Accueil de TEXTES LIBRES TEXTES LIBRES

TROÏLUS ET CRESSIDA

Pièce de théâtre

William SHAKESPEARE



TABLE des MATIÈRES

32 choix possibles

NOTICE SUR TROÏLUS ET CRESSIDA
PERSONNAGES
PROLOGUE.
ACTE PREMIER
SCÈNE I
SCÈNE II
SCÈNE III
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE I
SCÈNE II
SCÈNE III
ACTE TROISIÈME
SCÈNE I
SCÈNE II
SCÈNE III
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE I
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE I
SCÈNE II
SCÈNE III
SCÈNE IV
SCÈNE V
SCÈNE VII
SCÈNE VIII
SCÈNE IX
SCÈNE X
SCÈNE XI


TEXTE INTÉGRAL



NOTICE SUR TROÏLUS ET CRESSIDA

Si, dans Troïlus et Cressida, le poëte traite un peu lestement les héros de l'Iliade, si ces grands noms lui ont si peu imposé qu'il est douteux que cette composition dramatique ne soit pas une parodie, ne croyons pas que Shakspeare ait blasphémé contre la divinité d'Homère ; rappelons-nous que nos anciens romanciers avaient fait des demi-dieux et des héros de l'antiquité de véritables chevaliers errants, et qu'Hercule, Thésée, Jason, Achille, conservaient, pendant dix gros volumes, les mêmes moeurs que les Lancelot, les Roland, les Olivier, et

d'autres paladins chrétiens.

C'est à Chaucer que Shakspeare nous semble en grande partie redevable de l'idée de Troïlus et Cressida ; mais les grands traits avec lesquels il dessine les caractères de ses autres héros, Hector, Achille, Ajax, Diomède, Agamemnon, Nestor, le lâche et satirique Thersite, l'amitié d'Achille et de Patrocle, l'éloquence d'Ulysse, que la Minerve d'Homère n'eût pas si bien inspiré ; enfin, quelques traits historiques qu'on ne trouve ni dans Chaucer, ni dans Caxton, ni dans aucun des romanciers du moyen âge, font conjecturer que Shakspeare aurait bien pu connaître par la traduction quelques livres de l'Iliade.

Quoi qu'il en soit, jamais Shakspeare ne s'est moins occupé de l'effet théâtral que dans cette pièce. Nous passons en revue avec lui tous ces héros, que nos souvenirs classiques nous rendent sacrés, sans pouvoir résister à la tentation de les trouver parfois ridicules, et cependant naturels. Hector, qui paraît d'abord digne de concentrer sur lui tout l'intérêt, parce qu'il est représenté comme le plus aimable, nous surprend tout à coup en refusant de se battre avec Ajax, parce qu'il est son cousin.

On ne pardonnerait point à Shakspeare cette excuse, s'il ne faisait en quelque sorte réparation d'honneur à ce héros en le faisant périr d'une mort sublime.

Ajax est un des caractères les plus originaux de la pièce, et s'accorde assez bien avec celui de l'Iliade. Il forme avec Achille un contraste habilement ménagé. On trouverait encore de nos jours à faire l'application de son portrait tel que l'esquisse Alexandre.

Achille est bien aussi l'Achille de l'Iliade ; mais il se déshonore en excitant les bouffonneries de Patrocle et la méchanceté de Thersite ; et il y a quelque chose de révoltant dans la froide férocité avec laquelle il égorge Hector.

Le vieux roi de Pylos ne paraît que pour nous montrer sa barbe blanche et recevoir les compliments d'Ulysse. Celui-ci possède à lui seul l'éloquence et la raison de la pièce ; mais il faut bien que ses discours soient sublimes, car il ne fait que des discours. Les autres héros de Troie et du camp des Grecs jouent un rôle encore moins important, et pour la prise de Troie, et pour l'intrigue des deux amants.

Troïlus lui-même a pour caractère de n'en point avoir. Sa patience nous fait sourire ; on a peine à croire à ses emportements qui, du reste, comme l'observe Schlegel, ne font mal à personne. Mais les caractères de Cressida et de Pandarus sont frappants de vérité et d'originalité ; le nom de celui-ci est devenu dans la langue anglaise un mot honnête pour exprimer un métier qui ne l'est guère, et qui n'a point d'équivalent dans la nôtre ; car le Bonneau de la Pucelle de Voltaire n'est pas encore proverbial parmi nous.

Cressida nous amuse par son étourderie ; elle devient amoureuse de Troïlus par désoeuvrement, et le quitte par pure légèreté. Sa passion pour Diomède n'est pas plus sérieuse que la première ; un troisième galant n'aurait qu'à s'offrir pour le supplanter aussi facilement que l'a été Troïlus.

On peut lui appliquer le vers de lord Byron :

Thou art not false, but thou art fickle.

Tu n'es point perfide, tu n'es que légère.

Si cette pièce n'est pas une des plus morales et des plus fortement conçues de Shakspeare, elle n'est pas une des moins amusantes et des moins instructives. Naturellement, Shakspeare ne se passionne pour aucun de ses personnages ; nulle part, peut-être, il n'est entièrement sérieux ou entièrement comique ; mais c'est ici surtout qu'il s'est fait un jeu du caprice de ses idées, et qu'il semble avoir voulu donner un double sens à sa composition.

Johnson observe que le style de Shakspeare, dans Troïlus et Cressida, est plus correct que dans la plupart de ses pièces ; on doit y remarquer aussi une foule d'observations politiques et morales, cachet d'un génie supérieur.

Dryden a refait cette tragédie avec des changements. Il a donné au fond une nouvelle forme ; il a omis quelques personnages, et ajouté Andromaque : en général, il y a plus d'ordre et de liaison dans ses scènes, et quelques-unes sont neuves et du plus bel effet.

Selon Malone, Shakspeare aurait composé Troïlus et Cressida en 1602 [Troïlus and Cressida, or Truth found too late (ou la Vérité connue trop tard). London, 1679.].

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > PERSONNAGES

PERSONNAGES

PRIAM, roi de Troie.

HECTOR, )

TROÏLUS, )

PARIS, ) ses fils.

DÉIPHOBE, )

HÉLÉNUS, )

ÉNÉE, )

ANTÉNOR, ) chefs troyens.

PANDARE, oncle de Cressida.

CALCHAS, prêtre troyen du parti des Grecs.

MARGARÉLON, fils naturel de Priam.

AGAMEMNON, général des Grecs.

MÉNÉLAS, son frère.

ACHILLE, )

AJAX, )

ULYSSE, ) chefs des Grecs.

NESTOR, )

DIOMÈDE, )

PATROCLE, )

THERSITE, Grec difforme et lâche.

ALEXANDRE, serviteur de Cressida.

UN SERVITEUR DE TROÏLUS.

UN SERVITEUR DE PARIS.

UN SERVITEUR DE DIOMÈDE.

HÉLÈNE, femme de Ménélas.

ANDROMAQUE, femme d'Hector.

CASSANDRE, fille de Priam, proph.

CRESSIDA, fille de Calchas.-SOLDATS GRECS ET TROYENS, etc.

La scène est tantôt dans Troie, et tantôt dans le camp des Grecs.

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > PROLOGUE.

PROLOGUE.

Troie est le lieu de la scène. Des îles de la Grèce, une foule de princes enflammés d'orgueil et de courroux ont envoyé au port d'Athènes leurs vaisseaux chargés de combattants et des apprêts d'une guerre cruelle. Soixante-neuf chefs, rois couronnés d'autant de petits empires, sont sortis de la baie athénienne et ont vogué vers la Phrygie, tous liés par le voeu solennel de saccager Troie. Dans ses fortes murailles, Hélène, l'épouse du roi Ménélas, dort en paix dans les bras de son ravisseur Pàris ; et voilà la cause de cette grande querelle. Les Grecs abordent à Ténédos, et là leurs vaisseaux vomissent de leurs larges flancs sur le rivage tout l'appareil de la guerre. Déjà les Grecs, pleins d'ardeur et fiers de leurs forces encore entières, plantent leurs tentes guerrières sur les plaines de Dardanie. Les six portes de la cité de Priam, la porte Dardanienne, la Thymbrienne, l'Ilias, la Chétas, la Troyenne et l'Anténoride, avec leurs lourds verroux et leurs barres de fer, enferment et défendent les enfants de Troie.-Maintenant l'attente agite les esprits inquiets dans l'un et l'autre parti ; Grecs et Troyens sont disposés à livrer tout aux hasards de la fortune :-Et moi je viens ici comme un Prologue armé ;-mais non pas pour vous faire un défi dans la confiance que m'inspire la plume de l'auteur, ou le jeu des acteurs, mais simplement pour offrir le costume assorti au sujet, et pour vous dire, spectateurs bénévoles, que notre pièce, franchissant tout l'espace antérieur et les premiers germes de cette querelle, court se placer au milieu même des événements, pour se replier ensuite sur tout ce qui peut entrer et s'arranger dans un plan. Approuvez ou blâmez, faites à votre gré ; maintenant, bonne ou mauvaise fortune, c'est la chance de la guerre.

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > ACTE PREMIER

ACTE PREMIER

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE I

SCÈNE I

La scène est devant le palais de Priam.

Entrent TROÏLUS armé et PANDARE.

TROÏLUS.-Appelez mon varlet [Ci-gît Hakin et son varlet Tout déarmé et tout défaict Avec son espée et sa loche.] ; je veux me désarmer. Eh ! Pourquoi ferais-je la guerre hors des murs de Troie, lorsque j'ai à soutenir de si cruels combats ici dans mon sein ? Que le Troyen qui est maître de son coeur aille au champ de bataille : le coeur de Troïlus, hélas ! n'est plus à lui.

PANDARE.-N'y a-t-il point de remède à toutes ces plaintes ?

TROÏLUS.-Les Grecs sont forts, habiles autant que forts, fiers autant qu'habiles, et vaillants autant que fiers. Mais moi, je suis plus faible que les pleurs d'une femme, plus paisible que le sommeil, plus crédule que l'ignorance. Je suis moins brave qu'une jeune fille pendant la nuit, et plus novice que l'enfance sans expérience.

PANDARE.-Allons ! je vous en ai assez dit là-dessus : quant à moi, je ne m'en mêlerai plus. Celui qui veut faire un gâteau du froment doit attendre la mouture.

TROÏLUS.-Ne l'ai-je pas attendu ?

PANDARE.-Oui, la mouture ; mais il faut attendre le blutage.

TROÏLUS.-N'ai-je pas attendu ?

PANDARE.-Oui, le blutage : mais il vous faut attendre la levure.

TROÏLUS.-Je l'ai attendue aussi. PANDARE.-Oui, la levure : mais ce n'est pas tout, il faut encore pétrir, faire le gâteau, chauffer le four, cuire ; et il faut bien attendre encore que le gâteau se refroidisse, ou vous risquez de vous brûler les lèvres.

TROÏLUS.-La patience elle-même, toute déesse qu'elle est, supporte la souffrance moins paisiblement que moi. Je m'assieds à la table royale de Priam, et lorsque la belle Cressida vient s'offrir à ma pensée,-que dis-je, traître, quand elle vient ?-Quand en est-elle jamais absente ?

PANDARE.-Eh bien ! elle était plus belle hier au soir que je ne l'ai jamais vue, ni elle ni aucune autre femme.

TROÏLUS.-J'en étais à vous dire...-Quand mon coeur, comme ouvert par un violent soupir, était prêt à se fendre en deux ; dans la crainte qu'Hector, ou mon père, ne me surprissent, j'ai enseveli ce soupir dans le pli d'un sourire, comme le soleil lorsqu'il éclaire un orage : mais le chagrin, que voile une gaieté apparente, est comme une joie que le destin change en une tristesse soudaine.

PANDARE.-Si ses cheveux n'étaient pas d'une nuance plus foncée que ceux d'Hélène, allons, il n'y aurait pas plus de comparaison à faire entre ces deux femmes... mais, quant à moi, elle est ma parente : je ne voudrais pas, comme on dit, trop la vanter.-Mais je voudrais que quelqu'un l'eût entendue parler hier, comme je l'ai entendue, moi... Je ne veux pas déprécier l'esprit de votre soeur Cassandre.-Mais... TROÏLUS.-O Pandare, je vous le déclare... Pandare, quand je vous dis que là sont ensevelies toutes mes espérances, ne me répliquez pas, pour me dire à combien de brasses de profondeur elles sont plongées. Je vous dis que je suis fou d'amour pour Cressida ; vous me répondez qu'elle est belle, vous versez dans la plaie ouverte de mon coeur tout le charme de ses yeux, de sa chevelure, de ses joues, de son port, de sa voix. Vous parlez de sa main ! auprès de laquelle toutes les blancheurs sont de l'encre qui trahit elle-même sa noirceur ; auprès de la douceur de son toucher, le duvet du cygne même est rude, et la sensation la plus

exquise est grossière comme la main du laboureur.-Voilà ce que vous me dites. Et tout ce que vous me dites est la vérité, comme lorsque je dis que je l'aime.-Mais en me parlant ainsi, au lieu de baume et d'huile, vous plongez dans chaque blessure que m'a faite l'amour le couteau qui les a ouvertes.

PANDARE.-Je ne dis que la vérité.

TROÏLUS.-Vous n'en dites pas encore assez.

PANDARE.-Ma foi, je ne veux plus m'en mêler : qu'elle soit ce qu'elle voudra ; si elle est belle, tant mieux pour elle ; si elle ne l'est pas, elle a le remède dans ses propres mains.

TROÏLUS.-Bon Pandare ! eh bien ! Pandare ?

PANDARE.-J'en suis pour mes peines : je suis mal vu d'elle et mal vu de vous : je me suis mêlé de négocier entre vous deux, mais on me sait fort peu gré de mes soins. TROÏLUS.-Quoi ! seriez-vous fâché, Pandare ? Le seriez-vous contre moi ?

PANDARE.-Parce qu'elle est ma parente, elle n'est pas aussi belle qu'Hélène. Si elle n'était pas ma parente, elle serait aussi belle le vendredi qu'Hélène le dimanche. Mais qu'est-ce que cela me fait à moi ?

Fût-elle noire comme un nègre, peu importe : cela m'est bien égal.

TROÏLUS.-Est-ce que je dis qu'elle n'est pas belle ?

PANDARE.-Peu importe que vous le disiez ou que vous ne le disiez pas ; c'est une sotte de rester ici sans son père, qu'elle aille trouver les Grecs ; et je le lui dirai, la première fois que je la verrai ; pour ce qui est de moi, c'est fini, je ne m'en mêlerai plus.

TROÏLUS.-Pandare...

PANDARE.-Non, jamais.

TROÏLUS.-Mon cher Pandare...

PANDARE.-Je vous en prie, ne m'en parlez plus, je veux tout laisser là, comme je l'ai trouvé ; et tout est fini.

(Pandare sort.)

(Bruit de guerre.)

