui aime la nature.

Tout va bien. D'ailleurs, ça n'a pas d'importance. Il aura l'occasion de reparler de moi et se rattrapera, comme les autres.

Je lui dis :

- Mon procédé est très simple. Je m'intéresse à ce que je fais, et je tâche d'y intéresser les autres.

Et France, avec sa tête vissée se retournait du côté de Veber, et disait :

- C'est très bien, ce qu'il dit là. C'est très bien.

Pierre Veber. Il ne parle pas, mais, avec l'élancement d'une jeune chèvre, il broute une branche.

- J'ai beaucoup de volonté, dit-il.

Poil de Carotte. Ce frisson dont il tremble à l'approche du ridicule.

Mot de femme : « Elle est jolie, mais elle le sait trop. »

25 mars.

Ensuite, ils mangèrent un plat de gravier où il y avait quelques lentilles.

Il écrit à vol d'oiseau.

Du talent, tu en as assez. Maintenant, perfectionne un peu ta morale.

- Il court, il court, le furet !

- Pour quelle maison ?

28 mars.

Penser, c'est chercher des clairières dans une forêt.

29 mars.

Mon cher directeur, vous avez tort de ne pas prendre aujourd'hui ma copie. Elle est bonne. Je la soigne. Avec elle je veux me faire un nom. Je manque d'habileté pour tromper les autres, et d'indifférence pour me tromper moi-même. Prenez-la, car, plus tard, vous me la paierez très cher, quand elle ne vaudra plus rien.

Ce soir, commander le bouillon de poule, tandis que l'invité n'y est pas : lui laisser les plats mensongers et les filets plus faux encore.

- Oh ! Je n'ai pas de jour, mais je reste un jour par semaine à la maison pour coudre, et pour permettre à mes amies de venir me voir.

Ce n'est pas difficile, d'être exquis de temps en temps ; mais l'être tout sa vie !...

Les revenants de Salis font entendre, au lieu d'un bruit de chaînes, un bruit de verres cassés.

Willette, qui a l'air d'un oiseau élevé par des serpents, dit :

- Un paysan est un accident de terrain.

Et sa femme lui dit :

- Tu bois trop d'absinthe, Pierrot.

- Vous croyez tous ces racontars ? dit Verlaine. Je ne me saoule, monsieur, que pour soigner ma réputation, dont je suis l'esclave. Je ne me saoule que quand je vais dans le monde.

Palmier, arbre absalonien, aux cheveux de poëte idéaliste.

Je serai un petit enfant, et il faudra bien me soigner, me dorloter, me couper mon bonheur dans une assiette, me l'écarter sur ma tartine. Notre amitié ne pouvait pas durer : nous nous sommes trop vides l'un l'autre.

C'est le premier jour de l'année, et, grand Dieu Seigneur ! ce n'est sûrement pas le dernier.

Me réserver dans le Mercure cinq ou six pages où, sous le titre du Grand Saint Éloi, je ferai un peu ce que fait « le Chasseur de chevelures », où je dirai sous l'anonymat des choses énormes.

Le mot que Barrès écrit le plus, c'est « émotion » ; mais, ce qu'il a le moins, c'est l'émotion.

A l'affût, j'attends tout ce qui me passera par la tête.

Paul Hervieu : « Bon ! » dis-je. « Voilà encore... » Et déjà, ivre de « vingince », j'ai pris Diogène le Chien, et, l'ayant lu, je ne me suis pas envoyé dire : « Imbécile ! »

31 mars.

Les gens qui veulent suivre des règles m'amusent, car il n'y a dans la vie que de l'exceptionnel.

Un jardin d'une vingtaine de mètres qu'il avait fait enclore de murs pour pouvoir y chasser en tout temps.

2 avril.

Fausse nouvelle de Tristan Bernard : « Les bureaux du Journal sont transformés en vastes entrepôts de vins. On a congédié tout l'ancien personnel. Seuls ont été gardés MM. Fernand Xau, Alexis Lauze et V..., dont les connaissances spéciales seront très utiles à la nouvelle entreprise. »

J'ai horreur de l'originalité.

Les gens heureux n'ont pas de talent.

Il est vrai que nous ne lisons pas assez Lycurgue.

3 avril.

- Ils s'en fichent, du théâtre ! Ce qu'ils veulent, c'est frapper sur un tambour à peau bien raide.

4 avril.

Dans le monde, multiplier son ennui par celui des autres.

- Camille Mauclair, cette pâle jeune fille, aux dents de loup, dit Hervieu.

Vandérem « faisant une exécution », refusant d'accepter la main des trois Natanson parce qu'on a mal parlé de La Cendre à La Revue blanche.

Elle me dit qu'elle lit mes ouvrages à sa fille qui a dix-huit ans et qui s'occupe beaucoup de littérature.

5 avril.

Quelques-uns, Marcel Schwob, par exemple, aiment les écrivains étrangers quels qu'ils soient, par goût du dépaysement. Moi, je me défie d'eux, par goût de mon intérieur. Pour que je leur trouve quelque talent, il faut qu'ils en aient le double. J'ai lu du Mark Twain, hier, pour la première fois. Cela me paraît fort inférieur à ce qu'écrit notre Allais ; et puis, c'est trop long. Je ne supporte que l'indication d'une plaisanterie. Ne nous rasez pas ! Et puis, il y a la traduction, ce crime de gens malhonnêtes qui, ne connaissant ni l'une ni l'autre langue, entreprennent avec audace de remplacer l'une par l'autre.

Les gens qu'on connaît de vue, et jamais de nom. Dans une réédition d'A vau-l'eau, Huysmans maintient une faute que Jules Lemaitre lui avait signalée : « Un grand découragement le poigna. » Peu importe de faire des fautes de français quand on ne sait pas la langue ; mais, quand on la sait, pourquoi s'entêter ? Les fautes voulues n'ont pas de valeur.

6 avril.

Vallotton, un air doux, simple, distingué, des cheveux plats nettement séparés par une raie bien droite, des gestes sobres, des théories peu compliquées, et je ne sais quoi de très égoïste dans tout ce qu'il dit.

Titres : Les Tablettes d'Éloi. Les Tablettes d'argile.

La vérité sort de la bouche dentelée des blanches marguerites.

7 avril.

Pour détruire les mouches, se mettre tout nu et s'enduire de glu liquide, mélangée d'un peu de miel ou saupoudrée de sucre, et se promener dans sa chambre. Les mouches attirées viennent se coller sur votre peau. Vous les prenez comme vous voulez. Le procédé manque d'élégance, mais il est infaillible.

L'insupportable procédé de Twain. Ces gens-là doivent s'exercer à pincer les lèvres avant d'écrire.

8 avril.

Société des gens de lettres. - Étonnant, comme ils savent peu parler !

M. Zola me dit :

- Monsieur, nous sommes très heureux d'avoir fait votre acquisition.

Il y avait aussi un petit vieux, tombé dans un fauteuil, qui cherchait à attraper un bras, un pan de redingote pour se faire traîner jusqu'à l'urne. M. de Kératry distillait et vaporisait sur Zola. A voir tous ces inconnus de figure, dont le talent m'était encore plus inconnu que la figure, je me sentais tout modeste.

Un membre qui n'est pas content (on ne gagne plus sa vie dans ce sale métier-là !), M. Marc Anfossi, je crois, s'écrie, s'adressant au comité :

- A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

Un autre parla de l'immortel commentateur de Bossuet, Brunetière, et de l'armée qui saurait bien, encore une fois, chasser l'étranger. Th. Cahu a parlé de « sous-entendus formels » Ernest Daudet ne parvient pas à se faire entendre. Marcel Prévost fait une quête de voix pour Toudouze, et on dirait qu'il parle à de jolies femmes.

9 avril.

On se voit trop, on se voit moins, on ne se voit plus.

- Pourquoi êtes-vous méchant ?

- Parce que je n'ai pas la force d'être bon.

Nous ne pouvons plus nous voir, mais nous aimons encore à nous écrire. Notre amitié est devenue littéraire. Elle se sert de phrases bien faites et de sous-entendus, de réticences, etc. Et on exagère : « A X., mon cher ami, son ami reconnaissant, fidèle jusqu'à la mort. » Eh ! bien, puisqu'il est mort, je n'ai plus besoin de lui rester fidèle. Je ne l'aime plus.

Tout le jour, je me suis drogué de tristesse.

La douce manie de l'épigraphe en latin.

10 avril.

L'homme est un animal qui lève la tête au ciel et ne voit que les araignées du plafond.

Jean Aicard, un peu, un peu plus qu'un Jean Rameau, un Jean Rameau et quart.

Elle me dit :

- Quand il rentre d'avec ses maîtresses, je le lave physiquement et moralement. Je ne vous conte pas cela pour vous raser, monsieur mais parce que je le vois aller à vau-l'eau, son talent perdu aux mains de cette fille que je n'ose nommer. Moi, je suis une femme propre. J'ai dix ans de plus que lui, c'est malheureux. Je ne veux pas entraver sa vie. Je le laisse libre ; mais, dernièrement, ses parents, qui me connaissent, qui savent ce que je vaux et que je travaille, car je travaille, moi, monsieur, lui ont envoyé une photographie de lui quand il était petit et lui ont dit : « Remets-ça à qui de droit. » Qui de droit c'était moi. Oui, monsieur ! Ses parents m'ont donné la photographie de G... enfant.

11 avril.

Aurélien Scholl sort d'ici avec sa rosette d'officier moins rouge que ses yeux. Il a gagné beaucoup d'argent : une année, 120 000 francs, mais aujourd'hui il en gagne peu, et il trouve que les jeunes revues ont trop de tendances à la commandite. Il ne peut plus s'asseoir dans un fauteuil : c'est trop bas. Il lui faut une chaise.

Quand il me quitte, je lui dis de prendre garde à l'escalier, qui est obscur. Il me répond d'un ton jeune qu'il n'y a pas de danger, mais il descend lentement ; ses pieds tâtonnent, ont l'air d'écraser des choses sur chaque marche. Et il sent que, là-haut, de mon palier, penché sur la cage, je le surveille, que j'ai peur d'une catastrophe, et, pour me rassurer, il chantonne, ou pour montrer que, s'il descend ainsi, c'est parce qu'il le veut bien et qu'il n'est pas pressé.

12 avril.

A la Haye, dit Courteline, les gens sont tellement propres que, quand ils ont envie de cracher, ils prennent le train pour aller cracher à la campagne.

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- Un journal, ce n'est pas beaucoup plus littéraire qu'une table d'hôte.

14 avril.

- Dieu, celui que tout le monde connaît, de nom. Quelques photographies et une bonne loupe, et je voyage suffisamment.

15 avril.

Ridicule comme quelqu'un qui, de joie, lève une jambe et tombe sur son derrière.

Goncourt échafaudant sur des chenêts Louis XV, avec des pincettes Louis XVI, des bûches fumeuses qui retombaient toujours.

Merki voulut faire entrer un éléphant dans le Mercure de France : la queue, seule, ne pouvait point passer.

16 avril.

Pâle comme la blanche chicorée des caves.

17 avril.

L'Impérieuse Bonté. La phrase des Rosny, telle une personne un peu ivre qui marcherait de travers sur une route magnifique.

18 avril.

Il voyait le moins de personnes qu'il pouvait afin de s'épargner le plus possible l'ennui des enterrements.

Les cavernes des loges où grouille la bêtise.

Prendre la vie au sérieux burlesque.

19 avril.

Faire quelque chose sur le crédit et le débit de l'amitié.

Défie-toi de ta fantaisie. Je n'aime que les gâteaux qui ont un peu le goût du pain.

Le blanc cadavérique des maisons par temps d'orage, et le bleu de dents gâtées des fenêtres. 21 avril.

J'aime la pluie qui dure un jour, et je ne me crois bien à la campagne que quand je suis crotté.

Vu de la Villehervé, lamentable, le dos comme voûté par la crainte d'autres coups de couteau, la tête basse, les mains dans les poches, l'oeil tourné en dedans vers le passé, du côté du crime, un assassiné impressionnant comme un assassin.

- Je vous ai donné mon prix, donnez-moi le vôtre, maintenant.

- Mon prix, c'est : rien.

- Ouvrez ces placards. Regardez-moi ces matelas. (Justement la laine de l'un d'eux sortait, comme du coton d'oreilles.) Voilà une cage où vous pourrez mettre un oiseau, si vous en avez.

- Je n'en ai pas.

- Vous pourriez en avoir.

Etre franc c'est-à-dire marcher sur les pieds des autres en le faisant exprès... A combien de calottes, de gros mots, etc., on s'expose !

23 avril.

Je paie les duretés de coeur que j'ai eues.

Retombé en âge mûr.

24 avril.

Oui, mais quelle doit être la vie d'Allais ! Il faut qu'il garde toujours son air abruti, qu'il se laisse taper sur le ventre, qu'il écoute sans broncher les « Est-il rigolo, ce type-là ! » du premier venu.

L'Épouse bâillonnée. Elle n'y prit jamais goût. Parfois, elle s'endormait, et il était obligé de la réveiller d'une chiquenaude sur le nez. Surtout, elle n'aimait pas à être dérangée au milieu de son travail. S'il voulait jouer, lui parler gentiment, elle se mettait à coudre.

Tu as assez d'ennemis pour que je ne manque pas d'amis.

Il présentait sa femme en disant : « Mon ordinaire. »

Il voulait qu'elle eût toutes les qualités d'une bonne grosse paysanne, mais il voulait aussi qu'elle fût distinguée comme une grande dame.

D'une épingle elle frappa deux fois le miroir pour s'y changer les yeux en étoiles.

Des idées à peine remuantes, comme des crabes écrasés.

25 avril.

Il venait me voir de temps en temps, pas trop souvent, seulement pour respirer d'aigres bouffées d'amertume.

Ne confondons pas l'homme intelligent avec l'homme de talent.

Il fut toujours sentimental : la petite fleur bleue avait en lui des racines de chêne. Les plus fortes tempêtes ont passé sur elle sans l'arracher. Elle se refermait un peu pour se rouvrir tout de suite, le temps calmé.

27 avril.

Le bon ménage. Ce qui les amusait, c'était de voir sur la figure des autres les ravages d'un mauvais régime. Les maris avaient encore les narines froncées par un reste de colère, et quelques femmes étaient marquées, aux joues, de taches violettes, dernières traces d'un violent orage.

Et, dès que l'enfant leur paraissait avoir encore embelli, ils le faisaient photographier.

Une cabane si petite et si pauvre que le tonnerre même ne tomberait jamais dessus.

Il serait facile de noter les petits ridicules de Barrès. Aucun auteur de mon âge ne m'exaspère à ce point, ou ne me fait si souvent sourire. Remarquez d'abord la manie qu'il a de s'enfiévrer à tout propos. Et, malgré cela, un charme mystérieux, l'invincible séduction des gens qu'on aime et à qui l'on voudrait résister, au moins pour la forme. Si je ne le connaissais pas, j'avouerais la sorte d'hypnotisme qu'il exerce sur moi.

Les ambitieux, les gens habiles, dont la curiosité vacille comme une flamme de gaz. Ils vont dans la rue toujours flairant. Ils sont à gifler.

Une sensibilité toujours inquiète, qu'il voulait tuer par un travail méthodique dont il fut d'ailleurs incapable.

Nous passons notre vie à causer de ce mystère : notre vie.

La préoccupation de la mort, c'est comme une nacelle d'où l'on peut voir, de haut, le petit monde.

28 avril.

- Vous connaissez Antoine ?

- Qui est-ce qui ne connaît pas Antoine !

- Il est gentil, ce monsieur ?

- Très gentil. J'ai entendu dire beaucoup de mal de lui, mais on dit tant de choses !

29 avril.

Roinard fait les courses de la Révolution.

1er mai.

A Maisons-Laffitte.

Les autres développent en nous surtout le mauvais instinct de la propriété ; il suffit d'être un instant chez eux pour vouloir aussitôt être chez soi.

Dans une maison meublée, les globes de verre qu'on tourne du côté où ils ne sont pas fêlés. Le vase brisé de Sully-Prudhomme lui-même n'échapperait pas à cette tricherie. Les tapisseries qui sont des Gobelins, et les stores qui marcheront quand on aura donné un peu d'air, et la pompe qui donne 500 litres d'eau par 24 heures et qui coule à peu près comme un nez pris, et le : « D'ailleurs, si vous avez besoin de quelque chose, vous n'aurez qu'à le demander. »

7 mai.

Une jeune femme :

- C'est joli, tout de même, des soldats en tenue de campagne. Et puis, la musique les aide à avaler la poussière. L'amour du drapeau, de la patrie, c'est que ce petit soldat perdu dans les rangs, qui traîne un pied, et dont la figure reluit de cambouis, se croit regardé comme s'il était colonel à cheval.

Cette jolie idée de Saint-Pol-Roux que les arbres échangent des oiseaux comme des paroles.

Les oiseaux qui mâchent dans leur bec des brins de paille musicaux.

Le petit coq qui mène toute la bande comme un marquis, et ce petit chien ! Monsieur, vous secoueriez votre pipe sur le mur qu'il vous entendrait, et vos coups de pied ne le feraient pas reculer.

Cela fait peur comme le vent qui soulève les vieilles tapisseries.

Il faut bien laisser refroidir sa prose, comme une crème avant d'y goûter.

Si j'étais très riche, je louerais, pour le plus dur soir d'hiver, le plus vieux des manoirs, et j'y lirais, à la clarté d'une chandelle, les aventures de d'Artagnan, ou celles, moins populaires mais plus admirables, de Sigogne du Capitaine Fracasse.

8 mai.

- Mais, monsieur, si l'orage faisait tant de victimes, il y aurait déjà, dans les bazars de Paris, des paratonnerres à vingt-neuf sous !

Il ne fait que cracher, et pourtant il ne méprise personne : il est asthmatique. 9 mai.

Quand le merle voit les vendangeurs entrer dans la vigne, il s'étonne surtout de les voir qui n'ont pas, comme lui, peur de l'épouvantail.

A Fantec :

- Comprends la vie mieux que moi, moins petitement, et garde toujours ta pensée à la hauteur des arbres.

Rêve de grandes choses : cela te permettra d'en faire au moins de toutes petites.

Un sommeil d'enfant que ne troubleraient pas même des cris d'enfant.

11 mai.

Ces locations meublées si douteuses qu'on y coucherait dans des journaux, et qu'on en étale partout.

J'écris tout de même de gentilles lettres. Si les gens savaient, ils voudraient ne jamais me connaître que par correspondance.

Il faut que notre Journal ne soit pas seulement un bavardage comme l'est trop souvent celui des Goncourt. Il faut qu'il nous serve à former notre caractère, à le rectifier sans cesse, à le remettre droit.

Elle donnait volontiers un sou à son pauvre, mais il devait ne venir qu'une fois par semaine. Avec un sou, n'est-ce pas ? un pauvre, quand il est seul, peut bien vivre huit jours.

Il y a, sur ma table, des pensées dans un verre à champagne. Ce doit être un symbole. Il faut faire la noce de temps en temps pour épurer l'intelligence.

- Papa, dit Fantec, est-ce vrai que le bon Dieu entend tout ?

- Oui, Fantec.

- Eh ! bien, il ne doit pas être sourd !

M. Rielter, qui est un peintre « connu », mais qui est surtout mon propriétaire, me refuse des casseroles, et je le menace de l'huissier. Bien que ces petits ennuis me rendent malade, je les adore parce qu'ils me donnent l'illusion d'une lutte pour ma vie. C'est bon, de ne pas regarder à la dépense de son énergie !

Les plus hautes feuilles des arbres impalpées.

Notre amour de la campagne : un feu de paille rural.

Mon âme, qui a glissé sur toutes les pentes, est déchirée et rapiécée comme un fond de vieille culotte.

Les lys noirs des cheminées.

Et des cheveux comme peuvent, seuls, en avoir au derrière quelques chevaux hors de service et particulièrement négligés.

14 mai.

Don Quichotte, c'est une fièvre chaude.

15 mai.

D'une nature confiante, il voyait trop vite l'envers de tout.

Je me plains, et je viens de voir un petit enfant qui a une jambe de bois et qui frappait durement la terre par rage de ne pouvoir suivre les autres. Inventeur de la ligne-parasol qui permet de se tenir à l'abri du soleil tout en prenant du poisson.

16 mai.

Il ne suffit pas d'être heureux : il faut encore que les autres ne le soient pas.

Ce qui est long et difficile, c'est de se mettre en état d'esprit, de créer l'atmosphère de ce qu'on va écrire.

Mon rêve d'hier renaît aujourd'hui de ses cendres, et, tout entier, je brûle d'une douce flamme. J'oublie mon corps, le monde et mes manies : celle de gagner de l'argent, et celle de friser ma moustache. Tout à coup midi sonne. Il me faut aller déjeuner, m'emplir le ventre, faire la bête, etc.

Mais un singe a grimpé dans l'arbre de ma vie

Et me fait la grimace au plus haut de ses branches.

L'épée de Damoclès : la suspension à la mode du temps.

Il se souvenait avec goût. Dans ce qu'il avait vu le choix se faisait tout seul. Il ne se rappelait que l'essentiel.

17 mai.

Faire quelque chose avec la peur de tuer un veau, un chien, un oiseau, un insecte, une fleur, un légume, une herbe vague, et de marcher sur la terre.

Un souvenir sur Léonide Leblanc. Comme on me présentait à elle, elle dit :

- En effet, ce n'est pas un petit jeune homme.

Et, gauche, les mains sur les genoux, je subissais l'examen de cette grande cocotte à l'oreille mal faite, qui voulait bien me prendre sous sa protection.

Rousseau converse avec son âme et Goncourt plutôt avec le petit esprit de ses voisins. Jean-Jacques se sent vieux, mais, décrépit, il se préfère aux jeunes gens qui sont en bonne santé.

Les petites bobonnes. - Celle qui se saoule, allume son feu, casse le charbon avec une bouteille d'absinthe, est aveuglée par la fumée et roule des yeux blancs.

Celle qui donne mes cordelières à son frère.

Celle qui s'en va sans rien dire.

Ma littérature, c'est comme des lettres à moi-même que je vous permettrais de lire.

On écrit toujours ses livres trop tôt.

Il fait calme : mon paysage est au fond de la mer.

21 mai.

Jean Lorrain :

- Oui, j'ai eu beaucoup de reconnaissance à François Coppée. J'aurais voulu le lui montrer, mais, quand je suis arrivé pour déjeuner, il y avait là Jean Blaize, Abel Hermant... et je n'ai pu que dire à Coppée :

- Je ne sais comment vous remercier.

Je crois qu'il m'a répondu

- Mais comment donc ! C'est bien le moins.

Son article a illuminé la vie de ma mère. Je tenais la pauvre vieille un peu à l'écart, non de mon coeur, mais de ma pensée. Sans doute elle serait morte inquiète, avec des doutes sur son fils qui aimait trop les livres. Maintenant, grâce à l'article du grand poëte, de l'académicien, surtout, la voilà rayonnante pour toute sa vie.

Hier, à la Société des gens de lettres, Maël et Rameau, tous deux boiteux, mais d'une jambe différente, se complétaient fort bien pour danser la polka piquée. Il y avait aussi une jeune confrère, jolie de loin et coquettement mise ; mais, quand on s'approchait, on était choqué par son nez, pointu et blanc ; on ne voyait que lui. Il semblait avoir été pincé dans tous les livres d'une bibliothèque, et il défendait la bouche contre la menace du baiser.

Il y avait de vieilles femmes qui disaient :

- Moi, je ne manque pas une réunion. Je considère cela comme un devoir, et, tout ce que je fais, je le fais sérieusement.

Un vieux noble avait des bagues vertes aux doigts et un foulard rouge autour du cou. Alph. Labitte écartait désespérément sur son crâne une dernière mèche de cheveux. Ernest Daudet, à qui l'on ne faisait que parler de son frère, répondait d'un ton compassé et élogieux, en regardant le plafond. Un autre demandait qu'on organisât, de temps en temps, « des petites réunions de famille ».

Jean Aicard se promenait, le buste droit et l'oeil franc. Il ressemblait au jeune frère du Maître de forges, moins gras, moins grand que l'autre, mais pouvant s'écrier enfin :

- C'est mon tour !

Ce gros parapluie que semble être un curé dans la campagne.

Fantec appelle une allée de grands arbres un tunnel vert.

Un orage comme on n'en avait pas vu depuis plus de trente ans, comme tous les orages, enfin.

L'azur : « Je suis la grande fleur bleue. »

Les feuilles toutes fleuries de pluie.

Un pigeon se posa sur ma fenêtre et s'envola avec un bruit de serviette claquante.

Une de ces têtes couleur de son qu'elle semblait avoir ramassée dans le panier de justice.

23 mai.

Elle aimait à regarder la campagne à travers des yeux qui pleurent doucement.

Vraiment, ce petit M... que d'intelligence et de prétention : il ignore qu'il ne faut ni trop aimer Ibsen, ni trop mépriser Sarcey.

25 mai.

Il disait modestement : « Il y a en moi du Rousseau et du Voltaire. Il s'agit seulement de savoir qui, des deux, l'emportera. »

Mon coeur était pour vous comme une chaudière brûlante, mais, d'une main maladroite, vous avez renversé la vapeur.

- Mais oui, Fantec, les arbres vivent.

- Mais ils ne vivent pas autant que moi, dit-il.

26 mai.

Si vous saviez comme je me sens bon quand je suis tout seul, comme j'ai toujours de bonnes relations avec moi !

Hier, comme je corrigeais au Figaro les épreuves de La Promenade du chien, Bernard Lazare m'a tiré dans un coin et m'a dit :

- Qu'avez-vous donc fait à Périvier ? Il ne veut pas que je vous mette dans « Ceux de demain ».

- Moi ? Rien. Pourquoi ne veut-il pas ?

- Je le lui ai demandé, et il m'a répondu : « Parce que. »

C'est vraiment curieux, cette hostilité, dirait Goncourt, et je me souviens d'un incident dont j'aurais volontiers fait un accident si Huret m'y avait autorisé. Et puis, je me rappelle les débuts modestes de M. Périvier. Je considère aujourd'hui sa haute situation littéraire, et je me dis : « Il suffit d'avoir du talent, une bonne conduite et de l'application, pour arriver. J'arriverai. »

Et, pour commencer, je me ferme la porte du Figaro.

Bernard Lazare :

- On dira ce qu'on voudra ! Je n'attaque que des gens qui sont plus forts que moi. Rencontré, hier, sur le trottoir, Mme Bonnetain retour du Soudan. Sa jolie figure au vent, les narines vibrantes, elle donnait le bras à une petite fille jaune, exotiquement parée, qu'elle a adoptée et ramenée de là-bas. Quant à la petite fille blanche, la légitime, elle marchait toute seule et suivait le couple de sa maman et de sa soeur d'élection qui faisait se retourner les passants.

Rodenbach : « Un souvenir d'enfance remonté au fil de mon âme...Les longs doigts gothiques de Mlle Moreno. » Dieu ! qu'il est doux, ce poëte-là, dirait une dame.

Samain, le doux poëte, ouvrant de grands yeux étonnés parce que j'ai dit dans la conversation : « papa Goncourt ».

Le Français crible d'épigrammes surtout ce qu'il voudrait être : le député, et ce qu'il voudrait avoir : le ruban rouge.

Bien tuberculeux, à le juger par la pomme de terre de son nez !

29 mai.

Enfin, me voilà chauve. Tant mieux ! A quoi me servaient mes cheveux ? Ils n'étaient pas une parure, et j'étais la proie de l'être ignoble, le coiffeur, qui me soufflait au visage son mépris, ou me caressait comme une maîtresse, ou me tapotait la joue comme un prêtre.

- Je viens de me laver les mains, dit Fantec ; et elles sont si blanches que c'est à croire qu'on vient de m'acheter.

- Qu'importe aux gens que je les méprise, si je leur fais du bien !

Levant la tête, on voyait là-haut, entre les plus hautes branches des arbres, couler une rivière de ciel.

Fantec, auteur, n'étudie qu'une femme, mais fouille-la bien, et tu connaîtras la femme.

A la manière dont il... se fouillait le nez, je vis quel était son genre de talent.

Je n'ai pas eu ce que je désirais tant, et, un peu plus tard, je me suis aperçu qu'il était heureux pour moi de n'avoir pas réalisé mon désir têtu.

Qui donc nous protège ainsi ?

Cette idée que j'ai trente ans me navre. Toute une vie morte derrière moi. Devant, une vie opaque où je ne vois rien. Je me sens vieux, triste comme un vieux. Ma femme me regarde, tout étonnée de me voir si sombre. Mon Fantec me dit : « Alors tu vieillis, papa ? » Et, du dehors, personne ne m'écrit, ne m'adresse une preuve de sympathie, ne s'intéresse à ma lamentable aventure.

Et les arbres tendaient la froide lune eucharistique au bout de leurs branches.

30 mai.

La vie de M. Schwob. Et nous, égoïstes, nous étions agacés par cette façon de souffrir si longtemps à cause d'une morte.

Rodenbach : une littérature de cave fraîche.

Ma littérature n'est qu'une continuelle rectification de ce que j'éprouve dans la vie.

Comme quelqu'un qui cherche fiévreusement dans un livre ce qu'il faut faire pour ranimer le noyé couché sur la rive.

Les feuilles clignent comme des paupières, et on voit un oeil de jour.

31 mai.

Une barbe rare, comme mangée par les grillons.

2 Juin.

Cela juge la critique, qu'un jeune homme de vingt ans, Camille Mauclair, puisse s'y montrer de première force. C'est un genre du même ordre que les courses à pied et le cyclisme.

4 juin.

Il n'achetait que son sel, son poivre et son vinaigre. Tout le reste, il le faisait lui-même. Il ne dépensait pas dix francs par an.

Vu, hier, un jeune homme de vingt ans qui en a déjà passé deux au Vénézuela. Fait prisonnier, a failli être fusillé. Il a traversé une forêt, seul avec un guide qui voulait le tuer pour avoir ses bottes. Le soir, la nuit tombait tout à coup comme une toile noire. Il grimpait sur un arbre, installait son hamac à sept ou huit mètres de haut et disait à son guide : « Reste en bas, ou je te loge, au premier mouvement, un pruneau dans la tête ! » Il ne dormait que d'un oeil. D'ailleurs, des vampires se collaient sur sa face ; le matin, elle était en sang, à son réveil, et couverte de choses visqueuses.

Entre-temps, il fut piqué au genou par un trigonocéphale. Heureusement au genou ! Il pouvait sucer sa plaie, la ronger, la manger, manger la mort qui était là, tapie dans ce coin de chair. Et son guide allumait du feu, au risque de faire flamber la forêt, faisait rougir un éperon et lui brûlait sa plaie. « Et » dit-il, « je vous promets que ça sentait le roussi ! »

Avant de partir, il était allé voir Elisée Reclus qui lui dit : « Vous savez, moi, je ne suis jamais allé là. »

Pour revenir, il était en retard. Le bateau partait déjà ; mais, au risque de tomber et d'être dévoré par les caïmans, il sauta, et un marin le rattrapa à bout de bras.

Parlant de ces pays lointains, il disait : « Là... au coin... plus haut... à gauche », comme s'il avait renseigné sur une rue de Paris.

En amour, des femmes de treize ans, dures comme le fer, mais des négresses surtout, parce que les Indiennes sont presque toutes contaminées.

Comme nourriture, du riz à l'eau, sans sel et sans pain.

Pendant qu'il parlait, mon ennui, c'était de ne pas savoir, malgré les noms qu'il citait, si ces belles aventures se passaient en Amérique ou en Afrique. Je les distinguerai toujours mal.

Il a bien déjeuné, surtout il a bien bu, et il fermente sur le banc, au soleil.

Nous éprouvons une double joie à lire quelque chose de bien, signé par un maître : la joie de lire quelque chose de bien, et la joie de constater que ce maître n'est pas un imbécile.

Elle avait l'aspect vieux de certaines femmes jeunes encore.

Je vis une date gravée sur le mur à la pointe du couteau. Je lui demandai si c'était celle de son mariage, ou d'une fête, ou d'une naissance.

- Non, me répondit-elle. C'est la date du jour où nous avons mené la vache au taureau. Il y a juste six mois et demi, et je ne trouve pas que son ventre soit gros comme il devrait. Je la tâtais encore tout à l'heure.

Pour certains paysans, la couleuvre n'est qu'une anguille de haie, et ils la mangent comme l'anguille d'eau.

5 juin.

Monographie de la paresse. - Décrire une journée, et montrer que le cerveau est comme une grosse fleur qu'il faut cultiver tout le matin pour qu'elle s'épanouisse le soir. Et, comme à Paris, on sort surtout le soir, jamais le cerveau n'y atteint à sa maturité complète. A la campagne seulement il peut s'ouvrir tout à fait. Le matin, remuer des journaux, des livres, flairer les idées des autres, écrire des notes du bout de la plume, chercher d'où vient le vent, amener son esprit au point où il a besoin de produire. Enfin, développer cette méthode d'entraînement, de chauffage, avec des mots légers, une langue ni scientifique, ni charabia.

Barrès, Encore un petit âne dans Un amateur d'âmes. C'est une rage. A ce propos, rechercher l'animal préféré de chaque auteur dans ses livres. Moi, j'ai le lapin.

Des rognons luisant comme des marrons, l'écorce enlevée.

Où je serais bien ? Entre deux rayons d'armoire, sur une couche de linge blanc.

8 juin.

- Moi, dit Léon Daudet, je mets au-dessus de tout Shakespeare et Dante. Victor Hugo et Goethe viennent ensuite, sur la même ligne, mais en second lieu.

11 juin.

Châtrez « désopilant », et vous avez « désolant ».

Le dandinement d'ours des arbres.

Comment, n'est-ce pas ? le tonnerre tomberait-il sur ma maison, quand il peut tomber sur celle du voisin ?

13 juin.

Le cèdre aux cuisses rouges.

14 juin.

Je voudrais un cabinet de travail dont la fenêtre ouvrirait sur une ferme. Je verrais chauffer au soleil le café de la mare, se dandiner les canes, et les oies dresser leurs têtes aux ouïes fines comme des trous d'aiguilles. Devant les vaches rangées dans les étables et soufflant fort, je me dirais : « C'est nous, les hommes qui devrions être à la place de ces grosses bêtes. Pourquoi d'un coup de corne au derrière, ne jettent-elles pas dehors le vacher qui les trait, assis sur son escabeau, et qui vide leurs tétines deux par deux, comme s'il grimpait avec les mains le long d'une corde ? Et, quand on veut les caresser, elles reculent. D'ailleurs, le vacher n'a guère conscience de sa force, de sa supériorité humaine. Moi seul, je m'émeus, je crois comprendre et m'imagine dominer. C'est que je reviens de loin, pour arriver là, dans cette écurie. Et le vacher y est né. »

Et j'aurais une casquette avec ces mots en lettres d'or : Interprète de la Nature.

Tous les animaux parlent, excepté le perroquet qui parle.

Le pétrole allumé de ses yeux.

16 juin.

- Oui, dit-il : je l'ai échappé laide.

18 juin.

Les fils télégraphiques rayaient la lune, comme une lune à musique, au moment précis où, attendri, j'avais envie de chanter quelque chanson qui me serait venue du coeur.

S'obstiner à comprendre une tête d'épingle.

20 juin.

Des champignons comme des petits bancs.

Les êtres, formés des objets, qui nous regardent quand nous nous réveillons. Sans doute nous regardaient-ils dormir. Dès que nous ouvrons les yeux effarouchés, ils fondent, s'immobilisent et redeviennent choses inertes. Un coq aux plumes flamboyantes comme un chef de Peaux-Rouges.

Les arbres, moutons de la forêt.

22 juin.

Décidément ce qui m'empêche d'admirer Barrès comme il faudrait, c'est qu'il n'a que quelques années de plus que moi.

Coppée et Theuriet, des rossignols de lettres, le mot étant pris dans son double sens.

Du bout de mes pieds qui dépassaient le confessionnal je frappais sur le sol, parce que j'avais mal aux genoux.

- Voyons, monsieur, dis-je. Vous êtes intelligent. Nous pouvons nous comprendre, entre hommes du monde.

Mais le vieux prêtre me dit :

- Ce n'est pas tout ça ! Êtes-vous chrétien, oui ou non ? Si oui, répondez-moi en chrétien, et non en journaliste.

Mourant, il prononça ces mots : « C'est aujourd'hui le jour de ma fête. »

Raoul Ponchon disait à Mme Steinlen, de sa voix douce et appuyée :

- J'avais lu L'Écornifleur, mais je ne croyais pas Renard comme ca. Il me plaît, oui. Ce garçon-là me plaît par des qualités que je lui prêtais si peu que je lui croyais plutôt les défauts contraires.

Ponchon, un poëte qui doit dire : « Les femmes sont belles, les hommes sont doux, le vin est bon et j'aime la vie de toute ma vie. »

- Ponchon, dit Courteline, habite depuis plus de vingt-cinq ans dans la même maison. Elle a été vendue plusieurs fois, et les différents propriétaires ont toujours stipulé sur l'acte de vente que Ponchon n'avait pas de loyer à payer, cela, sans qu'il l'ait jamais demandé.

Au moment où le condamné a la tête dans la guillotine, il devrait y avoir un silence avant que le couteau tombe. Un garde républicain sortirait des rangs et remettrait au bourreau une enveloppe et celui-ci dirait au condamné : « C'est ta grâce ! » Et il ferait tomber le couteau.

Ainsi le condamné mourrait dans la joie.

26 juin.

Baïe, voyant couper les cheveux de Fantec, dit : « Oh ! qu'il a la tête sale ! » Elle prenait pour de la saleté les cheveux qui tombaient.

29 juin.

A Schwob sur Le Livre de Monelle.

- Mon cher ami, j'ai lu Le Livre de Monelle avec une scrupuleuse minutie. Il me semble que je suis très près de tout à fait comprendre votre art, et je crois bien que je pourrais en écrire une page amusante et épluchée. Ce petit livre me parait si « sorti » de vous qu'à certains moments je m'imaginais tenir votre âme enfantine et changeante au bout d'une pince. Si vous mourez avant moi, je demanderai à prononcer votre éloge. Je me sens capable de le faire dignement.

Toutefois, les paroles de Monelle me troublent un peu. Je ne l'entends pas toujours. Elle m'échappe deux ou trois fois, et je lui en veux. Je lui ai donné quelques coups de crayon d'une main fâchée. Je tâcherai de revenir sur cette impression d'agacement. Une causerie avec vous m'y aidera. Je suis plus à mon aise au milieu de ses soeurs, qui toutes tiennent de l'oiseau, de la fleur et de la petite fille que nous avons aimée. Je les admire d'autant plus que, sur la fin, Monelle prendra encore plaisir à se dérober, à éviter ma pince, à mériter les bleus de mon crayon.

En résumé, votre livre est si ténu, si peu appuyé, que je l'abîme au courant de ma trop grosse plume. Ce que je vous dis plus facilement, C'est que Le Livre de Monelle m'a donné une joie rare, spéciale, et qu'il m'a pris, ces jours-ci, les meilleures de mes heures.

30 juin.

Je suis franc, moi, c'est-à-dire que je parle tout le temps d'une franchise que, malgré mes efforts, je n'arrive pas à m'approprier.

Qu'est-ce que la mâchoire d'âne de Samson au prix de la sienne ?

Un pas si vif et si menu qu'elle a sûrement plus de deux jambes.

Il faudrait pouvoir recommencer ses études avec son intelligence de trente ans.

Si elle était la femme du président de la République, elle voudrait tous les soirs coucher dans des draps neufs qui sortiraient de l'armoire.

Le misanthrope : le soleil ne sert qu'à faire éclore des mouches qui me sucent la chair.

1er juillet.

Quand j'ouvre ma fenêtre, le matin, C'est comme si mon amie me lavait les yeux à l'eau fraîche.

De petits nuages blancs montent de la terre comme si on lui tondait la laine sur le dos.

Les coqs, à la voix gamine ou grave, jettent des commandements comme de jeunes ou de vieux chefs peaux-rouges.

Bon ! Un train lointain.

Et la voix d'une tourterelle, c'est comme si la ménagère râpait dans une casserole, avec une cuiller de bois, un reste de crème brûlée, ou, plutôt comme si tu ne faisais que rentrer et sortir pour essayer les gonds d'une porte.

Et voilà une poule qui chante comme si elle finissait de marteler sur l'enclume, à coups brefs, son oeuf pondu.

Et voilà une mouche bourdonnante qui passe, comme le son court sur un fil de fer.

Et les trois coups lents d'une cloche, suivis de trois coups lents, suivis d'un carillon vif et léger.

Et la voix des canards, c'est comme des cailloux qui rebondissent, l'hiver, sur la glace des canaux.

Mais les hommes n'ont pas encore dit un mot.

Le premier qu'ils disent, c'est : « Ferme la fenêtre, et recouche-toi ! »

Des abeilles se sont posées sur mes lèvres et y meurent, prises à la glu.

2 juillet.

Il aime la nature, mais il ne connaît, de verdure, que le vert de ses stores.

La nuit, nous avons bien plus peur que les enfants.

3 Juillet.

Ah ! la bonne femme que j'ai perdue ! De son temps, je pêchais au bord de la rivière, tout le long ; et, quand je voulais passer sur l'autre bord, je n'attendais pas un pont. J'entrais gaillardement dans l'eau avec mes souliers, mes chaussettes, tenant ma ligne haute.

Je ne relevais même pas mon pantalon. Je me mouillais avec joie jusqu'au ventre.

Si, de ton temps, je t'avais cru pas plus de raison qu'un gamin, ne me gronderais-tu pas ? Ne te fâcherais-tu pas ?

Or, de son temps, la bonne femme que j'ai perdue ne me disait rien ; et, même, je la voyais qui souriait en détournant la tête.

Et, même, si mon pied venait à glisser, je m'asseyais un peu sur les cailloux.

Le chien concasse sa voix de sabot. Des ciseaux de son bec, le corbeau déchire la solide toile de l'air.

Pour arriver, il faut mettre de l'eau dans son vin, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de vin.

Pour peu qu'on tâche de se perfectionner, on voit les autres rapetisser, comme s'ils s'enfonçaient dans le sable.

Moi, dictant une lettre : « Mets donc des points, voyons ! »

Marinette : « Mais oui, tiens ! J'en ai déjà mis un là-haut. »

Son idéal, dit Ernest Hello de la Fontaine, c'est le renard. Mon idéal à moi, c'est La Fontaine.

Médiocre en tout, excepté en génie.

4 juillet.

Il gardait ce calme qui convient à une grande nation.

Il lui conseillait de lire chaque jour les faits divers pour se rendre compte de son bonheur.

Lisez-moi donc quelque chose de court qui ne me fasse pas manquer le train.

A chaque instant son âme craquait. Elle ne lui allait pas comme un gant.

6 juillet.

- Dieu, que j'ai chaud !

- Et moi, donc !

- Mais vous me parlez toujours de vous. Vous, qu'est-ce que ça me fait ?

Un perroquet, dit Veber, c'est un oiseau peint par une main d'enfant.

7 juillet.

Il montra le plafond blanc de ses yeux tournés.

Que la main qui écrit ignore toujours l'oeil qui lit !

8 juillet.

Je dis à Baïe :

- On va montrer ton bobo au pharmacien.

- Il ne va pas pleurer ? dit-elle.

9 juillet.

Pour elle, des bottines fraîchement cirées, c'est des bottines neuves.

Le meilleur interviewer est celui qui dit que j'ai un oeil d'aigle et une crinière de lion.

10 juillet.

Quand elle comprit qu'elle ne verrait jamais Dieu, elle se mit à pleurer comme si elle avait perdu quelqu'un.

Elle disait : « Quoi ? Qu'y a-t-il ? Vous voulez coucher avec moi ? Faites ! Depuis que j'ai vu mourir mon pauvre frère, je ne refuse rien à personne. »

Vos illuminations ? Mais, simplement en me frottant les yeux, j'en fais de bien plus belles !

J'écrirai un livre qui étonnera mes amis. Je ne me croirai pas supérieur aux autres, comme Goncourt. Je ne dirai pas de mal de moi pour qu'on m'excuse, comme Rousseau. Je tâcherai seulement de voir clair, de faire en moi la lumière pour les autres et pour moi. J'ai trente ans. Comment ai-je vécu jusqu'ici ? Et maintenant, que ferai-je ? Me laisserai-je aller ? Chercherai-je à me rendre utile ?

Je crois que, une fois qu'on m'a bien vu, l'on ne m'oublie plus. Je suis d'une vanité qui me stupéfie, quand je la considère, l'attaque passée. Si Paris m'offrait de me couronner de lauriers, comme autrefois Pétrarque, par une démonstration officielle, je ne serais pas étonné et je saurais bien justifier cette faveur.

J'aimerais à gagner beaucoup d'argent, pour le plaisir de dire, en versant sur la table l'or et les billets pliés comme des mouchoirs de poche : « Voilà, payez-vous ! », Tantôt je réclame toute justice et je donne deux sous comme un sou à mes pauvres, tantôt je veux, moi aussi, lutter pour mes pauvres.

Mes peurs. Ce que je ferais dans un duel. Répondre aux lettres : d'abord, je veux envoyer promener les gens, puis je m'en voudrais de leur faire de la peine. Et pourquoi se créer des ennemis ? Enfin, il verra comment je sais tourner une lettre.

Oui, j'aime à prendre un petit air penché.

A vingt ans, il a déjà eu son heure de célébrité.

Quand son chien mourut, elle dit à son mari :

- Je t'aimerais tant si tu mettais un crèpe à ton chapeau, deux doigts seulement, un rien.

Il avait un museau ridé, une tête de vieille femme, l'air frileux et paralysé. D'ailleurs il vivait dans un panier qui s'en allait en lambeaux humides, sous des couvertures puantes. D'ailleurs, j'oubliais de le dire : il est mort.

- Où ça ? où ça ? cria-t-elle.

- Dans son lit, comme un pauvre vieil homme de chien qui n'est pas un héros.

11 juillet.

Que fait l'oiseau dans la tempête ? Il ne se cramponne pas à la branche : il suit la tempête.

12 juillet.

Ce qui exaspère :

- Tiens ! Nous avons eu tous deux la même idée. Dans le temps, j'ai écrit une chose comme ça.

Sa tour d'ivoire, quelque arrière-boutique.

Toujours casser la glace qui se reforme dans le cerveau. L'empêcher de geler.

Titre : L'OEil-de-boeuf.

17 juillet.

L'imagination, je n'en ai pas pour un sou. Je serais incapable d'inventer une histoire d'Épinal.

Le choc brisa mon sommeil comme une coquille.

La lune sur un paratonnerre, tel un clown qui fait tourner un chapeau de couleur au bout d'une baguette.

Je cite l'exemple de Pascal qui combattait ses maux de tête avec des problèmes de géométrie.

- Moi, dit Tristan Bernard, je combattais la géométrie en feignant d'avoir des maux de tête. 18 juillet.

L'été, pour l'aveugle, c'est peut-être seulement quand bourdonnent les mouches.

La liberté d'une presse qui fonctionne plutôt comme un pressoir.

Ne dites pas que ce que j'écris n'est pas vrai : dites que je l'écris mal, car tout est vrai.

20 juillet.

Il comptait sur ses doigts ceux qui devaient écrire un article au lendemain de sa mort. Que de mains il lui aurait fallu !

J'ai en moi une nichée de sentiments mauvais qu'il faut écraser.

Ils goûtaient, assis ou couchés sur le côté dans le champ, et nous donnaient faim et soif, et la gorge brûlée des femmes nous donnait envie.

L'air enfantin des vieilles maisons les unes sur les autres. Une fillette, qui a une jambe trop courte, bondit sur la béquille. Des gosses qui ont l'air d'être en mie de pain noir, façonnée par des doigts malpropres. Qu'on serait bien là, là encore, partout, excepté où nous sommes ! Des maisons de terre habitées par des êtres de terre.

22 juillet.

Comme le bruit subit d'une clef dans une serrure que personne ne touche.

Jules Renard, ce Maupassant de poche.

Quand on le priait à dîner, Schwob apportait toujours quelque chose. C'était son plat à lui : un volume de Rabelais ou de Pascal. Il lisait admirablement, je ne dis pas : sans prétention à bien lire. Après chaque phrase il levait les yeux sur ses auditeurs comme pour s'assurer qu'ils se tenaient là, immobiles, captivés et reconnaissants. Il pouvait manquer de goût. Je me rappelle qu'un soir, chez Mme Léon Daudet, où on l'écoutait avec une complaisance charmante, il faillit confondre Oscar Wilde avec Shakespeare. On dut l'arrêter.

Il avait des manies enfantines. Il semblait alors, sa belle intelligence mise de côté, jouer avec les petites soeurs de Monelle. Il prenait son petit dé, son petit coton, ses petites aiguilles, et il cousait de plaisantes bavettes sous le nez des directeurs de journaux. Il les avait tous en horreur. Il contait bien et y prenait plaisir. Il s'exerçait peut-être à domicile, car, au bout de trois ou quatre ans, il nous parut que quelques-unes de ses histoires restaient les mêmes.

Il ne faut pas sournoisement respecter les morts. Il faut traiter leurs images en amies et aimer tous les souvenirs qui nous viennent d'eux. Il faut les aimer pour eux-mêmes et pour nous, dût-on déplaire aux autres.

Ses taquineries. Ses calembours sur des noms haïs, des titres de livres écoeurants.

23 juillet.

Un doigt d'eau pure dans un dé à coudre de cristal.

De temps en temps se retirer de ce qu'on fait, et gagner quelque hauteur pour respirer et dominer.

J'ai le cerveau comme une noix fraîche, et j'attends le coup de marteau qui doit l'ouvrir.

Devant la stupidité des peintres, on a envie d'apprendre à dessiner avant de mourir.

Explication de Marcel Schwob sur l'impossibilité de fonder un journal du matin à Nantes : à cause de l'exiguïté des trottoirs, les Nantais ne peuvent lire en allant à leurs affaires.

25 juillet.-J'aurai tout de même tiré six années de bonheur depuis mon mariage, en 1888.

Il a manqué à Goncourt d'avoir beaucoup d'enfants.

26 juillet.

Baïs et Fantec ne veulent pas qu'on leur achète les mêmes joujoux, afin de pouvoir s'envier l'un l'autre et se disputer en criant.

Quand j'ai eu beaucoup de mal à écrire une page, je la crois bien écrite.

- Avec quoi fait-on les plus belles boucles d'oreilles ?

- Avec des cerises.

Titre : Pommes sauvages.

Je n'ai pas pu m'empêcher de dire à la marchande de journaux.

- Il est de moi, ce petit bouquin-là.

- Ah ! dit-elle, je n'en ai pas encore vendu.

Il faut pouvoir dire, quand on se sépare de quelqu'un : « Je regrette de ne l'avoir pas connu davantage. »

A Fantec : « La mort, c'est comme le petit oiseau que tu n'as jamais revu. »

Des ennuis, tout le monde en a, mais on ne s'ennuie pas.

Le paysan âpre au gain ! C'est bientôt dit : je voudrais vous y voir.

Schwob, qui vient de se faire payer un voyage par Léon Daudet me dit :

- Vous comprenez que, si j'avais refusé, il aurait été très froissé.

Et, pour que je n'aille pas chez son éditeur, il me dit :

- C'est un imbécile.

Il dit des histoires de flibustiers et de corsaires, cet homme qui, même en habit, a toujours l'air d'être en robe de chambre, et il s'en inspirera, en les copiant...

A la fin du déjeuner, tandis que je lui souriais, que je lui offrais à boire et d'excellent gruyère, j'avais envie de lui dire : « Schwob, je vous hais. Et, si vous me répondez un mot, un seul, je vous enfonce cette table, ces plats, ces carafes, tout, dans le ventre. »

31 juillet.

Arromanches.

La grande horloge était couchée par terre, comme si on avait mis le temps dans un cercueil.

6 août.

Une vieille femme, enfouie sous l'énorme gerbe de blé qu'elle porte, tient toute la route, accroche les haies, et des brins de paille font, à sa tête, une auréole hérissée. 8 août.

Titre : Pierre ou Paul et Virginie.

9 août.

A trente ans, je n'ai pas encore lu un vers de Léon Daudet.

13 août.

Heureux ceux qui sont nés parfaits ! On a beau faire : on ne le devient jamais.

14 août.

La lune allonge sur la mer l'ombre des maisons. L'écume des vagues se brise aux dents de l'ombre. Le coup d'éventail lumineux d'un phare tournant.

15 août.

Sur la plage, deux petits bonshommes se disputent une bêche. Ils la serrent de leurs quatre mains et cherchent à se l'arracher. Ils vont se battre, mais, de force égale, ils se défient. Enfin, ils se décident à bêcher ensemble en tenant tous les deux la bêche, sans la lâcher.

18 août.

Dans l'admiration qu'on a pour Verlaine, je sens une trop grande part de pitié pour le pilier d'hôpital.

19 août.

Avec des casquettes de marins ils se donnent des airs d'amiraux.

23 août.

D'Arromanches à Isigny. - Le paysan bien renseigné dit : « Suivez le fil électrique. » Jusqu'à Grandcamps, tout le long de la route, des chiens, attelés à des voitures à trois roues, traînent des paysans, dont quelques-uns sont en blouse, et pour qui c'est un attelage de promenade. Les autres sont marchands de moules. Ils se dirigent au moyen d'un gouvernail. Aux descentes, ça va tout seul.

A Grandcamps, joie d'apercevoir au loin la côte de Quineville, Saint-Waast, Barfleur. Il semble qu'il n'y ait qu'à enjamber pour se trouver dans un pays de doux souvenirs.

Un petit mendiant, dont on dit qu'il fait la bête mais qu'au fond il est finaud, vient rôder autour de nous. On lui commande : « Fais ta prière, tu auras un sou. » Il hésite, puis se fourre un doigt dans la bouche, en arrache une énorme chique qu'il jette à terre, puis se met à genoux et dit sa prière en chantonnant : « Mon Dieu, je vous offre mon coeur. » Il se relève après un signe de croix dépêché, ramasse sa chique et attend son sou. Il amuse et il écoeure.

Des gens ne sont jamais contents : on leur sert une sole, ils disent tout de suite que c'est une plie.

... D'énormes marins, les loups des égouts de la mer, avec leurs bottes gigantesques et ruisselantes, s'avancent, tassés, les jambes écartées, les bras en bois, et crachent dans leur barbe...

Isigny. Il semble que tous les gens qu'on rencontrera auront à la main une tartine de beurre, mais ni aux vitrines, ni ailleurs, on ne voit le moindre petit pot. En échange, beaucoup de mouches, et, sur le cheval qui conduit à la mer, des crapauds que j'ai de la peine à ne pas écraser sous ma bicyclette.

Vouilly, Colombiers. Des routes qui se croisent sans écriteaux, des bornes dont on a pris soin d'effacer l'inscription, ou, plutôt, pas de bornes, mais, à un carrefour, un grand diable de Christ, plus haut qu'un homme, qui se dresse tout à coup sur sa croix géante et qui épouvante, jaune, caleçonné comme un baigneur, tête penchée, bouche ouverte.

Des maisons basses, des portes au-dessous du niveau de la route, et un paysan, assis sur le sol en terre battue, comme s'il voulait encore s'éloigner du soleil, écosse des pois.

30 août.

Retour à Paris. A quelques lieues de Paris, je veux le conquérir, et, dès que j'y suis, me revoilà tout timide.

31 août.

Au mariage de Raynaud, l'église Saint-Laurent, toute pleine de sergents de villes déguisés, gauches et rasés de frais, avait l'air d'un bagne le jour du dimanche.

3 septembre.

Quand je relis au hasard une page de ce que j'ai fait jusqu'ici, tout de même elle me paraît un peu sèche.

5 septembre.

- Veux-tu me donner le petit cochon de porcelaine ? dit Baïe.

- Mais, mon chéri, ça ne t'amuserait pas : il est mort.

- Oh ! alors, tu me le donneras quand il ne sera pas mort, dit ?

7 septembre.

On m'a coupé les pâles couleurs, dit-elle. J'ai vu un vieux qui m'a conduite au bord d'un vivier où il y avait des truites. Il en a pêché une, et il me l'a mise sur la poitrine, entre les deux poitrines. Je l'ai laissée gigoter et battre de la queue jusqu'à ce qu'elle soit morte. Puis, il faut la garder jusqu'à ce qu'on trouve une eau pour l'y jeter.

C'est trois francs : deux pour la truite, un pour l'homme et son travail. Et maintenant, vous voyez, je n'ai plus les pâles couleurs.

10 septembre.

A Schwob : « Aucune de ces deux publications : Poil de carotte et Le Vigneron dans sa vigne, ne me satisfera. Poil de carotte surtout est un mélange déplaisant, où je ne trouve plus les joies passées. C'est, plutôt qu'une oeuvre, l'étalage d'un esprit loqueteux où l'on rencontre un peu de tout : de la pitié, de la méchanceté, du déjà dit et du mauvais goût. Je vous donne, bien entendu, ma dernière impression. Il me faut, pour que je me remonte un peu, me rappeler votre précieuse lettre à propos du Chat.

« Enfin, n'en parlons plus. Je me juge avec autant de sincérité que de sévérité. Vous seul n'en douterez pas. Mais mon ennui - ajouté à d'autres - vient de ce que je ne me renouvelle pas et de ce que je suis incapable de me renouveler. Je suis né noué, et rien ne tranchera le noeud. Vous avez dit à Byvanck : «... si la vie ne lui donne la forte secousse morale dont le talent a besoin pour se délivrer des entraves qu'il se forge lui-même. » Cette condition même ne suffirait plus. Peut-être aussi que je suis mécontent d'avoir donne Poil de carotte trop vite, de l'avoir bâclé sur la fin pour gagner quelque argent immédiat. C'est possible. Les temps sont durs pour ceux qui tendent à la perfection... »

Le parquet était si bien ciré qu'elle releva sa robe comme si elle eût voulu passer une flaque d'eau, pour ne pas se mouiller les pieds.

11 septembre.

Vu entre Houilles, Carrières-Saint-Denis et Sartrouville, dans ces jardins de maraîchers où l'on recueille la pluie dans des tonneaux et dont les propriétaires habitent des maisons de cuir bouilli, sept ou huit chasseurs sans chien, les uns sur les autres, et qui avaient toutes les peines du monde à s'éviter, à ne se point gêner dans leurs petites battues hygiéniques.

Titres : Vignettes, Scènes de paravent.

Un plaisir, ce serait d'écrire de longues scènes et de m'amuser ensuite à les résumer en trois lignes.

15 septembre.

- Je suis un honnête homme, moi, monsieur !

- Vous avez tort : c'est un mauvais métier.

20 septembre.

Si le dieu préposé à l'art me disait : « Voulez-vous être heureux par moi, mais sans gloire ? », je traiterais tout de suite.

Traiterais-je ? Est-ce que je ne tiens pas encore un peu aux compliments de telle petite dame ?

Je ne suis qu'une boiteuse, mais je vous garantis que, si je me mariais et si j'étais grosse, je porterais bien comme une autre ma petite butte.

21 septembre.

Poil de carotte est un mauvais livre incomplet, mal composé, parce qu'il ne m'est venu que par bouffées.

On n'est pas heureux : notre bonheur, c'est le silence du malheur.

27 septembre.

Poil de carotte, on pourrait indifféremment le réduire ou le prolonger. Poil de carotte c'est une tournure d'esprit.

Capus toujours criblé de dettes, en proie aux huissiers. N'ose plus parler, car ce qu'il veut dire, (et il sait ce qu'il veut dire), il n'arrive jamais à le dire.

29 septembre.

Les Goncourt ont dit ce qu'il fallait des autres ; ils n'ont pas dit ce qu'il fallait d'eux-mêmes.

1er octobre.

S'étant brouillées, elles se redemandèrent froidement leurs rouleaux de musique. Faire pour mon village ce que Sainte-Beuve a fait pour Chateaubriand et son temps. Raconter tout par notes, petits drames ou tableaux muets, tout, jusqu'aux terreurs du soir. Fouiller jusqu'au fond, donner la plante de la vérité avec ses racines.

Mémoire, apporte-moi mon pays, mets-le là sur la table. L'ennui c'est qu'avant de se souvenir d'un pays il faut le voir, mettre les pieds dans sa boue.

9 octobre.

Je veux loyalement me réfléchir et savoir l'état de cet être qui est moi, qui pousse depuis trente ans. Je ne me regarde pas sans surprise. Ce qui me frappe d'abord, c'est mon inutilité, et pourtant je n'arrive pas à me persuader que je n'arriverai jamais à rien.

13 octobre.

Il a un style à lui dont les autres ne voudraient pas.

17 octobre.

Tirer toute ma littérature à mon village. Lui appliquer tout ce que j'aime littérairement.

Un cerveau bien soigné ne se fatigue jamais.

J'appelle « classiques » les gens qui ne faisaient pas encore de la littérature un métier.

23 octobre.

Poil de carotte. - Quand les couturières, Marie et Angèle, venaient à la maison, elles prenaient leur repas avec nous, à la même table, et elles avaient peur de manger. Est-ce qu'on se tassait ainsi à cause d'elles ? Bien plutôt, Mme Lepic faisait des frais en leur honneur, et Poil de Carotte bénissait leur présence. Il pouvait manger un peu plus sans que Mme Lepic s'en aperçût ; elle le surveillait moins. Mais, ignorant qu'elles étaient l'occasion d'une détente, les couturières avaient hâte de se lever de table, ensemble, comme une seule femme, et d'aller prendre l'air.

Se promener le jour de l'apparition d'un livre, regarder obliquement la pile de volumes, comme si le garçon fixait sur vous des yeux de mépris, considérer comme un ennemi mortel le libraire qui ne l'a pas mis à l'étalage et qui tout simplement ne l'a pas encore reçu, être un écorché douloureux. Ces pains de savon que deviennent les livres !

J'entendais le garçon de Flammarion crier : « Un Poil ! Deux Poil ! Trois Poil ! »

Il paraît que, si l'on est bien avec Achille, le vendeur de Calmann-Lévy, boulevard des Italiens, c'est une vente assurée de 100 exemplaires ; mažs c'est un monsieur pas commode. Il a ses têtes. L'offre banale d'un exemplaire avec une belle dédicace peut être insuffisante. Il met même des clients à la porte. C'est un original, qui doit avoir un rude mépris pour les hommes de lettres.

26 octobre.

Baïe. En colère, elle serre les lèvres et, tandis que sa mère la gronde, donne des coups de pied dans les jambes de Fantec, griffe la chaise et, par derrière, tire les poils du chien.

2 novembre.

Par ces temps d'indifférence, de prose abondante, où un beau vers ne rime à rien.

3 novembre.

Je suis une horloge dont le balancier va sans lassitude de l'orgueil à l'humilité ; mais, solide sur mes pieds, je garde l'équilibre et reste debout.

5 novembre.

- Si vous aviez comme moi, dit C..., deux ménages et pas d'intérieur !..

6 novembre.

Hier, à L'OEuvre, Annabella ou « Quel dommage que ce soit une prostituée ! » pièce de Ford, traduction de Maeterlinck, causerie de Marcel Schwob. Respiré tout de même une odeur de barbares. Mais ces incestueux parlent comme deux amants. L'inceste ne devrait être que l'aboutissement tranquille de deux jeunesses. Si on acceptait l'inceste avec calme, le monde pourrait être refait. Rachilde furieuse parce que je trouve les acteurs au-dessous de tout. Courteline trouve que tous ces gens font bien du chichi. Léon Daudet prétend que toute l'humanité repose sur un fond louche. Maeterlinck se balance avec son air de charpentier arrivé et satisfait. Le faune Mallarmé file avec douceur entre les couples et tremble d'être enfin compris. Le barbu Georges Hugo porte sur sa large poitrine l'étendard d'un nom illustre. Mme Willy, traînant la corde à puits de ses cheveux, regarde le doux Julia et éclate de rire. Bauër fait le taureau aussi petit que la grenouille, et mon ami Schwob, qui autrefois se rasait la tête jusqu'au sang, a maintenant sur le front un petit saule pleureur, noir, en cheveux plats, qui répond bien à l'état actuel de son âme triste.

8 novembre.

Bernard est venu ce soir et m'a réconcilié avec moi-même. Il m'a dit : « Tous vos amis trouvent que Poil de carotte est ce que vous avez fait de mieux. Personne ne sent aussi bien que moi l'humanité de votre petit héros. Toulouse-Lautrec veut vous voir... Selon moi, Poil de carotte, moins Les Joues rouges, est un livre où l'on prendra plus tard une série de thèmes allemands. »

Et me voilà glorieux, soufflé d'aise comme une pomme de terre, disant : « Quel dur métier ! Ah ! la gloire se fait payer cher, mais c'est ce qu'il y a de plus enviable au monde. »

Et voilà que je me rêve entouré de mes amis, et que je leur donne des conseils de volonté et d'honnêteté, et que je leur distribue des paroles de moribond !

12 novembre.

Ce que je voudrais être, c'est maître d'école de village, envoyant des articles au journal de l'arrondissement, de petites lettres à la Sarcey, loin des regards sceptiques.

Le vent, ce taureau épars. Poil de carotte. Lui donner comme exergue :

« Le père et la mère doivent tout à l'enfant. L'enfant ne leur doit rien. J.R. »

14 novembre.

Il eut la hardiesse de substituer à la formule « par ce courrier », celle-ci : « par ce facteur ».

15 novembre.

Pour arriver, il faut faire ou des saletés, ou des chefs-d'oeuvre. Êtes-vous plus capable des unes que des autres ?

17 novembre.

La mort doit parler de moi : j'ai un glas dans les oreilles.

22 novembre.

Le mot juste ! Le mot juste ! Quelle économie de papier le jour où une loi obligera les écrivains à ne se servir que du mot juste !

Allais, qui a toujours l'air entre deux vins, pas drôle entre deux vies drôles, entre deux ahurissements. Et sa figure fleurie, ses cheveux d'enfant, sa barbe de fauve apprivoisé pour serre parisienne !

Cette petite fleur que personne n'a jamais vue et qui, sur ce rocher, dans une touffe d'herbe, attend d'être respirée.

23 novembre.

Comiques, nos relations ! Nous échangeons des lettres adorables, deux ou trois par an, et, quand nous nous voyons, nous avons envie de nous donner des claques.

24 novembre.

Il prit un secrétaire pour se forcer à travailler, pour avoir à lui donner de l'ouvrage.

Pour faire porter sa malle à la gare quand il vient à Paris, papa cède le raisin de sa vigne.

Hier, Raynaud me traitait de journaliste (lui étant artiste) et me donnait l'opinion de sa femme sur mes livres : « C'est enfant », et il ajoutait : « Le mot est juste. » Sa femme lui avait mis la main sur la bouche pour l'empêcher de répéter, et il lui criblait les doigts de baisers. Enfin, elle le laissa dire.

- Je veux dire, ajouta-t-elle, rougissante, que dans chacun de vos contes il y a des choses drôles, amusantes, enfantines, etc.

Je m'amusais, sans rire trop jaune.

26 novembre.

Pourquoi ne pas donner au théâtre un drame dans un wagon, un assassinat dans un train ?

Ce monde où des jeunes femmes très bien disent : « Au bout de trois mois, mon mari me faisait une queue avec la marchande de journaux d'en face. »

Il désirait faire quelques portraits à la « duc de Saint-Simon ».

Lautrec : un tout petit forgeron à binocle. Un petit sac à double compartiment où il met ses pauvres jambes. Des lèvres épaisses, et des mains comme celles qu'il dessine, avec des doigts écartés et osseux, des pouces en demi-cercles. Il parle souvent de petits hommes avec l'air de dire : « Je ne suis pas si petit que ça, moi ! »

Il aime Zimmermann et Péan surtout, qui a l'air, en fouillant les ventres, de chercher de la monnaie dans sa poche.

Il a sa chambre dans une « maison », est bien avec toutes ces dames, qui ont des sentiments exquis, inconnus des femmes honnêtes, et qui posent admirablement. Il est aussi propriétaire d'un couvent, et il va du couvent à la « maison ».

Il fait mal d'abord par sa petitesse, puis très vivant, très gentil, avec un grognement qui sépare ses phrases et soulève ses lèvres, comme le vent les bourrelets d'une porte.

Il a la taille de son nom.

Il revient à Péan, vivement amusé par toute cette charcuterie, la table en aluminium, qui vaut dix mille francs, et qu'on lève ou qu'on abaisse au moyen d'un piston, par l'opéré qui glisse et qu'on ramène, par la force de Péan qui enlève tout : les aides, l'opéré, la table, d'un seul effort, qui arrache une molaire avec ses doigts, et qui, charcutant, parle gracieusement à l'assistance...

Et toujours le grognement, et toujours le désir de raconter des choses « tellement bêtes qu'elles sont bien ».

Et des bulles de bave volent à ses moustaches. Elle est de ces petites femmes fragiles qui aiment mieux aimer que faire l'amour.

28 novembre.

L'Herbe. Appliquer à la description de ce village le style de Pascal ou de Saint-Simon.

Je me promène, je renifle les odeurs, j'écoute, un peu gêné seulement parce que je ne connais pas les noms de tous ces oiseaux que je dérange. Ce ne sont pas des oiseaux aux mille couleurs. Ceux-ci n'en ont que deux ou trois, ceux-là, qu'une.

Vallotton me raconte qu'une femme, après avoir lu L'Écornifleur pleurait, tant elle se sentait froissée dans sa dignité.

J'aime beaucoup votre livre parce que j'en vois bien les défauts.

29 novembre.

Je n'ai réussi nulle part. J'ai tourné le dos au Gil Blas, à L'Écho de Paris, au Journal, au Figaro, à La Revue hebdomadaire, à la Revue de Paris, etc., etc. Pas un de mes livres n'arrive à un second tirage. Je gagne en moyenne 25 francs par moi. Si mon ménage reste pacifique, c'est grâce à une femme douce comme les anges. J'ai vite assez de mes amis. Quand je les aime trop, je leur en veux, et, quand ils ne m'aiment plus, je les méprise. Je ne suis bon à rien, ni à me conduire en propriétaire, ni à faire la charité. Parlons de mon talent. Il me suffit de lire une page de Saint-Simon ou de Flaubert pour rougir. Mon imagination, c'est une bouteille, un cul de flacon déjà vide. Avec un peu d'habitude un reporter égalerait ce que, plein de suffisance, j'appelle mon style. Je flatte mes confrères par lettres et je les déteste à vue. Mon égoïsme exige tout. Une ambition de taille à regarder par-dessus l'Arc-de-Triomphe, et ce faux dédain des médailles ! Si l'on m'apportait la croix d'honneur sur une assiette, je me trouverais mal de joie, et je ne reviendrais à moi que pour dire : « Remportez ça ! » Le pli que j'ai au front se creuse chaque jour davantage, et bientôt les hommes auront peur de le regarder et se détourneront, comme si c'était une fosse. Je ne travaille même pas comme quelqu'un qui veut mériter l'abrutissement, et, malgré cela, il y a, ma parole, des quarts d'heure où je suis content de moi.

La corde sur laquelle il danse est bien à lui.

1er décembre.

La roue de la Fortune lui a passé sur le corps.

Il écrivait à ses parents : « Dans ce métier d'écrivain, quand on gagne de l'argent avant quarante ans on est perdu. »

4 décembre.

Les vieilles comparaisons ne nous semblent plus supportables que chez les écrivains étrangers.

5 décembre.

L'entraînement du porte-plume. Toute seule, la pensée va où elle veut. Avec le porte-plume, elle n'est plus libre. Elle tire de son côté, lui du sien. Elle est comme un aveugle que son bâton conduit de travers, et ce que je viens d'écrire n'est déjà plus ce que je voulais écrire.

7 décembre.

