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POÈMES

Poésie et Poème

Oscar WILDE



TABLE des MATIÈRES

53 choix possibles

LES POÈMES D'OSCAR WILDE
HÉLAS
LE JARDIN D'ÉROS
LA NOUVELLE HÉLÈNE
CHARMIDÈS
PANTHÉA
HUMANITAD
SONNET A LA LIBERTÉ
AVE, IMPERATRIX
A MILTON
LOUIS-NAPOLEON
SONNET SUR LE MASSACRE DES CHRÉTIENS EN BULGARIE
QUANTUM MUTATA
LIBERTATIS SACRA FAMES
THEORETIKOS
REQUIESCAT
SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE L'ITALIE
SAN MINIATO
AVE, MARIA, GRATIA PLENA
ITALIA
SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE A GÈNES
ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE
URBS SACRA ET AETERNA
SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU DIES IRAE CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE
PAQUES
E TENEBRIS
VITA NUOVA
MADONNA MIA
LA CHANSON D'ITYS
IMPRESSION DU MATIN
PROMENADES DE MAGDALEN
ATHANASIA
SÉRÉNADE
ENDYMION
LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE
CHANSON
IMPRESSIONS
LA TOMBE DE KEATS
THÉOCRITE VILLANELLE
DANS LA CHAMBRE D'OR HARMONIE
BALLADE DE MARGUERITE NORMANDE
LE SORT DE LA FILLE DU ROI BRETONNE
AMOR INTELLECTUALIS
SANTA DECCA
UNE VISION
IMPRESSION DE VOYAGE
LA TOMBE DE SHELLEY
PRES DE L'ARNO
FABIEN DEI FRANCHI
PHEDRE
PORTIA
LA REINE HENRIETTE-MARIE
GLUKUPICROS ERÔS


TEXTE INTÉGRAL



LES POÈMES D'OSCAR WILDE

Les Poèmes ont été publiés en 1881, puis réimprimés en 1882 aux États-Unis.

Né en 1856, Oscar Wilde venait alors d'achever ses études à Oxford où il avait passé cinq années au Magdalen collège, remportant, en 1878, le prix Newdegate pour son poème Ravenne, écho des émotions et des souvenirs qu'il avait rapportés, l'année précédente, de son voyage en Italie et en Grèce avec le professeur Mahaffy.

Les Poèmes firent grand bruit dans les cercles littéraires londoniens. Wilde fut très discuté.

Pour les uns, son oeuvre n'était que la réunion des informes essais d'un collégien sans originalité, rejetant en hâte dans la circulation ce qu'il avait pu s'assimiler plus ou moins étroitement des idées et de la civilisation des Anciens.

Pour d'autres, les Poèmes affectaient la plus fausse, la plus artificielle recherche d'originalité.

On y voyait, à les entendre, régner ce style alambique, contourné, bizarre que fut jadis celui de Lily et des Euphuistes, de Gongora et des Précieuses, et tout cela réussissait mal à masquer le vide d'une âme incapable de penser par elle-même.

Pour un troisième groupe enfin, il fallait voir dans les Poèmes comme «l'Evangile d'un nouveau Credo». Wilde n'était-il pas l'apôtre et le pontife de l'art pour l'art, l'homme qui faisait bon marché du «puissant empire aux pieds d'argile», de la «petite île désertée par toute chevalerie» ? Chez lui plus de patriotisme, plus de haine invétérée du Papisme...

... «Parmi ses collines (de l'Angleterre), disait un de ses sonnets, s'est tue cette voix qui parlait de liberté.

Oh ! quitte-la, mon âme, quitte-la ! Tu n'es point faite pour habiter cette vile demeure de trafiquants où chaque jour

«On met en vente publique la sagesse et le respect, où le peuple grossier pousse les cris enragés de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.

«Cela trouble mon calme. Aussi mon désir est-il

de m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture, sans prendre parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis [Théoretikos.].»

On ne pouvait lui refuser toute attache dans le passé et ce culte des choses d'autrefois qui est une partie du patrimoine intellectuel de l'artiste. S'il ne voulait prendre parti ni pour Dieu ni pour ses ennemis, son dédain de la bataille vile, des cris enragés de l'ignorance, érigeait une sorte d'autel au passé

«Esprit de beauté, reste encore un peu, chantait-il dans son Jardin D'Eros, ils ne sont pas tous morts, tes adorateurs de jadis. Il en vit encore un petit nombre de ceux à gui le rayonnement de ton sourire est préférable à des milliers de victoires, dussent les nobles victimes tombées à Waterloo, se redresser furieuses contre eux. Reste encore, il en survit quelques-uns

«Qui pour toi donneraient leur part d'humanité et te consacreraient leur existence. Moi, du moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de tous les jours et dans tes temples j'ai trouvé un festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes neuves où tant de scepticisme s'offre sous une forme si dogmatique.

«Là ne coule aucun Céphise, aucun Hissus.

Là ne se retrouvent point les lois du blanc Colonos. Jamais sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais un pâtre simple ne fait gravir à son taureau mugissant les hautes marches de marbre et l'on ne voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter la robe brodée de crocus...»

Peut-être cet amour de l'antiquité, ce dédain du mercantilisme moderne, on eût pu de l'autre côté de la Manche les pardonner à Oscar Wilde s'il avait accepté de suivre la foule dans quelques-unes de ses ruées contre ce qu'elle haïssait. Mais là encore l'abîme s'ouvrait entre Wilde et ses contemporains.

Il a depuis exprimé ce regret que son père l'eût empêché alors de se faire catholique, seul contrepoids aux déviations qui allaient faire dérailler son âme sur les chemins de la vie.

La démonstration de cette tendance à une conversion catholique n'est pas inscrite dans ses Poèmes mais de leur lecture il résulte nettement que Wilde avait rapporté d'Italie le respect et le regret des âges passés de la Papauté. Il appartenait à cette petite élite protestante d'artistes et de musiciens à qui il parut, après 1870, qu'il y avait quelque chose de rompu dans l'esthétique romaine et qu'avec son Pontife-Roi Rome avait perdu un de ses plus beaux fleurons.

Pour moi, dit Wilde, pèlerin des mers du Nord, quelle joie de me mettre tout seul à la recherche du temple merveilleux et du trône de celui qui tient les clés redoutables.

Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent et prêtres et saints cardinaux et que porté au-dessus de toutes les têtes arrive le doux pasteur du troupeau.

Quelle joie de voir, avant que je meure, ce seul roi qui soit oint par Dieu et d'entendre les trompettes d'argent sonner triomphalement sur son passage.

Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.

Aussi chez le poète, quelle désillusion lorsqu'il voit dans là cité «couronnée par Dieu, découronnée par l'homme», flotter «l'odieux drapeau rouge, bleu et vert».

Ce n'est pas qu'il ait abjuré le culte de la liberté, mais il n'a jamais aimé celle-ci pour elle-même. Il n'est que «sur certains points» avec ces Christs qui meurent sur les barricades. Il n'aime guère les enfants de la Liberté «dont les yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère sans noblesse, dont les esprits ne connaissent rien, n'ont souci de rien connaîtra». En somme,

Malgré cette démangeaison moderne de liberté,

je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous

obéissent, à celui de ces démocrates braillards qui

trahissent notre indépendance par les baisers

qu'ils donnent à l'anarchie !

Ce qui lit vibrer son coeur, c'est que

...Le grondement de les démocraties.

Les règnes de la Terreur, les grandes anarchies,

reflètent pareilles à la mer mes passions les plus

fougueuses et donnent à ma rage un frein. Liberté !

pour cela uniquement tes cris discordants

Enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs.

Sans cela tous les rois pourraient, au moyen du

knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,

dépouiller les nations de leurs droits inviolables,

«Que je resterais sans m'émouvoir ...»

C'était un irréductible aristocrate, de cet «heureux petit nombre» qui concentre autour de soi la joie de vivre.

Et voilà pourquoi le monde, se vengeant, lui fut si cruel !

Albert Savine.

POÈMES - Oscar WILDE > HÉLAS

HÉLAS

Être entraîné à la dérive de toute passion jusqu'à

ce que mon âme devienne un luth aux cordes

tendues dont peuvent jouer tous les vents, c'est pour

cela que j'ai renoncé à mon antique sagesse, à l'austère

maîtrise de moi-même.

A ce qu'il me semble, ma vie est un parchemin

sur lequel on aurait écrit deux fois, où en quelque

jour de vacances, une main enfantine aurait griffonné

de vaines chansons pour la flûte ou le virelai,

sans autre effet que de profaner tout le mystère.

Sûrement il fut un temps où j'aurais pu fouler

les hauteurs ensoleillées, où parmi les dissonances

de la vie, j'aurais pu faire vibrer une corde assez

sonore pour monter jusqu'à l'oreille de Dieu !

Ce temps-là est-il mort ? Hélas ! faut-il que pour

avoir seulemeut effleuré d'une baguette légère le

miel de la romance, je perde tout le patrimoine dû

à une âme.

POÈMES - Oscar WILDE > LE JARDIN D'ÉROS

LE JARDIN D'ÉROS

Nous voici en plein printemps, au coeur de juin ;

pas encore les travailleurs hâlés ne se hâtent sur les

prairies des hauteurs, où l'opulent automne, saison

usurière, ne vient que trop tôt offrir aux arbres l'or

qu'il a mis de côté, trésor qu'il verra disperser par

la folle prodigalité de la brise.

Il est bien tôt, vraiment ! l'asphodèle, enfant

chérie du Printemps, s'attarde pour piquer la jalousie

de la rose ; la campanule, elle aussi, tient

déployé son pavillon d'azur. Et, pareil à un fêtard

égaré, perdu, que ses frères ont laissé là, pour

s'enfuir des bosquets, d'où les a chassés la grive,

messagère de juin,

seul, un pâle narcisse reste là, tout apeuré, tapi

dans un coin d'ombre, où des violettes, presque inquiètes

de leur propre beauté, se refusent à regarder

face à face l'or du soleil, par effroi d'une trop forte

splendeur. Ah ! c'est bien là, ce me semble,

—que viendraient se poser les pieds de Perséphoné,

quand elle est lasse des prairies sans fleurs

de Pluton,—là que danseraient les adolescents

arcadiens, là qu'un homme pourrait trouver le mystère

secret de l'éternelle volupté, ce secret que les

Grecs ont connu.

Ah ! vous et moi, nous pourrions

le découvrir ici, pour peu que l'Amour et le sommeil

y consentent.

Ce sont là les fleurs qu'Héraklèsen deuiisema sur

la tombe d'Hylas, l'ancolie, avec toutes ses blanches

colombes agitées d'un frisson, quand la brise les a

froissées d'un baiser trop rude, la mignonne chélidoine

qui, dans son jupon jaune, chante le crépuscule

du soir, et le lilas en robe de grande dame,—mais

laissons-les fleurir à l'écart, laissons

là-bas, les spirales de la rose trémière, aux rouges

dentelures, agiter sans bruit leurs clochettes, sans

quoi l'abeille, son petit carillonneur, irait chercher

plus loin quelque autre divertissement ; l'anémone

qui pleure dès l'aube, comme une jolie fillette devant

son galant, et ne laisse, qu'à grand'peine les

papillons ouvrir toutes grandes, auprès d'elle,

leurs ailes bigarrées, laissons-la languir dans la

pâle virginité, La neige hivernale lui plaira mieux

que des lèvres comme les tiennes, dont la brûlure

ne saurait que la flétrir. Va-t-en plutôt cueillir cette

fleur amoureuse qui s'épanouit solitaire, et que le

vent, entremetteur, poudre de baisers savoureux

qui ne sont pas de lui.

Les liserons aux fleurs en forme de trompette, et

qu'aiment tant les jeunes filles ;

la reine des prés,

à la teinte de crème, plus blanche que la gorge de

Junon, odorante autant que l'Arabie entière ; l'hyacinthe,

que les pieds de Diane chasseresse hésiteraient

à fouler, même à la poursuite du plus beau des

daims tachetés, la marjolaine en bouton, dont un

seul baiser suffirait à embaumer les lèvres de la

déesse de Cythère, et rendre jaloux Adonis,—cela,

c'est pour ton front,—et pour te faire une

ceinture,—voici ce flexible rameau de clématite pourpre,

dont la couleur somptueuse efface de son éclat le

roi de Tyr,—et ces digitales aux corolles

retombantes,—mais pour cet unique narcisse, que

laissa tomber de sa robe la saison printanière, lorsqu'elle

entendit avec effarement, dans les bois où

elle régnait, résonner le chant ardent, orageux de

l'oiseau d'été.

Ah ! qu'il te soit un souvenir subtil de ces jours

charmants de pluie et de soleil, alors qu'avril riait

a travers ses larmes, en voyant la précoce primevère

quitter d'un pied furtif les racines tortueuses des

chênes, et envahir la forêt, au point que malgré ses

feuilles jaunies et froissées, elle se couvrait d'un or

étincelant.

Non, lu peux le cueillir aussi.

Il n'a pas même

la moitié de ton charme, ô toi l'idole de mon âme,

et quand tes pieds seront las, les anchuses tisseront

leurs tapis les plus brillants ; pour toi, les chèvrefeuilles

oublieront leur orgueil et voileront leur lacis

confus, et tu marcheras sur les pensées bariolées.

Et je couperai un roseau dans le ruisseau de là-bas,

et je rendrai jaloux les dieux des bois ; le vieux

Pan se demandera quel est ce jeune intrus qui

s'enhardit à chanter dans ces retraites plus creuses

où jamais homme ne devrait risquer un pied le

soir, par crainte de surprendre Artémis et sa troupe

aux corps de marbre.

Et je te coulerai pourquoi la jacinthe se revêt

d'une aussi morne parure de gémissements plaintifs ;

pourquoi l'infortuné rossignol s'interdit de

lancer son chant eh plein jour, et préfère pleurer

seul, alors que dort la rapide hirondelle et que les

riches font la fête ; et pourquoi le laurier tremble

en voyant des lueurs d'éclair à l'Orient.

Et je chanterai comment la triste Proserpine fut

mariée à un grave, à un sombre maître et seigneur.

Des prairies infernales semées de lotus j'évoquerai

Hélène aux seins d'argent, et aussi tu verras cette

beauté fatale, pour qui deux puissantes armées se

heurtèrent d'un choc terrible,

dans l'abîme de la guerre.

Puis je te chanterai ce conte grec où Cynthia

s'éprend du jeune Endymion, et s'enveloppant d'un

voile gris de brouillards, se bute vers les cimes du

Latmos, dès que le soleil quitte son lit de l'Océan,

pour s'élancer à la poursuite de ces pieds pâles et

légers qui se fondent sous son étreinte.

Et si ma flûte est capable de verser une douce

mélodie, nous pourrons voir face à face celle qui, en

des temps bien lointains, habita parmi les hommes,

près de la mer Égée, et dont la triste demeure au

portique ravagé, au mur dépouillé de sa frise, aux

colonnes croulées, domine les ruines de cette cité

charmante, ceinte de violettes.

Esprit de beauté, reste encore un peu : ils ne sont

pas tous morts, tes adorateurs de jadis ; il en vit

encore un petit nombre, de ceux pour qui le rayonnement

de ton sourire est préférable à des milliers

de victoires, dussent les nobles victimes tombées à

Waterloo se redresser furieuses contre eux ; reste

encore, il en survit quelques-uns,

qui pour toi donneraient leur part d'humanité, et

te consacreraient leur existence.

Moi, du moins, j'ai agi ainsi. J'ai fait de tes lèvres ma nourriture de

tous les jours, et dans tes temples j'ai trouvé un

festin somptueux, tel que n'eût pu me le donner ce

siècle affamé, en dépit de ses doctrines toutes

neuves, où tant de scepticisme s'offre sous une

forme si dogmatique.

Là, ne coule aucun Cephise, aucun Ilissus ; là ne

se retrouvent point les bois du blanc Colonos. Jamais

sur nos blêmes collines ne croit l'olivier, jamais

un pâtre simple ne fait gravir à son taureau

mugissant les hautes marches de marbre ; on ne

voit point par la ville les rieuses jeunes filles t'apporter

la robe brodée de crocus.

Pourtant, reste encore. Car l'enfant qui t'aima le

mieux, dont le seul nom devrait être un souvenir

capable de te retenir [Il s'agit de John Keats (1795-1821) dont nous publierons prochainement les Poèmes.], dort dans un repos silencieux,

au pied des murs de Rome, et la mélodie

pleure d'avoir perdu sa lyre la plus douce ; nul ne

saurait manier le luth d'Adonais, et le chant est

mort sur ses lèvres.

Non, à la mort de Keats, il restait encore aux

Muses une voix argentine pour chanter sa thrénodie,

mais hélas ! nous la perdîmes trop tôt, en cette nuit

déchirée par la foudre, en cette mer rageuse, Panthéa

vint réclamer comme son bien celui qui l'avait

chantée, et fermer la bouche qui l'avait louée [Shelley.] ;

depuis lors, nous allons dans la solitude, nous

n'avons

plus que ce coeur ardent, cette étoile matinale de

l'Angleterre ressuscitée, dont le clair regard, derrière

notre trône croulant, et les ruines de la guerre,

vit les grandes formes grecques de la jeune Démocratie

surgir dans leur puissance comme Hespérus,

et amener la grande République [Swinburne qui, à côté des Poèmes et Ballades, est l'auteur d'une tragédie, Atalante à Calydon, dont nous avons en préparation une traduction.]. A lui du

moins tu as enseigné le chant.

Et il t'a accompagné en Thessalie, et il a vu la

blanche Atalante, aux pieds légers, à la virginité

impassible et sauvage, chasser le sanglier armé de

défenses. Son luth, aussi doux que le miel, a ouvert

la caverne dans la colline creuse, et Vénus rit de

savoir qu'un genou fléchira encore devant elle.

Et il a baisé les lèvres de Proserpine et chanté

le requiem du Galiléen. Ce front meurtri, taché

de sang et de vin, il l'a découronné. Les Dieux de

jadis ont trouvé en lui leur dernier, leur plus ardent

adorateur, et le signe nouveau s'efface et pâlit devant

son vainqueur.

Esprit de Beauté, reste encore avec nous.

Elle n'est point encore éteinte, la torche de la poésie.

L'étoile qui surgit par-dessus les hauteurs de

l'Orient défend invinciblement ses armoiries argentées,

contre les ténèbres qui s'épaississent, contre

la fureur des ennemis. Oh ! reste encore avec nous,

car, au cours de la nuit longue et monotone,

Morris [William Morris, poète et ouvrier d'art, auteur du poème L'Histoire de Sigurd le Volsung et La chute des Niebelungen, 1877.], le doux et simple enfant de Chaucer,

l'aimable héritier des pipeaux mélodieux de Spencer,

a souvent charmé par ses tendres airs champêtres

l'âme humaine en ses besoins et ses détresses,

et des champs de glace, lointains et dénudés, a

rapporté assez de belles fleurs pour faire ensemble

un paradis terrestre.

Nous les connaissons tous, Gudrun, la fiancée

des hommes forts, et Aslaug, et Olfason, nous les

connaissons tous, et comment combattait le géant

Grettir, et comment mourut Sigurd, et quel enchantement

tenait le roi captif, quand Brynhild

luttait avec les puissances qui déclarent la guerre à

toute passion. Ah ! que de fois, pendant les heures

d'été,

les longues heures monotones, alors que le midi,

s'amourachant d'une rose de Damas, oublie de reprendre

sa marche vers l'Ouest, si bien que la lune,

pâle usurpatrice, élargissant sa tache, change son

mince croissant en un disque d'argent, et réprimande

son char paresseux,—que de fois, dans

l'herbe fraîche et drue,

bien loin du jeu de cricket et des bruyants canotiers,

à Bagley, où les campanules devancent un

peu l'époque de l'accouplement pour les merles et

s'attardent à attendre l'hirondelle, où le bourdonnement

d'innombrables abeilles vibre dans la

feuillée, je suis resté à m'abandonner aux contes

rêveurs que tisse sa fantaisie.

Et à travers leurs infortunes imaginaires, et

leurs douleurs fictives, j'ai pleuré sur moi-même,

puis retrouvé la bonne humeur dans une simple

gaîté, en voyageant sur cette mer aux mille teintes.

Je sentais en moi la force et la splendeur de la

tempête, sans avoir à en subir les désastres, car le

chanteur est divin.

Le petit rire que fait entendre l'eau en tombant,

n'est point aussi musical, et l'or liquide qui s'accumule

en piles serrées dans la mignonne cité de cire

n'a pas tant de douceur. Les vieux roseaux à demi

desséchés qui se balançaient en Arcadie, dès que

ses lèvres les touchent, exhalent une harmonie toute

nouvelle.

Esprit de beauté, attarde-toi encore un peu, bien

que les marchands trompeurs du commerce profanent

de leurs routes de fer notre île charmante, et

qu'ils rompent les membres de l'Art sur des

roues tournoyantes, hélas ! bien que les usines

bondées propagent l'ignorance, ver rongeur qui tue

l'âme, oh ! reste encore.

Car il est au moins un homme,—il tire son

nom de Dante et du séraphin Gabriel, et son double

laurier brûle d'une flamme impérissable pour

éclairer ton autel. Celui-là t'aime bien, qui vit le

vieux Merlin se prendre au piège de Viviane, et les

anges aux pieds blancs descendre les marches

d'or [Gabriel Dante Rosetti.].

Il t'aime si bien que l'univers doit se couvrir de

vêtements aux couleurs somptueuses, et le Chagrin

prendre un diadème de pourpre, ou, sans cela, il

cesserait d'être le Chagrin ; et le Désespoir devrait

dorer ses cornes, et la Douleur, pareille à Adon, serait

belle même dans son excès. Tel est l'empire

qu'exercent les Peintres, tel est l'héritage que

possède notre solennel Esprit, car avec toute sa

pitié, son amour, sa lassitude, il est un miroir plus

fidèle de son siècle que ne le sont les Peintres dont

le talent ne peut prétendre à un but plus haut que

la copie des banalités, incapable qu'il est de représenter

l'âme avec ses terribles problèmes.

Mais ils sont en petit nombre, et tout romanesque

s'est dissipé. Les hommes peuvent faire des

prophéties au sujet du soleil, des leçons sur les taches,

enseigner comment les atomes sans âme parcourent

isolément un vide infini, comme de chaque arbre

a fui la nymphe éplorée, pourquoi nulle naïade ne

montre plus sa tête parmi les roseaux d'Angleterre.

A mon gré, ces modernes Actéons se vantent

trop tôt d'avoir surpris les secrets de la Beauté :

faut-il, parce que nous avons analysé l'arc-en-ciel

et dépouillé la lune de son mystère le plus ancien,

le plus chaste, que moi, le dernier Endymion, je

perde tout espoir, parce que des yeux impertinents

ont lorgné ma maîtresse à travers un télescope ?

A quoi nous sert-il que ce siècle scientifique ait

fait irruption par nos portes avec tout son cortège

de miracles modernes ? Peut-il apaiser un amant au

coeur brisé ? Peut-il, en toute sa durée, faire quoi

que ce soit pour rendre une existence plus belle,

la faire plus divine un seul jour ? Mais maintenant

le siècle d'argile reparaît, ramené par un cycle horrible : la Terre

a engendré une nouvelle et bruyante progéniture

de Titans ignorants, que leur origine impure lance

encore une fois contre l'auguste hiérarchie qui siégeait

sur l'Olympe.

Ils ont fait appel à la Poussière,

et c'est de cet arbitre infécond qu'ils doivent attendre

la sentence. Qu'ils tâchent, s'ils en sont capables,

de faire sortir de la lutte naturelle et du hasard

sans raison la nouvelle règle de l'idéal pour

l'homme ! Il me semble que ce n'était point là mon

héritage, car j'avais été nourri d'une façon tout

opposée. Mon âme va des hauteurs suprêmes de

la vie vers un but plus élevé.

Vois, pendant que nous parlions, la Terre a détourné

du Dieu sa face, et la barque d'Hécate a surgi

avec sa charge argentée, jusqu'à ce qu'enfin le jour

jaloux en éteignît toutes les torches. Je n'ai point

remarqué la fuite des heures ; pour les jeunes Endymions,

les doigts paralysés du Temps égrènent en

vain son rosaire de soleils.