TROÏLUS.-Silence, odieuses clameurs ! silence, rudes sons ! insensés des deux partis ! Il faut bien qu'Hélène soit belle, puisque vous la fardez tous les jours de votre sang. Moi, je ne puis combattre pour un pareil sujet : il est trop chétif pour mon épée. Mais Pandare... O dieux, comme vous me tourmentez ! Je ne puis arriver à Cressida que par Pandare ; et il est aussi difficile de l'engager à lui faire la cour pour moi, qu'elle est obstinée dans sa vertu contre toute sollicitation. Au nom de ton amour pour ta Daphné, dis-moi, Apollon, ce qu'est Cressida, ce qu'est Pandare, et ce que je suis. Le lit de cette belle est l'Inde : elle est la perle qui y repose ; je vois l'errant et vaste Océan, dans l'espace qui est entre Ilion et le lieu de sa demeure : moi, je suis le marchand, et ce Pandare, qui vogue de l'un à l'autre bord, est ma douteuse espérance ; mon remorqueur et mon vaisseau.

(Bruit de guerre. Entre Énée.)

ÉNÉE.-Quoi donc, prince Troïlus ! pourquoi n'êtes-vous pas sur le champ de bataille ?

TROÏLUS.-Parce que je n'y suis pas ; cette réponse de femme est à propos, car c'est pour une femme que l'on sort de ces murs. Quelles nouvelles, aujourd'hui, Énée, du champ de bataille ?

ÉNÉE.-Que Pâris est rentré blessé dans la ville.

TROÏLUS.-Par qui, Énée ?

ÉNÉE.-Par Ménélas, Troïlus.

TROÏLUS.-Que le sang de Pâris coule : c'est une blessure à dédaigner.

Pâris a été percé par la corne de Ménélas. ÉNÉE.-Écoutez, quelle belle chasse on donne aujourd'hui hors de la ville !

TROÏLUS.-Il y en aurait une plus belle dans la ville si vouloir était pouvoir.-Mais allons à la chasse de la plaine !-Vous y rendez-vous ?

ÉNÉE.-En toute hâte.

TROÏLUS.-Venez, allons-y ensemble.

(Ils sortent.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE II

SCÈNE II

Une rue de Troie.

Entrent CRESSIDA et ALEXANDRE [Alexandre est ici un valet, ce n'est pas Alexandre Pâris, il est vrai que Pandare va tout à l'heure lui dire bonjour, mais les gens comme Pandare sont les plus affables du monde.].

CRESSIDA.-Qui étaient celles qui viennent de passer près de nous ?

ALEXANDRE.-La reine Hécube et Hélène.

CRESSIDA.-Et où vont-elles ?

ALEXANDRE.-Elles vont voir la bataille, de la tour de l'Orient, dont la hauteur commande en souveraine toute la vallée ; Hector, dont la patience est inébranlable, comme la vertu même, était ému aujourd'hui. Il a grondé Andromaque et frappé son écuyer ; et comme s'il était question d'économie de ménage dans la guerre, il s'est levé avant le soleil pour s'armer à la légère et se rendre sur le champ de bataille dont chaque fleur pleurait, comme si elle pressentait prophétiquement les effets du courroux d'Hector.

CRESSIDA.-Et quel était le sujet de sa colère ?

ALEXANDRE.-Voici le bruit qui s'est répandu. Il y a, dit-on, parmi les Grecs, un héros du sang troyen, neveu d'Hector : on le nomme Ajax.

CRESSIDA.-Fort bien ; et que dit-on de lui ?

ALEXANDRE.-On dit que c'est un homme perse, et qui se tient tout seul [Stands alone, stat solus, proéminent ; to stand veut dire aussi se tenir debout, de là l'équivoque.]. CRESSIDA.-On en peut dire autant de tous les hommes, à moins qu'ils ne soient ivres, malades, ou sans jambes.

ALEXANDRE.-Cet homme, madame, a volé à plusieurs animaux leurs qualités distinctives. Il est aussi vaillant que le lion, aussi grossier que l'ours, aussi lent que l'éléphant : c'est un homme en qui la nature a tellement accumulé les humeurs diverses, qu'en lui la valeur se mêle à la folie, et que la folie est assaisonnée de prudence : il n'y a pas un homme qui ait une vertu dont il n'ait une étincelle, un défaut dont il n'ait quelque teinte. Il est mélancolique sans sujet et gai à rebrousse-poil. Il a des jointures pour tous ses membres ; mais tout en lui est si démanché, que c'est un Briarée goutteux avec cent bras dont il ne peut faire usage, un Argus aveugle avec cent yeux dont il ne voit pas clair.

CRESSIDA.-Mais comment cet homme, qui me fait sourire, peut-il exciter le courroux d'Hector ?

ALEXANDRE.-On dit qu'il a lutté hier avec Hector dans le combat et qu'il l'a terrassé. Furieux et honteux depuis cet affront, Hector n'en a ni mangé ni dormi.

(Entre Pandare.)

CRESSIDA.-Qui vient à nous ?

ALEXANDRE.-Madame, c'est votre oncle Pandare.

CRESSIDA.-Hector est un brave guerrier.

ALEXANDRE.-Autant qu'homme au monde, madame. PANDARE.-Que dites-vous là ? que dites-vous là ?

CRESSIDA.-Bonjour, mon oncle Pandare.

PANDARE.-Bonjour, ma nièce Cressida. De quoi parlez-vous ?-Ah ! Bonjour, Alexandre.-Eh bien ! ma nièce, comment vous portez-vous ? Depuis quand êtes-vous à Ilion [Ilion était le palais de Troie.] ?

CRESSIDA.-Depuis ce matin, mon oncle.

PANDARE.-De quoi parliez-vous quand je suis arrivé ?-Hector était-il armé et sorti avant que vous vinssiez à Ilion ? Hélène n'était pas levée ? n'est-ce pas ?

CRESSIDA.-Hector était parti ; mais Hélène n'était pas encore levée.

PANDARE.-Oui, Hector a été bien matinal.

CRESSIDA.-C'était de lui que nous causions, et de sa colère.

PANDARE.-Est-ce qu'il était en colère ?

CRESSIDA.-Il le dit, lui.

PANDARE.-Oui, cela est vrai. J'en sais aussi la cause ; il en couchera par terre aujourd'hui, je peux le leur promettre ; et il y a aussi Troïlus qui ne le suivra pas de loin : qu'ils prennent garde à Troïlus ; je peux leur dire cela aussi.

CRESSIDA.-Quoi ! est-ce qu'il est en colère aussi ?

PANDARE.-Qui, Troïlus ? Troïlus est le plus brave des deux.

CRESSIDA.-O Jupiter, il n'y a pas de comparaison. PANDARE.-Comment ! pas de comparaison entre Troïlus et Hector ?

Reconnaîtriez-vous un homme si vous le voyiez ?

CRESSIDA.-Oui, si je l'avais jamais vu auparavant et si je le connaissais.

PANDARE.-Eh bien ! je dis que Troïlus est Troïlus.

CRESSIDA.-Oh ! vous dites comme moi ; car je suis sûre qu'il n'est pas Hector.

PANDARE.-Non ; et Hector n'est pas Troïlus, à quelques égards.

CRESSIDA.-Cela est exactement vrai de tous deux : il est lui-même, et pas un autre.

PANDARE.-Lui-même ? Hélas ! le pauvre Troïlus ! je voudrais bien qu'il le fût.

CRESSIDA.-Il l'est aussi.

PANDARE.-S'il l'est, je veux aller nu-pieds jusqu'à l'Inde.

CRESSIDA.-Il n'est pas Hector.

PANDARE.-Lui-même ? Oh ! non, il n'est pas lui-même.-Plût au ciel qu'il fût lui-même ! Allons, les dieux sont au-dessus de nous ; le temps amène les biens ou finit les maux. Allons, Troïlus, allons... je voudrais que mon coeur fût dans son sein !-Non, Hector ne vaut pas mieux que Troïlus.

CRESSIDA.-Pardonnez-moi.

PANDARE.-Il est plus âgé.

CRESSIDA.-Pardonnez-moi, pardonnez-moi. PANDARE.-L'autre n'est pas encore parvenu à son âge ; vous m'en direz des nouvelles quand il y sera venu : Hector n'aura jamais son esprit de toute l'année.

CRESSIDA.-Il n'en aura pas besoin s'il a le sien.

PANDARE.-Ni ses qualités.

CRESSIDA.-N'importe.

PANDARE.-Ni sa beauté.

CRESSIDA.-Elle ne lui siérait pas ; la sienne lui va mieux.

PANDARE.-Vous n'avez pas de jugement, ma nièce : Hélène elle-même jurait l'autre jour que Troïlus, pour un teint brun (car son teint est brun, il faut que je l'avoue), et pas brun, pourtant...

CRESSIDA.-Non ; mais brun.

PANDARE.-D'honneur, pour dire la vérité, il est brun et pas brun.

CRESSIDA.-Oui, pour dire la vérité, cela est vrai et n'est pas vrai.

PANDARE.-Enfin elle vantait son teint au-dessus de celui de Pâris.

CRESSIDA.-Mais Pâris a assez de couleurs.

PANDARE.-Oui, il en a assez.

CRESSIDA.-Eh bien ! en ce cas, Troïlus en aurait trop. Si elle l'a mis au-dessus de Pâris, son teint est plus vif que le sien ; si Pâris a assez de couleurs et Troïlus davantage, c'est un éloge trop fort pour un beau teint. J'aimerais autant que la langue dorée d'Hélène eût vanté Troïlus pour un nez de cuivre. PANDARE.-Je vous jure que je crois qu'Hélène l'aime plus qu'elle n'aime Pâris.

CRESSIDA.-C'est donc une joyeuse Grecque ?

PANDARE.-Oui, je suis sûr qu'elle l'aime. Elle alla l'aborder l'autre jour dans l'embrasure de la fenêtre.-Et vous savez, qu'il n'a pas plus de trois ou quatre poils au menton.

CRESSIDA.-Oh ! oui, l'arithmétique d'un garçon de cabaret peut trouver le total de tout ce qu'il en possède.

PANDARE.-Il est bien jeune, et cependant, à trois livres près, il enlève autant que son frère Hector.

CRESSIDA.-Quoi ! si jeune et déjà si vieux voleur [Lifter, voleur. Illistus, en langue gothique, voulait dire voleur ; équivoque sur le mot.] ?

PANDARE.-Mais pour vous prouver qu'Hélène est amoureuse de lui, elle l'aborda, et elle lui passa sa main blanche sous la fente du menton.

CRESSIDA.-Que Junon ait pitié de nous ! comment ! a-t-il le menton fendu ?

PANDARE.-Hé ! vous savez bien qu'il a une fossette : je ne crois pas qu'il y ait un homme, dans toute la Phrygie, à qui le sourire aille mieux.

CRESSIDA.-Oh ! il a un fier sourire.

PANDARE.-N'est-ce pas ? CRESSIDA.-Oh ! oui ; c'est comme un nuage en automne.

PANDARE.-Allons, poursuivez.-Mais pour prouver qu'Hélène aime Troïlus...

CRESSIDA.-Troïlus acceptera la preuve, si vous voulez en venir là.

PANDARE.-Troïlus ? Il n'en fait pas plus de cas que je ne fais d'un oeuf de serpent.

CRESSIDA.-Si vous aimiez un oeuf de serpent autant que vous aimez une tête vide, vous mangeriez les petits dans la coque.

PANDARE.-Je ne peux m'empêcher de rire, quand je songe comme elle lui chatouillait le menton.-Il est vrai qu'elle a une main d'une blancheur divine, il faut en faire l'aveu.

CRESSIDA.-Sans qu'il soit besoin de vous donner la question pour cela.

PANDARE.-Et elle voulait à toute force découvrir un poil blanc sur son menton.

CRESSIDA.-Hélas ! pauvre menton : il y a mainte verrue plus riche que lui en poils.

PANDARE.-Mais, on se mit tant à rire.-La reine Hécube en a tant ri, que ses yeux en pleuraient.

CRESSIDA.-Des meules de moulin !

PANDARE.-Et Cassandre riait !

CRESSIDA.-Mais c'était un feu plus doux qu'on voyait dans le creux de ses yeux : ses yeux ont-ils pleuré aussi ?

PANDARE.-Et Hector riait... CRESSIDA.-Et pourquoi tous ces éclats de rire ?

PANDARE.-Eh ! à cause du poil blanc qu'Hélène avait découvert sur le menton de Troïlus.

CRESSIDA.-Si ç'avait été un poil vert, j'en aurais ri aussi.

PANDARE.-Ils n'ont pas tant ri du poil que de la jolie réponse de Troïlus.

CRESSIDA.- Quelle fut sa réponse ?

PANDARE.-Elle lui dit : «Il n'y a que cinquante et un poils sur votre menton, et il y en a un de blanc.»

CRESSIDA.-C'était là le propos d'Hélène ?

PANDARE.-Oui, n'en doutez pas. «Cinquante et un poils, répond Troïlus, et un blanc ? Ce poil blanc est mon père, et tous les autres sont ses enfants.-Jupiter ! dit-elle, lequel de ces poils est Pâris, mon époux ?-Le fourchu, répliqua-t-il : arrachez-le, et le lui donnez.» Mais on en rit tant, on en rit tant ! et Hélène rougit si fort, et Pâris fut si courroucé, et toute l'assemblée poussa tant d'éclats de rire, que cela passe toute idée.

CRESSIDA.-Allons, laissons cela : car il y a longtemps que cela dure.

PANDARE.-Eh bien ! ma nièce ; je vous ai dit quelque chose hier, pensez-y.

CRESSIDA.-C'est ce que je fais.

PANDARE.-Je vous jure que c'est la vérité, il vous pleurerait comme s'il était né en avril. CRESSIDA.-Et moi je pousserais sous ses larmes comme si j'étais une ortie du mois de mai.

(On entend résonner la retraite.)

PANDARE.-Écoutez, les voilà qui reviennent du champ de bataille : nous tiendrons-nous ici, pour les voir passer et défiler vers Ilion ? Restons, ma chère nièce, ma bonne nièce Cressida.

CRESSIDA.-Comme cela vous fera plaisir.

PANDARE.-Oh ! voici, voici une place excellente : nous pouvons d'ici voir à merveille ; je vais vous les nommer l'un après l'autre, à mesure qu'ils vont passer. Mais surtout remarquez bien Troïlus.

(Énée passe le premier sur le théâtre.)

CRESSIDA.-Ne parlez pas si haut.

PANDARE.-Voilà Énée. N'est-ce pas un bel homme ? C'est une des fleurs de Troie. Je puis vous dire...-Mais remarquez Troïlus : vous allez le voir bientôt.

(Anténor suit.)

CRESSIDA.-Quel est celui-là ?

PANDARE.-C'est Anténor : il a l'esprit fin, je puis vous dire, et c'est un homme d'assez de mérite : c'est une des têtes les plus solides qu'il y ait dans Troie ; et il est bien fait de sa personne.-Quand donc viendra Troïlus ? Je vais tout à l'heure vous montrer Troïlus. S'il m'aperçoit, vous le verrez me faire un signe de tête. CRESSIDA.-Vous donnera-t-il un signe de tête.

PANDARE.-Vous verrez.

CRESSIDA.-Alors le moins fou en donnera à l'autre [Jeu de mots sur noddy, niais, et nod, signe de tête, etc.].

(Suit Hector.)

PANDARE.-Voilà Hector ; le voilà : c'est lui, lui ; regardez, c'est lui.

Voilà un homme !-Va ton chemin, Hector.-Voilà un brave homme, ma nièce !

O brave Hector ! Voyez son regard ! Voilà une contenance ! N'est-ce pas un brave guerrier ?

CRESSIDA.-Oh ! très-brave !

PANDARE.-N'est-il pas vrai ? cela fait du bien au coeur de le voir.