Et tout le monde se plaint. Et Veber, qui me parle avec son air d'élégante chèvre qui broute, en mangeant ses mots, se plaint que la copie ne passe pas. Et il se révolte. Il a déjà écrit dans les journaux, que diable ! Le Figaro le traite en débutant... On croit qu'il a fait un mariage très riche. D'abord, ce n'est pas une chose à lui jeter à la figure, ensuite, c'est faux. Il a maintenant une femme à nourrir... Et il disait l'autre jour à Xau : « Nous devrions tous imiter Renard et filer à la moindre offense. Car vous ne pouvez pas faire un journal sans nous, et, s'il y a quelqu'un que vous devriez retenir, même par force armée, c'est Renard. »

Moi, je remercie, je balbutie : « J'ai mes ennuis aussi, et même mes ennuis d'argent, sous une autre forme. Trois ou quatre heures par jour je me désespère. J'ai une bonne femme qui me remonte. Si Veber a, comme moi, une bonne femme intelligente - et je n'en doute pas, - le voilà sauvé. Tout s'arrange ».

Et je répète : « Tout s'arrange. » J'ajoute : « Il y a une ligne de sommets, et une autre de bas-fonds. Il s'agit de rester sur les sommets », etc., etc.

Ainsi, les malheurs des autres nous sont indifférents, à moins qu'ils ne nous fassent plaisir.

Et Veber, devant la boutique de charcuterie, disait : « Qu'est-ce que je pourrais donc bien acheter pour ma femme ? »

9 décembre.

Hier, chez Lautrec avec Tristan Bernard. D'une rue où il pleuvait à verse, passé dans un atelier de chaleur étouffante. En chemise, perdant sa culotte et coiffé d'un chapeau de farinier, le petit Lautrec nous ouvre sa porte. Et d'abord, au fond, sur un sofa, je vois deux femmes nues : l'une montre son ventre, et l'autre son derrière. Bernard va leur tendre la main en disant : « Bonjour, mesdemoiselles ! » Moi, gêné, je n'ose regarder franc ces deux modèles. Je cherche où mettre mon chapeau, mon pardessus et mon parapluie qui pisse.

- Que nous ne vous empêchions pas de travailler, dit Bernard.

- Nous avons fini, dit Lautrec. Rhabillez-vous, mesdames.

Et il va chercher une pièce de dix francs qu'il pose sur la table. Elles s'habillent, un peu derrière des toiles, et, de temps en temps, je risque un oeil, sans réussir à les bien voir ; et il me semble toujours que j'ai sur mes yeux clignotants, leur regard de défi. Enfin, elles partent. J'ai vu des fesses mates, des choses tombantes, des cheveux roux, des poils jaunes.

Lautrec nous fait voir ses études de « maisons », ses oeuvres de jeunesse : il a tout de suite fait hardi et vilain. Il me paraît surtout curieux d'art. Je ne suis pas sûr que ce qu'il fait soit bien, mais je sais qu'il aime le rare, que c'est un artiste. Ce petit homme qui appelle sa canne « mon petit bâton », qui souffre certainement de sa taille, mérite, par sa sensibilité, d'être un homme de talent.

12 décembre.

J'étais né pour les succès de journalisme, la gloire quotidienne, la littérature abondante : la lecture des grands écrivains a changé tout cela. De là, le malheur de ma vie.

16 décembre.

Alphonse Daudet me dit :

- Malgré mon admiration pour Poil de carotte, je lui préfère encore des choses comme Le Bijou et L'Horloge du vigneron dans sa vigne. Je ne sais rien de plus parfait dans la littérature française. Vous faites des chefs-d'oeuvre sur l'ongle.

Vous êtes un homme du XVIIe siècle. Il vous faudrait la cassette du roi ou d'un grand seigneur, car jamais on ne pourra vous payer ce que vous faites, et vous y êtes si particulier, si « chez vous » que je crois que vous ne pourriez pas faire autre chose. Je ne vous vois que dans un jardin d'un mètre carré, et renté par l'État. Que ne faites-vous comme Céard, qui gagne 5 000 francs à Carnavalet, comme Henry Fèvre, qui ne sait même pas ce qu'il fait ! Et n'attendez pas d'être au bout : c'est le moment. Vous voilà en vedette. Tous vos admirateurs, et moi le premier, nous nous mettrons en quatre, et je dis pas ça en l'air. Ce n'est pas une plaisanterie d'ami. Demandez quelque chose, la lune si vous voulez, et nous vous l'aurons.

« Ainsi » me dis-je, « on conseille aux jeunes littérateurs de prendre d'abord un emploi. Peut-être vaut-il mieux commencer par la littérature pour obtenir facilement un emploi. »

Depuis, je me réveille chaque matin avec le bonheur de ne pas aller à mon bureau.

18 décembre.

Qu'est-ce que cette nouvelle littérature d'humanité ? Serions-nous meilleurs aujourd'hui qu'hier ? On vient de découvrir un millième sujet de roman : l'humanité. Jusqu'ici l'on s'en était peu préoccupé. On peut dire que le sujet humanité n'existait pas et que nul ne l'avait traité. De quoi parlaient nos pères, je me le demande.

Toutes les dédicaces sont d'admirateurs. Le mot « admiration » commence d'avoir cours : ça fait une pièce fausse de plus dans la circulation.

Hier, avec Léon Daudet, nous nous demandions si, de nos jours, un pamphlet avait quelque chance de réussir. Il faudrait frapper fort, avec une massue. En sommes-nous capables ? Barrès s'essouffle vite. Il en reste aux panamistes. Quelle virtuosité, au contraire, chez Rochefort ! Celui-là a cent bonnes manières d'appeler les gens voleurs. Il frappe toujours le même coup de marteau, mais toujours dans une attitude nouvelle. Il varie ses han ! Aujourd'hui, pour être pamphlétaire, il faudrait être d'abord un grand lyrique. L'ère des coups d'épingle a passé. Le lecteur ne s'amuserait que si nous nous jetions, à la tête les uns des autres, des immeubles.

19 décembre.

Nul ne devine mieux qu'Éloi l'heure où les gens du monde vont se laisser aller. Ils attendaient le départ de quelques personnes graves ou respectées. Et les voilà entre intimes. Aussitôt, les oreilles s'allument, et les bouches prennent la forme de délicats égouts.

21 décembre.

- Si j'étais tout seul dans une mansarde, dit Léon Daudet, d'ici trois ans je serais quelqu'un.

26 décembre.

L'Herbe. Dans ce livre, je me propose de pénétrer jusqu'au coeur du village, c'est-à-dire jusqu'au coeur de Marie Pierry, car le curé et le maître d'école ne sont pas du pays : ils n'y vivent que de passage. Je voudrais mériter leur confiance, mais je n'y arrive pas. Ils se défient de moi. J'ai appris trop de choses. J'ai trop grandi. Je ne peux plus me baisser jusqu'à mes racines. D'abord, ils ont dit de ma jeune femme : « Elle n'est pas fière. » Puis, comme elle avait du plaisir à leur parler de son intérieur, de sa chambre, du prix des rideaux, des meubles, ils ont dit : « Elle est trop riche. » Et ils la méprisèrent parce que pouvant porter de belles toilettes et avoir plusieurs domestiques, elle n'avait qu'une bonne et s'habillait simplement.

31 décembre.

Si, au lieu de gagner beaucoup d'argent pour vivre, nous tâchions de vivre avec peu d'argent ?

JOURNAL DE JULES RENARD DE 1893-1898 - Jules RENARD > 1895

- 1895 -

1er janvier.

Examen. Pas assez travaillé : trop retenu. Car moi, qui dans la vie suis plutôt un abondant, qui fais une trop grosse dépense nerveuse, en littérature, dès que je prends une plume, me voilà hésitant, d'une conscience excessive. Je vois, non pas le beau livre, la page mauvaise qui pourrait gâter ce beau livre et m'empêche de l'écrire. Me répéter que la littérature est un sport, que tout y dépend de la méthode, qu'on appelle aujourd'hui l'entraînement. Aucun danger de dépasser les limites.

Pas assez sorti : il faut voir les gens pour les remettre à la place qu'ils méritent. Trop dédaigné le journalisme, les petits embêtements, les pichenettes du sort. Pas assez lu de littérature grecque, pas assez de latin. Pas assez fait d'armes ou de bicyclette : en faire jusqu'au dégoût. Le travail cérébral paraît ensuite une espèce de salut dans un couvent où l'on peut mourir.

De plus en plus égoïste : rien à faire. Rechercher les apparences, tâcher de n'avoir de bonheur qu'à rendre les autres heureux. Eu trop peur d'admirer livres ou actions. Quelle manie, de dire des mots d'esprit aux gens quand on voudrait les embrasser ! Trop demandé à mes amis, hypocritement, des éloges de Poil de carotte. Laisser faire, la chose faite. Le bon qu'on attendait n'arrive pas, mais celui qu'on n'attendait pas arrive. Il y a une justice, mais celui qui la rend batifole. C'est un juge jovial, qui se moque de nous, nous attrape, mais qui, tout pesé, ne se trompe jamais. Trop mangé, trop dormi, eu trop peur de l'orage. Trop dépensé : il s'agit, non pas de gagner beaucoup d'argent, mais de dépenser peu.

Trop méprisé l'avis d'autrui dans les questions graves, trop consulté autrui dans les frivoles. Faut-il sortir avec ce pardessus, mettre mon chapeau de forme ? Il va pleuvoir, mais je ne prendrai pas mon parapluie, parce que j'ai une belle canne et que je veux qu'on la voie.

M'être trop réjoui en m'apitoyant sur le malheur des autres. Pris un air d'homme sûr de lui. Trop fait le petit garçon avec mes maîtres et, avec les plus jeunes que moi, le bon grand homme qui ne fait pas exprès d'avoir du génie.

Trop regardé aux kiosques pour voir si l'on me reproduisait, trop lu les journaux pour y trouver mon nom cité. Trop envoyé, trop dédicacé de livres, pardonnant aux critiques, par un brusque attendrissement, le bien qu'ils m'avaient fait en ne disant de moi ni bien, ni mal.

Trop aimé mes enfants par pose de bon papa, trop étalé l'indifférence de mon coeur à l'égard de ma famille. M'être trop attendri sur les pauvres, auxquels je ne donne rien sous prétexte qu'on ne sait jamais.

Trop conseillé aux autres ce que je devinais qu'il fallait leur conseiller pour leur faire plaisir. Aimé trop de choses pour les autres, et non pour moi-même. Trop parlé de moi, oh ! oui, trop, trop ! Trop parlé de Pascal, Montaigne, Shakespeare, et pas assez lu Shakespeare, Montaigne, Pascal.

Trop dit à mes amis : « Si je meurs avant vous, je vous demande de m'enterrer à Chitry-les-Mines, et, sur ma tombe, vous mettrez un petit buste avec les titres de mes ouvrages, simplement, rien que ça. » Puis, brusquement : « D'ailleurs, je vous enterrerai tous. »

M'être trop noirci quand je savais qu'on allait protester, avoir trop flatté pour qu'on me flatte.

Je ne suis qu'un misérable, je le sais. Je n'en suis pas plus fier. Je le sais, et je continuerai

Au théâtre, trop remué la tête de droite et de gauche, comme un bouvreuil, pour faire déjà des agaceries à ma jeune gloire. Revenu toujours trop vite sur mes impressions. Trop lu les articles de Coppée pour me prouver que je suis plus malin que lui.

Et je me frappe la poitrine, et, à la fin, je me dis : « Entrez ! », et je me reçois très bien, déjà pardonné. Trop vanté les petites revues que je n'ouvre jamais, et trop méprisé les journaux dont je lis quatre ou cinq chaque jour. Trop parlé de ma génération, et trop caché l'âge que j'ai. Trop parlé de Barrès et pas assez « écrit » son nom.

Trop bu de chartreuse.

Trop dit : « le bien que je pense... » au lieu de : « le mal que je pense... ».

3 janvier.

- « Quand je serai grande », dit Baïe, « j'aurai pas de maman et je boirai de la goutte ».

Le vieux naturaliste étudie les moeurs et le travail des fourmis dans ses jambes.

Capus, l'ex-boulevardier, le sceptique, etc. Tâche de gagner beaucoup d'argent pour le donner à son frère qui est sans place, marié, papa, et qui a une belle-mère. (Voir leur odyssée dans Années d'aventures.) Il est tout près d'avoir eu un article de Muhlfeld dans La Revue blanche.

- Voilà, dit-il, que je pénètre enfin dans le vrai milieu littéraire, celui de La Revue Blanche et du Mercure de France. J'avais commencé par le vrai public. Vous, vous faites l'inverse.

- Oui, dis-je, mais le grand public me laisse encore de côté.

Tout fier aussi d'être au Figaro et que M. de Rodays l'appelle cher maître.

Il m'emmène dans son cabinet de travail où il écrit en un quart d'heure son Graindorge qu'il envoie par son groom à L'Écho de Paris. Il écrit quelquefois de haut sur une planche qu'il a sous le nez, à cause de sa myopie. Parmi ses livres, je vois du Taine, de l'Herbert Spencer et les études de Brunetière sur Bossuet.

15 janvier.

Visite au Jardin d'acclimatation.

Des phoques se poussent gauchement des coudes, petites oreilles pincées, leur gueule rose plantée de chicots noirs. De toutes petites perruches comme les épingles de cravate qui chantent.

Les sorties de bal des hamadryas, leur manière d'éplucher des pommes de terre froides, et leur hurlement subit et prolongé à pleine gueule ouverte.

18 janvier.

Un bon mot vaut mieux qu'un mauvais livre.

19 janvier.

Le Désert. - Pierre Loti, comptez-moi parmi vos frères de rêve, de doute et d'angoisse. Me voilà : marchez devant moi, je vous suis.

Est-ce qu'on ne va pas bientôt s'asseoir ? Est-ce qu'on ne va pas bientôt arriver ? Tapez un peu sur le chameau.

Toi qui portes un vrai costume d'Arabe, je te suivrai dans ma robe de chambre.

Cheminé... Cheminé... Mais pourquoi n'avez-vous pas joint une carte à votre livre ? Il me faut garder sous les yeux mon petit atlas de poche.

Arrivés... Arrivés... enfin... enfin.

Arrêtons-nous, hommes de la tente. L'homme des maisons de pierre s'exaspère.

Comment se fait-il donc qu'on connaisse toutes les bonnes actions discrètes ?

On tira des coups de fusil dans sa fosse pour lui rendre les honneurs militaires.

- Mais ils vont le tuer ! criait la mère.

21 janvier.

L'air où je vis est tout gris.

28 janvier.

Voyage à Bologne. - Tous ces petits villages sous la neige, comme enveloppés de fourrures blanches.

Il y avait quelques toilettes, la demoiselle du sous-préfet beaucoup de vides et, au parterre, quelques spectateurs qui changeaient à chaque instant de banquettes, en crachant.

On me disait : « Comment le trouvez-vous, notre petit théâtre ? »

- Oh ! très gentil. On n'en voit pas beaucoup comme ça en province. M. Repin avait un grand col aux cornes menaçantes, Gaillardon, un petit gilet de couleur et un chapeau de soie dorée. Henriette était plus grande que Marie, et la servante, décolletée, portait de gros sabots blancs avec de la paille qui sortait, qui sortait !...

Et toujours Docquois me répétait qu'il n'avait que ça, mais qu'il avait sûrement le sens du théâtre, que La Demande était très scénique, et que, Pour la Couronne, c'était d'un art qui avait déjà des cheveux blancs.

Or, il arriva que nos acteurs n'avaient pas mangé aux répétitions et, pour faire honneur aux auteurs parisiens, le jeune et intelligent directeur fit servir, le soir de la première, - la dernière - un repas copieux. D'abord, du vrai vermout, puis de la vraie soupe, du vrai ragoût, de l'omelette vraie, puis du café et du cognac. Et ils mangeaient des mots, ils ne savaient plus que dire. Ils se voyaient au souper de la centième, et, de temps en temps, on entendait : « Passez-moi le sel. » Et le souffleur, jaloux, soufflait comme une sirène, mais inutilement.

Un tuyau du calorifère avait crevé, et ça empestait le charbon.

Et, comme c'était une représentation au bénéfice d'une oeuvre anglaise, il n'y avait que des Anglais qui ne comprenaient pas un mot et attendaient Miss Helyett.

On joua d'abord l'hymne russe, l'hymne anglais et La Marseillaise.

Un monsieur, auteur dramatique du pays, nous dit que c'était une belle tranche de vie, qu'il connaissait ça, que c'était du bon Théâtre libre, mais que ça ne prendrait pas.

Le petit homme disait : « Ma petite femme », et la petite femme disait : « Mon petit homme. » En hiver, ils mangeaient dans la cuisine sur une grande table en bois blanc, auprès d'un fourneau admirable d'éclat, soigné, frotté, relié ! Et, le matin, ils mangeaient des bonnes pommes de terre avec du veau dans son jus, et, le soir, ils remangeaient du veau froid avec de la salade huilée et juteuse. Le petit homme était photographe : il faut bien vivre, mais il troussait des articles et les lisait à sa petite femme avant de les envoyer au journal de la ville. Il avait aussi été ténor pendant quatre ans. C'est si amusant, de voyager ! Il n'avait pas une forte voix : il avait une voix juste. Sans se croire un phénix, il avait conscience de sa petite valeur, et l'idée ne lui entrait pas dans la tête qu'un jour il pût être sifflé. Ça lui arriva à Cherbourg. Il y jouait depuis quatre mois. Il semblait être aimé du public, quand des officiers, des brutes... Ce fut fini. P'tit homme se sentit cassé. Il eut une maladie d'estomac et ne joua plus.

Maintenant, il ne fait plus que de la photographie. Pourtant, il fait autre chose : un eczéma. C'est son malheur. Ça l'a pris on ne sait comment. Toujours la vermine l'a adoré. S'il y avait une puce sur un chien, c'était pour lui. Mais est-ce de la vermine, l'eczéma, ou est-ce que ça vient du sang ? Il a pris des dépuratifs : rien n'y fait. Il s'enduit de pâtes. Parfois, résigné, il ne s'en occupe plus, et ça disparaît, mais ça revient avant qu'il n'ait eu le temps de se réjouir. Il ne fait que se regarder dans la glace.

- Avez-vous remarqué, dit-il, quand vous êtes entré, que je ne vous ai pas tendu une main fraternelle ?

Il n'ose plus rectifier les têtes de ses clients. Il s'approche, avec des mains lépreuses, d'une demoiselle pour lui placer la tête : elle recule et fait la moue. Les yeux enflammés, il répète : « C'est dégoûtant ! » Pour se réhabiliter, il ajoute : « Par exemple, quand on a ça, on n'a pas autre chose. Ainsi, j'avais une maladie d'estomac : elle est partie. Me voilà garanti contre n'importe quoi. » Et il cite Raspail.

Raspail commence à faire autorité dans les provinces.

29 janvier.

Pâle, comme si elle se nourrissait de neige.

31 janvier.

Hier soir, entre Capus, Muhlfeld et moi, la conversation a roulé - au risque de les aplatir un peu - sur l'extraordinaire habileté marchande des P... et des V... Ils offrent des volumes dédicacés même aux petites vendeuses des gares. Ils sont du dernier bien avec Achille. Ils font des voyages en Allemagne, en Angleterre, en Danemark même, pour surveiller la vente, etc., etc. Et ils envoient aux critiques des exemplaires sur vélin avec marge.

Le mal, c'est qu'ils donnent aux éditeurs des habitudes d'indifférence. Confiant en son auteur, l'éditeur ne s'occupe plus de rien.

1er février.

Comme la neige serait monotone si Dieu n'avait créé les corbeaux !

J'aime à sortir par ces temps froids où il n'y a de monde, dans les rues, que le strict nécessaire.

3 février.

Mme Adam. Je la voyais moins jeune. Parle de son rôle, dit « Gallifet et moi ». Voit parmi nous une vingtaine de jeunes qui peuvent l'aider à reprendre l'Alsace et la Lorraine. Se plaint du lâchage d'anciens collaborateurs. En veut à la Revue de Paris et s'excite à rire de mes anecdotes pointues sur Ganderax.

Je me présente à Bauër. Il est gros, plein d'art et revenu de tout. Il me dit que je l'irrite. Il ajoute : « C'est ce qu'il faut. » Il défend mollement Strindberg et fait la roue en parlant du Plaidoyer d'un fou que Strindberg lui a dédié. Mais que nous aimons donc Ibsen ! voilà le grand.

Quant à la foule, le peuple, il ne l'aime plus.

Abîme entre l'artiste et les masses. Il est revenu de tous ces bas-fonds.

Il faut tout de même se forcer pour admirer Rochefort. Toute sa tableauterie me dégoûte. Ce richard qui bougonne, ça devient une scie déplaisante. On peut dire de lui, banalement, qu'il a passé toute sa vie à vouloir se rendre intéressant.

4 février.

Hier soir, cherché un nom pour notre maison de Chaumot On choisit la Gloriette, qui signifie petite maison de plaisance, et aussi parce que c'est un diminutif de gloire et que « Gloriette » engage, oblige un homme de lettres.

L'Herbe. Je veux tâcher de mettre un village dans un livre, de l'y mettre tout entier, depuis le maire jusqu'au cochon. Et ceux-là comprendront la beauté du titre qui ont entendu un paysan dire : « L'herbe pousse », ou : « C'est un beau temps pour l'herbe », ou : « Il n'y a plus d'herbe. »

Ils ont de grosses têtes, comme des bûches, avec des noeuds qui m'écorchent et que je ne sais par quelles cornes prendre. J'ai acheté cette maison pour être heureux. Papon, que je rencontre, me dit :

- Ah ! vous avez l'air heureux, vous.

Et je lui réponds :

- Mon brave Papon, je n'en ai pas que l'air : je le suis.

- C'est parce que vous avez eu de la chance me dit-il. Vous êtes bien tombé.

Et il s'éloigne. S'il avait raison ! Si j'étais seulement bien tombé, moi qui m'imagine avoir créé mon bonheur moi-même par mon application, ma persévérance, mon sens de la vie, disons-le : par mon intelligence ! Si je n'étais que bien tombé !

De loin, mes amis, je vous juge. Toi, tu veux gagner beaucoup d'argent ; toi, puérilement dominer et tu désires une gloire en gros ; toi, tu t'écartes de façon qu'on te voie t'écarter ; toi, tu passes ta littérature à écrire du mal d'un monde où tu ne peux t'empêcher d'aller. Oh ! vous êtes tous très remarquables. Vous êtes de beaux cerveaux, mais vous avez des buts comiques, et je ris bien, sur ma butte.

Il faut le strict nécessaire, et il faut ne s'en écarter ni en dedans, ni en dehors : en dehors, c'est de la sottise, en dedans, c'est de l'orgueil.

Je me fais nommer maire et je me dis : « Il y a cent personnes autour de moi. Je peux les rendre heureuses. Imitez-moi. Que chacun de vous en fasse autant. Je commence. » Le principal personnage de mon livre, le héros, c'est le bonheur. C'est à lui qu'il faut s'intéresser, souhaitez qu'il ne vienne pas à la fin.

De ma fenêtre, je vois le canal, la rivière, des bois. Je ne veux rien mépriser, et, si je pouvais faire consciencieusement de la politique, je le jure, mon cher Barrès, j'en ferais.

6 février.

Tout petit, je passais pour une mauvaise tête. Il faut maintenant que, dans mon cher pays, je me fasse une réputation de bonté.

8 février.

Le ver à soie file un mauvais cocon.

La neige tourbillonne comme une Loïe Fuller. Ses râclures de corne. Il ne reste sur les champs que des morceaux de neige déchirés. Une bourrasque : elle tombe horizontale.

Le bruit de mort d'un tombereau qui roule sur la terre gelée. Ces hommes qui travaillent dans la neige ont l'air de s'être frottés contre un mur. Un temps où les bouillottes sont enviées.

9 février.

L'ami qu'on rencontre et qu'on hésite à tutoyer, et la petite comédie à deux qu'on joue.

- Voyons, Bernard, dit Natanson, donnez-nous une nouvelle pour le prochain numéro de La Revue blanche. Je compte sur vous, n'est-ce pas ?

- Bien, bien. Quand faudra-t-il venir vous essayer ça ?

11 février.

La chaleur légère, ailée, d'un feu de bois.

12 février.

Il y a les bons écrivains, et les grands. Soyons les bons.

Dans les salles de rédaction, il me semble que je perds mon temps sous moi.

13 février.

Hier, Rod me racontait la lamentable odyssée de Duchosal à Paris. Comment ce cul-de-jatte manchot a-t-il pu y arriver et y circuler ? En se traînant. Il est allé voir Rod à Auteuil, et, dit Rod, il n'a fait que tousser, cracher et se moucher dans sa serviette. Et, comme un autre sourd était venu de Genève à Paris (ils ont tous la manie de quitter Genève, dit le Genevois Rod). Duchosal a eu un mot sublime dit encore Rod : « Comment peut-il venir à Paris, lui un infirme ! » Et le pauvre Duchosal comptait sur des arcs de triomphe, lançait de tous côtés des télégrammes : « Je suis à Paris. Je vous attends à l'hotel de... » Mais ses amis le fuyaient comme la peste.

Oui : le conte que j'écris existe, écrit d'une façon absolument parfaite, quelque part, dans l'air. Il ne s'agit pour moi que de le trouver - et de le copier.

Mon Éloi : c'est une sorte de Don Quichotte de chambre.

On ne peut guérir du mal d'écrire que pour tomber réellement, mortellement malade, et mourir. Léon Blum me dit :

- Je ne voudrais pas que vous vous méprissiez sur ce que je pense de vous. Mais je ne saurais, sans barboter... Tenez, déjà je barbote !

Il dit qu'il a surpris une de ses bonnes apprenant par coeur Volupté, de Sainte-Beuve, qu'elle avait pris dans sa bibliothèque. Il dut lui donner le livre.

- La scène du don a dû être émouvante, dit Tristan Bernard

Paul Adam dit qu'une de ses bonnes lisait du Poictevin, et qu'il a reçu des tas de lettres d'ouvriers, de huit pages, etc. Mais A. Natanson coupe les paroles de tous, comme des betteraves.

Achille et Don Quichotte sont, Dieu merci, assez connus, pour que nous nous dispensions de lire Homère et Cervantès.

14 février.

Baïe a rêvé d'un éléphant qui avait de belles bottines,

En littérature, il faut arriver doucement, de peur d'attraper un chaud et froid.

Le vrai ne se distingue du faux, en littérature, que comme les fleurs naturelles des artificielles : par une espèce d'inimitable odeur.

16 février.

La première fois que je rencontrai Mme Séverine, tout de suite, sans dire un mot, nous prenant les mains, nous nous mîmes à pleurer.

Il faut être honnête et modeste, mais il faut dire qu'on l'est.

Ce que devient le mot cochon dans la bouche d'une jolie femme.

18 février.

Les éditeurs si gentils quand on ne publie pas chez eux.

C'est l'heure où sortent des ateliers de petits modèles à suivre.

19 février.

On n'est rien avant trente ans, trente-cinq ans, et je m'aperçois qu'il faut toujours reculer la date.

Toulouse-Lautrec. Plus on le voit, et plus il grandit. Il finit par être d'une taille au-dessous de la moyenne.

Oh ! le joli mot ! Il faut mettre ça quelque part. Il fait tant de jolis mots qu'il ne sait plus où les mettre.

20 février.

Il prend à la conversation la part du lion.

23 février.

Il faudrait, pour meubler ce grand salon, lâcher deux ou trois petits éléphants qui se promèneraient en tous sens.

Ça dura vingt-cinq ans, montre en main.

Un petit particulier humain m'intéresse plus que l'humain général.

24 février.

- Hier, dîner de La Nouvelle Revue, sous la présidence de Mme Adam fausse, en général de Galliffet. Et des gens qui prononcent gravement ces deux mots : économie politique. On propose de signer une pétition pour faire décorer d'Esparbès.

Une belle dame qui a l'air du buste de la République des Lettres. Silence ! Il va tomber de la neige. Quand on veut embrasser cette femme froide, on a l'air de vouloir écarter de la neige.

Je n'aime à parler qu'avec des gens plus grands que moi et dont la bouche me dépasse, parce qu'ainsi les odeurs montent.

- Oh ! Vos pages courtes ont un succès !... dit Mme Adam, avec l'air d'ajouter : « Oui, mais ce n'est tout de même pas ça qui va nous rendre l'Alsace et la Lorraine ! »

Mauclair avec une petite moustache blonde. L'ancien ministre Bourgeois arrive avec sa rosette et une redingote. Edmond Aman-Jean, avec une tête qui a déraillé.

- Avez-vous reçu mon livre ? dit-il.

- Lequel ? dit Mauclair. Vous en publiez trente-six.

Le député Étienne Dejean me dit :

- Nous devons être du même âge.

Il se trouve qu'il n'a que dix ans de plus que moi. J'ai tant souffert !

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Aux paysans qui lui demandent si tel endroit de Paris est loin de tel autre, papa répond : « Peuh ! Il n'y a que la rivière à passer. »

A La Nouvelle Revue où l'on nous paie dix francs nos fantaisies. Tristan Bernard, vexé, signe sur les reçus avec un petit b.

28 février.

Passé à la Morgue aujourd'hui après déjeuner. Vu trois nobles cadavres, bien arrangés sous leur couverture notre et numérotés. La bouche ouverte, la barbe et les cheveux peignés, ils ont l'air de dormir. Ils ont seulement l'air de trop dormir, sans respirer. Ils sont vraiment très bien, beaucoup mieux que leurs photographies qu'on voit à la porte : ce n'est pas vivant.

2 mars.

Hier soir, banquet d'Edmond de Goncourt. - D'abord, on peut envoyer un télégramme d'excuses. Economie : 12 francs. Et puis, le télégramme est lu au dessert. Ainsi, l'on se tire de la foule.

En entrant, j'aperçois un beau jeune garçon frisé, lingé, pommade, peint et poudré : « C'est Lucien Daudet. » Il parle avec une petite voix de poche de gilet. Jean Lorrain, avec des mèches blanches et une paupière tombante. Marcel Schwob, qui se fait maintenant une tête, laisse pousser ses cheveux, ceux qui veulent ; mais il a derrière le crâne une place nue. Il a l'air de sortir d'un de ses contes.

Jean Dolent couvert de miettes. Nous parlons du travail pour le travail, et il se met en fureur contre les gens qui disent : « Oh ! Dolent n'a pas de besoins. »

- Quand je voyage avec mon ami Carrière et que nous faisons un détour pour économiser cent francs, ça nous chagrine. J'ai de quoi manger parce que je modère mes appétits. L'artiste, c'est celui qui n'a pas de but, qui n'est préoccupé que de son art, et non point de femmes, d'argent, de situation mondaine. Et l'artiste est celui qui dédaigne les compliments, parce que personne ne le connaît comme il se connaît.

Tissot me présente Georges Lecomte et lui dit : « Voilà un homme heureux ! »

Et Fèvre qui fait la moue parce que je lui dis qu'il ressemble à un certain Pontsevrez, et Georges Moreau, directeur de La Revue encyclopédique, qui vient à moi et me reconnaît d'après un portrait paru dans La Plume. A ma gauche, un monsieur qui se rappelle m'avoir vu chez Léon Daudet, ou dans une gare en costume de voyage : il ne sait pas bien. Il confond avec Rochefort, retour de Londres. Il est sourd, et il me parle avec une toute petite voix de religieuse, de sorte que c'est moi qui lui semble être le sourd.

- On ne vous voit pas souvent, me dit Goncourt.

- Mon cher maître, c'est pure discrétion.

- Eh ! bien, c'est bête.

- Voilà un mot qui me plaît.

Il est beau, notre vieux maître. Il est ému, et, quand on lui serre la main, on la sent molle, et ballottante, comme pleine de l'eau de son émotion. Il y a, devant lui, sur la table, un superbe gâteau monté, dont on dirait l'Académie des Goncourt réalisée, en modèle réduit, par un pâtissier.

Comment ! C'est ça, le grand Clemenceau, ce monsieur qui parle d'une voix saccadée, une main dans la poche, et qui vous sort une vieille phraséologie ? Ce scalpel ne servait-il pas déjà à couper la carotide aux mammouths ? Dieu ! que ces gens-là sont loin de nous ! « Bon ouvrier... République sociale... » Zut ! Zut ! Monsieur, vous êtes chez des hommes de lettres, et vous nous prenez pour des électeurs. Ne sentez-vous pas notre déception, et un peu notre dédain ? Quelques-uns de vos amis disent que vous improvisez.

Et puis, Zola nous raconte ses petites affaires. Ah ! le vieux bûcheron bûcheronne toujours. Enfin, Daudet, restant assis, lit à Goncourt son petit devoir d'amitié. Il a bien l'air de l'écolier penché sur sa table, sur sa feuille de papier tremblante, sous l'oeil sévère du maître. Et pourtant, je l'affirme, toute notre sympathie allait à eux quand, durant nos bravos et tandis que nos mains battaient, Goncourt et Daudet se serraient les leurs sous la table.

Très bien, Poincaré, avec sa figure anguleuse et volontaire, son front gouvernemental. Il dit le mot juste. Il est modeste. Il diminue l'État, il s'excuse en l'honneur de la littérature. Et cela lui permet, à lui, jeune ministre de trente-cinq ans, d'être assis sans ridicule, sans que nous nous révoltions, à la droite d'un de nos maîtres qui a plus de soixante-dix ans et qui seulement à cet âge est mis à sa place, au premier rang. Et Barrès, avec sa tête de grand-duc déplumé, le regarde, le jeune ministre, applaudit même, Barrès dont le nez s'allonge jusqu'à former un angle aigu avec la ligne de la bouche et du menton. Je le félicite de sa dernière incarnation, et il sourit.

Georges Hugo, plein de santé, qui se porte comme un alexandrin de son grand-père.

Il y a des Japonais, qui ont l'air de petits charbonniers juifs. Il y a des Anglais, qui ont l'air d'Oscar Wilde traduit en français. Il y a un petit Américain estropié, qui a fondé un journal à douze ans, et trente mille petites filles se sont abonnées.

Et il n'y a pas François Coppée, qui est malade et mourra peut-être de ce banquet. Et il y a Willette, avec sa tête de Louis-Philippe avant la gloire. Et il y a Huret, avec sa tête de grand jars prêt à siffler.

Le grand hall se vide. Un riche original pourrait s'y offrir un banquet, tout seul à lui tout seul, avec les plats qu'on a économisés grâce à ces discours. Quand on parlait de La Fille Élisa, les garçons dressaient l'oreille comme si elle allait entrer. Et Goncourt a dû faire cette réflexion avant de se coucher : « Vraiment, puisqu'ils sont si gentils, Je vais encore leur donner un volume de mon Journal avant de mourir. »

Et, moi, j'avais envie d'aller tout de suite à n'importe quelle distribution de prix, prononcer mon premier discours. Mes gestes marchaient tout seuls et ma voix donnait d'elle-même.

Oui ! je suis heureux, ce soir, parce que quelques hommes de goût m'ont témoigné leur admiration. Mais demain ?

La joie, peut-être, d'un grand homme qui devine que ses enfants ne seront rien.

Le bois du foyer bouge comme si la chaleur y faisait remuer des bêtes endormies.

5 mars.

Il a la manie de vous mettre sous le nez des phrases de Mallarmé, et de dire : « Lisez-moi ca ! » On lit, on a lu, et on reste muet (heureusement !) d'admiration.

5 mars.

Éloi a nettement conscience de son énorme vanité ; mais il espère qu'à force de volonté il la réduira au minimum de ridicule, et qu'à force de talent il la fera passer par-dessus le marché.

Chez Jean Veber. Comment ! C'est ce monsieur qui est debout, une jambe à cheval sur une chaise, et qui se dandine, et qui bavarde, qui ne pense pas uniquement à ce qu'il fait, qui voudrait me faire ressemblant ?

Et il ne veut pas avoir l'air de s'appliquer. Sa première esquisse est manquée. Sa jeune femme, qu'il consulte, ne le lui cache pas. Il recommence, et elle est là, près de lui, toute petite et se haussant. Elle le guide. On dirait qu'elle apprend à dessiner à un enfant. Elle lui dit : « L'oeil plus perçant. Tu plisses trop le front. Les sourcils sont moins noirs. Pince un peu la bouche ! » Et il répond : « C'est vrai, c'est vrai. » Ah ! madame, ce que je verrai de bien, signé Jean Veber, je dirai que c'est vous qui l'avez fait.

Ils affirment qu'ils sont heureux. Elle ne bouge pas. Elle porte une longue chaîne sur sa robe qui lui monte jusqu'au cou.

En préparation, des culs-de-jatte qui s'arrachent un louis d'or, par terre, dans des flaques de sang. Au mur, des croquis de Barrès en singe, en hideux oiseaux : corbeau ou chouette. Emballement sur Willette. Lautrec dessine admirablement. Vallotton, borné, manque d'imprévu.

7 mars.

Chez Pottecher, à Bellevue, Claudel nous lit sa traduction littérale de l'Agamemnon d'Eschyle. Il s'est d'abord fait prier assez modestement, puis il commence, de sa voix de machine à parler, et ses lèvres s'ouvrent comme des éclairs de chaleur. Sa tête est d'un ton cendré. Il a l'air d'avoir brûlé. Il admire ou déteste avec gaminerie. Il dit :

- Il n'y a rien de plus beau au monde que le théâtre chinois. Quand on a vu ça, on ne peut plus rien voir.

Puis il nous lit une correction de Tête d'or, qu'il refera toute sa vie.

- Vous avez raison, lui dis-je. Nous devrions, chaque année, au printemps, passer un mois à corriger notre oeuvre.

Je lui dis qu'il se grise d'images, et qu'il ne faut confondre l'image vaguement belle avec l'image exacte, bien supérieure.

Il trouve que Boileau est un grand poëte pittoresque, et le seul qui ait su faire le vers.

La certitude de n'être pas seul qui console même dans un cimetière.

10 mars.

Mon pays, c'est où passent les plus beaux nuages.

Et Dante qui s'évanouit à chaque instant.

12 mars.

Comme nous apprenions coup sur coup plusieurs morts, elle ne manqua pas de dire : « Crois-tu qu'on décanille, hein ? »

13 mars.

Nous avons bavardé plus de cinq heures, et il ne m'en reste rien. Nous méprisions tantôt l'argent, tantôt le travail qui ne rapporte pas. Je disais : « J'aime la solitude », et Claudel me répondait : « Vous ne savez pas ce que c'est que la solitude. Moi, je l'ai connue dans un désert d'Amérique, à 80 kilomètres de Boston, où mon ami le violoniste composa un air où le désert était tout entier. »

Ce qu'il y eut de mieux, ce furent quelques phrases de La Bruyère que nous lut Claudel. Elles nous donnèrent l'impression que nous ne lisons jamais La Bruyère. Et Claudel parle de tuer en lui toute création, toute inspiration. Déjà, il ne lui consacre plus qu'une heure par jour, et, tandis qu'il passe d'une conviction à une autre, son visage joue tout un orage.

- Dans la métaphore, dit-il, le premier terme de la comparaison disparaît. Dans l'image, les deux termes subsistent et ne sont qu'ajoutés l'un à l'autre.

Et il parle des Indiens qui imitent avec la bouche le bruit d'un insecte qui ronge le bois, et qui passent de longs mois à chercher une formule de trois ou quatre vers pour incanter une rivière, et qui considèrent le lapin, déjà si troublant chez nous, comme un grand magicien.

Claudel, l'auteur de Tête d'or, et de La Ville, qui passe parmi nous pour un homme de génie, et qui est vice-consul à New York, à Boston, en Chine, etc., reste au bureau par devoir, fait des rapports par devoir, au point même qu'il en fait qu'on ne lui demande pas.

- Je suis payé, dit-il simplement. Je tâche de gagner mon argent.

Ce soir, au cirque, un dompteur montrait à la fois des poules, des renards et des chiens. Les renards s'avançaient amicalement vers les poules : c'était le progrès. Les poules n'avaient pas l'air trop rassuré : c'était la routine. Grâce aux chiens pacificateurs, tout allait bien : c'était la civilisation.

Un classique est un écrivain qui veille sur la tradition.

15 mars.

Le petit frisson avant-coureur d'une belle phrase qui vient.

Je voudrais, oui, je voudrais aussi qu'elle allât un peu à la messe. Ça ne me déplairait pas. Elle y montrerait sa toilette. Elle serait la plus belle. Elle ne prierait pas Dieu sottement comme une dévote inintelligente. Elle lui sourirait, lui ferait bon visage, avec l'air de dire : « Vous savez ? Si vous existez, tant mieux. Je le souhaite, mais vous ne me faites pas peur. Je vous aime sans trembler. » Elle n'irait pas aux vêpres : c'est trop froid.

16 mars.

Hier, été pour la première fois de ma vie à l'Opéra.

Jean Grave, un ouvrier à figure intelligente et douce. Naturellement, il fonde un journal. Il a déjà les 300 francs du premier numéro. Il me raconte qu'un propriétaire a cédé à quelques socialistes un hectare de terrain en pleine campagne. Ils le feront clore, y mettront quelques animaux et, sans travailler, y vivront « des fruits de la terre ». Ils se vêtiront des peaux de leurs bêtes, etc., etc., et les bêtes vivront écorchées. Pourvu que tout cela ne finisse pas mal, aux Folies-Bergère.

19 mars.

- Oh ! maintenant, dit Rod, auteur pour institutrices, je n'ai plus de prétentions.

- Il ne vous reste que celle de ne plus en avoir.

Chez Claudel, dîner et soirée fantômatique. Sa soeur me dit :

- Vous me faites peur, Mr. Renard. Vous me ridiculiserez dans un de vos livres.

Son visage poudré ne s'anime que par les yeux et la bouche. Quelquefois, il semble mort. Elle hait la musique, le dit tout haut comme elle le pense, et son frère rage, le nez dans son assiette, et on sent ses mains se contracter de colère et ses jambes trembler sous la table.

Atelier traversé de poutres, avec des lanternes suspendues par des ficelles. Nous les allumons. Des portes d'armoires que Mlle Claudel a plaquées contre le mur. Des chandeliers où la bougie se plante sur une pointe de fer et qui peuvent servir de poignards, et des ébauches qui dorment sous leur linge. Et ce groupe de la valse où le couple semble vouloir se coucher et finir la danse par l'amour.

Je n'ai pas entendu un mot de ce que disait la mère. Et, pourtant, à chacune de nos paroles elle répondait, faisait sa petite réflexion pour elle seule, ou poussait un soupir.

Et le musicien qui a vécu deux ans avec Claudel, et qui vient seulement d'apprendre que Claudel est un littérateur ! Presque un vieillard, aux cheveux rares, sans crâne, et doux, et bien élevé, qui vous serre les mains comme s'il voulait d'un seul coup prendre possession de toute votre sympathie. Il ne se fait pas prier pour jouer. Il attendait. Son violon dort au chaud dans des coussins brodés de palmes. Et il joue sans pose, les yeux fermés. Après un morceau, il dit : « Qu'est-ce que je vais vous jouer maintenant ? » Quand visiblement nous sommes un peu las, il dit : « Faut-il le remettre ? », avec un air de dire : « Il faut donc le remettre ! »

Comparaison entre la musique et la littérature. Ces gens voudraient nous faire croire que leurs émotions sont plus complètes que les nôtres. Nous éprouvons tout ce que vous éprouvez, plus... Plus quoi ? Un petit plaisir sensuel, la griserie que donnerait un verre d'alcool. J'ai peine à croire que ce petit bonhomme à peine vivant aille plus loin, dans la jouissance d'art, que Victor Hugo ou Lamartine, qui n'aimaient pas la musique.

On parle de Schwob, de ses cheveux à la pirate. Il ne voit plus aucun de nous. Et sa fureur parce que Mme Léon Daudet citait à table un vers de lui ! Et sa sourde haine parce que j'ai écrit Il faut qu'une porte soit fermée !...

- Est-ce vrai, mademoiselle, qu'à Guernesey les rochers où s'est assis Victor Hugo sont marqués d'une croix verte ?

Et le roman ? Qui de nous oserait écrire un roman avec ces mots vidés de leurs sens : « Je t'aime » et « amour » ? Nous ne sommes capables que d'écrire un livre, c'est-à-dire de remplir un cahier et de vider un encrier pour notre santé intellectuelle.

Shakespeare ! Tu dis toujours Shakespeare ! Il y en a un en toi : trouve-le.

Aller parfois dans le monde pour avaler un verre de bile.

Un Japonais à la peau sans pli me dit que, d'abord, tous les Européens lui ont paru les mêmes et qu'il a mis longtemps à les individualiser.

- Cependant, lui dis-je, nous sommes blonds, ou bruns, ou rouges, tandis que vous êtes tous jaunes et noirs.

- Il vous paraît, dit-il.

Et, à Mlle Claudel qui avait collectionné quelques japonaiseries qu'elle admire de tout son coeur, il apprend qu'elle n'a là que de mauvaises copies de mauvaises choses de la décadence.

26 mars.

Les sillons, rides annuelles de la terre.

Schwob sait quelle est la partie la plus faible d'un livre et que c'est de celle-là surtout qu'il faut complimenter.

27 mars.

De son ronronnement, le chat accompagne le tic-tac de l'horloge ; c'est toute la musique de la chambre.

Pottecher m'emmène chez Goncourt. Il me semble que la maison a grandi. Eulalie vient nous ouvrir. Je crois bien qu'elle a un lorgnon. Elle a presque l'air d'une grande dame dont la fille épousera sûrement un homme de lettres. Goncourt, qui se reposait dans sa chambre, arrive, tout tassé. Il se plaint de l'influenza. Description de l'influenza. On ne sait pas ce que c'est. Description d'un feu de cheminée qu'Eulalie et sa fille ont éteint. Supériorité du feu de bois sur tout autre feu. Il a gelé l'autre soir en dînant chez Zola ; le dîner était d'ailleurs très bon. Le feu de bois n'a que l'inconvénient de faire trop de suie. Alors, le progrès ? Maintenant, on ne sait plus se chauffer. Et, même chez la princesse, les femmes sont obligées de mettre un fichu sur leurs épaules décolletées.

- Et qu'est-ce que vous faites ?

Autrefois, on gagnait beaucoup moins. Aujourd'hui, la littérature nourrit son homme. Et encore !... Le plus fort, c'est Halévy qui, comme Michelet, édite ses livres à ses frais. Un artiste ne gagne jamais d'argent par son art, mais par ce qu'il sait mettre à côté. En ce sens, Daudet a beaucoup fait pour les artistes et pour lui-même. C'est lui qui fait nos traités. Ah ! si je n'avais pas d'enfants ! disent-ils. Mais un artiste ne doit pas avoir d'enfants. C'est une vieille opinion à moi. Avec mon frère, nous n'avions que 9 000 francs de rentes.

- Tant qu'on n'aura pas trouvé de moyen de photographier la gloire, dis-je, l'artiste ne sera pas content. Et il lui restera de se plaindre que ce n'est pas bien venu.

Réflexions sur Sarcey. Zola, malgré tout son talent, ne comprend ni Lourdes, ni Rome, ni Paris. Ce sont là des sujets, non de romans, mais de fresques historiques.

Ne peut plus lire de livres d'imagination. Ne lit plus que des Mémoires : c'est là qu'il y a encore le moins de fausseté.

Si ému, le soir de son banquet, qu'il a gardé tout entière pour lui la corbeille de fleurs envoyée par Mme Mirbeau, et qui était composée de petits bouquets pour les invités de marque.

D'après Pottecher, il a eu beaucoup de maîtresses. A Vichy, il reçut une boîte avec une coccinelle dedans, et disait : « C'est une jolie femme qui l'a prise sur son cou et qui me l'envoie. »

29 mars.

- On ne vous voit pas.

- C'est pourtant vrai, oui. Ça me manque si peu !

Les chardons au poil de lapin.

31 mars.

Hier soir, dîner de La Nouvelle Revue. - Georges Hugo, le masque et la carrure de son grand-père. Débute dans la littérature aujourd'hui même par les Récits d'un matelot. On pourrait remplir un petit volume de toutes les banalités que fera dire ce début. Nous dînons en face de Gerville-Réache, Rivet et Dejean, trois députés. J'entends un vieux, qui n'a plus de dents, dire : « Les hommes raffinés sont quelquefois durs. » Nous disons à Rivet que Barrès est le plus grand écrivain du siècle. Léon Daudet crie que Boileau est le plus grand poëte de tous les temps. Pan ! Pan ! Pan ! Et Georges Hugo dit que Léon Daudet a l'oeil le plus intelligent qu'il connaisse.

Une femme laide et décolletée parle de ses « petits écrits ».

2 avril.

Comme on se rencontre ! oui, on se rencontre, cornes en avant, comme les deux chèvres de La Fontaine sur leur étroite planche.

A Charles Maurras : « Je voudrais causer longuement avec vous de votre définition de Poil de carotte. Je ne puis, par cette lettre, que vous remercier d'avoir, pour la seconde fois, écrit, sur mon « sottisier », quelques lignes dont je suis très touché. Je n'y ajouterai qu'une réflexion, presque une légère protestation.

« Comme écrivain, je tâche de savoir me borner. Comme lecteur, je ne me borne pas. J'aime, croyez-le, beaucoup de choses que mes livres ne laissent point deviner. J'ai été fortement remué par les poëtes, et surtout par la prodigieuse abondance verbale de Victor Hugo. Y a-t-il réaction ? C'est possible. Il y a plutôt limitation. Au delà, je suis mal à l'aise, et je m'excuse en me persuadant que, pour faire bien, il faut que je fasse peu, et même petit. Mais, la tête relevée de mon établi où vous imaginez que je me contracte, je vous assure que je ne méprise personne et que je n'ai aucune peur d'admirer les plus grands. Et je me laisse même aller avec une douce détente.

« Vous voyez que cette lettre ne me suffirait pas. Sachez encore que j'ai barré de coups de crayon furieux, sur mon exemplaire d'En route, les mêmes phrases que vous soulignez. Vous voyez que le dégoût de ce trivial exaspérant nous est commun ». 7 avril

Puisqu'il y a l'homme du Nord et l'homme du Midi, n'y a-t-il pas aussi l'homme du Centre ?

Le putois sur la maison des Perreau. Tableau de nuit. Je n'ai plus le temps de regarder tout cela, d'avoir ces impressions troublantes et qui longtemps se répercutaient en moi, et me faisaient rentrer ma tête sous les draps.

Son livre de la vie fut in-75 ans.

9 avril.

Le docteur Gallmann, élégant Viennois à lunettes d'or vient me demander de lui indiquer, en deux lignes, ce que, du passé, je souhaiterais de voir revivre.

Il me dit qu'on ne connaît, de chaque littérature étrangère, que ses rapports avec la politique.

- Chaque littérature, lui dis-je, a pour chariot sa politique.

Le mot lui plaît, et je sens qu'il le placera quelque part. Je lui écris :

- Je ne désire rien du passé. Je ne compte plus sur l'avenir. Le présent me suffit. Je suis un homme heureux, car j'ai renoncé au bonheur.

10 avril.

Paul Hervieu, trente-huit ans. Il a maintenant la bonté large que donne le succès. Il ne dédaigne que..., qui ne sait ni écrire, ni construire, ni faire la scène. Mon admiration pour Capus le choque un peu. Il le met au rang des..., qui sont des hommes de tout l'esprit qu'on peut avoir, mais qui ne sont pas des poëtes. Le poëte est celui qui voit le drame et la comédie. On gagne à être connu.

On perd à être trop connu. Pourquoi mépriser le grand monde ? C'est l'aboutissement d'une marche ascensionnelle. L'homme du monde est aussi intéressant que le mineur. D'ailleurs, on trouve tout même dans un morceau de silex.

Les cheveux abondants et bien divisés, menton rond, pommettes rondes.

13 avril.

Dans cette affaire Oscar Wilde, quelque chose de plus comique que l'indignation de toute l'Angleterre, c'est la pudibonderie de quelques Français que nous connaissons bien.

Écrire, c'est une façon de parler sans être interrompu.

La noix : ces deux minuscules tortues figées ; la tortue, cette moitié de grosse noix.

Derrière la fenêtre je vois une main qui coud. On dirait qu'elle vient chasser de la vitre une mouche obstinée, une buée qui se reforme, qu'elle relève une mèche de cheveux retombant toujours.

- Les chevaux seraient bien plus beaux s'ils n'avaient pas de poils, dit Berthe, et s'ils portaient des tabliers rouges.

27 avril.

Visite de Barbusse. Grand, grand, figure rasée. Il compte sur des articles de Silvestre, de Coppée, de Gaston Deschamps. Ça fait vendre !

Il me fait l'honneur de dire qu'il préfère la prose aux vers.

Clichés. Encore un qui tenait l'Empire en échec du bout de sa plume ou de son crayon !

30 avril.

Rostand, un peu jeune, un peu vieux, un peu chauve, plein d'un joli talent dans sa Princesse lointaine, très au courant de L'Écornifleur et de Coquecigrues.

Vicaire, un Verlaine commun, dont les vers coulaient, hier, entre les bocks et les soucoupes, mous, mous.

Le petit théâtre minuscule où le spectateur choisit sa place, voilà où je voudrais voir jouer une de mes pièces.

- Oui, mon cher ami, dit Courteline. Elle assistait à la répétition générale d'une pantomime, et, comme elle ne comprenait pas, elle disait à sa voisine : « Aujourd'hui, ce n'est qu'une répétition générale, mais ils parleront demain, à la première. »

8 mai.

Mallarmé. Il est tellement clair dans la conversation qu'après l'avoir lu on le trouve causeur banal. Il parle de Baudelaire et de ce que je fais. Malgré moi, je suis en glace. Impossible de dire un mot gentil. Si encore, il était velu comme un faune, je pourrais le caresser.

Jardin d'acclimatation. Les boutons de chemise des yeux des flamants roses.

Le casoar à casque, qui a des plumes comme un sanglier.

La selle de l'autruche relève.

Un bison tout sculpté, excepté les mâchoires qui remuent. Un cygne noir au bec rouge, comme un prêtre qui se pique le nez.

Le lièvre de Russie mêle ses poils à l'herbe qui repousse.

Le bouquetin grave comme un moissonneur qui revient des champs et porte sur ses épaules une double faucille.

Le lapin bélier, noir ou blanc, dont le nez remue comme une paupière, aux oreilles lâches comme une cravate dénouée.

Mme Tola Dorian. Cheveux blancs sous perruque noire. Elle a encore un joli sourire au coin de la bouche. Tout en vert, elle offre au Mercure, comme tapis vert, sa robe de velours vert qu'elle déploie et relève pour montrer de riches dessous.

13 mai.

Mme Rostand devine d'instinct si une chose est bonne ou mauvaise. Elle ouvre un livre, lit deux pages, est fixée, et ne se trompe jamais. Seulement en vers. Dit qu'elle ne se connaît pas en prose. Elle aime aussi Renan. Leconte de Lisle l'aimait beaucoup. Elle l'aimait beaucoup aussi, mais pas son talent, ce qui la rendait malheureuse. Elle ne pouvait pas lui faire de compliments : c'était plus fort qu'elle. Elle a fait un volume de vers, oui. Elle n'en parle plus. Elle tâchera d'en retrouver un exemplaire pour moi. Elle ne s'emporte que dans les discussions littéraires. Elle ne peut pas se retenir : c'est encore plus fort qu'elle. Elle n'aime pas le vague. Elle aime les choses profondes et originales, extravagantes autant qu'on voudra, mais précises.

19 mai.

Les coqs à crête d'apoplectiques.

21 mai.

Ce qui fait le plus plaisir aux femmes, c'est une basse flatterie sur leur intelligence.

Dans son puits de science il n'avait pas d'eau fraîche.

24 mai.

Éloi n'aime pas à écrire une longue phrase. S'il était obligé d'en écrire une, il la disperserait, ligne par ligne, sur plusieurs petits morceaux de papier.

30 mai.

Prudence n'est que l'euphémisme de peur.

4 juin.

Tristan Bernard. Son premier soin, en arrivant à l'hôtel, est de demander s'il y a une dépêche pour lui, quoique personne ne sache son adresse. A table, il fait venir un de ces petits commissionnaires belges qui ont des blouses blanches de maçon, et lui donne un mot : « Prière de remettre au porteur toutes les dépêches et lettres adressées à M. Paul Bernard. »

- Vous attendez quelque chose ?

- Moi ? Rien.

Il s'achète une éponge et une petite terrine à fond vert pour se laver la barbe et le reste, et il finit par se laver dans la cuvette de l'hôtel.

Nous cherchons des ressemblances, et nous avons déjà trouvé le père de Paul Hervieu, quand je dis :

- Tiens ? sur l'autre trottoir, Alphonse Allais.

Et Alphonse Allais lui-même se retourne et lève les bras au ciel. Il nous invite à déjeuner. Comme le garçon lui offre des pommes nouvelles :

- Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, dit Allais.

Les demis de bière, on les appelle des gendarmes.

Léon Hamelle a déjà mangé un homard, plusieurs tranches de rosbif ; il demande des oeufs durs au garçon qui revient disant :

- Monsieur, le buffet froid est fermé, et le chef est parti.

La nuit, et le matin de bonne heure, dans les rues, attelages de chiens qui font croire qu'un peuple de nains prend possession de la cité, vit et travaille pendant que dort la race des géants.

Bruxelles, c'est une capitale de province. Les bicyclistes y ont encore des trompes.

Les moeurs, c'est comme l'argent : il n'y a que la menue monnaie qui change de ville à ville. Ce qui a de la valeur et ce qui importe reste le même.

20 juin.

Arrivée à Gérardmer. - Sur le lac, un petit bateau marche à la voile avec un parapluie.

Avec une croisée mi-partie en carreaux rouges, mi-partie en carreaux bleus, on tire deux forêts d'une seule : une en plein incendie, l'autre, noire, brûlée, éteinte. Des nuées blanches s'accrochent aux pins.

Devant moi, un petit paysage sorti d'une boîte de jour de l'an, avec des maisons rouges, des arbres vernis et de grandes toiles blanches étendues sur l'herbe. Des petits chalets qu'on pourrait déplacer en mouillant le bout de son doigt.

21 juin.

Le voyageur qui, là-bas, sur la route, passe péniblement d'un arbre à un autre.

Ce n'est pas une plaisanterie, un mirage classique : une belle jeune fille marche pieds nus sur la route.

29 juin.

Sur les roses la rosée.

Je sais pourquoi je déteste le dimanche : c'est parce que des gens, occupés à rien, se permettent d'être oisifs comme moi.

Une lune légère, comme faite avec un morceau de nuage blanc.

Claudel. L'âpre Bresse où il est né une seconde fois. Son front devait se cogner aux montagnes, puis, par les vallées à perte de vue, son regard filer comme un éclair. Un calvaire qui donne le vertige. Une église qui étouffe le village dans son ombre, et ces gens dévots qui nous regardent toujours, toujours, comme des étrangers.

Et l'on arrive à ces maisons de cloportes par d'invisibles sentiers perdus dans l'herbe. L'hiver, il faut repousser la neige comme des ours blancs.

Quel épicier aligna tous ces pins de sucre ?

Ce qui me manquait, au milieu de ces pins, c'était de pouvoir poser mes lèvres sur la joue d'une femme fraîche et un peu lasse.

Le petit ruisseau qui écume à toutes les pierres.

- Les bêtes qui dorment dans l'ombre reposent mieux et s'échauffent moins, dit la vieille femme.

On ne voyait de la chèvre que ses yeux, et un peu ses cornes.

- La chèvre qui pond du lait, dit Berthe.

Des moissons dispersées sur la montagne avec une symétrie qui apparaît de loin, une proportion dans les distances. Çà et là, une école vide, avec sa cloche dont la ficelle pend. Ses verres dépolis et grattés et ses grandes cartes d'atlas qui dépassent.

Les chevaux aux tabliers chasseurs de mouches, et leurs petites tours Eiffel de grelots.

L'orage joueur de boules derrière la montagne. Après chaque coup de tonnerre la pluie redouble comme les pleurs après les gros mots.

Dans un long voyage, effacer des gares comme les jours de l'année au régiment.

5 juillet.

Gérardmer, la Schlucht, le Hohneck. - Charlemagne a pris ici un repas champêtre. Tout de suite on parle de ses relations avec ses filles.

La Roche du diable, occasion d'exposer sa théorie sur le vertige. Le corps en arrière, on ne s'appuie à la rampe de fer que du bout du doigt. On devient cotonneux. Un mendiant, qui ressemble à Verlaine, (il est très beau, ce mendiant-là !) profite de notre vertige. Par sensibilité peureuse, nous lui donnons chacun deux sous. C'est à la fois une charité et une façon de désarmer l'abîme qui bâille à nos pieds.

La Meurthe n'en finit plus de prendre sa source. Les autres rivières peuvent attendre.

Descendu jusqu'à Retournemer par le Sentier des Dames. C'est une espèce d'entraînement pour l'enfer. Un des endroits les plus riants de notre promenade. Des petites servantes ahuries nous apportent bière âcre et limonade rouge. Comme je donne quatre sous de pourboire à l'une d'elles, elle les retourne, trouve que ce n'est pas assez pour payer la bière, ou se demande pourquoi je paie deux fois.

Au Hohneck, table d'orientation. Un sentier permet d'y arriver sans marcher sur le territoire allemand. Il faut être patriote, car le sentier allemand est beaucoup plus doux.

Vivre et mourir au bord du lac de Longemer ! Les lichens pendent comme des barbes d'Espagnols. Sous les hêtres, la cascade tombe en gémissant, comme une femme qui se cache la figure.

6 juillet.

Le poëte Titulopanpé avait fait, sur les papillons, une pièce de vers. Il n'en était pas content du tout. Il trouvait lourd le vol de ses papillons. Il déchira ses vers et jeta sur le lac les morceaux de papier. Mais ils ne tombèrent pas à l'eau. Légers, ils s'envolèrent d'un essor miroitant, pris par la brise. Et le poëte Titulopanpé les suivait du regard, attendri, content d'avoir écrit des vers meilleurs qu'il ne croyait.

19 juillet.

Rentrée à Paris. Paris a une odeur de fiacre.

26 juillet.

J'aime mieux m'occuper de moi que des autres, dans la crainte qu'ils ne disent : « De quoi se mêle-t- il, celui-là ? »

28 juillet.

Cette pièce est, comme on dit dans les faits divers, un de ces drames malheureusement trop fréquents.

29 juillet.

Toute notre critique, c'est de reprocher à autrui de n'avoir que les qualités que nous croyons avoir.

10 août.

Je pense à vous et, devant chaque beau site, je pousse une exclamation en votre honneur.

De la joie comme quand il pleut et qu'on sait un ami dehors.

20 août.

La mer, c'est l'abîme plein jusqu'au bord.

Oh ! voir le Groënland ou la mer Morte ! Devant moi, sur le coteau, il y a un petit arbre maigre et ratatiné qui tourne son dos de bossu à la mer et se courbe à son souffle oppressant.

25 août.

Rentrée de Veulettes à Paris.

Les canards se demandent quel est celui d'entre eux qu'ils verront demain, au lever du soleil, brusquement empoigné par la servante de l'hôtel, serré au cou, les ailes folles, et jeté par terre, bec ouvert, pattes raides, et ne bougeant plus, comme s'il dormait.

27 août.

Tristan Bernard, un homme audacieux, un vrai Parisien. Il a le courage de descendre de bicyclette et d'acheter un cornet de raisin chez la fruitière d'en face, et de le manger tout de suite, sur le trottoir, sous les regards des concierges du quartier.

Quand les autres me fatiguent, c'est que je me lasse de moi-même.

Quand on lit le récit d'une vie « exemplaire » comme celle de Balzac, on arrive toujours au récit de la mort. Ainsi, à quoi bon ?

28 août.

Je suis souvent mécontent de ce que j'ai écrit. Je ne le suis jamais de ce que j'écris, car, si j'en étais mécontent, je ne l'écrirais pas.

La montagne enterrée. - Des étoiles brillent. Les yeux du loup s'allument dans la forêt. L'ombre de la montagne se couche dans l'eau du lac comme un grand catafalque, et les reflets des étoiles s'allument tout à l'entour, comme des cierges.

29 août.

Le garçon de librairie au vent est curieux à observer. Ça l'agace, tous ces désoeuvrés qui dérangent les livres, les salissent et ne les achètent jamais. Les liseurs de revues surtout l'horripilent : il les traite en ennemis. Il les repousse des genoux et du coude avec un tardif : « Pardon, monsieur », si l'ennemi résiste. Il ouvre des placards du bas et écarte les portes, comme si un landau allait entrer.

Mais, son arme la plus redoutable, C'est le plumeau. Il s'en sert avec sournoiserie. Il fait voler la poussière des livres sous les narines du badaud qui ne s'aperçoit de rien, qui admet toutes les nécessités du service, et qui finit par s'en aller acheter un livre plus loin.

Quelquefois, c'est un pauvre auteur dont l'implacable employé coupe ainsi, net, l'innocente joie de manier son livre.

30 août.

Hier, Capus couleur de cuivre. Il vient de terminer une pièce avec Alphonse Allais. C'était dur, de faire travailler Allais deux ou trois heures par jour.

- Pour faire une pièce de théâtre, dit Capus, il ne faut que de la volonté et de l'esprit de sacrifice. En journalisme, on peut écrire une mauvaise page aujourd'hui à la condition d'en écrire une bonne demain. Dans une pièce, il faut déchirer la page mauvaise.

C'était le plus dur à faire comprendre à Allais. Il était rebelle à ce principe comme aux lois de l'équilibre. Jamais je n'ai pu lui apprendre à monter à bicyclette.

Capus a hérité des dettes de Balzac. Il ne vient de Blois à Paris que pour prendre chez son concierge des feuilles de papier timbré ou des menaces de vente. Ça commence à le fatiguer tout de même.

Sur le boulevard on l'appelle Alfred : c'est donc bien un journaliste.

Vu Brieux, « l'auteur applaudi » de Blanchette et de L'Engrenage. Des cheveux trop longs et un pantalon trop court. Il vient de « terminer une pièce ». Il a une figure rose et jeune. Il allait à la campagne, avec l'air d'en revenir.

La toute petite fille de la concierge, qui est devenue aveugle, commence à très bien se servir de ses autres sens : elle va et vient, même sur le trottoir ; mais, quand elle entend des enfants jouer dans la rue, elle rentre et pleure.

4 septembre.

Cliché. Les arts, l'agriculture, les lettres, la politique ont fourni des aliments à l'activité de son intelligence.

Comme je remercie Mme Adam de m'avoir fait obtenir un sursis, elle me parle longuement de la bonté pour la bonté. Elle déteste là bonté judaïque qui implique une récompense. Elle est pour la bonté moderne.

- De même, dit-elle, que la rente de l'argent qui baisse de plus en plus, de même la rente de la bonté doit se réduire au minimum, et même s'annuler. Non que je sois bête ! Je ne lâche pas les méchants, et, quand j'ai mis ma fortune en travers de celle d'un Bismarck ou d'un Gambetta, son affaire est mauvaise. Quand on me répète qu'une femme dit du mal de moi, je réponds : « Je ne comprends pas. Je ne lui ai pourtant jamais fait de bien ni rendu aucun service. »

Elle vient de recevoir la visite d'un Russe qu'on n'a pas encore rapatrié, bien que, dit-elle, elle ait donné 12 000 francs de sa poche pour le rapatriement des Russes. Et ça ne l'amuse pas, car elle n'est pas riche.

Elle a des toilettes claires, l'air aussi jeune que peut l'avoir une femme déjà vieille, des dents fines et vraies, des cheveux gris, un visage pas trop poudré, et de grosses lunettes.

7 septembre.

Mon cerveau est gras de littérature et gonflé comme un foie d'oie.

9 septembre.

A chaque instant Poil de carotte me revient. Nous vivons ensemble, et j'espère bien que je mourrai avant lui.

10 septembre.

L'écureuil, son murmure à bouche fermée.

13 septembre.

M. Rigal est encore venu me voir ce matin, comme une leçon. Il a une chaîne de montre en or, une cravate blanche, une chemise moins blanche, et des accrocs à ses manches, à son pantalon d'un noir poli, poli. Il ne veut pas d'une situation qui l'humilierait aux yeux de ses anciens administrés, mais il leur tend volontiers la main. Il parle d'organiser une loterie à 20 francs le billet. A 200 billets, il trouverait 4 000 francs, avec quoi il recommencerait sa vie. Dans une heure de conversation, il trouve quatre ou cinq idées qui le tireraient d'affaire.

- Qu'est-ce que vous en pensez, Renard ? Il vaudrait mieux faire cela, peut-être ?

Arrive l'instant où ses yeux s'emplissent d'eau. C'est une habitude qu'il a prise. Il réussit très bien.

Et il est toujours gras, de cette graisse des petits restaurants où l'on mange beaucoup de pain. Il a gardé son bon appétit et ses petites dents d'Auvergnat rongeur ; et il a une poignée de main en chair froide.

La misère ne le corrige pas. On voit qu'il se fait à mendier. Il se contente de traiter le siècle de « positif ». Ses mains courent à toutes ses poches, disparaissent, ressortent, vont et viennent pour tirer des lettres : « Tenez, lisez ça ! », des lettres dédoublées pour que ça pèse moins, et sales. On reste les yeux dessus le temps nécessaire pour faire croire qu'on les lit. Et tout à coup :

- Si je retournais à Nevers fonder une nouvelle maison ?

Je le regarde. Et sa grosse tête, bouffie, chauve et cuivrée, me fait l'effet d'une cloche dont le battant, soudain, devient fou.

Et, tout le temps, la peur du « tapage ». Mais ça ne tombe pas.

Etre heureux n'est pas le but, mais il faut au moins l'avoir été.

Même en voiture, il a l'air d'aller à pied.

18 septembre.

Il a plusieurs cordes à l'arc de sa lyre.

19 septembre.

Hier, chez les Noirs du Soudan. Une odeur d'insectes écrasés. Femmes portant sur leur dos des enfants dont la tête pend. Les unes écrasent du mil dans des calebasses. Une, jolie, change son petit, et cette jeune mère montre de belles cuisses brunes, polies, tentantes. Un enfant plonge dans un lac verdâtre qui dégoûterait des canards, ramasse le sou qu'on lui a jeté et le met dans sa bouche. Mon confrère écrit, sur de longues feuilles de papier, d'une écriture arabe, en commençant par la droite, des histoires pour son petit garçon.

Ils cousent sans dés, avec des épines. Quelques-uns ont des têtes intelligentes, la plupart, des figures puériles. Dès mon arrivée, je sens dans la foule un chatouillement au ventre : c'est un petit Noir qui pose sa bouche sur mon gilet et dit : « Sou ! Sou ! Sou ! » Je lui donne un sou, qu'il baise. D'autres demandent à échanger leurs sous contre des pièces, et les jeunes femmes envoient un baiser contre un sou. Une se pose un cataplasme sur un abcès qu'elle a sous le bras : pas un poil. Ils se chauffent. Je m'imagine que je fais naufrage au Soudan et que tout à coup je me vois entouré d'une cinquantaine de Noirs gambadant et hurlant.

Quelques-uns se promènent avec des Blanches. Volontiers ils touchent nos barbes, et leurs mains nous passent devant la figure comme des chauves-souris

Dans des calebasses ils mangent avec des os plats le riz couleur de ciment. Leurs produits sont rangés par échantillons dans une mosquée, mais sur les étiquettes des bocaux il y a des adresses de Paris. Leurs maisons, nous en faisions de pareilles quand nous étions petits. C'est entre le marin et le lapin.

Les forgerons ont des soufflets cornus qu'ils lèvent et rabaissent comme des diables. Aux chevilles des femmes, de lourds anneaux d'argent. Pas de poitrine : des seins écartés et en forme de poires à poudre.

Histoires naturelles. - Buffon a décrit les animaux pour faire plaisir : aux hommes. Moi, je voudrais être agréable aux animaux mêmes. Je voudrais, s'ils pouvaient lire mes petites Histoires naturelles, que cela les fît sourire.

Il aime beaucoup les voyages. Ce qui l'ennuie, c'est de changer de place.

20 septembre.

Il excelle dans le comique et le tragique à la fois ou séparément.

22 septembre.

Relis, relis. Des choses que tu n'as pas comprises hier, tu seras tout étonné de les comprendre aujourd'hui. Voilà seulement que j'aime Mérimée.

Je n'aime à écrire que de petites choses, en artiste, mais je ne risque pas des livres de précision, des biographies, des critiques. Les romans me dégoûtent, les vers me fatiguent.

