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LA LÉGENDE DES SIÈCLES

Poésie et Poème

Victor HUGO



TABLE des MATIÈRES

69 choix possibles

PRÉFACE DE LA PREMIÈRE SÉRIE
LA CONSCIENCE
PUISSANCE ÉGALE BONTÉ
BOOZ ENDORMI
AU LION D'ANDROCLÈS
LE MARIAGE DE ROLAND
AYMERILLOT
BIVAR
EVIRADNUS
DÉPART DE L'AVENTURIER POUR L'AVENTURE
II - ÉVIRADNUS
III - DANS LA FORÊT
IV - LA COUTUME DE L'USAGE
V - LA MARQUISE MAHAUD
VI - LES DEUX VOISINS
VII - LA SALLE À MANGER
VIII - CE QU'ON Y VOIT ENCORE
IX - BRUIT QUE FAIT LE PLANCHER
X - ÉVIRADNUS IMMOBILE
XI - UN PEU DE MUSIQUE
XII - LE GRAND JOSS ET LE PETIT ZÉNO
XIII - ILS SOUPENT
XIV - APRÈS SOUPER
XV - LES OUBLIETTES
XVI - CE QU'ILS FONT DEVIENT PLUS DIFFICILE Á FAIRE
XVII - LA MASSUE
XVIII LE JOUR REPARAÎT
SULTAN MOURAD
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE
I - ISORA DE FINAL.-FABRICE D'ALBENGA
II - LE DÉFAUT DE LA CUIRASSE
III - AÏEUL MATERNEL
IV - UN SEUL HOMME SAIT OÙ EST CACHÉ LE TRÉSOR
V - LE CORBEAU
VI - LE PÉRE ET LA MÈRE
VII - JOIE AU CHÂTEAU
VIII - LA TOILETTE D'ISORA
IX - JOIE HORS DU CHÂTEAU
X - SUITE DE LA JOIE
XI - TOUTES LES FAIMS SATISFAITES
XII - QUE C'EST FABRICE QUI EST UN TRAÎTRE
XIII - SILENCE
XIV - RATBERT REND L'ENFANT À L'AÏEUL
XV - LES DEUX TÊTES
XVI - APRÈS JUSTICE FAITE
LA ROSE DE L'INFANTE
LES RAISONS DU MOMOTOMBO
LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER
APRÈS LA BATAILLE
LE CRAPAUD
LES PAUVRES GENS
CHAPITRE I
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
I - PLEINE MER
II - PLEIN CIEL
LA TROMPETTE DU JUGEMENT


TEXTE INTÉGRAL



PRÉFACE DE LA PREMIÈRE SÉRIE

Hauteville-House, Septembre 1857,

Les personnes qui voudront bien jeter un coup d'oeil sur ce livre ne s'enferaient pas une idée précise, si elles y voyaient autre chose qu'un commencement.

Ce livre est-il donc un fragment ?

Non.

Il existe à part. Il a, comme on le verra, son exposition, son milieu et sa fin.

Mais, en même temps, il est, pour ainsi dire, la première page d'un autre livre.

Un commencement peut-il être un tout ?

Sans doute.

Un péristyle est un édifice.

L'arbre, commencement de la forêt, est un tout. Il appartient à la vie isolée, par la racine, et à la vie en commun, par la sève. A lui seul, il ne prouve que l'arbre, mais il annonce la forêt.

Ce livre, s'il n'y avait pas quelque affectation dans des comparaisons de cette nature, aurait, lui aussi, ce double caractère. Il existe solitairement et forme un tout ; il existe solidairement et fait partie d'un ensemble.

Cet ensemble, que sera-t-il ?

Exprimer l'humanité dans une espèce d'oeuvre cyclique ; la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière ; faire apparaître dans une sorte de miroir sombre et clair-que l'interruption naturelle des travaux terrestres brisera probablement avant qu'il ait la dimension rêvée par l'auteur-cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l'Homme ; voilà de quelle pensée, de quelle ambition, si l'on veut, est sortie La Légende des Siècles.

Le volume qu'on va lire n'en contient que la première partie, la première série, comme dit le titre.

Les poèmes qui composent ce volume ne sont donc autre chose que des empreintes successives du profil humain, de date en date, depuis Ève, mère des hommes, jusqu'à la Révolution, mère des peuples ; empreintes prises, tantôt sur la barbarie, tantôt sur la civilisation, presque toujours sur le vif de l'histoire ; empreintes moulées sur le masque des siècles.

Quand d'autres volumes se seront joints à celui-ci, de façon à rendre l'oeuvre un peu moins incomplète, cette série d'empreintes, vaguement disposées dans un certain ordre chronologique, pourra former une sorte de galerie de la médaille humaine.

Pour le poète comme pour l'historien, pour l'archéologue comme pour le philosophe, chaque siècle est un changement de physionomie de l'humanité. On trouvera dans ce volume, qui, nous le répétons, sera continué et complété, le reflet de quelques-uns de ces changements de physionomie.

On y trouvera quelque chose du passé, quelque chose du présent et comme un vague mirage de l'avenir. Du reste, ces poèmes, divers par le sujet, mais inspirés par la même pensée, n'ont entre eux d'autre noeud qu'un fil, ce fil qui s'atténue quelquefois au point de devenir invisible, mais qui ne casse jamais, le grand fil mystérieux du labyrinthe humain, le Progrès.

Comme dans une mosaïque, chaque pierre a sa couleur et sa forme propre ; l'ensemble donne une figure. La figure de ce livre, on l'a dit plus haut, c'est l'Homme.

Ce volume d'ailleurs, qu'on veuille bien ne pas l'oublier, est à l'ouvrage dont il fait partie, et qui sera mis au jour plus tard, ce que serait à une symphonie l'ouverture. Il n'en peut donner l'idée exacte et complète, mais il contient une lueur de l'oeuvre entière.

Le poème que l'auteur a dans l'esprit n'est ici qu'entr'ouvert.

Quant à ce volume pris en lui-même, l'auteur n'a qu'un mot à en dire. Le genre humain, considéré comme un grand individu collectif accomplissant d'époque en époque une série d'actes sur la terre, a deux aspects, l'aspect historique et l'aspect légendaire. Le second n'est pas moins vrai que le premier ; le premier n'est pas moins conjectural que le second.

Qu'on ne conclue pas de cette dernière ligne-disons-le en passant-qu'il puisse entrer dans la pensée de l'auteur d'amoindrir la haute valeur de l'enseignement historique. Pas une gloire, parmi les splendeurs du génie humain, ne dépasse celle du grand historien philosophe. L'auteur, seulement, sans diminuer la portée de l'histoire, veut constater la portée de la légende. Hérodote fait l'histoire, Homère fait la légende.

C'est l'aspect légendaire qui prévaut dans ce volume et qui en colore les poèmes. Ces poèmes se passent l'un à l'autre le flambeau de la tradition humaine. Quasi cursores. C'est ce flambeau, dont la flamme est le vrai, qui fait l'unité de ce livre. Tous ces poèmes, ceux du moins qui résument le passé, sont de la réalité historique condensée ou de la réalité historique devinée. La fiction parfois, la falsification jamais ; aucun grossissement de lignes ; fidélité absolue à la couleur des temps et à l'esprit des civilisations diverses. Pour citer des exemples, la Décadence romaine n'a pas un détail qui ne soit rigoureusement exact ; la barbarie mahométane ressort de Cantemir, à travers l'enthousiasme de l'historiographe turc, telle qu'elle est exposée dans les premières pages de Zim-Zizimi et de Sultan Mourad.

Du reste, les personnes auxquelles l'étude du passé est familière reconnaîtront, l'auteur n'en doute pas, l'accent réel et sincère de tout ce livre. Un de ces poèmes (Première rencontre du Christ avec le tombeau) est tiré, l'auteur pourrait dire traduit, de l'évangile.

Deux autres (Le Mariage de Roland, Aymerillot) sont des feuillets détachés de la colossale épopée du moyen âge (Charlemagne, emperor à la barbe florie). Ces deux poèmes jaillissent directement des livres de geste de la chevalerie. C'est de l'histoire écoutée aux portes de la légende.

Quant au mode de formation de plusieurs des autres poèmes dans la pensée de l'auteur, on pourra s'en faire une idée en lisant les quelques lignes placées en note avant la pièce intitulée Les Raisons du Momotombo ; lignes d'où cette pièce est sortie. L'auteur en convient, un rudiment imperceptible, perdu dans la chronique ou dans la tradition, à peine visible à l'oeil nu, lui a souvent suffi. Il n'est pas défendu au poète et au philosophe d'essayer sur les faits sociaux ce que le naturaliste essaie sur les faits zoologiques, la reconstruction du monstre d'après l'empreinte de l'ongle ou l'alvéole de la dent.

Ici lacune, là étude complaisante et approfondie d'un détail, tel est l'inconvénient de toute publication fractionnée. Ces défauts de proportion peuvent n'être qu'apparents. Le lecteur trouvera certainement juste d'attendre, pour les apprécier définitivement, que La Légende des Siècles ait paru en entier. Les usurpations, par exemple, jouent un tel rôle dans la construction des royautés au moyen âge et mêlent tant de crimes à la complication des investitures, que l'auteur a cru devoir les présenter sous leurs trois principaux aspects dans les trois drames, Le Petit Roi de Galice, Éviradnus, La Confiance du Marquis Fabrice. Ce qui peut sembler aujourd'hui un développement excessif s'ajustera plus tard à l'ensemble.

Les tableaux riants sont rares dans ce livre ; cela tient à ce qu'ils ne sont pas fréquents dans l'histoire.

Comme on le verra, l'auteur, en racontant le genre humain, ne l'isole pas de son entourage terrestre. Il mêle quelquefois à l'homme, il heurte à l'âme humaine, afin de lui faire rendre son véritable son, ces êtres différents de l'homme que nous nommons bêtes, choses, nature morte, et qui remplissent on ne sait quelles fonctions fatales dans l'équilibre vertigineux de la création.

Tel est ce livre. L'auteur l'offre au public sans rien se dissimuler de sa profonde insuffisance. C'est une tentative vers l'idéal. Rien de plus.

Ce dernier mot a besoin peut-être d'être expliqué.

Plus tard, nous le croyons, lorsque plusieurs autres parties de ce livre auront été publiées, on apercevra le lien qui, dans la conception de l'auteur, rattache La Légende des Siècles à deux autres poèmes, presque terminés à cette heure, et qui en sont, l'un le dénoûment, l'autre le commencement : La Fin de Satan, Dieu.

L'auteur, du reste, pour compléter ce qu'il a dit plus haut, ne voit aucune difficulté à faire entrevoir, dès à présent, qu'il a esquissé dans la solitude une sorte de poème d'une certaine étendue où se réverbère le problème unique, l'Être, sous sa triple face : l'Humanité, le Mal, l'Infini ; le progressif, le relatif, l'absolu ; en ce qu'on pourrait appeler trois chants, La Légende des Siècles, La Fin de Satan, Dieu.

Il publie aujourd'hui un premier carton de cette esquisse. Les autres suivront.

Nul ne peut répondre d'achever ce qu'il a commencé, pas une minute de continuation certaine n'est assurée à l'oeuvre ébauchée ; la solution de continuité, hélas ! c'est tout l'homme ; mais il est permis, même au plus faible, d'avoir une bonne intention et de la dire.

Or l'intention de ce livre est bonne.

L'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal, la transfiguration paradisiaque de l'enfer terrestre, l'éclosion lente et suprême de la liberté, droit pour cette vie, responsabilité pour l'autre ; une espèce d'hymne religieux à mille strophes, ayant dans ses entrailles une foi profonde et sur son sommet une haute prière ; le drame de la création éclairé par le visage du créateur, voilà ce que sera, terminé, ce poème dans son ensemble ; si Dieu, maître des existences humaines, y consent.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > LA CONSCIENCE

LA CONSCIENCE

Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,

Échevelé, livide au milieu des tempêtes,

Caïn se fut enfui de devant Jéhovah,

Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva

Au bas d'une montagne en une grande plaine ;

Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine

Lui dirent :-Couchons-nous sur la terre, et dormons.-

Caïn, ne dormant pas, songeait au pied des monts

Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres

Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres,

Et qui le regardait dans l'ombre fixement.

-Je suis trop près, dit-il avec un tremblement.

Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse,

Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.

Il marcha trente jours, il marcha trente nuits.

Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits,

Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve,

Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève

Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.

-Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr.

Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes.-

Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes

L'oeil à la même place au fond de l'horizon.

Alors il tressaillit en proie au noir frisson. -Cachez-moi, cria-t-il ; et, le doigt sur la bouche,

Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.

Caïn dit à Jabel, père de ceux qui vont

Sous des tentes de poil dans le désert profond :

-Étends de ce côté la toile de la tente.-

Et l'on développa la muraille flottante ;

Et, quand on l'eut fixée avec des poids de plomb

- Vous ne voyez plus rien ? dit Tsilla, l'enfant blond,

La fille de ses fils, douce comme l'aurore ;

Et Caïn répondit :-je vois cet oeil encore !-

Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs

Soufflant dans des clairons et frappant des tambours,

Cria :-je saurai bien construire une barrière.-

Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière.

Et Caïn dit :-Cet oeil me regarde toujours !

Hénoch dit :-Il faut faire une enceinte de tours

Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle.

Bâtissons une ville avec sa citadelle.

Bâtissons une ville, et nous la fermerons.-

Alors Tubalcaïn, père des forgerons,

Construisit une ville énorme et surhumaine.

Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine,

Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth ;

Et l'on crevait les yeux à quiconque passait ;

Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. Le granit remplaça la tente aux murs de toiles,

On lia chaque bloc avec des noeuds de fer,

Et la ville semblait une ville d'enfer ;

L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes ;

Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes ;

Sur la porte on grava : `Défense à Dieu d'entrer.

Quand ils eurent fini de clore et de murer,

On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre.

Et lui restait lugubre et hagard.-O mon père !

L'oeil a-t-il disparu ? dit en tremblant Tsilla.

Et Caïn répondit :-Non, il est toujours là.

Alors il dit :-je veux habiter sous la terre,

Comme dans son sépulcre un homme solitaire ;

Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien.-

On fit donc une fosse, et Caïn dit : C'est bien !

Puis il descendit seul sous cette voûte sombre.

Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre,

Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,

L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > PUISSANCE ÉGALE BONTÉ

PUISSANCE ÉGALE BONTÉ

Au commencement, Dieu vit un jour dans l'espace

Iblis venir à lui ; Dieu dit :-Veux-tu ta grâce ?

-Non, dit le Mal.-Alors que me demandes-tu ?

-Dieu, répondit Iblis de ténèbres vêtu,

Joutons à qui créera la chose la plus belle.

L'Être dit : J'y consens.-Voici, dit le Rebelle ;

Moi, je prendrai ton oeuvre et la transformerai.

Toi, tu féconderas ce que je t'offrirai ;

Et chacun de nous deux soufflera son génie

Sur la chose par l'autre apportée et fournie.

-Soit. Que te faut-il ? Prends, dit l'Être avec dédain.

-La tête du cheval et les cornes du daim.

-Prends.-Le monstre hésitant que la brume enveloppe

Reprit :-J'aimerais mieux celle de l'antilope.

-Va, prends.-Iblis entra dans son antre et forgea.

Puis il dressa le front.-Est-ce fini déjà ?

-Non.-Te faut-il encor quelque chose ? dit l'Être.

-Les yeux de l'éléphant, le cou du taureau, maître.

-Prends.-Je demande en outre, ajouta le Rampant,

Le ventre du cancer, les anneaux du serpent,

Les cuisses du chameau, les pattes de l'autruche.

-Prends.-Ainsi qu'on entend l'abeille dans la ruche,

On entendait aller et venir dans l'enfer

Le démon remuant des enclumes de fer. Nul regard ne pouvait voir à travers la nue

Ce qu'il faisait au fond de la cave inconnue.

Tout à coup, se tournant vers l'Être, Iblis hurla

-Donne-moi la couleur de l'or. Dieu dit :-Prends-la.

Et, grondant et râlant comme un boeuf qu'on égorge,

Le démon se remit à battre dans sa forge ;

Il frappait du ciseau, du pilon, du maillet,

Et toute la caverne horrible tressaillait ;

Les éclairs des marteaux faisaient une tempête ;

Ses yeux ardents semblaient deux braises dans sa tête ;

Il rugissait ; le feu lui sortait des naseaux,

Avec un bruit pareil au bruit des grandes eaux

Dans la saison livide où la cigogne émigre.

Dieu dit :-Que te faut-il encor ?

-Le bond du tigre.

-Prends.-C'est bien, dit Iblis debout dans son volcan,

Viens m'aider à souffler, dit-il à l'ouragan.

L'âtre flambait ; Iblis, suant à grosses gouttes,

Se courbait, se tordait, et, sous les sombres voûtes,

On ne distinguait rien qu'une sombre rougeur

Empourprant le profil du monstrueux forgeur.

Et l'ouragan l'aidait, étant démon lui-même.

L'Être, parlant du haut du firmament suprême,

Dit :-Que veux-tu de plus ?-Et le grand paria,

Levant sa tête énorme et triste, lui cria : -Le poitrail du lion et les ailes de l'aigle.

Et Dieu jeta, du fond des éléments qu'il règle,

A l'ouvrier d'orgueil et de rébellion

L'aile de l'aigle avec le poitrail du lion.

Et le démon reprit son oeuvre sous les voiles.

-Quelle hydre fait-il donc ? demandaient les étoiles.

Et le monde attendait, grave, inquiet, béant,

Le colosse qu'allait enfanter ce géant.

Soudain, on entendit dans la nuit sépulcrale

Comme un dernier effort jetant un dernier râle ;

L'Etna, fauve atelier du forgeron maudit,

Flamboya ; le plafond de l'enfer se fendit,

Et, dans une clarté blême et surnaturelle,

On vit des mains d'Iblis jaillir la sauterelle.

Et l'infirme effrayant, l'être ailé, mais boiteux,

Vit sa création et n'en fut pas honteux,

L'avortement étant l'habitude de l'ombre.

Il sortit à mi-corps de l'éternel décombre,

Et, croisant ses deux bras, arrogant, ricanant,

Cria dans l'infini :-Maître, à toi maintenant !

Et ce fourbe, qui tend à Dieu même une embûche,

Reprit :-Tu m'as donné l'éléphant et l'autruche,

Et l'or pour dorer tout ; et ce qu'ont de plus beau

Le chameau, le cheval, le lion, le taureau,

Le tigre et l'antilope, et l'aigle et la couleuvre ;

C'est mon tour de fournir la matière à ton oeuvre ;

Voici tout ce que j'ai. Je te le donne. Prends.-

Dieu, pour qui les méchants mêmes sont transparents,

Tendit sa grande main de lumière baignée

Vers l'ombre, et le démon lui donna l'araignée.

Et Dieu prit l'araignée et la mit au milieu

Du gouffre qui n'était pas encor le ciel bleu ;

Et l'esprit regarda la bête ; sa prunelle,

Formidable, versait la lueur éternelle ;

Le monstre, si petit qu'il semblait un point noir,

Grossit alors, et fut soudain énorme à voir ;

Et Dieu le regardait de son regard tranquille ;

Une aube étrange erra sur cette forme vile ;

L'affreux ventre devint un globe lumineux ;

Et les pattes, changeant en sphères d'or leurs noeuds,

S'allongèrent dans l'ombre en grands rayons de flamme.

Iblis leva les yeux ; et tout à coup l'infâme,

Ébloui, se courba sous l'abîme vermeil ;

Car Dieu, de l'araignée, avait fait le soleil.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > BOOZ ENDORMI

BOOZ ENDORMI

Booz s'était couché de fatigue accablé ;

Il avait tout le jour travaillé dans son aire,

Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;

Booz dormait auprès des boisseaux pleins de blé.

Ce vieillard possédait des champs de blés et d'orge ;

Il était, quoique riche, à la justice enclin ;

Il n'avait pas de fange en l'eau de son moulin,

Il n'avait pas d'enfer dans le feu de sa forge.

Sa barbe était d'argent comme un ruisseau d'avril.

Sa gerbe n'était point avare ni haineuse ;

Quand il voyait passer quelque pauvre glaneuse :

-Laissez tomber exprès des épis, disait-il.

Cet homme marchait pur loin des sentiers obliques,

Vêtu de probité candide et de lin blanc ;

Et, toujours du côté des pauvres ruisselant,

Ses sacs de grains semblaient des fontaines publiques.

Booz était bon maître et fidèle parent ;

Il était généreux, quoiqu'il fût économe ;

Les femmes regardaient Booz plus qu'un jeune homme.

Car le jeune homme est beau, mais le vieillard est grand.

Le vieillard, qui revient vers la source première,

Entre aux jours éternels et sort des jours changeants ;

Et l'on voit de la flamme aux yeux des jeunes gens,

Mais dans l'oeil du vieillard on voit de la lumière.

Donc, Booz dans la nuit dormait parmi les siens ; Près des meules, qu'on eût prises pour des décombres,

Les moissonneurs couchés faisaient des groupes sombres ;

Et ceci se passait dans des temps très anciens.

Les tribus d'Israël avaient pour chef un juge ;

La terre, où l'homme errait sous la tente, inquiet

Des empreintes de pieds de géant qu'il voyait,

Était encor mouillée et molle du déluge.

Comme dormait Jacob, comme dormait Judith,

Booz, les yeux fermés, gisait sous la feuillée ;

Or, la porte du ciel s'étant entre-bâillée

Au-dessus de sa tête, un songe en descendit.

Et ce songe était tel, que Booz vit un chêne

Qui, sorti de son ventre, allait jusqu'au ciel bleu ;

Une race y montait comme une longue chaîne ;

Un roi chantait en bas, en haut mourait un dieu.

Et Booz murmurait avec la voix de l'âme

'Comment se pourrait-il que de moi ceci vînt ?

Le chiffre de mes ans a passé quatre vingt,

Et je n'ai pas de fils, et je n'ai plus de femme.

'Voilà longtemps que celle avec qui j'ai dormi,

O Seigneur ! a quitté ma couche pour la vôtre ;

Et nous sommes encor tout mêlés l'un à l'autre,

Elle à demi vivante et moi mort à demi.

'Une race naîtrait de moi ! Comment le croire ?

Comment se pourrait-il que j'eusse des enfants ?

Quand on est jeune, on a des matins triomphants,

Le jour sort de la nuit comme d'une victoire ;

'Mais, vieux, on tremble ainsi qu'à l'hiver le bouleau.

Je suis veuf, je suis seul, et sur moi le soir tombe,

Et je courbe, ô mon Dieu ! mon âme vers la tombe,

Comme un boeuf ayant soif penche son front vers l'eau.'

Ainsi parlait Booz dans le rêve et l'extase,

Tournant vers Dieu ses yeux par le sommeil noyés ;

Le cèdre ne sent pas une rose à sa base,

Et lui ne sentait pas une femme à ses pieds.

Pendant qu'il sommeillait, Ruth, une moabite,

S'était couchée aux pieds de Booz, le sein nu,

Espérant on ne sait quel rayon inconnu,

Quand viendrait du réveil la lumière subite.

Booz ne savait point qu'une femme était là,

Et Ruth ne savait point ce que Dieu voulait d'elle,

Un frais parfum sortait des touffes d'asphodèle ;

Les souffles de la nuit flottaient sur Galgala.

L'ombre était nuptiale, auguste et solennelle ;

Les anges y volaient sans doute obscurément,

Car on voyait passer dans la nuit, par moment,

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile.

La respiration de Booz qui dormait,

Se mêlait au bruit sourd des ruisseaux sur la mousse.

On était dans le mois où la nature est douce,

Les collines ayant des lis sur leur sommet.

Ruth songeait et Booz dormait ; l'herbe était noire ;

Les grelots des troupeaux palpitaient vaguement ;

Une immense bonté tombait du firmament ;

C'était l'heure tranquille où les lions vont boire.

Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ;

Les astres émaillaient le ciel profond et sombre ;

Le croissant fin et clair parmi ces fleurs de l'ombre

Brillait à l'occident, et Ruth se demandait,

Immobile, ouvrant l'oeil à moitié sous ses voiles,

Quel dieu, quel moissonneur de l'éternel été

Avait, en s'en allant, négligemment jeté

Cette faucille d'or dans le champ des étoiles.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > AU LION D'ANDROCLÈS

AU LION D'ANDROCLÈS

La ville ressemblait à l'univers. C'était

Cette heure où l'on dirait que toute âme se tait,

Que tout astre s'éclipse et que le monde change.

Rome avait étendu sa pourpre sur la fange.

Où l'aigle avait plané, rampait le scorpion.

Trimalcion foulait les os de Scipion.

Rome buvait, gaie, ivre et la face rougie ;

Et l'odeur du tombeau sortait de cette orgie.

L'amour et le bonheur, tout était effrayant.

Lesbie en se faisant coiffer, heureuse, ayant

Son Tibulle à ses pieds qui chantait leurs tendresses,

Si l'esclave persane arrangeait mal ses tresses,

Lui piquait les seins nus de son épingle d'or.

Le mal à travers l'homme avait pris son essor ;

Toutes les passions sortaient de leurs orbites.

Les fils aux vieux parents faisaient des morts subites.

Les rhéteurs disputaient les tyrans aux bouffons.

La boue et l'or régnaient. . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Rome horrible chantait. Parfois, devant ses portes,

Quelque Crassus, vainqueur d'esclaves et de rois,

Plantait le grand chemin de vaincus mis en croix ;

Et, quand Catulle, amant que notre extase écoute,

Errait avec Délie, aux deux bords de la route,

Six mille arbres humains saignaient sur leurs amours. La gloire avait hanté Rome dans les grands jours,

Toute honte à présent était la bienvenue.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Épaphrodite avait un homme pour hochet

Et brisait en jouant les membres d'Épictète.

Femme grosse, vieillard débile, enfant qui tette,

Captifs, gladiateurs, chrétiens, étaient jetés

Aux bêtes, et, tremblants, blêmes, ensanglantés,

Fuyaient, et l'agonie effarée et vivante

Se tordait dans le cirque, abîme d'épouvante.

Pendant que l'ours grondait, et que les éléphants,

Effroyables, marchaient sur les petits enfants,

La vestale songeait dans sa chaise de marbre.

Par moments, le trépas, comme le fruit d'un arbre,

Tombait du front pensif de la pâle beauté ;

Le même éclair de meurtre et de férocité

Passait de l'oeil du tigre au regard de la vierge.

Le monde était le bois, l'empire était l'auberge.

De noirs passants trouvaient le trône en leur chemin,

Entraient, donnaient un coup de dent au genre humain,

Puis s'en allaient. Néron venait après Tibère.

César foulait aux pieds le Hun, le Goth, l'Ibère ;

Et l'empereur, pareil aux fleurs qui durent peu,

Le soir était charogne à moins qu'il ne fût dieu.

Le porc Vitellius roulait aux gémonies. Escalier des grandeurs et des ignominies,

Bagne effrayant des morts, pilori des néants,

Saignant, fumant, infect, ce charnier de géants

Semblait fait pour pourrir le squelette du monde.

Des torturés râlaient sur cette rampe immonde,

Juifs sans langue, poltrons sans poings, larrons sans yeux ;

Ainsi que dans le cirque atroce et furieux

L'agonie était là, hurlant sur chaque marche.

Le noir gouffre cloaque au fond ouvrait son arche

Où croulait Rome entière ; et, dans l'immense égout,

Quand le ciel juste avait foudroyé coup sur coup,

Parfois deux empereurs, chiffres du fatal nombre,

Se rencontraient, vivants encore, et, dans cette ombre,

Où les chiens sur leurs os venaient mâcher leur chair,

Le césar d'aujourd'hui heurtait celui d'hier.

Le crime sombre était l'amant du vice infâme.

Au lieu de cette race en qui Dieu mit sa flamme,

Au lieu d'Ève et d'Adam, si beaux, si purs tous deux,

Une hydre se traînait dans l'univers hideux ;

L'homme était une tête et la femme était l'autre.

Rome était la truie énorme qui se vautre.

La créature humaine, importune au ciel bleu,

Faisait une ombre affreuse à la cloison de Dieu ;

Elle n'avait plus rien de sa forme première ;

Son oeil semblait vouloir foudroyer la lumière ; Et l'on voyait, c'était la veille d'Attila,

Tout ce qu'on avait eu de sacré jusque-là

Palpiter sous son ongle ; et pendre à ses mâchoires,

D'un côté les vertus et de l'autre les gloires.

Les hommes rugissaient quand ils croyaient parler.

L'âme du genre humain songeait à s'en aller ;

Mais, avant de quitter à jamais notre monde,

Tremblante, elle hésitait sous la voûte profonde,

Et cherchait une bête où se réfugier.

On entendait la tombe appeler et crier.

Au fond, la pâle Mort riait sinistre et chauve.

Ce fut alors que toi, né dans le désert fauve

Où le soleil est seul avec Dieu, toi, songeur

De l'antre que le soir emplit de sa rougeur,

Tu vins dans la cité toute pleine de crimes ;

Tu frissonnas devant tant d'ombre et tant d'abîmes ;

Ton oeil fit, sur ce monde horrible et châtié,

Flamboyer tout à coup l'amour et la pitié ;

Pensif tu secouas ta crinière sur Rome ;

Et, l'homme étant le monstre, ô lion, tu fus l'homme.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > LE MARIAGE DE ROLAND

LE MARIAGE DE ROLAND

Ils se battent-combat terrible !-corps à corps.

Voilà déjà longtemps que leurs chevaux sont morts ;

Ils sont là seuls tous deux dans une île du Rhône.

Le fleuve à grand bruit roule un flot rapide et jaune,

Le vent trempe en sifflant les brins d'herbe dans l'eau.

L'archange saint Michel attaquant Apollo

Ne ferait pas un choc plus étrange et plus sombre.

Déjà, bien avant l'aube, ils combattaient dans l'ombre.

Qui, cette nuit, eût vu s'habiller ces barons,

Avant que la visière eût dérobé leurs fronts,

Eût vu deux pages blonds, roses comme des filles.

Hier, c'étaient deux enfants riant à leurs familles,

Beaux, charmants ;-aujourd'hui, sur ce fatal terrain,

C'est le duel effrayant de deux spectres d'airain,

Deux fantômes auxquels le démon prête une âme,

Deux masques dont les trous laissent voir de la flamme.

Ils luttent, noirs, muets, furieux, acharnés.

Les bateliers pensifs qui les ont amenés

Ont raison d'avoir peur et de fuir dans la plaine,

Et d'oser, de bien loin, les épier à peine :

Car de ces deux enfants, qu'on regarde en tremblant,

L'un s'appelle Olivier et l'autre a nom Roland.

Et, depuis qu'ils sont là, sombres, ardents, farouches

Un mot n'est pas encor sorti de ces deux bouches. Olivier, sieur de Vienne et comte souverain,

A pour père Gérard et pour aïeul Garin.

Il fut pour ce combat habillé par son père.

Sur sa targe est sculpté Bacchus faisant la guerre

Aux Normands, Rollon ivre, et Rouen consterné,

Et le dieu souriant par des tigres traîné,

Chassant, buveur de vin, tous ces buveurs de cidre.

Son casque est enfoui sous les ailes d'une hydre ;

Il porte le haubert que portait Salomon ;

Son estoc resplendit comme l'oeil d'un démon ;

Il y grava son nom afin qu'on s'en souvienne ;

Au moment du départ, l'archevêque de Vienne

A béni son cimier de prince féodal.

Roland a son habit de fer, et Durandal.

Ils luttent de si près avec de sourds murmures,

Que leur souffle âpre et chaud s'empreint sur leurs armures.

Le pied presse le pied ; l'île à leurs noirs assauts

Tressaille au loin ; l'acier mord le fer ; des morceaux

De heaume et de haubert, sans que pas un s'émeuve,

Sautent à chaque instant dans l'herbe et dans le fleuve ;

Leurs brassards sont rayés de longs filets de sang

Qui coule de leur crâne et dans leurs yeux descend.

Soudain, sire Olivier, qu'un coup affreux démasque,

Voit tomber à la fois son épée et son casque. Main vide et tête nue, et Roland l'oeil en feu !

L'enfant songe à son père et se tourne vers Dieu.

Durandal sur son front brille. Plus d'espérance !

-Çà, dit Roland, je suis neveu du roi de France,

Je dois me comporter en franc neveu de roi.

Quand j'ai mon ennemi désarmé devant moi,

Je m'arrête. Va donc chercher une autre épée,

Et tâche, cette fois, qu'elle soit bien trempée.

Tu feras apporter à boire en même temps,

Car j'ai soif.

-Fils, merci, dit Olivier.

-J'attends,

Dit Roland, hâte-toi.

Sire Olivier appelle

Un batelier caché derrière une chapelle.

-Cours à la ville, et dis à mon père qu'il faut

Une autre épée à l'un de nous, et qu'il fait chaud.

Cependant les héros, assis dans les broussailles,

S'aident à délacer leurs capuchons de mailles,

Se lavent le visage, et causent un moment.

Le batelier revient, il a fait promptement ;

L'homme a vu le vieux comte ; il rapporte une épée

Et du vin, de ce vin qu'aimait le grand Pompée

Et que Tournon récolte au flanc de son vieux mont.

L'épée est cette illustre et fière Closamont,

Que d'autres quelquefois appellent Haute-Claire.