Regardez combien d'entailles il y a sur son casque. Voyez là-bas : voyez-vous ? Regardez bien ! il n'y a pas à plaisanter : ce n'est pas un jeu ; ce sont des coups, les ôtera qui voudra, comme on dit : mais ce sont bien là des entailles.

CRESSIDA.-Sont-ce des coups d'épée ?

(Pâris passe.)

PANDARE.-D'épée ? de quelque arme que ce soit, il ne s'en embarrasse guère. Que le diable l'attaque, cela lui est bien égal. Par la paupière d'un dieu, cela met la joie au coeur, de le voir.-Là-bas, c'est Pâris qui passe.-Regardez là-bas, ma nièce. N'est-ce pas un beau cavalier aussi ? N'est-ce pas ?... Hé ! c'est bon, cela.-Qui donc disait qu'il était rentré blessé dans la ville aujourd'hui ? Il n'est pas blessé.

Allons, cela fera du bien au coeur d'Hélène. Ah ! je voudrais bien voir Troïlus à présent : vous allez voir Troïlus tout à l'heure.

CRESSIDA.-Quel est celui-là ?

(Hélénus passe.)

PANDARE.-C'est Hélénus.-Je voudrais bien savoir où est Troïlus :-C'est Hélénus.-Je commence à croire que Troïlus ne sera pas sorti des murs aujourd'hui.-C'est Hélénus.

CRESSIDA.-Hélénus est-il homme à se battre, mon oncle ?

PANDARE.-Hélénus ? Non,-oui, il se bat passablement bien.-Je me demande où est Troïlus.-Ah ! écoutez, n'entendez-vous pas le peuple crier, Troïlus ?-Hélénus est un prêtre.

CRESSIDA.-Quel est ce faquin qui vient là-bas ?

(Troïlus passe.)

PANDARE.-Où ? là-bas ? C'est Déiphobe. Oh ! c'est Troïlus ! Voilà un homme, ma nièce ! Hem ! le brave Troïlus : le prince des chevaliers !

CRESSIDA.-Silence ; de grâce, silence !

PANDARE.-Remarquez-le : considérez-le bien.-O brave Troïlus !

Regardez-le bien, ma nièce : voyez-vous comme son épée est sanglante, et son casque haché de plus de coups que celui d'Hector ! Et son regard, sa démarche ! O admirable jeune homme ! il n'a pas encore vu ses vingt-trois ans ! Va ton chemin, Troïlus, va ton chemin. Si j'avais pour soeur une grâce, ou pour fille une déesse, il pourrait choisir. O l'admirable guerrier ! Pâris... Pâris est de la boue au prix de lui ; et je gage qu'Hélène, pour changer, donnerait un oeil par-dessus le marché.

(Suivent une troupe de combattants, soldats, etc.)

CRESSIDA.-En voici encore.

PANDARE.-Ânes, imbéciles, benêts, paille et son, paille et son ! de la soupe après dîner. Je pourrais vivre et mourir sous les yeux de Troïlus : ne regardez plus, ne regardez plus : les aigles sont passés ; buses et corbeaux, buses et corbeaux ! J'aimerais mieux être Troïlus qu'Agamemnon et tous ses Grecs.

CRESSIDA.-Il y a Achille parmi les Grecs. C'est un héros qui vaut mieux que Troïlus.

PANDARE.-Achille ? un charretier, un crocheteur, un vrai chameau.

CRESSIDA.-Bien, bien.

PANDARE.-Bien, bien ?-Avez-vous quelque discernement ? Avez-vous des yeux ? Savez-vous ce que c'est qu'un homme ? La naissance, la beauté, la bonne façon, le raisonnement, le courage, l'instruction, la douceur, la jeunesse, la libéralité et autres qualités semblables ; ne sont-elles pas comme les épices et le sel, qui assaisonnent un homme ? CRESSIDA.-Oui, un homme en hachis, pour être cuit sans dattes [Pour comprendre ce jeu de mots, il faut savoir qu'autrefois les dattes étaient un ingrédient qui entrait dans les pâtés.] dans le pâté ; car alors la date de l'homme ne compte plus.

PANDARE.-Vous êtes une drôle de femme ; on ne sait pas sur quelle garde vous vous tenez [Pour comprendre ce jeu de mots, il faut savoir qu'autrefois les dattes étaient un ingrédient qui entrait dans les pâtés.].

CRESSIDA.-Je me tiens sur mon dos pour défendre mon ventre ; sur mon esprit pour défendre mes ruses ; sur mon secret pour défendre ma vertu ; sur mon masque pour défendre ma beauté, et sur vous pour défendre tout cela ; je me tiens enfin sur mes gardes, et je ne cesse de veiller.

PANDARE.-Nommez-moi une de vos gardes.

CRESSIDA.-Je m'en garderai bien, et c'est là une de mes principales gardes. Si je ne puis garder ce que je ne voudrais pas laisser toucher, je puis bien me garder de vous dire comment j'ai reçu le coup, à moins que l'enflure ne soit si grande que je ne puisse le cacher, et alors il est impossible de s'en garder.

PANDARE.-Vous êtes de plus en plus étrange.

(Entre le page de Troïlus.)

LE PAGE.-Seigneur, mon maître voudrait vous parler à l'instant même.

PANDARE.-Où ? LE PAGE.-Chez vous. Il est là qui se désarme.

PANDARE.-Bon page, va lui dire que je viens. (Le page sort.)-Je crains qu'il ne soit blessé. Adieu, ma chère nièce.

CRESSIDA.-Adieu, mon oncle.

PANDARE.-Je vais venir vous rejoindre tout à l'heure, ma nièce.

CRESSIDA.-Pour m'apporter, mon oncle...

PANDARE.-Oui, un gage de Troïlus.

CRESSIDA.-Par ce gage !... vous êtes un entremetteur. (Pandare sort.)

Promesses, serments, présents, larmes, et tous les sacrifices de l'amour, il les offre pour un autre que lui. Mais je vois plus de mérite dans Troïlus, dix mille fois, que dans le miroir des éloges de Pandare : et pourtant je le tiens à distance. Les femmes sont des anges quand on leur fait la cour ; sont-elles obtenues, tout finit là. L'âme du plaisir est dans la recherche même. La femme aimée ne sait rien, si elle ne sait pas cela : les hommes prisent l'objet qu'ils ne possèdent pas bien au-dessus de sa valeur : jamais il n'exista de femme qui ait connu tant de douceurs dans l'amour satisfait qu'il y en a dans le désir.

J'enseigne donc cette maxime d'amour : la servitude suit la conquête ; l'humble prière accompagne la recherche.-Ainsi, quoique mon coeur satisfait lui porte un amour inébranlable, aucun indice ne s'en manifestera dans mes yeux.

(Elle sort.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE III

SCÈNE III

Le camp grec devant la tente d'Agamemnon. Les trompettes sonnent.

Paraissent AGAMEMNON, NESTOR, ULYSSE MÉNÉLAS et autres chefs.

AGAMEMNON.-Princes, quel chagrin jaunit ainsi vos visages ? Dans toutes les entreprises commencées sur la terre, les vastes promesses que fait l'espérance ne sont jamais complétement remplies ; les obstacles et les revers naissent du sein même des actions les plus élevées : comme les noeuds formés par la rencontre de la séve déforment le pin robuste, et détournent du cours naturel de sa croissance sa veine errante et tortueuse. Il n'est pas nouveau, à nos yeux, princes, de nous être si fort trompés dans nos conjectures, qu'après sept années de siége, les murs de Troie sont encore debout. Dans toutes les entreprises qui nous ont devancé, dont nous avons la tradition, l'exécution a toujours rencontré des obstacles et des traverses, et n'a point répondu au but qu'on se proposait, ni à cette vague figure imaginaire à laquelle la pensée avait donné une forme imaginaire. Pourquoi donc, princes, contemplez-vous notre ouvrage d'un front si consterné ? Pourquoi voyez-vous autant d'affronts dans ce qui n'est en effet qu'une épreuve prolongée par le grand Jupiter, pour trouver la constante persévérance chez les hommes ? Ce n'est point dans les faveurs de la fortune que la trempe de cette vertu se reconnaît ; car alors le lâche et le brave, le sage et l'insensé, le savant et l'ignorant, l'homme dur et l'homme sensible, paraissent tous se ressembler et être de la même famille. C'est dans les vents d'orage qu'excite son courroux que la Gloire, armée d'un large van, sépare et rejette toute la balle ; mais ce qui a de la consistance et du corps reste seul riche en vertu et sans mélange.

NESTOR.-Avec le respect qui est dû à votre place suprême, illustre Agamemnon, Nestor fera l'application de vos dernières paroles. Les vicissitudes de la fortune sont la véritable épreuve des hommes. Lorsque la mer est calme, combien de légers esquifs osent se hasarder sur son sein patient, et faire route à côté des vaisseaux de haut bord [Stace a la même comparaison.].

Mais que l'impétueux Borée vienne à courroucer la paisible Thétis, voyez alors les vaisseaux aux robustes flancs fendre les montagnes liquides, et, comme le coursier de Persée [Allusion à la fable des ailes prêtées à Persée par Minerve.], bondir entre les deux humides éléments. Où est alors la présomptueuse nacelle dont la faible structure osait, il n'y a qu'un moment, rivaliser avec la grandeur ? Elle a fui dans le port, ou bien elle est déjà engloutie par Neptune. De même, c'est dans les orages de l'adversité que la valeur apparente et la valeur réelle se distinguent. Sous l'éclat brillant de ses rayons, le troupeau est plus tourmenté par le taon que par le tigre ; mais, lorsque le vent destructeur fait ployer le genou au chêne noueux et que l'insecte se met à l'abri, l'animal courageux [On dit que le tigre redouble de fureur dans les tempêtes ; cette opinion n'est nullement fondée.], excité par la fureur de la tempête, s'irrite avec elle, et répond sur le même ton à la fortune ennemie. Sic ubi magna novum Phario de littore puppis

Solvit iter jamque innumeros utrinque rudentes

Lataque veliferi porrexit brachia mali,

Invasitque vias, it eodem angusta Phalesus

Æquore, immensi partem sibi vindicat Austri.

ULYSSE.-Agamemnon, illustre général, toi qui es les os et les nerfs de la Grèce, le coeur de nos soldats, l'âme et l'esprit dans lesquels doivent se concentrer tous les caractères et toutes les volontés, écoute ce que dit Ulysse.-D'abord je dois donner l'approbation et les applaudissements qui sont dus à vos harangues, à la tienne, ô toi le plus puissant par ton rang et ton autorité, et à la tienne, Nestor, vénérable par tes longues années. Il faudrait les graver sur une table de bronze que montreraient Agamemnon et la main de la Grèce. Nestor aussi mériterait d'être représenté sur l'argent, enchaînant toutes les oreilles des Grecs à sa langue éloquente par un lien d'air aussi fort que le pivot sur lequel tourne le ciel [Le bronze est le symbole de la force et de la durée, l'argent celui de la douceur ; on dit en anglais une bouche d'argent, comme en grec, en latin et en français une bouche d'or ; Chrysostôme : il y a dans le texte le verbe to hatch (hacher), ancienne expression de graveur. Les commentateurs ont pris ce passage pour texte de leurs dissertations, et ont fini par n'être plus d'accord.]. Cependant, sous votre bon plaisir à tous deux, toi, puissant roi, et toi, sage vieillard, daignez écouter Ulysse.

AGAMEMNON.-Parle, prince d'Ithaque ; nous sommes bien plus certains que tu ne prends pas la parole pour traiter des sujets inutiles et sans importance, que nous ne le sommes de n'entendre aucun trait d'ingénieuse éloquence, ni aucun oracle de sagesse, quand le grossier Thersite ouvre sa mâchoire de dogue.

ULYSSE.-Troie, debout encore sur ses fondements, serait en ruines, et l'épée du grand Hector n'aurait plus de maître, sans les obstacles que je vais nommer. La règle et les droits de l'autorité ont été méprisés : voyez combien de tentes grecques s'élèvent sur cette plaine ; eh bien, comptez autant de factions. Lorsque celle du général ne ressemble pas à la ruche, où doivent revenir toutes les abeilles dispersées dans les champs, quel miel peut-on espérer ? Quand la distinction des rangs est méconnue, le plus indigne paraît beau sous le masque. Les cieux mêmes, les planètes et ce globe, centre de l'univers [Le système de Ptolémée était alors en vogue.], observent les degrés, les prééminences et les distances respectives ; régularité dans leurs cours divers, marche constante, proportions, saisons, formes, tout suit un ordre invariable. Et c'est pourquoi le soleil, cette glorieuse planète, sur son trône, brille en roi au milieu des autres qui l'environnent : son oeil réparateur corrige les malins aspects des planètes malfaisantes, et son influence souveraine, telle que l'ordre d'un monarque, agit et gouverne, sans obstacle ni contradiction, les bonnes et les mauvaises étoiles.

-Mais lorsque les planètes, troublées et confondues, sont errantes et en désordre, alors que de pestes, que de prestiges, que de séditions ! La mer est furieuse, la terre tremblante et les vents déchaînés ; les terreurs, les changements, les horreurs brisent l'unité, déchirent et déracinent de fond en comble la paix des États arrachés à leur repos. De même, quand la subordination est troublée, elle qui est l'échelle de tous les grands projets, alors l'entreprise languit. Par quel autre moyen, que par la subordination, les degrés dans les écoles, les communautés et les corporations dans les villes, le commerce paisible entre des rivages séparés, les droits de la naissance et de la primogéniture, les prérogatives de l'âge, des couronnes, des sceptres et des lauriers peuvent-ils être maintenus à leur rang légitime ? Otez la subordination, mettez cette corde hors de l'unisson, et écoutez quelle dissonance va suivre. Toutes choses se rencontrent pour se combattre : les eaux renfermées dans leur lit enflent leur se

NESTOR.-Ulysse a parlé avec sagesse, il a découvert le mal dont toute notre armée est infectée.

AGAMEMNON.-La nature du mal étant connue, Ulysse, quel en est le remède ?

