Accueil de TEXTES LIBRES TEXTES LIBRES

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON

Pièce de théâtre

William SHAKESPEARE



TABLE des MATIÈRES

16 choix possibles

NOTICE SUR LA MÉCHANTE FEMME MISE A LA RAISON.
PERSONNAGES
PROLOGUE - SCÈNE I
SCÈNE II
ACTE PREMIER - SCÈNE I
SCÈNE II
ACTE DEUXIÈME - SCÈNE I
ACTE TROISIÈME - SCÈNE I
SCÈNE II
ACTE QUATRIÈME - SCÈNE I
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
ACTE CINQUIÈME - SCÈNE I
SCÈNE II


TEXTE INTÉGRAL



NOTICE SUR LA MÉCHANTE FEMME MISE A LA RAISON.

Nous avons ici deux pièces en une, et, malgré son titre modeste de Prologue, la première n'est pas celle qui nous plaît le moins. Christophe Sly est un des caractères les plus naturels de Shakspeare ; il a toute la physionomie de Sancho Pança, et nous devons regretter qu'à partir du second acte ses commentaires sur la comédie qu'on représente devant lui ne soient pas parvenus jusqu'à nous. Chaque fois qu'une scène paraît digne de remarque, on est tenté de se demander ce que le poëte a dû faire observer à ce personnage pour qui sont tous les honneurs de la fête. Cette idée d'un paysan ivre, qu'un prince s'amuse à métamorphoser en grand seigneur, n'est plus neuve aujourd'hui ; bien des conteurs et des auteurs dramatiques s'en sont emparés ; mais nous ne connaissons aucune pièce qu'on puisse comparer à celle où Christophe Sly joue un rôle si comique et si vrai.

Nous ne citerons pas tous les auteurs de nouvelles, de ballades, etc., qui pourraient se disputer l'honneur d'avoir fourni cette idée à Shakspeare ; l'un veut que ce soit à un conte oriental qu'il l'ait empruntée, et l'autre à une anecdote véritable racontée par Goulard dans son Thrésor d'histoires admirables et merveilleuses.

La pièce offre deux intrigues distinctes, mais liées et fondues ensemble avec beaucoup d'art, de manière à former un tout. L'amour de Lucentio et de Bianca se retrouve dans une comédie de l'Arioste, Gli Suppositi, traduite en anglais, en 1566, par Georges Gascoigne, et mise au théâtre la même année. Le jeune homme et son valet changent d'habits et de rôle pour supplanter un vieux rival, et emploient, comme Lucentio et Tranio, un étranger venu de Sienne, qu'ils déterminent à son déguisement de père, en lui faisant croire qu'il y va de la vie pour lui d'être reconnu à Ferrare.

Le rôle brillant de la Méchante Femme est celui de Petruchio ; nous ne pouvons nous empêcher de donner quelquefois tort à son obstination, à ses caprices bizarres et à l'extravagance qu'il affecte pour dompter la pauvre Catherine ; car elle devient à la fin si malheureuse qu'on est tenté de la plaindre. En général, toutes les scènes entre elle et Petruchio sont divertissantes, et ne manquent pas de poésie, quoique les inventions de Petruchio aient quelquefois une espèce de grossièreté qui répugne à l'élégance de nos moeurs modernes. La Méchante Femme mise à la raison nous semble plutôt faite pour plaire aux maris du peuple qu'à ceux de la bonne compagnie.

La Méchante Femme mise à la raison (The Taming of the Shrew), fut imprimée pour la première fois dans la collection in-folio des pièces de Shakspeare en 1623. Dès 1594, on vendait à Londres un petit volume intitulé : A pleasant conceited Historie called the Taming of a Shrew. On pense généralement que cette comédie anonyme fut jouée avant the Taming of the Shrew de Shakspeare. Il y a entre les deux pièces bien plus qu'une analogie de titre. Malgré la supériorité de la seconde sur la première, on trouve entre elles de telles ressemblances que l'on est obligé de supposer, ou qu'elles sont toutes les deux de Shakspeare, ou qu'il s'est borné à remanier la comédie anonyme de 1594.

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > PERSONNAGES

PERSONNAGES

UN LORD}

CHRISTOPHE SLY, chaudronnier ivre } Personnages

UNE HOTESSE, UN PAGE, COMÉDIENS } du

et autres gens de la suite du lord. } prologue.

BAPTISTA, riche gentilhomme de Padoue.

VINCENTIO, vieux gentilhomme de Pise.

LUCENTIO, fils de Vincentio, amoureux de Bianca.

PETRUCHIO, gentilhomme de Vérone faisant la cour à Catherine.

GREMIO, } prétendants à la main

HORTENSIO, } de Bianca.

TRANIO, } domestiques de Lucentio.

BIONDELLO, }

GRUMIO, } domestiques de Petruchio.

CURTIS, }

PÉDANT, vieux original déguisé pour contrefaire Vincentio.

CATHERINE la méchante femme, } filles de Baptista.

BIANCA, sa soeur. }

UNE VEUVE.

TAILLEUR, PETIT MERCIER, DOMESTIQUES DE BAPTISTA ET DE PETRUCHIO.

La scène est tantôt à Padoue, et tantôt dans la maison de campagne de Petruchio.

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > PROLOGUE - SCÈNE I

PROLOGUE - SCÈNE I

La scène est devant un cabaret, sur une bruyère.

L'HOTESSE ET SLY.

SLY.-Je vous donnerai une peignée [I will pheese you, littéralement «Je vous peignerai ;» expression populaire pour dire : je vous battrai.], sur ma foi.

L'HOTESSE.-Une paire de menottes, coquin !

SLY.-Vous êtes une drôlesse : apprenez que les Sly ne sont pas des coquins ; lisez plutôt les chroniques, nous sommes venus en Angleterre avec Richard le Conquérant. Ainsi, paucas pallabris [Pocas palabras, terme espagnol que Sly estropie, soyez bref.], laissez glisser le monde sur ses roulettes. Sessa [Sessa, mot espagnol : soyez tranquille.] !

L'HOTESSE.-Comment ! vous ne payerez pas les verres que vous avez cassés !

SLY.-Non pas un denier...-Par saint Jéronyme, va-t'en. Va te réchauffer dans ton lit froid [Phrases ridicules d'une vieille pièce intitulée : Hieronymo, ou la tragédie espagnole, dont se moquaient souvent les poëtes du temps.].

L'HOTESSE.-Je sais un bon moyen ; je vais quérir le quartenier [Third borough. Officier qui a les mêmes fonctions que le constable, excepté dans les endroits où le constable existe ; alors le third borough n'est que son coadjuteur.].

SLY.-Quartenier ou tiercenier ou cintenier [Third, or fourth, or fifth borough.], peu m'importe ; je saurai bien lui répondre en forme ; je ne bougerai pas d'un pouce ; mon enfant, allons ; qu'il vienne et de la douceur.

(Il s'étend par terre et s'endort.)

(On entend des cors. Paraît un lord revenant de la chasse avec sa suite.)

LE LORD.-Piqueur, je te recommande d'avoir bien soin de mes chiens.-Braque Merriman !-le pauvre animal, il a toutes les articulations enflées ! Accouple Clowder avec la braque à la large gueule. N'as-tu pas vu, mon garçon, comme Silver a bien relevé le défaut au coin de la haie ? Je ne voudrais pas perdre ce chien pour vingt livres sterling.

PREMIER PIQUEUR.-Belman le vaut bien, milord : il aboyait sur la voie quand les autres avaient bel et bien perdu, et deux fois aujourd'hui il a retrouvé la piste la moins vive ; croyez-moi, je le regarde comme le meilleur chien.

LE LORD.-Tu es un sot : si Écho était aussi vite à la course, il en vaudrait douze comme Belman, mais donne-leur bien à souper et prends bien soin d'eux tous. Demain je veux chasser encore.

PREMIER PIQUEUR.-J'en aurai bien soin, milord.

LE LORD.-Qu'est-ce cela ? Un homme mort, ou ivre ? Vois ; respire-t-il ?

SECOND PIQUEUR.-Il respire, milord ; si l'ale ne lui tenait pas chaud, ce serait là un lit bien froid pour y dormir si profondément.

LE LORD.-O la monstrueuse bête ! le voilà étendu comme un vrai porc ! O hideuse mort ! que ton image est affreuse et dégoûtante !-Messieurs, je veux me divertir de cet ivrogne.-Qu'en pensez-vous ? Si on le transportait dans un lit, avec les draps les plus fins, des bagues à ses doigts, un banquet délicieux devant son lit, et de beaux domestiques prêts à le servir à son réveil ; le pauvre diable ne s'oublierait-il pas lui-même ?

PREMIER PIQUEUR.-Croyez-moi, milord ; il est impossible qu'il ne se méconnaisse pas.

SECOND PIQUEUR.-Il serait bien surpris quand il se réveillerait.

LE LORD.-Comme s'il sortait d'un songe flatteur ou d'une vaine illusion.-Allons, qu'on le relève, et arrangez bien la plaisanterie ; portez-le doucement dans mon plus bel appartement ; suspendez autour de lui tous mes tableaux les plus gracieux ; parfumez sa tête crasseuse d'eaux de senteur, et brûlez des bois odorants pour embaumer l'appartement ; préparez-moi, pour le moment de son réveil, une musique qui l'enchante des accords les plus doux et les plus célestes ; et si par hasard il parle, tenez-vous prêts, et avec le respect le plus profond et le plus soumis ; dites : Quels sont les ordres de monseigneur ? Qu'un de vous lui présente un bassin d'argent rempli d'eau de rose et de fleurs ; qu'un autre apporte une aiguière, un troisième un linge damassé, et dites : Votre Grandeur voudrait-elle se rafraîchir les mains ? Que quelqu'un se tienne prêt, avec plusieurs riches habillements, et lui demande quelle parure il préfère aujourd'hui. Qu'un autre lui parle de ses chiens et de son cheval, et lui dise que milady est très-affligée de sa maladie. Persuadez-lui qu'il a eu un accès de folie ; et lorsqu'il voudra vous dire qu'il n'est qu'un... interrompez-le en lui disant qu'il rêve, et qu'il n'est rien qu'un puissant seigneur. Faites bien cela, mes amis, et jouez naturellement votre rôle ; ce sera le plus plaisant divertissement du monde, si l'on sait se contenir.

PREMIER PIQUEUR.-Milord, je vous réponds que nous nous acquitterons bien de notre rôle, et que tout sera si bien ménagé, qu'il faudra qu'il se croie réellement ce que nous lui dirons qu'il est.

LE LORD.-Soulevez-le doucement, allez le mettre au lit, et que chacun soit à son poste lorsqu'il se réveillera. (Quelques-uns de ses gens emportent Sly. On entend une trompette.) Maraud, va voir quelle est cette trompette qu'on entend. (Un valet sort.)

Apparemment quelque noble gentilhomme, qui, étant en voyage, se propose de séjourner ici. (Le valet revient.) Eh bien ! qu'est-ce que c'est ?

LE VALET.-Sous le bon plaisir de milord, ce sont des comédiens qui offrent leurs services à Votre Seigneurie.

LE LORD.-Dis-leur de s'approcher. (Entrent les comédiens.) Camarades, vous êtes les bienvenus.

PREMIER COMÉDIEN.-Nous rendons grâces à Votre Honneur.

LE LORD.-Vous proposez-vous de rester avec moi ce soir ?

SECOND COMÉDIEN.-Oui, s'il plaît à Votre Seigneurie d'agréer nos services.

LE LORD.-De tout mon coeur. (Montrant l'un des comédiens.) Je crois me rappeler cet homme-là, et l'avoir vu une fois faire le fils aîné d'un fermier. C'était dans une pièce où vous faisiez si bien votre cour à la demoiselle... J'ai oublié votre nom ;... mais, certainement ce rôle fut bien joué, et avec bien du naturel.

PREMIER COMÉDIEN, montrant un de ses camarades.-Je crois que c'est de Soto que Votre Honneur veut parler.

LE LORD.-Précisément ; tu étais excellent.-Allons, vous êtes venus ici au bon moment ; d'autant plus à propos, que j'ai en tête certain divertissement où vos talents me seront d'un grand secours. Il y a ici un lord qui veut vous voir jouer ce soir ; mais je doute de votre retenue, je crains qu'en venant à remarquer son bizarre maintien vous ne vous échappiez à rire aux éclats, et que vous ne l'offensiez, car je vous déclare que s'il vous arrive de rire il se mettra en colère.

PREMIER COMÉDIEN.-N'ayez aucune crainte, milord ; nous savons nous contenir, fût-il le personnage le plus risible du monde.

LE LORD.-Allons, mon garçon, conduis-les à l'office, et aie soin que chacun d'eux soit bien traité ; qu'ils ne manquent de rien de ce qu'il y a dans mon château. (Un domestique sort avec les comédiens.)

Toi, mon garçon, va trouver mon page Barthélémy, et fais-le habiller en dame des pieds à la tête : cela fait, conduis-le à la chambre où est l'ivrogne, et appelle-le madame avec un grand respect, dis-lui de ma part que, s'il veut gagner mes bonnes grâces, il prenne l'air et le maintien noble et décent qu'il a vu observer par les nobles dames envers leurs maris ; qu'il se comporte de même envers l'ivrogne, avec un doux accent de voix, et une humble politesse, et qu'il lui dise : «Qu'ordonne Votre Honneur ? En quoi votre femme, votre humble épouse peut-elle vous montrer son zèle respectueux, et manifester son amour ?» Et qu'alors, le serrant dans ses bras, le baisant amoureusement, et penchant sa tête sur son sein, qu'il verse des larmes de joie en voyant la santé rendue à son noble époux qui, depuis sept ans, croyait n'être plus qu'un dégoûtant mendiant. Et si mon page n'a pas le don des femmes pour répandre à flots des larmes de commande, un oignon en fera l'affaire ; qu'il en tienne un enveloppé dans son mouchoir ; il faudra bien que les pleurs coulent de ses yeux. Vois à arranger cela avec tout le soin dont tu es capable : tout à l'heure je te donnerai encore d'autres instructions. (Le domestique sort.) Je sais que le jeune drôle se donnera à merveille les grâces, le ton, la démarche et le maintien d'une dame de qualité ; il me tarde de l'entendre appeler l'ivrogne son époux, et de voir comment feront mes gens pour s'empêcher de rire, lorsqu'ils rendront leurs hommages à ce simple paysan. Je vais entrer pour leur faire la leçon ; peut-être que ma personne pourra leur imposer et tenir leur joie en respect, autrement elle éclaterait à ne pas finir.

(Il sort.)

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > SCÈNE II

SCÈNE II

Chambre à coucher dans la maison du lord.

SLY revêtu d'une belle robe de chambre et entouré de VALETS, les uns habillés richement, d'autres avec un bassin, une aiguière, etc.

Entre LE LORD, vêtu comme un domestique.

SLY.-Au nom de Dieu, un pot de bière !

PREMIER SERVITEUR.-Plairait-il à Votre Seigneurie de boire un verre de vin des Canaries ?

SECOND SERVITEUR.-Votre Honneur voudrait-elle goûter de ces confitures ?

TROISIÈME SERVITEUR.-Quel costume Votre Honneur veut-elle mettre aujourd'hui ?

SLY.-Je suis Christophe Sly : ne m'appelez ni Votre Honneur, ni Votre Seigneurie : je n'ai jamais bu de vin des Canaries de ma vie ; et si vous voulez me donner des confitures, donnez-moi des confitures de boeuf. Ne me demandez jamais quel habit je veux mettre : je n'ai pas plus de pourpoints que de dos ; je n'ai pas plus de bas que de jambes, pas plus de souliers que de pieds, et souvent même plus de pieds que de souliers, encore mes orteils regardent-ils souvent à travers l'empeigne.

LE LORD.-Le ciel veuille guérir Votre Seigneurie de ces folles et bizarres idées ! Oh ! c'est une chose déplorable qu'un homme de votre rang, de votre naissance, possesseur de si riches domaines, et jouissant d'une si haute considération, soit imbu de sentiments si bas.

SLY.-Quoi ! voudriez-vous me faire extravaguer ? Ne suis-je pas Christophe Sly, le fils du vieux Sly de Burton-Heath, porte-balle de naissance, cardier par éducation, par métamorphose meneur d'ours, et aujourd'hui chaudronnier de mon état ?

Demandez à Marianne Hacket, la grosse cabaretière de Wincot, si elle ne me connaît pas bien : si elle dit que je ne suis pas marqué sur son compte pour quatorze sous de petite bière, tenez-moi pour le plus fieffé menteur de la chrétienté. Je ne suis pas timbré...

PREMIER SERVITEUR.-Oh ! voilà ce qui fait gémir sans cesse votre noble épouse.

SECOND SERVITEUR.-Voilà ce qui fait sécher vos gens de chagrin.

LE LORD.-Voilà ce qui est cause que vos parents fuient votre château ; ils en ont été chassés par les égarements étranges de votre folie. Allons, noble lord, souvenez-vous de votre naissance ; rappelez dans votre âme vos anciens sentiments que vous avez bannis, et bannissez-en ces rêves abjects. Voyez comme vos gens s'empressent autour de vous ; chacun dans son office est prêt à vous obéir au premier signal. Souhaitez-vous de la musique ? Écoutez ; Apollon joue (on entend de la musique), et vingt rossignols chantent dans leurs cages.-Voulez-vous reposer ? nous vous porterons dans une couche plus molle et plus douce que le lit voluptueux qui fut dressé exprès pour Sémiramis.-Voulez-vous vous promener ? nous répandrons des fleurs sur la terre.-Ou bien, voulez-vous monter à cheval ? on va apprêter vos chevaux, et les couvrir de leurs harnais tout parsemés d'or et de perles.-Aimeriez-vous mieux la chasse à l'oiseau ? vous avez des faucons dont le vol s'élève bien au-dessus de l'alouette matinale.-Ou bien, voulez-vous chasser à la bête ? vos chiens feront retentir la voûte des cieux et réveilleront l'aigre voix des échos dans le sein de la terre.

PREMIER SERVITEUR.-Dites seulement que vous voulez chasser à courre, vos lévriers sont aussi rapides qu'un cerf en haleine ; oui, plus légers que la chevrette.

SECOND SERVITEUR.-Aimez-vous les tableaux ? Nous allons sur-le-champ vous apporter un Adonis couché près d'un ruisseau fugitif, et une Vénus cachée dans les roseaux, qui semblent s'agiter et folâtrer sous son haleine, de même que les roseaux flexibles jouent au souffle du vent.

LE LORD.-Nous vous montrerons Io, alors que vierge encore elle fut séduite et surprise, dans un tableau d'une peinture aussi vivante que l'action même.

TROISIÈME SERVITEUR.-Ou Daphné, errant à travers un fourré d'épines qui déchirent ses jambes ; le sang et les larmes sont peints avec tant d'art qu'on jurerait que le sang coule et que le triste Apollon pleure avec naturel et vérité.

LE LORD.-Vous êtes un lord, et rien qu'un lord ; vous avez une épouse plus belle qu'aucune femme de ce siècle dégénéré.

PREMIER SERVITEUR.-Avant que les larmes qu'elle a versées pour vous eussent inondé son séduisant visage comme des torrents ennemis, c'était la plus belle créature de l'univers ; et même encore elle ne le cède en beauté à aucune de son sexe.

SLY.-Suis-je un lord ? Est-il vrai que je possède une telle femme ? ou bien est-ce un rêve que je fais ? ou ai-je rêvé jusqu'à ce jour ? Je ne dors pas ; je vois, j'entends, je parle ; je sens ces suaves odeurs, et mes mains sont sensibles à la douceur de ce toucher.-Sur ma vie, je suis un lord en effet, et non pas un chaudronnier, ni Christophe Sly.-Allons amenez-nous notre femme, que nous la voyions ; et encore un coup, un pot de petite bière.

SECOND SERVITEUR.-Plairait-il à Votre Grandeur de se laver les mains ? (Les valets lui présentent une aiguière, un bassin et une serviette.) Oh ! que nous sommes joyeux de voir votre raison revenue ! Oh ! puissiez-vous reconnaître de nouveau ce que vous êtes !

Voilà quinze ans que vous êtes plongé dans un songe continuel ; ou, quand vous vous éveilliez, votre veille ressemblait à votre sommeil.

SLY.-Quinze ans ! Par ma foi, c'est là une bonne méridienne. Mais, n'ai-je jamais parlé pendant tout ce temps ?

PREMIER SERVITEUR.-Oui, milord ; mais des mots vagues et dénués de sens : car, quoique vous fussiez couché ici dans ce bel appartement, vous disiez toujours qu'on vous avait mis à la porte, et vous vous querelliez avec l'hôtesse du logis ; et vous disiez que vous la citeriez à la cour de justice, parce qu'elle vous avait apporté des cruches de grès au lieu de bouteilles bouchées. Quelquefois vous appeliez Cécile Hacket.

SLY.-Oui, la servante de la cabaretière.

TROISIÈME SERVITEUR.-Allons donc, milord ; vous ne connaissez ni ce cabaret, ni cette fille, ni tous ces hommes que vous nommiez,-comme Étienne Sly, et le vieux Jean Naps de Grèce, et Pierre Turf, et Henri Pimprenel, et vingt autres noms de cette sorte qui n'ont jamais existé et qu'on n'a jamais vus.

SLY.-Allons, que Dieu soit loué de mon heureux rétablissement !

TOUS.-Ainsi soit-il !

SLY.-Je t'en remercie ; va, tu n'y perdras rien.

(Entre le page déguisé en femme avec une suite.)

LE PAGE.-Comment va mon noble lord ?

SLY.-Ma foi, je me porte à merveille, car voilà assez de bonne chère. Où est ma femme ?

LE PAGE.-Me voici, noble lord : que désirez-vous d'elle ?

SLY.-Vous êtes ma femme, et vous ne m'appelez pas... votre mari ? mes gens ont beau m'appeler milord, je suis votre bonhomme.

LE PAGE.-Mon mari et mon lord, mon lord et mon mari ; je suis votre épouse, prête à vous obéir en tout.

SLY.-Je le sais bien.-Comment faut-il que je l'appelle ?

LE LORD.-Madame.

SLY.-Madame Lison, ou madame Jeanneton ?

LE LORD.-Madame tout court : c'est le nom que les lords donnent à leurs épouses.

SLY.-Madame ma femme, ils disent que j'ai rêvé et dormi plus de quinze ans entiers.

LE PAGE.-Hélas ! oui, et ce temps m'a paru trente ans à moi, ayant été tout ce temps éloignée de votre lit.

SLY.-C'est beaucoup.-Mes gens, laissez-moi seul avec elle.-Madame, déshabillez-vous, et venez tout à l'heure vous coucher.

LE PAGE.-Très-noble lord, souffrez que je vous supplie de m'excuser encore pour une ou deux nuits, ou du moins jusqu'à ce que le soleil soit couché. Vos médecins m'ont expressément recommandé de m'absenter encore de votre lit, si je ne veux m'exposer au danger de vous faire retomber dans votre maladie : j'espère que cette raison me servira d'excuse auprès de vous.

SLY.-Allons, dans l'état où je suis il me sera difficile d'attendre si longtemps, mais d'un autre côté je ne voudrais pas retomber dans mes premiers rêves : ainsi, j'attendrai donc, en dépit de la chair et du sang.

(Entre un domestique.)

LE DOMESTIQUE.-Les comédiens de Votre Honneur ayant été informés de votre rétablissement sont venus pour vous régaler d'une fort jolie comédie, car nos docteurs sont d'avis que ce divertissement est très-bon à votre santé, voyant que c'était un amas de mélancolie qui avait épaissi votre sang, et la mélancolie est mère de la frénésie : ainsi ils vous conseillent d'assister à la représentation d'une pièce, et d'accoutumer votre âme à la gaieté et au plaisir ; remède qui prévient mille maux et prolonge la vie.