Regardez comme l'iris jaune penche languissamment

sa gorge en arrière, pour appeler le baiser de

son page perfide, la libellule, alors que celle-ci,

pareille à une veine bleue sur le poignet blanc d'une

jeune fille, dort sur la primevère neigeuse qui est née

cette nuit et qui commence à s'enflammer du rouge

ardent de la honte, et va mourir en pleine lumière.

Allons-nous-en.

Déjà se profilent sur le pâle bouclier

du ciel décoloré les brillantes fleurs de l'amandier.

Le râle des prés, tapi dans l'herbe encore respectée

de la faux, répond à l'appel de sa compagne ;

les courlis réveillés en sursaut franchissent d'un vol

irrégulier le ruisseau couvert de brouillards, et

dans son lit de roseaux, l'alouette, joyeuse de voir

poindre le jour, éparpille dans l'herbe les perles de la rosée, et

toute tremblante d'extase, va saluer le Soleil, qui

bientôt, sous sa complète armure d'or, va sortir de

cette tente couleur orangée, que voici dressée là-bas

vers l'Orient en feu. Vois, la frange rouge apparaît

sur les hauteurs attentives. Voici le Dieu, et

dans son amour pour lui, la bruyante alouette est déjà hors de vue et

remplit de ses chants cette vallée de silence. Ah !

il y a dans le vol de cet oiseau plus d'une chose

qu'on ne saurait apprendre dans une cornue. Mais

l'air fraîchit. Partons, car bientôt les bûcherons seront

ici. Quelle nuit de juin nous avons vécue !

POÈMES - Oscar WILDE > LA NOUVELLE HÉLÈNE

LA NOUVELLE HÉLÈNE

Où donc étais-tu, pendant qu'autour des murs

de Troie, les fils des Dieux se battaient en cette

grande emprise ? Pourquoi reviens-tu fouler notre

terre à nous ? As-tu oublié cet adolescent passionné,

et sa galère aux voiles de pourpre, et son équipage

tyrien, et les yeux moqueurs de la perfide

Aphrodite ? Car c'est assurément toi qui, pareille à

une étoile suspendue dans le silence argenté de la

nuit, entraînas la chevalerie et l'énergie du monde

antique au milieu des clameurs et des torrents de

sang de la guerre.

Ou bien régnais-tu sur la lune chargée de feu ?

Ton temple a-t-il été bâti dans l'amoureuse Sidon,

au-dessus de la lumière et du rire de la mer ? Est-ce

là que, voilée par le treillis fait d'écarlate aux

mailles d'or, quelque jeune fille aux membres

bruns brodait une tapisserie pendant toute la durée

des heures vides et lourdes du plein jour, jusqu'à

ce qu'enfin sa joue s'allumât des flammes de la

passion, et qu'elle se levât pour recevoir, sur ses

lèvres salées par l'embrun, le baiser d'un joyeux

matelot cyprien, revenu sain et sauf de Calpé et

des falaises d'Héraklès ?

Non, tu es bien Hélène elle-même et non point

une autre ; c'est pour toi que mourut le jeune Sarpédon,

et que l'âge viril de Memnon fut fauché

prématurément. C'est pour toi qu'Hector au cimier

d'or tenta de vaincre le fils de Thétis dans cette

course fatale, dans la dernière année de la captivité.

Oui, aujourd'hui encore l'éclat de ta renommée

flamboie dans ces plaines d'asphodèles flétries, où

les grands princes, si bien connus d'Ilion, entrechoquent

des fantômes de boucliers, en t'appelant

par ton nom.

Où donc étais-tu ? Dans cette terre enchantée dont

Calypso la délaissée connaissait les vallons endormis,

où jamais faucheur ne se lève pour saluer le

jour, mais où l'herbe intacte s'emmêlait confusément,

où le berger mélancolique voyait ses hauts

épis rester debout jusqu'au temps où le rouge de

l'été faisait place aux teintes grises de la sécheresse ?

Étais-tu étendue là-bas, près de quelque source

léthéenne, tout entière à tes souvenirs d'autrefois,

au craquement des lances qui se brisent, à l'éclair

soudain d'un heaume fracassé, au cri de guerre des

Grecs ?

Non, tu avais pour retraite cette colline creuse

que tu habitais avec celle dont on a perdu tout souvenir,

cette reine découronnée que les hommes appellent

l'Erycine, cachée si loin que tu ne pouvais

jamais voir la face de celle dont aujourd'hui, à

Rome, les nations révèrent en silence les autels

décrépits, de celle à qui l'amour n'apporta nulle

joie, nulle volupté, de celle qui ne connut de

l'amour que l'intolérable souffrance, pour qui ce

fut seulement une épée qui lui fendit le coeur, et

qui n'en eut que la douleur de l'enfantement.

Les feuilles de lotus qui guérissent de la mort,

tu les tiens à la main. Oh, sois bonne pour moi,

pendant que je me sais encore à l'été de ma vie, car

c'est à peine si mes lèvres tremblantes laissent

passer un souffle capable de faire retentir de ton

éloge la trompette d'argent, tant je suis courbé devant

ton mystère, tant je suis ployé, brisé sur la

terrible roue de l'amour, et je n'ai plus d'espoir,

plus le coeur de chanter. Pourtant je ne me soucie

point quel désastre le temps peut amener, si tu me

permets de m'agenouiller dans ton temple.

Hélas ! tu refuses de t'arrêter ici, mais comme

cet oiseau serviteur du soleil, et qui fuit devant le

vent du nord, de même tu vas fuir loin de notre

terre maudite et morne pour regagner la tour où

jadis tu te plaisais tant, et retrouver les lèvres

rouges du jeune Euphorion.

Et pour moi, je ne

verrai plus jamais ta face ; il me faudra rester en ce

jardin plein de poisons, poser sur mon front la couronne

d'épines de la douleur, jusqu'à ce que ma vie

sans amour se soit écoulée tout entière.

O Hélène, Hélène, Hélène ! Encore un peu, encore

un peu de temps ! Reste ici jusqu'à ce que le

jour vienne, et que les ombres s'enfuient, car dans

la lumière ensoleillée de ton rassurant sourire, je

n'ai nulle pensée, nulle crainte au sujet du ciel ou

de l'enfer, puisque je ne connais d'autre divinité

que toi, que celui aux pieds duquel les planètes fatiguées

se meuvent, entraînées dans des filets d'or,

que l'esprit incarné de l'amour spirituel, qui a

fixé son séjour de volupté dans ton corps.

Ta naissance ne fut point celle des femmes ordinaires,

mais ceinte de la splendeur argentée de

l'écume, tu surgis des abîmes des mers azurées, et

à ta venue, quelque étoile immortelle, à la chevelure

de flamme, rayonna dans les cieux d'Orient,

et réveilla les pâtres de l'île qui fut ta patrie. Tu

ne mourras point. Pas de venimeux aspic d'Égypte

pour ramper à tes pieds et infecter la pureté de

l'air ; ta chevelure ne sera, point salie des mornes

fleurs du pavot, ces hérauts qui, vêtus d'écarlate,

annoncent l'éternel sommeil.

Lis d'amour, pur, inviolé, tour d'ivoire, rose rouge

de feu, tu es venue ici-bas illuminer nos ténèbres.

Car pour nous, qu'enserrent de près les vastes

filets du destin, nous qui sommes las d'attendre

que vienne le désiré des nations, nous errions au

hasard dans l'obscure demeure, nous cherchions à

tâtons quelque calmant endormeur pour les existences

manquées, pour les misères qui s'éternisent

jusqu'au jour où reparut devant nous, sur ton autel

relevé, la blanche splendeur de ta beauté.

POÈMES - Oscar WILDE > CHARMIDÈS

CHARMIDÈS

I

C'était un adolescent grec, et il revenait à la

maison, avec des figues pulpeuses et du vin de

Sicile. Il se tenait à la proue de la galère, et laissait

inconsciemment l'embrun souffler à travers ses

grosses boucles brunes, et avec un dédain d'enfant

pour la vague et le vent, de son siège tout dégouttant

d'eau, il guettait à travers la nuit humide et

orageuse.

Enfin, à la lueur de l'aube, il vit une lance polie

se dessiner comme un mince filet d'or sur le ciel,

et il hissa la voile, il tendit les cordages criards,

commanda au pilote de naviguer vivement contre

la forte brise du nord, et pendant tout le jour il

se tint à son poste, dirigeant du rythme de ses

chants les mouvements des rameurs.

Et quand du rouge apparut sur les vagues contours

des collines corinthiennes, il mit à l'ancre

dans une petite baie à fond de sable, posa sur sa

tête une couronne d'olivier fraîchement coupé, puis

il tira du réduit sa tunique de lin et ses sandales

aux semelles d'airain,

et une riche robe teinte du suc des poissons ; il

l'avait achetée à quelque marchand au teint de suie,

sur le quai ensoleillé de Syracuse, et elle était

ornée de broderies tyriennes.

Puis, il se fraya passage

parmi les marchands curieux, à travers les

bois au doux feuillage argenté, et quand le jour

fatigué

eut achevé son tissu compliqué de nuages cramoisis,

il monta la colline escarpée, et d'un pas

alerte et silencieux, il se glissa vers le temple, inaperçu

de la foule des prêtres affairés, et à l'abri

d'une sombre cachette, il contempla ces jeunes

bergers, ses turbulents camarades de jeux, qui apportaient

les prémices de leurs petits troupeaux, il

vit le timide berger jeter

sur la flamme le sel crépitant, ou suspendre au

mur du temple sa houlette sculptée, en l'honneur

de celle qui éloigne de la ferme et de l'étable le

loup perfide, aux dents aiguisées par la faim. Puis,

les jeunes filles aux voix claires se mirent à chanter

et chacun apporta à l'autel quelque pieuse offrande,

une coupe en bois de hêtre, pleine d'un lait écumant,

une belle étoffe où étaient ingénieusement

représentés des chiens en chasse, un rayon de miel

tout débordant d'or encore liquide que l'abeille

avait à peine fini de travailler, ou une outre noire,

pleine d'huile, préparée pour les lutteurs, la dépouille

hérissée, ornée de ses défenses, d'un énorme

sanglier,

dérobée à Artémis, cette vierge jalouse, pour

plaire à Athéné, et la peau tachetée d'un grand

daim, que la flèche était allée atteindre au milieu

d'un bosquet de la montagne. Et alors le héraut

fit un appel, et des colonnes du portique s'avancèrent

un à un les Grecs joyeux, enchantés d'avoir

fait leurs modestes offrandes.

Et le vieux prêtre éteignit la flamme languissante,

à l'exception de la lampe unique, rubis tremblotant,

qui brillait perpétuellement dans la cella. Les sons

perçants des lyres s'amoindrirent sous le vent, à

mesure que les campagnards s'éloignaient en

dansant. Et d'un bras vigoureux, le gardien ferma

les portes de bronze poli.

Charmidès resta longtemps immobile, osant à

peine respirer, écartant le bruit cadencé que faisaient

en tombant les gouttes de vin elles pétales de roses

qui se détachaient des guirlandes, pendant que la

brise nocturne errait par le sanctuaire. On eût dit

qu'il était évanoui dans une sorte d'extase, lorsqu'enfin

la pleine lune apparut tout entière par

l'ouverture du toit,

Et inonda de ses flots de lumière le pavé de

marbre.

Alors l'aventureux adolescent s'élança de

sa cachette, et ouvrant toute grande la porte de

cèdre sculpté, il se vit devant une terrible image, au

vêtement couleur de safran, en complète armure de

bataille. Le griffon efflanqué brillait au sommet

du vaste casque et la longue lance qui sème le naufrage

et la ruine

semblait une verge rougie au feu. La tête de Gorgone,

faite de pierre et d'acier, ouvrait largement

ses yeux morts, entrelaçait sur le bouclier ses

horribles serpents, et restait bouche béante, les

lèvres exsangues, glacées dans une impuissante fureur,

pendant que, tout effarée, la chouette aux

yeux éblouis, qui se trouvait aux pieds de la statue,

poussait son ululement aigu.

Le pêcheur solitaire qui ranimait son fanal, bien

loin en mer, au large de Sunium, ou qui jetait le

filet à prendre les thons, entendit le pas d'airain

de chevaux qui frappait les vagues, et vit un terrible

éclair déchirer les plis multiples des rideaux de la

nuit, et il s'agenouilla sur la poupe étroite, et dans

sa peur sacrée, il fit une prière.

Et les amants coupables, au milieu même de leur

étreinte, oublièrent un instant leurs furtives caresses,

s'imaginant avoir entendu le cri plein de

menace et de colère de Diane ; et les rudes veilleurs,

sur leurs sièges élevés, se hâtèrent vers leurs boucliers,

ou tendirent leurs cous hérissés d'une

barbe noire par-dessus l'ombre des créneaux.

Car tout autour du temple roulait un cliquetis

d'armes, et les douze Dieux sursautèrent d'effroi

dans leur marbre. L'air retentit d'appels discordants.

Enfin le vaste Poséidon brandit sa lance et les chevaux

qui bondissent sur la frise se mirent à hennir,

et du cortège équestre arriva un bruit sourd de pas

qui se hâtent.

Prêt à la mort, il resta immobile, les lèvres entr'ouvertes,

tout heureux qu'à un tel prix il pût

voir ce calme et vaste front, cette redoutable virginité,

la merveille de cette chasteté impitoyable. Ah !

certes il était heureux, car jamais, depuis le jeune

prince-berger de Troie, créature humaine n'avait

eu sous les yeux un spectacle aussi étonnant.

Il restait immobile, prêt à mourir, mais soudain

l'air devint silencieux, les chevaux cessèrent de

hennir ; il repoussa en arrière son épaisse chevelure ;

il rejeta les vêtements qui couvraient ses

membres, car quel est celui qu'un tel amour ne forcerait

pas à tout oser ; et il lui boucha la gorge,

et de ses mains sacrilèges

il défit la cuirasse, et la robe de couleur safran,

et mit à nu les seins polis, et enfin le péplos glissa

de la taille et laissa voir le secret mystère, celui

qu'à nul amant Athéné ne montrera, les grands

flancs froids, le croissant des cuisses, les onduleuses

collines de neige.

Ceux-là qui n'ont jamais commis un pêché

d'amoureux, qu'ils ne lisent point mon poème, car

leur oreille n'y percevrait qu'un bruit grêle et sans

harmonie, et n'y trouverait aucun charme. Mais

vous, dont les joues fanées gardent encore la trace

d'un sourire, vous qui avez appris ce que c'est

qu'Eros, vous autres, écoutez-moi encore un

peu.

Il resta encore un court instant à contempler de

ses yeux avides la statue polie, jusqu'à ce qu'à

force de regarder de telles splendeurs, sa vision

devînt confuse, et alors ses lèvres affamées de volupté

se rassasièrent sur les lèvres de la statue, et

il jeta ses bras autour du cou rond comme une tour,

et ne se soucia plus de mettre un frein à la volonté

de sa passion.

Jamais, me semble-t-il, amant n'eut un rendez-vous

pareil, car pendant toute la nuit, il murmura

des mots aussi doux que le miel, et il vit les

membres au dessin si pur que nul n'avait touchés,

et sans que rien l'en empêchât, il baisa le corps

pâle, aux reflets d'argent, et il promena ses mains

sur les seins polis, et appuya son front brûlant sur

la froide, la glaciale poitrine.

Il lui semblait que des javelines numides traversaient

coup coup sur son cerveau affolé, saisi de vertige.

Ses nerfs frémissaient comme vibrent les cordes

des violons, d'une pulsation exquise, et sa souffrance

était une angoisse si douce, qu'il ne put détacher ses

lèvres des siennes, qu'à l'heure où passa au-dessus

de sa tête l'avertissement de l'alouette.

Qui n'a jamais vu l'aube jeter un regard furtif

dans une chambre assombrie, qui n'a point tiré le

rideau, pour se lever, les yeux mornes et las, d'auprès

d'un corps aimé, adoré, tenez pour certain que

jamais il ne comprendra ce que je tente de chanter,

combien dura son baiser suprême, combien il se

plut à prolonger ses caresses.

La lune se bordait d'un contour de cristal, signe

que les gens de mer tiennent pour un présage de

la colère céleste. Les étoiles pâlies s'effaçaient, et à

l'horizon déjà éclairé, tremblotaient d'un léger frémissement

les ailes de l'aurore prête à fuir, avant

que de la cella sombre et silencieuse cet amoureux

fût sorti.

Il descendit la roche escarpée d'un pied hâtif ; il

descendit rapidement la pente, le brave jeune

homme. Il atteignit la grotte de Pan, et entendit,

en passant, las ronflements de l'être aux pieds de

chèvre. Il franchit d'un bond un tertre de gazon, et

pareil à un jeune paon, il courut vers un bois d'olivier,

qui se trouvait dans une vallée ombreuse, non

loin de la cité aux beaux édifices.

Et il chercha un petit ruisseau bien connu de

lui, car plus d'une fois, tout enfant, il y avait pourchassé

le grèbe vert à aigrette, ou il y avait attiré

dans les mailles d'un filet la truite argentée. Il

s'étendit de tout son long parmi les roseaux surpris,

tout haletant, le coeur battant d'un effroi

mêlé de plaisir, et il attendit le jour,

Il resta couché sur la rive verte, laissant sa main

distraite plonger dans les remous de l'eau froide et

sombre, et bientôt l'haleine du matin vint éventer

ses joues brûlantes et rougies, ou jouer étourdiment

avec les boucles qui s'emmêlaient sur son

front, pendant qu'il regardait dans l'eau avec un

étrange, un mystérieux sourire.

Et de bonne heure le berger au manteau de laine

grossière ouvrit avec le crochet de son bâton les

barrières de branches entrelacées, et montant du

tas d'ajoncs, une mince guirlande de fumée bleue se

déroula dans les airs au-dessus des blés mûrissants.

Et sur la colline,

le chien jaune de la maison aboya,

pendant que le lourd bétail se dispersait parmi la

fougère frisée et bruissante.

Et quand le faucheur au pied léger se rendit aux

champs par les prairies que voilaient comme une

dentelle les fils de la rosée, quand les brebis bêlèrent

sous le brouillard de la lande, quand le râle des

prés se réveilla et s'envola de son nid, des bûcherons

aperçurent le jeune homme allongé près

du ruisseau, et se demandèrent avec grande surprise

comment un adolescent pouvait être aussi

beau.

Et ils jugèrent qu'il n'était point de la race des

mortels, et l'un d'entre eux dit : «C'est le jeune

Hylas, ce vagabond infidèle qui, oubliant Héraklès,

aura voulu coucher avec une Naïade» ; mais

d'autres dirent : «Non, c'est Narcisse, épris de

lui-même. Ce sont bien là ces lèvres caressantes,

purpurines, que nulle femme ne peut tenter.»

Et quand ils furent plus près, un troisième

s'écria : «C'est le jeune Dionysos, qui aura caché

au bord du ruisseau sa lance et sa peau de faon,

las de chasser avec la Bassaride, et nous agirions

sagement en prenant la fuite : ils ne vivent pas

longtemps, ceux qui viennent épier les dieux immortels.»

Ainsi donc, ils s'en allèrent, se gardant bien de

tourner la tête, et ils contèrent au timide berger

comment ils avaient aperçu je ne sais quel dieu de

la forêt couché parmi les roseaux, et nul n'osa

traverser l'étendue de la prairie, et en ce jour-là, on

s'abstint d'abattre un seul olivier, ou de couper des

roseaux, et la belle campagne resta déserte,

excepté lorsque le serviteur du bouvier, avec son

seau bien équilibré sur son dos, vint par bonds

légers, et se montra sur l'autre bord ; il s'arrêta

pour jeter un appel, pensant avoir trouvé un nouveau

camarade. Mais ne recevant point de réponse,

quelque peu effrayé, le simple enfant reprit sa

route. Ou bien, descendant du bosquet tranquille

et silencieux,

une fillette rieuse s'échappa de la ferme, ne

songeant nullement aux mystérieux secrets

d'amour, et quand elle aperçut le bras d'une éclatante

blancheur, et toute sa virilité, alors d'un

long regard d'envie où la passion jetait un défi à sa

tendre virginité, elle l'épia un instant, puis s'esquiva

songeuse et lasse.

De bien loin il entendait le bourdonnement et

le tumulte de la cité, puis de temps à autre des

rires plus perçants, venus de l'endroit où les jeunes

garçons aux membres bruns, dans leur innocente

passion, se défiaient à la lutte ou à la course, ou

bien parfois le tintement grêle d'une clochette,

quand le bélier guidait les brebis vers la fontaine

couverte de mousse.

À travers les saules grisonnants dansait le moucheron

capricieux ; du haut de l'arbre, la tourterelle

lançait sa monotone stridulation ; le rat d'eau, à la

fourrure lustrée d'huile, nageait bravement contre

le courant, cherchant à découvrir le nid du canard

sauvage ; de branche en branche sautillait le pinson

craintif, et la massive tortue rampait sur le

limon.

A la brise légère voltigeaient les graines soyeuses,

lorsque la faux luisante prenait son élan à travers

les vagues de gazon ; le merle d'eau faisait jaillir

des gouttes en cercle parmi les roseaux, et semait

de taches d'argent le miroir qui, dans la forêt, avait

à peine reflété l'image des alentours, lorsque du

fond de l'eau, la tanche sombre faisait un bond

pour atteindre la libellule.

Quant à lui, il ne prêtait aucune attention, même

quand l'écureuil s'amusait à monter, à descendre

sur le tronc du bouleau, quand la linotte avait

commencé à chanter pour son compagnon sa plus

douce sérénade.

Ah ! il ne prêtait guère d'attention,

car il avait vu les seins de Pallas et la nudité merveilleuse

de la Reine.

Mais quand le berger rappela ses chèvres vagabondes,

en sifflant dans son chalumeau, par-dessus

la route pierreuse, quand le lucane sonore, comme

un clairon, bourdonna dans l'obscurité croissante,

des bois, quand la grue attardée passa comme une

ombre pour regagner sa demeure, quand de grosses

gouttes de pluie tombèrent lourdement sur les

feuilles des figuiers, il se leva.

Il quitta la sombre forêt, longea dans les ténèbres

les murs de la ferme et la clôture du verger humide

; il arriva enfin à un petit quai, fit monter à

bord ses matelots, reprit sa place sur la haute poupe,

et gagnant le large, il détendit la voile ruisselante.

Il traversa la baie, et quand neuf soleils eurent

descendu les degrés de la longue roule d'or, quand

neuf lunes pâlies eurent murmuré leurs prières à

leurs confesseurs, les chastes étoiles, ou conté leurs

secrets les plus chers aux papillons veloutés qui se

refusent à voler au grand jour, alors à travers

l'écume et l'embrun orageux,

arriva une grande chouette aux yeux d'un jaune

de soufre.

Elle s'abattit sur le vaisseau dont les

charpentes craquèrent comme si la voûte avait

contenu la charge de trois navires marchands. Elle

battit des ailes, et jeta un cri aigu, et aussitôt les

ténèbres s'épaissirent dans l'espace. L'épée d'Orion

rentra dans son fourreau, et le redoutable Mars lui-même

descendit en fuyant.

Et la lune se cacha derrière un masque à la

teinte de rouille que lui firent des nuages errants.

Et du bord de l'océan monta l'aigrette rouge, le

vaste beaume cornu, la lance de sept coudées, le

bouclier d'airain, et vêtue de toute son armure

brillante et polie, Athéné franchit à grands pas

l'étendue de la mer effrayée et frissonnante.

Aux yeux las du marin, sa chevelure flottante

parut semblable au nuage déchiré par la tempête,

et ses pieds ne furent que l'écume qui flotte sur les

brisants cachés. Et voyant les vagues monter de

plus en plus et imprimer au navire un roulis

plus violent, le pilote cria au jeune limonier qui

tenait la barre de virer du côté d'où venait le

vent.