ULYSSE.-Le grand Achille, que l'opinion couronne, comme la force et le bras droit de notre armée, ayant l'oreille remplie du bruit de sa renommée, devient délicat sur son propre mérite, et reste étendu dans sa tente à se moquer de nos desseins. A ses côtés, nonchalamment couché sur un lit, Patrocle, tout le long du jour, fait assaut avec lui de propos bouffons ; et ce calomniateur appelle imitation les traits ridicules et gauches sous lesquels il prétend nous contrefaire. Tantôt, illustre Agamemnon, il se met à jouer ta mission souveraine ; semblable à un acteur affecté, dont tout le mérite est dans son jarret, et qui croit que c'est une merveille d'entendre les planches retentir et répondre à l'impulsion de son pied tendu ; c'est par cette farce chargée et déplorable qu'il contrefait ta majesté.-Lorsqu'il parle, c'est comme un carillon qu'on raccommode ; et il exhale des termes si outrés que, dans la bouche mugissante de Typhon même, ils paraîtraient encore des hyperboles. A ces mauvaises plaisanteries, le vaste Achille, étendu sur son lit gémissant, applaudit en tirant de sa poitrine profonde un bruyant éclat de rire, et s'écrie : «Excellent ! c'est Agamemnon au naturel.-Allons, joue-moi Nestor à présent ; fais hem ! hem ! et caresse ta barbe [Tange manu inentum, tangunt quo more precantes. Optabis merito cum mala multa viro. (OVIDE.)] comme le vieillard, lorsqu'il se prépare à nous débiter sa harangue.» Patrocle obéit, et se rapproche de Nestor comme les extrémités de deux lignes parallèles [«Les parallèles dont il s'agit semblent être les lignes parallèles des cartes géographiques.» (JOHNSON.)], il lui ressemble comme Vulcain à sa femme. Cependant le bon Achille s'écrie toujours : «Excellent ! c'est Nestor en personne ! allons, représente-le-moi, Patrocle, lorsqu'il s'arme pour répondre à une alarme nocturne.» Et alors, les infirmités mêmes de la vieillesse deviennent un objet de risée ; Patrocle de tousser, de cracher, de tâtonner d'une main paralytique son gorgerin [Pièce d'armure pour défendre la gorge.], sans pouvoir en ajuster l'agrafe ; et à ce jeu, notre chevalier La Valeur de mourir de rire et de s'écrier : «Oh ! Assez, Patrocle, ou donne-moi des côtes d'acier : je briserai les miennes en me dilatant la rate [La rate est, disait-on, l'organe du rire.].» C'est de cette manière que tous nos talents, nos facultés, nos caractères, nos personnes, toutes nos qualités les plus estimables, nos exploits, nos inventions, nos ordres, nos défenses, nos défis au combat, ou nos négociations pour les trêves, nos succès ou nos pertes, ce qui est et ce qui n'est pas sert de matière aux bouffonneries de ces deux personnages.

NESTOR.-Et l'exemple de ce couple, que l'opinion, comme l'a dit Ulysse, proclame de sa voix souveraine, infecte beaucoup de gens. Ajax est devenu volontaire ; il porte la tête tout aussi haut que le grand Achille : comme lui, il garde sa tente, il y donne des festins séditieux, il raille nos plans de guerre avec la hardiesse d'un oracle, et il excite Thersite, ce vil esclave, dont le fiel forge sans cesse des calomnies comme une monnaie, à nous comparer à la fange, à rabaisser et discréditer notre conduite et nos actions, de quelque imminent péril que nous soyons environnés.

ULYSSE.-Ils blâment notre prudence et la taxent de poltronnerie ; ils tiennent la sagesse comme inutile à la guerre, ils dédaignent la prévoyance et n'estiment d'autres actes que ceux de la main. Les calmes facultés intellectuelles qui règlent le nombre de ceux qui doivent frapper, quand une occasion favorable les appelle, qui savent, par les travaux de l'observation et de la pensée, peser les forces de l'ennemi, tout cela ne vaut pas un seul doigt de la main : ils appellent tout cela des ouvrages de lit, fatras géographique, guerre de cabinet : en sorte que le bélier qui renverse les murailles par le grand élan et la force de ses coups passe à leurs yeux avant la main qui a créé cette machine et avant l'âme intelligente qui en guide à propos le mouvement.

NESTOR.-Si on accorde cela, bientôt le cheval d'Achille vaudra plusieurs fils de Thétis.

(On entend une trompette.)

AGAMEMNON.-Quelle est cette trompette ? Voyez, Ménélas.

MÉNÉLAS.-Elle vient de Troie.

(Entre Énée.)

AGAMEMNON.-Qui vous amène devant notre tente ?

ÉNÉE.-Est-ce ici la tente du grand Agamemnon, je vous prie ?

AGAMEMNON.-Ici même.

ÉNÉE.-Un guerrier, prince et héraut à la fois, peut-il faire entendre un message loyal à son oreille royale ?

AGAMEMNON.-Il le peut avec plus de sûreté que n'en pourrait garantir le bras d'Achille à la tête de tous les Grecs, qui, d'une voix unanime, nomment Agamemnon leur chef et leur général.

ÉNÉE.-Noble permission et sécurité étendue. Mais comment un étranger pourra-t-il reconnaître les regards souverains de cet illustre chef et le distinguer des yeux des autres mortels ?

AGAMEMNON.-Comment ?

ÉNÉE.-Oui, je le demande pour éveiller mon respect et tenir mes joues prêtes à se colorer d'une rougeur modeste, comme celle de l'Aurore quand elle regarde d'un oeil chaste le jeune Phoebus, qui est ce dieu en dignité qui guide ici les hommes ? qui est le grand et puissant Agamemnon ?

AGAMEMNON.-Ce Troyen se rit de nous, ou les guerriers de Troie sont de cérémonieux courtisans.

ÉNÉE.-Désarmés, ils sont des courtisans aussi francs et aussi doux que des anges qui s'inclinent ; telle est leur renommée dans la paix ; mais dès qu'ils prennent le maintien des guerriers, ils sont pleins de fiel, ils ont des bras robustes, des jarrets fermes et des épées fidèles ; et Jupiter sait que nul n'a plus de coeur. Mais silence, Énée ; silence, Troyen : pose ton doigt sur tes lèvres. L'éloge perd son lustre et son mérite, lorsqu'il sort de la bouche même de l'homme qui en est l'objet : la seule louange que la renommée publie est celle que l'ennemi accorde avec peine : voilà la seule louange pure et transcendante.

AGAMEMNON.-Seigneur, qui êtes de Troie, vous vous appelez Énée ?

ÉNÉE.-Oui, Grec ; tel est mon nom.

AGAMEMNON.-Quelle affaire vous amène, je vous prie ? ÉNÉE.-Pardonnez : mon message est pour les oreilles d'Agamemnon.

AGAMEMNON.-Agamemnon ne donne point d'audience particulière à ceux qui viennent de Troie.

ÉNÉE.-Et je ne viens pas non plus de Troie pour murmurer à son oreille.

J'apporte avec moi une trompette pour le réveiller, pour exciter ses sens à une attention profonde, et alors je parlerai.

AGAMEMNON.-Parle aussi librement que les vents. Ce n'est pas ici l'heure où Agamemnon est endormi : et pour te convaincre, Troyen, qu'il est éveillé, c'est lui-même qui te le déclare.

ÉNÉE.-Trompette, retentis : que ta voix d'airain résonne dans toutes ces tentes oisives, et que tout Grec courageux sache que les loyales propositions offertes par Troie seront offertes tout haut. (La trompette sonne.) Illustre Agamemnon, nous avons à Troie un prince nommé Hector, fils de Priam, qui se rouille dans l'inaction d'une trêve trop prolongée. Il m'a ordonné d'amener avec moi un trompette, et de vous parler ainsi :-Rois, princes et chefs ! si parmi les premiers de la Grèce, il en est un qui estime son honneur plus que son repos, qui soit plus jaloux de gloire qu'alarmé des dangers, qui connaisse sa valeur et ne connaisse pas la peur, qui aime sa maîtresse d'un amour plus vrai que de simples protestations faites avec de vains serments aux lèvres de celle qu'il aime, et qui ose soutenir sa beauté et sa vertu dans d'autres bras que les siens, à lui ce défi : Hector, à la vue des Troyens et des Grecs, prouvera (ou du moins il fera tous ses efforts pour le faire) que sa dame est plus sage, plus belle, plus fidèle, que jamais Grec n'en ait enlacée de ses bras ; et demain matin, s'avançant à mi-chemin des murs de Troie, il provoquera à son de trompe un Grec fidèle en amour.-Si quelqu'un se présente, Hector l'honorera : s'il ne vient personne, rentré dans Troie, il y publiera que les dames grecques sont toutes brûlées par le soleil, et que pas une ne vaut la peine qu'on brise une lance pour elle. J'ai dit.

AGAMEMNON.-Énée, on annoncera ce défi à nos amants. Si aucun d'eux n'a le courage d'y répondre, nous les aurons laissés tous dans notre patrie.

Mais nous sommes soldats, et qu'il ne soit jamais qu'un lâche, le soldat qui n'a pas été, qui n'est pas, ou qui ne se promet pas d'être amoureux.

S'il s'en trouve un seul qui soit, qui ait été ou qui se promette d'être amoureux, c'est lui qui se mesurera avec Hector : s'il n'y en a aucun, ce sera moi.

NESTOR.-Parle-lui aussi de Nestor, d'un vieillard qui était déjà homme, lorsque l'aïeul d'Hector tétait encore. Il est vieux à présent ; mais s'il ne se trouvait pas dans notre armée un noble Grec qui eût une étincelle de courage pour répondre pour sa dame, dis à Hector, de ma part, que je cacherai ma barbe argentée sous un casque d'or, que j'enfermerai ce bras décharné dans mon armure, et qu'acceptant son défi, je lui déclarerai que ma dame était plus belle que son aïeule, et aussi chaste que qui que ce soit au monde. C'est ce que je prouverai à sa jeunesse bouillante, avec les trois gouttes de sang qui me restent dans les veines.

ÉNÉE.-Que le ciel ne permette pas une si grande disette de jeunes guerriers !

ULYSSE.-Ainsi soit-il.

AGAMEMNON.-Noble seigneur, laissez-moi vous toucher la main : je veux vous conduire à notre tente. Achille sera informé de ce message, ainsi que tous les chefs de la Grèce, de tente en tente. Il faut que vous soyez de nos festins avant votre départ, et vous recevrez de nous l'accueil d'un noble ennemi.

(Ils sortent tous, excepté Ulysse et Nestor.)

ULYSSE.-Nestor ?

NESTOR.-Que dit Ulysse ?

ULYSSE.-Mon cerveau vient de concevoir un germe d'idée : soyez pour moi ce qu'est le temps pour les projets, aidez-moi à la faire éclore.

NESTOR.-Quelle est-elle ?

ULYSSE.-La voici : les coins épais fendent les noeuds les plus durs.

L'orgueil a atteint toute sa maturité dans le vain coeur d'Achille, il est monté en graine : il faut l'abattre maintenant, ou bien il va répandre sa semence et enfanter une pépinière de maux semblables dont nous serons tous accablés.

NESTOR.-Sans doute ; mais comment ? ULYSSE.-Ce défi qu'envoie le brave Hector, quoique offert en général à tous les Grecs, s'adresse pourtant en intention au seul Achille.

NESTOR.-L'intention est aussi claire que l'est aux yeux l'état d'une fortune dont un petit nombre de chiffres expose le total. Et ne doutez pas qu'à la publication de ce défi, Achille, son cerveau fût-il aussi aride que les sables de la Libye (quoique, Apollon le sait, il soit peu fertile), ne manquera pas de concevoir, d'un jugement rapide et très-vite, qu'il est le but auquel vise Hector.

ULYSSE.-Et cela l'excitera-t-il à lui répondre, croyez-vous ?

NESTOR.-Oui, et il le faut ; car quel autre guerrier, capable d'enlever à Hector l'honneur de ce défi, pourriez-vous lui opposer, si ce n'est Achille ? Quoique ce combat ne soit qu'un jeu, cependant cette épreuve est fort importante : par là, les Troyens veulent apprécier notre mérite le plus renommé par celui d'entre eux qui peut le mieux en juger ; et croyez-moi, Ulysse, notre valeur sera étrangement pesée d'après la fortune de ce combat isolé. Car le succès, bien qu'appartenant à un individu, servira de mesure au bon ou au mauvais succès général. Quoique de semblables index ne soient qu'un point en comparaison des volumes qui vont suivre, on y découvre pourtant le tableau abrégé de la masse des choses qui vont être développées. On supposera que celui qui lutte avec Hector est le champion de choix, et ce choix, étant l'acte unanime de tous les Grecs, tombe sur le mérite d'un homme qui semble extrait de chacun de nous et composé de toutes nos vertus. S'il échoue, quel coeur en recevra un pressentiment de victoire, pour affermir son opinion avantageuse de lui-même ? Et c'est cette opinion de soi, dont les membres ne sont que les instruments ; ils agissent sous son impulsion, comme l'arc et l'épée sont dirigés par le bras.

ULYSSE.-Pardonnez le discours que vous allez entendre.-C'est pour cela qu'il n'est pas à propos que ce soit Achille qui combatte Hector.

Imitons les marchands ; montrons d'abord nos marchandises les plus médiocres, en espérant qu'elles se vendront peut-être, sinon l'éclat de ce qu'il y a de mieux en ressortira davantage, après avoir exposé d'abord le rebut. Ne consentons jamais qu'Hector et Achille soient aux prises ensemble, car du sort de ce combat sortiront deux étranges conséquences pour notre honneur ou notre honte.

NESTOR.-Mes yeux, affaiblis par l'âge, ne les voient pas : quelles sont-elles ?

ULYSSE.-La gloire que notre Achille obtiendrait sur Hector, nous la partagerions avec lui s'il n'était pas si orgueilleux : mais il est déjà trop insolent. Et il vaudrait mieux être brûlés par les ardeurs du soleil d'Afrique, que d'avoir à soutenir les dédains insultants de son oeil superbe, s'il échappait au bras d'Hector, s'il était vaincu, alors nous verrions tomber l'estime de nous-mêmes avec notre meilleur guerrier. Non : faisons une loterie et combinons-la de façon que le sort nomme le stupide Ajax pour combattre Hector. Entre nous, donnons-lui notre aveu comme à notre plus vaillant héros : ces éloges serviront à guérir le hautain Mirmidon qui s'échauffe par les applaudissements ; ils feront tomber son cimier qui se balance avec plus de fierté que l'arc azuré d'Iris. Si le stupide et écervelé Ajax s'en tire, nous le parerons de nos éloges ; s'il succombe, nous restons toujours à l'abri de l'opinion que nous avons de plus vaillants guerriers. Mais, vainqueur ou vaincu, toujours nous atteindrons notre but ; notre projet aura cet effet salutaire, c'est qu'employant Ajax on ôtera quelques plumes à Achille.

NESTOR.-Ulysse, je commence à goûter ton avis, et je vais à l'instant en donner le goût à Agamemnon. Allons le trouver, sans différer. Les deux dogues s'apprivoiseront l'un l'autre : l'orgueil est l'os qu'il faut leur jeter pour les exciter.

(Ils sortent.)

FIN DU PREMIER ACTE.

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > ACTE DEUXIÈME

ACTE DEUXIÈME

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE I

SCÈNE I

Camp des Grecs.

Entrent AJAX et THERSITE.

AJAX.-Thersite ?

THERSITE.-Agamemnon...-S'il avait des boutons par tout le corps, généralement ?

AJAX.-Thersite ?

THERSITE.-Et si ces boutons donnaient ? Supposons que cela fût, le général ne donnerait-il pas, alors ? Ne serait-ce pas un amas d'ulcères ?

AJAX.-Chien !

THERSITE.-Alors il sortirait de lui du moins quelque chose, et jusqu'à présent je ne lui vois rien produire.

AJAX.-Toi, fils d'un chien-loup, ne peux-tu pas m'entendre ? Eh bien, voyons si tu me sentiras.

(Il le frappe.)

THERSITE.-Que la peste de Grèce te saisisse, seigneur, métis à l'esprit de boeuf.

AJAX.-Parle donc, levain chanci, réponds ; je te battrai jusqu'à ce que tu deviennes un bel homme.

THERSITE.-C'est moi plutôt qui te raillerai jusqu'à ce que tu aies de l'esprit et de la piété ; mais je crois que ton cheval aura plus tôt appris une oraison par coeur, que tu n'auras pu apprendre une prière sans livre. Tu peux frapper, le peux-tu ? Que la rouge peste te saisisse pour tes âneries !