L'homme a fui. Les héros achèvent sans colère

Ce qu'ils disaient, le ciel rayonne au-dessus d'eux ;

Olivier verse à boire à Roland ; puis tous deux

Marchent droit l'un vers l'autre, et le duel recommence.

Voilà que par degrés de sa sombre démence

Le combat les enivre, il leur revient au coeur

Ce je ne sais quel dieu qui veut qu'on soit vainqueur,

Et qui, s'exaspérant aux armures frappées,

Mêle l'éclair des yeux aux lueurs des épées.

Ils combattent, versant à flots leur sang vermeil.

Le jour entier se passe ainsi. Mais le soleil

Baisse vers l'horizon. La nuit vient.

-Camarade,

Dit Roland, je ne sais, mais je me sens malade.

Je ne me soutiens plus, et je voudrais un peu

De repos.

-Je prétends, avec l'aide de Dieu,

Dit le bel Olivier, le sourire à la lèvre,

Vous vaincre par l'épée et non point par la fièvre.

Dormez sur l'herbe verte ; et, cette nuit, Roland,

je vous éventerai de mon panache blanc. Couchez-vous et dormez.

-Vassal, ton âme est neuve,

Dit Roland. Je riais, je faisais une épreuve.

Sans m'arrêter et sans me reposer, je puis

Combattre quatre jours encore, et quatre nuits.

Le duel reprend. La mort plane, le sang ruisselle.

Durandal heurte et suit Closamont ; l'étincelle

Jaillit de toutes parts sous leurs coups répétés.

L'ombre autour d'eux s'emplit de sinistres clartés.

Ils frappent ; le brouillard du fleuve monte et fume ;

Le voyageur s'effraie et croit voir dans la brume

D'étranges bûcherons qui travaillent la nuit.

Le jour naît, le combat continue à grand bruit ;

La pâle nuit revient, ils combattent ; l'aurore

Reparaît dans les cieux, ils combattent encore.

Nul repos. Seulement, vers le troisième soir,

Sous un arbre, en causant, ils sont allés s'asseoir ;

Puis ont recommencé.

Le vieux Gérard dans Vienne

Attend depuis trois jours que son enfant revienne.

Il envoie un devin regarder sur les tours ;

Le devin dit : Seigneur, ils combattent toujours.

Quatre jours sont passés, et l'île et le rivage

Tremblent sous ce fracas monstrueux et sauvage.

Ils vont, viennent, jamais fuyant, jamais lassés,

Froissent le glaive au glaive et sautent les fossés,

Et passent, au milieu des ronces remuées,

Comme deux tourbillons et comme deux nuées.

O chocs affreux ! terreur ! tumulte étincelant !

Mais enfin Olivier saisit au corps Roland,

Qui de son propre sang en combattant s'abreuve,

Et jette d'un revers Durandal dans le fleuve.

-C'est mon tour maintenant, et je vais envoyer

Chercher un autre estoc pour vous, dit Olivier.

Le sabre du géant Sinnagog est à Vienne.

C'est, après Durandal, le seul qui vous convienne.

Mon père le lui prit alors qu'il le défit.

Acceptez-le.

Roland sourit.

-Il me suffit

De ce bâton.-Il dit, et déracine un chêne.

Sire Olivier arrache un orme dans la plaine

Et jette son épée, et Roland, plein d'ennui,

L'attaque. Il n'aimait pas qu'on vînt faire après lui

Les générosités qu'il avait déjà faites.

Plus d'épée en leurs mains, plus de casque à leurs têtes.

Ils luttent maintenant, sourds, effarés, béants,

A grands coups de troncs d'arbre, ainsi que des géants. Pour la cinquième fois, voici que la nuit tombe.

Tout à coup Olivier, aigle aux yeux de colombe,

S'arrête et dit :

-Roland, nous n'en finirons point.

Tant qu'il nous restera quelque tronçon au poing,

Nous lutterons ainsi que lions et panthères.

Ne vaudrait-il pas mieux que nous devinssions frères ?

Écoute, j'ai ma soeur, la belle Aude au bras blanc,

Épouse-la.

-Pardieu ! je veux bien, dit Roland.

Et maintenant buvons, car l'affaire était chaude.-

C'est ainsi que Roland épousa la belle Aude.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > AYMERILLOT

AYMERILLOT

Charlemagne, empereur à la barbe fleurie,

Revient d'Espagne ; il a le coeur triste, il s'écrie :

-Roncevaux ! Roncevaux ! ô traître Ganelon !

Car son neveu Roland est mort dans ce vallon

Avec les douze pairs et toute son armée.

Le laboureur des monts qui vit sous la ramée

Est rentré chez lui, grave et calme, avec son chien ;

Il a baisé sa femme au front et dit : C'est bien.

Il a lavé sa trompe et son arc aux fontaines ;

Et les os des héros blanchissent dans les plaines.

Le bon roi Charle est plein de douleur et d'ennui ;

Son cheval syrien est triste comme lui.

Il pleure ; l'empereur pleure de la souffrance

D'avoir perdu ses preux, ses douze pairs de France,

Ses meilleurs chevaliers qui n'étaient jamais las,

Et son neveu Roland, et la bataille, hélas !

Et surtout de songer, lui, vainqueur des Espagnes,

Qu'on fera des chansons dans toutes ces montagnes

Sur ses guerriers tombés devant des paysans,

Et qu'on en parlera plus de quatre cents ans !

Cependant il chemine ; au bout de trois journées

Il arrive au sommet des hautes Pyrénées.

Là, dans l'espace immense il regarde en rêvant ;

Et sur une montagne, au loin, et bien avant Dans les terres, il voit une ville très forte,

Ceinte de murs avec deux tours à chaque porte.

Elle offre à qui la voit ainsi dans le lointain

Trente maîtresses tours avec des toits d'étain,

Et des mâchicoulis de forme sarrasine

Encor tout ruisselants de poix et de résine.

Au centre est un donjon si beau, qu'en vérité

On ne le peindrait pas dans tout un jour d'été.

Ses créneaux sont scellés de plomb, chaque embrasure

Cache un archer dont l'oeil toujours guette et mesure.

Ses gargouilles font peur, à son faîte vermeil

Rayonne un diamant gros comme le soleil,

Qu'on ne peut regarder fixement de trois lieues.

Sur la gauche est la mer aux grandes ondes bleues,

Qui jusqu'à cette ville apporte ses dromons.

Charle, en voyant ces tours tressaille sur les monts.

-Mon sage conseiller, Naymes, duc de Bavière,

Quelle est cette cité près de cette rivière ?

Qui la tient la peut dire unique sous les cieux.

Or, je suis triste, et c'est le cas d'être joyeux.

Oui, dussé-je rester quatorze ans dans ces plaines,

0 gens de guerre, archers compagnons, capitaines,

Mes enfants ! mes lions ! saint Denis m'est témoin

Que j'aurai cette ville avant d'aller plus loin !-

Le vieux Naymes frissonne à ce qu'il vient d'entendre. -Alors, achetez-la, car nul ne peut la prendre,

Elle a pour se défendre, outre ses Béarnais,

Vingt mille Turcs ayant chacun double harnais.

Quant à nous, autrefois, c'est vrai, nous triomphâmes ;

Mais, aujourd'hui, vos preux ne valent pas des femmes,

Ils sont tous harassés et du gîte envieux,

Et je suis le moins las, moi qui suis le plus vieux.

Sire, je parle franc et je ne farde guère.

D'ailleurs, nous n'avons point de machines de guerre ;

Les chevaux sont rendus, les gens rassasiés ;

Je trouve qu'il est temps que vous vous reposiez,

Et je dis qu'il faut être aussi fou que vous l'êtes

Pour attaquer ces tours avec des arbalètes.

L'empereur répondit au duc avec bonté :

-Duc, tu ne m'as pas dit le nom de la cité ?

-On peut bien oublier quelque chose à mon âge.

Mais, sire, ayez pitié de votre baronnage ;

Nous voulons nos foyers, nos logis, nos amours.

C'est ne jouir jamais que conquérir toujours.

Nous venons d'attaquer bien des provinces, sire,

Et nous en avons pris de quoi doubler l'empire.

Ces assiégés riraient de vous du haut des tours.

Ils ont, pour recevoir sûrement des secours,

Si quelque insensé vient heurter leurs citadelles,

Trois souterrains creusés par les Turcs infidèles, Et qui vont, le premier, dans le val de Bastan,

Le second, à Bordeaux, le dernier, chez Satan.

L'empereur, souriant, reprit d'un air tranquille :

-Duc, tu ne m'as pas dit le nom de cette ville ?

-C'est Narbonne.

-Narbonne est belle, dit le roi,

Et je l'aurai ; je n'ai jamais vu, sur ma foi,

Ces belles filles-là sans leur rire au passage,

Et me piquer un peu les doigts à leur corsage.-

Alors, voyant passer un comte de haut lieu,

Et qu'on appelait Dreus de Montdidier.-Pardieu !

Comte, ce bon duc Naymes expire de vieillesse !

Mais vous, ami, prenez Narbonne, et je vous laisse

Tout le pays d'ici jusques à Montpellier ;

Car vous êtes le fils d'un gentil chevalier ;

Votre oncle, que j'estime, était abbé de Chelles ;

Vous-même êtes vaillant ; donc, beau sire, aux échelles !

L'assaut !

-Sire empereur, répondit Montdidier,

Je ne suis désormais bon qu'à congédier ;

J'ai trop porté haubert, maillot, casque et salade ;

J'ai besoin de mon lit, car je suis fort malade ;

J'ai la fièvre ; un ulcère aux jambes m'est venu ;

Et voilà plus d'un an que je n'ai couché nu. Gardez tout ce pays, car je n'en ai que faire.

L'empereur ne montra ni trouble ni colère.

Il chercha du regard Hugo de Cotentin ;

Ce seigneur était brave et comte palatin.

-Hugues, dit-il, je suis aise de vous apprendre

Que Narbonne est à vous ; vous n'avez qu'à la prendre.

Hugo de Cotentin salua l'empereur.

-Sire, c'est un manant heureux qu'un laboureur !

Le drôle gratte un peu la terre brune ou rouge

Et, quand sa tâche est faite, il rentre dans son bouge.

Moi, j'ai vaincu Tryphon, Thessalus, Gaïffer ;

Par le chaud, par le froid, je suis vêtu de fer ;

Au point du jour, j'entends le clairon pour antienne ;

Je n'ai plus à ma selle une boucle qui tienne ;

Voilà longtemps que j'ai pour unique destin

De m'endormir fort tard pour m'éveiller matin,

De recevoir des coups pour vous et pour les vôtres,

Je suis très fatigué. Donnez Narbonne à d'autres.

Le roi laissa tomber sa tête sur son sein.

Chacun songeait, poussant du coude son voisin.

Pourtant Charle, appelant Richer de Normandie :

-Vous êtes grand seigneur et de race hardie,

Duc ; ne voudrez-vous pas prendre Narbonne un peu ?

-Empereur, je suis duc par la grâce de Dieu.

Ces aventures-là vont aux gens de fortune.

Quand on a ma duché, roi Charle, on n'en veut qu'une.

L'empereur se tourna vers le comte de Gand.

-Tu mis jadis à bas Maugiron le brigand.

Le jour où tu naquis sur la plage marine,

L'audace avec le souffle entra dans ta poitrine ;

Bavon, ta mère était de fort bonne maison ;

Jamais on ne t'a fait choir que par trahison ;

Ton âme après la chute était encor meilleure.

je me rappellerai jusqu'à ma dernière heure

L'air joyeux qui parut dans ton oeil hasardeux,

Un jour que nous étions en marche seuls tous deux,

Et que nous entendions dans les plaines voisines

Le cliquetis confus des lances sarrasines.

Le péril fut toujours de toi bien accueilli,

Comte ; eh bien ! prends Narbonne et je t'en fais bailli.

-Sire, dit le Gantois, je voudrais être en Flandre.

J'ai faim, mes gens ont faim ; nous venons d'entreprendre

Une guerre à travers un pays endiablé ;

Nous y mangions, au lieu de farine de blé,

Des rats et des souris, et, pour toutes ribotes,

Nous avons dévoré beaucoup de vieilles bottes.

Et puis votre soleil d'Espagne m'a hâlé

Tellement, que je suis tout noir et tout brûlé ;

Et, quand je reviendrai de ce ciel insalubre

Dans ma ville de Gand avec ce front lugubre,

Ma femme, qui déjà peut-être a quelque amant,

Me prendra pour un Maure et non pour un Flamand !

J'ai hâte d'aller voir là-bas ce qui se passe.

Quand vous me donneriez, pour prendre cette place,

Tout l'or de Salomon et tout l'or de Pépin,

Non ! je m'en vais en Flandre, où l'on mange du pain.

-Ces bons Flamands, dit Charle, il faut que cela mange.

Il reprit :

Çà, je suis stupide. Il est étrange

Que je cherche un preneur de ville, ayant ici

Mon vieil oiseau de proie, Eustache de Nancy.

Eustache, à moi ! Tu vois, cette Narbonne est rude ;

Elle a trente châteaux, trois fossés, et l'air prude ;

A chaque porte un camp, et, pardieu ! j'oubliais,

Là-bas, six grosses tours en pierre de liais.

Ces douves-là nous font parfois si grise mine

Qu'il faut recommencer à l'heure où l'on termine,

Et que, la ville prise, on échoue au donjon.

Mais qu'importe ! es-tu pas le grand aigle ?

-Un pigeon,

Un moineau, dit Eustache, un pinson dans la haie !

Roi, je me sauve au nid. Mes gens veulent leur paie ;

Or, je n'ai pas le sou ; sur ce, pas un garçon

Qui me fasse crédit d'un coup d'estramaçon ;

Leurs yeux me donneront à peine une étincelle

Par sequin qu'ils verront sortir de l'escarcelle.

Tas de gueux ! Quant à moi, je suis très ennuyé ;

Mon vieux poing tout sanglant n'est jamais essuyé ;

Je suis moulu. Car, sire, on s'échine à la guerre ;

On arrive à haïr ce qu'on aimait naguère,

Le danger qu'on voyait tout rose, on le voit noir ;

On s'use, on se disloque, on finit par avoir

La goutte aux reins, l'entorse aux pieds, aux mains l'ampoule,

Si bien qu'étant parti vautour, on revient poule.

Je désire un bonnet de nuit. Foin du cimier !

J'ai tant de gloire, ô roi, que j'aspire au fumier.

Le bon cheval du roi frappait du pied la terre

Comme s'il comprenait ; sur le mont solitaire

Les nuages passaient. Gérard de Roussillon

Était à quelques pas avec son bataillon ;

Charlemagne en riant vint à lui.

-Vaillant homme,

Vous êtes dur et fort comme un Romain de Rome ;

Vous empoignez le pieu sans regarder aux clous ;

Gentilhomme de bien, cette ville est à vous !-

Gérard de Roussillon regarda d'un air sombre

Son vieux gilet de fer rouillé, le petit nombre

De ses soldats marchant tristement devant eux,

Sa bannière trouée et son cheval boiteux. -Tu rêves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne.

Faut-il donc tant songer pour accepter Narbonne ?

-Roi, dit Gérard, merci, j'ai des terres ailleurs.-

Voilà comme parlaient tous ces fiers batailleurs

Pendant que les torrents mugissaient sous les chênes.

L'empereur fit le tour de tous ses capitaines ;

Il appela les plus hardis, les plus fougueux,

Eudes, roi de Bourgogne, Albert de Périgueux,

Samo, que la légende aujourd'hui divinise,

Garin, qui, se trouvant un beau jour à Venise,

Emporta sur son dos le lion de Saint-Marc,

Ernaut de Bauléande, Ogier de Danemark,

Roger, enfin, grande âme au péril toujours prête.

Ils refusèrent tous.

Alors, levant la tête,

Se dressant tout debout sur ses grands étriers,

Tirant sa large épée aux éclairs meurtriers,

Avec un âpre accent plein de sourdes huées,

Pâle, effrayant, pareil à l'aigle des nuées,

Terrassant du regard son camp épouvanté,

L'invincible empereur s'écria :

-Lâcheté !

O comtes palatins tombés dans ces vallées,

O géants qu'on voyait debout dans les mêlées,

Devant qui Satan même aurait crié merci,

Olivier et Roland, que n'êtes-vous ici !

Si vous étiez vivants, vous prendriez Narbonne,

Paladins ! vous, du moins, votre épée était bonne,

Votre coeur était haut, vous ne marchandiez pas !

Vous alliez en avant sans compter tous vos pas !

O compagnons couchés dans la tombe profonde,

Si vous étiez vivants, nous prendrions le monde !

Grand Dieu ! que voulez-vous que je fasse à présent ?

Mes yeux cherchent en vain un brave au coeur puissant

Et vont, tout effrayés de nos immenses tâches,

De ceux-là qui sont morts à ceux-ci qui sont lâches !

Je ne sais point comment on porte des affronts

Je les jette à mes pieds, je n'en veux pas ! Barons,

Vous qui m'avez suivi jusqu'à cette montagne,

Normands, Lorrains, marquis des marches d'Allemagne,

Poitevins, Bourguignons, gens du pays Pisan,

Bretons, Picards, Flamands, Français, allez-vous-en !

Guerriers, allez-vous-en d'auprès de ma personne,

Des camps où l'on entend mon noir clairon qui sonne

Rentrez dans vos logis, allez-vous-en chez vous,

Allez-vous-en d'ici, car je vous chasse tous !

Je ne veux plus de vous ! Retournez chez vos femmes !

Allez vivre cachés, prudents, contents, infâmes !

C'est ainsi qu'on arrive à l'âge d'un aïeul.

Pour moi, j'assiégerai Narbonne à moi tout seul.

Je reste ici rempli de joie et d'espérance ! Et, quand vous serez tous dans notre douce France,

O vainqueurs des Saxons et des Aragonais !

Quand vous vous chaufferez les pieds à vos chenets,

Tournant le dos aux jours de guerres et d'alarmes,

Si l'on vous dit, songeant à tous vos grands faits d'armes

Qui remplirent longtemps la terre de terreur

-Mais où donc avez-vous quitté votre empereur ?

Vous répondrez, baissant les yeux vers la muraille :

-Nous nous sommes enfuis le jour d'une bataille,

Si vite et si tremblants et d'un pas si pressé

Que nous ne savons plus où nous l'avons laissé !-

Ainsi Charles de France appelé Charlemagne,

Exarque de Ravenne, empereur d'Allemagne,

Parlait dans la montagne avec sa grande voix ;

Et les pâtres lointains, épars au fond des bois,

Croyaient en l'entendant que c'était le tonnerre.

Les barons consternés fixaient leurs yeux à terre.

Soudain, comme chacun demeurait interdit,

Un jeune homme bien fait sortit des rangs et dit :

-Que monsieur saint Denis garde le roi de France !

L'empereur fut surpris de ce ton d'assurance.

Il regarda celui qui s'avançait, et vit,

Comme le roi Saül lorsque apparut David,

Une espèce d'enfant au teint rose, aux mains blanches,

Que d'abord les soudards dont l'estoc bat les hanches

Prirent pour une fille habillée en garçon,

Doux, frêle, confiant, serein, sans écusson

Et sans panache, ayant, sous ses habits de serge,

L'air grave d'un gendarme et l'air froid d'une vierge.

-Toi, que veux-tu, dit Charle, et qu'est-ce qui t'émeut ?

-Je viens vous demander ce dont pas un ne veut,

L'honneur d'être, ô mon roi, si Dieu ne m'abandonne,

L'homme dont on dira : C'est lui qui prit Narbonne.

L'enfant parlait ainsi d'un air de loyauté,

Regardant tout le monde avec simplicité.

Le Gantois, dont le front se relevait très vite,

Se mit à rire, et dit aux reîtres de sa suite :

-Hé ! c'est Aymerillot, le petit compagnon.

-Aymerillot, reprit le roi, dis-nous ton nom.

-Aymery. Je suis pauvre autant qu'un pauvre moine.

J'ai vingt ans, je n'ai point de paille et point d'avoine,

Je sais lire en latin, et je suis bachelier.

Voilà tout, sire. Il plut au sort de m'oublier

Lorsqu'il distribua les fiefs héréditaires.

Deux liards couvriraient fort bien toutes mes terres,

Mais tout le grand ciel bleu n'emplirait pas mon coeur.

J'entrerai dans Narbonne et je serai vainqueur.

Après, je châtierai les railleurs, s'il en reste.

Charles, plus rayonnant que l'archange céleste,

S'écria : -Tu seras, pour ce propos hautain,

Aymery de Narbonne et comte palatin,

Et l'on te parlera d'une façon civile.

Va, fils !

Le lendemain Aymery prit la ville.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > BIVAR

BIVAR

Bivar était, au fond d'un bois sombre, un manoir

Carré, flanqué de tours, fort vieux, et d'aspect noir.

La cour était petite et la porte était laide.

Quand le scheik Jabias, depuis roi de Tolède,

Vint visiter le Cid au retour de Cintra,

Dans l'étroit patio le prince maure entra ;

Un homme, qui tenait à la main une étrille,

Pansait une jument attachée à la grille ;

Cet homme, dont le scheik ne voyait que le dos,

Venait de déposer à terre des fardeaux,

Un sac d'avoine, une auge, un harnais, une selle ;

La bannière arborée au donjon était celle

De don Diègue, ce père étant encor vivant ;

L'homme, sans voir le scheik, frottant, brossant, lavant,

Travaillait, tête nue et bras nus, et sa veste

Était d'un cuir farouche, et d'une mode agreste ;

Le scheik, sans ébaucher même un buenos dias,

Dit :-Manant, je viens voir le seigneur Ruy Diaz,

Le grand campéador des Castilles.-Et l'homme,

Se retournant, lui dit : C'est moi.

-Quoi ! vous qu'on nomme

Le héros, le vaillant, le seigneur des pavois,

S'écria Jabias, c'est vous qu'ainsi je vois !

Quoi ! c'est vous qui n'avez qu'à vous mettre en campagne,

Et qu'à dire : Partons ! pour donner à l'Espagne,

D'Avis à Gibraltar, d'Algarve à Cadafal, O grand Cid, le frisson du clairon triomphal,

Et pour faire accourir au-dessus de vos tentes,

Ailes au vent, l'essaim des victoires chantantes !

Lorsque je vous ai vu, seigneur, moi prisonnier,

Vous vainqueur, au palais du roi, l'été dernier,

Vous aviez l'air royal du conquérant de l'Èbre ;

Vous teniez à la main la Tizona célèbre ;

Votre magnificence emplissait cette cour,

Comme il sied quand on est celui d'où vient le jour ;

Cid, vous étiez vraiment un Bivar très superbe ;

On eût dans un brasier cueilli des touffes d'herbe,

Seigneur, plus aisément, certes, qu'on n'eût trouvé

Quelqu'un qui devant vous prît le haut du pavé ;

Plus d'un richomme avait pour orgueil d'être membre

De votre servidumbre et de votre antichambre ;

Le Cid dans sa grandeur allait, venait, parlait,

La faisant boire à tous, comme aux enfants le lait ;

D'altiers ducs, tous enflés de faste et de tempête,

Qui, depuis qu'ils avaient le chapeau sur la tête,

D'aucun homme vivant ne s'étaient souciés,

Se levaient, sans savoir pourquoi, quand vous passiez ;

Vous vous faisiez servir par tous les gentilshommes ;

Le Cid comme une altesse avait ses majordomes ;

Lerme était votre archer ; Gusman, votre frondeur ;

Vos habits étaient faits avec de la splendeur ; Vous si bon, vous aviez la pompe de l'armure ;

Votre miel semblait or comme l'orange mûre ;

Sans cesse autour de vous vingt coureurs étaient prêts ;

Nul n'était au-dessus du Cid, et nul auprès ;

Personne, eût-il été de la royale estrade,

Prince, infant, n'eût osé vous dire : Camarade !

Vous éclatiez, avec des rayons jusqu'aux cieux,

Dans une préséance éblouissante aux yeux ;

Vous marchiez entouré d'un ordre de bataille ;

Aucun sommet n'était trop haut pour votre taille,

Et vous étiez un fils d'une telle fierté

Que les aigles volaient tous de votre côté.

Vous regardiez ainsi que néants et fumées

Tout ce qui n'était pas commandement d'armées,

Et vous ne consentiez qu'au nom de général ;

Cid était le baron suprême et magistral ;

Vous dominiez tout, grand, sans chef, sans joug, sans digue,

Absolu, lance au poing, panache au front.

Rodrigue

Répondit :-Je n'étais alors que chez le roi.

Et le scheik s'écria :-Mais, Cid, aujourd'hui, quoi,

Que s'est-il donc passé ? quel est cet équipage ?

J'arrive, et je vous trouve en veste, comme un page,

Dehors, bras nus, nu-tête, et si petit garçon Que vous avez en main l'auge et le caveçon !

Et faisant ce qu'il sied aux écuyers de faire !

-Scheik, dit le Cid, je suis maintenant chez mon père.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > EVIRADNUS

EVIRADNUS

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > DÉPART DE L'AVENTURIER POUR L'AVENTURE

DÉPART DE L'AVENTURIER POUR L'AVENTURE

Qu'est-ce que Sigismond et Ladislas ont dit ?

Je ne sais si la roche ou l'arbre l'entendit ;

Mais, quand ils ont tout bas parlé dans la broussaille,

L'arbre a fait un long bruit de taillis qui tressaille,

Comme si quelque bête en passant l'eût troublé,

Et l'ombre du rocher ténébreux a semblé

Plus noire, et l'on dirait qu'un morceau de cette ombre

A pris forme et s'en est allé dans le bois sombre,

Et maintenant on voit comme un spectre marchant

Là-bas dans la clarté sinistre du couchant.

Ce n'est pas une bête en son gîte éveillée,

Ce n'est pas un fantôme éclos sous la feuillée,

Ce n'est pas un morceau de l'ombre du rocher

Qu'on voit là-bas au fond des clairières marcher ;

C'est un vivant qui n'est ni stryge ni lémure ;

Celui qui marche là, couvert d'une âpre armure,

C'est le grand chevalier d'Alsace, Éviradnus.

Ces hommes qui parlaient, il les a reconnus ;

Comme il se reposait dans le hallier, ces bouches

Ont passé, murmurant des paroles farouches,

Et jusqu'à son oreille un mot est arrivé ;

Et c'est pourquoi ce juste et ce preux s'est levé.

Il connaît ce pays qu'il parcourut naguère.

Il rejoint l'écuyer Gaselin, page de guerre,

Qui l'attend dans l'auberge, au plus profond du val, Où tout à l'heure il vient de laisser son cheval

Pour qu'en hâte on lui donne à boire, et qu'on le ferre.

Il dit au forgeron :-Faites vite. Une affaire

M'appelle.-Il monte en selle et part.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > II - ÉVIRADNUS

II - ÉVIRADNUS

Éviradnus,

Vieux, commence à sentir le poids des ans chenus ;

Mais c'est toujours celui qu'entre tous on renomme,

Le preux que nul n'a vu de son sang économe ;

Chasseur du crime, il est nuit et jour à l'affût ;

De sa vie il n'a fait d'action qui ne fût

Sainte, blanche et loyale, et la grande pucelle,

L'épée, en sa main pure et sans tache étincelle.

C'est le Samson chrétien, qui, survenant à point,

N'ayant pour enfoncer la porte que son poing,

Entra, pour la sauver, dans Sickingen en flamme ;

Qui, s'indignant de voir honorer un infâme,

Fit, sous son dur talon, un tas d'arceaux rompus

Du monument bâti pour l'affreux duc Lupus,

Arracha la statue, et porta la colonne

Du munster de Strasbourg au pont de Wasselonne,

Et là, fier, la jeta dans les étangs profonds ;

On vante Éviradnus d'Altorf à Chaux-de-Fonds ;

Quand il songe et s'accoude, on dirait Charlemagne ;

Rôdant, tout hérissé, du bois à la montagne,

Velu, fauve, il a l'air d'un loup qui serait bon ;

Il a sept pieds de haut comme Jean de Bourbon ;

Tout entier au devoir qu'en sa pensée il couve,

Il ne se plaint de rien, mais seulement il trouve

Que les hommes sont bas et que les lits sont courts ; Il écoute partout si l'on crie au secours ;

Quand les rois courbent trop le peuple, il le redresse

Avec une intrépide et superbe tendresse ;

Il défendit Alix comme Diègue Urraca ;

Il est le fort, ami du faible ; il attaqua

Dans leurs antres les rois du Rhin, et dans leurs bauges

Les barons effrayants et difformes des Vosges ;

De tout peuple orphelin il se faisait l'aïeul ;

Il mit en liberté les villes ; il vint seul

De Hugo Tête-d'Aigle affronter la caverne ;

Bon, terrible, il brisa le carcan de Saverne,

La ceinture de fer de Schelestadt l'anneau

De Colmar et la chaîne au pied de Haguenau

Tel fut Éviradnus. Dans l'horrible balance

Où les princes jetaient le dol, la violence,

L'iniquité, l'horreur, le mal, le sang, le feu,

Sa grande épée était le contre-poids de Dieu.

Il est toujours en marche, attendu qu'on moleste

Bien des infortunés sous voûte céleste,

Et qu'on voit dans la nuit bien des mains supplier ;

Sa lance n'aime pas moisir au râtelier ;

Sa hache de bataille aisément se décroche ;

Malheur à l'action mauvaise qui s'approche

Trop pres d'Éviradnus, le champion d'acier !

La mort tombe de lui comme l'eau du glacier.

Il est héros ; il a pour cousine la race

Des Amadis de France et des Pyrrhus de Thrace.

Il rit des ans. Cet homme, à qui le monde entier

N'eût pas fait dire Grâce ! et demander quartier,

Ira-t-il pas crier au temps : Miséricorde !

Il s'est, comme Baudoin, ceint les reins d'une corde ;

Tout vieux qu'il est, il est de la grande tribu ;

Le moins fier des oiseaux n'est pas l'aigle barbu.

Qu'importe l'âge ? il lutte. Il vient de Palestine,

Il n'est point las. Les ans s'acharnent ; il s'obstine.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > III - DANS LA FORÊT

III - DANS LA FORÊT

Quelqu'un qui s'y serait perdu ce soir verrait

Quelque chose d'étrange au fond de la forêt ;

C'est une grande salle éclairée et déserte.

Où ? Dans l'ancien manoir de Corbus.

L'herbe verte,

Le lierre, le chiendent, l'églantier sauvageon,

Font, depuis trois cents ans, l'assaut de ce donjon ;

Le burg, sous cette abjecte et rampante escalade,

Meurt, comme sous la lèpre un sanglier malade ;

Il tombe ; les fossés s'emplissent des créneaux ;

La ronce, ce serpent, tord sur lui ses anneaux ;

Le moineau franc, sans même entendre ses murmures,

Sur ses vieux pierriers morts vient becqueter les mûres ;

L'épine sur son deuil prospère insolemment ;

Mais, l'hiver, il se venge ; alors, le burg dormant

S'éveille, et, quand il pleut pendant des nuits entières,

Quand l'eau glisse des toits et s'engouffre aux gouttières,

Il rend grâce à l'ondée, aux vents, et, content d'eux,

Profite, pour cracher sur le lierre hideux

Des bouches de granit de ses quatre gargouilles.

Le burg est aux lichens comme le glaive aux rouilles ;

Hélas ! et Corbus, triste, agonise. Pourtant

L'hiver lui plaît ; l'hiver, sauvage combattant,

Il se refait, avec les convulsions sombres

Des nuages hagards croulant sur ses décombres,

Avec l'éclair qui frappe et fuit comme un larron,

Avec des souffles noirs qui sonnent du clairon,

Une sorte de vie effrayante, à sa taille :

La tempête est la soeur fauve de la bataille ;

Et le puissant donjon, féroce, échevelé,

Dit : Me voilà ! sitôt que la bise a sifflé ;

Il rit quand l'équinoxe irrité le querelle

Sinistrement, avec son haleine de grêle ;

Il est joyeux, ce burg, soldat encore debout,

Quand, jappant comme un chien poursuivi par un loup,

Novembre, dans la brume errant de roche en roche,

Répond au hurlement de janvier qui s'approche.

Le donjon crie : En guerre ! ô tourmente, es-tu là ?

Il craint peu l'ouragan, lui qui vit Attila.

Oh ! les lugubres nuits ! Combats dans la bruine ;

La nuée attaquant, farouche, la ruine !

Un ruissellement vaste, affreux, torrentiel,

Descend des profondeurs furieuses du ciel ;

Le burg brave la nue ; on entend les gorgones

Aboyer aux huit coins de ses tours octogones ;

Tous les monstres sculptés sur l'édifice épars

Grondent, et les lions de pierre des remparts

Mordent la brume, l'air et l'onde, et les tarasques

Battent de l'aile au souffle horrible des bourrasques ;

L'âpre averse en fuyant vomit sur les griffons ;

Et, sous la pluie entrant par les trous des plafonds,

Les guivres, les dragons, les méduses, les drées,

Grincent des dents au fond des chambres effondrées ;

Le château de granit, pareil au preux de fer,

Lutte toute la nuit, résiste tout l'hiver ;

En vain le ciel s'essouffle, en vain janvier se rue ;

En vain tous les passants de cette sombre rue

Qu'on nomme l'infini, l'ombre et l'immensité,

Le tourbillon, d'un fouet invisible hâté,

Le tonnerre, la trombe où le typhon se dresse,

S'acharnent sur la fière et haute forteresse ;

L'orage la secoue en vain comme un fruit mûr ;

Les vents perdent leur peine à guerroyer ce mur,

Le föhn bruyant s'y lasse, et sur cette cuirasse

L'aquilon s'époumone et l'autan se harasse,

Et tous ces noirs chevaux de l'air sortent fourbus

De leur bataille avec le donjon de Corbus.