SLY.-Diantre, je le veux bien ; une comerdie [Commonty, pour comedy.], n'est-ce pas une danse de Noël, ou des cabrioles ?

LE PAGE.-Non, mon bon seigneur, c'est d'une étoffe [Stuff est employé ici dans un sens général et indéterminé.] plus agréable.

SLY.-Quoi ! d'une étoffe de ménage ?

LE PAGE.-C'est une espèce d'histoire.

SLY.-Allons, nous la verrons. Venez, madame ma femme ; asseyez-vous à mes côtés, et laissez rouler le monde ; nous ne serons jamais plus jeunes.

(Ils s'asseyent.)

FIN DU PROLOGUE.

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > ACTE PREMIER - SCÈNE I

ACTE PREMIER - SCÈNE I

Padoue.-Place publique.

LUCENTIO ET TRANIO.

LUCENTIO.-Tranio, conduit par le violent désir que j'avais de voir la superbe Padoue, berceau des arts, me voici arrivé dans la fertile Lombardie, le riant jardin de la grande Italie ; grâce à l'affection et à la complaisance de mon père, je suis armé de son bon vouloir et de ta bonne compagnie, ô mon loyal serviteur dont l'honnêteté est à toute épreuve ; respirons donc ici, et commençons heureusement un cours de sciences et d'études littéraires. Pise, renommée par ses graves citoyens, m'a donné la naissance, et Vincentio, mon père, négociant qui fait un grand commerce dans le monde, descend des Bentivolio. Il convient que le fils de Vincentio, élevé à Florence pour remplir toutes les espérances qu'on a conçues de lui, orne sa fortune d'actions vertueuses. Ainsi, Tranio, pendant le temps que je consacrerai aux études, je veux m'appliquer à la recherche de la vertu, et de cette partie de la philosophie qui traite du bonheur que la vertu donne. Déclare-moi ta pensée, car j'ai quitté Pise, et je suis venu à Padoue comme un homme altéré qui quitte une mare peu profonde pour se plonger dans de profondes eaux et étancher sa soif.

TRANIO.-Mi perdonate [Mi perdonate, excusez-moi.], mon aimable maître ; je partage vos sentiments en tout ; je suis ravi de vous voir persévérer dans votre résolution de savourer les douceurs de la douce philosophie. Seulement, mon cher maître, tout en admirant la vertu et cette discipline morale, ne devenons pas des stoïques, ni des sots, je vous en prie ; ne soyons pas si dévoués aux durs préceptes d'Aristote, qu'Ovide soit entièrement mis de côté.

Parlez logique avec les connaissances que vous avez, et pratiquez la rhétorique dans vos conversations journalières ; usez de la musique et de la poésie pour ranimer vos esprits ; livrez-vous aux mathématiques et à la métaphysique, selon ce que votre estomac pourra supporter ; il n'y a point de fruit dans l'étude où il n'y a point de plaisir ; en un mot, mon maître, suivez le genre d'étude qui vous plaira davantage.

LUCENTIO.-Grand merci, Tranio ; tes avis sont fort sages.-Ah ! Biondello, si tu étais arrivé sur ce rivage, nous pourrions faire ensemble nos préparatifs, et prendre un logement propre à recevoir les amis que le temps nous procurera dans Pise.-Mais, un moment, quelle est cette compagnie ?

TRANIO.-Mon maître, c'est sans doute quelque cérémonie pour nous recevoir dans la ville.

(Entre Baptista avec Catherine et Bianca, Gremio et Hortensio.)

(Lucentio et Tranio se tiennent à l'écart.)

BAPTISTA.-Messieurs, ne m'importunez pas davantage ; vous savez combien ma résolution est ferme et invariable : c'est de ne point donner ma cadette avant que j'aie trouvé un mari pour l'aînée. Si l'un de vous deux aime Catherine, comme je vous connais bien et que j'ai de l'amitié pour vous, je vous donne la liberté de la courtiser à votre gré.

GREMIO.-Plutôt la mettre sur une charrette [To cart her rather. Baptista vient de dire : To court her. Gremio joue sur le mot.],... elle est trop rude pour moi. Eh bien ! Hortensio, voulez-vous une femme ?

CATHERINE, à son père.-Je vous prie, mon père, est-ce votre volonté de me jeter à la tête de ces épouseurs ?

HORTENSIO.-Épouseurs, ma belle ? Comment l'entendez-vous ? Oh ! point d'épouseurs pour vous, à moins que vous ne deveniez d'une trempe plus aimable et plus douce.

CATHERINE.-En vérité, monsieur, vous n'avez que faire de craindre : je sais bien qu'on n'est pas encore à mi-chemin du coeur de Catherine.

Mais, si l'on en était là, son premier soin serait de vous peigner la tête avec un banc à trois pieds, et de vous colorer la face de façon à vous travestir en fou.

HORTENSIO.-De pareilles diablesses, bon Dieu, préserve-nous !

GREMIO.-Et moi aussi, bon Dieu !

TRANIO, à l'écart.-Silence, mon maître : voici une scène propre à nous divertir. Cette fille est une vraie folle, ou incroyablement revêche.

LUCENTIO.-Mais je vois dans le silence de l'autre la douce réserve et la modestie d'une jeune fille. Taisons-nous, Tranio.

TRANIO.-Bien dit, mon maître ; silence, et regardez tout votre soûl.

BAPTISTA.-Messieurs, pour commencer à exécuter la parole que je vous ai donnée... Bianca, rentre dans la maison, et que cela ne te fâche pas, ma bonne Bianca ; car je ne t'en aime pas moins, ma mignonne.

CATHERINE.-La jolie petite !-Vous feriez bien mieux de lui enfoncer le doigt dans l'oeil ; elle saurait pourquoi.

BIANCA.-Ma soeur, contentez-vous de la peine qu'on me fait.-(A son père.) Mon père, je souscris humblement à votre volonté ; mes livres et mes instruments seront ma compagnie ; je les étudierai et m'exercerai seule avec eux.

LUCENTIO, à part.-Écoute, Tranio, on croirait entendre parler Minerve.

HORTENSIO.-Seigneur Baptista, voulez-vous donc être si bizarre ? Je suis bien fâché que l'honnêteté de nos intentions soit une occasion de chagrin pour Bianca.

GREMIO.-Comment ? Voulez-vous donc la tenir en charte privée pour l'amour de cette furie d'enfer, et la punir de la méchante langue de sa soeur ?

BAPTISTA.-Messieurs, arrangez-vous ; ma résolution est prise.-Rentrez, Bianca.

(Bianca sort.) Et comme je sais qu'elle prend beaucoup de plaisir à la musique, aux instruments et à la poésie, je veux faire venir chez moi des maîtres en état d'instruire sa jeunesse.-Si vous, Hortensio, ou vous, seigneur Gremio, en connaissez quelqu'un, amenez-le moi ; car, j'accueillerai toujours les hommes de talent, et je ne veux rien épargner pour donner une bonne éducation à mes enfants. Adieu !-Catherine, vous pouvez rester ; j'ai à causer avec Bianca.

(Il sort.)

CATHERINE.-Comment ? mais je crois que je peux m'en aller aussi : ne le puis-je pas à mon gré ? Quoi ! on me fixera des heures ? comme si, vraiment, je ne savais pas bien moi-même ce qu'il convient de prendre, ou de laisser. Ah !

(Elle sort.)

GREMIO.-Tu peux aller trouver la femme du diable ; tes qualités sont si précieuses que personne ne veut de toi. L'amour qu'elles inspirent n'est pas si ardent que nous ne puissions souffler ensemble dans nos doigts, Hortensio, et le rendre nul par l'abstinence ; notre gâteau est à moitié cuit des deux côtés. Adieu ! Cependant, pour l'amour que je porte à ma douce Bianca, si je peux, par quelque moyen, rencontrer l'homme qui convient pour lui montrer les arts qu'elle chérit, je le recommanderai à son père.

HORTENSIO.-Et moi aussi, seigneur Gremio. Mais un mot, je vous prie. Quoique la nature de notre querelle n'ait jamais souffert les longs entretiens, apprenez aujourd'hui, sur bonne réflexion, que c'est à nous, dans la vue de pouvoir encore trouver accès auprès de notre belle maîtresse, et d'être heureux rivaux dans notre amour pour Bianca, à donner tous nos soins à une chose surtout...

GREMIO.-Qu'est-ce que c'est, je vous prie ?

HORTENSIO.-Ce que c'est ? C'est de trouver un mari à sa soeur aînée.

GREMIO.-Un mari ? Un démon plutôt.

HORTENSIO.-Je dis, moi, un mari.

GREMIO.-Et moi, je dis un démon. Penses-tu, Hortensio, que, malgré toute l'opulence de son père, il y ait un homme assez fou pour épouser l'enfer ?

HORTENSIO.-Tout beau, Gremio. Quoiqu'il soit au-dessus de votre patience et de la mienne d'endurer ses importunes clameurs, il est, ami, dans le monde, de bons compagnons, si l'on pouvait mettre la main dessus, qui la prendraient avec tous ses défauts, et assez d'argent.

GREMIO.-Je ne sais qu'en dire ; mais j'aimerais mieux, moi, prendre la dot sans elle, à condition que je serais fouetté tous les matins à la grande croix du carrefour.

HORTENSIO.-Ma foi, comme vous dites ; il n'y a guère à choisir entre des pommes gâtées.-Mais, allons : puisque cet obstacle commun nous rend amis, notre amitié durera jusqu'au moment où, en trouvant un mari à la fille aînée de Baptista, nous procurerons à sa jeune soeur la liberté d'en recevoir un ; et alors, libre à nous de recommencer la querelle.-Chère Bianca !-Que le plus heureux l'emporte ! Celui qui court le plus vite, gagne la bague : qu'en dites-vous, seigneur Gremio ?

GREMIO.-J'en conviens, et je voudrais lui avoir déjà procuré le meilleur étalon de Padoue, pour venir lui faire sa cour, la conquérir, l'épouser, coucher avec elle, et en débarrasser la maison.-Allons, sortons.

(Gremio et Hortensio sortent.)

(Tranio s'avance.)

TRANIO.-Je vous en prie, monsieur, dites-moi une chose.-Est-il possible que l'amour prenne si fort en un instant ?

LUCENTIO.-Oh ! Tranio, jusqu'à ce que j'en eusse fait l'expérience, je ne l'avais cru ni possible, ni vraisemblable : mais vois ! tandis que j'étais là oisif à regarder, l'amour m'a surpris dans mon insouciance, et maintenant j'en ferai l'aveu avec franchise, à toi, mon confident, qui m'es aussi cher et qui es aussi discret que l'était Anne pour la reine de Carthage : Tranio, je brûle, je languis, je péris, Tranio, si je ne viens pas à bout de posséder cette jeune et modeste fille. Conseille-moi, Tranio, car je sais que tu le peux : assiste-moi, Tranio, car je sais que tu le veux.

TRANIO.-Maître, il n'est plus temps maintenant de vous gronder ; on ne déracine pas l'affection du coeur : si l'amour vous a blessé, il ne reste plus que ceci : Redime te captum quam queas minimo [Rachetez-vous d'esclavage au meilleur marché possible.].

LUCENTIO.-Mille grâces, mon ami, poursuis : ce que tu m'as déjà dit me satisfait : le reste ne peut que me consoler ; car tes avis sont sages.

TRANIO.-Maître, vous qui avez si longtemps considéré la jeune personne, vous n'avez peut-être pas remarqué le plus important de la chose ?

LUCENTIO.-Oh ! très-bien ; j'ai vu la beauté dans ses traits, égale à celle de la fille d'Agénor [Europe, pour qui Jupiter se métamorphosa en taureau.], qui fit humilier le grand Jupiter, lorsqu'au signe de sa main il baisa de ses genoux les rivages de Crète.

TRANIO.-N'avez-vous vu que cela ? N'avez-vous pas remarqué comme sa soeur a commencé à s'emporter, comme elle a soulevé une si violente tempête, que des oreilles humaines avaient bien de la peine à endurer son vacarme ?

LUCENTIO.-Ah ! Tranio, j'ai vu remuer ses lèvres de corail, et son haleine a parfumé l'air ; tout ce que j'ai vu dans sa personne était doux et sacré.

TRANIO.-Allons, il est temps de le tirer de son extase.-Je vous en prie, monsieur, réveillez-vous ; si vous aimez cette jeune fille, appliquez vos pensées et votre esprit aux moyens de l'obtenir.

Voici l'état des choses.-Sa soeur aînée est si maudite et si méchante que, jusqu'à ce que son père soit débarrassé d'elle, il faut, mon maître, que votre amour reste fille au logis ; aussi son père l'a resserrée étroitement, afin qu'elle ne soit pas importunée de soupirants.

LUCENTIO.-Ah ! Tranio, quel père cruel ! Mais, n'as-tu pas remarqué le soin qu'il prend pour lui procurer d'habiles maîtres, en état de l'instruire ?

TRANIO.-Oui, vraiment, monsieur ; et j'ai même comploté là-dessus...

LUCENTIO.-Oh ! j'ai un plan aussi, Tranio.

TRANIO.-En vérité, mon maître, je jure par ma main que nos deux stratagèmes se ressemblent, et se confondent en un seul.

LUCENTIO.-Dis-moi le tien, d'abord.

TRANIO.-Vous serez le maître, et vous vous chargerez d'instruire la jeune personne : voilà quel est votre plan ?

LUCENTIO.-Oui. Cela peut-il se faire ?

TRANIO.-Impossible : car, qui vous remplacera, et sera ici dans Padoue le fils de Vincentio ? Qui tiendra maison, étudiera ses livres, recevra ses amis, visitera ses compatriotes et leur donnera des fêtes ?

LUCENTIO.-Basta [Basta, c'est assez.] ! tranquillise-toi, tout cela est arrangé : nous n'avons encore paru dans aucune maison : personne ne peut nous reconnaître à nos physionomies, ni distinguer le maître du valet. D'après cela, voici la suite :-Tu seras le maître, Tranio, à ma place ; tu tiendras la maison, tu en prendras les airs, commanderas les domestiques, comme je ferais moi-même ; moi, je serai quelqu'autre, un Florentin, un Napolitain, ou quelque jeune homme peu considérable de Pise.

Le projet est éclos, et il s'exécutera.-Tranio, déshabille-toi tout de suite ; prends mon manteau et mon chapeau de couleur : quand Biondello viendra, il sera à ta suite ; mais je veux auparavant lui apprendre à tenir sa langue.

(Ils échangent leurs habits.)

TRANIO.-Vous auriez besoin de le faire.-Bref, mon maître, puisque c'est votre plaisir, et que je suis lié à vous obéir (car votre père me l'a recommandé au moment du départ : rends tous les services à mon fils, m'a-t-il dit ; quoique, à mon avis, il l'entendît dans un autre sens), je veux bien être Lucentio, parce que j'aime tendrement Lucentio.

LUCENTIO.-Tranio, sois-le, parce que Lucentio aime, et laisse-moi faire le personnage d'un esclave, pour conquérir cette jeune beauté, dont la soudaine vue a enchaîné mes yeux blessés. (Entre Biondello.) Voici le fripon.-Eh bien ! coquin, où as-tu donc été ?

BIONDELLO.-Où j'ai été ?... Eh mais ! vous, où êtes-vous vous-même à présent ? Mon maître, est-ce que mon camarade Tranio vous aurait volé vos habits ? ou si c'est vous qui lui avez pris les siens ? ou vous êtes-vous volés réciproquement ? Je vous prie, parlez, quoi de nouveau ?

LUCENTIO.-Drôle, approche ici ; il n'est pas temps de plaisanter : ainsi songe à te conformer aux circonstances. Ton camarade que voilà, Tranio, pour me sauver la vie, prend mon rôle et mes habits ; et moi, pour échapper au malheur, je mets les siens ; car depuis que j'ai abordé ici, j'ai, dans une querelle, tué un homme, et je crains d'être découvert : mets-toi à ses ordres et à sa suite, je te l'ordonne, et sers-le comme il convient, tandis que moi je vais m'échapper pour mettre ma vie en sûreté : tu m'entends ?

BIONDELLO.-Oui, monsieur, pas le plus petit mot.

LUCENTIO.-Et pas un mot de Tranio dans ta bouche.

Tranio est changé en Lucentio.

BIONDELLO.-Tant mieux pour lui ; je voudrais bien l'être aussi, moi.

TRANIO.-Et moi, foi de valet, je voudrais bien, pour former le second souhait, que Lucentio eût la plus jeune fille de Baptista.-Mais, monsieur le drôle.... pas pour moi, mais pour l'amour de votre maître, je vous avertis de vous conduire avec discrétion dans toute espèce de compagnie ; quand je serai seul, je serai Tranio pour vous ; mais partout ailleurs votre maître Lucentio.

LUCENTIO.-Tranio, allons nous-en.-Il reste encore un point que je te charge, toi, d'exécuter :-c'est de te placer au nombre des prétendants.-Si tu m'en demandes la raison... il suffit... Mes raisons sont bonnes et convaincantes.

(Ils sortent.)

(Personnages du prologue.)

PREMIER SERVITEUR.-«Milord, vous sommeillez, vous n'écoutez pas la pièce.

SLY.-«Si, par sainte Anne, je l'écoute. Une bonne drôlerie, vraiment ! Y en a-t-il encore à venir ?

LE PAGE.-«Milord, elle ne fait que commencer.

SLY.-«C'est vraiment une excellente pièce d'ouvrage, madame Lady ; je voudrais être à la fin.»

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > SCÈNE II

SCÈNE II

Devant la maison d'Hortensio.

PETRUCHIO, GRUMIO

PETRUCHIO.-Vérone, je prends congé de toi pour quelque temps ; je veux voir mes amis de Padoue : mais avant tout, Hortensio, le plus cher et le plus fidèle de mes amis.-Eh ! je crois que voici sa maison.-Ici, drôle, allons, frappe, te dis-je.

GRUMIO.-Frapper, monsieur ! qui frapperais-je ? quelqu'un vous a-t-il offensé ?

PETRUCHIO.-Allons, maraud, frappe-moi ici comme il faut, te dis-je.

GRUMIO.-Vous frapper ici, monsieur ? Comment donc, monsieur ? Qui suis-je, monsieur, pour oser vous frapper ici, monsieur ?

PETRUCHIO.-Coquin, frappe-moi à cette porte, et fort, te dis-je, ou je cognerai ta tête de fripon.

GRUMIO.-Mon maître est devenu querelleur. Je vous frapperais le premier : mais je sais qui en porterait la peine.

PETRUCHIO.-Tu t'obstines : je te jure, coquin, que si tu ne frappes pas, je frapperai, moi, et je verrai comment tu sauras dire et chanter sol, fa...

(Il tire les oreilles à Grumio.)

GRUMIO.-Au secours ! au secours ! mon maître est fou !

PETRUCHIO.-Allons, frappe, quand je te l'ordonne, drôle, coquin !

(Entre Hortensio.)

HORTENSIO.-Comment donc ? de quoi s'agit-il, mon vieux ami Grumio, et mon cher Petruchio ? Comment vous portez-vous tous à Vérone ?

PETRUCHIO.-Signor Hortensio, venez-vous terminer la bataille ?-Con tutto il core bene trovato, puis-je dire.

HORTENSIO.

Alla nostra casa bene venuto

Molto honorato signor mio Petruchio.

Lève-toi, Grumio, lève-toi ; nous arrangerons cette querelle.

GRUMIO.-Peu m'importe ce qu'il allègue en latin,-si ce n'est pas pour moi un motif légitime de quitter mon service.-Voyez-vous, monsieur, il me disait de le frapper et de le frotter comme il faut, monsieur ; eh bien ! était-il convenable qu'un serviteur traitât son maître ainsi, ayant sur moi d'ailleurs, autant que je puis voir, l'avantage de trente-deux contre un ! Plût à Dieu que je l'eusse frappé d'abord. Grumio n'aurait pas eu tous les coups.

PETRUCHIO.-Un stupide coquin !-Cher Hortensio, je dis à ce drôle de frapper à votre porte, et je n'ai jamais pu obtenir cela de lui.

GRUMIO.-Frapper à la porte ?-O ciel ! ne m'avez-vous pas dit en propres termes : Coquin, frappe-moi ici, frappe-moi bien, frappe-moi comme il faut ? et vous venez maintenant me parler de frapper à la porte.

PETRUCHIO.-Drôle, va-t'en, je te le conseille.

HORTENSIO.-Patience, Petruchio ; je suis la caution de Grumio ; vraiment la chance est trop inégale entre vous et lui ; c'est votre ancien, fidèle et aimable serviteur Grumio. Allons, dites-moi donc, mon cher ami, quel heureux vent vous a conduit de l'antique Vérone ici, à Padoue ?

PETRUCHIO.-Le vent qui disperse les jeunes gens dans le monde, et les envoie tenter fortune hors de leur pays natal, où l'on n'acquiert que bien peu d'expérience. En peu de mots, seigneur Hortensio, voici mon histoire : Antonio, mon père, est décédé, et je me suis hasardé à faire ce voyage pour me marier richement et vivre du mieux qu'il me sera possible ; j'ai des écus dans ma bourse, des terres dans mon pays, et je suis venu voir le monde.

HORTENSIO.-Petruchio, te parlerai-je sans détour et te souhaiterai-je une laide et méchante femme ?

Tu ne me remercierais guère de l'avis, et cependant je te garantis qu'elle sera riche, et très-riche ; mais tu es trop mon ami, et je ne te la souhaiterai pas pour épouse.

PETRUCHIO.-Seigneur Hortensio, entre amis comme nous, il n'y a que deux mots : ainsi, si tu connais une femme assez riche pour être l'épouse de Petruchio (comme la fortune est le refrain de ma chanson d'amour [Wooing dance.], fût-elle aussi laide que l'était l'amante de Florent [Florent est le nom du chevalier qui s'était engagé à épouser une vieille sorcière, à condition qu'elle lui donnerait la solution d'une énigme dont sa vie dépendait. (Conte de Gower.) C'est sans doute là que Voltaire a pris le sujet de ce qui Plaît aux dames.], aussi vieille que la Sibylle, et aussi acariâtre, aussi méchante que la Xantippe de Socrate, ou pire encore, cela n'émeut, ni ne rebute mon goût, fût-elle aussi rude que les flots irrités de l'Adriatique. Je viens pour me marier richement à Padoue : si je me marie richement, je me trouverai marié heureusement à Padoue.

GRUMIO.-Vous le voyez, monsieur ; il vous dit sa pensée tout platement : oui, donnez-lui assez d'or, et mariez-le à une poupée, à une poupée, à une petite figure d'aiguillette [Aglet gaby. Tête de lacet de forme bizarre.], ou bien à une vieille octogénaire à qui il ne reste pas une dent dans la bouche, eût-elle autant d'infirmités que cinquante-deux chevaux, tout sera à merveille si l'argent s'y trouve.

HORTENSIO.-Petruchio, puisque nous nous sommes avancés si loin, je veux poursuivre sérieusement l'idée que je t'avais jetée d'abord par pure plaisanterie. Je suis en état, Petruchio, de te procurer une femme assez bien pourvue de la fortune, jeune et belle, élevée comme la fille la mieux née ; tout son défaut, et c'est un assez grand défaut, c'est qu'elle est intolérablement méchante, acariâtre, bourrue, à un point si terrible que, ma fortune fût-elle bien plus délabrée qu'elle ne l'est, je ne voudrais pas l'épouser, moi, pour une mine d'or.