AJAX.-Excrément de crapaud, apprends-moi l'objet de la proclamation.

THERSITE.-Penses-tu que je sois sans sentiment pour me frapper de la sorte ?

AJAX.-La proclamation !

THERSITE.-Tu es, je crois, proclamé fou.

AJAX.-Ne me... Porc-épic, ne me... La main me démange.

THERSITE.-Je voudrais que tu fusses tourmenté de démangeaisons de la tête aux pieds, et que ce fût moi qui fusse chargé de te gratter ; je ferais de toi le plus dégoûtant galeux de la Grèce. Quand tu es sorti pour quelque expédition, tu es aussi lent à frapper qu'un autre.

AJAX.-La proclamation, te dis-je.

THERSITE.-Tu murmures et tu t'emportes à chaque instant contre Achille ; et tu es aussi plein d'envie contre sa grandeur, que Cerbère contre la beauté de Proserpine ; oui, voilà ce qui te fait aboyer après lui.

AJAX.-Madame Thersite !

THERSITE.-Tu devrais le battre, lui.

AJAX.-Masse lourde et informe [Cob loaf, pain lourd et raboteux.] !

THERSITE.-Il te mettrait en miettes avec son poing, aussi aisément qu'un matelot brise son biscuit.

AJAX, en le frappant de nouveau.-Comment ! infâme mâtin ?

THERSITE.-Courage ! courage !

AJAX.-Sellette à sorcière [Une manière de donner la question à une sorcière, c'était de la placer sur une sellette les jambes liées en croix : la circulation s'embarrassait au bout de quelque temps dans cette position où tout le poids du corps portait sur le même point ; souvent après vingt-quatre heures d'abstinence, les malheureuses s'avouaient sorcières.] !

THERSITE.-Oui, va, va, seigneur à l'esprit détrempé : tu n'as pas plus de cervelle dans la tête, qu'il n'y en a dans mon coude. Un ânon pourrait t'en remontrer, méchant et vaillant baudet ; tu es venu ici pour rosser les Troyens, et tous ceux qui ont quelque esprit te vendent et t'achètent comme un esclave de Barbarie ; si tu prends l'habitude de me battre, je commencerai à t'anatomiser depuis les talons, et je te dirai ce que tu es, pouce par pouce, masse sans entrailles, oui !

AJAX.-Chien !

THERSITE.-Méchant seigneur !

AJAX, le battant.-Roquet !

THERSITE.-Idiot de Mars ! continue, brutal, continue, chameau ! continue.

(Entrent Achille et Patrocle.)

ACHILLE.-Quoi, qu'y a-t-il donc, Ajax ? pourquoi le maltraiter ainsi ?

Thersite, voyons, de quoi s'agit-il ?

THERSITE.-Vous le voyez là, n'est-ce pas ?

ACHILLE.-Oui ; de quoi s'agit-il ?

THERSITE.-Voyons, regardez-le.

ACHILLE.-Oui, eh bien ! de quoi s'agit-il ?

THERSITE.-Mais considérez-le bien.

ACHILLE.-Eh bien ! c'est ce que je fais.

THERSITE.-Mais non, vous ne le considérez pas bien ; car, pour qui que vous le preniez, c'est Ajax.

ACHILLE.-Je le sais bien, fou.

THERSITE.-Oui, mais ce fou ne se connaît pas lui-même.

AJAX.-C'est pour cela que je te bats.

THERSITE, riant.-Là, là, là ! les petites preuves d'esprit qu'il donne ! voilà comme ses saillies ont les oreilles longues. Je lui ai rogné le cerveau, comme il a battu mes os. J'achèterai neuf moineaux pour un sou ; eh bien ! sa pie-mère [Pie-mère, pia mater, sorte de membrane très-fine qui revêt immédiatement le cerveau.] ne vaut pas la neuvième partie d'un moineau. Ce seigneur, Achille, cet Ajax..., qui porte son esprit dans son ventre et ses boyaux dans la tête, je vais vous dire ce que je dis de lui.

ACHILLE.-Eh bien ! quoi ?

THERSITE.-Je dis que cet Ajax...

(Ajax s'avance pour le frapper de nouveau ; Achille se met entre eux deux.)

ACHILLE.-Allons, bon Ajax...

THERSITE.-N'a pas autant d'esprit...

(Ajax veut se débarrasser des bras d'Achille.)

ACHILLE.-Allons, je vous tiendrai.

THERSITE.-... Qu'il en faudrait pour boucher le trou de l'aiguille d'Hélène, pour laquelle il vient combattre. ACHILLE.-Paix, fou.

THERSITE.-Je voudrais avoir la paix et le repos ; mais ce fou ne le veut pas : tenez, c'est lui, le voilà ; voyez-le bien.

AJAX.-O damné roquet ! je te...

ACHILLE.-Voulez-vous lutter d'esprit avec un fou ?

THERSITE.-Non, je vous en réponds ; car l'esprit d'un fou ferait honte au sien.

PATROCLE.-Point d'injures, Thersite.

ACHILLE.-Quel est donc le sujet de la querelle ?

AJAX.-J'ai dit à cette vile chouette de m'apprendre l'objet de la proclamation, et il se met à me railler.

THERSITE.-Je ne suis pas ton valet.

AJAX.-Allons, va, va.

THERSITE.-Je sers ici en volontaire.

ACHILLE.-Ton dernier service était un service de patience ; il n'était certainement pas volontaire ; il n'y a point d'homme qui soit battu volontairement ; c'était Ajax qui était ici le volontaire, et toi tu étais comme sous presse [Under an impress, soumis à la presse militaire.].

THERSITE.-Oui-da ?-Une grande partie de votre esprit gît aussi dans vos muscles, ou bien il y a des menteurs [Encore le verbe to lie qui sert à l'équivoque to lie être couché, mentir.].

Hector sera une bonne capture, s'il vous fait sauter la cervelle ; il gagnerait autant à casser une grosse noix moisie sans amande. ACHILLE.-Quoi ! à moi aussi, Thersite ?

THERSITE.-Il y a Ulysse et le vieux Nestor, dont l'esprit était moisi avant que vos grands-pères eussent des ongles à leurs orteils..., qui vous accouplent au joug comme deux boeufs de charrue, et vous font labourer cette guerre.

ACHILLE.-Quoi ? que dis-tu là ?

THERSITE.-Oui, vraiment. Ho ! ho ! Achille ! ho ! ho ! Ajax ! ho ! ho !

AJAX.-Je te couperai la langue.

THERSITE.-Peu m'importe : je parlerai encore autant que vous après.

PATROCLE.-Allons, plus de paroles, Thersite ; paix !

THERSITE.-Moi, je me tiendrai en paix, quand le braque d'Achille me dira de me taire.

ACHILLE.-Voilà pour vous, Patrocle.

THERSITE.-Je veux vous voir pendus, comme deux bourriques, avant que je rentre jamais dans vos tentes ; je me tiendrai là où il y a un peu d'esprit, et je quitterai la faction des fous.

(Il sort.)

PATROCLE.-Un bon débarras.

ACHILLE.-Voici ce qu'on a publié dans toute l'armée : qu'Hector, demain vers la cinquième heure du soleil, viendra, avec un trompette, entre nos tentes et les murs de Troie, défier au combat quelque chevalier qui aura du coeur et qui osera soutenir,... je ne sais quoi. C'est de la sottise, adieu ! AJAX.-Adieu ? Qui lui répondra ?

ACHILLE.-Je n'en sais rien ; on l'a mis en loterie, autrement il connaîtrait déjà son homme.

AJAX.-Ah ! vous voulez parler de vous.-Je vais en apprendre davantage.

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE II

SCÈNE II

Troie.-Appartement du palais de Priam.

PRIAM, HECTOR, TROÏLUS, PARIS et HÉLÉNUS.

PRIAM.-Après la perte de tant d'heures, de discours et de sang, Nestor vient encore nous dire au nom des Grecs : «Rendez Hélène, et tous les dommages : honneur, perte de temps, voyages, dépenses, blessures, amis, et tout l'amas de biens précieux que cette guerre vorace a consumés dans son sein brûlant, seront mis de côté.»-Hector, qu'en dites-vous ?

HECTOR.-Quoiqu'aucun homme ne craigne moins les Grecs que moi, quant à ce qui me touche particulièrement, néanmoins, vénérable Priam, il n'y a pas de dame parmi celles dont les entrailles sont les plus tendres et les plus susceptibles de concevoir des craintes, qui soit plus prête qu'Hector à s'écrier : Qui peut prévoir la suite ? Le mal de la paix, c'est la sécurité, une sécurité trop confiante. Mais une défiance modeste est nommée le fanal du sage, la sonde qui pénètre jusqu'au fond de tout ce qu'il y a de pire. Qu'Hélène parte. Depuis que la première épée a été tirée pour cette querelle, parmi les milliers de guerriers égorgés, chaque dixième victime nous était aussi précieuse qu'Hélène : je parle des nôtres ; si nous avons perdu tant de fois le dixième des nôtres pour conserver un bien qui ne nous appartient pas, ce bien porterait mon nom qu'il n'aurait pas la valeur du dixième. Sur quoi se fonde le motif qui nous fait refuser de la rendre ?

TROÏLUS.-Fi donc ! fi donc ! mon frère. Pesez-vous le prix et l'honneur d'un roi, d'un aussi grand roi que notre auguste père, dans la balance qui sert aux intérêts vulgaires ? Voulez-vous calculer avec des jetons la valeur inappréciable de son mérite infini et entourer un corps immense d'une ceinture aussi étroite que les craintes et les raisons ? Fi donc ! ayez honte, au nom des dieux !

HÉLÉNUS.-Il n'est pas étonnant que vous attaquiez si rarement la raison, vous qui en êtes si dépourvu. Faudrait-il donc que notre père gouvernât les affaires de son empire sans le secours de la raison, parce que votre discours, qui le lui conseille, en est dénué ?

TROÏLUS.-Vous êtes pour le sommeil et les songes, mon frère le prêtre ; vous garnissez vos gants de raisons. Les voici, vos raisons : vous savez qu'une épée est dangereuse à manier ; et la raison fuit tout objet qui présente un danger. Qui donc s'étonnera qu'Hélénus, lorsqu'il aperçoit devant lui un Grec et son épée, ajuste promptement les ailes de la raison à ses talons, et s'enfuie aussi vite que Mercure grondé par Jupiter, ou qu'une étoile lancée hors de sa sphère ? Si nous voulons parler de raison, fermons donc nos portes, et dormons ; le courage et l'honneur auraient bientôt des coeurs de lièvre, s'ils se farcissaient seulement leurs pensées de cette grasse raison ; La raison et la prudence rendent le foie blanc [Make livers pale (rendent le foie blanc). La blancheur du foie était regardée comme une preuve de lâcheté, ainsi dans Macbeth «thou lily livered.»] et abattent la force.

HECTOR.-Mon frère, Hélène ne vaut pas ce qu'il nous en coûte pour la garder. TROÏLUS.-Quel objet a d'autre valeur que celle qu'on y attache ?

HECTOR.-Mais cette valeur ne dépend pas d'un caprice particulier ; l'estime et le cas qu'on fait d'un objet viennent autant de son prix réel que de l'opinion de celui qui le prise. C'est une folle idolâtrie, que de rendre le culte plus grand que le dieu ; c'est un délire que de vouloir attribuer à un objet des qualités qu'il s'arroge bientôt lui-même sans avoir l'ombre du mérite auquel il prétend.

TROÏLUS.-J'épouse aujourd'hui une femme, et mon choix est dirigé par mon penchant : mon inclination s'est enflammée par mes oreilles et mes yeux, deux pilotes naviguant entre le dangereux rivage du caprice et du jugement. Comment puis-je me dégager de la femme que j'ai choisie, quoique ma volonté vienne à se dégoûter de son propre choix ? Il n'y a aucun moyen d'échapper à ceci, tout en restant ferme dans la route de l'honneur. Nous ne renvoyons pas au marchand ses soieries, après que nous les avons salies, et nous ne jetons pas les restes d'un festin dans le panier de rebut, parce que nous nous trouvons rassasiés. On a trouvé à propos que Pâris tirât des Grecs quelque vengeance ; c'est le souffle de vos suffrages unanimes qui a enflé ses voiles : les vents et la mer, suspendant leur antique querelle, ont fait une trêve pour seconder ses desseins ; enfin il a touché au port désiré ; et pour une vieille tante [Hésione, soeur de Priam.], que les Grecs retenaient captive, il a enlevé une reine de Grèce, dont la jeunesse et la fraîcheur flétrissent les traits d'Apollon même, et font pâlir l'Aurore. Pourquoi la gardons-nous ? Les Grecs gardent notre tante.-Mérite-t-elle d'être gardée ? Oh ! Hélène est une perle dont la conquête a fait lancer mille vaisseaux, et a converti en marchands des rois couronnés. Si vous accordez une fois que Pâris fit sagement de partir (comme vous êtes forcés d'en convenir, vous étant tous écriés : Partez, partez) ; si vous avouez qu'il a ramené chez nous une noble conquête, comme vous êtes aussi forcés de l'avouer, après avoir frappé des mains, et crié inestimable ! pourquoi donc blâmez-vous aujourd'hui les suites de vos propres conseils, et faites-vous une chose que n'a pas faite encore la fortune, en ravalant l'objet que vous avez vous-même estimé au-dessus des richesses de la mer et de la terre ?

O quel vil larcin que de voler un bien que nous tremblons de garder !

Voleurs, indignes du trésor que nous avons enlevé, lorsqu'après avoir fait aux Grecs cet affront dans le sein même de leur pays, nous craignons d'en défendre la possession dans notre ville natale !

CASSANDRE, de l'intérieur du théâtre.-Pleurez, Troyens, pleurez !

PRIAM.-Quel est ce bruit ? d'où viennent ces cris sinistres ?

TROÏLUS.-C'est notre folle de soeur : je reconnais sa voix.

CASSANDRE, dans l'intérieur.-Pleurez, Troyens !

HECTOR.-C'est Cassandre. CASSANDRE entre en délire.-Pleurez, pleurez, Troyens ! Prêtez-moi dix mille yeux, et je les remplirai de larmes prophétiques [Tunc etiam fatis aperit Cassandra futuris Ora, dei jussu non unquam credita Teucris... (Énéide, l. II, v. 246-47.)]

HECTOR.-Paix, ma soeur ; paix !

CASSANDRE.-Jeunes filles, jeunes garçons, adultes et vieillards ridés, tendres enfants qui ne pouvez que pleurer, secondez tous mes clameurs.

Payons d'avance la moitié du tribut immense de gémissements que nous prépare l'avenir. Pleurez, Troyens, pleurez. Accoutumez vos yeux aux larmes. Troie ne sera plus, et le superbe palais d'Ilion va tomber.

Pâris, notre frère, est la torche embrasée qui nous consume. Pleurez, Troyens ; criez : Hélène ! Malheur ! pleurez, pleurez : Troie est en feu, si Hélène ne s'en va !

(Elle sort.)

HECTOR.-Eh bien ! jeune Troïlus, ces accents prophétiques de notre soeur n'excitent-ils aucun remords ? Ou votre sang est-il si follement bouillant, que les conseils de la raison, ni la crainte d'un mauvais succès dans une mauvaise cause, ne puissent le modérer ?