Aussi, malgré la ronce et le chardon et l'herbe,

Le vieux burg est resté triomphal et superbe ;

Il est comme un pontife au coeur du bois profond,

Sa tour lui met trois rangs de créneaux sur le front ;

Le soir, sa silhouette immense se découpe ;

Il a pour trône un roc, haute et sublime croupe ;

Et, par les quatre coins, sud, nord, couchant, levant,

Quatre monts, Crobius, Bléda, géants du vent, Aptar où croît le pin, Toxis que verdit l'orme,

Soutiennent au-dessus de sa tiare énorme

Les nuages, ce dais livide de la nuit.

Le pâtre a peur, et croit que cette tour le suit ;

Les superstitions ont fait Corbus terrible ;

On dit que l'Archer Noir a pris ce burg pour cible,

Et que sa cave est l'antre où dort le Grand Dormant ;

Car les gens des hameaux tremblent facilement,

Les légendes toujours mêlent quelque fantôme

A l'obscure vapeur qui sort des toits de chaume,

L'âtre enfante le rêve, et l'on voit ondoyer

L'effroi dans la fumée errante du foyer.

Aussi, le paysan rend grâce à sa roture

Qui le dispense, lui, d'audace et d'aventure,

Et lui permet de fuir ce burg de la forêt

Qu'un preux, par point d'honneur belliqueux, chercherait.

Corbus voit rarement au loin passer un homme.

Seulement, tous les quinze ou vingt ans, l'économe

Et l'huissier du palais, avec des cuisiniers

Portant tout un festin dans de larges paniers,

Viennent, font des apprêts mystérieux, et partent ;

Et, le soir, à travers des branches qui s'écartent,

On voit de la lumière au fond du burg noirci,

Et nul n'ose approcher. Et pourquoi ? Le voici.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > IV - LA COUTUME DE L'USAGE

IV - LA COUTUME DE L'USAGE

C'est l'usage, à la mort du marquis de Lusace,

Que l'héritier du trône, en qui revit la race,

Avant de revêtir les royaux attributs,

Aille, une nuit, souper dans la tour de Corbus ;

C'est de ce noir souper qu'il sort prince et margrave ;

La marquise n'est bonne et le marquis n'est brave

Que s'ils ont respiré les funèbres parfums

Des siècles dans ce nid des vieux maîtres défunts.

Les marquis de Lusace ont une haute tige,

Et leur source est profonde à donner le vertige ;

Ils ont pour père Antée, ancêtre d'Attila ;

De ce vaincu d'Alcide une race coula ;

C'est la race autrefois Payenne, puis chrétienne,

De Lechus, de Platon, d'Othon, d'Ursus, d'Étienne,

Et de tous ces seigneurs des rocs et des forêts

Bordant l'Europe au nord, flot d'abord, digue après.

Corbus est double ; il est burg au bois, ville en plaine.

Du temps où l'on montait sur la tour châtelaine,

On voyait, au delà des pins et des rochers,

Sa ville perçant l'ombre au loin de ses clochers ;

Cette ville a des murs ; pourtant ce n'est pas d'elle

Que relève l'antique et noble citadelle ;

Fière, elle s'appartient ; quelquefois un château

Est l'égal d'une ville ; en Toscane, Prato,

Barletta dans la Pouille, et Crême en Lombardie,

Valent une cité, même forte et hardie ; Corbus est de ce rang. Sur ses rudes parois

Ce burg a le reflet de tous les anciens rois ;

Tous leurs évènements, toutes leurs funérailles,

Ont, chantant ou pleurant, traversé ses murailles,

Tous s'y sont mariés, la plupart y sont nés ;

C'est là que flamboyaient ces barons couronnés ;

Corbus est le berceau de la royauté scythe.

Or, le nouveau marquis doit faire une visite

A l'histoire qu'il va continuer. La loi

Veut qu'il soit seul pendant la nuit qui le fait roi.

Au seuil de la forêt, un clerc lui donne à boire

Un vin mystérieux versé dans un ciboire,

Qui doit, le soir venu, l'endormir jusqu'au jour ;

Puis on le laisse, il part et monte dans la tour ;

Il trouve dans la salle une table dressée ;

Il soupe et dort ; et l'ombre envoie à sa pensée

Tous les spectres des rois depuis le duc Bela :

Nul n'oserait entrer au burg cette nuit-là ;

Le lendemain, on vient en foule, on le délivre ;

Et, plein des visions du sommeil, encore ivre

De tous ces grands aïeux qui lui sont apparus,

On le mène à l'église où dort Borivorus ;

L'évêque lui bénit la bouche et la paupière, Et met dans ses deux mains les deux haches de pierre

Dont Attila frappait juste comme la mort,

D'un bras sur le midi, de l'autre sur le nord.

Ce jour-là, sur les tours de la ville, on arbore

Le menaçant drapeau du marquis Swantibore

Qui lia dans les bois et fit manger aux loups

Sa femme et le taureau dont il était jaloux.

Même quand l'héritier du trône est une femme,

Le souper de la tour de Corbus la réclame ;

C'est la loi ; seulement, la pauvre femme a peur.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > V - LA MARQUISE MAHAUD

V - LA MARQUISE MAHAUD

La nièce du dernier marquis, Jean le Frappeur,

Mahaud, est aujourd'hui marquise de Lusace.

Dame, elle a la couronne, et, femme, elle a la grâce.

Une reine n'est pas reine sans la beauté.

C'est peu que le royaume, il faut la royauté.

Dieu dans son harmonie également emploie

Le cèdre qui résiste et le roseau qui ploie,

Et, certes, il est bon qu'une femme parfois

Ait dans sa main les moeurs, les esprits et les lois,

Succède au maître altier, sourie au peuple, et mène,

En lui parlant tout bas, la sombre troupe humaine ;

Mais la douce Mahaud, dans ces temps de malheur,

Tient trop le sceptre, hélas ! comme on tient une fleur ;

Elle est gaie, étourdie, imprudente et peureuse.

Toute une Europe obscure autour d'elle se creuse ;

Et, quoiqu'elle ait vingt ans, on a beau la prier,

Elle n'a pas encor voulu se marier.

Il est temps cependant qu'un bras viril l'appuie ;

Comme l'arc-en-ciel rit entre l'ombre et la pluie,

Comme la biche joue entre le tigre et l'ours,

Elle a, la pauvre belle aux purs et chastes jours,

Deux noirs voisins qui font une noire besogne,

L'empereur d'Allemagne et le roi de Pologne.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > VI - LES DEUX VOISINS

VI - LES DEUX VOISINS

Toute la différence entre ce sombre roi

Et ce sombre empereur, sans foi, sans Dieu, sans loi,

C'est que l'un est la griffe et que l'autre est la serre ;

Tous deux vont à la messe et disent leur rosaire,

Ils n'en passent pas moins pour avoir fait tous deux

Dans l'enfer un traité d'alliance hideux ;

On va même jusqu'à chuchoter à voix basse,

Dans la foule où la peur d'en haut tombe et s'amasse,

L'affreux texte d'un pacte entre eux et le pouvoir

Qui s'agite sous l'homme au fond du monde noir ;

Quoique l'un soit la haine et l'autre la vengeance,

Ils vivent côte à côte en bonne intelligence ;

Tous les peuples qu'on voit saigner à l'horizon

Sortent de leur tenaille et sont de leur façon ;

Leurs deux figures sont lugubrement grandies

Par de rouges reflets de sacs et d'incendies ;

D'ailleurs, comme David, suivant l'usage ancien,

L'un est poëte, et l'autre est bon musicien ;

Et, les déclarant dieux, la renommée allie

Leurs noms dans les sonnets qui viennent d'Italie.

L'antique hiérarchie a l'air mise en oubli,

Car, suivant le vieil ordre en Europe établi,

L'empereur d'Allemagne est duc, le roi de France

Marquis ; les autres rois ont peu de différence ;

Ils sont barons autour de Rome, leur pilier,

Et le roi de Pologne est simple chevalier ; Mais dans ce siècle on voit l'exception unique

Du roi sarmate égal au césar germanique.

Chacun s'est fait sa part ; l'Allemand n'a qu'un soin,

Il prend tous les pays de terre ferme au loin ;

Le Polonais, ayant le rivage baltique,

Veut des ports, il a pris toute la mer Celtique,

Sur tous les flots du nord il pousse ses dromons,

L'Islande voit passer ses navires démons ;

L'Allemand brûle Anvers et conquiert les deux Prusses,

Le Polonais secourt Spotocus, duc des Russes,

Comme un plus grand boucher en aide un plus petit ;

Le roi prend, l'empereur pille, usurpe, investit ;

L'empereur fait la guerre à l'ordre teutonique,

Le roi sur le Jutland pose son pied cynique ;

Mais, qu'ils brisent le faible ou qu'ils trompent le fort,

Quoi qu'ils fassent, ils ont pour loi d'être d'accord ;

Des geysers du pôle aux cités transalpines,

Leurs ongles monstrueux, crispés sur des rapines,

Égratignent le pâle et triste continent.

Et tout leur réussit. Chacun d'eux, rayonnant,

Mène à fin tous ses plans lâches ou téméraires,

Et règne ; et, sous Satan paternel, ils sont frères ;

Ils s'aiment ; l'un est fourbe et l'autre est déloyal,

Ils sont les deux bandits du grand chemin royal.

O les noirs conquérants ! et quelle oeuvre éphémère ! L'ambition, branlant ses têtes de chimère,

Sous leur crâne brumeux, fétide et sans clarté,

Nourrit la pourriture et la stérilité ;

Ce qu'ils font est néant et cendre ; une hydre allaite,

Dans leur âme nocturne et profonde, un squelette.

Le Polonais sournois, l'Allemand hasardeux,

Remarquent qu'à cette heure une femme est près d'eux ;

Tous deux guettent Mahaud. Et naguère avec rage,

De sa bouche qu'empourpre une lueur d'orage

Et d'où sortent des mots pleins d'ombre et teints de sang,

L'empereur a jeté cet éclair menaçant :

-L'empire est las d'avoir au dos cette besace

Qu'on appelle la haute et la basse Lusace,

Et dont la pesanteur, qui nous met sur les dents,

S'accroît quand par hasard une femme est dedans.-

Le Polonais se tait, épie et patiente.

Ce sont deux grands dangers ; mais cette insouciante

Sourit, gazouille et danse, aime les doux propos,

Se fait bénir du pauvre et réduit les impôts ;

Elle est vive, coquette, aimable et bijoutière ;

Elle est femme toujours ; dans sa couronne altière,

Elle choisit la perle, elle a peur du fleuron ;

Car le fleuron tranchant, c'est l'homme et le baron.

Elle a des tribunaux d'amour qu'elle préside ;

Aux copistes d'Homère elle paye un subside ;

Elle a tout récemment accueilli dans sa cour Deux hommes, un luthier avec un troubadour,

Dont on ignore tout, le nom, le rang, la race,

Mais qui, conteurs charmants, le soir, sur la terrasse,

A l'heure où les vitraux aux brises sont ouverts,

Lui font de la musique et lui disent des vers.

Or, en juin, la Lusace, en août, les Moraves,

Font la fête du trône et sacrent leurs margraves :

C'est aujourd'hui le jour du burg mystérieux ;

Mahaud viendra ce soir souper chez ses aïeux.

Qu'est-ce que tout cela fait à l'herbe des plaines,

Aux oiseaux, à la fleur, au nuage, aux fontaines ?

Qu'est-ce que tout cela fait aux arbres des bois,

Que le peuple ait des jougs et que l'homme ait des rois ?

L'eau coule, le vent passe, et murmure : Qu'importe ?

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > VII - LA SALLE À MANGER

VII - LA SALLE À MANGER

La salle est gigantesque ; elle n'a qu'une porte ;

Le mur fuit dans la brume et semble illimité ;

En face de la porte, à l'autre extrémité,

Brille, étrange et splendide, une table adossée

Au fond de ce livide et froid rez-de-chaussée ;

La salle a pour plafond les charpentes du toit ;

Cette table n'attend qu'un convive ; on n'y voit

Qu'un fauteuil, sous un dais qui pend aux poutres noires ;

Les anciens temps ont peint sur le mur leurs histoires,

Le fier combat du roi des Vendes Thassilo

Contre Nemrod sur terre et Neptune sur l'eau,

Le fleuve Rhin trahi par la rivière Meuse,

Et, groupes blêmissants sur la paroi brumeuse,

Odin, le loup Fenris et le serpent Asgar ;

Et toute la lumière éclairant ce hangar,

Qui semble d'un dragon avoir été l'étable,

Vient d'un flambeau sinistre allumé sur la table ;

C'est le grand chandelier aux sept branches de fer

Que l'archange Attila rapporta de l'enfer

Après qu'il eut vaincu le Mammon, et sept âmes

Furent du noir flambeau les sept premières flammes.

Toute la salle semble un grand linéament

D'abîme, modelé dans l'ombre vaguement ;

Au fond, la table éclate avec la brusquerie

De la clarté heurtant des blocs d'orfèvrerie ;

De beaux faisans tués par les traîtres faucons,

Des viandes froides, force aiguières et flacons

Chargent la table où s'offre une opulente agape.

Les plats bordés de fleurs sont en vermeil ; la nappe

Vient de Frise, pays célèbre par ses draps ;

Et, pour les fruits, brugnons, fraises, pommes, cédrats,

Les pâtres de la Murg ont sculpté les sébiles

Ces orfèvres du bois sont des rustres habiles

Qui font sur une écuelle ondoyer des jardins

Et des monts où l'on voit fuir des chasses aux daims ;

Sur une vasque d'or aux anses florentines,

Des Actéons cornus et chaussés de bottines

Luttent, l'épée au poing, contre des lévriers ;

Des branches de glaïeuls et de genévriers,

Des roses, des bouquets d'anis, une jonchée

De sauge tout en fleur nouvellement fauchée,

Couvrent d'un frais parfum de printemps répandu

Un tapis d'Ispahan sous la table étendu.

Dehors, c'est la ruine et c'est la solitude.

On entend, dans sa rauque et vaste inquiétude,

Passer sur le hallier par l'été rajeuni

Le vent, onde de l'ombre et flot de l'infini.

On a remis partout des vitres aux verrières

Qu'ébranle la rafale arrivant des clairières ;

L'étrange dans ce lieu ténébreux et rêvant,

Ce serait que celui qu'on attend fût vivant ; Aux lueurs du sept-bras, qui fait flamboyer presque

Les vagues yeux épars sur la lugubre fresque,

On voit le long des murs, par place, un escabeau,

Quelque long coffre obscur à meubler le tombeau,

Et des buffets chargés de cuivre et de faïence ;

Et la porte, effrayante et sombre confiance,

Est formidablement ouverte sur la nuit.

Rien ne parle en ce lieu d'où tout homme s'enfuit.

La terreur, dans les coins accroupie, attend l'hôte.

Cette salle à manger de titans est si haute,

Qu'en égarant, de poutre en poutre, son regard

Aux étages confus de ce plafond hagard,

On est presque étonné de n'y pas voir d'étoiles.

L'araignée est géante en ces hideuses toiles

Flottant, là-haut, parmi les madriers profonds

Que mordent aux deux bouts les gueules des griffons.

La lumière a l'air noire et la salle a l'air morte.

La nuit retient son souffle. On dirait que la porte

A peur de remuer tout haut ses deux battants.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > VIII - CE QU'ON Y VOIT ENCORE

VIII - CE QU'ON Y VOIT ENCORE

Mais ce que cette salle, antre obscur des vieux temps,

A de plus sépulcral et de plus redoutable,

Ce n'est pas le flambeau, ni le dais, ni la table ;

C'est, le long de deux rangs d'arches et de piliers,

Deux files de chevaux avec leurs chevaliers.

Chacun à son pilier s'adosse et tient sa lance ;

L'arme droite, ils se font vis-à-vis en silence ;

Les chanfreins sont lacés ; les harnais sont bouclés ;

Les chatons des cuissards sont barrés de leurs clés ;

Les trousseaux de poignards sur l'arçon se répandent ;

Jusqu'aux pieds des chevaux les caparaçons pendent ;

Les cuirs sont agrafés ; les ardillons d'airain

Attachent l'éperon, serrent le gorgerin ;

La grande épée à mains brille au croc de la selle ;

La hache est sur le dos, la dague est sous l'aisselle ;

Les genouillères ont leur boutoir meurtrier,

Les mains pressent la bride et les pieds l'étrier ;

Ils sont prêts ; chaque heaume est masqué de son crible ;

Tous se taisent ; pas un ne bouge ; c'est terrible.

Les chevaux monstrueux ont la corne au frontail ;

Si Satan est berger, c'est là son noir bétail.

Pour en voir de pareils dans l'ombre, il faut qu'on dorme ;

Ils sont comme engloutis sous la housse difforme ;

Les cavaliers sont froids, calmes, graves, armés,

Effroyables ; les poings lugubrement fermés ;

Si l'enfer tout à coup ouvrait ces mains fantômes. On verrait quelque lettre affreuse dans leurs paumes.

De la brume du lieu leur stature s'accroît.

Autour d'eux l'ombre a peur et les piliers ont froid.

O nuit, qu'est-ce que c'est que ces guerriers livides ?

Chevaux et chevaliers sont des armures vides,

Mais debout. Ils ont tous encor le geste fier,

L'air fauve, et, quoique étant de l'ombre, ils sont du fer.

Sont-ce des larves ? Non ; et sont-ce des statues ?

Non. C'est de la chimère et de l'horreur, vêtues

D'airain, et, des bas-fonds de ce monde puni,

Faisant une menace obscure à l'infini ;

Devant cette impassible et morne chevauchée,

L'âme tremble et se sent des spectres approchée,

Comme si l'on voyait la halte des marcheurs

Mystérieux que l'aube efface en ses blancheurs.

Si quelqu'un, à cette heure, osait franchir la porte,

A voir se regarder ces masques de la sorte,

Il croirait que la mort, à de certains moments,

Rhabillant l'homme, ouvrant les sépulcres dormants,

Ordonne, hors du temps, de l'espace et du nombre,

Des confrontations de fantômes dans l'ombre.

Les linceuls ne sont pas plus noirs que ces armets ;

Les tombeaux, quoique sourds et voilés pour jamais,

Ne sont pas plus glacés que ces brassards ; les bières

N'ont pas leurs ais hideux mieux joints que ces jambières ; Le casque semble un crâne, et, de squames couverts,

Les doigts des gantelets luisent comme des vers ;

Ces robes de combat ont des plis de suaires ;

Ces pieds pétrifiés siéraient aux ossuaires ;

Ces piques ont des bois lourds et vertigineux

Où des têtes de mort s'ébauchent dans les noeuds.

Ils sont tous arrogants sur la selle, et leurs bustes

Achèvent les poitrails des destriers robustes ;

Les mailles sur leurs flancs croisent leurs durs tricots ;

Le mortier des marquis près des tortils ducaux

Rayonne, et sur l'écu, le casque et la rondache,

La perle triple alterne avec les feuilles d'ache ;

La chemise de guerre et le manteau de roi

Sont si larges qu'ils vont du maître au palefroi ;

Les plus anciens harnais remontent jusqu'à Rome ;

L'armure du cheval sous l'armure de l'homme

Vit d'une vie horrible, et guerrier et coursier

Ne font qu'une seule hydre aux écailles d'acier.

L'histoire est là ; ce sont toutes les panoplies

Par qui furent jadis tant d'oeuvres accomplies ;

Chacune, avec son timbre en forme de delta,

Semble la vision du chef qui la porta ;

Là sont des ducs sanglants et les marquis sauvages

Qui portaient pour pennons au milieu des ravages

Des saints dorés et peints sur des peaux de poissons. Voici Geth, qui criait aux Slaves : Avançons !

Mundiaque, Ottocar, Platon, Ladislas Cunne,

Welf, dont l'écu portait : 'Ma peur se nomme Aucune.'

Zultan, Nazamystus, Othon le Chassieux ;

Depuis Spignus jusqu'à Spartibor aux trois yeux,

Toute la dynastie effrayante d'Antée

Semble là sur le bord des siècles arrêtée.

Que font-ils là, debout et droits ? Qu'attendent-ils ?

L'aveuglement remplit l'armet aux durs sourcils.

L'arbre est là sans la sève et le héros sans l'âme ;

Où l'on voit des yeux d'ombre on vit des yeux de flamme ;

La visière aux trous ronds sert de masque au néant ;

Le vide s'est fait spectre et rien s'est fait géant ;

Et chacun de ces hauts cavaliers est l'écorce

De l'orgueil, du défi, du meurtre et de la force ;

Le sépulcre glacé les tient ; la rouille mord

Ces grands casques épris d'aventure et de mort,

Que baisait leur maîtresse auguste, la bannière ;

Pas un brassard ne peut remuer sa charnière ;

Les voilà tous muets, eux qui rugissaient tous,

Et, grondant et grinçant, rendaient les clairons fous ;

Le heaume affreux n'a plus de cri dans ses gencives ;

Ces armures, jadis fauves et convulsives,

Ces hauberts, autrefois pleins d'un souffle irrité,

Sont venus s'échouer dans l'immobilité,

Regarder devant eux l'ombre qui se prolonge,

Et prendre dans la nuit la figure du songe.

Ces deux files, qui vont depuis le morne seuil

Jusqu'au fond où l'on voit la table et le fauteuil,

Laissent entre leurs fronts une ruelle étroite ;

Les marquis sont à gauche et les ducs sont à droite ;

Jusqu'au jour où le toit que Spignus crénela,

Chargé d'ans, croulera sur leur tête, ils sont là,

Inégaux face à face, et pareils côte à côte.

En dehors des deux rangs, en avant, tête haute,

Comme pour commander le funèbre escadron

Qu'éveillera le bruit du suprême clairon,

Les vieux sculpteurs ont mis un cavalier de pierre,

Charlemagne, ce roi qui de toute la terre

Fit une table ronde à douze chevaliers.

Les cimiers surprenants, tragiques, singuliers,

Cauchemars entrevus dans le sommeil sans bornes,

Sirènes aux seins nus, mélusines, licornes,

Farouches bois de cerfs, aspics, alérions,

Sur la rigidité des pâles morions,

Semblent une forêt de monstres qui végète ;

L'un penche en avant, l'autre en arrière se jette ;

Tous ces êtres, dragons, cerbères orageux,

Que le bronze et le rêve ont créés dans leurs jeux,

Lions volants, serpents ailés, guivres palmées,

Faits pour l'effarement des livides armées, Espèces de démons composés de terreur,

Qui sur le heaume altier des barons en fureur

Hurlaient, accompagnant la bannière géante,

Sur les cimiers glacés songent, gueule béante,

Comme s'ils s'ennuyaient, trouvant les siècles longs ;

Et, regrettant les morts saignant sous les talons,

Les trompettes, la poudre immense, la bataille,

Le carnage, on dirait que l'Épouvante bâille.

Le métal fait reluire, en reflets durs et froids,

Sa grande larme au mufle obscur des palefrois ;

De ces spectres pensifs l'odeur des temps s'exhale ;

Leur ombre est formidable au plafond de la salle ;

Aux lueurs du flambeau frissonnant, au-dessus

Des blêmes cavaliers vaguement aperçus,

Elle remue et croît dans les ténébreux faîtes ;

Et la double rangée horrible de ces têtes

Fait, dans l'énormité des vieux combles fuyants,

De grands nuages noirs aux profils effrayants.

Et tout est fixe, et pas un coursier ne se cabre

Dans cette légion de la guerre macabre ;

Oh ! ces hommes masqués sur ces chevaux voilés,

Chose affreuse !

A la brume éternelle mêlés,

Ayant chez les vivants fini leur tâche austère,

Muets, ils sont tournés du côté du mystère ;

Ces sphinx ont l'air, au seuil du gouffre où rien ne luit, De regarder l'énigme en face dans la nuit,

Comme si, prêts à faire, entre les bleus pilastres,

Sous leurs sabots d'acier étinceler les astres,

Voulant pour cirque l'ombre, ils provoquaient d'en bas,

Peur on ne sait quels fiers et funèbres combats,

Dans le champ sombre où n'ose aborder la pensée,

La sinistre visière au fond des cieux baissée.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > IX - BRUIT QUE FAIT LE PLANCHER

IX - BRUIT QUE FAIT LE PLANCHER

C'est là qu'Éviradnus entre ; Gasclin le suit.

Le mur d'enceinte étant presque partout détruit,

Cette porte, ancien seuil des marquis patriarches

Qu'au-dessus de la cour exhaussent quelques marches,

Domine l'horizon, et toute la forêt

Autour de son perron comme un gouffre apparaît.

L'épaisseur du vieux roc de Corbus est propice

A cacher plus d'un sourd et sanglant précipice ;

Tout le burg, et la salle elle-même, dit-on,

Sont bâtis sur des puits faits par le duc Platon ;

Le plancher sonne ; on sent au-dessous des abîmes.

-Page, dit ce chercheur d'aventures sublimes,

Viens. Tu vois mieux que moi, qui n'ai plus de bons yeux,

Car la lumière est femme et se refuse aux vieux ;

Bah ! voit toujours assez qui regarde en arrière.

On découvre d'ici la route et la clairière ;

Garçon, vois-tu là-bas venir quelqu'un ?-Gasclin

Se penche hors du seuil ; la lune est dans son plein,

D'une blanche lueur la clairière est baignée.

-Une femme à cheval. Elle est accompagnée.

-De qui ? Gasclin répond :-Seigneur, j'entends les voix

De deux hommes parlant et riant, et je vois

Trois ombres de chevaux qui passent sur la route.

-Bien, dit Éviradnus. Ce sont eux. Page, écoute.

Tu vas partir d'ici. Prends un autre chemin.

Va-t'en sans être vu. Tu reviendras demain Avec nos deux chevaux, frais, en bon équipage,

Au point du jour. C'est dit. Laisse-moi seul.-Le page,

Regardant son bon maître avec des yeux de fils,

Dit :-Si je demeurais ? Ils sont deux.-Je suffis.

Va.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > X - ÉVIRADNUS IMMOBILE

X - ÉVIRADNUS IMMOBILE

Le héros est seul sous ces grands murs sévères.

Il s'approche un moment de la table où les verres

Et les hanaps, dorés et peints, petits et grands,

Sont étagés, divers pour les vins différents ;

Il a soif ; les flacons tentent sa lèvre avide ;

Mais la goutte qui reste au fond d'un verre vide

Trahirait que quelqu'un dans la salle est vivant ;

Il va droit aux chevaux. Il s'arrête devant

Celui qui le plus près de la table étincelle,

Il prend le cavalier et l'arrache à la selle ;

La panoplie en vain lui jette un pâle éclair,

Il saisit corps à corps le fantôme de fer,

Et l'emporte au plus noir de la salle ; et, pliée

Dans la cendre et la nuit, l'armure humiliée

Reste adossée au mur comme un héros vaincu ;

Éviradnus lui prend sa lance et son écu,

Monte en selle à sa place, et le voilà statue.

Pareil aux autres, froid, la visière abattue,

On n'entend pas un souffle à sa lèvre échapper,

Et le tombeau pourrait lui-même s'y tromper.

Tout est silencieux dans la salle terrible.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XI - UN PEU DE MUSIQUE

XI - UN PEU DE MUSIQUE

Écoutez !-Comme un nid qui murmure invisible,

Un bruit confus s'approche, et des rires, des voix,

Des pas, sortent du fond vertigineux des bois.

Et voici qu'à travers la grande forêt brune

Qu'emplit la rêverie immense de la lune,

On entend frissonner et vibrer mollement,

Communiquant au bois son doux frémissement,

La guitare des monts d'Inspruck, reconnaissable

Au grelot de son manche où sonne un grain de sable ;

Il s'y mêle la voix d'un homme, et ce frisson

Prend un sens et devient une vague chanson.

'Si tu veux, faisons un rêve.

Montons sur deux palefrois ;

Tu m'emmènes, je t'enlève.

L'oiseau chante dans les bois.

'Je suis ton maître et ta proie ;

Partons, c'est la fin du jour ;

Mon cheval sera la joie,

Ton cheval sera l'amour.

'Nous ferons toucher leurs têtes ;

Les voyages sont aisés ;

Nous donnerons à ces bêtes

Une avoine de baisers.

'Viens ! nos doux chevaux mensonges

Frappent du pied tous les deux,

Le mien au fond de mes songes, Et le tien au fond des cieux.

'Un bagage est nécessaire ;

Nous emporterons nos voeux,

Nos bonheurs, notre misère,

Et la fleur de tes cheveux.

'Viens, le soir brunit les chênes,

Le moineau rit ; ce moqueur

Entend le doux bruit des chaînes

Que tu m'as mises au coeur.

'Ce ne sera point ma faute

Si les forêts et les monts,

En nous voyant côte à côte,

Ne murmurent pas : Aimons !

'Viens, sois tendre, je suis ivre.

O les verts taillis mouillés !

Ton souffle te fera suivre

Des papillons réveillés.

'L'envieux oiseau nocturne,

Triste, ouvrira son oeil rond ;

Les nymphes, penchant leur urne,

Dans les grottes souriront.

'Et diront : "Sommes-nous folles !

C'est Léandre avec Héro ;

En écoutant leurs paroles

Nous laissons tomber notre eau." 'Allons-nous-en par l'Autriche !

Nous aurons l'aube à nos fronts ;

Je serai grand, et toi riche,

Puisque nous nous aimerons.

'Allons-nous-en par la terre,

Sur nos deux chevaux charmants,

Dans l'azur, dans le mystère,

Dans les éblouissements !

'Nous entrerons à l'auberge,

Et nous payerons l'hôtelier

De ton sourire de vierge,

De mon bonjour d'écolier.

'Tu seras dame, et moi comte ;

Viens, mon coeur s'épanouit,

Viens, nous conterons ce conte

Aux étoiles de la nuit.'

La mélodie encor quelques instants se traîne

Sous les arbres bleuis par la lune sereine,

Puis tremble, puis expire, et la voix qui chantait

S'éteint comme un oiseau se pose ; tout se tait.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XII - LE GRAND JOSS ET LE PETIT ZÉNO

XII - LE GRAND JOSS ET LE PETIT ZÉNO

Soudain, au seuil lugubre apparaissent trois têtes

Joyeuses, et d'où sort une lueur de fêtes ;

Deux hommes, une femme en robe de drap d'or.

L'un des hommes paraît trente ans ; l'autre est encor

Plus jeune, et sur son dos il porte en bandoulière

La guitare où s'enlace une branche de lierre ;

Il est grand et blond ; l'autre est petit, pâle et brun ;

Ces hommes, qu'on dirait faits d'ombre et de parfum,

Sont beaux, mais le démon dans leur beauté grimace ;

Avril a de ces fleurs où rampe une limace.

-Mon grand Joss, mon petit Zéno, venez ici.

Voyez. C'est effrayant.

Celle qui parle ainsi

C'est madame Mahaud ; le clair de lune semble

Caresser sa beauté qui rayonne et qui tremble,

Comme si ce doux être était de ceux que l'air

Crée, apporte et remporte en un céleste éclair.

-Passer ici la nuit ! Certe, un trône s'achète !

Si vous n'étiez venus m'escorter en cachette,

Dit-elle, je serais vraiment morte de peur.

La lune éclaire auprès du seuil, dans la vapeur,

Un des grands chevaliers adossés aux murailles.

-Comme je vous vendrais à l'encan ces ferrailles !

Dit Zéno ; je ferais, si j'étais le marquis,

De ce tas de vieux clous sortir des vins exquis, Des galas, des tournois, des bouffons, et des femmes.

Et, frappant cet airain d'où sort le bruit des âmes,

Cette armure où l'on voit frémir le gantelet,

Calme et riant, il donne au sépulcre un soufflet.

-Laissez donc mes aïeux, dit Mahaud qui murmure.

Vous êtes trop petit pour toucher cette armure.

Zéno pâlit. Mais Joss :-ça, des aïeux ! J'en ris.

Tous ces bonshommes noirs sont des nids de souris.

Pardieu ! pendant qu'ils ont l'air terrible, et qu'ils songent,

Écoutez, on entend le bruit des dents qui rongent.

Et dire qu'en effet autrefois tout cela

S'appelait Ottocar, Othon, Platon, Bela !

Hélas ! la fin n'est pas plaisante, et déconcerte.

Soyez donc ducs et rois ! Je ne voudrais pas, certe,

Avoir été colosse, avoir été héros,

Madame, avoir empli de morts des tombereaux,

Pour que, sous ma farouche et fière bourguignotte,

Moi, prince et spectre, un rat paisible me grignote !

-C'est que ce n'est point là votre état, dit Mahaud.

Chantez, soit ; mais ici ne parlez pas trop haut.

-Bien dit, reprit Zéno. C'est un lieu de prodiges.