Mais lui, l'adultère trop audacieux, le charmant

violateur des augustes mystères, en idolâtre épris

d'un ardent amour, quand il vit ces grands yeux

impitoyables, il fut pris d'une joie bruyante, et

jetant ce cri : «Me voici», il s'élança de la haute

poupe dans le tumulte des vagues glacées.

Alors tomba du haut des cieux une brillante

étoile, un danseur se sépara du cercle de la Voie

lactée, et sur son char retentissant, dans tout l'orgueil

de la divinité vengée, faisant sonner son armure

du bruit aigu de l'acier, la pâle déesse reprit

le chemin d'Athènes, et quelques bulles montaient

en bouillonnant, à l'endroit où était tombé l'adolescent

qui s'était épris d'elle.

Et le mât trembla quand la grande chouette le

quitta en jetant des ululements moqueurs, avant

de rejoindre la Reine irritée, et le vieux pilote commanda

à l'équipage effrayé de hisser la grande voile

et conta qu'il avait vu tout près de la poupe une

vaste et indécise apparition. Et pareille à une hirondelle

qui rase l'eau dans son vol, le solide navire

s'élança à travers la tempête.

Et nul ne se hasarda à parler de Charmidès ;

on crut qu'il s'était rendu coupable de quelque

grande faute. Puis quand les marins parvinrent au

détroit des Symplégades, ils tirèrent leur galère a

sec, et se hâtèrent d'entrer dans la cité par la porte

de la douane et d'exposer au marché leurs poteries

peintes en argile brune.

II

Mais un des dieux Tritons, pris de pitié, rapporta

sur la terre grecque le corps du jeune noyé.

Les sirènes peignèrent sa chevelure alourdie par

l'eau, lissèrent son front, rouvrirent ses mains crispées.

Plusieurs apportèrent de doux parfums de la

lointaine Arabie, et d'autres commandèrent à l'alcyon

de chanter sa chanson la plus berceuse.

Et quand il fut plus près de sa vieille demeure

d'Athènes, surgit soudain une vague puissante, et

sur le dos lustré de cette vague se forma une couche

d'écume solide, aux teintes irisées d'une étrange

fantaisie, et l'enfermant dans son sein de verre, elle

l'emporta vent à terre, pareille à un étalon à la

blanche crinière qui poursuit un but aventureux.

Or, du côté où Colonos se tourne vers la mer,

s'étend une longue pelouse bien nivelée ; le lapin

la connaît, et pour elle l'abeille montagnarde abandonne

l'Hymeite. Et le Jaune n'y a point peur, car

en aucune heure de la journée, on n'y entend de

bruit plus terrible que les cris des jeunes bergers

dans leurs jeux.

Mais souvent le chasseur au pas furtif, quand il

sort du labyrinthe épineux, de l'inextricable

fouillis du bois environnant, aperçoit le jeune

Hyacinthe lançant le disque poli.

Alors il tire son

capuchon sur ses yeux coupables et ne se risque

point à sonner de sa corne,—ou bien dès les premières

lueurs de l'aube,

arrivent les Dryades, qui lancent la balle de

cuir, le long du rivage semé de roseaux, et entourant

quelque Pan aux oreilles de chèvre lui imposent

la tâche d'être leur gardien, si elles craignent

d'être ravies par l'audacieux Poséidon. Elles délient

leurs ceintures, les yeux pleins de crainte et d'effarement,

comme si ses bras bleus et sa barbe rouge

allaient surgir de la vague.

Ça et là dans le roc s'ouvre une caverne que le

viorne tapisse de ses clochettes jaunes ; la grève est

unie, excepté où quelque vague du flux a laissé sa

trace légère empreinte sur le sable, comme si elle

craignait d'être trop vite oubliée du roseau vert,

son compagnon de jeu, et pourtant ce lieu

est si petit que l'inconstant papillon pourrait,

dès avant midi, ravir à toutes les fleurs leur trésor

de miel, sans parvenir à rassasier son amour trop

avide, et qu'en moins d'une heure, un jeune mousse

débarqué, pour peu qu'il y mît de l'ardeur, pourrait

y cueillir de quoi orner d'une guirlande la proue

peinte de sa galère,

et laisserait la petite prairie presque entièrement

dépouillée, car elle n'a point de fleurs somptueuses,

excepté les rares narcisses qui se dressent

çà et là, parsemant d'étoiles d'argent le gazon jamais

fauché, excepté quelques asphodèles qui

brandissent de mignons cimeterres.

C'est là que vint le déposer le flot, heureux

d'avoir subi un si doux esclavage, et il porta l'adolescent

là où le sol était vierge de tout contact avec

la mer, sur la marge argentée de la grève, et

comme un amant qui s'attarde, il vint plus d'une

fois baiser ces membres pâles que naguère brûlait

une ardeur intense,

avant que l'eau de la mer eût éteint cet holocauste,

cette flamme qui se nourrissait d'elle-même,

cette volupté passionnée, avant que la mort chenue,

de son souffle glacé et flétrissant, eût fané ces

lis blancs et rouges, qui, alors que le jeune homme

errait par la forêt, échangeaient leurs antiennes et

répons si charmants.

Et quand, à l'aube, les nymphes des bois, se tenant

par la main, défilèrent dans le vallon boisé,

leur satyre aperçut le corps de l'éphèbe étendu sur

le sable. Il redouta une traîtrise de Poséidon ; il

jeta un cri, et pareilles à de brillants rayons de soleil

qui se jouent parmi les branches, toutes les

Dryades effarouchées cherchèrent dans la feuillée

une retraite sûre,

à l'exception d'une blanche jeune fille, qui ne

trouva rien de bien terrible à sentir ses seins

pressés par la tyrannie amoureuse d'un dieu marin.

Elle eût bien voulu prêter l'oreille à ces charmes

subtils que tissent les amants insidieux quand ils

veulent conquérir une forteresse bien close : elle

s'écarta des autres furtivement, et ne crut point que

ce fût une faute

d'abandonner son trésor à un être aussi beau.

Elle s'étendit près de lui, la gorge desséchée par la

soif d'amour. Elle l'appela des noms les plus doux,

joua avec sa chevelure en désordre, et de ses lèvres

brûlantes ravagea la bouche du jeune homme, craignant

qu'il ne s'éveillât point, et craignant ensuite

qu'il ne s'éveillât trop tôt, s'éloignant, puis,

comme l'amour la rendait infidèle à elle-même,

elle reprit ses attaques. Et pendant tout le jour,

elle resta assise à côté de lui. Elle rit de son nouveau

jouet, lui prit la main, lui chanta sa chanson

la plus douce, puis fronça le sourcil en voyant cet

enfant si peu empressé à enlacer sa virginité. Elle

ignorait que depuis trois jours ces yeux-là s'étaient

rouverts devant Proserpine ;

elle ignorait aussi quel sacrilège ces lèvres

avaient commis ; aussi se dit-elle : «Il va s'éveiller,

je le sais fort bien, il s'éveillera le soir, quand le

soleil suspendra son rouge bouclier sur la citadelle

de Corinthe : ce sommeil n'est qu'un cruel artifice

pour se faire aimer davantage, et dans quelque caverne

Marine,

«à des profondeurs que jamais n'atteint la ligne

du pêcheur, déjà quelque énorme triton souffle

dans sa conque et avec les branches cristallines qui

flottent dans l'Océan, il tresse une guirlande pour

orner les piliers d'émeraude de notre lit nuptial ;

c'est là que, sons une voûte faite d'écume argentée

et la tête couronnée de corail,

«nous nous asseoirons tous deux sur un trône

de perles, et une vague bleue nous servira de dais,

et à nos pieds les serpents d'eau s'enrouleront sous

leur armure d'améthyste aux mailles de diamant, et

nous suivrons des yeux dans leurs mouvements, autour

du mât d'une barque engloutie par la tempête,

«les muges aux nageoires vermillon, aux yeux

qu'on dirait taillés dans l'or, et qui ressemblent à

des éclats de lumière cramoisie ; l'abîme profond

ouvrira les portes de verre de son palais, et nous

verrons les dauphins tachetés dormir au bercement

des alcyons qui murmurent du haut des rocs, là où

Protée, au bizarre costume vert, fait paître son troupeau

de monstres,

«et les anémones tremblantes aux teintes opalines,

qui agitent leurs franges pourprées quand

nous posons le pied sur le sol miroitant, et des

flottes entières de poissons aux taches d'écailles

couleur de feu suivront les cordages flottants de

l'épave fracassée, et des grains d'ambre couleur de

miel orneront nos membres entrelacés.»

Mais quand le seigneur de la guerre, le soleil,

passa, déçu en faisant voltiger son pennon aux

vives couleurs, avant de rentrer dans sa demeure

d'airain, lorsque, une à une, les petites étoiles

jaunes apparurent éparses dans les champs du ciel,

oh alors elle craignit que ses lèvres à lui refusassent

de se désaltérer de ses lèvres à elle,

et cria : «Réveille-toi : déjà la pâle lune verse

son argent sur les arbres, et la vague s'étend de proche

en proche, grise et glacée sur cette grève de sable ;

les grenouilles croassantes se montrent, et du fond

de la caverne l'engoulevent lance son cri aigu ; les

chauves-souris volètent en tous les sens, et la belette

brune aux lianes creux rampe à travers l'ombre

du gazon.

«Non, bien que tu sois un Dieu, ne te montre

point si farouche ; car là-bas il est une petite canne

qui redit souvent à voix basse comment un jeune

charmeur la séduisit un jour sur l'herbe de la

prairie et quand il se fut donné tout son cruel plaisir,

déploya des ailes d'or toutes bruissantes, et

s'envola vers le soleil.

«Ne sois pas si timide ; le laurier tremble encore

des baisers du grand Apollon, et le pin, dont

les soeurs groupées couronnent la colline, pourrait

en dire long sur le hardi ravisseur que les hommes

appellent Borée ; et j'ai vu les yeux narquois d'Hermès

à travers le feuillage argenté du peuplier.

«Même les jalouses Naïades me disent jolie, et

chaque matin un jeune galant au teint hâlé me fait

la cour, en m'offrant des pommes et des boucles de

cheveux ; il cherche à vaincre mon dédain virginal,

avec les dons qu'aiment les charmantes nymphes

des bois ; hier encore il m'apporta une colombe au

plumage irisé,

«aux petits pieds de couleur cramoisie, que le

cruel enfant avait dérobée au sommet d'un sycomore,

avec sa ponte de sept oeufs tachetés, pendant

que le mâle amoureux s'était envolé au loin pour

chercher des baies de genièvre, leur nourriture préférée ;

la guêpe fantasque, la plus hâtive des vendangeuses,

a qui cueillent les raisins bleus, n'est pas plus tenace

dans sa constance, que ce simple petit berger,

à vouloir mes lèvres sans éclat,

tant il est joyeux et

pur. Ses yeux pleins de vie et de soleil feraient oublier

à une Dryade le serment fait à Artémis, tant

il est beau, et sa lèvre est faite pour le baiser.

«Son front blanc d'argent, comme une lune qui

surgit sur les collines obscures du rendez-vous, a

la forme d'un croissant. L'ardeur du midi tyrien ne

saurait évoquer du bosquet de myrte un époux

plus charmant pour la Cythérée. Le premier et

soyeux duvet borde ses joues rougissantes, et ses

jeunes membres sont forts et bruns.

«Et il est riche : des troupeaux bêlants de grasses

brebis aux épaisses toisons couvrent ses prairies, et

dans sa demeure, bien des pots d'argile pleins de

caillé jauni invitent la mouche voleuse à s'ébattre

et se noyer. La plaine couverte de trèfle incarnat,

lui garde son doux trésor, et il sait jouer du chalumeau

d'avoine.

«Et pourtant je ne l'aime point. C'était pour toi

que je gardais mon amour. Je savais que tu viendrais

un jour me délivrer de cette pâle chasteté, ô

toi, la plus belle fleur de la vague qui ne fleurit point,

de toute la vaste mer Égée, la plus brillante des

étoiles dans le ciel azuré de l'Océan, où se reflètent

les planètes.

«Je savais que tu viendrais, car dès que les

branches desséchées bourgeonnèrent, dès que la

sève du printemps gonfla ma verte et tendre écorce,

ou qu'elle jaillit en myriades nombreuses de fleurs

qui raillaient l'heure de minuit par leur forme lunaire,

sans rien craindre de l'aurore, dès que les

chants ravis du sansonnet

«ont réveillé l'écureuil endormi parmi ses provisions

de grains, dès que les fleurs de coucou bordèrent

d'une frange l'étroite clairière, à travers mes jeunes

feuilles une extase de volupté s'épandit comme un

vin nouveau, et dans toutes mes veines de mousse

battit le pouls agité d'un sang amoureux, et les

vents violents de la passion secouèrent la virginité

de ma tige svelte.

«Les faons vinrent en troupe le soir et posèrent

leurs narines fraîches et noires sur mes branches les

plus basses, tandis que sur la plus haute, le merle faisait

un petit nid de brins d'herbes pour sa compagne.

Et de temps en temps un roitelet reposait sur une

branche mince, à peine capable de porter un poids

si charmant.

«Près de moi, les bergers d'Attique donnaient

des rendez-vous ; sous mon ombre se couchait Amaryllis,

et autour de mon tronc Daphnis poursuivait la

fillette craintive jusqu'à ce qu'enfin lasse de jouer, elle

sentit sa chevelure défaite s'agiter sous un souffle

ardent. Alors elle se retournait, regardait et ne cherchait

plus à échapper au doux piège.

«Aussi viens-t-en en mon embuscade, là où l'entassement

de chèvrefeuille sylvestre entrelace une

voûte pour les plaisirs de l'amour, où l'ombre frissonnante

des myrtes paphiens semble sanctifier les

rites les plus tendres de la volupté, là-bas dans les

fraîches et vertes retraites de ses asiles les plus profonds,

la forêt recèle un petit lac

«hanté du merle d'eau, pâturage de l'abeille sauvage,

car tout autour de ses bords flottent les grands

lis d'un blanc de crème, retenus comme par des

ancres vertes par leurs larges feuilles. Chaque corolle

est un esquif aux blanches voiles, chargé d'or,

avec une libellule placée au timon. N'hésite pas à

quitter cette pâle grève que vient baiser la vague.

Sûrement cet endroit est destiné

«à des amants comme nous ; la déesse qui règne

à Chypre vient souvent, le bras enlaçant la taille de

son jeune amoureux, s'y égarer le soir, et j'ai vu

la lune rejeter son vêtement de brouillards devant

les yeux du jeune Endymion. Ne crains rien, Diane

au pas de panthère ne foule jamais cette clairière

inconnue.

«Ou, si tu t'y refuses, retournons vers la mer

salée, retournons vers la vague tumultueuse,

et

promenons-nous tout le jour sous la voûte de cristal

dont les eaux font un portique à Neptune et contemplons

les monstres empourprés de l'abîme dans

leurs jeux maladroits, voyons bondir de sa retraite

le rusé Xiphias.

«Car si ma maîtresse me surprend couchée ici,

elle ne montrera nulle hésitation, nulle tendre

pitié. Elle déposera l'épieu destiné au sanglier, et

de ses doigts sévère, inexorable, elle tendra l'arc

de cornouiller, et rapprochant de son sein la fente

empennée de la flèche, elle lâchera la corde courbée.

Oui, en cet instant même, elle est à ma recherche.

«J'entends ses pas qui se hâtent. Debout, soldat,

déserteur de la bataille amoureuse, fais-moi boire

au moins une longue gorgée du vin de la passion,

désaltère mon être assoiffé de ce délicieux nectar

qui enivre même les dieux. Viens, mon amour,

nous avons encore le temps d'atteindre la demeure

bleue.»

À peine avait-elle fini, que les arbres s'agitèrent

d'un frisson. Le feuillage s'entr'ouvrit et l'on sentit

bientôt la présence d'une divinité, et les flots gris

rampèrent à reculons.

Un long et effrayant rugissement

sortit d'une trompe ornée de franges. Un

chien de meute aboya, et pareil à une flamme un

roseau empenné traversa la clairière en sifflant,

et là même où les fleurettes de son sein venaient

d'éclore dans leur éclat, cet amant meurtrier,

cet hôte inattendu, entra, se planta profondément,

se fit un passage invisible, et creusa de sa pointe un

sillon sanglant, se fraya une longue route rouge

et les ailes de mort lui fendirent le coeur.

Exhalant sa vie dans un sanglot, dans un cri de

désespoir, la jeune Dryade tomba sur le corps de

l'adolescent. Elle sanglotait sur sa virginité restée

inféconde, sur les délices dont elle n'avait point

joui, sur les plaisirs défunts, de toute la douleur

des choses restées sans récompense, et les gouttes

brillantes de sa jeunesse coulèrent en un filet de

pourpre de son côté palpitant.

Ah ! c'était pitié que d'entendre sa plainte, c'était

grande pitié de la voir mourir avant qu'elle eût fait

présent de ses charmes, ou connût la joie de la

passion, ce mystère redoutable, tel que l'ignorer,

c'est ne point vivre, et que pourtant l'on ne saurait

le connaître sans être pris dans les plus pesantes

chaînes de la mort.

Mais par hasard, la Reine de Cythère,

qui avait passé toute la nuit aux côtés d'Adonis, dans la hutte

d'un berger arcadien, revenant à Paphos, sur son

char en bois doré attelé de colombes argentées,

voguait à des hauteurs que n'atteint pas l'oeil des

mortels, entre les montagnes et l'étoile du matin ;

Elle jeta les yeux vers la terre, et aperçut le

couple infortuné. Elle entendit le faible cri de

désespoir échappé à l'Oréade, cri dont les vibrations

condensées semblèrent se jouer dans l'air, comme

les sons d'une viole. En toute hâte, elle ordonna à

ses deux pigeons de fermer leurs ailes tendues avec

effort. Elle fondit sur la terre, atteignit le rivage et

vit leur douloureux destin.

Car, ainsi qu'un jardinier, détournant la tête

pour saisir au vol les derniers chants de la linotte,

tranche d'une faux insouciante une plate-bande

de fleurs qui se trouvaient trop près, et coupant net

la frêle tige de la rose, jette sur le terreau brun les

charmes dispersés de la fleur, ainsi qu'un jeune berger

en son inattention,

tout en menant son petit troupeau par la prairie,

couche sous son pas deux asphodèles qui, croissant

côte à côte, ont séduit la coccinelle en leurs filets

jaunes, et fait oublier au brillant papillon tout son

orgueil, écrase contre terre leurs calices ruisselants

d'or, sous des pieds légers qui n'étaient point faits

pour des ravages aussi cruels,

ou comme un écolier, quand, ennuyé de son livre,

il se laisse aller sur le gazon semé de joncs et cueille

dans le ruisseau deux iris, puis se lasse de leurs

beautés, et s'en va, les laissant à l'ardeur meurtrière

du soleil,—ainsi gisaient les deux amants.

Et Vénus s'écria : «C'est l'impitoyable Artémis

dont la main cruelle a commis ce méfait, ou bien

c'est peut-être l'oeuvre de cette divinité puissante si

soucieuse de préserver sa majesté souveraine de

toute profanation sur la colline athénienne ;—Hélas !

faut-il que des êtres capables de tant

d'amour descendent sans avoir aimé dans le séjour

de la mort ?»

Aussi, de ses douces mains, avec tendresse, elle

plaça l'adolescent et la jeune fille dans le chariot

d'or. La gorge blanche, plus blanche qu'un croissant

de perle, et qu'à peine rayait le lacis d'une

veine bleue, n'avait pas encore cessé de palpiter,

et son sein oscillait encore comme un lis que le

vent agite d'un souffle incertain.

Alors les deux pigeons déployèrent leurs ailes

d'un blanc de lait, et le char brillant vogua par le

ciel, où pointait l'aube ; et l'aérienne caravane,

pareille à un nuage, passa en silence au-dessus de

l'Egée, jusqu'à l'heure où l'air léger fût troublé

par le chant des voix languissantes qui appellent

pendant toute la nuit Thammus ensanglanté.

Mais quand les colombes eurent atteint leur but

accoutumé, là où le large escalier de marbre aux

marches circulaires plonge sa neige dans la mer,

l'âme voletante de la jeune fille agita une dernière

fois ses lèvres, pétales tremblants, et s'exhala dans

le vide. Et Vénus vit alors que son cortège comptait

une jolie fille de moins.

Et elle commanda à ses serviteurs de sculpter

sur un cercueil en bois de cèdre toutes les merveilles

de cette histoire. C'était dans ce giron odorant

que reposeraient leurs membres, là où les oliviers

adoucissent la teinte bleue du ciel, sur les

petites collines de Paphos, où le faune joue de la

flûte en plein midi, où le rossignol chante jusqu'à

l'aurore.

Et ils ne faillirent point à exécuter ses ordres, et

avant que l'abeille matinale eût percé l'asphodèle

des coups rageurs de son aiguillon ténu, avant que

le dix-cors vigilant, quittant sa reposée, eût d'un

bond franchi le ruisseau, et fait partir le merle

d'eau, avant que le lézard eût grimpé sur le roc

échauffé par le soleil, leurs corps reposaient sous

le gazon.

Et lorsque parut le jour, dans ce sanctuaire d'argent

où brillent éternellement les flammes des trépieds

vibrants, la Reine Vénus s'agenouilla, implora

Proserpine, pour qu'elle, dont la beauté avait rendu

amoureux le Dieu de la mort, voulût bien demander

une faveur à son pâle époux, et obtenir qu'il

laissât le Désir franchir avec le terrible Charon le

passage du fleuve glacial.

III

Dans le mélancolique Achéron, où ne luit point

de lune, loin de la bonne Terre, loin du jour joyeux,

là où nul printemps ne montre ses bourgeons, où

nul soleil mûrissant ne fait ployer les pommiers, où

mai, le mois fleuri, ne parsème point le gazon des

fleurs du châtaignier, où jamais ne chantent les

merles, où ne s'apparient jamais les linottes siffleuses,

là, près d'une source léthéenne aux eaux troubles

et sonores, était couché le jeune Charmidès. D'une

main lasse, il avait cueilli les fleurs de l'asphodèle,

et éparpillait sur les eaux mornes du ruisseau noir

le petit trésor qu'il avait récolté, et il regardait disparaître

les étoiles blanches, et tout ce qui l'entourait

était comme un rêve,

lorsque, jetant un regard dans le miroir des

eaux, à travers le désordre de sa chevelure frisée,

il lui sembla voir passer une ombre sur son image

et une petite main se glissa dans la sienne. De chaudes

lèvres effleurèrent timidement ses joues pâles et

dans un soupir lui murmurèrent leur secret.

Alors il tourna en arrière ses yeux las, et il vit.

Et leurs figures se rapprochèrent de plus en plus.

Leurs jeunes bouches s'attirèrent de si près qu'on

eût dit une rose de flamme, unique et parfaite, et

il sentit son sein palpitant, et son haleine qui s'échauffait,

s'accélérait.

Et il lui donna toutes les caresses qu'il avait

tenues en réserve, et elle lui fit le sacrifice de

toute sa virginité, et membre contre membre, en

une longue et voluptueuse extase, leur passion s'accrut

et se calma. Oh ! pourquoi, chalumeau trop

aventureux, te risquer à chanter encore l'amour ;

c'est assez de dire qu'Eros ait fait résonner son rire

sur cette prairie sans fleur.

O trop audacieuse poésie, pourquoi essayer de

chanter encore la passion ? Reploie tes ailes sur le

téméraire Icare, et laisse ton lai dormir sur les

cordes silencieuses de la lyre, jusqu'au jour où tu

auras découvert l'antique source de Castalie, ou

cueilli dans les eaux lesbiennes la plume d'or que

laissa tomber Sapho, en se noyant.

C'est assez, c'est assez de dire que l'être dont la

vie avait été une ardente et coupable pulsation, une

infamie splendide, pût dans le pays sans amour où

règne Hadès, glaner une moisson brûlante sur ces

champs de flamme, où la passion erre pieds nus,

sans chaussures et pourtant sans se blesser. Ah !

c'est assez qu'une seule fois leurs lèvres aient pu

se rencontrer,

en celle ardente palpitation où des existences entières

semblent se condenser en une seule extase,

et qui meurt dans l'excès de la volupté, dans la

tension d'un plaisir convulsif, avant que Proserpine

les désignât pour la servir autour du trône d'ébène

où siège le pâle Dieu qui lui délia la ceinture dans

les campagnes d'Enna.