TROÏLUS.-Quoi ! mon frère Hector, nous ne pouvons juger de la justice d'une entreprise sur l'issue que pourront lui donner les événements, ni laisser abattre le courage de nos âmes, parce que Cassandre est folle. Les transports de son cerveau malade ne peuvent pas dénaturer la bonté d'une cause que notre honneur à tous s'est engagé à faire triompher.

Pour ma part, je n'y ai pas plus d'intérêt que tous les fils de Priam ; mais que Jupiter ne permette pas qu'il soit pris parmi nous aucune résolution qui laisse au plus faible courage de la répugnance à la soutenir et à combattre pour elle !

PARIS.-Autrement le monde pourrait taxer de légèreté mes entreprises aussi bien que vos conseils ; mais j'atteste les dieux que c'est votre plein consentement qui a donné des ailes à mon inclination, et qui a étouffé toutes les craintes attachées à ce fatal projet ; car que peut, hélas ! mon bras isolé ? Quelle défense y a-t-il dans la valeur d'un seul homme, pour soutenir le choc et la vengeance des ennemis que devait armer cette querelle ? Et cependant, je proteste que si je devais moi seul en subir les périls, et que mon pouvoir égalât ma volonté, jamais Pâris ne rétracterait ce qu'il a fait, ni ne faiblirait dans sa poursuite.

PRIAM.-Pâris, vous parlez comme un homme enivré de voluptés : vous avez le miel, vous ; mais ils goûtent le fiel : ainsi vous n'avez pas de mérite à être vaillant.

PARIS.-Seigneur, je n'ai pas seulement en vue les plaisirs qu'une pareille beauté apporte avec elle : je voudrais aussi effacer la tache de son heureux enlèvement, par l'honneur de la garder. Quelle trahison ne serait-ce pas contre cette princesse enlevée, quel opprobre pour votre gloire, quelle ignominie pour moi, de céder aujourd'hui sa possession, lâchement et par contrainte ? Se peut-il qu'une idée aussi basse puisse prendre pied un moment dans vos âmes généreuses ? Parmi les plus faibles courages de notre parti, il n'en est pas un qui n'ait un coeur pour oser, et une épée à tirer, quand il est question de défendre Hélène : il n'en est pas un, si grand, si noble qu'il soit, dont la vie fût mal employée, ou la mort sans gloire, lorsqu'Hélène en est l'objet : je conclus donc que nous pouvons bien combattre pour une beauté, dont la vaste enceinte de l'univers ne peut nous offrir l'égale.

HECTOR.-Pâris, et vous, Troïlus, vous avez tous deux bien parlé ; et vous avez raisonné sur l'affaire et la question maintenant en discussion ; mais bien superficiellement, et comme des jeunes gens qu'Aristote [On ne s'attendait guère A voir Aristote en cette affaire. (La Fontaine.)] jugerait incapables d'entendre la philosophie morale.

Les raisons que vous alléguez conviennent mieux à l'ardente passion d'un sang bouillant, qu'à un libre choix entre le juste et l'injuste : car le plaisir et la vengeance ont l'oreille plus sourde que le serpent à la voix d'une sage décision. La nature veut qu'on rende tous les biens au légitime possesseur ; or quelle dette plus sacrée y a-t-il, parmi le genre humain, que celle de l'épouse envers l'époux ? Si cette loi de la nature est enfreinte par la passion, et que les grandes âmes lui résistent par une partiale indulgence pour leurs penchants inflexibles, il y a, dans toute nation bien gouvernée, une loi pour dompter ces passions effrénées qui désobéissent et se révoltent. Si donc Hélène est la femme du roi de Sparte (comme il est notoire qu'elle l'est), ces lois morales de la nature et des nations crient hautement qu'il faut la renvoyer à son époux. Persister dans son injustice, ce n'est pas la réparer ; c'est au contraire l'aggraver encore. Voilà quel est l'avis d'Hector, en ne consultant que la vérité ; néanmoins, mes braves frères, je penche de votre côté dans la résolution de garder Hélène : c'est une cause qui n'intéresse pas médiocrement notre dignité générale et individuelle.

TROÏLUS.-Vous venez de toucher l'âme de nos desseins. Si nous n'étions pas plus jaloux de gloire que nous ne le sommes d'obéir à nos ressentiments, je ne souhaiterais pas qu'il y eût une goutte de plus du sang troyen versé pour la défense d'Hélène. Mais, brave Hector, elle est un objet d'honneur et de renommée ; un aiguillon puissant aux actions courageuses et magnanimes ; notre valeur peut aujourd'hui terrasser nos ennemis, et la gloire dans l'avenir peut nous sanctifier. Car je présume que le brave Hector ne voudrait pas, pour les trésors du monde entier, renoncer à la riche promesse de gloire qui sourit au front de cette guerre. HECTOR.-Je suis des vôtres, valeureux fils de l'illustre Priam.-J'ai lancé un audacieux défi au milieu des Grecs factieux et languissants ; il portera l'étonnement au fond de leurs âmes assoupies. J'ai été informé que leur grand général sommeillait, tandis que la jalousie se glissait dans l'armée. Ceci, je présume, le réveillera.

(Ils sortent.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE III

SCÈNE III

Le camp des Grecs.-L'entrée de la tente d'Achille.

Entre THERSITE.

THERSITE.-Eh bien ! Thersite ? Quoi ! tu te perds dans le labyrinthe de ta colère ? Cet éléphant d'Ajax en sera-t-il quitte à ce prix ?-Il me bat, et je le raille : vraiment, belle satisfaction ! Je voudrais changer de rôle avec lui ; moi, pouvoir le battre, et en être raillé. Par le diable, j'apprendrai à conjurer, à évoquer les démons, plutôt que de ne pas voir quelque résultat aux imprécations de ma colère. Et puis cet Achille : un fameux travailleur ! Si Troie n'est prise que lorsque ces deux assiégeants auront miné ses fondements, ses murs tiendront jusqu'à ce qu'ils tombent d'eux-mêmes.-O toi, grand lance-tonnerre de l'Olympe, oublie donc que tu es Jupiter, le roi des dieux, et toi, Mercure, oublie toute l'astuce des serpents enlacés à ton caducée, si vous n'achevez pas d'ôter à ces deux champions la petite, la très-petite dose de bon sens qui leur reste encore. Et l'ignorance elle-même, à la courte vue, sait que cette dose est si excessivement mince qu'elle ne leur fournirait pas d'autre expédient, pour délivrer un moucheron des pattes d'une araignée, que de tirer leur fer pesant et de couper la toile. Après cela, vengeance sur le camp entier : ou plutôt, le mal des os [Bone-Ache, soit que l'on regarde ces douleurs ostéocopes comme un symptôme de la maladie ou comme la maladie elle-même, il est certain que Shakspeare a voulu parler ici du mal de Vénus.] ; car c'est, je crois, le fléau attaché à ceux qui font la guerre pour une jupe.

-J'ai dit mes prières : que le démon de l'envie réponde, amen !

Holà ! ho ! seigneur Achille.

(Entre Patrocle.)

PATROCLE.-Qui appelle ? Thersite ! bon Thersite, entre donc, et viens railler.

THERSITE.-Si j'avais pu me souvenir d'une pièce d'or fausse, tu n'aurais pas échappé à mes réflexions. Mais peu importe : je te laisse à toi-même. Que la commune malédiction du genre humain, l'ignorance et la folie, abondent en toi ! Que le ciel te fasse la grâce de te laisser sans mentor, et que la discipline n'approche pas de toi ! Que la fougue de ton sang soit ton seul guide jusqu'à ta mort ! Et alors, si celle qui t'ensevelira dit que tu es un beau corps, je veux jurer et jurer encore qu'elle n'a jamais enseveli que des lépreux. Amen !-Où est Achille ?

PATROCLE.-Quoi, es-tu devenu dévot ? Étais-tu là en prière ?

THERSITE.-Oui ; et que le ciel veuille m'entendre !

(Achille sort de sa tente.)

ACHILLE.-Qui est là ?

PATROCLE.-Thersite, seigneur.

ACHILLE.-Où, où ?-Te voilà venu ? Pourquoi, toi, mon fromage, mon digestif, pourquoi ne t'es-tu pas servi sur ma table depuis tant de repas ?-Allons ; dis-moi ce qu'est Agamemnon ?

THERSITE.-Ton commandant, Achille.

-Allons, Patrocle, dis-moi ce qu'estAchille ?

PATROCLE.-Ton chef, Thersite : dis-moi à ton tour, qu'es-tu, toi ?

THERSITE.-Ton connaisseur, Patrocle : et dis-moi, Patrocle, qu'es-tu, toi ?

PATROCLE.-Tu peux le dire, toi qui te dis connaisseur.

ACHILLE.-Oh ! dis-le, dis-le.

THERSITE.-Je vais décliner toute la question : Agamemnon commande Achille ; Achille est mon chef ; je suis le connaisseur de Patrocle, et Patrocle est un fou.

PATROCLE-Comment, misérable !

THERSITE.-Tais-toi, fou. Je n'ai pas fini.

ACHILLE.-Allons, c'est un homme privilégié.-Continue, Thersite.

THERSITE.-Agamemnon est un fou ; Achille est un fou ; Thersite est un fou ; et, comme je l'ai dit ci-devant, Patrocle est un fou.

ACHILLE.-Prouve cela, allons !

THERSITE.-Agamemnon est un fou de prétendre commander Achille ; Achille est un fou de se laisser commander par Agamemnon : Thersite est un fou de rester au service d'un pareil fou, et Patrocle est absolument fou.

PATROCLE.-Pourquoi suis-je fou ?

THERSITE.-Demande-le à celui qui t'a fait : moi, il me suffit que tu le sois.-Regardez, qui vient à nous ? (Agamemnon, Ulysse, Nestor, Diomède et Ajax s'avancent vers la tente d'Achille.)

ACHILLE.-Patrocle, je ne veux parler à personne.-Viens avec moi, Thersite.

(Achille rentre dans sa tente.)

THERSITE.-Que de sottise, de jonglerie et de friponnerie il y a dans tout ceci ! le sujet de la question est un homme déshonoré et une femme perdue. Une belle querelle, vraiment, pour exciter ces factions jalouses, et verser son sang jusqu'à la dernière goutte !-Que le serpigo [Ulcère qui sillonne en zigzag la peau.] dessèche le sujet de ces débats !-et que la guerre et la débauche détruisent tout.

(Il s'en va.)

AGAMEMNON.-Où est Achille ?

PATROCLE.-Dans sa tente : mais il est indisposé, seigneur.

AGAMEMNON.-Faites-lui savoir que nous sommes ici : il a brusqué nos députés ; et nous mettons de côté nos prérogatives pour venir le visiter.

Dites-le-lui, de crainte qu'il ne s'imagine peut-être que nous n'osons pas rappeler les droits de notre place, ou que nous ne savons pas ce que nous sommes.

PATROCLE.-Je lui dirai.

(Il sort.)

ULYSSE.-Nous l'avons vu à l'entrée de sa tente ; il n'est point malade.

AJAX.-Il l'est, mais du mal de lion ; il est malade d'un coeur enflé d'orgueil : vous pouvez appeler cela mélancolie, si vous voulez l'excuser ; mais, sur ma tête, c'est de l'orgueil. Et pourquoi donc, pourquoi donc ? Qu'il nous en donne la raison.-Un mot, seigneur.

(Agamemnon et Ajax vont se parler à l'écart.)

NESTOR.-Quel est donc la cause qui excite Ajax à aboyer ainsi contre lui ?

ULYSSE.-Achille lui a débauché son fou.

NESTOR.-Qui ? Thersite ?

ULYSSE.-Lui-même.

NESTOR.-Voilà donc Ajax qui va manquer de matière, s'il a perdu le sujet de son discours.

ULYSSE.-Non, vous voyez qu'Achille est devenu son sujet, à présent qu'il lui a pris le sien.

NESTOR.-Tant mieux, leur séparation entre plus dans nos voeux que leur faction, puisqu'un fou a pu la rompre !

ULYSSE.-L'amitié, dont la sagesse n'est pas le noeud, est aisément désunie par la folie ; voici Patrocle qui revient.

(Patrocle revient.)

NESTOR.-Point d'Achille avec lui.

ULYSSE.-L'éléphant a des jointures, mais point pour la politesse : ses jambes sont pour son besoin, et non pour fléchir.

PATROCLE.-Achille me charge de vous dire qu'il est bien fâché, si quelque autre objet que celui de votre dissipation et de votre plaisir a porté Votre Grandeur, et sa noble suite, à venir à sa tente : il se flatte que tout le but de cette visite est votre santé, que c'est une promenade de l'après-dîner pour aider à la digestion. AGAMEMNON.-Écoutez, Patrocle.-Nous ne sommes que trop accoutumés à ces réponses. Mais cette excuse qu'il nous envoie sur les ailes rapides du mépris n'échappe point à notre intelligence. Il a beaucoup de mérite, et nous avons beaucoup de raisons de lui en attribuer : cependant toutes ses vertus, que lui-même ne montre pas dans un jour glorieux, commencent à perdre de leur éclat à nos yeux ; c'est un beau fruit servi dans un plat malsain, et qui pourrait bien se gâter sans qu'on en goûte. Allez, et répétez-lui que nous sommes venus pour lui parler ; et vous ne ferez pas mal de lui dire que nous l'accusons d'un excès d'orgueil, et d'un défaut d'honnêteté. Il se croit plus grand dans son opinion présomptueuse qu'il ne le paraît au jugement du bon sens. Dites-lui que de plus dignes personnages que lui tolèrent la sauvage solitude qu'il affecte, dissimulent la force sacrée de leur autorité, souscrivent avec une humble déférence à sa bizarre supériorité, et épient ses mauvaises lunes, le flux et le reflux de son humeur, comme si tout le cours de cette entreprise devait suivre la marée de ses caprices. Allez, dites-lui cela ; et ajoutez que, s'il se met à un prix trop haut, nous nous passerons de lui ; que, semblable à une machine de guerre qu'on ne peut transporter, il reste gisant et chargé de ce reproche public : «il faut ici du mouvement : cette machine ne peut aller à la guerre.» Nous préférons un nain actif à un géant endormi.-Dites-lui cela.

PATROCLE.-Je vais le faire, et je rapporterai sa réponse sur-le-champ. (Patrocle sort.)

AGAMEMNON.-Sa seconde réponse ne nous satisfera pas. Nous sommes venus pour lui parler... Ulysse, pénétrez dans sa tente.

(Ulysse sort.)

AJAX.-Hé ! qu'est-il plus qu'un autre !

AGAMEMNON.-Il n'est pas plus qu'il ne se croit être.

AJAX.-Est-il autant ? Ne pensez-vous pas qu'il croit valoir mieux que moi ?

AGAMEMNON.-Sans aucun doute.

AJAX.-Et souscrirez-vous à cette opinion, et direz-vous : cela est vrai ?

AGAMEMNON.-Non, noble Ajax ; vous êtes aussi fort, aussi vaillant, aussi sage, aussi noble, beaucoup plus doux et beaucoup plus traitable que lui.

AJAX.-Comment un homme peut-il être orgueilleux ? Comment vient l'orgueil ? Je ne sais pas ce que c'est que l'orgueil.

AGAMEMNON.-Votre jugement en est plus net, Ajax, et vos vertus en sont plus belles. L'homme orgueilleux se dévore lui-même. L'orgueil est son miroir, son héraut, son historien : et toute belle action qu'il vante lui-même, il en engloutit le mérite par sa louange même.