Et, quant à moi, je vois des serpentes, des striges,

Tout un fourmillement de monstres, s'ébaucher

Dans la brume qui sort des fentes du plancher.

Mahaud frémit.

-Ce vin que l'abbé m'a fait boire

Va bientôt m'endormir d'une façon très noire ;

Jurez-moi de rester près de moi.

-J'en réponds,

Dit Joss ; et Zéno dit :-Je le jure. Soupons.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XIII - ILS SOUPENT

XIII - ILS SOUPENT

Et, riant et chantant, ils s'en vont vers la table.

-Je fais Joss chambellan et Zéno connétable,

Dit Mahaud. Et tous trois causent, joyeux et beaux,

Elle sur le fauteuil, eux sur des escabeaux ;

Joss mange, Zéno boit, Mahaud rêve. La feuille

N'a pas de bruit distinct qu'on note et qu'on recueille,

Ainsi va le babil sans force et sans lien ;

Joss par moments fredonne un chant tyrolien,

Et fait rire ou pleurer la guitare ; les contes

Se mêlent aux gaîtés fraîches, vives et promptes.

Mahaud dit :-Savez-vous que vous êtes heureux ?

-Nous sommes bien portants, jeunes, fous, amoureux,

C'est vrai.-De plus, tu sais le latin comme un prêtre,

Et Joss chante fort bien.-Oui, nous avons un maître

Qui nous donne cela par-dessus le marché.

-Quel est son nom ?-Pour nous Satan, pour vous Péché,

Dit Zéno, caressant jusqu'en sa raillerie.

-Ne riez pas ainsi, je ne veux pas qu'on rie.

Paix, Zéno !

Parle-moi, toi, Joss, mon chambellan.

-Madame, Viridis, comtesse de Milan,

Fut superbe ; Diane éblouissait le pâtre ;

Aspasie, Isabeau de Saxe, Cléopâtre,

Sont des noms devant qui la louange se tait ;

Rhodope fut divine ; Érylésis était

Si belle, que Vénus, jalouse de sa gorge, La traîna toute nue en la céleste forge

Et la fit sur l'enclume écraser par Vulcain ;

Eh bien ! autant l'étoile éclipse le sequin,

Autant le temple éclipse un monceau de décombres,

Autant vous effacez toutes ces belles ombres !

Ces coquettes qui font des mines dans l'azur,

Les elfes, les péris, ont le front jeune et pur

Moins que vous, et pourtant le vent et ses bouffées

Les ont galamment d'ombre et de rayons coiffées.

-Flatteur, tu chantes bien, dit Mahaud. Joss reprend :

-Si j'étais, sous le ciel splendide et transparent,

Ange, fille ou démon, s'il fallait que j'apprisse

La grâce, la gaîté, le rire et le caprice,

Altesse, je viendrais à l'école chez vous.

Vous êtes une fée aux yeux divins et doux,

Ayant pour un vil sceptre échangé sa baguette-

Mahaud songe :-On dirait que ton regard me guette,

Tais-toi. Voyons, de vous tout ce que je connais,

C'est que Joss est Bohême et Zéno Polonais,

Mais vous êtes charmants ; et pauvres, oui, vous l'êtes ;

Moi, je suis riche ; eh bien ! demandez-moi, poètes,

Tout ce que vous voudrez.-Tout ! Je vous prends au mot,

Répond Joss. Un baiser.-Un baiser ! dit Mahaud

Surprise en ce chanteur d'une telle pensée,

Savez-vous qui je suis ?-Et fière et courroucée,

Elle rougit. Mais Joss n'est pas intimidé.

-Si je ne la savais, aurais-je demandé

Une faveur qu'il faut qu'on obtienne, ou qu'on prenne !

Il n'est don que de roi ni baiser que de reine.

-Reine ! et Mahaud sourit.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XIV - APRÈS SOUPER

XIV - APRÈS SOUPER

Cependant, par degrés,

Le narcotique éteint ses yeux d'ombre enivrés ;

Zéno l'observe, un doigt sur la bouche ; elle penche

La tête, et, souriant, s'endort, sereine et blanche.

Zéno lui prend la main qui retombe.

-Elle dort !

Dit Zéno ; maintenant, vite, tirons au sort.

D'abord, à qui l'état ? Ensuite, à qui la fille ?

Dans ces deux profils d'homme un oeil de tigre brille.

-Frère, dit Joss, parlons politique à présent.

La Mahaud dort et fait quelque rêve innocent ;

Nos griffes sont dessus. Nous avons cette folle.

L'ami de dessous terre est sûr et tient parole ;

Le hasard, grâce à lui, ne nous a rien ôté

De ce que nous avons construit et comploté ;

Tout nous a réussi. Pas de puissance humaine

Qui nous puisse arracher la femme et le domaine.

Concluons. Guerroyer, se chamailler pour rien,

Pour un oui, pour un non, pour un dogme arien

Dont le pape sournois rira dans la coulisse,

Pour quelque fille ayant une peau fraîche et lisse,

Des yeux bleus et des mains blanches comme le lait,

C'était bon dans le temps où l'on se querellait

Pour la croix byzantine ou pour la croix latine,

Et quand Pépin tenait une synode à Leptine, Et quand Rodolphe et Jean, comme deux hommes soùls,

Glaive au poing, s'arrachaient leurs Agnès de deux sous ;

Aujourd'hui, tout est mieux et les moeurs sont plus douces,

Frère, on ne se met plus ainsi la guerre aux trousses,

Et l'on sait en amis régler un différend ;

As-tu des dés ?

-J'en ai.

-Celui qui gagne prend

Le marquisat ; celui qui perd a la marquise.

-Bien

-J'entends du bruit

-Non, dit Zéno, c'est la bise

Qui souffle bêtement et qu'on prend pour quelqu'un.

As-tu peur ?

-Je n'ai peur de rien, que d'être à jeun,

Répond Joss, et sur moi que les gouffres s'écroulent !

-Finissons. Que le sort décide.

Les dés roulent.

-Quatre.

Joss prend les dés.

-Six. Je gagne tout net,

J'ai trouvé la Lusace au fond de ce cornet.

Dês demain, j'entre en danse avec tout mon orchestre.

Taxes partout. Payez. La corde ou le séquestre,

Des trompettes d'airain seront mes galoubets. Les impôts, cela pousse en plantant des gibets.

Zéno dit : J'ai la fille. Eh bien ! je le préfère.

-Elle est belle, dit Joss.

-Pardieu !

-Qu'en vas-tu faire ?

-Un cadavre.

Et Zéno reprend :

-En vérité,

La créature m'a tout à l'heure insulté.

Petit ! voilà le mot qu'a dit cette femelle.

Si l'enfer m'eût crié, béant sous ma semelle,

Dans la sombre minute où je tenais les dés :

'Fils, les hasards ne sont pas encor décidés ;

Je t'offre le gros lot, la Lusace aux sept villes ;

Je t'offre dix pays de blés, de vins et d'huiles,

A ton choix, ayant tous leur peuple diligent ;

Je t'offre la Bohême et ses mines d'argent,

Ce pays le plus haut du monde, ce grand antre

D'où plus d'un fleuve sort, où pas un ruisseau n'entre ;

Je t'offre le Tyrol aux monts d'azur remplis,

Et je t'offre la France avec les fleurs de lis ;

Qu'est-ce que tu choisis ?' J'aurais dit : 'La vengeance.'

Et j'aurais dit : 'Enfer, plutôt que cette France,

Et que cette Bohême, et ce Tyrol si beau,

Mets à mes ordres l'ombre et les vers du tombeau !'

Mon frère, cette femme, absurdement marquise

D'une marche terrible où tout le nord se brise,

Et qui, dans tous les cas, est pour nous un danger,

Ayant été stupide au point de m'outrager,

Il convient qu'elle meure ; et puis, s'il faut tout dire,

Je l'aime ; et la lueur que de mon coeur je tire,

Je la tire du tien ; tu l'aimes aussi, toi.

Frère, en faisant ici, chacun dans notre emploi,

Les Bohèmes pour mettre à fin cette équipée,

Nous sommes devenus, près de cette poupée,

Niais, toi comme un page, et moi comme un barbon,

Et, de galants pour rire, amoureux pour de bon ;

Oui, nous sommes tous deux épris de cette femme ;

Or, frère, elle serait entre nous une flamme ;

Tôt ou tard, et malgré le bien que je te veux,

Elle nous mènerait à nous prendre aux cheveux ;

Vois-tu, nous finirions par rompre notre pacte,

Nous l'aimons. Tuons-la.

-Ta logique est exacte,

Dit Joss rêveur ; mais quoi ! du sang ici ?

Zéno

Pousse un coin de tapis, tâte et prend un anneau,

Le tire, et le plancher se soulève ; un abîme

S'ouvre ; il en sort de l'ombre ayant l'odeur du crime ; Joss marche vers la trappe, et, les yeux dans les yeux,

Zéno muet la montre à Joss silencieux ;

Joss se penche, approuvant de la tête le gouffre.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XV - LES OUBLIETTES

XV - LES OUBLIETTES

S'il sortait de ce puits une lueur de soufre,

On dirait une bouche obscure de l'enfer.

La trappe est large assez pour qu'en un brusque éclair

L'homme étonné qu'on pousse y tombe à la renverse ;

On distingue les dents sinistres d'une herse,

Et, plus bas, le regard flotte dans de la nuit ;

Le sang sur les parois fait un rougeâtre enduit ;

L'Épouvante est au fond de ce puits toute nue ;

On sent qu'il pourrit là de l'histoire inconnue,

Et que ce vieux sépulcre, oublié maintenant,

Cuve du meurtre, est plein de larves se traînant,

D'ombres tâtant le mur et de spectres reptiles.

-Nos aïeux ont parfois fait des choses utiles,

Dit Joss. Et Zéno dit :-Je connais le château ;

Ce que le mont Corbus cache sous son manteau,

Nous le savons, l'orfraie et moi ; cette bâtisse

Est vieille ; on y rendait autrefois la justice.

-Es-tu sûr que Mahaud ne se réveille point ?

-Son oeil est clos ainsi que je ferme mon poing ;

Elle dort d'une sorte âpre et surnaturelle,

L'obscure volonté du philtre étant sur elle.

-Elle s'éveillera demain au point du jour.

-Dans l'ombre.

-Et que va dire ici toute la cour,

Quand au lieu d'une femme ils trouveront deux hommes ? -Tous se prosterneront en sachant qui nous sommes !

-Où va cette oubliette ?

-Aux torrents, aux corbeaux,

Au néant ; finissons.

Ces hommes, jeunes, beaux,

Charmants, sont à présent difformes, tant s'efface

Sous la noirceur du coeur le rayon de la face,

Tant l'homme est transparent â l'enfer qui l'emplit.

Ils s'approchent ; Mahaud dort comme dans un lit.

-Allons !

Joss la saisit sous les bras, et dépose

Un baiser monstrueux sur cette bouche rose ;

Zéno, penché devant le grand fauteuil massif,

Prend ses pieds endormis et charmants ; et, lascif,

Lève la robe d'or jusqu'à la jarretière.

Le puits, comme une fosse au fond d'un cimetière,

Est là béant.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XVI - CE QU'ILS FONT DEVIENT PLUS DIFFICILE Á FAIRE

XVI - CE QU'ILS FONT DEVIENT PLUS DIFFICILE Á FAIRE

Portant Mahaud, qui dort toujours,

Ils marchent lents, courbés, en silence, à pas lourds,

Zéno tourné vers l'ombre et Joss vers la lumière ;

La salle aux yeux de Joss apparaît tout entière ;

Tout à coup il s'arrête, et Zéno dit :-Eh bien ?

Mais Joss est effrayant ; pâle, il ne répond rien,

Et fait signe à Zéno, qui regarde en arrière...

Tous deux semblent changés en deux spectres de pierre

Car tous deux peuvent voir, là, sous un cintre obscur,

Un des grands chevaliers rangés le long du mur

Qui se lève et descend de cheval ; ce fantôme,

Tranquille sous le masque horrible de son heaume,

Vient vers eux, et son pas fait trembler le plancher ;

On croit entendre un dieu de l'abîme marcher ;

Entre eux et l'oubliette il vient barrer l'espace,

Et dit, le glaive haut et la visière basse,

D'une voix sépulcrale et lente comme un glas :

-Arrête, Sigismond ! Arrête, Ladislas !

Tous deux laissent tomber la marquise, de sorte

Qu'elle gît à leurs pieds et paraît une morte.

La voix de fer parlant sous le grillage noir

Reprend, pendant que Joss blêmit, lugubre à voir,

Et que Zério chancelle ainsi qu'un mât qui sombre :

-Hommes qui m'écoutez, il est un pacte sombre

Dont tout l'univers parle et que vous connaissez ; Le voici : 'Moi, Satan, dieu des cieux éclipsés,

Roi des jours ténébreux, prince des vents contraires,

Je contracte alliance avec mes deux bons frères,

L'empereur Sigismond et le roi Ladislas ;

Sans jamais m'absenter ni dire : je suis las,

Je les protégerai dans toute conjoncture ;

De plus, je cède, en libre et pleine investiture,

Étant seigneur de l'onde et souverain du mont,

La mer à Ladislas, la terre à Sigismond,

A la condition que, si je le réclame,

Le roi m'offre sa tête et l'empereur son âme.'

-Serait-ce lui ? dit Joss. Spectre aux yeux fulgurants,

Es-tu Satan ?

-Je suis plus et moins. Je ne prends

Que vos têtes, ô rois des crimes et des trames,

Laissant sous l'ongle noir se débattre vos âmes.

Ils se regardent, fous, brisés, courbant le front,

Et Zéno dit à Joss :-Hein ! qu'est-ce que c'est donc ?

Joss bégaie :-Oui, la nuit nous tient. Pas de refuge.

De quelle part viens-tu ? Qu'es-tu, spectre ?

-Le juge.

-Grâce !

La voix reprend :

-Dieu conduit par la main Le vengeur en travers de votre affreux chemin ;

L'heure où vous existiez est une heure sonnée ;

Rien ne peut plus bouger dans votre destinée ;

L'idée inébranlable et calme est dans le joint.

Oui, je vous regardais. Vous ne vous doutiez point

Que vous aviez sur vous l'oeil fixe de la peine,

Et que quelqu'un savait dans cette ombre malsaine

Que Joss fût kaÿser et que Zéno fût roi.

Vous venez de parler tout à l'heure, pourquoi ?

Tout est dit. Vos forfaits sont sur vous, incurables,

N'espérez rien. Je suis l'abîme, ô misérables !

Ah ! Ladislas est roi, Sigismond est césar ;

Dieu n'est bon qu'à servir de roue à votre char ;

Toi, tu tiens la Pologne avec ses villes fortes ;

Toi, Milan t'a fait duc, Rome empereur, tu portes

La couronne de fer et la couronne d'or ;

Toi, tu descends d'Hercule, et toi, de Spartibor ;

Vos deux tiares sont les deux lueurs du monde ;

Tous les monts de la terre et tous les flots de l'onde

Ont, altiers ou tremblants, vos deux ombres sur eux ;

Vous êtes les jumeaux du grand vertige heureux ;

Vous avez la puissance et vous avez la gloire,

Mais, sous ce ciel de pourpre et sous ce dais de moire,

Sous cette inaccessible et haute dignité,

Sous cet arc de triomphe au cintre illimité, Sous ce royal pouvoir, couvert de sacrés voiles,

Sous ces couronnes, tas de perles et d'étoiles,

Sous tous ces grands exploits, prompts, terribles, fougueux,

Sigismond est un monstre et Ladislas un gueux !

O dégradation du sceptre et de l'épée !

Noire main de justice aux cloaques trempée !

Devant l'hydre le seuil du temple ouvre ses gonds,

Et le trône est un siège aux croupes des dragons !

Siècle infâme ! ô grand ciel étoilé, que de honte !

Tout rampe ; pas un front où le rouge ne monte,

C'est égal, on se tait, et nul ne fait un pas.

O peuple, million et million de bras,

Toi, que tous ces rois-là mangent et déshonorent,

Toi, que leurs majestés les vermines dévorent,

Est-ce que tu n'as pas des ongles, vil troupeau,

Pour ces démangeaisons d'empereurs sur ta peau !

Du reste, en voilà deux de pris ; deux âmes telles

Que l'enfer même rêve étonné devant elles !

Sigismond, Ladislas, vous étiez triomphants,

Splendides, inouïs, prospères, étouffants ;

Le temps d'être punis arrive ; à la bonne heure.

Ah ! le vautour larmoie et le caïman pleure.

J'en ris. Je trouve bon qu'à-de certains instants

Les princes, les heureux, les forts, les éclatants,

Les vainqueurs, les puissants, tous les bandits suprêmes, A leurs fronts cerclés d'or, chargés de diadèmes,

Sentent l'âpre sueur de Josaphat monter.

Il est doux de voir ceux qui hurlaient sangloter.

La peur après le crime ; après l'affreux, l'immonde.

C'est bien. Dieu tout puissant ! quoi, des maîtres du monde,

C'est ce que, dans la cendre et sous mes pieds, j'ai là !

Quoi, ceci règne ! Quoi, c'est un césar, cela !

En vérité, j'ai honte, et mon vieux coeur se serre

De les voir se courber plus qu'il n'est nécessaire.

Finissons. Ce qui vient de se passer ici,

Princes veut un linceul promptement épaissi.

Ces mêmes dés hideux qui virent le calvaire

Ont roulé, dans mon ombre indignée et sévère,

Sur une femme, après avoir roulé sur Dieu.

Vous avez joué là rois un lugubre jeu.

Mars, soit. Je ne vais pas perdre à de la morale

Ce moment que remplit la brume sépulcrale.

Vous ne voyez plus clair dans vos propres chemins,

Et vos doigts ne sont plus assez des doigts humains

Pour qu'ils puissent tâter vos actions funèbres ;

A quoi bon présenter le miroir aux ténèbres ?

A quoi bon vous parler de ce que vous faisiez ?

Boire de l'ombre, étant de nuit rassasiés,

C'est ce que vous avez l'habitude de faire,

Rois, au point de ne plus sentir dans votre verre

L'odeur des attentats et le goût des forfaits.

Je vous dis seulement que ce vil portefaix,

Votre siècle, commence à trouver vos altesses

Lourdes d'iniquités et de scélératesses ;

Il est las, c'est pourquoi je vous jette au monceau

D'ordures que des ans emporte le ruisseau !

Ces jeunes gens penchés sur cette jeune fille,

J'ai vu cela !

Dieu bon, sont-ils de la famille

Des vivants, respirant sous ton clair horizon ?

Sont-ce des hommes Non. Rien qu'à voir la façon

Dont votre lèvre touche aux vierges endormies,

Princes, on sent en vous des goules, des lamies,

D'affreux êtres sortis des cercueils soulevés.

Je vous rends à la nuit. Tout ce que vous avez

De la face de l'homme est un mensonge infâme ;

Vous avez quelque bête effroyable au lieu d'âme ;

Sigismond l'assassin, Ladislas le forban,

Vous êtes des damnés en rupture de ban ;

Donc lâchez les vivants et lâchez les empires !

Hors du trône, tyrans ! à la tombe, vampires !

Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez.

Et son doigt est tourné vers le gouffre.

Atterrés,

Ils s'agenouillent.

-Oh ! dit Sigismond, fantôme, Ne nous emmène pas dans ton morne royaume !

Nous t'obéirons. Dis, qu'exiges-tu de nous ?

Grâce !

Et le roi dit : -Vois, nous sommes à genoux,

Spectre !

Une vieille femme a la voix moins débile.

La figure qui tient l'épée est immobile,

Et se tait, comme si cet être souverain

Tenait conseil en lui sous son linceul d'airain ;

Tout à coup, élevant sa voix grave et hautaine :

-Princes, votre façon d'être lâches me gêne.

je suis homme et non spectre. Allons, debout ! mon bras

Est le bras d'un vivant ; il ne me convient pas

De faire une autre peur que celle où j'ai coutume.

Je suis Éviradnus.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XVII - LA MASSUE

XVII - LA MASSUE

Comme sort de la brume

Un sévère sapin, vieilli dans l'Appenzell,

A l'heure où le matin au souffle universel

Passe, des bois profonds balayant la lisière,

Le preux ouvre son casque, et hors de la visière

Sa longue barbe blanche et tranquille apparaît.

Sigismond s'est dressé comme un dogue en arrêt ;

Ladislas bondit, hurle, ébauche une huée,

Grince des dents et rit, et, comme la nuée

Résume en un éclair le gouffre pluvieux,

Toute sa rage éclate en ce cri :-C'est un vieux !

Le grand chevalier dit, regardant l'un et l'autre :

-Rois, un vieux de mon temps vaut deux jeunes du vôtre.

Je vous défie à mort, laissant à votre choix

D'attaquer l'un sans l'autre ou tous deux à la fois ;

Prenez au tas quelque arme ici qui vous convienne ;

Vous êtes sans cuirasse et je quitte la mienne ;

Car le châtiment doit lui-même être correct.

Éviradnus n'a plus que sa veste d'Utrecht.

Pendant que, grave et froid, il déboucle sa chape,

Ladislas, furtif, prend un couteau sur la nappe,

Se déchausse, et, rapide et bras levé, pieds nus,

Il se glisse en rampant derrière Éviradnus ;

Mais Éviradnus sent qu'on l'attaque en arrière,

Se tourne, empoigne et tord la lame meurtrière,

Et sa main colossale étreint comme un étau Le cou de Ladislas, qui lâche le couteau ;

Dans l'oeil du nain royal on voit la mort paraître.

-Je devrais te couper les quatre membres, traître,

Et te laisser ramper sur tes moignons sanglants.

Tiens, dit Éviradnus, meurs vite !

Et sur ses flancs

Le roi s'affaisse, et, blême et l'oeil hors de l'orbite,

Sans un cri, tant la mort formidable est subite,

Il expire.

L'un meurt, mais l'autre s'est dressé.

Le preux, en délaçant sa cuirasse, a posé

Sur un banc son épée, et Sigismond l'a prise.

Le jeune homme effrayant rit de la barbe grise ;

L'épée au poing, joyeux, assassin rayonnant,

Croisant les bras, il crie : A mon tour maintenant !-

Et les noirs chevaliers, juges de cette lice,

Peuvent voir, à deux pas du fatal précipice,

Près de Mahaud, qui semble un corps inanimé,

Éviradnus sans arme et Sigismond armé.

Le gouffre attend. Il faut que l'un des deux y tombe.

-Voyons un peu sur qui va se fermer la tombe,

Dit Sigismond. C'est toi le mort, c'est toi le chien !

Le moment est funèbre ; Éviradnus sent bien

Qu'avant qu'il ait choisi dans quelque armure un glaive

Il aura dans les reins la pointe qui se lève ; Que faire ? Tout à coup sur Ladislas gisant

Son oeil tombe ; il sourit, terrible, et, se baissant

De l'air d'un lion pris qui trouve son issue

-Hé ! dit-il, je n'ai pas besoin d'autre massue !-

Et, prenant aux talons le cadavre du roi,

Il marche à l'empereur qui chancelle d'effroi ;

Il brandit le roi mort comme une arme, il en joue,

Il tient dans ses deux poings les deux pieds, et secoue

Au-dessus de sa tête, en murmurant : Tout beau !

Cette espèce de fronde horrible du tombeau,

Dont le corps est la corde et la tête la pierre.

Le cadavre éperdu se renverse en arrière,

Et les bras disloqués font des gestes hideux.

Lui, crie :-Arrangez-vous, princes, entre vous deux.

Si l'enfer s'éteignait, dans l'ombre universelle,

On le rallumerait, certe, avec l'étincelle

Qu'on peut tirer d'un roi heurtant un empereur.

Sigismond, sous ce mort qui plane, ivre d'horreur,

Recule, sans la voir, vers la lugubre trappe ;

Soudain le mort s'abat et le cadavre frappe...

Éviradnus est seul. Et l'on entend le bruit

De deux spectres tombant ensemble dans la nuit.

Le preux se courbe au seuil du puits, son oeil y plonge,

Et, calme, il dit tout bas, comme parlant en songe :

-C'est bien ! disparaissez, le tigre et le chacal !

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XVIII LE JOUR REPARAÎT

XVIII LE JOUR REPARAÎT

Il reporte Mahaud sur le fauteuil ducal.

Et, de peur qu'au réveil elle ne s'inquiète,

Il referme sans bruit l'infernale oubliette,

Puis remet tout en ordre autour de lui, disant :

-La chose n'a pas fait une goutte de sang ;

C'est mieux.

Mais, tout à coup, la cloche au loin éclate ;

Les monts gris sont bordés d'un long fil écarlate ;

Et voici que, partant des branches de genêt,

Le peuple vient chercher sa dame ; l'aube naît.

Les hameaux sont en branle, on accourt ; et, vermeille,

Mahaud, en même temps que l'aurore, s'éveille ;

Elle pense rêver et croit que le brouillard

A pris ces jeunes gens pour en faire un vieillard,

Et les cherche des yeux, les regrettant peut-être ;

Éviradnus salue, et le vieux vaillant maître,

S'approchant d'elle avec un doux sourire ami :

-Madame, lui dit-il, avez-vous bien dormi ?

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > SULTAN MOURAD

SULTAN MOURAD

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE I

I

Mourad, fils du sultan Bajazet, fut un homme

Glorieux, plus qu'aucun des Tibères de Rome ;

Dans son sérail veillaient les lions accroupis,

Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis ;

On y voyait blanchir des os entre les dalles ;

Un long fleuve de sang de dessous ses sandales

Sortait, et s'épandait sur la terre, inondant

L'orient, et fumant dans l'ombre à l'occident ;

Il fit un tel carnage avec son cimeterre

Que son cheval semblait au monde une panthère ;

Sous lui Smyrne et Tunis, qui regretta ses beys,

Furent comme des corps qui pendent aux gibets ;

Il fut sublime ; il prit, mêlant la force aux ruses,

Le Caucase aux Kirghis et le Liban aux Druses ;

Il fit, après l'assaut, pendre les magistrats

D'Éphèse, et rouer vifs les prêtres de Patras ;

Grâce à Mourad, suivi des victoires rampantes,

Le vautour essuyait son bec fauve aux charpentes

Du temple de Thésée encor pleines de clous ;

Grâce à lui, l'on voyait dans Athènes des loups,

Et la ronce couvrait de sa verte tunique

Tous ces vieux pans de murs écroulés, Salonique,

Corinthe, Argos, Varna, Tyr, Didymothicos,

Où l'on n'entendait plus parler que les échos ;

Mourad fut saint ; il fit étrangler ses huit frères ;

Comme les deux derniers, petits, cherchaient leurs mères Et s'enfuyaient, avant de les faire mourir

Tout autour de la chambre il les laissa courir ;

Mourad, parmi la foule invitée à ses fêtes,

Passait, le cangiar à la main, et les têtes

S'envolaient de son sabre ainsi que des oiseaux ;

Mourad, qui ruina Delphe, Ancyre et Naxos,

Comme on cueille un fruit mûr tuait une province ;

Il anéantissait le peuple avec le prince,

Les temples et les dieux, les rois et les donjons ;

L'eau n'a pas plus d'essaims d'insectes dans ses joncs

Qu'il n'avait de rois et de spectres épiques

Volant autour de lui dans les forêts de piques ;

Mourad, fils étoilé de sultans triomphants,

Ouvrit, l'un après l'autre et vivants, douze enfants

Pour trouver dans leur ventre une pomme volée ;

Mourad fut magnanime ; il détruisit Élée,

Mégare et Famagouste avec l'aide d'Allah ;

Il effaça de terre Agrigente ; il brûla

Fiume et Rhode, voulant avoir des femmes blanches ;

Il fit scier son oncle Achmet entre deux planches

De cèdre, afin de faire honneur à ce vieillard ;

Mourad fut sage et fort ; son père mourut tard,

Mourad l'aida ; ce père avait laissé vingt femmes,

Filles d'Europe ayant dans leurs regards des âmes,

Ou filles de Tiflis au sein blanc, au teint clair ;

Sultan Mourad jeta ces femmes à la mer

Dans des sacs convulsifs que la houle profonde

Emporta, se tordant confusément dans l'onde ;

Mourad les fit noyer toutes ; ce fut sa loi.

* * * * *

D'Aden et d'Erzeroum il fit de larges fosses,

Un charnier de Modon vaincue, et trois amas

De cadavres d'Alep, de Brousse et de Damas ;

Un jour, tirant de l'arc, il prit son fils pour cible,

Et le tua ; Mourad sultan fut invincible ;

Vlad, boyard de Tarvis, appelé Belzébuth,

Refuse de payer au sultan son tribut,

Prend l'ambassade turque et la fait périr toute

Sur trente pals, plantés aux deux bords d'une route ;

Mourad accourt, brûlant moissons, granges, greniers,

Bat le boyard, lui fait vingt mille prisonniers,

Puis, autour de l'immense et noir champ de bataille,

Bâtit un large mur tout en pierre de taille,

Et fait dans les créneaux, pleins d'affreux cris plaintifs,

Maçonner et murer les vingt mille captifs,

Laissant des trous par où l'on voit leurs yeux dans l'ombre,

Et part, après avoir écrit sur leur mur sombre :

'Mourad, tailleur de pierre, à Vlad, planteur de pieux.'

Mourad était croyant, Mourad était pieux ;

Il brûla cent couvents de chrétiens en Eubée,

Où par hasard sa foudre était un jour tombée ;

Mourad fut quarante ans l'éclatant meurtrier

Sabrant le monde, ayant Dieu sous son étrier ;

Il eut le Rhamséion et le Généralife ;

Il fut le padischah, l'empereur, le calife,

Et les prêtres disaient ; 'Allah ! Mourad est grand.'

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE II

II

Législateur horrible et pire conquérant,

N'ayant autour de lui que des troupeaux infâmes,

De la foule, de l'homme en poussière, des âmes

D'où des langues sortaient pour lui lécher les pieds,

Loué pour ses forfaits toujours inexpiés,

Flatté par ses vaincus et baisé par ses proies,

Il vivait dans l'encens, dans l'orgueil, dans les joies

Avec l'immense ennui du méchant adoré.

Il était le faucheur, la terre était le pré.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE III

III

Un jour, comme il passait à pied dans une rue

A Bagdad, tête auguste au vil peuple apparue,

A l'heure où les maisons, les arbres et les blés

Jettent sur les chemins de soleil accablés

Leur frange d'ombre au bord d'un tapis de lumière,

Il vit, à quelques pas du seuil d'une chaumière,

Gisant à terre, un porc fétide qu'un boucher

Venait de saigner vif avant de l'écorcher ;

Cette bête râlait devant cette masure ;

Son cou s'ouvrait, béant d'une affreuse blessure ;

Le soleil de midi brûlait l'agonisant ;

Dans la plaie implacable et sombre, dont le sang

Faisait un lac fumant à la porte du bouge,

Chacun de ses rayons entrait comme un fer rouge ;

Comme s'ils accouraient à l'appel du soleil,

Cent moustiques suçaient la plaie au bord vermeil ;

Comme autour de leur lit voltigent les colombes,

Ils allaient et venaient, parasites des tombes,

Les pattes dans le sang, l'aile dans le rayon ;

Car la mort, l'agonie et la corruption

Sont ici-bas le seul mystérieux désastre

Où la mouche travaille en même temps que l'astre ;

Le porc ne pouvait faire un mouvement, livré

Au féroce soleil, des mouches dévoré ;

On voyait tressaillir l'effroyable coupure ;

Tous les passants fuyaient loin de la bête impure ;

Qui donc eût eu pitié de ce malheur hideux ?

Le porc et le sultan étaient seuls tous les deux ;

L'un torturé, mourant, maudit, infect, immonde ;

L'autre, empereur, puissant, vainqueur ; maître du monde,

Triomphant aussi haut que l'homme peut monter,

Comme si le destin eût voulu confronter

Les deux extrémités sinistres des ténèbres.

Le porc, dont un frisson agitait les vertèbres,

Râlait, triste, épuisé, morne ; et le padischah

De cet être difforme et sanglant s'approcha,

Comme on s'arrête au bord d'un gouffre qui se creuse ;

Mourad pencha son front sur la bête lépreuse,

Puis la poussa du pied dans l'ombre du chemin,

Et, de ce même geste énorme et surhumain

Dont il chassait les rois, Mourad chassa les mouches.

Le porc mourant rouvrit ses paupières farouches,

Regarda d'un regard ineffable, un moment,

L'homme qui l'assistait dans son accablement ;

Puis son oeil se perdit dans l'immense mystère ;

Il expira.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE IV

IV

Le jour où ceci sur la terre

S'accomplissait, voici ce que voyait le ciel :

C'était dans l'endroit calme, apaisé, solennel,

Où luit l'astre idéal sous l'idéal nuage,

Au delà de la vie, et de l'heure, et de l'âge,

Hors de ce qu'on appelle espace, et des contours

Des songes qu'ici-bas nous nommons nuits et jours ;

Lieu d'évidence où l'âme enfin peut voir les causes,

Où, voyant le revers inattendu des choses,

On comprend, et l'on dit : C'est bien !-l'autre côté

De la chimère sombre étant la vérité ;

Lieu blanc, chaste, où le mal s'évanouit et sombre.

L'étoile en cet azur semble une goutte d'ombre.