PETRUCHIO.-Silence, Hortensio : tu ne connais pas l'effet et la vertu de l'or.-Dis-moi le nom de son père, et cela suffit ; car je prétends l'attaquer, quand ses clameurs surmonteraient les éclats du tonnerre, lorsque les nuages crèvent en automne.

HORTENSIO.-Son père est Baptista Minola, gentilhomme affable et courtois, et son nom Catherine Minola, fameuse dans Padoue par sa langue grondeuse.

PETRUCHIO.-Oh ! je connais son père, quoique je ne la connaisse pas, elle ; et il connut beaucoup feu mon père.-Je ne dormirai pas, Hortensio, que je ne la voie ; ainsi, permettez que j'en use assez librement avec vous, pour vous quitter brusquement dans cette première entrevue, si vous ne voulez pas m'accompagner jusqu'à sa demeure.

GRUMIO.-Je vous en prie, monsieur, laissez-le suivre son entreprise, tandis qu'il est en humeur. Sur ma parole, si elle le connaissait aussi bien que je le connais, elle jugerait bientôt que les criailleries feraient peu de chose sur lui ; elle pourra bien, peut-être, le traiter dix fois de coquin ou autres épithètes semblables. Eh bien ! tout cela n'est rien ; s'il s'y met une fois, il s'en moquera avec ses réponses adroites. Voulez-vous que je vous dise, monsieur : pour peu qu'elle lui résiste, il lui jettera une figure [Un soufflet, un moule de gant.] sur la face, et vous la défigurera si bien qu'elle n'aura pas plus d'yeux pour y voir clair qu'un chat [A qui une lumière soudaine fait contracter excessivement la prunelle ; un chat ébloui.] ; vous ne le connaissez pas, monsieur.

HORTENSIO.-Attendez-moi, Petruchio ; il faut que je vous accompagne ; car mon trésor est enfermé sous la clef de Baptista ; il tient entre ses mains le joyau de ma vie, sa fille cadette, la belle Bianca, et il la dérobe à mes regards et aux poursuites de plusieurs autres aspirants, qui sont mes rivaux en amour.

En supposant qu'il soit impossible (à cause des défauts que je vous ai exposés) que Catherine soit jamais épousée, Baptista a résolu que jamais homme n'aurait accès auprès de Bianca, que Catherine la méchante n'eût trouvé un mari.

GRUMIO.-Catherine la méchante ! c'est, pour une jeune fille, le pire de tous les titres.

HORTENSIO.-Il faut maintenant que mon ami Petruchio me rende un service ; c'est de me présenter déguisé sous un costume sévère au vieux Baptista, comme un maître versé dans la musique, et en état de bien l'enseigner à Bianca, afin que, par cette ruse, je puisse au moins avoir la liberté et la commodité de lui faire ma cour, et de l'entretenir elle-même de ma tendresse, sans donner aucun ombrage.

(Entre Gremio, avec lui est Lucentio déguisé avec des livres sous le bras.)

GRUMIO.-Ce ne sont pas là des friponneries ? non !-Voyez comme, pour attraper les vieillards, les jeunes gens mettent leur tête sous un bonnet ! Maître ! maître, regardez autour de vous, qui passe là, hein ?

HORTENSIO.-Silence, Grumio, c'est mon rival.-Petruchio, tenons-nous un moment à l'écart.

GRUMIO.-Un joli jeune homme, et un bel amoureux.

(Il se retire.)

GREMIO, répondant à Lucentio.-Oh ! très-bien : j'ai bien lu la note.-Écoutez bien, monsieur ; je les veux superbement reliés : tous livres d'amour, songez-y bien, et ne lui faites aucune autre lecture. Vous m'entendez ? En outre, par-dessus les libéralités que vous fera le seigneur Baptista, j'y ajouterai encore un présent.-Prenez aussi vos papiers, et qu'ils soient bien parfumés, car celle à qui ils sont destinés est plus douce que les parfums mêmes.-Que lui lirez-vous ?

LUCENTIO.-Quelque lecture que je lui fasse, je plaiderai votre cause comme pour mon patron (soyez-en bien assuré) et avec autant de chaleur que si vous-même étiez à ma place ; oui, et peut-être avec des termes plus éloquents et plus persuasifs que vous, monsieur, à moins que vous ne fussiez un savant.

GREMIO.-Oh ! cette science ! ce que c'est !

GRUMIO.-Oh ! cet oison, quel imbécile c'est !

PETRUCHIO.-Paix, maraud.

HORTENSIO.-Grumio, motus !-Dieu vous garde, seigneur Gremio.

GREMIO.-Ah ! charmé de vous rencontrer, seigneur Hortensio. Savez-vous où je vais de ce pas ?-Chez Baptista Minola ! Je lui ai promis de lui chercher avec soin un maître pour la belle Bianca, et le hasard a voulu que je tombasse sur ce jeune homme ; par sa science et ses manières, il est ce qui convient à Bianca, très-instruit dans la poésie, et autres livres ; et des bons, je vous le garantis.

HORTENSIO.-C'est à merveille ; et moi j'ai rencontré un honnête homme qui m'a promis de m'en procurer un autre, un charmant musicien, pour instruire notre maîtresse : ainsi je ne demeurerai pas en arrière dans ce que je dois à la belle Bianca, qui m'est si chère, à moi.

GREMIO.-Oui, qui m'est si chère :-Et cela, ma conduite le prouvera.

GRUMIO, à part.-Et cela, ses sacs le prouveront.

HORTENSIO.-Gremio, ce n'est pas ici le moment d'éventer notre amour. Écoutez-moi ; et si vous êtes honnête avec moi, je vous dirai des nouvelles assez bonnes pour tous deux. Voici un honnête homme que le hasard m'a fait rencontrer, qui, favorisé par nous dans ses goûts, entreprendra de courtiser la méchante Catherine.

Oui, et même de l'épouser si sa dot lui convient.

GREMIO.-Soit dit et fait ; c'est à merveille.-Hortensio, lui avez-vous révélé tous ses défauts ?

PETRUCHIO.-Je sais que c'est une méchante femme qui crie et tempête sans cesse ; si c'est là tout, messieurs, je ne vois point de mal à cela.

GREMIO.-Non, dites-vous, ami ?-De quel pays est ce cavalier ?

PETRUCHIO.-Je suis né à Vérone, le fils du vieillard Antonio ; mon père étant mort, ma fortune commence à vivre pour moi, et j'espère voir de longs et heureux jours.

GREMIO.-Oh ! monsieur, ce serait une chose bien étrange qu'une pareille vie avec une pareille femme ! Mais si vous vous sentez ce courage, allons vite à l'oeuvre, au nom de Dieu ! Vous pouvez compter sur mon secours en tout. Mais sérieusement, est-ce que vous voulez faire votre cour à ce chat sauvage ?

PETRUCHIO.-Veux-je vivre ?

GRUMIO, à part.-S'il veut lui faire sa cour ? oui, ou elle ira au diable.

PETRUCHIO.-Et pourquoi suis-je venu ici, si ce n'est dans cette résolution ? Croyez-vous que mes oreilles s'épouvantent de quelque bruit ? N'ai-je pas entendu dans ma vie des lions rugir ? N'ai-je pas vu la mer battue des vents courroucés comme un sanglier écumant et suant de rage ? N'ai-je pas entendu une batterie de canons dans la plaine, et l'artillerie des cieux tonner sous leur voûte ? N'ai-je pas, dans une bataille rangée, entendu les clameurs confuses, les coursiers hennissants, les trompettes éclatantes ? Et vous venez me parler de la langue d'une femme qui ne peut jamais faire dans l'oreille le bruit d'une châtaigne qui éclate dans la cheminée d'un fermier ? Bah, bah ! c'est aux enfants qu'il faut faire peur des fantômes.

GRUMIO, à part.-Oh ! il n'en craint aucun.

GREMIO.-Hortensio, écoutez : ce gentilhomme est heureusement arrivé, à ce que me dit mon pressentiment, pour son avantage et pour le nôtre.

HORTENSIO.-J'ai promis de l'aider de nos services et de porter une partie du fardeau de ses avances, quoi qu'il en soit.

GREMIO.-Et j'y consens aussi, moi, bien volontiers, pourvu qu'il vienne à bout de l'obtenir.

GRUMIO, à part.-Je voudrais être aussi sûr d'un bon dîner. (Entrent Tranio, richement vêtu, et Biondello.)

TRANIO.-Salut, messieurs. Si vous le permettez, dites-moi, je vous en conjure, quel est le chemin le plus court pour se rendre à la maison du seigneur Baptista Minola ?

GREMIO.-Celui qui a deux filles si belles ? (A part, à Tranio.) Est-ce lui que vous demandez ?

TRANIO.-Lui-même.-Biondello !

GREMIO.-Écoutez-moi, monsieur ; vous ne demandez pas celle...

TRANIO.-Peut-être lui et elle ; que vous importe ?

PETRUCHIO.-Non pas celle qui est si querelleuse, monsieur, je vous en prie, en aucune façon.

TRANIO.-Je n'aime pas les querelleurs, monsieur.-Biondello, marchons.

LUCENTIO, à part.-Fort bien débuté, Tranio.

HORTENSIO.-Monsieur, un mot avant de nous quitter.-Êtes-vous un prétendant à la fille dont vous parlez, oui ou non ?

TRANIO.-Et si cela était, monsieur, vous en offenseriez-vous ?

GREMIO.-Non, pourvu que sans une parole de plus vous prissiez le large.

TRANIO.-Comment, monsieur ! Est-ce que les rues ne sont pas ouvertes pour moi comme pour vous ?

GREMIO.-Mais non pas elle.

TRANIO.-Et pour quelle raison, je vous prie ?

GREMIO.-Pour la raison, si vous voulez le savoir, qu'elle est choisie par le seigneur Gremio.

HORTENSIO.-Et parce qu'elle est choisie par le seigneur Hortensio.

TRANIO.-Doucement, messieurs. Si vous êtes d'honnêtes gentilshommes, faites-moi la grâce de m'écouter avec patience. Baptista est un noble citoyen à qui mon père n'est pas tout à fait inconnu, et si sa fille était plus belle qu'elle n'est, elle pourrait avoir plus d'amants encore, sans que je dusse renoncer à être du nombre. La fille de la belle Léda eut mille soupirants : la charmante Bianca peut bien en avoir un de plus, et elle l'aura aussi. Lucentio se mettra sur les rangs, quand Pâris viendrait se présenter avec l'espoir d'être seul à faire sa cour.

GREMIO.-Quoi ! ce jeune homme nous fermera la bouche à tous ?

LUCENTIO.-Monsieur, lâchez-lui la bride ; je sais qu'il n'ira pas bien loin.

PETRUCHIO.-Hortensio, à quoi bon tant de paroles ?

HORTENSIO, à Tranio.-Monsieur, permettez-moi de vous faire une question : avez-vous jamais vu la fille de Baptista ?

TRANIO.-Non, monsieur ; mais j'apprends qu'il a deux filles : l'une fameuse par sa méchante langue, autant que l'autre l'est par sa modestie et sa beauté.

PETRUCHIO.-Monsieur, monsieur, la première est pour moi ; mettez-la de côté.

GREMIO.-Oui, laissez cette tâche au grand Hercule, et ce sera plus que ses douze travaux.

PETRUCHIO.-Monsieur, écoutez et comprenez bien ce que je vais vous dire.-La plus jeune fille, à laquelle vous prétendez, est tenue par son père loin de tout accès aux demandes ; et son père ne la promettra à personne que sa soeur aînée ne soit mariée la première.

Ce ne sera qu'alors que la cadette sera libre, et non avant.

TRANIO.-Si cela est ainsi, monsieur, et que vous soyez l'homme qui deviez nous servir tous, et moi comme les autres, si vous rompez la glace, et que vous veniez à bout de cet exploit, que vous fassiez la conquête de l'aînée, et que vous nous ouvriez l'accès auprès de la cadette ; celui qui aura le bonheur de la posséder ne sera pas assez mal né pour être un ingrat.

HORTENSIO.-Monsieur, vous parlez à merveille, et vous avez bien compris. Puisque vous vous déclarez ici pour un des aspirants, vous devez, comme nous, servir ce cavalier à qui nous sommes tous redevables.

TRANIO.-Monsieur, je ne resterai point en arrière ; et pour vous le prouver, voulez-vous que nous passions l'après-dînée ensemble, que nous vidions à la ronde des rasades à la santé de notre maîtresse, et que nous agissions comme les avocats qui combattent avec chaleur au barreau, et puis mangent et boivent en bons amis.

GREMIO.-O l'excellente motion ! Amis, partons.

HORTENSIO.-La motion est bonne en effet ; accédons-y.-Petruchio, je serai votre bon venuto.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > ACTE DEUXIÈME - SCÈNE I

ACTE DEUXIÈME - SCÈNE I

Padoue.-Appartement dans la maison de Baptista.

CATHERINE et BIANCA.

BIANCA.-Chère soeur, ne me faites pas l'injure, ne vous la faites pas à vous-même, de me réduire à l'état de servante et d'esclave ; cela révolte mon coeur. Mais pour ces vains ornements, ces bagatelles de parure, déliez-moi les mains, et vous me verrez m'en dépouiller moi-même : oui, de tout mon ajustement, jusqu'à ma jupe ; en un mot, je ferai tout ce que vous me commanderez, tant je suis pénétrée du respect que je dois à mon aînée !

CATHERINE.-Je t'enjoins de me déclarer ici quel est celui de tous tes galants que tu aimes le mieux ; songe bien à ne pas dissimuler la vérité.

BIANCA.-Croyez-moi, ma soeur, parmi tous les hommes qui respirent, je n'ai pas encore vu le visage qui me plairait plus que les autres.

CATHERINE.-Mignonne, vous mentez : n'est-ce pas Hortensio ?

BIANCA.-Si vous avez du goût pour lui, ma soeur, je jure ici que je parlerai moi-même pour vous, et ferai tous mes efforts pour vous le procurer.

CATHERINE.-Oh ! en ce cas, apparemment que vous préférez les richesses. Vous voulez avoir Gremio, afin d'être parée.

BIANCA.-Est-ce pour lui que vous êtes si jalouse de moi ? Allons, c'est une plaisanterie de votre part ; et je commence à m'apercevoir que vous n'avez fait que badiner jusqu'ici. Je t'en prie, ma bonne soeur, laisse mes mains libres.

CATHERINE (Elle la frappe.)-Si ces coups sont un badinage, le reste en était un.

(Baptista survient.)

BAPTISTA.-Eh quoi ! mademoiselle, d'où vient tant d'insolence ?-Bianca, éloignez-vous.-La pauvre enfant ! elle pleure.-Va, reprends ton ouvrage : n'aie jamais affaire avec elle.

Fi ! la grossière d'esprit diabolique, pourquoi la maltraites-tu, elle qui ne t'a jamais fait la moindre peine ? Quand t'a-t-elle jamais contredite par le moindre mot de reproche ?

CATHERINE.-Son silence m'insulte, et je m'en vengerai.

(Elle court après Bianca.)

BAPTISTA.-Quoi ! sous mes yeux ?-Bianca, rentre dans ta chambre.

(Bianca sort.)

CATHERINE.-Vous ne voulez donc pas me souffrir ? Oh ! je le vois bien, qu'elle est votre bijou, qu'elle aura un mari, que moi, il me faudra danser pieds nus au jour de ses noces, et qu'à cause de la prédilection que vous avez pour elle, il me faudra mener des singes en enfer [Vieillir fille. Vieux proverbe.]. Tenez, ne me parlez pas ; je vais aller me renfermer, et pleurer de rage, jusqu'à ce que je puisse trouver l'occasion de me venger.

(Catherine sort.)

BAPTISTA.-Y eut-il jamais homme aussi affligé que moi ?-Mais qui vient là ?

(Entrent Gremio, Lucentio assez mal vêtu, Petruchio avec Hortensio, déguisé en musicien, Tranio et Biondello portant des livres et un luth.)

GREMIO.-Bonjour, voisin Baptista.

BAPTISTA.-Bonjour, voisin Gremio.-Dieu vous garde, messieurs.

PETRUCHIO.-Salut, monsieur ; je vous prie, n'avez-vous pas une fille nommée Catherine, belle et vertueuse ?

BAPTISTA.-J'ai une fille, monsieur, qui s'appelle Catherine.

GREMIO, à Petruchio.-Vous débutez trop brusquement ; procédez par ordre.

PETRUCHIO.-Vous me faites injure, seigneur Gremio ; laissez-moi parler.

(A Baptista.) Je suis un citoyen de Vérone, monsieur, qui, entendant vanter sa beauté, son esprit, son affabilité, sa pudeur et sa modestie, ses rares qualités enfin, et la douceur de son caractère, ai pris la liberté de m'introduire sans façon dans votre maison, pour voir par mes yeux la vérité de l'éloge que j'ai tant de fois entendu d'elle ; et pour prélude à mon entrée chez vous, je vous présente (présentant Hortensia) un homme de mes gens très-habile en musique et dans les mathématiques, capable d'instruire à fond votre fille dans les sciences, dont je sais qu'elle a déjà une teinture ; acceptez-le, je vous prie, ou vous me feriez affront : son nom est Licio ; il est de Mantoue.

BAPTISTA.-Vous êtes le bienvenu, monsieur ; et lui aussi, à votre considération ; mais, pour ma fille Catherine, je sais bien une chose, c'est qu'elle n'est pas votre fait, et j'en suis bien fâché.

PETRUCHIO.-Je vois que vous ne voulez pas vous séparer d'elle, ou bien que je ne suis pas l'homme qui vous plaît.

BAPTISTA.-Ne vous méprenez pas, monsieur ; je parle comme je pense.-D'où êtes-vous, monsieur ? peut-on savoir votre nom ?

PETRUCHIO.-Je m'appelle Petruchio ; je suis le fils d'Antonio, un homme bien connu dans toute l'Italie.

BAPTISTA.-Je le connais très-bien, et, à sa considération, vous pouvez compter sur mon accueil.

GREMIO.-Sans faire tort à votre récit, Petruchio, je vous prie, permettez-nous aussi de parler, à nous qui sommes de pauvres suppliants. Baccare [Baccare, veut dire proverbialement en arrière !] ! vous êtes extraordinairement pressé.

PETRUCHIO.-Ah ! pardon, seigneur Gremio, je serais bien aise d'achever.

GREMIO.-Je n'en doute pas, monsieur, mais vous maudirez votre demande.

-(A Baptista.) Voisin, ce présent de monsieur vous sera fort agréable, j'en suis sûr ; pour vous montrer la même affection, moi qui vous ai plus d'obligations qu'aucun autre, je vous présente ce jeune savant qui a étudié longtemps à Reims (lui présentant Lucentio) ; il est aussi versé dans le grec, le latin et les autres langues, que l'autre peut l'être dans la musique et les mathématiques ; son nom est Cambio : je vous prie, agréez ses services.

BAPTISTA.-Mille remerciements, seigneur Gremio ; vous êtes le bienvenu, bon Cambio.-(A Tranio.) Mais vous, mon aimable seigneur, vous m'avez l'air d'un étranger : serait-il indiscret de vous demander ce qui vous amène dans notre ville ?

TRANIO.-Daignez m'excuser, monsieur ; c'est moi qui ai l'indiscrétion, étant étranger dans cette ville, de me présenter comme un adorateur de votre fille, la belle et vertueuse Bianca ; et je n'ignore pas la ferme résolution que vous avez prise de pourvoir sa soeur la première. Toute la grâce que je vous demande, c'est qu'après avoir appris quelle est ma famille, vous daigniez me souffrir parmi les rivaux qui la recherchent, et me permettre l'accès et la faveur que vous accordez à tous les autres. Et, pour l'éducation de vos filles, j'ose vous offrir ce simple instrument, et cette petite collection de livres grecs et latins : si vous voulez bien les accepter, ils deviendront d'un grand prix [On sait que du temps d'Élisabeth les femmes apprenaient les langues mortes, et la reine était elle-même versée dans les études classiques.].

BAPTISTA.-Lucentio est votre nom ? De quel pays, je vous prie ?

TRANIO.-De Pise, monsieur ; je suis le fils de Vincentio.

BAPTISTA.-Un homme considérable de Pise ! je le connais très-bien de réputation.

Vous êtes le bienvenu, monsieur. (A Hortensio.) Prenez le luth, (A Lucentio) et vous, ce paquet de livres : vous allez voir vos élèves dans l'instant. (Il appelle.) Holà, quelqu'un ! (Paraît un domestique.) Allons, drôle, conduis ces messieurs à mes filles, et dis-leur à toutes deux que ce sont leurs maîtres ; recommande-leur de les bien traiter. (Le domestique sort, conduisant Hortensio, Lucentio et Biondello.) Nous allons faire un tour de promenade dans le verger, et ensuite nous irons dîner... Vous êtes les bienvenus... de tout mon coeur... et je vous prie tous d'en être bien persuadés.

PETRUCHIO.-Seigneur Baptista, mon affaire exige de la célérité, et je ne puis venir tous les jours faire ma cour. Vous avez bien connu mon père, et en lui vous me connaissez, moi son fils, qu'il a laissé seul héritier de toutes ses terres et de tous ses biens, que j'ai plutôt améliorés que diminués ; ainsi, dites-moi, si je gagne l'amour de votre fille, quelle dot me donnerez-vous avec elle ?

BAPTISTA.-Après ma mort, la moitié de mes terres, et dès à présent, vingt mille écus.

PETRUCHIO.-Et moi, en retour de cette dot, je lui assurerai pour douaire, dans le cas où elle me survivrait, toutes mes terres et rentes quelconques. Ainsi, dressons entre nous ces articles, afin qu'on remplisse des deux parts ces engagements.

BAPTISTA.-Oui, quand le point principal sera obtenu, c'est-à-dire l'amour de ma fille : car tout dépend de là.

PETRUCHIO.-Bon ! cela n'est rien, car je vous annonce, mon père, que je suis aussi entêté qu'elle est fière et hautaine : et lorsque deux feux violents viennent à se rencontrer, ils consument l'objet qui nourrit leur furie.

Bien qu'un petit feu grandisse au souffle d'un petit vent, de violentes bouffées emportent feu et flamme : c'est ce que je ferai, et il faudra bien qu'elle me cède, car je suis rude, et je ne fais pas ma cour comme un enfant.

BAPTISTA.-Puisses-tu réussir auprès d'elle ! Bonne chance ! mais sois armé contre quelques mots malheureux.

PETRUCHIO.-Je suis à l'épreuve, comme les montagnes contre les vents qui ne peuvent les ébranler malgré leur souffle continuel.

(Hortensio paraît avec une contusion sanglante à la tête.)

BAPTISTA.-Quoi donc, mon ami ? Pourquoi as-tu l'air si pâle ?

HORTENSIO.-C'est de peur, je vous le promets, si j'ai l'air pâle.

BAPTISTA.-Eh bien ! ma fille deviendra-t-elle bonne musicienne ?

HORTENSIO.-Je crois qu'elle sera plus tôt un bon soldat : le fer pourra résister avec elle, mais non pas les luths.

BAPTISTA.-Vous ne pouvez donc pas la rompre au luth ?

HORTENSIO.-Non, c'est elle qui a rompu le luth sur moi ; je n'ai fait que lui dire qu'elle se méprenait sur les touches, et prendre sa main pour lui montrer à placer ses doigts, lorsque dans un transport d'emportement diabolique : «Quoi ! s'est-elle écriée, vous appelez cela les touches ? Oh ! je vais bien les trouver, moi, les touches ;» et, à ces mots, elle m'a frappé à la tête, si bien que ma caboche a passé à travers l'instrument ; je suis resté étourdi et confondu comme un homme attaché au pilori, regardant à travers le luth, pendant qu'elle m'appelait coquin de ménétrier, mauvais racleur, avec cent autres épithètes injurieuses, comme si elle eût pris à tâche de m'insulter ainsi.