POÈMES - Oscar WILDE > PANTHÉA

PANTHÉA

Non, allons d'un feu à un autre feu, de la souffrance

passionnée à une volupté plus mortelle.

Je suis trop jeune pour vivre sans désir, tu es trop

jeune pour perdre cette nuit d'été à faire ces vaines

questions que depuis longtemps l'homme a posées

au voyant et à l'oracle, sans recevoir de réponse.

Car, ma tendre amie, mieux vaut sentir que savoir,

et la sagesse est un héritage sans enfants. Une

vague de passion, la première et ardente explosion

de la jeunesse, voilà qui vaut bien les proverbes

accumulés par le sage. Ne tourmente point ton

âme d'une philosophie morte ; n'avons-nous pas

des lèvres pour le baiser, des coeurs pour aimer et

des yeux pour voir ?

N'entends-tu pas le murmure du rossignol, pareil

à de l'eau qui chante au sortir d'une urne

d'argent ? Si doux est ce chant qu'il fait pâlir la

lune de dépit d'être suspendue à une telle hauteur

dans le ciel, et de ne pouvoir entendre cette mélodie

ravissante d'amour.—Vois comme elle enguirlande

de brouillards ses deux cornes, la lune attardée

dans sa tâche.

Des lis blancs, coupes dans lesquelles rêvent les

abeilles d'or, la neige que forment les pétales tombés,

quand la brise éparpille les fleurs du châtaignier,

ou l'éclat des corps d'éphèbes reflétés par

l'eau,—tout cela ne te suffit-il pas ? Désires-tu

quelque chose de plus ? Hélas, les Dieux ne donneront

jamais rien de plus de leur éternel trésor.

Car nos grands Dieux ont fini par se lasser, par

s'irriter de tous nos pêchés sans fin, de notre vain

effort pour expier par la souffrance, par la prière,

ou par le prêtre, le gaspillage des jours de la jeunesse,

et jamais, jamais ils ne prêtent la moindre

attention, soit au bien, soit au mal, mais dans

leur indifférence, ils font tomber la pluie sur le

juste et l'injuste.

Ils prennent leurs aises, nos dieux. Ils prennent

leurs aises. Ils parsèment des pétales de rose leur

vin parfumé. Ils dorment, dorment sous les arbres

berceurs où s'entrelacent l'asphodèle et le jaune lotus.

Ils regrettent les jours heureux de jadis, où ils

ne savaient pas encore ce qu'on peut rêver de mal,

et faire en rêvant.

Et bien loin, au-dessous du pavé de bronze, ils

voient comme un essaim de mouches la foule des

petits hommes, l'agitation des menues existences,

puis dans leur ennui, ils reviennent à leur séjour

parmi les lotus, et se baisent les uns les autres sur

les lèvres, et boivent à plus longs traits la liqueur

préparée avec les graines du pavot, qui amène le

doux sommeil aux paupières de pourpre.

Là, tout le long du jour, le soleil aux vêtements

d'or, reste debout, tenant en main sa torche flambante,

et quand le tissu varié des heures de la journée

a été achevé par les douze vierges, alors à travers

le brouillard cramoisi s'avance la lune, à peine

échappée des bras d'Endymion, et les Dieux immortels

se pâment dans les transes de passions mortelles.

Là-haut la reine Junon se promène parmi la rosée

des prés, ses grands pieds blancs tachés par la

poussière safranée des lis agités par le veut, pendant

que le jeune Ganymède s'ébat dans le moût

brûlant à l'écume ambrée ; et ses boucles voltigent

de tous côtés, comme au jour où l'aigle ravit sur

l'Ida l'enfant tout effrayé, et l'emporta à travers le

ciel ionien...

Là-haut, dans le fond vert de quelque jardin bien

clos, la reine Vénus, ayant à son côté le berger,

près de son corps doux et chaud, comme la fleur

d'églantine, qui voudrait être blanche, mais qui

rougit de son orgueil, rit tout bas dans son amour,

si bien que le jaloux Salmacis, épiant à travers le

feuillage des myrtes, soupire dans la douleur de la

volupté solitaire.

Là-haut ne souffle jamais ce terrible vent du Nord

qui laisse nos forêts d'Angleterre mornes et nues,

jamais la neige rapide n'y tombe en blanc duvet,

jamais l'éclair aux rouges dentelures ne se risque à

les réveiller dans la nuit cerclée d'argent, alors que

nous pleurons sur quelque douce et triste faute, sur

quelque délice mort.

Hélas ! eux, ils connaissent la lointaine source du

Léthé, ils les connaissent bien, les eaux qui se cachent

parmi les violettes, où celui dont les pieds meurtris

sont las d'errer, peut reprendre courage et marcher,

et boire à ces profondeurs l'eau fraîche et cristalline,

y puiser un baume du sommeil pour les âmes que

fuit le sommeil, un engourdissement de la douleur.

Mais nous comprimons nos natures ; Dieu, ou le

Destin est notre ennemi. Assez de ce désespoir qui

accompagne partout le plaisir, assez de tous les

temples que nous avons bâtis, assez d'avoir fait de

justes prières jamais exaucées, car l'homme est

faible, Dieu dort, et le ciel est haut. Un instant

brillamment coloré, un seul grand amour, et voilà

que nous mourons.

Ah ! nul batelier, maniant péniblement la gaffe,

ne pousse sa noire chaloupe vers le rivage sans

fleurs.

Aucune petite monnaie de bronze ne saurait

porter l'âme par-dessus le fleuve de la mort au pays

sans soleil. Victimes, libations, voeux, tout est inutile ;

la tombe est scellée ; les morts ne se relèvent

point.

Nous nous dissolvons dans l'air des hautes régions ;

nous redevenons des choses identiques à

celles que nous touchons ; chaque rayon cramoisi de

soleil doit son éclat au sang de notre coeur : tout

astre qu'émeut le printemps doit à nos jeunes vies

son déploiement de flamme verte ; les bêles les plus

sauvages qui battent la broussaille nous sont apparentées ;

toute vie est une et tout est changement.

Un unique battement de systole et de diastole,

effet d'une seule et vaste existence, soulève le coeur

géant de la Terre, et les vagues puissantes de l'être

unique ondulent depuis le germe sans nerf, jusqu'à

l'homme, car nous sommes une parcelle de

tout. Rocher, oiseau, animal ou colline, nous ne

faisons qu'un avec les êtres qui nous dévorent, avec

les êtres que nous tuons.

Des cellules inférieures où la vie se réveille nous

passons à la plénitude de la perfection ; ainsi

vieillit l'Univers.

Nous qui sommes aujourd'hui

semblables à des dieux, nous avons été jadis une

masse de pourpre frissonnante barrée de lignes d'or,

insensible à la joie et à la souffrance, et ballottée

dans les dédales terribles de mers furieuses sous les

coups des vents.

Cette ardente et vigoureuse flamme dont brûlent

nos corps, elle fera peut-être resplendir d'asphodèles

quelques prairies, oui, et ces seins d'argent, les

tiens, deviendront perles d'eau. Les terres brunes

que labourent les hommes seront rendues plus fécondes

par nos amours de cette nuit. Rien n'est

perdu dans la nature ; toutes choses vivent en dépit

de la Mort.

Le premier baiser de l'adolescent, la première

clochette de l'hyacinthe, la dernière passion de

l'homme, la dernière lance rouge qui jaillit hors

du lis, l'asphodèle qui ne veut point laisser ses

fleurs s'épanouir par effroi de sa trop grande beauté

et par réserve pudique, comme celle qu'éprouve la

jeune fiancée sous le regard de son amoureux, ce

sont là autant de choses

que consacre un unique sacrement. Nous ne

sommes pas seuls à avoir la passion de l'hyménée.

La terre aussi l'éprouve.

Les jaunes boutons d'or,

que le rire secoue, connaissent à la pointe du jour

un plaisir aussi réel que nous, quand dans un bois

plein de fraîches fleurs, nous respirons le printemps

sur notre coeur, et sentons que la vie est bonne.

Aussi, quand les hommes nous enseveliront sous

l'if, ta bouche pareille à une tache pourpre, deviendra

une rose, et tes doux yeux seront des campanules

d'un bleu foncé, obscurcies de rosée, et quand le

blanc narcisse jettera étourdiment ses baisers au

vent, son compagnon de jeu, un vague reste de joie

agitera notre poussière, et nous redeviendrons

jeune fille et jeune homme épris.

Et ainsi, sans avoir de la vie la douleur cruelle

qui lui vient de la conscience, en quelque fleur

charmante nous sentirons le soleil, nous chanterons

encore par la gorge de la linotte, et comme

deux serpents revêtus d'une somptueuse cotte de

mailles, nous passerons sur nos tombes, ou bien,

couple de tigres, nous ramperons par la jungle torride,

jusqu'à l'endroit où dorment les énormes lions

aux yeux jaunes

et nous leur livrerons bataille. Comme mon

coeur bondit à la pensée de cette grande vie après la

mort, de ce passage par la bête, l'oiseau, la fleur,

quand cette coupe contenant trop d'esprit se brise

pour respirer plus à l'aise, et avec les feuilles pâlies

d'automne, l'âme, qui fut la première à conquérir

la terre, sera la dernière et noble proie de la

terre.

Oh ! songe à cela ! nous revêtirons toutes les

formes capables de vie sensuelle ; le Faune aux

pieds de chèvre, le Centaure ou les Elfes aux yeux

pétillants de gaîté, qui laissent des anneaux pour

trace de leurs danses, dans la prairie, afin de taquiner

l'aurore, et ne sont pas plus près que vous

et moi des mystères de la nature, car nous entendrons

battre le coeur du merle, et croître les marguerites,

et la perce-neige défaillante soupirer après le

soleil, dans les jours sombres de l'hiver ; nous saurons

par qui sont lissés les fils argentés de la Vierge,

à qui les fritillaires diaprées doivent leur peinture,

et qui donne à l'aigle de larges ailes pour voler d'un

pin frissonnant à un autre.

Oui, si nous n'avions jamais aimé, qui sait si

cette asphodèle que voilà aurait attiré l'abeille en

son sein doré, ou si la rose eût jamais suspendu à

toutes ses branches ses lampes cramoisies. À ce

qu'il me semble, nulle feuille ne devrait jamais

bourgeonner au printemps, sinon pour les lèvres

qu'ont les amants pour le baiser, pour les lèvres

avec lesquelles chantent les poètes.

Le soleil doit-il donc perdre sa lumière, ou cette

lèvre façonnée par l'art de Dédale est-elle moins

belle, parce que nous héritons de la nature, et ne

faisons qu'un avec chaque battement du pouls vital

qui agite l'air ? Que plutôt de nouveaux soleils parcourent

le ciel, que la fleur prenne une nouvelle

splendeur, et soit un charme de plus pour la prairie.

Et nous deux qui nous aimons, n'allons point

nous asseoir à l'écart pour critiquer la nature, mais

que la mer joyeuse soit notre vêtement, et que

l'étoile chevelue lance ses flèches à notre gré ! Nous

ferons partie du grandiose ensemble de toutes

choses, et dans toute la succession des éons, nous

nous mêlerons, nous nous perdrons dans l'âme cosmique,

Nous serons des notes dans cette grande symphonie

dont la cadence allant de cercle en cercle

forme le rythme de toutes les sphères, le coeur de

l'Univers entier, battant de vie, ne fera qu'un avec

notre coeur. Les années qui arrivent d'un pas furtif

ont maintenant perdu les terreurs qu'elles nous

causaient : nous ne mourrons point : l'Univers lui-même

fera notre immortalité.

POÈMES - Oscar WILDE > HUMANITAD

HUMANITAD

Nous voici au coeur de l'hiver. Les arbres sont

dépouillés, excepté là où les bestiaux se terrent pour

résister au froid, sous le pin, car celui-ci ne revêt

jamais la livrée éclatante de l'automne, à qui son

frère jaloux dérobe son or. Pour lui, il garde fidèlement

son costume vert ; âpre est le vent,

comme s'il soufflait de la caverne de Saturne.

Quelques minces poignées de foin adhèrent encore

aux haies vivement dessinées en noir, la où le

charretier a ramené la charge odorante d'un jour

d'été, depuis les prairies d'en bas jusqu'à la pente

étroite. Sur la neige à demi fondue, les bêlantes

brebis se tassent contre les barrières, et les chiens

domestiques, tout transis,

vont de t'étable close au ruisseau gelé, et reviennent

l'air découragé, et regrettent le pâtre grondeur

et le bruyant attelage. Et dans les hauteurs,

décrivant des cercles sans but, les corbeaux croassants

tournoient autour de la meule blanche de

givre, ou se tiennent en rang serré sur les rameaux

ruisselants, et dans le marécage, les plaques de

glace se fendillent

sous les pas solennels du héron décharné qui va

par les roseaux, bat des ailes et ramène son cou en

arrière, et pousse un cri railleur à la vue de la lune.

À travers les prairies s'en va d'un pied boiteux le

pauvre lièvre effaré ; qu'on prendrait pour une

petite tache. Et une mouette égarée, jetant sa clameur

irritée, voleté comme une soudaine tombée

de neige sous le ciel d'un gris morne.

C'est le plein hiver, et le robuste paysan rapporte

de l'étable glacée sa charge de fagots, frappe du pied

sur le foyer, jette sur le feu languissant les bûches

gorgées de sève, et rit de voir le jaillissement brusque

de la flamme, effrayer ses enfants dans leurs

jeux. Et pourtant... le printemps est dans l'air.

Déjà le grêle crocus se fraye passage à travers la

neige, et bientôt les campagnes blanches vont de

nouveau se fleurir de primevères que viendra faucher

quelque jeune gars, car dès les premiers baisers

d'une chaude pluie, la mélancolie glacée de l'hiver

se résout en larmes. Les bruns sansonnets s'accouplent,

et le lapin, les yeux brillants, épie

de son terrier obscur de quel côté sont semés les

cônes de sapin. Il écrase du pied une perce-neige,

et court sur le tertre moussu. Les merles traversent

de leur vol noire promenade du soir, et les soleils

restent plus longtemps avec nous.

Ah ! qu'il fait

bon voir le Printemps ceint de gazon, dans toute

la joie que lui donne la vue de cette riante verdure,

franchir les haies en dansant, jusqu'au jour où la

rose précoce (ce remords charmant de l'épineuse

églantine) fait éclater son fourreau d'émeraude, et

étale le petit disque frissonnant de flamme dorée,

si bien connu des abeilles, car à sa suite se montrent

les pâles armoises, les oeillets pourprés et les asphodèles

en pleine floraison.

Alors le semeur arpente le champ du haut en

bas, pendant que derrière lui le gamin rieur écarte

de ses cris aigus la troupe noire et pillarde des

corbeaux. Alors le châtaignier déploie toute sa

gloire, et sur le gazon tombe le flot parfumé des

fleurs à la nuance de crème ; les madrigaux langoureux,

murmurés à demi-voix,

s'envolent furtivement du carillon mobile de la

campanule, à chaque brise matinale. Puis ce sont

le blanc jasmin, qui étoile son propre ciel, et la

linaire qui tire sa langue de feu. L'églantine, vêtue

de velours poudreux, s'empare du sol et prend

l'empire de la forêt ; puis, lorsque la rose attardée

a laissé choir,

une à une les pièces froissées de son armure,

lorsque les pensées ont fermé leurs yeux aux paupières

de pourpre, les chrysanthèmes débarquent

de leurs navires dorés leurs marchandises voyantes

et sans parfum, et les violettes, devenues d'une hardiesse

téméraire, quittent leurs modestes recoins ;

et des baies écarlates parsèment l'aubépine encore

sans feuilles.

O campagne heureuse, ô arbre trois fois heureux,

bientôt voire reine, en robe brodée de marguerites,

couronnée de fleurs de lys, va descendre à petits

pas sur la prairie. Bientôt les pâtres paresseux vont

de nouveau pousser leur troupeau le long de l'étang.

Bientôt, sous la verte feuillée flottera en plein midi

le bourdonnement sourd des abeilles.

Bientôt la clairière sera toute brillante de miroirs

de Vénus, fleur préférée des audacieux, et ces

charmantes nonnes, les muguets, aux vêtements

d'un blanc de neige, égrèneront leur chapelet de

perles, et les oeillets incarnats, aux pétales foncés

en forme de mitre, embaumeront le vent ; et la

clématite accrochera partout dans les haies ses

étoiles jaunes.

Cher fiancé de la Nature, si bienfaisant Printemps,

toi qui peux multiplier la génisse à la douce

haleine, donner au chevreau ses petites cornes, et

apporter à la vigne ses fleurs tendres et soyeuses,

où donc est ce népenthès que jadis l'homme tirait

de la racine de pavot et de la mandragore aux baies

luisantes ?

Il fut un temps où le plus commun des oiseaux

savait me faire chanter à l'unisson avec lui, un

temps où toutes les cordes de la jeunesse vibraient

pour répondre sans retard, ou plus mélodieusement,

en rimes, à toute idylle de la forêt. Est-ce moi qui

change ? Ou y aurait-il quelque chose de changé

dans la joyeuse et charmante carrière ?

Non, non, tu es toujours le même : c'est moi qui

cherche à troubler par des soupirs ta simple solitude,

et parce que des larmes stériles mouillent ma

joue d'une rosée, je voudrais te voir pleurer fraternellement

avec moi ? Insensé ! faut-il que tout coeur

blessé et inquiet s'enhardisse à corrompre un tel

vin du poison amer de son désespoir ?

Tu es le même : c'est moi dont l'âme misérable

trouve du mécontentement à s'éprendre d'elle-même

et abandonne son pouvoir royal à la rude domination

de qui devrait la servir en esclave. Car, assurément,

la sagesse existe quelque part, bien que la

mer orageuse ne la recèle point, bien que l'immense

abîme réponde : «Elle n'est pas en moi.»

Brûler d'une seule et claire flamme, se tenir ferme

selon l'honneur naturel, ne point ployer le genou

en de vains prosternements, que leur inutilité condamne :

quelle alchimie pourrait me l'enseigner ?

Quelle herbe travaillée par Médée m'apportera la

paix sans exaltation de l'être que rien ne fléchit ?

La corde mineure qui termine l'harmonie et qui

attend vainement une réponse fraternelle, jette un

sanglot sur sa mélodie restée inachevée, et meurt

de la mort du cygne. Ainsi moi, l'héritier de la

souffrance, Memnon silencieux aux yeux sans regard

et sans paupière, j'attends la lumière et la

musique de soleils qui ne se lèveront jamais.

La torche éteinte, le sombre et solitaire cyprès,

le peu de poussière recueillie dans une urne étroite,

le doux chairi (mot grec) de la tombe attique, tout cela ne valait-il

pas mieux que de revenir à mes capricieux et maladifs

accès d'agitation d'autrefois, que de passer

mes jours dans la muette caverne de la souffrance ?

Non, car peut-être ce dieu couronné de pavots

est semblable au gardien qui, près du lit d'un malade,

parle de sommeil, mais ne peut le donner.

Sa baguette a perdu sa vertu, et pour tout dire d'un

mot, la mort est une réponse trop brutale, une clef

trop banale pour résoudre un seul mystère dans la

philosophie d'une existence.

Et l'Amour, cette noble folie, dont la puissance

auguste, invincible, peut tuer l'âme de ses remèdes

emmiellés ? Hélas ! il me faut jouer le rôle de

fuyard, m'éloigner de cette ruine charmante, bien

qu'une mémoire trop tenace ne puisse oublier la

courbe magnifique de ce front olympien,

qui, en une courte saison, fit de ma jeunesse une

extase de si exquise indolence, que toutes les gronderies

de la vérité plus prudente me semblaient la

voix grêle de la jalousie ! Oh ! éloigne-loi d'ici,

chasseresse plus fatale qu'Artémis, va chercher

quelque autre proie, car à tes charmes trop périlleux

mes lèvres ont assez bu !—Jamais, non jamais,

quand même l'amour en personne tournerait sa joue

dorée vers les flots troublés de ce rivage où j'ai été

jeté comme une épave par le naufrage,—en cet

instant même où les roues du char de la passion

m'effleurent de trop près ; loin d'ici ! loin d'ici !

je me voue à une vie plus stérile, plus austère.

Plus stérile, oui ! ces bras-ci ne se pencheront

plus à travers le treillage des vignes pour attirer

mon âme malgré sa douce résistance, par la verdure

entrelacée.

Une autre tête aura cette auréole

à porter, car pour moi j'appartiens à Celle qui

n'aime aucun homme, celle dont le sein blanc et

pur porte le signe de la Gorgone.

Que Vénus s'en aille prendre le menton de son page

mignon, et lui emmêler sa chevelure frisée ; que

pourvu du filet, de l'épieu et de l'équipage de chasse,

le jeune Adonis sonne de la corne à son rendez-vous,

quant à moi, son enchantement câlin, aux

manoeuvres subtiles, ne me charme plus, bien que

je sois en état de conquérir sa plus chère citadelle.

Non, quand je serais ce jeune pâtre rieur qui vit

du sommet de l'Ida passer le petit nuage par-dessus

Ténédos et la haute Troie, et devina la venue de la

Reine, et dans son admiration, s'inclina devant

elle,—non, pas même pour une nouvelle Hélène,

je ne tendrais la pomme à sa main.

Ainsi donc, apparais, Athéné aux bras d'argent,

et si la musique ne sort plus de mes lèvres, inspire

du moins ma vie. Ta gloire n'a-t-elle point été

chantée en hymnes par un homme qui le donna

son épée et sa lyre, ainsi que fit Eschyle au beau

combat de Marathon, et qui mourut pour montrer

que de l'Angleterre de Milton pourrait encore

naître un fils [Byron.].

Et pourtant, je ne saurais fréquenter le Portique,

et vivre sans désir, sans crainte ni souffrance,

et développer en moi cette calme sagesse, qu'en un

temps lointain, le grave maître athénien enseigna

aux hommes, acquérir cet équilibre volontaire,

concentré en soi, qui trouve en soi son réconfort,

afin de voir défiler les vaines fantasmagories du

monde sans baisser la tête.

Hélas ! ce front serein, ces lèvres éloquentes, ces

yeux où se reflétait l'éternité entière, tout cela repose

dans Colonos sa patrie ; une éclipse a passé sur

la sagesse, et Mnémosyne est sans enfants ; la

chouette de Minerve s'est égarée dans les ténèbres

qu'elle s'est faites pour assurer la sécurité de son vol

orgueilleux.

Je ne me soucie guère de gravir en compagnie de

la Science, bien que par une subtile et étrange incantation,

elle fasse descendre la lune du ciel. La

Muse du Temps déploie son tapis aux couleurs

somptueuses devant des regards non moins avides,

et souvent, je l'avoue, dans la grande épopée que

déroule Polymnie, je me plais à lire

les pages où l'on voit l'Asie envoyer en guerre

ses myriades de soldats contre une petite cité, et le

Mède tout cuirassé de mailles dorées, armé d'un

cimeterre orné de gemmes, et d'un bouclier blanc,

empanaché de pourpre, chevauchant entre les peupliers

ondulants et la mer que les hommes appellent

Artémisium, jusqu'à ce qu'il aperçût les Thermopyles

et leur défilé ardu que fermait un mur étroit, et

sur les pentes les plus proches, une petite troupe

de lions prenant leurs ébats insouciants.—Et

comment il fut stupéfait de voir tant de hardiesse,

et dressa sa tente sur le rivage semé de roseaux, et

resta deux jours immobile d'étonnement. Puis à

minuit se glissa par-dessus

une hauteur peu fréquentée, et descendant à

travers la forêt automnale, massacra traîtreusement

ces êtres si chers à Sparte, couronne du lointain

Eurotas, et puis reprit sa marche, sans soupçonner

le piège fatal que Dieu avait tendu pour lui dans

l'étroite baie de Salamine.—Et pourtant les lignes

deviennent confuses.