Ce qui rayonne là, ce n'est pas un vain jour

Qui naît et meurt, riant et pleurant tour à tour,

Jaillissant, puis rentrant dans la noirceur première,

Et, comme notre aurore, un sanglot de lumière ;

C'est un grand jour divin, regardé dans les cieux

Par les soleils, comme est le nôtre par les yeux ;

Jour pur, expliquant tout, quoiqu'il soit le problème ;

Jour qui terrifierait s'il n'était l'espoir même ;

De toute l'étendue éclairant l'épaisseur,

Foudre par l'épouvante, aube par la douceur.

Là, toutes les beautés tonnent épanouies ;

Là, frissonnent en paix les lueurs inouïes ;

Là, les ressuscités ouvrent leur oeil béni Au resplendissement de l'éclair infini ;

Là, les vastes rayons passent comme des ondes.

C'était sur le sommet du Sinaï des mondes ;

C'était là.

Le nuage auguste, par moments,

Se fendait, et jetait des éblouissements.

Toute la profondeur entourait cette cime.

On distinguait, avec un tremblement sublime,

Quelqu'un d'inexprimable au fond de la clarté.

Et tout frémissait, tout, l'aube et l'obscurité,

Les anges, les soleils, et les êtres suprêmes,

Devant un vague front couvert de diadèmes.

Dieu méditait.

Celui qui crée et qui sourit,

Celui qu'en bégayant nous appelons Esprit,

Bonté, Force, Équité, Perfection, Sagesse,

Regarde devant lui, toujours, sans fin, sans cesse,

Fuir les siècles ainsi que des mouches d'été.

Car il est éternel avec tranquillité.

Et dans l'ombre hurlait tout un gouffre, la terre.

En bas, sous une brume épaisse, cette sphère

Rampait, monde lugubre où les pâles humains

Passaient et s'écroulaient et se tordaient les mains.

On apercevait l'Inde et le Nil, des mêlées

D'exterminations et de villes brûlées, Et des champs ravagés et des clairons soufflant,

Et l'Europe livide ayant un glaive au flanc ;

Des vapeurs de tombeau, des lueurs de repaire ;

Cinq frères tout sanglants ; l'oncle, le fils, le père ;

Des hommes dans des murs, vivants, quoique pourris ;

Des têtes voletant, mornes chauves-souris,

Autour d'un sabre nu, fécond en funérailles ;

Des enfants éventrés soutenant leurs entrailles ;

Et de larges bûchers fumaient, et des tronçons

D'êtres sciés en deux rampaient dans les tisons ;

Et le vaste étouffeur des plaintes et des râles,

L'Océan, échouait dans les nuages pâles

D'affreux sacs noirs faisant des gestes effrayants ;

Et ce chaos de fronts hagards, de pas fuyants,

D'yeux en pleurs, d'ossements, de larves, de décombres,

Ce brumeux tourbillon de spectres, et ces ombres

Secouant des linceuls, et tous ces morts, saignant

Au loin, d'un continent à l'autre continent,

Pendant aux pals, cloués aux croix, nus sur les claies,

Criaient, montrant leurs fers, leur sang, leurs maux, leurs plaies :

-C'est Mourad ! c'est Mourad ! justice, ô Dieu vivant !

A ce cri, qu'apportait de toutes parts le vent,

Les tonnerres jetaient des grondements étranges,

Des flamboiements passaient sur les faces des anges,

Les grilles de l'enfer s'empourpraient, le courroux En faisait remuer d'eux-mêmes les verrous,

Et l'on voyait sortir de l'abîme insondable

Une sinistre main qui s'ouvrait formidable ;

'Justice !' répétait l'ombre, et le châtiment

Au fond de l'infini se dressait lentement.

Soudain du plus profond des nuits, sur la nuée,

Une bête difforme, affreuse, exténuée,

Un être abject et sombre, un pourceau, s'éleva ;

Ouvrant un oeil sanglant qui cherchait Jéhovah ;

La nuée apporta le porc dans la lumière,

A l'endroit même où luit l'unique sanctuaire,

Le saint des saints, jamais décru, jamais accru ;

Et le porc murmura :-Grâce ! il m'a secouru.

Le pourceau misérable et Dieu se regardèrent.

Alors, selon des lois que hâtent ou modèrent

Les volontés de l'Être effrayant qui construit

Dans les ténèbres l'aube et dans le jour nuit,

On vit, dans le brouillard où rien n'a plus de forme,

Vaguement apparaître une balance énorme ;

Cette balance vint d'elle-même, à travers

Tous les enfers béants, tous les cieux entr'ouverts,

Se placer sous la foule immense des victimes ;

Au-dessus du silence horrible des abîmes,

Sous l'oeil du seul vivant, du seul vrai, du seul grand,

Terrible, elle oscillait, et portait, s'éclairant

D'un jour mystérieux plus profond que le nôtre,

Dans un plateau le monde et le pourceau dans l'autre.

Du côté du pourceau la balance pencha.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE V

V

Mourad, le haut calife et l'altier padischah,

En sortant de la rue où les gens de la ville

L'avaient pu voir toucher à cette bête vile,

Fut le soir même pris d'une fièvre, et mourut.

Le tombeau des soudans, bâti de jaspe brut,

Couvert d'orfèvrerie, auguste, et dont l'entrée

Semble l'intérieur d'une bête éventrée

Qui serait tout en or et tout en diamants,

Ce monument, superbe entre les monuments,

Qui hérisse, au-dessus d'un mur de briques sèches,

Son faîte plein de tours comme un carquois de flèches,

Ce turbé que Bagdad montre encore aujourd'hui,

Reçut le sultan mort et se ferma sur lui.

Quand il fut là, gisant et couché sous la pierre,

Mourad ouvrit les yeux et vit une lumière ;

Sans qu'on pût distinguer l'astre ni le flambeau,

Un éblouissement remplissait son tombeau ;

Une aube s'y levait, prodigieuse et douce ;

Et sa prunelle éteinte eut l'étrange secousse

D'une porte de jour qui s'ouvre dans la nuit.

Il aperçut l'échelle immense qui conduit

Les actions de l'homme à l'oeil qui voit les âmes ;

Et les clartés étaient des roses et des flammes ;

Et Mourad entendit une voix qui disait :

-Mourad, neveu d'Achmet et fils de Bajazet,

Tu semblais à jamais perdu ; ton âme infime N'était plus qu'un ulcère et ton destin un crime ;

Tu sombrais parmi ceux que le mal submergea ;

Déjà Satan était visible en toi ; déjà

Sans t'en douter, promis aux tourbillons funèbres

Des spectres sous la voûte infâme des ténèbres,

Tu portais sur ton dos les ailes de la nuit ;

De ton pas sépulcral l'enfer guettait le bruit ;

Autour de toi montait, par ton crime attirée,

L'obscurité du gouffre ainsi qu'une marée ;

Tu penchais sur l'abîme où l'homme est châtié ;

Mais tu viens d'avoir, monstre, un éclair de pitié ;

Une lueur suprême et désintéressée

A, comme à ton insu, traversé ta pensée,

Et je t'ai fait mourir dans ton bon mouvement ;

Il suffit, pour sauver même l'homme inclément,

Même le plus sanglant des bourreaux et des maîtres,

Du moindre des bienfaits sur le dernier des êtres ;

Un seul instant d'amour rouvre l'éden fermé ;

Un pourceau secouru pèse un monde opprimé ;

Viens ! le ciel s'offre, avec ses étoiles sans nombre,

En frémissant de joie, à l'évadé de l'ombre !

Viens ! tu fus bon un jour, sois à jamais heureux.

Entre, transfiguré ; tes crimes ténébreux,

O roi, derrière toi s'effacent dans les gloires ;

Tourne la tête, et vois blanchir tes ailes noires.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE

LA CONFIANCE DU MARQUIS FABRICE

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > I - ISORA DE FINAL.-FABRICE D'ALBENGA

I - ISORA DE FINAL.-FABRICE D'ALBENGA

Tout au bord de la mer de Gênes, sur un mont

Qui jadis vit passer les Francs de Pharamond,

Un enfant, un aïeul, seuls dans la citadelle

De Final sur qui veille une garde fidèle,

Vivent bien entourés de murs et de ravins ;

Et l'enfant a cinq ans et l'aïeul quatre-vingts.

L'enfant est Isora de Final, héritière

Du fief dont Witikind a tracé la frontière ;

L'orpheline n'a plus près d'elle que l'aïeul.

L'abandon sur Final a jeté son linceul ;

L'herbe, dont par endroits les dalles sont couvertes,

Aux fentes des pavés fait des fenêtres vertes ;

Sur la route oubliée on n'entend plus un pas ;

Car le père et la mère, hélas ! ne s'en vont pas

Sans que la vie autour des enfants s'assombrisse.

L'aïeul est le marquis d'Albenga, ce Fabrice

Qui fut bon ; cher au pâtre, aimé du laboureur ;

Il fut, pour guerroyer le pape ou l'empereur,

Commandeur de la mer et général des villes ;

Gênes le fit abbé du peuple, et, des mains viles

Ayant livré l'état aux rois, il combattit.

Tout homme auprès de lui jadis semblait petit ;

L'antique Sparte était sur son visage empreinte ;

La loyauté mettait sa cordiale étreinte

Dans la main de cet homme à bien faire obstiné. Comme il était bâtard d'Othon, dit le Non-Né,

* * * * *

* * * * *

Les rois faisaient dédain de ce fils belliqueux ;

Fabrice s'en vengeait en étant plus grand qu'eux.

A vingt ans, il était blond et beau ; ce jeune homme

Avait l'air d'un tribun militaire de Rome ;

Comme pour exprimer les détours du destin

Dont le héros triomphe, un graveur florentin

Avait sur son écu sculpté le labyrinthe ;

Les femmes l'admiraient, se montrant avec crainte

La tête de lion qu'il avait dans le dos.

Il a vu les plus fiers, Requesens et Chandos,

Et Robert, avoué d'Arras, sieur de Béthune,

Fuir devant son épée et devant sa fortune ;

Les princes pâlissaient de l'entendre gronder ;

Un jour, il a forcé le pape à demander

Une fuite rapide aux galères de Gênes ;

C'était un grand briseur de lances et de chaînes,

Guerroyant volontiers, mais surtout délivrant ;

Il a par tous été proclamé le plus grand

D'un siècle fort auquel succède un siècle traître ;

Il a toujours frémi quand des bouches de prêtre

Dans les sombres clairons de la guerre ont soufflé ;

Et souvent de saint Pierre il a tordu la clé

Dans la vieille serrure horrible de l'Église. Sa bannière cherchait la bourrasque et la bise ;

Plus d'un monstre a grincé des dents sous son talon,

Son bras se roidissait chaque fois qu'un félon

Déformait quelque état populaire en royaume.

Allant, venant dans l'ombre ainsi qu'un grand fantôme,

Fier, levant dans la nuit son cimier flamboyant,

Homme auguste au dedans, ferme au dehors, ayant

En lui toute la gloire et toute la patrie,

Belle âme invulnérable et cependant meurtrie,

Sauvant les lois, gardant les murs, vengeant les droits,

Et sonnant dans la nuit sous tous les coups des rois,

Cinquante ans, ce soldat, dont la tête enfin plie,

Fut l'armure de fer de la vieille Italie,

Et ce noir siècle, à qui tout rayon semble ôté,

Garde quelque lueur encor de son côté.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > II - LE DÉFAUT DE LA CUIRASSE

II - LE DÉFAUT DE LA CUIRASSE

Maintenant il est vieux ; son donjon, c'est son cloître ;

Il tombe, et, déclinant, sent dans son âme croître

La confiance honnête et calme des grands coeurs ;

Le brave ne croit pas au lâche, les vainqueurs

Sont forts, et le héros est ignorant du fourbe.

Ce qu'osent les tyrans, ce qu'accepte la tourbe,

Il ne le sait ; il est hors de ce siècle vil ;

N'en étant vu qu'à peine, à peine le voit-il ;

N'ayant jamais de ruse, il n'eut jamais de crainte ;

Son défaut fut toujours la crédulité sainte,

Et quand il fut vaincu, ce fut par loyauté ;

Plus de péril lui fait plus de sécurité.

Comme dans un exil il vit seul dans sa gloire,

Oublié ; l'ancien peuple a gardé sa mémoire,

Mais le nouveau le perd dans l'ombre, et ce vieillard,

Qui fut astre, s'éteint dans un morne brouillard.

Dans sa brume, où les feux du couchant se dispersent,

Il a cette mer vaste et ce grand ciel qui versent

Sur le bonheur la joie et sur le deuil l'ennui.

Tout est derrière lui maintenant ; tout a fui ;

L'ombre d'un siècle entier devant ses pas s'allonge ;

Il semble des yeux suivre on ne sait quel grand songe ;

Parfois, il marche et va sans entendre et sans voir.

Vieillir, sombre déclin ! l'homme est triste le soir ;

Il sent l'accablement de l'oeuvre finissante. On dirait par instants que son âme s'absente,

Et va savoir là-haut s'il est temps de partir.

Il n'a pas un remords et pas un repentir ;

Après quatre vingts ans son âme est toute blanche ;

Parfois, à ce soldat qui s'accoude et se penche,

Quelque vieux mur, croulant lui-même, offre un appui ;

Grave, il pense, et tous ceux qui sont auprès de lui

L'aiment ; il faut aimer pour jeter sa racine

Dans un isolement et dans une ruine ;

Et la feuille de lierre a la forme d'un coeur.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > III - AÏEUL MATERNEL

III - AÏEUL MATERNEL

Ce vieillard, c'est un chêne adorant une fleur ;

A présent un enfant est toute sa famille.

Il la regarde, il rêve ; il dit : 'C'est une fille,

Tant mieux !' Étant aïeul du côté maternel.

La vie en ce donjon a le pas solennel ;

L'heure passe et revient ramenant l'habitude.

Ignorant le soupçon, la peur, l'inquiétude,

Tous les matins, il boucle à ses flancs refroidis

Son épée, aujourd'hui rouillée, et qui jadis

Avait la pesanteur de la chose publique ;

Quand parfois du fourreau, vénérable relique,

Il arrache la lame illustre avec effort,

Calme, il y croit toujours sentir peser le sort.

Tout homme ici-bas porte en sa main une chose,

Où, du bien et du mal, de l'effet, de la cause,

Du genre humain, de Dieu, du gouffre, il sent le poids ;

Le juge au front morose a son livre des lois,

Le roi son sceptre d'or, le fossoyeur sa pelle.

Tous les soirs il conduit l'enfant à la chapelle ;

L'enfant prie, et regarde avec ses yeux si bèaux,

Gaie, et questionnant l'aïeul sur les tombeaux ;

Et Fabrice a dans l'oeil une humide étincelle.

La main qui tremble aidant la marche qui chancelle,

Ils vont sous les portails et le long des piliers

Peuplés de séraphins mêlés aux chevaliers ;

Chaque statue, émue à leur pas doux et sombre, Vibre, et toutes ont l'air de saluer dans l'ombre,

Les héros le vieillard, et les anges l'enfant.

Parfois Isoretta, que sa grâce défend,

S'échappe dès l'aurore et s'en va jouer seule

Dans quelque grande tour qui lui semble une aïeule

Et qui mêle, croulante au milieu des buissons,

La légende romane aux souvenirs saxons.

Pauvre être qui contient toute une fière race,

Elle trouble, en passant, le bouc, vieillard vorace,

Dans les fentes des murs broutant le câprier ;

Pendant que derrière elle on voit l'aïeul prier,

-Car il ne tarde pas à venir la rejoindre,

Et cherche son enfant dès qu'il voit l'aube poindre,-

Elle court, va, revient, met sa robe en haillons,

Erre de tombe en tombe et suit des papillons,

Ou s'assied, l'air pensif, sur quelque âpre architrave ;

Et la tour semble heureuse et l'enfant paraît grave ;

La ruine et l'enfance ont de secrets accords,

Car le temps sombre y met ce qui reste des morts.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > IV - UN SEUL HOMME SAIT OÙ EST CACHÉ LE TRÉSOR

IV - UN SEUL HOMME SAIT OÙ EST CACHÉ LE TRÉSOR

Dans ce siècle où tout peuple a son chef qui le broie,

Parmi les rois vautours et les princes de proie,

Certe, on n'en trouverait pas un qui méprisât

Final, donjon splendide et riche marquisat ;

Tous les ans, les alleux, les rentes, les censives,

Surchargent vingt mulets de sacoches massives ;

La grande tour surveille, au milieu du ciel bleu,

Le sud, le nord, l'ouest et l'est, et saint Mathieu,

Saint Marc, saint Luc, saint Jean, les quatre évangélistes,

Sont sculptés et dorés sur les quatre balistes ;

La montagne a pour garde, en outre, deux châteaux,

Soldats de pierre ayant du fer sous leurs manteaux.

Le trésor, quand du coffre on détache les boucles,

Semble à qui l'entrevoit un rêve d'escarboucles ;

Ce trésor est muré dans un caveau discret

Dont le marquis régnant garde seul le secret,

Et qui fut autrefois le puits d'une sachette ;

Fabrice maintenant connaît seul la cachette ;

Le fils de Witikind vieilli dans les combats,

Othon, scella jadis dans les chambres d'en bas

Vingt caissons dont le fer verrouille les façades,

Et qu'Anselme plus tard fit remplir de cruzades,

Pour que dans l'avenir jamais on n'en manquât ;

Le casque du marquis est en or de ducat ;

On a sculpté deux rois persans, Narse et Tigrane, Dans la visière aux trous grillés de filigrane,

Et sur le haut cimier, taillé d'un seul onyx,

Un brasier de rubis brûle l'oiseau Phénix ;

Et le seul diamant du sceptre pèse une once.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > V - LE CORBEAU

V - LE CORBEAU

Un matin, les portiers sonnent du cor. Un nonce

Se présente ; il apporte, assisté d'un coureur,

Une lettre du roi qu'on nomme l'empereur ;

Ratbert écrit qu'avant de partir pour Tarente

Il viendra visiter Isora, sa parente,

Pour lui baiser le front et pour lui faire honneur.

Le nonce, s'inclinant, dit au marquis :-Seigneur,

Sa majesté ne fait de visites qu'aux reines.

Au message émané de ses mains très sereines

L'empereur joint un don splendide et triomphant ;

C'est un grand chariot plein de jouets d'enfant ;

Isora bat des mains avec des cris de joie.

Le nonce, retournant vers celui qui l'envoie,

Prend congé de l'enfant, et, comme procureur

Du très victorieux et très noble empereur,

Fait le salut qu'on fait aux têtes souveraines.

-Qu'il soit le bienvenu ! Bas le pont ! bas les chaînes !

Dit le marquis ; sonnez la trompe et l'olifant !-

Et, fier de voir qu'on traite en reine son enfant,

La joie a rayonné sur sa face loyale.

Or, comme il relisait la lettre impériale,

Un corbeau qui passait fit de l'ombre dessus.

-Les oiseaux noirs guidaient Judas cherchant Jésus ;

Sire, vois ce corbeau, dit une sentinelle.

Et, regardant l'oiseau planer sur la tournelle : -Bah ! dit l'aïeul, j'étais pas plus haut que cela,

Compagnon, déjà ce corbeau que voilà,

Dans la plus fière tour de toute la contrée

Avait bâti son nid, dont on voyait l'entrée ;

Je le connais ; le soir, volant dans la vapeur,

Il criait ; tous tremblaient ; mais, loin d'en avoir peur,

Moi petit, je l'aimais ; ce corbeau centenaire

Étant un vieux voisin de l'astre et du tonnerre.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > VI - LE PÉRE ET LA MÈRE

VI - LE PÉRE ET LA MÈRE

Les marquis de Final ont leur royal tombeau

Dans une cave où luit, jour et nuit, un flambeau ;

Le soir, l'homme qui met de l'huile dans les lampes

A son heure ordinaire en descendit les rampes ;

Là, mangé par les vers dans l'ombre de la mort,

Chaque marquis auprès de sa marquise dort,

Sans voir cette clarté qu'un vieil esclave apporte.

A l'endroit même où pend la lampe, sous la porte,

Était le monument des deux derniers défunts ;

Pour raviver la flamme et brûler des parfums,

Le serf s'en approcha ; sur la funèbre table,

Sculpté très ressemblant, le couple lamentable

Dont Isora, sa dame, était l'unique enfant,

Apparaissait ; tous deux, dans cet air étouffant,

Silencieux, couchés côte à côte, statues

Aux mains jointes, d'habits seigneuriaux vêtues,

L'homme avec son lion, la femme avec son chien.

Il vit que le flambeau nocturne brûlait bien ;

Puis, courbé, regarda, des pleurs dans la paupière,

Ce père de granit, cette mère de pierre ;

Alors il recula, pâle ; car il crut voir

Que ces deux fronts, tournés vers la voûte au fond noir,

S'étaient subitement assombris sur leur couche,

Elle ayant l'air plus triste et lui l'air plus farouche.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > VII - JOIE AU CHÂTEAU

VII - JOIE AU CHÂTEAU

Une file de longs et pesants chariots

Qui précède ou qui suit les camps impériaux

Marche là-bas avec des éclats de trompette

Et des cris que l'écho des montagnes répète.

Un gros de lances brille à l'horizon lointain.

La cloche de Final tinte, et c'est ce matin

Que du noble empereur on attend la visite.

On arrache des tours la ronce parasite ;

On blanchit à la chaux en hâte les grands murs ;

On range dans la cour des plateaux de fruits mûrs ;

Des grenades venant des vieux monts Alpujarres,

Le vin dans les barils et l'huile dans les jarres ;

L'herbe et la sauge en fleur jonchent tout l'escalier ;

Dans la cuisine un feu rôtit un sanglier ;

On voit fumer les peaux des bêtes qu'on écorche ;

Et tout rit ; et l'on a tendu sous le grand porche

Une tapisserie où Blanche d'Est jadis

A brodé trois héros, Macchabée, Amadis,

Achille, et le fanal de Rhode, et le quadrige

D'Aétius, vainqueur du peuple latobrige,

Et, dans trois médaillons marqués d'un chiffre en or,

Trois poëtes, Platon, Plaute et Scaeva Memor.

Ce tapis autrefois ornait la grande chambre ;

Au dire des vieillards, l'effrayant roi sicambre,

Witikind, l'avait fait clouer en cet endroit,

De peur que dans leur lit ses enfants n'eussent froid.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > VIII - LA TOILETTE D'ISORA

VIII - LA TOILETTE D'ISORA

Cris, chansons ; et voilà ces vieilles tours vivantes.

La chambre d'Isora se remplit de servantes ;

Pour faire un digne accueil au roi d'Arle, on revêt

L'enfant de ses habits de fête ; à son chevet,

L'aïeul, dans un fauteuil d'orme incrusté d'érable,

S'assied, songeant aux jours passés, et, vénérable,

Il contemple Isora, front joyeux, cheveux d'or,

Comme les chérubins peints dans le corridor,

Regard d'enfant Jésus que porte la madone,

Joue ignorante où dort le seul baiser qui donne

Aux lèvres la fraîcheur, tous les autres étant

Des flammes, même, hélas ! quand le coeur est content.

Isora est sur le lit assise, jambes nues ;

Son oeil bleu rêve avec des lueurs ingénues ;

L'aïeul rit, doux reflet de l'aube sur le soir !

Et le sein de l'enfant, demi-nu, laisse voir

Ce bouton rose, germe auguste des mamelles ;

Et ses beaux petits bras ont des mouvements d'ailes.

Le vétéran lui prend les mains, les réchauffant ;

Et, dans tout ce qu'il dit aux femmes, à l'enfant,

Sans ordre, en en laissant deviner davantage,

Espèce de murmure enfantin du grand âge,

Il semble qu'on entend parler toutes les voix

De la vie, heur, malheur, à présent, autrefois,

Deuil, espoir, souvenir, rire et pleurs, joie et peine ; Ainsi, tous les oiseaux chantent dans le grand chêne.

-Fais-toi belle ; un seigneur va venir ; il est bon ;

C'est l'empereur ; un roi, ce n'est pas un barbon

Comme nous ; il est jeune ; il est roi d'Arle, en France ;

Vois-tu, tu lui feras ta belle révérence,

Et tu n'oublieras pas de dire : monseigneur.

Vois tous les beaux cadeaux qu'il nous fait ! Quel bonheur !

Tous nos bons paysans viendront, parce qu'on t'aime

Et tu leur jetteras des sequins d'or, toi-même,

De façon que cela tombe dans leur bonnet.

Et le marquis, parlant aux femmes, leur prenait

Les vêtements des mains.

-Laissez, que je l'habille !

Oh ! quand sa mère était toute petite fille,

Et que j'étais déjà barbe grise, elle avait

Coutume de venir dès l'aube à mon chevet ;

Parfois, elle voulait m'attacher mon épée,

Et, de la dureté d'une boucle occupée,

Ou se piquant les doigts aux clous du ceinturon,

Elle riait. C'était le temps où mon clairon

Sonnait superbement à travers l'Italie.

Ma fille est maintenant sous terre, et nous oublie.

D'où vient qu'elle a quitté sa tâche, ô dure loi !

Et qu'elle dort déjà quand je veille encor, moi ?

La fille qui grandit sans la mère, chancelle. Oh ! c'est triste, et je hais la mort. Pourquoi prend-elle

Cette jeune épousée et non mes pas tremblants ?

Pourquoi ces cheveux noirs et non mes cheveux blancs ?

Et, pleurant, il offrait à l'enfant des dragées.

-Les choses ne sont pas ainsi bien arrangées ;

Celui qui fait le choix se trompe ; il serait mieux

Que l'enfant eût la mère et la tombe le vieux.

Mais de la mère au moins il sied qu'on se souvienne ;

Et, puisqu'elle a ma place, hélas ! je prends la sienne.

-Vois donc le beau soleil et les fleurs dans les prés !

C'est par un jour pareil, les Grecs étant rentrés

Dans Smyrne, le plus grand de leurs ports maritimes,

Que, le bailli de Rhode et moi, nous les battîmes.

Mais regarde-moi donc tous ces beaux jouets-là !

Vois ce reître, on dirait un archer d'Attila.

Mais c'est qu'il est vêtu de soie et non de serge !

Et le chapeau d'argent de cette sainte Vierge !

Et ce bonhomme en or ! Ce n'est pas très hideux.

Mais comme nous allons jouer demain tous deux !

Si ta mère était là, qu'elle serait contente !

Ah ! quand on est enfant, ce qui plaît, ce qui tente,

C'est un hochet qui sonne un moment dans la main,

Peu de chose le soir et rien le lendemain ;

Plus tard, on a le goût des soldats véritables, Des palefrois battant du pied dans les étables,

Des drapeaux, des buccins jetant de longs éclats,

Des camps, et c'est toujours la même chose, hélas !

Sinon qu'alors on a du sang à ses chimères.

Tout est vain. C'est égal, je plains les pauvres mères

Qui laissent leurs enfants derrière elles ainsi-

Ainsi parlait l'aïeul, l'oeil de pleurs obscurci,

Souriant cependant, car telle est l'ombre humaine.

Tout à l'ajustement de son ange de reine,

Il habillait l'enfant, et, tandis qu'à genoux

Les servantes chaussaient ces pieds charmants et doux

Et, les parfumant d'ambre, en lavaient la poussière,

Il nouait gauchement la petite brassière,

Ayant plus d'habitude aux chemises d'acier.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > IX - JOIE HORS DU CHÂTEAU

IX - JOIE HORS DU CHÂTEAU

Le soir vient, le soleil descend dans son brasier ;

Et voilà qu'au penchant des mers, sur les collines,

Partout, les milans roux, les chouettes félines,

L'autour glouton, l'orfraie horrible dont l'oeil luit

Avec du sang le jour, qui devient feu la nuit,

Tous les tristes oiseaux mangeurs de chair humaine,

Fils de ces vieux vautours nés de l'aigle romaine

Que la louve d'airain aux cirques appela,

Qui suivaient Marius et connaissaient Sylla,

S'assemblent ; et les uns, laissant un crâne chauve,

Les autres, aux gibets essuyant leur bec fauve,

D'autres, d'un mât rompu quittant les noirs agrès,

D'autres, prenant leur vol du mur des lazarets,

Tous, joyeux et criant, en tumulte et sans nombre,

Ils se montrent Final, la grande cime sombre

Qu'Othon, fils d'Aleram le Saxon, crénela,

Et se disent entre eux : Un empereur est là !

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > X - SUITE DE LA JOIE

X - SUITE DE LA JOIE

Cloche ; acclamations ; gémissements ; fanfares ;

Feux de joie ; et les tours semblent toutes des phares,

Tant on a, pour fêter ce jour grand à jamais,

De brasiers frissonnants encombré leurs sommets.

La table colossale en plein air est dressée.

Ce qu'on a sous les yeux répugne à la pensée

Et fait peur ; c'est la joie effrayante du mal ;

C'est plus que le démon, c'est moins que l'animal ;

C'est la cour du donjon tout entière rougie

D'une prodigieuse et ténébreuse orgie ;

C'est Final, mais Final vaincu, tombé, flétri ;

C'est un chant dans lequel semble se tordre un cri ;

Un gouffre où les lueurs de l'enfer sont voisines

Du rayonnement calme et joyeux des cuisines ;

Le triomphe de l'ombre, obscène, effronté, cru ;

Le souper de Satan dans un rêve apparu.

A l'angle de la cour, ainsi qu'un témoin sombre,

Un squelette de tour, formidable décombre,

Sur son faîte vermeil d'où s'enfuit le corbeau,

Dresse et secoue aux vents, brûlant comme un flambeau,

Tout le branchage et tout le feuillage d'un orme ;

Valet géant portant un chandelier énorme.

Le drapeau de l'empire, arboré sur ce bruit,

Gonfle son aigle immense au souffle de la nuit.

Tout un cortège étrange est là ; femmes et prêtres ;

Prélats parmi les ducs, moines parmi les reîtres ; Les crosses et les croix d'évêques, au milieu

Des piques et des dards, mêlent aux meurtres Dieu,

Les mitres figurant de plus gros fers de lance.

Un tourbillon d'horreur, de nuit, de violence,

Semble emplir tous ces coeurs ; que disent-ils entre eux,

Ces hommes ? En voyant ces convives affreux,

On doute si l'aspect humain est véritable ;

Un sein charmant se dresse au-dessus de la table,

On redoute au-dessous quelque corps tortueux ;

C'est un de ces banquets du monde monstrueux

Qui règne et vit depuis les Héliogabales ;

Le luth lascif s'accouple aux féroces cymbales ;

Le cynique baiser cherche à se prodiguer ;

Il semble qu'on pourrait à peine distinguer

De ces hommes les loups, les chiennes de ces femmes ;

A travers l'ombre, on voit toutes les soifs infâmes,

Le désir, l'instinct vil, l'ivresse aux cris hagards,

Flamboyer dans l'étoile horrible des regards.

Quelque chose de rouge entre les dalles fume ;

Mais, si tiède que soit cette douteuse écume,

Assez de barils sont éventrés et crevés

Pour que ce soit du vin qui court sur les pavés.

Est-ce une vaste noce ? est-ce un deuil morne et triste ?

On ne sait pas à quel dénoûment on assiste,

Si c'est quelque affreux monde à la terre étranger, Si l'on voit des vivants ou des larves manger,

Et si ce qui dans l'ombre indistincte surnage

Est la fin d'un festin ou la fin d'un carnage.

Par moments, le tambour, le cistre, le clairon,

Font ces rages de bruit qui rendaient fou Néron.

Ce tumulte rugit, chante, boit, mange, râle,

Sur un trône est assis Ratbert, content et pâle.

C'est, parmi le butin, les chants, les arcs de fleurs,

Dans un antre de rois un Louvre de voleurs.

* * * * *

Les grands brasiers, ouvrant leur gouffre d'étincelles,

Font resplendir les ors d'un chaos de vaisselles ;

On ébrèche aux moutons, aux lièvres montagnards,

Aux faisans, les couteaux tout à l'heure poignards ;

Sixte Malaspina, derrière le roi, songe ;

Toute lèvre se rue à l'ivresse et s'y plonge ;

On achève un mourant en perçant un tonneau ;

L'oeil croit, parmi les os de chevreuil et d'agneau,

Aux tremblantes clartés que les flambeaux prolongent,

Voir des profils humains dans ce que les chiens rongent ;

Des chanteurs grecs, portant des images d'étain

Sur leurs chapes, selon l'usage byzantin,

Chantent Ratbert, césar, roi, vainqueur, dieu, génie ;

On entend sous les bancs des soupirs d'agonie ;

Une odeur de tuerie et de cadavres frais Se mêle au vague encens brûlant dans les coffrets

Et les boîtes d'argent sur des trépieds de nacre,

Les pages, les valets, encor chauds du massacre,

Servent dans le banquet leur empereur ravi

Et sombre, après l'avoir dans le meurtre servi ;

Sur le bord des plats d'or on voit des mains sanglantes,

Ratbert s'accoude avec des poses indolentes ;

Au-dessus du festin, dans le ciel blanc du soir,

De partout, des hanaps, du buffet, du dressoir,

Des plateaux où les paons ouvrent leurs larges queues,

Des écuelles où brûle un philtre aux lueurs bleues,

Des verres, d'hypocras et de vils écumants,

Des bouches des buveurs, des bouches des amants,

S'élève une vapeur gaie, ardente, enflammée,

Et les âmes des morts sont dans cette fumée.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XI - TOUTES LES FAIMS SATISFAITES

XI - TOUTES LES FAIMS SATISFAITES

C'est que les noirs oiseaux de l'ombre ont eu raison,

C'est que l'orfraie a bien flairé la trahison,

C'est qu'un fourbe a surpris le vaillant sans défense,

C'est qu'on vient d'écraser la vieillesse et l'enfance.