PETRUCHIO.-Ma foi, par l'univers, c'est une robuste fille ; je l'en aime dix fois mieux que je ne faisais.

Oh ! que j'aspire à avoir un petit entretien avec elle !

BAPTISTA, à Hortensio.-Allons, venez avec moi et ne soyez pas si déconfit.

Venez continuer vos leçons à ma seconde fille ; elle a des dispositions pour apprendre, et elle est reconnaissante du bien qu'on lui fait.-Seigneur Petruchio, voulez-vous nous suivre ? ou vous enverrai-je ici ma fille Catherine vous parler ?

PETRUCHIO.-Oui, envoyez-la moi, je vous prie : je vais l'attendre ici (Baptista sort avec Gremio, Tranio et Hortensio), et je vais lui faire ma cour avec quelque entrain quand elle viendra. Mettons qu'elle m'injurie, je lui dirai tout simplement que son chant est aussi doux que la voix du rossignol. Mettons qu'elle fronce le sourcil, je lui dirai qu'elle est aussi riante, aussi sereine que la rose du matin rafraîchie par la rosée nouvelle. Mettons qu'elle affecte de rester muette, et s'obstine à ne pas ouvrir la bouche, je vanterai la volubilité de son éloquence persuasive. Si elle me dit de déloger de sa présence, je lui rendrai mille grâces, comme si elle me priait de rester auprès d'elle pendant une semaine. Si elle me refuse de m'épouser, je la supplierai de fixer le jour où je ferai publier les bans, et celui de notre mariage. Mais la voici. Allons, Petruchio, parle. (Entre Catherine.) Bonjour, Cateau ; car c'est votre nom, m'a-t-on dit ?

CATHERINE.-Vous avez assez bien entendu, mais pourtant pas tout à fait juste : ceux qui parlent de moi me nomment Catherine.

PETRUCHIO.-Vous en avez menti, sur ma parole, car on vous appelle Cateau tout court, et la gentille Cateau, et quelquefois aussi la maudite Cateau ; mais Cateau, la plus jolie Cateau de toute la chrétienté, Cateau de Château-Cateau, ma friande Cateau, car les gâteaux [Kate, Cateau, et cates, friandises.] sont des friandises, Cateau, apprends donc, Cateau, toi ma consolation,-apprends qu'ayant entendu, dans toutes les villes, vanter ta douceur, parler de tes vertus et célébrer ta beauté (bien moins que tu ne le mérites cependant), je me suis senti mu à venir te faire la cour et demander ta main.

CATHERINE.-Mu ! Fort à propos.-Que celui qui vous a mu vous remue et vous emporte. J'ai bien vu tout d'abord à votre air que vous étiez un meuble [Mov'd, remove, moveable].

PETRUCHIO.-Qu'est-ce que c'est qu'un meuble ?

CATHERINE.-C'est un escabeau [Joint-Stool. Expression proverbiale dont le sel est perdu pour nous.].

PETRUCHIO.-Vous avez deviné juste : venez donc vous asseoir sur moi.

CATHERINE.-Les ânes sont faits pour porter, et vous aussi.

PETRUCHIO.-Les femmes sont faites pour porter et vous aussi.

CATHERINE.-Pas assez rosse pour vous, au moins, si c'est de moi que vous parlez.

PETRUCHIO.-Hélas ! bonne Cateau, je ne vous chargerais pas beaucoup ; je sais trop que vous êtes jeune et légère.

CATHERINE.-Trop légère pour être attrapée par un rustre comme vous, et cependant je pèse mon poids.

PETRUCHIO.-Votre poids ! votre bourdonnement, buzz !

CATHERINE.-Vous voilà pris comme un busard.

PETRUCHIO.-O tourterelle aux lentes ailes ! un busard te prendra donc ?

CATHERINE.-Oui, pour une tourterelle, comme il prend un busard.

PETRUCHIO.-Allons, allons ; guêpe : oh ! par ma foi, vous êtes trop colère.

CATHERINE.-Si je tiens de la guêpe, défiez-vous donc de mon aiguillon.

PETRUCHIO.-J'y sais un remède : c'est de l'arracher.

CATHERINE.-Oui, si le sot peut trouver la place où il est.

PETRUCHIO.-Qui ne sait où la guêpe a son aiguillon ? Au bout de sa queue.

CATHERINE.-Au bout de sa langue.

PETRUCHIO.-La langue de qui ?

CATHERINE.-La vôtre, si vous parlez de queues ; et là-dessus, adieu.

(Elle va pour s'éloigner.)

PETRUCHIO.-Quoi ! ma langue à votre queue ?-Allons, revenez, bonne Cateau, je suis gentilhomme.

CATHERINE, revenant.-C'est ce que je vais voir.

(Elle lui donne un soufflet.)

PETRUCHIO.-Je vous jure que je vous donnerai une taloche si vous frappez encore.

CATHERINE.-Vous pourriez y perdre vos bras : si vous me frappez, vous n'êtes point gentilhomme, et si vous n'êtes pas gentilhomme, vous n'avez pas d'armes [Arms. Bras et armes.].

PETRUCHIO.-Vraiment, Cateau, vous êtes savante en l'art héraldique. Oh ! je vous prie, mettez-moi dans vos livres de blason.

CATHERINE.-Quel est votre cimier ? une crête de coq ?

PETRUCHIO.-Un coq sans crête ; et alors, Cateau sera ma poule.

CATHERINE.-Vous ne serez point mon coq ; vous chantez trop sur le ton d'un poltron.

PETRUCHIO.-Allons, Cateau, allons, n'ayez pas l'air si aigre.

CATHERINE.-C'est mon habitude quand je vois un sauvageon.

PETRUCHIO.-Allons, il n'y a point ici de pomme sauvage ; ainsi, point de regard si aigre.

CATHERINE.-Oh ! il y en a, il y en a.

PETRUCHIO.-Allons, montrez-la moi.

CATHERINE.-Si j'avais un miroir, je vous le ferais voir.

PETRUCHIO.-Quoi ! voulez-vous parler de mon visage ?

CATHERINE.-Oui, cela s'adresse au visage de certain jeune homme.

PETRUCHIO.-Par saint George, je suis trop jeune pour vous.

CATHERINE.-Et cependant, vous êtes bien flétri.

PETRUCHIO.-Ce sont les soucis.

CATHERINE.-Je ne m'en soucie guère, moi.

PETRUCHIO.-Écoutez, Catherine, vous ne m'échapperez point ainsi.

CATHERINE.-Je vous mettrai en colère, si je reste davantage, ainsi laissez-moi partir.

PETRUCHIO.-Non, non, pas du tout. Je vous trouve excessivement aimable. On m'avait dit que vous étiez revêche, taciturne et sombre, et je vois à présent que la renommée est une menteuse, car vous êtes agréable, enjouée, on ne peut pas plus polie, lente à parler, mais douce dans vos paroles, comme les fleurs du printemps ; vous ne pouvez pas seulement froncer le sourcil, ni regarder de travers, ni vous mordre les lèvres, comme font les filles colères, et vous n'avez aucun plaisir à contredire mal à propos ; mais vous accueillez avec douceur vos amants, et vous les entretenez de doux propos, avec une politesse et une affabilité rares. Pourquoi le monde dit-il que Cateau est boiteuse ? O monde calomniateur Cateau est droite et élancée comme une tige de noisetier ; elle est d'une nuance aussi brune que l'écorce de ses noix, et plus douce que ses amandes. Oh ! que je vous voie marcher.-Vous ne boitez point.

CATHERINE.-Allez, sot, allez donner des ordres à ceux qui dépendent de vous.

PETRUCHIO.-Jamais Diane a-t-elle embelli un bocage comme Cateau embellit cet appartement de son port majestueux ? Ah ! soyez Diane, vous, et que Diane devienne Cateau ; et qu'alors Cateau soit chaste, et Diane folâtre.

CATHERINE.-Où avez-vous étudié tout ce beau discours ?

PETRUCHIO.-C'est un impromptu, formé de l'esprit de ma mère.

CATHERINE.-Une mère vraiment spirituelle ! sans elle son fils n'aurait pas le sens commun.

PETRUCHIO.-Ne suis-je pas plein de sens ?

CATHERINE.-Oui ; tenez-vous chaudement.

PETRUCHIO.-Vraiment, douce Catherine, c'est bien mon intention, dans votre lit. Et, en conséquence, laissant là tout ce vain babil, je vous déclare tout uniment que votre père a donné son consentement à ce que vous soyez ma femme : votre dot est un article arrêté, et bon gré mal gré, je vous épouserai. Oh ! Cateau, je suis le mari qu'il vous faut ; car, par cette lumière par laquelle je vois votre beauté (votre beauté qui fait que vous me plaisez beaucoup), je jure que vous ne devez être mariée à aucun autre homme qu'à moi, car je suis l'homme né exprès, Cateau, pour vous apprivoiser et vous convertir de Cateau sauvage en Cateau douce et aimable, comme les autres Cateaux qui font bon ménage. Voici votre père ; n'allez pas me refuser ; je veux avoir, et j'aurai Catherine pour ma femme.

(Entrent Baptista, Gremio et Tranio.)

BAPTISTA.-Eh bien ! seigneur Petruchio, comment vont vos affaires avec ma fille ?

PETRUCHIO.-Comment ? fort bien, monsieur. Comment voulez-vous qu'elles n'aillent pas bien ? Il est impossible que je ne réussisse pas.

BAPTISTA.-Eh bien ! qu'en dites-vous, ma fille Catherine ? Êtes-vous dans un de vos mauvais moments ?

CATHERINE.-Vous m'appelez votre fille ? en effet, vous m'avez donné vraiment une belle preuve de tendresse paternelle, en voulant me marier à un homme à demi-fou, à un vaurien sans cervelle, à un impertinent qui ne fait que jurer, et qui s'imagine vous déconcerter avec ses jurements.

PETRUCHIO.-Beau-père, voici ce que c'est :-Vous, et tout le monde qui avez parlé d'elle, vous vous êtes trompés sur son compte : si elle est bourrue, c'est par politique : car elle n'est point hardie ; elle est modeste comme une colombe ; elle n'est point violente, mais calme comme le matin ; elle serait, en patience, une seconde Griselidis et une Lucrèce romaine en chasteté ; et, pour conclure, nous nous sommes si bien convenus, que dimanche est le jour de nos noces.

CATHERINE.-Je te verrai d'abord pendre dimanche.

GREMIO.-Entendez-vous, Petruchio ? elle dit qu'elle vous verra d'abord pendre.

TRANIO.-Est-ce là votre succès ? Allons, je vois bien qu'il faut dire adieu à nos propres espérances.

PETRUCHIO.-Un peu de patience, messieurs ; je la choisis pour moi ; si elle en est contente et moi aussi, que vous importe à vous ? C'est un marché fait entre nous deux, lorsque nous étions tête à tête, qu'elle fera toujours la méchante en compagnie. Je vous dis que cela est incroyable, à quel excès elle m'aime. O la tendre Cateau ! elle se suspendait à mon cou, et puis elle me donnait baisers sur baisers, protestant, avec force serments, qu'en un clin d'oeil elle s'était prise d'amour pour moi : oh ! vous n'êtes que des novices. C'est une merveille de voir comment un pauvre diable, timide, craintif, peut, dans le tête-à-tête, apprivoiser la femme la plus diablesse.-Donnez-moi votre main, Catherine ; je vais aller à Venise pour faire les emplettes des noces.-Beau-père, préparez la fête, et invitez les convives ; je réponds que ma Catherine sera belle.

BAPTISTA.-Je ne sais que dire : mais donnez-moi tous deux la main.

Dieu vous rende heureux, Petruchio ! C'est un mariage conclu.

GREMIO ET TRANIO.-Nous disons amen ; nous serons les témoins.

PETRUCHIO.-Adieu, beau-père,-adieu, ma femme,-adieu, messieurs ; je vais à Venise : dimanche sera bientôt venu. Nous aurons des anneaux et des bijoux, et une riche parure : et embrasse-moi, Cateau ; nous serons mariés dimanche.

(Petruchio et Catherine sortent par des côtés opposés.)

GREMIO.-A-t-on jamais vu un mariage conclu si rapidement ?

BAPTISTA.-D'honneur, messieurs, je fais ici le rôle d'un marchand, et j'aventure à tout hasard mon bien sur une entreprise désespérée.

TRANIO.-C'était une denrée qui se gâtait près de vous, et qui vous rapportera du gain, ou qui périra sur les mers.

BAPTISTA.-Tout le gain que je cherche, c'est la paix en cette affaire.

GREMIO.-Oh ! sûrement : il s'est là donné une conquête fort pacifique.-Mais à présent, Baptista, parlons de votre cadette.-Le voici enfin venu le jour après lequel nous avons tant soupiré : je suis votre voisin, et je suis le premier en date.

TRANIO.-Et moi, je suis un amant qui aime plus Bianca que les paroles ne peuvent l'exprimer, ou vos pensées le concevoir.

GREMIO.-Allons, marmot, vous ne pouvez l'aimer aussi tendrement que moi.

TRANIO.-Allons, barbon, votre amour est glacé.

GREMIO.-Et le vôtre se frit : allons, gamin, retirez-vous ; c'est la vieillesse qui nourrit.

TRANIO.-Mais c'est la jeunesse qui fleurit aux yeux des belles.

BAPTISTA.-Apaisez-vous, messieurs, je concilierai cette dispute : ce sont les actions qui doivent gagner le prix ; et celui des deux qui peut assurer à ma fille le plus riche douaire aura la tendresse de Bianca.

-Parlez, seigneur Gremio, quels avantages lui assurez-vous ?

GREMIO.-D'abord, comme vous le savez très-bien, ma maison de ville est richement fournie de vaisselle d'or et d'argent, de bassins et d'aiguières pour laver ses délicieuses mains. Mes tentures sont des tapisseries de Tyr ; j'ai logé mes écus dans des coffres d'ivoire : des caisses de cyprès renferment mes tentures de haute lice, mes courtes-pointes : de riches parures, des tapis, des canapés, de belles toiles, des coussins de Turquie en bosses de perles, des draperies de Venise brochées en or, force ustensiles d'étain [L'étain n'était pas aussi commun que de nos jours.] et de cuivre, et généralement tous les meubles qui peuvent appartenir à une maison et au ménage. Ensuite, à ma ferme de campagne, j'ai cent vaches à lait, cent vingt boeufs gras dans mes étables, et tout le reste à proportion. Je suis âgé, il faut que je l'avoue, et si je meurs demain, tous ces biens sont à elle, si pendant ma vie elle veut être seulement à moi.

TRANIO.-Ce seulement est venu à propos. (A Baptista.) Monsieur, écoutez-moi : je suis l'unique fils et héritier de mon père ; si je peux obtenir votre fille pour mon épouse, je lui laisserai, dans l'enceinte de l'opulente Pise, des maisons trois ou quatre fois aussi belles, aussi bien meublées qu'aucune de celles que possède dans Padoue le vieux seigneur Gremio ; en outre, deux mille ducats de revenu par année sur une terre fertile ; tous ces avantages formeront son douaire. Eh bien ! seigneur Gremio, vous ai-je pincé ?

GREMIO.-Deux mille ducats de revenu en terre ! Ma terre tout entière ne monte pas à cette somme ; mais ma terre sera à elle, et en outre un vaisseau, qui maintenant vogue sur la route de Marseille.

Eh bien, le vaisseau ne vous coupe-t-il pas la parole ?

TRANIO.-Gremio, tout le monde sait que mon père n'a pas moins de trois vaisseaux à lui, outre deux vastes galiotes, et douze belles galères ; je lui en ferai don, et deux fois autant encore, après votre dernière offre.

GREMIO.-Moi, j'ai tout offert ; je n'ai plus rien à offrir, et elle ne peut avoir plus que je n'ai moi-même.-(A Baptista.) Si vous m'agréez, elle m'aura avec tout mon bien.

TRANIO.-Cela étant, la jeune personne est à moi, par l'univers ! D'après votre promesse, je dame le pion à Gremio.

BAPTISTA.-Je dois convenir que votre offre est la plus forte ; et si votre père veut lui en cautionner l'assurance, elle est à vous : autrement, vous voudrez bien m'excuser ; car si vous mouriez avant elle, où serait son douaire ?

TRANIO.-C'est une mauvaise chicane : mon père est vieux, et moi je suis jeune.

GREMIO.-Et les jeunes gens ne peuvent-ils pas mourir aussi bien que les vieux ?

BAPTISTA.-Enfin, messieurs, voici ma dernière résolution.-Dimanche prochain, vous le savez, ma fille Catherine doit être mariée : eh bien, le dimanche suivant, Bianca vous épousera, si vous me donnez cette caution : sinon, elle est au seigneur Gremio ; et sur ce, je prends congé de vous, et vous fais mes remerciements à tous les deux.

(Baptista sort.)

GREMIO.-Adieu, bon voisin.-(A Tranio.) Maintenant je n'ai pas peur de vous : allons donc, jeune badin, votre père serait un fou de vous abandonner tout son bien, et d'aller, dans le déclin de ses vieux ans, se faire votre pensionnaire.

Bah ! quelles sornettes ! un vieux renard italien ne sera pas si complaisant, mon enfant.

(Gremio sort.)

TRANIO.-Le diable emporte ta vieille peau de renard ! Cependant je lui ai riposté avec une carte de dix.-Je me suis mis dans la tête de faire le bonheur de mon maître.-Je ne vois pas de raison pourquoi le supposé Lucentio ne pourrait pas s'engendrer un père qui serait un supposé Vincentio ;-ce sera un prodige, car ordinairement ce sont les pères qui engendrent leurs enfants ; mais dans cette intrigue d'amour, c'est un fils qui s'engendrera un père, si mon adresse me sert heureusement.

(Il sort.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > ACTE TROISIÈME - SCÈNE I

ACTE TROISIÈME - SCÈNE I

Appartement de la maison de Baptista.

LUCENTIO, HORTENSIO, BIANCA.

LUCENTIO.-Monsieur le musicien, arrêtez ; vous allez trop vite, monsieur : avez-vous sitôt oublié la manière dont sa soeur Catherine vous a accueilli ?

HORTENSIO.-- Mais, pédant querelleur, c'est ici la déesse tutélaire de la céleste harmonie ; ainsi, permettez-moi d'avoir la préférence ; et lorsque nous aurons employé une heure à la musique, vous pourrez en consacrer une autre à me faire la leçon.

LUCENTIO.-Ane ridicule, qui n'as pas seulement assez lu pour connaître la cause qui a fait ordonner la musique ! N'est-ce pas pour rafraîchir l'esprit de l'homme, fatigué de ses études ou des peines de la vie ? Laisse-moi donc donner ma leçon de philosophie, et lorsque je m'arrêterai, sers alors ton harmonie.

HORTENSIO.-Drôle, je n'endurerai pas ces bravades de ta part.

BIANCA.-Allons, messieurs, vous me faites une double injure de vous quereller pour une chose qui doit dépendre de mon choix ; je ne suis pas un écolier sujet à la correction ; je ne suis pas enchaînée aux heures, ni à des temps marqués ; je puis prendre mes leçons aux heures qu'il me plaît ; et pour terminer tout débat, asseyez-vous ici tous les deux. Vous, prenez votre instrument, commencez à jouer : la leçon de monsieur sera finie, avant que vous vous soyez mis d'accord.

HORTENSIO, à Bianca.-Vous abandonnerez sa leçon quand mon instrument sera d'accord.

(Hortensio se retire.)

LUCENTIO.-C'est ce qui n'arrivera jamais.-Accordez toujours votre instrument.

BIANCA.-Où en sommes-nous restés la dernière fois ?

LUCENTIO.-Ici, madame ?

Hac ibat Simoïs ; hic est Sigeïa tellus ;

Hic steterat Priam regia celsa senis [Là coulait le Simoïs ; ici est la terre de Sigée ; plus loin le superbe palais du vieux Priam.].

BIANCA.-Faites la construction.

LUCENTIO.-Hac ibat, comme je vous l'ai déjà dit.-Simoïs, je suis Lucentio.-Hic est, fils de Vincentio de Pise.-Sigeïa tellus, déguisé pour obtenir votre amour.-Hic steterat, et ce Lucentio qui vient vous rechercher en mariage.-Priami, est mon domestique Tranio.-Regia, vêtu de mes habits.-Celsa senis, afin de pouvoir tromper le vieux Pantalon.

HORTENSIO, se rapprochant.-Madame, mon instrument est d'accord.

BIANCA.-Voyons, jouez.-(Hortensio joue.) Oh ! fi ; le dessus est horriblement faux.

LUCENTIO.-Ami, crachez dans le trou, et accordez-le de nouveau.

BIANCA.-Laissez-moi voir à mon tour si je peux faire la construction. Hac ibat Simoïs, je ne vous connais pas.-Hic est Sigeïa tellus, je ne me fie point à vous.-Hic steterat Priami, prenez garde qu'il ne vous entende.-Regia, ne présumez pas trop.-Celsa senis, et ne désespérez pas non plus.

HORTENSIO.-Madame, il est d'accord à présent.

LUCENTIO.-Oui, sauf dans le bas.

HORTENSIO.-Le bas est bien.-(A demi-voix.) C'est ce bas filou qui détonne ici. Comme notre pédant est enflammé et entreprenant ! Sur ma vie ! il fait sa cour à l'objet de mon amour.-Pedascule [Petit pédant, diminutif latin inventé par Shakspeare.], va, je vais te veiller de plus près.

BIANCA.-Plus tard, je vous croirai peut-être, mais pour le moment je me méfie de vous.

LUCENTIO.-N'ayez nulle défiance ; car certainement...

Æacides était Ajax : on l'appelait ainsi du nom de son grand-père.

BIANCA.-Il faut bien que je m'en rapporte à mon maître : sans cela je vous promets que j'argumenterais encore sur ce doute ; mais laissons cela.-Allons, Licio, à vous.-Bons maîtres, ne le prenez pas en mauvaise part, je vous prie, si j'ai ainsi badiné avec vous.

HORTENSIO.-Vous pourriez aller faire un tour, et me laisser libre un moment ; je ne donne point de leçon de musique à trois parties.

LUCENTIO.-Êtes-vous si prompt à vous formaliser, monsieur ? (A part.) Eh bien ! moi, il faut que je reste et que je veille ; car si je ne m'abuse, notre beau musicien devient amoureux.

HORTENSIO.-Madame, avant de toucher l'instrument pour apprendre l'ordre dans lequel je place mes doigts, il faut que je commence par les premiers éléments de l'art. Je veux vous montrer la gamme par une méthode plus courte, plus agréable, plus efficace et plus rapide que celle adoptée jusqu'ici par les gens de ma profession ; et la voici lisiblement tracée sur ce papier.

BIANCA.-Mais il y a longtemps que j'ai passé la gamme.

HORTENSIO.-N'importe, lisez celle d'Hortensio.

BIANCA lit.-Gamme. Je suis la base fondamentale de tous les accords. A. ré, pour déclarer la passion d'Hortensio. B. mi, Bianca, acceptez-le pour votre époux. C. fa, ut ; il vous aime avec toute l'affection du monde. D. sol, ré, sur une clef j'ai deux notes. E. la, mi, montrez-moi de la pitié ou je meurs.-Est-ce que vous appelez cela la gamme ? Bah ! elle ne me plaît pas ; j'aime mieux les anciennes méthodes ; je ne suis pas assez délicate pour changer les vieilles règles contre les inventions bizarres.

(Un domestique entre.)

LE DOMESTIQUE.-Ma maîtresse, votre père vous prie de quitter vos livres, et d'aider à arranger l'appartement de votre soeur : vous savez que c'est demain le jour de ses noces.

BIANCA.-Adieu, chers maîtres ; il faut que je vous quitte.