Reconstruire ma famille d'après mon enfance.

Il me demandait la lune. J'allai chercher un seau d'eau. « Tiens », lui dis-je, « prends-la. Tu n'as qu'à te baisser. Tu ne peux pas l'attraper ? Arrange-toi. Ce n'est plus mon affaire. Je t'ai apporté la lune. »

J'ai attelé Pégase à une charrue. Il a beau piaffer : il faut qu'il marche avec lenteur et qu'il laboure mon champ. Il reniflait, jetait du feu, piaffait, m'offrait sa croupe, prêt à s'envoler.

- Tout cela est bien, lui dis-je. Mais approche-toi.

Il voulut s'élancer au ciel, mais le soc de la charrue s'enfonçait dans la terre et l'y retenait.

Il n'y a pas de Paradis, mais il faut tâcher de mériter qu'il y en ait un.

Impossible de voir au fond de mon coeur : la bougie s'y éteint, faute d'air pur.

Je me sens déjà vieux, incapable de grandes choses. Si ma vie se prolonge de vingt années, comment pourrai-je les remplir ?

25 septembre.

Je n'en voudrais pas pour un empire colonial. 26 septembre.

Ce qui me gâte les animaux de Grandville, c'est leur costume. L'air suffisait. J'ai tâché de me contenter de l'air dans mes Histoires naturelles. Les animaux ne sont pas ridicules.

La tortue ressemble à une blouse qui sèche sur une corde et ballonnée par le vent.

La girafe porte-drapeau.

Le hérisson frisé comme des baguettes de tambour.

L'âne au sabot d'enfant, modeste chanteur des rues.

28 septembre.

Par la fenêtre, je la vois toujours travaillant. Il lui arrive de parler tout haut à son ouvrage. Le matin, elle fait son ménage avec des gants. C'est une vieille fille qui a quitté la maison où elle était parce qu'on l'a démolie. Elle est ici depuis plus de quinze ans. Elle n'a fait que ces deux maisons. Un ami vient la voir. Jamais il ne couche. Il déjeune quelquefois le dimanche. Ils sont blancs, tous les deux, à les croire poudrés, et propres, et polis, polis. Ils font de fréquents voyages et paient leur loyer avant de partir. Il est veuf, père de famille. Il a des enfants qui ont des enfants. De peur de leur faire du tort, elle n'a jamais voulu l'épouser. C'est un couple qui fait aimer la vie. Elle ne réclame rien à son propriétaire. Une fois, elle lui a demandé l'autorisation de faire changer son papier à ses frais. Bien avec tout le monde, elle est vieille et a l'air jeune. On la voit très bien maîtresse aimée et amoureuse.

Pour vivre tous les jours avec les mêmes personnes, il faut garder avec elles l'attitude qu'on aurait si on ne les voyait que tous les trois mois.

Ce n'est pas nouveau : c'est renouveau, tout au plus.

29 septembre.

Le pivert : « Peut-on entrer ? » Il regarde de l'autre côté s'il a percé l'arbre. Le chirurgien des arbres.

30 septembre.

Le juge avec sa toque, coiffé comme un gros crayon.

Qu'est-ce que vous voulez que je fasse ! Est-ce ma faute si je n'ai pas le menton volontaire ?

Tu passeras ta vie à crever ta coquille.

Relu les lettres de Schwob. Nos lettres, c'est bien ce qu'il y a de meilleur en nous.

Patience ! L'eau de mon petit ruisseau arrivera à la mer.

Je veux que mon oreille soit un coquillage qui garde tous les bruits de la nature.

Et, quand une feuille qui paraît abritée se met tout à coup à remuer, à délirer (oui ! elle a le délire), ses voisines restant calmes, n'y a-t-il pas là un mystère ?

Sois modeste ! C'est le genre d'orgueil qui déplaît le moins. La vie qu'il y a dans une mouche. Son arrière-train transparent de mie de pain. Elle frotte ses deux pattes de devant l'une contre l'autre, et sa trompe entre ses pattes.

Si je l'écrasais comme une mouche ?

2 octobre.

Ne vous illusionnez donc pas ! Né vingt ans plus tôt, vous auriez fait du naturalisme comme tout le monde.

C'est étonnant comme ces écrivains célibataires qui n'ont pas d'enfants s'occupent du problème de l'enfant !

3 octobre.

Celui qui aime la littérature n'aime ni l'argent, ni les tableaux, ni les bibelots, ni le reste. Au fond, Balzac n'aimait pas la littérature.

Balzac est vrai en gros, il ne l'est pas en détail.

Des nuages gris, veloutés, et comme illuminés de feux intérieurs.

Et ma lyre, je l'ai mise au gaz.

4 octobre.

Un journal qui s'est assuré contre ma collaboration.

5 octobre.

Le matin au travail. Brumes d'abord, quelquefois impénétrables. Et, peu à peu, il fait clair. C'est comme un petit soleil qui s'élève lentement dans le cerveau.

6 octobre.

D'après Théocrite. - Et, sifflant sur une lame de couteau, ils se disputèrent le prix de la flûte. L'un mit comme enjeu son paquet de tabac, l'autre, un petit porte-monnaie presque neuf.

Comme ça m'est égal, que certaines des idylles de Théocrite soient en dialecte ionien ! Faire avec de réels bergers modernes ce qu'il a fait avec ses bergers syracusains.

8 octobre.

Allais me dit hier soir qu'il a vu Schwob dans un misérable petit café, sirotant, effondré, un verre de liqueur noire.

Il n'y a que les hommes de lettres qui soient capables de piétiner un sujet de conversation avec une telle opiniâtreté. Ce sujet, c'était Les Tenailles de Paul Hervieu. Allais déclare que la pièce l'a tout bêtement empoigné. Capus proteste contre cette sécheresse d'Hervieu, ce manque d'humanité, d'intérêt, ce parti pris de froideur. Aucune émotion dit-il. Des phrases où il n'en faut pas. Il est aigre, ce soir, Capus, et il prétend qu'il faut comprendre la critique comme Rochefort et Drumont comprennent la politique : avec partialité et indignation.

- Je rencontre, dit Allais, Hervieu qui me dit : « Crois-tu que j'ai de la guigne ! Le Français fait relâche ce soir à cause de la mort de Pasteur ! » Et il a 15 000 francs de rentes !

Et Allais ne rit que du coin de la bouche, ou il se met la main sur les lèvres pour cacher l'âge de ses dents.

Je dis que les hommes de lettres gagnent trop d'argent.

- Cette idée vous passera d'autant plus vite, dit Capus, qu'on vous augmentera plus rapidement. D'ailleurs, je suis de votre avis. Moi, je gagne de l'argent pour payer mes dettes. Je n'ai que du mépris pour ceux qui gagnent de l'argent sans raison.

Et Capus montre une réelle supériorité sur Allais, dont les plaisanteries sont un peu toujours les mêmes, et grasses. Allais parle de ses parents qui habitent à Honfleur.

- Maintenant, ils sont fiers de toi, dit Mme Allais.

- Espèce d'imbécile ! Pourquoi veux-tu qu'ils soient fiers ? Ils sont contents que leur pauvre fils gagne de l'argent, voilà tout. Longtemps on s'est demandé à Honfleur : « De quoi vit-il ? Il a fait ses études de pharmacien, puis il a mené une vie de bohème sans jamais faire de dettes, demandant un billet de cent francs à sa mère qui ne se faisait pas trop prier ; et aujourd'hui toute la jeunesse de Honfleur est avec lui. »

Ils vivent à l'hôtel. Ils ont 200 000 francs auxquels ils ne touchent pas et qu'ils gardent pour acheter une propriété à Honfleur. Ils ont ramené de Blois un petit groom qu'ils paient 15 francs par mois et qui n'a rien à faire. Chaque matin, à l'hôtel, il demande à madame : « Qu'est-ce qu'il faut faire ? » On ne sait pas. Alors, on l'envoie porter une lettre chez des amis qui sont absents, et on lui dit d'attendre la réponse.

Produire beaucoup, ne publier que le meilleur.

9 octobre.

- Nous sommes assis sur le mur, papa et moi, dit mon frère Maurice. Il attend que je parle, et moi j'attends qu'il parle. Et ça dure jusqu'à ce que nous allions nous coucher. Il ne peut plus tirer. Il a une douleur dans le bras gauche. Quand une perdrix part, qu'un lièvre déboule, il ne peut plus lever le bras. C'est comme si quelqu'un lui mettait la main sur l'épaule pour l'empêcher de tuer et lui disait : « Assez ! »

Dans la vieille chambre à coucher, le papier se décolle et le plâtre du mur se dégrade. Ça fait des trous. Il y en a un assez grand pour que je puisse y mettre ma montre, comme dans une niche.

Papa est venu avec moi jusqu'aux champs Bargeots et il me fatigue. Il dit, au retour : « Je ne suis pas plus fatigué qu'au départ, parce qu'à mon âge on est toujours fatigué. »

10 octobre.

Quand nous rencontrons une actrice, une femme de lettres, nous lui disons : « Ma femme est beaucoup moins intelligente que vous. Elle n'a ni votre esprit, ni votre beauté, ni vos toilettes, mais vous verrez comme elle est bonne femme ! Elle sera si heureuse de vous connaître que je suis sûr qu'elle vous plaira. » Et, si notre femme, surgissant derrière nous, nous entendait parler ainsi elle nous donnerait peut-être une claque.

J'ai fait du journalisme en chambre, dit Vielé-Griffin, pour moi tout seul, depuis l'article de tête jusqu'aux nouvelles à la main, et j'ai vu combien c'était facile. Au bout d'un mois, je savais à quoi m'en tenir, et j'ai laissé là cet exercice inférieur.

16 octobre.

Formules pour accuser réception des livres :

- Du courage, selon le mot de Diderot. Élargissez Dieu.

- Voilà un livre qui est bien à vous, mon cher ami, et je suis heureux de vous le dire.

- Merci ! J'emporte votre livre à la campagne. Je le lirai sous les arbres, au bord de l'eau, dans un décor digne de lui.

19 octobre.

Quand vous rougissez, vous êtes jolie et mélancolique à voir comme un feu de bois.

21 octobre.

Le corbeau : il revient de l'enterrement. Une pie en demi-deuil.

22 octobre.

A l'Odéon. Docquois et moi, nous nous asseyons sur un banc, dans l'escalier. D'abord, je suis frappé par la quantité de calottes qui passent et repassent devant nous, concierges et garçons de bureau. Une espèce d'Hamlet maladif monte, et descend, et remonte, avec un souffle pénible. Des petites actrices et leurs mères attendent. Une mère dit : « On s'amuse comme à la campagne, ici ! » La petite répond : « Si encore on y était ! » Tout à coup on entend un cri : « Auguste ! » Tout le monde s'élance. L'escalier tremble. C'est Marck qui arrive. Voilà un cri qui me restera dans l'oreille.

Dans le cabinet directorial, M. Desbeaux ressemble bien à Capus. « Et pourtant » dit-il, « je ne le connais pas. Je ne l'ai jamais vu ». M. Marck est le plus gros, le plus directeur. D'ailleurs, il est seul à s'asseoir. On distribue les rôles. Lecture aux artistes, jeudi, de cette comédie impayable, comme a dit Sarcey, sans doute parce que l'Odéon ne nous paiera rien.

24 octobre.

Il faut pourtant que je sorte mes guenilles de ma malle pour les défriser, dit papa.

25 octobre.

Papa, type de maire. - Le tambour de la commune a 25 francs par an.

- Il n'a pas de quoi entretenir sa caisse, dis-je.

- D'abord, elle n'est pas à lui. Elle est à la commune ; et puis, je ne la fais jamais battre. Il ne tape guère qu'aux élections. En admettant que je le dérange une heure par an, ça lui fait une heure bien payée. Enfin, c'est un privilège. Le tambour revient presque de droit au garde champêtre, que mon prédécesseur a dépossédé je ne sais pourquoi. C'est un type ce tambour. Pour scier ma pile de bois, il est venu l'autre jour avec son couteau à scie.

Chaque commune a maintenant une assistance médicale ; et puis, nous donnons du pain aux pauvres. Il y a des malheureux à Chitry, mais pas un mendiant. Il est interdit aux mendiants de quitter leur commune. Avec un morceau de pain et deux ou trois noix on se nourrit. Il m'en est venu deux de Saint-Révérien, un aveugle conduit par une jeune femme.

- Mais, lui dis-je, est-ce que votre femme ne pourrait pas travailler au lieu de vous promener comme ça toute la journée ?

- Oh ! monsieur le maire, ça nous rapporterait moins.

Je leur ai tout de même donné un sou, en leur disant de ne plus revenir, sinon, je les ferais arrêter. Puis, je les ai regardés partir par la vieille route. Je les entendais rire. Ils se moquaient de moi.

Les boeufs blonds comme les blés.

26 octobre.

La sauterelle en forme de g.

27 octobre.

Quand elle s'est mariée, elle n'a pas voulu inviter - ou elle l'a oublié, - un de ses parents qui était sorcier à Marigny et de qui l'on racontait des histoires peu honorables. Il se vengea en envoyant à Alexandre la guillotte noire, c'est-à-dire que pendant dix jours il fut impossible à Alexandre d'« embrasser » sa femme. Elle raconte cette aventure à qui veut l'entendre, et toujours dans les mêmes termes. Alexandre, qui est là et qui écoute, ne dit ni oui, ni non. Il ne se trouve pas ridicule, puisque c'était un sort.

Ceux qui marchent avec une jambe et une épaule.

Les vaches font cuire au soleil le café au lait de leur ventre.

Les crémaillères lumineuses de l'orage.

Elles étaient assises comme des meules de blé.

Etre partout et dans un coin.

J'ai, comme on dit, l'esprit mordant, mais je ne m'en sens pas, et ma timidité augmente.

Il n'y a aucune différence entre la perle vraie et la perle fausse. Le difficile, c'est d'avoir l'air désolé quand on casse ou qu'on perd la perle fausse.

Elle a ses rides toutes prêtes. Au moindre froncement, elles se forment.

Le crapaud : il marche ventre à terre.

Voilà ce que, même au prix d'une rêverie intense, je ne peux pas faire : situer Moïse dans le temps par rapport à Homère.

La nature n'est pas définitive : on peut toujours lui ajouter.

Papa ne veut jamais télégraphier son arrivée, parce qu'on sait quand on part, mais on ne sait pas quand on arrive. Et il arrive à l'improviste, de cinquante lieues, avec une perdrix dans sa poche.

Il parle avec tant de lenteur qu'il ne répond jamais qu'à l'avant-dernière question.

Agacé tout ce jour par un petit tremblement de la paupière.

Une douleur derrière la tête, comme si l'on me soutirait des idées.

29 octobre.

La grande erreur de la justice, c'est de s'imaginer que ses accusés agissent toujours logiquement.

31 octobre.

Jules Renard, maire de Chaumot, c'est ça qui fera bien sur la couverture de mes livres !

1er novembre.

Léon Blum, un jeune homme imberbe qui, d'une voix de fillette, peut réciter, durant deux heures d'horloge, du Pascal, du La Bruyère, du Saint-Evremont, etc.

« Il recouvrit la raison », écrivait Marcel L'Heureux dans un de ses contes.

- Il doit y avoir une faute d'orthographe, dit Fénéon. C'est la maison, qu'il voulait dire.

2 novembre.

Papa. - Les veines gonflées de ses tempes. Les taupes le travaillent et le ravagent sous la peau.

Le mouton : il n'a oublié que de nouer sa faveur rose autour de son cou.

4 novembre.

Le crapaud, et sa jambe de forçat qui a traîné le boulet à la patte.

5 novembre.

Il n'y a pas de synthèse : il n'y a que le discontinu. 9 novembre.

Un ironiste n'est pas un homme d'esprit. Donnay a autant d'esprit qu'on en peut avoir : ce n'est pas un ironiste.

Un ami, c'est celui qui devine toujours quand on a besoin de lui.

- Oui, dit Marck, Bauër, qui tape sur l'Odéon tant qu'il peut, nous y fait entretenir une espèce de grue qui nous coûte 6 000 francs et dont personne ne veut.

13 novembre.

Souper. - Mme Rostand est religieuse. Elle se confesse et communie, mais son mari dit que ce n'est pas sérieux, qu'elle s'efforce seulement de croire.

Il est vraiment exquis, Rostand. Il ne fait pas de journalisme, il n'écrit pas dans les revues, à la pensée qu'il pourrait prendre la place de quelqu'un. Mais, comme il n'a pas le succès quotidien pour le fouetter, il reste quelquefois désespéré deux ou trois mois de suite. Il est très préoccupé par la misère des autres. Il donne beaucoup.

Ils ont fait, une fois, souper Richepin jusqu'à quatre heures du matin. Pour l'y décider ils disaient : « Vous avez peur de votre femme », ou « Il vaut mieux rentrer : vous seriez trop fatigué demain matin. » Et il restait, et il soupait, comme un misérable.

- Votre tentative à l'Odéon, me dit Tristan Bernard, fait penser à un bon nageur qui tremperait le bout du pied dans l'eau, la trouverait trop froide et la ferait tâter par un autre.

15 novembre.

Le lapin a le geste humain d'un homme qui se peigne la barbe.

16 novembre.

Jules Huret me dit :

- Oh ! Mendès, le voilà romantique à tous crins. Ça l'a pris comme un retour en enfance. Il disait dans un café, au milieu d'amis :

- Renard finira par écrire : « La poule pond », et il se croisera les bras, en arrêt admiratif sur cette beauté.

- Et lui, dis-je, il finira par écrire : « La poule foire. » Et, avec ces trois mots, il barbouillera d'abord une feuille, puis une rame, puis un volume de papier, et il lui en restera encore à dire.

Steinlen me raconte que ce pauvre Jules Jouy est dans une maison de santé à 350 francs par mois. C'est la grosse Dufay, sa maîtresse, qui a été très bonne pour lui, qui l'entretient. Mais on commence à ne plus savoir où trouver de l'argent.

Quand on va le voir, on lui dit : « Écris-moi un mot, si tu me reconnais. » Et il écrit tout de suite une page entière où il y a un ou deux mots compréhensibles, le reste étant inintelligible.

Cette folie, c'est la suite d'un accident. Un jour, il a reçu une bûche sur l'oeil. Il ne l'avouait pas, mais il était borgne.

Je payais hier soir 56 fr.50 à Steinlen pour prix de son Poil de carotte. Par pudeur, il laissa l'argent sur le guéridon, n'osant pas le prendre tout de suite, avidement, comme un effronté. Puis nous causâmes dans le demi-jour, le crépuscule et la nuit complète ; et, quand la bonne vint apporter la lampe, l'argent avait disparu.

Ni l'un ni l'autre nous n'avons osé réclamer.

Le taureau et sa belle tête de tribun populaire.

Travailler comme un borgne et laisser faire aux dieux.

Le feu de la cheminée, ce petit théâtre où les flammes gesticulent comme des acteurs affairés. (Cette image est, je crois, de Rostand.)

Ajoutez deux lettres à « Paris » : c'est le Paradis.

Un pauvre acteur de l'Odéon, Fournier, celui qui apporte les lettres sur un plat, me dit :

- Pensez à moi, monsieur Renard. Ça me ferait tant plaisir ! C'est moi qui apporte toutes les affaires.

Je m'imagine qu'il me demande un pourboire et je réponds sèchement :

- Oui ! Oui ! J'en parlerai à Docquois.

Mais non : il me demandait une brochure.

Papa raconte l'histoire de Compère le poulet.

Il s'est cassé une patte en grattant la terre. Il est allé voir le médecin, qui lui a dit :

- Je ne vous soignerai pas si vous ne me donnez pas d'argent.

Le poulet est parti. En grattant la terre de son autre patte, il trouve un porte-monnaie, et il va voir un autre médecin. Puis il s'achète un grand cheval et une voiture, et il passe et repasse fièrement devant le premier médecin qui a refusé de le soigner pour rien.

17 novembre.

A Robinson. Peut-on abîmer un arbre comme ça ! Et, tout en haut, il y a un couple. La femme est vieille, mais l'homme est si jeune !

Hier, dans les bois de Bellevue, dans une grande et large allée où les arbres perdent leurs feuilles et meurent comme des poëtes silencieux, une folle.

Nous étions en voiture. Elle courut derrière nous et nous dit précipitamment :

- Connaissez-vous ma famille ? Elle est de Normandie. Comme vous l'aimeriez si vous la connaissiez !

Elle était bien mise, jeune encore, presque distinguée.

Une religieuse l'accompagne et, de temps en temps, la rabroue :

- Voulez-vous laisser ces messieurs tranquilles !... Allons, vite, ici !

Elle lui permet de s'éloigner d'une centaine de mètres. Elle la rappelle d'une voix dure. La folle ne l'écoute plus, qui doit à sa richesse de ne pas mendier dans les fossés.

Les arbres montrent leurs fibres les plus intimes.

Voilà une maison qu'on n'avait pas vue de tout l'été.

Et la nuit qui descend également sur tout.

Le tombereau qu'on décharge. Il y a peut-être une prose de moi dans ces papiers. La voiture qui nous secoue. Si nous avions des bouchons, nous ne pourrions plus les ravoir. Un chasseur sur un petit pont. Des arbres à têtes rouges. De longues bandes vertes. Des oies qui marchent assises. Et partout, partout, des poteaux avec l'inscription : Chasse réservée. Oh ! laissez-moi entrer : je ne tuerai pas vos bêtes. Je les regarderai sans y toucher. Une petite mare à boire.

O bois à qui je voudrais me mêler ! Dire que je ne pourrais pas passer une seconde, tout nu, entre tes arbres, sans éternuer !

Barrès affecté comme un enfant par un article où Bernard Lazare à L'Écho de Paris, insinue qu'il est un fédéraliste genre réactionnaire. Il ne sait quelle réponse faire.

- Quand on revient de la campagne, dit-il, on se sent de la vitalité. On porte en soi une force fraîche. J'ai envie de répondre par des coups de pieds.

Il dit qu'on a les qualités qu'on veut avoir, et que, si l'abondance me manque, c'est parce que je n'en veux point. Pourtant, à Mérimée aussi l'on reproche sa sécheresse ; et, quand on veut citer un conteur parfait, on cite Mérimée.

Jamais un compliment, ce qui m'exaspère. Pourtant, je les provoque. J'ai même la bêtise de lui parler fédéralisme et de lui dire que je vais faire tout mon possible pour être nommé maire de mon village.

18 novembre.

La maison qui s'éboule, à peine finie, sous le maçon qui chante encore.

Cette petite vieille qui ressemble à une feuille de tabac roulée.

Hier soir, en l'honneur de l'article de Lemaitre, mangé du pain mou, de la viande rouge à peine tuée, des écrevisses qui coulaient, des huîtres pas inodores, c'est-à-dire : soupé. Bien amusé. Recommencerai.

Lemaitre. Un cabinet de travail, une chienne, une bicyclette. Une figure douce, couperosée, et un air timide. Ne tient guère à ses idées et répète : « On ne sait pas. On ne sait pas. » Doit avoir peur des ironistes.

Dit que M. de la Coulonche était un homme qui avait beaucoup de ridicules et de vertus, que nous sommes moins sincères que la génération précédente, mais plus intelligents.

Ne connaît qu'une actrice intelligente : Bartet, et qu'une spirituelle : Réjane.

- Dans notre admiration pour les Anciens, dit-il, il y a de l'étonnement qu'ils aient pu écrire parfois, ce que nous, qui sommes pourtant plus forts, nous n'écrivons guère mieux.

Je me rappelle une vieille toupie chez le père Rigal. Elle était laide, équarrie, avec des trous qui la faisaient ronfler, incolore. De son bec elle mordait toutes les autres. Elle bondissait, les bousculant, les tuant. Elle s'agitait comme une sorcière trapue et grondante. Elle me faisait un peu peur.

D'Esparbès :

Mon vieux, quand je serai décoré, j'achèterai une croix, une vraie croix de soldat qui revient de la guerre avec la tête fendue, tombe à genoux quand on le décore, et dit : « Maintenant, je peux mourir ! » J'inviterai quelques amis et mon père. Je mettrai ma croix, sur la table, dans sa serviette, et il me regardera comme un colonel. Ce qu'il m'admire ! C'est même gênant, dans les cafés : il raconte tout aux garçons.

Je vais m'en aller de Verneuil parce qu'on va bâtir. Je ne veux pas de maison à côté de moi. Je veux être libre.

Oui, mon vieux ! Je connais un homme qui fait maigre tous les ans, à l'anniversaire de la mort de Victor Hugo.

Je touche 175 francs par conte au Journal. Ça vaut ça, quand je pense qu'Hervieu en touche 250.

Mon père a été conducteur d'omnibus, et on dit que je ne connais pas le peuple !

Étouffer son idéal avec une brioche.

22 novembre.

- Comme vous êtes jolie !

- Oui, il y a des hommes qui aiment ça. 25 novembre.

- Je viens vous demander à déjeuner sans façons.

- C'est précisément ce que je vous reproche.

Elle ouvre son parapluie : rideau.

L'homme vraiment libre est celui qui sait refuser une invitation à dîner, sans donner de prétexte.

La lune, fond de tonneau vineux.

La chèvre. Elle saute à la corde avec ses cornes.

26 novembre.

Répétition du Fils de l'Arétin. J'ai vu pour la première fois, ce soir, le petit père Bornier. Tout petit et tout blanc. Après l'avoir vu, je comprends sa pièce. C'est bien ça.

Paul Hervieu, là-bas, au n° 1 des fauteuils de balcon. Il a l'air assis dans une baignoire d'enfant. De près, il est ratatiné par le succès. Son front et son menton se sont rapprochés. On dirait un gibus ni tout à fait baissé, ni tout à fait levé. Il m'appelle : « Mon vieux Renard... Mon petit Renard. » C'est encore lui qui dédaigne le plus la pièce de Bornier, à cause des Tenailles.

Jean Lorrain va perdre l'oeil gauche. Il aimerait mieux voir les Histoires naturelles que Le Fils de l'Arétin. C'est gentil de sa part, mais il postillonne trop.

Mendès nous raconte que le petit Bornier avait une maîtresse qu'il payait 170 francs par mois. C'était une géante. Elle habitait rue Coquillère.

Léopold Lacour me demande mes livres et se vante d'avoir fait passer l'article de Souza au Gil Blas.

Il dit à l'écho : Répète voir un peu !

27 novembre.

Intéresse ! Intéresse ! Aucun prétexte d'art n'excuse d'embêter les gens.

Je ne suis pas encore couché et, derrière leurs rideaux, je vois déjà des gens qui se peignent.

La littérature, drôle de métier : moins on en fait et mieux il faut faire.

28 novembre.

De Chevillard :

- Docteur, voulez-vous me dire pourquoi je boite depuis dix minutes ?

- Mais, mon ami, parce que depuis dix minutes vous marchez une jambe sur la chaussée et l'autre sur le trottoir.

- Je viens d'écrire que vous êtes un artiste japonais.

- Merci. J'accepte. C'est exact, et ça vexera les Chinois.

Donnay a été dessinateur chez les Duclos. Quand il a lâché le dessin, sa famille était désolée. Il s'est même brouillé avec elle. Aujourd'hui, il lui donne des billets de théâtre.

29 novembre.

Lis toutes les biographies des grands morts, et tu aimeras la vie.

30 novembre.

Ramener les images au bercail où on les examine, où on les compte, où l'on sépare les saines des galeuses.

2 décembre.

La modestie va bien aux grands hommes. C'est de n'être rien et d'être quand même modeste qui est difficile.

La loutre : ses joues de cuir bouilli.

Que j'échappe à cette maladie, en serai-je plus immortel ?

Qu'importe le bonheur quand on n'a point la joie !

Le trousseau des clefs de son coeur.

Une bouche si belle que, vraiment, on ne saurait dire qu'elle a une lèvre inférieure.

Je ne suis pas encore à l'âge où l'on en voit monter de plus jeunes que soi.

6 décembre.

Enterrement du père de Courteline. Les yeux de Courteline étaient pleins de larmes. La douleur d'un homme intelligent fait plus mal à voir que celle d'un imbécile.

Un enterrement serait trop triste s'il n'y avait pas les prêtres.

- Quand je pense, mon pauvre Allais, que tu mourras avant moi !

- Tu es sûr ?

- Autant qu'on peut l'être.

- Et tu me survivras de combien ?

- Qu'importe, dis-je, puisque tu ne le sauras pas !

- Tu es gai. Combien d'années ai-je encore à vivre ?

- Une huitaine.

- En effet, dit Allais, je me sens des forces pour cette durée-là.

Mendès :

- Voulez-vous me dire comment « cimeterre », que Ronsard employait encore, a pris un i et perdu un r pour devenir « cimetière » ?

- Voilà une chose que je n'ai jamais sue, par exemple !

Oh ! pas de discours de société sur ma tombe. Quelques paroles d'un ami, que je lui aurais soufflées avant ma mort.

- On dirait que la nature s'attriste de sa mort.

- Mais non ! Elle a l'air triste parce que vous enterrez votre homme en décembre.

- Comme nous sortions, un mariage entrait. Quel contraste douloureux !

- Quoi ! vous n'aviez pas assez d'un enterrement.

Ils soulevaient un peu leur chapeau du côté où il ne faisait pas de vent. Ils avaient l'air d'hommes saouls.

- Il faut plaindre surtout ceux qui restent.

- Merci, vous êtes bien aimable.

Allais était triste, mais Alexis Lauze faisait de l'esprit. Une couronne arrive en retard, toutes ses roses en sueur.

Un monsieur se présente à moi, un ami d'enfance de Courteline. Il est secrétaire de commissaire de police. Il a même fait un peu de littérature avec Courteline, et il sait que Courteline allait souvent chez moi, du côté de Moret. ( ?)

On lit les enseignes avec des airs de blague.

Jésus-Christ mesure le plafond. Le gaz est dans l'église. Il arrive par des becs en forme de croix. Des gens font le signe de la croix. Ils trempent le petit balai dans l'eau bénite.

Les cimetières, ces musées de menhirs.

Zo d'Axa. Je lui dis que son livre fait aimer son caractère, et je m'aperçois qu'il est saoul. Il n'aime que les gravures de mode. Il n'y a que des mots et des contacts. Il va en prison comme au téléphone : quand on l'appelle. Et, dit-il, comme j'aime qui m'aime, et que je vous aimais déjà, je vous aime au carré.

Moreno. Son profil d'Égyptienne. On la dessinerait au charbon sur un mur. Elle imite Mounet-Sully, ses yeux révulsés et sa poignée de main de chat.

- Non ! dit-elle. Un acteur n'est jamais dans la peau de son héros, mais il n'est plus dans la sienne. Quand je joue Monime, je ne pense pas à Monime, mais je ne suis plus Moreno. Je suis métamorphosée en je ne sais quoi de vibrant, de surexcité, d'embêté. Je suis surtout un être qui a le trac, qui est en coton, et qui sue.

Et elle tousse, et Schwob lui dit :

- Voyons, Marguerite ! C'est ridicule. Finissez, je vous prie.

Je veux bien signer la pétition pour Oscar Wilde, à la condition qu'il prenne l'engagement d'honneur de ne plus jamais... écrire.

J'aimerais à aller aux enterrements, si l'on me prêtait la chaire comme un cabinet de travail d'où je pourrais prendre des notes sur les têtes.

J'ai connu le bonheur, mais ce n'est pas ce qui m'a rendu le plus heureux.

- Si vous ne pouviez me la prêter, j'emprunterais cette somme ailleurs.

- Mon cher ami, ne vous gênez pas.

Il m'a ouvert ses tiroirs en me disant : « Prenez ! » Mais il n'y avait rien dedans.

Il est insupportable. Il a la rage de rendre service aux autres.

Et puis, il faut que ceux de ma génération renoncent tout de suite à donner leur nom à un siècle ; car nous serons à cheval sur le XIXe et le XXe.

8 décembre.

Borneau. « Comme on dit des fois... Ah ! Ça en a fait, du bruit, La Demande ! Pas plus tard qu'hier, Marie Pierry, que vous avez mise dans votre Orage, me disait : « Puisque tu vas à Paris, tu vas aller à la grande opéra de monsieur Jules. » J'ai demandé a monsieur votre père ce que c'était. Il m'a répondu : « Ah ! Je n'ai rien vu. Je ne m'occupe pas de ça moi. » Le maître d'école, il voudrait faire entrer à coups de poing la mathématique dans la tête de nos enfants. Comme on dit des fois, je voulais écrire à l'inspecteur de la primaire.

Il gagne 3 fr. 50 par jour en été, à 12 heures par jour de travail, et 3 francs en hiver, à 10 heures. Il travaille au château, où il y a « de la Renaissance, du Louis XV et de l'Empire. »

La mère Françoise va tous les jours à Corbigny. Elle se lève à quatre heures, fait cuire son petit café et part un quart d'heure avant les autres, parce qu'elle marche moins vite. Elle rentre à huit heures du soir. Elle gagne ses quinze sous par jour.

9 décembre.

Hier soir, Rostand et moi, nous venons de faire faire un grand pas en avant à notre rupture. C'est ainsi que j'ai la manie des lettres, que celle d'hier matin n'était pas spirituelle, que je veux toujours m'expliquer, et que cela est inutile.

Dès que vous n'êtes plus sérieux avec votre ami, la brouille est proche. Je le sens bien, moi qui use mes amis par douzaines.

Une goutte d'âme dans un oiseau.

13 décembre.

La fréquente petite lâcheté de se mettre avec les autres contre un ami. J'avais beau dire à la négresse : « Ote donc ta chemise » : elle restait noire.

La jambe comme un jeune arbre dont le tronc est en haut.

Si vous connaissez la vie, donnez-moi son adresse.

16 décembre.

Franz M. Melchers. - Chez Le Barc de Boutteville avec Moreau. Des peinturlures d'enfant. Des maisons couvertes en tuiles rouges bien divisées. Des pommiers verts et ronds comme des prunes, ou comme des bonnets à poil de l'Empire. Des petits nuages qui semblent monter d'une cigarette. Des sabots qui, selon le mot de Maeterlinck, patientent à la porte. Des bonshommes épais comme des feuilles de papier et collés à des murs de briques toujours bien divisés. Je vois mes petits contes illustrés par ce peintre précis, minutieux, et quelquefois au bord du mystère.

Et tu t'imagines que, si tu n'ajoutes pas aujourd'hui vingt-cinq nouvelles lignes à ton oeuvre, te voilà oublié, perdu.

J'ai mis trop de ma vie dans mes livres. Je ne suis qu'un os rongé.

18 décembre.

Léon Bailby, le secrétaire de Jules Jaluzot, vient me voir. Vingt-huit ans, très fin, l'air honnête. Avoue ne pas connaître encore Jaluzot. Excuse son cynisme par la platitude de ses électeurs. Quand je pense que j'ai adressé, un jour, à M. Jaluzot, Coquecigrue, comme un beau produit de son département !

Je voudrais être à la place de ce secrétaire. Il voit tout. Il assiste à des baptêmes de cloches. Il prie des mendiants. Il prend part aux discussions de la Chambre. Je m'imagine que, rien qu'en étant simple, ferme et honnête, je roulerais tous ces hommes malins qui se croient très forts. Ça les embêterait joliment. Ça les dérouterait. Leur manie, c'est de toujours croire le contraire de ce qu'on dit.

19 décembre.

Et toujours l'irresponsabilité nous incombe.

Il me parle de ses projets, d'une pièce pour le Théâtre-Français accommodée au cynisme de la maison, et, tandis qu'il me parle, je regarde sa peau sèche, ses yeux creux, ses narines minces et les nerfs de son cou, et il me semble que l'araignée de la mort pose déjà ses fils.

La lettre qu'on n'a jamais reçue, d'où dépendait peut-être le bonheur de toute notre vie.

Oh ! le temps passe si vite !

- Excepté quand on a une pièce reçue à la Comédie-Française.

Prends garde à cette phrase que tu vas écrire : des yeux de l'autre monde peut-être la liront. Il ne faut pas qu'elle y laisse un nuage trouble.

Ces gens qui ne se rappellent à notre souvenir que par des lettres de deuil.

Disant que son éditeur lui payait 50 000 francs ses Mémoires et lui donnait 1 franc par exemplaire pour un premier tirage de 100 000, Rochefort avait l'air étonné. Comme il parlait, chez Mme Jeanne Hugo, de faire avancer Dennery dans la Légion d'honneur, Mendès prit la parole et protesta avec indignation. Rochefort était interloqué. Tous deux, dit plus tard Mendès à un certain Vincent, nous avons été brillants. N'est-ce pas Vincent ?

26 décembre.

Rostand fait des haltères avec sa tristesse.

Papa Coppée laisse tout de même très bien jouer ses Jacobites en Allemagne par Mlle Segond-Weber.,

Maurice Talmeyr : Entre mufles. De ma vie je n'ai assisté à pareil insuccès. C'est indiscutable. Quelques rares applaudissements à la fin des quatre premiers actes. A la fin du cinquième, pas un. Je dis à Mendès :

- Nous sommes loin d'une chose parfaite.

Il pousse des soupirs, mais Talmeyr (Talmeyr, talfille) est de ses amis, et il n'aura pas le courage de taper sur les « ironistes féroces » dont il me croit.

Descaves veut me persuader qu'il me faut cinquante Histoires naturelles pour faire un volume. Ce n'est pas seulement son avis : c'est celui de copains, etc. Lautrec me propose d'en illustrer une huitaine et d'en vendre cent exemplaires à 25 francs chacun. Nous partagerons les bénéfices.

Il aime bien les bars, à cause, sans doute, des tabourets où il peut se percher, il est presque aussi grand que nous.

- Comment trouvez-vous la fin du 3e acte ? dit Marcel L'Heureux.

- Pas du tout réussie.

- Moi, elle me plaît. C'est peut-être que je suis gâteux.

Personne ne proteste.

Quand une actrice n'est pas ridicule à fouetter, on dit qu'elle a du talent.

Des Gachons me demande quelque chose pour le Théâtre minuscule.

- Ça vous irait bien, me dit Rostand.

- Oui, et à vous le Théâtre-Français.

Aujourd'hui, toute pièce rosse est une erreur chronologique.

Ce que je reproche à Forain, c'est de n'avoir peut-être jamais lu un beau vers.

Sarah Bernhardt. Je cherche une épithète pour résumer mes impressions. Je ne trouve que celle-ci : « Elle est gentille. » Je ne voulais pas la voir. Maintenant, j'ai brisé l'idole ridicule et gênante que je faisais d'elle. Il reste une femme que je croyais maigre, et qui est grasse, que je croyais laide, et qui est jolie, oui, jolie comme un sourire d'enfant.

Quand Rostand a dit : « Je vous présente Jules Renard », elle s'est tout de suite levée de sa table et a dit d'un ton joyeux, puéril, adorable :

- Oh ! comme je suis contente ! Il est bien tel que je le croyais, n'est-ce pas, Rostand ? Monsieur, je suis votre admiratrice.

- Madame, c'est une stupéfaction dans ma vie d'apprendre que vous puissiez admirer les oeuvres (j'ai dit : les oeuvres) de Jules Renard.

- Pourquoi ? dit-elle. Vous me preniez donc pour une imbécile ?

- Bon ! J'ai dit une maladresse.

- Mais non !

Et elle se met du rouge aux lèvres.

Plus tard, dans l'escalier, j'ai trouvé ceci : « Non, madame, je vous prenais pour une femme de génie, avec tous ses inconvénients. » C'était peut-être plus bête encore.

- Sentez comme j'ai froid ? dit-elle en passant sa main sur la joue de Rostand, qu'elle appelle « son poëte », « son auteur ».

- En effet, elle est glacée, dit Rostand.

Et les mots qui ne me viennent pas ! Impossible d'être brillant. Je suis très ému, pris, et je voudrais faire l'homme.

- Que faites-vous en ce moment, Renard ?

- Madame, je viens de faire quelque chose de beau : je viens de vous écouter.

- Oui, vous êtes un amour. Mais que faites-vous ?

- Oh ! très peu de chose. De petits riens, des histoires naturelles des bêtes. Elles sont moins belles que celle-ci, dis-je en désignant son chien un superbe chien qu'elle appelle Djemm, je crois.

Et ma voix de pauvre homme se perd dans les poils du chien.

- Savez-vous, dit-elle, à qui vous ressemblez ? Vous l'a-t-on déjà dit ?

- Oui : à Rochefort.

- Non : à Albert Delpit.

Deux autres voix :

- A Duflos... A Lemaitre.

Je trouve que je ressemble à beaucoup trop de personnes.

- Et vous l'aimiez, madame, Albert Delpit ?

- Non.

- Oh !

- Mais, vous, je vous aime. Delpit a mal tourné, vous, vous tournerez bien. D'ailleurs, c'est fini. Vous ne pouvez plus prendre de fausse direction.

Autour de nous, on paraît un peu étonné que la tragédienne s'occupe tant de moi. On demande : « Qui est-ce ? » Les uns connaissent, les autres, pas.

Puis elle va jouer la plus belle tragédie du monde, toute seule.

Pourquoi dit-elle « cruel-e, soleil-e » ? Il faut m'y faire. Je m'y fais. J'ai déjà pour elle une grosse gratitude au coeur, l'envie de l'admirer, de l'aimer, et la peur de me laisser aller. Je fais à Rostand de petites théories sèches sur la défiance que j'avais d'elle et sur le plaisir que j'ai à la trouver gentille, oui, gentille. Il m'est difficile de faire du théâtre parce que tous mes bonshommes m'intéresseraient également. A chacun d'eux et à tous je donnerais raison.

JOURNAL DE JULES RENARD DE 1893-1898 - Jules RENARD > 1896

- 1896 –

1er janvier.

Je veux faire une année exceptionnelle, et je commence par me lever tard, par trop bien déjeuner et par dormir dans un fauteuil jusqu'à trois heures.

2 janvier.

Chez Sarah Bernhardt. Elle est couchée près d'une cheminée monumentale, sur une peau d'ours blanc. D'ailleurs, chez elle on ne s'assied pas : on se couche. Elle me dit : « Mettez-vous là, monsieur Renard. » Là ? Où ? Entre elle et Mme Rostand il y a un coussin. Je n'ose m'y asseoir, et je m'agenouille aux pieds de Mme Rostand, et les miens dépassent, dépassent, comme dans un confessionnal.

On craint le nombre treize. Maurice Bernhardt est là, avec sa jeune femme enceinte. Pour passer dans la salle à manger, Sarah me prend le bras. J'en oublie de lever les tentures. Je la lâche à la première assiette, mais c'est tout là-bas qu'il faut aller, vers cette grande chaise à dais. Je m'assieds à la droite, et je ne vais pas beaucoup manger. Sarah boit dans une coupe d'or. Je ne me décide pas à ouvrir la bouche, même pour réclamer ma serviette qu'un garçon m'a enlevée, et je mange ma viande avec ma fourchette à fruits. Tout à l'heure je me surprendrai à déposer proprement sur mon porte-couteau mes asperges sucées. Certain plateau de verre m'intriguera aussi : on y met sa salade. Heureusement, il y a, à la gauche de Sarah, un docteur, l'inévitable docteur des romans, des pièces de théâtre et de la vie. Il explique à Sarah pourquoi elle a entendu, cette nuit, frapper 21 coups, et pourquoi son chien a aboyé 21 fois.

Puis, c'est la revue des mains : je suis très lunaire. Je dois aimer la lune, parler d'elle, être influencé par ses variations. Je parle en effet beaucoup de la lune, mais je la regarde rarement. J'ai dans le pouce beaucoup plus de volonté que de logique. C'est vrai. Rostand a le contraire ; et Sarah prend et reprend ma main, qui est blanche et grasse, mais dont je soigne mal les ongles. Je ne les ai jamais vus comme ce soir, ni esthétiques, ni très nets.

- Oh ! nous avons pioché ça ! dit Maurice Bernhardt au bout de la table.

Je crois plutôt que Sarah improvise. D'ailleurs, elle ne trouve rien.

Puis Mme Maurice Bernhardt renverse sur la nappe un verre où il y a des fleurs et de l'eau. Me voilà inondé. Vite, Sarah trempe ses doigts dans l'eau et me frotte la tête. Me voilà heureux pour longtemps.

Sa loi, c'est de ne jamais penser au lendemain. Demain, ce sera n'importe quoi, même la mort. Elle profite de chaque minute. Elle ne se rappelle pas quel pays elle préfère, de tous ceux qu'elle a vus, ni quel succès l'a le plus fortement émue. Elle a songé à jouer Maison de poupée, mais elle trouve que, Ibsen, c'est trop voulu. Non ! Elle veut de la clarté dans l'idéal. Elle aime trop Sardou pour aimer Ibsen. Et je lui dis ce que j'ai pensé d'elle à ma première visite :

- Vous êtes grasse, jolie et gentille.

La Sarah que je connais par sa renommée, qui tient un demi-siècle de place, me trouble et m'étourdit ; mais la femme que j'ai là, près de moi, ne m'épate pas trop.

Puis voilà les plaisanteries : « Savez-vous pourquoi les grenouilles n'ont pas de queue ?... Moi non plus. » « Quand deux jeunes mariés sont couchés, qu'est-ce qui fond ? C'est la bougie », etc. On ne se croirait plus chez la « grande ». Et ce sont les ressemblances avec les bêtes. Sarah est sûre de ressembler à l'antilope, Rostand à un rongeur, sa femme à un mouton, Maurice à un limier, sa femme à une chouette. Moi, on ne sait pas. J'ai peut-être trop de front pour un animal.

- A la première ligne que j'ai lue de vous, me dit Sarah, j'ai pensé : Cet homme-là doit être roux. Pourtant, les roux sont méchants. D'ailleurs, vous êtes plutôt blond.

- J'étais roux, franchement roux, et méchant, madame, mais, à mesure que la bonté me venait par la raison, mon poil passait au blond.

Et autres puérilités.

Haraucourt annonce gravement mon admiration pour Victor Hugo. « Il avait tant d'esprit ! » dit Sarah. Hugo lui a donné une bague, la « larme » de Ruy Blas. Il paraît, à ce propos, que Robert de Montesquiou, a une vraie larme dans une bague, et, dit le docteur, il a même fait des vers, qui sont, ma foi, très jolis.

Au salon. Des palmiers avec une lampe électrique sous chaque feuille. Une petite fille en terre brune, sous cloche, que Sarah finira à son retour. Des portraits, et des tas de choses de musée.

Moins cabotine que les autres, elle dit :

- J'ai voulu tout faire, écrire, sculpter. Oh ! je sais que je n'ai aucun talent, mais j'ai voulu goûter à tout.

Ce serait une belle maîtresse de volonté.

Voici le lion, un des cinq « pumas » de Sarah Bernhardt. On le tient par une chaîne. Il vient flairer les peaux et les gens. Il a des allongements de cuisse terribles, des griffes, et Haraucourt fait bien de fermer les yeux quand le puma veut lui caresser son plastron de chemise. Enfin, un peu au soulagement de tous, on le remmène...

Arrivent deux énormes chiens au nez rose et truffé, et qui mangeraient chacun un enfant pour leur souper. Ils se roulent par terre, doux, honnêtes, et nos habits seront tout à l'heure pleins de petits cheveux blancs.

Une bouteille de champagne se renverse dans les mains du garçon. Le bouchon part, et Sarah, couchée sur sa peau d'ours, reçoit la limonade en plein visage. Un moment, j'ai cru que ça faisait partie du programme...

Je ne cherchais pas, ce soir, mon chapeau, qui était sur ma tête, mais j'emportais tranquillement à la main celui d'un autre.

6 janvier.

Il raffinait jusqu'à tendre des pièges dans la cage de son oiseau. Ah ! Tu viens de marcher sur les pieds de mon âme.

8 janvier.

Rêvé que je voyais M.G..., M. Vernet. Il s'en allait la tête basse, les yeux morts et les moustaches pleurantes. Pris d'une folle terreur, je me suis mis à courir, à courir ! Mais il ne m'avait pas vu. Il marchait voûté, comme sous le poids de L'Écornifleur.

- J'ai soif de vérité.

- Prends garde à l'ivrognerie.

Vous êtes si gracieuse que je ne peux pas vous voir couchée, comme les autres femmes, dans un lit : je m'imagine que vous dormez sur une branche.

Le kangourou géant. Il s'est cassé les jambes pour pouvoir marcher à quatre pattes, mais les bras sont encore trop courts.

9 janvier.

L'enterrement de Verlaine. Comme disait cet académicien, les enterrements m'excitent. Cela me redonne une vitalité. Lepelletier avait des larmes plein la bouche. Il s'est écrié que la femme avait perdu Verlaine : c'est au moins de l'ingratitude pour Verlaine. Moréas a dit : Certes !

Barrès a bien la voix qu'il faut quand on parle sur une tombe, avec des sonorités de caveaux et de corbeau. Il a, en effet, admirablement parlé des jeunes, bien que Beaubourg prétende qu'il ait un peu tiré à lui la couverture, car c'est plutôt Anatole France qui a fait Verlaine. Avant de parler, il avait passé son chapeau à Montesquiou. J'ai eu un moment l'envie d'applaudir avec ma canne sur la tombe, mais si le mort s'était réveillé ?

Mendès a parlé d'escalier aux marches de marbre léger qu'on monte au milieu de lauriers-roses vers des cierges qui rayonnent. C'était très joli, et ça pouvait s'appliquer à tout le monde.

Coppée a été applaudi au début. On s'est refroidi quand il a retenu sa place près de Verlaine dans le Paradis. Permettez, permettez !

Mallarmé. Il faudra relire son discours. Lepelletier a fait une profession de fois matérialiste, bien qu'il n'y eût pas d'électeurs. La grande qualité de Barrès, c'est le tact. Il réussirait à bien dire, même la bouche pleine.

Donnay se présente à moi : c'est le premier service que Verlaine m'ait rendu.

Verlaine allait faire des conférences en Hollande. On lui avait retenu la plus belle chambre. Il fit monter le gérant :

- Je veux une autre chambre.

- Maître c'est notre plus belle.

- Précisément ! Je dis bien : j'en veux une autre.

Il avait apporté une valise, qui ne contenait qu'un dictionnaire.

Vicaire avait l'air de prendre la succession de Verlaine sur sa tombe même. Il était déjà bien saoul, et Spont dut le hisser dans un fiacre.

Au restaurant, on plaisante : on retient la table et on commande le repas pour l'enterrement de Coppée.

C'est Mauclair qui vient encore de faire un article sans s'en douter. Je suis fier de déjeuner avec des journalistes. Il y a avec nous, au bout de la table, deux jeunes gens assez jeunes pour nous traiter bientôt de vieilles brutes.

Stuart Merrill se présente. Il est gras et gentil comme un abbé. Rachilde dit à de Souza :

- C'est vous, l'e muet qui faites tant de bruit !

Il y a un perroquet qui nous tourne le dos et qui ne cesse de dire « caca, caca ». Schwob a sa tête d'enterrement, une tête lugubre, oeil creux, moustache qui pleure, cheveu brouillé.

D'autres disent qu'il y avait un caca au milieu de la chambre de Verlaine.

Barrès se rajeunit des morts, dit Schwob.

16 janvier.

Capus. Toujours fatigué, endormi. Il a été vendu dernièrement. Il vit dans un logement mal meublé. Des tables en bois blanc recouvertes d'une étoffe de quatre sous, et qui remuent.

Il a promu son groom au grade de chef de cuisine et « acheté » une jolie petite bonne qui a bien peur de tout ce monde-là. 18 janvier.

Son derrière allait de droite à gauche comme un fiacre pris dans des rails.

Le sourire arc-en-ciel des larmes.

La rougeur, l'aurore des larmes qui vont tomber.

Mendès dans ses chroniques théâtrales : on dirait qu'il met un casque.

J'ai connu un oiseau qui tombait par terre chaque fois qu'il voulait s'endormir sur une branche.

Ce que les bêtes provoquent surtout en moi, c'est l'étonnement, comme toute chose d'ailleurs.

Réponse à une injure sanglante :

- Oh ! vous dites ça pour me taquiner.

Comme on serait meilleur, sans la crainte d'être dupe !

Rostand, je l'aime, et je suis content de le faire aimer aux autres, à Bernard, à Boulenger. C'est mon prince lointain, et un petit frère dont la face douloureuse me fait mal. J'ai toujours peur d'apprendre sa mort, et il va me glisser dans les bras. Il est délicat et gentil, il n'est pas méchant. Il est peut-être très malheureux. Il évite les figures qu'il ne connaît pas, et il est content de savoir qu'on l'aime... Oui, il est peut-être, dans son luxe, avec sa jolie femme, sa célébrité naissante, très malheureux. Sa mort me ferait beaucoup, beaucoup de chagrin.

Oh ! je vous en supplie, laissez-moi être un peu ridicule.

Prendre des notes, c'est faire des gammes de littérature.

La cigogne sur sa tige de roseau.

Même en plein jour il faut allumer son cerveau à alcool.

L'amitié vide plus que l'amour.

Bernard et sa bouche comme une barque légère et rose dans le fleuve noir de sa barbe.

A la prochaine guerre, il me faudra supposer tout le temps que Guillaume m'a donné une gifle.

Bernard Lazare tend un doigt à Scholl, qui lui dit :

- Où voulez-vous que je le mette ?

Allais et Ponchon dînaient chez Lebaudy, qui, se levant de table, leur dit :

- Quand je pense qu'il n'y a que vous deux, ici, qui ne m'ayez pas encore tapé !

Pourquoi demandes-tu des billets de théâtre aux auteurs, puisque tu ne pourras pas leur dire que tu t'es embêté à leur pièce ?

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Rostand. Il est d'une santé si frêle qu'on hésitera toujours à ne pas lui trouver de talent.

24 janvier.

Oh ! ces villages où je passe et qui ne me verront plus !

Elle dit, quand elle a épousé Veber :

- Je fais un mariage d'humour.

Comme on jouait au jeu innocent du gant, Veber jeta le sien sur la tête de Beaubourg et lui brisa son lorgnon sur les yeux. Tout le monde était un peu ému. La fiancée de Veber lui dit :

- Vous avez gagné une rose et six macarons.

Un borgne, c'est un infirme qui n'a droit qu'à un demi-chien.

25 janvier.

Premier aveu : je ne comprends pas toujours Shakespeare. Deuxième aveu : je n'aime pas toujours Shakespeare. Troisième aveu : Shakespeare m'embête toujours.

Pleuré en lisant La Grand'mère, de Victor Hugo.

29 janvier.

Leconte de Lisle à Rostand :

- Vous avez l'air si peu content des Romanesques que je commence à me défier : ça doit être bien.

31 janvier.

Un style gros et glissant comme le pavé de Paris par un temps brumeux.

1er février.

Madame Lepic, les yeux cousus de fil blanc.

Poil de carotte. Notes inutilisées de « La Chambre de la cave ». - Il voudrait pousser la hardiesse jusqu'à appeler sa mère madame, discuter sur le sentiment de la famille, sur le théâtre. « Je serais un ange ! » - « Tu vas te faire mal au pied », dit grand frère Félix. Madame Lepic est allée se coucher en emportant la lumière. Mon affection a sa raison d'être. Madame prévient monsieur qu'elle va se coucher. Il est peut-être allé trop loin. Soufflant la lampe, elle lui dit : « Si tu crois que je vais user de la lumière pour toi !... » Si les autres s'éloignent, sa mère lui reste. Le garde-manger, l'auge. On y calmerait sa soif sans boire. D'énormes barreaux l'empêchent d'aller se jeter dans le puits. A droite, à gauche, derrière lui, il écoute ronfler sa famille. Ses rêves. Il se réveille en sueur et il pleure de joie.

Charles Morice. Il faut prononcer son nom comme « Charbovary » sans insister.

Mallarmé. Ses vers sont un peu de la musique, oui, comme les vers libres sont un peu du dessin

3 février.

A La Revue blanche. Hier soir, Muhlfeld, Baragnon, Thadée et Alexandre Natanson reconnaissaient du talent à Maupassant, et qu'on l'avait calomnié, et à Loti, et à Bourget. Ce n'est pas tant difficile, de forcer l'admiration d'un jeune. Il faut connaître la serrure, et c'est un tour de clef à donner.

Nos lits n'étaient pas pleins d'odeurs précisément légères.

- Il y a, dit-elle, dans Victor Hugo, de jolies expressions.

- Lautrec est si petit, dit Mme T. Bernard, qu'il me donne le vertige.

Le poêle bourré fait craquer ses os de fonte. La neige s'attardait çà et là, comme il reste quelquefois du savon dans les oreilles.

Oh ! en amitié, quand on s'est confié ses secrets d'argent, ça tourne mal.

- Quand mènerez-vous votre fille dans le monde ? disait M. Legrand.

- Oh ! répondait Mme Morneau, les bons chevaux, on vient les chercher à l'écurie : inutile de les mener à la foire.

Madame de Sévigné, dit-on, a écrit ses lettres pour la postérité. Elle a joliment bien fait ! Préféreriez-vous des brouillons mal écrits ?

Elle n'aime pas les enterrements civils : c'est trop triste.

Ses yeux dorment comme deux oiseaux.

La lâcheté des mains quand il faut l'applaudir.

Son oeil, toujours inquiet comme une marguerite qu'on fait tourner entre ses doigts.

Et avec quel miel empoisonné il me disait : « C'est une opinion qui vous est personnelle ! »

Sa tête tourne sur son cou avec la lenteur d'un soleil de jardin.

- Hélas ! dit Tristan Bernard, on n'aurait pas besoin de faire un choix dans l'oeuvre de V... pour l'empêcher d'entrer à l'Académie.

- Capus, je retiens une loge pour la 80e.

- Oh ! dit Capus, ce jour-là, je vous donnerai toute la salle.

- Je vous ai bien applaudi, l'autre soir, dans Amants.

- Et moi, dit Guitry, je vous admire toujours. Vous devriez bien nous donner quelque chose.

- Vous êtes le seul qui puissiez jouer Caquets de rupture mis au point.

- Faites-le.

- Je considère ça comme un encouragement.

- Prenez-le de ma part comme un engagement.

- Je vous donne rendez-vous dans un mois.

Et me voilà tout fiévreux, et j'ai dans les yeux un théâtre illuminé où je triomphe. Oh ! les bonnes heures délicieuses que j'aurai !

7 février.

Rostand. Il a un bel atelier : il n'y travaille pas. Il travaille dans une chambre à coucher, sur une petite table branlante. Avec Les Romanesques, il s'est offert un beau cabinet de toilette, baignoire, et bidet près de la baignoire. Sa belle-soeur entre, et lui dit « Bonjour, cher maître. »

Il s'isole de plus en plus. Il nous trouve faux, menteurs, méchants et rapaces.

Il écrit sur des feuilles volantes et, sur les marges, griffonne des dessins, dont quelques-uns, dit Mme Rostand, sont, ma foi, très jolis.

Il se dit capable de trouver du talent aux hommes qu'il hait, ou qu'il méprise.

- Le modeste demi-deuil de sa robe à pois blancs, dit Rostand de la pintade.

Je n'ai vraiment qu'une raison qui me permette d'aimer encore Rostand : c'est ma crainte qu'il ne meure bientôt.

- Eh ! bien, qu'est-ce que vous avez à me dire ?

C'est sa façon de m'accueillir ce soir après m'avoir fait poser.

- Vous êtes insupportable ! lui dis-je. Je reste jeune, et je vous laisse à votre vieillesse. Bonjour !

Rompons ! dit-il.

Et il a des yeux petits et minces. Il frise sa moustache. Il est pâle.

- Rostand, il n'y a plus que quelques ficelles entre nous, quelques harpons menus que je couperai.

- Coupez !

Et, comme je ferme la porte, j'entends :

- C'est assommant, par exemple !

Je me retourne. Je lui dis au revoir, et que l'air est délicieux.

- Amusez-vous bien, me dit-il.

Je tremble, et il a les lèvres blanches. Et peut-être que tous deux nous éprouvons un plaisir âcre à nous tourner le dos.

Un ami de moins, quel soulagement !

10 février.

Le « je ne sais quoi » d'une femme, il n'y a que ça qui compte.

Salomé, d'Oscar Wilde. C'est impressionnant, mais il faudrait supprimer encore, çà et là, quelques têtes d'Iokanan. Il y en a trop, il y en a trop ! Et que de cris inutilement répétés, et que de richesses en toc !

Rostand, je lui souhaite une bonne maladie qui le mène aux portes de la mort et lui fasse rebrousser chemin vers la vie.

Jardin d'Acclimatation. Je vois dans une cage un petit animal qui va et vient avec une opiniâtreté noire. Il n'est pas laid : il est comique. Je sais bien à quoi il ressemble, mais je n'ose pas dire que c'en est un, et j'arrive au gardien.

- Qu'est-ce, monsieur, que ce petit animal nouveau qui n'a pas d'étiquette ?

- Ça ? Attendez donc ! me répond-il. Je ne me rappelle pas son nom. Il y en avait deux, vous savez bien, qui couraient dans l'herbe, la semaine dernière, l'un après l'autre. Diable de nom ! Je l'ai sur le bout de la langue.

Il cherche. Nous cherchons ensemble.

- Ah ! dit-il soudain, j'y suis ! Je me rappelle. Eh ! bien, monsieur, c'est un petit chien.

Il y a des amis. Il n'y a pas de vrais amis.

Réconciliation de deux amis. Tout à coup, le coeur, qui était sec, dur et racorni, s'amollit et se dilate, comme s'il tombait dans l'eau pure. Herodias. Relu ce conte de Flaubert. Il me donne l'impression de quelque chose d'ennuyeux, d'inutile, et de mal écrit. P. 173 : « Sans avoir reçu ces ordres, Mannaeï les accomplissait, car Iokanan était Juif, et il exécrait les Juifs, comme tous les Samaritains. » Qui, il ? P. 171 : « Tout à coup, une voix lointaine... Il se pencha pour écouter ; elle avait disparu. » Une voix qui disparaît. P. 180 : « Il devint immobile. »

Mme Rostand vient me voir ce soir, et, dès ses premières paroles, je lui dis que j'aimais Rostand comme un frère plus jeune et malade, mais que je ne peux plus le voir, et que nous en viendrions aux gifles.

Elle sait, elle sait. Au père de Rostand elle vient d'écrire trente pages éplorées. Que faire ? Il couve un suicide. Il parle de se faire prêtre. Il se détache de tout et dit que c'est le commencement de la sagesse. Il ne se lève de son lit que pour s'asseoir, et il ne fait rien, rien. Il arrange seulement des pages en un beau désordre quand on vient le voir ; sur ces pages, il n'y a rien, que quelques gribouillis de dessins, et elles ne se suivent même pas.

Un grand médecin est venu. On ne sait pas. Neurasthénie, asthénie. Elle souhaite qu'il ait une bonne maladie. On lutterait. On le sauverait. Il serait guéri. Mais, ainsi, il a l'air d'un mort.

- N'a-t-il pas quelque amour ?

Elle le désirerait, et, si elle connaissait une femme capable de le faire revivre, elle la jetterait dans ses bras. Et la pauvre petite femme s'en va pleurant. Il joue avec des couteaux, des armes, des bouteilles, des verres. Il manie des objets de mort.

- Oui, dis-je. S'il était mort, ce serait intéressant de parler de ça, mais il a le défaut d'être encore vivant, si peu qu'il le soit, et, alors il n'est qu'insupportable. Il est lâche pour vous, pour ses enfants, pour ses amis. Il faudrait qu'il eût à gagner votre pain, pauvre petite femme.

- Il ne le gagnerait pas. Il nous laisserait tous mourir de faim, car je connais son peu d'énergie, et elle décroît. Elle sera bientôt réduite à rien. Ses abattements sont de plus en plus fréquents et prolongés et il remonte de moins en moins haut.

Il n'y a là ni gaîté, ni philosophie. Il n'y a que de la tristesse mystérieuse, et de la douleur sans raison.

- Pourquoi ne fait-il pas de la littérature avec tout ça, comme Byron, Musset, Lamartine, et d'autres ?

- Il n'a même plus cette petite vanité-là.

Est-ce qu'il va mourir, et que j'aurai le regret de n'avoir pas pénétré au fond de cette âme charmante et trouble ?

On comprend toujours trop tard. Ah ! malheur aux heureux !

Et, tout à l'heure, comme un imbécile chronique, je demandais des héritages ! Je regrettais de n'avoir plus de billets de mille, etc., etc. Pauvres fous, tous, tous !

Et, pensant à toutes ces choses, je ne peux plus lire ni écrire. Il faut que je me lève, que je marche et me secoue, que je donne du jeu au filet de mes nerfs qui souffrent d'être trop tendus.

13 février.

Courteline dit :

- Il faut battre une femme quand il n'y a pas d'autre moyen de la faire taire. C'est très joli, de dire : « Moi, je prendrais mon chapeau, ma canne, et je m'en irais ! » Mais ça ne se passe pas ainsi. Ça va encore dans la journée. On retrouve des amis au café, on cause, on joue ; mais, le soir, où aller ? Moi, d'abord, je ne peux pas passer la nuit dans ces hôtels où il n'y a pas de pendules. Je veux savoir l'heure, et je ne dors pas. Et je rentre chez moi, rien que pour savoir l'heure.

- Alphonse Allais, un Démarque Twain, dit Veber.

- C'est une plaisanterie des peintres, dit Jean Veber, que le modèle ne trouble pas. Moi, le modèle me trouble beaucoup, et c'est fort gênant.

Et moi, je suis si gêné que je ne le salue même pas, le modèle, et que je ne le regarde qu'à la dérobée ; et je sens son regard sur moi.

Je ne suis pas bourgeois, mais je me sens quelques vertus de la bourgeoisie.

Vers la clarté par n'importe quel chemin. L'orgueil d'une femme qui a reçu beaucoup de confetti.

C'est l'heure de grazieller.

Une grenade qui rit comme un nègre.

Il y a trois de nos rois que je n'ai jamais pu me fourrer dans la tête : Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe. Je les confonds. Impossible de les débrouiller. Parfois, à l'aide de mon petit Larousse, je les remets chacun à sa place, puis, c'est le désordre. Tout est à recommencer.

20 février.

Dîner Alphonse Allais. Ce bohème qui a passé sa jeunesse et pas mal de sa maturité dans les cafés et les hôtels meublés, le voilà rangé, dans un appartement de 3 500 francs. Il y a une baignoire avec de l'eau chaude en tout temps. Les visiteurs n'ont qu'à tourner le robinet pour se brûler. Il a une cuisinière, un groom, qui s'appelle Gaëtan, qui apporte les lettres sur un plateau et dit timidement : « Madame est servie. »

- Veux-tu pas rire quand tu dis ça ! lui dit Allais.

Il a des meubles qu'il est allé acheter en Angleterre, élégants et fins, admirablement compris, dit Gandillot qui s'assied sur une chaise, laquelle aussitôt craque d'une manière inquiétante. En attendant les suspensions, les boules électriques luisent dans du gui. Gui à tous les étages.

Et moi aussi, j'aurai un appartement de riche, et je le paierai plus de 3 500 francs ! Mais non : j'aurai une cabane de cantonnier.

Et tout vient d'Angleterre : les verres, les salières, le potage aussi, car il est bien froid, et le bifteck, car il est trop cuit. Il y a aussi un ancien vinaigre qui a mal tourné et qui est devenu un petit vin très suffisant.

- Il n'y a que deux espèces de gens qui vont au théâtre, dit Gandillot : ceux qui paient toujours leurs places et ne vont nulle part, et ceux qui vont partout et ne paient jamais.

Un triste Gandillot, toujours maugréant contre les Auteurs Dramatiques, les confetti, le boeuf gras, et qui demande à voir rayer la France de la carte de l'Europe.

Veber, qui s'est trouvé mal à l'accouchement de sa femme et qui a dû avaler un verre de cognac, appelle son petit garçon Gil. Ainsi prend-il date pour la succession de Philippe Gille au Figaro. Il faut entendre Allais et Gandillot parler des dernières découvertes scientifiques, des rayons cathodiques, avec des détails précis, et Gandillot reprocher aux savants leur timidité. Je me croyais à Centrale. Dieu ! Que ces gens-là sont donc forts ! Et dire que ça ne les empêche pas de connaître tout de même un peu leur littérature ! Je n'ai ni mémoire, ni intelligence, et je ne peux être qu'artiste à force d'entraînement ; mais j'éprouve certaines impressions avec une telle intensité que je défie les plus grands.

Alphonse Allais, dirait un Belge, ce produit de la polichinellerie française. Selon lui, pendant la dernière guerre, toutes les villes de France ont été prises par une paire de uhlans.

Et Gandillot avait raccourci son pantalon pour faire voir ses chaussettes irlandaises.

Le mimosa est, parmi les fleurs, ce que le serin est parmi les oiseaux.

Hier, au temple israélite de la rue de la Victoire. Froid, froid, et bien fatigant à la longue, et peu hygiénique, cette habitude de garder son chapeau sur la tête. Blum souriait, souriait trop... Il y avait des gens qui semblaient garnis de furoncles. La Revue blanche faisait de l'esprit collectif... Toutes les religions se ressemblent par la quête.

- Je vous apporte la somme.

- Ça ne pressait pas, monsieur.

- Oui, je sais. On dit toujours ça ; mais vous êtes joliment content tout de même, et vous avez une belle inquiétude de moins.

29 février.

Il vit de rien : une petite douleur occupe toute sa vie.

Quand nous vivons intensément, sans doute prenons-nous la part des autres, dont la vie doit diminuer.

1er mars.

Rien ne sert de mourir : il faut mourir à point.

2 mars.

Eugène Morel, l'auteur d'Artificielle. Malgré ce succès, traîne partout romans et pièces de théâtre. A quinze ans - il n'en a que vingt-cinq, - il faisait partie de la génération de Descaves, de Geffroy, de Fèvre, qui ont de dix à quinze ans de plus que lui. Le régiment le sépara d'eux. Il revint. Ils étaient arrivés et, lui, recommençait. Il recommence toujours. Il est obligé d'avoir une place à la Bibliothèque. Les éditeurs ne lisent pas ses livres, qu'il marque d'un fil. Il a une pièce qui, grâce à Mounet-Sully, reçue à corrections au Français, puis refusée net, puis reçue à l'Odéon, attend, attend. Et moi, j'ai un peu honte de ma chance, et de ma paresse.

Peut-être n'a-t-il eu que le tort d'être trop précoce. Les dernières gelées l'ont arrêté net.

Guitry. La Figurante. - Assisté, hier, dans sa loge, à sa petite cuisine, celle d'une grande comédienne poilue. Petits pots de crème et de rouge. Sa montre est devant lui.

- Monsieur Guitry, on n'attend plus que vous.

- Qu'on attende ! On ne peut pas commencer sans moi.

Un coiffeur vient lui noircir la tête, lui rétrécir sa raie. Il met des souliers jaunes à éperons. Il fume, cause, a l'air calme, demande si sa cravate ne fait pas trop pansement à la glace.

- Je ne t'embrasse pas, Jeanne Granier. Je suis encore plus maquillé que toi.

Je ne sais que dire. Je lui dis pourtant que Le Plaisir de rompre est pareil à l'acte des adieux d'Amants, mais moins moqueur et plus pénétrant. Il me regarde, surpris.

- Ah ? Ah ? Je suis curieux de voir ça.

Il a mis à la mode les cous qui ont le goître derrière.

Dans la salle, des gens qui se rendent enfin aux efforts du Théâtre-libre. Moi, je m'amuse dans la loge de Maurice Bernhardt, avec Mme Rostand. « Ah ! Ah ! Renard, il laisse sa femme à la maison ! Il va dans le monde. Il fréquente les riches. Le paysan du Danube flirte. »

Sur la scène, ce théâtre ennuyeux et qui n'a rien d'humain. Les plaisanteries éternelles sur la politique, sur Crispi, sur les femmes qui font arriver leur mari. Oh ! les redoutables et pernicieuses bavardes ! Quand l'une d'elles commence une phrase, on peut faire un petit somme.