Et la cadence de leur langage grec ne me charme

plus ; je me sens trop en désaccord avec cette époque

si belle pour l'aimer beaucoup. Car ainsi que le

disque du cadran solaire reçoit en plein midi les

rayons de l'astre, sans en rien voir dans son aveugle

obscurité, ainsi mes yeux poursuivent sans trêve

ce qui fuit ma vision déçue.

Oh ! s'il se pouvait qu'un seul être grandiose,

désintéressé, simple, nous apprenne ce que c'est

que la sagesse ? Parlez donc, cimes du solitaire

Helwellyn, car ces bruits de mêlée se sont écartés

de vos rochers impassibles et de vos ruisselets cristallins,

où donc est cet esprit que son existence irréprochable

n'empêcha pas de baiser la bouche

meurtrie de son propre siècle [William Wordsworth (1770-1850).] ?

Parlez donc, Lauriers de Rydal, où est Celui

dont vous avez ombragé le doux front, où est cette

âme pure qui, en ses jours de gracieuse majesté

sans couronne, a, malgré son humble carrière,

atteint le but grandiose où s'unissent amour et

devoir. Lui, du moins, il sut satisfaire les lois les

plus hautes, et il s'assit au festin de la Sagesse.

Mais nous autres, nous sommes les bâtards de

l'Erudition ; nous savons par coeur le sonore mot

de passe de toutes les écoles grecques, et nous n'en

prisons aucune. L'Épée sans défaut qui abattit

l'Hydre païenne est un instrument sans vigueur,

que nous avons nous-mêmes émoussé. Quel homme

de nos jours escaladera les augustes, antiques sommets,

et se courbera devant le Respect vénérable ?

Il est vrai, j'en ai connu un, mais, par Schabod !

il a disparu, ce dernier et cher fils de l'Italie, qui

étant homme est mort pour la cause de Dieu, et ses

os reposent en paix [Mazzini.].

Oh ! garde-le, garde-le bien,

ma Tour de Giotto, lis de marbre dans la ville des

lys, ne permets pas aux caprices farouches de la

tempête

de tourmenter son sommeil, interdis à l'Arno de

lancer ses eaux troubles et jaunes par-dessus ses

bords : jamais plus puissant vainqueur ne gravit

les marches du Capitole dans les temps jadis, où

Rome était vraiment Rome, car la liberté marchait

a côté de lui comme une fiancée, et à leur vue le

pâle Mystère

fuyait en jetant un cri aigu jusqu'en sa sombre

cellule, et entraînant un vieillard qui tenait des

clés rouillées ; fuyait en frémissant de terreur à ce

tocsin éternel qui sonne le glas de l'oubli sur les

dynasties défuntes, et enfin il a'abattit comme

l'aigle blessé sous la rafale, lorsque le grand triumvir

pénétra jusqu'au coeur sacré de Rome.

Il connaissait le coeur sacro-saint et les collines

de Rome ; il arracha sa louve immonde de la caverne

du lion, et maintenant il repose dans la mort, près

de ce dôme empyréen que Brunelleschi suspendit

dans les airs au-dessus du Val d'Arno. O Melpomêne,

fais chanter dans ta flûte mélancolique ta plus douce

plainte.

Fais chanter par les clefs tragiques des mélodies

telles que la joie elle-même puisse en concevoir de

la jalousie, et que les Neuf oublient un instant leur

modeste empire pour pleurer sur celui qui, pour

ressusciter les hommes, alluma dans le plus grandiose

des sanctuaires de Rome le flambeau de Marathon,

et porta l'ardeur du soleil jusque sur les

plaines oubliées du Soleil.

Oh ! garde-le bien, ma Tour de Giotto, et que

chaque jour quelque jeune Florentin apporte des

couronnes de cette fleur enchantée que recèlent les

sombres sommets de Vallombrosa, et en couvre sa

tombe où gît celui dont l'urne est pareille à un

arbre puissant que ne voient point des yeux mortels,

un arbre puissant qui en ses cycles errants serait

poussé par la tempête jusqu'au bout infiniment

lointain où Chaos et Création se confondent, où les

ailes des chérubins aux chants éternels sont tissues

de Néant, et ont pénétré jusqu'en un vide-sans

Lune,—Et pourtant, bien qu'il soit poussière,

argile,

Il n'est point mort. Les Parques aux éternelles

mémoires s'y opposent, et les ciseaux s'abstiennent

de se refermer. Relevez vos têtes, ô poètes qui durerez

toujours, et vous clairons argentins, lancez une

sonnerie plus fière ; car la vile chose qui fut l'objet

de sa haine, reste rampante en sa sombre demeure,

seule avec Dieu et des souvenirs de péché.

Et même, à quoi lui sert d'avoir regagné sa

caverne, à cette mère meurtrière des prostitutions

vêtues de pourpre ? A Munich, sur l'architrave de

marbre, les jeunes Grecs meurent en souriant, mais

les mers qui baignent Egine s'agitent de dépit de se

voir désertes, et de ne pas refléter leur beauté, car

nos vies se dépouillent de toute couleur,

faute de nos idéals ; si une seule étoile pareille à

une torche enflammée brille au ciel, l'injuste lumière

du jour la tue sans délai, et nulle trompette de guerre

ne peut rendre la voix de la passion à la muette poussière,

qui jadis était Manzini ! La riche Niobé avait

ses fils pour se consoler des douleurs qu'elle éprouvait

dans sa pierre,—mais l'Italie !

Quel jour de Pâques ressuscitera-t-il encore ses

enfants, eux qui n'étaient pas Dieu, et néanmoins

ont souffert ? Quels pieds iront sans s'égarer jusqu'à

leurs suaires aux multiples replis ? Quels yeux clairs

les verront en chair et en os. Oh ! qu'il serait

opportun de racler la pierre de dessus leur sépulcre,

et de baiser les roses saignantes de leurs blessures,

par amour d'Elle,

de notre Italie ! notre mère visible ! La plus

sainte parmi toutes les nations, et la plus triste,

pour la cause chérie de laquelle le jeune Calabrais

tomba en cette journée d'Aspromonte, le coeur

joyeux, qu'en un siècle où Dieu s'achète et se vend,

un homme se trouvât, mourant pour la Liberté !

mais nous autres, qui sommes consumés, refroidis,

nous voyons l'honneur souffleté et des entraves

enchaîner les beaux pieds de la Pitié ; la Pauvreté

se glisse dans nos rues sans soleil, et d'un couteau

bien affilé, d'une main furtive coupe la gorge chaude

aux enfants. Et personne ne dit mot. Oh ! nous

sommes de misérables hommes, indignes de notre

magnifique héritage. Où est-elle, la plume

de l'austère Milton ? où est-elle, cette puissante

épée qui punit son maître d'une juste mort ? Les

années ont perdu leur chef de jadis, et aucune voix

ne part du trépied muet pour atteindre à nos oreilles :

Et cependant, ainsi qu'une mère réduite à la dégradation,

met au monde au milieu d'un spasme

un vil enfant, qui lui inspire de l'horreur, de même

notre enthousiasme le plus sincère

engendre des enfants illégitimes, l'anarchie, qui

joue pour la Liberté le rôle de Judas, le vil et licencieux

prodigue qui vole l'or de la liberté, sans

que pourtant il lui en reste rien, l'Ignorance, le

seul vrai fratricide depuis Caïn,

l'Envie, aspic qui se

meurtrit lui-même de ses piqûres, l'Avarice, dont

la main paralysée

ne s'ouvre plus qu'avec raideur ; l'Avidité bondée

d'argent, et dont la faim monotone épuise les

hommes, au milieu du tumulte des roues. Ce sont

là les semences de choses qui feront périr leur

semeur. Voilà ce que chaque jour voit mûrir en

Angleterre, et les pas si doux de la Beauté ne foulent

plus les pierres d'aucune des rues enlaidies.

Ce qu'avait épargné Cromwell lui-même, est

profané par les mauvaises herbes et les vers, abandonné

aux jeux tumultueux du vent et des rafales

de neige, ou bien est restauré par des mains plus

meurtrières encore. La pire dégradation qu'opère le

Temps ; il la voile de quelque grâce, mais ces modernes

scandales ne savent faire qu'une nudité imperméable

à la pluie.

Où est-il cet Art qui invitait des Anges à venir

chanter sous les hautes voûtes du choeur à Lincoln.

Si bien que l'air semble emprunter à de telles harmonies

de marbre une douceur que des lèvres humaines

n'espèrent point tirer du vrai roseau ? Ah !

où est-elle cette main habile qui sut fléchir les

branches fleuries de l'aubépine,

pour l'arche de Southwell, et sculpta la maison

de Celui qui aimait les champs avec toutes nos plus

charmantes fleurs anglaises ? Le même soleil se

lève pour nous ; les saisons naturelles tissent le

même tapis de vert et de gris ; les collines ont

gardé parmi nous leur aspect, mais cet Esprit-là a

disparu.

Et peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi.

Car la Tyrannie est une Reine incestueuse, elle a

pour frère et comme pour compagnon de lit le

Meurtre, et la Peste habite avec elle ; ses pas perfides

vont et viennent par des sentiers impurs et

sanglants. Mieux valent un désert vide et une âme

inviolée.

Car une noble fraternité, l'harmonie de la vie

qui se meut dans un air pur, l'agile et pure beauté

des membres forts chez les hommes libres, et les

femmes chastes, ces choses-là élèvent nos âmes

plus haut que ne saurait le faire la maigre et aveugle

Sibylle d'Agnelo, penchée sur le livre des douleurs

humaines,

ou que la fillette que Titien représente toute

blanche sur un escalier, près de son lit, charmant,

qu'elle égale en hauteur, ou que Mona Lisa souriant

à travers ses cheveux. Ah ! quoi qu'on pense, la vie

est, après toute chose, plus vaste qu'aucun ange

peint, si nous étions en état de voir le Dieu qui est

au dedans de nous.

La sérénité grecque de jadis,

qui maîtrise la passion, ou cette ligne bien droite

chez les vierges de marbre, qu'on voit, sans trouble

dans le regard, sans agitation dans les membres,

chevaucher autour du Temple d'Athéné, et en

refléter les divines ordonnances, et cette exacte symétrie

de toutes les choses qui dans l'homme se

livreraient sans cela d'incessants combats,—tout

au moins dans l'intervalle,

qui s'étend des baisers maternels à la tombe,

voilà sans doute de quoi gouverner nos vies, et

nous assurer un empire assez puissant pour que la

tentation s'enroue à appeler du fond de sa caverne,

pour que le blême Péché marche courbé sous la

honte de ses adultères, pour que la Passion, en

quittant la maison de plaisir, ouvre des yeux

effarés.

Faire le corps et l'Esprit chose une et identique

avec tout ce qui est droit, si bien que rien ne vive

en vain, du matin jusqu'à midi, mais qu'en un

doux unisson, outre chaque pouls de la chair et

chaque palpitation du cerveau, l'âme, encore parfaite,

réside sur un trône défendu par d'imprenables

bastions contre toutes les vaines attaques du

dehors,

Et qu'elle observe, avec une sereine impartialité,

la mêlée des choses, et y puise néanmoins du réconfort,

en sachant que par la chaîne de la causalité

sont mariées toutes les choses différentes, qu'il

en résulte un tout suprême, qui a pour langage la

joie ou un hymne plus saint ! Ah ! certes, ce serait

là une manière de gouverner

la vie en la plus auguste omniprésence, et

par là, l'intellect doué de raison trouverait dans la

passion son expression ; les purs sens, qui autrement

sont ignobles, communiqueraient la flamme

à l'esprit, et le tout formerait une harmonie plus

mystique que celle dont sont unies les étoiles planétaires

et de leurs tons divers ferait une corde à l'octave,

dont la cadence étant sans bornes, se répandrait à

travers les orbes de toutes les sphères, et de là

jusqu'à leur Maître reviendrait, renforcée par sa

nouvelle puissance, douées d'un pouvoir plus efficace.

—Ah ! vraiment, si nous pouvions seulement

atteindre à cela, nous aurions trouvé le dernier, le

suprême credo.

Ah ! c'était chose aisée quand le monde était

jeune, que de tenir sa vie à l'écart des contraintes

et des souillures. Sur nos lèvres tristes a vibré un

chant différent ; nous nous sommes ôté notre couronne

de nos propres mains, pour errer parmi les

souffrances de l'exil ; et dépossédés que nous

sommes de ce qui nous appartient en propre, nous

ne pouvons connaître d'autre aliment qu'une agitation

sans trêve.

En somme, la grâce, la fleur des choses s'est

dissipée, et de tous les hommes nous sommes les

plus misérables, nous qui devons vivre la vie l'un

de l'autre et jamais celle qui nous appartient en

propre, et cela par pure pitié, avec la peine de défaire

ensuite ; il en était autrement au temps où âme et

corps semblaient se confondre en mystiques

symphonies.

Mais nous avons déserté ces charmants refuges,

pour entreprendre d'un pied fatigué le voyage du

nouveau Calvaire, où nous contemplons, comme

celui qui voit sa propre face dans un miroir, l'Humanité

s'égorgeant elle-même, où dans le reproche

muet de ce triste regard, nous apprenons quel terrible

fantôme peut faire surgir la main rougie de

l'homme.

O bouche meurtrie ! O front couronné d'épines !

O calice plein de toutes les misères communes !

Toi, tu as pour l'amour de nous qui ne t'avons

point aimé, tu as enduré une agonie prolongée

pendant des siècles sans fin.

Et nous autres nous

étions vains, ignorants, et nous ne sûmes point

que le coup de poignard, porté par nous à ton

coeur, atteignait mortellement le nôtre.

Car nous étions à la fois les semeurs et les semences,

la nuit qui enveloppe, et le jour qui s'assombrit,

la lance qui perce et le flanc qui saigne,

les lèvres qui trahissent, et la vie qui est trahie ;

l'abîme a le calme, la lune a le repos, mais nous les

maîtres du monde de la nature, nous» sommes

encore notre redoutable ennemi.

Est-ce là le terme de toute cette force primitive,

qui restant identique sous les divers changements,

est sortie par violence du chaos aveugle, pour

monter toujours plus haut, à travers des mers

affamées et des tourbillons de rochers et de

flammes, jusqu'à ce que les soleils se fussent groupés

dans le ciel, pour commencer leurs cycles,

jusqu'à ce que chantassent les étoiles du matin et

que le Verbe se fit homme ?

Non, non, nous ne sommes que crucifiés, et bien

que de nos sourcils tombe comme une pluie, la

sueur de sang, qu'on arrache les clous, et nous descendrons,

je le sais ! Que soient étanchées les

rouges blessures, et nous retrouverons notre intégrité !

Nous n'avons nul besoin de l'hysope offerte

au bout d'un roseau. Ce qui est purement humain,

est aussi de nature divine, est aussi Dieu.

POÈMES - Oscar WILDE > SONNET A LA LIBERTÉ

SONNET A LA LIBERTÉ

Ce n'est point que j'aime les enfants, dont les

yeux mornes ne voient rien si ce n'est leur misère

sans noblesse, dont les esprits ne connaissent

rien, n'ont souci de rien connaître, mais parce que

le grondement de tes Démocraties,

tes Règnes de la Terreur, les grandes Anarchies,

reflètent pareils à la mer mes passions les plus

fougueuses, et donnent à ma rage un frère,—Liberté !

Pour cela uniquement, tes cris discordants

enchantent mon âme jusqu'en ses profondeurs,

sans cela tous les rois pourraient, au moyen du

knout ensanglanté et des traitreuses mitraillades,

dépouiller les nations de leurs droits inviolables,

que je resterais sans m'émouvoir. Et pourtant...

et pourtant, ces Christs, qui meurent sur les barricades,

Dieu sait si je suis avec eux sur certains

points.

POÈMES - Oscar WILDE > AVE, IMPERATRIX

AVE, IMPERATRIX

Fixée dans cette orageuse Mer du Nord, reine

de ces plaines sans repos que soulève la marée,

Angleterre, que diront les hommes sur loi, devant

qui les mondes se partagent.

La terre, fragile globe de verre, tient dans le

creux de ta main, et à travers son coeur de cristal

passent, comme les ombres par une région crépusculaire,

les lances de la guerre au vêtement cramoisi,

les longues vagues empanachées de blanc, de la

bataille, et toutes ces flammes qui sèment la mort,

les torches des seigneurs, de la Nuit.

Les pauvres léopards, efflanqués et maigres, que

connaît si bien la traitreuse Russie, on les voit

ouvrant largement leurs gueules noircies et bondissant

à travers la grêle des bombes hurlantes.

Le vigoureux lion-marin des guerres d'Angleterre

a quitté sa caverne de saphir de l'océan, pour

livrer bataille à l'orage qui fait pâlir l'étoile de la

chevalerie anglaise.

Le clairon à la gorge de bronze résonne par les

landes et les joncs du Palhan, et les pentes escarpées

des neiges de l'Inde tremblent sous le pas des

hommes armés.

Et plus d'un chef Afghan, couché sous la fraîcheur

de ses grenadiers, serre dans sa main son épée,

en sentant naître en lui le farouche soupçon, dès qu'il

voit sur la pente de la montagne

le Marri, éclaireur au pied agile, qui vient lui

apprendre qu'il a entendu dans le lointain le roulement

rythmé des tambours anglais résonner aux

portes de Kandahar.

Car le vent du sud et le vent de l'est se rejoignent

à l'endroit où, ceinte et couronnée par le fer et

le feu, l'Angleterre, les pieds nus et sanglants,

monte la route escarpée d'un vaste empire.

O cime solitaire de l'Himalaya, gris pilier du ciel

indien, où as-tu vu pour la dernière fois dans la mêlée

retentissante, nos chiens ailés que mène la Victoire ?

Près des bosquets d'amandiers de Samarkand à

Bokhara, où s'épanouissent les rouges, et vers

l'Oxus au sable jaune où se rendent les graves

marchands aux turbans blancs,

Et de là en route vers Ispahan, le jardin doré du

soleil, d'où la longue et poudreuse caravane rapporte

cèdre et vermillon ;

Et cette redoutable cité de Caboul, posée aux

pieds de la montagne escarpée, dont les vasques de

marbre sont toujours pleines d'eau pour combattre

l'ardeur de midi :

Où l'on promène, par l'allée étroite et rectiligne

du Bazar, une toute jeune Circassienne, présent

qu'envoie le Czar à quelque vieux Khan barbu,

Là ont volé nos ardents aigles de guerre, là ils

ont battu des ailes dans l'âpre bataille, mais la

colombe attristée, qui habite la solitude en Angleterre,

n'a aucun plaisir.

En vain la jeune fille rieuse se penche pour répondre

à son amour avec ses yeux qu'éclaire

l'amour, là-bas dans quelque ravin noir et plein

d'embûches, gît le jeune homme étreignant son drapeau.

Et bien des lunes, bien des soleils verront les

enfants languissant d'attente épier le moment

de grimper sur les genoux du père, et dans chaque

demeure où sera entrée la désolation,

De pâles épouses, qui auront perdu leur maître

et seigneur, baiseront les reliques du défunt,—quelque

épaulette ternie, une épée,—pauvres

joujoux pour soulager une si douloureuse angoisse,

Car ce n'est point dans les paisibles campagnes

de l'Angleterre que ces hommes-là, nos frères, ont

été déposés sur le lit de repos, où nous pourrions

couvrir leurs boucliers brisés de toutes les fleurs

que préfèrent les morts.

Il en est de leur nombre qui gisent près des

murs de Delhi, beaucoup d'autres dans la terre afghane,

et beaucoup au pays où le Gange coule

pendant sept mois sur des sables mobiles.

Et d'autres gisent dans les mers russes, et

d'autres dans les mers qui sont les portes de

l'Orient, ou bien près des hauteurs de Trafalgar

que balaie le vent.

O tombeaux errants, ô sommeil sans repos, ô silence

du jour sans soleil ! ô ravin tranquille, ô

profondeur orageuse, rendez votre proie ! rendez

votre proie !

Et toi, dont les blessures ne se guérissent jamais,

toi qui ne parviens jamais au terme de la

course pénible, ô Angleterre de Cromwell, faut-il

que tu paies d'un de tes fils chaque pouce de

terre ?

Va ! Couronne d'épines ta tête ornée d'une couronne

d'or. Que ton chant de joie fasse place au

chant de la souffrance. Le vent et la vague furieuse

l'ont pris tes morts, et jamais ils ne te les rendront.

La vague, le vent furieux, la rive étrangère

possèdent la fleur de la terre anglaise,—ces lèvres

que les lèvres ne baiseront plus jamais, ces mains

qui jamais ne te serreront la main.

Et maintenant qu'avons-nous gagné à enserrer

tout le globe terrestre en des filets d'or, si l'on

trouve caché dans notre coeur le souci qui ne

vieillit jamais ?

À quoi nous sert-il que nos galères couvrent,

comme une forêt de pins, toute partie de la mer ?

La ruine et le naufrage sont à nos côtés, en farouches

gardiens de la Maison de douleur.

Où sont les braves, les forts, les rapides ? Où est

notre chevalerie anglaise ? Les herbes sauvages leur

servent de linceul, et le sanglot des vagues est leur

plainte funèbre.

O bien-aimés qui gisez bien loin, quel mot d'affection

peuvent envoyer des lèvres mortes ? O poussière

perdue, ô argile insensible ! Est-ce pour finir,

est-ce pour finir ainsi ?

Paix ! Paix ! c'est offenser les nobles morts que

de tourmenter ainsi leur sommeil solennel. Bien que

privée de ses enfants, et la tête couronnée d'épines,

l'Angleterre doive monter la route escarpée.

Et pourtant, quand ce pénible tertre sera achevé,

ses veilleurs signaleront de loin la jeune République

comme un soleil qui surgit des mers empourprées

de la guerre.

POÈMES - Oscar WILDE > A MILTON

A MILTON

Milton, il me semble que ton esprit s'est retiré

bien loin de ces falaises blanches, de ces hautes

tours crénelées ; ce monde aux somptueuses et ardentes

couleurs, le nôtre, semble être tombé en

cendres ternes et grises,

on dirait que le siècle est changé en une pantomime

où nous gaspillons nos heures trop chargées de

bien d'autres tâches. Car, avec toute notre pompe

et notre luxe, et nos puissances, nous ne sommes

guère propres qu'à piocher la banale argile,

puisque cette petite île que nous occupons, cette

Angleterre, ce lion marin de la mer, est à la solde

d'ignorants démagogues,

qui ne l'aiment point. Dieu bon, est-ce bien là

ce pays qui porta dans sa main un triple empire,

quand Cromwell eut prononcé le mot de Démocratie ?

POÈMES - Oscar WILDE > LOUIS-NAPOLEON

LOUIS-NAPOLEON

Aigle d'Austerlitz, où étaient tes ailes quand,

exilé bien loin sur un rivage barbare, après une

lutte inégale, sous les coups d'un inconnu, tomba

le dernier rejeton de ta race de rois ?

Pauvre enfant ! tu ne paraderas plus dans ton

manteau rouge, tu ne chevaucheras pas en grande

pompe à travers Paris, à la tête de tes légions revenues,

mais d'autre part, ta mère, la France, libre

et républicaine,

posera sur ton front pâle et sans couronne les

lauriers plus glorieux de la couronne guerrière,

afin que ton âme puisse sans déshonneur aller là-bas

raconter au puissant auteur de ta race

que la France a baisé les lèvres de la Liberté, et

les a trouvées plus douces que le miel de ses abeilles

à lui, et que la Démocratie, vague géante, se brise

sur les rivages où les rois reposaient sans souci.

POÈMES - Oscar WILDE > SONNET SUR LE MASSACRE DES CHRÉTIENS EN BULGARIE

SONNET SUR LE MASSACRE DES CHRÉTIENS EN BULGARIE

Christ, est-ce que tu as vraiment expiré ? Ou

bien tes os gisent-ils en leur sépulcre taillé dans

le roc. Et ta Résurrection n'a-t-elle été que le rêve

de celle dont les péchés méritent pardon par cela

seul qu'elle t'aimait tant ?