(Elle sort.)

LUCENTIO.-Vraiment, mademoiselle, si vous vous en allez, je n'ai nulle raison de rester.

(Il sort.)

HORTENSIO.-Moi, j'en ai d'observer un peu ce pédant ; il me semble que tout dans ses yeux annonce qu'il est amoureux.-Mais Bianca, si tes pensées sont assez basses pour jeter tes yeux errants sur le premier aventurier qui se présente, te prenne qui voudra : si une fois je te trouve volage, Hortensio en sera quitte avec toi pour changer.

(Il sort.)

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > SCÈNE II

SCÈNE II

Devant la maison de Baptista.

BAPTISTA, GREMIO, TRANIO, CATHERINE,

LUCENTIO, BIANCA et sa suite.

BAPTISTA, à Tranio.-Seigneur Lucentio, voici le jour marqué où Catherine et Petruchio doivent se marier ; et cependant nous n'avons point de nouvelles de notre gendre : qu'en penser ? Quelle insulte que le fiancé manque à sa parole, lorsque le prêtre attend pour accomplir les rites du mariage ? Que dit Lucentio de cet affront qui nous est fait ?

CATHERINE.-L'affront n'est que pour moi. Il faut aussi qu'on me force à donner ma main, contre l'inclination de mon coeur, à un écervelé brutal, plein de caprices, qui, après avoir hâté sa déclaration, se propose d'épouser à loisir ! Je vous l'avais bien dit, que c'était un fou, un enragé, qui cachait, sous une apparence de brusquerie, ses insultes amères ; afin de passer pour un plaisant, il courtisera mille femmes, fixera le jour du mariage, assemblera ses amis, les invitera, fera même publier les bans, bien résolu de ne pas épouser là où il a fait sa cour. Il faudra donc maintenant que le monde montre au doigt la malheureuse Catherine, et dise : «Tenez, voilà l'épouse de ce fou de Petruchio, quand il lui plaira de revenir l'épouser.»

TRANIO.-Patience, bonne Catherine, et vous aussi, Baptista. Sur ma vie, Petruchio n'a que de bonnes intentions, quel que soit le hasard qui l'empêche d'être exact à sa parole : tout rude qu'il est, je le connais pour un homme sensé ; et quoique jovial, il n'en est pas moins honnête.

CATHERINE.-Plût au ciel que Catherine ne l'eût jamais vu !

(Elle sort en pleurant, suivie de Bianca et autres.)

BAPTISTA.-Va, ma fille, je ne puis blâmer tes larmes ; car la patience d'un saint ne tiendrait pas à cette insulte ; encore moins une femme de ton humeur impatiente.

(Entre Biondello.)

BIONDELLO.-Mon maître, mon maître, des nouvelles, de vieilles nouvelles, et telles que vous n'en avez jamais entendu de pareilles.

BAPTISTA.-Que dis-tu, vieilles et nouvelles à la fois ! Comment cela se peut-il ?

BIONDELLO.-Quoi ! ne sont-ce pas des nouvelles, que de vous apprendre l'arrivée de Petruchio ?

BAPTISTA.-Est-il arrivé ?

BIONDELLO.-Et vraiment non, monsieur.

BAPTISTA.-Quoi donc ?

BIONDELLO.-Mais il arrive.

BAPTISTA.-Quand sera-t-il ici ?

BIONDELLO.-Quand il sera à la place où je suis, et qu'il vous verra, comme je vous vois.

TRANIO.-Mais voyons, qu'entends-tu par tes vieilles nouvelles ?

BIONDELLO.-Eh bien ! Petruchio arrive avec un chapeau neuf, un vieux justaucorps, un haut-de-chausses retourné pour la troisième fois : une paire de bottes qui ont longtemps servi d'étui aux bouts de chandelles, l'une bouclée, l'autre lacée ; une vieille épée rouillée, prise dans l'arsenal de la ville, dont la garde est rompue, sans fourreau ; un cheval déhanché avec une selle rongée des mites, et des étriers qui ne s'accordent pas ; le cheval qui est infecté de la morve, et efflanqué des reins comme un rat, affligé d'un lampas au palais, atteint du farcin, rempli d'écorchures, empêtré d'épervins, rayé de jaunisse, avec des avives incurables, tout à fait pelé par les vertigos, rongé par les tranchées, tout contrefait, les épaules déboîtées, les jambes serrées à se couper, avec une bride qui n'a qu'une guide, et une têtière de peau de mouton, et qui, pour le tenir de court, afin de l'empêcher de broncher, a été cent fois rompue et raccommodée avec des noeuds ; une sangle en six morceaux, et une croupière de velours pour femme, marquée de deux lettres de son nom, bien garnie de clous, et rapiécée en mille endroits avec de la ficelle.

BAPTISTA.-Qui vient avec lui ?

BIONDELLO.-Oh ! monsieur, son laquais, qui, ma foi, est caparaçonné comme son cheval, avec un bas de fil à une jambe, et un bas de grosse laine à l'autre, une jarretière de lisière rouge et bleue, un vieux feutre, avec les humeurs de quarante fantaisies [Titre d'une ballade.] attachées au lieu de plumet. Enfin un monstre, un vrai monstre dans son accoutrement, et n'ayant rien du valet d'un chrétien, du laquais d'un gentilhomme.

TRANIO.-Ce sera quelque idée bizarre qui l'aura porté à s'accoutrer de cette manière.-Cependant il va souvent fort mesquinement vêtu.

BAPTISTA.-Je suis toujours bien aise qu'il soit venu, de quelque façon qu'il vienne.

BIONDELLO.-Quoi ! monsieur, il ne vient pas.

BAPTISTA.-N'as-tu pas dit qu'il venait ?

BIONDELLO.-Qui ? que Petruchio venait ?

BAPTISTA.-Oui, que Petruchio venait.

BIONDELLO.-Non, monsieur : je dis que son cheval l'apporte sur son dos.

BAPTISTA.-Bah ! c'est tout un.

BIONDELLO.-Non par saint Jacques : je vous gagerai un sou, qu'un homme et un cheval font plus qu'un, et cependant ne font pas deux.

(Entrent Petruchio et Grumio.)

PETRUCHIO.-Allons, où sont ces messieurs ? qui est ici au logis ?

BAPTISTA.-Vous êtes le bienvenu, monsieur.

PETRUCHIO.-Et cependant, je ne viens pas bien.

BAPTISTA.-Vous ne boitez pourtant pas.

TRANIO.-Vous n'êtes pas aussi bien paré que je le souhaiterais.

PETRUCHIO.-Il valait bien mieux me hâter d'arriver.-Mais où est Catherine ? où est mon aimable fiancée ? Comment se porte mon père ?-Quoi, messieurs, vous me paraissez sombres : et pourquoi toute cette honnête compagnie me regarde-t-elle d'un air surpris comme si elle voyait quelque prodige étonnant, quelque comète, quelque phénomène extraordinaire ?

BAPTISTA.-Mais, monsieur, vous savez que c'est aujourd'hui le jour de votre mariage : nous étions tristes d'abord, dans la crainte que vous ne vinssiez pas ; mais nous le sommes encore plus maintenant, de vous voir venir si mal préparé. Allons donc ; ôtez cet accoutrement qui déshonore votre fortune et qui attriste notre fête solennelle.

TRANIO.-Et dites-nous quel sujet important vous a tenu si longtemps éloigné de votre future, et vous a fait venir ici si différent de vous-même ?

PETRUCHIO.-L'histoire en serait ennuyeuse à raconter, et fâcheuse à entendre. Il suffit que me voilà venu pour tenir ma parole, quoique j'aie été forcé de manquer, en quelque partie, à ma promesse. Dans un moment où j'aurai plus de loisir, je vous donnerai du tout de si bonnes raisons qu'elles vous satisferont.-Mais où est donc Catherine ? Je reste trop longtemps loin d'elle : la matinée se passe : nous devrions déjà être à l'église.

TRANIO.-Ne vous offrez pas à votre fiancée dans ces vêtements ridicules : montez dans ma chambre et mettez un de mes habits.

PETRUCHIO.-Non vraiment, je vous le garantis : voilà comme je lui ferai visite.

BAPTISTA.-Mais j'espère du moins que ce ne sera pas dans ce costume que vous vous marierez.

PETRUCHIO.-D'honneur, tout comme me voilà.

Ainsi, abrégeons les discours : c'est moi qu'elle épouse, et non pas mes habits. Oh ! si je pouvais réparer ce qu'elle usera en ma personne, comme il m'est aisé de changer ce mauvais habit, Catherine s'en trouverait bien, et moi encore mieux. Mais je suis bien fou de m'arrêter à bavarder avec vous, lorsque je devrais être à dire bonjour à ma fiancée et à sceller ce titre par un tendre baiser.

(Petruchio sort avec Grumio et Biondello.)

TRANIO.-Il y a quelque intention dans son bizarre équipage : nous le déterminerons, si cela est possible, à se vêtir plus décemment avant d'aller à l'église.

BAPTISTA.-Je vais le suivre, et voir l'issue de tout ceci.

(Il sort.)

TRANIO.-Mais, monsieur, il est intéressant d'ajouter à votre amour le consentement de son père ; et pour y parvenir, je vais, suivant l'expédient dont je vous ai fait part, me procurer un homme. Quel qu'il soit, peu nous importe, nous le mettrons à même de nous seconder ; il sera Vincentio de Pise, et il cautionnera ici à Padoue de plus grandes sommes que je n'en ai promis ; par ce moyen, vous jouirez tranquillement de l'objet de votre espoir, et vous épouserez l'aimable Bianca de l'aveu de son père.

LUCENTIO.-Si ce n'est que l'autre maître, mon collègue, observe de si près les pas de Bianca, il serait bon, je pense, de nous marier clandestinement ; et la chose une fois faite, le monde entier aurait beau dire non, je serais maître de mon bien, en dépit de tout le monde.

TRANIO.-Nous verrons par degrés à en venir là, et nous saisirons notre avantage dans cette affaire.-Nous attraperons la barbe grise, Gremio, Minola, dont l'oeil paternel est aux aguets, le bizarre musicien, l'amoureux Licio ; et le tout pour servir mon maître Lucentio.

(Rentre Gremio.) Seigneur Gremio, venez-vous de l'église ?

GREMIO.-Ah ! d'aussi bon coeur que je suis jamais revenu de l'école.

TRANIO.-Et le marié et la mariée reviennent-ils au logis ?

GREMIO.-Le marié, dites-vous ? oh ! c'est un vrai palefrenier, et un palefrenier brutal ; et la pauvre fille en saura quelque chose.

TRANIO.-Quoi ! plus bourru qu'elle ? Oh ! cela est impossible.

GREMIO.-Bon ! c'est un diable, un vrai diable, un démon.

TRANIO.-Eh bien ! elle, c'est une diablesse, une diablesse, la femme du diable.

GREMIO.-Bah ! elle, c'est un agneau, une colombe, une sotte auprès de lui. Je vais vous conter, seigneur Lucentio : lorsque le prêtre a demandé s'il voulait Catherine pour son épouse, oui, a-t-il crié, par tous les éléments ! et il a juré si horriblement, que, tout confondu, le prêtre a laissé tomber son livre de ses mains ; et comme il se baissait pour le ramasser, ce cerveau brûlé d'époux lui a porté un si furieux coup de poing, que livre et prêtre, prêtre et livre sont tombés par terre : allons, ramassez-les, a-t-il dit, si quelqu'un en a envie.

TRANIO.-Hé ! qu'a dit la fille quand le prêtre s'est relevé ?

GREMIO.-Elle tremblait de tous ses membres ; car il frappait du pied et jurait comme si le vicaire eût eu intention de le duper. Enfin, après plusieurs cérémonies, il a demandé du vin : une santé ! a-t-il crié, comme s'il eût été à bord d'un vaisseau, buvant à la ronde avec ses camarades après une tempête ; il a avalé des rasades de vin muscat, et il en jetait les rôties à la face du sacristain, sans en avoir d'autre raison, sinon que sa barbe était claire et aride, et avait l'air, disait-il, de lui demander ses rôties lorsqu'il buvait.

Cela fait, il vous a pris sa future par le cou, lui a embrassé si bruyamment la bouche, que quand leurs lèvres se séparaient, l'église retentissait du bruit. Moi, voyant cela, je me suis enfui de honte, et je sais qu'après moi vient toute la compagnie. Jamais on n'a vu un mariage si extravagant.-Ecoutez, écoutez, les musiciens jouent.

(On entend de la musique.)

(Entrent Petruchio, Catherine, Bianca, Hortensio, Baptista et leur suite.)

PETRUCHIO.-Mes amis, et vous messieurs, je vous remercie de vos peines et de votre complaisance : je sais que vous comptez dîner avec moi aujourd'hui, et que vous avez fait tous les apprêts d'un festin de noces ; mais la vérité est que des affaires pressantes m'appellent loin d'ici, et que je me propose de prendre congé de vous.

BAPTISTA.-Est-il possible que vous vouliez partir ce soir ?

PETRUCHIO.-Il faut que je parte aujourd'hui avant que la nuit soit venue ; n'en soyez pas étonné : si vous connaissiez mes affaires, vous m'exhorteriez plutôt à partir qu'à rester ; et je vous rends grâces, et à toute l'honnête compagnie, qui avez été témoins de la foi que j'ai donnée à cette épouse vertueuse, si patiente et si douce. Dînez avec mon père, buvez à ma santé, car il faut que je vous quitte : et... adieu tous.

TRANIO.-Accordez-nous de rester jusqu'après le dîner.

PETRUCHIO.-Cela ne se peut pas.

GREMIO.-Souffrez que je vous en prie.

PETRUCHIO.-Cela n'est pas possible.

CATHERINE.-Je vous en supplie.

PETRUCHIO.-Ah ! je suis satisfait.

CATHERINE.-Êtes-vous satisfait de rester ?

PETRUCHIO.-Je suis satisfait de ce que vous me priez de rester : mais bien décidé à ne pas rester ; vous avez beau m'en prier.

CATHERINE.-S'il est vrai que vous m'aimiez, vous resterez.

PETRUCHIO.-Grumio, mes chevaux.

GRUMIO.-Oui, monsieur, ils sont prêts : l'avoine a mangé les chevaux.

CATHERINE.-Non, faites ce que vous voudrez, je ne partirai point aujourd'hui, non ; ni demain non plus : je ne partirai que lorsqu'il me plaira. Les portes sont ouvertes, monsieur ; voilà votre chemin ; vous pouvez partir au trot, tandis que vos bottes sont fraîches.-Pour moi, je ne partirai que quand il me plaira. Il paraît que vous deviendrez un joli brutal de mari, puisque vous y allez si rondement le premier jour.

PETRUCHIO.-O ma Cateau ! calme-toi ; je t'en prie, ne te fâche pas !

CATHERINE.-Je me fâcherai. Qu'avez-vous à faire ?-Mon père, soyez tranquille, il attendra mon loisir.

GREMIO.-Oui, oui, monsieur, cela commence à prendre.

CATHERINE.-Messieurs, allons commencer le dîner des noces. Je vois qu'on pourrait faire d'une femme une sotte, si elle n'avait pas de fermeté pour tenir bon.

PETRUCHIO.-Ces messieurs vont aller dîner, Catherine, suivant ton ordre.-Obéissez à la mariée, vous qui l'avez accompagnée à la cérémonie ; allez au banquet, divertissez-vous bien, et livrez-vous à la bonne humeur ; buvez à pleine coupe à sa virginité ; soyez gais jusqu'à la folie... ou allez au diable, si vous voulez.-Mais pour ma belle Cateau il faut qu'elle vienne avec moi. Oui, ne me regardez pas de travers, ne frappez pas du pied, ne me fixez pas d'un oeil menaçant, ne vous mettez pas en courroux, je serai le maître de ce qui m'appartient, j'espère ; elle est mon bien, mon mobilier ; elle est ma maison, mon ménage, mon champ, ma grange, mon cheval, mon boeuf, mon âne, mon tout enfin ; et la voilà ici près de moi, qu'aucun de vous ose la toucher :

Je mettrai à la raison le plus hardi qui osera m'arrêter sur mon chemin à travers Padoue.-Grumio, tire ton arme, nous sommes assiégés de voleurs ; délivre ta maîtresse, si tu es un homme de coeur.-N'aie pas peur, ma fille ; ils ne te toucheront pas, Catherine : je serai ton bouclier contre un million d'ennemis.

(Petruchio sort avec Grumio, emmenant Catherine.)

BAPTISTA.-Allons, laissez-les aller ; c'est un couple d'amants fort paisibles !

GREMIO.-S'ils ne s'en étaient pas allés promptement, je serais mort de rire.

TRANIO.-On a bien vu des mariages fous, mais jamais on n'en vit un pareil à celui-ci.

LUCENTIO, à Bianca.-Mademoiselle, que pensez-vous de votre soeur ?

BIANCA.-Qu'étant folle elle-même, elle s'est follement mariée.

GREMIO.-Je le lui garantis, Petruchio est Catherinisé.

BAPTISTA.-Voisins et amis, si le marié et la mariée nous manquent pour remplir leurs places à table, vous savez que la bonne chère ne manquera pas à la fête.-Lucentio, vous occuperez la place du nouveau marié, et que Bianca prenne celle de sa soeur.

TRANIO.-L'aimable Bianca apprendra à faire l'épouse.

BAPTISTA.-Oui, elle le fera, Lucentio. Allons, messieurs, à dîner.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > ACTE QUATRIÈME - SCÈNE I

ACTE QUATRIÈME - SCÈNE I

Vestibule dans la maison de campagne de Petruchio.

Entre GRUMIO.

GRUMIO.-Malédiction, malédiction sur toutes les rosses qui ne peuvent plus aller, sur tous les maîtres écervelés, et sur tous les mauvais chemins ! Y a-t-il jamais eu homme aussi moulu, aussi crotté, aussi las que moi ?-On m'envoie devant pour faire du feu, et ils viennent après moi pour se chauffer. Ma foi, si je n'étais un petit pot qui se chauffe bientôt [Expression proverbiale.], mes lèvres seraient collées à mes dents, ma langue au plafond de mes mâchoires, et mon coeur à mon ventre, avant que je pusse approcher du foyer pour me dégeler.-Mais, moi, je vais être réchauffé, rien qu'en allumant le feu. En voyant le temps qu'il fait, un homme plus grand que moi prendrait un rhume.-Holà, quelqu'un ? Curtis !

(Entre Curtis.)

CURTIS.-Qui appelle comme un homme transi de froid ?

GRUMIO.-Un glaçon : si tu en doutes, tu peux glisser de mon épaule à mon talon aussi vite que tu ferais de ma tête à mon cou. Du feu, bon Curtis.

CURTIS.-Mon maître et sa femme viennent-ils, Grumio !

GRUMIO.-Oui, Curtis, oui ; et à cause de cela, du feu, du feu ; ne jette pas d'eau.

CURTIS.-Sa femme est-elle aussi chaude diablesse qu'on le dit ?

GRUMIO.-Elle l'était, bon Curtis, avant cette gelée ; mais tu sais que l'hiver apprivoise tout ; hommes [Proverbe.], femmes et bêtes ; le froid nous a tous mis à la raison, mon ancien maître, ma nouvelle maîtresse, et moi aussi, ami Curtis.

CURTIS.-Au diable, fou de trois pouces [C'est-à-dire qui a la peau du crâne épaisse de trois pouces.] ! Je ne suis point une bête, moi.

GRUMIO.-Est-ce que je n'ai que trois pouces ? Quoi ! ta corne a un pied, et je suis aussi long pour le moins.

-Mais veux-tu faire du feu, ou que je me plaigne de toi à notre maîtresse dont tu sentiras bientôt la main (car elle n'est qu'à deux pas), à ton froid réconfort, pour t'apprendre à être si paresseux dans ton chaud office ?

CURTIS.-Je t'en prie, bon Grumio, dis-moi comment va le monde ?

GRUMIO.-Un monde bien froid, Curtis, dans tout autre emploi que le tien ! et, partant, du feu ; fais ton devoir et prends ton dû ; car mon maître et ma maîtresse sont presque morts de froid.

CURTIS.-Voilà du feu tout prêt ; ainsi, cher Grumio, à présent des nouvelles !

GRUMIO.-Allons, pauvre Jacques, ah ! mon enfant ! autant de nouvelles que tu voudras.

CURTIS.-Tu es si plein de finesses.

GRUMIO.-Allons donc, du feu ; car j'ai pris un froid glacial.-Où est le cuisinier ? le souper est-il prêt, la maison rangée, les nattes étendues, les toiles d'araignées balayées ? les gens qui servent sont-ils dans leur livrée neuve, dans leur bas blancs, et chaque officier a-t-il son habit de noces ? les gobelets sont-ils nets en dedans, et les servantes en dehors [Jeu de mot sur jack et jill, qui signifient verser à boire, et serviteurs, servantes.] ? les tapis sont-ils placés ? tout est-il en ordre ?

CURTIS.-Tout est prêt ; ainsi, je t'en prie, des nouvelles.

GRUMIO.-D'abord, tu sauras que mon cheval est rendu de fatigue, et puis, que mon maître et ma maîtresse sont tombés.

CURTIS.-Comment ?

GRUMIO.-De leurs selles dans la boue ; et là, il y a une histoire.

CURTIS.-Conte-nous-la, bon Grumio.

GRUMIO.-Approche ton oreille.

CURTIS.-La voilà.

GRUMIO, lui donnant un coup sur l'oreille.-Tiens.

CURTIS.-C'est là sentir un conte, ce n'est pas l'écouter.

GRUMIO.-Et voilà pourquoi on l'appelle un conte sensible ; et ce coup de poing n'était que pour frapper à la porte de ton oreille, et lui demander son attention. Maintenant, je commence. Primo, nous avons descendu une infâme colline, mon maître monté en croupe derrière ma maîtresse.

CURTIS.-Tous deux sur un cheval ?

GRUMIO.-Que t'importe à toi ?

CURTIS.-Eh ! bien ! sur un cheval.

GRUMIO.-Conte l'histoire, toi.-Si tu ne m'avais pas interrompu mal à propos, tu aurais entendu comment le cheval est tombé, et elle sous le cheval ; comment elle a été couverte de fange, comment il l'a laissée avec le cheval sur elle ; comment il m'a battu, parce que le cheval s'était abattu ; comment elle a passé à travers la boue pour me sauver de ses coups ; comment il jurait ; comment elle le suppliait :-elle qui auparavant n'avait jamais prié personne ! comment je poussais des cris ; comment les chevaux se sont évadés ; comment sa bride s'est rompue ; comment j'ai perdu ma croupière :-avec mille autres circonstances mémorables ; lesquelles vont mourir dans l'oubli ; et toi, tu retourneras dans ton tombeau sans expérience.

CURTIS.-A ce compte, il est plus méchant qu'elle.

GRUMIO.-Oui, oui, et toi, et le plus fier d'entre vous tous, vous allez l'éprouver, quand il sera revenu au logis. Mais qu'ai-je besoin de te conter cela ? Appelle Nathaniel, Joseph, Nicolas, Philippe, Walter, Sucresoupe, et les autres ; qu'ils aient grand soin que leurs têtes soient bien coiffées, leurs habits bleus bien brossés, et leurs jarretières de différentes couleurs.

Qu'ils sachent bien faire la révérence de la jambe gauche, et qu'ils ne s'avisent pas de toucher un poil de la queue du cheval de mon maître, sans baiser leurs mains. Sont-ils tous prêts ?

CURTIS.-Oui.

GRUMIO.-Appelle-les.

CURTIS.-Entendez-vous ; holà ! il vous faut aller au-devant de mon maître pour faire bon visage [To countenance.] à ma maîtresse.