En vain quelques soldats fidèles ont voulu

Résister, à l'abri d'un créneau vermoulu ;

Tous sont morts ; et de sang les dalles sont trempées,

Et la hache, l'estoc, les masses, les épées

N'ont fait grâce à pas un, sur l'ordre que donna

Le roi d'Arle au prévôt Sixte Malaspina.

Et, quant aux plus mutins, c'est ainsi que les nomme

L'aventurier royal fait empereur par Rome,

Trente sur les crochets et douze sur le pal

Expirent au-dessus du porche principal.

Tandis qu'en joyeux chants les vainqueurs se répandent,

Auprès de ces poteaux et de ces croix où pendent

Ceux que Malaspina vient de supplicier,

Corbeaux, hiboux, milans, tout l'essaim carnassier,

Venus des monts, des bois, des cavernes, des havres,

S'abattent par volée, et font sur les cadavres

Un banquet, moins hideux que celui d'à côté.

Ah ! le vautour est triste à voir, en vérité,

Déchiquetant sa proie et planant ; on s'effraie

Du cri de la fauvette aux griffes de l'orfraie ;

L'épervier est affreux rongeant des os brisés ;

Pourtant, par l'ombre immense on les sent excusés, L'impénétrable faim est la loi de la terre,

Et le ciel, qui connaît la grande énigme austère,

La nuit, qui sert de fond au guet mystérieux

Du hibou promenant la rondeur de ses yeux

Ainsi qu'à l'araignée ouvrant ses pâles toiles,

Met à ce festin sombre une nappe d'étoiles ;

Mais l'être intelligent, le fils d'Adam, l'élu

Qui doit trouver le bien après l'avoir voulu,

L'homme exterminant l'homme et riant, épouvante,

Même au fond de la nuit, l'immensité vivante,

Et, que le ciel soit noir ou que le ciel soit bleu,

Caïn tuant Abel est la stupeur de Dieu.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XII - QUE C'EST FABRICE QUI EST UN TRAÎTRE

XII - QUE C'EST FABRICE QUI EST UN TRAÎTRE

Un homme qu'un piquet de lansquenets escorte,

Qui tient une bannière inclinée, et qui porte

Une jacque de vair taillée en éventail,

Un héraut, fait ce cri devant le grand portail :

'Au nom de l'empereur clément et plein de gloire,

-Dieu le protège !-peuple ! il est pour tous notoire

Que le traître marquis Fabrice d'Albenga

Jadis avec les gens des villes se ligna,

Et qu'il a maintes fois guerroyé le Saint-Siège ;

C'est pourquoi l'empereur très clément,-Dieu protège

L'empereur !-le citant à son haut tribunal,

A pris possession de l'état de Final.'

L'homme ajoute, dressant sa bannière penchée :

-Qui me contredira, soit sa tête tranchée,

Et ses biens confisqués à l'empereur. J'ai dit.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XIII - SILENCE

XIII - SILENCE

Tout à coup on se tait ; ce silence grandit,

Et l'on dirait qu'au choc brusque d'un vent qui tombe

Cet enfer a repris sa figure de tombe ;

Ce pandémonium, ivre d'ombre et d'orgueil,

S'éteint ; c'est qu'un vieillard a paru sur le seuil ;

Un prisonnier, un juge, un fantôme ; l'ancêtre !

C'est Fabrice.

On l'amène à la merci du maître.

Ses blêmes cheveux blancs couronnent sa pâleur ;

Il a les bras liés au dos comme un voleur ;

Et, pareil au milan qui suit des yeux sa proie,

Derrière le captif marche, sans qu'il le voie,

Un homme qui tient haute une épée à deux mains.

Matha, fixant sur lui ses beaux yeux inhumains,

Rit sans savoir pourquoi, rire étant son caprice.

Dix valets de la lance environnent Fabrice.

Le roi dit :-Le trésor est caché dans un lieu

Qu'ici tu connais seul, et je jure par Dieu

Que, si tu dis l'endroit, marquis, ta vie est sauve.

Fabrice lentement lève sa tête chauve

Et se tait.

Le roi dit :-Es-tu sourd, compagnon ?

Un reître avec le doigt fait signe au roi que non.

-Marquis, parle ! ou sinon, vrai comme je me nomme

Empereur des Romains, roi d'Arle et gentilhomme,

Lion, tu vas japper ainsi qu'un épagneul.

Ici, bourreaux !-Réponds, le trésor ?

Et l'aïeul

Semble, droit et glacé parmi les fers de lance,

Avoir déjà pris place en l'éternel silence.

Le roi dit :-Préparez les coins et les crampons.

Pour la troisième fois parleras-tu ? Réponds.

Fabrice, sans qu'un mot d'entre ses lèvres sorte,

Regarde le roi d'Arle et d'une telle sorte,

Avec un si superbe éclair, qu'il l'interdit ;

Et Ratbert, furieux sous ce regard, bondit

Et crie, en s'arrachant le poil de la moustache

-Je te trouve idiot et mal en point, et sache

Que les jouets d'enfant étaient pour toi, vieillard !

Çà, rends-moi ce trésor, fruit de tes vols, pillard !

Et ne m'irrite pas, ou ce sera ta faute,

Et je vais envoyer sur la tour la plus haute

Ta tête au bout d'un pieu se taire dans la nuit.

Mais l'aïeul semble d'ombre et de pierre construit ;

On dirait qu'il ne sait pas même qu'on lui parle.

-Le brodequin ! A toi, bourreau ! dit le roi d'Arle.

Le bourreau vient, la foule effarée écoutait.

On entend l'os crier, mais la bouche se tait.

Toujours prêt à frapper le prisonnier en traître,

Le coupe-tête jette un coup d'oeil à son maître.

-Attends que je te fasse un signe, dit Ratbert.

Et, reprenant :

-Voyons, toi chevalier haubert,

Hais cadet, toi marquis, mais bâtard, si tu donnes

Ces quelques diamants de plus à mes couronnes,

Si tu veux me livrer ce trésor, je te fais

Prince, et j'ai dans mes ports dix galères de Fez

Dont je te fais présent avec cinq cents esclaves.

Le vieillard semble sourd et muet.

-Tu me braves !

Eh bien ! tu vas pleurer, dit le fauve empereur.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XIV - RATBERT REND L'ENFANT À L'AÏEUL

XIV - RATBERT REND L'ENFANT À L'AÏEUL

Et voici qu'on entend comme un souffle d'horreur

Frémir, même en cette ombre et même en cette horde.

Une civière passe, il y pend une corde ;

Un linceul la recouvre ; on la pose à l'écart ;

On voit deux pieds d'enfants qui sortent du brancard.

Fabrice, comme au vent se renverse un grand arbre,

Tremble, et l'homme de chair sous cette homme de marbre

Reparaît ; et Ratbert fait lever le drap noir.

C'est elle ! Isora ! pâle, inexprimable à voir,

Étranglée ; et sa main crispée, et cela navre,

Tient encore un hochet ; pauvre petit cadavre !

L'aïeul tressaille avec la force d'un géant ;

Formidable, il arrache au brodequin béant

Son pied dont le bourreau vient de briser le pouce ;

Les bras toujours liés, de l'épaule il repousse

Tout ce tas de démons, et va jusqu'à l'enfant,

Et sur ses deux genoux tombe, et son coeur se fend.

Il crie en se roulant sur la petite morte :

-Tuée ! ils l'ont tuée ! et la place était forte,

Le pont avait sa chaîne et la herse ses poids,

On avait des fourneaux pour le soufre et la poix,

On pouvait mordre avec ses dents le roc farouche,

Se défendre, hurler, lutter, s'emplir la bouche

De feu, de plomb fondu, d'huile, et les leur cracher

A la figure avec les éclats du rocher !

Non ! on a dit : Entrez, et, par la porte ouverte,

Ils sont entrés ! la vie à la mort s'est offerte !

On a livré la place, on n'a point combattu !

Voilà la chose ; elle est toute simple ; ils n'ont eu

Affaire qu'à ce vieux misérable imbécile !

Égorger un enfant, ce n'est pas difficile.

Tout à l'heure, j'étais tranquille, ayant peu vu

Qu'on tuât des enfants, et je disais : Pourvu

Qu'Isora vive, eh bien ! après cela, qu'importe ?-

Mais l'enfant ! O mon Dieu ! c'est donc vrai qu'elle est morte !

Penser que nous étions là tous deux hier encor !

Elle allait et venait dans un gai rayon d'or ;

Cela jouait toujours, pauvre mouche éphémère !

C'était la petite âme errante de sa mère !

Le soir, elle posait son doux front sur mon sein,

Et dormait...-Ah ! brigand ! assassin ! assassin !

Il se dressait, et tout tremblait dans le repaire,

Tant c'était la douleur d'un lion et d'un père,

Le deuil, l'horreur, et tant ce sanglot rugissait !

-Et moi qui, ce matin, lui nouais son corset !

Je disais : Fais-toi belle, enfant ! Je parais l'ange

Pour le spectre.-Oh ! ris donc là-bas, femme de fange !

Riez tous ! Idiot, en effet, moi qui crois

Qu'on peut se confier aux paroles des rois

Et qu'un hôte n'est pas une bête féroce !

Le roi, les chevaliers, l'évêque avec sa crosse,

Ils sont venus, j'ai dit : Entrez ; c'étaient des loups !

Est-ce qu'ils ont marché sur elle avec des clous

Qu'elle est toute meurtrie ? Est-ce qu'ils l'ont battue ?

Et voilà maintenant nos filles qu'on nous tue

Pour voler un vieux casque en vieil or de ducat !

Je voudrais que quelqu'un d'honnête m'expliquât

Cet évènement-ci, voilà ma fille morte !

Dire qu'un empereur vient avec une escorte,

Et que des gens nommés Farnèse, Spinola,

Malaspina, Cibo, font de ces choses-là,

Et qu'on se met à cent, à mille, avec ce prêtre,

Ces femmes, pour venir prendre un enfant en traître,

Et que l'enfant est là, mort, et que c'est un jeu ;

C'est à se demander s'il est encore un Dieu,

Et si, demain, après de si lâches désastres,

Quelqu'un osera faire encor lever les astres !

M'avoir assassiné ce petit être-là !

Mais c'est affreux d'avoir à se mettre cela

Dans la tête, que c'est fini, qu'ils l'ont tuée,

Qu'elle est morte !-Oh ! ce fils de la prostituée,

Ce Ratbert, comme il m'a hideusement trompé !

O Dieu ! de quel démon est cet homme échappé ?

Vraiment ! est-ce donc trop espérer que de croire

Qu'on ne va point, par ruse et par trahison noire,

Massacrer des enfants, broyer des orphelins, Des anges, de clarté céleste encor tout pleins ?

Mais c'est qu'elle est là, morte, immobile, insensible !

je n'aurais jamais cru que cela fût possible.

Il faut être le fils de cette infâme Agnès !

Rois ! j'avais tort jadis quand je vous épargnais ;

Quand, pouvant vous briser au front le diadème,

je vous lâchais, j'étais un scélérat moi-même,

j'étais un meurtrier d'avoir pitié de vous !

Oui, j'aurais dû vous tordre entre mes serres, tous !

Est-ce qu'il est permis d'aller dans les abîmes

Reculer la limite effroyable des crimes

De voler, oui, ce sont des vols, de faire un tas

D'abominations, de maux et d'attentats,

De tuer des enfants et de tuer des femmes,

Sous prétexte qu'on fut, parmi les oriflammes

Et les clairons, sacré devant le monde entier

Par Urbain quatre, pape, et fils d'un savetier ?

Que voulez-vous qu'on fasse à de tels misérables ?

Avoir mis son doigt noir sur ces yeux adorables !

Ce chef-d'oeuvre du Dieu vivant, l'avoir détruit !

Quelle mamelle d'ombre et d'horreur et de nuit,

Dieu juste, a donc été de ce monstre nourrice ?

Un tel homme suffit pour qu'un siècle pourrisse.

Plus de bien ni de mal, plus de droit, plus de lois.

Est-ce que le tonnerre est absent quelquefois ?

Est-ce qu'il n'est pas temps que la foudre se prouve, Cieux profonds, en broyant ce chien, fils de la louve ?

Oh ! sois maudit, maudit, maudit, et sois maudit,

Ratbert, empereur, roi, césar, escroc, bandit !

O grand vainqueur d'enfants de cinq ans ! maudits soient

Les pas que font tes pieds, les jours que tes yeux voient,

Et la gueuse qui t'offre en riant son sein nu,

Et ta mère publique, et ton père inconnu !

Terre et cieux ! c'est pourtant bien le moins qu'un doux être

Qui joue à notre porte et sous notre fenêtre,

Qui ne fait rien que rire et courir dans les fleurs,

Et qu'emplir de soleil nos pauvres yeux en pleurs,

Ait le droit de jouir de l'aube qui l'enivre,

Puisque les empereurs laissent les forçats vivre,

Et puisque Dieu, témoin des deuils et des horreurs,

Laisse sous le ciel noir vivre les empereurs !'

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XV - LES DEUX TÊTES

XV - LES DEUX TÊTES

Ratbert en ce moment, distrait jusqu'à sourire,

Écoutait Afranus à voix basse lui dire :

-Majesté, le caveau du trésor est trouvé.

L'aïeul pleurait.

-Un chien, au coin des murs crevé,

Est un être enviable auprès de moi. Va, pille,

Vole, égorge, empereur ! O ma petite fille,

Parle-moi ! Rendez-moi mon doux ange, ô mon Dieu !

Elle ne va donc pas me regarder un peu ?

Mon enfant ! Tous les jours nous allions dans les lierres.

Tu disais : Vois les fleurs, et moi. Prends garde aux pierres !

Et je la regardais, et je crois qu'un rocher

Se fût attendri rien qu'en la voyant marcher.

Hélas ! avoir eu foi dans ce monstrueux drôle !

Mets ta tête adorée auprès de mon épaule.

Est-ce que tu m'en veux ? C'est moi qui suis là ! Dis,

Tu n'ouvriras donc plus tes yeux du paradis !

Je n'entendrai donc plus ta voix, pauvre petite !

Tout ce qui me tenait aux entrailles me quitte ;

Et ce sera mon sort, à moi, le vieux vainqueur,

Qu'à deux reprises Dieu m'ait arraché le coeur,

Et qu'il ait retiré de ma poitrine amère

L'enfant, après m'avoir ôté du flanc la mère !

Mon Dieu, pourquoi m'avoir pris cet être si doux ?

Je n'étais pourtant pas révolté contre vous,

Et je consentais presque à ne plus avoir qu'elle. Morte ! et moi, je suis là, stupide qui l'appelle !

Oh ! si je n'avais pas les bras liés, je crois

Que je réchaufferais ses pauvres membres froids.

Comme ils l'ont fait souffrir ! La corde l'a coupée.

Elle saigne.

Ratbert, blême et la main crispée,

Le voyant à genoux sur son ange dormant,

Dit :-Porte-glaive, il est ainsi commodément.

Le porte-glaive fit, n'étant qu'un misérable,

Tomber sur l'enfant mort la tête vénérable.

Et voici ce qu'on vit dans ce même instant-là :

La tête de Ratbert sur le pavé roula,

Hideuse, comme si le même coup d'épée,

Frappant deux fois, l'avait avec l'autre coupée.

L'horreur fut inouïe ; et tous, se retournant,

Sur le grand fauteuil d'or du trône rayonnant

Aperçurent le corps de l'empereur sans tête,

Et son cou d'où sortait, dans un bruit de tempête,

Un flot rouge, un sanglot de pourpre, éclaboussant

Les convives, le trône et la table, de sang.

Alors dans la clarté d'abîme et de vertige

Qui marque le passage énorme d'un prodige,

Des deux têtes on vit l'une, celle du roi,

Entrer sous terre et fuir dans le gouffre d'effroi

Dont l'expiation formidable est la règle,

Et l'autre s'envoler avec des ailes d'aigle.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > XVI - APRÈS JUSTICE FAITE

XVI - APRÈS JUSTICE FAITE

L'ombre couvre à présent Ratbert, l'homme de nuit.

Nos pères-c'est ainsi qu'un nom s'évanouit-

Défendaient d'en parler, et du mur de l'histoire

Les ans ont effacé cette vision noire.

Le glaive qui frappa ne fut point aperçu ;

D'où vint ce sombre coup, personne ne l'a su ;

Seulement, ce soir-là, bêchant pour se distraire,

Héraclius le Chauve, abbé de Joug-Dieu, frère

D'Acceptus, archevêque et primat de Lyon,

Étant aux champs avec le diacre Pollion,

Vit, dans les profondeurs par les vents remuées,

Un archange essuyer son épée aux nuées.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > LA ROSE DE L'INFANTE

LA ROSE DE L'INFANTE

Elle est toute petite, une duègne la garde.

Elle tient à la main une rose, et regarde.

Quoi ? que regarde-t-elle ? Elle ne sait pas. L'eau,

Un bassin qu'assombrit le pin et le bouleau ;

Ce qu'elle a devant elle ; un cygne aux ailes blanches,

Le bercement des flots sous la chanson des branches,

Et le profond jardin rayonnant et fleuri.

Tout ce bel ange a l'air dans la neige pétri.

On voit un grand palais comme au fond d'une gloire,

Un parc, de clairs viviers où les biches vont boire,

Et des paons étoilés sous les bois chevelus.

L'innocence est sur elle une blancheur de plus ;

Toutes ses grâces font comme un faisceau qui tremble.

Autour de cette enfant l'herbe est splendide et semble

Pleine de vrais rubis et de diamants fins ;

Un jet de saphirs sort des bouches des dauphins.

Elle se tient au bord de l'eau ; sa fleur l'occupe.

Sa basquine est en point de Gênes ; sur sa jupe

Une arabesque, errant dans les plis du satin,

Suit les mille détours d'un fil d'or florentin.

La rose épanouie et toute grande ouverte,

Sortant du frais bouton comme d'une urne ouverte,

Charge la petitesse exquise de sa main ;

Quand l'enfant, allongeant ses lèvres de carmin,

Fronce, en la respirant, sa riante narine,

La magnifique fleur, royale et purpurine, Cache plus qu'à demi ce visage charmant,

Si bien que l'oeil hésite, et qu'on ne sait comment

Distinguer de la fleur ce bel enfant qui joue,

Et si l'on voit la rose ou si l'on voit la joue.

Ses yeux bleus sont plus beaux sous son pur sourcil brun.

En elle tout est joie, enchantement, parfum ;

Quel doux regard, l'azur ! et quel doux nom, Marie !

Tout est rayon : son oeil éclaire et son nom prie.

Pourtant, devant la vie et sous le firmament,

Pauvre être ! elle se sent très grande vaguement ;

Elle assiste au printemps, à la lumière, à l'ombre,

Au grand soleil couchant horizontal et sombre,

A la magnificence éclatante du soir,

Aux ruisseaux murmurants qu'on entend sans les voir,

Aux champs, à la nature éternelle et sereine,

Avec la gravité d'une petite reine ;

Elle n'a jamais vu l'homme que se courbant ;

Un jour, elle sera duchesse de Brabant ;

Elle gouvernera la Flandre ou la Sardaigne.

Elle est l'infante, elle a cinq ans, elle dédaigne.

Car les enfants des rois sont ainsi ; leurs fronts blancs

Portent un cercle d'ombre, et leurs pas chancelants

Sont des commencements de règne. Elle respire

Sa fleur en attendant qu'on lui cueille un empire ;

Et son regard, déjà royal, dit : C'est à moi.

Il sort d'elle un amour mêlé d'un vague effroi.

Si quelqu'un, la voyant si tremblante et si frêle,

Fût-ce pour la sauver mettait la main sur elle,

Avant qu'il eût pu faire un pas ou dire un mot,

Il aurait sur le front l'ombre de l'échafaud.

La douce enfant sourit, ne faisant autre chose

Que de vivre et d'avoir dans la main une rose,

Et d'être là devant le ciel, parmi les fleurs.

Le jour s'éteint ; les nids chuchotent, querelleurs ;

Les pourpres du couchant sont dans les branches d'arbre ;

La rougeur monte au front des déesses de marbre

Qui semblent palpiter sentant venir la nuit ;

Et tout ce qui planait redescend ; plus de bruit,

Plus de flamme ; le soir mystérieux recueille

Le soleil sous la vague et l'oiseau sous la feuille.

Pendant que l'enfant rit, cette fleur à la main,

Dans le vaste palais catholique romain

Dont chaque ogive semble au soleil une mitre,

Quelqu'un de formidable est derrière la vitre ;

On voit d'en bas une ombre, au fond d'une vapeur,

De fenêtre en fenêtre errer, et l'on a peur ;

Cette ombre au même endroit, comme en un cimetière,

Parfois est immobile une journée entière ;

C'est un être effrayant qui semble ne rien voir ;

Il rôde d'une chambre à l'autre, pâle et noir ;

Il colle aux vitraux blancs son front lugubre, et songe.

Spectre blême ! Son ombre aux feux du soir s'allonge ; Son pas funèbre est lent, comme un glas de beffroi ;

Et c'est la Mort, à moins que ce ne soit le Roi.

C'est lui ; l'homme en qui vit et tremble le royaume.

Si quelqu'un pouvait voir dans l'oeil de ce fantôme,

Debout en ce moment l'épaule contre un mur,

Ce qu'on apercevrait dans cet abîme obscur,

Ce n'est pas l'humble enfant, le jardin, l'eau moirée

Reflétant le ciel d'or d'une claire soirée,

Les bosquets, les oiseaux se becquetant entre eux.

Non ; au fond de cet oeil, comme l'onde vitreux,

Sous ce fatal sourcil qui dérobe à la sonde

Cette prunelle autant que l'océan profonde,

Ce qu'on distinguerait, c'est, mirage mouvant,

Tout un vol de vaisseaux en fuite dans le vent,

Et, dans l'écume, au pli des vagues, sous l'étoile,

L'immense tremblement d'une flotte à la voile,

Et, là-bas, sous la brume, une île, un blanc rocher,

Écoutant sur les flots ces tonnerres marcher.

Telle est la vision qui, dans l'heure où nous sommes,

Emplit le froid cerveau de ce maître des hommes,

Et qui fait qu'il ne peut rien voir autour de lui.

L'armada, formidable et flottant point d'appui

Du levier dont il va soulever tout un monde,

Traverse en ce moment l'obscurité de l'onde ;

Le roi, dans son esprit, la suit des yeux, vainqueur,

Et son tragique ennui n'a plus d'autre lueur.

Philippe deux était une chose terrible.

Iblis dans le Coran et Caïn dans la Bible

Sont à peine aussi noirs qu'en son Escurial

Ce royal spectre, fils du spectre impérial.

Philippe deux était le Mal tenant le glaive.

Il occupait le haut du monde comme un rêve.

Il vivait ; nul n'osait le regarder ; l'effroi

Faisait une lumière étrange autour du roi ;

On tremblait rien qu'à voir passer ses majordomes ;

Tant il se confondait, aux yeux troublés des hommes,

Avec l'abîme, avec les astres du ciel bleu !

Tant semblait grande à tous son approche de Dieu !

Sa volonté fatale, enfoncée, obstinée,

Était comme un crampon mis sur la destinée ;

Il tenait l'Amérique et l'Inde, il s'appuyait

Sur l'Afrique, il régnait sur l'Europe, inquiet

Seulement du côté de la sombre Angleterre ;

Sa bouche était silence et son âme mystère ;

Son trône était de piège et de fraude construit ;

Il avait pour soutien la force de la nuit ;

L'ombre était le cheval de sa statue équestre.

Toujours vêtu de noir, ce tout-puissant terrestre

Avait l'air d'être en deuil de ce qu'il existait ;

Il ressemblait au sphinx qui digère et se tait,

Immuable ; étant tout, il n'avait rien à dire.

Nul n'avait vu ce roi sourire ; le sourire

N'étant pas plus possible à ces lèvres de fer

Que l'aurore à la grille obscure de l'enfer.

S'il secouait parfois sa torpeur de couleuvre,

C'était pour assister le bourreau dans son oeuvre,

Et sa prunelle avait pour clarté le reflet

Des bûchers sur lesquels par moments il soufflait.

Il était redoutable à la pensée, à l'homme,

A la vie, au progrès, au droit, dévot à Rome ;

C'était Satan régnant au nom de Jésus-Christ ;

Les choses qui sortaient de son nocturne esprit

Semblaient un glissement sinistre de vipères.

L'Escurial, Burgos, Aranjuez, ses repaires,

Jamais n'illuminaient leurs livides plafonds ;

Pas de festins, jamais de cour, pas de bouffons ;

Les trahisons pour jeu, l'auto-da-fé pour fête.

Les rois troublés avaient au-dessus de leur tête

Ses projets dans la nuit obscurément ouverts ;

Sa rêverie était un poids sur l'univers ;

Il pouvait et voulait tout vaincre et tout dissoudre ;

Sa prière faisait le bruit sourd d'une foudre ;

De grands éclairs sortaient de ses songes profonds.

Ceux auxquels il pensait disaient : Nous étouffons.

Et les peuples, d'un bout à l'autre de l'empire,

Tremblaient, sentant sur eux ces deux yeux fixes luire.

Charles fut le vautour, Philippe est le hibou.

Morne en son noir pourpoint, la toison d'or au cou,

On dirait du destin la froide sentinelle ;

Son immobilité commande ; sa prunelle

Luit comme un soupirail de caverne ; son doigt

Semble, ébauchant un geste obscur que nul ne voit,

Donner un ordre à l'ombre et vaguement l'écrire.

Chose inouïe ! il vient de grincer un sourire.

Un sourire insondable, impénétrable, amer.

C'est que la vision de son armée en mer

Grandit de plus en plus dans sa sombre pensée ;

C'est qu'il la voit voguer par son dessein poussée,

Comme s'il était là, planant sous le zénith ;

Tout est bien ; l'océan docile s'aplanit,

L'armada lui fait peur comme au déluge l'arche ;

La flotte se déploie en bon ordre de marche,

Et, les vaisseaux gardant les espaces fixés,

Échiquier de tillacs, de ponts, de mâts dressés,

Ondule sur les eaux comme une immense claie.

Ces vaisseaux sont sacrés, les flots leur font la haie ;

Les courants, pour aider les nefs à débarquer,

Ont leur besogne à faire et n'y sauraient manquer ;

Autour d'elles la vague avec amour déferle,

L'écueil se change en port, l'écume tombe en perle

Voici chaque galère avec son gastadour ;

Voilà ceux de l'Escaut, voilà ceux de l'Adour ;

Les cent mestres de camp et les deux connétables ;

L'Allemagne a donné ses ourques redoutables,

Naples ses brigantins, Cadix ses galions,

Lisbonne ses marins, car il faut des lions.

Et Philippe se penche, et, qu'importe l'espace ?

Non seulement il voit, mais il entend. On passe,

On court, on va. Voici le cri des porte-voix,

Le pas des matelots courant sur les pavois,

Les mocos, l'amiral appuyé sur son page,

Les tambours, les sifflets des maîtres d'équipage,

Les signaux pour la mer, l'appel pour les combats,

Le fracas sépulcral et noir du branle-bas.

Sont-ce des cormorans ? sont-ce des citadelles ?

Les voiles font un vaste et sourd battement d'ailes ;

L'eau gronde, et tout ce groupe énorme vogue, et fuit,

Et s'enfle et roule avec un prodigieux bruit.

Et le lugubre roi sourit de voir groupées

Sur quatre cents navires quatre-vingt mille épées.

O rictus du vampire assouvissant sa faim !

Cette pâle Angleterre, il la tient donc enfin !

Qui pourrait la sauver ? Le feu va prendre aux poudres.

Philippe dans sa droite a la gerbe des foudres ;

Qui pourrait délier ce faisceau dans son poing ?

N'est-il pas le seigneur qu'on ne contredit point ?

N'est-il pas l'héritier de César ? le Philippe

Dont l'ombre immense va du Gange au Pausilippe ?

Tout n'est-il pas fini quand il a dit : Je veux !

N'est-ce pas lui qui tient la victoire aux cheveux ?

N'est-ce pas lui qui lance en avant cette flotte,

Ces vaisseaux effrayants dont il est le pilote

Et que la mer charrie ainsi qu'elle le doit ?

Ne fait-il pas mouvoir avec son petit doigt

Toits ces dragons ailés et noirs, essaim sans nombre ?

N'est-il pas, lui, le roi ? n'est-il pas l'homme sombre

A qui ce tourbillon de monstres obéit ?

Quand Béit-Cifresil, fils d'Abdallah-Béit,

Eut creusé le grand puits de la mosquée, au Caire,

Il y grava : 'Le ciel est à Dieu ; j'ai la terre.'

Et, comme tout se tient, se mêle et se confond,

Tous les tyrans n'étant qu'un seul despote au fond,

Ce que dit ce sultan jadis, ce roi le pense.

Cependant, sur le bord du bassin, en silence,

L'infante tient toujours sa rose gravement,

Et, doux ange aux yeux bleus, la baise par moment.

Soudain un souffle d'air, une de ces haleines

Que le soir frémissant jette à travers les plaines,

Tumultueux zéphyr effleurant l'horizon,

Trouble l'eau, fait frémir les joncs, met un frisson

Dans les lointains massifs de myrte et d'asphodèle,

Vient jusqu'au bel enfant tranquille, et, d'un coup d'aile,

Rapide, et secouant même l'arbre voisin,

Effeuille brusquement la fleur dans le bassin,

Et l'infante n'a plus dans la main qu'une épine.

Elle se penche, et voit sur l'eau cette ruine ;

Elle ne comprend pas ; qu'est-ce donc ? Elle a peur ;

Et la voilà qui cherche au ciel avec stupeur

Cette brise qui n'a pas craint de lui déplaire.

Que faire ? le bassin semble plein de colère ;

Lui, si clair tout à l'heure, il est noir maintenant ;

Il a des vagues ; c'est une mer bouillonnant ;

Toute la pauvre rose est éparse sur l'onde ;

Ses cent feuilles que noie et roule l'eau profonde,

Tournoyant, naufrageant, s'en vont de tous côtés

Sur mille petits flots par la brise irrités ;

On croit voir dans un gouffre une flotte qui sombre.

-'Madame,' dit la duègne avec sa face d'ombre

A la petite fille étonnée et rêvant,

'Tout sur terre appartient aux princes, hors le vent.'

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > LES RAISONS DU MOMOTOMBO

LES RAISONS DU MOMOTOMBO

Trouvant les tremblements de terre trop fréquents,

Les rois d'Espagne ont fait baptiser les volcans

Du royaume qu'ils ont en dessous de la sphère ;

Les volcans n'ont rien dit et se sont laissé faire,

Et le Momotombo lui seul n'a pas voulu.

Plus d'un prêtre en surplis, par le Saint-Père élu,

Portant le sacrement que l'Église administre,

L'oeil au ciel, a monté la montagne sinistre ;

Beaucoup y sont allés, pas un n'est revenu.

O vieux Momotombo, colosse chauve et nu,

Qui songes près des mers, et fais de ton cratère

Une tiare d'ombre et de flamme à la terre,

Pourquoi, lorsqu'à ton seuil terrible nous frappons,

Ne veux-tu pas du Dieu qu'on t'apporte ? Réponds.

La montagne interrompt son crachement de lave,

Et le Momotombo répond d'une voix grave :

-Je n'aimais pas beaucoup le dieu qu'on a chassé.

Cet avare cachait de l'or dans un fossé ;

Il mangeait de la chair humaine ; ses mâchoires

Étaient de pourriture et de sang toutes noires ;

Son antre était un porche au farouche carreau,

Temple-sépulcre orné d'un pontife-bourreau ;

Des squelettes riaient sous ses pieds ; les écuelles

Où cet être buvait le meurtre étaient cruelles ;

Sourd, difforme, il avait des serpents au poignet ;

Toujours entre ses dents un cadavre saignait ;

Ce spectre noircissait le firmament sublime.

J'en grondais quelquefois au fond de mon abîme.

Aussi, quand sont venus, fiers sur les flots tremblants,

Et du côté d'où vient le jour, des hommes blancs,

Je les ai bien reçus, trouvant que c'était sage.

L'âme a certainement la couleur du visage,

Disais-je, l'homme blanc, c'est comme le ciel bleu,

Et le dieu de ceux-ci doit être un très bon dieu.

On ne le verra point de meurtres se repaître.-

J'étais content ; j'avais horreur de l'ancien prêtre.