AJAX.-Je hais un homme orgueilleux, comme je hais la génération des crapauds.

NESTOR, à part.-Et cependant il s'aime lui-même : cela n'est-il pas étrange ? (Ulysse revient.)

ULYSSE.-Achille n'ira point au combat demain matin.

AGAMEMNON.-Quelle est son excuse ?

ULYSSE.-Il n'en allègue aucune : mais il suit le penchant de sa propre humeur, sans attention, ni égard pour personne, obstiné dans sa présomption et sa propre volonté.

AGAMEMNON.-Pourquoi ne veut-il pas, cédant à notre honnête prière, sortir de sa tente et respirer l'air avec nous ?

ULYSSE.-Il donne de l'importance aux plus petites choses, pour cela même qu'il se voit prié. Il est possédé de sa grandeur, et il ne se parle à lui-même qu'avec un orgueil mécontent de ses propres louanges.

L'idée qu'il a de son mérite fait bouillir son sang avec tant de chaleurqu'au milieu de ses facultés actives et intellectuelles, le royal Achille se mêle en furieux à la commotion et se renverse lui-même : que vous dirai-je ? Il est tellement infecté de la peste d'orgueil, que les symptômes mortels crient : Il n'y a point de remède [Allusion aux taches mortelles des pestiférés.].

AGAMEMNON.-Qu'Ajax aille le trouver.-Mon cher seigneur, allez, et saluez-le dans sa tente ; on dit qu'il fait cas de vous ; et à votre prière il se laissera détourner un peu de son obstination.

ULYSSE.-O Agamemnon, n'en faites rien. Nous consacrerons tous les pas d'Ajax quand ils s'éloigneront d'Achille. Ce chef altier qui nourrit son arrogance de sa propre substance et qui ne souffre jamais que les affaires du monde entrent dans sa tête à l'exception de celles qu'il conçoit et rumine lui-même, sera-t-il vénéré par un héros que nous honorons plus que lui ? Non, il ne faut pas que ce vaillant seigneur trois fois illustre prostitue ainsi sa palme, si noblement acquise ; ni, suivant mon avis, qu'il asservisse son mérite personnel, aussi riche en titres que peut l'être celui d'Achille, en allant trouver Achille. Cette complaisance ne ferait qu'enfler [Il y a dans le texte engraisser son orgueil.] son orgueil déjà trop bouffi ; ce serait ajouter des feux au Cancer, lorsqu'il est embrasé, et qu'il entretient les feux du grand Hypérion. Qu'Ajax aille le trouver ! O Jupiter, ne le souffre pas, et réponds au milieu du tonnerre : Achille, va le trouver !

NESTOR, à part.-A merveille : il touche l'endroit sensible !

DIOMÈDE, à part.-Et comme le silence d'Ajax savoure ces louanges !

AJAX.-Je vais à lui, je veux lui frapper le visage de mon gantelet.

AGAMEMNON.-Oh ! non, vous n'irez pas.

AJAX.-S'il veut faire le fier avec moi, je lui frotterai son orgueil.-Laissez-moi y aller.

ULYSSE.-Non, pour toute la valeur de ce qui dépend de cette guerre.

AJAX.-Un insolent, un misérable !

NESTOR, à part.-Comme il se dépeint lui-même !

AJAX.-Ne peut-il donc être sociable ?

ULYSSE, à part.-C'est le corbeau qui crie contre la couleur noire.

AJAX.-Je tirerai du sang à ses humeurs.

AGAMEMNON, à part.-C'est le malade qui se fait ici le médecin.

AJAX.-Si tout le monde pensait comme moi...

ULYSSE, à part.-L'esprit ne serait plus à la mode.

AJAX.-Il n'en serait pas quitte à ce prix : il lui faudrait avaler nos épées auparavant. L'orgueil remportera-t-il la victoire ?

NESTOR, à part.-Si cela était, vous en remporteriez la moitié.

ULYSSE, à part.-Il en aurait dix parts.

AJAX.-Je le pétrirai comme il faut, et je le rendrai souple.

NESTOR, à part, à Ulysse.-Il n'est pas encore assez échauffé : farcissez-le d'éloges, versez, versez, son ambition a soif.

ULYSSE, à Agamemnon.-Seigneur, vous vous tourmentez trop longtemps de ce désagrément.

NESTOR.-Notre illustre général, ne songez plus à cela.

DIOMÈDE.-Il faut vous préparer à combattre sans Achille.

ULYSSE.-Et c'est de l'entendre nommer qui lui fait du mal. Voici un vrai héros.-Mais ce serait le louer en face : je me tais.

NESTOR.-Et pourquoi cela ? Il n'est pas jaloux comme Achille.

ULYSSE.-Le monde entier sait qu'il est aussi vaillant que lui.

AJAX.-Un infâme chien se jouer de nous ! Oh ! que je voudrais qu'il fût Troyen !

NESTOR.-Maintenant quel vice serait-ce dans Ajax...

ULYSSE.-S'il était orgueilleux.

DIOMÈDE.-Ou avide de louanges.

ULYSSE.-Oui, ou d'une humeur colère ?

DIOMÈDE.-Ou bizarre et plein de lui-même. ULYSSE.-Rends-en grâce au ciel, Ajax, ton caractère est formé : loue celui qui t'a engendré, celle qui t'a allaité : gloire à ton précepteur ; et que les dons que tu as reçus de la nature soient renommés au delà, bien au delà de la science. Mais celui qui a instruit tes bras aux combats... que Mars partage l'éternité en deux, et lui en donne la moitié ! et quant à ta force, Milon, porte-taureau [Milon peut bien être cité ici après Aristote.], le cède au nerveux Ajax. Je ne vanterai point ta sagesse, qui, comme une borne, un poteau, un rivage, limite et termine l'étendue de tes grandes facultés.

Voici Nestor.-Instruit par le temps écoulé, il doit être, il est en effet, et il est impossible qu'il ne soit pas sage.-Mais pardonnez, mon père Nestor, si vos années étaient aussi jeunes que celles d'Ajax, et votre cerveau de la même trempe que le sien, vous n'auriez pas la prééminence sur lui, mais vous seriez ce qu'est Ajax.

AJAX.-Vous appellerai-je mon père [Shakspeare suit ici la coutume de son temps, Ben Johnson avait plusieurs amis qui s'appelaient ses fils.] ?

NESTOR.-Oui, mon cher fils.

DIOMÈDE.-Laissez-vous guider par lui, seigneur Ajax.

ULYSSE.-Il est inutile de rester ici plus longtemps ; le cerf Achille reste dans les taillis. Qu'il plaise à notre illustre général de convoquer son conseil de guerre. De nouveaux rois sont entrés dans Troie. Demain, nous devons faire face avec nos principales forces ; et voici un guerrier !-Qu'il vienne des chevaliers de l'Orient et de l'Occident, et qu'ils choisissent entre eux la fleur de leur héros, Ajax fera raison au meilleur.

AGAMEMNON.-Allons au conseil.-Laissons dormir Achille, les barques légères volent sur l'onde, tandis que les gros vaisseaux s'engravent.

(Ils sortent.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > ACTE TROISIÈME

ACTE TROISIÈME

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE I

SCÈNE I

Troie.-Appartement du palais de Priam.

PANDARE, UN VALET.

PANDARE.-Ami ! je vous prie, un mot, n'êtes-vous pas de la suite du jeune seigneur Pâris ?

LE VALET.-Oui, monsieur, quand il marche devant moi.

PANDARE.-Vous dépendez de lui, veux-je dire ?

LE VALET.-Monsieur, je dépends de mon seigneur.

PANDARE.-Vous dépendez d'un noble seigneur, il faut que je fasse son éloge.

LE VALET.-Le seigneur soit loué !

PANDARE.-Vous me connaissez : n'est-ce pas ?

LE VALET.-Ma foi, monsieur, très-superficiellement.

PANDARE.-Ami, connaissez-moi mieux, je suis le seigneur Pandare.

LE VALET.-J'espère que je connaîtrai mieux votre honneur.

PANDARE.-C'est ce que je désire.

LE VALET.-Êtes-vous en état de grâce ?

PANDARE.-Grâce[34] ? Non, mon ami, honneur, seigneurie, voilà mes titres.-Quelle est cette musique ?

(On entend une musique dans l'intérieur.)

[Note 34 : Jeu de mots sur grâce, titre que prennent les ducs en Angleterre.]

LE VALET.-Je ne la connais qu'en partie, seigneur, c'est une musique en parties. PANDARE.-Connaissez-vous les musiciens ?

LE VALET.-En entier, monsieur.

PANDARE.-Pour qui jouent-ils ?

LE VALET.-Pour ceux qui les écoutent, monsieur.

PANDARE.-Pour le plaisir de qui, ami ?

LE VALET.-Pour le mien, monsieur, et celui des amateurs de musique.

PANDARE.-Par les ordres de qui, veux-je dire, ami ?

LE VALET.-A qui donnerais-je des ordres, seigneur [Équivoque sur le verbe command, commander et commandement, si command est substantif.] ?

PANDARE.-Ami, nous ne nous entendons pas l'un l'autre ; je suis trop poli, et toi trop malin ; à la requête de qui les musiciens jouent-ils ?

LE VALET.-Voilà une question qui va droit au but, celle-là ; ma foi, monsieur, à la requête de Pâris mon maître, qui est là en personne ; et avec lui, la Vénus mortelle, le coeur de la beauté, l'âme invisible de l'amour.

PANDARE.-Qui, ma nièce Cressida ?

LE VALET.-Non, monsieur :-Hélène, n'avez-vous donc pu la reconnaître à ses attributs ?

PANDARE.-Il me paraît, l'ami, que tu n'as pas vu la belle Cressida.-Je viens pour parler à Pâris de la part du prince Troïlus ; je lui ferai un assaut de politesses et de compliments ; car mon affaire bout. LE VALET.-Une affaire bouillie ! C'est une phrase à l'étuvée, ma foi !

(Entrent Pâris et Hélène. Suite.)

PANDARE.-Bel avenir à vous, seigneur et à toute cette belle compagnie !

Que de beaux désirs, dans une belle mesure, les accompagnent tous ! Et surtout vous, belle reine ! Que de beaux songes soient le doux oreiller de votre sommeil !

HÉLÈNE.-Cher seigneur, vous êtes plein de belles paroles.

PANDARE.-C'est votre beau plaisir de le dire, aimable princesse.-Beau prince, voilà de la bonne musique interrompue.

PARIS.-C'est vous qui l'avez interrompue, cousin, et sur ma vie, vous en renouerez le fil de nouveau ; vous la raccommoderez avec une pièce de votre invention.-Hélène, il a une voix pleine d'harmonie.

PANDARE.-Non, madame, en vérité.

HÉLÈNE.-Oh ! seigneur...

PANDARE.-Rauque, en vérité ; rauque, vraiment.

PARIS.-Bien dit, seigneur.-Oui, je sais que c'est là votre excuse de temps en temps.

PANDARE.-Chère princesse, j'aurais affaire au seigneur Pâris.-(A Pâris.) Seigneur, voulez-vous m'accorder la faveur de vous dire un mot ? HÉLÈNE.-Non ; cette défaite ne nous éconduira pas : nous vous entendrons chanter, certainement.

PANDARE.-Allons, belle princesse, vous me raillez.-(A Pâris.) Mais vraiment, comme je vous le dis, seigneur,-mon cher seigneur, mon estimable ami, votre frère Troïlus...

HÉLÈNE.-Seigneur Pandare, mon doux seigneur...

PANDARE.-Allons, poursuivez, charmante princesse, poursuivez.-(A Pâris)...se recommande à vous dans les termes les plus affectueux.

HÉLÈNE.-Vous ne nous priverez pas de notre mélodie.-Si vous le faites, que notre mélancolie retombe sur votre tête.

PANDARE.-Douce princesse, chère princesse ; oh ! c'est une charmante princesse, en vérité !

HÉLÈNE.-...Et rendre triste une douce princesse, c'est une grande insulte. Non, vous aurez beau faire, cela est inutile ; vous n'y gagnerez rien, en vérité ; oh ! je ne m'embarrasse pas de ces propos. Non, non.

PANDARE, à Pâris.-...Et, seigneur, il vous prie, si le roi l'invite au souper, de vous charger de l'excuser.

HÉLÈNE.-Seigneur Pandare...

PANDARE.-Que dit mon aimable reine, ma très-aimable reine ?

PARIS.-Quel projet a-t-il en tête ? Où soupe-t-il ce soir ?

HÉLÈNE.-Non ; mais, seigneur...

PANDARE.-Que dit ma belle reine ? Mon cousin se brouillera avec vous ; il ne faut pas que vous sachiez où il soupe. HÉLÈNE.-Je gagerais ma vie que c'est avec Cressida l'usurpatrice.

PANDARE.-Oh ! non, non, vous n'y êtes pas ; vous en êtes bien loin ; allez, l'usurpatrice est malade [Hélène appelle Cressida l'usurpatrice, parce que sa beauté lui fait tort.].

PARIS.-Eh bien ! je ferai ses excuses au roi.

PANDARE.-Oui, mon noble seigneur.-(A Hélène.) Pourquoi disiez-vous Cressida ? Oh ! non, la pauvre usurpatrice est malade.

PARIS.-Ah ! je devine.

PANDARE.-Vous devinez ? eh ! que devinez-vous ? Donnez-moi un instrument.-Allons, voyons, belle princesse.

HÉLÈNE.-Oh ! cela est bien bon de votre part.

PANDARE.-Ma nièce est horriblement amoureuse d'une chose que vous possédez, belle reine.

HÉLÈNE.-Elle est à elle, seigneur, pourvu que ce ne soit pas mon seigneur Pâris.

PANDARE.-Lui ? non, elle ne veut pas de lui. Elle et lui font deux [C'est-à-dire ils sont brouillés.].

HÉLÈNE.-Une réconciliation, après une brouillerie, pourrait des deux en faire trois.

PANDARE.-Allons, allons, je ne veux pas en entendre davantage là-dessus ; je vais vous chanter une chanson.

HÉLÈNE.-Oui, oui, je vous en prie ; sur mon honneur, mon digne seigneur, vous préludez bien. PANDARE.-Oui, oui, vous pouvez, vous pouvez...

HÉLÈNE.-Que l'amour soit le sujet de votre chanson. Ah ! l'amour nous perdra tous. O Cupidon ! Cupidon ! Cupidon !

PANDARE.-L'amour ! oui, ce sera lui, d'honneur.

PARIS.-Oh ! oui, bon ; l'amour, l'amour, rien que l'amour.

PANDARE.-En vérité, cela commence ainsi...

L'amour, l'amour, rien que l'amour, toujours l'amour,

Car, oh ! l'arc de l'amour

Perce chevreuils et chevrettes ;

Le trait tue

Lorsqu'il blesse ;

Mais il chatouille toujours la blessure.

Ces amants s'écrient : Oh ! oh ! Ils meurent ;

Mais ce qui semble blesser à mort

Se change en oh ! oh ! en ah ! ah ! eh !

De sorte que l'amour mourant vit toujours,

Oh ! oh ! un moment ; mais ah ! ah ! ah !

Oh ! oh ! on gémit en disant : Ah ! ah ! ah !

Eh ! oh !

HÉLÈNE.-De l'amour, vraiment jusqu'au bout du nez.