GRUMIO.-Bah ! elle a un visage à elle ?

CURTIS.-Qui ne le sait ?

GRUMIO.-Toi, il me semble, qui appelles de la compagnie pour lui faire bon visage.

CURTIS.-J'appelle ses gens pour lui faire honneur [To credit her.].

GRUMIO.-Quoi donc ? Elle ne vient pas pour leur emprunter [Équivoque produit par le verbe to credit.] ?

(Paraissent quatre ou cinq laquais.)

NATHANIEL.-Ah ! bonjour, Grumio.

PHILIPPE.-Te voilà donc de retour, Grumio ?

JOSEPH.-Eh bien ! comment ça va, Grumio ?

NICOLAS.-Le camarade Grumio !

NATHANIEL.-Eh bien ! mon vieux garçon ?

GRUMIO.-Salut à tous.-Bonjour, toi, et toi, et toi, camarade, allons, voilà assez de bonjours.-A présent, mes braves compagnons, tout est-il prêt, tout est-il propre ?

NATHANIEL.-Tout est en état : à quelle distance est notre maître ?

GRUMIO.-A deux pas d'ici, descendu ici près : ainsi, ne soyez pas... Morbleu, silence ! j'entends notre maître.

(Petruchio entre avec Catherine.)

PETRUCHIO.-Où sont ces coquins ? Comment ! personne à la porte pour me tenir l'étrier, et pour prendre mon cheval ?

Où sont Nathaniel, Grégoire, Philippe !

TOUS LES LAQUAIS, se présentant.-Me voici, me voici, monsieur, me voici, monsieur.

PETRUCHIO.-Me voici, monsieur ! me voici, monsieur ! me voici ! me voici !-Lourdauds, valets grossiers ! quoi ! nulle attention, nulle prévenance, nul égard à votre devoir ? Où est ce fou, ce maraud que j'ai envoyé devant ?

GRUMIO.-Me voici, monsieur, aussi fou que je l'étais auparavant.

PETRUCHIO.-Lourd manant, bâtard, vieille rosse, ne t'ai-je pas ordonné de venir au-devant de moi dans le parc, et de m'amener ces coquins avec toi ?

GRUMIO.-L'habit de Nathaniel, monsieur, n'était pas fini, et les souliers de Gabriel étaient tout décousus au talon ; il n'y avait point de noir de fumée pour noircir le chapeau de Pierre, et le couteau de chasse de Walter n'était pas revenu de chez le fourbisseur, qui doit y mettre un fourreau. Il n'y avait de prêts et d'ajustés que Adam, Raoul et Grégoire ; tous les autres étaient déguenillés, malpropres et faits comme des mendiants : mais, tels qu'ils sont, les voilà qui sont venus pour aller au-devant de vous.

PETRUCHIO.-Allez, canaille, allez me chercher le souper. (Les laquais sortent.) (Fredonnant un air.) Où est la vie que je menais ?-Assieds-toi, Catherine, et sois la bienvenue. (Fredonnant.) Doux, doux, doux ! (Les laquais rentrent, apportant le souper.) Eh bien, quand viendrez-vous ?-Allons, ma chère et douce Catherine, égaye-toi.-Otez-moi mes bottes, marauds.-Quand, dis-je ? (Il chante.) C'était un moine gris qui se promenait sur la route [Chanson populaire.].

Ote-toi de là, misérable : tu me tords le pied. Prends cela, (il le frappe) et apprends à mieux tirer l'autre.-Égaye-toi donc, Catherine.-Apportez un peu d'eau ici, allons : eh bien ? (On lui présente un bassin.) Où est mon épagneul Troïle ?-Coquin, sors d'ici, et va prier mon cousin Ferdinand de venir nous trouver.-C'est un ami, Catherine, à qui il faudra que tu donnes un baiser, et avec qui il faut que tu fasses connaissance.-Où sont mes pantoufles ?-Venez, Catherine, venez laver vos mains, et reprenez un peu de courage. (Le laquais laisse tomber l'aiguière.)-Eh bien ! coquin bâtard, la laisseras-tu tomber.

(Il lui donne un soufflet.)

CATHERINE,-Modérez-vous, je vous prie, c'est une faute involontaire.

PETRUCHIO.-Bâtard, gros lourdaud, face à soufflets.-Allons, Catherine, asseyez-vous. Je sais que vous avez appétit. Voulez-vous dire le Benedicite, Catherine, ou bien je le dirai, moi.-Qu'est-ce que cela ? du mouton ?

PREMIER LAQUAIS.-Oui, monsieur.

PETRUCHIO.-Qui l'a servi ?

PREMIER LAQUAIS.-Moi.

PETRUCHIO.-Il est tout brûlé, et tout le souper aussi. Quels chiens sont ces gens-ci ? Où est ce maraud de cuisinier ? Comment avez-vous eu l'audace, misérables, de le prendre à l'office, et de me le servir comme cela, à moi qui ne l'aime point ? Allons, emportez cela, couteaux, verres et tout. (Il jette le souper sur le plancher.) Oh ! stupides automates, valetaille sans attention, sans égards ! Comment, vous murmurez, je crois, entre vos dents ? Je vais être à vous tout à l'heure.

CATHERINE.-Je vous en conjure, cher époux, ne vous emportez pas ainsi.

Le souper était bien, si vous aviez voulu vous en contenter.

PETRUCHIO.-Je vous dis, Catherine, qu'il était brûlé et tout desséché ; et l'on m'a expressément défendu d'en manger de la sorte, parce que cela engendre de la bile et aigrit l'humeur colérique ; et il vaut encore mieux, pour nous, nous passer de souper, nous qui par notre constitution, sommes irascibles, que de nous nourrir de pareille viande, desséchée à force de cuire... Soyez tranquille ; demain cela ira mieux ; mais pour ce soir, nous jeûnerons de compagnie.-Allons, venez, je vais vous conduire à votre appartement de noces.

(Petruchio, Catherine et Curtis sortent.)

NATHANIEL, s'avançant.-Pierre, as-tu jamais rien vu de pareil ?

PIERRE.-Il la tue avec ses propres armes.

(Curtis reparaît.)

GRUMIO, à Curtis.-Où est-il ?

CURTIS.-Dans la chambre de madame, lui faisant un sermon de continence ; et il tempête, et il jure, et il crie, de façon que la pauvre chère âme ne sait à quelle place se mettre, et n'ose ni le regarder ni ouvrir la bouche. Elle est assise comme une personne qu'on réveille en sursaut au milieu de son rêve.-Décampons, décampons : le voilà qui revient ici.

(Ils sortent.)

PETRUCHIO.-Ainsi, j'ai commencé mon règne en habile politique, et j'ai l'espoir d'arriver heureusement à mon but. Mon faucon est animé, et fort affamé... ; et jusqu'à ce qu'il s'apprivoise, il ne faut pas trop le gorger de nourriture : car alors il ne daigne plus arrêter ses yeux sur le leurre. J'ai encore un autre moyen de façonner mon faucon sauvage, et de lui apprendre à revenir et à connaître la voix de son maître : c'est de la veiller comme on veille sur ces milans qui voltigent, se révoltent et ne veulent pas obéir : elle n'a goûté de rien aujourd'hui, et elle ne goûtera encore de rien.

La nuit dernière elle n'a pas dormi, elle ne dormira pas encore cette nuit : je saurai trouver quelque défaut imaginaire à la façon du lit, comme j'en ai trouvé au souper, et je ferai voler l'oreiller d'un côté, les draps de l'autre.-Oui, et au milieu de ce vacarme, je prétendrai que tout ce que j'en fais, c'est par égard pour elle ; pour conclusion, elle veillera toute la nuit ; et si elle vient à fermer les paupières, je crierai, je tempêterai et la tiendrai sans cesse éveillée par mes clameurs. Voilà le vrai secret de tuer une femme par trop de bonté, et comme cela, je viendrai à bout de dompter son humeur hautaine et intraitable.-Que celui qui saura un meilleur moyen pour mettre une méchante femme à la raison parle et m'apprenne sa recette.-C'est une charité que d'enseigner ce secret.

(Il sort.)

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > SCÈNE II

SCÈNE II

Padoue.-Devant la maison de Baptista.

Entrent TRANIO et HORTENSIO.

TRANIO.-Est-il possible, ami Licio, que la jeune Bianca en aime un autre que Lucentio ? Je vous dis, moi, monsieur, qu'elle me donne les plus belles espérances.

HORTENSIO.-Monsieur, pour vous prouver la vérité de ce que j'avance, tenez-vous à l'écart, et observez la manière dont il lui donne sa leçon.

(Ils se tiennent de côté pour observer Bianca.)

(Entrent Bianca et Lucentio.)

LUCENTIO.-Eh bien ! mademoiselle, profitez-vous de vos lectures ?

BIANCA.-De quelles lectures parlez-vous, mon maître ? Répondez-moi d'abord à cela.

LUCENTIO.-Je lis ce que je professe, l'art d'aimer.

BIANCA.-Et puissiez-vous, monsieur, devenir maître dans votre art.

LUCENTIO.-Oh ! je le serai, chère Bianca, tant que vous serez la maîtresse de mon coeur.

(Ils se retirent.)

HORTENSIO.-C'est aller vite en amour, vraiment !-Eh bien ! à présent, qu'en dites-vous, je vous prie, vous qui osiez jurer que votre maîtresse Bianca n'aimait personne au monde aussi tendrement que Lucentio ?

TRANIO.-O maudit amour ! ô sexe inconstant !-Je vous déclare, Licio, que cela me confond d'étonnement.

HORTENSIO.-Ne vous y méprenez pas plus longtemps ; je ne suis point Licio, ni un musicien, comme je parais l'être, mais un homme qui dédaigne de vivre davantage sous ce déguisement, pour l'amour d'une créature qui abandonne un gentilhomme, et fait un dieu d'un tel manant : apprenez, monsieur, que je m'appelle Hortensio.

TRANIO.-Seigneur Hortensio, j'ai souvent ouï parler de votre affection extrême pour Bianca ; et, puisque mes yeux sont témoins de sa légèreté, je veux, avec vous, si ce parti vous plaît, abjurer Bianca et mon amour pour jamais.

HORTENSIO.-Voyez comme ils se baisent et se caressent !-Seigneur Lucentio, voici ma main, et je fais le serment irrévocable de ne plus lui faire ma cour, mais de renoncer à elle comme à un objet indigne des égards que je lui ai follement prodigués jusqu'ici.

TRANIO.-Et moi, je fais ici le même serment bien sincère de ne jamais l'épouser, quand elle m'en prierait : honte sur elle ! Voyez avec quelle indécence elle lui fait des avances !

HORTENSIO.-Je voudrais que tout le monde, hors ce pédant, eût pour jamais renoncé à elle ! Pour moi, afin de tenir inviolablement mon serment, je veux être marié à une riche veuve avant qu'il se passe trois jours. Cette veuve m'a longtemps aimé, tandis que j'aimais, moi, cette femme ingrate et dédaigneuse ; et, dans ce dessein, je prends congé de vous. Adieu donc, seigneur Lucentio.-Ce sera la tendresse, et non pas la beauté des femmes qui désormais gagnera mon amour.-Adieu, je vous quitte dans la ferme résolution que j'ai fait serment d'exécuter.

(Hortensio sort.)

(Lucentio et Bianca s'avancent.)

TRANIO.-Bianca, que le ciel vous donne toutes les bénédictions qui peuvent rendre un amant heureux ! Je vous ai surprise endormie, belle maîtresse, et j'ai juré avec Hortensio de renoncer à vous.

BIANCA.-Tranio, vous plaisantez ; mais est-il vrai que vous ayez tous deux renoncé à moi ?

TRANIO.-Oui, mademoiselle.

LUCENTIO.-Nous sommes donc débarrassés de Licio ?

TRANIO.-Sur ma foi, il va trouver à présent une belle veuve, qui sera courtisée et épousée au bout d'un jour.

BIANCA.-Grand bien lui fasse.

TRANIO.-Oui, oui, et il l'apprivoisera.

BIANCA.-C'est ainsi qu'il s'est exprimé, Tranio ?

TRANIO.-D'honneur, il est allé à l'école où l'on apprivoise.

BIANCA.-Quelle est cette école ? En existe-t-il vraiment une ?

TRANIO.-Oui, mademoiselle, elle existe, et c'est Petruchio qui en est le maître ; c'est lui qui enseigne je ne sais combien de douzaines de tours pour réduire une méchante femme et charmer sa langue querelleuse.

(Biondello accourt.)

BIONDELLO.-Oh ! mon maître, j'ai tant veillé que je suis las comme un chien ; mais à la fin j'ai découvert un vieux messager qui descend la colline, et qui nous servira dans nos vues.

TRANIO.-Qui est-ce, Biondello ?

BIONDELLO.-Mon maître, c'est un marchand, ou un pédant, je ne sais lequel, mais grave dans son maintien : il a toute la démarche et la contenance d'un père.

LUCENTIO.-Et que ferons-nous de lui, Tranio ?

TRANIO.-S'il veut se laisser persuader, et croire ce que je lui dirai, je l'engagerai à paraître sous le personnage de Vincentio, et à se porter pour caution auprès de Baptista Minola, comme s'il était le véritable Vincentio. Faites rentrer votre amante, et laissez-moi seul.

(Lucentio et Bianca sortent.)

(Entre un pédant.)

LE PÉDANT.-Dieu vous garde, monsieur.

TRANIO.-Et vous aussi, monsieur ; vous êtes le bienvenu.

Voyagez-vous loin, ou êtes-vous au terme de votre route ?

LE PÉDANT.-Au terme, monsieur, dans une semaine ou deux au plus ; mais, après ce temps, je vais plus loin ; jusqu'à Rome, et de là à Tripoli, si Dieu me prête vie.

TRANIO.-De quel pays êtes-vous, je vous prie ?

LE PÉDANT.-De Mantoue.

TRANIO.-De Mantoue, monsieur ? ô ciel ! A Dieu ne plaise ! et vous venez à Padoue, sans prendre souci de votre vie ?

LE PÉDANT.-Ma vie, monsieur ? Comment, je vous prie ? car cela est sérieux.

TRANIO.-Il y a la mort pour tout habitant de Mantoue qui vient à Padoue : est-ce que vous n'en savez pas la cause ? Vos vaisseaux sont arrêtés à Venise, et le duc, pour une querelle particulière élevée entre lui et votre duc, a fait publier et proclamer cette peine partout. C'est une chose surprenante ; mais si vous étiez arrivé un moment plus tôt, vous l'auriez entendu annoncer ici à son de trompe.

LE PÉDANT.-Hélas ! monsieur, il y a encore de plus grands malheurs que cela pour moi ; car j'ai avec moi des lettres de change de Florence qu'il faut que je rende ici.

TRANIO.-Eh bien ! monsieur, pour vous obliger je veux bien le faire, et je vous donnerai de bons moyens.-D'abord, dites-moi, avez-vous jamais été à Pise ?

LE PÉDANT.-Oui, monsieur, j'ai souvent été à Pise ; à Pise, ville fameuse par la noblesse de ses citoyens.

TRANIO.-Connaissez-vous parmi eux un certain Vincentio ?

LE PÉDANT.-Je ne le connais pas, mais j'ai entendu parler de lui : c'est un négociant d'une richesse incomparable.

TRANIO.-Il est mon père, monsieur, et, à dire la vérité, il vous ressemble un peu par les traits du visage.

BIONDELLO, à part.-Comme une pomme ressemble à une huître : c'est tout la même chose.

TRANIO.-Afin de mettre vos jours en sûreté dans ce péril extrême, je vous ferai ce plaisir par amour pour lui ; et ne croyez pas que ce soit un malheur pour vous d'avoir quelque ressemblance avec le seigneur Vincentio. Vous aurez son nom et son crédit, vous serez logé comme un ami dans ma maison.-Songez à jouer votre rôle comme il convient ; vous m'entendez, monsieur ? Vous resterez chez moi jusqu'à ce que vous ayez terminé vos affaires dans la ville : si ce service vous oblige, monsieur, acceptez-le.

LE PÉDANT.-Oh ! monsieur, bien volontiers ; et je vous regarderai toujours comme le protecteur de ma vie et de ma liberté.

TRANIO.-Allons, venez donc avec moi exécuter ce que je propose, et écouter ce que je vais vous dire en chemin.-Mon père est attendu d'un jour à l'autre pour être caution d'un douaire à l'occasion de mon mariage avec une des filles de Baptista, citoyen de cette ville : je vous mettrai au fait de toutes les circonstances. Venez avec moi, monsieur, pour vous habiller comme il convient.

(Ils sortent.)

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > SCÈNE III

SCÈNE III

Appartement dans la maison de Petruchio.

CATHERINE, GRUMIO.

GRUMIO.-Non, non, en vérité : je n'oserais, sur ma vie.

CATHERINE.-Plus il m'outrage, et plus son méchant caractère se décèle. Quoi donc, m'a-t-il épousée pour me faire mourir de faim ? Les mendiants qui viennent à la porte de mon père, sur la moindre prière, obtiennent une prompte aumône ; ou bien si on la leur refuse, ils trouvent des charités ailleurs. Mais moi, qui n'ai jamais su prier, et qui n'ai jamais eu besoin de prier, je suis affamée faute d'aliments, et étourdie faute de sommeil ; on me tient éveillée par des jurements ; on me nourrit de clameurs, de privations ; et, ce qui me dépite encore plus que toutes ces privations, c'est qu'il prétend me prouver par là le plus parfait amour. Il semble dire que si je goûtais de quelques mets, ou quelques heures de sommeil, je tomberais aussitôt malade, ou que j'en mourrais.-Je te prie, Grumio, va me chercher quelque chose à manger : n'importe quoi, pourvu que ce soit un mets sain.

GRUMIO.-Que dites-vous d'un pied de boeuf ?

CATHERINE.-Cela est exquis ; je t'en prie, fais-m'en avoir.

GRUMIO.-Je crains que ce ne soit un mets trop bilieux ; et du boudin gras, bien grillé, comment trouvez-vous cela ?

CATHERINE.-Je les aime beaucoup. Bon Grumio, va m'en chercher.

GRUMIO.-Je ne sais pas trop : je crains que ce ne soit un mets trop bilieux : que dites-vous d'une tranche de boeuf, avec de la moutarde ?

CATHERINE.-Oh ! c'est un mets que j'aime beaucoup.

GRUMIO.-Oui ; mais la moutarde est un peu trop chaude.

CATHERINE.-Eh bien ! la tranche de boeuf, et je me passerai de moutarde.

GRUMIO.-Non, je ne veux pas : vous aurez la moutarde, ou vous n'aurez point de tranche de boeuf de Grumio.

CATHERINE.-Eh bien ! tous les deux, ou l'un sans l'autre ; tout ce que tu voudras.

GRUMIO.-Eh bien ! la moutarde donc sans le boeuf ?

CATHERINE.-Va-t'en, valet fourbe, qui te joues de moi, et me nourris par le nom seul des mets. (Elle le bat.) Malheur sur toi, et sur tes pareils qui triomphent ainsi de ma misère ! Va-t'en ! te dis-je !

(Entre Petruchio avec un plat de viandes, et Hortensio.)

PETRUCHIO.-Comment se porte ma Catherine ? Quoi ! mon coeur, toute consternée ?

HORTENSIO.-Eh bien ! madame, comment vous trouvez-vous ?

CATHERINE.-Oh ! aussi froide qu'il est possible de l'être.

PETRUCHIO-Allons, ranimez vos esprits : montrez-moi un oeil serein et gai. Approchez, mon amour, et mettez-vous à table : vous voyez mon empressement et mes soins pour vous préparer moi-même ce mets et vous l'apporter. (Petruchio met le plat sur une table.) Je suis sûr, chère Catherine, que ma tendresse mérite des remerciements.-Quoi ! pas un mot ? Allons, vous n'aimez pas cela, et toutes mes peines restent sans fruit. (A un laquais.) Vite, ôtez ce plat.

CATHERINE.-Je vous en prie, qu'il reste.

PETRUCHIO.-Le plus petit service est payé de reconnaissance, et il faut que le mien reçoive son prix avant que vous touchiez à ce mets.

CATHERINE.-Je vous remercie, monsieur.

HORTENSIO.-Allons, fi ! seigneur Petruchio : vous avez tort.-Venez, madame, je vous tiendrai compagnie.

PETRUCHIO, bas à Hortensio.-Tâche de le manger tout entier, Hortensio, si tu as de l'amitié pour moi.-(A Catherine.) Je souhaite que cela fasse beaucoup de bien à ton cher petit coeur !

-Allons, Catherine, mange vite.-Et à présent, ma douce amie, nous allons retourner à la maison de ton père, et nous y réjouir dans la parure la plus brillante, robe de soie, chapeaux, anneaux d'or, fraises, manchettes, vertugadins, et autres pompons, avec des écharpes, des éventails et double parure à changer ; des bracelets d'ambre, des colliers, et tous les noeuds les plus élégants.-Allons, as-tu dîné ? Le tailleur attend pour orner ta personne de ses riches étoffes. (Entre un tailleur.) Venez, tailleur, faites-nous voir tous ces beaux habits [Du temps de Shakspeare les tailleurs habillaient aussi les femmes.]. Déployez la robe. (Entre un chapelier.) Et vous, qu'apportez-vous !

LE CHAPELIER.-Voici le chapeau que monsieur m'a commandé.

PETRUCHIO.-Allons donc : il est monté sur la forme d'une écuelle : c'est un plat en velours. Fi ! fi ! c'est indécent et infâme.-Bon, c'est une vraie coquille, une écaille de grosse noix, un hochet, un jouet de poupée, un chapeau d'enfant.-Allons, ôtez-moi cela, et apportez-m'en un plus grand.

CATHERINE.-Je n'en veux pas un plus grand ; il est de mode : et les dames comme il faut portent les chapeaux dans ce goût-là.

PETRUCHIO.-Quand vous serez douce, vous en aurez un, mais pas avant.

HORTENSIO, à part.-En ce cas, cela ne sera pas de sitôt.

CATHERINE.-Mais, monsieur, je crois que j'aurai du moins la liberté de parler ; et je prétends parler. Je ne suis pas un enfant, un marmot. Des gens qui valaient mieux que vous ne m'ont pas empêchée de dire ma pensée ; et si vous ne pouvez pas supporter de m'entendre, il vaut mieux vous boucher les oreilles.

Ma langue veut exhaler tout le courroux de mon coeur, ou mon coeur, à force de se contraindre, se brisera, et plutôt que de m'exposer à ce malheur, je prendrai jusqu'à la fin la liberté de parler, si cela me plaît.

PETRUCHIO.-Oui, vous avez raison : c'est un vilain chapeau, une croûte de pâté, un colifichet, un gâteau en soie.-Je vous aime beaucoup, parce qu'il vous déplaît.

CATHERINE.-Aimez-moi, ou ne m'aimez pas : j'aime ce chapeau, et je l'aurai, ou je n'en aurai point d'autre.

PETRUCHIO.-Quoi ! votre robe ? la voulez-vous ?-Allons, tailleur, voyons-la. Oh ! merci de Dieu ! quelle est cette étoffe de mascarade ? Qu'est-ce que c'est que cela ? une manche !... On dirait que c'est un demi-canon : comment, haut et bas, taillé comme une tarte aux pommes : ici une coupure, un pli, puis un trou comme un encensoir de barbier [On ne voit plus dans la boutique des barbiers de ces petits vases qui, pour donner passage à la fumée, étaient percés de beaucoup de trous.]. Et de par tous les diables, tailleur, comment nommes-tu cela ?

HORTENSIO, à part.-Elle a bien l'air, je crois, de n'avoir ni chapeau, ni robe.

LE TAILLEUR.-Vous m'avez recommandé de la faire comme il faut, suivant la mode et le goût.