Mais quand j'ai vu comment travaille le nouveau,

Quand j'ai vu flamboyer, ciel juste ! à mon niveau,

Cette torche lugubre, âpre, jamais éteinte,

Sombre, que vous nommez l'Inquisition sainte ;

Quand j'ai pu voir comment Torquemada s'y prend

Pour dissiper la nuit du sauvage ignorant,

Comment il civilise, et de quelle manière

Le saint office enseigne et fait de la lumière ;

Quand j'ai vu dans Lima d'affreux géants d'osier,

Pleins d'enfants, pétiller sur un large brasier,

Et le feu dévorer la vie, et les fumées

Se tordre sur les seins des femmes allumées ;

Quand je me suis senti parfois presque étouffé

Par l'âcre odeur qui sort de votre auto-da-fé,

Moi qui ne brûlais rien que l'ombre en ma fournaise,

J'ai pensé que j'avais eu tort d'être bien aise ; J'ai regardé de près le dieu de l'étranger,

Et j'ai dit :-Ce n'est pas la peine de changer.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER

LA CHANSON DES AVENTURIERS DE LA MER

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

Tom Robin, matelot de Douvre,

Au Phare nous abandonna

Pour aller voir si l'on découvre

Satan, que l'archange enchaîna,

Quand un bâillement noir entr'ouvre

La gueule rouge de l'Etna.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

En Calabre, une Tarentaise

Rendit fou Spitafangama ;

A Gaëte, Ascagne fut aise

De rencontrer Michellema ;

L'amour ouvrit la parenthèse,

Le mariage la ferma.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

A Naple, Ëbid, de Macédoine, Fut pendu ; c'était un faquin.

A Capri, l'on nous prit Antoine

Aux galères pour un sequin !

A Malte, Ofani se fit moine

Et Gobbo se fit arlequin.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

Autre perte. André, de Pavie,

Pris par les Turcs à Lipari,

Entra, sans en avoir envie,

Au sérail, et, sous cet abri,

Devint vertueux pour la vie.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

Puis, trois de nous, que rien ne gêne,

Ni loi, ni dieu, ni souverain,

Allèrent, pour le prince Eugène

Aussi bien que pour Mazarin,

Aider Fuentes à prendre Gêne

Et d'Harcourt à prendre Turin. En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

Vers Livourne nous rencontrâmes

Les vingt voiles de Spinola.

Quel beau combat ! Quatorze prames

Et six galères étaient là ;

Mais, bah ! rien qu'au bruit de nos rames

Toute la flotte s'envola.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

A Notre-Dame de la Garde,

Nous eûmes un charmant tableau ;

Lucca Diavolo par mégarde

Prit sa femme à Pier'Angelo ;

Sur ce, l'ange se mit en garde,

Et jeta le diable dans l'eau.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix. A Palma, pour suivre Pescaire,

Huit nous quittèrent tour à tour ;

Mais cela ne nous troubla guère ;

On ne s'arrêta pas un jour.

Devant Alger on fit la guerre,

A Gibraltar on fit l'amour.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

A nous dix, nous prîmes la ville ;

-Et le roi lui même !-Après quoi,

Maîtres du port, maître de l'île,

Ne sachant qu'en faire, ma foi,

D'une manière très civile,

Nous rendîmes la ville au roi.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

On fit ducs et grands de Castille

Mes neuf compagnons de bonheur,

Qui s'en allèrent à Séville

Epouser des dames d'honneur. Le roi me dit : '-Veux-tu ma fille ?'

Et je lui dis : '-Merci, seigneur !'

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

'J'ai, là-bas, où des flots sans nombre

Mugissent dans les nuits d'hiver,

Ma belle farouche à l'oeil sombre,

Au sourire charmant et fier,

Qui, tous les soirs, chantant dans l'ombre,

Vient m'attendre au bord de la mer.

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

'J'ai ma Faënzette à Fiesone.

C'est là que mon coeur est resté.

Le vent fraîchit, la mer frissonne,

Je m'en retourne en vérité !

O roi ! ta fille a la couronne,

Mais Faënzette a la beauté !'

En partant du golfe d'Otrante,

Nous étions trente ;

Mais, en arrivant à Cadiz,

Nous étions dix.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > APRÈS LA BATAILLE

APRÈS LA BATAILLE

Mon père, ce héros au sourire si doux,

Suivi d'un seul housard qu'il aimait entre tous

Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille,

Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,

Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.

Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.

C'était un Espagnol de l'armée en déroute

Qui se traînait sanglant sur le bord de la route,

Râlant, brisé, livide, et mort plus qu'à moitié,

Et qui disait :-A boire, à boire par pitié !-

Mon père, ému, tendit à son housard fidèle

Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,

Et dit :-Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé.-

Tout à coup, au moment où le housard baissé

Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de Maure,

Saisit un pistolet qu'il étreignait encore,

Et vise au front mon père en criant : Caramba !

Le coup passa si près que le chapeau tomba

Et que le cheval fit un écart en arrière.

-Donne-lui tout de même à boire, dit mon père.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > LE CRAPAUD

LE CRAPAUD

Que savons-nous ? qui donc connaît le fond des choses ?

Le couchant rayonnait dans les nuages roses ;

C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident

Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent ;

Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie,

Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie ;

Grave, il songeait ; l'horreur contemplait la splendeur.

(Oh ! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur ?

Hélas ! le bas-empire est couvert d'Augustules,

Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules,

Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils !)

Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils ;

L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière ;

Le soir se déployait ainsi qu'une bannière ;

L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli ;

Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde ; et, plein d'oubli,

Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,

Doux, regardait la grande auréole solaire.

Peut-être le maudit se sentait-il béni ;

Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini ;

Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche

L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche ;

Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,

Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux. Un homme qui passait vit la hideuse bête,

Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête ;

C'etait un prêtre ayant un livre qu'il lisait ;

Puis une femme, avec une fleur au corset,

Vint et lui creva l'oeil du bout de son ombrelle ;

Et le prêtre était vieux, et la femme était belle.

Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel.

-J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel ;-

Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie,

Peut commencer ainsi le récit de sa vie.

On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux,

On a sa mère, on est des écoliers joyeux,

De petits hommes gais, respirant l'atmosphère

A pleins poumons, aimés, libres, contents ; que faire,

Sinon de torturer quelque être malheureux ?

Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.

C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent.

Fauve, il cherchait la nuit ; les enfants l'aperçurent

Et crièrent :-Tuons ce vilain animal,

Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal !-

Et chacun d'eux, riant,-l'enfant rit quand il tue,-

Se mit à le piquer d'une branche pointue,

Élargissant le trou de l'oeil crevé, blessant

Les blessures, ravis, applaudis du passant ;

Car les passants riaient ; et l'ombre sépulcrale

Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle,

Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait

Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid ;

Il fuyait ; il avait une patte arrachée ;

Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée ;

Et chaque coup faisait écumer ce proscrit

Qui, même quand le jour sur sa tête sourit,

Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave ;

Et les enfants disaient : Est-il méchant ! il bave !

Son front saignait ; son oeil pendait ; dans le genêt

Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait ;

On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre.

Oh ! la sombre action, empirer la misère !

Ajouter de l'horreur à la difformité !

Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté,

Il respirait toujours ; sans abri, sans asile,

Il rampait ; on eût dit que la mort, difficile,

Le trouvait si hideux qu'elle le refusait ;

Les enfants le voulaient saisir dans un lacet,

Mais il leur échappa, glissant le long des haies ;

L'ornière était béante, il y traîna ses plaies

Et s'y plongea sanglant, brisé, le crâne ouvert,

Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert,

Lavant la cruauté de l'homme en cette boue ;

Et les enfants, avec le printemps sur la joue,

Blonds,charmants, ne s'étaient jamais tant divertis. Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits

Criaient : Viens voir ! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre,

Allons pour l'achever prendre une grosse pierre !

Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré,

Ils fixaient leurs regards, et le désespéré

Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles.

-Hélas ! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles ;

Quand nous visons un point de l'horizon humain,

Ayons la vie, et non la mort, dans notre main.-

Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase ;

C'était de la fureur et c'était de l'extase ;

Un des enfants revint, apportant un pavé

Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,

Et dit :-Nous allons voir comment cela va faire.-

Or, en ce même instant, juste à ce point de terre,

Le hasard amenait un chariot très lourd

Traîné par un vieux âne écloppé, maigre et sourd ;

Cet âne harassé, boiteux et lamentable,

Après un jour de marche approchait de l'étable ;

Il roulait la charrette et portait un panier ;

Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier ;

Cette bête marchait, battue, exténuée ;

Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée ;

Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur

Cette stupidité qui peut-être est stupeur ;

Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue

Et d'un versant si dur, que chaque tour de roue

Était comme un lugubre et rauque arrachement ;

Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant ;

La route descendait et poussait la bourrique ;

L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique,

Dans une profondeur où l'homme ne va pas.

Les enfants, entendant cette roue et ce pas,

Se tournèrent bruyants et virent la charrette :

-Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête !

Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend

Et va passer dessus, c'est bien plus amusant.

Tous regardaient.

Soudain, avançant dans l'ornière

Où le monstre attendait sa torture dernière,

L'âne vit le crapaud, et, triste,-hélas ! penché

Sur un plus triste,-lourd, rompu, morne, écorché,

Il sembla le flairer avec sa tête basse ;

Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce ;

Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant

Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang,

Résistant à l'ânier qui lui criait : Avance !

Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence,

Avec sa lassitude acceptant le combat,

Tirant le chariot et soulevant le bât,

Hagard il détourna la roue inexorable,

Laissant derrière lui vivre ce misérable ;

Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.

Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,

Un des enfants-celui qui conte cette histoire-

Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire,

Entendit une voix qui lui disait : Sois bon !

Bonté de l'idiot ! diamant du charbon !

Sainte énigme ! lumière auguste des ténèbres !

Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres,

Si les funèbres, groupe aveugle et châtié,

Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié.

O spectacle sacré ! l'ombre secourant l'ombre,

L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre,

Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant,

Le damné bon faisant rêver l'élu méchant !

L'animal avançant lorsque l'homme recule !

Dans la sérénité du pâle crépuscule,

La brute par moments pense et sent qu'elle est soeur

De la mystérieuse et profonde douceur ;

Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle

Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle :

Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las,

Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats,

Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange

Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange,

Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton,

Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon.

Tu cherches, philosophe ? O penseur, tu médites ?

Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites ?

Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour !

Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour ;

Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage,

La bonté, qui du monde éclaire le visage,

La bonté, ce regard du matin ingénu,

La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu,

Instinct qui dans la nuit et dans la souffrance aime,

Est le trait d'union ineffable et suprême

Qui joint, dans l'ombre, hélas ! si lugubre souvent,

Le grand ignorant, l'âne, à Dieu, le grand savant.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > LES PAUVRES GENS

LES PAUVRES GENS

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE I

I

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close.

Le logis est plein d'ombre, et l'on sent quelque chose

Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.

Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.

Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle

Aux planches d'un bahut vaguement étincelle,

On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.

Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs,

Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent.

La haute cheminée où quelques flammes veillent

Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,

Une femme à genoux prie, et songe et pâlit.

C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume,

Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,

Le sinistre océan jette son noir sanglot.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE II

II

L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot,

Il livre au hasard sombre une rude bataille.

Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille,

Car les petits enfants ont faim. Il part le soir,

Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir.

Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.

La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,

Remmaillant les filets, préparant l'hameçon,

Surveillant l'âtre où bout la soupe de poisson,

Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.

Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment,

Il s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit.

Dur labeur ! tout est noir, tout est froid ; rien ne luit.

Dans les brisants, parmi les lames en démence ;

L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense,

Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,

Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent,

Ce n'est qu'un point ; c'est grand deux fois comme la chambre.

Or, la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre,

Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant,

Comme il faut calculer la marée et le vent !

Comme il faut combiner sûrement les manoeuvres !

Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres ;

Le gouffre roule et tord ses plis démesurés

Et fait râler d'horreur les agrès effarés. Lui songe à sa Jeannie, au sein des mers glacées,

Et Jeannie en pleurant l'appelle ; et leurs pensées

Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du coeur.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE III

III

Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur

L'importune, et, parmi les écueils en décombres,

L'océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres

Passent dans son esprit, la mer, les matelots

Emportés à travers la colère des flots.

Et dans sa gaîne, ainsi que le sang dans l'artère,

La froide horloge bat, jetant dans le mystère,

Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers ;

Et chaque battement, dans l'énorme univers,

Ouvre aux âmes, essaims d'autours et de colombes,

D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes.

Elle songe, elle rêve,-et tant de pauvreté !

Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été.

Pas de pain de froment. On marge du pain d'orge.

-O Dieu ! le vent rugit comme un soufflet de forge,

La côte fait le brut d'une enclume, on croit voir

Les constellations fuir dans l'ouragan noir

Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre.

C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre

Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux,

Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux,

Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise,

Prend un pauvre marin frissonnant et le brise

Aux rochers monstrueux apparus brusquement.-

Horreur ! l'homme dont l'onde éteint le hurlement

Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge ;

Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe

Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil !

Ces mornes visions troublent son coeur, pareil

A la nuit. Elle tremble et pleure.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE IV

IV

O pauvres femmes

De pêcheurs ! c'est affreux de se dire : Mes âmes,

Père, amant, frères, fils, tout ce que j'ai de cher,

C'est là, dans ce chaos ! mon coeur, mon sang, ma chair !-

Ciel ! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes.

Oh ! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes,

Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron,

Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon,

Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse

Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse,

Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font,

Et que pour tenir tête à cette mer sans fond,

A tous ces gouffres d'ombre où ne luit nulle étoile,

Ils n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile !

Souci lugubre ! on court à travers les galets.

Le flot monte, on lui parle, on crie : Oh ! rends-nous-les !

Mais, hélas ! que veut-on que dise à la pensée

Toujours sombre la mer toujours bouleversée ?

Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul !

Seul dans cette âpre nuit ! seul sous ce noir linceul !

Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits.-O mère !

Tu dis : S'ils étaient grands ! leur père est seul !-Chimère !

Plus tard, quand ils seront près du père et partis,

Tu diras en pleurant : Oh ! s'ils étaient petits !

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE V

V

Elle prend sa lanterne et sa cape.-C'est l'heure

D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure,

S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal.

Allons !-Et la voilà qui part. L'air matinal

Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche

Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche.

Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin ;

On dirait que le jour tremble et doute, incertain,

Et qu'ainsi que l'enfant l'aube pleure de naître.

Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre.

Tout à coup à ses yeux qui cherchent le chemin,

Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain,

Une sombre masure apparaît décrépite ;

Ni lumière, ni feu ; la porte au vent palpite ;

Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux,

La bise sur ce toit tord des chaumes hideux,

jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve.

-Tiens ! je ne pensais plus à cette pauvre veuve,

Dit-elle ; mon mari, l'autre jour, la trouva

Malade et seule ; il faut voir comment elle va.

Elle frappe à la porte, elle écoute ; personne

Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne.

-Malade ! Et ses enfants ! comme c'est mal nourri !

Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari.-

Puis, elle frappe encore. Hé ! voisine ! Elle appelle,

Et la maison se tait toujours.-Ah ! Dieu ! dit-elle,

Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps !- La porte, cette fois, comme si, par instants,

Les objets étaient pris d'une pitié suprême,

Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-même.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE VI

VI

Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans

Du noir logis muet au bord des flots grondants.

L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible.

Au fond était couchée une forme terrible ;

Une femme immobile et renversée, ayant

Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant ;

Un cadavre ;-autrefois, mère joyeuse et forte ;-

Le spectre échevelé de la misère morte ;

Ce qui reste du pauvre après un long combat.

Elle laissait, parmi la paille du grabat,

Son bras livide et froid et sa main déjà verte

Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte

D'où l'âme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté

Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité !

Près du lit où gisait la mère de famille,

Deux tout petits enfants, le garçon et la fille,

Dans le même berceau souriaient endormis.

La mère, se sentant mourir, leur avait mis

Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe,

Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe,

Ils ne sentissent plus la tiédeur qui décroît,

Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE VII

VII

Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble !

Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble

Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant,

Pas même le clairon du dernier jugement ;

Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge.

Et la pluie au dehors gronde comme un déluge.

Du vieux toit crevassé, d'où la rafale sort,

Une goutte parfois tombe sur ce front mort,

Glisse sur cette joue et devient une larme.

La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme.

La morte écoute l'ombre avec stupidité.

Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitté,

A l'air de chercher l'âme et de rappeler l'ange ;

Il semble qu'on entend ce dialogue étrange

Entre la bouche pâle et l'oeil triste et hagard :

-Qu'as-tu fait de ton souffle ?-Et toi, de ton regard ?

Hélas ! aimez, vivez, cueillez les primevères,

Dansez, riez, brûlez vos coeurs, videz vos verres.

Comme au sombre océan arrive tout ruisseau,

Le sort donne pour but au festin, au berceau,

Aux mères adorant l'enfance épanouie,

Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie,

Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau.

Le refroidissement lugubre du tombeau !

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE VIII

VIII

Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte ?

Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte ?

Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant ?

Pourquoi son coeur bat-il ? Pourquoi son pas tremblant

Se hâte-t-il ainsi ? D'où vient qu'en la ruelle

Elle court, sans oser regarder derrière elle ?

Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé

Dans l'ombre, sur son lit ? Qu'a-t-elle donc volé ?

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE IX

IX

Quand elle fut rentrée au logis, la falaise

Blanchissait ; près du lit elle prit une chaise

Et s'assit toute pâle ; on eût dit qu'elle avait

Un remords, et son front tomba sur le chevet,

Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche

Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche.

-Mon pauvre homme ! ah ! mon Dieu ! que va-t-il dire ? Il a

Déjà tant de souci ! Qu'est-ce que j'ai fait là ?

Cinq enfants sur les bras ! ce père qui travaille !

Il n'avait pas assez de peine ; il faut que j'aille

Lui donner celle-là de plus.-C'est lui ?-Non. Rien.

-J'ai mal fait.-S'il me bat, je dirai : Tu fais bien.

-Est-ce lui ?-Non.-Tant mieux.-La porte bouge comme

Si l'on entrait.-Mais non.-Voilà-t-il pas, pauvre homme,

Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant !-

Puis elle demeura pensive et frissonnant,

S'enfonçant par degrés dans son angoisse intime,

Perdue en son souci comme dans un abîme,

N'entendant même plus les bruits extérieurs,

Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs,

Et l'onde et la marée et le vent en colère.

La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire,

Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc ;

Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant,

Joyeux, parut au seuil, et dit : C'est la marine !

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > CHAPITRE X

X

-C'est toi ! cria Jeannie, et contre sa poitrine

Elle prit son mari comme on prend un amant,

Et lui baisa sa veste avec emportement,

Tandis que lé marin disait :-Me voici, femme !

Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme

Son coeur bon et content que Jeannie éclairait.

-Je suis volé, dit-il ; la mer, c'est la forêt.

-Quel temps a-t-il fait ?-Dur.-Et la pêche ?-Mauvaise,

Mais, vois-tu, je t'embrasse et me voilà bien aise.

Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet.

Le diable était caché dans le vent qui soufflait.

Quelle nuit ! Un moment, dans tout ce tintamarre,

J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre

A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là ?-

Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla.

-Moi ? dit-elle. Ah ! mon Dieu ! rien, comme à l'ordinaire,

J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre,

J'avais peur.-Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal.-

Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,

Elle dit :-A propos, notre voisine est morte.

C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe,

Dans la soirée, après que vous fûtes partis.

Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.

L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine ;

L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine.

La pauvre bonne femme était dans le besoin.

L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin

Son bonnet de forçat mouillé par la tempête :

-Diable ! diable ! dit-il en se grattant la tête,

Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.

Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait

De souper quelquefois. Comment allons-nous faire ?

Bah ! tant pis ! ce n'est pas ma faute. C'est l'affaire

Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.

Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons ?

C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.

Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.

Si petits ! on ne peut leur dire : Travaillez.

Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés,

Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.

C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte ;

Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,

Cela nous grimpera le soir sur les genoux.

Ils vivront, ils seront frère et soeur des cinq autres.

Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres

Cette petite fille et ce petit garçon,

Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.

Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche,

C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu ? Ça te fâche ?

D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.

-Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà !

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > I - PLEINE MER

I - PLEINE MER

L'abîme ; on ne sait quoi de terrible qui gronde ;

Le vent ; l'obscurité vaste comme le monde ;

Partout les flots ; partout où l'oeil peut s'enfoncer,

La rafale qu'on voit aller, venir, passer ;

L'onde, linceul ; le ciel, ouverture de tombe ;

Les ténèbres sans l'arche et l'eau sans la colombe,

Les nuages ayant l'aspect d'une forêt.

Un esprit qui viendrait planer là ne pourrait

Dire, entre l'eau sans fond et l'espace sans borne,

Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne,

Faite de cécité, de stupeur et de bruit,

Vient de l'immense mer ou de l'immense nuit.

L'oeil distingue, au milieu du gouffre où l'air sanglote,

Quelque chose d'informe et de hideux qui flotte,

Un grand cachalot mort à carcasse de fer,

On ne sait quel cadavre à vau-l'eau dans la mer,

Oeuf de titan dont l'homme aurait fait un navire.

Cela vogue, cela nage, cela chavire ;

Cela fut un vaisseau ; l'écume aux blancs amas

Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts.

Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge,

S'engloutit, reparaît, se meut comme le songe,

Chaos d'agrès rompus, de poutres, de haubans ;

Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants.

L'onde passe à travers ce débris ; l'eau s'engage

Et déferle en hurlant le long du bastingage,

Et tourmente des bouts de corde à des crampons

Dans le ruissellement formidable des ponts ;

La houle éperdument furieuse saccage

Aux deux flancs du vaisseau les cintres d'une cage

Où jadis une roue effrayante a tourné.

Personne ; le néant, froid, muet, étonné ;

D'affreux canons rouillés tendant leurs cous funestes ;

L'entre-pont a des trous où se dressent les restes

De cinq tubes pareils à des clairons géants,

Pleins jadis d'une foudre, et qui, tordus, béants,

Ployés, éteints, n'ont plus, sur l'eau qui les balance,

Qu'un noir vomissement de nuit et de silence ;

Le flux et le reflux, comme avec un rabot,

Dénude à chaque coup l'étrave et l'étambot,

Et dans la lame on voit se débattre l'échine

D'une mystérieuse et difforme machine.

Cette masse sous l'eau rôde, fantôme obscur.

Des putréfactions fermentent, à coup sûr,

Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre.

Dessus, des tourbillons d'oiseaux de mer ; dans l'ombre,

Dessous, des millions de poissons carnassiers.

Tout à l'entour, les flots, ces liquides aciers,

Mêlent leurs tournoiements monstrueux et livides.

Des espaces déserts sous des espaces vides.

O triste mer ! sépulcre où tout semble vivant !

Ces deux athlètes faits de furie et de vent,

Le tangage qui brave et le roulis qui fume,

Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat

De la quille ou du port dans leur noir pugilat.

Par moments, au zénith un nuage se troue,

Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue,

Une lueur, qui tremble au souffle de l'autan,

Blême, éclaire à demi ce mot : LÉVIATHAN.

Puis l'apparition se perd dans l'eau profonde ;

Tout fuit.

Léviathan ; c'est là tout le vieux monde,

Apre et démesuré dans sa fauve laideur ;

Léviathan, c'est là tout le passé : grandeur,

Horreur.

Le dernier siècle a vu sur la Tamise

Croître un monstre à qui l'eau sans bornes fut promise,

Et qui longtemps, Babel des mers, eut Londre entier

Levant les yeux dans l'ombre au pied de son chantier.

Effroyable, à sept mâts mêlant cinq cheminées

Qui hennissaient au choc des vagues effrénées,

Emportant, dans le bruit des aquilons sifflants,

Dix mille hommes, fourmis éparses dans ses flancs,

Ce titan se rua, joyeux, dans la tempête ;

Du dôme de Saint-Paul son mât passait le faîte ;

Le sombre esprit humain, debout sur son tillac,

Stupéfiait la mer qui n'était plus qu'un lac ;

Le vieillard Océan, qu'effarouche la sonde,

Inquiet, à travers le verre de son onde,

Regardait le vaisseau de l'homme grossissant ;

Ce vaisseau fut sur l'onde un terrible passant ;

Les vagues frémissaient de l'avoir sur leurs croupes ;

Ses sabords mugissaient ; en guise de chaloupes,

Deux navires pendaient à ses portemanteaux ;

Son armure était faite avec tous les métaux ;

Un prodigieux câble ourlait sa grande voile ;

Quand il marchait, fumant, grondant, couvert de toile,

Il jetait un tel râle à l'air épouvanté

Que toute l'eau tremblait, et que l'immensité

Comptait parmi ses bruits ce grand frisson sonore.

La nuit, il passait rouge ainsi qu'un météore ;

Sa voilure, où l'oreille entendait le débat

Des souffles, subissant ce gréement comme un bât,

Ses hunes, ses grelins, ses palans, ses amures,

Étaient une prison de vents et de murmures ;

Son ancre avait le poids d'une tour ; ses parois

Voulaient les flots, trouvant tous les ports trop étroits ;

Son ombre humiliait au loin toutes les proues ;

Un télégraphe était son porte-voix ; ses roues

Forgeaient la sombre mer comme deux grands marteaux ;

Les flots se le passaient comme des piédestaux

Où, calme, ondulerait un triomphal colosse :

L'abîme s'abrégeait sous sa lourdeur véloce ;

Pas de lointain pays qui pour lui ne fût près ;

Madère apercevait ses mâts, trois jours après

L'Hékla l'entrevoyait dans la lueur polaire.

La bataille montait sur lui dans sa colère.

La guerre était sacrée et sainte en ce temps-là ;

Rien n'égalait Nemrod si ce n'est Attila ;

Et les hommes, depuis les premiers jours du monde,

Sentant peser sur eux la misère inféconde,

Les pestes, les fléaux lugubres et railleurs,

Cherchant quelque moyen d'amoindrir leurs douleurs,

Pour établir entre eux de justes équilibres,

Pour être plus heureux, meilleurs, plus grands, plus libres,

Plus dignes du ciel pur qui les daigne éclairer,

Avaient imaginé de s'entre-dévorer.

Ce sinistre vaisseau les aidait dans leur oeuvre.

Lourd comme le dragon, prompt comme la couleuvre,

Il couvrait l'océan de ses ailes de feu ;

La terre s'effrayait quand sur l'horizon bleu

Rampait l'allongement hideux de sa fumée,

Car c'était une ville et c'était une armée ;

Ses pavois fourmillaient de mortiers et d'affûts,

Et d'un hérissement de bataillons confus ;

Ses grappins menaçaient ; et, pour les abordages,

On voyait sur ses ponts des rouleaux de cordages

Monstrueux, qui semblaient des boas endormis ;

Invincible, en ces temps de frères ennemis,

Seul, de toute une flotte il affrontait l'émeute,

Ainsi qu'un éléphant au milieu d'une meute ;

La bordée à ses pieds fumait comme un encens,

Ses flancs engloutissaient les boulets impuissants,

Il allait broyant tout dans l'obscure mêlée,

Et, quand, épouvantable, il lâchait sa volée,

On voyait flamboyer son colossal beaupré,

Par deux mille canons brusquement empourpré.

Il méprisait l'autan, le flux, l'éclair, la brume.

A son avant tournait, dans un chaos d'écume,

Une espèce de vrille à trouer l'infini.

Le Maelström s'apaisait sous sa quille aplani.

Sa vie intérieure était un incendie,

Flamme au gré du pilote apaisée ou grandie ;

Dans l'antre d'où sortait son vaste mouvement,

Au fond d'une fournaise on voyait vaguement

Des êtres ténébreux marcher dans des nuées

D'étincelles, parmi les braises remuées ;

Et pour âme il avait dans sa cale un enfer.

Il voguait, roi du gouffre, et ses vergues de fer

Ressemblaient, sous le ciel redoutable et sublime,

A des spectres posés en travers de l'abîme ;

Ainsi qu'on voit l'Etna l'on voyait le steamer ;

Il était la montagne errante de la mer.

Mais les heures, les jours, les mois, les ans, ces ondes,

Ont passé ; l'océan, vaste entre les deux mondes, A rugi, de brouillard et d'orage obscurci ;

La mer a ses écueils cachés, le temps aussi ;

Et maintenant, parmi les profondeurs farouches,

Sous les vautours, qui sont de l'abîme les mouches,

Sous le nuage, au gré des souffles, dans l'oubli

De l'infini, dont l'ombre affreuse est le repli,

Sans que jamais le vent autour d'elle s'endorme,

Au milieu des flots noirs roule l'épave énorme !

L'ancien monde, l'ensemble étrange et surprenant

De faits sociaux, morts et pourris maintenant,

D'où sortit ce navire aujourd'hui sous l'écume,

L'ancien monde aussi, lui, plongé dans l'amertume,

Avait tous les fléaux pour vents et pour typhons.

Construction d'airain aux étages profonds,

Sur qui le mal, flot vil, crachait sa bave infâme,

Plein de fumée, et mû par une hydre de flamme,

La Haine, il ressemblait à ce sombre vaisseau.

Le mal l'avait marqué de son funèbre sceau.

Ce monde, enveloppé d'une brume éternelle,

Était fatal : l'Espoir avait plié son aile ;

Pas d'unité, divorce et joug ; diversité

De langue, de raison, de code, de cité ;

Nul lien ; nul faisceau ; le progrès solitaire,

Comme un serpent coupé, se tordait sur la terre,

Sans pouvoir réunir les tronçons de l'effort ;

L'esclavage, parquant les peuples pour la mort,

Les enfermait au fond d'un cirque de frontières Où les gardaient la Guerre et la Nuit, bestiaires ;

L'Adam slave luttait contre l'Adam germain ;

Un genre humain en France ; un autre genre humain

En Amérique, un autre à Londre, un autre à Rome ;

L'homme au delà d'un pont ne connaissait plus l'homme ;

Les vivants, d'ignorance et de vices chargés,

Se traînaient ; en travers de tout, les préjugés,

Les superstitions étaient d'âpres enceintes

Terribles d'autant plus qu'elles étaient plus saintes ;

Quel créneau soupçonneux et noir qu'un alcoran !

Un texte avait le glaive au poing comme un tyran ;

La loi d'un peuple était chez l'autre peuple un crime ;

Lire était un fossé, croire était un abîme ;

Les rois étaient des tours ; les dieux étaient des murs ;

Nul moyen de franchir tant d'obstacles obscurs ;

Sitôt qu'on voulait croître, on rencontrait la barre

D'une mode sauvage ou d'un dogme barbare ;

Et, quant à l'avenir, défense d'aller là.

Le vent de l'infini sur ce monde souffla.

Il a sombré. Du fond des cieux inaccessibles,

Les vivants de l'éther, les êtres invisibles

Confusément épars sous l'obscur firmament

A cette heure, pensifs, regardent fixement

Sa disparition dans la nuit redoutable.

Qu'est-ce que le simoun a fait du grain de sable ?

Cela fut. C'est passé. Cela n'est plus ici.

Ce monde est mort. Mais quoi ! l'homme est-il mort aussi ? Cette forme de lui disparaissant, l'a-t-elle

Lui-même remporté dans l'énigme éternelle ?

L'océan est désert. Pas une voile au loin.

Ce n'est plus que du flot que le flot est témoin.

Pas un esquif vivant sur l'onde où la mouette

Voit du Léviathan rôder la silhouette.

Est-ce que l'homme, ainsi qu'un feuillage jauni,

S'en est allé dans l'ombre ? Est-ce que c'est fini ?

Seul, le flux et reflux va, vient, passe et repasse.

Et l'oeil, pour retrouver l'homme absent de l'espace,

Regarde en vain là-bas. Rien.

Regardez là-haut.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > II - PLEIN CIEL

II - PLEIN CIEL

Loin dans les profondeurs, hors des nuits, hors du flot,

Dans un écartement de nuages, qui laisse

Voir au-dessus des mers la céleste allégresse,

Un point vague et confus apparaît ; dans le vent,

Dans l'espace, ce point se meut ; il est vivant,

Il va, descend, remonte ; il fait ce qu'il veut faire ;

Il approche, il prend forme, il vient ; c'est une sphère,

C'est un inexprimable et surprenant vaisseau,

Globe comme le monde, et comme l'aigle oiseau ;

C'est un navire en marche. Où ? Dans l'éther sublime !

Rêve ! on croit voir planer un morceau d'une cime ;

Le haut d'une montagne a, sous l'orbe étoilé,

Pris des ailes et s'est tout à coup envolé ?

Quelque heure immense étant dans les destins sonnée,

La nuit errante s'est en vaisseau façonnée ?

La Fable apparaît-elle à nos yeux décevants ?

L'antique Éole a-t-il jeté son outre aux vents ?

De sorte qu'en ce gouffre où les orages naissent,

Les vents, subitement domptés, la reconnaissent ?

Est-ce l'aimant qui s'est fait aider par l'éclair

Pour bâtir un esquif céleste avec de l'air ?

Du haut des clairs azurs vient-il une visite ?

Est-ce un transfiguré qui part et ressuscite,

Qui monte, délivré de la terre, emporté

Sur un char volant fait d'extase et de clarté,

Et se rapproche un peu par instants pour qu'on voie,

Du fond du monde noir, la fuite de sa joie ?

Ce n'est pas un morceau d'une cime ; ce n'est

Ni l'outre où tout le vent de la Fable tenait,

Ni le jeu de l'éclair ; ce n'est pas un fantôme

Venu des profondeurs aurorales du dôme ;

Ni le rayonnement d'un ange qui s'en va,

Hors de quelque tombeau béant, vers Jéhovah ;

Ni rien de ce qu'en songe ou dans la fièvre on nomme.

Qu'est-ce que ce navire impossible ? C'est l'homme.

C'est la grande révolte obéissante à Dieu !

La sainte fausse clef du fatal gouffre bleu !