Et Bauer qui trouve que c'est du tac au tac ! Et le tac au tac l'horripile. Il voudrait du flou. Qui est-ce qui va lui donner du flou ? Maurice Donnay a déjà commencé. Pourvu que ça continue ! Il nous donne ainsi, à Rostand et à moi, son opinion intime, et pas son opinion pour tout le monde. Il a des rhumatismes et geint comme le loup de Vigny tourné contre le mur.

Et Antoine sur la scène ! Ce vieux savant avec son vieux coeur, et qui, en collant des os à des os, a fini par savoir, lui aussi, ce que c'est que la vie.

Chez Maire. Le joufflu Ajalbert et sa femme joufflue qui fume des cigarettes, qui errait hier dans les rues de Séville, et qui a un chapeau de quel pays, Seigneur ?

On apporte la note. Rostand dépose deux billets de 50 francs, comme ça, sans vérifier. Et sa femme s'aperçoit qu'on a porté une bouteille de vin de 17 francs que nous n'avons pas bue.

Rostand me reproche de tout répéter à tout le monde.

Je serais bien bête, de ne pas tirer de la vie tout ce qu'elle peut instantanément nous donner ! Oui, si je rencontre quelqu'un sur le boulevard, je ne lui demande pas de ses nouvelles, à lui dont je me fiche, mais je lui cite un vers que je viens de lire ou d'entendre, une idée de moi ou des autres ; et cela fait, de cette rencontre où nous n'aurions dû dire que des banalités, quelque chose de précieux, de rare, quelque chose de plus, enfin, et qui ajoute à ma vie, et qui pouvait n'être rien. J'ai ouvert une fenêtre, et j'ai respiré.

- Je trouve, dit F.V. Griffin, que Rodenbach exploite ses images. Il ne les lâche qu'après les avoir sucées jusqu'au dernier sens.

Faut-il parler au compte-gouttes ?

7 mars.

Le Plaisir de rompre. - Blanche. A-t-elle une jolie taille ?

Maurice : La taille d'une serviette avec son rond.

Maurice. Quand il sort du bureau, le soir, à six heures, il ne sait que faire. Par économie, il ne va pas au café. Il rentre dans sa chambre, laisse la porte entr'ouverte, s'assied, sans quitter chapeau ni pardessus, et, le menton appuyé sur sa canne, il se fait une visite en attendant l'heure du dîner.

12 mars.

Dîner chez Bernard.

- Il y a dans les Histoires naturelles, dit Bernard, des choses de tout premier ordre, et des choses que je n'aime pas. Les Chauves-souris, l'Ane, c'est parfait, La Chenille me déplaît pour des raisons qui la feront aimer des autres.

- La moyenne sera donc bonne.

- C'est un travail de vieille demoiselle, réussi parce que vous êtes Jules Renard, un habile ouvrier, mais c'est faux, chiqué, traqué, sans aucune humanité. Veber me disait : « Tu n'aimes pas La Chenille parce que tu n'aimes pas la campagne. » J'ai répondu à Veber : je n'aime pas La Chenille précisément parce que j'aime la campagne, et que La Chenille est un bibelot de cabinet de travail, d'étagère, le contraire d'une bête ayant de la vie et de l'odeur.

- Très bien, votre petit bouquin, me dit Muhlfeld, mais je fais une réserve. Je ne fais jamais de compliment sans réserve.

- Pour avoir l'air indépendant.

- Soit Mais pourquoi avoir mis Le Coq ? Qu'est-ce qu'il vient faire là ? Un coq de clocher n'est pas une bête.

- Et vous appelez ça une critique ? Vous me dites que mon coq de Clocher n'est pas une bête, et vous croyez que ça me vexe. Est-ce que je ne savais pas ce que vous croyez m'apprendre ? Si ! Alors, votre critique n'a aucune espèce de valeur.

- Il y a du prêtre en vous, Renard. Votre première communion vous revient. Vous êtes pour la morale, la chasteté, le devoir.

- C'est vrai. J'en ai assez, de notre littérature de cocus et de vos « sonnets du docteur ».

Allais, si gentil qu'il a l'air faux, vient près de moi et m'explique, encore une fois, que j'ai eu tort de quitter Le Journal en faisant claquer les portes, qu'on voudrait me ravoir, que d'Esparbès tombe, que lui, Allais, ne sait pas ce qu'il leur a fait, mais qu'il est tout puissant, que mes Histoires naturelles ont plu à beaucoup de gens, mais que j'ai aussi déchaîné bien des rages de gens qui se fichent pas mal des allures de ma dinde.

Non, non, nous ne sommes pas drôles, mais Lamartine à table était-il si drôle que ça ? Rostand avait l'air de s'embêter comme chez lui.

Comme c'est plus fin, des jalousies, des querelles d'amitié, que des querelles d'amour !

16 mars.

Il marche toujours sur la pointe des pieds, comme attiré par l'idéal même.

18 mars.

Pourquoi vouloir que les hommes me jugent sans erreur ? Est-ce que je ne me trompe pas quand je les juge ? Est-ce que je ne suis pas d'abord l'ennemi de ceux que j'aimerai plus tard ? Est-ce que je ne dédaigne pas bientôt ceux que j'ai aimés trop vite ?

Se défier des images, si belles qu'elles soient, qui datent du temps d'Homère.

Savoir, en style, et ne jamais le laisser paraître.

20 mars.

Le peu de clarté qu'il y a dans le mystère qui nous entoure vient de nous-mêmes : c'est une fausse clarté. Jamais le mystère ne nous a montré de la sienne propre.

Un homme qui se plairait trop à la lecture des essais de Maeterlinck serait un homme perdu. Si l'on veut vivre d'une vie humaine extérieure et retentissante, il ne faut ouvrir que quelques fenêtres de son cerveau, et laisser fermées les autres.

Flirt. - Bien qu'il soit toujours d'une impolitesse ridicule de dire à une femme qu'on ne sera jamais amoureux d'elle, je crois pouvoir vous affirmer que je ne me sens pas troublé près de vous.

- Je vous aime beaucoup, dit-elle.

Elle le dit, en insistant, les yeux sur moi. Comment m'aime-t-elle ? Si je laissais deviner que je devine, quel étonnement ! Cependant, elle n'est pas fâchée de provoquer un doute.

- Que dirait votre mari, si... ?

- Lui ?

Oh ! rien.

Tu comprends, ma chérie, que pour moi elle n'existe pas. C'est une fleur peinte et artificiellement parfumée. Je la respire quand elle est là, mais je n'y toucherais pas, de peur de déranger ses pétales, ses cheveux, de décolorer ses yeux et sa bouche. Je n'y touche pas, même en imagination. Tu es ma seule, ma vraie, ma solide. Si tu étais jalouse, tu ne serais qu'une sotte, et tu gâterais ta vie.

Caran d'Ache, guêtres blanches, gants blancs, visage blanc, raie circulaire, et, avec ça, quelque chose de sale dans sa personne.

Tous les dix ans il faudrait refaire son collège.

Et cet autre ne fait d'article que si son exemplaire est sur papier de Hollande. Si c'est du japon, l'article est élogieux.

Celui-là ne manquera point de reprocher aux Histoires naturelles de ne pas encore résoudre la question sociale.

1er avril.

Renan, ses lettres glacées, et celles, non moins frappées de sa soeur Henriette. Ça de l'intimité ? C'est de la gelée de confidences.

C'est comme quand Sarcey nous dit d'un ton calme : « J'enrage ! »

Le petit Rostand se tient raide et marche droit avec sa canne, pour qu'on le prenne pour un nain.

Vieille figue, vieille fille. Tirer des balles dans des toiles d'araignées.

Quand il boit avec un couple, il paie toujours, pour avoir l'air d'être l'amant.

8 avril.

Il faut excuser Barrès. Ce n'est pas commode de faire comme les imbéciles quand on a son esprit.

Il ne faut pas rire tant qu'on n'est qu'à l'extérieur des choses, mais il faut d'abord y entrer. Il faut rire du milieu des choses. Plus clairement, je ne ris pas de toute politique, car il peut en être de belle que j'ignore, mais je ris des hommes politiques que je connais, et de la politique qu'ils font sous mes yeux. Que le rire soit, non pas frivole mais sérieux et intérieur, et d'une philosophie consciente ! On n'a le droit de rire des larmes que si l'on a pleuré. Le ridicule n'existe que par moments, mais rien n'est tout à fait ni toujours ridicule.

Il ne faut rire que des belles choses qu'on peut aimer. Le banal ne fait pas rire. Avant que de rire des grands hommes, il faut savoir les aimer de toute son âme.

Le rire est inattaquable puisqu'il rit de lui-même, mais il meurt tout seul au milieu des figures graves et pensives.

Renan a dit : « Les rieurs ne règneront jamais. » Il est vrai qu'ils se moquent de régner.

11 avril.

Le ciel continue l'ardoise du toit.

Elle me demanda si je sacrifiais aux Muses. Un amour platonique où les âmes se tutoient.

Ne vis pas ! Contente-toi de toujours désirer vivre.

13 avril.

Elle me dit qu'elle restait chez elle deux jours par semaine, mais je ne demandai pas quels jours. De peur que je n'oublie, elle me dit qu'elle restait chez elle toute la semaine.

Sa bouche est si petite que son accent paraît léger.

17 avril.

Le mendiant regarde le beau château et s'écrie :

- Oh ! si j'avais ce château !

Il entend dire qu'on l'aurait pour un morceau de pain.

Mais il n'a pas le morceau de pain.

La genèse d'un esprit : 1° stupéfaction, 2° ironie, 3° enthousiasme.

Le mot est l'excuse de la pensée.

Ce que fait l'oeil sous la paupière.

Au désert, elle demanderait une chaise pour s'asseoir.

21 avril.

Marc Stéphane, l'auteur de Fleurs de morphine, m'envoie sa petite amie pour me demander si je n'ai pas l'intention de faire un article sur son livre à L'Écho de Paris ou au Mercure de France. Elle a des bandeaux, un petit chapeau plat, des dents jaunes, et de grosses joues, et un fort accent. Elle est comme effrontée et innocente.

Et je fais le maître, moi. Je parle des illusions que doit avoir ce jeune homme de 26 ans, des difficultés que j'ai eues, moi, de ma bonne volonté à moi. Et je suis flatté. Pensez donc ! C'est la première visite qu'une femme me fait. Elle ne se dégrafe pas, mais ça viendra. Vive la littérature française ! Le métier a du bon. Ça m'embêtera tout de même, de faire cet article. Aussi, j'ai eu la précaution de prévenir la petite dame que çà ne paraîtra pas dans le prochain numéro, qu'un article au Mercure n'avait aucune importance, mais que, si ça pouvait lui être agréable que je passe un quart d'heure à écrire deux ou trois lignes...

- Merci, Monsieur. Vous êtes bien aimable, et je vous demande pardon de vous avoir dérangé.

Si j'avais du talent, on m'imiterait. Si l'on m'imitait, je deviendrais à la mode. Si je devenais à la mode, je passerais bientôt de mode. Donc, il vaut mieux que je n'aie pas de talent.

De Heredia, dans un salon, lançant à toute volée le quadrige de ses postillons, s'écriait :

- Mais c'est admirable, l'Aphrodite de Pierre Louÿs ! Depuis Flaubert, on n'a jamais rien écrit de pareil. C'est le meilleur roman qui ait paru depuis cinquante ans.

Aussitôt Paul Hervieu et Vandérem fichent le camp.

- Ils sont étonnants, ces romanciers ! dit de Heredia. On ne peut pas faire l'éloge d'un roman devant eux.

Mais quelqu'un :

- Monsieur de Heredia, est-ce que Pierre Louÿs n'a pas aussi fait des vers ?

- Oui, mais, entre nous, il a eu tort, car ses vers sont franchement médiocres.

24 avril.

A Catulle Mendès. « Il me semble que parfois vous me frappez sur l'épaule et me dites : « Jules Renard, vous devriez faire un petit voyage dans la lune. Ça vous changerait. » Et je réponds, résigné : « C'est une idée ; mais comment ? » Non ! Nous ne pouvons que tourner sur nous-mêmes, prendre conscience de notre petit être étroit, ou par instants il fait si noir.

« Après les Corneille et les Racine, les grands hommes de rêve, sont venus les La Bruyère et les La Rochefoucauld, les grands hommes de réalité.

« Nous avons horreur des faiseurs, des truqueurs, des faux génies, des idéals de matamores et des bouches gonflées. Le grand homme de demain, celui qui gagnera tout notre coeur, c'est l'écrivain qui n'aura pas le courage d'écrire deux cents pages, et qui posera à chaque instant sa plume en s'écriant :

« Qu'est-ce que je f...-là, mon Dieu ! Qu'est-ce que je f...-là !

« Il n'y aura plus de passionnés. Il y aura des traîtres qui s'amusent. Passionnés d'amour ! Quoi ? De quel amour ? Parce qu'on a couché avec une femme, avec toutes les femmes, il faudrait lever les bras au ciel ? Vous nous proposez la multiplication infinie du spasme. Mais, sacré mâtin ! lisez donc, avant, une pensée de Pascal, et vous tournerez le dos à la plus belle fille les chairs nues. Je ne crois pas que cette petite fatigue, la renouvelât-on jusqu'à en mourir, ait quelque chose de si enthousiasmant.

« Pour moi, si quelqu'un me propose d'écrire Les Burgraves et me donne la force de les écrire, je ferai signe, de la tête, que non. Le sublime deux fois répété, et quel chef-d'oeuvre vous désignez ! c'est Le fade.

« Vous croyez à notre impuissance et vous ne voulez pas voir notre lassitude, notre effroyable ennui. Oh ! nous continuerons d'écrire. Il faut bien toujours écrire, mais notre plume se promène sur les fleurs comme une abeille écoeurée.

« Vous dites : « Souveraines et vastes chimères » et nous ne comprenons pas. Nous remuons la tête avec un sourire, car nous la connaissons, celle-là, et dans les coins.

« Je vous le dis, mon cher maître : avec Hugo, Lamartine, Chateaubriand, le génie est monté trop haut. Il s'est cassé les reins. Maintenant, il se traîne sur la route comme une oie de village.

« Nous en avons assez, d'étudier les « relations des sexes ». Nous enjambons vos couples qui se roulent à terre, et, comme vous y êtes mêlé - nous faisons le tour - nous sommes plus loin que vous. Nous n'avons aucun mérite à être chastes, puisque nous le sommes par dégoût. « J'entendais un grand poëte s'écrier en sortant de son alcôve : « Terre et cieux ! Nous nous sommes aimés comme des lions ! » Pourquoi ce lion ne pourrait-il être une pauvre bête ?

« Et les hoquets de l'homme saoul ! L'adultère ? La petite fatigue à trois. Mais je n'ai pas la force de vous répondre.

« Oh ! les mâles gros et fermes ! Et M. Zola, qui s'attarde quelquefois à prendre le menton de la jeunesse, ne nous a-t-il pas conseillé de nous isoler, une ou deux fois par semaine, dans les blés, avec les belles filles ? Grâce ! Ménagez-nous ! Nous allons mourir de rire.

« Et nous sommes plus haut et plus loin que vous, parce que vous êtes encore empêtré dans la vie, et que nous nous rapprochons de la mort.

« Vous attendez que quelqu'un se lève : personne ne se lèvera. On est si bien, assis, et si mieux, couché ! Et puis, nous avons trop lu : tous les passionnés, tous les sceptiques, à partir de Jules Lemaitre, et tous les farceurs. Nous avons lu des plaisanteries légères comme l'eau qui coule, et des systèmes de philosophie hauts comme des maisons de rapports Nous sommes écoeurés, moulus, noyés.

« Et les petites saletés de l'odorant amour ! »

Mai.

Les roses ont le sang à la tête. La guigne ne s'acharne que sur la bêtise.

Surtout, ne pas confondre tristesse et ennui.

Voyage à Chitry. - De la joie et de la tristesse selon que le coeur se serre ou se dilate, et il ne fait que ça.

Sardy-les-Epiry, quel nom !

Et tant d'histoire ancienne qui dort...

Regarder ces villages si éloignés les uns des autres, puis les voir se presser frileusement comme sur une petite carte.

Tous ceux qui ont vécu là ne sont pas nés en même temps que moi. Et les morts me disent : « Dépêche-toi de vivre ! »

L'amusant, c'est que tous ces petits villages comptaient, au Moyen Age, un ou deux artistes. Aujourd'hui l'on n'y trouverait pas un sabotier capable de sculpter une tête de République.

Titre : les Puces de nos grands hommes.

Ne t'imagine pas qu'il y a des grands hommes inconnus.

N'as-tu pas souhaité quelquefois d'être l'amant d'une Mme Roland ? Ne cherche pas : il n'y en a pas. S'il en existait une, tu le saurais. Toutes les femmes que tu as rencontrées sont - oh ! n'en doute pas - bel et bien stupides.

A six heures du matin son ménage est fini. Quelqu'un passe devant sa porte, et on cause. On cause ainsi jusqu'à midi, et le reste de la journée passe de même.

Jamais on ne la surprend à faire quelque chose. On frappe. Elle vous ouvre, en sabots, propre, les mains sur le ventre. Tout est en ordre. A quoi s'occupe-t-elle ? Des fois, elle tricote. Elle est si heureuse d'avoir perdu son mari qui se saoulait et la battait que la mort d'un de ses deux garçons n'a pu l'attrister. Elle vivrait ainsi aussi longtemps que le bon Dieu.

Perché sur ma butte, je les observe ; et je voudrais surprendre les secrets de leur humble vie.

Toute la journée, travaillé d'un oeil.

26 mai.

Chaumot. La Gloriette. - Il a acheté un pulvérisateur pour vitrioler sa vigne. C'est assez semblable à l'appareil que portent sur leur dos les marchands de coco. Comme il voulait voir si ça marchait bien, il regarda la pomme d'arrosage, tourna le robinet et reçut un jet de vitriol dans les deux yeux. Il courut comme un aveugle au ruisseau, se lava avec de l'eau boueuse, et, depuis, ses yeux pleurent sans cesse, et ils sont rouges comme des anneaux de corail. Mais ça va mieux. Oh ! ça va bien mieux.

Le commerce. Dans les magasins de Corbigny il n'y a personne, excepté les jours de foire. Il n'y a que la sonnette, et elle dort. Elle crie quand on la réveille. Dans la salle du fond dont la porte ouvre sur le jardin, on aperçoit quelqu'un qui tend la tête, bouche ouverte, yeux étonnés. Et la femme ou l'homme hésite à venir. Qui suis-je donc ? Qui est-ce qui peut bien venir les déranger en semaine ?

Une fois mariée, la femme se fane. Elle n'a plus ni jolité, ni coquetterie. Elle ne se soigne plus. Elle s'habille pour vivre dans l'arrièreboutique. Quelquefois, ce qu'elles avaient de mieux persiste : des dents restent blanches. L'une d'elles, qui était jolie, en quatre ans a tout perdu. Elle n'a plus que ses cheveux qui mettent longtemps à se défriser.

Et on livre de la main à la main, sans faire de paquets.

- Oh ! moi, me dit une marchande de vaisselle, je ne sais pas faire les paquets.

- Qu'est-ce que vous pouvez bien savoir faire, ma brave dame ?

Pauvre homme ! Quand il sera mort, sur sa tombe il faudra mettre une couronne de cinq livres, en pain.

Tu as rejeté les pierres de ton jardin dans le jardin des autres, et, pour y ajouter, tu as démoli un peu de ton mur.

La vie est courte, mais comme c'est long, de la naissance à la mort !

A un gros clou pendent de petites choses légères.

Elle est toute fraîche, même en sortant du train. Elle voyage comme une fleur dans un panier.

Papa connaît Tolstoï comme socialiste, et Laurent Tailhade comme dynamité.

A mon retour au pays, le matin je fus salué par un chant d'alouettes qui pétillaient dans l'air comme des flammes au bout de hauts cierges. Un couple dans le train. Lui, cravate de satin, veste neuve et chapeau mou, rouge et gercé comme la terre trop sèche, rasé jusqu'à la nuque, sentant fort.

Elle, rouge aussi, mains rouges sans gants. Toilette voyante, corsage acajou qui joint mal, et garni d'or, bracelet or formant noeud de cravate ou jarretière. Petits paysans qui se marient et montent en première. La jeune mariée n'en revient pas, des courroies Paris-Lyon-Méditerranée. Lui, il explique paysages, trains qui passent. Ça, c'est un train de marchandises. Des ouvriers travaillant sur la voie, il s'écrie :

- Dire que j'ai été comme ça, moi !

Et tous deux se mettent à rire de pitié !

En face, une grosse femme bouffie et noire, en deuil, mais surtout née en deuil. Elle dort, assise sur le bord de la banquette. Elle se balance comme sur un bateau ivre ; et sa petite fille, qui est bossue, malingre, nerveuse et très « susceptible », souffre de voir sa mère ridicule. Elle l'appelle, lui tire son journal, puis se moque d'elle avec nous. Et la maman répond, du fond de son sommeil houleux :

- Laisse-moi donc ! Et après, qu'est-ce que ça fait ?

Pense à ce que serait un village, son église rasée.

- Courteline ne travaille pas, dit Mendès. Il a encore quinze cents francs de paresse devant lui. Après, il s'y mettra.

- Je déteste Aphrodite, me dit Griffin.

Et il me donne de si bonnes raisons que je n'en ai aucune de n'être pas de son avis.

C'est bien entendu. Je ne peux rien faire avec génie, par inspiration. Pour obtenir un résultat, il me faut travailler ferme, et me bien tenir, et persévérer. La plus petite faiblesse, je la paie. Il faut que je m'interdise le primesautier, l'impromptu et le chic.

Mme X... Laide dès le premier abord et jusqu'à la fin. Ce ménage est comme un couple de sarments.

Gabriel Randon va à La Revue blanche où il est reçu assez grincheusement par La Jeunesse qui lui dit :

- Que désirez-vous, Monsieur ?

- Je désire savoir deux choses : pourquoi on m'éreinte à La Revue blanche, et ce que vous avez fait de vos c...

L'art du roman, d'après Pierre Sales.

Des arbres morts tendent leur fin squelette la nuit.

Et ces longues journées où l'on écrirait un livre tout entier.

Juin.

Égoïste ? Oui, ma vie m'intéresse plus que celle de Jules César, et elle touche à tant d'autres vies, comme un pré au milieu des prés ! Mets de l'eau dans ton sang.

Je me croyais vieillissant. J'ai vu Raymond hier. J'ai joué avec lui autrefois. Quelle ruine ! Maigre, voûté, il a les mains recouvertes d'écorce, les dents noires, les yeux éteints. Il est vieux.

On a beau dire ! Ça use, de travailler de cinq heures du matin à sept heures du soir, et de ne pas manger de bons morceaux. C'est gentil, la salade et le fromage blanc quotidiens. Ça et l'air du temps, le bon air de la campagne, ça vous tue un homme en trente ans.

Et moi qui, chaque semaine, cherche dans une glace mes nouveaux cheveux blancs !

L'aiguille de la couturière picore comme une poule minutieuse.

Il y a en moi un fonds de grossièreté qui me permet de comprendre les paysans et de pénétrer loin dans leur vie.

4 juin.

Laurent Tailhade, Écho de Paris, mercredi 3 juin 96, Revue blanche, 1er juin 96.

« Premier que de s'escrimer du poignard... » « Premier que le sôr Péladan se fût voué... »

C'est beau, le style ! Ce « premier que » est comme le « Il a la gueule noire » du propriétaire d'un chien de race.

On est pénétré de respect. Ça impressionne tant qu'on ne trouve rien à répondre.

6 juin.

Des monuments de nuages se bâtissent là-bas.

Que manque-t-il à mes paysans ? Des noms pris dans la Bible.

Pour écarter l'orage, commettre toutes les lâchetés : prier Dieu, ou feindre de travailler, ou sauver une mouche qui allait se brûler à la flamme d'une bougie.

Vieille ferme, murs qui suent du sang noir de fumier.

Cette aventure me serait-elle réservée ? Je lui écris que j'aime beaucoup, beaucoup (le second souligné), son livre ; et il me répond une lettre qui me fait rougir. Me voilà bien !

Et je prévois que ce n'est pas mon dernier mensonge.

Pourquoi suis-je ici comme en exil ? Qu'est-ce que j'y fais ?

J'ai horreur du mot « ratiociner ».

Aujourd'hui, vendu mon foin trente francs.

- Trente francs la botte ?

- Oui, mais l'acheteur met tout dans la même botte.

C'est le premier argent que me rapportent « mes terres », et c'est le prix que m'a été payé mon premier conte à L'Écho de Paris. Si l'agriculture manque de bras, je lui en donnerai : j'écarte les miens.

9 juin.

Un enterrement de village au soir d'un jour de semaine. On se croirait à un soir de dimanche. Le vent passe dans les feuilles sa main invisible.

11 juin.

Quel spectacle, un vieux paysan nu !

Je me sens triste comme un Verlaine de campagne.

13 juin.

C'est la coutume, ici, qu'une fois par an le garde-champêtre et un maçon aillent, à l'entrée de l'hiver, dans toutes les maisons du village, faire une tournée de sûreté. Ils visitent les cheminées, tâtent les fours et boivent la goutte. A la dixième maison, ils sont saouls. Ils touchent chacun trois francs par jour, et ça dure trois jours.

Cette année, quand Papon est venu dire au maire qu'il allait faire sa tournée, papa, qui avait dû déjà le mettre à la porte l'année dernière, a supprimé cet usage qui ne repose sur aucun texte de loi. Il a dit à Papon :

- Si ça te rapporte neuf francs, j'aime mieux t'en donner dix-huit pour que tu te tiennes tranquille.

Malgré les gouttes, Papon a répondu :

- Comme vous voudrez. Moi, ça m'est égal, monsieur le maire.

Mais papa a oublié de donner les dix-huit francs.

16 juin.

Je prétends qu'une description qui dépasse dix mots n'est plus visible.

Oh, réveiller tous ces villages qui dorment !

Elle est assez originale pour trouver que le lys est une fleur bête.

Juillet.

Tuer les rats qui mangent mes cerises, pourquoi ? J'aime mieux acheter une demi-livre de cerises qu'une demi-livre de poudre.

A Paris, on a l'air de vivre, on entend du bruit, on en fait, on dépense peut-être plus qu'on ne gagne ; mais, ici, peut-être qu'on est mort.

Le vent, lutteur aux membres dispersés.

Ragotte traverse la vie. Elle va à la mort avec sa brouette de linge.

C'est une duperie que de s'efforcer d'être bon. Il faut naître bon, ou ne s'en mêler jamais.

Comme il serait intéressant, ce fait divers où l'on voit trois personnes assassinées, si vous étiez du nombre, mon cher ami !

Après avoir lu une leçon du professeur Carl Vogt sur l'utilité de la taupe, j'en ai tué une d'un coup de carabine. Je la voyais soulever son dôme de terre fraîche : deux fois je l'ai détruit. Elle recommençait. Puis, j'ai débouché son trou. Elle est venue mettre le nez à l'air. Je l'ai tuée comme un rien, avec ma foudre à moi, en me forçant un peu, pour voir comment c'était fait. Ça a dû être pour elle comme le tonnerre serait pour moi, s'il me tombait sur la tête. Je l'ai tuée comme si j'étais un dieu ! Elle était au milieu de l'allée. Elle ne faisait pas de mal à mes pieds de salade, auxquels je tiens si peu. Je l'ai tuée. Pourquoi ? Pourquoi ? Et mon chat vient de déposer sa crotte dans la housse de mon fauteuil, et je ne lui ai rien dit.

Taupinières, la chair de poule des prés.

Il y a 25° à l'ombre, et Philippe, qui brouette du sable en plein soleil, dit :

- Ma foi, il fait bien doux !

Il a bien un chapeau de paille, mais il se lève de si bonne heure qu'à cause de la fraîcheur du matin il oublie toujours de le mettre.

9 juillet.

Je voudrais faire faire un petit pas à la littérature vivante, à la vie dans la littérature.

Un ménage pauvre où l'on désire une fille qui servira de bonne.

Un style roux. Si les littératures ont des couleurs, j'imagine que la mienne est rousse.

Nuages, nuages, où courez-vous ? On est si bien ici !

Une bouche un peu de travers, comme une cerise pendue à l'oreille.

Attendez ! J'ai jeté ma ligne en moi. Le bouchon remue.

L'orage. La force de cacher ses peurs à ses enfants.

Je ne sais pas trop où je suis né, et cela me gêne un peu. J'ai toujours l'air de chercher mes racines. 14 juillet.

Je demande :

- Qui est-ce donc qui préside le banquet de Corbigny ?

- Oh ! tout le monde.

Un grain d'homme au milieu des champs.

Je vois avec stupeur que je ne suis pas fait pour la campagne.

La peur est une brume de sensations.

Je ne suis fait que pour écouter et regarder vivre la terre.

Canard : le pingouin de famille.

Le sureau dont la fleur sent si bon, et l'écorce, si mauvais.

Le ciel est rouge comme une tuilerie.

Des petits gars vont à l'école avec des casquettes enfoncées jusqu'aux oreilles, des chaussettes rouges et des petits serpents de cravates.

Un coq coiffé comme on l'est à Polytechnique.

Philippe et sa femme sensibles au chant des oiseaux à deux heures du matin.

Deux jeunes filles en blanc avec des ombrelles rouges. Qu'il ferait bon dormir entre ces deux pavots !

Un vers est encore meilleur lu sur une page non coupée.

Mets un peu de lune dans ce que tu écris.

Tous les aulnes aspirent, tendent à la lune.

Je suis l'homme de la moyenne des lecteurs artistes.

L'homme aux Sourires pincés félicite M. Gaston Deschamps de savoir si bien se prendre au sérieux.

Le rat. Le canon de ma carabine le dépassait. Il se met à chanter victoire.

Un chapeau de paille pour clair de lune.

L'orage. Sous des nuages lourds et sombres - stratus, dirait Rosny - des paysages au fusain.

Je voudrais être de ces grands hommes qui avaient peu de choses à dire, et qui l'on dit en peu de mots.

Je n'ai pas le délire. Je n'ai que le vif sentiment de ce qui vaut la peine qu'on soit né, et de l'inutilité du reste.

Si vous m'annonciez la mort de ma petite fille que j'aime tant, et si, dans votre phrase, il y avait un mot pittoresque, je ne l'entendrais pas sans en être charmé.

Les absents ont toujours tort de revenir.

Une piqûre d'épingle changerait vos propos sur le duel.

Le rebouteux n'a pas pu faire sortir du pied le « sacrilège ».

Ces gens-là sont heureux leur nuit de noces, et encore !

La fleur coupée se mit à marcher toute seule comme une fillette.

La Gloriette. Soli Deo honor et gloria.

Cette maison a été bâtie

en 1776 par M. Dubled, de Saulieu,

curé de Chaumot.

Il se précipita sur mon carnet et dit : « Ah ! je le tiens ! »

Un chat qui n'a pas pu s'habituer à sa queue. Quand il la voit soudain, il se précipite sur elle et tourne comme un soleil gris.

Philippe ne voudrait pas coucher dans une maison à paratonnerre. Il irait bien vite dans la maison à côte.

Un ciel barbouillé à l'horizon, comme une bouche, de framboises.

La meilleure santé, c'est de ne pas sentir sa santé.

18 juillet.

Mort de Goncourt. Regretté de n'être pas allé le voir plus souvent : deux fois en ma vie. Avoir supposé qu'il pouvait songer à moi, à cause de mon talent. M'être demandé si je refuserais. M'être dit que je refuserais, parce que, revenu à la raison, je commençais à ne plus espérer. M'être réjoui en apprenant que le testament pouvait être attaqué, qu'il n'y en avait peut-être pas. Et j'attends la dépêche d'ami qui m'annonce que je suis sur le testament. N'avoir fait que me demander ceux qui peuvent y être. Celui-ci est trop riche, celui-là vraiment de trop peu de talent. Je n'épargne que Rosny. Puis, m'être dit que, si 4 000 francs de rentes me tombaient au milieu de ma paresse, ce serait une injustice. Peu à peu, revenu à de plus hauts esprits. Très grand et très pauvre, voilà l'idéal.

L'artiste doit avoir tout vu et tout oublier. Il est capable de tout comprendre, mais il a l'air plutôt inintelligent.

Intituler L'Amour du pays mon livre sur la Gloriette.

Denis et le locataire qui ne veut pas dire son nom et qui crie : « Je suis celui qui loge au rez-de-chaussée. »

A Clamecy, une dame grave et sa fille obligées de passer tout près d'un étron.

Denis, valet de chambre monté au grade de concierge, apprécie les moulures de ma cheminée.

Catalogue Charpentier. Il suffit de le lire pour être modeste, au moins jusqu'à demain.

Eh ! quoi, M. Armand Silvestre a publié tous ces volumes de poésies, et l'un d'eux, La Chanson des heures, a eu une nouvelle édition considérablement augmentée ? Il est vrai que l'édition des Ailes d'or est définitive. Et je ne pourrais pas citer un seul vers de ce laborieux poëte.

Quoi ! M. André Theuriet a publié tout cela, et jamais personne ne prononce son nom dans nos conversations dites littéraires ?

Quoi ! L'oeuvre complète de M. Ferdinand Fabre a été couronnée par l'Académie Française, et je n'en savais rien ?

Et je ne dis pas cela pour être désagréable. Avant que de passer à leurs livres, il faut, de toute justice que je lise tout mon Gautier, tout mon Banville, tout mon Goncourt. Puis, j'attaquerai Zola, Daudet, Mendès. Oh ! Silvestre, cher collaborateur, jamais je n'arriverai à vous.

Et M. Edmond Laboulaye qui m'attend, auteur d'une multitude de contes bleus et d'une histoire des États-Unis en trois volumes !

Et Hector Malot ! Heureusement, il a eu la générosité de s'arrêter. Et Arthur-Arnould Matthey dont je ne sais même pas s'il continue !

Et Arsène Houssaye qui a un fils !

Michelet : une phrase qui a une maladie nerveuse, qui a le hoquet.

Contrairement à ce qui est dit dans le Sermon sur la Montagne, si tu as soif de justice, tu auras toujours soif.

Incapable de « longue haleine », je lis par-ci, par-là, et j'écris par-ci, par-là. Mais je crois bien que c'est la destinée du véritable artiste.

La gracieuse inquiétude de la tête d'un oiseau sur sa branche.

Le ridicule de ce que je fais ne me frappe que longtemps après. Je n'observe pas en même temps que je vis. Je ne reviens qu'ensuite sur chaque détail de ma vie.

Mêler un vrai serpent aux amours d'un moissonneur et d'une fille de moisson

La gloire n'est plus qu'une denrée coloniale. Comme s'il avait lu le traité de Fénelon sur L'Éducation des filles, papa ne faisait que nous proposer Jésus-Christ en exemple : « Jésus-Christ a travaillé jusqu'à trente ans dans une boutique. » C'est exact, mais, à la longue, ça devenait fatigant.

- Il faudra qu'un de ces jours, dit papa, je me décide à écrire un bout de testament. Deux lignes seulement : « Je désire être enterré civilement. Faites de mon corps ce que vous voudrez. »

Cet homme a dû envoyer ses témoins à l'évêque le jour où il a été confirmé.

Comme littérature, écrire un Pater ou un Ave.

Le boa, un gros serpent qui sert à attacher aux arbres les gazelles.

Pourquoi m'appelle-t-on mauvais coucheur ? Je couche avec si peu de gens !

Août.

Non ! Ce n'est pas ça. J'ai encore trop d'esprit.

- Et vous, vous n'êtes donc pas du conseil municipal ?

- Oh ! non. Je me suis retiré de la politique.

Placer cette parole pompeuse dans la bouche lamentable d'un pauvre homme.

La gloire, M. le ministre Alfred Rambaud, c'est d'être un excentrique de la littérature.

Deux coqs qui se battaient à mort parce qu'ils chantaient ensemble. Phrase d'un son extraordinaire, Cicéron et ses amis, p. 245 : « Ulubres, située au milieu des marais Pontins, Ulubres la déserte, vacuæ Ulubræ, dont on appelait les habitants les Grenouilles d'Ulubres. »

Mlle Blanche. Scène à faire. En amour, pendant que ses amis s'aimaient, elle a gardé leurs enfants.

- Ainsi, cher maître vous avez trouvé le secret du bonheur ?

- Je m'en flatte. Voici comment je m'y prends.

Des nuages sombres où le coeur monte et étouffe.

La marguerite : une bouche ronde qui a des dents de tous côtés.

Fais chaque jour ta page ; mais, si tu sens qu'elle est mauvaise, arrête-toi. Tant pis ! C'est une journée perdue, mais il vaut encore mieux ne rien faire que de faire mal.

Je n'aime que le théâtre des hommes de théâtre amateurs, Musset, Banville, Gautier. Au théâtre des professionnels, Sardou, Augier, Dumas, je préfère mon lit.

Sur Verlaine, à propos des Invectives. - La scène chez Vanier. Je venais d'offenser cruellement un poëte. Mes bassesses pour me faire pardonner.

- Monsieur est riche, dit Verlaine.

Le coadmirateur inconnu. Nous allons au café Saint-Michel. La patronne, qui connaissait bien Verlaine, nous observait d'un oeil narquois. Il parla beaucoup de Racine et ne dit pas un mot de Moréas. Le milieu de son visage se resserrait à petits plis.

On confond toujours l'homme et l'artiste, sous prétexte que le hasard les a réunis dans le même corps. La Fontaine a écrit à ses femmes des lettres immorales, ce qui ne nous empêche pas de l'admirer. C'est bien simple : Verlaine avait le génie d'un dieu et le coeur d'un cochon. Ceux qui ont vécu près de lui ont dû bien souffrir. Tant pis pour eux ! Ils avaient le tort de se trouver là.

Ami ou familier de Verlaine, je lui aurais sans doute donné des calottes. Humble lecteur parmi la foule obscure, je ne connais que l'immortel poëte. Ma joie est de l'aimer, mon devoir, de l'absoudre pour le mal qu'il a fait aux autres.

A ses yeux j'avais deux mérites : il ne me connaissait pas, et je l'écoutais parler.

Mon coadmirateur tint à payer la moitié, du bout des lèvres. Pour ma part, maintenant que j'avais choqué mon verre contre celui du poëte, que j'avais le droit de conter plus tard cette aventure, j'aurais bien voulu être ailleurs.

[En marge de ces réflexions, Jules Renard a écrit : Vanier dit : « C'est cinq francs »... « La cotisation Remâcle ne va donc plus ? » Il se piéta. D'abord les mots ne lui vinrent pas. Il marqua son indignation et son mépris par un redressement du buste et des épaules. Ce fut sans doute là l'offense cruelle.]

14 août.

- Dans nos joies les plus expansives, gardons toujours au fond de notre âme un coin triste. C'est notre refuge, en cas d'alarme subite.

La Fontaine. Qui fut plus humble que lui en apparence, et plus libre en réalité ?

17 août.

Il ne me manque que le goût de l'obscurité.

Septembre.

La rivière. Les roseaux, baïonnettes de régiments noyés. Bords spongieux où le soleil s'emplit d'eau. Trois lignes en éventail.

La tempête. Des arbres tourbillonnent sur pied, les bras en l'air comme des soldats frappés au coeur. Les maisons s'accroupissent, tremblant comme des navires à l'ancre. Les girouettes ne savent plus où tourner. État d'esprit où l'on n'aurait de plaisir qu'à marcher dans la campagne par une tempête. Les poires tombent. Les pommes de terre se découvrent. Les peupliers, toutes feuilles du même côté, ramènent leurs cheveux sur leurs tempes.

Le lièvre. Le bruit menu de la feuille qui tombe l'agace. Il s'énerve comme nous si nous entendons craquer nos meubles.

Rentrée à Paris, 9 octobre 96.

Comme une locomotive tirée sur la route par des boeufs.

Mon cerveau. Un gaufrier de mots.

Bucoliques. La façon tranquille de se battre des animaux. Deux béliers furieux se donnent un coup de tête, se remettent à manger, puis, de nouveau, sans passion, se précipitent l'un sur l'autre.

Même observation pour les coqs.

Un bon petit gars paysan, c'est un petit qui ne dit pas merci quand on lui donne des groseilles.

- Mon Dieu ! s'écrie Mme Lepic. Qu'est-ce que j'ai donc fait pour être aussi malheureuse ! Ah ! mon pauvre Poil de Carotte, si jamais je t'ai fait des misères, je t'en demande bien pardon.

Elle pleurait comme le chéneau du toit.

Puis, soudain, le visage sec, elle disait :

- Ah ! si ma pauvre jambe ne me faisait pas tant souffrir, je me sauverais d'ici. J'irais gagner ma vie en lavant la vaisselle dans une grande maison.

Ce qu'il y a de plus dur à regarder en face, c'est le visage d'une mère qu'on n'aime pas et qui fait pitié.

L'heure triste où l'écrivain cherche un maître.

Les paysans, un peu de terre agitée.

Premier tour de boulevard. C'est là, non à la Gloriette, qu'est le désert.

Est-ce qu'un poëte a besoin d'observer la vie !

Comme un amant que sa maîtresse appelle son chien, et qui lui dirait : « Ma chienne ! »

15 octobre.

Elle aime mieux adopter un enfant que d'en avoir un : ça fait moins mal. Le réserviste. Peu à peu je perdais pied, et je ne voyais plus au-dessus de ma tête tout ce ciel plein d'idées où je vivais naguère.

Et votre grand'mère est bien toujours morte, n'est-ce pas ? Je ne me trompe pas ?

16 octobre.

Un bon classique ne va pas sans un peu de médiocrité.

Il n'avoue son âge que pour être mieux placé dans les banquets.

17 octobre.

Barrès fait de la politique comme Jules Favre a fait des vers.

Le plus grand homme n'est qu'un enfant que la vie a trompé.

18 octobre.

Poil de Carotte secret.

Je voudrais être un grand écrivain pour le dire avec des mots si exacts qu'ils ne paraîtraient pas trop naturels.

Nous nous servions mal de nos bouches. Elle ignorait, comme moi, l'usage de la langue. Nous ne pouvions que nous donner, sur les joues et sur les fesses, des baisers insuffisants. Je lui chatouille le derrière avec une paille. Puis, elle m'a quitté. Je ne me souviens pas que son départ m'ait fait du chagrin. Sans doute était-ce pour moi une délivrance ; déjà, je n'aimais pas à vivre de réalités : je préférais vivre de souvenirs. Mme Lepic avait la manie de changer de chemise devant moi. Pour nouer les cordons sur sa gorge de femme, elle levait les bras et le cou. Elle se chauffait aussi à la cheminée en retroussant sa robe au-dessus des genoux. Il me fallait voir sa cuisse ; bâillant, ou la tête dans les mains, elle se balançait sur sa chaise. Ma mère, dont je ne parle qu'avec terreur, me mettait en feu.

Et ce feu est resté dans mes veines. Le jour, il dort, mais, la nuit, il s'éveille, et j'ai des rêves effroyables. En présence de M. Lepic qui lit son journal et ne nous regarde même pas, je prends ma mère qui s'offre et je rentre dans ce sein d'où je suis sorti. Ma tête disparaît dans sa bouche. C'est une jouissance infernale. Quel réveil douloureux, demain, et comme toute la journée je serai triste ! Aussitôt après, nous redevenons ennemis. C'est maintenant moi le plus fort. De ces bras dont je l'enlaçais passionnément, je la jette à terre, l'écrase ; je la piétine, et je lui broie la figure sur les carreaux de la cuisine.

Mon père inattentif continue de lire son journal.

Je jure que, si je savais que cette nuit encore je ferai ce rêve, au lieu de me coucher et de m'endormir je m'enfuirais de ma maison. Je marcherais jusqu'à l'aurore, et je ne tomberais pas de fatigue, car la peur me tiendrait debout, tout suant et tout courant.

Le ridicule au tragique : ma femme et mes enfants m'appellent Poil de Carotte. 19 octobre.

En escrime, la mauvaise foi disparaît dès qu'on a l'avantage.

Ne m'a-t-on pas toujours dit que je devais me mettre dans la peau de mes bonshommes, et ne m'est-il pas plus simple de rester dans la mienne ?

Le plaisir de se désenthousiasmer.

20 octobre.

Un homme actif comme s'il était plusieurs.

21 octobre.

Heures tristes où il semble qu'on travaille dans un tunnel glacé.

Il ne reste que du blé pur dans le van, comme la perle dans la coquille.

- Qu'il te suffise, disait-il à sa femme, qu'en réalité je te sois fidèle ; mais permets-moi au moins les apparences d'un mari qui trompe sa femme.

Quelquefois il me semble que du doigt je touche la vie.

22 octobre.

Comme préface, se mettre devant sa glace, tirer son âme au jour et faire son portrait. Intituler ça Ma Psyché et en faire un livre à 4 francs pour Le Mercure de France.

Ma Psyché. - Eh ! bien, non ! Je n'aime pas ma femme. Je n'aime pas mes enfants. Je n'aime que moi. Il m'arrive de me demander : « A leur mort, qu'est-ce que j'éprouverai ? » Et je n'éprouve rien, du moins rien par avance, rien, rien.

23 octobre.

Maman à notre départ, remet une caisse à Marinette. Il y a un poulet, du beurre, des fruits, et elle dit :

- Surtout, renvoyez-moi bien, la caisse ! Soignez-la bien !

Et elle fait l'éloge de sa caisse.

Elle sait bien que Marinette la lui renverra, avec du café, dedans, et de bonnes choses de Paris.

24 octobre.

A chaque instant j'ai envie de m'enfuir à l'appel d'une autre femme qui me ferait signe, et que je rencontrerais dans un parc, et qui lirait un livre sous de grands arbres.

Est-ce que je n'ai pas honte d'avoir cru jusqu'ici que le bonheur est dans la médiocrité ? Et c'en est une de bourgeois, une médiocrité de saint.

26 octobre.

Il faudrait écrire en patois comme Rabelais ou Montaigne.

27 octobre.

- Mon chef-d'oeuvre, dit-il, on ne le connaîtra que plus tard : c'est ma correspondance.

Ma Psyché. Le travail. - Quand je marche, je marche comme une montre, mais je m'arrête souvent.

En il me parlant, il m'envoie un postillon énorme, presque un crachat, il ne l'essuie pas. Je ne l'essuierai pas non plus. Je me venge en ne l'essuyant pas, et il faut qu'il continue de me parler, l'oeil attiré par son crachat qu'il ne peut éviter : il y a quelque chose entre nous.

28 octobre.

Relie par des rêves bien dirigés le travail du soir au travail du matin.

Il m'arrive d'avoir conscience que je deviens un melon d'orgueil, une citrouille de vanité.

Ma Psyché. - Je sens que je deviens de plus en plus artiste et de moins en moins intelligent. Certaines choses que je comprenais, je ne les comprends plus, et, à chaque instant, de nouvelles m'émeuvent.

1er novembre.

Ma Psyché. - Me traite-t-on assez d'observateur ! Et rien ne m'ennuie autant que d'observer. J'ai la timidité de voir. Chaque nouvelle relation m'effraie. On me dirait : « Allez à droite, et vous rencontrerez un beau type d'humanité », que je ne me dérangerais pas de mon chemin. Je subis les « choses vues », mais je ne les recherche pas.

2 novembre.

De vieilles femmes qui sirotent leur conversation.

Les Cloportes. Les récrire.

Lettre de Poil de Carotte à M. Lepic sur ce qu'il pense de la mort.

3 novembre.

Des vers, des vers, et pas une ligne de poésie.

Parfois Baïe me parle avec une telle gravité que je lui réponds comme un domestique de grande maison.

Si l'on donnait des ailes à l'homme pour voler dans l'infini, il ne se sentirait plus que des goûts de cul-de-jatte.

5 novembre.

M. Robert de Flers me dit que Coppée a fini par écrire à Ernest La Jeunesse une lettre plate comme l'eau, où il lui dit que sa vieille gloire finit par s'incliner devant sa jeune aurore.

Ah ! si l'on m'avait dit qu'un jour Remy de Gourmont ferait de moi un portrait symboliste !

6 novembre.

- Eh ! bien, papa, dit Baïe, si tu ne travailles pas, nous ne gagnerons jamais le gros lot.

7 novembre.

Nos admirateurs. Il y a le critique de province qui nous découvre et, soudain, est enthousiasmé. Il fait une première étude dans le journal de sa préfecture. On le remercie comme il convient : « Ah ! si Paris comptait quelques critiques comme vous, la gloire serait moins tardive ! » etc., etc. Aussitôt, il se met en tête de nous lancer, de réparer l'injustice des hommes. Il vous demande : 1° votre photographie ; 2° votre biographie ; 3° vos oeuvres complètes ; 4° quelque chose d'inédit. Le tout paraîtra dans une grande revue internationale qu'il connaît.

Et il est très étonné qu'on ne lui réponde pas.

9 novembre.

Répétition de Don César de Bazan à la Porte-Saint-Martin.

- Parbleu, dit Jean Coquelin, nous le savons bien, que cette pièce n'est pas écrite, et nous en pleurons tous des larmes de sang.

Il rit quand son père joue bien. Il lui donne des conseils, et Jean Veber trouve cela très touchant.

Quelle vie que celle de Coquelin ! On veut qu'il aime son métier comme s'il débutait, et il voit tout. Il dit : « Je suis le roi d'Espagne, de toutes les Espagnes ! » et, aussitôt après : « Qui est-ce qui m'a fichu une serrure pareille ? Elle ne marche pas ! » Il a voulu deux serrures, une pour chaque porte, avec deux clefs, et les deux clefs son différentes, et il s'embrouille. Il dit qu'il en a par-dessus plusieurs têtes, et il répéterait encore une fois toute la pièce avant d'aller se coucher.

Bernard nous présente, Veber et moi : deux inconnus, qui ne méritent qu'un « Ah ! parfaitement ! » Jean Veber complimente, et c'est à moi que Coquelin répond. Il pique sur moi.

- Nous, nous n'avons rien à dire. Nous jouons la pièce telle quelle. Nous en tirons ce que nous pouvons. Vous, vous n'êtes pas gobeur mais le public gobe. D'ailleurs, nous avons échenillé le style de Dumanoir et de d'Ennery. Oh ! Je suis sûr de mon public du dimanche.

Et le public peut être sûr de lui, car ils sont dignes l'un de l'autre : le rêve de Coquelin serait d'être un grand acteur populaire, mais il le réalisera difficilement. Son passage à la Comédie-Française l'a déjà trop poli. Il s'est laissé couper ses branches, son panache.

- Tristan, qu'est-ce que vous dites ?

C'est Coquelin qui entend causer Bernard et l'interpelle par-dessus la rampe.

- Comment se fait-il, dit Tristan, que le portrait du roi soit sur chaque pièce de monnaie d'Espagne, et que ni don César, ni la danseuse ne l'aient jamais vu ?

- Je ne regarde jamais la monnaie que je mets dans ma poche, dit Coquelin.

D'ailleurs, ce détail importe peu. Il suffit de ne pas en parler.

Il mettra des bas jaunes. Ceux-là sont gris et ne disent rien.

Un vague descendant de Dumanoir est venu réclamer un service de presse, a voulu assister à une répétition. Elle était presque finie. Il est resté longtemps encore, attendant la suite, et tout le monde se moquait de lui.

Un ballet de répétition. L'étoile, une Italienne qui a des cuisses admirables, le dos plat. Elle est laide, mais quelles jambes ! Elle porte une petite médaille qui la protège. L'autre soir, elle est tombée sur la scène.

- Ah ! dit-elle, j'ai grondé ma médaille. Je lui ai fait une scène épouvantable.

Et des danseuses qui ont des genouillères, par crainte du froid, des corsages de ville, des flanelles, des caleçons, des culottes de bicyclistes. Un rang de petits bonshommes qui portent des vases : on dirait d'une sortie d'école professionnelle de poterie. Et le maître de ballet qui suit l'étoile, geste pour geste, sourit, se penche, se hausse, arrondit les bras comme elle : on dirait de l'ombre de l'étoile, une ombre grotesque et en redingote.

Bernard a corrigé certains passages, et si bien que d'Ennery ne s'en est pas aperçu. Mon ami Tristan tutoie Jean. Il est là comme chez lui.

Bocks, choucroutes, jusqu'à ce que les chaises montent sur les tables et fassent des obscénités superposées, deux à deux, dirait Huysmans.

Ces notes que je prends chaque jour, c'est un avortement heureux des mauvaises choses que je pourrais écrire.

Jean Lorrain dit de Lambert qu'il a une voix de « ronde », qu'il parle comme on écrit « aronde ».

Baïe demande :

- Est-ce que le ciel est plus haut que le plafond ?

Elle n'aime pas à voir les scènes nautiques. Elle dit :

- Mais ils vont se noyer !

- Ils savent nager.

- Pourquoi qu'ils tombent dans l'eau ?

- Ils le font exprès pour amuser les petits enfants.

- Ce n'est pas drôle, dit-elle, de voir du monde qui tombe à l'eau.

Si tous mes admirateurs achetaient mes livres, j'en aurais moins.

10 novembre.

Nos ancêtres aimaient la campagne : ils s'y promenaient et ne la regardaient pas.

Par la fenêtre il jette l'argent à un ami sûr, qui le lui rend.

11 novembre.

J'écris d'abord une lettre d'éloges à l'auteur qui m'envoie son livre, puis je lis son livre, et je tâche de justifier ma lettre.

- Il me doit encore quinze francs.

- Vous savez qu'il est mort ?

- Oh ! alors, je lui en fais cadeau.

12 novembre.

A L'OEuvre. Peer Gynt. - Nau, désolée, qui veut se suicider. Ne faites pas ça ici ! Attendez que je n'y sois plus. Bon ou médiocre, ça existe tout de même, l'esprit français. Qui de nous aurait le courage d'écrire, le pouvant, les pièces d'Ibsen ?

La musique : quand on joue assez fort ou assez doucement, le public applaudit. Ce qu'il doit y avoir d'imbéciles, en musique !

Le monsieur furieux parce qu'on applaudit : « Oh ! non, alors ! Qu'est-ce que vous applaudissez ? »

Nous aussi, il nous vient parfois l'idée d'écrire notre Faust, mais nous nous retenons. Un homme du Nord ne se retient pas, et il fait d'un bourgeois un prisonnier ivre de liberté.

Ernest La Jeunesse se dresse pour qu'on apprenne à le voir. Il sent que quelqu'un, derrière lui, le dessine, et il ne bouge presque pas : il fait son meilleur profil. Et moi aussi, je crois qu'on me regarde. Et les maîtresses de nos grands critiques, et toutes les femmes de toutes les loges croient aussi qu'on les regarde. Pauvres gens ! Si la gloire était commune et répandue comme l'air, il n'y en aurait pas assez pour tout le monde.

L'esprit français aime les grandes choses, mais il veut voir où ça le mène. Il met au point les chefs-d'oeuvre.

Oh ! que le génie me donne un coup, dût-il me casser la tête.

C'est au prix de toutes mes angoisses que je donne aux autres l'impression d'une sécurité parfaite.

14 novembre.

Il ne peut pas vous dire : « Votre conte aujourd'hui est très bien », sans avoir l'air d'insinuer : « Il est bougrement mieux que celui d'hier ! »

Théâtre. Le cimetière des fauteuils d'orchestre sous la housse. Il ne manque que des têtes.

15 novembre.

Dîner Capus.

- Mendès fait ses articles au café, dit Capus. Il est heureux d'entendre une petite grue répéter : « Maître, relisez-nous cette phrase. »

On s'accorde à dédaigner tout ce que Mendès a écrit, excepté ses chroniques dramatiques. Nous sommes tous heureux qu'il les publie en volume, bien que personne de nous n'ait l'intention de les relire.

- Comment voulez-vous, dis-je à Gandillot, que j'aie la modestie de croire que mes Histoires naturelles exigent moins d'effort, de volonté, d'application, que vos vaudevilles ? J'accorde qu'il soit difficile à un homme de talent de faire un vaudeville qui rapporte cent mille francs, comme il est difficile à un honnête homme de faire une saleté lucrative.

Discussion sur la littérature. Veber et Gandillot vantent Dickens. Je crie à tue-tête que tous les étrangers m'assomment, qu'il peut y avoir de bonnes choses çà et là, mais qu'il n'y en a de parfaites que chez nous, et que je n'aime que la littérature française. Capus est de mon avis.

- Celui, dit Descaves, qui, toutes proportions gardées, a su tirer le plus d'argent de sa copie, c'est Léon Cladel.

Et Capus :

- Le plus terrible en affaires, ce n'est pas, comme on croit, Marcel Prévost : c'est Porto-Riche. Allais est populaire et n'a aucune réputation. Il a pris la succession d'Armand Silvestre.

- Le plus populaire, dit Gandillot, c'est Sergines, un nom sous lequel on reproduit, aux Annales, toutes les fantaisies du journalisme. Dans les provinces les plus reculées on vous vantera M. Sergines.

16 novembre.

Verlaine. Lu ses lettres publiées par La Revue blanche, n° 83. Son style : une désagrégation, une chute de feuilles d'un arbre qui se pourrit.

Un savant, c'est un homme qui est à peu près certain.

17 novembre.

Il m'est arrivé quelquefois de danser dans la vie, mais tout seul.

A Ernest La Jeunesse : « En somme, tous ceux que vous avez abîmés sont devenus vos meilleurs amis, et c'est une honte que des littérateurs que vous avez traînés dans la boue vous tendent ensuite la main, comme s'ils voulaient s'essuyer. »

L'auteur gai. J'ai bien travaillé, et je suis content de mon travail. Je pose ma plume parce que la nuit tombe. Rêve dans le crépuscule. Ma femme et mes enfants sont dans la chambre voisine, pleins de vie. J'ai la santé, le succès, assez d'argent, pas trop.

Mon Dieu, que je suis donc malheureux !

18 novembre.

Schwob, qu'on me disait mourant, ne me semble que très fatigué par le régime qu'il suit. Néanmoins, le squelette du Juif apparaît. Son médecin a promis de le guérir.

Pendant qu'il se lève, je regarde les petites choses bizarres qu'il aime à voir sur sa table, sur sa cheminée. Un petit meuble haut comme le pouce, avec sa glace, une petite bougie de poupée. Il a dû l'allumer hier soir. Il a peut-être écrit un petit conte à sa petite clarté. Un portrait de Jean Lorrain avec ses yeux enflés et dont les paupières ressemblent à des capotes de diligences, lâches, et qui retombent toujours. Un petit chien japonais offert par Montesquiou : il n'y en a que trois comme lui en France.

Ce n'est pas tout à fait une vieille femme : c'est plutôt une femme mûre, qui a trop de graisse et qui n'a plus de sein. Peu à peu il s'anime. Il se réjouit parce qu'on lui a dit qu'Ernest La Jeunesse a sur le corps, au lieu de poils, de petites touffes de laine serrée, comme un homme préhistorique, parce que Pierre Louÿs n'est déjà plus au Journal et que La Jeunesse y fait mince figure. Moi, je dis :

- Il suffit de lire une page de Schwob après une page de Louÿs pour voir ce que c'est que l'érudition en toc.

Il se réjouit parce que Byvanck rage, et il me dit sur la porte :

- Vous êtes bien gentil.

- Je vous aime bien, lui dis-je.

Il ressemble à un parent d'Ubu Roi. De petites gravures collées au mur avec d'énormes punaises. Une cheminée où l'on ne brûle que du papier. Des fauteuils dont les coussins ne sont jamais là. Une couverture, qui semble être un échantillon, pour ses jambes.

Les phonographes à la voix de grand'mère.

C'est douloureux, d'écrire un livre : c'est s'en délivrer.

Bosdeveix. Quand on le menace de la misère, il répond :

- Un somnambule m'a prédit que je ne mourrais qu'à 54 ans. Pour vivre, il faut de l'argent. J'aurais donc toujours de l'argent.

20 novembre.

Henri Heine. Oui, oui, il y a un mot drôle de temps en temps.

Moi, changer quelque chose au style de La Fontaine, de La Bruyère, de Molière ? Pas si bête !

Meyer : J'ai mal au genou.

Capus : Un peu de migraine.

L'Amour fumant une cigarette, coiffé d'une capote et buvant un verre de sublimé, ou, encore, prêt à prendre son bock.

21 novembre.

Quand vous parlez de moi, laissez donc La Fontaine tranquille, et les proportions seront bien gardées.

Quel langage de portefaix ! Il doit avoir la langue toute verte.

22 novembre.

Une belle intelligence, avec une arrière-boutique.

23 novembre.

A la campagne, Mme Rostand laisse ses enfants jouer avec les enfants du village. Parmi eux se trouve une petite fille qui s'appelle Bouche Sèche, qui n'a pas de chemise, une vraie petite fille d'air et de terre qui appelle Maurice « mon prince ». Maurice dit un gros mot : cochon.

- Oh ! dit Bouche Sèche, c'est vilain, ce que vous dites-là. Et vous allez tout de suite me demander pardon, prince, et faire comme ça.

Elle fait une génuflexion. Maurice, interloqué, l'imite et lui dit :

- C'est ta maman qui te défend d'écouter des gros mots ?

- Oui, dit-elle. Je n'en laisse jamais passer un, et, comme le petit du charbonnier en avait dit un, l'autre jour, et qu'il ne voulait pas demander pardon, je lui ai foutu une gifle.

Mme Rostand, ayant besoin d'un valet de chambre, avait, par l'intermédiaire des petites annonces du Figaro, donné rendez-vous à une quinzaine de domestiques, rue Fortuny. Ils étaient tous exacts, rangés, dans le salon vide. L'un d'eux lui dit :

- Madame, je ne suis venu que parce que madame a une écriture chic.

Il tire une poignée de lettres de sa poche et dit :

- Vous voyez ! Il y a des lettres que je n'ouvre même pas. Regardez, madame. Ça, ce n'est pas des écritures.

Un autre a quitté la duchesse d'Uzès parce qu'il aime mieux être premier dans une petite maison que second chez une duchesse. Un autre a quitté des gens chics parce qu'on y mettait mal le couvert.

- Oui, madame. Et, si madame le désire, un soir qu'elle sera seule et n'aura rien à faire, je lui montrerai, rien que pour l'amuser et la faire rire, comment on mettait le couvert dans cette maison que j'ai été obligé de quitter.

Les autres étaient mariés et demandaient : le plus vieux, un soir de liberté par mois, un autre, une soirée tous les quinze jours, un autre, une soirée par semaine, et ainsi de suite par rang d'âge, jusqu'au dernier, qui était le plus jeune et qui voulait sa soirée tous les jours.

- J'aime bien, dit Rostand, le dernier roman de Léon Daudet, Suzanne. Je trouve ça congestionné.

- Oui, oui ! Je comprends bien ce qu'il veut dire.

- Vous avez de la chance !

Fantec et Baïe répètent Noël. D'abord, je ne dirai rien. Et puis, je dirai : « Bonjour, maman ! Tu vas bien, maman ? » Et puis, je sauterai à bas du lit et j'irai voir dans la cheminée.

- C'est idiot de pleurer des gens que tu détestais ou que tu n'avais pas vus depuis dix ans !

- Oh ! c'est moi, mort, que je pleure.

Ce n'est pas à l'honnête homme que je m'adresse : c'est au filou.

24 novembre.

Il faut aussi se plaindre de son sort pour faire valoir celui des autres. Compétitions, jalousies féroces. Il réclame à Sarah, réclame à Bauër.

- On me met de côté, dit-il, parce que je ne suis pas un intrigant. Je vais droit dans la vie. Je suis une hache.

- Pardon ! dit Bauër. Vous êtes décoré. Vous dînez chez les ministres. Vous vous êtes fait donner une bonne et grasse place au Trocadéro. Vous êtes une hache du côté du manche

Et il va travailler de Heredia, lui dire qu'il n'aura pas le temps de faire son sonnet, et de Heredia le croit et renonce à faire son sonnet

Et c'est Montesquiou qui voudrait bien aussi !

Et c'est Theuriet qui offre son « tout petit brin d'herbe » !

Paul Mounet a mis un pantalon des plus collants et des plus indécents.

- Est-ce que ça se voit ? dit-il.

- Pas trop.

- Mais assez, au moins ?

Alfred Jarry aurait écrit Ubu Roi à treize ans, comme tout le monde.

27 novembre.

Je ne vis pas, mais je vis encore trop. Il faudrait toujours assister à sa propre vie, comme du milieu d'un rêve. Tout deviendrait amusant.

28 novembre.

On ne peut même pas se plagier soi-même. Bien moderne. Il fait de l'esprit à l'électricité.

Ayant rencontré un fou qui pensait comme moi, je dis :

- Vous le voyez ! Je ne suis donc pas fou.

Je quittai Mme Sarah Bernhardt dans un état d'esprit où l'on écrirait bien un beau poème épique, si l'on en avait le temps.

Gagner beaucoup d'argent et vivre pauvre.

1er décembre.

Ah ! c'est désolant : je ne peux plus mal écrire.

Il ne s'agit pas de faire du neuf. Il s'agit d'écrire une petite brochure de cinq à six pages pour prévenir, en criant et insultant, qu'on va faire du neuf.

Je ne peux plus faire de critique. Je froisserais à chaque instant des auteurs qui m'admirent à mon insu.

Un homme de lettres, c'est un homme qui a passé son baccalauréat ès-lettres. Et encore !...

2 décembre.

- Oh ! moi, quand j'étais soldat, j'ai tué un adjudant, et jamais personne ne s'en est aperçu.

L'acte d'amour est aussi une délivrance, Après, on est tout de même un peu moins bête.

3 décembre.

Jules Bois : à désocculter.

5 décembre.

Léon Bailby me dit :

- J'ai perdu ma mère que j'aimais comme une maîtresse. Quand elle est morte, j'ai pensé que ma vie était finie avec la sienne. Et, pourtant, j'ai eu assez d'intelligence livresque pour me sentir cabotin dans ma douleur. Oui ! Il y a du cabotinage dans les pires douleurs. C'est toujours ainsi, la vie : j'ai été nommé directeur de La Presse et de La Patrie la veille de la mort de ma mère, au moment où j'allais pouvoir lui éviter de prendre des omnibus.

7 décembre.

D'Esparbès va être décoré au mois de janvier, et il aura une bibliothèque. Il travaille maintenant en pleine nature, dans une espèce de bâtisse qui ressemble à un caveau funéraire, au milieu de colonnes brisées.

Il a les yeux éclatants, et il s'élance parmi les fiacres, sur le pavé gras, comme porté par le dieu Funn. Il reçoit des lettres de femmes, mais ne va pas aux rendez-vous. Elles attendent un tambour-major : elles verraient arriver un petit banc. Il veut garder son prestige.

Il y avait devant moi une dame avec un chapeau énorme, mais, par compensation, le monsieur qui était à côté d'elle avait enlevé jusqu'à ses cheveux.

8 décembre.

Bucoliques. Le nid de pie tout en haut de l'arbre. Une tête de nègre à l'arbre qui n'a pas encore ses feuilles.

Si j'étais décoré, il m'arriverait moins d'aventures ridicules : je ne veux pas être décoré.

Si tu as plusieurs cordes à ton arc, elles s'embrouilleront, et tu ne pourras plus viser.

Baïe reste sage pour avoir du grillé de porc frais.

Elle plaça son pot de réséda près d'un pied de réséda du jardin pour lui montrer comment on pousse.

Ne pouvant lire que des choses parfaites, je ne lis plus.

A cette femme qui s'inquiète de ce que deviendra son petit héritage après sa mort, il ne manque que la bonté.

La vache souffla, prit délicatement entre ses cornes le petit enfant qui se trouvait sur son chemin, et l'envoya dinguer en l'air.

Poules sous la pluie. Leur étroit petit manteau noir ou gris tout collé, plaqué sur les eaux.

Le chat assis, la queue ramenée en crochet sur ses pattes.

La rivière. Relié par un fil à la vie des poissons qu'on ne voit pas.

Temps maussade et pluvieux où l'on n'est bien qu'à la cuisine. Le bois qui brûle par le milieu et écume par les deux bouts. Les solives écailleuses, la porte dont un coin est rongé par les souris. La poêle pendue comme un balancier immobile, les torchons sales mais pas secs, la cocotte qui a une patte de trop, le réveille-matin qui bat comme un coeur suffoqué, la louche creuse et polie comme une calotte d'évêque. Des clous au mur qui sont tous commodes, une table aux jambes nues. La pincette toute en jambes, la pelle qui vit sur la tête. Le panier à salade enflé comme une crinoline, le balai comme une barbe rissolée d'homme roux. La terrine rose comme une tête de veau. Le savon en pierre de taille.

10 décembre.

La journée Sarah Bernhardt.

Quand elle descend l'escalier en escargot de l'hôtel, il semble qu'elle reste immobile et que l'escalier tourne autour d'elle.

A table, c'est hallucinant. Chaque fois que je veux m'asseoir, je trouve, à cette place, une carte au nom de Bergerat.

A côté de Georges Hugo qui a fait couper sa barbe et sans doute l'a passée à Léon Daudet, que j'aperçois tout barbu, Bauër sue, et s'essuie comme une table. J'imagine qu'il va demander au garçon une éponge de voiture. Magnifique comme un soleil de confiserie, il déborde sur la pâle Sarah. De son regard, elle soulève un monde. C'est une image qui fait des gestes et qui a des yeux vivants. Sardou l'embrasse, qui ressemble à un Coppée de coulisses.

- J'ai écrit votre nom hier, me dit Haraucourt.

- C'est gentil, ça.

- Sur une lettre de faire-part de mon mariage.

Je ne sais pas mettre une mantille à une femme. Je mets à l'envers celle de Mme Rostand, et je ne lui donne pas bien la corne. Je lui dis :

- Il faudra que, moi aussi, un jour que nous serons seuls dans un petit coin, je vous baise la main pour voir ce que ça fait.

- C'est un peu au-dessus du poignet, dit-elle, que ça commence à avoir du goût.

Sarah se lève. Même jeu adorable dans l'escalier. En haut, Jules Chancel qui l'attend et lui saisit la main au passage.

A la Renaissance. Elle a voulu être trop bien. Elle joue Phèdre comme une scène d'Amants, mais elle joue admirablement l'ignoble chose de Parodi, Sarah, un extraordinaire « accroche-coeurs », si l'on peut dire. Elle n'a peut-être pas de talent, mais, après sa journée qui est la nôtre à tous, où nous nous aimons, où nous nous adorons, on se sent renouvelé et grandi ; et cet état de surexcitation est un bienfait, et si, le lendemain, on n'a pas de talent, on n'est qu'un crétin.

A deux fauteuils de moi, Jules Jaluzot applaudit les vers de Rostand, de ses larges mains commerciales. A part ça, il dort.

La Jeunesse est commissaire. Il sera tout à l'heure sur la scène. Avec son chapeau à claque, son dos voûté, sa maigreur, sa petite figure simiesque, il personnifie les petits vieux, au point que sur son passage tout le monde crie : « Quoi ! c'est ça La Jeunesse ? » et qu'il en rougit.

Succès inouï pour Rostand, qui dit avec un aplomb parfait, grâce aux yeux de Sarah Bernhardt. Succès comme si son sonnet était en cinq actes, et les applaudissements pour Rostand se confondent avec ceux qui vont à Sarah. C'est quelque chose qui n'en finit pas, et qui est inoubliable. Et elle est bien la seule qui supporte le trône, et nous sommes tous ses fidèles sujets prosternés.

Dans la loge de sa mère Maurice pleure. Je dis à Sarah Bernhardt :

- Jamais je n'ai autant regretté de n'être pas un grand poëte.

- Mais vous en êtes un !

- Non ! Non ! Je ne fais que de toutes petites choses, mais je sais voir et admirer les plus grandes, et je suis, en ce moment, bien heureux.

- Vous me trouvez bête, n'est-ce pas ?

- Je vous trouve admirable.

- Je veux être bête aujourd'hui. Voulez-vous m'embrasser ?

Je crois bien que je me le suis fait répéter. Elle m'embrasse franchement sur les deux joues. Je l'embrasse un petit peu, du coin de la bouche, n'osant pas appuyer. Et je dis aux Rostand, à d'autres :

- C'est moi, qui suis content ! Sarah Bernhardt m'a embrassé ! J'ai embrassé Sarah Bernhardt.

Et Maurice, qui pleure toujours, dit :

- On ne connaît pas ma mère. C'est une bonne, une brave femme.