PETRUCHIO.-Oui, je vous l'ai recommandé. Mais, si vous avez de la mémoire, je ne vous ai pas dit de la gâter par mode. Allez, sautez-moi vite les ruisseaux jusque chez vous, car vous n'aurez point ma pratique. Je ne veux point de cela, l'ami. Allez, faites-en votre profit.

CATHERINE.-Je n'ai jamais vu de robe mieux faite, plus décente, plus charmante et plus noble.

Vous voulez peut-être faire de moi une poupée.

PETRUCHIO.-Oui, c'est bien dit : cet homme veut faire de toi une poupée.

LE TAILLEUR.-Madame dit que c'est vous, monseigneur, qui voulez faire une poupée d'elle.

PETRUCHIO.-O excès d'insolence ! Tu mens, fil, dé à coudre, aune, trois quarts, demi-aune, quart, clou, puce, lente, grillon d'hiver. Je me verrai bravé chez moi par un écheveau de fil ! Sors d'ici, lambeau, rognure, ou je vais si bien te mesurer avec ton aune, que tu te souviendras de ton impertinent babil tout le reste de ta vie ! Je te dis, encore une fois, moi, que tu as gâté sa robe.

LE TAILLEUR.-Monseigneur est dans l'erreur. La robe est faite précisément comme mon maître l'a commandé ; Grumio a expliqué comment elle devait être faite.

GRUMIO.-Je n'ai point donné d'ordres, moi ; je n'ai fait que lui remettre l'étoffe.

LE TAILLEUR, à Grumio.-Mais comment avez-vous commandé qu'elle fût faite ?

GRUMIO.-Parbleu, avec une aiguille et du fil.

LE TAILLEUR.-Mais n'avez-vous pas demandé qu'on la taillât ?

GRUMIO.-Tu as mesuré bien des choses [Thou hast faced many things face note me. Nous avons traduit par un mot équivalent.] ?

LE TAILLEUR.-Oui.

GRUMIO.-Eh bien ! ne me mesure pas, moi. Tu as rendu plusieurs hommes braves [Autre jeu de mot sur brave, qui veut dire vaillant et paré.] : eh bien ! ne me brave pas moi ; je ne veux être ni mesuré ni bravé. Je te répète que j'ai dit à ton maître de tailler la robe ; mais je n'ai pas dit de la tailler en pièces : ergo, tu mens.

LE TAILLEUR.-Voici la note de la façon ; elle fera preuve.

PETRUCHIO.-Lisez-la.

GRUMIO.-La note est dans son gosier ; s'il soutient que j'ai dit cela...

LE TAILLEUR.-D'abord une robe large.

GRUMIO.-Ami, si j'ai parlé d'une large robe, cousez-moi dans les pans de la robe, et battez-moi jusqu'à la mort avec un peloton de fil brun. J'ai dit une robe.

PETRUCHIO, au tailleur.-Continuez.

LE TAILLEUR.-Avec une petite pèlerine ronde.

GRUMIO.-Je conviens de la pèlerine.

LE TAILLEUR.-Avec manches retroussées.

GRUMIO.-Je conviens de deux manches.

LE TAILLEUR.-Deux manches élégamment taillées.

PETRUCHIO.-Oui : voilà la sottise.

GRUMIO.-Erreur dans la note, ami ; erreur dans la note. J'ai commandé que les manches fussent coupées, et ensuite recousues ; et cela, je le prouverai contre toi, quoique ton petit doigt soit cuirassé d'un dé.

LE TAILLEUR.-Ce que je dis est la vérité ; et si je te tenais en lieu convenable, je te le ferais sentir.

GRUMIO.-Je suis à toi dans l'instant ; prends la note, et donne-moi ton aune, et après ne me ménage pas.

HORTENSIO.-Vraiment, Grumio, il n'aurait pas l'avantage des armes.

PETRUCHIO.-Allons, mon ami, en deux mots, cette robe n'est pas pour moi.

GRUMIO.-Vous avez raison, monsieur, c'est pour ma maîtresse.

PETRUCHIO, au tailleur.-Allons, remportez-la, et que votre maître en fasse l'usage qui lui plaira.

GRUMIO.-Misérable ! sur ta vie, ne t'en avise pas : prendre la robe de ma maîtresse pour l'usage de ton maître !

PETRUCHIO.-Quoi donc, Grumio, quelle est ton idée ?

GRUMIO.-Oh ! monsieur, l'idée est plus profonde que vous ne croyez ; prendre la robe de ma maîtresse pour l'usage de son maître ! Fi ! fi ! fi !

PETRUCHIO, à part, à Hortensio.-Hortensio, dis que tu feras payer le tailleur.-(Au garçon.) Allons, prends-la, sors, et ne réplique pas un mot.

HORTENSIO.-Tailleur, je te payerai la robe demain. Ne t'offense pas de ces duretés qu'il te dit dans son emportement ; va-t'en, te dis-je, mes compliments à ton maître, garçon.

(Le tailleur sort remportant la robe.)

PETRUCHIO.-Allons, venez, Catherine, nous irons voir votre père dans ces habillements simples et honnêtes ; nos bourses seront fières si nos habits sont humbles, car c'est l'âme qui rend le corps riche ; et comme le soleil perce les nuages les plus noirs, l'honneur de même perce à travers l'habit le plus grossier. Quoi ! le geai est-il plus précieux que l'alouette, parce que son plumage est plus beau ? ou le serpent vaut-il mieux que l'anguille, parce que sa peau bigarrée charme l'oeil ? Oh ! non, non, chère Catherine ; et toi, tu ne vaux pas moins ton prix, pour être vêtue de cette robe simple et de cette parure mesquine. Si tu crois qu'il y a de la honte, mets-la sur mon compte. Allons, sois joyeuse ; nous allons partir sur-le-champ pour aller nous réjouir et célébrer la fête à la maison de votre père. (A un de ses gens.) Allez, appelez mes gens.-Allons le trouver sans délai.-Amène nos chevaux au bout de la longue ruelle, nous monterons là, et jusque-là nous irons à pied en nous promenant.-Voyons, je crois qu'il est environ sept heures, et nous pouvons fort bien y arriver pour dîner.

CATHERINE.-J'ose vous assurer, monsieur, qu'il est presque deux heures, et il sera l'heure du souper avant que nous soyons arrivés.

PETRUCHIO.-Il sera sept heures avant que je monte à cheval.

-Voyez, tout ce que je dis, ce que je fais, ou ce que j'ai le projet de faire, vous êtes toujours à me contredire.-(A ses gens.) Allons, laissez ; je n'irai pas aujourd'hui, ou avant que j'y aille, il sera l'heure que je dis qu'il est.

HORTENSIO.-Allons ! cet homme-là commandera au soleil.

(Petruchio, Catherine et Hortensio sortent.)

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > SCÈNE IV

SCÈNE IV

Padoue.-Devant la maison de Baptista.

Entrent TRANIO ET LE PÉDANT habillé comme VINCENTIO.

TRANIO.-Monsieur, voici la maison ; voulez-vous que j'appelle ?

LE PÉDANT.-Oui, qu'attendre ?-Et je serais bien trompé, si le signor Baptista ne pouvait se rappeler ma figure, depuis vingt ans passés que nous étions à Gênes, logés ensemble à l'auberge du Pégase.

TRANIO.-Tout ira bien, et faites bien votre rôle, dans tous les cas, avec la gravité qui convient à un père.

(Entre Biondello.)

LE PÉDANT.-Je vous réponds de moi.-Mais, monsieur, voici votre valet qui vient ; il serait à propos qu'on lui fit la leçon.

TRANIO.-Oh ! n'ayez pas d'inquiétude sur son compte.-Holà, Biondello, songe à bien faire ton devoir ponctuellement, je t'en avertis : mets-toi bien dans la tête que tu vois le véritable Vincentio.

BIONDELLO.-Bah ! ne soyez pas inquiet de moi.

TRANIO.-Mais, as-tu fait ton message à Baptista ?

BIONDELLO.-Je lui ai annoncé que votre père était à Venise, et que vous l'attendiez aujourd'hui même dans Padoue.

TRANIO.-Tu es un brave garçon : tiens, voilà pour boire.-J'aperçois Baptista. (Au pédant.) Arrangez votre visage, monsieur. (Entrent Baptista et Lucentio.) Signor Baptista, nous vous rencontrons fort à propos.-(Au pédant.) Monsieur, voilà l'honnête homme dont je vous ai parlé. Je vous en conjure, soyez, en ce moment, un bon père pour moi : donnez-moi Bianca pour mon patrimoine,

LE PÉDANT.-Doucement, mon fils.-(A Baptista.) Monsieur, veuillez m'entendre.

Étant venu à Padoue pour recueillir quelques sommes qui me sont dues, mon fils Lucentio m'a instruit d'une grande affaire d'amour entre votre fille et lui ; et d'après le bien que j'entends dire de vous, et l'amour que mon fils porte à votre fille, et celui qu'elle a pour lui... Afin de ne pas le tenir plus longtemps en suspens, je consens, en bon et tendre père, à faire ce mariage ; et si le parti ne vous déplaît pas plus qu'à moi, monsieur, après quelques conventions, vous me trouverez tout prêt et volontiers disposé à donner à cette alliance un plein consentement, car je n'y regarderai pas de si près avec vous, signor Baptista, dont j'entends parler si avantageusement.

BAPTISTA,-Monsieur, daignez m'excuser dans ce que je vais vous dire.-Votre franchise et votre brièveté me plaisent : il est très-vrai que votre fils Lucentio aime ma fille, et qu'il est aimé d'elle ; ou bien tous les deux dissimulent profondément leurs sentiments ; en conséquence, dites seulement un mot, dites que vous en userez avec votre fils comme un bon père, et que vous assurerez à ma fille un douaire suffisant, et le marché est conclu, tout est dit. Votre fils aura ma fille de mon plein consentement.

TRANIO.-Je vous rends grâces, monsieur.-Allons, où jugez-vous qu'il faut nous aller fiancer, et qu'on pourra passer le contrat qui doit assurer les engagements mutuels des parties ?

BAPTISTA.-Pas dans ma maison, Lucentio, car vous savez que les cruches ont des oreilles, et que j'ai une foule de domestiques. D'ailleurs le vieux Gremio est toujours aux aguets, et nous pourrions bien nous voir interrompus et traversés.

TRANIO.-Eh bien ! ce sera à mon hôtel, si vous le trouvez bon, monsieur.

C'est là que loge mon père, et là, nous arrangerons l'affaire ce soir entre nous à l'amiable. Envoyez chercher votre fille par votre domestique que voilà ; le mien ira chercher le notaire dans l'instant : le malheur est que, faute d'être prévenu, vous ferez probablement maigre chère chez moi.

BAPTISTA-Cela m'est égal.-(A Lucentio.) Cambio, allez au logis, et dites à Bianca de s'habiller promptement ; et si vous voulez, dites-lui ce qui se passe : dites-lui que le père de Lucentio est arrivé à Padoue, et comment il est tout à fait probable qu'elle sera la femme de Lucentio.

LUCENTIO.-Je prie les dieux qu'elle le devienne ; oh ! de tout mon coeur.

(Il sort.)

TRANIO.-Ne t'amuse point avec les dieux, mais pars vite.-Seigneur Baptista, vous montrerai-je le chemin ? Vous serez le bienvenu ; un seul plat fera toute votre chère, mais enfin venez, nous nous en dédommagerons à Pise.

BAPTISTA.-Je vous suis.

(Tranio sort avec le pédant et Baptista.)

BIONDELLO.-Cambio !

LUCENTIO.-Que me veux-tu, Biondello ?

BIONDELLO.-Vous avez vu mon maître cligner de l'oeil et vous adresser un sourire ?

LUCENTIO.-Eh bien ! qu'est-ce que cela veut dire ?

BIONDELLO.-Oh ! rien. Mais il m'a laissé ici, derrière les autres, pour expliquer le sens et la moralité de ses signes et gestes.

LUCENTIO.-Je te prie, voyons ton interprétation.

BIONDELLO.-La voici : Baptista est en fort bonnes mains, ayant à traiter avec le père imposteur d'un fourbe de fils.

LUCENTIO.-Et que veux-tu dire de lui ?

BIONDELLO.-Sa fille doit être amenée par vous au souper.

LUCENTIO.-Ensuite.

BIONDELLO.-Un vieux prêtre de l'église Saint-Luc attend vos ordres à toutes les heures.

LUCENTIO.-Et la fin de tout cela ?

BIONDELLO.-Ah ! je ne saurais vous dire... Excepté qu'ils sont occupés à dresser un faux acte de cautionnement.-Assurez-vous d'elle, vous, cum privilegio ad imprimendum solum [Avec privilège exclusif.].-Allez à l'église avec le prêtre, le clerc et les témoins suffisants. Si ce ne sont pas là vos intentions, je n'ai plus le mot à vous dire, et vous pouvez dire adieu à Bianca pour une éternité et un jour.

LUCENTIO.-Écoute-moi, Biondello.

BIONDELLO.-Je ne peux rester plus longtemps : j'ai connu une fille mariée en une après-midi, comme elle allait au jardin cueillir du persil pour farcir un lapin ; vous pourriez bien vous marier de même, monsieur ; et sur ce, adieu, monsieur : mon maître m'a enjoint d'aller à l'église de Saint-Luc, dire au prêtre de se tenir prêt à venir, dès que vous arriverez avec votre appendice.

(Il sort.)

LUCENTIO.-Je le pourrais bien, et le veux bien, si cela la satisfait. Hé ! pourquoi douterais-je de sa volonté ? Arrive ce qui voudra, j'irai rondement avec elle ; il y aura bien du malheur si Cambio revient sans elle.

(Il sort.)

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > SCÈNE V

SCÈNE V

Une grande route.

Entrent PETRUCHIO, CATHERINE ET HORTENSIO.

PETRUCHIO.-Allons, avancez, au nom de Dieu : encore un coup, à la maison de notre père.-Grand Dieu ! que la lune est belle et claire !

CATHERINE.-La lune ! c'est le soleil : il n'y a pas de clair de lune à présent.

PETRUCHIO.-Je dis que c'est la lune qui brille ainsi.

CATHERINE.-Et moi, je sais bien que c'est le soleil qui brille à présent.

PETRUCHIO.-Oh ! par le fils de ma mère (et ce fils, c'est moi-même), ce sera la lune, ou une étoile, ou tout ce que je voudrai, avant que je continue ma route vers la maison de votre père.-Allez, et faites retourner nos chevaux.-Toujours contrarié, contrarié ! jamais que des contradictions !

HORTENSIO.-Dites comme lui, ou nous n'arriverons jamais.

CATHERINE.-Je vous en prie, puisque nous sommes venus si loin, continuons, et que ce soit la lune, ou le soleil, ou tout ce qu'il vous plaira. Et, s'il vous plaît de dire que c'est une chandelle de veille, je vous jure que désormais c'en sera une pour moi.

PETRUCHIO.-Je dis que c'est la lune.

CATHERINE.-Je le sais bien, que c'est la lune.

PETRUCHIO.-Allons, vous mentez : c'est le bienfaisant soleil.

CATHERINE.-Eh bien ! Dieu soit béni ; c'est le bienfaisant soleil : mais ce n'est plus le soleil, dès que vous dites que ce n'est pas le soleil ; et la lune change au gré de votre idée. Ce sera telle chose que vous voudrez la nommer, et ce sera toujours la même chose pour Catherine que pour vous.

HORTENSIO.-Allons, Petruchio, poursuivez : le champ de bataille est à vous.

PETRUCHIO.-Allons, en avant, en avant : voilà comme la boule doit rouler, sans contradiction, et ne pas donner gauchement contre la butte.-Mais, silence : voici de la compagnie qui vient. (Survient Vincentio, père de Lucentio, en habit de voyage.) Bonjour, aimable demoiselle ; où allez-vous de ce pas ?-(A Catherine.) Dites-moi, ma chère Catherine, et parlez-moi franchement : avez-vous jamais vu une demoiselle dont le teint soit plus frais ? Quel joli combat de lis et de roses sur ses joues ! Quelles étoiles font briller le firmament d'une lumière aussi pure, que celles dont ses deux beaux yeux animent son visage céleste ? Aimable et belle demoiselle, encore une fois, heureux jour à votre divine personne !-Chère Catherine, embrasse-la pour sa beauté.

HORTENSIO.-Il va rendre cet homme fou pour en faire une femme !

CATHERINE-Jeune et charmante vierge, belle, fraîche et douce, où allez-vous ? où est votre demeure ? Heureux le père et la mère d'un si bel enfant ! Plus heureux l'homme à qui des astres favorables te donnent pour être son aimable compagne.

PETRUCHIO.-Allons donc, Catherine ; tu n'es pas folle, j'espère ; c'est un homme vieux, ridé, fané, flétri ; et non pas une jeune fille, comme tu le dis.

CATHERINE, à Vincentio.-Pardon, vénérable vieillard ; c'est une méprise de mes yeux, qui ont été si éblouis du soleil, que tout ce que je vois me paraît vert ; je reconnais bien à présent que vous êtes un vieillard respectueux. Excusez, je vous prie, ma folle erreur.

PETRUCHIO, à Vincentio.-Oui, excusez-la, vénérable vieillard, et daignez nous apprendre de quel côté vous voyagez : si vous suivez notre chemin, nous serons ravis d'avoir votre compagnie.

VINCENTIO.-Beau cavalier,-et vous, ma joyeuse dame, qui m'avez étrangement surpris au premier abord, mon nom est Vincentio, ma demeure est à Pise, et je vais à Padoue pour y faire visite à un mien fils que je n'ai pas vu depuis longtemps.

PETRUCHIO.-Quel est son nom ?

VINCENTIO.-Lucentio, noble cavalier.

PETRUCHIO.-La rencontre est on ne peut pas plus heureuse, et plus heureuse encore pour votre fils ; car, maintenant, la loi aussi bien que votre âge vénérable, m'autorisent à vous appeler mon tendre père. La soeur de ma femme, de cette dame que vous voyez, votre fils vient de l'épouser tout récemment.-N'en soyez ni surpris, ni affligé. La personne jouit d'une excellente réputation : sa dot est opulente et sa naissance très-honnête. De plus, elle a toutes les qualités qui conviennent à l'épouse de tout noble gentilhomme. Que j'embrasse le vénérable et bon Vincentio ! et voyageons ensemble pour aller voir votre estimable fils ; votre arrivée va le combler de joie.

VINCENTIO.-Mais, me dites-vous la vérité ? Ou, comme les voyageurs d'humeur joviale, vous étudiez-vous à débiter des plaisanteries à ceux que vous rencontrez sur votre route ?

HORTENSIO.-Je vous assure, mon père, que c'est la vérité.

PETRUCHIO.-Avançons, et allons en être les témoins oculaires, car je vois que la plaisanterie de notre début avec vous vous laisse des soupçons.

HORTENSIO.-Fort bien, Petruchio : cela m'encourage. Je vais joindre ma veuve, et si elle est d'humeur chagrine et acariâtre, tu m'auras appris à être plus méchant qu'elle.

(Il sort.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > ACTE CINQUIÈME - SCÈNE I

ACTE CINQUIÈME - SCÈNE I

Padoue.-La scène est devant la maison de Lucentio.

Entrent d'un côté BIONDELLO, LUCENTIO et BIANCA, et de l'autre côté se promène GREMIO.

BIONDELLO.-Doucement, et vite aussi, monsieur, car le prêtre attend.

LUCENTIO.-J'y vole, Biondello ; mais on pourrait avoir besoin de toi au logis ; ainsi, laisse-nous.

BIONDELLO.-Non, vraiment, je veux voir le toit de l'église sur votre tête, et alors revenir trouver mon maître aussi vite qu'il me sera possible.

(Ils sortent.)

GREMIO.-Je m'étonne bien que Cambio ne vienne pas pendant tout ce temps.

(Entrent Petruchio, Catherine, Vincentio et suite.)

PETRUCHIO.-Monsieur, voici la porte : c'est ici la maison de Lucentio. Mon père demeure plus avant, vers la place du marché : il faut que je m'y rende, et je vous quitte ici, monsieur.

VINCENTIO.-Vous ne pouvez pas faire autrement que de boire un coup ici avant de nous quitter ; j'espère que vous serez bien reçu sous mes auspices, et suivant toute apparence il y a festin ici.

(Il frappe à la porte.)

GREMIO.-On est fort occupé en dedans : vous feriez bien de frapper plus fort.

LE PÉDANT, mettant la tête à la fenêtre.-Qui frappe comme s'il voulait abattre la porte ?

VINCENTIO.-Monsieur, le signor Lucentio est-il là ?

LE PÉDANT.-Oui, il y est, mais on ne peut pas lui parler.

VINCENTIO.-Comment, si un homme lui apportait deux ou trois cents guinées pour ses menus plaisirs ?...

LE PÉDANT.-Gardez vos guinées pour vous ; il n'en aura jamais besoin tant que je vivrai.

PETRUCHIO.-Oui, je vous ai bien dit que votre fils était chéri à Padoue.-(Au pédant.) Entendez-vous, monsieur ? Pour abréger les discours, je vous prie de dire au signor Lucentio que son père arrive de Pise, et qu'il attend ici à la porte pour lui parler.

LE PÉDANT.-Vous mentez : son père est arrivé de Pise, et c'est lui qui vous parle à cette fenêtre.

VINCENTIO.-Est-ce vous qui êtes son père ?

LE PÉDANT.-Oui, l'ami, du moins sa mère l'assure, si je peuxapporter à elle.

PETRUCHIO, à Vincentio.-Hé ! mon beau monsieur, c'est une basse coquinerie d'usurper ainsi le nom d'un autre.

LE PÉDANT.-Saisissez-vous de ce coquin. Je le soupçonne de vouloir duper ici quelque honnête citoyen de cette ville en empruntant mon nom.

(Biondello revient.)

BIONDELLO.-Je les ai vus tous les deux à l'église : Dieu veuille les conduire à bon port !-(Apercevant Vincentio.) Mais que vois-je ici ? mon vieux maître Vincentio !-Oh ! nous voilà perdus, anéantis !

VINCENTIO, reconnaissant Biondello.-Viens ici, gibier de potence.

BIONDELLO.-Ce sera si cela me plaît, je crois, monsieur.

VINCENTIO.-Approche ici, pendard. Quoi ! m'as-tu oublié ?

BIONDELLO.-Oublié ? non monsieur. Je ne pouvais guère vous oublier, je ne vous ai jamais vu de ma vie.

VINCENTIO.-Comment, insigne scélérat, tu n'as jamais vu Vincentio, le père de ton maître ?

BIONDELLO.-Qui, mon vieux et respectable maître ? Si vraiment, monsieur ; tenez, le voilà à la fenêtre.

VINCENTIO, en le battant.-Quoi ! dis-tu vrai ?

BIONDELLO.-Au secours, au secours : voici un furieux qui veut m'assassiner.

(Il s'enfuit.)

LE PÉDANT.-Au secours, mon fils ! au secours, seigneur Baptista !

PETRUCHIO.-Je t'en prie, Catherine, retirons-nous à l'écart, et voyons la fin de cette dispute.

(Ils se retirent à l'écart.)

(Entre le pédant, suivi de laquais ; Baptista et Tranio paraissent en bas à la porte.)

TRANIO.-Qui êtes-vous donc, monsieur, vous qui menacez de battre mes gens ?

VINCENTIO.-Qui je suis ? Mais qui êtes-vous vous-même, monsieur ?-O dieux immortels ! ô scélérat en parure ! un habit de soie ! des bas de velours ! un manteau d'écarlate ! et un chapeau à couronne [Chapeau des élégants du temps.].-Oh ! je suis ruiné, je suis perdu ! Tandis que je ménage en bon père de famille à la maison, mon fils et mon valet dépensent tout à l'université !