Car ici l'air est rempli des plaintes horribles

des hommes, et on massacre les prêtres qui invoquent

ton nom. N'entends-tu point les lamentations

douloureuses de ceux dont les enfants gisent

sur la pierre ?

Descends, ô Fils de Dieu, une nuit incestueuse

voile la terre, et à travers la nuit sans étoiles, je

vois le croissant lunaire dominer ta croix.

S'il est bien vrai que tu as brisé les barrières de

la tombe, descends, ô Fils de l'homme, et montre

ta puissance, de peur qu'à ta place ne soit couronné

Mahomet.

POÈMES - Oscar WILDE > QUANTUM MUTATA

QUANTUM MUTATA

Il y eut en Europe, un temps bien lointain, où

nulle part aucun homme ne mourait pour la liberté

sans que le Lion d'Angleterre, sortant d'un

bond, de sa caverne, ne posât la main sur l'oppresseur !

C'était alors

que l'Angleterre était en état de se montrer Grande

République, témoin les hommes du Piémont, objets

préférés des soucis de Cromwell, alors que dans

son palais à fresques, le Pontife, en un impuissant

désespoir,

tremblait devant nos inexorables ambassadeurs.

Comment, dès lors, se fait-il que nous soyons déchus

d'une telle grandeur, sinon parce que le

luxe

encombre de ses stériles produits la porte par où

entreraient nobles pensées, nobles actions. Sans

cela nous pourrions être encore les héritiers de Milton.

POÈMES - Oscar WILDE > LIBERTATIS SACRA FAMES

LIBERTATIS SACRA FAMES

Bien que j'aie été nourri dans la Démocratie, et

que je préfère à tout cet état républicain, où chaque

homme est comme un roi, où nul n'est distingué

des autres par une couronne, malgré tout,

malgré cette démangeaison moderne de Liberté,

je préfère le gouvernement d'un seul, auquel tous

obéissent, à celui de ces démagogues braillards qui

trahissent notre indépendance par les baisers qu'ils

donnent à l'anarchie.

Aussi n'ai-je aucune sympathie pour ceux dont

les mains sacrilèges plantent le drapeau rouge sur

les barricades des rues, sans défendre une juste

cause, et qui établiraient le règne de l'ignorance :

Alors, arts, civilisation, politesse, honneur, tout

s'évanouirait, il ne resterait que la trahison, et le

poignard qui est son seul outil, et le meurtre aux

pieds silencieux et sanglants.

POÈMES - Oscar WILDE > THEORETIKOS

THEORETIKOS

Ce puissant empire n'a que des pieds d'argile.

Toute chevalerie, toute puissance ont abandonné

entièrement notre petite île. Quelque ennemi a dérobé

sa couronne de laurier,

et parmi ses collines s'est tue cette voix qui parlait

de Liberté. Oh ! quitte-la, mon âme, quitte-la ;

lu n'es point faite pour habiter cette vile demeure

de trafiquants, où chaque jour

on met en vente publique la sagesse et le respect,

où le peuple grossier pousse les cris enragés

de l'ignorance contre ce qui est le legs des siècles.

Cela trouble mon calme ; aussi mon désir est-il de

m'isoler dans des rêves d'art et de suprême culture,

sans prendre parti ni pour Dieu, ni pour ses ennemis.

POÈMES - Oscar WILDE > REQUIESCAT

REQUIESCAT

Marche d'un pas léger, elle est tout près, sous la

neige. Parle à voix basse : elle peut entendre croître

les pâquerettes.

Toute sa belle chevelure dorée a pris la teinte de

la rouille ; elle qui était jeune, et charmante, elle

n'est que poussière.

Pareille au lis, blanche comme la neige, elle savait

à peine qu'elle était femme si doucement elle

avait grandi.

Les planches du cercueil, une lourde pierre pèsent

sur sa poitrine ; seul je me torture le coeur,

mais elle, elle repose.

Silence ! Silence ! elle ne saurait entendre la lyre

ni le sonnet ; toute ma vie est ensevelie ici. Entassons

de la terre par-dessus elle.

Avignon.

POÈMES - Oscar WILDE > SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE L'ITALIE

SONNET COMPOSÉ EN APPROCHANT DE L'ITALIE

J'atteignais les Alpes, mon âme brûlait en moi,

à ton nom, Italie, Italie. Et quand je sortis du coeur

de la montagne, et que je vis le pays qui avait été

le désir de ma vie,

je me mis à rire comme un homme qui a gagné

un prix de haute valeur ; et rêvant à l'histoire de

ta gloire, j'épiai le jour, jusqu'au moment où,

zébré de blessures enflammées, le ciel de turquoise

prit peu à peu la couleur de l'or poli.

Les pins flottaient comme flotte une chevelure

de femme, et dans les vergers, tout le lacis des

branchages s'épanouissait en flocons d'écume fleurie.

Mais quand j'appris que bien loin de là, dans

Rome, un second Pierre portait des chaînes funestes,

je pleurai de voir si belle une telle contrée.

Turin.

POÈMES - Oscar WILDE > SAN MINIATO

SAN MINIATO

Vous le voyez, j'ai gravi la pente de la montagne

jusqu'à cette sainte maison de Dieu, où jadis allait

et venait le peintre angélique, qui vit les cieux largement

ouverts,

et sur un trône au-dessus du croissant de la

lune, la blanche et virginale Reine de grâce. Marie !

Si je pouvais seulement voir ta face, la mort

ne viendrait jamais trop tôt.

O toi que Dieu couronna d'épines et de douleurs !

Mère du Christ ! ô Épouse mystique ! Mon coeur est

las de cette vie, et trop accablé de tristesse pour

chanter encore.

O toi, que Dieu couronna d'amour et de flamme,

que couronna le Christ, le très saint ; oh ! écoute,

avant que le soleil impitoyable n'expose à l'univers

mon péché et ma honte.

POÈMES - Oscar WILDE > AVE, MARIA, GRATIA PLENA

AVE, MARIA, GRATIA PLENA

Est-ce ainsi qu'il est venu ? Je m'attendais à voir

une scène d'un éclat merveilleux, telle qu'on le

conte au sujet d'un Dieu qui, dans une pluie d'or,

fit tomber les barrières et descendit sur Danaé :

ou bien à une apparition terrible, comme quand

Sémélè, languissante d'amour et de désir inapaisé,

supplia pour voir le corps lumineux du Dieu, et que

la flamme saisit ses membres blancs et l'anéantit entièrement.

C'est avec ces rêves joyeux que je visitai ce lieu

sacré, et maintenant les yeux et le coeur pleins

d'étonnement, je reste immobile devant ce suprême

mystère d'amour,

une jeune fille à genoux, la figure pâle et sans

passion, un ange qui tient un lis en sa main, et au-dessus

d'eux, la colombe, déployant ses ailes.

Florence.

POÈMES - Oscar WILDE > ITALIA

ITALIA

Italie ! tu es déchue, bien que toutes hérissées de

lances brillantes, tes armées marchent à grand fracas

des Alpes du Nord jusqu'aux flots siciliens !

Oui, déchue, bien que les nations te saluent reine,

parce que l'on voit l'or faire briller ta richesse

dans toutes les villes, et que sur ton lac de saphir,

d'un air allier, sous le vent qui enfle leurs voiles,

naviguent par milliers tes galères, sous l'unique

drapeau rouge, blanc et vert.

Belle et forte ! Mais belle et forte en vain ! Porte

ton regard vers le Sud, où Rome, ville profanée,

attend en vêtement de deuil un roi oint par Dieu.

Lève ton regard au ciel ; Dieu permettra-t-il une

telle chose ? Non, mais quelque Raphaël ceint de

flamme va descendre, et frapper le Profanateur

avec l'épée du châtiment.

POÈMES - Oscar WILDE > SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE A GÈNES

SONNET ÉCRIT PENDANT LA SEMAINE SAINTE A GÈNES

J'errais dans la verte retraite de Scoglietto. Les

oranges à tous les rameaux qui formaient la voûte,

étaient suspendues comme des lampes brillantes

d'or, pour faire honte au jour. Çà et là, un oiseau

surpris, de ses ailes battantes et de ses pieds

éparpillait comme de la neige toutes les fleurs.

À mes pieds de pâles narcisses pareils à des lunes

d'argent ; et les vagues arrondies qui rayaient la

baie de saphir, riaient au soleil, et la vie paraissait

très douce.

Au dehors, le jeune enfant de choeur passait

chantant d'une voix claire : «Jésus, le fils de

Marie, a été mis à mort. Oh ! venez, et couvrez de

fleurs son tombeau.»

Ah ! Dieu ! Ah ! Dieu ! ces charmantes heures

helléniques ont submergé tout souvenir de tes amères

douleurs, de la Croix, de la Couronne, des Soldats

et de la Lance.

POÈMES - Oscar WILDE > ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE

ROME QUE JE N'AI POINT VISITÉE

I

Le blé a passé du gris au rouge, depuis que pour

la première fois mon esprit a fui les mornes cités

du Nord, pour voler aux montagnes de l'Italie.

Et maintenant je me retourne du côté du foyer

domestique, car mon pèlerinage est tout à fait terminé,

bien que, ce me semble, ce soleil, rouge

comme le sang, m'indique la route qui mène à

Rome la sainte.

O Dame bénie, qui as sous ton empire les sept

collines, ô Mère sans tache ni souillure, toi qui

portes une triple couronne d'or,

O Roma, Roma, je dépose à tes pieds ce vain

tribut de mon chant, car, hélas ! elle est rude et

longue, la route qui conduit à la Voie sacrée.

II

Et pourtant, quelle joie ce serait pour moi que

de tourner mes pas vers le Sud, après avoir suivi le

Tibre jusqu'à son embouchure, de revenir m'agenouiller

dans Fiésole

et d'errer à travers l'épaisse forêt de pins, qui

interrompt le cours de l'Arno aux reflets d'or, pour

voir le brouillard empourpré et la lueur du matin

sur les Apennins,

en passant près de mainte maison enfouie parmi

les vignes, près du verger, près du jardin d'oliviers

gris, jusqu'à ce qu'enfin du haut de la route qui

parcourt la morne Campagna, surgissent les sept

collines qui portent le Dôme.

III

Pour moi, pèlerin des mers du Nord, quelle joie

de me mettre tout seul à la recherche du temple

merveilleux et du trône de Celui qui tient les clefs

redoutables.

Alors que tout brillants de pourpre et d'or, défilent

et prêtres et saints cardinaux, et que porté au-dessus

de toutes les têtes, arrive le doux pasteur du

troupeau.

Quelle joie de voir, avant que je meure, le seul

roi qui soit oint par Dieu, et d'entendre les trompettes

d'argent sonner triomphalement sur son passage.

Ou lorsqu'à l'autel du sanctuaire, il élève le

signe du mystérieux sacrifice et montre aux yeux

mortels un Dieu sous le voile du pain et du vin.

IV

Car quels changements le temps n'amène-t-il

pas ? Les cycles des années qui reviennent peuvent

délivrer mon coeur de ses craintes et apprendre à

mes lèvres un chant qu'elles pussent chanter.

Avant que dans ce champ de à-bas, l'or frémissant

soit rassemblé en gerbes poudreuses, avant que les

feuilles écarlates de l'automne voltigent comme

des oiseaux pour tomber sur l'herbe,

J'aurai peut-être parcouru la glorieuse carrière

et saisi la torche encore flambante,

et invoqué le

nom sacré de Celui qui maintenant cache sa face.

POÈMES - Oscar WILDE > URBS SACRA ET AETERNA

URBS SACRA ET AETERNA

Rome ! quelle page dans l'histoire a été la tienne,

dans les temps d'autrefois où ton épée républicaine

régit le monde entier, pendant une période de bien

des siècles ! Alors tu fus la reine couronnée de tes

peuples,

jusqu'au jour où parut dans tes rues le Goth

barbu. Et aujourd'hui, ô cité couronnée par Dieu,

découronnée par l'homme, c'est l'odieux drapeau

rouge, blanc et vert que les brises font flotter sur

tes murs.

En quel temps étais-tu en ta gloire ? Alors que tes

aigles avides de pouvoir prenaient leur vol pour saluer

le double soleil et que les nations tremblaient

sous ton sceptre ?

Non, ta gloire s'est prolongée jusqu'à ce jour, où

les pèlerins s'agenouillent devant, le Saint unique,

le pasteur captif de l'Eglise de Dieu.

POÈMES - Oscar WILDE > SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU DIES IRAE CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE

SONNET COMPOSÉ APRÈS L'AUDITION DU DIES IRAE CHANTÉ DANS LA CHAPELLE SIXTINE

Non, Seigneur, il n'en est pas ainsi. La blancheur

du lis au printemps, les mélancoliques bois d'oliviers

ou la colombe à la poitrine argentée m'apprennent

plus clairement ta vie et ton amour, que

ces flammes rouges et ces coups de tonnerre, avec

leurs terreurs.

Les vignes empourprées m'apportent de doux

souvenirs de toi : un oiseau qui, le soir, rentre à tire

d'aile vers son nid, me parle de celui qui n'a aucune

place pour se reposer. Je m'imagine que c'est sur toi

que chante le passereau.

Viens plutôt par une soirée d'automne, quand le

rouge et le brun brillent sur les feuilles et que les

campagnes répètent comme un écho la chanson du

passeur.

Viens quand la pleine lune en sa splendeur laisse

tomber son regard sur les rangées de gerbes dorées,

et alors fais ta moisson ; nous avons attendu longtemps.

POÈMES - Oscar WILDE > PAQUES

PAQUES

Les trompettes d'argent résonnèrent sous le

Dôme, le peuple avec un respect religieux s'agenouilla

sur le sol, et je vis porté sur les épaules des

hommes, pareil à quelque grande divinité, le saint

Maître de Rome.

Comme un prêtre, il portait une robe plus blanche

que l'écume ; comme un roi, il était ceint de pourpre

royale. Trois couronnes d'or s'élevaient bien haut

sur sa tête. Entouré de splendeur et de lumière, le

Pape rentra chez lui.

Mon coeur s'enfuit bien loin dans le passé, à travers

le désert des années, vers un homme qui errait

au bord d'une mer solitaire, et cherchait vainement

un endroit pour se reposer.

«Les renards ont leur tanière, et tout oiseau

a son nid, et moi, moi seul, il me faut errer sans

repos, les pieds meurtris, et boire avec le vin

l'amertume des larmes.»

POÈMES - Oscar WILDE > E TENEBRIS

E TENEBRIS

Descends, ô Christ, et viens à mon aide ! Tends-moi

la main, car je vais me noyer dans une mer

plus orageuse que ne fut pour Simon ton lac de

Galilée. Le vin de la vie est répandu sur la table.

Mon coeur est pareil à une contrée ravagée par ta

famine et où ont péri toutes les choses utiles. Et je

sais fort bien que mon âme est destinée à l'Enfer,

s'il me faut cette nuit comparaître devant le trône

du Dieu.

«Il dort peut-être, ou bien il part à cheval pour

la chasse, comme Baal, quand ses prophètes hurlaient

son nom, de l'aurore à midi, sur la cime foudroyée

du Carmel.»

Non, soyons tranquille, avant la nuit venue, je contemplerai

les pieds de bronze, la robe plus blanche

que la flamme, les mains meurtries, et la face empreinte

d'une lassitude tout humaine.

POÈMES - Oscar WILDE > VITA NUOVA

VITA NUOVA

J'étais debout près de la mer où nul ne vendange,

jusqu'à ce que les vagues humides eussent couvert

de leur écume ma face et mes cheveux ; les longues

flammes rouges du jour mourant brûlaient à l'occident ;

le vent avait un sifflement triste

et les mouettes criardes fuyaient vers la terre :

«Hélas ! m'écriai-je, ma vie est pleine de douleur ;

et qui donc peut faire provision de fruit ou de

grain doré sur ces plaines stériles qui s'agitent incessamment ?»

Mes filets avaient ça et la bien des larges déchirures,

bien des fentes ; néanmoins je les jetai pour

tenter ma dernière chance, dans la mer, et j'attendis

la fin.

Quand ! ô surprise ! quelle soudaine gloire ! Et je

vis monter la splendeur argentée d'un corps aux

membres blancs, et cette joie me fit oublier les

tourments du passé.

POÈMES - Oscar WILDE > MADONNA MIA

MADONNA MIA

Jeune fille et lys, elle n'était point faite pour la

douleur de ce monde, avec sa chevelure brune et

douce que ses larmes collaient en tresses, avec ses

yeux pleins de désirs, à demi voilés par les larmes

encore endormies, comme des eaux très bleues qu'on

voit à travers les brouillards de la pluie ;

des joues pâles, où nul amour n'avait laissé sa

tache, sa lèvre inférieure rouge, et ramenée en dedans

pour fuir l'amour, et une gorge blanche, plus

blanche que la colombe argentée, et dont le marbre

pâle était rayé d'une veine pourpre. Et pourtant,

quoique mes lèvres ne doivent point cesser de la

louer,

je ne serais point assez hardi pour lui baiser

même les pieds, car je me sens sous l'ombre que

font les ailes du respect,

ainsi que Dante, quand il était debout avec Béatrice,

sous la poitrine enflammée du Lion, et qu'il

voyait le septième ciel de cristal et l'escalier d'or.

POÈMES - Oscar WILDE > LA CHANSON D'ITYS

LA CHANSON D'ITYS

La Tamise anglaise est bien plus sainte que

Rome. Ces campanules, qui comme une montée

soudaine de la mer, viennent envahir les bocages,

avec, pour écume, la reine des prés et la blanche

anémone pour tacheter les vagues bleues,—Dieu

est ici plus manifeste que là où il se cache, dans

l'étoile au coeur de cristal que porte un moine

blême.

Ces papillons aux reflets violets qui prennent

pour tente ce lis à la teinte de crème, ce sont des

monsignori, et là où s'agitent les roseaux, où un

brochet paresseux se laisse flotter au soleil, les yeux

à demi clos,—voici un vieil évêque mitre, in partibus.

Regardez donc ces brillantes écailles toutes vert

et or.

Le vent, prisonnier qui s'agite sans repos dans

les arbres, joue fort bien le Palestrina. On dirait

que les doigts du puissant maestro sont posés sur

les touches de l'orgue de Maria, et qu'ils y jouent,

quand, aux premières heures d'un matin tout bleu

de Pâques, le Pape, porté sur un brancard tout rouge

comme le sang ou le crime, va

de sa sombre demeure sur le balcon, au-dessus

des portes de bronze, et, dominant la foule serrée

sur la place, ou les fontaines elles-mêmes semblent

dans leur extase jeter en l'air leurs lances d'argent,

étend ses faibles mains vers l'Orient, vers l'Occident,

envoie une vaine paix aux pays qui ne connaissent

nulle paix, le repos aux nations qui ne

connaissent pas le repos.

Et ce rayonnement orangé qui s'attarde et semble

vouloir taquiner la lune, n'est-il pas plus beau que

les pompes les plus brillantes de Rome ! Chose

étrange ! il y a un an, je me mis à genoux devant

je ne sais quel cardinal en robe rouge, qui portait

l'hostie à travers l'Esquilin !... et maintenant, ces

vulgaires pavots parmi le blé me semblent deux

fois aussi beaux.

Ces champs de pois, d'un vert bleu, que voici là-bas,

frissonnants de la dernière averse, émettent en

cette fraîche soirée des parfums plus doux que ceux

des encensoirs ornés de gemmes flamboyantes que

balancent les jeunes diacres, lorsque le vieux prêtre

ouvre le tabernacle voilé de rideaux, et donne à

Dieu un corps fait avec le fruit banal du blé et de

la vigne.

Le pauvre frère Giovanni, qui braille à la messe,

s'étonnerait certainement ici, car là-haut chante un

petit oiseau brun, et à travers le long et frais gazon

je vois cette gorge vibrante que j'entendis jadis sur

les collines éclairées par les étoiles, dans l'Arcadie

étoilée de fleurs, où le demi-cercle blanc de sable

de la plage de Salamine rejoint la mer.

Charmante est l'hirondelle qui babille sur les toits,

à la pointe du jour, quand le faucheur aiguise la

faux, quand gémissent les colombes, et que la laitière,

quittant son petit lit solitaire, va légère, et

chantonnant, vers le troupeau aux graves mugissements,

qui attend, et avance par-dessus les portes

de la cour, ses vastes mufles débordants d'écume.

Et ils sont charmants les houblons sur les plaines

du Kent, et doux est le vent qui agite le foin fraîchement

coupé, et doux sont les essaims capricieux

des bourdonnantes abeilles, et douce est la génisse

qui souffle dans l'écurie, et les figues vertes près

d'éclater, qui pendent par-dessus le mur de briques

rouges.

Et il est doux d'entendre le coucou railler le

printemps, alors que les dernières violettes flânent

encore près de la source, et il est doux d'entendre

le berger Daphnis chanter la chanson de Linus

dans quelque vallon ensoleillé de la chaude Arcadie

où le blé est de l'or, où les moissonneurs aux

membres légers et sveltes dansent près du troupeau

enfermé dans le parc.

Et il est doux d'entendre à côté de la jeune Lycoris

dans quelque lointaine vallée de l'Illyrie, et

sous une voûte de feuillage sur un tapis d'

amaracus,

nous pourrions, nous aussi, perdre dans l'extase un

jour d'été, et nous divertir à qui sera le plus habile

sur le chalumeau, pendant que bien loin au-dessous

de nous, s'irrite la pourpre troublée de la mer.

Mais combien ce serait plus doux si le pied

chaussé de sandales d'argent de quelque Dieu longtemps

caché venait jamais fouler les prairies de

Nuneham ; si jamais Faune portant à ses lèvres la

flûte de roseau pouvait lever la tête près des vertes

flaques d'eau ! Ah ! il serait doux, en effet, de voir

le céleste berger appeler à la pâture son troupeau à

la blanche toison.

Aussi, chante donc pour moi, musicien harmonieux,

quoique tu ne chantes, après tout, que ton

propre requiem. Dis-moi ton récit, infortuné chroniqueur,

conte-moi tes tragédies. Ne dédaigne point

ces retraites nouvelles pour toi, cette campagne anglaise,

car notre île du Nord peut donner de quoi

faire bien des belles couronnes,

que ne connaissent point les prairies grecques ;

plus d'une rose telle que vainement un adolescent

la chercherait pendant tout un jour, dans les vallons

d'Eolie, croît en masses touffues sur nos haies,

comme une insouciante courtisane prodigue de sa

beauté ; et aussi des lis tels que jamais n'en réfléchit

l'Ilissus étoilent nos ruisseaux, et des nielles bleues

ponctuent le froment vert, et bien qu'elles soient

pour les hirondelles un avertissement de se diriger

vers le Sud, elles ne déploieraient jamais leurs pavillons

d'azur parmi les vignes grecques. Et même

cette petite herbe en haillons rouges, qui invite le

rouge-gorge à pépier, serait une étrangère en Arcadie,

et plus d'une élégie restée muette

dort dans les roseaux qui frangent notre sinueuse

Tamise, et qui la réveillerait, donnerait un enchantement

plus doux que celui qui fit pleurer Syrinx,

et par ici se cachent des orchidées brunes semées

d'abeilles, assez belles pour faire un diadème au

front de Cythérée, et que Cythérée ne connaît

point, et là-bas tout près de ce taureau qui paît,

il est une mignonne asphodèle jaune ; le papillon

peut l'apercevoir de loin, bien que la rosée d'un

seul soir d'été suffise à remplir deux fois sa petite

coupe, avant que l'étoile ait rappelé le berger paresseux

à son parc, et sans être prodigue, chaque

pétale est semé de taches d'or

comme si l'opulente maîtresse de Jupiter, Danaé,

sortie toute brûlante encore de ses bras dorés, s'était

penchée pour baiser les pétales tremblants, ou

comme si le jeune Mercure, qui rase de son vol le

gué sombre de Dis, les avait frôlés tout récemment

d'une plume de ses ailes ; la tige svelte qui porte la

charge de ses soleils

est à peine plus épaisse que le fil de la Vierge, ou

que la tapisserie argentée de la pauvre Arachné.