C'est Isis qui déchire éperdument son voile !

C'est du métal, du bois, du chanvre et de la toile,

C'est de la pesanteur délivrée, et volant ;

C'est la force alliée à l'homme étincelant,

Fière, arrachant l'argile à sa chaîne éternelle ;

C'est la matière, heureuse, altière, ayant en elle

De l'ouragan humain, et planant à travers

L'immense étonnement des cieux enfin ouverts !

Audace humaine ! effort du captif ! sainte rage !

Effraction enfin plus forte que la cage !

Que faut-il à cet être, atome au large front,

Pour vaincre ce qui n'a ni fin, ni bord, ni fond,

Pour dompter le vent, trombe, et l'écume, avalanche ?

Dans le ciel une toile et sur mer une planche.

Jadis des quatre vents la fureur triomphait ;

De ces quatre chevaux échappés l'homme a fait

L'attelage de son quadrige ;

Génie, il les tient tous dans sa main, fier cocher

Du char aérien que l'éther voit marcher ;

Miracle, il gouverne un prodige.

Char merveilleux ! son nom est Délivrance. Il court

Près de lui le ramier est lent, le flocon lourd ;

Le daim, l'épervier, la panthère

Sont encor là, qu'au loin son ombre a déjà fui ;

Et la locomotive est reptile, et, sous lui,

L'hydre de flamme est ver de terre.

Une musique, un chant, sort de son tourbillon.

Ses cordages vibrants et remplis d'aquilon

Semblent, dans le vide où tout sombre,

Une lyre à travers laquelle par moment

Passe quelque âme en fuite au fond du firmament

Et mêlée aux souffles de l'ombre.

Car l'air, c'est l'hymne épars ; l'air, parmi les récifs

Des nuages roulant en groupes convulsifs,

Jette mille voix étouffées ;

Les fluides, l'azur, l'effluve, l'élément,

Sont toute une harmonie où flottent vaguement

On ne sait quels sombres Orphées.

Superbe, il plane avec un hymne en ses agrès ;

Et l'on croit voir passer la strophe du progrès.

Il est la nef, il est le phare ! L'homme enfin prend son sceptre et jette son bâton.

Et l'on voit s'envoler le calcul de Newton

Monté sur l'ode de Pindare.

Le char haletant plonge et s'enfonce dans l'air,

Dans l'éblouissement impénétrable et clair,

Dans l'éther sans tache et sans ride ;

Il se perd sous le bleu des cieux démesurés ;

Les esprits de l'azur contemplent effarés

Cet engloutissement splendide.

Il passe, il n'est plus là ; qu'est-il donc devenu ?

Il est dans l'invisible, il est dans l'inconnu ;

Il baigne l'homme dans le songe,

Dans le fait, dans le vrai profond, dans la clarté,

Dans l'océan d'en haut plein d'une vérité

Dont le prêtre a fait un mensonge.

Le jour se lève, il va ; le jour s'évanouit,

Il va ; fait pour le jour, il accepte la nuit.

Voici l'heure des feux sans nombre ;

L'heure où, vu du nadir, ce globe semble, ayant

Son large cône obscur sous lui se déployant,

Une énorme comète d'ombre.

La brume redoutable emplit au loin les airs.

Ainsi qu'au crépuscule on voit, le long des mers,

Le pêcheur, vague comme un rêve,

Traînant, dernier effort d'un long jour de sueurs,

Sa nasse où les poissons font de pâles lueurs,

Aller et venir sur la grève.

La Nuit tire du fond des gouffres inconnus

Son filet où luit Mars, où rayonne Vénus,

Et, pendant que les heures sonnent,

Ce filet grandit, monte, emplit le ciel des soirs,

Et dans ses mailles d'ombre et dans ses réseaux noirs

Les constellations frissonnent.

L'aéroscaphe suit son chemin ; il n'a peur

Ni des pièges du soir, ni de l'âcre vapeur,

Ni du ciel morne où rien ne bouge,

Où les éclairs, luttant au fond de l'ombre entre eux,

Ouvrent subitement dans le nuage affreux

Des cavernes de cuivre rouge.

Il invente une route obscure dans les nuits ;

Le silence hideux de ces lieux inouïs

N'arrête point ce globe en marche ;

Il passe, portant l'homme et l'univers en lui ;

Paix ! gloire ! et, comme l'eau jadis, l'air aujourd'hui

Au-dessus de ses flots voit l'arche.

Le saint navire court par le vent emporté

Avec la certitude et la rapidité

Du javelot cherchant la cible ;

Rien n'en tombe, et pourtant il chemine en semant ;

Sa rondeur, qu'on distingue en haut confusément,

Semble un ventre d'oiseau terrible.

Il vogue ; les brouillards sous lui flottent dissous ;

Ses pilotes penchés regardent, au-dessous

Des nuages où l'ancre traîne,

Si, dans l'ombre, où la terre avec l'air se confond,

Le sommet du mont Blanc ou quelque autre bas-fond

Ne vient pas heurter sa carène.

La vie est sur le pont du navire éclatant.

Le rayon l'envoya, la lumière l'attend.

L'homme y fourmille, l'homme invincible y flamboie.

Point d'armes ; un fier bruit de puissance et de joie ;

Le cri vertigineux de l'exploration !

Il court, ombre, clarté, chimère, vision !

Regardez-le pendant qu'il passe, il va si vite !

Comme autour d'un soleil un système gravite,

Une sphère de cuivre énorme fait marcher

Quatre globes où pend un immense plancher ;

Elle respire et fuit dans les vents qui la bercent ;

Un large et blanc hunier horizontal, que percent

Des trappes, se fermant, s'ouvrant au gré du frein,

Fait un grand diaphragme à ce poumon d'airain ;

Il s'impose à la nue ainsi qu'à l'onde un liège ;

La toile d'araignée humaine, un vaste piège

De cordes et de noeuds, un enchevêtrement

De soupapes que meut un câble où court l'aimant,

Une embûche de treuils, de cabestans, de moufles,

Prend au passage et fait travailler tous les souffles ;

L'esquif plane, encombré d'hommes et de ballots,

Parmi les arcs-en-ciel, les azurs, les halos,

Et sa course, écheveau qui sans fin se dévide,

A pour point d'appui l'air et pour moteur le vide ;

Sous le plancher s'étage un chaos régulier

De ponts flottants que lie un tremblant escalier ;

Ce navire est un Louvre errant avec son faste ;

Un fil le porte ; il fuit, léger, fier, et si vaste,

Si colossal, au vent du grand abîme clair,

Que le Léviathan, rampant dans l'âpre mer,

A l'air de sa chaloupe aux ténèbres tombée,

Et semble, sous le vol d'un aigle, un scarabée

Se tordant dans le flot qui l'emporte, tandis

Que l'immense oiseau plane au fond d'un paradis.

Si l'on pouvait rouvrir les yeux que le ver ronge,

Oh ! ce vaisseau, construit par le chiffre et le songe,

Éblouirait Shakspeare et ravirait Euler !

Il voyage, Délos gigantesque de l'air,

Et rien ne le repousse et rien ne le refuse ;

Et l'on entend parler sa grande voix confuse.

Par moments la tempête accourt, le ciel pâlit,

L'autan, bouleversant les flots de l'air, emplit

L'espace d'une écume affreuse de nuages ;

Mais qu'importe à l'esquif de la mer sans rivages ?

Seulement, sur son aile il se dresse en marchant ;

Il devient formidable à l'abîme méchant,

Et dompte en frémissant la trombe qui se creuse. On le dirait conduit dans l'horreur ténébreuse

Par l'âme des Leibniz, des Fultons, des Képlers ;

Et l'on croit voir, parmi le chaos plein d'éclairs,

De détonations, d'ombre et de jets de soufre,

Le sombre emportement d'un monde dans un gouffre.

Qu'importe le moment ? qu'importe la saison ?

La brume peut cacher dans le blême horizon

Les Saturnes et les Mercures ;

La bise, conduisant la pluie aux crins épars,

Dans les nuages lourds grondant de toutes parts

Peut tordre des hydres obscures ;

Qu'importe ? il va. Tout souffle est bon ; simoun, mistral !

La terre a disparu dans le puits sidéral,

Il entre au mystère nocturne,

Au-dessus de la grêle et de l'ouragan fou,

Laissant le globe en bas dans l'ombre, on ne sait où,

Sous le renversement de l'urne.

Intrépide, il bondit sur les ondes du vent ;

Il se rue, aile ouverte et a proue en avant,

Il monte, il monte, il monte encore,

Au delà de la zone où tout s'évanouit,

Comme s'il s'en allait dans la profonde nuit

A la poursuite de l'aurore !

Calme, il monte où jamais nuage n'est monté ;

Il plane à la hauteur de la sérénité,

Devant la vision des sphères ;

Elles sont là, faisant le mystère éclatant,

Chacune feu d'un gouffre, et toutes constatant

Les énigmes par les lumières.

Andromède étincelle, Orion resplendit ;

L'essaim prodigieux des Pléiades grandit ;

Sirius ouvre son cratère ;

Arcturus, oiseau d'or, scintille dans son nid ;

Le Scorpion hideux fait cabrer au zénith

Le poitrail bleu du Sagittaire.

L'aéroscaphe voit, comme en face de lui,

Là-haut, Aldebaran par Céphée ébloui,

Persée, escarboucle des cimes,

Le chariot polaire aux flamboyants essieux,

Et, plus loin, la lueur lactée, ô sombres cieux,

La fourmilière des abîmes !

Vers l'apparition terrible des soleils,

Il monte ; dans l'horreur des espaces vermeils,

Il s'oriente, ouvrant ses voiles ;

On croirait, dans l'éther où de loin on entend,

Que ce vaisseau puissant et superbe, en chantant,

Part pour une de ces étoiles ;

Tant cette nef, rompant tous les terrestres noeuds,

Volante, et franchissant le ciel vertigineux,

Rêve des blêmes Zoroastres,

Comme effrénée au souffle insensé de la nuit,

Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit

Dans le précipice des astres !

Où donc s'arrêtera l'homme séditieux ?

L'espace voit, d'un oeil par moment soucieux,

L'empreinte du talon de l'homme dans les nues ;

Il tient l'extrémité des choses inconnues ;

Il épouse l'abîme à son argile uni ;

Le voilà maintenant marcheur de l'infini.

Où s'arrêtera-t-il, le puissant réfractaire ?

Jusqu'à quelle distance ira-t-il de la terre ?

Jusqu'à quelle distance ira-t-il du destin ?

L'âpre Fatalité se perd dans le lointain ;

Toute l'antique histoire affreuse et déformée

Sur l'horizon nouveau fuit comme une fumée.

Les temps sont venus. L'homme a pris possession

De l'air, comme du flot le grèbe et l'alcyon.

Devant nos rêves fiers, devant nos utopies

Ayant des yeux croyants et des ailes impies,

Devant tous nos efforts pensifs et haletants,

L'obscurité sans fond fermait ses deux battants ;

Le vrai champ enfin s'offre aux puissantes algèbres ;

L'homme vainqueur, tirant le verrou des ténèbres,

Dédaigne l'océan, le vieil infini mort.

La porte noire cède et s'entre-bâille. Il sort !

O profondeurs ! faut-il encor l'appeler l'homme ?

L'homme est d'abord monté sur la bête de somme ;

Puis sur le chariot que portent des essieux ; Puis sur la frêle barque au mât ambitieux ;

Puis quand il a fallu vaincre l'écueil, la lame,

L'onde et l'ouragan, l'homme est monté sur la flamme ;

A présent l'immortel aspire à l'éternel ;

Il montait sur la mer, il monte sur le ciel.

L'homme force le sphinx à lui tenir la lampe.

Jeune, il jette le sac du vieil Adam, qui rampe,

Et part, et risque aux cieux, qu'éclaire son flambeau,

Un pas semblable à ceux qu'on fait dans le tombeau ;

Et peut-être voici qu'enfin la traversée

Effrayante, d'un astre à l'autre, est commencée !

Stupeur ! se pourrait-il que l'homme s'élançât ?

O nuit ! se pourrait-il que l'homme, ancien forçat,

Que l'esprit humain, vieux reptile,

Devînt ange et, brisant le carcan qui le mord,

Fût soudain de plain-pied avec les cieux ? La mort

Va donc devenir inutile !

Oh ! franchir l'éther ! songe épouvantable et beau !

Doubler le promontoire énorme du tombeau !

Qui sait ?-toute aile est magnanime,

L'homme est ailé,-peut-être, ô merveilleux retour !

Un Christophe Colomb de l'ombre, quelque jour,

Un Gama du cap de l'abîme,

Un Jason de l'azur, depuis longtemps parti,

De la terre oublié, par le ciel englouti,

Tout à coup sur l'humaine rive

Reparaîtra, monté sur cet alérion,

Et, montrant Sirius, Allioth, Orion,

Tout pâle, dira : J'en arrive !

Ciel ! ainsi, comme on voit aux voûtes des celliers

Les noirceurs qu'en rôdant tracent les chandeliers,

On pourrait, sous les bleus pilastres,

Deviner qu'un enfant de la terre a passé,

A ce que le flambeau de l'homme aurait laissé

De fumée au plafond des astres !

Pas si loin ! pas si haut ! redescendons. Restons

L'homme, restons Adam ; mais non l'homme à tâtons,

Mais non l'Adam tombé ! Tout autre rêve altère

L'espèce d'idéal qui convient à la terre.

Contentons-nous du mot : meilleur ! écrit partout.

Oui, l'aube s'est levée.

Oh ! ce fut tout à coup

Comme une éruption de folie et de joie,

Quand, après six mille ans dans la fatale voie,

Défaite brusquement par l'invisible main,

La pesanteur, liée au pied du genre humain,

Se brisa ; cette chaîne était toutes les chaînes !

Tout s'envola dans l'homme, et les fureurs, les haines,

Les chimères, la force évanouie enfin,

L'ignorance et l'erreur, la misère et la faim,

Le droit divin des rois,

les faux dieux juifs ou guèbres, Le mensonge, le dol, les brumes, les ténèbres,

Tombèrent dans la poudre avec l'antique sort,

Comme le vêtement du bagne dont on sort.

Et c'est ainsi que l'ère annoncée est venue,

Cette ère qu'à travers les temps, épaisse nue,

Thalès apercevait au loin devant ses yeux ;

Et Platon, lorsque, ému, des sphères dans les cieux

Il écoutait les chants et contemplait les danses.

Les êtres inconnus et bons, les providences

Présentes dans l'azur où l'oeil ne les voit pas,

Les anges qui de l'homme observent tous les pas,

Leur tâche sainte étant de diriger les âmes

Et d'attiser, avec toutes les belles flammes,

La conscience au fond des cerveaux ténébreux,

Ces amis des vivants, toujours penchés sur eux,

Ont cessé de frémir et d'être, en la tourmente

Et dans les sombres nuits, la voix qui se lamente.

Voici qu'on voit bleuir l'idéale Sion.

Ils n'ont plus d'oeil fixé sur l'apparition

Du vainqueur, du soldat, du fauve chasseur d'hommes.

Les vagues flamboiements épars sur les Sodomes,

Précurseurs du grand feu dévorant, les lueurs

Que jette le sourcil tragique des tueurs,

Les guerres, s'arrachant avec leur griffe immonde

Les frontières, haillon difforme du vieux monde,

Les battements de coeur des mères aux abois,

L'embuscade ou le vol guettant au fond des bois,

Le cri de la chouette et de la sentinelle,

Les fléaux, ne sont plus leur alarme éternelle.

Le deuil n'est plus mêlé dans tout ce qu'on entend ;

Leur oreille n'est plus tendue à chaque instant

Vers le gémissement indigné de la tombe ;

La moisson rit aux champs où râlait l'hécatombe ;

L'azur ne les voit plus pleurer les nouveau-nés,

Dans tous les innocents pressentir des damnés,

Et la pitié n'est plus leur unique attitude ;

Ils re regardent plus la morne servitude

Tresser sa maille obscure à l'osier des berceaux.

L'homme aux fers, pénétré du frisson des roseaux,

Est remplacé par l'homme attendri, fort et calme ;

La fonction du sceptre est faite par la palme ;

Voici qu'enfin, ô gloire ! exaucés dans leur voeu,

Ces êtres, dieux pour nous, créatures pour Dieu,

Sont heureux, l'homme est bon, et sont fiers, l'homme est juste.

Les esprits purs, essaim de l'empyrée auguste,

Devant ce globe obscur qui devient lumineux,

Ne sentent plus saigner l'amour qu'ils ont en eux ;

Une clarté paraît dans leur beau regard sombre ;

Et l'archange commence à sourire dans l'ombre.

Où va-t-il, ce navire ? Il va, de jour vêtu,

A l'avenir divin et pur, à la vertu,

A la science qu'on voit luire,

A la mort des fléaux, à l'oubli généreux,

A l'abondance, au calme, au rire, à l'homme heureux ;

Il va, ce glorieux navire,

Au droit, à la raison, à la fraternité,

A la religieuse et sainte vérité

Sans impostures et sans voiles,

A l'amour, sur les coeurs serrant son doux lien,

Au juste, au grand, au bon, au beau...-Vous voyez bien

Qu'en effet il monte aux étoiles !

Il porte l'homme à l'homme, et l'esprit à l'esprit.

Il civilise, ô gloire ! Il ruine, il flétrit

Tout l'affreux passé qui s'effare ;

Il abolit la loi de fer, la loi de sang,

Les glaives, les carcans, l'esclavage, en passant

Dans les cieux comme une fanfare.

Il ramène au vrai ceux que le faux repoussa ;

Il fait briller la foi dans l'oeil de Spinosa

Et l'espoir sur le front de Hobbe ;

Il plane, rassurant, réchauffant, épanchant

Sur ce qui fut lugubre et ce qui fut méchant

Toute la clémence de l'aube.

Les vieux champs de bataille étaient là dans la nuit ;

Il passe, et maintenant voilà le jour qui luit

Sur ces grands charniers de l'histoire

Où les siècles, penchant leur oeil triste et profond, Venaient regarder l'ombre effroyable que font

Les deux ailes de la victoire.

Derrière lui, César redevient homme ; Éden

S'élargit sur l'Érèbe, épanoui soudain ;

Les ronces de lys sont couvertes ;

Tout revient, tout renaît ; ce que la mort courbait

Refleurit dans la vie, et le bois du gibet

Jette, effrayé, des branches vertes.

Le nuage, l'aurore aux candides fraîcheurs,

L'aile de la colombe, et toutes les blancheurs,

Composent là-haut sa magie ;

Derrière lui, pendant qu'il fuit vers la clarté,

Dans l'antique noirceur de la fatalité

Des lueurs de l'enfer rougie,

Dans ce brumeux chaos qui fut le monde ancien,

Où l'allah turc s'accoude au sphinx égyptien,

Dans la séculaire géhenne,

Dans la Gomorrhe infâme où flambe un lac fumant,

Dans la forêt du mal qu'éclairent vaguement

Les deux yeux fixes de la Haine,

Tombent, sèchent, ainsi que des feuillages morts,

Et s'en vont la douleur, le péché, le remords,

La perversité lamentable,

Tout l'ancien joug, de rêve et de crime forgé,

Nemrod, Aron, la guerre avec le préjugé,

La boucherie avec l'étable !

Tous les spoliateurs et tous les corrupteurs

S'en vont ; et les faux jours sur les fausses hauteurs ;

Et le taureau d'airain qui beugle,

La hache, le billot, le bûcher dévorant,

Et le docteur versant l'erreur à l'ignorant,

Vil bâton qui trompait l'aveugle !

Et tous ceux qui faisaient, au lieu de repentirs,

Un rire au prince avec les larmes des martyrs,

Et tous ces flatteurs des épées

Qui louaient le sultan, le maître universel,

Et, pour assaisonner l'hymne, prenaient du sel

Dans le sac aux têtes coupées !

Les pestes, les forfaits, les cimiers fulgurants,

S'effacent, et la route où marchaient les tyrans,

Bélial roi, Dagon ministre,

Et l'épine, et la haie horrible du chemin

Où l'homme du vieux monde et du vieux vice humain

Entend bêler le bouc sinistre.

On voit luire partout les esprits sidéraux ;

On voit la fin du monstre et la fin du héros,

Et de l'athée et de l'augure,

La fin du conquérant, la fin du paria ;

Et l'on voit lentement sortir Beccaria

De Dracon qui se transfigure.

On voit l'agneau sortir du dragon fabuleux,

La vierge de l'opprobre, et Marie aux yeux bleus

De la Vénus prostituée ;

Le blasphème devient le psaume ardent et pur,

L'hymne prend, pour s'en faire autant d'ailes d'azur,

Tous les haillons de la huée.

Tout est sauvé !

La fleur, le printemps aromal,

L'éclosion du bien, l'écroulement du mal,

Fêtent dans sa course enchantée

Ce beau globe éclaireur, ce grand char curieux,

Qu'Empédocle, du fond des gouffres, suit des yeux,

Et, du haut des monts, Prométhée !

Le jour s'est fait dans l'antre où l'horreur s'accroupit.

En expirant, l'antique univers décrépit,

Larve à la prunelle ternie,

Gisant, et regardant le ciel noir s'étoiler,

A laissé cette sphère heureuse s'envoler

Des lèvres de son agonie.

Oh ! ce navire fait le voyage sacré !

C'est l'ascension bleue à son premier degré,

Hors de l'antique et vil décombre,

Hors de la pesanteur, c'est l'avenir fondé ;

C'est le destin de l'homme à la fin évadé,

Qui lève l'ancre et sort de l'ombre !

Ce navire là-haut conclut le grand hymen,

Il mêle presque à Dieu l'âme du genre humain.

Il voit l'insondable, il y touche ;

Il est le vaste élan du progrès vers le ciel ;

Il est l'entrée altière et sainte du réel

Dans l'antique idéal farouche.

Oh ! chacun de ses pas conquiert l'illimité !

Il est la joie ; il est la paix ; l'humanité

A trouvé son organe immense ;

Il vogue, usurpateur sacré, vainqueur béni,

Reculant chaque jour plus loin dans l'infini

Le point sombre où l'homme commence.

Il laboure l'abîme ; il ouvre ces sillons

Où croissaient l'ouragan, l'hiver, les tourbillons,

Les sifflements et les huées ;

Grâce à lui, la concorde est la gerbe des cieux ;

Il va, fécondateur du ciel mystérieux,

Charrue auguste des nuées.

Il fait germer la vie humaine dans ces champs

Où Dieu n'avait encor semé que des couchants

Et moissonné que des aurores ;

Il entend, sous son vol qui fend les airs sereins,

Croître et frémir partout les peuples souverains,

Ces immenses épis sonores !

Nef magique et suprême ! elle a, rien qu'en marchant,

Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant,

Rajeuni les races flétries,

Établi l'ordre vrai, montré le chemin sûr,

Dieu juste ! et fait entrer dans l'homme tant d'azur

Qu'elle a supprimé les patries !

Faisant à l'homme avec le ciel une cité,

Une pensée avec toute l'immensité,

Elle abolit les vieilles règles ;

Elle abaisse les monts, elle annule les tours,

Splendide, elle introduit les peuples, marcheurs lourds,

Dans la communion des aigles.

Elle a cette divine et chaste fonction

De composer là-haut l'unique nation,

A la fois dernière et première,

De promener l'essor dans le rayonnement,

Et de faire planer, ivre de firmament,

La liberté dans la lumière.

LA LÉGENDE DES SIÈCLES - Victor HUGO > LA TROMPETTE DU JUGEMENT

LA TROMPETTE DU JUGEMENT

Je vis dans la nuée un clairon monstrueux.

Et ce clairon semblait, au seuil profond des cieux,

Calme, attendre le souffle immense de l'archange.

Ce qui jamais ne meurt, ce qui jamais ne change,

L'entourait. A travers un frisson, on sentait

Que ce buccin fatal, qui rêve et qui se tait,

Quelque part, dans l'endroit où l'on crée, où l'on sème,

Avait été forgé par quelqu'un de suprême

Avec de l'équité condensée en airain.

Il était là, lugubre, effroyable, serein.

Il gisait sur la brume insondable qui tremble,

Hors du monde, au delà de tout ce qui ressemble

A la forme de quoi que ce soit.

Il vivait.

Il semblait un réveil songeant près d'un chevet.

Oh ! quelle nuit ! là, rien n'a de contour ni d'âge ;

Et le nuage est spectre, et le spectre est nuage.

Et c'était le clairon de l'abîme.

Une voix

Un jour en sortira qu'on entendra sept fois.

En attendant, glacé, mais écoutant, il pense ;

Couvant le châtiment, couvant la récompense ;

Et toute l'épouvante éparse au ciel est soeur

De cet impénétrable et morne avertisseur.

Je le considérais dans les vapeurs funèbres

Comme on verrait se taire un coq dans les ténèbres.

Pas un murmure autour du clairon souverain.

Et la terre sentait le froid de son airain,

Quoique, là, d'aucun monde on ne vît les frontières.

Et l'immobilité de tous les cimetières,

Et le sommeil de tous les tombeaux, et la paix

De tous les morts couchés dans la fosse, étaient faits

Du silence inouï qu'il avait dans la bouche ;

Ce lourd silence était pour l'affreux mort farouche

L'impossibilité de faire faire un pli

Au suaire cousu sur son front par l'oubli.

Ce silence tenait en suspens l'anathème.

On comprenait que tant que ce clairon suprême

Se tairait, le sépulcre, obscur, roidi, béant,

Garderait l'attitude horrible du néant,

Que la momie aurait toujours sa bandelette,

Que l'homme irait tombant du cadavre au squelette,

Et que ce fier banquet radieux, ce festin

Que les vivants gloutons appellent le destin,

Toute la joie errante en tourbillons de fêtes,

Toutes les passions de la chair satisfaites,

Gloire, orgueil, les héros ivres, les tyrans soûls,

Continueraient d'avoir pour but, et pour dessous,

La pourriture, orgie offerte aux vers convives ;

Mais qu'à l'heure où soudain, dans l'espace sans rives,

Cette trompette vaste et sombre sonnerait,

On verrait, comme un tas d'oiseaux d'une forêt,

Toutes les âmes, cygne, aigle, éperviers, colombes,

Frémissantes, sortir du tremblement des tombes,

Et tous les spectres faire un bruit de grandes eaux,

Et se dresser, et prendre à la hâte leurs os,

Tandis qu'au fond, au fond du gouffre, au fond du rêve

Blanchissant l'absolu, comme un jour qui se lève,

Le front mystérieux du juge apparaîtrait.

Ce clairon avait l'air de savoir le secret.

On sentait que le râle énorme de ce cuivre

Serait tel qu'il ferait bondir, vibrer, revivre

L'ombre, le plomb, le marbre, et qu'à ce fatal glas

Toutes les surdités voleraient en éclats ;

Que l'oubli sombre avec sa perte de mémoire

Se lèverait au son de la trompette noire ;

Que dans cette clameur étrange, en même temps

Qu'on entendrait frémir tous les cieux palpitants,

On entendrait crier toutes les consciences ;

Que le sceptique au fond de ses insouciances,

Que le voluptueux, l'athée et le douteur,

Et le maître tombé de toute sa hauteur,

Sentiraient ce fracas traverser leurs vertèbres ;

Que ce déchirement céleste des ténèbres

Ferait dresser quiconque est soumis à l'arrêt ;

Que qui n'entendit pas le remords, l'entendrait ;

Et qu'il réveillerait, comme un choc à la porte,

L'oreille la plus dure et l'âme la plus morte, Même ceux qui, livrés au rire, aux vains, combats,

Aux vils plaisirs, n'ont point tenu compte ici-bas

Des avertissements de l'ombre et du mystère,

Même ceux que n'a point réveillés sur la terre

Le tonnerre, ce coup de cloche de la nuit !

Oh ! dans l'esprit de l'homme où tout vacille et fuit,

Où le verbe n'a pas un mot qui ne bégaie,

Où l'aurore apparaît, hélas ! comme une plaie,

Dans cet esprit, tremblant dès qu'il ose augurer,

Oh ! comment concevoir, comment se figurer

Cette vibration communiquée aux tombes,

Cette sommation aux blêmes catacombes

Du ciel ouvrant sa porte et du gouffre ayant faim,

Le prodigieux bruit de Dieu disant : Enfin !

Oui, c'est vrai,-c'est du moins jusque-là que l'oeil plonge,-

C'est l'avenir,-du moins tel qu'on le voit en songe ;-

Quand le monde atteindra son but, quand les instants,

Les jours, les mois, les ans, auront rempli le temps,

Quand tombera du ciel l'heure immense et nocturne,

Cette goutte qui doit faire déborder l'urne,

Alors, dans le silence horrible, un rayon blanc,

Long, pâle, glissera, formidable et tremblant,

Sur ces haltes de nuit qu'on nomme cimetières ;

Les tentes frémiront, quoiqu'elles soient des pierres,

Dans tous ces sombres camps endormis ; et, sortant

Tout à coup de la brume où l'univers l'attend,

Ce clairon, au-dessus des êtres et des choses,

Au-dessus des forfaits et des apothéoses,

Des ombres et des os, des esprits et des corps,

Sonnera la diane effrayante des morts.

O lever en sursaut des larves pêle-mêle !

Oh ! la Nuit réveillant la Mort, sa soeur jumelle !

Pensif, je regardais l'incorruptible airain.

Les volontés sans loi, les passions sans frein,

Toutes les actions de tous les êtres, haines,

Amours, vertus, fureurs, hymnes, cris, plaisirs, peines,

Avaient laissé, dans l'ombre où rien ne remuait,

Leur pâle empreinte autour de ce bronze muet ;

Une obscure Babel y tordait sa spirale.

Sa dimension vague, ineffable, spectrale,

Sortant de l'éternel, entrait dans l'absolu.

Pour pouvoir mesurer ce tube, il eût fallu

Prendre la toise au fond du rêve, et la coudée

Dans la profondeur trouble et sombre de l'idée ;

Un de ses bouts touchait le bien, l'autre le mal ;

Et sa longueur allait de l'homme à l'animal,

Quoiqu'on ne vît point là d'animal et point d'homme ;

Couché sur terre, il eût joint Ëden à Sodome.

Son embouchure, gouffre où plongeait mon regard,

Cercle de l'inconnu ténébreux et hagard,

Pleine de cette horreur que le mystère exhale,

M'apparaissait ainsi qu'une offre colossale

D'entrer dans l'ombre où Dieu même est évanoui.

Cette gueule, avec l'air d'un redoutable ennui,

Morne, s'élargissait sur l'homme et la nature,

Et cette épouvantable et muette ouverture

Semblait le bâillement noir de l'éternité.

Au fond de l'immanent et de l'illimité,

Parfois, dans les lointains sans nom de l'Invisible,

Quelque chose tremblait de vaguement terrible,

Et brillait et passait, inexprimable éclair.

Toutes les profondeurs des mondes avait l'air

De méditer, dans l'ombre où l'ombre se répète,

L'heure où l'on entendrait de cette âpre trompette

Un appel aussi long que l'infini jaillir.

L'immuable semblait d'avance en tressaillir.

Des porches de l'abîme, antres hideux, cavernes

Que nous nommons enfers, puits, gehennams, avernes,

Bouches d'obscurité qui ne prononcent rien ;

Du vide où ne flottait nul souffle aérien ;

Du silence où l'haleine osait à peine éclore,

Ceci se dégageait pour l'âme : Pas encore.

Par instants, dans ce lieu triste comme le soir,

Comme on entend le bruit de quelqu'un qui vient voir,

On entendait le pas boiteux de la justice ;

Puis cela s'effaçait. Des vermines, le vice,

Le crime, s'approchaient ; et, fourmillement noir,

Fuyaient. Le clairon sombre ouvrait son entonnoir.

Un groupe d'ouragans dormait dans ce cratère,

Comme cet organum des gouffres doit se taire

Jusqu'au jour monstrueux où nous écarterons

Les clous de notre bière au-dessus de nos fronts,

Nul bras ne le touchait dans l'invisible sphère ;

Chaque race avait fait sa couche de poussière

Dans l'orbe sépulcral de son évasement ;

Sur cette poudre l'oeil lisait confusément

Ce mot : RIEZ, écrit par le doigt d'Épicure ;

Et l'on voyait, au fond de la rondeur obscure,

La toile d'araignée horrible de Satan.

Des astres qui passaient murmuraient : 'Souviens-t'en !

Prie !' et la nuit portait cette parole à l'ombre.

Et je ne sentais plus ni le temps ni le nombre.

Une sinistre main sortait de l'infini.

Vers la trompette, effroi de tout crime impuni,

Qui doit faire à la mort un jour lever la tête,

Elle pendait énorme, ouverte, et comme prête

A saisir ce clairon qui se tait dans la nuit,

Et qu'emplit le sommeil formidable du bruit.

La main, dans la nuée et hors de l'Invisible,

S'allongeait A quel être était-elle ? Impossible

De le dire, en ce morne et brumeux firmament.

L'oeil dans l'obscurité ne voyait clairement

Que les cinq doigts béants de cette main terrible ;

Tant l'être, quel qu'il fût, debout dans l'ombre horrible, -Sans doute, quelque archange ou quelque séraphin

Immobile, attendant le signe de la fin,-

Plongeait profondément, sous les ténébreux voiles,

Du pied dans les enfers, du front dans les étoiles !

FIN

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