TRANIO.-Eh bien ! de quoi s'agit-il ?

BAPTISTA.-Est-ce que cet homme est fou ?

TRANIO.-Monsieur, vous me paraissez, à votre extérieur, un homme vénérable et de bon sens ; mais à vos discours, vous êtes un insensé.-Eh bien ! monsieur, que vous importe si je porte des perles et de l'or ? J'en ai l'obligation à mon bon père, si je suis dans le cas de faire cette figure.

VINCENTIO.-Ton père ? Ah ! scélérat, ton père est un tisserand en voiles à Bergame.

BAPTISTA.-Vous vous trompez, monsieur ; vous vous trompez. Je vous prie, quel nom croyez-vous qu'il porte ?

VINCENTIO.-Son nom ? Comme si je ne connaissais pas bien son nom, moi qui l'ai élevé depuis l'âge de trois ans ! Eh ! son nom est Tranio.

LE PÉDANT.-Loin d'ici, loin d'ici, imbécile : son nom est Lucentio, et il est mon fils unique et l'héritier de mes terres, de moi, qui suis le signor Vincentio.

VINCENTIO.-Lucentio ! oh ! il aura assassiné son maître. Mettez la main sur lui, je vous l'enjoins, au nom du duc.-Oh ! mon fils ! mon fils !-Dis-moi, scélérat, où est mon fils Lucentio ?

TRANIO.-Appelez un officier de justice : emmenez ce furieux, ce coquin en prison. Mon père Baptista, je vous le recommande, voyez à ce qu'il y soit conduit.

VINCENTIO.-Me conduire en prison, moi !

GREMIO.-Arrêtez, officier ; il n'ira pas en prison.

BAPTISTA.-Ne parlez pas, signor Gremio ; je dis, moi, qu'il ira en prison.

GREMIO.-Prenez garde, signor Baptista, que vous ne soyez dupe dans cette affaire : j'ose faire serment que celui-ci est le véritable Vincentio.

LE PÉDANT.-Jurez-le, si vous l'osez.

GREMIO.-Je n'ose pas le jurer.

TRANIO.-Alors, vous feriez mieux de dire que je ne suis pas Lucentio.

GREMIO.-Pour vous, je vous connais pour être le seigneur Lucentio.

BAPTISTA.-Emmenez cet insensé ; entraînez-le en prison.

VINCENTIO.-Comment ! les étrangers seront ainsi insultés et maltraités ! Oh ! l'insigne scélérat !

(Biondello revient avec Lucentio et Bianca.)

BIONDELLO.-Oh ! c'est fait de nous, et le voilà là-bas.-Reniez-le, désavouez-le, ou nous sommes tous perdus.

(Biondello, Tranio et le pédant s'enfuient.)

LUCENTIO, se jetant aux genoux de son père.-Pardon, mon tendre père.

VINCENTIO.-Mon cher fils est-il vivant ?

BIANCA.-Pardon, mon père.

BAPTISTA, à sa fille.-Et en quoi l'as-tu offensé ?-Où est Lucentio ?

LUCENTIO.-Voici Lucentio, le vrai fils du vrai Vincentio, qui me suis donné, par un mariage légitime, votre fille pour épouse, tandis que des personnages supposés trompaient vos yeux.

GREMIO.-Il y a ici un complot arrangé pour nous tromper tous.

VINCENTIO.-Où est ce damné coquin de Tranio, qui m'a bravé en face avec tant d'insolence ?

BAPTISTA.-Mais, dites-moi, n'est-ce pas là mon Cambio ?

BIANCA.-Cambio s'est métamorphosé en Lucentio.

LUCENTIO.-C'est l'amour qui a fait ces miracles. Mon amour pour Bianca m'a fait changer d'état avec Tranio, tandis que lui jouait mon rôle dans la ville ; et, à la fin, je suis arrivé heureusement au port désiré où était mon bonheur. Ce que Tranio a fait, c'est moi qui l'y ai forcé : daignez donc lui pardonner, mon tendre père, pour l'amour de moi.

VINCENTIO.-J'écraserai le nez du coquin qui voulait me faire conduire en prison.

BAPTISTA.-Mais, m'entendez-vous, monsieur ? Est-ce que vous avez épousé ma fille sans me demander mon consentement ?

VINCENTIO.-N'ayez pas d'inquiétude, Baptista, nous vous satisferons, comptez-y ; mais je veux rentrer pour me venger de cette friponnerie.

(Il sort.)

BAPTISTA.-Et moi aussi, pour approfondir cette scélératesse.

(Il sort.)

LUCENTIO.-Ne soyez pas si pâle, Bianca : votre père ne sera pas fâché.

(Ils sortent.)

GREMIO.-Mon affaire est faite ; mais je vais rentrer avec les autres, sans avoir à présent d'autre espérance que de prendre ma part du festin.

(Il sort.)

(Petruchio et Catherine s'avancent.)

CATHERINE.-Cher époux, suivons-les, pour voir le dénoûment de toute cette intrigue.

PETRUCHIO.-Commence par me donner un baiser, Catherine, et après nous irons.

CATHERINE.-Quoi ! dans le milieu de la rue !

PETRUCHIO.-Comment, est-ce que tu rougis de moi ?

CATHERINE.-Non, monsieur, Dieu m'en préserve ! Mais je suis honteuse de donner un baiser ici.

PETRUCHIO.-En ce cas, reprenons le chemin de notre maison.-(Au valet.) Allons, drôle, partons.

CATHERINE.-Non, oh ! non, je vais vous donner un baiser : je vous en prie, mon amour, arrêtez.

(Elle l'embrasse.)

PETRUCHIO.-Cela n'est-il pas bien doux ?-Allons, ma chère Catherine, il vaut mieux tard que jamais.

(Ils sortent.)

LA MÉCHANTE FEMME MISE À LA RAISON - William SHAKESPEARE > SCÈNE II

SCÈNE II

Appartement de la maison de Lucentio.-Un banquet est servi.

BAPTISTA, VINCENTIO, GREMIO, LE PÉDANT, LUCENTIO,

BIANCA, BIONDELLO, PETRUCHIO, CATHERINE, HORTENSIO et sa VEUVE, TRANIO,

BIONDELLO, GRUMIO et autres domestiques qui servent.

LUCENTIO.-A la fin, après tant de dissonances, nous voilà tous d'accord ; et il est temps, après que les fureurs de la guerre sont assoupies, de sourire aux périls et aux dangers auxquels nous avons échappé. Ma belle Bianca, faites bon accueil à mon père, tandis que je vais exprimer la même tendresse au vôtre.-Mon frère Petruchio,-ma soeur Catherine, et vous, Hortensio, avec votre aimable veuve, réjouissez-vous de votre mieux, et soyez les bienvenus dans ma maison. Ce banquet doit restaurer nos estomacs, après que nous aurons fait bonne chère.-Je vous prie, mettez-vous à table, car maintenant nous pouvons nous asseoir, et jaser autant que manger.

PETRUCHIO.-A table ! à table ! manger et manger voilà tout.

BAPTISTA.-C'est Padoue qui nous procure cette joie, mon fils Petruchio.

PETRUCHIO.-Padoue ne procure que du bien.

HORTENSIO.-Par amour pour nous deux, je voudrais que ce que vous dites fût entièrement vrai.

PETRUCHIO.-Je crois, sur ma vie, qu'Hortensio a des inquiétudes sur sa veuve.

LA VEUVE.-Ne vous fiez donc jamais à moi, si j'inspire la crainte.

PETRUCHIO.-Vous êtes fort sensée, et cependant vous vous méprenez sur le sens de mon idée. Je dis qu'Hortensio vous craint.

LA VEUVE.-L'homme qui a des vertiges s'imagine que le monde tourne autour de lui.

PETRUCHIO.-Fort bien répliqué.

CATHERINE.-Madame, comment l'entendez-vous ?

LA VEUVE.-Voilà ce qu'il me fait concevoir.

PETRUCHIO.-Moi, vous faire concevoir !-Comment Hortensio goûte-t-il cela ?

HORTENSIO.-Ma chère veuve veut dire que voilà comme elle conçoit son discours.

PETRUCHIO.-Bien réparé ; donnez-lui un baiser pour cela, bonne veuve.

CATHERINE.-Celui qui a des vertiges pense que tout le monde tourne : je vous prie de me dire ce que vous entendez par là.

LA VEUVE.-Votre mari, qui a la tête troublée par une méchante femme, mesure les chagrins du mien sur les siens ; maintenant, vous concevez ma pensée.

CATHERINE.-Une assez basse pensée.

LA VEUVE.-Je vous comprends bien.

CATHERINE.-Je suis en effet peu de chose, comparée à vous.

PETRUCHIO.-Bon ! pousse à la veuve, Catherine.

HORTENSIO.-Pousse à Catherine, chère veuve.

PETRUCHIO.-Gageons cent marcs que ma Catherine l'attère.

HORTENSIO.-Cela, c'est mon affaire.

PETRUCHIO.-C'est répondre en brave militaire.-Allons, à ta santé, mon brave. (Il boit à Hortensio.)

BAPTISTA.-Comment Gremio trouve-t-il l'assaut d'esprit de nos galants ?

GREMIO.-Croyez-moi, monsieur, ils se heurtent fort bien de front.

BIANCA.-De front, monsieur ? Un homme dont l'esprit serait ingénieux et leste dirait que votre faon heurte avec des cornes.

VINCENTIO.-Oui-dà, madame l'épousée, cela vous a-t-il réveillée ?

BIANCA.-Oui, mais cela ne m'a pas effrayée ; ainsi, je me rendormirai à mon plaisir.

PETRUCHIO.-Oh ! cela, non : vous ne dormirez point ; puisque vous avez commencé l'attaque, à vous un ou deux traits.

BIANCA.-Suis-je votre oiseau ? Je veux changer de buisson, et puis ensuite poursuivez-moi, l'arc bandé.-Je vous donne à tous le bonsoir.

(Bianca, Catherine et la veuve sortent.)

PETRUCHIO.-Elle m'a prévenu.-Approche, seigneur Tranio, c'est l'oiseau auquel tu visais, quoique tu l'aies manqué ; et pour cela, à la santé de tous ceux qui visent et manquent le but.

TRANIO.-Oh ! monsieur, Lucentio m'a lâché comme un lévrier qui court le gibier, et qui le prend pour son maître.

PETRUCHIO.-Voilà une assez bonne comparaison, mais une comparaison de chien.

TRANIO.-Vous avez bien fait, monsieur, de chasser pour vous-même : on croit que votre biche vous tient en haleine.

BAPTISTA.-Oh ! oh ! Petruchio ; Tranio vous porte une botte.

LUCENTIO.-Grand merci du sarcasme, bon Tranio.

HORTENSIO.-Avouez, avouez : la botte n'a-t-elle pas porté ?

PETRUCHIO.-Je confesse qu'il m'a un peu entamé ; mais comme le trait s'est écarté de moi, je gage dix contre un qu'il vous a percé tous deux d'outre en outre.

BAPTISTA.-A cette heure, pour parler sérieusement, mon gendre Petruchio, je crois que c'est vous qui avez la plus méchante femme de toutes.

PETRUCHIO.-Eh bien, moi, je dis que non ; et pour preuve, que chacun de nous envoie quérir sa femme, et celui qui aura la femme la plus obéissante, celle qui se rendra la première à ses ordres, lorsqu'il la demandera, gagnera le prix que nous aurons réglé.

HORTENSIO.-D'accord.-Quelle est la gageure ?

LUCENTIO.-Vingt ducats.

PETRUCHIO.-Vingt ducats ! Je risquerais cela sur mon faucon ou sur mon chien : j'en risquerais dix fois autant sur ma femme.

LUCENTIO.-Eh bien ! cent.

HORTENSIO.-Accepté.

PETRUCHIO.-Allons, marché fait.

HORTENSIO.-Qui commencera ?

LUCENTIO.-Ce sera moi. Va, Biondello, dis à ta maîtresse de venir me trouver.

BIONDELLO.-J'y vais.

(Il sort.)

BAPTISTA.-Mon fils, je suis de moitié avec vous : que Bianca vienne aussitôt.

LUCENTIO.-Je ne veux point de moitié ; je veux tout pour moi seul.-(A Biondello qui revient.) Eh bien ! que t'a-t-on dit ?

BIONDELLO.-Monsieur, ma maîtresse m'envoie vous dire qu'elle est occupée en ce moment, et qu'elle ne peut venir !

PETRUCHIO.-Comment ? elle est occupée et elle ne peut venir ! Est-ce là une réponse ?

GREMIO.-Oui, et une réponse honnête. Priez le ciel, monsieur, que votre femme ne vous en envoie pas une plus dure.

PETRUCHIO.-Je l'espère meilleure.

HORTENSIO.-Hé, Biondello, va et prie ma femme de venir me trouver sur-le-champ.

(Biondello sort.)

PETRUCHIO.-Oh ! oh ! la prier !-Allons, elle ne peut pas se dispenser de venir.

HORTENSIO.-Je crains fort, monsieur, que, quoi que vous fassiez, la vôtre ne veuille pas se laisser prier.-(Biondello rentre.) Eh bien ! où est ma femme ?

BIONDELLO.-Elle dit que vous avez apparemment quelque badinage en jeu ; elle ne veut pas venir ; elle dit que vous alliez la trouver.

PETRUCHIO.-Oh ! de pis en pis ; elle ne veut pas venir. Oh ! cela est indigne, insupportable ; cela ne peut pas se passer ainsi.-(A Grumio.) Toi, maraud, va dire à ta maîtresse que je lui commande de venir.

(Grumio sort.)

HORTENSIO.-Je sais déjà sa réponse.

PETRUCHIO.-Quelle sera-t-elle ?

HORTENSIO.-Qu'elle ne le veut pas.

PETRUCHIO.-Je n'en serai que plus à plaindre, et voilà tout.

(Personnages du prologue.)

LE LORD.-«Y a-t-il quelqu'un de mes gens ici ? (Les laquais entrent.) Encore endormi ?-Allons, prenez-le doucement, et remettez-lui les habits qu'il avait ; mais prenez bien garde, sur toute chose, qu'il ne s'éveille.

UN DES LAQUAIS.-«Nous y prendrons garde, milord.-(A ses camarades.) Allons, venez m'aider à l'emporter !»

(Catherine paraît.)

BAPTISTA.-Par la Notre-Dame, voilà Catherine qui vient !

CATHERINE.-Que voulez-vous, monsieur, que vous m'envoyez chercher ?

PETRUCHIO.-Où sont votre soeur et la femme d'Hortensio ? Retournez, et les amenez ici ; si elles refusent de venir, houspillez-les-moi vigoureusement jusqu'à ce qu'elles viennent trouver leurs maris. Allez, vous dis-je, et amenez-les ici sur-le-champ.

(Catherine sort.)

LUCENTIO.-Voilà un prodige, si jamais il y en eut.

HORTENSIO.-Oui, vraiment ; et je suis dans l'étonnement de ce qu'il peut présager.

PETRUCHIO.-Comment ? il présage la paix, la tendresse et une vie tranquille, et la légitime autorité du mari, et la bonne règle, et, pour tout dire en un mot, tout ce qu'il y a de doux et d'heureux.

BAPTISTA.-Allons, prospérez, Petruchio : vous avez gagné la gageure ; et j'ajouterai à leurs pertes vingt mille écus ; c'est une autre dot que je donne à une tout autre fille, car elle est changée comme elle ne l'a jamais été.

PETRUCHIO.-Allons, je n'en gagnerai que mieux encore la gageure, et je vous donnerai de plus grandes preuves de son obéissance et de son mérite tout nouvellement édifié. (Catherine revient avec Bianca et la veuve.) Voyez, la voilà qui revient, et qui vous amène vos rebelles épouses, prisonnières de son éloquence féminine.-Catherine, le chapeau que vous avez là ne vous sied pas : ôtez-moi ce colifichet, mettez-le sous vos pieds.

(Catherine ôte son chapeau et le jette à terre.)

LA VEUVE, à Hortensio.-Monsieur, puissé-je n'avoir jamais sujet de pleurer, jusqu'à ce que l'on m'ait amenée à une si sotte complaisance !

BIANCA.-Fi donc ! quel respect imbécile est-ce là ?

LUCENTIO.-Je voudrais que le vôtre pour moi fût aussi fou. La réserve de votre obéissance, belle Bianca, m'a coûté cent ducats depuis le souper.

BIANCA.-Vous n'en êtes qu'un plus grand fou de risquer une gageure sur mon obéissance.

PETRUCHIO.-Catherine, je te charge d'expliquer à ces femmes rebelles quel respect elles doivent à leurs époux, leurs seigneurs et maîtres.

LA VEUVE.-Allons, allons, vous vous moquez de nous : nous n'avons pas besoin de leçon.

PETRUCHIO, à Catherine.-Allons, fais ce que je te dis, et commence par elle.

LA VEUVE.-Elle ne fera pas cela.

PETRUCHIO.-Je vous dis, moi, qu'elle le fera ;-et commence par elle-même.

CATHERINE.-Fi ! fi ! allons, apaisez ce front dur et menaçant, et ne lancez pas de vos yeux ces regards méprisants pour blesser votre seigneur, votre roi, votre gouverneur ; cela ternit votre beauté, comme la gelée flétrit les prairies ; cela détruit votre réputation, comme l'ouragan disperse les tendres bourgeons ; et cet air renfrogné n'est en aucune façon aimable, ni convenable. Une femme en courroux est comme une fontaine troublée, fangeuse, sans transparence, sans pureté, et perd toute sa beauté ; et tant qu'elle est dans cet état, personne, dans l'excès même de la soif, ne daignera boire de son onde, ni seulement en approcher ses lèvres. Votre mari est votre souverain, votre vie, votre gardien, votre chef, votre roi ; celui qui s'occupe du soin de votre bien-être et de votre subsistance, qui livre son corps à de pénibles travaux, sur mer et sur terre, qui veille la nuit, seul, pendant les tempêtes, le jour par le grand froid, tandis que vous reposez chaudement, en paix et tranquille, dans votre demeure ; et, pour tous ces sacrifices, il n'exige d'autre tribut que l'amour, de doux regards et une sincère obéissance : faible salaire pour une dette si immense ! Le respect et la soumission qu'un sujet doit à son prince, la femme les doit à son mari ; et quand elle est brusque, chagrine, morose et acariâtre, et qu'elle n'obéit pas à ses ordres honnêtes, qu'est-elle sinon une rebelle coupable et traîtresse, indigne de pardon, envers son tendre époux ? Je rougis de voir des femmes assez simples pour offrir la guerre, lorsqu'elles devraient demander la paix à genoux, ou vouloir s'arroger le sceptre, le commandement et l'empire, lorsqu'elles ont fait voeu de servir, d'aimer et d'obéir. Pourquoi la nature nous a-t-elle faites d'une constitution faible, délicate et sensible, incapable de soutenir les fatigues et les agitations du monde, si ce n'est afin que nos qualités paisibles et nos coeurs fussent en harmonie avec notre nature extérieure ?

Allons, allons, vous, vermisseaux révoltés et impuissants, mon caractère était né aussi impérieux que le vôtre ; mon coeur était aussi fier, et peut-être avais-je plus de raisons pour rendre parole pour parole et menace pour menace ; mais aujourd'hui, je vois que nos lances ne sont que des fétus de paille, que notre force n'est que faiblesse, et faiblesse extrême ; et que lorsque nous paraissons être le plus, nous sommes en effet le moins. Allons, rabaissez votre orgueil, car il ne vous sert à rien, et placez vos mains sous les pieds de vos maris, en preuve de l'obéissance qui leur est due ; si le mien l'ordonne, ma main est prête, pour peu que cela lui fasse plaisir.

PETRUCHIO.-Eh bien ! voilà ce qui s'appelle une femme ! Viens, Catherine, viens m'embrasser.

LUCENTIO.-Allons, poursuis ton chemin, vieux renard, tu réussiras.

VINCENTIO.-C'est une chose agréable à voir que des enfants qui sont dociles !

LUCENTIO.-Mais c'est une chose bien désagréable, que des femmes qui sont mutines.

PETRUCHIO.-Viens, Catherine, nous allons nous mettre au lit.-Nous voilà trois mariés ; mais vous voilà deux qui avez pris les devants : c'est moi qui ai gagné la gageure, (à Lucentio) quoique vous ayez touché le blanc [Allusion au nom de Bianca, Blanche.]. Et, en ma qualité de vainqueur, je prie Dieu qu'il vous donne une bonne nuit !

(Petruchio sort avec Catherine.)

HORTENSIO.-Va, tu peux te vanter d'avoir mis une méchante femelle à la raison.

LUCENTIO.-Il est bien étonnant, avec votre permission, qu'elle se soit ainsi apprivoisée.

(Sly, revêtu de ses premiers habits, et laissé endormi dans un coin du théâtre par des laquais du lord qui s'étaient amusés de son ivresse, se réveille à la fin de pièce.)

UN GARÇON DE CABARET.-«A présent que cette nuit noire est passée, et que le jour commence à poindre dans un ciel de cristal, il faut que je me hâte de sortir.

Mais, doucement : qui est là ? quoi ! c'est Sly ? ô miracle ! est-il resté là couché toute la nuit ? Je veux le réveiller ; je croirais qu'il serait mort de faim, s'il n'avait le ventre bien farci de bière. Allons, Sly, n'as- tu pas de honte ? Réveille-toi.

SLY, croyant toujours parler à son laquais.-«Simon, donne-moi encore un coup de vin.-Comment, tous les comédiens sont partis ?-Ne suis-je donc pas un lord [Addition moderne dans la ballade : The frolicksome duke or the tinker's good fortune. Le chaudronnier reçoit du duc facétieux un habit neuf, cinq cents livres, dix journaux de terre, et sa femme devient femme de chambre de la duchesse.] ?

LE GARÇON DE TAVERNE.-«Un lord ? Que la peste t'étrangle !-Allons, es-tu toujours ivre ?

SLY.-«Qui est là ? le garçon de cabaret ?-Oh ! j'ai fait le plus beau rêve dont tu aies jamais ouï parler de ta vie.

LE GARÇON.-«Oui, fort bien : mais tu aurais bien mieux fait de rentrer chez toi, car ta femme t'arrangera joliment pour avoir passé la nuit ici à rêver.

SLY.-«Elle ? oh ! je sais à présent la manière de mettre une méchante femme à la raison. J'ai rêvé de cela toute la nuit, et tu m'as réveillé du meilleur rêve que j'aie jamais eu. Mais, je vais aller trouver ma femme et la réduire aussi, si elle fait trop la mauvaise contre moi.»

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

http://textes.libres.free.fr


Autres sites littéraires internet à visiter et catégories de thèmes abordés
ABU la bibliothèque universelle, Antiquité grecque et latine, Association lyonnaise de littérature, Bibliotheca Classica Selecta, Bibliothèque électronique de Lisieux, Bibliothèque électronique du Québec, Biblisem, Biographies et témoignages, Classiques des sciences sociales, Clic Net, Contes et légendes de France, Contemania, Correspondances et lettres types, Documents d'archives, Ebooks libres et gratuits, Ésotérisme et spiritualité dans l'histoire, Éssais et critiques littéraires, Evene la culture, Ex Libris, Gallica, Imaginez, Humour des mots, In Libro Veritas, Lire en ligne, Maupassant par les textes, Philoctetes, Philosophie éducation et culture, Pièces de théâtre, Poésies et poèmes français, Project Gutenberg, Romans francophones, Sociologie et science humaine,
WikiSource la bibliothèque libre, Textes libres, Livres saints, Extraits choisis...
http://textes.libres.free.fr/index.htm

Contacter Textes Libres