Je retourne vers elle et je lui dis :

- Tenez, madame, voulez-vous que je vous dise ? Eh ! bien, vous êtes une brave femme.

Elle n'a peut-être pas entendu le mot, mais Rostand :

- C'est bien ce qu'il fallait lui dire.

Et nous voilà attendris, tout fondants, jusqu'au soir.

Ubu Roi. La journée d'enthousiasme finit dans le grotesque. Dès le milieu du premier acte on sent que ça va devenir sinistre. Au cri de « Merdre », quelqu'un répond : « Mangre ! » Et tout sombre. Si Jarry n'écrit pas demain qu'il s'est moqué de nous, il ne s'en relèvera pas. Bauër s'est trompé gros comme lui. Et nous nous sommes tous trompés, car, si je savais qu'à la lecture Ubu Roi résistait mal jusqu'au bout, je ne prévoyais pas cet effondrement. Pourtant, Vallette dit : « C'est drôle », et l'on entend Rachilde crier : « Assez ! » à ceux qui sifflent.

Je dis à Mme Rostand :

- C'est le talent du mari qui oblige une femme à rester honnête. Pour moi, je sens que jamais je n'oserais faire du chagrin à un homme qui a du génie.

Schwob me présente à Montesquiou, qui a une figure vieillie et dit : « Très flatté », du bout d'un bec d'oiseau de proie qui ne se nourrirait que de vanités.

Oui, oui, finissons-en : Sarah, c'est le Génie.

Elle me remet droit, comme la foudre.

Imaginez le plus bête des hommes. Il n'a pas de talent. Il le sait et se résigne, mais, parfois, il se dresse avec un éclair dans les yeux et se dit : « Ah ! si Sarah voulait dire seulement une ligne de moi ! Demain ! je serais célèbre. Sarah c'est le génie. »

Imaginez le plus laid des hommes. Nulle ne l'aimera. Il le sait, et se résigne, mais, parfois, il songe : « Ah ! si je pouvais vivre un peu près de Sarah, dans un petit coin ! Je me croirais le plus aimé des hommes. Je ne demanderais rien aux autres femmes. Les autres, c'est très gentil, très joli, mais, Sarah, c'est le génie. »

Dans la foule qui vous attend à la porte, il y a des riches qui ne valent que parce qu'ils vous admirent, et il y a des misérables qui se haussent comme des grands de la terre parce qu'ils vont voir passer Sarah. Et il y a peut-être un criminel, un homme abandonné de tous qui s'abandonne lui-même, et qu'on va saisir dès que vous aurez passé. Mais il se dit : « Ça m'est égal, maintenant, de mourir. J'ai vu Sarah avant de mourir. O Sarah, vous êtes le génie ! »

Et, chaque soir, il y a un heureux qui voit Sarah pour la première fois.

11 décembre.

Je me sens plein de génie, et il n'est pas possible que je n'écrive jamais quelque belle page. 12 décembre.

André Theuriet, un poëte vraiment médiocre, qui s'est beaucoup promené dans la Nature, mais avec un mouchoir sur les yeux.

Quel tableau pour un peintre ! Un cimetière de vaisseaux noyés au fond de la mer.

13 décembre.

Je ne peux plus relire mes livres, parce que je sens que j'en ôterais encore.

L'arbre ouvre ses branches. Il a des ailes du haut en bas.

L'oiseau passe d'un bâton à l'autre, comme un balancier.

A ceux qui me disent : « Faites du roman », je réponds que je ne fais pas de roman. Ce que je produis, je vous l'offre dans mes livres. C'est à peu près la récolte d'une année. Dites si elle est bonne ou mauvaise, mais ne dites pas que vous auriez préféré autre chose.

Nous n'avions pas les mêmes pensées, mais nous avions des pensées de même couleur.

Un malin, Dieu, qui nous a ouvert l'espace sans nous donner des ailes.

Jusqu'ici, je n'ai été qu'une taupe.

Nous parlons de nos pères, qui se ressemblent, de cette sorte de pudeur qui nous sépare d'eux.

- J'ai gardé l'habitude d'embrasser mon père matin et soir, dit Bernard. Ce n'est qu'une habitude, et mes amis peuvent y voir la démonstration d'une tendresse qui n'est ni dans ma nature, ni dans celle de mon père.

- Moi, dis-je, je vois le mien à peu près une fois par an. Quand je le revois, je ne l'embrasse pas, je ne lui donne qu'une poignée de main. Nous resterons ensemble quelques jours. Je l'aurai pour ainsi dire sous la main ; il est donc inutile que je fasse des frais de tendresse qui nous gêneraient, mais, quand nous nous quittons, je l'embrasse : je ne le reverrai peut-être pas. Plus tard, il me serait désagréable de me rappeler que je pouvais l'embrasser encore une fois avant sa mort, et que je ne l'ai pas fait.

Autrefois, nous le faisions, lui et moi. Il y eut un temps où, par esprit d'homme fort, je m'en abstins, à l'arrivée comme au départ. Si mon attitude l'a étonné, il ne s'est pas trahi. Plus tard, j'ai recommencé, mais seulement au départ ; pour lui, il en avait bien perdu l'habitude. Il ne me rendra jamais mon baiser. Il lui faudrait une grosse émotion que je ne prévois pas. Quand c'est l'heure de nous quitter, il y a déjà longtemps qu'il se tait, et que je ne dis rien. Tout à coup : « Allons ! » dit-il. Et il me tend la main. Je m'approche de lui. Il a toujours un léger mouvement de recul ; vite, il comprend : « Eh ! oui, se dit-il sans doute, il veut m'embrasser. » Et, comme je l'attire à moi, il ne résiste pas. Quel singulier baiser, appuyé et pourtant froid, inutile et nécessaire ! Baiser de lèvres absentes sur une joue qui n'a aucune saveur, ni celle de la chair, ni celle du bois. Il ne sent rien à sa joue, moi, rien à mes lèvres. Le frisson reste au coeur.

Nos pères ne se jettent pas à notre cou. Ils ne nous étouffent pas dans leurs bras. Ils tiennent à nous par d'invisibles attaches, par de souterraines racines. On les aime bien, et, après leur mort, on les aimera bien. On pensera souvent à eux. On ne se lassera pas d'en parler.

- Un père, dit Bernard, c'est solide et sûr. Chez la meilleure mère, il y a de l'hypocrisie, de la ruse et de la méchanceté, non pour son fils, mais pour les êtres devenus chers à son fils. Il ne nous arrive, d'ailleurs, de vivre en camarades, mon père et moi, que quand le reste de ma famille n'est pas là. Alors, cette confiance passagère, de lui à moi, est quelque chose de très doux. Quand j'ai écrit quelque chose de bien, il ne me le dit pas. Il le dit, quand je ne suis pas là, à des amis, à des parents, à ma mère, qui me le rapporte.

- Oui, dis-je, nos pères sont très intelligents. Moi, j'admire le mien, mais il est évident qu'il souffre parce que je ne m'intéresse pas aux choses qu'il aime. Nous vivons en ennemis qui ne se font jamais de mal, qui ne luttent que pour de toutes petites causes, et qui, s'il le fallait, se jetteraient au feu l'un pour l'autre. Sur ma table, à la Gloriette il a vu longtemps les Histoires naturelles et La Maîtresse. Il ne me les a pas demandés ; je ne les lui ai pas offerts. Il n'avait qu'à les prendre : il ne les a pas pris. Longtemps après il écrit à ma femme : « Si j'étais à Paris, j'achèterais peut-être les deux derniers livres de Jules. » Je les lui envoie ; il ne m'en accuse même pas réception. Bien plus tard il écrit encore à ma femme : « Je voulais vous faire quelques observations sur les livres de Jules ; mais, après réflexions, je trouve que c'est inutile. »

- J'avoue, dit Tristan, que je ne lis plus Paul Adam, et que c'est devenu une fatigue pour moi de lire Schwob.

Revue de tous ceux que nous lisons toujours, quelquefois ou jamais, des contemporains, ou de toutes les littératures.

- Ma soeur, dis-je, aurait voulu être mon Eugénie de Guérin mais je n'étais pas Maurice de Guérin. De là, un malentendu qui dure toujours.

Tristan lit très peu d'Hervieu, Coppée, les Lettres de l'ouvreuse a cause des noms cités, Aurial, jamais les Margueritte, ni Theuriet ni Paul Arène, Shakespeare quotidiennement. Il aime Rabelais, Marivaux, Molière, Jean-Jacques Rousseau : la première partie des Confessions.

Les pattes des oiseaux font sur la neige de petites branches de lilas.

16 décembre.

Ma moralité m'est nécessaire comme mon squelette.

Sur un signe de Sarah Bernhardt je la suivrais au bout du monde, avec ma femme.

Rousseau, je le lisais en sommeillant, et je veux supprimer chez moi ce qui de lui me faisait sommeiller. 17 décembre.

Un matin si gris que les oiseaux se recouchaient

Le directeur du Rire tenant à Léandre un discours subtil pour lui prouver que, si désormais on lui prend moins de dessins, par compensation on les lui paiera moins cher.

19 décembre.

A seize ans il nous faut un gros quartier de maîtresse.

Des sommeils épais qui sont comme des échantillons de mort.

22 décembre.

Cette forme de dialogue intermittent que je croyais avoir inventée pour L'Écornifleur, voilà que je la retrouve dans les livres de la comtesse de Ségur.

24 décembre.

Dîner Veber.

- Ma femme, raconte Capus, me dit : « J'ai rêvé de mort, cette nuit, et je n'aime pas ça. » Je me moque, et, par hasard, lui demande où elle va aujourd'hui. Elle me répond qu'elle va faire une course rue Notre-Dame-des-Victoires. Je pars. Au Gaulois je vois arriver un garçon qui me dit : « Je viens de voir écraser une femme rue Notre-Dame-des-Victoires. » Je crois que c'est elle. Je cours chez le commissaire de police, qui m'envoie à l'hôpital, d'où l'on me renvoie à un autre hôpital. J'ai enfin l'idée de rentrer chez moi, et je trouve ma femme, à qui je fais une scène.

Gandillot est collé avec une vieille habitude qui ne veut pas le lâcher. Comme il venait de ramasser d'un coup 70 000 francs dans les divers théâtres où il est joué, elle, d'un coup aussi, elle en dépense 30 000. Et voilà.

- Ce qui me détourne de Coppée, dit Bernard, c'est qu'il prêche comme devoirs des instincts : par exemple, l'amour d'une mère pour son enfant.

25 décembre.

Il faut gémir, mais en cadence.

Il ne peut plus y avoir de Jean-Jacques Rousseau. Dès qu'on a du talent, on est connu, donc désarmé.

27 décembre.

Si tu as perdu ta journée, dis-le bien, et elle ne sera pas perdue.

28 décembre.

Oui, cela manque à ma vie d'honnête solitaire. De temps en temps, j'ai besoin d'un petit flirt. Hier, la jolie madame... me dit :

- Êtes-vous pressé ? Non ? Alors, marchons un peu.

Avec vivacité elle me parle de choses indifférentes, puis :

- Je vais prendre des renseignements sur une femme de chambre. Venez-vous avec moi ?

- Je veux bien.

- Vous êtes sûr que cela ne peut pas faire de peine à votre femme ?

- Mais non ! Mais non !

- Moi, dit-elle, je suis sûre que cela ne fait rien à mon mari. Ça lui est égal.

J'arrête un fiacre.

- Je suis contente que vous veniez avec moi, parce que ma nouvelle femme de chambre m'a dit que sa maîtresse est un peu folle ; et j'ai toujours peur des folles.

- Mais je vous attendrai en bas ?

- Naturellement !

Le fiacre roule. Elle est un peu amusée, moi, un peu inquiet, par crainte du ridicule. Nous parlons d'autres femmes. Je lui demande si Mme L..., de ses amies, est une honnête femme. Elle me répond :

- Je sais que les apparences sont contre elle, mais à tort. D'ailleurs, elle craint son mari, qui ferait un mauvais coup.

- Je le croyais plus débonnaire.

- Détrompez-vous. C'est un homme terrible, mais il n'y a aucun danger. Entre nous, je la crois peu portée là-dessus.

- Elle a l'air d'un homme. Elle préfère peut-être les femmes ?

- Oh ! ne dites pas de ces vilaines choses.

Le fiacre s'arrête.

- Montez avec moi, dit-elle. Ce sera drôle.

- Vous avez décidément peur de la folle ?

- Non.

- Alors, je monte. Elle me prendra pour votre mari.

Une vieille dame nous reçoit dans son appartement, très riche. Pas folle du tout. Elle a une voix de petit enfant. Tout de suite elle dit :

- C'est une personne très dansereuse à introduire dans une maison.

Elle se venge de sa bonne, qui recerce les hommes, est entretenue, ce qui lui permet de ne pas demander de gros gages, n'est pas jolie, se teint, a un râtelier, lui a volé un peignoir. Et la vieille baronne, qui s'anime, confie à une étrangère ce qu'elle ne dirait pas à un ami, et regarde froidement de mon côté. Qui est-ce que ce monsieur qui a un chapeau melon, un parapluie mal roulé, son pantalon retroussé, et qui n'a pas de gants ?

Je souris, un peu embêté. Si elle m'interroge, jamais je n'oserais dire que je suis le mari de Mme... Las d'entendre : « C'est une personne très dansereuse », nous quittons la baronne.

- Dieu ! Que c'était drôle ! dit Mme... Un jour, j'ai fait une course pareille avec mon beau-frère, que je faisais passer pour mon mari, et il nous fallait nous tutoyer, et je me trompais, et c'était très drôle, très drôle.

- J'ai vu, dit Baïe, un pauvre petit moineau que j'ai invité à dîner.

- Je me déshabille.

- C'est ce que tu as de mieux à défaire.

- Si un loup voulait m'emporter, dit Baïe, je lui flanquerais un pot de fleurs sur la tête.

Un coeur en cervelle. Les gens qui se disent blasés n'ont jamais rien éprouvé : la sensibilité ne s'use pas.

Le paradis n'est pas sur la terre, mais il y en a des morceaux. Il y a sur la terre un paradis brisé.

En littérature comme au billard, faire la série.

Pour faciliter la besogne du lecteur, j'en arriverai à souligner, dans chacune de mes phrases, les mots qui doivent porter.

30 décembre.

Un peu plus d'activité, et je ne ferais rien du tout.

Fantec croit encore à Noël, mais, si Noël ne lui apportait pas de joujoux, il s'en prendrait à sa maman.

L'amitié, un oiseau d'amour qui a la queue coupée.

Il y a déjà en automne de petits hivers doux et tristes.

L'annonciation de l'hiver. Toutes ces feuilles que, chaque soir, ramasse le râteau. Et il faut recommencer le lendemain, dit le jardinier de mauvaise humeur. Le coq du clocher regarde obstinément au nord. Il fait trop mauvais pour arracher les pommes de terre.

Un pêcheur jette son épervier et ne prend rien. A chaque coup, on devine qu'il ne ramènera rien. Il fait trop de vent pour que les poissons se promènent dehors, dans les champs.

Des arches du pont tremblent. Elles vont céder. Déjà, « en 66 », une inondation les a emportées. On a oublié de lever les pelles du moulin. Les maladroits s'y efforcent. Toute une forêt nage sur l'eau.

Les pieux ne luttent plus. Leur tête a disparu. On ne vendangera pas, cette année. Des treilles, des grains de raisin sont tombés, comme des gouttes de pluie figées.

Toute cette boue, c'est poignant. Partons ! Les cheminées fument. Des gamins construisent des cabanes.

Déjà, cette sonorité des portes qui fait mal au coeur.

Des villages apparaissent tous nus, que suffisaient à cacher quelques feuilles. Une feuille qui tombe découvre l'horizon.

Les deux truies. Celle qui était dessus, s'efforçait de faire le verrat ; mais celle qui était dessous, ne sentant rien de sérieux, continuait de fouiller la terre et avançait, sans hâte, par le pré.

- Vous lui avez cassé votre canne sur la figure.

- Quelle bonne blague ! Il y avait une tringle de fer dans ma canne.

Philippe. L'ombre de ses oreilles écartées empêche la barbe de pousser sur ses joues.

Il a fait toute la campagne de 70 comme fournisseur de l'armée.

Il aurait vécu cent ans, comme tous ceux qui meurent à vingt.

Tombé si malheureusement que la roue de la Fortune lui passa sur le corps. Mes 28 jours. Le fils d'Octave Feuillet me dit : « Que faites-vous donc de votre métier, sergent Renard, pour calligraphier ainsi ? » Le ton était peu pressant. J'éprouvai quelque jouissance à ne pas répondre. J'aurais pu dire cette banalité : « Je fais le métier de monsieur votre père, avec moins de talent. »

Oh ! madame, mon ambition n'a pas de bornes. Pour arriver, je vous passerais sur le ventre.

Il a brûlé ses manuscrits, mais on adore ce qu'on a brûlé.

Les peintres peuvent toujours dire que leur tableau est mal éclairé.

Automne. Et je vous jure que, si c'est un jour d'automne, si c'est l'heure où la nuit tombe avec sa brusquerie oppressante, il ne manque rien à notre tristesse.

Encore un qui a son grand ressort cassé !

Et encore, rien qu'à manger trop de soupe, Papon trouve moyen de se faire mal au ventre.

Il fit deux vers à côté l'un de l'autre.

Et nous rêvons tous deux. Moi, je rêve trouble, mais elle rêve une jaquette d'astrakan.

Il n'y a pas une goutte de pluie qui ne soit tombée aujourd'hui.

Elle suit la mode comme si elle en était l'ombre.

Je suis naturaliste parce que j'aime la nature ; mais le ciel est dans la nature. Construire un pigeonnier autour d'un pigeon.

Baïe se fait des moustaches avec le sucre de son biscuit.

Jamais nous ne sommes plus heureux que quand nos plaisanteries font rire la bonne.

Un enregistreur artiste.

Des livres disparaissent mystérieusement, comme si l'auteur, nous jugeant indignes, nous les avait repris.

Une bonne grosse qui donne de gros baisers, comme si elle collait des timbres.

Bien qu'elle n'eût l'air que de le prêter, elle lui donna un sou.

Ibels. Ses bonshommes toujours penchés comme s'ils tiraient des bateaux.

Bonne fille, elle donne des coups de poing comme si elle avait appris l'amour avec les béliers.

C'est dans les cafés de province qu'il faut voir la hideuse humanité.

Sans me répondre d'une manière définitive, vous pouvez bien me dire oui.

Un singe : un parent pauvre.

La demoiselle : petit serpent volant.

- Mes enfants m'aident, et, moi, je bats encore d'une aile, dit la vieille.

A cette misère elle offrit un pot de confitures.

La pluie a à peine mouillé les lèvres des roses. Ce sont les feuilles d'oseille qui boivent le plus. En forme de lèvres tendues, elles n'en perdent pas une goutte.

Orage : nous l'avons tous échappé belle. Mais non, pas tous. Trois hirondelles ont été jetées par le vent et la pluie dans le feu de la cheminée. Et les voilà rôties. Trois hirondelles, trois êtres, trois fois ce que je suis.

- Oui, Philippe, vous êtes moins bien nourri que moi, mais si vous étiez obligé de digérer tout ce que je digère !...

Se frotter les mains comme une mouche.

La lampe a mis le feu sous mes paupières, et toute la nuit je dormirai illuminé.

Ma Psyché. - Faudra-t-il t'enterrer religieusement ?

- Je sais que, de mon vivant, l'église, ses cloches, son encens, me produisent une forte impression.

- Morte, ça te laissera plutôt froide ; mais il sera fait selon ton désir.

- Comment m'habilleras-tu ? Écoute : j'ai un drap bien plus beau que les autres, ce qu'on appelle un drap de noces, pas usé. Je ne m'en sers pas, exprès. Notre enfant y est née. Ensevelis-moi dans ce drap. Et toi ?

- Oh ! moi, une chemise.

- Et une cravate ?

Elle ne tient qu'au souvenir.

- Mais, lui dis-je, si tu es dans un cimetière de Paris, pour penser à toi il faudra que je pense spécialement à toi. Ici, à la Gloriette, si je me rappelle une fleur, une feuille, une clarté de rivière sous les branches, par une naturelle association d'idées je penserai à toi. Moi, une pierre, avec les titres, en or, de mes ouvrages.

- Faudra-t-il mettre les ouvrages en reproduction ? Oh ! toi, tu resteras dans tes livres.

- C'est plutôt toi, car je t'y consacrerai comme la femme modèle de l'homme de lettres.

Un canard mort honorablement d'ennui.

Les murs de province suent la rancune.

Jeune fille, ta feuille de vigne a le phylloxera.

Les nuages se croisent, cherchent leur place, se rangent en ordre de bataille.

Assis au coin du feu éteint, le chat continue de faire bouillir sa marmite.

Fantec dit à Philippe :

- Vous savez tout faire, vous, Philippe. Vous feriez bien un petit garçon.

- Oh ! pardié, oui, monsieur Fantec ! Avec un peu de terre rouge...

Le vrai ciel, c'est celui que vous voyez au fond de l'eau.

Le bon Dieu nous récompense comme il veut, même quand nous ne croyons pas le mériter : c'est son affaire.

Parce qu'elle espère gagner le gros lot de 500 000 francs, elle se croit l'imagination tourmentée, et elle dit à Gloriette :

- Oh ! vous, vous êtes une satisfaite. Vous n'avez pas d'aspirations.

- On n'a pas besoin d'argent pour dormir, dit Philippe.

- Si Jules revient de ses 28 jours, dit papa, ce sera un rude gars. Ça me retourne, ces affaires-là !

28 jours.

Saint-Benin d'Azy. Les noms nouveaux des rues, les habitants ne les ont jamais lus. On me retire mon oreiller. Ennui, ennui, jusqu'à lire des articles de Clemenceau et de Jean Lorrain. Trempés, éreintés, les soldats au lieu de rester couchés dans leur paille ont encore l'héroïsme de se promener par les rues jusqu'au soir.

Châtillon-en-Bazois. Au château, dans une chambre de domestique... Un paysan me dit : « Vous avez l'air bien vieux ! » Et il s'étonne de ne pas me voir la soutache des rengagés. Attiré ce matin dans une ferme par un bon feu. La ménagère, superbe d'yeux et de seins, m'offre le café et la soupe dans une écuelle de domestique. D'ailleurs c'est ma saison chez les domestiques. Tous me parlent. Ils le peuvent mais pas avec les officiers. A cause de ces beaux arbres que je vois par ma fenêtre, aujourd'hui je trouve tout le monde gentil. Je dis merci sans cesse.

- Sergent, on vous appellera quand on aura besoin de vous.

- Merci, mon lieutenant. Ce matin, passant à pied le long de la colonne, je saluais mes officiers, qui presque tous me rendaient mon salut avec une sorte de dédain. Enfin, je me suis aperçu que deux de mes boutons n'étaient pas boutonnés.

J'aime jusqu'au chant de la pie. Oh ! cette perte du sens de ce qu'on est ! Du soleil et des arbres, et j'oublie ma femme et mes enfants.

Ils engueulent le soldat qui n'est soldat que pour la patrie, mais ils sont tout miel pour l'ordonnance qui brosse leurs habits.

J'ai peur de ce domestique : il va m'offrir un verre de vin.

La solution de tous les problèmes moraux, c'est une tristesse résignée. Oui, mon cher sot. Suppose que cette jeune femme en deuil qui se promène dans les allées du parc a lu Poil de Carotte. Suppose qu'elle en aime l'auteur. Suppose que le lieutenant qui se promène avec elle lui dise : « C'est Jules Renard, mon vélocipédiste, qui écrit dans les journaux. » Suppose qu'en entendant ton nom elle éprouve une grande joie, qu'elle te fasse appeler, qu'elle lâche son lieutenant. Ton coeur bat. Tu as peine à ne pas sauter par la fenêtre.

Et, mon cher sot, va porter à bicyclette cet ordre de la brigade au colonel du 13e, mais tu es heureux de cette supposition. Mais le lieutenant profite de la dame et se gardera bien de lui dire ton nom. Et puis, quel nom ?

Oh ! il pourrait nous arriver de si merveilleuses aventures si le bon Dieu s'y prêtait un peu ! Oh ! les délicieuses folies de notre cerveau ! Froisse-toi, vanité ! Si tu savais ce qui t'attend, tu te recroquevillerais, et peut-être que tu mourrais du coup.

C'est égal, mon vieux : il te reste à travailler.

- Est-ce que le vélocipédiste peut écrire ? demande un capitaine.

D'autres me connaissaient de la première ligne à la dernière, et bientôt ils m'appelaient monsieur Richard.

Le bruit de fagot cassé des fusillades.

Ils me conduisirent faire mes 28 jours en criant : A Berlin ! A Berlin !

Au restaurant je demandai l'addition. Il vint me la crier : « 17 fr. 50, Monsieur. » Le chef me dit que lui-même était étonné.

Porte, enceinte gallo-romaine vue pour la première fois.

Souffrir de la solitude et la rechercher.

Le garçon d'hôtel qui fait les chambres et qu'on sonne. Il crie dans le couloir : Nom de Dieu de nom de Dieu ! Je l'attends à ma porte.

- C'est vous qui a sonné, monsieur ? dit-il.

Ses lèvres plates et blanches comme des ablettes roulées dans la farine.

La peur de saluer à bicyclette.

Un artilleur bleu et bébête dînant à table d'hôte avec un sourire étonné d'enfant, son képi sur la tête, et le commis-voyageur qui l'a invité l'encourage : « Mangez ! Vous êtes ici chez vous. »

Joueurs de cartes : « Peto Cartas. Quinque. » Pas d'écornifleur, ici.

Il ne sait pas s'il doit se mettre dans la peinture ou dans les vins. Il en est à son trente-deuxième tableau, des toiles de deux mètres qui tiennent une place ! Il réussit spécialement les « chers ». En attendant, il place des vins.

- Vous seriez bien gentil d'aller me chercher une boîte d'allumettes-tisons.

On oublie seulement de me rembourser.

Les brigadiers de gendarmerie me serrent la main.

Ils sont encore discrets, les officiers. Avec tant d'armes en mains ils pourraient n'être que des brutes.

JOURNAL DE JULES RENARD DE 1893-1898 - Jules RENARD > 1897

- 1897 -

1er janvier.

Aujourd'hui, dès le crépuscule, il me vient fortement a la pensée, pour mes étrennes, d'écrire ce livre dont le titre me plaît : Les habitudes, les goûts, les idées d'un homme de trente ans. J'ai la certitude que ce sera un beau et bon livre, et qu'il me rendra célèbre.

Et, d'abord, je n'ai plus trente ans. J'en ai presque trente-trois, mais je tiens à mon titre, et je ne crois pas avoir fait de progrès remarquables depuis trois ans.

Sous aucun prétexte je ne mentirai.

Je me pose ces questions : Qu'est-ce que j'aime ? Qu'est-ce que je suis ? Qu'est-ce que je veux ? J'y répondrai avec sincérité, car je veux avant tout m'éclairer moi-même. Je ne me crois ni ignoble, ni naïf. Réellement, je vais me regarder à la loupe.

Je n'ai d'autre besoin que de me dire la vérité. J'ai conscience que jamais personne ne l'a dite. Je n'excepte pas les plus grands.

La vérité est-elle bonne à dire ? Peu m'importe. Sera-t-elle intéressante, passionnante, réconfortante ? C'est le moindre de mes soucis. Servira-t-elle à d'autres qu'à moi ? Cela m'est égal. Qu'on ne croie pas m'affliger en me traitant d'égoïste ! Reprochez-moi plutôt de respirer. Si j'avais connu Jules César, peut-être aurais-je raconté sa vie, et non la mienne ? Non, je ne crois pas, ou j'aurais fait de lui un personnage aussi petit que moi. Je ne veux pas m'en faire accroire. Je me tiens, et ne me lâcherai pas avant que de me connaître.

Est-ce que je m'imagine être un original ? Je suis curieux de savoir ce qu'est un homme semblable aux autres.

Ne me souhaitez pas une bonne année. Souhaitez-moi de finir ce que je commence aujourd'hui, et j'aurai passé la meilleure des années de ma vie. Je crois que vous me ressemblez, mais que vous parlez autrement, et que vous ne savez pas comme moi ce que vous dites.

- Vous vous trompez volontairement.

- Je me rends malheureux. Je vous assure que vous avez tort de me plaindre.

D'autres jouent avec eux-mêmes. Je fixe sur moi un regard sérieux, et je n'ai pas envie de rire. Mais je suis fou. J'ai de l'ordre, et vous me passeriez difficilement une pièce fausse.

S'il arrive que je m'échappe, je me vois trouble, je pose ma plume et j'attends.

- Vous êtes myope.

- J'ai la vue que m'a donnée ma mère. Je n'y peux rien.

- Mais vous remettrez votre livre à un libraire ?

- Oui, quand je l'aurai terminé, mais, jusqu'à ce que j'aie écrit le mot Fin, je ne penserai ni au libraire, ni à l'argent, ni au succès.

Je ne renonce pas à l'ambition. C'est un feu qui brûle en moi, à l'étouffée, mais qui brûle toujours. Un homme épris de la vérité n'a besoin d'être ni poëte, ni grand. Il est l'un et l'autre sans le chercher.

Mais aurai-je le courage (non : le courage, je l'ai), mais la patience de chaque instant ?

L'homme de trente ans. - Non que je croie définitif ce portrait. J'espère être tout autre à soixante et recommencer de moi un portrait nouveau.

Je ne dirai pas, comme Jean-Jacques Rousseau : « Je ne suis fait comme aucun de ceux que j'ai vus ; j'ose croire n'être fait comme aucun de ceux qui existent. » Non, non ! Je suis fait comme tout le monde, et, si j'arrive à me voir dans ma glace solidement accrochée, je verrai l'humanité presque tout entière.

Pas, non plus, d'invocation, comme fait le René des Natchez : « C'est toi, Être suprême, source d'amour et de beauté, c'est toi seul qui me créas tel que je suis, et toi seul me peux comprendre ! » Mes « ancêtres géniaux » me font sourire, mais Chateaubriand me fait rire quand il dit : « Qu'un auteur devienne insensé par les vertiges de l'amour-propre, que, toujours en présence de lui-même, ne se perdant jamais de vue, sa vanité finisse par faire une plaie incurable à son cerveau, c'est, de toutes les causes de folie, celle que je comprends le moins et à laquelle je puis le moins compatir. »

Si vous pouvez m'aimer, tant mieux ! Cela me fera un plaisir secret, mais je comprends très bien qu'on ne m'aime pas. Ne pas donner un portrait physique. Des éclairs de tout : bonté, talent, modestie, héroïsme, sacrifice, rien de continu, que l'égoïsme souterrain.

Je ne veux ni me noircir, ni me mettre du blanc.

Rien de plus brûlant que le sang-froid avec lequel j'écris ces lignes.

J'ai la bravoure de me mettre tout nu sous mon nez, mais je ne suis pas un bel homme, et je tâche de me regarder sans plaisir.

Que ce petit livre soit le manuel des jeunes hommes qui se cherchent à tâtons ! Je leur donne une idée et une méthode.

François Coppée qui, selon le mot de Becque, je crois, fait de la prose sans le savoir.

3 janvier.

- Je viens de voir une étoile filante, dit Philippe. Elle est tombée au bout du jardin.

Écrire pour les enfants des histoires de chasse racontées par le lièvre.

4 janvier.

Déjeuner Rostand. Comme je fais observer à Bauër que j'ai en horreur ceux qui écrivent contre les maîtres et qui flanquent leur bonne à la porte en lui donnant trois jours, Bauër, qui se sent morveux, dit que c'est d'un esprit étroit, que je confonds deux choses différentes : la vie et les idées, qu'il suffit d'avoir de la logique dans les idées, et que, pour lui, il ne se soucie pas de mettre sa vie d'accord avec elles. Évidemment, et c'est ce que je lui reproche.

Revue en gros de la littérature actuelle. En résumé, aucun écrivain ne vaut la peine d'être connu.

5 janvier.

Homme féroce, homme sensible, que de fois il t'est arrivé, partout où tu t'abandonnes au rêve, d'imaginer la mort de ta femme, et de fondre en larmes !

6 janvier.

A Lorenzaccio. Hier, comme je donnais mon pardessus à l'ouvreuse, Maurice Leblanc me présente sa soeur. Je vois une tête étrange : deux grands yeux, un grand nez, une grande bouche, et j'entends :

- Oh ! monsieur, je suis heureuse de vous voir. Laissez-moi vous regarder. J'admire tout ce que vous faites, et c'est si rare, un écrivain !

Et me voilà troublé. J'ai lu, ce soir, l'article de Sainte-Beuve sur Goethe et Bettina, et je me crois Goethe. J'ai peur. A un entra'cte, je m'excuse auprès de Maurice Leblanc :

- Dites bien à votre soeur que je suis pas aussi sot que j'en ai eu l'air, et que je suis profondément touché.

Il me dit que c'est une femme extraordinaire, une grande artiste lyrique, et une enthousiaste de chaque instant.

- Pourquoi, dis-je, aime-t-elle les petites choses que je fais ? A cause de ma sincérité ? Est-ce là le lien qui attache les âmes les plus différentes ? Et je n'ose plus la regarder dans sa loge. C'est trop. J'ai besoin d'aller bien vite travailler dans du noir.

Je n'aime pas beaucoup Sarah en travesti : ces boucles, cette figure ronde... Mais vous êtes encore, Madame, au 5e acte de Lorenzaccio, la princesse de l'ironie, et vous donnez chaque fois, à votre Jules Renard, une belle leçon qui lui fait du bien. Je cherchais les poux de Poil de Carotte, et maintenant je veux chercher des étoiles.

Mme Rostand ne soupe bien que quand on la voit de face. Rostand a une chaînette au lieu d'une épingle de cravate. Le Bargy a vaguement peur que je ne lui présente une pièce.

Hier, à L'Écho de Paris, un pauvre diable, au guichet, entend qu'on lui doit 7 francs, et s'écrie : « C'est un vol manifeste ! » Puis il va se plaindre aux garçons.

8 janvier.

On est jaloux en admiration comme en amour. Si tu ne crois pas que je suis l'homme qui t'admire le mieux, je cesse de t'admirer.

Le dogmatique Pierre Quillard aborde Mendès pendant un entr'acte et lui dit, d'un ton familier :

- Comment va Son Excellence ?

C'est ce qui fait leur force.

Le rire de Plaute, quelque chose de forcé, de nerveux, de peu franc, comme souvent le rire de Molière, une sorte de rire composé, travaillé, un rire à tiroirs, et qui fait sortir de nos bouches des sons faux, de vilains éclats.

Si ta vue baisse, suppose que le monde existe moins.

9 janvier.

Je commence, quand meurt un homme célèbre, à calculer ce qu'il me reste à vivre pour vivre autant que lui.

- Je ne suis pas content de moi, dit Allais. Je n'aime plus que la rue. Je regarde toutes ces gueules. Je ne reste plus chez moi, et ma femme s'en pique. J'ai trop beau teint et trop gros ventre. Avec tout ça, on ne peut faire que de petites choses. Je ne fais de littérature que pour mon public de commis-voyageurs. Toi, un de ces jours, tu feras quelque chose qui enlèvera tout.

Les amis de Verlaine nous prient d'assister à une messe anniversaire qui sera célébrée, pour le repos de son âme, le 15 janvier 1897, en l'église Sainte-Clotilde, chapelle de la Sainte Vierge, à 10 heures précises, par M. l'abbé A. Mugnier, premier vicaire. C'est pourtant bien clair, mais je ne comprends pas.

Si nous savions prier, il nous serait permis d'intercéder auprès de Dieu pour Verlaine. Mais quelle drôle d'idée de faire prier des croyants comme nous pour une âme comme celle de Verlaine !

- Parlez pour vous.

- Laissez-moi donc tranquille !

Ils se croient dans leur tour d'ivoire parce qu'ils relèvent le col de leur pardessus.

Je sors de chez moi, vêtu comment ! Ça m'est égal. Au contraire !

Mais, dès que je rencontre quelqu'un, je suis gêné. Me voilà pris.

Quelle belle journée ! Le printemps devait être de passage à Paris, incognito ; mais tout le monde l'a bien reconnu.

Comme c'est triste, une vieille femme dans une belle voiture à deux chevaux !

13 janvier.

Dîner Muhlfeld. G. Vanor, comme on s'étonne de l'effarante précocité des jeunes (voir le Naturisme composé de MM. de Bouhélier, Paul Fort, André Gide, Maurice Leblond et Fernand Vandérem, Écho de Paris de ce matin), dit :

- Le talent de ces jeunes, c'est comme les imitations d'acteurs. Cela fait illusion et stupéfie, mais, dès qu'on donne un rôle à ces imitateurs, ils ne valent plus rien. Ils commencent par être grands révolutionnaires en art, puis ils font tranquillement leur médecine.

Mlle Henry Fouquier est peu à la conversation, parce qu'elle aura une audition demain matin. Elle veut entrer au théâtre. Des peintres comme Henner ou Bonnat ont fait ou font son portrait. C'est ennuyeux, de poser, mais c'est si beau, ce qui sort du pinceau de ces messieurs-là ! Le reste n'existe pas. Valloton écrase de l'encre. Elle dit de Saint-Cère :

- On peut dire de lui ce qu'on voudra, mais c'est un homme de beaucoup de talent, sûrement !

Dans le cabinet de toilette de Muhlfeld, au-dessus de la baignoire, une peinture de Vallotton. D'étonnantes femmes avec des derrières immondes, des derrières pendants d'hamadryas, qu'elles soutiennent avec leurs mains. Un chignon de femme comme une botte d'herbe tordue. Il y a du vert et des fleurs écrasées dans cette chevelure. Nos femmes, consultées, trouvent que c'est bizarre. C'est une grande gloire pour un homme de lettres, de dire : « Moi, je ne comprends rien à la peinture. Si nous changions de conversation ? »

Aussitôt, toutes ces petites femmes reprennent des mines heureuses, comme des oiseaux délivrés.

- Si je voyais souvent monsieur Renard, dit une jolie jeune fille, je tomberais malade de rire.

Quel dommage que, un peu ahuri dans le monde, uniquement soucieux de l'effet que je produis, je ne songe pas à observer !

On me dit toujours : « J'ai un oncle dont vous tireriez des tas de choses ! Il faudra que je vous présente un cousin, un vrai type. » Ils m'offrent tous les membres de leur famille. La moindre bourriche ferait bien mieux mon affaire.

Sans le duel, on ferait de l'escrime tranquillement.

La Jeunesse : une breloque de plus pendue à la redingote de Napoléon.

François Coppée, qui n'est pas soldat, appelle la guerre, et, en vieux garçon, il crie : « Faites des enfants ! »

15 janvier.

Nous sommes un escalier à double révolution : quand une moitié de nous monte, l'autre descend.

Je ne tiens pas à savoir la musique. Ça me rapporterait peut-être d'avoir le sens du mot bémoliser, mais je m'en passe bien.

Économiser, non. Ne rien dépenser, oui.

Je suis malade de ne pas pouvoir monter dans la lune.

Une vieille femme nous fait visite ce matin et dit qu'elle est venue à Paris soigner sa tante, qu'elle se trouve un peu gênée, et qu'elle a pensé à moi. C'est une Foin, parente du Foin de Corbigny et des Dupré, tous deux serruriers.

- Mais madame, je ne vous reconnais pas.

Elle sourit d'une bouche sans dents et baisse les yeux.

- Parce que vous ne m'avez vue qu'en négligé, dit-elle, et pas bien habillée comme aujourd'hui.

- Mais, madame, je ne vous ai jamais vue.

- Excusez-moi, monsieur. Excusez-moi.

Elle se disait d'abord de Corbigny, puis elle dit qu'elle y va quelquefois, enfin, elle ne dit plus que « Excusez-moi. » Elle se lève et s'en va.

- Vous comprenez, lui dis-je, que, si vous m'étiez recommandée...

- Oui, monsieur ! Oui, monsieur ! Excusez-moi.

Elle partie, j'ai du remords, même de ne pas m'être laissé duper.

17 janvier.

Au premier sourire de n'importe quelle femme, je serais perdu. Heureusement, je suis laid. Elles ont un peu peur, et aucune ne m'écrit.

Il n'y a qu'aux riches qu'on se donne la peine de plaire.

Éloge d'une courte maladie. On tient à la vie. Les amis viennent vous voir. Il n'y a aucun danger. Et la légèreté du cerveau vide, grisé de rien.

Elle parle de son « intellect ». On croirait que c'est quelque chose qui est en train de cuire.

Saint-Georges de Bouhélier veut fortifier l'âme des laboureurs.

19 janvier.

Marcel Boulenger très déprimé par Rostand.

- Quand je vous quitte, dit-il, j'ai envie de travailler douze heures par jour. Puis je vois Rostand, son air abîmé, son oeil vague, et me voilà perdu. Je laisse là mes gros bouquins d'histoire, et je prends un roman du jour, L'Orme du mail, que je lis avec lassitude et désespoir. Rostand m'humilie. Sa femme me disait : « Il me fait peur. » Moi, je n'ai même pas la force de me mettre en colère contre lui. Je ne trouve rien à lui dire, que bonjour. Et c'est fini, c'est le néant. Je donnerais un de mes petits doigts pour arriver à lui dire quelque chose qui l'intéresse.

- Oui, dis-je. Rostand est la vivante preuve, à peine vivante, qu'il n'y a rien. Il a eu beaucoup d'influence sur moi. Si je n'étais pas l'auteur des Histoires naturelles, je ne voudrais jamais le voir. Mais je peux faire le malin avec lui : au fond, je sens bien qu'il est une réalisation supérieure à la mienne. C'est le saint de l'indifférence. Il n'y a plus que les questions de théâtre qui l'animent. Entre Le Bargy et moi, il n'hésite pas : il choisit Le Bargy. Je le soupçonne d'être amoureux de Sarah Bernhardt. Il est pendu à l'un de ses rayons. Elle est nécessaire à sa vie, comme le soleil à la terre impersonnelle. Quand il sera mort, j'écrirai sur lui une dizaine de pages qui vaudront, pour leur humanité, les plus belles de Renan.

Bret Harte : Récits californiens. Le meilleur de ceux que j'ai lus c'est La Chance du camp rugissant. C'est de l'Edgar Poe pour famille. C'est bien, mais on lui sait trop gré, comme, d'ailleurs, à tous les étrangers, de ses moindres qualités.

21 janvier.

La grande femme dit à son tout petit mari :

- Dépêche-toi de finir, puis tu monteras m'embrasser.

Bucoliques. De loin, je m'attendris sur le sort du père Boussard ; de près, il me répugne comme un pauvre à un riche, et je voudrais bien l'éviter. Heureusement qu'il n'y a pas de lépreux à Chaumot ! Jamais je ne pourrais, comme saint François d'Assise, baiser leurs plaies.

Il faut gémir que Renan, avec toute son intelligence, ne soit pas devenu un saint.

22 janvier.

Je dis :

- La vie d'un honnête homme est quelque chose de très plat. Que lui reste-t-il, puisqu'il s'est retranché le désir de plaire ? Il aime sa femme, si l'on peut aimer une femme à qui l'on n'a pas à faire la cour.

- Peut-on tout faire avec sa femme ? dit-elle.

- Quand on y est, il faut se comporter comme les brutes du XIXe siècle.

- La femme, dit-elle, a plus de mérite à rester honnête, car un homme peut toujours se satisfaire avec sa femme, pourvu qu'elle soit jeune et propre. Il peut se passer de la bonne volonté de sa femme, qui ne peut rien faire sans la sienne à lui.

Des causeries dont on est un peu gêné, le lendemain matin.

Notre amour pour certaines femmes est semblable à l'amitié que nous avons pour certains hommes. Il n'y a guère qu'un charme et qu'un risque de plus. Si l'on pouvait, sans ridicule, baiser la main, caresser la joue d'un homme qu'on aime, respirer son parfum, le regarder avec attendrissement, l'amitié d'un homme nous serait plus chère que l'amour d'une femme. Une femme intelligente doit nous laisser nos rêves. Je garde le droit d'aimer une femme comme de désirer un voyage à Florence. Je ne vais pas à Florence parce que je n'ai pas d'argent, ou que je n'en ai pas le temps. Je ne coucherai pas avec cette femme parce que je suis marié, ou parce qu'elle l'est, mais personne ne peut exiger que je la chasse de ma pensée. Elle me préoccupe. Elle tient de la place en moi. Femme, si tu te mets en travers de mes rêveries, malheur à nous ! Laisse-les plutôt vivre de leurs petits riens, puis mourir.

J'ai plus de disposition à être saint que coureur de femmes. Ma vie, le sérieux de mon âme, mon ambition, mes idées, tout me rapproche du saint ; mais je sens bien qu'il faudrait un miracle pour que je le devienne. Je suis à la merci d'une grue, et cela me fait peur.

Vous me croyez vain parce que je dis que j'ai du talent. Mais qu'est-ce que cela me fait, d'avoir du talent ? C'est du génie que je voudrais ; et ma modestie consiste à me désespérer de n'avoir pas de génie.

Vous êtes pour moi le chardonneret qu'on ne met pas en cage, et vous êtes la fleur qu'on ne cueille pas.

Je suis comme une maison qui, ne pouvant changer de place, ouvrirait ses fenêtres pour s'emplir d'inconnu ; mais il n'entre rien, et elle perd son intimité.

23 janvier.

Je prends les devants. Je vous dis ma vie intime, telle que je la vois, toute vraie. Ainsi, après ma mort, vous n'aurez pas besoin de m'en composer une fausse. Sinon, vous seriez obligé de vous livrer à un petit travail de réparation, comme font les biographes de Mérimée.

On se trompe toujours sur ses contemporains. Ne les lisons donc pas.

A réfléchir aux lettres que j'écris, je me demande quelle valeur de sincérité on a le droit de trouver à la Correspondance des grands hommes.

Je ne réponds pas de ne jamais tomber dans la rivière, mais je réponds presque de m'en tirer.

Je ne sais rien de lui, et je l'aime comme un frère parce que, la première fois que je l'ai vu, même avant qu'il m'ait adressé la parole, j'ai entendu le cri du talent.

Je voudrais être un saint, moins la prière.

25 janvier.

Pauvre femme, je vous plains. L'adultère seul peut vous tirer de là.

- Mon ami...

- Mais pas avec moi.

Le coin noir où dorment en boule nos sens retirés.

26 janvier.

Largeur d'esprit, étroitesse de coeur.

Au-delà des forces humaines - C'est une frénésie pour la pièce. Les femmes sont avides de croire, les hommes pleurent de ne pouvoir faire un peu de bien aux hommes. Puis, tout ce monde va souper.

Oui, oui, mon cher Bauër ! Nous prononçons avec héroïsme la phrase de Nietzsche : « Une vie heureuse est impossible... Seule, une vie héroïque est possible. La plus belle vie pour le héros est de mûrir pour la mort dans le combat. » Oui, oui ! Bien, bien ! Et après, quoi ? Rien, n'est-ce pas ?

Sommes-nous des artistes ou des professeurs d'économie politique ? Et, pour l'artiste, un homme écrasé est-il plus intéressant qu'un chien écrasé ? A un beau vers préférez-vous un hospice d'enfants ? Votre dynamite, votre fou, vos discours d'ouvriers, vos rengaines de pasteur, c'est de la blague. Le théâtre d'idées est une bonne farce. L'artiste préfère une fleur à une livre de pain

Mais celui qui a faim ? Il souffre, vole, ou tue, mais il ne fait pas de phrases.

Sage, sage, il n'y a personne de sage, que les petits enfants à qui l'on promet des joujoux.

28 janvier.

Valéry, un prodigieux causeur. Du Café de la Paix au Mercure de France, il montre de surprenantes richesses de cerveau, une fortune. Il ramène tout aux mathématiques. Il voudrait faire une table de logarithmes pour les littérateurs. C'est pourquoi Mallarmé l'intéresse tant. Il y cherche une syntaxe de précision. Il voudrait faire pour chaque phrase ce qu'on n'a fait que pour les mots : une genèse. Il méprise l'intelligence. Il dit que la force a le droit d'arrêter l'intelligence et de la f... en prison. Trop d'intelligence dégoûte d'elle.

- Dans mon pays, le Languedoc, me dit Robert de Flers, les paysans font des testaments et disent : « Je donne à Pierre, à Paul. Je garde pour moi 500 francs », ce qui signifie qu'on leur dira pour 500 francs de messes.

Chaque année, ils élisent un nouveau Jésus. C'est n'importe qui, et tout le monde doit le saluer pendant un an.

A quatre-vingts ans j'écrirai un commentaire de mes livres, où je ferai la part de la postérité.

Sache donc que tu n'auras fait un réel progrès que quand tu auras perdu l'envie de prouver que tu as du talent.

30 janvier.

Il a l'esprit lourd, le chagrin lourd, la bonté lourde. Il a l'image et la métaphore « peuple ». Il est « peuple » jusqu'à dégoûter le peuple. Il ne comprend pas que le salut du peuple devrait être fait par des aristocrates. Il voit son monde artiste dans un bocal de pharmacien.

Et il ne faut pas confondre « peuple » et « paysan ». Je serais plutôt paysan, et je ne veux pas dire que je m'en glorifie. J'en profite quelquefois, et quelquefois j'en souffre.

31 janvier.

La critique ne doit pas s'écrire : on la parle. A quoi bon écrire ce qui est fait ? Seule, l'oeuvre d'art se fait plume en main.

Les professeurs ne se préoccupent que de se tenir au niveau de leur auditoire. Ils se défient de ce qu'on ne comprendrait pas. D'où, la médiocrité des Larroumet, des Doumic, des Deschamps, etc., et, quelquefois, de Lemaitre.

De Flers sort d'ici et m'annonce que Granier va jouer Le Plaisir de rompre, qu'elle le sait déjà par coeur, qu'elle en essaie des mots. Et Noblet, qui aime beaucoup tout ce que je fais, jouera probablement le rôle d'homme. Ainsi, tout ce mois je vais être malheureux et sot. Je m'écrie : « Quelle chance ! » et je ne vois pas en quoi je la mérite.

Moi, joué par Granier, qui, dit de Flers, ne demande pas à être payée ! Moi, joué par Noblet qui, dit de Flers, consent à ne toucher aucun cachet ! Me voilà perdu. Si, encore, je l'avais fait exprès ! Ah j'en ai, de la chance !

- Ecoute ! me dit Marinette. Tu la mérites. Tu passes de si mauvais moments.

- Lautrec est très amusant, dit Bernard. A chaque instant, il prononce le mot « technique » Il ne doit pas en savoir exactement le sens car il dit : « Voilà un vase qui est la technique de la forme coupe » et, d'un monsieur : « C'est la technique du jaloux. »

6 février.

Granier, Le Plaisir de rompre. L'air d'un garçon rasé frisé et roux. Une grave voix enrhumée.

- Moi, dit-elle, je ne suis pas une comédienne. Je joue comme ça.

Depuis Amants, elle n'a jamais rien lu comme Le Plaisir de rompre. C'est exquis, mais le public comprendra-t-il ? Je dresse l'oreille.

- Oh ! dis-je, il commence un peu à s'habituer à ma manière.

- Dès que j'ai lu votre pièce, me dit-elle, j'ai pensé : « Il faut que cet homme-là me fasse trois actes. C'est mon homme à moi. »

Aussitôt qu'elle ouvre la bouche, je lui dis :

- Comme vous êtes intelligente ! Je suis heureux de votre intelligence et de votre charme.

Moi parti, elle dira : « Il est rigolo, ce type-là ! »

7 février.

Un officier. Parce qu'il a une compagnie de soldats, il s'imagine manier des hommes.

La joie d'avoir travaillé est mauvaise : elle empêche de continuer.

Je ne veux gagner que de quoi manger, et je veux rester sur ma faim.

8 février.

Quelle drôle d'idée vous avez, Bernard, de nous faire dîner entre gens d'esprit ! Si vous vous voulez nous mettre en valeur, il faut faire dîner Allais avec des commis-voyageurs, vous avec des bourgeois, moi avec des paysans, et V... avec V...

9 février.

-Dîner Bernard. Allais en habit, avec une chemise bientôt ravagée.

- Je me donne beaucoup de mouvement, dit Bernard qui va et vient, pour avoir l'air d'un domestique mâle.

A l'oreille, il nous dit à quelle dame chacun de nous doit offrir le bras. Il a coupé des petits papiers pour mettre sur nos verres. Sur le sien il a écrit le maître. Il craignait de nous voir nous précipiter tous.

- Oh ! puisqu'il s'agit de vous, lui dis-je, ça ne froisse personne.

Arrive un petit poisson, et bientôt il est en miettes.

- J'ai mis une fois au Mont-de-Piété ma montre et ma chaîne, dit Veber, mais j'ai juré que je n'y remettrais pas les pieds.

- On ne les accepterait pas.

On parle de Londres où la vie coûte six fois plus cher qu'à Paris.

- Nous y resterons six jours au lieu de trente-six, dit Bernard. Il y a des hôtels pas chers, à la condition qu'on n'y couche pas et qu'on n'y mange pas, qu'on y entre seulement, sans avoir l'air de rien, pour aller aux cabinets.

Lautrec attend la mort de la vieille Victoria. Aussitôt la nouvelle, il file à Londres pour voir un spectacle unique dans ce siècle. Allais dit qu'elle ne se soutient qu'en buvant du gin.

- Personne n'est plus sûr que moi de n'avoir pas de talent, dit Veber.

- C'est une justice à vous rendre.

Nous partons, ma femme et moi. Tout à coup j'entends :

- Nous sommes de la classe. Tu n'es pas de la classe, toi !

Ce sont quatre ivrognes qui tiennent le boulevard, mal éclairé, sans un sergent de ville, et où personne ne passe, que nous deux. J'entends :

- A-t-il l'air gourde avec sa canne et sa gonzesse !

- Je crois que c'est de nous qu'ils parlent, me dit-elle.

Je me retourne. Les quatre voyous disent : « Il regarde », passent de l'autre côté, jettent des choses sur les devantures fermées, et gueulent.

- Tu as peur ? dis-je.

- Non, pas avec toi.

Ils s'éloignent. Nous entrons dans la lumière. Je n'ai rien dit, il n'y avait rien à dire, mais j'aurais voulu pouvoir me précipiter sur eux à coups de canne à épée et de revolver. Je m'imagine avoir manqué de bravoure, car on donne trop facilement des raisons à sa peur, quoique je m'approuve de m'être tu. Il est vrai qu'ils ne nous ont rien fait, et que, si je leur avais crié : « Sales voyous ! » ils m'auraient répondu : « Qui est-ce qui te parle, à toi ? »

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L'âme pleine de discours, l'âme, comme une cornemuse, pleine d'un air joyeux.

Barbusse, qui, après son recueil de vers, Les Pleureuses, se redressait comme Lamartine, m'apprend qu'il collabore à L'Écho de Paris. C'est lui qui fait les anniversaires. Il a pioché son Bottin. Il a de la copie pour un an. De temps en temps il va leur proposer une autre idée.

- Comme vous êtes grand ! lui dis-je. Heureusement, vous me laissez le trottoir. Je peux causer avec vous.

Arrivent Souza, Mauclair, tous cherchant un trou, un petit coin, de plus en plus petits, à mesure qu'on les leur refuse.

Barbusse a encore quelque illusion sur le Théâtre-Français. Il a fait un acte en vers que présentera Mendès.

- Vous attendrez trois ans, lui dis-je, si vous êtes reçu. Faites-vous donc jouer tout de suite n'importe où, à côté.

- Ça n'aurait pas un aussi grand retentissement, dit-il.

Bucoliques. Çà et là, des herbes plus vertes que les sous le coup d'une émotion.

Renan, Feuilles détachées, me fait quand même parfois l'effet d'un plaisantin, surtout quand il cause avec son Breton Quellien.

12 février.

La Douloureuse. - De l'esprit excessivement. Des calembours qui n'en ont presque plus l'air. Halévy pleure en disant à Donnay que, depuis Augier, on n'a rien fait de plus beau que son 3e acte. D'adroites glissades sur des profondeurs de sentiments. Des artistes qui ont des idées, et se conduisent comme des mufles, et espèrent se faire pardonner avec des compliments à la nature, des risettes tendres au cap Saint-Martin. Des gens qui discutent sur cette question : « Est-ce la même chose pour la femme que pour le mari, l'adultère ? » Une manière d'échapper aux grosses émotions par de petits mots. C'est bien, mais je sors de là plein d'énergie pour faire mieux.

Bernard, Coolus, sont pris par le 3e acte. Ils disent que ça y est et qu'ils croient bien avoir pleuré, mais ils n'en sont pas sûrs. Ils me disent : « Vous n'êtes pas ému, Renard, parce que vous êtes un homme heureux. » Et je réponds, d'après Renan, que, seuls, les hommes chastes se connaissent en amour.

Je dis que la nouvelle du coup de pistolet du 1er acte mettrait les femmes en fuite.

- Mais elles sont grises !

- Ça les dessaoulerait.

On me répond qu'à la mort d'une des filles des Rothschild on n'en a pas moins fait un grand dîner le soir même. On ne l'a pas décommandé.

Et que de toilettes et de décors ! Et cette aisance naturelle avec quoi les gens du monde, les financiers surtout, se traitent de fripouilles !

Saint-Cère, qui souffle derrière moi dans une loge, dit, au 1er acte qu'il va s'en aller, parce que c'est son histoire que Donnay a mise au théâtre. Oui, moins le coup de revolver.

Lorrain, frais, onctueux comme un petit four.

Bauër pareil à un chêne qui, ayant perdu ses racines, apprendrait à marcher.

Le Plaisir de rompre. Mayer. Des yeux un peu fous. Le type de Mérignac pas assez réussi. Figure osseuse et dents éclatantes. Fait une violente sortie contre les pièces où il y a des artistes. Ah ! non, assez d'artistes comme ça ! Ils nous embêtent.

Il dit que le Gymnase ne jouera pas Rosine, la pièce de Capus. C'est trop gris, trop camaïeu. Les directeurs disent : « Il y a une femme qui vient à Paris avec dix francs en poche. Qu'est-ce que vous voulez qu'on fasse de ça ! »

Pauvre Capus ! Pauvre théâtre !

13 février.

Celui dont je parle est mort, et toi-même, lisant cette phrase, tu dis :

- Lui aussi est mort.

15 février.

Le Plaisir de rompre. - C'est bien théâtre. Nous allons au rendez-vous, Mayer et moi, chez Granier. Elle n'y est pas. Elle n'a prévenu personne, et son domestique ne sait rien. Quel plaisir ce serait de pouvoir lui dire : « Ma petite dame, rendez-moi mon manuscrit ! » Mais il faudrait être malin.

Mayer s'arrête pour admirer un grillage en fer forgé. Il trouve byzantines les tours du Sacré-Coeur. Il dit que, dans les grandes maisons modernes, on a l'air d'habiter des tiroirs.

Je lis mal, en digérant, et il remue sur sa chaise avec une sorte d'impatience qui me donne hâte d'en finir. Peu d'effet, ou pas. Toujours son horreur des hommes de lettres au théâtre. Très papa, très mari, très brave garçon, il trouve ravissant le rôle de Granier et ne dit pas un mot du sien. Il ne s'occupe jamais de sa mémoire, n'apprend ses rôles qu'en répétant, et il se trouve les savoir malgré lui.

Si jamais je fais quelque chose de bien au théâtre, ce sera une comédie de mauvais caractère.

18 février.

Hier, première répétition. Granier, rentrée tard du Bois de Boulogne, déjeune en chapeau. Rosseries.

De Flers raconte l'histoire d'un monsieur qu'on avait supplié d'être calme, qui donne à un autre, aux premiers mots échangés, un coup de poing en pleine figure, et dit ensuite :

- J'ai fait tout ce que j'ai pu.

Granier a dans son jardin un cerisier qui a rapporté trois cerises ; elle espère que, l'année prochaine, il en aura quatre.

On commence la lecture, Granier et Mayer séparés par la table, des bouteilles, des tasses de café et des odeurs de fromage.

Elle comprend vite et donne vite le ton. Mayer ira lentement et plus sûrement. Elle trouve des changements heureux dans la disposition de la lettre. Elle ne peut pas dire : « Déjà je songeais. » Je la remercie. Il ne restera bientôt plus rien de moi. Avec un égoïsme charmant elle me dit qu'elle compte jouer la pièce un peu partout et qu'il ne faut pas que je la publie.

Nous nous quittons, enchantés. Tout le monde sera bien.

Couru chez Rostand, par curiosité, pour qu'il me fasse voir son hôtel, mais il dit qu'il travaille, et ne me montre rien.

19 février.

Bientôt, on annoncera une pièce par Jeanne Granier et Jules Renard. Elle ne trouverait peut-être rien pour les autres, mais elle a l'intelligence de ce qui lui convient. Sa coqueline figure attire les mots qui portent. C'est une intelligence spéciale, mais c'est de l'intelligence, qui fait que j'éprouve un besoin de modestie. On ne répète que la moitié de la pièce.

22 février.

Ce mot d'une Anglaise : « Je veux vivre avec des regrets, non avec des remords. »

Granier, qui n'a pas lu Poil de Carotte, dit que je retravaille ma pièce comme Gondinet. Elle ne sait pas qui je suis, et je ne sais pas quelle chanteuse elle était. C'est comme une petite nuée qui passe sur son visage quand elle réfléchit, cherche un effet, n'écoute pas la réplique ; et son visage fermé comme une porte quand une de mes « trouvailles » ne lui plaît pas. Ils trouvent leurs effets au moyen d'un tas de petits mots plats : « Allons ! Eh ! ben, quoi ! » Ils détestent les phrases. Ce sont des acteurs, non des diseurs. Ils font des gestes, et n'aiment que les répliques où il n'y a rien.

A un passage, elle dit :

- Je voudrais rire, là !

Elle cherche ses intonations en dedans, et sa physionomie prend un air « ailleurs » ; puis, brusquement, la phrase saute dehors, accentuée comme il faut.

Mayer cherche sa phrase à l'extérieur. Il la répète cinq ou six fois de suite. Il la martèle contre son palais, la passe au laminoir de ses dents, et la redit telle quelle. Granier, qui la redit le moins possible, met de petits mots devant et derrière, que, respectueux de mon texte, je couperai plus tard à coups de ciseaux polis, mais sévères. Et elle explique ce qu'elle veut dire, raisonne, discute, substitue aux miennes des phrases qui ont plus de vulgarité, mais aussi plus de vie ; de sorte qu'elle a l'air de trouver plus que Mayer, mais ce n'est pas sûr.

24 février.

Pour voir s'il est bon, un acteur regarde si son rôle est épais.

Dès qu'un acteur parle, il cesse de penser.

- Je n'ai été heureux d'avoir une jolie femme, dit-il, que quand je ne l'ai plus aimée. Alors, je l'ai regardée et je me suis dit : « Tiens ? Il vaut tout de même mieux avoir une jolie femme comme ça qu'un vieux meuble. »

- Victor Hugo a écrit Ruy Blas en dix-neuf jours, dit Bernard.

- Oui, mais il n'aurait pas écrit un chapitre des Caractères. C'est la différence qu'il y a entre une belle chose, et même sublime, et quelque chose de parfait. Le parfait est toujours un peu médiocre.

25 février.

Dîner Grosclaude. Lemaitre, avec son étonnante poignée de main. Ça doit bien le faire souffrir, de lever ainsi le coude ! D'ailleurs, il doit souffrir sans cesse de ce qu'il entend et de ce qu'il veut dire, souffrir parce qu'au lieu de lire une page de Pascal il se croit obligé de lire ce qu'on écrit de neuf. Et il lit tout, et il complimente de tout. Il est plus vieux aujourd'hui qu'il ne le sera jamais. Et je le vois qui pense à son toast. Il écoute, et répond l'oeil en dedans, et de continuelles rougeurs lui viennent à fleur de peau. Son visage est une tulipe intermittente. Il me conseille de faire une paysannerie en beaucoup d'actes avec le sujet banal de la fille de ferme violée, etc., etc. Oui, oui. Il prononce trois lignes de discours. Étienne, ancien sous-secrétaire d'État aux Colonies, parle ensuite de la France coloniale et des services que lui a rendus Grosclaude, qui écoute avec une apparente envie de rire, mais, au fond, très flatté. Grosclaude parle à son tour, restant assis et se jetant dans la bouche de petites croûtes de pain. Il a une charmante idée : c'est d'aller de groupe en groupe et de prouver à chacun que certaines parties de la France, le Centre, la Sologne, Neuilly même, sont aussi coloniales, et même plus, que Madagascar, aussi lointaines, et il semble s'excuser d'être allé aussi loin. Il me dit que j'y ferais des merveilles. Il y a tué, pour sa part, au moins vingt-cinq taureaux. Il a sur la tête une petite raie qui ressemble à un sentier de Madagascar, le sentier de guerre des Malgaches.

Gandillot me fait remarquer la différence qu'il y a, à notre désavantage, entre notre dîner et un dîner bourgeois.

- Aucune fusion, ici, aucune cordialité. Chacun pour soi. Avez-vous noté comme, dès le début, chacun a mis la main sur une chaise avec l'air de dire : « Je la tiens ! On ne l'aura qu'avec ma vie » ?

- C'est vrai, dis-je. Cette défiance vient de nos moeurs. Je n'aime pas à parler le premier à Lemaitre, parce que je m'imagine qu'il croit que je vais lui demander un article. Si je m'approche de Mirbeau, il se contractera tout de suite, par peur de ma rosserie légendaire. Et puis, il y a le hideux compliment. Des bourgeois ne pensent pas à s'en faire. Nous, nous ne nous préoccupons que d'en recevoir ; si nous en donnons, c'est toujours pour en recevoir.

Hervieu, peigné implacablement, comme ses pièces, me parle de Rostand qu'il aime parce qu'il le trouve dédaigneux et lointain et qu'il l'a entendu parler bien de moi. Parler bien d'un absent, Hervieu considère que c'est un acte de vertu. Il n'aime pas Jules Lemaitre, qui n'a excellé en aucun genre, sauf en critique. Il n'aime pas la critique, non qu'elle l'afflige personnellement, mais parce qu'elle persuade de croire le mal à ceux qui ne jugent pas par eux-mêmes. Il déteste la rosserie. Il ne comprend pas que notre rosserie, arrivée à ce degré, n'a plus d'importance. Elle n'est qu'une gymnastique de l'esprit. Elle nous est nécessaire comme l'habit. Nous ne dînerions pas sans elle. On est rosse par plaisir, pour s'amuser avec un joujou d'un maniement difficile, mais on ne veut de mal à personne.

Barrès avait l'air d'un Malgache ramené par Grosclaude, mais c'était tout de même le grand homme de la soirée.

Parfois, je m'imagine que, pour mettre de l'unité dans ma vie, je devrais entreprendre une Histoire de France en vingt volumes.

26 février.

Une modestie savamment retournée, comme une crème.

Après la répétition d'hier, sentant peut-être que j'ai quelque méfiance :

- Les auteurs, au début, me dit Mayer, ont tous peur. Ils se demandent s'ils m'ont bien donné le rôle qu'il me fallait. Ils doutent, comme moi, d'ailleurs, car je suis très lent. Je marche comme une taupe dans un rôle. Mais, quand j'arrive à la lumière, j'espère que tout y est ; et j'aime mon rôle, dans votre petite pièce, parce qu'il me donne du mal.

Il aime les longues répétitions où l'on s'en donne une ventrée.

Des phrases courtes et claires, et un peu plates, avec, çà et là, une autre phrase qui se dresse comme une fleur éclatante au milieu d'herbes d'une pâle verdure. Et, surtout, pas de cette poésie qui paraît poétique comme certains nous paraissent Russes. Qu'ils soient Russes, l'oeil le voit, mais il ne les lit pas, mais la bouche ne les prononce pas. C'est là surtout qu'il faut mettre un point, même sur l'i grec du mystère.

2 mars.

Quelle disproportion entre la valeur réelle d'une actrice et sa gloire, entre sa besogne et le bruit qu'elle fait, et comme il est juste qu'il ne reste rien d'elle après sa mort !

5 mars.

Ce mot de Got : « Quand le public n'est pas là, il manque un personnage. »

7 mars.

Hier soir, lecture de La Samaritaine de Rostand. Un admirable lecteur. Des vers jolis, jolis comme des coeurs. Une Samaritaine originale, et un Christ qui rappelle celui de Victor Hugo dans La Fin de Satan. Je n'ai pas de peine à dire à Rostand qu'il est un grand poëte, comme Musset, Gautier, Banville, qu'il est plus fort que tous les poëtes actuels, et qu'il est dans la poésie ce que je voudrais être dans la prose. Enfin, je l'admire en toute sécurité, et je suis sûr de ne pas me tromper. Il y a des admirations qui exigent effort, que le doute suit de près. Rostand, un peu pâle, dit : « Oh ! il est drôle ! » Et il a l'air heureux.

- J'aime bien mieux Cyrano de Bergerac que je suis en train d'écrire, dit-il.

Naturellement.

11 mars.

Oui, le goût que j'ai d'une certaine médiocrité me servira au théâtre.

15 mars.

D'abord, ce matin, chez Granier, répétition intime. Granier dans un peignoir que je croyais être la robe de la pièce, mais ce n'était pas encore elle. Ils répètent, ils s'amusent, ils rient, ils sont chez eux. Ils s'attendrissent.

Répétition générale. C'est au-delà de mes rêves. Granier, ah ! quelle robe et quel décor ! Elle a apporté des statuettes, de la musique, des fleurs, une lampe, et un abat-jour qu'elle a fait elle-même ce matin. Et elle est jolie ! C'est la première fois qu'elle m'émeut. Je n'ose pas l'embrasser. Rideau. Applaudissements pour elle et pour le décor.

De longs temps. Aux premières phrases, Mayer fait rire. A partir de ce moment je bois du lait, j'en bois trop. Tout porte. Je me promène derrière. L'électricien me dit :

- C'est que c'est fin, ça, monsieur.

Et j'entends : « Ah ! Ah ! Bravo ! » Je me crois dans la lune, et ça a l'air d'une farce, bien plaisante.

La pièce est coupée en deux, en son milieu, par des bravos dont je me serais contenté à la fin.

Mayer me dit :

- Je n'osais pas regarder le public. Je me faisais l'effet d'un homme qui porte un vase de cristal fin, et qui se dit : « Ils vont finir par me le casser ! »

J'entends Granier pleurer presque. Rideau. Trois rappels. Photographie. C'est, je crois bien, tout le succès, sans faute note, que puisse obtenir une petite chose. Puis, défilé. Des mains, des mains, des mains. Gandillot me dit : « Je ne vous dis rien. » Descaves, qui a mené la salle en donnant, le premier, le signal, a l'air joyeux pour la première fois de ma vie. De Flers me dit : « Je suis bien heureux de vous connaître. » Les Escholiers me remercient. Une vieille dame, que je ne connais pas, me serre les mains.

Ainsi, jusqu'à ce jour, j'étais de l'autre côté de la rivière. Ni Poil de Carotte, ni les Histoires naturelles ne m'avaient fait passer. Maintenant je sens que je passe.

16 mars.

Ce soir, première. Je n'ai pas très peur. Il faudrait de l'écroulement, mais, la joie, j'en ai presque assez, et une désillusion brusque serait presque aussi drôle.

Ce matin, les mots de triomphe, de succès fou, me semblent quand même un peu gros.

Granier, à la fin, avait des larmes d'argent dans la voix.

Je m'attendais à un peu plus de lettres, à un peu plus de gentillesses dans les journaux. Cela ne m'arrive pas souvent, mais je pense à Blanche, à la vraie. Si elle s'était vue hier, elle aurait pleuré de douces larmes. A neuf ans de distance elle m'aurait aimé, mais la vie ne permet pas ces choses-là, qui seraient les plus exquises. Le bonheur n'envoie pas des billets de théâtre à l'abandon. L'autre monde serait bien beau, s'il était seulement de ce monde-ci rectifié.

17 mars.