Les hommes disent qu'elle s'épanouit sur le tombeau

d'un être auquel je rendis jadis un culte, mais

à moi elle semble me rappeler des souvenirs plus

divins d'ombrages héliconiens hantés des Faunes

et de mers bleues aimées des nymphes

d'une vallée inconnue a Tempé, où Narcisse s'étend

sur le bord d'une rivière transparente, ayant dans sa

chevelure le désordre de la forêt, dans ses yeux le

silence du bois, courtisant cette image mobile qui à

peine baisée se dissout ; des souvenirs de Salmacis,

qui n'est ni jeune homme, ni jeune fille, et qui

est pourtant l'un et l'autre, embrasé d'une double

flamme, et jamais satisfait par leur excès même,

car chacune des deux passions, dans son ardeur

éprise, se refuse à se séparer de l'autre, et pourtant

tue l'amour par ce refus ;—des souvenirs d'oréades

épiant à travers les feuilles des arbres silencieux

sous le clair de lune,

d'Ariane abandonnée sur le port de Naxos, lorsqu'elle

vit bien loin sur les flots le perfide équipage,

qu'elle agita son écharpe rouge,

et appela le

trompeur Thésée, ignorant que tout près derrière

elle était Dionysos sur une panthère couleur

d'ambre,—des souvenirs de ce que vit

le barde aveugle de Méonie, le mur de Troie, la

reine Hélène assise dans la chambre sculptée, ayant

auprès d'elle un amoureux jeune homme aux lèvres

rouges, arrangeant de sa main mignonne la crinière

de son casque, et bien loin de là, la mêlée, les cris,

les plaintes, quand Hector écartait avec son bouclier

la lance et qu'Ajax lançait la pierre,

Ou c'est Persée ailé, qui, de son épée bien trempée,

tranche les serpents entrelacés de la sorcière, ce

sont tous ces contes fixés pour l'éternité sur les petites

urnes grecques, charge plus riche que ne le

fut le plus opulent galion d'Espagne à son retour

des Indes. Car du moins de cette charge il arrive

quelque partie

et je sais bien qu'ils ne sont point du tout

morts, les anciens Dieux de la poésie grecque ; ils

ne sont qu'endormis, et dès qu'ils entendront ton

appel, ils s'éveilleront, et se croiront en pleine

Thessalie. Cette Tamise leur sera l'eau de Daulis,

cette fraîche clairière la prairie semée d'iris jaunes

où jadis riait et jouait le jeune Itys.

Si ce fut toi, cher oiseau, qui as fait ton berceau

dans le jasmin, si ce fut toi, qui de l'immobile

feuillage de ton trône, as chanté pour le merveilleux

enfant jusqu'à ce qu'il entendit le cor d'Atalante

retentir faiblement parmi les collines de Cumner,

et que dans ses courses vagabondes par les bois de

Bagley, il rencontrât, le soir, la fontaine des poètes

grecs,

Ah ! mignon avocat au simple costume, qui

plaides pour la lune contre le jour, si c'est grâce à

toi que le berger cherche sa compagne, en celle

douce poursuite, alors que Proserpine oublia qu'elle

n'était point en Sicile, et qu'elle s'appuya, toute

émerveillée, contre cette barrière moussue de Sandfort,

Prodige du bois, à l'aile légère, aux yeux

brillants, si jamais tu as consolé par ta mélodie

quelqu'un de ce petit clan, de cette troupe fraternelle

qui aima l'étoile matinale de la Toscane,

plus que le soleil accompli de Raphaël, et qui est

immortelle, chante pour moi, car je l'aime bien,

chante, chante encore ! Que le morne univers redevienne

jeune, que les éléments prennent des

formes nouvelles, et que les antiques formes de la

Beauté se promènent parmi les formes simples,

parmi les petits champs sans barrières, comme au

temps où le fils de Latone portait la houlette de

saule, où les moelleuses brebis et les chèvres ébouriffées

suivaient le Dieu presque enfant.

Chante, chante encore ! et Bacchus va paraître

ici, à cheval sur son magnifique trône indien, et

au-dessus des tigres geignants, il agitera son bâton

couronné de lierre jaune et d'un cône résineux,

pendant qu'à côté de lui l'effrontée Bassaride jettera

par terre le lion par sa crinière, et attrapera le

faon montagnard.

Chante encore ! et je porterai la peau de léopard,

et je déroberai les ailes lunaires d'Astaroth, et sur

son chariot glacé nous pourrons gagner le Cithéron

en une heure, avant que l'écume ait débordé pardessus

le pressoir, avant que le Faune ait cessé de

fouler les grappes ; oui, avant que la lampe clignotante

du jour

ait fait fuir la hulotte criarde jusqu'en son nid,

et averti la chauve-souris de reployer ses éventails

membraneux, quelque jeune Ménade, aux seins

couverts de feuilles de vigne, maraudera aux Pans

endormis leurs fruits de faine, si doucement que le

petit sansonnet ne s'éveillera point dans son nid et

aussitôt lançant un rire aigu, et s'élançant d'un

bond,

elle atteindra la verte vallée, où la rosée tombée

se rassemble sous l'orme, et alors comptera son butin ;

puis les bruns satyres, bande joyeuse, fouleront

la lysimachie le long du rivage, et là où leur

maître cornu trône en grand appareil, apporteront

des fraises et des prunes duvetées sur une claie

d'osier.

Chante encore ! et bientôt, la face fatiguée par la

passion, apparaîtra à travers la fraîche fouillée le

jeune homme serviteur d'Apollon. Le prince tyrien

chassera son sanglier hérissé, parcourra les bois de

châtaigniers tout fleuris, et la vierge aux membres

d'ivoire, aux yeux gris, où brille la fierté, poursuivra

à cheval le daim vêtu de velours.

Chante encore ! et je verrai le jeune garçon mourant

teindre de la pourpre de son sang la clochette

de cire dont le poids fait pencher la jacinthe, et à

moi Cypris éplorée viendra conter sa douleur, et je

baiserai sa bouche et ses yeux ruisselants, et je

la conduirai au mystérieux bosquet de myrtes où

gît Adonis.

Redouble d'efforts, ô Itys ! Le souvenir, frère de

lait du remords et de la douleur, verse goutte à

goutte le poison dans mon oreille. Oh ! être libre !

Brûler ses vieux vaisseaux ! Se lancer encore dans

la mêlée des Vagues empanachées de blanc, et livrer

bataille au vieux Protée pour piller les cavernes

fleuries de corail !

Oh ! pour Médée et ses parents magiques ! pour

le secret du sanctuaire de Colchide ! Oh ! pour une

feuille de cette pâle asphodèle qui entoure le front

las de Proserpine, et verse le soir des rosées si merveilleuses,

qu'elle rêve des campagnes d'Enna, près

de la lointaine mer de Sicile,

où souvent elle pourchassa l'abeille à la ceinture

d'or, de lis en lis, dans la prairie unie, avant que

son ténébreux maître lui eût fait goûter au fruit

fatal, à ce grain de grenade, avant que les noirs

coursiers l'eussent emportée au loin, jusque dans

le pays vague et sans fleurs, au jour languissant et

sans soleil.

Oh ! pour une heure de minuit, avoir pour maîtresse

la Vénus de la petite ferme de Mélos ! Oh ! si

pour une heure seulement quelque antique statue

s'éveillait à la passion ; et que je pusse faire oublier

à l'Aurore de Florence son muet désespoir, m'accoler

à ces membres puissants et faire mon oreiller de

cette poitrine géante !

Chante, chante encore ! Je voudrais être ivre de

vie, ivre de la vendange foulée sous le pressoir, de

ma jeunesse ; j'oublierais les luttes d'un labeur

stérile, la vallée déchirée, les yeux de Gorgone de la

Vérité, la veillée sans prière, et le cri qui implore

la prière, les dons inféconds, les bras levés, l'air

morne et insensible.

Chante, chante encore ! O Niobé emplumée, tu

peux donner de la beauté à la douleur, et dérober

à la joie ses accents les plus mélodieux, tandis que

nous autres, nous n'avons que le silence mort et

sans voix pour guérir nos plaies trop découvertes,

et ne savons que tenir la souffrance emprisonnée

en nos coeurs, que tuer le sommeil sur l'oreiller.

Chante encore plus fort, pourquoi faut-il que je

revoie la face lasse et pâle de ce Christ abandonné,

dont jadis mes mains ont tenu les mains sanglantes,

dont si souvent mes lèvres ont baisé les lèvres

meurtries, et qui maintenant muet, misérable en

son marbre, reste seul dans sa demeure déshonorée,

et pleure, sur moi peut-être.

O mémoire, dépouille ton enveloppe enguirlandée,

brise ton luth aux sons rauques, ô triste Melpomène ;

ô souffrance, souffrance, reste close en ta

cellule fermée ; et ne double point de tes larmes cette

limpide Castalie ! Tais-toi, tais-toi, triste oiseau, tu

offenses la forêt en tourmentant son calme champêtre

de ton chant si ardemment passionné !

Silence, silence, ou s'il est angoissant de se taire,

emprunte au sansonnet des champs son air plus

simple, à lui dont la joyeuse insouciance est mieux

faite pour ces forêts anglaises que ton cri aigu de

désespoir. Ah ! tais-toi, et que le vent du Nord

remporte ton lai aux collines rocheuses de la Thrace,

à la baie orageuse de Daulis.

Un instant encore ! Les feuilles effarouchées seront

agitées : peut-être Endymion aura traversé la prairie,

épris d'amour pour la lune, et cette tranquille Tamise

aura entendu Pan battre et faire voler l'eau, en

cherchant à tâtons un roseau, pour attirer hors de sa

caverne bleue quelque innocente Naïade, qui, partagée

entre la joie et la peur, prête l'oreille à sa flûte.

Un instant encore ! La tourterelle réveillée a roucoulé ;

la fille argentée de la mer argentée a enchaîné,

de ses mains amoureuses, son inconstant qui

allait chasser, et Dryopé a écarté les branches de

son chêne pour voir le rétif adolescent aux cheveux

dorés se révolter sous son joug.

Un instant encore ! Les arbres se sont inclinés

pour baiser la pâle Daphné qui sort à peine de la

langueur des lauriers tremblants, et Salmacis, dans

son isolement, a mis à nu sa stérile beauté devant

la lune, et à travers la vallée, avec un triste et voluptueux

sourire, est passé Antinoüs ; le rouge lotus

du Nil

sort à demi fléchi des boucles noires de sa chevelure,

pour voiler le charme enfoui sous ces paupières

endormies ; ou bien c'est, là-bas, sur cette

pente couverte de gazon, l'intangible Artémis aux

membres nus sous sa tunique relevée haut, qui a

commandé à ses chiens de donner de la voix, qui

a débusqué le daim de sa verte reposée par ses

cris aigus et la piqûre de son épée.

Reste calme, reste calme, ô coeur passionné, reste

calme ! Oh Mélancolie, ferme ton aile de corbeau,

O Dryade qui sanglotes, ne quitte point le creux

de ta colline pour venir apporter une réponse aussi

découragée. O Marsyas ailé, cesse de te plaindre.

Apollon n'aime point entendre des chants ainsi

troublés par la souffrance.

C'était un rêve : la clairière est déserte. Nul doux

rire de l'Ionie n'agite l'air. La Tamise rampe, paresseuse

et plombée, et du bois épais, redevenu désolé,

désert, a fui le jeune Bacohus avec son bruyant

cortège. Et pourtant du bois de Nuneham vient

toujours cette vibrante mélodie,

si triste, qu'on croirait entendre un coeur humain

se briser dans chaque note distincte. C'est une qualité

que possède parfois la musique, car elle est l'art qui

tient de plus prés aux larmes et au souvenir.

Pauvre

Philomèle en deuil, que crains-tu donc ? Ta soeur ne

hante point ces campagnes, Pandion n'est pas ici.

Ici jamais on ne voit un maître cruel, armé de la

lame meurtrière, point de tissu formé de sanglants

insignes ; ce ne sont que vallées moussues, faites

pour les camarades qui vont à l'aventure, de chauds

vallons où se repose l'étudiant fatigué, son livre à

moitié fermé, et bien des allées sinueuses, où le

soir, les rustiques amants sont heureux d'échanger

leurs naïfs propos.

L'inoffensif lapin gambade avec ses petits sur le

sentier tracé par le halage, où récemment encore,

une troupe de joyeux gars, se bousculant à l'envi,

encourageait de ses cris bruyants les équipes de rameurs ;

l'araignée avec ses fils d'argent travaille à

son petit métier, et des sombres murailles à crêtes

de buées rouges

de la ferme isolée part une lueur clignotante.

C'est là que le berger accablé de fatigue pousse son

troupeau bêlant, et le renferme dans le pare formé

de claies. Une clameur assourdie vient de quelque

bateau d'Oxford, arrêté à la barrière de Sandford,

et fait lever en sursaut la poule d'eau de son abri

dans les roseaux ; et les ombres obscures s'allongent

sur la colline en voltigeant comme des hirondelles.

Le héron passe, revenant au lac, sa demeure. Le

brouillard bleu se glisse à travers les arbres frissonnants.

Les étoiles silencieuses, mondes d'or, apparaissent

une à une, et pareille à une fleur que chasse

la brise, une lune étincelante parcourt le ciel

brillant. C'est l'arbitre muet de toute ta plainte mélancolique,

enchanteresse.

Elle ne se soucie point de toi ; pourquoi s'en soucierait-elle ?

Endymion, elle le sait, n'est pas loin.

C'est moi, c'est moi, dont l'âme est comme le roseau,

qui ne saurait jouer de lui-même aucun message,

mais qui chante sur l'ordre d'autrui ; c'est moi qui

vais poussé par tous les vents sur le vaste Océan de

la souffrance.

Ah ! cet oiseau brun s'est tu ; un trille exquis

semble être resté dans le sombre feuillage, et mourir

en accents musicaux. À cela près, l'air est silencieux,

silencieux au point qu'on entendrait la

chauve-souris, aux courtes ailes, errer et tourner

au-dessus des pins, qu'on pourrait compter une à

une chaque gouttelette de rosée qui tombe du calice

débordant de la campanule.

Et bien loin, par la plaine qui s'étale, à travers

les saules groupés, et les buissons bruns, la haute

tour de Magdalen, terminée par une girouette

d'or, masque la longue Grand'Rue de la petite

ville ! Attention ! voilà que la cloche de la porte de

Christ-Church annonce d'une voix retentissante le

couvre-feu.

POÈMES - Oscar WILDE > IMPRESSION DU MATIN

IMPRESSION DU MATIN

Le nocturne bleu et or de la Tamise a fait place à

une symphonie en gris. Une barque chargée de foin

couleur d'ocre s'est détachée du quai. Glacial dans

sa froideur,

le brouillard jaune est descendu suivant les ponts,

si bien que les murs des maisons ont pris l'air

d'ombres, et que saint Paul plane comme une

bulle au-dessus de la ville.

Puis soudain s'est éveillé le tapage de la ville,

les rues se sont remplies de charrettes campagnardes

et un oiseau s'est envolé vers les toits luisants et a

chanté.

Mais une femme pâle, et toute seule, dont le jour

baise la chevelure décolorée, allait et venait sous la

clarté crue des becs de gaz, la flamme aux lèvres et

le coeur pétrifié.

POÈMES - Oscar WILDE > PROMENADES DE MAGDALEN

PROMENADES DE MAGDALEN

Les petits nuages blancs luttent à la course à

travers le ciel, et les champs sont parsemés de l'or

de la fleur de Mars. L'asphodèle surgit sous les

pieds, et le mélèze orné de franges oscille et se balance

quand le sansonnet pressé passe tout près.

Une délicate odeur se dissémine sur les ailes de

la brise matinale, odeur de feuilles, et de gazon, et

de terra fraîchement retournée. Les oiseaux chantent

gaiement l'heureuse naissance du Printemps, et

sautillent de branche en branche sur les arbres qui

se balancent.

Et partout les bois sont animés par le murmure et

les bruits du printemps, et le bourgeon de rose

éclate sur l'églantine grimpante, et la masse des

crocus est une frissonnante lune de feu, bordée de

toutes parts d'un anneau d'améthyste.

Et le platane dit à demi-voix au pin quelque

conte d'amour, si bien que celui-ci, sans sourire,

s'agite et secoue son manteau vert, et l'obscurité,

dans le creux de l'orme des montagnes, s'illumine

de l'éclat irisé que jette l'arc-en-ciel brillant sur la

gorge et la poitrine argentée de la colombe.

Voyez, là-bas, l'alouette quitte brusquement son

lit dans la prairie en brisant les fils de la Vierge et

les réseaux de la rosée, et filant au cours de la rivière,

pareil à une flamme bleue,

le martin-pêcheur

vole comme une flèche et fend l'air.

POÈMES - Oscar WILDE > ATHANASIA

ATHANASIA

Dans cette grande et maigre demeure de l'Art, où

ne manque aucune des grandes choses que les

hommes ont sauvées du Temps, on apporta le corps

flétri d'une jeune fille morte avant que l'heureuse

jeunesse du monde eût atteint sa floraison. Elle

avait été aperçue par des Arabes isolés, bien cachée

dans le sein ténébreux d'une noire pyramide.

Mais quand on eut déroulé les bandes de lin qui

enveloppaient le corps de l'Égyptienne, voici qu'on

trouva, dans le creux de sa main, une petite graine

qu'on sema dans la terre anglaise, et qui produisit

une merveilleuse neige de fleurs étoilées, et répandit

de riches parfums dans notre air printanier.

Cette fleur attirait par des charmes si étranges,

qu'elle fit entièrement oublier l'asphodèle, et que

la brune abeille, l'amante du lys, délaissa la coupe

dont elle faisait son séjour ordinaire, car on n'eût

point cru que c'était là quelque chose de terrestre,

mais plutôt qu'elle avait été dérobée dans quelque

Arcadie du ciel.

En vain le triste Narcisse, languissant et pâli par

la contemplation de sa propre beauté, se penchait par-dessus

le ruisseau ; la libellule pourpre ne trouvait

plus d'attrait à lustrer ses ailes de l'or de sa poussière,

plus de plaisir à baiser la fleur du jasmin, ou

à faire tomber de l'eucharis les perles de rosée.

Par amour d'elle, le passionné rossignol oublia

les montagnes de Thrace et le roi cruel ; et la pâle

tourterelle ne songea plus à faire voile à travers les

temps humides, au temps de la floraison. Elle cherchait

à planer autour de cette fleur d'Égypte, avec

son aile d'argent et sa gorge d'améthyste.

Pendant que l'ardent soleil flamboyait au haut

de sa tour bleue, un vent rafraîchissant vint furtivement

du pays des neiges, et le chaud vent du sud

arriva avec de tendres larmes de rosée, et humecta

ses feuilles blanches, lorsque Hespérus surgit dans

ces prairies du ciel à la teinte d'algue marine sur

lesquelles s'allongent les bandes écarlates du couchant.

Mais quand les oiseaux fatigués eurent cessé leurs

chansons amoureuses par les champs déserts que

hantent les lis, quand, large et resplendissante

comme un bouclier d'argent, la lune se balança

dans la hauteur du ciel de saphir, est-ce qu'un rêve

étrange, un mauvais souvenir ne vint point agiter

tous les pétales tremblants de ses fleurs ?

Oh ! non, à cette fleur magnifique, un millier

d'années ne semblait que la prolongation d'un

beau jour d'été.

Elle ne connaissait rien de la marée

des craintes rongeantes, qui changent en un

gris terne l'or de la chevelure chez un jeune homme.

Elle ne connut jamais la terrible aspiration après la

mort, ni le regret que doivent éprouver tous les

mortels d'être nés.

Car nous allons à la mort en jouant de la flûte,

en dansant, et nous ne voudrions point repasser par

la porte d'ivoire, ainsi qu'un fleuve mélancolique,

las de couler, s'élance comme un amant, dans la

terrible mer, et trouve qu'il y a profit à mourir si

glorieusement.

Nous gaspillons notre force majestueuse en luttes

infécondes contre les légions du monde conduites

par le bruyant souci ; jamais elle ne sent la décadence,

mais elle puise de la vie dans la pure lumière

du soleil, et dans l'air sublime ; nous vivons sous la

puissance ravageuse du Temps ; elle est l'enfant de

toute éternité.

POÈMES - Oscar WILDE > SÉRÉNADE

SÉRÉNADE

Le vent d'occident souffle fort à travers la sombre

mer Égée, et au pied du secret escalier de marbre, ma

galère tyrienne t'attend. Descends, la voile de

pourpre est déployée. Le veilleur dort dans la

ville. Oh ! quitte ton lit brodé de fleurs de lys, ô

ma Dame, descends, descends.

Elle ne viendra pas, je la connais bien ; elle n'a

aucun souci des voeux d'un amant, et un homme

n'aurait guère de bien à dire d'une créature si

cruelle et si belle. Le véritable amour n'est qu'un

joujou de femme ; elle n'ont jamais connu la douleur

d'un amant, et moi qui aimais autant qu'aimé un

jeune homme, il faut que j'aime en vain, que j'aime

en vain.

O noble pilote, dis-moi la vérité. Est-ce là le

brillant d'une chevelure dorée, ou n'est-ce que le

réseau de la rosée dans ces fleurs de la passion que

voici ? Bon marin, viens et dis-moi maintenant :

est-ce là la main de ma Dame ? ou n'est-ce que le reflet

de la proue, où n'est-ce encore que le sable

argenté.

Non, non, ce n'est point le réseau de la rosée, ce

n'est point le sable bordé d'argent, c'est vraiment

ma chère Dame, avec sa chevelure d'or et sa main

de lys.

O noble pilote, gouverne du côté de Troie

Bon marin, joue de la lourde rame. C'est la Reine

de vie et de joie que nous devons enlever au rivage

grec.

Le ciel décoloré prend une teinte vaguement

bleue ; une heure encore, et il fera jour. A bord ! à

bord ! mon vaillant équipage. O ma Dame, fuyons !

fuyons ! O noble Pilote, tourne la proue vers Troie.

Bon matelot, joue activement de la lourde rame. O

toi que j'aime comme n'aime qu'un jeune homme,

ô toi que j'aimerai d'un amour éternel.

POÈMES - Oscar WILDE > ENDYMION

ENDYMION

Aux pommiers pendent des fruits d'or, et en Arcadie,

les oiseaux chantent à tue-tête ; les brebis

couchées bêlent dans le parc ; la chèvre sauvage

court par la forêt. Mais hier il a conté son amour,

je sais qu'il me reviendra. O lune qui surgissez, ô

Dame la lune, soyez une sentinelle pour mon

amant. Il est impossible que vous ne le connaissiez

pas très bien, car il porte des chaussures de

pourpre ; il est impossible que vous ne le connaissiez

pas très bien, car il est armé de la houlette pastorale,

et il est aussi doux qu'une colombe, et sa

chevelure est brune et frisée.

Maintenant la tourterelle a cessé les appels

qu'elle adressait à son serviteur aux pieds rouges.

Le loup gris rôde autour de l'étable. Le sénéchal

chanteur du lis est endormi dans la corolle du lis.

et partout les collines violettes sont ensevelies dans

les ténèbres. O lune qui surgissez, ô sainte lune,

arrêtez-vous sur le sommet d'Hélicé, et s'il vous est

agréable d'être témoin de mon fidèle amour, ah ! si

vous voyez la chaussure de pourpre, la houlette et

le coudrier, la chevelure brune du jeune homme,

et la peau de chèvre enroulée autour de son bras,

dites-lui que je l'attends ici, dans la ferme où brille

la mèche de roseau.

La rosée qui tombe est froide,

glaciale, et nul oiseau

ne chante dans l'Arcadie. Les petits Faunes

ont abandonné la colline, et même l'asphodèle fatiguée

a clos ses portes d'or, et pourtant mon

amant ne revient point près de moi. Lune trompeuse,

lune trompeuse ! O lune qui pâlissez ! où

donc est allé mon fidèle amant ? Où sont les lèvres

de vermillon, la houlette de berger, les chaussures

de pourpre ? Pourquoi déployer cet étendard d'argent ?