Première représentation. Bon public. La salle débordait. Il y avait partout des gens debout. Rachilde et Vallette se tenaient près de la rampe. Mayer est très sûr de lui. Il a travaillé la pièce toute la journée. Granier a les mains glacées. Comme toujours, elle fait sa prière avant d'entrer en scène. « Mon Dieu, faites-moi la grâce de bien jouer ! » Le rideau se lève. On n'applaudit pas comme à la répétition générale. Oh ! qu'ils mettent de temps à dire le premier mot ! Il me semble que ça ne va pas aussi bien qu'hier. Le gentil Capus me dit que ça va mieux. Parce que certains effets que j'attendais ne se renouvellent pas, je suis désolé, et les effets nouveaux ne me consolent pas. Et, cependant, tout porte, et mon nom, jeté par Mayer, est si bien reçu que je salue derrière le décor.

J'embrasse Granier qui rayonne. Elle et Mayer trouvent cette soirée meilleure que l'autre. Souper aux Escholiers. Granier rit. Je fais de l'esprit et je tâche de rattraper mon succès que je crois avoir perdu.

21 mars.

Ce que Granier aime en moi, c'est que, les choses drôles que je dis, je les dis sérieux comme un pape.

Un ami me dit d'un autre ami :

- Oh ! celui-là doit être jaloux de votre succès.

La joie n'a pas de nuances : ce n'est qu'une dilatation du coeur. L'auteur d'un chef-d'oeuvre applaudi et une petite femme qui fait de l'équilibre sur du fil de fer, dans un cirque, jouissent pareillement de leur gloire.

24 mars.

Hier, été renifler ma gloire à la campagne. Les marronniers se sont garnis de bourgeons achetés chez le confiseur. Des feuilles sont fraîches comme de petites langues ; d'autres ont un air vieillot, ridées comme des fronts de nouveau-nés ; mais les branches des plus hauts arbres sont encore fines comme des cheveux. Les fleurs des poiriers sont toutes prêtes pour aller à un mariage.

Paris, vu de Meudon, semble l'exploitation d'une immense carrière.

26 mars.

Etre un Pasteur littéraire.

- Cent découpures, dis-je, ont constaté le succès du Plaisir de rompre.

Pourquoi cent, puisque je sais très bien qu'il n'y en a pas encore soixante-dix ? 29 mars.

Oui, oui ! Elle est si bonne ! Et c'est pour faire croire qu'elle a le coeur sur les lèvres qu'elle se met du rouge.

30 mars.

Ce qui condamne la littérature des femmes comme Mme J. Marni, c'est qu'un homme pourrait en faire autant.

1er avril.

A dîner, Capus, Bernard, Coolus. Nous cherchons, en dehors de nous, quatre écrivains vivants à préférer aux autres. Je prends France, Lemaitre, Loti et Barrès.

On parle des bouches malsaines, des nez punais.

- Ils sentent moins mauvais après la mort, dit Capus.

2 avril.

Oui, nos grands hommes d'État ont un petit lit de fer, et ils ne couchent jamais dedans.

Ils ne devinaient pas mes qualités d'émotion. L'Écornifleur, Poil de Carotte, n'étaient que féroces. Il leur a fallu Le Plaisir de rompre, c'est-à-dire de l'émotion démonstrative.

3 avril.

Encore quelques années, et je serai plein d'illusions.

4 avril.

Chez Lemaitre. Parlant de mon père, me voilà parti. Je dis tout, comme si je connaissais Lemaitre depuis dix ans, et j'arrange. Je dis qu'auparavant je n'aimais pas mon père, mais que je m'y suis mis quand j'ai connu son étonnante vie de coeur. Tout à l'heure je me donnerai des claques, et Lemaitre va croire que c'est chez moi une habitude, un sport.

Le commencement du talent pour un littérateur, c'est le besoin de faire croire qu'il n'est pas compris de sa famille. Lemaitre, cependant, qui doit avoir un peu peur, se gratte le front et s'ôte de petites croûtes.

Il change de conversation en me montrant un manuscrit de Saint-Pol-Roux, une pièce injouable, mais qui l'amuse. Roux lui a écrit deux lettres « magnifiques ». Lemaitre lit quelques belles images, dont aucune ne porterait. On n'entendrait même pas les mots.

- Quelqu'un viendra, dis-je, qui lira Roux et adaptera tout cela au goût français.

Lemaitre dit d'ailleurs que tout se trouve déjà dans Hugo. Il ignore Claudel.

Il me demande si les « mots » sont de moi ou de ma fillette. Ça devient un jeu de société. Il me dit que, parfois, on dirait des mots d'une petite fille de Maeterlinck.

Puis il me reconduit à la porte en me précédant.

5 avril.

Tandis qu'il fait antichambre, je cherche dans le catalogue de ma bibliothèque le titre de son livre. Comme je lui parle de moi pendant une heure - Oh ! cette rage de me confier au premier venu ! - il en conclut que pendant une heure il peut me parler de lui. Ça devient long.

Je ne peux m'empêcher de lui parler de mon ménage. Il me dit :

- Oh ! vous me faites regretter ce que j'ai fait. Oui, j'ai peut-être refusé le bonheur. Pour garder mon indépendance, j'ai refusé l'amour d'une jeune fille qui s'offrait à moi. Et puis, je me trouvais ridicule d'être ainsi aimé, elle, je la trouvais godiche de m'aimer avec cette béatitude. Près de moi, elle ne disait rien. Oh ! que nous avions l'air bête !

Et il trompe la faim de son coeur avec l'affection qu'il a pour sa soeur et des maîtresses, de charmantes Parisiennes, dit-il, « qui ne sont pas encore courtisanes et qui, après moi, vont le devenir ».

Il voudrait gagner 3.000 francs. Avec les 3.000 de rentes qu'il a déjà, ça lui ferait 6.000. Avec ça un garçon peut vivre.

- J'te crois !

Un de ces types de forgerons qui font paraître sale le blanc des cols de chemises.

6 avril.

Je cours les dangers du succès. J'espère bien en sortir vainqueur, c'est-à-dire dégoûté.

Avant d'écrire, se mettre sous pression.

8 avril.

- Est-ce vrai, dit Baïe, que, quand on est soldat, on ne peut pas se moucher ?

Tous, ils voudraient évidemment avoir du génie, mais ils aiment mieux gagner 500 francs par mois.

- Mon cher, dit Capus, les acteurs, pour se faire comprendre, ne se servent jamais des mêmes mots que nous.

Aux acteurs il faut un grand rôle avec de toutes petites répliques.

Les hommes de lettres ont fait le tour des idées, et ils finissent par se marier avec de pauvres petits bouts de femmes laides.

Le monocle, une vitrine de ventre.

- Je veux qu'on me prenne pour un quadrupède, dit l'autruche.

Bucoliques. Aller au bois n'a pas tout à fait le même sens à Chaumot qu'à Paris.

Son coeur est un cactus hérissé de poignards.

C'est écrit sur de la toile cirée.

Au restaurant, Maurice mange toujours un boeuf gros sel, un fromage, et le garçon mélancolique lui demande, à chaque repas :

- Qu'est-ce que monsieur va prendre ?

Oh ! oui, j'étais terrible ! Je demandais aux grands hommes leur photographie, avec un tremblement dans la voix.

Le Plaisir de rompre, ça devrait se passer sur un éventail.

- Je vous dis ça à vous.

- Oui, pour que je le répète aux autres. Elle a ri, elle a ri ! Il n'y avait pas moyen de la consoler.

Légende : C'est un auteur qui ne tire pas à conséquence.

L'allemand, c'est la langue où je me tais de préférence.

Il choisit de ridicules chapeaux étroits pour se donner l'air d'avoir une forte tête.

Le soleil, si éclatant qu'on ne le voit pas.

Il faut être précis jusqu'au romantisme.

La joie rend impuissant.

Le petit Rostand regarde une pendule carrée : c'est la maison de l'heure.

Il se mange les lèvres comme du grillé de porc.

Le jour où Fantec a été mordu par un chien, toute la matinée il avait pâli sur le verbe « mordre ».

De grosses gouttes de pluie toutes blanches, des gouttes de foudre.

La prudence n'est qu'une qualité : il ne faut pas en faire une vertu.

La poignée de main lointaine d'une femme qui ne veut pas qu'on l'embrasse.

9 avril.

Dans le bois, les sapins font bande à part, comme des prêtres.

10 avril.

Hier soir, chez Mme de Loynes, les rayons Roentgen. D'abord, ce garçon me demande-t-il : « Faut-il annoncer monsieur ? » ou « Qui faut-il annoncer ? » Je réponds, toujours avec un plaisir secret : « Jules Renard. » Et une voix formidable crie : « Monsieur Renard ! » Et je n'entends pas crier d'autre nom. Ce serait drôle qu'on n'annonçât que moi.

- Je crois toujours que Poil de Carotte va entrer, me dit Mme de Loynes.

Dit bonsoir à Sarah Bernhardt qui ferme à demi ses petits yeux de lama pour n'avoir pas l'air de me voir. Décidément, cette grande actrice me devient insupportable, comme le monde. Je n'aimerai le bon Dieu que s'il est modeste et simple. Et puis, elle vit trop pour avoir le temps de penser ou de sentir. Elle avale la vie. C'est de la gloutonnerie déplaisante.

Les rayons Roentgen, une plaisanterie enfantine. Ça me rappelle les expériences de chimie puérile de mon professeur Ratisbonne. C'est beaucoup moins joli qu'un rayon de soleil. Derrière l'écran, le professeur qui dit de temps en temps : « J'ai fait cette découverte », fait passer des boîtes, des mains, des bras, des animaux empaillés, un petit chien vivant, une tête, une poitrine d'homme. Ce qu'on voit le mieux, c'est les boutons de manchette.

Oui, oui ! Ce qu'il y a de plus sérieux dans le corps humain, c'est les boutons de manchette.

On a photographié le squelette de la main de Sarah Bernhardt. Elle est restée immobile et à genoux cinq minutes, toujours comme une grande artiste. J'aimerais mieux être condamné à ne lire que des vers jusqu'à la fin de mes jours que de voir deux ou trois fois ce Guignol de squelettes.

Mais pourquoi aller dans le monde ?

Si c'est pour s'amuser, quel drôle de divertissement ! Si c'est pour prendre des notes, rien à faire. Ces gens-là se sont vidés, les uns, dans les affaires, les autres, sur le papier, les autres, dans leur art. Ils vont dans le monde pour attendre l'heure de se coucher. On n'entend pas un mot drôle. Dehors ils ont laissé leur esprit, leurs passions. Le moindre relief tuerait ce futur candidat à l'Académie ou à la Légion d'honneur. Ils le savent, et s'éteignent. Ils tâchent qu'on prenne leur bâillement pour un sourire.

Pour moi, je m'y sens mauvais. Je dois avoir un visage couleur de sapin. Je ne dirais volontiers que des injures. Je giflerais plus d'une tête, à finir par la mienne.

Barrès me parle de son livre en trois volumes. Comme je m'étonne, il me fait justement observer que ce n'est que depuis peu qu'on écrit des romans en un seul volume, et que Stendhal en faisait au moins deux de Le Rouge et le Noir.

- Et puis, dit-il, on ne s'amuse qu'à faire autre chose. J'ai mis quatre ans à l'écrire, et je n'ai pas souffert de la solitude.

- Oui, dis-je, parce que vous étiez déjà Maurice Barrès. Et cette jeune femme, qui est-elle ? La fille, la gouvernante de Mme de Loynes ou des petits chiens ? Jusqu'à quel point faut-il la saluer ?

Ah ! reste donc chez toi !

13 avril.

Écrit une dizaine de remerciements complimenteurs sur une dizaine de livres que je n'ai pas lus. Honte. Fait compliment à Guiches de Snob après en avoir parlé avec dédain à Granier. Pour quoi ? Raconté pour la cinquantième fois le succès du Plaisir de rompre, en exagérant une fois de plus.

17 avril.

Ce matin, reçu une lettre de ma mère, qui me dit que mon père a été pris d'un étouffement, qu'il a demandé lui-même le médecin, et que c'est une congestion pulmonaire, grave.

Ah ! J'ai trente-trois ans passés, et c'est la première fois qu'il me faut regarder fixement la mort d'un être cher. D'abord, ça n'entre pas. J'essaie de sourire. Ce n'est rien, une congestion pulmonaire.

Je ne songe pas à mon père. Je songe aux petits détails de la mort, et, comme je prévois que je serai stupide, je dis à Gloriette :

- Surtout, toi, ne perds pas la tête !

Je me donne déjà le droit de la perdre.

Elle me dit qu'il me faudra gants et boutons noirs, et crêpe à mon chapeau. Je me défends mal contre ces nécessités du deuil que je trouvais ridicules tant qu'il ne s'agissait que des autres. Un père qu'on voit rarement, auquel on pense rarement, c'est encore quelque chose au-dessus de soi ; et c'est doux de sentir quelqu'un qui est plus haut, qui peut être un protecteur s'il le faut, qui nous est supérieur par l'âge, la raison, la responsabilité.

Lui mort, il me semble que je serai comme un chef résigné : je pourrai faire ce que je voudrai. Plus personne n'aura le droit de me juger sévèrement. Un tout petit enfant serait triste s'il savait que personne ne le grondera jamais.

Je commençais seulement à l'aimer. J'en parlais l'autre matin à Jules Lemaitre avec une légèreté littéraire coupable. Comme je rêverai à lui !

Petites et fréquentes envies de pleurer. On pleure ainsi parce qu'on a dans la mémoire les larmes universelles que la mort a fait répandre.

19 avril.

Il avait un geste familier. Il s'accoudait du bras droit, posait sa joue sur ses doigts et, de l'ongle du petit doigt libre, se touchait une dent rentrée. Il m'a laissé ce tic. Il m'a laissé la peur des lavements et les réponses évasives. Mon frère et ma soeur ont hérité d'autres tics.

Les mots filial et paternel ne signifiaient rien entre nous. Un mélange d'estime, d'étonnement et de crainte, voilà ce qui nous reliait. J'avais le soin de dire qu'il n'était pas comme les autres, et le souci de montrer qu'il ne me faisait pas peur. Moi, je m'arrache les poils du nez comme il faisait, mais, plus sédentaire que lui, j'exagère.

2 mai.

Seul, je pense à Marinette comme à une petite femme toute neuve à qui je ferais la cour. Et je pense aussi à toutes les autres.

Hier, en la quittant, j'ai fait quelques pas à pied avec l'espoir de quelques frôlements. Aucune femme ne m'a raccroché. Quelques-unes m'ont seulement regardé avec des yeux qui faisaient baisser les miens. On dit que la sensibilité s'use. La mienne est plus que jamais à vif. Et puis, on ne naît pas avec une sensibilité toute faite. On la fait. On lui donne une perfection extraordinaire.

Si, pourtant, toutes les femmes qui m'admirent, si ces quelques femmes savaient que je suis seul, ne viendraient-elles pas me voir ? J'aurais dû faire une annonce.

Il fait un dimanche ensoleillé qui me rappelle les dimanches de lycée où j'étais privé de sortie. D'ailleurs, sorti, je m'ennuyais davantage.

Et voilà ! Moi qui appelle du fond du coeur les aventures, je me demande où je vais aller dîner.

5 mai.

C'est bien, de mépriser le monde et de s'en servir, mais comme c'est mieux de le mépriser tout simplement !

La Gloriette. 10 mai.

- Je me sens plus fort que l'année dernière, dit papa.

A chaque pointe de feu il avait un tressaillement.

- Il y en a qui crient, dit-il. Ça doit les soulager. Je devrais peut-être crier.

Il dit de Papon, qui a une maladie de coeur :

- Il paraît que ce gars-là a une peur ridicule de la mort.

Avant d'avaler une potion, il dit :

- Et quelle est, selon vous, la vertu de ce médicament ?

13 mai.

La tristesse de trois coups de cloche qui sonnent en plein jour.

Le rêve, c'est le luxe de la pensée.

Chez Papon. Il n'y a personne, que le malade. Il y a de l'eau par terre, et une marmite sur un feu presque éteint. Papon a sur les épaules un capuchon d'enfant, et, sous les reins, pour le caler, car il est si gros qu'il défonce le matelas, un manteau de la mère Nanette. Il a un bonnet de coton qui ne quittera plus sa tête.

- Ah ! Madame, dit-il à Marinette, j'ai bien vieilli.

Oui, il a bien vieilli. Sa barbe est tout ce qu'on veut, excepté une barbe. Il va mourir dans la misère et la saleté. Il n'en a plus pour longtemps, mais, autour de lui, on dit qu'il s'écoute.

Jusqu'à la nuit dernière, Nanette a couché avec lui. Elle a mal à un genou. Pour se tenir chaud, elle a mis trois bas, dont une chaussette. Et elle n'est pas triste de voir Papon malade. Elle ne le soigne pas, découragée depuis longtemps par d'autres maladies, d'autres misères qui l'ont usée, et, pourtant, elle dit :

- Allez ! Marchez ! On va bien le sauver !

Et, ces vieilles femmes, je les ai connues jeunes filles. Suis-je donc si vieux ? Comment ont-elles fait pour vieillir ainsi ?

14 mai.

Le bonheur est dans l'amertume.

Si tu écris à Jules Lemaitre, mets sur l'enveloppe : « de l'Académie française ». Tu feras plaisir à Lemaitre, et à la directrice des Postes de ton village.

Je n'ai plus de joie à écrire. Je me suis fait un style trop difficile.

Marinette dit à papa :

- Etes-vous allé à la selle, aujourd'hui ?

- Oh ! dit-il, ce n'est pas tous les jours fête.

Il regarde ses ongles et dit :

- C'est long, c'est jaune et noir.

- Voulez-vous que je vous les coupe ? dit Marinette.

Et elle les coupe, et les nettoie, en plaisantant :

- Dieu, qu'ils sont durs !

- Il y a aussi les ergots des pattes, dit mon père.

Et Marinette dit qu'elle les lui coupera demain.

Maman, qui bout dans la cuisine, dit tout haut :

- Il vous en reste encore un à faire. Il faudra aller nettoyer Papon, maintenant.

Elle s'exaspère ; et, comme c'est trop tôt pour s'exaspérer contre Marinette, elle s'emporte contre la bonne : cette fille qui se tord parce qu'on humilie la maîtresse de maison ! Le fait est que le maître de la maison ne rate jamais le coup. A peine maman a-t-elle quitté la chambre qu'elle entend :

- Marie, apporte une tasse de lait !... Marie, un oeuf à la coque !

- Je ne suis bonne qu'à vider les pots qu'on me passe, dit maman.

Marinette veut la ménager, et n'y réussit pas. Elle dit à la bonne :

- Marie, il faudrait laver ce foulard.

Et maman se précipite :

- Je le laverai bien, moi, puisque je ne suis bonne qu'à ça et à vider les pots !

Puis, soudain, elle embrasse Marinette en l'appelant « Ma fille ! Ma chère fille ! » Elle la reconduit jusqu'à la rue. Elle veut être au courant de tout. Elle dit :

- Oui, on a joué une pièce de Jules. Ça s'appelle Le Désir de rompre. Ça a eu beaucoup de succès. Ça a été très applaudi. Comme Marinette passe une éponge sur le visage de papa, maman dit, toujours de la cuisine :

- Ah ! si vous profitiez donc de ce qu'il est malade pour le rendre propre ! Il vivait dans une saleté honteuse. Dieu merci, je lui soigne pourtant assez son linge ! Il n'a qu'à ouvrir le placard et à prendre une chemise, un caleçon.

Et papa ne rit même plus dans sa barbe. Qu'y a-t-il donc entre ces deux êtres ? Une foule de petites choses, et rien. Il la déteste et la méprise. Il la méprise surtout, et je crois bien aussi qu'il en a un peu peur.

Elle, elle ne doit pas savoir. Elle lui en veut de toutes ces humiliations, de ses silences obstinés. Mais, s'il lui disait un mot, elle lui sauterait au cou avec une crise de larmes, et, vite, elle irait répéter ce mot par tout le village. Mais, ce mot, il y a trente ans qu'il ne le dit plus.

17 mai.

Devant moi, la campagne est d'un vert que je peux dire multicolore.

Bucoliques. - Vous y allez tout de même, avec votre pioche ?

- Il faut bien, dit Michel.

- Il ne doit plus vous en rester un seul.

- Si, il m'en reste un : une pousse, bien cachée sous une feuille mais il ne m'en reste pas deux. Trois gelées de suite, c'était trop. D'ailleurs, la première nuit avait tout perdu, raisins, fruits, haricots, jusqu'aux petits pois. Jamais de ma vie je n'avais vu geler les petits pois.

- Il ne gèlera pas aujourd'hui. Les rayons du soleil brûlent.

- Ce qui est gelé est gelé, et le soleil va cuire le reste. Les prés grilleront. Si la chaleur succède au froid sans pluie, ça sera le coup de grâce : nous n'aurons même pas d'herbe cette année.

- Il faut se résigner, Michel.

- D'autant plus que, si le raisin avait échappé aux gelées, la maladie ne l'aurait pas manqué. Au moins, on est fixé plus tôt, et on se console plus vite.

- Mais, alors, qu'allez-vous faire dans votre vigne, avec cette pioche ?

- Arracher les mauvaises herbes avant qu'elles n'aient des graines. Autrement, ce serait le diable, après, pour nettoyer ma vigne.

- Que de soins ! Si, encore, elle vous rapportait...

- Elle allait me rapporter. Voilà dix ans que je la répare. Je l'avais presque remise à neuf. Je me disais : « Elle va me payer ma peine. »

- Elle ne vous a pas encore donné de vin ?

- Elle m'en a donné soixante-seize litres l'an dernier. Elle ne m'en donnera pas un verre cette année.

- Et pourtant vous y travaillerez aujourd'hui comme hier, du même coeur, d'un bout à l'autre de l'année, et nous ne sommes guère qu'au premier bout ; et, à la fin, vous ne recevrez aucune récompense de votre travail.

- Je ne travaille pas pour cette année, dit Michel. Je travaille pour l'année prochaine.

Les arbres font le gros dos sous la pluie.

20 mai.

Oui, quand une belle chose est dite en belle prose, il lui manque encore d'être dite en beaux vers.

21 mai.

Maurice avait enlevé le revolver de la table de nuit, sous prétexte de le nettoyer. Papa, qui se trouve bien ce soir, dit :

- Il disait ça, mais il mentait. Il a peur que je me tue. Mais, si je voulais me tuer, je ne me servirais pas d'un outil avec lequel on ne fait que s'estropier.

- Voulez-vous bien ne pas parler de ça ! dit Marinette.

- Je prendrais carrément mon fusil.

- Tu ferais mieux de prendre un lavement, lui dis-je.

Leur tonneau de Diogène est en zinc.

22 mai.

Les arbres sont peut-être seuls à connaître à fond le mystère de l'eau.

Caille. Quel joli nom ! C'est comme une petite explosion, un soupir qui monte des blés.

Papa a toujours une intelligence claire et lente. Près de lui, moi, je ne sens plus la mienne très nette. J'ai toujours peur de dire une chose fausse, et de la mal dire, et il doit penser : « Qu'est-ce qu'on a donc à toujours me parler de mon fils ? Je ne vois pas ce qu'il a d'extraordinaire. » Il parle bas, pour ne pas se fatiguer le poumon, et chacune de ses paroles tant ménagées fait un peu mal à celui qui l'écoute. (Reprendre Les Cloportes.) Dès que maman ouvre la porte, il s'arrête. Elle entre parce qu'elle a senti qu'il allait dire quelque chose qu'elle voudrait bien savoir. Traînant sa jambe malade, elle va au placard, l'ouvre, touche la pile de linge, feint de chercher, écoute, et ne prend rien. Elle fait le tour de la table, déplace un journal. Enfin, elle trouve une tasse et l'emporte. Elle n'a rien entendu. Refermée sa porte, papa, qui s'était promené à petits pas, continue et achève sa phrase sur le même ton.

J'ai mis, dans mon jeu, le goût d'une fortune médiocre, le goût de la pauvreté.

23 mai.

Les colonies de l'esprit.

25 mai.

La rivière ne disait rien tout à l'heure, ou, plutôt, je ne l'entendais pas. Maintenant que je l'écoute bien, elle ronronne comme un chat flatté.

C'est une grande preuve de noblesse que l'admiration survive à l'amitié.

28 mai.

Une femme électrique qu'on n'oserait pas toucher du bout du doigt.

Le cimetière neuf. De l'herbe, des fleurs, une seule tombe, une croix au milieu de l'unique allée, et une porte fermée. Nous ne pûmes pas entrer.

Quand les petites filles du pays nous voient de loin, elles se détournent pour sourire.

Il est bon à jouer des pièces : il serait meilleur à mettre dedans.

Une goutte de pluie, comme un oeil au bout d'une antenne.

Quand vous me dites que je suis égoïste, c'est comme si vous me disiez que je suis bien « moi ».

29 mai.

Dans un ciel de sombres rochers, de petites oasis d'un bleu clair.

Un gros nuage, comme un paquet de linge sale.

2 juin.

Tiré un gros coup de fusil sur une petite couleuvre qui, délicatement posée sur l'eau, donnait, au soleil, de fins coups de langue bifurquée. Jolie, elle n'avait pas l'air méchant. Le coup de fusil a fait un grand trou dans l'eau. On n'a plus rien vu. On l'a vainement cherchée avec un rateau.

Il était pourtant nécessaire de la tuer. Sa vie ne vaut point la peur que sa vue aurait faite à Marinette.

Quelle vipère vous faites ! Si jamais vous vous cassez les deux jambes, vous trouverez bien le moyen de marcher par reptation. 8 juin.

Papa a son écharpe de maire dans une petite boîte rouge à faux-cols du Bon Marché. Pour les mariages il l'emporte à la mairie, la pose sur la table et se contente de l'ouvrir ; mais, en se haussant sur la pointe du pied, époux et témoins aperçoivent l'écharpe.

- Cela suffit, dit papa.

Jamais il n'a mis son écharpe ; et il y a des gens qui ne se croient pas très bien mariés.

C'est bienfaisant, de conduire à la gare quelqu'un qui va dans un pays où l'on voudrait aller. Voir en très peu de temps des visages gais, et de tristes. On a de la sympathie pour eux parce que tout à l'heure ils seront bien loin.

Revenu à pas lents par la vieille route, tout seul. Une bicyclette même m'aurait importuné. Je sentais venir une minute de génie, je veux dire : de pleine conscience. Je sentais avec allègement qu'il ne ferait pas d'orage. Je n'avais plus guère de brume autour de la tête. Je me reprochai d'abord mes paresses du jour et mes petites lâchetés. En montant ce vieux chemin entre les églantiers, ces roses de village, je me dégageais de ma matière, je me purifiais. L'air frais entrait dans mon âme. Je regardais les alouettes. Me voici dans l'allée du bois Narteau, le coeur dilaté. J'étais dans les meilleures dispositions pour pleurer. Un rien aurait suffi, la moindre apparition.

Un merle s'envola, noir comme une mauvaise pensée. J'ai cherché les tourterelles invisibles. Tout à coup, elles sont parties de l'arbre où je les entendais sans les voir.

Un son de cloche, et des chants d'oiseaux dont je ne sais pas les noms, et qui charment ceux qui ne connaissent rien à la musique.

Comme il fait bon ! Je rafraîchis à l'air toutes les idées que j'ai puisées ce matin dans mes livres où l'on étouffe.

Çà et là, le long de l'allée, il y a des petits villages de fagots, pressés les uns contre les autres comme des huttes. Une ombre verte s'épaissit là-bas. On a un peu peur.

Ici, quelqu'un a allumé du feu ; et je m'arrête, rêveur comme un Peau-Rouge qui trouve une piste.

Là, c'est le fossé d'un ancien château, le fossé de la Dame blanche. Oh ! si elle m'apparaissait, quel tremblement, quel culte sans ironie ! Comme je la suivrais docilement, sur un signe, au bout du mystère !

Je regarde souvent le ciel, mais c'est par peur de l'orage.

9 juin.

Ils veulent toujours que ça finisse bien ! Ils feraient épouser Jeanne d'Arc par Charles VII.

Jeanne d'Arc. Son plus beau mot : « Je n'ai jamais tué personne. »

Papa devient douillet. Il se laisse soigner. Il prend régulièrement ses petites pilules, qu'il trouve trop petites.

Lettre. Il me faudrait un petit adultère, oui, une courte passionnette pour une femme charmante. Vous n'auriez pas ça, des fois, ou chez vos amis, ou chez vous ?

Ce n'est point parce qu'il y a une rose sur le rosier que l'oiseau s'y pose : c'est parce qu'il y a des pucerons.

Orage. Un ciel de fin de bataille.

Des hommes comme papa n'estiment que ceux qui s'enrichissent, et n'admirent que ceux qui meurent pauvres.

Parfois, j'ai la grâce suffisante : il me la faudrait continue.

12 juin.

Les boeufs qui s'avancent lentement, comme des juges en mangeant l'herbe. Le matin, ils sont à un bout du pré, et ce n'est que le soir qu'ils sont à l'autre bout.

- Vous avez fini votre livre. Maintenant, qu'allez-vous faire ?

- Je vais le continuer.

La tristesse de ce moulin inhabité ! L'écriteau que, d'abord, de la route, on essayait de lire, et que plus personne ne lit ! Les portes fermées, l'herbe qui pousse dans la cour, plus de pigeons sur le toit. Mais, venue la nuit, la rivière fait du bruit : c'est la roue du moulin qui se met à tourner toute seule, au clair de lune.

Pièce à faire. Le héros serait un agriculteur.

Une femme. Des cheveux rouges, du son sur une peau blanche et fine. Pas désagréable à regarder si, au lieu de dents, elle n'avait dans la bouche de gros grains de mortier.

Papa et les ventouses. Six verres à bordeaux étaient déjà rangés sur la table, mais le docteur apporte de vrais verres à ventouses, et maman enlève les siens.

Papa se met sur le côté droit. A une bougie le docteur allume un morceau de papier qu'il met dans la ventouse, et colle le verre sur le dos. Aussitôt, la peau gonfle comme quand on s'est fait une grosse bosse au front. Six petits verres de la même façon, et papa reste un quart d'heure avec ses petits verres au dos.

Il a l'air d'un marchand de coco.

Tout cela ne vous intéresse peut-être pas beaucoup, mais, enfin, c'est le dos de mon père.

Les médecins prononcent certains mots techniques qui les étonnent eux-mêmes, après lesquels ils n'osent plus rien dire.

Ce dos avec ses pointes de feu rousses, ses sombres carrelages de vésicatoires et ses lunes violettes de ventouses, et, tout au bas, aux reins, un énorme grain de beauté, et, plus bas encore, de longs poils rares, et fins comme des cheveux.

Des fesses vides et dont les plis semblent les plis de vieux sacs.

Quand il dort, le bout de son nez, ses pommettes et ses ongles deviennent violets. Le sang n'y va plus.

Il s'est toujours lavé la tête dans un verre d'eau, se débarbouillant avec le creux de sa main.

Il s'est toujours brossé les cheveux frénétiquement.

Il n'a jamais porté bretelles ni bague.

Il n'a jamais mis de chemise de nuit, couchant avec sa chemise de jour.

Il s'est toujours coupé les ongles avec un canif.

Il ne s'est jamais couché sans lire son journal, et jamais sans souffler sa bougie.

Il n'a jamais mis son caleçon et sa culotte séparément.

Bucolique. Ici, on fauche les cheveux.

Ses pattes sous le ventre comme dans un manchon, le chat se chauffe sur le mur à un rayon de lune.

13 juin.

Je suis un réaliste que gêne la réalité.

Clair de lune. La douce chaleur de la lune pour malade. Une fleur trompée se sentit éclore.

Le chien qui a un collier de pointes n'en sait rien : il croit à sa force.

Il y a des arbres qui ont l'air méchant, qui ont l'air d'avoir des âmes tordues.

Ah ! par quelle tension de cerveau échapper à la mort ?

L'air de reproche et de menace d'une femme qui mendie avec un enfant sur les bras.

Prends, prends des notes ! Tu les rumineras l'hiver.

Rêverie. Je ne sens plus la terre. Ce son de cloche me paraît venir de la lune.

La lune nous regarde avec son monocle.

Assailli d'idées malsaines, telles que : « Si toute ma famille, si tous ceux que j'aime par devoir, disparaissaient brusquement... Si j'étais seul, enfin... »

J'ai toujours dans ma poche un La Bruyère que je n'en tire jamais.

Rien ne vieillit comme la mort d'un père. Tiens ? C'est moi, maintenant, le père Renard, et Fantec, qui était petit-fils, passe fils.

Un petit nuage au ciel, comme une oie égarée.

La dame de compagnie qui vous accueille avec un bon sourire : c'est peut-être vous qui aurez des égards pour elle.

Les étoiles, comme de petits yeux qui ne s'habituent pas à l'obscurité.

Toutes mes journées pleines, et mon âme toujours vide.

Oui, oui, une petite femme qui garderait les vaches et lirait La Revue blanche.

On dit d'un auteur qui n'a pas de ficelles : « Il ne sait pas le théâtre », et d'un qui sait le théâtre : « Oh ! il a des ficelles. »

14 juin.

Pas de génie, mais de petits génies éphémères.

Va, va ! Cherche la main divine qui nous tend l'hostie de la lune.

15 juin.

L'homme, cette taupe de l'atmosphère.

Les livres frais qui sentent le cadavre, la charogne.

J'ai mal aux idées. Mes idées sont malades, et je n'ai pas honte de ce mal secret. Je n'ai plus aucun goût, non seulement au travail, mais à la paresse. Aucun remords de ne rien faire. Je suis las comme un qui aurait fait le tour des astres. Je crois que j'ai touché le fond de mon puits.

Après Le Plaisir de rompre, j'ai cru que je devais faire grand. J'ai laissé les petites Bucoliques. Je voulais écrire trois, quatre actes. Avec quoi ? Le jeu de cinq ou six personnages créés par mon imagination me paraît bête, insignifiant. Je ne peux sans doute travailler que sur moi-même. Mais où prendre, en moi, la matière de trois actes ? Ah ! des aventures, des aventures !

Et ce Journal qui me distrait, m'amuse et me stérilise !

Je travaille une heure, et tout de suite je sens une dépression ; et même d'écrire ce que j'écris là m'écoeure.

Ni les Taine, ni les Renan, ne nous ont parlé de ces dégoûts, de ces maladies cachées. Ne les connaissaient-ils pas ? Ont-ils eu la pudeur de ne pas se plaindre, ou la lâcheté de ne pas voir clair en eux ? Qu'est-ce que je veux donc ? Parcourir le monde ; mais il faudrait être illustre, et, d'abord, il faudrait travailler pour le devenir.

Et prends garde ! En ce moment même, tu te forces, tu fais des phrases. Tu n'es déjà plus sincère. Dès que tu veux te regarder dans une glace, ton haleine la brouille.

Et j'entends la bonne qui demande :

- Quelle soupe qu'on fait, madame ?

- Comme d'habitude.

Oui ! Il faut tous les jours faire de la soupe, et, aux légumes près, c'est tous les jours à peu près la même.

16 juin.

Son âme prend du ventre.

Les tourterelles propres dont le jupon blanc dépasse un peu sous la queue.

Des arbres à gros ventre et à toute petite tête.

Poète avec une raison saine.

Être un Loti de village.

18 juin.

Papa va dans le jardin s'asseoir sous les noisetiers, et il ne s'est pas aperçu qu'il y a près de lui un nid de fauvettes, un autre de pinsons, un autre de chardonnerets. Faut-il qu'il soit peu dru !

Papon va mieux. Ce matin, il a voulu piocher ses pommes de terre, mais il n'a plus la force de diriger sa pioche. Elle retombe où elle veut. Il ne peut plus rester à la maison.

19 juin 1897.

Une heure et demie. Mort de mon père.

On peut dire de lui : « Ce n'est qu'un homme, un simple maire de pauvre petit village », et cependant parler de sa mort comme de celle de Socrate. Je ne me reproche pas de ne pas l'avoir assez aimé : je me reproche de ne l'avoir pas compris.

Après déjeuner j'écrivais quelques lettres. Le timbre de la porte cochère sonne. C'est Marie, la petite bonne de papa, qui vient me dire qu'il me demande. Pourquoi, elle l'ignore. Je me lève, seulement étonné. Peut-être plus inquiète, Marinette dit : « J'y vais. » Sans me presser je mets mes souliers et gonfle mes pneumatiques.

Arrivé à la maison, je vois maman dans la rue. Elle crie : « Jules ! Oh ! Jules ! » J'entends : « Pourquoi s'est-il enfermé à clef ? » Elle a l'air d'une folle. A peine plus agité qu'avant, je veux ouvrir la porte. Impossible. J'appelle : il ne répond pas. Je ne devine rien. Je suppose qu'il s'est trouvé mal, ou qu'il est au jardin.

Je donne des coups d'épaule, et la porte cède.

De la fumée et une odeur de poudre. Et je pousse de petits cris : « Oh ! papa, papa ! Qu'est-ce que tu as fait là ? Ah ! ben, voilà ! Oh ! Oh ! » Et pourtant, je ne crois pas encore : il a voulu plaisanter. Et je ne crois pas à son visage blanc, à sa bouche ouverte, à ce qui est noir, là, près du coeur.

Borneau, qui revenait de Corbigny, et qui est entré le second dans la chambre, me dit :

- Il faut lui pardonner ! Il souffrait trop, cet homme-là.

Pardonner quoi ? Quelle idée ! Je comprends à présent, mais je ne sens rien. Je vais dans la cour, et je dis à Marinette qui a ramassé maman par terre :

- C'est fini. Viens !

Elle entre, droite, toute pâle, et regarde de travers, du côté du lit. Elle étouffe. Elle défait son corsage. Elle peut pleurer. Elle dit, pensant à ma mère :

- Empêchez-la d'entrer. Elle est folle.

Nous restons tous deux. Il est là, couché sur le dos, jambes étendues, buste incliné, tête renversée, bouche, yeux ouverts. Entre ses jambes, son fusil, sa canne du côté de la ruelle. Ses mains, libres, avaient lâché la canne et le fusil. Elles étaient encore chaudes sur le drap, pas crispées. Un peu plus haut que la ceinture, une place noire, quelque chose comme un petit feu éteint.

26 juin.

Non ! Il ne nous avait pas prévenus. Nous parlions souvent de la mort, pas de la sienne. Il nous eût fallu des vertus romaines. Il les avait peut-être ; elles nous auraient manqué.

Je serais un coupable et un sot si je ne savais pas dégager de cette mort la belle leçon qu'elle nous donne.

On ne peut pas pleurer et penser, car chaque pensée absorbe une larme.

28 juin.

En somme, cette mort a ajouté à mon orgueil.

Le 21 juin, à une heure, on sort le cercueil par le jardin pour que maman et ma soeur n'entendent rien. Des gens attendent sur la route. La plupart ont l'immortelle rouge à la boutonnière. M. Hérisson est là. Je dis :

- Nous vous remercions spécialement d'avoir bien voulu venir.

Je sors dans la rue. Je crois que tout le monde me regarde, qu'après mon père c'est moi le plus important de la cérémonie, et qu'il faut faire une figure. Je la sens dure.

On s'ébranle. Les dix conseillers municipaux se relaient pour porter le cercueil. Contre son bois on entend, à chaque pas, battre les poignées de métal.

On passe devant la mairie et devant l'église. Le soleil nous chauffe la tête. Par toutes les routes il arrive du monde en retard. Dans une voiture, le père Rigaud, maire de Marigny, âgé de 84 ans, et son fils qui a l'air plus vieux que lui.

Le cimetière. La fosse est là, dans un coin, près de la route.

M. Billiard prend la parole et lit d'une voix claire, à effets, son adieu écrit, me regarde après chaque phrase, dit « ses constitutions » au lieu de « ses concitoyens », puis tout à coup s'arrête : un feuillet s'est égaré. Long silence, un peu de malice dans l'air. Il improvise ou récite la fin. M. Hérisson lui succède, et, très ému, dit trois mots. Pendant tout cela, je me passe fréquemment la main sur la tête. Le soleil me fait mal.

On attend. Plus rien. Je voudrais expliquer le sens de cette mort, mais plus rien. On jette les immortelles dans la fosse. Un peu de terre s'éboule. Pas de défilé pour nous serrer les mains. On commence à s'éloigner. Je reste là, je reste là. Ah ! misérable cabotin ! Je sens que je le fais un peu exprès. Pourquoi, misérable ? Tout le reste de mes sentiments n'est-il pas de moi, comme ma tristesse ?

Tous ces gens avaient l'air peu rassuré de prendre, par décence, part à cette cérémonie sans prêtre. C'est sans doute le premier enterrement civil de Chitry.

2 juillet.

Je l'emmène promener avec moi à la pêche, partout.

Marinette, qui devait me remonter, pleure.

Il semblait être de son jardin, comme les arbres.

Il ne marchait plus : il glissait.

3 juillet.

Quelquefois, par imitation macabre, je m'arrête au milieu de la route, et j'ouvre la bouche comme il l'avait ouverte sur son lit.

Pour la première fois depuis qu'il est enterré, j'ai passé près du cimetière. Je me suis arrêté machinalement. Ainsi, il est là, à quelques pas, de l'autre côté du mur, couché sur le dos et rongé déjà.

Il ne nous a pas donné un spectacle de décrépitude, de sorte qu'il me parait s'être tué en pleine force, plus forte que moi.

7 juillet.

Ma paresse trouve au souvenir de sa mort un aliment et une excuse. Je n'ai plus de goût qu'à regarder l'image qui me frappa si terriblement les yeux.

Je ne peux plus lire. Que vaut la plus belle des phrases après une belle action ?

Ce sera la grande écluse de ma mémoire.

Je n'ai qu'une imagination rétrograde. Je n'imagine que le passé.

9 juillet.

Nous sommes allés aux Settons voir tomber la pluie. Blés véritablement hachés par la grêle, ou plutôt piétinés, et les épis broutés par un troupeau de bêtes. Il n'en reste pas un. Ces pauvres maisons isolées sous l'orage.

Sur la route, une troupe d'oies qui semblent garder une petite fille. Plus loin, une autre en garde une autre, mais qui lève la tête, et c'est une vieille femme. L'oie qui sert de guide aux autres porte un petit bâton attaché à son cou. On dirait qu'elle a un petit balancier pour se tenir en équilibre, mais c'est pour l'empêcher de traverser les haies et de faire des dégâts dans les champs. Ces champs, comme des pièces rapportées au flanc des coteaux recousues avec leurs gros ourlets de haies.

Ces maisons isolées sous les orages, si elles brûlaient, on ne s'en apercevrait peut-être jamais. Deux ou trois petits qui jouent entre eux et qui n'en connaissent pas d'autres.

Chaque maison abritée par un ou deux arbres. Ces existences espacées qui communient à peine, à quoi servent-elles ? Mais à quoi sert la mienne ?

Une truie vénérable dont le ventre tout entier est garni de mamelles.

Des vieilles qui doivent être muettes, sourdes, et qui ne nous regardent même pas.

Aux Settons, le pied-à-terre tenu par Mme Seguin. C'est là qu'est mort Charcot. La mère de Mme Seguin nous dit :

- Ma fille a été admirable de dévouement. M. Charcot est mort dans ses bras.

- Dans mes bras ! Qu'est-ce que tu dis donc, maman ? fait Mme Seguin qui nous sert à table. Je n'y ai même pas touché !

La vieille continue :

- Nous sommes du même âge avec M. Charcot. Nous avons causé.

Ce « Nous avons causé » ennoblit sa vie. Sa fille, un type redouté, une sorte de Madame Angot d'affaires, un type de Léon Cladel, qu'elle dit avoir connu, âpre, autoritaire et bavarde. Tiendrait le crachoir dans un salon. Ici, parle avec distinction, fait de l'esprit, des phrases, au milieu des rouliers, et jouit de ses succès. Dit :

- Nous avons eu un monde, la semaine dernière !

Et dira tout à l'heure, en faisant sa note :

- Dame ! Il passe si peu de monde ici ! On se rattrape.

Parle de Charcot comme de sa famille. Elle regrette moins son mari, « dont la maladie lui a pourtant coûté plus de cent mille francs », que cet homme célèbre.

Quand un cheval pète en sortant de l'écurie, c'est bon signe : il marchera bien. Le nôtre bat le briquet avec ses fers, et ce bruit me berce. Parfois, il s'arrête. On attend qu'il pisse, qu'il fasse quelque chose. Mais, rien. Il repart. Il ne s'arrête peut-être que, parce que traversé d'une lueur de raison, ça l'agace de nous tirer ainsi sans fin.

Des nuages traînent sur le Morvan. La nue essaie des écharpes. Celle-là ne va pas : à une autre ! C'est toujours un étonnement de rencontrer des êtres là où nous ne vivons pas.

Chez Mme Seguin. Notre carpe, dont le fiel avait crevé, était amère à nous faire verdir. Cependant lorsque Mme Seguin nous dit : « Comment la trouvez-vous ? Elles sont renommées, les carpes des Settons ! » aucun de nous n'eut l'audace de la contredire ; et deux pauvres vieux qui mangeaient à la même table que nous pensèrent sans doute : « C'est un goût que doivent avoir les carpes renommées », tant Mme Seguin inspire de crainte.

Elle a fait une maladie de la mort de Charcot ; elle est même un peu brouillée avec ceux qui l'accompagnaient, parce qu'elle trouve qu'on n'a pas rendu à cet homme les honneurs qu'il méritait.

Des maisons qui n'ont pas de voisins, avec des fenêtres qui n'ont pas de rideaux.

Il me suffit de voir au bord du lac une grosse fille - si rouge que, si on lui donnait un coup d'aiguille, il en sortirait en abondance de l'eau rougie - pour que je rêve de vivre avec cette fille au bord de cet étang.

Et cette cabane de cantonnier, un rocher à peine creusé, n'y serais-je pas mieux que dans ma maison ?

10 juillet.

La peur de la mort fait aimer le travail, qui est toute la vie.

Son cimetière. Des coquelicots, de hautes herbes où les perdrix viendront se remiser. Un long ver sort de la terre remuée. Quelques fourmis. A chaque instant j'oublie qu'il est là, que je marche sur lui.

Si loin que la vie m'égare, la mort me ramènera près de lui.

Nous lui avons fait comme une petite cage de bois blanc.

Déjà je peux retenir ma part de terre.

Assis à l'ombre étroite du mur, je tâche de me le rappeler. J'use son souvenir.

Les fleurs deviennent laides sur une tombe, comme de vieilles enseignes de mauvais cabarets.

13 juillet.

Sa tombe ne m'attriste pas, sans doute parce qu'il y est. Mais, quand, de la route, je regarde la maison où il s'est tué, sa maison, et que je ne le vois pas, de dos, assis sur son mur, les bras croisés, et que je ne vois pas sa barbe blanche sous son chapeau de paille, je suis triste qu'il n'y soit plus.

Maurice me dit :

- Un jour, je te ferai le coup. Je me mettrai à sa place sur le mur.

Et s'il s'était manqué ? S'il ne s'était qu'abîmé ? S'il n'avait pas eu la force de se tirer le second coup ? S'il m'avait crié, avec du sang et des larmes dans la bouche : « Achève-moi ! » Qu'aurais-je fait ?

Aurais-je eu la grandeur de prendre son fusil, ou de l'étouffer en l'embrassant ?

16 juillet.

Il disait de sa petite bonne :

- Je ne la changerais pas pour une princesse.

Baïe disant avant sa mort :

- Si on lui achetait quelque chose, à grand-père ? Une couronne...

Mon père (21 mai. Recopié.) En m'approchant de son lit pour l'embrasser, je mis les pieds dans le pot. Le temps de regarder ce que j'avais fait et de dire « Oh ! » et mon baiser s'était refroidi. Ma surprise de le voir mieux.

- Il faudrait promener une bassinoire dans la chambre, disait-il, ou brûler du sucre pour chasser l'odeur.

- On s'y habitue, dit Maurice.

- On s'habitue aussi à l'odeur du sucre, dit doucement mon père.

Moitié de cuillerée à bouche toutes les trois heures, sauf selles diarrhéiques.

En ma qualité d'homme de lettres, c'est moi qui inscrivais le nom des boîtes ou des flacons à acheter, et je n'osais pas demander au médecin l'orthographe des mots difficiles.

Il dort assis sur son lit, narines ouvertes, son madras rouge, blanc et bleu, noué autour de la tête, son lorgnon sur le nez, les mains sur le ventre, et, dans ses mains, le journal L'Éclair retombé sur l'édredon.

Après la visite du médecin, nous nous concertions sur son état, et ma mère s'approchait pour entendre : elle avait encore l'air d'écouter aux portes.

Il disait narquoisement au médecin :

- Je viens de manger une omelette au lard avec des fines herbes.

Cette espèce de joie au champagne que donne le « Ça va mieux ! » d'un moribond.

Philippe me dit :

- A Paris, vous êtes comme des oiseaux en cage bien soignés, mais toujours prêts à s'envoler. Mon père. La diarrhée le dégoûtait, et il a été bien heureux quand il a pu péter ferme.

La voix des vieillards, qui est une voix sans os, sans arêtes.

Mallarmé écrit avec intelligence comme un fou.

20 juillet.

Et déjà je suis obligé de faire la nuit sur mes yeux pour le voir.

21 juillet.

Oh ! pas maintenant ! Mais je sens bien que, plus tard, dans un moment de dégoût absolu, ce que Baudelaire appelle « la morne incuriosité », je ferai comme lui. Petite cartouche vide qui me regardes comme un oeil crevé !

Que jamais on ne dise : « Son père fut plus brave que lui ! »

24 juillet.

Papon est mort hier soir, à dix heures. Il aurait pourtant bien voulu travailler encore, couper son blé lui-même, car son blé ne vaut pas ce que lui coûterait un autre homme pour le couper.

Quand il a dû reconnaître que, décidément, il ne pouvait plus travailler, il a dit à Marinette :

- Je crois qu'on va finir par être malheureux.

Dès qu'ils sont malades, ils préféreraient être morts. C'est de la vie si triste qu'on n'ose pas en faire de la littérature. Quand ils se voient malades, ils disent aux leurs : « Ah ! bien, je vais vous en faire, de la coûtance ! »

Et la pharmacie ! S'imagine-t-on que les plus riches, c'est-à-dire ceux qui mangent tous les jours de la soupe au lard, peuvent se payer des flacons de huit francs ?

Ils empruntent mille francs pour acheter un peu de terre, et jamais, jamais ils ne peuvent faire mieux que de payer les intérêts de cet argent. C'est une dette à vie. Ils ne se défient pas assez du notaire sans lequel ils n'osent rien conclure, et pourtant les notaires se paient d'avance.

On s'offusque de leurs vices, de leurs défauts, de leurs sournoiseries, de ce qu'ils boivent, battent leurs femmes. On oublie que la misère leur donne droit au crime.

Ce qui étonnait le plus Papon dans la mort de mon père, c'est que, si bien soigné, il se soit tué.

- Si j'étais soigné la moitié aussi bien que défunt M. Renard, disait-il à Marinette, on ne verrait pas ma fin.

Il mangeait des pleines « terrasses » de soupe, et ensuite il se plaignait d'être gonflé.

Un matin, à trois heures, il se sentait bien. Il se levait, voulant aller couper son blé, et sa femme lui faisait chauffer un reste de café.

Mon père avait du coeur, mais son coeur n'était pas un foyer.

26 juillet.

Sa mort m'avait, pour un temps, déraciné.

Ici on brûle la paillasse d'un mort : c'est une mesure de santé. Bien entendu, on garde la toile. On ne brûle que la paille, et l'on ne touche ni au matelas, ni au reste de la literie.

Les vieux. Celui-là sent comme un petit « grillonnement » dans la tête. L'autre vient de perdre un petit-fils au régiment. L'autre vient d'avoir le pied écrasé par une bûche de bois. Un autre a un mal de dents perpétuel, et il a appris à jouer du violon pour se calmer.

Philippe dit à mon père :

- Vous êtes du même âge que mon père.

- Ah ? Quel âge aurait-il donc ?

Philippe calcule, bat ses chiffres et dit :

- Il aurait cent sept ans.

Sans avoir l'air de plaisanter, papa répond :

- On vieillit peut-être plus vite quand on est mort.

- Je voudrais bien avoir une belle maladie comme ça, moi, lui dit Maurice, qui tapote l'édredon, tire l'oreille d'un oreiller, et ajoute : « Es-tu bien ? Si tu as besoin de quelque chose, il faut le dire. Ne crains rien !

- On voit bien que Jules n'aime pas ça ! dit mon père.

Et il dit que je m'écarte, que je pousse Maurice du côté du vase. Et il va falloir que je me maintienne le nez sur le vase, pour prouver à mon père toute mon affection.

On dit à une vieille cousine de la campagne : « Venez donc déjeuner ! Nous sommes bien contents de vous voir. » Mais on ne lui dit pas : « Donnez-moi votre bras et allons nous promener par les rues. »

Château de Chastellux, près d'Avallon. Ce doit être un château pour Maeterlinck. Sept enfants y sont nés sourds et muets. Pourtant, tous ont trouvé à se marier ; mais ils se mettent dans des colères épouvantables. C'est à force de se marier entre cousins et cousines qu'ils ont fini par ne plus rien entendre et ne rien voir. Cependant, il arriva que le père laissa tomber une bûche de bois près du berceau du dernier des Chastellux. L'enfant eut peur. Le père leva les bras au ciel et lui rendit des actions de grâces.

Les mots qu'il me cite de son enfant me font trouver bien les mots que je cite de mes enfants à moi.

Il a une conception de son art qui devient tout de suite, par un léger déplacement, celle de son argent.

Il vient de recevoir une gifle qu'il ne rend pas, et il aperçoit un gosse qui se tord. Il va à lui et lui dit, furieux :

- Vous aussi, vous voulez une gifle ?

Seul à Paris, je suis comme un veuf qui aurait l'avantage de croire à la résurrection.

Je n'ai aucun plaisir à éprouver des impressions ; de là, une continuelle peur de la vie. Je n'ai de plaisir qu'à les noter.

Il embrasse sa bonne et se sauve, puis il la fait mettre à la porte.

27 juillet.

La rivière. Les moignons des bûches se lèvent douloureusement.

Un rocher a de la mousse. Mon père n'avait pas de tendresse visible, et il ne disait jamais merci.

Les herbes suivent longtemps le sillage du bateau sur le canal.

Les moutons et leurs petites têtes à la François Coppée.

Les mille pattes du troupeau de la pluie.

Une étoile scintille comme si elle était en voiture.

Un pigeon heureux d'avoir fait un oeuf aussi gros qu'un grêlon.

L'oie, le canard s'en vont, les coudes bien au corps.

Les champignons, gros boutons de la prairie.

Promenade à Asnan. Des clochers, des croix, des cimetières. Une croix noire avec un christ doré qui fait mal aux yeux. Petits champs soigneusement clos.

Et toujours cette stupéfaction de voir qu'il y a des êtres qui vivent là ! Une vieille dame très bien, sur le seuil d'une maison très propre, tricote, et nous accorde à peine un coup d'oeil. C'est la première fois que nous voyons ces pays, qui nous attendrissent. Nous ne sommes pas des coureurs.

Tous ces pays où mon père a chassé ! A chaque instant, je m'y croyais égaré. Là, il a tué un lièvre. Dans cette haie, nous avons perdu une perdrix rouge.

Montenoison, un des points culminants du Nivernais.

Le feu d'une forge. Un cavalier en gants blancs. Tout de suite : vie de château, images de richesse et de bonheur, châtelaine charmante.

30 juillet.

- Rosalie, apportez-moi ma carte céleste et ma lanterne que j'étudie un peu les étoiles !

Un homme civilisé, c'est celui qui aime mieux recevoir un coup de poing qu'une gifle.

Ces pièces de vers, ce sont des coques vides, et l'on met Sarah Bernhardt dedans.

Il faudrait qu'on pût me relire avant de me lire : on m'aimerait bien mieux.

Orage. L'éclair ne voit pas clair.

Un joli petit enfant qui s'amusait sur un tas de fumier.

Mes mots feront fortune ; moi pas.

Heureux les cochons qui occupent toute leur tête à manger, et ne parlent qu'avec la queue !

Baïe. Sa poupée est morte hier, mais aujourd'hui elle va mieux.

N'osant pas aller voir un serpent qui est mort, elle dit à une autre petite fille :

- La bonne va vous mener voir le serpent. N'ayez pas peur ! Ce n'est pas une bête méchante : elle est morte.

- Venez avec moi.

- Oh ! moi, je les aime mieux vivants.

Mon père. Le lendemain, je me lève de table pour aller pleurer. C'est la première fois, depuis vingt heures que je le veille. Des flots de larmes me montaient aux yeux : pas un n'avait pu sortir.

Quelle belle mort ! Je crois que, s'il s'était tué devant moi, je l'aurais laissé faire. Il ne faut pas diminuer son mérite. Il s'est tué, non parce qu'il souffrait trop, mais parce qu'il ne voulait vivre qu'en bonne santé.

Il aurait dû me le dire. Nous nous serions entretenus de sa mort comme faisaient Socrate et ses amis. Peut-être en a-t-il eu l'idée. Mais je sais bien que j'aurais été stupide. Je lui aurais dit : « Tu es fou ! Laisse-moi tranquille, et parlons d'autre chose. »

Je crains moins la mort. Je crains déjà moins l'orage. (Ce n'est pas vrai.)

Magnifique exemple ! Et plus de duel : je me tuerai moi-même quand je voudrai. Il y a du plomb dans ma vie : les chevrotines de sa mort.

La pie voletait, vêtue en soeur de charité.

D'autres ne s'écoutent pas parler : eux ne se voient pas écrire. 1er août.

Un petit garçon qui traite une petite fille de vieille menteuse.

La terre rapiécée comme une culotte de pauvre.

Claretie et son style humide qui se décolle tout le temps.

S'il fait beau et que mon baromètre baisse, je ne goûte plus le beau temps.

La mort de mon père, c'est pour moi comme si j'avais fait un beau livre.

4 août.

Les nuages sont comme les pensées, les rêveries, les cauchemars du ciel.

C'est assez singulier qu'aucun de nous ne sache sa grammaire et, pour être écrivain, ne veuille apprendre à écrire.

5 août.

Je suis un homme du Centre de la France, à l'abri des brumes du Nord et des coups de sang du Sud. Ma cigale, c'est la sauterelle, et ma sauterelle n'est pas symbolique. Elle n'est pas en or. Je la prends dans les prés au bout des brins d'herbe. Je lui ôte ses grandes cuisses et m'en sers pour pêcher à la ligne.

6 août.

Je n'ai qu'une mémoire instantanée.

- Si j'apprenais quelque chose, dit-elle, je deviendrais tout de suite tellement exigeante qu'il ne pourrait plus rien faire avec l'autre.

11 août.

On a huit jours pour répondre à une lettre.

- Oh ! pas quand cette lettre est une demande d'argent.

Les arbres dans la brume, comme un cortège de deuil.

31 août.

- C'est drôle, dit Baïe. Je n'ai jamais vu la figure d'un ver ; je ne me rappelle pas où sont ses yeux et ses oreilles.

Elle oublie sa misère à force de bavardage. Elle fait vivre sa famille avec 9 francs par mois. Elle paie 500 francs de dettes par an sans que les siens le sachent. Ruinée par son frère, elle reste pleine d'admiration pour lui. Comme elle a une excellente vue, elle fait des ouvrages de broderie très fins, et elle se les fait payer dix sous parce que ça ne se voit pas. Tous profitent de sa bêtise, de sa bonté.

Chaque fois qu'elle va voir une amie, elle a la délicatesse de mettre les vieilles affaires que cette amie lui a données. Elle a une garde-robe bien montée et, à chaque instant, change de toilette.

Tout le monde est bien bon pour elle, et elle n'a aucun mérite.

16 août.

Hier, distribution solennelle des prix de l'école de Chaumot, sous la présidence de M. Guillemain de Talon. Nous sommes les généreux donateurs. Tous ces petits avaient la fièvre. L'institutrice elle-même se troubla et dit, en regardant mes prix : « Quelqu'un les a dérangés. »

D'abord, la plus grande des petites filles se leva, regarda l'institutrice qui lui dit de faire face à M. le maire, et récita du Victor Hugo. Je ne reconnus pas mon grand homme : il n'en restait à peine que du Ratisbonne, Je donnai le signal des applaudissements. Elle eut le prix d'honneur des filles et, pendant toute la séance, garda sa couronne verte sur la tête. Moi, je m'affermissais dans mon rôle d'étranger riche et bienfaisant. Marinette était si troublée qu'elle répondit : « Oui ! » à l'institutrice qui lui disait : « Comme vous êtes gentille d'être venue ! »

M. le maire prit la parole et dit des choses très gracieuses aux aimables habitants de La Gloriette. Il crut peut-être que j'allais lui répondre, mais je n'avais rien préparé. Malgré l'envie que j'en avais, je n'osai improviser.

J'avais commencé par m'asseoir sur la chaise de M. le maire. L'institutrice me dit qu'elle était réservée. La chaise de M. le maire se distinguait des autres en ce qu'elle avait aux pieds une descente de lit.

6 septembre.

Dieu comprend tout. Il refusera de m'ouvrir la porte du ciel si j'ai fait une faute de français.

Ces rares instants où l'on est heureux de partout.

9 septembre.

Pour bien faire, tu as encore trop le désir de bien faire.

17 septembre.

Moi qui n'aimais pas la chasse et qui n'y voyais qu'un jeu de barbares, voilà que je l'aime pour faire plaisir à mon père. Chaque fois que je tue une perdrix, je jette de son côté un coup d'oeil qu'il comprend bien, et, le soir, en rentrant, si je passe devant la porte de son cimetière, je lui dis : « Tu sais, mon vieux, j'en ai cinq ! »

Oh ! étrangler une perdrix, lui serrer le cou, sentir entre ses doigts cette petite flûte de vie !

Mais, si je rentre bredouille, je tâche de ne point passer devant la porte du cimetière.

28 septembre.

Retour à Paris. - Mon père et moi, nous ne nous aimions point par le dehors, nous ne tenions pas l'un à l'autre par nos branches : nous nous aimions par nos racines souterraines.

29 septembre.

Bucoliques. Le pharmacien sur sa porte dit qu'il y a quelque chose de brouillé dans l'ordre des saisons.

Des hommes ont l'air de ne s'être mariés que pour empêcher leurs femmes de se marier avec d'autres.

30 septembre.

Je vois trop vrai, et les yeux me font mal.

Comme on ajoute : « C'est authentique » ou « textuel », pour faire rire d'un mot qui n'a pas porté.

La fête de Marinette. On attendait mon père. Il arriva, les mains derrière le dos. Il lui tendit quelques brins de violette.

- Je n'en ai pas souvent donné comme ça, dit-il.

Mon père. Si je l'oublie trop longtemps, tout à coup son image saute sur moi.

Bucoliques. On arrache les pommes de terre, et la terre dégarnie semble ne plus attendre que la neige, pour que ce soit l'hiver.

Je peux vivre un jour ou mille années : je ne reverrai plus mon père.

J'arrive à la sécheresse idéale. Je n'ai plus besoin de décrire un arbre : il me suffit d'écrire son nom.

Il a une dent gâtée contre moi.

Je me sens parfois les inquiétudes, les fourmis du critique.

Je jette une lueur par an, puis je m'éteins.

La vieillesse, c'est quand on commence à dire : « Jamais je ne me suis senti aussi jeune. »

Oh ! ce son grave des cloches, comme si les morts eux-mêmes tiraient la corde avec leurs pieds !

Si la France est malade, qu'elle prenne quelque chose de chaud, le soir, en se couchant !

C'est dimanche, aujourd'hui, dans les feuilles du chêne.

Un bourdon fait le bruit d'une fête.

C'est si ennuyeux, le deuil ! A chaque instant il faut se rappeler qu'on est triste.

Le temps n'est pas si lointain où j'adressais des vers à Armand Silvestre.

Quand la paresse rend malheureux, elle a la même valeur que le travail.

Des hommes meurent de vieillesse à quarante ans.

Bucoliques. Le feu de bois. Toute cette fête, toute cette vie ! Puis cette agonie, puis cette mort, cette déboulée des bûches.

La lanterne, cette grosse dame hydropique qui ne sort que le soir.

- Pourquoi écrivez-vous la mort de votre père ?

- Aimez-vous mieux que je vous parle de Venise ? Mais je n'y suis jamais allé !

Mon âme est un vieux pot de chambre où dort un oeil.

Un livre, c'est déjà une borne.

Je me surmène de paresse.

Je commence à être célèbre : on vient me taper.

On ne me fera sortir de la Nature que par la force des baïonnettes.

C'est étonnant, cette manie des gens qui ont réussi à Paris de conseiller aux autres de rester en province !

1er octobre.

L'homme propose, et la femme dispose.

Verlaine, ses derniers vers. Il n'écrit plus : il joue aux osselets avec des mots.

Avec de la prudence, on peut faire toute espèce d'imprudences.

Oh ! n'importe quelle femme, ça m'est égal. On a beau être deux : l'amour reste solitaire.

4 octobre.

Les pauvres en redingote. Ils vous demandent une situation, et ils emportent cent sous. Le dernier allait sortir. Il s'excusait de m'avoir dérangé. Il ne m'avait pas demandé autre chose qu'une situation, mais il m'avait dit ne savoir où coucher ce soir, ni quoi manger. Il m'avait amené à lui offrir timidement cent sous.

Théâtre. Ces espèces de pièces où c'est la façon dont ce n'est pas dit qui est drôle.

Moi aussi, j'ai voulu laisser flotter ma chevelure au gré du vent. Hélas ! Le vent n'a rien voulu savoir.

J'ai déjà la peur de ne jamais avoir le courage de faire comme mon père.

5 octobre.

Ne m'accusez pas de mentir ! Du point de vue de la vérité, ce que je dis n'a pas plus d'importance que ce que j'écris : c'est toujours trop littéraire.

8 octobre.

Ah ! comme je me reproche mon visage dur et ironique pendant qu'il était malade ! Père, je te demande pardon !

9 octobre.

Lemaitre a l'air plus vieux que mon père, qui est mort.

Le but, c'est d'être heureux. On n'y arrive que lentement. Il y faut une application quotidienne. Quand on l'est, il reste beaucoup à faire : à consoler les autres.

Il me semble que j'ai oublié le nom de notre roi. Comment s'appelle-t-il ?

Le mari :

- Tu exagères. Qu'un mari trompe sa femme, ça n'a aucune importance.

- Quelquefois, répond-elle, la femme meurt de chagrin. Ça n'a aucune importance.

12 octobre.

- Oui, dit-il, on prétend, mon cher ami, que d'habitude on meurt de ses vices. Moi, je meurs de mes vertus. Je passe ma vie à remplir mes devoirs. J'ai deux ménages, et ma mère : ça me fait trois ménages. C'est pour ça que je n'ai plus le temps de travailler.

- Et vous n'allez pas chez vos amis, de peur d'avoir quelques ménages de plus.

13 octobre.

Mon père m'a aussi légué la certitude que je ne mourrai qu'à 72 ans.

Une de ces dames dont il vaut mieux interroger la concierge que la conscience.

- Notre domestique, dit Capus, nous envoie des oeufs ; sur la coquille, pour économiser trois sous de timbre, il écrit ses lettres. On peut lire : « Bonjour, monsieur et madame. Moi, je vais bien, et vous de même. » Avec deux douzaines d'oeufs, on a une lettre complète.

Les tapeurs. Leurs premières phrases sont criblées de « cher maître »... « Votre brillante situation... J'ai connu des temps meilleurs... Je suis licencié en droit... Je sors de l'hôpital... Je suis marié en noces légitimes... Si je vous disais que deux êtres m'attendent à la maison pour avoir de quoi manger !... Je n'ai pas un nom comme le vôtre, mais, enfin, j'ai occupé une petite place dans la presse... Que je vous rembourserai, bien entendu... Vous pouvez bien me donner deux francs ?... Votre système est de refuser, et, le mien, d'insister. C'est très logique, mais bien dur pour moi. »

Vous citez le nom de Capus.

- Mais je suis allé le voir, et il m'a donné vingt francs !

Dès les premiers mots, on ne les écoute plus. On prépare sa réponse. Ça m'est égal, d'être dupé par les gens que je connais. Je ne veux pas l'être par les autres.

Ils finissent par un digne « Je vous salue, monsieur ».

14 octobre.

- Quand Capus trouve tout de suite, tant mieux ! dit Bernard. Mais, quand il ne trouve pas, il ne cherche pas. Il se contente de n'importe quoi.

19 octobre.

Il a emporté tous mes regrets : il ne m'en reste plus. 23 octobre.

Je ne promets jamais rien, parce que j'ai la mauvaise habitude de tenir mes promesses.

29 octobre.

Comme ces gens qui nous saluent de bas en haut tout le long de notre personne.

Bruxelles. Les voyages constipent la jeunesse. Et toujours cette question empoisonnante : « Que vais-je rapporter à ma femme ? »

Nous cherchons le Mannekenpiss. Nous ne le trouvons pas.

- Allons pisser nous-mêmes ! dit Capus.

Au Café Anglais Montjoyeux demande d'abord un petit verre d'eau-de-vie, une tasse de café, des fruits, du fromage, et ainsi de suite jusqu'aux huîtres. Mais à peine a-t-il fini qu'il rend son dîner dans l'ordre naturel.

La foudre est tombée sur une fabrique de paratonnerres.

Le fou fouette sa toupie, croyant que c'est son cerveau. Elle tourne : « Ah ! j'ai du talent ! » Elle tourne plus vite : « Ah ! maintenant, j'ai du génie ! »

- Une orange vivante, dit Baïe par opposition à une orange-joujou.

Bruxelles. Les numéros à hauteur d'homme. La petite lanterne que les facteurs portent sur le ventre.

Tandis que les nouveaux admirateurs nous lisent, les anciens nous oublient. Novembre.

Notre intelligence, c'est une bougie en plein vent.

Il a une belle situation, où il peut faire attendre les gens.

Les arbres se sont fait couper les feuilles.

J'ai vu le ciel dans l'eau, des canards qui passaient, un écureuil fin comme une moustache d'homme roux.

L'eau a baissé. Les arbres aux racines déchaussées. L'eau a à peine assez de force pour le voyage d'une feuille. Une source fait un pipi presque indécent. Ce n'est qu'à la longue que ça devient un bruit de la nature.

Le cimetière de Lormes. Tous ces gens qui s'y répandent. Le curé a un petit coup de goupillon spécial pour les étrangers. Il faut qu'il soit intelligent : il a une belle tête, des cheveux blancs. On parle de lui pour faire un évêque.

Des paysans s'agenouillent sur le bord des tombes. Le chapeau à la main, ils ne prient ni ne rêvent. Ils attendent là, un petit instant, et leurs cheveux, qu'on ne peut pas couper, finissent par faire des boucles frisées.

Le glas, un son pour chaque oreille de morts.

L'horloge, c'est le Juif errant. Écoutez ce pas boiteux, et lent, et fatigué, qui ne s'arrête jamais.

Réduire la vie à sa plus simple expression.

- Il a mangé une fortune.

- A quoi ?

- Mais à vivre, tout simplement !

La rosée, belle barbe blanche de la terre.

6 novembre.

L'étoile se cache. Elle me prend pour un poëte. Elle a peur que je la fasse rimer.

7 novembre.

Oh ! vanité ! Deux disciples sont venus me voir ce matin. L'un est à Normale et l'autre se prépare à Saint-Cyr. Ils ont horreur du prof... Et, pendant deux heures, j'ai essayé de séduire, par ma bonhomie de jeune maître, ces deux gosses dont je ne sais même pas les noms. Et je leur ai dit :

- Oh ! ne m'appelez pas « cher maître », voyons !

8 novembre.

Des logements si petits qu'on n'y peut que s'embrasser ou se battre.

10 novembre.

Guitry sait raconter. Il ne raconte que ce qu'il faut, et il sait s'arrêter. Il a du succès, il n'ajoute rien, et ne revient pas sur son histoire.

- Avec lui, dit Bernard, on n'est jamais gêné. On cause d'égal à égal. On n'a pas peur de dire tout à coup une chose qui froisse un cabot.

Jamais je n'oserai lire à cet homme-là ma petite pièce naïve et bébête.

Nous avons aussi beaucoup parlé cravates, et j'ai tout de même rougi de plaisir parce que Guitry m'a dit que la mienne n'avait pas l'air d'une cravate toute faite.

14 novembre.

Lu hier soir à Guitry, dans sa loge, en deux entr'actes. Porte interdite. N'ouvrir sous aucun prétexte. Indispensable petite préface sur la façon inintelligible et monotone dont je vais lire. Je commence, dans l'odeur de sa cigarette.

Je bredouille un peu. Guitry, rien. Silence qui déconcerte, sauf un « Oh ! que c'est bien, ça ! » Puis : « Arrêtons-nous ici. C'est exquis, délicieux. On est comme en présence d'une belle chose. »

- N'est-ce pas ? lui dis-je. Je crois que ça y est. Moi, j'aime mieux ça que Le Plaisir de rompre. Il me semble que j'ai fait là preuve de plus de maîtrise.

Je développe peut-être trop. Je vais au-delà des compliments de Guitry. Il disparaît. Quand il revient, j'achève avec assurance. Il rit fort du mot sur Pascal. C'est fini. Vraiment, il a l'air pincé. Je suis enchanté. D'ailleurs, au fond, j'étais tranquille. Je ne reste pas plus longtemps avec lui, de peur de tout gâter.

Je lis ce que je fais, comme mon plus mortel ennemi.

16 novembre.

C'est là un livre dont on dit : « Lisons-le tout de suite pour n'avoir pas à le lire plus tard. »

Si je les surprenais, je dirais : « Ah ! bien ! Pas besoin de vous demander si vous faites vos petites affaires. »

A une dame : « Vous devriez prendre quelques amants. »

Pas si fort ! Vous dites toujours la vérité en criant.

- Ce sont des femmes qu'on ne salue pas.

- Oui, mais on se découvrirait bien tout entier devant elles.

Un mot d'acteur : « Un philanthrope, je sais ce que c'est ; c'est un monsieur qui aime les hommes. »

Elles veulent bien jouer les rôles de vieilles femmes, mais pas les rôles de femmes mûres.

Le portrait de mon père est sur mon bureau, et à chaque instant je le flanque par terre.

Un mauvais livre, c'est encore plus fort qu'une bonne pièce de théâtre.

17 novembre.

- Vous n'avez pas de défauts.

- Si, madame, mais je les garde pour l'intimité.

Quand on croit qu'il y aura beaucoup de monde à un enterrement, on y va, et ça finit par faire beaucoup de monde.

L'admiration se passe de l'amitié. Elle se suffit à elle-même.

19 novembre.

Le Pain de ménage. Hier, lecture chez Guitry à Mlle Brandès et à Bernard. Des violettes jetées sur une nappe où déjà sont brodées des violettes. Un buste, qui a cette originalité qu'on ne sait pas qui c'est. Brandès, qui est la Parisienne, dédaigne trop la tragédie, et Andromaque, qu'elle va jouer.

Une belle vue sur la place Vendôme où, par ce temps de Dreyfus, il ne manque qu'une guerre civile.

Je lis. Murmure flatteur, des « Oh ! que c'est bien ! » Et j'ai la coquetterie de lire plus vite, pour qu'on ne m'interrompe pas.

22 novembre.

- Elle est moins jolie que vous.

- Elle n'y a pas de peine.

Il appartient à une très honorable famille, comme tous les voleurs.

Bien connu sur le pavé de la littérature.

Je dis de Rostand : « C'est le seul homme que je sois capable d'admirer en le détestant. » Ça craque, ça craque.

Triste comme une amitié morte.

Voilà encore un bel acte que j'écrirai sur l'amitié.

Bien peu de femmes dans mes pièces, par économie de fleurs.

Tout fier de sentir en moi l'inquiétude de Rousseau, avec toute la différence qu'il peut y avoir entre des fourmis et un vautour rongeur de foie.

23 novembre.

Elle n'était pas folle, folle à lier, mais elle n'avait pas sa tête à elle. On en profitait. Elle faisait des journées au moulin de Marigny, et, comme c'eût été lui rendre un mauvais service que de lui donner de l'argent, on la payait, tantôt avec deux ou trois bûches pour son chauffage, tantôt avec un panier de pommes de terre.

Elle a eu deux enfants, mais elle ne se rappelle plus guère de qui. C'est presque comme si elle les avait eus toute seule.

C'était une petite vieille rabougrie. Plusieurs fois, le soir, quand nous revenions de faire un tour de promenade, nous l'avons rencontrée qui rentrait du travail. Elle ne disait pas bonjour. Elle faisait seulement de petits signes de tête et marchait à côté de nous, tout en marmonnant. On ne comprenait pas. Elle nous répugnait un peu. Moi, je me retournais fréquemment pour regarder le coucher du soleil. Sans doute elle disait : « Puisque vous donnez aux autres, pourquoi ne me donnez-vous pas, à moi ? Je suis plus malheureuse que ma voisine, qui a un mari, du linge et des meubles. Moi, je suis seule et je n'ai rien. » Mais on ne lui donnait rien parce que ce n'est pas agréable, de lui donner. Étant folle, elle est incapable même de gratitude ; et, quand, vers l'école, au croisement de sa route et de la nôtre, elle nous disait bonsoir, nous répondions, avec un secret soulagement : « Bonsoir ! » très haut : folle, nous nous imaginions qu'elle devait être sourde.

Elle est morte. Nous aurions dû lui donner davantage. Voilà un remords de plus.

26 novembre.

Le Repas du Lion, la pièce de Curel. Répétition générale. Un bon troisième acte, bon comme un bon cours de logique d'un professeur à la mode ; le reste, quelconque. Ça ne m'intéresse pas. La question sociale résolue par une métaphore. Un prêtre dit des choses sensées, mais c'est un prêtre ; où est l'humanité ?

- Ce n'est pas moderne ! dit Bauër qui n'aime que ça. Il lui faut des idées d'hier soir dont l'encre est encore fraîche.

Antoine et Gémier un peu vexés. Lemaitre :

- Ah ! Renard ne doit pas aimer ça ! Il n'aime pas l'éloquence.

Non ! Et je n'aime pas non plus à aller faire une visite dans la loge de Mme de Loynes.

Mirbeau et Sarah jubilent. Dans le plaisir de voir tomber une pièce ils se taillent la part du lion.

- Maintenant, dit Mirbeau, je suis tranquille pour Les Mauvais Bergers.

Oui, vous pouvez l'être. Ce ne peut être pire. Athis, très appliqué, dit qu'il trouve ça très beau. Il est victime de ce vice littéraire qui consiste à se forcer à aimer ce qu'on se croit obligé d'admirer.

A la fin, un coup de fusil qui tue la pièce.

- C'était, dit Bernard, le seul moyen de faire taire cet insupportable de Max. Il lui manque cette sérénité de l'artiste, qui n'empêche pas d'avoir toutes les inquiétudes de l'homme.

Déjeuné chez Bernard. Edmond Sée, Louis de Robert, Yvette Guilbert et son Américain. Yvette, cheveux d'un roux qui, dit-elle, lui coûte 25 francs par mois. Bernard me présente comme Poil de Carotte. Elle croit que c'est un surnom et le trouve drôle et mérité.

- On ne peut pas être plus rousseau, dit-elle. Ça me vexe.

L'inévitable passage du doigt sur les lèvres, dans la glace. Un nez qui serait commode si on avait envie de l'embrasser sur la bouche.

Elle se croit chez des gens du monde, admire les enfants de Bernard et trouve qu'il n'y a pas d'autre but dans la vie.

- Il suffit, dit-elle, de réfléchir cinq minutes et demie.

On parle Dreyfus.

- Ne trouvez-vous pas, dit Yvette, qu'on pourra permettre à cet homme de porter une cravache pendant huit jours ?

- Pour avoir ce droit, dit Bernard, il n'aura qu'à s'engager dans la cavalerie.

Vient Mme Allais. Elle dit qu'Allais est plutôt bon camarade que bon mari.

- Gardez-le comme camarade, madame, et prenez un... mari.

Yvette Guilbert va en Allemagne. On lui paie près de 40.000 francs dix représentations : il y a de quoi faire rêver le poëte Gilbert.

27 novembre.

Allais en habit a l'air d'être son propre patron.

29 novembre.

Le bonheur, la plus rapide des impressions.

Ah ! Ah ! Qui est-ce qui, grâce à moi, va aller tout de suite à la postérité ? C'est ma petite femme.

Le cheval au sabot prétentieux buvait dans le ruisseau, comme une jolie femme qui lève le petit doigt.

Je n'oublie rien, et mes impressions me reviennent toujours. Je suis un sentimental qui rumine.

C'est une pièce qu'on peut éreinter à son aise. Il suffit d'ajouter que le talent de l'auteur n'est pas en cause.

Le Dimanche, rêve de ton village.

Les loups du vent hurlent à ma porte.

Notre esprit, une pauvre petite flamme retenue par un corps de suif.

30 novembre.

Chez le dentiste. Puis, on sent que la dent essaie de faire mal, et qu'elle ne peut pas. Le « Vous avez peur, hein ? » Le petit fauteuil où il est bien difficile de s'asseoir. Est-ce qu'il ne va pas basculer, me ligoter et me livrer au bourreau ?

On leur a une reconnaissance éternelle de ne vous avoir pas fait mal. On oublie que, peut-être, rien ne leur était plus facile.

Et je dis que mon père, qui s'est tué comme un héros, n'a jamais voulu aller chez le dentiste.

La petite serviette à dessert où placer sa tête.

Une petite automobile qui vous entre dans une dent.

1er décembre.

Mon théâtre : une conversation sous un lustre.

C'est au doux climat de cette femme que je voudrais vivre et mourir.

Il faut admirer le génie de Musset, parce que ses défauts ne sont que ceux de son époque.

3 décembre.

Mettre les points sur tous les i de l'infini.

La source se cachait comme si elle avait pleuré, pour de bon, de vraies larmes.

5 décembre.

- Comment pouvez-vous déjeuner chez lui, puisque vous trouvez mauvais ses livres ?

- C'est comme si vous me disiez : « Puisque vous aimez ses livres, pourquoi dites-vous qu'on mange mal chez lui ? »

- Guitry, dit Bernard, c'est comme un fil de cuivre rouge. On sent qu'il rend 95 % de l'électricité qu'on lui communique.

6 décembre.

Hier soir, chez Brandès. Blanc partout. Un feu de bois. Brandès s'efforce d'être aimable comme on s'efforce d'être spirituel : seulement, elle y arrive. Des livres de Barbey d'Aurevilly étrangement habillés, quelques-uns tout en or, d'autres avec des raies rouges, bleues, blanches, comme des guérites nationales. Et des dédicaces d'encre rouge-sang.

Bernard nous raconte une fable que devait écrire Allais. Un singe et un perroquet. Le singe dit :

- Je suis agile et malin. Je ressemble à un homme, etc., etc.

Et il développe jusqu'à ce que le perroquet l'arrête en lui disant :

- Oui, mais, moi, je parle.

- Eh ! bien, et moi ? dit le singe. Qu'est-ce que je fais donc depuis un quart d'heure ?

Et je dis :

- Et moi qui avais apporté mon manuscrit ! Et voilà minuit et demi !

Naturellement, on me fait rester. Ils lisent, et il me semble qu'ils ne feront jamais que lire un peu mieux que moi. Et, quand même, Brandès trouve que Guitry en dit trop. Et elle s'inquiète : comment va-t-elle tout écouter ?

8 décembre.

Brandès dans La Vassale. Le foyer de la Comédie-Française. Je m'attendais à quelque chose de grand et de luxueux : ça a l'air d'un foyer pour ouvriers mineurs. On baisserait la tête. Très, très gentille.

- Vous savez, vous me faisiez peur. J'ai joué pour vous. Et comment me trouvez-vous ? Il me semble que j'ai fait des progrès, depuis Les Tenailles ?

- Oui. Plus d'abandon, plus d'humanité.

Autour d'elle, des amis et des amies : le vieil abonné à figure rose, le vieux général inévitable, et le jeune homme godiche qui n'ose pas s'approcher.

- Mais, que je vous présente, dit-elle. M. Jules Renard.

- Oh ! ça ne dit rien.

Des voix :

- Si ! Si ! Beaucoup ! Plaisir de rompre !

- Ne faites donc pas le modeste ! me dit-elle.

Je la quitte, et j'ai le courage de mettre mon chapeau avant que de franchir l'huissier.

Des bûches de bois impressionnantes. De hautes pincettes rigides comme une pièce de Paul Hervieu, mais des rideaux sales, sales ! Les abonnés doivent se moucher dedans.

Une jeune femme se présente de la part de plusieurs de mes amis. Pressée, elle cite Mayer. Voilà : elle a écrit dans La Vie parisienne des choses drôles, et, comme c'était drôle, on lui en redemande. Elle ne veut pas. Elle voudrait écrire des choses sérieuses au Mercure de France. Elle ne veut pas arriver par les vieux bonshommes. Elle est indépendante, fille unique ; elle écrit, non pour l'argent, mais pour se faire un nom. Malheureusement, pour se faire un nom, il faut être connu.

- Oui, dis-je. Je sais : le cercle vicieux.

D'abord, elle voulait faire du théâtre. Tout de suite elle a vu qu'elle n'avait aucun talent.

- Vous êtes dure, lui dis-je. C'est plus difficile que ça, de s'apercevoir qu'on n'a aucun talent.

Elle a un regard obstiné, une grande bouche, des lèvres rouges. Elle n'est pas jolie. Je suis flatté quand même. Elle s'en va. Je ne sais pas son nom.

C'est fini. Je n'ai plus rien à dire. C'est le désastre. C'est une catastrophe de silence. Je ne peux pas faire le moindre effort d'imagination : elle ne soulèverait pas une paille.

C'est si facile à une femme de se faire aimer ! Nul besoin d'être bien jeune ni bien jolie. Il n'y a qu'à tendre la main d'une certaine façon et l'homme y met tout de suite son coeur.

On dit toujours qu'on est lu en Allemagne pour se consoler de ne pas l'être en France.

L'hiver, quand, au coin d'une borne, une femme donne à téter à son enfant, on n'est pas obligé de croire que le sein est en caoutchouc, et l'enfant en carton.

- Désormais, dit Bernard, je remplacerai mon domestique et je dirai moi-même : « Je suis servi. »

9 décembre.

Nos morts reviennent au foyer et revivent dans les flammes que nous regardons avec tant de mélancolie.

- Non, non ! Merci ! Pas ce soir. Je ne fume que quand j'ai bien dîné.

Mes enfants, pour tout héritage je vous laisserai mon âme, par écrit.

14 décembre.

On peut voir votre âge à vos dents, et vos dents ont l'âge d'or.

Une couverture d'orange, dit Baïe.

Comment voulez-vous qu'un homme qui n'élève jamais la voix puisse passer pour un homme de génie ?

Il arrive que je me sens Démosthène, - avec ses cailloux dans la bouche.

Je ne veux rien écrire sans émotion, et j'ai l'émotion paresseuse : j'écris donc très peu.

15 décembre.

Répétition générale des Mauvais Bergers. Dans la loge de Guitry, ils étaient tous : Mirbeau, Hervieu, Rodenbach, La Jeunesse, les enthousiastes, les « vies frénétiques ». Si, pris d'une pitié profonde pour les humbles et les pauvres, j'avais serré la main de Firmin, qui est le domestique de Guitry, tout ce monde-là aurait pouffé de rire.

Les pièces socialistes me rendront fou. Le gros Bauër n'en a jamais vu d'aussi belle depuis un siècle. Mendès fait chorus. Tous sont de l'avis de La Jeunesse : « L'esprit de vérité, l'esprit de Dieu a passé par là. » Moi, j'ai envie de faire des excuses à Curel, dont je n'aimais pas Le Repas du Lion.

Et nous sommes tous des lâches, moi le premier, qui ne crie pas à Bauër, Mendès et La Jeunesse : « Vous êtes tous des fantoches ridicules, et, ce que Jean Roule crie aux politiciens dans la pièce de Mirbeau, il vous le criera quelque jour. Il vous criera : « Vous vous foutez bien des ouvriers ! Les députés ne nous donnent que des paroles, et, vous si nous demandons du pain et de l'argent, vous nous donnez des articles, mais c'est vous qui en touchez le prix. Et je n'ai pas tout dit encore ! A bas les Sarah Bernhardt, la grande passionnée, qui, aussitôt après être morte au cinquième acte, se relève et court à la caisse pour savoir combien ça lui a rapporté de mourir pour nous ! A bas Mendès, qui, après s'être fondu en eau à m'entendre gueuler, va réparer ses forces dans une brasserie et les reperdre ensuite avec des grues ! A bas Bauër, à qui sa pitié pour les pauvres rapporte 50.000 francs par an et le titre d'écrivain d'avant-garde ! A bas tous, tous ! Rendez l'argent, les honneurs, la gloire même ! Ce n'est pas seulement du pain que nous voulons, mais de votre pain. C'est la moitié que je veux. Je ne me contenterai que d'une moitié. Oui ! Je te laisse l'autre. Si vous n'êtes que des artistes, je n'ai rien à dire, moi. Je ne suis pas un artiste. Je ne vous comprends pas, mais je vous respecte, je vous salue poliment, et je passe. Mais, si vous prenez en mains ma cause, j'ai le droit de vous taper sur le ventre et de vous dire : « A nous deux ! Causons un peu ! » Si vous dites : « Nous ne sommes pas des esprits étroits : nous sommes des hommes d'idées », nous vous crierons que nous ne comprenons pas ces nuances, et, pour toute raison, nous allons vous casser la gueule et vous trouer la peau. Vous êtes bien fiers, parce qu'au lieu de dire vos bêtises à une tribune vous les dites dans des journaux, ce qui ne vous empêche d'ailleurs pas de proclamer avec pompe, à l'occasion, que le journal est et doit être une tribune. Et à bas Jules Renard, l'homme heureux, le propriétaire qui se plaint toujours et qui n'est qu'un égoïste et un hypocrite, car, s'il dit à sa femme et à ses enfants : « Soyez heureux ! » il leur dit aussi : Soyez heureux comme je l'entends, du bonheur qui me plaît à moi ; sinon, gare à vous ! »

- Tout cela est gros, gros, dit Mallarmé, et ces acteurs, qui veulent jouer la vie, ne donnent rien de la vie. Ils ne peuvent même pas donner la vie d'une causerie de salon, même pas d'un pli d'étoffe. Et puis, au théâtre, la vie me choque. Ma vie à moi me fait mal ; ses petits drames usent trop ma sensibilité pour que je trouve une saveur à leurs fausses imitations. Elles offensent ce que j'ai de pudeur. Oui, tous ces gens-là me semblent se mêler de ce qui ne les regarde pas. Je n'aime que les drames de Wagner et les ballets ; et je préfère ceux-ci, parce qu'ils sont l'expression de la vie d'un autre monde.

- Si j'avais vingt ans, dit Clemenceau, je poserais une bombe sous tous les monuments publics. On dit ça, monsieur Clemenceau, quand on a soixante ans.

Sarah Bernhardt a inventé le rideau qui peut se relever le plus commodément pour la demi-douzaine de rappels.

Je hais ce public dont je suis, et qui tache mes impressions et mes émotions. Je hais cette manière de me prendre et de me crisper les nerfs. Ah ! comme un seul beau vers aurait remis tout cela en place !

Georgette Leblanc. Une grosse, grosse émotion. Le cerveau congestionné, l'âme me monte aux yeux. Mallarmé me dira tout à l'heure : « Je suis heureux, monsieur Renard, que nous ayons pu admirer ensemble une belle chose. »

Une femme gracieuse ou très belle, vêtue de soie noire. Une voix qui passe d'un étage à un autre sans se servir de marches. Trois rideaux de serge verte, une musique invisible, un laurier : c'est plus fort que Sarah Bernhardt. Un jeu parfait, sauf quelques petits mouvements de tête et des frappements de pied inutiles. Le geste prolonge le chant. Il ne faut pas applaudir quand on n'entend plus rien : il faut suivre d'un oeil douloureux le geste qui termine, qui se meurt là-bas, dans un lointain d'angoisse. On se croit dans la forêt, et l'on est la proie de la forêt, et la cognée d'un bûcheron qu'on ne voit pas vous frappe au coeur.

- Mais c'est une femme de génie ! dis-je.

- Oh ! dit Muhlfeld, vous exagérez. Tout de suite, je suis un peu honteux.

La musique est un art qui m'effraie. Je me crois dans un tout petit bateau sur des vagues énormes. Ce qui me révolte contre la musique, où je suis ignorant, c'est que de petits juges de paix de province en sont fous. De quoi ces gens-là peuvent-ils être fous ?

16 décembre.

Alphonse Daudet est mort. On le quittait. Il vous déshabillait aux yeux de ceux qui restaient là. Arrivé au bas de l'escalier, on avait la sensation d'être tout nu.

- Il est toujours prêt à se jeter par la fenêtre, disait-il de Léon.

On s'occupe trop de la mort. Il faudrait tâcher de ne pas s'apercevoir qu'elle passe : elle reviendrait moins souvent. Elle n'a aucune espèce d'importance.

Un petit mystère. Je lui ai souvent demandé son portrait : il n'a jamais voulu me le donner.

Notre tristesse : une belle femme, belle de pâleur, penchée sur une feuille de papier blanc et tenant une plume à la main. Elle ne peut pas écrire. Elle regarde au loin.

J'ai vu un mort. Il était mort en héros. Non ! Pas en héros : ce mot a quelque chose de faux. Il est mort avec la simplicité d'un arbre. Je me sentais une lucidité qui, seule, me faisait mal. Quand je réussis à pleurer, je compris bien que ces larmes n'étaient pas de moi, mais de l'humanité qui se croit forcée de pleurer à certaines heures.

Je soussigné chez le concierge, ce matin : « L'homme est un arbre qui va refleurir ailleurs. »

18 décembre.

Chère madame Félicia-Mallet-dans-son-répertoire. Poil de carotte vous embrasse, comme c'est son droit.

Il avait un peu peur quand vous vous frappiez si magnifiquement la poitrine.

Il croyait entendre sonner le trousseau des clefs de votre coeur.

Le Pain de ménage. Jeudi dernier. Fixation du texte. Petits bouts de mots offerts à Brandès comme des bonbons.

- Maintenant, dit Guitry, prenons garde. Nous nous emprisonnons dans vos jolies phrases comme dans des habits trop collants. Si nous continuons, nous finirons par faire, d'une chose charmante, une chose embêtante.

- Déboutonnez-vous, dis-je. Jouez ! Jouez !

Déjeuners où l'on ne s'assied pas soi-même, car un domestique grave est là pour rouler sous votre derrière le fauteuil pesant. Quand je n'enfile pas bien la manche de mon paletot, j'ai la naïveté de demander pardon au domestique.

Bien ! Bien ! Une autre fois, si un charbon roule du foyer sur le papier, je me dirai : « C'est l'affaire du domestique », et je laisserai le tapis brûler.

Bernard avait apporté un petit bout de fleur. J'eus tout à coup l'impression que mes mains étaient bien vides.

Mirbeau, une peau de lion pour descente de lit. Une gueule ouverte qui n'avale rien, des dents superbes qui ne mordent pas, du rouge au coeur, mais c'est une bordure d'Andrinople, une queue flasque, prétentieusement ramenée sur le flanc.

Il croit que, pour casser les vitres, il suffit d'y jeter des pierres.

Son éloquence est à la vraie éloquence ce que Mirbeau est à Mirabeau.

- Vous ne trouvez pas, dit Guitry, que c'est une mode stupide de crier le nom de l'auteur à la fin d'une première, comme si tout le monde ne le savait pas ?

Duguesclin. Il ne tarda pas à atteindre à l'âge de neuf ans.

Je ne me suis pas lavé les mains depuis Ponce-Pilate.

Quel cou ! Quel cou ! Elle a trop de cordes à sa lyre.

Trianon. Des Folies-Bergère de province. Un beau poëte, les mains dans les poches, dit des âneries. Comme les gens n'en finissent pas de s'asseoir, il se croise les bras et attend. Il mâchonne quelque chose derrière ses doigts qui frisent sa moustache, et il s'en va lentement pour entendre si on l'applaudit : mais on le siffle.

Une belle tête de vieux financier à la barbe d'argent.

20 décembre.

Le cimetière de Lormes : c'est là que je voudrais mourir, et vivre dans l'éternité.

23 décembre.

Malgré les efforts de M. Rod, le sens de la vie nous manque toujours.

On ne meurt pas. La mort, c'est encore de la vie couvée.

- Est-ce que, mille tantes, ça vaut une maman ? demande Baïe.

La mort, pour mon compte personnel, je l'ai regardée en face vingt-deux heures de suite. Si elle nous voyait pleurer, elle se tordrait.

Les poissons apparaissent sur l'eau et jettent un éclat bref, comme les souvenirs remontent à fleur de mémoire.

Des sortes de rêves que je fais debout, comme si toute mon inconscience chassait ma conscience et se mettait à sa place. Ces images brusquement venues, je ne les connais pas. Et, comme je ne peux les nier, qu'elles sont bien là, en moi, il faut croire qu'elles sont d'un autre moi, et que je suis double.

25 décembre.

Rides, des sourires gravés.

Hier, pas pensé à mon père. Je ne le fais aujourd'hui que pour me reprocher de n'y avoir pas pensé hier.

Des chevaux de luxe dont la peau semble du même cuir que leurs guides et leurs harnais.

Musset s'adresse souvent à quelqu'un : le Christ, Voltaire, pour avoir l'air de dire quelque chose. Le plaisir, non de rompre, mais de s'allonger : voilà leurs pièces en cinq actes.

Oui, il aurait beaucoup d'esprit ; mais il est si malpropre que son esprit ne peut pas arriver au bout des ongles, à cause du noir.

Ah ! pas de plaisanteries sur l'année bissextile, hein ?

27 décembre.

Ils me disent tous :

- Quel grand bonhomme de théâtre vous ferez !

Et je sais qu'ils se trompent, et je sais pourquoi.

28 décembre.

Cyrano. Des fleurs, rien que des fleurs, mais toutes les fleurs à notre grand poëte dramatique !

On ne savait plus. On barbotait. L'invasion du socialisme au théâtre déroutait les plus indifférents. L'artiste devrait-il donc s'occuper de ce qui ne le regarde pas, poser gauchement des problèmes insolubles, et s'abaisser à savoir quotidiennement le prix du pain ? Aurions-nous des Musset économistes et des Marivaux apôtres ? D'un seul coup de cothurne Rostand a repoussé ces ordures et, d'un seul effort, remis debout l'art isolé, souverain et magnifique. On va pouvoir encore parler d'amour, se dévouer individuellement, pleurer sans raison, et s'enthousiasmer pour le seul plaisir d'être lyrique.

Notez que la Providence - décidément, il y a un Dieu - a voulu que cette belle restauration de l'art se fît entre le théâtre des Mauvais Bergers et le théâtre des Deux Gosses, à égale distance des fausses pensées et des faux rires mêlés de fausses larmes.

Ainsi, il y a un chef-d'oeuvre de plus au monde. Réjouissons-nous. Reposons-nous. Flânons. Allons de théâtre à théâtre écouter les dernières niaiseries : nous sommes tranquilles. Quand il nous plaira, nous retrouverons le chef-d'oeuvre. On peut s'y appuyer, s'y abriter, s'y sauver des autres et de soi-même.

Comme c'est une preuve de santé, la fièvre ! Comme je suis heureux ! Que je me porte bien ! L'amitié de Rostand me console d'être né tard et de n'avoir pas vécu dans l'entourage familier de Victor Hugo.

Je vous jure qu'en toute lucidité je me sens bien inférieur à ce beau génie lucide qu'est Edmond Rostand.

Dumény :

- En a-t-il, dans son sac, cet animal-là ! En a-t-il !

- C'est plus beau que le quatrième de Ruy Blas ! dit Mendès qui pleure.

Nous nous embrassons, Rostand et moi, malgré nos chapeaux.

- Il est si gentil ! Il a tant travaillé ! Ça lui était bien dû ! dit sa belle-mère.

- Mais, madame, peu nous importe. C'est un homme de génie, voilà tout. Oui, nous aurons du succès, tous les succès qu'on peut avoir : jamais nous ne soulèverons une foule comme ça. Tout ce que je pourrais lui dire, c'est : « Ah ! mon ami, je vous attends à la prose. »

La supériorité de Rostand, c'est qu'il nous accable et que nous ne trouvons rien à lui dire. Si nous avions fait son Cyrano, il nous trouverait quelque chose, lui.

30 décembre.

- Cyrano. Première. C'est le triomphe d'hier, avec un léger tassement. On est fatigué. On n'a plus que la force de faire des grâces dans le fauteuil, comme des femmes charmées. Lemaitre se délecte et Sarcey exulte. Lemaitre me présente à lui. Il m'effraie un peu, ce monument à voix énorme. Comme Lemaitre lui dit, à propos des spectacles avant-dîner :

- Vous verrez ça, vous.

- Je serai mort, répond Sarcey.

- Vous êtes immortel, dit Lemaitre.

- Non ! Il n'y a que le bon Dieu qui soit immortel. Moi, je ne suis que l'oncle.

Et il rit énormément.

Lemaitre dit à La Jeunesse :

- Enfin, mon ami, pourquoi faites-vous toujours une tête comme ça ?

- Je ne la fais pas quand je suis seul, chez moi. Je ne la fais que dans le monde, au milieu des imbéciles.

Moment de stupeur, et Lemaitre finit par dire :

- Vous n'avez pas de chance. Vous êtes bien mal tombé, ce soir, au milieu de nous.

Marinette a son succès de fraîcheur, drapée de dentelles, et pareille à une République fine.

Dans la loge de Coquelin je dis à Rostand :

- J'aurais été bien heureux si nous avions pu être décorés tous les deux le même jour. Puisque ce n'est pas possible, je vous assure que je vous félicite sans envie.

Ça, ce n'est pas vrai ; et voilà qu'en écrivant ces lignes je me mets à pleurer.

Ah ! Rostand, ne me remerciez pas de vous tant applaudir, ni de vous défendre avec passion contre ce qu'il vous reste d'ennemis !

Mon âme n'est pas tant que vous croyez ravie :

Je fais comme je peux pour cacher mon envie.

Heureusement, par je ne sais quel malentendu, il y a, près de moi, au premier rang des fauteuils de balcon, huit fauteuils vides qui me consolent. (Voilà qui est exagéré. Ah ! peut-être que jamais l'homme n'a dit un seul mot vrai !)

Sarah Bernhardt entre.

- Rostand, Rostand ! Où est Rostand ?

- Il est déjà retourné à La Renaissance, lui dis-je.

- Vous êtes bête, dit-elle.

Et je ne suis pas bien sûr que ce soit une parole aimable. Puis elle dit :

- J'ai pu voir le dernier acte. Que c'est beau ! Acte par acte, mon fils me tenait au courant, dans ma loge. Je me suis dépêchée de mourir. Enfin, me voici. Je suis dans un état !... Regardez mes larmes. Regardez ! Regardez ! Je pleure.

Et tout le monde a envie de lui dire : « Mais non, madame ! Je vous assure. » Puis, elle se précipite sur Coquelin, lui prend la tête entre ses deux mains, comme une soupière, et elle se penche, et elle le boit, et elle le mange.

- Coq ! dit-elle. Oh ! grand Coq !

Et elle lui a déjà écrit cette lettre que Le Figaro cite, un chef-d'oeuvre sur parchemin de crocodile :

« Je ne puis te dire ma joie pour ton - notre - triomphe d'hier et de ce soir. Quel bonheur, mon Coq ! Quel bonheur ! C'est l'art c'est la beauté qui triomphent. C'est ton immense talent ! C'est le génie de notre poëte ! Je suis si heureuse, oh ! si ! Je t'embrasse, le coeur battant de la plus pure des joies et de la plus sincère amitié. Sarah. »

Enfin, Rostand ! Et elle le prend pour elle seule, toujours par la tête, mais, cette fois, comme une coupe de champagne, mieux : une coupe d'idéal.

Chez Maire. Rostand nous rejoint, puis Coquelin. Je me rattrape. Je répare mon enthousiasme.

- Accordez-moi que j'ai le droit d'être le plus fatigué, dit Coquelin.

- Oui, après les spectateurs.

- Vous m'avez écrit une lettre qui est un chef-d'oeuvre, dit Rostand. Si jamais vous dites du mal de moi, je la fais imprimer.

- Mais on me saurait peut-être plus de gré d'avoir dit du mal que d'avoir écrit la lettre.

Quelqu'un a dit à Rostand : « En aviez-vous, en aviez-vous, des muses, dans votre berceau ! »

- Je n'ai pas assisté à un pareil triomphe depuis la guerre, dit un militaire.

- Mais, lui dis-je, je croyais que nous avions été battus ?

Je dis :

- Je vais casser ma plume.

- Ne faites pas ça !

- Oh ! J'en ai une pleine boîte !

Coquelin en lunettes a l'air d'un notaire de province, et il a beau faire : il a toujours cet air-là. Il manque de panache. Il est vieux jeu, de geste et de talon. Supérieur à son rôle, il le coupe en tranches de vingt rimes. Il ne les lance pas : il vous les flanque à la figure. Il est heureux, étant laid, de pouvoir parler comme un amoureux.

Il avait une voix de trompette, et Rostand lui a collé au milieu du visage la trompette elle-même.

Chez Guitry. Mirbeau trouve que Rostand a des qualités, mais Cyrano l'agace. C'est physique, chez lui. Il va faire un article contre Sarcey. Il lui dira : « Il ne vous reste qu'à mourir, mais chez vous, pas au théâtre. Pensez donc ! Si vous êtes frappé d'apoplexie dans les fauteuils d'orchestre, comment fera-t-on pour vous sortir ? »

Le Passé, de Porto-Riche. Ça a l'air de la preuve du triomphe de Rostand. Quelle langue ! On y dit : « Madame, c'est une calomnie que vous articulez-là. » Et puis, j'ai en horreur ces gens qui veulent donner un air de noblesse aux saletés qu'ils font.

Chez Léon Blum. Milieu hostile à Rostand. Comme je dis : « C'est votre poëte, Mesdames. Vous allez toutes l'adorer », une petite dame noire, un joli petit corbeau juif, me dit :

- Ah ! vous croyez ?

Et elle parle, du reste avec intelligence, des ridicules de Rostand dans ses vers de la Revue de Paris, et du génie de Musset.

- Vous devriez, dit Blum, vous qui avez de l'influence sur Rostand, l'empêcher de faire autre chose que du théâtre. Surtout, qu'il ne publie pas ! Il se perd. La désillusion est trop forte.

Le chêne et le roseau.

- C'est égal ! dit un chêne voisin du chêne déraciné. J'aime encore mieux être chêne.

- Je ne donne jamais plus de 35 sous au cocher, dit-elle, mais je lui fais un gracieux petit salut.

Une phrase qui vibre court, comme un fil de fer trop tendu.

Je n'ai qu'un génie régulateur.

Parler en italique.

Noir sur noir, comme un corbeau dans la nuit.

JOURNAL DE JULES RENARD DE 1893-1898 - Jules RENARD > 1898

- 1898 -

1er janvier.

- Il faudra, me dit-il, que j'aille vous voir demain pour vous raconter mes embêtements.

- Ça fera deux personnes embêtées au lieu d'une.

Bernard cause avec un vague monsieur. Sa femme le pince et lui dit à mi-voix :

- Présente-moi.

- Monsieur, je vous présente ma femme, dit Bernard.

- Monsieur... comment ? dit-elle.

Mais Bernard ignore le nom du monsieur.

Où en suis-je ? Trente-quatre ans bientôt, un petit nom, disons : un nom, que rien n'empêche - les autres le croient, mais, moi, je sais, hélas ! - de devenir un grand nom. Je pourrais gagner beaucoup d'argent, mais je n'en gagne pas. Pas un livre depuis un an. Sans le Plaisir de rompre, c'était une année nulle. Il est vrai que j'ai l'excuse de la mort de mon père, mais ma paresse n'a que celle-là. En morale, aucun progrès, loin de là ! j'ai perfectionné mon égoïsme. j'ai prouvé à Marinette que son bonheur dépendait de ma liberté. Est-ce que j'aime mes enfants ? Je ne le sais pas clairement. Ils m'attendrissent quand je les regarde, mais je ne cherche pas à les voir. Ils m'attendrissent sur moi. Une bonté générale dont il me serait pénible de faire profiter quelqu'un. Pas assez sensuel pour courir après les femmes, je sens toujours que la première venue ferait de moi ce qu'elle voudrait. Des amis, et pas d'ami. J'ai à peu près perdu Rostand, et son succès ne nous rapprochera pas. Je ne fais rien pour eux. Ils sont peut-être la meilleure preuve que je suis quelqu'un. Ils ne peuvent m'aimer que par estime.

Toujours rosse. Trois pas dans la rue, et je deviens insupportable. Heureusement, je ne sors pas souvent.

Je suis aussi vieux d'âme que mon père l'était de corps. Qu'est-ce que j'attends pour me tuer ? Je crois même que je deviens avare, et que je me laisse payer trop de fiacres. J'en suis sûr.

Mes meilleurs mots, ceux auxquels moi-même je ne m'attendais pas.

2 janvier.

Pour nous punir de notre paresse, il y a, outre nos insuccès, les succès des autres.

3 janvier.

Chez Muhlfeld.

- Il n'y a qu'un poëte : c'est Rostand ! dit Mme Muhlfeld.

Je suis obligé de protester, parce que le voilà plus grand que Victor Hugo et qu'on tire, de son triomphe, des conséquences absurdes. Cyrano, un magnifique anachronisme, et pas plus. Rostand n'aura aucune influence sur la poésie, excepté sur les poëtes médiocres qui voudront avoir son succès. Cyrano n'inquiète même pas les vrais poëtes : c'est par des Samaritaine que Rostand les mettra dans sa poche.

- Voyons, entre nous, dis-je à Rostand, le succès de Cyrano vous a-t-il donné plus de joie que La Samaritaine ?

- Non, dit-il. Il y a, dans cette dernière pièce, des choses, le second acte, que je préfère à tout Cyrano. Il y a là un plus grand effort de poésie, et le succès de représentation a peut-être été plus grand.

- Vous avez tout fait dans La Samaritaine. Dans Cyrano, c'est le sujet, c'est l'époque qui vous ont soutenu. Un homme habile, un Sardou versificateur, pouvait trouver le sujet de Cyrano : il fallait un poëte pour La Samaritaine. Cyrano fait de vous un poëte dramatique, héroï-comique ; il vous cantonne.

Les poëtes qui ne font pas de théâtre peuvent toujours se soulager en disant : « II n'est que ça ! » Mendès, Rodenbach, etc., etc. Ils peuvent faire bonne figure, quoique un peu verte.

La décoration de Rostand nous fait tous loucher.

- Qu'avez-vous éprouvé ? lui demandé-je.

- Oh ! ça m'a amusé aujourd'hui, chez mon coiffeur. Tous les gens qui vous connaissent regardent votre boutonnière, mais c'était déjà trop tard. Après La Samaritaine ça m'aurait fait plus de plaisir.

Et Rostand - le Rostand qui arrive tout seul, sans passer par les petites revues, mais en passant par les grandes, qui ne va pas dans les bureaux de rédaction, mais qui va dans le monde, qui ne boit pas de bocks dans les brasseries avec les bohèmes, mais aime mieux dîner chez les gens riches, qui préfère aux critiques de théâtre les directeurs mêmes de théâtres, et Sarah Bernhardt à Lugné-Poe, - nous raconte une visite qu'il fit à Mlle Lucie Faure. Elle lui avait demandé un sonnet pour une bonne oeuvre. Il le lui a porté. Elle l'a reçu simplement dans un petit salon plein de merveilleuses vieilles choses. Mme Barthou était là, qui est vraiment charmante. Tout à coup Félix Faure est entré pour faire une visite à sa fille. Il revenait de la chasse et avait un petit chapeau mou. Il s'est excusé, s'est assis, a dit : « Monsieur Rostand, bonjour ! » Il est merveilleux. On comprend que le tsar l'adore. C'est un grand acteur. C'est ce que l'Europe a de mieux comme Louis XIV. Puis il s'est levé, a salué, est sorti pour aller faire sa toilette. Cet homme-là doit se donner beaucoup de mal. Il est digne d'être président de notre République, qui, depuis la Révolution, n'a pas fait un pas vers le bon sens ni vers la liberté. C'est une République qui ne tient qu'à être reçue chez les Greffulhe.

4 janvier.

L'arbre. Son ombre lui fait une queue de paon qui ouvre et ferme ses yeux de soleil, selon que le vent agite leurs paupières, les feuilles.

5 janvier.

Francis Jammes. Acheté et lu Un jour.

« Les mouches qui ont le bruit de la chaleur... Larges (les oies) elles gonflaient leurs ailes en se précipitant... Les sources jouent jour et nuit... Les éperviers aigus volaient sans avoir l'air de bouger... Les piverts volent comme des vagues... Les ânes passeront en frissonnant de mouches. »

A monsieur Francis Jammes. « C'est quelquefois bien désagréable de répondre à l'envoi d'un livre, mais c'est un plaisir rare que d'écrire au poëte d'Un jour : Monsieur, je viens d'acheter vos vers, de les lire, et j'en suis très heureux. Si vous ne les connaissiez, je vous citerais toutes les délicatesses qui m'ont ravi. Je suis votre obligé d'une heure de vraie joie. »

6 janvier.

Mon père m'a légué ses envies de dormir.

Ma table à ouvrage.

Oh ! chaque matin se demander : « Qu'est-ce que je vais faire aujourd'hui ? » Oh ! un travail de Bénédictin ! Avoir une éternité de perles à enfiler !

Rostand n'a rien ajouté à des hommes comme Banville et Gautier que l'art de n'être jamais ennuyeux.

8 janvier.

Revisor, de Nicolas Gogol. De l'esprit d'Ubu Roi pour nos alliés que nous avons bien mérités.

9 janvier.

Chez Guitry. Bernard dit :

- Le bruit s'est répandu que je n'aime pas la pièce de Rostand et on vient à moi de tous côtés, et on se récrie : « Comment ! Il paraît que vous n'aimez pas la pièce de Rostand ?

Pourquoi ? » Et l'on attend avec avidité que je donne mes raisons. Vandérem est venu ce matin.

Guitry, après avoir fait verdir Mendès avec les recettes de Cyrano, lui dit :

- Enfin, y a-t-il trente vers de Cyrano que vous signeriez ?

- Non ! dit Mendès en tournant le dos

Sarah disant à Barbier :

- Très bien, votre pièce, si elle était en vers.

- Bon ! dit Barbier, qui la rapporte en vers.

- Oh ! si elle était en vers !

- Mais elle y est, dit Barbier.

- Oui, mais en d'autres vers.

10 janvier.

Robert de Souza vient me parler de ses tentatives de vers.

- Moi, dis-je, j'ai eu le phylloxera du vers.

- Non, dit-il. Vous vous êtes aperçu que le vers, tel qu'il était compris quand vous aviez vingt ans, ne vous suffisait pas. Vous l'avez mis de côté pour vous donner à la prose. Moi, j'ai eu le même sentiment, mais j'ai cherché un autre vers. De là, mes mesures et mes rythmes.

- Vous vous êtes bien affranchi, dis-je, des défauts de l'ancien vers, mais aussi de ses qualités. Votre vers est trop nouveau. Il ne se rattache en rien à mes vieilles habitudes d'être ému par le vers.

Vous ne me tendez pas la perche. Je ne vous comprends pas.

- Pourtant, écoutez.

Il lit, et bat du doigt la mesure de son vers, comme un chef d'orchestre. C'est menu, menu. Au bout de quatre vers, c'est déjà monotone.

- N'êtes-vous pas sensible à ces rythmes nouveaux ? dit-il.

- Si ! Ils me sont désagréables.

- Mais votre prose si rythmée et ramassée ?

- C'est beaucoup moins compliqué que vous ne croyez, dis-je. D'ailleurs, j'y mettais naguère des complications que personne ne sentait. Je les ai supprimées, et personne ne s'en aperçoit.

12 janvier.

Hélas ! et si je fais une bonne action, je sens qu'elle n'a aucun rapport avec mon âme.

J'ai écrit à Francis Jammes, de mon propre mouvement, un mot gentil. Il me répond par une lettre un peu ridicule.

Il paraît qu'il faut que ce soit toujours comme ça.

Mon style m'étrangle.

Croyez-le, monsieur. Quand je dis que j'ai de l'orgueil, ce n'est pas par coquetterie.

Des mots durs, à triple détente, et qui font mal avant de partir.

Je ne suis qu'un phénix d'égoïsme, solitaire, haut perché. Je me nourris de mes parfums. Mais, surtout, je m'ennuie, je m'ennuie. Le feu de mon bûcher est bien long à prendre.

- C'est gris, ce que vous faites.

- Oh ! monsieur, gris-de-perle.

Je vous passe mon trait d'esprit à travers le corps.

14 janvier.

Chez Georgette Leblanc. Épaules et bras nus.

- Les hommes, dit-elle, ont le droit de venir comme ils veulent mais le devoir d'une femme est de se faire toujours la plus belle possible.

Elle est quelquefois très jolie. Elle a un sourire de tout le visage qui est charmant. Elle chante trois ou quatre fois la même chose, une fois de plus pour l'invité en retard.

- Qu'est-ce que je vais faire maintenant ? dit-elle. Je chanterais, toute la nuit, des choses que j'aime, bien entendu.

Hugues Leroux. Dès qu'il arrive, il parle. C'est le roulement d'un phonographe. C'est d'abord étonnant et amusant, puis c'est vite insupportable. Il cite l'année dernière, à tel endroit, il a entendu ce mot. Il vous cite vous-même, à Hervieu, de l'Hervieu, à Renard, du Renard. A seize ans il devait avoir ce bagoût éloquent. Tout de suite il a trouvé tout ce qui le compose, idées, parole, décoration. Il ne progresse pas, et il ne vieillira pas. Il a l'air invraisemblablement jeune et noué. Il ne bouge plus.

- Ne s'attacher à personne, dit-il. Avoir beaucoup de relations, les quitter dès qu'ils deviennent ou qu'on devient insupportable, c'est le secret de l'optimisme.

- Mais, dis-je, est-ce donc si nécessaire d'être optimiste ?

- Non ! dit-il. Et le voilà reparti dans une autre direction. Il s'accommode de toutes. Et cet homme extraordinaire et inutile fait un joli contraste avec Mallarmé, qui est doux, qui est modeste, qui parle après avoir pensé, qui préfère penser sans parler, et dont le dos de redingote est sans tache.

Maizeroy. Il est à Maupassant, à son « vieux Guy », ce qu'un pain de sucre est à un bonbon. Il voudrait coffrer Zola.

Flaubert était si bon qu'il prenait au sérieux tous les débutants.

- Écrivons une de vos phrases sur une ardoise, disait-il à Leroux. Si elle est jolie à voir, elle est bonne. Si elle choque l'oeil, elle ne vaut rien.

C'est une théorie. Flaubert a trouvé mieux que ça.

L'admiration de Leroux pour Flaubert me touche. Il le sait par coeur. Il devrait bien nous en réciter davantage.

Hervieu. Oh ! celui-là, un timide et un borné. Je crois qu'il n'a pas d'autre préoccupation que le succès. Il y arrive par un très grand talent, mais il ne se contenterait point d'avoir du talent. Si on lui disait « Hervieu, vous ne serez jamais de l'Académie », il en mourrait peut-être, mais il en sera. Il sera de tout. Et, pour être de tout, il travaille comme une brute, au lieu de paresser comme un homme intelligent.

Fabre, le musicien de Georgette Leblanc. Maigre, maladif, figure de rat très doux. Un singulier col de chemise en forme de petit bateau. Il dit :

- Maeterlinck a toujours peur que je mette trop de musique sur ses vers. Dès qu'il entend une note un peu trop haute, il fronce le sourcil. D'ailleurs, en écrivant, il se chante des airs insignifiants de nourrice et de petit soldat.

Georgette Leblanc. Un énorme sablier sur la cheminée. Sur la table, des livres extraordinaires et vieux : ils ont même un peu de poussière.

Des petites fenêtres peintes en vert, des orangers, des christs au mur, des petits pots de fleurs sur des supports verts, et ce petit pot-là dans un coin, cet autre, là, parce qu'ils y font mieux. De beaux candélabres à sept ou huit bougies, des candélabres pour Princesse Maleine. Un gros chat noir qui est mis là pour faire le diable, sans s'en douter. Des rideaux tendus sur tringles mobiles pour faire des jeux de lumière selon l'âme qu'on a.

De Heredia. Sa poésie du cymbalisme.

15 janvier.

L'Ancien Régime, pour quelques-uns c'est une tabatière d'argent, une prise de tabac et une pichenette au jabot.

Elle se couche à dix heures et demie, fait tout de suite son petit dodo, se lève à dix heures, fait sa toilette jusqu'à midi, fait des visites ou des promenades jusqu'au dîner, n'a pas d'enfants et n'aide pas son mari.

- Voulez-vous me dire à quoi vous servez ?

- Je sers à me rendre heureuse.

16 janvier.

Inclination. Qu'est devenu ce joli mot ?

Il y a trois ans qu'il aime la même femme. Pour elle, il a fait toutes les bêtises. Il a brisé sa vie, s'est ruiné, s'est fait réformer au régiment par des mensonges, risquant les travaux forcés. Il a réussi toutes les bêtises qu'il a voulu faire. Il l'aime encore. C'est fini : il ne sera jamais qu'un amant. Il est pâle, vautré ; à vingt-trois ans, il a quelque chose de déjà très vieux. Une continuelle plainte dans la voix : « Oh ! monsieur, si vous saviez ! » et de la résignation.

- Vous, dit-il, vous voulez être admiré : c'est le but de votre vie. Moi, je veux être aimé ; c'est tout mon idéal.

Mais mon idéal est encore plus fatigant que le sien, car il me donne quarante ans.

Ces jeunes gens si occupés par la femme, je les trouve un peu niais.

18 janvier.

Le temps perdu ne se rattrape jamais.

- Alors, continuons de ne rien faire.

21 janvier.

La Ville morte, de Gabriele d'Annunzio.

- Une ville mourante, dis-je.

- Une ville crevante, dit Marni.

- Une éloquence et une poésie d'Asiatique, dit Lemaitre. Des états d'âme indescriptible, incalculable.

C'est de la poésie comme l'or est un métal précieux : par convention.

Quand un poëte a mis le mot « or » dans une phrase, quelle qu'elle soit, il est tranquille sur sa valeur. Elle vaut déjà un peu d'or. Et ces comparaisons : « L'éclat du diamant... Pur comme l'eau... Fin comme le sable de la mer... » Il y a longtemps que nous ne nous servons plus de ces vieilleries. Hérold lui-même, à la barbe fleurie, trouve ça ennuyeux. Lemaitre, à la barbe fanée, trouve qu'il y a une demi-douzaine de belles images, celle-ci, par exemple : « C'est comme si tu coupais toutes les roses du monde pour les refuser à qui les désire. »

Sarah, oui, c'est bien, ce qu'elle fait, et c'est très bien ; et c'est certainement elle qui fait les plus belles choses pour le public ; mais, pour nous, pour moi, pour l'homme de théâtre que je voudrais être, elle n'est pas intéressante. Tout ce qui serait original, elle en ferait du prévu.

Elle n'est pas constamment bien, mais elle est très d'Annunzio tout le temps. C'est la femme de ce poëte toujours en dehors de la vérité. Il a fait choix d'un sujet bien, bien horrible : l'inceste. Et il part, et rien ne l'arrête, car il n'y a jamais de contrôle. Il s'imagine qu'un pays est plus beau parce qu'il est lointain, et qu'une colonne est plus belle, ou une statue, parce qu'il en manque la moitié. C'est un peu écoeurant, et ce n'est pas sorcier.

Ces poëtes débandés font aimer ceux qui se retiennent, les régulateurs. N'importe quelle idée bien, ils la mettent impudemment en cinq actes. D'une minute, ils extraient trois heures d'horloge.

Nous ne nous sentons d'affinités qu'avec la vie. Elle est un peu médiocre et avare. Et, si nous n'aimons qu'elle, nous ne la provoquons pas : nous la laissons venir à nous, et, bien des jours de suite, elle ne vient pas. Tant pis ! Nous sommes trop las pour aller au-devant d'elle. Pour être des hommes de génie, il ne nous manque que de regarder de près, intimement, vivre César ou Napoléon. La qualité de nos enthousiasmes, c'est d'être multipliés et brefs.

Eux, ils ont un enthousiasme qui dure, qui est leur seconde nature. C'est une habitude, avec tous les défauts et les périls de l'habitude. Leur procédé consiste à soutenir, par exemple, qu'un aveugle voit plus clair que vous. Ça flatte l'aveugle, mais il préférerait avoir ses deux yeux.

Lemaitre parle de Faguet : c'est un professeur, un provincial et un bohème. Il va tous les jours à la brasserie avec une vieille femme. Il est sale. C'est un cérébral. Il n'a pas d'esprit et il a des prétentions, ce qui est insupportable.

Vieille, tes yeux sont comme un reflet d'étoile dans une ornière.

26 janvier.

Si je disais tous ceux que je n'aime pas, il me resterait trop peu d'amis.

Il y a de la place au soleil pour tout le monde, surtout quand tout le monde veut rester à l'ombre.

Le vers est toujours un peu la cage de la pensée.

27 janvier.

Lemaitre et moi, nous sommes d'accord que le théâtre socialiste est une malhonnêteté de gens sans pudeur. Et puis, ces personnages qui pourraient avantageusement être remplacés par un conférencier sur une chaise !

29 janvier.

- Tu travailles ?

- J'essaie de travailler : c'est bien plus difficile.

Tout à coup, dans la nuit, j'entends une femme qui bat du linge.

31 janvier.

Le livre nécessaire.

Je ne compte pas mes qualités ou mes défauts : je compte des vérités. Je voudrais les dire.

Suspiria de profundis.

Ma femme. De toutes celles que je connais, elle est la plus digne d'être aimée.

Un cri vers la vertu. L'enfant. A la fin d'un dîner, je passe ma main dans ses cheveux, je pince son oreille pour m'assurer qu'il est là.

Les choses, mon père. Je ne suis pas fou. Je suis un homme qui ne sait pas, et qui voudrait savoir.

Je suis un homme toujours étonné, qui tombe, à chaque instant, de la lune.

La pauvreté. C'est ma femme qui est bonne. Moi, j'ai du plaisir à m'envelopper d'épines. On s'y trompe. Le curé dit : « Le diable a épousé un ange. » Cela fait l'affaire de mon goût pour l'ironie et des pauvres. Ils acceptent mieux ce que leur donne ma femme, parce qu'ils s'imaginent qu'elle donne à mon insu. Ils ont l'air de me faire une bonne farce. « Ce n'est pas lui qui nous donnera ! » disent-ils. Et ils tendent la main sans pudeur. Ils se vengent de ma dureté. L'aumône qu'ils acceptent est un peu volée.

Ma bonté est quelque chose que je retiens et qui filtre quand même.

Et cette indépendance ne me coûte pas rien. J'ai dit que j'ai horreur des grands dîners : c'est pourquoi l'on ne m'y invite pas. On m'invite à part, pour être poli. On a peur de ma franchise. Je mettrais les pieds dans le plat.

Invité seul, je peux les y mettre à ma fantaisie, et le dîner est vite expédié. La soupe, deux plats, pas au choix, et le dessert. On me fait sobre. Je suis venu pour causer. Vite, débarrassons la table ! Passons au salon prendre le café, et causons.

2 février.

Quand on me dit que j'ai du talent, on n'a pas besoin de me le répéter : je comprends du premier coup.

Les choses désagréables me font bien souffrir, mais c'est encore elles que je préfère.

Posséder une femme par le bout du doigt.

La lune sous le nuage se ferme lentement, comme un oeil de chat.

Bauër, socialiste bourgeois, s'indigne contre les auteurs mondains qui exècrent le monde.

J'ai été élevé par une bibliothèque.

- C'est papa qui paie, disent cruellement mes enfants.

Je ne suis pas de ceux qui croient que rien n'est mystérieux comme une âme de jeune fille.

« La plus belle fille du monde...» Mais la plus laide donne plus.

4 février.

- J'ai un mari, moi, dit Baïe.

- Quel âge a-t-il ?

- Vingt ans.

- Il est bien plus vieux que toi !

- Oh ! avec lui, j'ai un autre âge.

- Quel âge ?

- Je ne sais pas. Aussitôt que je serai levée, nous irons à Versailles.

- Moi, je trouve...

- Oui, vous, mais le public, notre maître à tous ? dit l'auteur dramatique.

- Il me semble que le public a résisté là.

- Oh ! ça m'est égal, dit l'auteur. Je me moque du public.

Homme d'esprit, oui. Mais n'oubliez pas que j'ai en horreur l'esprit des autres.

Il y a toujours, dans la plus spirituelle des femmes, une petite dinde qui ne prend jamais le temps de dormir.

10 février.

- Oh ! votre réponse n'est pas forte, Renard ! Si l'on sténographiait notre conversation...

- Permettez, cher ami. Pourquoi aurais-je toujours de l'esprit, et, vous, jamais ?

11 février.

Déjeuner Guitry, Haraucourt, Bernard. Haraucourt nous raconte qu'au lycée Charlemagne il faisait les devoirs des autres pour avoir des confitures ou du brie. Il dit que Fernand Xau a été décoré vingt-quatre heures, mais qu'à la dernière minute on l'a dédécoré à cause des Petites Annonces du Journal.

- Sarah Bernhardt, dit-il, a été la première gloire qui ait profité de l'électricité et du télégraphe qui enveloppent le monde de leur réseau. Ni Napoléon, ni Victor Hugo n'avaient eu ça. A Belle-Isle-en-Mer elle mettait tout le monde sur le flanc. Elle voulait donner l'impression d'une activité folle, qu'elle n'avait pas. Elle connaît Phèdre, mais seulement par coeur. Elle a perdu sa voix d'or et ne sait plus pousser un cri.

- Je ne veux pas de l'article de Willy, dit Thadée Natanson. Je ne veux pas qu'en ce moment, à La Revue blanche, on fasse un mot contre Zola.

- Alors, dis-je, plus d'esprit ?

- Non, non. Qu'il fasse des mots à L'Écho de Paris !

- La dé-Zola-tion complète, quoi !

Ça vaut toujours bien le « Il est sommier élastique moins le quart » du Nouveau Jeu de Lavedan.

12 février.

Quand je regarde une poitrine de femme, je vois double.

Le vent qui a caressé la glace.

15 février.

Guitry et moi, nous allons demander à Calmette s'il lui serait agréable que Le Pain de ménage fût représenté au Figaro. Calmette dit qu'il serait heureux de faire quelque chose avec nous. Bien ! Allons-nous en, et je lui tends la main pour partir. Mais ce n'est pas fini, et je lui donnerai sept ou huit poignées de main dans la soirée.

Il m'apparaît tout exsangue, fané, en habit noir, cravate blanche, chemise douteuse de mauvais restaurant, obligé de rester là jusqu'à la fermeture. Quel endroit morne que le bureau de rédaction !

- Je croyais, dit Guitry, qu'il n'y avait rien de plus sinistre que le bar du Journal.

Salle tendue de vert, ouverte à tous. Téléphone, timbres électriques, cornet acoustique. Sur la table, le Tout Paris et le Mercure de France.

Un prote apporte des feuilles. Comme, sur sa lenteur, Arène lui fait une observation, le prote réplique, de mauvaise humeur, qu'on ne peut pas mettre des tas d'hommes sur son bout d'article, et Arène, mou, mou, dit : « Là ! Là ! Ne vous fâchez pas, mon bon ami ! » Il est éteint comme un homme qui a de l'esprit, toujours de l'esprit, et qui voudrait bien n'en plus avoir. Huret ne manque pas de nous présenter : ça fait vingt-cinq fois qu'on nous présente.

- Je crois que vous êtes un ami de collège, me dit Arène, accablé. Je crois que je vous connais depuis trente ans.

J'ai envie de lui dire que ça ne le rajeunit pas.

Un épisode. On apporte à Arène sa Note d'un Parisien. Il la relit et la passe à Calmette qui hoche la tête, de satisfaction, et dit, je crois : « C'est drôle. » Le garçon emporte la Note.

Tu aurais pu mettre aussi..., dit Calmette qui propose à Arène une modification ou un trait d'esprit que je n'entends pas.

Arène sonne, et dit au garçon de rapporter la Note. Arène la relit et se prend la tête dans les deux mains. Enfin, il ajoute une ligne et passe le papier à Calmette en disant : « C'est un peu coco, tu sais ! »

- Supprime-le, dit Calmette.

Arène efface, mais il se prend encore la tête entre les mains, et étudie.

- C'est bien, va ! dit Calmette.

- Oh ! dit Arène, depuis que tu m'as donné cette idée, elle me travaille.

Et il remet Bon sur ce qu'il avait effacé.

Enfin, le garçon emporte la Note d'un Parisien. Et je n'oserais pas dire qu'elle ne reviendra plus.

Berr a fait une « nouvelle à la main » ridicule.

- Elle est vraiment drôle ! dit Calmette. Renard, vous devriez bien nous faire des nouvelles à la main. Il faut aussi en demander à Bernard.

Et Huret ouvre sa bouche de jeu de boules, et Calmette a de plus en plus l'air d'une quenelle molle qui ne demande qu'à rentrer dans cette bouche.

Et puis, on joue. Calmette prend une feuille de papier.

- Quelles sont les douze plus jolies actrices de Paris, c'est-à-dire avec qui nous coucherions bien tous, tant que nous sommes là ?

Des silences. Chacun garde la sienne.

Puis, des histoires de tapettes. Guitry raconte qu'on a dû interdire à X..., de La Renaissance, de monter vers les machinistes.

Ah ! quand serai-je écrivain au Figaro !

- On va reprendre le Supplément littéraire, dit Huret, et vous pourrez nous redonner de vos petites crottes.

16 février.

Une femme, à une heure du matin, sur le trottoir.

- Achetez-moi un petit bouquet. Ça vous portera bonheur.

Elle ne demande que ça, et on coucherait bien avec elle. On est vexé. On passe et longtemps on a ce cri dans le dos : « Oh ! monsieur, deux sous ! Rien que deux sous ! Ça vous portera bonheur. » On a envie de se retourner et de lui dire : « Non, non ! Je ne veux pas de ta sale violette. Tu n'auras pas deux sous, mais voilà cent francs si tu veux coucher avec moi ! »

Poète brillant, au sens de « râpé ».

17 février.

A propos de Willy refusant de signer la protestation de La Revue blanche :

- C'est la première fois, dit Veber, qu'il refuse de signer quelque chose qu'il n'a pas écrit.

Presque tous sont des officiers de réserve. Ils n'ont que la haine de l'officier de réserve pour l'officier de l'active.

L'oeil des femmes qui écoutent des vers. Quel dommage que l'oreille n'ait pas une expression ! L'on verrait de jolies petites oreilles de femmes ressembler à des oreilles de veaux. Et elles écoutent ! Elles écoutent comme si, toutes, elles s'appelaient Thérèse. Avec quelques ronrons et quelques rimes, on pourrait leur faire avaler l'Annuaire du Bureau des Longitudes.

J'ai trente-quatre ans, un nom. J'ai fait sur Alphonse Daudet un article de quatre pages où j'ai résumé les impressions que m'a laissées Daudet. Cet article a paru le plus original de tous ceux qui ont été écrits sur le même sujet : La Revue blanche me le paie seize francs. Mais c'est une bonne leçon de philosophie.

Si jamais une femme me fait mourir, ce sera de rire.

18 février.

Ce soir, à La Revue blanche. L'affaire Dreyfus nous passionne. On compromettrait pour elle femme, enfants, fortune. Thadée, qui nous apporte les nouvelles, devient quelqu'un.

- Je dînais hier soir, dit Mallarmé, avec Poincaré qui est pour Zola sans être pour Dreyfus, et qui disait tristement : « Je sens la guerre ! »

- Qu'il se fasse désinfecter ! dit Léon Blum.

- Pourquoi la guerre ? dis-je.

- Nous avons déjà failli l'avoir lors du procès, dit Mallarmé. Ça n'a tenu qu'à un cheveu. L'ambassadeur d'Allemagne a tout arrêté. Aujourd'hui, Guillaume est de plus en plus excité. Si sa femme ne le retenait par la manche...

- Ça me paraît un peu simple, dis-je. Mais je comprendrais l'irritation de Guillaume. Les Français lui disent d'abord : « Nous avons les Russes avec nous. Ah ! Ah ! venez-y, maintenant ! » Puis, des histoires de pièces volées et vendues à l'Allemagne. On comprend que Guillaume éprouve le besoin de nous crier : « Vous m'embêtez, avec vos pièces volées ! Je n'ai pas besoin de vos pièces secrètes pour vous battre : j'ai mes armées. Nous allons voir ! » On crie : « Vive l'armée ! » et « A bas la guerre ! » Il y a vingt-cinq ans que l'État-Major se prépare à refuser la guerre. On crie : « Vive la République ! » et on se fait arrêter. Tant mieux ! Tout va mal, tout va bien. Et si Zola est condamné, tant mieux, et, si Dreyfus est condamné, tant mieux ! Il nous restera le droit de haïr, sans arrière-pensée, l'attitude écoeurante de nos grands chefs d'armée.

- J'ai perdu un petit cousin ces jours-ci.

- Et moi une petite cousine. Nous pouvons parler d'autre chose : nous sommes quittes.

Mme Allais a l'air résigné et pas très heureux d'une femme dont le mari tourne tout à la blague, tout.

- Et vous, monsieur, où étiez-vous en 70 ?

- En nourrice.

Si j'ai un chapeau où votre tête enfonce jusqu'aux oreilles, tout de suite je me crois votre supérieur.

Mendès, vous méprisez les ironistes. Ils jouent avec leurs sentiments les plus profonds. C'est comme si vous disiez qu'un papa n'aime pas ses enfants parce qu'il joue avec eux.

Un cheval tombe, le cocher aussi. Voilà ce que c'est que de vouloir monter sur le siège !

21 février.

Il ne faut pas connaître ses amis avant leur gloire.

22 février.

C'est un homme de haute taille qui paraît petit, tant il est plat.

Il pleure à froides larmes.

Je ne me suis jamais aperçu que les compliments qu'on me fait ne sont pas sincères.

C'est une façon de mal parler.

Littérature française, tire ta langue : elle est bien malade.

Elle s'est éloignée, d'un petit derrière pincé.

23 février.

Zola est condamné à un an de prison et mille francs d'amende.

Et, moi, je déclare :

Que je suis écoeuré à plein coeur, à coeur débordant, par la condamnation d'Émile Zola ;

Que je n'écrirai plus jamais une ligne à L'Écho de Paris ;

Que M. Fernand Xau est, physiquement, un des plus petits hommes que je connaisse, mais que, à force de platitude dans ses déclarations à ses abonnés, il arrive à me paraître encore plus petit ; Qu'ironiste par métier je deviens tout à coup sérieux pour cracher à la face de notre vieux pantin national, M. Henri Rochefort

Que le professeur d'énergie Maurice Barrès n'est qu'un Rochefort de plus de littérature et de moindre aplomb, et qu'il fera tant que les électeurs ne voudront plus de lui pour conseiller municipal enfariné ;

Que M. Drumont n'a aucun talent, aucun, et qu'on s'apercevra que le joujou antisémite se cassera dans la main ;

Que, si Le Figaro ne se hâte pas de s'appeler le Bartholo, l'ombre de Beaumarchais ne peut manquer de venir lui tirer les oreilles ;

Que, fier de lire dans leur texte les Français, Racine, La Bruyère, La Fontaine, Michelet et Victor Hugo, j'ai honte d'être sujet de Méline.

Et je jure que Zola est innocent.

Et je déclare :

Que je n'ai pas de respect pour nos chefs d'armée qu'une longue paix a rendus fiers d'être soldats ;

Que j'ai assisté trois fois à des grandes manoeuvres et que tout m'y a paru désordre, puffisme, inintelligence et enfantillage. Des trois officiers qui ont fait de moi un caporal ahuri, le capitaine était un médiocre ambitieux, le lieutenant, un petit bout d'homme à femmes, le sous-lieutenant, un jeune homme convenable qui a dû démissionner.

Je déclare que je me sens un goût subit et passionné pour les barricades, et je voudrais être ours afin de manier aisément les pavés les plus gros, que, puisque nos ministres s'en fichent, à partir de ce soir je tiens à la République, qui m'inspire un respect, une tendresse que je ne me connaissais pas. Je déclare que le mot Justice est le plus beau de la langue des hommes, et qu'il faut pleurer si les hommes ne le comprennent plus.

Zola est un homme heureux. Il a trouvé sa raison d'être, et il doit remercier ses pauvres jurés qui lui font cadeau d'une année d'héroïsme.

Et je déclare que je ne dis pas : « Ah ! si je n'avais pas une femme et des enfants !... » Mais je dis : « C'est parce que j'ai une femme et des enfants, c'est parce que j'ai été un homme quand ça ne me coûtait rien, qu'il faut que j'en sois un encore quand ça peut me coûter tout ! »

Parce qu'ils ne sont pas Juifs, ils se croient beaux, intelligents et honnêtes. Barrès, infecté de coquetterie.

J'acquitte Zola. Loin d'organiser le silence autour de lui, il faut crier : « Vive Zola ! » Il faut hurler ce cri de toutes nos profondeurs.

Barrès, ce gentil génie parfumé, pas plus soldat que Coppée. Et je déclare en passant que l'attitude papelarde et moribonde de Coppée nous dégoûterait de la poésie, s'il était poëte.

Barrès, qui avait reçu sur les doigts pendant la bataille, qui s'était aventuré et qui se tenait coi, et que revoilà avec sa figure de corbeau apprivoisé et son bec habitué aux fouilles délicates, Barrès parlant de patrie, qu'il confond avec sa section électorale, et de l'armée, dont il n'est pas !

Quelle intéressante contradiction ! Écrivain, vous méprisez la foule ; député, vous ne vous fiez qu'à elle. Grand écrivain, mais petit homme qui n'attend pas que le peuple lui offre une place à la Chambre, petit homme qui mendie.

Notre gouvernement de pékins est si aimable pour nos guerriers que, pour ne pas être en reste, ils lui ont promis qu'à la prochaine guerre ils se mettraient tous en civil.

Coppée qui porte sa culotte de peau jusque sur la figure.

Barrès colle sur le nez des Juifs les plaisanteries qu'il peut décoller du sien. Cet écrivain admirable se résigne au jeu des petits papiers électoraux.

L'heure triste. On crie le verdict. Des hommes essoufflés comme s'ils couraient au bout du monde. Une larme de pitié, de rage et de honte.

Ah ! que les livres deviennent lourds !

L'opinion publique, cette masse poisseuse et poilue.

Une armée, ce chromo humain. Des officiers qui se croient quelque importance parce qu'ils sont coloriés comme des pommes d'api.

28 février.

- Zut ! dit Baïe.

- Qu'est-ce que tu as dit ?

- Rien. C'est de l'anglais.

Le moineau piquant graines et insectes : on ne vit pas seulement de pain.

Vive l'armée ! Avec ça, que les officiers la connaissent ! S'ils entendaient deux ou trois dialogues de chambrée, ils frissonneraient.

Nous, nous sommes à peu près garés. Je plains les jeunes qui viennent.

Je déteste l'émotion : c'est trop long, beaucoup plus long que la joie et le rire.

La cascade de son rire sous les vannes de ses dents.

Le Pain de ménage. Guitry récite sa petite fable : « Je la questionne souvent... » Et nous le laissons aller sans souffler, et, tout à coup, il dit :

- Oh ! vous me laissez tout seul sur la route, avec mon petit panier, comme un petit garçon qui va à l'école et qui a envie de pleurer !

Et Brandès lui dit :

- Vous nous embêtez. Apprenez donc votre rôle, à la fin !

Loge de Brandès. Avec le concours de son habilleuse, elle passe de sa robe dans son peignoir. Je n'y ai vu que du feu. Puis, elle se débarbouille. Que de choses une jolie femme peut ôter de son visage ! Elle en ôte tout le théâtre.