Pourquoi prendre ce voile de brouillards

mobiles ? Ah ! c'est toi qui possèdes le jeune Endymion,

c'est toi qui possèdes ces lèvres destinées au

baiser.

POÈMES - Oscar WILDE > LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE

LA BELLA DONNA DELLA MIA MENTE

Mes membres sont rongés par une flamme. Mes

pieds sont las de voyager, et à force d'invoquer le

nom de ma Dame, mes lèvres ont maintenant désappris

à chanter.

O linotte, dans le buisson de roses sauvages, déploie

ta mélodie sur mon amour. O alouette, chante

plus haut, en l'honneur de l'amour : une dame

passe tout près.

Elle est trop belle pour qu'un homme, quel qu'il

soit, puisse voir ou posséder celle qui charmait son

coeur ; plus belle qu'une Reine, qu'une courtisane,

ou que l'eau où la nuit se reflète la lune.

Sa chevelure est retenue par des feuilles de

myrte (feuilles vertes sur sa chevelure dorée). Les

herbes vertes parmi les gerbes jaunes de la moisson

d'automne ne sont pas plus belles.

Ses lèvres, petites, plus faites pour le baiser que

pour exhaler la plainte amère de la douleur, tremblotent

comme fait l'eau du ruisseau, ou comme les

roses après la pluie du soir.

Son cou a la blancheur du mélilot, qui rougit de

plaisir au soleil ; la palpitation de la gorge de la linotte

n'est pas plus charmante à contempler.

Ainsi qu'une grenade coupée en deux, avec ses

grains blancs, telle est sa bouche écarlate ; ses joues

sont comme la nuance fondue qu'offre la pêche qui

rougit du côté du sud.

O mains entrelacées ! O corps délicat et blanc, fait

pour l'amour et la souffrance ! O Demeure d'amour !

Opale fleur désolée et battue par la pluie !

POÈMES - Oscar WILDE > CHANSON

CHANSON

Un anneau d'or et une colombe blanche comme

le lait, tels sont les présents qui te conviennent ;

puis une corde de chanvre pour votre amour à vous,

pour le pendre à quelque arbre.

Pour vous, une demeure d'ivoire (les roses sont

blanches dans la tonnelle de roses), et pour moi,

un petit lit pour m'étendre (blanche, oh ! qu'elle est

blanche la fleur de la ciguë) !

Le myrte et le jasmin pour vous (oh ! qu'elle est

belle à voir, la rose rouge !), et pour moi, le cyprès

et la rue (le plus beau de tous est le romarin).

Pour toi, trois amants, aspirants à ta main (l'herbe

verdit sur la tombe d'un mort), pour moi, l'espace

de trois pas dans le sable (qu'on plante des lis du

côté de ma tête) !

POÈMES - Oscar WILDE > IMPRESSIONS

IMPRESSIONS

I.—LES SILHOUETTES

La mer est tachée de barres grises, le vent morne

et funèbre chante faux, et pareil à une feuille flétrie,

le reflet de la lune est chassé à travers la baie

orageuse.

Dessiné par un contour net sur le sable pâle, gît le

noir bateau. Un mousse, dans sa joie insouciante,

grimpe à bord. On voit le rire sur sa face et la blancheur

de sa main.

Et là-haut s'entend le cri des courlis, là où par

la prairie enténébrée des hauteurs, passent les

jeunes moissonneurs aux cous hâlés, silhouettes

qui se dessinent sur le ciel.

II.—LA SUITE DE LA LUNE

Pour les sens du dehors, c'est la paix, une paix

rêveuse dans toutes les directions, un silence profond

sur la terre enveloppée d'ombres, un silence

profond là où cessent les ombres.

À part un cri qui réveille un écho perçant, et que

lance un oiseau qui se désole dans sa solitude, un

râle des genêts appelant sa compagne, et la réponse

part de la colline perdue dans le brouillard.

Et soudain, la lune retire des cieux qui s'éclairent,

sa faucille, et fuit vers sa sombre caverne, enveloppée

dans un voile de gaze jaune.

POÈMES - Oscar WILDE > LA TOMBE DE KEATS

LA TOMBE DE KEATS

Désormais à l'abri de l'injustice du monde et de

sa souffrance, il repose sous le voile bleu de la Divinité.

Enlevé à la vie, quand la vie et l'amour

étaient dans toute leur nouveauté, ainsi gît le plus

jeune des martyrs ;

beau comme Sébastien, et comme lui, mis à

mort prématurément. Nul cyprès ne jette son ombre

sur son tombeau, point d'if funéraire, mais de douces

violettes, qui pleurent avec la rosée, tissent sur ses

restes une chaîne qui fleurit sans cesse.

O coeur si fier que brisa la misère, ô lèvres, les

plus douces depuis celles de Mitylène, ô poète

peintre de notre terre anglaise !

Ton nom était écrit sur l'eau,—et il survivra—et

des larmes comme les miennes entretiendront

bien verte ta mémoire, comme le feront celles d'Isabelle

pour l'arbre de son Basile.

POÈMES - Oscar WILDE > THÉOCRITE VILLANELLE

THÉOCRITE VILLANELLE

O chanteur de Perséphoné, dans tes sombres et

désertes prairies, te souviens-tu de la Sicile ?

L'abeille voltige encore à travers le lierre, là où

gît solennellement inhumée Amaryllis, ô chanteur

de Perséphoné !

Simaetha invoque Hécate et entend à sa porte

les chiens féroces ; te souviens-tu de la Sicile ?

Silencieux près de la mer légère et rieuse, le pauvre

Polyphème déplore son destin, ô chanteur de Perséphoné !

Et toujours, dans son émulation enfantine, le

jeune Daphnis défie son camarade : te souviens-tu

de la Sicile ?

Le svelte Lacon garde une chèvre pour toi, et

c'est toi qu'attendent les joyeux bergers ; ô chanteur

de Perséphoné, te souviens-tu de la Sicile ?

POÈMES - Oscar WILDE > DANS LA CHAMBRE D'OR HARMONIE

DANS LA CHAMBRE D'OR HARMONIE

Ses mains d'ivoires erraient au hasard du caprice

sur les touches d'ivoire, pareilles au rayon argenté

qui traverse les peupliers quand ils agitent distraitement

leurs pâles feuilles, ou à l'écume mobile

d'une mer sans repos, quand les vagues montrent

leurs dents à la brise volage.

Sa chevelure d'or tombait sur la mer d'or,

comme les délicats fils de la vierge, tissés sur le

disque poli de la pâquerette, ou comme l'hélianthe

qui se tourne vers le soleil, quand la nuit jalouse

a complété l'obscurité, et que la lance du lis s'entoure

d'une auréole.

Et ses douces et rouges lèvres sur ces lèvres, les

miennes brûlaient comme le feu de rubis serti dans

la lampe oscillante d'un reliquaire cramoisi, ou

comme les blessures saignantes de la grenade, ou

le coeur du lotus tout inondé, tout humide du

sang répandu de la vigne rose et rouge...

POÈMES - Oscar WILDE > BALLADE DE MARGUERITE NORMANDE

BALLADE DE MARGUERITE NORMANDE

—Je suis las de rester en forêt, alors que les

chevaliers se réunissent sur la place du marché.

—Non, ne va pas à la ville aux toits rouges, de

peur que les fers des chevaux de guerre ne te

meurtrissent.

—Mais non, je n'irai point là où chevauchent

les Écuyers, je me bornerai à marcher aux côtés de

ma Dame.

—Hélas ! hélas ! Tu es par trop téméraire ! Le fils

d'un forestier n'est point fait pour manger dans de

l'or.

—M'aimera-t-elle moins parce que, à chaque

Saint-Martin, mon père se montre vêtu d'un justaucorps

vert ?

—Peut-être est-elle occupée à broder une tapisserie.

Le fuseau et la navette ne te conviennent

point.

—Ah ! si elle travaille à une somptueuse tapisserie,

je pourrais débrouiller les fils à la lumière du feu.

—Peut-être se lance-t-elle à la chasse du daim.

Comment la suivre par monts et par mers ?

—Ah ! si elle chevauche avec la cour, je pourrais

courir à son côté et souffler le hallali.

—Peut-être est-elle agenouillée dans Saint-Denis

(que Notre-Dame ait grand'pitié de son âme !).

—Ah ! si elle prie dans la chapelle solitaire, je

pourrais balancer l'encensoir et sonner la cloche.

—Rentrez, mon fils, vous avez la figure si pâle,

et le père vous remplira une tasse d'ale.

—Mais quels sont ces chevaliers en riches costumes ?

Est-ce un spectacle où se rassemblent les

gens riches ?

—C'est le roi d'Angleterre, qui a passé la mer

pour venir visiter notre beau pays.

—Mais pourquoi le couvre-feu rend-il un son

aussi, sourd, et pourquoi ces gens en deuil qui se

suivent à la file ?

—Oh ! c'est Hugues d'Amiens, le fils de ma

soeur, qui gît mort, car son jour est venu.

—Non, non, car je vois distinctement des lis

blancs. Ce n'est point un homme vigoureux qui git

sur la bière.

—C'est la vieille dame Jeannette, qui gardait le

bail ; j'étais sûr qu'elle mourrait aux premiers jours

d'automne.

—Dame Jeannette n'avait point ces cheveux d'or

bruni ; la vieille Jeannette n'était point une jolie

fille.

—-Ce n'est point quelqu'un de notre sorte, quelqu'un

de notre famille (que Notre-Dame la préserve

de tout péché !).

—Mais j'entends la douce voix de l'enfant qui

chante : «Elle est morte, la Marguerite !»

—Rentre, mon fils, et mets-toi au lit, et laisse

les morts ensevelir leurs morts.

—O mère, vous savez comme je l'aimais sincèrement.

O mère, une seule tombe est-elle assez large

pour deux ?

POÈMES - Oscar WILDE > LE SORT DE LA FILLE DU ROI BRETONNE

LE SORT DE LA FILLE DU ROI BRETONNE

Sept étoiles dans l'eau calme, et sept dans le ciel,

sept péchés sur la fille du roi, et ils sont profondément

cachés en son âme.

A ses pieds sont des roses rouges (les roses sont

rouges dans sa chevelure d'or rouge). Et voyez !

encore des roses rouges à l'endroit où se réunissent

sa poitrine et sa ceinture.

Il est beau, le chevalier qui gît, assassiné, parmi

les ajoncs et les roseaux ; voyez les maigres poissons

pressés de se repaître des cadavres.

Il est charmant le page qui est étendu ici (du

drap d'or, c'est un beau butin) ; voyez dans l'air les

noirs corbeaux. Ils sont noirs, oh ! ils sont noirs

comme la nuit.

Que font là ces cadavres immobiles, inertes ?

(elle a du sang sur la main), pourquoi les lis sont-ils

tachés de rouge ? (il y a du sang sur le sable de

la rivière).

Il y a deux hommes qui viennent à cheval du

sud et de l'est, et deux qui viennent du nord et de

l'ouest, festin abondant pour le noir corbeau, sécurité

pour la fille du roi.

Il y a un homme qui l'aime loyalement (rouge,

oh ! qu'elle est rouge, la tache de sang) ; il a creusé

une tombe auprès de l'yeuse sombre (une seule

tombe suffira pour quatre).

Pas de lune au ciel calme ; pas de lune dans l'eau

noire. Et sur son âme, elle a sept péchés, lui a un

péché sur la sienne.

POÈMES - Oscar WILDE > AMOR INTELLECTUALIS

AMOR INTELLECTUALIS

Souvent nous avons parcouru les vallées de Castalie,

et entendu les doux accents d'une musique

champêtre jouée sur des flûtes antiques à de vulgaires

inconnus, et souvent nous avons lancé notre

barque sur cette mer

où les neuf Muses ont établi leur empire, et tracé

librement nos sillons à travers la vague et l'écume,

sans déployer nos voiles hésitantes pour gagner

une demeure plus sûre, jusqu'à ce que nous eussions

entièrement chargé notre embarcation.

De ces trésors, de ces dépouilles, voici ce qui reste,

la passion de Sordelio [Sordello, poème de Robert Browning.], le contour suave du jeune

Endymion [Endymion, poème de Keats.], l'important Tamburlaine

poussant devant lui ses haridelles rassasiées de

bien-être [Tamerlaen, pièce de Marlowe.], et mieux que cela, la septuple vision

du Florentin [La divine Comédie.], et les solennelles harmonies de

Milton au front austère.

POÈMES - Oscar WILDE > SANTA DECCA

SANTA DECCA

Les Dieux sont morts ; nous avons cessé d'offrir

à Pallas aux yeux : gris des couronnes de feuilles

d'olivier ! L'enfant de Demeter ne reçoit plus la

dîme de nos gerbes, et vers midi les bergers chantent

sans crainte, car Pan est mort ; plus de turbulentes

amourettes par les clairières secrètes et

les tortueux asiles. Le jeune Hylas ne cherche plus

les sources ; le grand Pan est mort, et c'est le fils

de Marie qui est roi.

Et pourtant, peut-être en cette île que la mer

tient en extase, quelque dieu, mâchant le fruit amer

de la mémoire, reste caché parmi les asphodèles !

O Amour, s'il y en avait encore un, nous ferions

sagement de fuir sa colère ! Non ! mais, regardez,

les feuilles s'agitent. Restons un instant à épier.

POÈMES - Oscar WILDE > UNE VISION

UNE VISION

Deux rois couronnés, et un autre qui se tenait à

l'écart, sans que le vert laurier pesât bien lourd

sur sa tête, mais avec un regard triste, comme s'il

était découragé, fatigué de l'incessant gémissement

de l'homme,

au sujet de péchés que ne saurait effacer une

bêlante victime, avec de longues et douces lèvres

nourries de larmes et de baisers. Il était ceint d'un

vêtement noir et rouge, et à ses pieds j'aperçus une

pierre brisée

d'où sortaient des lis pareils à des colombes,

montant à ses genoux. Et alors, à cette vue, mon

coeur s'allumant d'une flamme,

je criai à Béatrice : «Quels sont-ils ?» Et elle

répondit, car elle connaissait bien leurs noms : «Le

premier, c'est Eschyle, le second est Sophocle, et

enfin (large flot de larmes), c'est Euripide.

POÈMES - Oscar WILDE > IMPRESSION DE VOYAGE

IMPRESSION DE VOYAGE

La mer avait la couleur du saphir, et le ciel, dans

l'air, brûlait comme une opale chauffée : nous

hissâmes la voile ; le vent soufflait avec force du

côté des pays bleus qui s'étendent vers l'Orient.

De la proue escarpée, je remarquai, avec, une attention

plus vive, Zacynthos, et chaque bois d'olivier,

et chaque baie, les falaises d'Ithaque, et le

pic neigeux de Lycaon, et toutes les collines de

l'Arcadie avec leur parure de fleurs.

Le battement de la voile contre le mât, et les

ondulations qui se faisaient dans l'eau sur les côtés,

et les ondulations dans le rire des jeunes filles, à

l'avant,

pas d'autres bruits. Quand l'Occident s'embrasa

et un rouge soleil se balança sur les mers, j'étais,

enfin, sur le sol de la Grèce.

POÈMES - Oscar WILDE > LA TOMBE DE SHELLEY

LA TOMBE DE SHELLEY

Comme des torches qui ont fini de se consumer

près du lit d'un malade, les maigres cyprès se

dressent autour de la pierre que le soleil a blanchie.

C'est là que la petite chouette nocturne a établi son

trône, que le lézard léger montre sa tôle-parée de

gemmes, et la où les pavots aux formes de calices

s'embrasent jusqu'au rouge, dans la chambre silencieuse

de cette pyramide que voici, assurément

se tapit dans les ténèbres quelque Sphinx du monde

ancien, farouche gardien de ce séjour aimé des

morts.

Ah ! sans doute il est doux de reposer dans le

sein maternel de la Terre, auguste mère de l'éternel

sommeil. Mais combien il est plus doux pour toi

d'avoir une tombe incessamment agitée, dans la

caverne bleue des profondeurs aux échos sonores,

ou bien là où s'engloutissent dans les ténèbres les

immenses vaisseaux heurtés contre les flancs de

quelque falaise rongée par la vague.

Rome.

POÈMES - Oscar WILDE > PRES DE L'ARNO

PRES DE L'ARNO

Le nerprun sur la mer se teinte d'écarlate à la

lumière de l'aurore, bien que les ombres grises de

la nuit enveloppent encore Florence comme d'un

linceul.

La rosée scintille sur la colline et les fleurs

brillent au-dessus de nous. Oui ! mais les cigales

ont fui et la petite chanson attique s'est tue.

Seules les feuilles sont doucement agitées par la

molle haleine de la brise, et dans le vallon qu'embaume

l'amandier, on entend le rossignol solitaire.

Le jour viendra bientôt t'imposer silence, ô rossignol,

chante de bon coeur pendant qu'encore sur le

bosquet ombreux se brisent les flèches de la lune.

Avant que d'un pas furtif, dans un brouillard

vert de mer, le matin se glisse à travers la prairie,

et laisse voir aux yeux effarés de l'amour les longs

doigts blancs de l'aube,

gravissant en hâte le ciel d'Orient pour saisir et

mettre à mort la nuit tremblante, sans avoir le

moindre souci de ce qui charme mon coeur ou de

ce que le rossignol pourrait en mourir.

POÈMES - Oscar WILDE > FABIEN DEI FRANCHI

FABIEN DEI FRANCHI

La chambre silencieuse, les ténèbres qui rampent

d'un pas lourd, les morts qui voyagent vite, la

porte qui s'ouvre, les doigts blancs du fantôme posés

sur tes épaules,

et ensuite le duel sans témoin dans la clairière,

les épées brisées, le cri étouffé, le sang, tes grands

yeux pleins de vengeance satisfaite, maintenant

que tout est fini,—ces choses-là suffisent amplement,—mais

tu étais fait

pour une création plus auguste ! Léar délirant devait,

à ton commandement, errer sur la lande, pour

suivi par la raillerie criarde de la folie. Pour toi,

Roméo

devrait tendre le piège de son amour et la terreur

désespérée tirer de son fourreau le poignard de Richard ;

tu es un trempette que devraient faire résonner

les lèvres de Shakespeare.

POÈMES - Oscar WILDE > PHEDRE

PHEDRE

Combien il doit paraître vain et monotone ce

monde banal, pour celui qui, comme toi, aurait pu

converser à Florence avec Mirandola, ou se promener

parmi les frais oliviers de l'Académie !

Tu aurais cueilli dans un verdoyant ruisseau des

roseaux pour faire une flûte au son perçant, à Pan,

le dieu au pied de chèvre, et tu aurais joué avec les

blanches jeunes filles dans ce bosquet phéacien où

la grave Odysseus s'éveilla de son rêve.

Ah ! sûrement jadis une urne d'argile attique

contint ta poussière morte, et tu es revenu à la vie

en ce monde vulgaire, si monotone et si vain,

parce que tu étais las du jour sans soleil, et des

plaines ennuyeuses où croît l'asphodèle sans parfum,

et des lèvres sans amour que baisent les hommes

dans l'Hadès.

POÈMES - Oscar WILDE > PORTIA

PORTIA

Je ne m'étonne point que Bassanio ait été assez

téméraire pour risquer tout ce qu'il possédait sur le

plomb [Bassanio, dans le Marchand de Venise, joue son existence sur le coffre de plomb où est caché le portrait de Portia.], et que le fier Aragon ait courbé si bas

là tête, que ce coeur ardent du Maroc [Le prince d'Aragon et le prince du Maroc sont les deux rivaux de Bassanio.] se soit refroidi ;

car dans ce somptueux costume lamé d'or, et qui

a plus d'or que le soleil doré, aucune des femmes

contemplées par Véronése n'avait la moitié de la

beauté que je contemple.

Et pourtant tu étais plus belle quand, te protégeant

du bouclier de la sagesse, tu prenais la robe

sévère du légiste, et que tu empêchais les lois de

Venise de livrer

le coeur d'Antonio à ce Juif maudit. O Portia,

accepte mon coeur ; il t'appartient de droit, je crois

que je n'élèverai point de chicane sur mon engagement.

POÈMES - Oscar WILDE > LA REINE HENRIETTE-MARIE

LA REINE HENRIETTE-MARIE

Sous la tente solitaire, dans l'espérance de la

victoire, elle reste, les yeux troublés par les

brouillards de la souffrance, pareille à un lis que

l'ondée fait pencher ; les cris et les bruits de la bataille,

le ciel ensanglanté,

le fléau de la guerre, le naufrage de la chevalerie

ne sauraient faire naître en son âme fière une vulgaire

crainte. Elle attend bravement son Seigneur,

le Roi, et son âme brûle tout entière d'une extase

de passion.

O chevelure d'or, ô lèvres de pourpre, ô figure

faite pour la séduction et l'amour de l'homme !

Avec toi j'oublie la fatigue et l'inquiétude,

et la roule sans amour où tout repos est inconnu

et le pouls accéléré du Temps, et la mortelle lassitude

de l'âme, ma liberté et mon passé républicain.

POÈMES - Oscar WILDE > GLUKUPICROS ERÔS

GLUKUPICROS ERÔS

Ma chérie, je ne vous blâme point, car j'étais

dans mon tort ; si je n'avais point été fait de la

commune argile, j'aurais escaladé les hautes cimes,

encore vierges, connu l'atmosphère plus vivifiante,

le jour plus vaste.

Du désert de ma passion dépensée en vain j'ai

fait sortir un chant meilleur, plus clair, allumé

une flamme plus lumineuse de liberté plus complète,

livré bataille à quelque mal aux têtes

d'hydre.

Si mes lèvres, meurtries par des baisers qui n'en

ont fait jaillir que du sang, avaient pu répondre

par des chants, vous auriez marché avec Bice et les

anges sur cette prairie verdoyante et diaprée.

J'aurais suivi la route où Dante, en la parcourant,

vit briller les soleils des sept cercles ! Oui, peut-être

aurais-je vu les cieux s'ouvrir comme ils s'ouvrirent

pour le Florentin.

Et les puissantes nations m'auraient couronné,

moi qui maintenant n'ai ni une couronne, ni un

nom. Et le lever d'une aurore m'aurait trouvé agenouillé

sur le seuil du Temple de la gloire.

J'aurais pris place dans ce cercle de marbre où le

plus ancien est comme le plus jeune des bardes,

où le miel tombe sans cesse de la flûte, où les cordes

de la lyre sont constamment tendues.

Keats a relevé ses boucles virginales au-dessus

de la coupe de vin mêlée de pavots, et sa bouche

immortelle a baisé mon front, et ma main a serré

sa main dans l'étreinte du noble amour.

Et au printemps, dans la saison où la colombe,

de sa poitrine irisée, frôle les fleurs de pommier,

deux jeunes amants, couchés dans le verger, auraient

lu le récit de notre amour,

auraient lu la légende de ma passion, comme

l'amer secret de mon coeur, échangé des baisers

comme nous, mais ne se seraient jamais séparés,

comme nous l'ordonne désormais la destinée.

Car la fleur pourpre de notre vie est dévorée par

lever rongeur de la vérité, et nulle main n'est capable

de réunir les pétales tombés et flétris de la

rose de la jeunesse.

Pourtant, je ne me repens pas de vous avoir

aimée. Adolescent que j'étais, pouvais-je faire autrement,

—car les dents voraces du Temps dévorent,

et les années au pas silencieux pourchassant.

Nous allons, emportés sans gouvernail, au gré

d'une tempête, et quand est passé l'orage de la jeunesse,

plus de lyre, plus de luth, plus de choeur ;

alors parait la mort, pilote silencieux.

Et au dedans de la tombe, il n'est plus de plaisir,

car l'orvet s'engraisse de corruption, et le désir,

après un frisson, devient cendre, et l'arbre

de la passion ne porte pas de fruit.

Ah ! que pouvais-je faire, sinon vous aimer ? La

Mère même de Dieu m'était moins chère, et moins

chère la déesse de Cythère surgissant de la mer

comme un lis d'argent.

J'ai fait mon choix, j'ai vécu mes poèmes, et

bien que ma jeunesse se soit dissipée en jours gaspillés,

j'ai trouvé la couronne de myrte de l'amant

préférable à la couronne de laurier du poète.

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