Comme je n'étais pas en habit, l'huissier m'a dit : « Qui demandez-vous ? » d'une voix où il mettait tout son protocole. Si Collache ne m'avait pas prêté sa canne à poignée d'argent, si j'avais gardé mon parapluie, j'étais perdu.

Un vieil abonné faisait contraste : habit et gilet de velours. Entre lui et moi, il y avait toute cette distance, plus celle de nos âges. Et il me regardait avec des yeux de rival, condamné à céder à la jeunesse même laide.

A La Revue blanche on me pousse contre Barrès : « Attrapez-le donc ! Ce serait drôle. C'est un dévoyé. Il n'a plus en littérature les mêmes idées que nous. »

- Mais, dis-je, comment voulez-vous qu'un homme habitué à lire Goethe et Renan soit très différent de moi ? S'il l'était, j'avoue que je serais inquiet pour moi.

1er mars.

Mallarmé, intraduisible, même en français.

5 mars.

Quand un acteur est mauvais, l'applaudissement le rend pire.

8 mars.

Est-ce que, mort, mon père ne me soutire pas par les pieds l'énergie que j'avais ?

Baïe. Quand elle est fâchée avec son chat, elle lui dit « vous ».

- Est-ce que c'est Flaubert qui a mis sa culotte à l'envers ? demande-t-elle.

Si mignonne que, si vous vouliez vous pendre, vous n'auriez pas le poids.

Rodenbach. Triste rire cassé comme celui d'un visage dans une eau où l'on a jeté des pierres.

Il y a des pièces en trois actes dont les deux premiers n'ont été faits que pour donner au public le temps de s'asseoir.

11 mars.

Tout le monde aime les étoiles, les arbres, les sources. Je ne peux vous savoir gré de ce sentiment-là, banal comme celui de l'amour. Je ne vous serai reconnaissant que si, par votre façon de les aimer, vous ajoutez quelque chose à la mienne.

14 mars.

Le Pain de ménage. Et si l'on criait bis ! jusqu'à ce qu'on le joue une seconde fois dans la même heure ?

Dans la satisfaction de mes amis, quelque chose qui m'inquiète, comme s'ils étaient gais parce que ce n'est pas trop, trop bien.

C'est aussi une pièce dont on dit, hélas ! : « Il faudra que je l'entende une seconde fois. »

15 mars.

Le Pain de ménage. Au Figaro, Veber, ce soir :

- Eh ! bien, Renard, avez-vous digéré votre succès ?

- Et vous ? lui dis-je.

Hervieu préfère Plaisir de rompre. Ça a été un succès aussi délicieux à la répétition générale, moins l'étonnement. Dès les premières phrases, je suis tranquille. Je ne suis plus auteur, et je me laisse charmer, et j'applaudis comme le public, qui accompagne la pièce comme s'il l'avait écrite. Brandès et Guitry me disent :

- Nous avons dû les calmer d'autorité ; sans quoi, nous n'aurions pas pu dire une phrase.

Trois ou quatre rappels à la fin, et mon nom tombant comme dans une mare à grenouilles charmantes.

Me voilà bien ! Sans ce nouveau succès, j'aurais peut-être fait cinq actes passables. Maintenant, tout m'est interdit, excepté le merveilleux.

Le soir, je rejoins Guitry qui dîne avec Noblet chez Joseph, restaurateur de la rue Marivaux. Ce Joseph découpe un canard comme s'il jouait du violon, et nous sert une fine, si chère qu'il ne peut pas la vendre et préfère l'offrir à ses amis.

Tout de même je n'ai pas osé embrasser Brandès.

18 mars.

Dîner chez Bernard.

- Vous avez de la famille, monsieur Capus ?

- Oui, madame. J'ai une femme, si mes souvenirs sont exacts.

21 mars.

- Depuis que je suis marié, dit Capus, je n'ai jamais mis les pieds dans une autre femme.

Bah ! Après ma mort, quelqu'un s'apercevra bien qu'au fond j'étais bon.

Et son âme de grue a des yeux de pervenche.

24 mars.

Ma volonté se ride.

27 mars.

Quand je donne un billet de cent francs, je donne le plus sale.

- Comment ! Vous dites qu'il est arrivé, ce poëte ?

- Dame !

- Il n'allait pas loin.

29 mars.

Dîner chez Capus. Son rire réjouissant. Sa petite tête est comme une bille de billard qui tourne et fait de l'effet sur place.

Décidément, Guitry est un homme à part. Il a une façon discrète de charmer. Il raconte ses histoires en ayant l'air de s'excuser de les raconter encore.

30 mars.

Ibsen. L'Ennemi du peuple. Séverine coiffée en copeaux d'acajou. Thadée Natanson, ministre d'Ibsen. Une pièce très claire où, pour une question d'humble voirie municipale, les plus belles idées éclatent. Une pièce comme calquée sur l'affaire Zola. Ibsen applaudi pour un autre.

31 mars.

Dîner Rostand.

- Enfin, Renard, que feriez-vous à ma place, après Cyrano ?

- Moi ?

Je me reposerais dix ans.

En réalité, je sens qu'il passe par-dessus moi. S'il m'accordait du génie, il se trouverait sublime. Il y aurait toujours une petite nuance.

Où il travaille le mieux, c'est en chemin de fer, et même en fiacre. Le mouvement agite son cerveau comme un panier d'idée.

Il a cinquante sujets de pièces aussi merveilleux que Cyrano.

Il aime tout du théâtre, jusqu'à ses odeurs d'urinoirs.

- Vous dites ça en riant !

- Je le dis en riant parce que c'est très sérieux.

Très bonne soirée peut-être pour un autre, ennuyeuse pour moi, et qui me laisse un mauvais souvenir. Je crois que j'ai perdu toute sympathie humaine, et je revois, dans tous les sourires, des dents de cannibales.

- Je n'aime plus le théâtre, dit Becque à Brandès. Je n'aime qu'à regarder des poitrines.

Tout à l'heure il dansera, et, entre son gilet et sa culotte, on verra déborder son caleçon. Et l'on se chuchotera : « Voyez-vous le caleçon de Becque ? Ce sont ses polichinelles qui sortent, peut-être. »

Jamais les femmes ne m'ont paru aussi bêtes.

1er avril.

A la Gloriette.

Triste comme une veuve qui regarde par la fenêtre un paysage d'automne.

Enfin seul, sans s.

Des arbres dont on a coupé tous les membres. Il n'en reste que le tronc mutilé. Chaque amputation a laissé une tache ronde de cicatrice sèche. Au pied, quelques branches encore ; avec les autres, on a fait des fagots. Et ce carnage n'impressionne pas : aucune plaie ne saigne. D'autres branches pousseront avec une nouvelle force. Méfions-nous ! Il y a des hommes, dont je suis, qui exagèrent la sensibilité des arbres.

Une truie pleine, rousse et vêtue de saleté. Ses tétines gonflées touchent le sol. Voilà une mère ! Elle commande le respect comme ces femmes qui, par ordre du médecin, marchent aux Champs-Élysées, richement vêtues et précédées d'un ventre magnifique.

Un verrat la suit, avec son énorme vessie au derrière. D'ailleurs, l'un et l'autre ne pensent qu'à manger, et leurs groins ne quittent plus la terre.

Non loin d'eux, un autre cochon, ni truie, ni verrat. Il a dû tomber dans l'eau par mégarde, car il est propre, presque blanc, et gras comme un moine.

Des arbres à la peau rude de rhinocéros.

Avril.

Sur le pont, regarder le flottage des bûches qui se poursuivent et s'entrechoquent, et paraissent vraiment animées. C'est une foule de bêtes vivantes et bizarres de simplicité : ni tête, ni membres. Elles culbutent au bas du moulin, et descendent, d'une allure rapide, aussi loin que va la rivière, qui n'a plus l'air de couler. Les bûches ruisselantes glissent, marchent ou bondissent sur elle. Quelques-unes, lasses, se séparent du troupeau et se retirent dans un coin d'eau dormante où elles s'immobilisent peu à peu. D'autres se noient. Et les poissons, que cette invasion effare, se collent contre les bords, sous l'épervier.

Le dimanche des Rameaux, pendant la messe, le coq du clocher était tourné au nord : signe de beau temps, d'une année de sécheresse.

Le flottage à bûches perdues. Elles arrivent de Château-Chinon et vont à Clamecy. On les jette à Château-Chinon le matin. Elles arrivent à Chitry vers quatre heures, selon la force du courant, à Clamecy, vers dix heures du soir. Assis au moulin, Bouliche, armé de son croc, les attend et les surveille. Il les surveille jusqu'à Marigny. Il ne faut pas qu'elles s'arrêtent à quelque fond où la rivière manquerait d'eau ; elles feraient obstruction, le flot de bois serait immobilisé, et la rivière, débordant, entraînerait les bûches dans les prés. L'eau reviendrait peut-être, pas les bûches.

Quand Bouliche voit que quelques-unes se prennent au milieu de la rivière, il quitte ses sabots, relève sa culotte, entre dans l'eau et, avec son croc, les déprend. Sur le bord de la rivière, nous suivons le flot. Parfois, deux bûches sonnent, comme quelqu'un qui marche avec des sabots. Et voici une, lourde, imbibée comme une éponge, qui s'en va lentement, levant à fleur d'eau un nez d'hippopotame. Ce n'est pas près qu'elle arrive à Clamecy ! Ce doit être une bûche de l'année dernière. Elle a passé l'hiver au fond de la rivière ; elle est remontée aujourd'hui seulement, saoule d'eau.

Un épi de blé de la taille de Toulouse-Lautrec.

La pire odeur qu'on respire, c'est de se sentir mauvais.

Au cimetière. Je tâche de m'imaginer la chose horrible qu'est maintenant le visage de mon père, et je sens la grimace que fait mon visage à moi.

Les vieux peignes sales des chardons.

Oh ! Oh ! je suis déjà presque aussi vieux que mon père, qui est mort.

Une nature dessinée avec un crayon taillé trop fin.

Des nuages pour front de jeune fille.

L'enfant dit en regardant la carte :

- Il doit être joli, ce pays-là ! Il est tout vert.

Tout malheur qui ne m'atteint pas n'est qu'un rêve.

- Un jour, une femme m'a fait une déclaration, et je me suis endormi.

- Oh !

- Dans ses bras.

L'envie, le sentiment le plus fortifiant et le plus pur.

Colombophile, il ne manque pas un tir aux pigeons. Roulées. C'est l'oeuf de Pâques. De porte à porte les enfants de choeur vont chercher leurs roulées. L'un agite une sonnette et l'autre porte un christ que les hommes baisent en disant : « L'avez-vous bien débarbouillé, au moins, hier soir ? » Aux gamins, on donne un oeuf teint en rouge, en jaune ou en bleu, où l'on fait des dessins en y laissant couler de la bougie.

Un jour qu'on leur donna trop à boire, les enfants de choeur, ivres, allèrent se coucher dans la paille et dormirent tranquillement.

Un petit peu de gloire me suffit, juste assez pour n'avoir pas l'air d'un imbécile dans mon village.

Le soleil n'est pas encore couché, et la lune se lève, pour voir ce fameux soleil dont on parle tant.

Elle a eu une mention à La Mode pratique pour un cordon de sonnette. Tout Corbigny s'en est ému.

Si je ne suis plus jeune, je voudrais bien savoir à quelle heure de quel jour ma jeunesse m'a quitté.

La cane essaie de sauter un mur et de passer une haie. Arrivée à moitié du mur, elle retombe lourdement. Elle n'insiste pas. Elle va chercher le canard. Tête droite, tous deux regardent le mur, cherchent un trou dans la haie. De temps en temps, ils y renoncent, font le tour par le pré, tondent un peu d'herbe, et reviennent.

La cane entre dans la haie, à mi-corps ; mais c'est trop épais : elle y renonce.

Ils font le tour du pré, perdant leur journée, et la mienne.

Et leurs salutations saccadées.

C'est un acte embrouillé. Il faudrait un vaudevilliste pour nous sortir de là.

On croit qu'ils vont s'envoler, mais ils n'osent pas.

Fantec content parce qu'il pourra enfin écrire son âge avec deux chiffres.

Oh ! ne pas tant vivre, végéter seulement !

Elle touche à la terre comme l'hirondelle au lac.

L'ombre froide du printemps. Des éclaircies de bruit, de vent.

Leur goût du travail, c'est de ne pas pouvoir « rester à rien faire ».

Ils s'ennuient. Ils ne savent pas rêver comme moi. Leur paresse serait de la vraie paresse, et j'ai tort de me rudoyer. Je les défie de paresser comme moi. C'est peut-être là mon unique supériorité sur eux ; si le mot choque, disons que c'est ma différence.

Que de mots dont je ne me suis pas encore servi ! « Caduc », par exemple.

Comme la terre, mon courage a besoin de pluie.

- A partir de quelle ville qu'on n'est plus dans Paris ? demande Baïe.

Comme je regarde la rivière, les laveuses se disent : « Qui donc ce monsieur-là ? » Et elles me prennent pour un de ces messieurs des Eaux et Forêts.

Saules. Des troncs d'arbres sans branches sortent de terre comme des poings.

N'écris que par lassitude de regarder.

Le petit feu que font deux moitiés de bûche rapprochées.

Voyeur de la nature.

Ces petits riens, ces petits froissements qui sont pour l'amitié ou pour l'amour comme une gelée blanche.

J'ai coupé ce matin quelques branches qui me cachaient la moitié de mon horizon, une partie de la terre.

Ne me demandez pas d'être bon : ne me demandez que d'agir comme si je l'étais.

Avoir dans une cabane des rêves d'empereur.

En notre siècle de peu de foi, « sans doute » a le même sens que « peut-être ».

Avec la peur d'être vu et de me voir, j'ai embrassé très vite une photographie de mon père.

Mes façons de penser, je les emprunte volontiers : je ne tiens qu'à mes façons de sentir.

« On ne peut pas travailler à Paris. » « On ne peut pas travailler à la campagne. » Remplacer ces formules par « On peut travailler partout ».

Je pense quelquefois comme Renan, et je ne parle jamais mieux que Philippe.

Deux hommes qui ne se connaissent pas sont capables, par amour-propre, de passer l'un à côté de l'autre, dans un désert, sans se saluer.

Un soleil pâle, le soleil qu'il faut à des arbres qui n'ont pas encore de feuilles pour faire de l'ombre.

Quel calme ! J'entends toutes mes pensées.

A chaque instant il faut que je retrousse mon âme qui traîne.

Il n'y a aucune différence, pour moi, entre la lune et son reflet dans le canal.

Le facteur s'est acheté un petit âne pour aller plus doucement.

Un saule coiffé comme Alphonse Daudet.

Nous nous aperçûmes que c'était une simple ficelle qui nous barrait la vie.

Se mettre à la place où mon père aimait à se mettre, et tâcher d'y avoir les mêmes pensées que lui.

Porel disait : « Les acteurs, les amis sont un mauvais public. »

- Le public, quelquefois, est un mauvais public, dit Capus.

Lemaitre ne sera content que lorsqu'il ne restera plus un seul Français en France

Il est mort à quatre-vingts ans parce qu'il ne pouvait plus manger. Il est mort en cessant peu à peu de respirer. On voyait la mort violette monter le long de ses jambes, chaque jour d'un centimètre. Comme il avait passé sa vie à cheval, ayant été grand chasseur, il ne se rappelait plus que ses chiens.

Quelques-unes de ses rides avaient disparu, de sorte qu'il semblait avoir rajeuni de dix ans, et même de quatre-vingt-quatre.

Il jouait aux cartes avec sa fille et jurait quand il perdait. Elle prit le parti de le laisser toujours gagner. Alors, il se fâcha parce qu'il ne gagnait pas assez vite.

27 avril.

Omnibus. Des voyageurs à quinze francs le cent.

Je regarde Fantec. Il a près de dix ans. Il en aura quinze que je n'en aurai pas quarante, et il n'y a presque rien de commun entre nous.

Et je ne tiens ni à ce qu'il lise mes livres, ni à ce qu'il m'admire.

Je ne peux lui être utile que d'une façon indirecte, c'est-à-dire qu'il faudra que je gagne beaucoup d'argent pour qu'il fasse ses études, puis l'homme qu'il voudra.

Je ne me sens que deux ou trois devoirs envers lui, et qui sont en contradiction avec ma nature développée. Il faut que je sois un honnête papa dont le nom, du point de vue social, ne soit pas une étiquette ridicule, et qu'au besoin je fasse de mauvaises pièces de théâtre qui me permettent de l'élever. Le reste ne le regarde pas. Et il peut rire des petites trouvailles de l'auteur des Histoires naturelles ; et il ne m'intéresse, comme le reste de l'univers, que pour ce que j'en pourrai tirer de littérature. J'ai peut-être aussi le devoir, qui m'est plus facile, de rendre sa mère heureuse afin qu'il soit heureux par elle.

Ainsi n'avons-nous que des rapports indirects. Cela m'étonne et me désole un peu au moment où j'écris ces lignes, mais sans doute n'y penserai-je plus ce soir.

29 avril.

Soirée. Des femmes dont les cheveux font imaginer d'horribles toisons. Des gorges, des peaux pas plus troublantes que des linges qui sèchent, à la poussière, sur des cordes. Des vieux sénateurs - c'est pour eux qu'on arrive - qui ont l'air de forgerons endimanchés. Des femmes si décolletées que, quand on leur parle d'un peu près, on croit parler à des femmes nues. Et moi pérorant, comme un Caro rosse, donnant des consultations à deux vieilles jeunes filles avec qui je ne voudrais pas coucher, tout habillées.

D'autres énormes femmes qui se sont fait souffler dans les seins avant que de venir, et, peu à peu, ils fuient et se dégonflent. Et toutes les maîtresses de maison qui ont déjà donné leur soirée bâillent - elles mettent la main devant la bouche pour que ça se remarque mieux, - et disent. « Non, non ! Jamais de ma vie je ne me suis tant ennuyée ! »

Et l'amateur qui joue une petite pièce, qui ne sait où regarder, et qui est naturel et faux, et qui est gauche comme s'il fourrait ses regards dans ses poches.

- On entendrait voler une montre, dit Capus.

Ne dites pas à une femme qu'elle est jolie. Dites-lui seulement qu'elle ne ressemble pas aux autres, et toutes ses carrières vous seront ouvertes.

Quand une femme vous dit : « Un homme comme vous... », c'est une façon de dire : « Quand vous voudrez, monsieur. »

Si vous voulez plaire aux femmes, dites-leur ce que vous ne voudriez pas qu'on dît à la vôtre.

Je crois à la langue française. J'ai la conviction qu'un Bossuet de nos jours écrirait mieux que le Bossuet classique.

30 avril.

Sache sourire quand un homme d'esprit devine tes petites infamies.

Ils ont l'un pour l'autre une amitié de race, une amitié de bassets.

Il ne me manque que d'avoir été mêlé à des grandes choses.

Je me moque des pommes d'or du jardin des Hespérides : donnez-moi une pêche.

Une asperge à tête de serpent, de vipère.

1er mai.

Le martin-pêcheur en acier bleu.

7 mai.

Chez Rostand. Saint-Pol Roux lui adresse un manuscrit La Dame à la faulx, où la plus douce folie est parsemée de talent. Dès que Rostand a le malheur de répondre à une lettre de compliments, il reçoit deux ou trois manuscrits à placer, ou une autre lettre disant « Je suis poëte. J'ai vingt ans. Que voulez-vous que je fasse ! »

Il reçoit des vers, lettres ou livres, idiots, de vieilles comtesses et baronnes qui tremblent d'admiration.

Il dîne en chemise de soie rouge, sans cravate, les pieds assez mal chaussetés dans des petits bouts de babouches.

Nous sommes cinq à dîner, y compris la mère de Mme Rostand, et il y a deux domestiques derrière nous. Ils prennent part à notre causerie par les têtes qu'ils font. Quelquefois, ils se tordent derrière leur bouche pincée, et ils oublient de servir ; ou bien, impassibles et dignes, ils nous jugent sévèrement ; ou bien ils se tiennent de trois quarts, comme s'ils écoutaient à une porte.

- Il y a des jeunes gens, dit Rostand, qui m'offrent d'être mon secrétaire. Ils savent monter à cheval, tirer de l'épée, tout faire, et ils ne demandent pas à être payés. Un signe de moi, et ils accourent.

9 mai.

L'inspiration, ce n'est peut-être que la joie d'écrire : elle ne la précède pas.

10 mai.

Je voudrais, moi aussi, tout comprendre et tout sentir. Mais, pauvre escargot que je suis, l'horizon infini, que je ne touche pas, blesse mes cornes.

13 mai.

On a vite touché le fond de l'ordure. Elles ne savent pas, ces dames, combien vite un homme se lasse d'une grue. Pour les aimer, il faudrait d'abord leur coudre la bouche, et Marinette, dans son coin, a l'air d'une pudeur qui s'ennuie.

Entre elles, elles se traitent minaudièrement de « vaches ».

Celle-ci, qui ondule comme une anguille, aimerait à siffler, avec deux doigts dans la bouche, comme les petits voyous de la rue. Celle-là s'est fait suivre, à coups de clins d'yeux, par Barrès, qui ne la connaît pas. Elle ne voudrait pas coucher avec celui-ci. Elle coucherait bien avec cet autre, et, si elle était mariée avec cet autre, elle le ferait cocu.

Elle chatouille le ventre de sa chienne. Elle s'étonne que les femmes ne couchent pas plus souvent avec les singes.

Une certaine limite dépassée, il n'y a plus rien à dire, ni à faire, qui en vaille la peine. Quand une jolie bouche de femme a dit « merde », tout ce qu'elle peut dire après semble fade. L'art, c'est de le dire le plus tard possible, le grand art, peut-être de ne le dire jamais.

Et le mari écoute ça ! Il a l'air un peu idiot.

Elles se balancent sur un rocking-chair, à qui lèvera les jambes le plus haut.

Et tout cela donne à ma petite Marinette une forte envie de pleurer.

Et, d'ailleurs, Rabelais les dégoûte.

14 mai.

J'ai des goûts d'acrobate solitaire. J'aime à me tourner le dos à moi-même.

Pressé de voir les gens, j'en ai tout de suite assez.

Je trouve une femme jolie. Elle dit une bêtise ? Ce n'est pas long : la voilà laide.

Il n'y a rien aujourd'hui. Je me lève. Pourquoi ? Impossible de lire, d'écrire, de faire bonne figure, d'écouter, de parler. Je ne peux guère que manger, puis m'échouer dans un fauteuil et dormir. Si je sentais qu'un revolver va me partir tout seul dans la tête, je ne me dérangerais pas pour l'éviter.

16 mai.

Une vie à jouer sur un clavecin.

20 mai.

Le coeur d'une femme est un noyau de pêche. On la mord à pleine bouche, et, tout à coup, on se casse les dents.

21 mai.

Bêtise humaine. « Humaine » est de trop : il n'y a que les hommes qui soient bêtes.

26 mai.

Haraucourt à Capus :

- Il me semble, n'est-ce pas ? que nous avons fait un four en même temps.

- Oui, oui, dit Capus qui aimerait mieux un autre genre de conversation. Au Salon. Comme à l'Opéra-Comique, je n'y étais pas allé depuis dix ans. Seule, la statue de Balzac par Rodin me tire l'oeil. De trois quarts, à vingt mètres, elle a une attitude. Et ces yeux creux, cette tête grimaçante, ce front étroit, cet homme empêtré dans sa robe de travail, c'est quelque chose. On peut dire de cette statue ce que Mme Victorine de Châtenay disait de Joubert : « Une âme qui par hasard a rencontré un corps, et qui s'en tire comme elle peut. »

Mais le reste ! Toutes ces sculptures et ces peintures, ce doit être bâclé comme un article de journal. Rien que des couleurs à côté.

D'instinct, un ignorant regarderait la statue de Rodin.

Au sortir d'un Salon, n'importe quoi qui se laisse regarder fait plaisir.

Je suis d'humeur à traiter n'importe quelle femme de sale grue, excepté peut-être une belle grue.

28 mai.

Un homme nous demande l'aumône, à Jean Veber et à moi. Il dit des mots sans suite et nous regarde avec des yeux terribles, des yeux de scaphandre, dans sa figure cuite. Un tremblement par tout le corps, de quelqu'un qui ne sait pas ce qui va se passer. Veber donne quatre sous.

- Vous avez eu peur ? me dit-il.

- Oui.

- Moi aussi, d'ailleurs, mais pas jusqu'à donner mes quatre sous. Je ne peux plus écrire qu'avec un couteau sur l'écorce des chênes.

Les cils, ces pistils de la fleur des yeux.

29 mai.

Les Tisserands. Pierre Loti. C'est avec un air presque dévot qu'Antoine nous dit : « Loti va venir ce soir. »

Des bagues, une épingle de cravate trop grande, trop en or : elle a l'air d'une couronne royale. L'air jeune, trop jeune, un peu fané.

- C'est la première fois que nous nous voyons, dit-il, mais nous nous sommes écrit. Il y a longtemps que vous n'avez rien publié. D'ailleurs, je ne suis pas au courant. Je ne lis rien. C'est ridicule.

Ainsi, cette coquetterie ne le quitte pas, de dire qu'il ne lit rien. Mais qu'il a donc l'air jeune ! Je ne m'explique pas. Je ne l'aurais pas reconnu d'après ses portraits.

- J'ai une figure si changeante ! dit-il. Je ne suis jamais deux jours de suite le même.

Il doit y avoir une autre raison, que j'ignore.

Il aime le Théâtre Antoine parce qu'on y dit naturellement. Il a entendu quelque chose de lui, récité par il ne sait plus qui de la Comédie-Française. Ce ronflement continu l'a horripilé. Il regarde la salle : que de figures à gifles !

- Est-ce que vous serez ému à votre première chez Antoine ?

- Oh ! non, dit-il. J'ai eu d'autres émotions.

Il rit d'un rire singulier et charmant. Ses lèvres se retroussent sur de belles dents, et le reste du visage ne bouge pas. Puis, ses lèvres se rapprochent, et l'on dirait qu'elles ont peur de se toucher.

Il ne me parle pas de mes livres. Sans doute parce qu'il est académicien et qu'il a la rosette, je lui parle des siens. Je lui dis que toute son oeuvre a eu une grande influence sur ma sensibilité. Oh !...

- Quel est celui de vos livres que vous préférez ?

- Je ne sais pas, dit-il. Une fois que j'ai écrit un livre, je n'y pense plus. Je n'en ai jamais relu un seul.

Il insiste d'une façon spéciale pour que je lui présente « madame Jules Renard ». Évidemment, pour lui, c'est une nouvelle femme, et de chaque femme nouvelle il attend quelque chose. Marinette, gênée, le regarde à peine. Mais elle voit tout de suite ce que je ne vois pas.

Une politesse exquise et travaillée qui m'oblige à une politesse gauche. Quelques poils blancs à la moustache. Des cheveux de jeune homme. De grandes oreilles un peu flétries, et des yeux, comment dire ?

- Mais il est fardé ! Fardé comme une femme, me dit Marinette quand nous l'avons quitté. Il a les cils faits, les yeux faits, les cheveux brillants et les lèvres peintes. Il n'ose même pas fermer la bouche, et les poils blancs de sa moustache, c'est une coquetterie pour faire croire que le reste est naturel.

Je n'y avais rien vu, frère Yves.

Ce serait drôle, tout de même, que la nature s'abstînt d'être gaie pour ne pas contraster avec notre tristesse !

Si bien née qu'elle dit :

- Je me suis fait une pinte de bon sang illustre.

Des plus belles choses que j'admire, je dis encore que c'est trop long.

Comment voulez-vous que je dise l'exacte vérité quand je parle ? J'ai déjà tant de peine à l'écrire !

A Cyrano.

- Je voudrais qu'il se trompe, dit Baïe, pour que le souffleur sorte de sa boîte et le gronde. Tu connais des gens étonnants, Poum !

Poum, c'est moi.

- Mais Poum aussi est étonnant, dit Fantec.

Coquelin, c'est le monsieur qu'on a vu en photographie.

Le souffleur et ses livres. Baïe désolée de ne pas le voir.

- Je ne voudrais pas être Coquelin, dit-elle. Tout le temps rabâcher la même chose, ça doit l'embêter. Tant mieux, s'il n'y a pas de musique ! On l'entendra mieux. Où donc qu'est son soufflet, au souffleur. Pourquoi faire, des écrans ? Il y a donc des gens qui ne veulent pas voir ?

En attendant, elle déchire le velours des fauteuils.

- Tu dis que je dis mes fables trop vite, fait Fantec ; mais Coquelin récite les siennes bien plus vite que moi. Je ne peux pas le suivre.

Ils préfèrent Christian, bien gentil. Ils demandent :

- Qui est-ce qui fait tomber les feuilles ?

Une signature élégante comme la mèche de fouet d'un cocher de grande maison.

- Est-ce que c'est Dimanche dans tous les pays ? demande Baïe.

Mais madame vous n'êtes pas vieille ! Vous êtes au soir de votre vie ; et, le soleil qui se couche, ce n'est pas de la vieillesse.

Avoir un style exact, précis, en relief, essentiel, qui réveillerait un mort.

Avec son mouchoir sur les yeux, Baïe fait le rideau qui baisse.

2 juin.

J'ai une grande affection pour Capus. C'est l'écrivain de notre époque qui lui trouve le plus de ridicules. D'ailleurs, il s'accommode de cette société. Il blague nos hommes d'État, et il ferait un poker avec le premier président de la République venu.

Le 4e acte de Rosine est plus qu'un chef-d'oeuvre : c'est une révolution morale. Il y a un papa qui donne son fils à une maîtresse, avec la même autorité et la même émotion qu'il lui ferait faire un grand mariage.

4 juin.

Chez Capus, à Blois. A chaque croisement de route, il lâche les guides de sa petite jument blanche, Bichette. Elle prend la route de l'écurie. Brusquement, il lui donne une première désillusion.

- Je n'aime pas les paysages qui me dominent, dit-il.

Il a gagné près de 100.000 francs cette année, et ne sait ce qu'ils sont devenus. Il a besoin d'avoir autour de lui des gens dont la vie dépend de la sienne.

- Dans une pièce de théâtre, dit-il, rien de plus inutile qu'une phrase bien faite.

Il n'admire Victor Hugo que comme un professionnel qui n'a jamais hésité devant le mot à trouver.

L'Herbe. - Je voudrais leur être utile, et ce n'est pas commode du tout. Si je leur donne 50 centimes, ils croient que c'est parce que je vais me présenter à la députation. En politique, ils ont plus d'idées que moi : Brisson et Deschanel me sont plus étrangers que des professeurs d'algèbre.

Leur religion, leur politique, le curé, la châtelaine, leur maire (mon père), puis le pauvre homme qui le remplace.

Ce sont mes frères. Ils disent toujours : « Il faut être bien courageux pour en faire autant. » Mais ce n'est pas ce que je voudrais arriver à leur faire dire. Une espèce de saint ridicule et impuissant.

Ce livre amusera et attendrira.

Le cimetière où, tant de fois, le village tout entier est venu se reposer.

J'ai écrit ce livre en regardant par ma fenêtre l'herbe du château : elle a rafraîchi mes yeux fatigués. Je lui dois mes bonnes rêveries. Elle est la richesse du pays. Elle engraisse les boeufs qui nourrissent les hommes.

Leurs deux ennemis : le médecin et le pharmacien. Si, la politique sert à quelque chose : le médecin oublie des notes et le pharmacien compte moins cher ses pots.

Ils ont un député. Leur horreur de la guerre.

Ce livre me délivrera de ce pays amollissant.

L'eau claire d'une source que traversent des bêtes.

Chasse, pêche. Usages ruraux. Faire de mon père le principal personnage de ce livre. Le drame de la fin entre ma mère, mon père qui se tue, et l'étrangère.

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Des jours où l'on conduirait avec plaisir tous ses amis

Entré au Jardin des Plantes. Pour avoir une idée de l'ennui, il faut regarder les fauves dans leurs cages.

La première qui fait mal aux yeux en passant et repassant derrière ses barreaux, le lion d'Abyssinie offert par M. Grévy, et qui lui ressemble, le petit ours noir des cocotiers qui a sous le menton un collier de poils jaunes, comme un général, l'aigle moins impressionnant que les condors et les vautours.

Et les pauvres diables qui mangent là des immondices dans un papier semblent se dire : « Ah ! si nous étions en cage ! »

On me sert le premier à table, comme si je n'y avais pas droit.

12 juin.

A la Gloriette. J'écoute le crapaud. Régulièrement s'échappe de lui une goutte sonore, une note triste. Elle ne semble pas venir de terre : on dirait plutôt la plainte d'un oiseau perché sur un arbre. C'est le gémissement obstiné de toute la campagne ruisselante de pluie. Un aboiement de chien, un bruit de porte le font taire Puis il reprend : « Ou ! Ou ! Ou ! » Mais ce n'est pas cela. Il y a une consonne ayant cette syllabe, je ne sais quelle consonne de gorge, une h un peu aspirée, un peu le bruit de la bulle qui vient crever à la surface d'une mare.

C'est autre chose encore. C'est le soupir d'une petite âme. C'est infiniment doux.

Et, comme jamais personne ne lui répond, aucune âme soeur, il finit par se taire tout à fait.

18 juin.

Je ne serais pas très flatté si plus tard, quelque imbécile disait « Pour moi qui l'ai connu, il était bien supérieur à son oeuvre. »

Le secret d'écrire aujourd'hui, c'est de se méfier des mots dont le sens est usé et d'une syntaxe qu'on a mal apprise.

22 juin.

Michelet veut trop poétiser la nature. Elle n'a pas besoin de ça. Elle se moque d'être surfaite, et elle lui échappe, malgré tous ses efforts. Lisez cette phrase à un groupe de paysans : « Cette voix sonore de l'alouette, puissante, donne le signal aux moissonneurs. Il faut partir, dit le père : n'entendez-vous pas l'alouette ? » Les paysans s'étonneront. Jamais aucun d'eux n'a donné pareil signal : personne n'aurait obéi.

Entraîné, sans frein, par sa phrase, il ne voyait plus. Incomparable quand il décrit une tempête marine, il exagère l'alouette. Victor Hugo restait plus proche des tout petits. Il leur faudrait du Michelet précis : c'est blasphémer ; mais on peut dire qu'il faudrait un Michelet rapetissé, mis au point, qui pourrait se charger de cette besogne Un autre Michelet, c'est-à-dire personne.

6 juillet.

Mont-Sabot (Nièvre). Une butte à pic. De quoi mettre une chapelle, quelques arbres et quelques tombes.

Les portes garnies de clous sont fermées par l'âge. Une partie de la chapelle est encore couverte en pierres plates. Des sapins où, d'en bas, on entend, par cette belle journée, souffler le vent, un vent de mort. Des tilleuls et des ormes foudroyés, énormes, des tombes dans l'herbe, des roses, toute une flore que je ne connais pas. Une servante enterrée à côté de son curé avec qui elle a vécu 45 ans : ça attendrit, et ça fait sourire. On a presque les nuages sur le front, un peu de vertige. On regarde à travers les barreaux de la petite fenêtre de la sacristie avec la peur d'y voir des choses. De vieilles croix de pierre finement fouillées par un artiste du Moyen Age. J'ai peur de mettre un morceau de croix de fer dans ma poche. Un clou que je veux arracher d'une porte me pique.

Une rose mord jusqu'au sang un doigt de pierre.

Tous ces arbres, c'est le même, qui se promène au bord de l'eau.

Regarder l'horizon, c'est regarder loin, mais c'est aussi regarder quelque chose de faux.

11 juillet.

Jamais personne ne m'empêchera d'être ému quand je regarde un champ, quand je marche jusqu'aux genoux dans une avoine qui se redresse derrière moi. Quelle pensée est aussi fine que ce brin d'herbe ?

Je me moque de la grande patrie : la petite toujours m'impressionne jusqu'aux larmes. L'empereur allemand ne m'ôterait pas ce brin d'herbe.

Il faut qu'elle nourrisse trois personnes : elle, son père et sa mère, avec vingt francs par mois, et elle est encombrée de vertus. Elle prend part à tous les concours de La Mode pratique, dont on lui paie l'abonnement : ça lui coûte chaque fois le port, aller et retour, plus vingt sous de manutention. Elle n'obtient jamais rien, quelquefois un accessit d'honneur. Elle a plus de frais pour tous ces concours qu'elle n'en aurait pour l'abonnement. Elle brode bien, mais lourd.

Quand elle rit, ça va encore, mais quand elle pleure !... Sa figure est une pomme à cidre qu'on écrase.

Elle s'acharne à faire plaisir aux gens : elle finit par ne plus avoir

Le curé ne lève les yeux de son bréviaire que sur ceux dont il attend le salut : c'est commode.

12 juillet.

Assis au bord du canal, face au cimetière, je fais lecture à la mémoire de mon père.

Comme le souvenir que laisse un mort est supérieur à sa vie ! Il n'y a pas de déchets.

Mettre à l'air mon « moi » qui sent le renfermé.

Il lui est arrivé de donner une petite gifle à son enfant et d'en pleurer.

- Dans les grandes foires, est-ce qu'il y a des veaux à deux têtes ? demande Baïe.

A la campagne, j'ai toutes mes inquiétudes sur fond d'orage.

18 juillet.

Vingt-huit ans instituteur et quinze ans secrétaire de mairie à Corbigny, il a 82 médailles d'or, d'argent, de vermeil et de bronze, parmi quoi les cinq prix d'honneur des cinq derniers concours de l'Académie littéraire et artistique de Paris-Province, présidée par une femme « de grand talent », Mme Élisa Bloch. Et il n'a que le ruban violet !

20 juillet.

Chez Rabelais, « resverie » est synonyme de sottise.

Au cimetière, les croix de pierre pareilles, de loin, à des fantômes blancs à toutes petites têtes.

Je sais nager juste assez pour me retenir de sauver les autres

Détestable quand il n'est pas de notre avis, Sarcey devient excellent dès qu'il dit comme nous.

Il n'y a pas que la lune. Il y aussi les vents mystérieux et mauvais qui dessèchent et font mourir une branche au milieu d'un arbre.

L'escargot et son immeuble.

Le soleil se couche dans un chêne.

- Antipodes ? dit Fantec. Tu ne pourrais pas me donner le nom d'un pays que je connaisse mieux ?

L'Herbe. Moi, dans tout cela, je regarde, écoute, note, mais je suis neutre.

Les poules de Hollande à tête de corbillard.

Je suis toujours le premier homme lisant le premier poëte.

Le mépris de mon père pour les gens qui écrivent. Écrire, c'est bavarder, et il n'aimait que le bavardage politique. Il n'aurait eu de considération pour moi que si je lui avais dit : « J'ai dîné avec Deschanel. » Oh ! il n'aurait pas bondi d'orgueil, mais il aurait mis quelque chose de comique et d'étonné dans son « Ah ! »

Et je ne pouvais pas le lui dire tous les jours.

Et puis, de quoi me serais-je vanté ?

Ni Veuillot, ni Rousseau, ni Sand n'apprennent à écrire.

La sagesse des Nations, cette imbécile.

Mon style plein de tours de force dont personne ne s'aperçoit.

Pas de phrases, même sur la nature !

J'aime la solitude, même quand je suis seul.

Le chant lointain d'une grenouille qui est à mes pieds, dans l'herbe.

Philippe ignore le sommeil du matin qui repose et détend les nerfs.

Un ciel pur où se verrait la fumée d'une cigarette.

L'espérance, c'est sortir par un beau soleil et rentrer sous la pluie.

23 juillet.

L'homme est un animal qui a la faculté de penser quelquefois à la mort.

L'emportement de la satire est inutile : il suffit de montrer les choses telles qu'elles sont. Elles sont assez ridicules par elles-mêmes.

Notre égoïsme va si loin que nous croyons, en temps d'orage, qu'il ne tonne que pour nous.

- Doux, dit-il, comme une barbe d'enfant.

Le difficile, ce n'est pas tant d'être bon que de ne pas avoir honte de sa bonté, c'est de ne pas se dire : « Comment, moi qui lis couramment Pascal, puis-je être bon époux et bon papa, et me promener le dimanche avec ma légitime et ses gosses ? » Le difficile, c'est de ne pas se dire : « Oh ! si l'on me voyait ! »

On doit voir monter sur ma tête la fumée de mes idées de famille, comme celle d'un pot-au-feu.

Par sa fenêtre, ma mère voit arriver Marinette. Elle va s'asseoir au milieu de la cuisine et se met à pleurer afin que Marinette la trouve en larmes.

- Mon Dieu ! Qu'est-ce que vous avez maman ?

- J'ai des idées.

Pas moyen de savoir. On devine que ce sont des idées de suicide. Sûrement, elle a quelque chose. Furieuse de n'avoir pas été invitée à ma conférence sur Michelet, elle disait à Marie Pierry : « Vous allez vous compromettre dans cette société ! Vous savez que les prêtres n'aiment pas ce genre-là ? » Elle dit à Marinette :

- Il paraît que c'était si beau !

Par Philippe, elle apprend que j'ai mangé deux ou trois griottes.

- Oh ! ça ne m'étonne pas ! Il les aimait tant lorsqu'il était petit ! Il s'en barbouillait. Tenez ! Portez-lui en un plein panier. Ce pauvre Jules, comme il va être content !

Mon village est le centre du monde, car le centre du monde est partout.

Je suis passionné pour la vérité, et pour les mensonges qu'elle autorise.

Tout le jour, le bois retient un peu de nuit avec ses branches.

Je me moque de l'intelligence : je me contenterais d'avoir beaucoup d'instinct.

Restif a écrit Sara ou l'Amour à quarante-cinq ans : il n'a pas osé dépasser cet âge.

C'est une fausseté que de dire qu'on aime toujours son père : il a ses moments, comme tous nos amis.

La mort est douce : elle nous délivre de la pensée de la mort.

La gaucherie élancée des dindes.

Les arbres, ce soir d'orage, sont nerveux.

29 juillet.

Moi qui ne recherche que le rare et qui, pour y atteindre, renonce aux gros tirages et à la grosse presse, je lis, ce matin, dans la dernière des petites revues, qu'un anonyme trouve que j'excelle dans ce que je fais, mais que je fais toujours la même chose.

Et me voilà déconfit pour longtemps.

1er août.

Un épi :

- Regarde comme je dresse fièrement la tête !

- Ce n'est pas étonnant ! dit l'autre épi. Tu as perdu tes grains et tu as la tête vide.

La vieille vieillit, mais la vache reste jeune : il est vrai que ce n'est pas la même.

N'ayant plus d'avenir, mon père n'était pas curieux de deviner ce que serait le mien.

La nature a d'humiliantes façons de se défier de nous. Comme je reste immobile près d'un arbre, un oiseau vient se poser sur une branche, sous mon nez. J'en suis fier. Il me regarde. Tout à coup, il s'aperçoit que c'est un homme : il file bien !

En plein midi, un bois sombre m'impressionne : les geais s'y disputent comme des voleurs.

On se tait pour de grandes raisons : on n'agit que pour de petites.

Tant qu'un homme ne s'est pas expliqué le secret de l'univers, il n'a pas le droit d'être satisfait.

Les mendiants, on ne leur donne pas de sous, mais on leur donne notre adresse.

Enlevé l'or des blés, il reste l'argent des éteules.

L'esprit vit aux dépens du corps : si tu te portes bien, tu penseras mal.

La rêverie est le clair de lune de la pensée.

Il faut regarder la vérité en poëte.

On aime d'abord la nature. Ce n'est que bien plus tard qu'on arrive à l'homme.

La foi stupide ne peut que déplaire à Dieu.

Les grands boeufs puissants qui ont l'air d'avoir été créés avant l'homme.

Quelle bonne promenade, tout à coup gâtée parce que le fermier du château ne me salue pas ! Nous lui achetons pourtant assez. Je le regarde en face. Je provoque son salut, mais il n'a qu'un regard sournois et clignotant. Il tousse et passe, feint d'arracher un chardon, de rejeter une pierre de la route dans le fossé.

Et pourquoi me saluerait-il ? Je ne dégage pas encore cette odeur de sainteté qui charme et conquiert.

Lève-toi ! Déjà la terre est peuplée de travailleurs. Le paysan coupe son blé. Les boeufs s'occupent à manger. Les voix humaines montent vers le soleil où déjà l'alouette est arrivée. Une petite fille revient de porter la soupe.

Il faut d'abord défaire ce qu'on te croit : c'est possible. Puis, tu tâcheras de montrer ce que tu es : tu n'y arriveras jamais.

Quelques gouttes de rosée sur une toile d'araignée, et voilà une rivière de diamants.

8 août.

Ils écrivent « Leconte de L'Isle », comme s'il s'appelait Rouget.

L'éclusier connaît les habitudes des perdrix. Le matin, elles viennent boire au canal. Elles restent dans les prés pendant la chaleur. Venu le soir, elles regagnent le plateau où elles picorent et se couchent. Les mariniers sont les meilleurs braconniers. Sur leur bateau, ils ont des perdrix comme oiseau d'agrément : par leur chant, elles attirent les autres.

Regarder les choses de tout le monde avec un éclairage personnel.

Sortir pour fumer une cigarette d'air.

Ces littérateurs sont comme les tonneaux des Danaïdes : ils laissent passer toute l'humanité.

Le large coup de dents que la faux donne aux foins.

Barrès, un grand écrivain. Il ne lui manque que de savoir être médiocre. De là, ses échecs aux élections nationales et cette fatigue que ceux qui l'aiment le mieux éprouvent à le lire.

J'aime tant mon village que je n'aime pas voir les autres s'y installer.

Je vais sacrifier à mon père quelques perdrix.

Comme Chateaubriand, je bâille ma vie.

J'écris d'humbles livres pour les servantes de mes bons maîtres.

Au théâtre, il y a toujours quelque chose de mécaniquement prévu, qui m'est insupportable.

Comme nous ne sommes pas sûrs de notre courage, nous ne voulons pas avoir l'air de douter du courage d'autrui.

L'hirondelle, le jouet préféré du vent.

Une tempête qui nous retourne l'âme.

15 août.

Distribution des prix à Chaumot. En plein jour, ils hésitent à accepter le verre de sirop de groseille qu'on leur tend. Vienne un peu de nuit, ils prendront le vin dans la cave. Ceux qui ne résistent pas à la misère de l'enfance ont l'air d'idiots, ceux qui s'en tirent, de sauvages.

Tant qu'ils n'ont point passé la porte, il faut crier pour qu'ils entrent ; une fois entrés, ils disent : « Nous sommes chez nous. »

Marinette élève la voix pour les faire placer. Une vieille femme dit : « Entendez-vous comme elle gueule ! »

D'abord, tu sauras qu'il ne faut pas compter sur les fruits de la bonté, ensuite, même sur les fleurs.

Comme on fait circuler les verres de sirop, des paysans détournent la tête. Il faut les appeler comme s'ils étaient très loin.

Le désir de savoir la vérité oblige à se faire petit comme eux.

Restons chez nous : nous y sommes passables. Ne sortons pas : nos défauts nous attendent à la porte comme des mouches.

Bucoliques : Ici, pas de sorciers : les paysans ne croient pas aux sortilèges. Quelques figures sinistres, mais la misère enlaidit.

Cette vieille femme a le gros ventre ; rien, là, de ténébreux : ce n'est pas la faute du diable. La pire explication, c'est que peut-être elle cache sous son tablier des légumes volés dans les champs.

Elle dit à Ragotte :

- Tu es comme moi, tu as beau vivre dans la société des « monsieurs », tu parles aussi mal une fois qu'une autre, toujours patois.

- On ne me comprendrait plus si je parlais autrement, dit Ragotte.

Un coup de poing garni de fleurs.

Des dindes au teint d'Anglaises constipées.

Les maisons ne regardent plus dans la rue que par leurs portes ouvertes et lumineuses. Toute la clarté sort dans la rue.

Deux arbres dans un pré. L'un d'eux fléchit le genou, en adoration perpétuelle devant l'autre.

Les vieux chênes à la poitrine ouverte.

Lemaitre appelle Sarcey l'archevêque du bon sens.

Hé ! Hé ! J'aurais déjà un très joli petit enterrement !

D'une poule qui pond au dehors, ils disent qu'elle pond en perte, d'un homme qui découche, qu'il couche en perte.

Un calme chaud où une grosse mouche fait un bruit de cloches.

Des étoiles, basses comme des étincelles envolées de ma cheminée.

Elle croit que, l'âge, c'est de l'argent, et elle économise sur son âge.

Personne ne nous montre nos défauts comme un disciple.

J'inaugure la Culture du Moi en ordre dispersé.

- J'ai un des amis qui ne peut pas comprendre ce que vous faites.

- Cet ami, c'est vous.

Je voudrais être lu par la minorité, et connu par la majorité.

Avec aplomb, les hommes donnent des noms aux étoiles.

Ce n'est que ridicule d'être sourd, c'est triste d'être aveugle. On peut ainsi mesurer la différence qu'il y a entre la nature visible et les hommes qui parlent.

Le meilleur d'entre nous a quelques petits assassinats à se reprocher.

Si tu veux être sûr de toujours faire ton devoir, fais ce qui t'est désagréable.

Je suis l'envoûté de mon village.

Ils ont des oreilles, et ils écrivent mal.

L'idée de patrie est une idée de ville.

La petite patrie, c'est la grande, c'est l'unique.

Voyage à Château-Chinon. Le vieux beau, monocle à l'oeil, dit :

- Dans ce beau pays du Morvan, les arbres gardent la forme que Dieu leur a donnée.

Une auberge où il y a un « apport » de mouches.

Le guide. Il était assis sur le bord du fossé. Il se leva à notre approche et s'éloigna, les mains derrière le dos. Je le rejoignis en courant et lui dis :

- Pouvez-vous nous indiquer le chemin du Signal ?

- Oh ! oui, monsieur, je vais vous le montrer.

- Merci, monsieur.

- Suivez-moi par ce sentier, dit-il.

- Oh ! monsieur, ne vous donnez pas la peine.

- Oh ! j'ai bien le temps.

- Je suis désolé, dis-je, de vous déranger.

- C'est mon chemin.

Et il explique. Ici, la route d'Autun, là, Arleuf, la plus forte commune du département, les Settons derrière cette montagne, là-bas, le mont Beuvray. Des petits gars riaient et lui disaient : « Tu paieras la goutte. » Je compris enfin que c'était un vrai guide et n'eus pas honte de lui offrir vingt sous qu'il accepta avec l'indifférence d'un qui a vieilli sous le harnois. Il ne nous reconduisit pas à la dévalée, car il apercevait, à l'endroit où nous l'avions rencontré, des personnes indécises ; et il redescendit leur faire le coup du paysan qui se trouve là par hasard.

Sous le petit pont il y a une cascade. Il y a juste de la place pour une personne : tout Château-Chinon vient s'y baigner

Je demande au Lion d'or :

- A quel heure déjeune-t-on ?

- A onze heures.

- Bien. Je vais faire un petit tour en ville.

J'ai déjeuné dans un autre hôtel, et je n'ai plus osé passer devant le Lion d'or. Peut-être qu'on attend toujours. « Ils viendront dîner », se dit-on. Ne va-t-on pas m'envoyer le commissaire de la ville ? etc., etc. Stupides transes.

Sur les mains, le cocher avait du poil, de quoi se faire une casquette

Ils disent toujours que c'est plein de gibier et de poisson.

Des petits Parisiens en nourrice, tout nus sur les seuils.

Aux fenêtres, têtes qui nous font baisser les yeux.

Des routes pour boeufs qui ne courent jamais.

La lune, médaille au cou de la nuit.

Baïe chasse, à coups de mouchoir, le coq qui veut grignoter la poule.

Pourquoi serait-il plus difficile de mourir, c'est-à-dire de passer de la vie à la mort, que de naître, c'est-à-dire de passer de la mort à la vie ?

Il ne peut y avoir, d'un côté, la forme, de l'autre, le fond. Un mauvais style, c'est une pensée imparfaite.

Je recherche le pittoresque dans la vie des autres, et j'en ai peur dans la mienne.

Baïe ne sait pas réciter par coeur quand elle n'a pas le livre devant les yeux.

Il faut feuilleter tous les livres et n'en lire qu'un ou deux.

Un instrument qu'on ne remplace pas et qu'on ne perfectionne guère : c'est la charrue.

Mettre une rose au linge sale.

Les nuages au couchant font faire arrosoir au soleil.

Je rentre, l'angoisse au coeur parce que j'ai regardé le soleil couchant, entendu chanter les oiseaux, et que je n'aurai eu que quelques jours cette terre que j'aime tant, et qu'il y a tant de morts avant moi.

Mon cerveau clair comme un beau soir.

1er octobre.

Tout me donne envie de pleurer.

Le faucheur, jaloux parce que la presse ne s'occupe que du geste du semeur.

Je veux du lyrisme clair, et sobre.

- On ne fait jamais ce qu'on veut.

- Heureusement !

Le bois aux mille pieds.

A Corbigny, il n'y a qu'un rentier, et il est socialiste.

J'ai hérité de mon père l'habitude de frapper de petits coups sur le baromètre. Et nous parlons, lui et moi, de sa femme.

J'ai beaucoup d'admiration pour Augier, mais j'ignore si elle résisterait à une première lecture.

Pourquoi ce jonc remue-t-il seul ?

Toutes les maisons descendent boire à la rivière. Le village est au bord de l'eau comme un troupeau de bêtes énormes. Le clocher les mène, et le village respire. L'eau qu'on n'avait pas vue de la journée miroitait au soleil couchant. Il soupirait par toutes ses fenêtres. Il se rafraîchissait.

Ma bonté est un clair de lune qui ne réchauffe pas.

Le cochon avec sa casquette toujours sur les yeux.

Ils brûlent leur maison pour avoir enfin un peu d'argent. Ils profitent des beaux jours d'été. En attendant qu'elle soit reconstruite, ils peuvent coucher à la belle étoile.

Entre le berger et son chien, il n'y a qu'une différence d'humanité, que sauterait une puce.

Je suis la sentinelle de la lune.

Je me laboure avec ma plume.

Montaigne, c'est tout de même un peu traînard.

Rien de plus haineux, peut-être, que deux rivaux en bonté.

La lune honteuse en plein jour.

On ne voit presque plus. La vie est toute dans les brumes.

L'âme d'un chasseur est une carnassière de ridicules et de sottises.

Quelquefois, le chasseur dit : « Pauvres bêtes ! » C'est quand il a tué tout son saoul.

Moi et toi, cochon, nous ne serons estimés qu'après notre mort.

De là à croire que la mouche qui nous pique le front pendant notre sommeil est envoyée par Dieu lui-même pour nous réveiller de notre paresse, il n'y a pas loin.

Il ne porte la blouse que le Dimanche. Il garde ses vaches, en paletot. En semaine, il porte des bras de chemise.

Une vie heureuse, teintée de désespoir, c'est la mienne.

Mes frissons de folie.

Ma stupeur en découvrant mon pays.

A qui revient de voyage je fais une telle tête qu'il n'a plus envie de me dire que telle chose lui advint.

- Tout est dit.

- Oui, mais on le dit trop.

Pigeons. Leur vol fait le bruit d'un rire étouffé de jeunes filles, de nonnes au couvent.

Hirondelles. Leur gracieux désordre sur le toit. Pas un sentier de l'air qu'elles ne suivent.

Chaque fleur attire sa mouche.

Seules, les fumées savent qu'il y a du vent.

Les villages qui n'ont pas peur de dormir dans une nuit toute noire. Comme les gamins, j'ai toujours envie de me demander à sortir.

Je marche sur la terre et sous les étoiles, entre la réalité et le rêve.

Le ridicule ne tue pas la pitié.

La Loire, un grand fleuve de sable quelquefois mouillé.

C'est un mauvais travail que celui qu'on fait pour n'avoir plus à travailler.

« On ne fait pas ce qu'on veut », dit-on souvent. C'est « On ne fait pas ce qu'on peut », qu'on devrait dire.

La morale est dans les faits, pas dans les sentiments. Si je soigne bien mon père, je peux m'amuser à désirer sa mort.

Le chasseur tue toujours par adresse. De ses explications il résulte que c'est aussi par adresse qu'il manque.

- On ne peut pas vous refuser ça, dit-elle.

La lune n'a pas fermé l'oeil cette nuit.

Si la vérité est au fond du puits, je me jetterai dans le puits.

Nuages : les descentes de lit de la lune.

L'important, ce n'est pas de faire des vers au clair de lune : c'est de les faire bons.

Il faut tout dire : le travail donne une satisfaction un peu béate. Il y a dans la paresse un état d'inquiétude qui n'est pas vulgaire, et auquel l'esprit doit peut-être ses plus fines trouvailles. Comme un homme qui a pris une bonne résolution, et qui se repose avant de ne pas l'exécuter.

Leur vie : un cochon de cent francs, et du café trois fois par semaine.

Si je supprimais toute cette misère de pauvres gens, je tuerais tout ce qui attendrit mon coeur de poëte.

Le sourd-muet grognait par gestes.

Le matin, chaque grande herbe porte une toile d'araignée comme une petite voile. Le soleil paraît, et tout sombre.

Je n'ai jamais regardé un tableau. Je ne m'en vante pas. Je le fais quand même un peu exprès. Je me limite le plus que je peux, sourd à la musique, aveugle à la peinture. Je crois que nous naissons tous avec un génie diffus dont il faut savoir se débarrasser. Rien n'est plus facile, je pense, que d'être connaisseur dans tous les arts, et je tâche de me résigner à un seul.

Un pré rasé de frais.

Un vieil arbre fait d'autant de terre que de bois.

Dans la brume, du clocher on ne voit que l'ombre. La brume se dissipe, et le clocher s'achève.

Les cigognes crient comme des gamins qui sortent de classe.

Je dis : « Je vais travailler demain », et j'ai peur de travailler aujourd'hui. Je suis inquiet. Il me semble que je ne me repose pas assez. Mon père voit mes défauts, mais je remarque ses ridicules.

C'est le jeûne qui fait le saint, et la sobriété, l'homme de bon sens.

Donnez la raison au loup, mais ne lui laissez pas la faim.

Son fusil dans ses bras, comme un enfant terrible.

Quand elle va au cimetière, elle arrache un brin de mauvaise herbe sur la tombe de chaque mort qu'elle a connu. Elle les a tous connus.

Un salon de médecin de province où tous les fauteuils sont en chemise de nuit.

28 octobre.

On parle du pied ridiculement petit de Pierre Loti.

- Ce doit être ce qu'on appelle le pied marin, dit Bernard.

Un auteur gai disait, avant Médée :

- Depuis Cyrano, Mendès ne dort plus.

Le même auteur gai dit, après Médée :

- Mendès n'est pas près de fermer l'oeiI.

29 octobre.

Et, maintenant, je peux faire plusieurs fois le tour du cimetière sans penser à mon père.

L'absolu n'a guère plus de sens aujourd'hui que son adverbe.

31 octobre.

Il ne faut pas craindre de laisser notre esprit paître un peu, chaque jour, des herbes narcotiques dans les champs illimités du rêve.

On n'aime pas les défauts de ses amis, mais on y tient.

- Ça paiera toujours votre tabac.

- Oui, parce que je ne fume pas.

Paul Acker faisait ses premiers vingt-huit jours au régiment où il avait déjà fait son année. On y avait lu Les Dispensés de l'article 23. Le colonel s'approcha de lui et lui dit : « Cochon ! Saligaud ! Châtré ! » Tous les officiers tournaient autour de lui en lui soufflant des insultes. On ne le punit pas.

Les sous-officiers le félicitaient d'avoir dit des vérités.

- Il faut dire des vérités, lui répétait le sergent maître d'armes. Ainsi, il faut dire que, nous autres, nous devons passer adjudants, parce que nous ne pouvons rien contre des adjudants qui ne font pas d'armes Il faut écrire ça dans La Lanterne et signer Bassou. Je lis tous les articles signés Bassou.

Jamais je n'ai éprouvé d'émotion sincère au théâtre, sauf à mes pièces.

Elle était de ces femmes à qui l'on ne peut pas dire qu'elles sont fraîches comme des roses sans qu'elles répondent : « Demi-closes. »

Cette femme mariée est si jolie que nous la mépriserions un peu si elle n'avait pas d'amants.

1er novembre.

Il aimait à dire des choses désagréables. Comme il était sourd, il croyait peut-être qu'on n'entendait pas.

4 novembre.

Un jeune, c'est celui qui n'a pas encore menti.

Vous vous étonnez de quelques bizarreries originales, mais vous ne vous plaignez pas des médiocrités.

Une négresse, c'est une femme qui a des grains de beauté plus nombreux que les grains de sable de la mer.

Je me jette à vos pieds, madame, s'il y a un bon coussin.

L'humoriste, c'est un homme de bonne mauvaise humeur.

5 novembre.

Si je ne gagne pas d'argent, je tâcherai de tourner ça en vertu.

Je suis un libre-penseur qui voudrait bien avoir pour ami un bon curé.

C'est tout de même un peu fort, de croire que l'abondance est une qualité !

La franchise, est-ce bien une qualité ? Si oui, elle est à la portée de tout le monde ; mais peu de gens tendent la main vers elle.

Le chien garde un morceau pour la bonne gueule.

6 novembre.

De presque toute littérature on peut dire que c'est trop long.

Je veux me faire un style clair aux yeux comme une matinée de printemps.

Il gagne 5.200 francs à La Rochelle, et voudrait venir à Paris. Hébrard, du Temps, est disposé à prendre tout ce qu'il apportera. Est-ce que je n'ai pas un sujet d'article ?

- Mon cher, dit-il, tu ne sais pas quelle boue est la politique.

Il connaît un professeur de philosophie très distingué qui dit de moi : « C'est la sérénité dans l'insignifiance. »

- Ça ne te fait rien, n'est-ce pas, que je te dise ça ?

D'ailleurs, il connaît aussi un médecin qui aime beaucoup ce que je fais.

- Personne, dit-il, ne te comprend comme moi. Je crois que ce que tu as fait de mieux, c'est Coquecigrues, ou ton premier livre.

Puis, il s'invite à déjeuner.

- Tu sais ? dit-il. Je m'invite sans façons.

Ah ! sale engeance !

7 novembre.

Baïe joue avec Fantec à s'enfoncer sous les draps du lit, mais elle a peur et ne peut pas aller aussi loin que lui.

- Viens donc, bête ! lui dit Fantec. Je te reconduirai.

9 novembre.

Un sot en six lettres, un sot double.

Léon Blum explique avec précision et abondance le ridicule d'une guerre anglo-française.

C'est charmant, ce jeune homme imberbe qui pourrait être un sot et qui développe sur un sujet obscur des considérations lumineuses. Toute complication extérieure est un dérivatif à des complications intérieures. La France n'a d'autre raison de se battre avec l'Angleterre que l'instabilité ministérielle d'un lord Salisbury qui veut se consolider, et toutes les guerres ont des motifs de cet ordre. C'est une honte.

La crainte d'une chute, voilà ce qui suffit à un ministre pour faire égorger des milliers d'hommes.

Libre, oui, tu l'es comme moi, mon égal, oui, mais mon frère, c'est autre chose.

10 novembre.

Nous prononçons de ces paroles inutiles et vaines que le simple mouvement de la marche fait sortir de la bouche.

Quelquefois, je me désole de n'avoir pas de génie. Eux, ils m'étonnent : ils écrivent, ils écrivent ! Moi, je ne peux pas. Je ne trouve rien ou, plutôt, je n'accepte rien de ce que je trouve. Oui, c'est cela. C'est simplement que je refuse de me servir d'un certain talent qui leur suffit.

Elle dit d'abord : « Qu'est-ce que vous faites ? » et, aussitôt après : « Qu'est-ce que tu vas chercher par là ? »

Il dit à M. Adolphe Brisson : « L'expérience m'a démontré les périls de l'anarchie. » Oh ! la belle phrase, toute en profondeur ! Le dommage, c'est qu'on lise quelques lignes plus loin : « Je l'ai trouvé dans l'hôtel qu'il vient de se faire bâtir rue Spontini, à proximité du Bois. » On dirait l'explication de la belle phrase. On a le dégoût de l'humanité, mais un dégoût profitable. On vomit son siècle, et on se fait bâtir un hôtel dont le décor est sobre, discret, distingué. C'est d'un comique définitif.

Mais, dirait à peu près Barrès, s'il fallait accorder ses principes et sa vie, où irait-on ! L'on n'en finirait plus.

14 novembre.

Chaque jour, je rentre ma sensibilité comme un troupeau de moutons.

Déjà, plusieurs fois par jour, je sens que c'est fini, que je n'ai plus aucune raison de vivre.

On a autant de peine et de mérite à se passer d'argent qu'à en gagner.

15 novembre.

Chenet, le petit chien du foyer.

16 novembre.

Ensuite, ils se retirèrent dans un coin pour dire à leur aise du bien de Sarcey.

Gandillot, un tendre à qui sa tendresse joue de vilains tours, un peu longs.

La gaieté se contente des premiers mots venus, mais à la tendresse il faut du style. Il y a des paroles sérieuses qui sonnent faux, de gaies aussi, mais on s'en aperçoit moins.

Avec son air de rien, il est bon à tout.

Le grave inconvénient d'être l'ami le plus intime d'un jeune auteur dramatique, c'est qu'il vous prie d'assister à la première dans la loge de sa mère.

17 novembre.

Le capitaine était tout fier, lui, d'avoir un déserteur dans sa compagnie.

- J'admets fort bien les apartés au théâtre, dit Capus. Ça évite bien des choses.

- Ça évite bien du talent.

Je baisai le joli gantelet de sa peau fine.

Rebell dont les lèvres s'appliquent à rendre le sourire de la Joconde. Vinci, dit-on, y travailla quatre ans. Rebell y travaille toute sa vie.

J'imagine qu'un homme, dans la solitude, veut écrire, de souvenir, le répertoire de ce qu'il sait. Pour moi, ce ne serait pas long.

18 novembre.

Au bord de l'eau. Chut ! Je viens de voir une Sirène.

19 novembre.

Dieu ne croit pas à notre Dieu.

Un petit cabotin tout noir que Guitry adresse à Tristan et que Tristan m'envoie. Je donnerais des gifles à Tristan. Ils sont effrayants, ces pauvres êtres aux regards fous !

- Voulez-vous regarder, monsieur, et me dire d'abord, franchement, si j'ai le physique de votre rôle ? Ne remarquez-vous pas dans ma voix une note étrangère ? J'ai le théâtre dans le sang. J'ai lutté contre cette vocation. Je vous jure, monsieur, que j'ai déjà lutté avec désespoir, mais j'ai été brisé. Maintenant je me jette à l'eau. Monsieur Guitry m'a trouvé une note extraordinaire ; il m'a dit que, quand il aurait un théâtre...

Des cheveux secs sur un front qui ne luit pas.

- J'ai trente ans, monsieur.

- Je vous en donnais vingt.

- Oh ! monsieur, vous exagérez. Je vous jure que j'en ai trente, et je m'étonne que vous me rajeunissiez, car, ce matin, je ne suis pas moi-même. J'ai eu mal aux dents toute la nuit, et je sens que ma joue droite est encore grosse d'un reste de fluxion. J'adore Granier. Quelle artiste ! Je l'ouïs pour la première fois dans Amants. Je veux faire de l'art. Fi du cabotinage écoeurant ! Vous avez une note tendre : c'est ma note, à moi. Je prise beaucoup le jeu de Mayer. Je viens vous parler, monsieur, de l'avenir, tout simplement.

- Il est plus facile de se vieillir que de se rajeunir.

- J'essayai d'entrer à l'Odéon, mais, vous le savez, eût-on un talent extraordinaire - et je ne vais pas jusqu'à dire que ce soit mon cas - il y faut des protections. Sinon, rien à faire. Je dois partir prochainement en tournée.

- Où donc ?

- Un peu partout : dans les casinos, les villes d'eaux, je ne sais pas. Je suis engagé à de brillantes conditions, mais, vous le savez mieux que moi, monsieur, la province, ce n'est pas Paris.

- Non, dis-je.

Et je m'incline comme si j'étais Paris.

- J'imite qui je veux. J'imite tout le monde.

- C'est original.

- Je n'ai pas de fortune personnelle.

- Si vous en avez une autre...

De temps en temps il fermait un oeil pour mieux penser. Il était tout petit dans un grand pardessus. La moustache était d'un noir trop vrai. Des mains où la saleté continuait avantageusement le poil. Des cheveux debout comme s'ils étaient plantés dans de la terre. Deux yeux désordonnés comme des mouches, et des dents blanches qu'il n'y avait qu'à laver. Une manchette sale ; l'autre, il ne l'avait pas apportée.

24 novembre.

Idées générales. Ainsi appelées parce que personne n'en use.

25 novembre.

Écrivez vingt livres. Un critique vous jugera en vingt lignes, et vous ne serez pas le plus fort.

28 novembre.

- Ça me fait plaisir, ce que vous me dites-là.

- Alors, je le regrette.

De me relire, c'est me suicider.

29 novembre.

Combien de fois un homme parle-t-il plus haut et est-il plus bête quand il assiste au spectacle à côté d'une jolie femme qu'il veut épater ? Elle écrit des articles contre la chasse, et elle porte un chapeau fait avec des pattes, des becs et des ailes d'oiseaux.

J'ai toujours envie de dire à la musique : « Ce n'est pas vrai ! Tu mens. »

30 novembre.

- Mettre de gros points sur de tout petits i.

8 décembre.

A chaque instant, relever mon énergie comme une hotte.

Ses parents de province lui écrivent pour lui offrir une jeune fille, orpheline, très bien, avec fortune. Il répond en demandant 1 ° sa photographie faite par un amateur, c'est-à-dire sans retouches ; 2° son opinion sur l'affaire Dreyfus. Les parents lui écrivent une lettre de sottises.

12 décembre.

- Un âne, c'est un cheval qui ne va pas vite, dit Baïe.

13 décembre.

Toutes nues, les branches ne sont plus séparées du soleil par les feuilles.

Je ne m'amuse qu'aux préparatifs d'un projet qui ne peut pas réussir.

15 décembre.

Notre opinion, c'est la moyenne entre ce que nous disons à l'auteur et ce que nous disons à ses amis.

- Dans mes adultères de début, dit-il, je ne pouvais pas cacher à ma femme que je la trompais. Alors, je le lui disais, sous forme de blague, en farce. Elle ne me croyait pas, et j'étais quitte avec ma conscience.

Il me dit tout, parce qu'il sait que, tantôt, je suis discret, et que, tantôt, je répète tout.

- Qu'est-ce que ça fait, dit une femme, que je le répète à tout le monde, puisque c'est sous le sceau du secret ?

Les Écossais ont oublié leur pantalon.

23 décembre.

Je suis de ces gens vulgaires qui, à table, disent merci aux domestiques, et qui préfèrent un morceau de betterave à une truffe.

Dîner. Il y avait un monsieur qui n'a dit qu'une chose : que le pétrole a mis beaucoup de gaieté dans les appartements, mais il l'a dit plusieurs fois.

La lune répand l'hiver. Tout le froid nous tombe de cette lune qui luit dans le ciel comme un morceau de glace.

Oh ! ces sales bourgeois ! Il n'y a encore que les artistes qui puissent apprécier un repas de mets chauds, sain et bien cuit, du linge blanc, des couteaux qui coupent, un bon feu de bois, et une lampe qui éclaire.

Mme Rostand dit qu'elle pense quelquefois profondément, et que les êtres la font pleurer de pitié.

25 décembre.

Chauve, quand il pose sa main sur la pomme polie de sa tête, il se figure qu'il monte la première marche d'un escalier.

26 décembre.

Frileux comme un lézard, un rayon de soleil se chauffe sur le mur.

C'est un vieil ami, et j'ai pour lui une amitié pure, en ce sens qu'il n'y entre pas la moindre admiration.

La lune répand une neige égale et fine sur les toits.

Elles croient qu'elles ont du style parce qu'elles disent : « Mandez-moi si...»

- A l'office, dit une bonne, nous avons un chef nouveau qui est très savant. Il nous a dit que les hommes descendent de Darwin.

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