PARIS.-Il ne se nourrit que de colombes, l'Amour ; et cela échauffe le sang, et le sang chaud engendre de brûlants désirs, et les brûlants désirs produisent de brûlants effets, et ces brûlants effets sont l'amour. PANDARE.-Est-ce là la génération de l'Amour ? Un sang chaud, de chauds désirs, de chauds effets ; comment donc ? ce sont des vipères ; l'amour est-il une génération de vipères ?-Mon cher seigneur, qui est-ce qui est en campagne aujourd'hui ?

PARIS.-Hector, Déiphobe, Hélénus, Anténor, et tous les braves de Troie.

J'aurais bien désiré m'armer aussi aujourd'hui ; mais mon Hélène ne l'a pas voulu.-Comment se fait-il que mon frère Troïlus n'y ait pas été ?

HÉLÈNE.-Il y a quelque chose qui lui fait faire la moue.-Vous savez tout, seigneur Pandare.

PANDARE.-Non, ma tendre et douce reine.-Je brûle de savoir quel succès ils ont eu aujourd'hui.-(A Pâris.) Vous vous rappellerez les excuses de votre frère.

PARIS.-Ponctuellement.

PANDARE.-Adieu, belle princesse.

(Il sort.)

(On sonne la retraite.)

HÉLÈNE.-Ne m'oubliez pas auprès de votre nièce.

PANDARE.-Je m'en souviendrai, belle princesse.

PARIS.-Ils sont revenus du champ de bataille : allons au palais de Priam complimenter les guerriers. Chère Hélène, il faut que je vous prie d'aider à désarmer notre Hector ; les boucles rebelles de son armure, une fois touchées de cette charmante main blanche, obéiront plus vite qu'au tranchant de l'acier, ou à la force des muscles grecs. Vous serez plus puissante que tous ces rois insulaires pour désarmer le grand Hector.

HÉLÈNE.-Je serai fière, Pâris, de le servir : oui, ce qu'il recevra de moi en hommages me donnera plus de droits au prix de la beauté que ce que j'en possède, et même m'embellira encore.

PARIS.-O ma chère, je t'aime au delà de toute idée.

(Ils sortent.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE II

SCÈNE II

Troie.-Les jardins de Pandare.

PANDARE, UN VALET DE TROÏLUS.

PANDARE.-Eh bien, où est ton maître ? est-il chez ma nièce Cressida ?

LE VALET.-Non seigneur, il vous attend pour l'y conduire.

(Entre Troïlus.)

PANDARE.-Ah ! le voilà qui vient.-Eh bien ? eh bien ?

TROÏLUS, au valet.-Drôle, éloigne-toi.

(Le valet sort.)

PANDARE.-Avez-vous vu ma nièce ?

TROÏLUS.-Non, Pandare, je me promène auprès de sa porte, comme une ombre étrangère sur les bords du Styx en attendant la barque. O vous, soyez mon Caron, et transportez-moi rapidement à ces champs fortunés, où je pourrai me reposer mollement sur ces couches de lis destinées à celui qui en est digne. O cher Pandare, arrachez à l'amour ses ailes peintes, et volez avec moi vers Cressida.

PANDARE.-Promenez-vous dans ce verger. Je vais l'amener ici à l'instant.

(Pandare sort.)

TROÏLUS, seul.-Je suis tout étourdi ; l'attente me donne des vertiges.

Le plaisir que je goûte déjà en imagination est si doux qu'il enchante tous mes sens. Qu'arrivera-t-il donc lorsque je m'abreuverai à longs traits du céleste nectar de l'amour ? La mort, je le crains ; une mort d'évanouissement, une volupté trop exquise, trop pénétrante, trop exaltée dans sa douceur pour la capacité de mes facultés grossières.

Je le crains beaucoup ; je crains aussi de perdre le sentiment net de ma joie, comme dans une bataille où l'on charge pêle-mêle l'ennemi en déroute.

(Pandare rentre.)

PANDARE.-Elle s'apprête, elle va être ici tout à l'heure. C'est à présent qu'il faut vous aider de tout votre esprit : elle rougit aussi fort, sa respiration est aussi courte que si elle était épouvantée par un esprit. Je vais l'aller chercher. Oh ! c'est la plus jolie friponne.-Elle ne respire pas plus qu'un moineau qu'on vient de saisir.

(Pandare sort.)

TROÏLUS.-Le même trouble s'empare de mon sein : mon pouls bat plus vite que le pouls de la fièvre ; et toutes mes facultés perdent leur usage, comme un vassal en rencontrant à l'improviste les yeux du monarque.

(Pandare vient avec Cressida.)

PANDARE, à sa nièce.-Allons, venez. Pourquoi rougissez-vous ? La pudeur est un enfant.-La voilà ; répétez-lui maintenant tous les serments que vous m'avez faits à moi.-Quoi, vous voilà déjà repartie ?

Il faudra donc vous priver de sommeil, pour vous apprivoiser [Voyez l'Art du Fauconnier.] ? Dites, le faudra-t-il ? Allons, venez, avancez ;ou si vous reculez, nous vous placerons entre les brancards. -Pourquoi ne lui adressez-vous pas la parole ? Allons, levez ce voile, et laissez voir votre portrait. Allons donc ! quelle répugnance vous avez à offenser la lumière du jour ! S'il était nuit, je crois que vous vous rapprocheriez plutôt.-Allons, allons, éveillez-vous et embrassez la demoiselle. Comment, comment ?

c'est un baiser infini comme un fief perpétuel : bâtis ici, charpentier, l'air y est doux. Oh ! vous vous direz tout ce que vous avez sur le coeur avant que je vous sépare. Oh ! le faucon vaut le tiercelet[Le tiercelet est le mâle du faucon ; du moins, en Angleterre, on entend toujours par faucon la femelle du tiercelet.], je gagerais tous les canards de la rivière : allez, allez.

TROÏLUS.-Vous m'avez ôté l'usage de la parole, madame.

PANDARE.-Les paroles ne payent aucune dette : donnez-lui des effets.

Mais elle vous en ôterait aussi les facultés, si elle mettait leur activité à l'épreuve. Quoi ! on se becquète encore ? Nous y voilà.-En témoignage de quoi, les deux parties mutuellement... Entrez, entrez : je vais faire faire du feu.

(Pandare sort.)

CRESSIDA.-Voulez-vous vous promener, seigneur ?

TROÏLUS.-O Cressida ! oh ! combien de fois je me suis souhaité où je suis !

CRESSIDA.-Souhaité, seigneur ? Les dieux le veuillent ! ô seigneur !

TROÏLUS.-Qu'ils veuillent quoi ? Où tend cette jolie apostrophe ? Quel limon ma douce dame aperçoit-elle dans la source de notre amour ? CRESSIDA.-Plus de limon que d'eau pure, si ma crainte a des yeux.

TROÏLUS.-La crainte fait un démon d'un chérubin ; jamais la crainte ne voit la vérité.

CRESSIDA.-L'aveugle crainte, quand la raison clairvoyante la guide, marche d'un pas plus sûr que l'aveugle raison, qui, sans crainte, trébuche. En craignant le dernier des malheurs, on s'en préserve souvent.

TROÏLUS.-Ah ! que ma belle Cressida ne conçoive aucune alarme ! Dans toutes les scènes de l'amour on ne représente point de monstre [Allusion aux théâtres d'alors.].

CRESSIDA.-Non ? ni rien de monstrueux ?

TROÏLUS.-Rien, si ce n'est nos projets. Lorsque nous faisons voeu de verser des torrents de larmes, de vivre au milieu des flammes, de dévorer les rochers, d'apprivoiser les tigres, croyant qu'il est plus difficile à notre amante d'imaginer des épreuves assez fortes, qu'à nous de triompher des travaux qu'elle nous impose ; voilà, madame, ce qu'il y a de monstrueux dans l'amour : c'est que la volonté est infinie, et que le pouvoir est borné ; le désir est immense, et l'exécution esclave des limites.

CRESSIDA.-On dit que les amants jurent d'exécuter plus de choses qu'ils ne peuvent en accomplir, et cependant qu'ils tiennent en réserve un pouvoir qu'ils n'emploient jamais, jurant de faire dix fois plus qu'un homme et n'accomplissant pas la dixième partie de ce que fait un homme. Ceux qui ont la voix des lions et la lâcheté des lièvres ne sont-ils pas des monstres ?

TROÏLUS.-Y a-t-il des gens pareils ? Nous n'en sommes pas. Mesurez vos louanges sur l'épreuve que vous faites de nous, accordez-nous le degré de mérite que nous témoignons ; notre tête restera nue jusqu'à ce que le mérite la couronne ; nulle perfection à venir ne recueillera d'éloges anticipés ; ne nommons point le mérite avant sa naissance ; et lorsqu'il sera né, ses titres seront modestes ; peu de paroles et beaucoup de foi.

Voilà ce que Troïlus sera pour Cressida, tout ce que l'envie pourra inventer de plus noir sera de ridiculiser ma constance, et tout ce quela vérité pourra dire de plus vrai ne sera pas plus sincère que Troïlus.

CRESSIDA.-Voulez-vous entrer, seigneur ?

(Pandare revient.)

PANDARE.-Quoi, vous rougissez encore ? N'avez-vous donc pas fini de jaser ensemble ?

CRESSIDA.-Eh bien ! toutes les folies que je fais, je vous les consacre.

PANDARE.-Je vous en rends grâces : oui, si le seigneur Troïlus a un fils de vous, vous me le donnerez : soyez-lui fidèle ; et s'il vous délaisse, c'est moi que vous gronderez.

TROÏLUS.-Vous connaissez à présent nos otages ; la parole de votre oncle et ma foi constante. PANDARE.-Oh ! j'engagerai sans crainte ma parole pour elle aussi : les filles de notre famille sont longtemps à se laisser faire l'amour ; mais une fois gagnées, elles sont constantes ; ce sont de vrais glouterons, je puis vous l'assurer ; elles s'attachent là où on les jette.

CRESSIDA.-La hardiesse commence à me venir, et me rend le courage, prince Troïlus ; je vous ai aimé nuit et jour depuis de bien longs mois.

TROÏLUS.-Pourquoi donc ma Cressida a-t-elle tardé si longtemps à se laisser vaincre ?

CRESSIDA.-Dites à paraître vaincue ; mais j'étais vaincue, seigneur,depuis le premier coup d'oeil que je... Pardonnez-moi... Si j'en avoue trop, vous deviendrez tyran. Je vous aime à présent ; mais jusqu'à présent, pas au point de n'être pas maîtresse de mon amour.-Ah ! d'honneur, je ne dis pas vrai ; mes pensées étaient comme des enfants sans lisière, devenus trop mutins pour obéir à leur mère.-Voyez comme nous sommes folles ! Pourquoi ai-je bavardé ? Qui sera discret pour nous, lorsque nous ne pouvons pas nous garder le secret à nous-mêmes ? Mais, quoique je vous aimasse bien, je ne vous recherchais pas, et cependant, je le jure, je souhaitais alors être un homme, ou bien que les femmes eussent le privilége qu'ont les hommes de parler les premiers. Mon ami, dites-moi de me taire, car dans l'enchantement où je suis, je dirai vivement des choses dont je me repentirai après. Voyez, voyez : votre silence, adroit dans sa discrétion, surprend à ma faiblesse le secret le plus profond de mon âme.-Fermez-moi la bouche.

TROÏLUS.-Je le veux bien (il l'embrasse), quoiqu'il en sorte une douce musique.

PANDARE.-C'est fort joli, en vérité.

CRESSIDA.-Seigneur, je vous en conjure, pardonnez-moi. Je n'avais pas l'intention de demander un baiser. Je suis honteuse.-O ciel ! Qu'ai-je fait ?-Pour cette fois, je veux prendre congé de vous, seigneur.

TROÏLUS.-Congé, chère Cressida ?

PANDARE.-Congé ! Oh ! si vous prenez congé avant demain matin...

CRESSIDA.-Je vous en prie, permettez-moi...

TROÏLUS.-Qui est-ce qui vous importune, madame ?

CRESSIDA.-Seigneur, ma propre compagnie.

TROÏLUS.-Vous ne pouvez pas vous fuir vous-même.

CRESSIDA.-Laissez-moi m'en aller et essayer : j'ai une partie fâcheuse, qui s'abandonne elle-même pour être la dupe d'un autre.-Je voudrais m'en aller ! Où est donc ma raison ? Je ne sais ce que je dis.

TROÏLUS.-On sait bien ce qu'on dit quand on parle avec tant de sagesse.

CRESSIDA.-Peut-être, seigneur, que j'ai montré plus de finesse que d'amour : et que je vous ai fait sans détour de si grands aveux pour amorcer vos désirs.

-Mais vous n'êtes pas sage, ou vous n'aimez pas.

Unir la sagesse et l'amour surpasse le pouvoir de l'homme [Amare et sapere vix à Deo conceditur. (Publius Syrus.)] : ce prodige est réservé aux dieux.

TROÏLUS.-Ah ! que je voudrais pouvoir penser qu'il est au pouvoir d'une femme (et si cela est possible, je le crois de vous) d'entretenir toujours son flambeau et les feux de l'amour ; de conserver sa constance pleine de vigueur et de jeunesse, afin qu'elle survive à sa beauté extérieure par une âme qui se renouvelle plus promptement que le sang ne s'appauvrit ! ou si je pouvais être convaincu que mon dévouement et ma fidélité pour vous peuvent rencontrer leur égale dans une tendresse pure sans alliage ; oh ! que je serais alors élevé au-dessus de moi-même ! Mais, hélas ! je suis aussi vrai que la simplicité de la vérité, et plus simple que la vérité dans son enfance.

CRESSIDA.-Je lutterai de constance avec vous.

TROÏLUS.-O combat vertueux, lorsque la vertu lutte avec la vertu, à qui vaudra le mieux ! Les vrais amants, dans les siècles futurs, attesteront leur foi par le nom de Troïlus. Lorsque dans leurs vers, remplis de protestations, de serments et de grandes comparaisons, ils auront épuisé toutes les figures, qu'ils les auront usées à force de les répéter ; après qu'ils auront juré que leur coeur est aussi fidèle que l'acier, aussi constant que les plantes le sont à la lune, que le soleil l'est au jour, la tourterelle à sa compagne, le fer à l'aimant, la terre à son centre ; après toutes ces comparaisons, je serai cité comme le modèle le plus célèbre de fidélité : Fidèle comme Troïlus, telle sera la conclusion de leurs vers pour les rendre sacrés.

CRESSIDA.-Puissiez-vous être prophète ! Si je suis perfide, ou que je m'écarte de la fidélité de l'épaisseur d'un cheveu, quand le temps vieilli se sera oublié lui-même, quand les gouttes de pluie auront usé les murs de Troie, que l'aveugle oubli aura englouti les cités, et que des États puissants seront effacés de la terre et réduits à la poussière du néant, qu'alors la mémoire, remontant au milieu des filles infidèles, d'infidélité en infidélité, me reproche ma perfidie. Lorsqu'on aura dit : Aussi perfide que le renard l'est à l'agneau, le loup au veau de la génisse ; le léopard au chevreuil, ou la marâtre à son fils, qu'alors on ajoute, pour toucher au coeur même de la perfidie : Aussi perfide que Cressida !

PANDARE.-Allons, voilà un marché fait : scellez-le, scellez-le ; je servirai de témoin. Je tiens ici votre main, et voici celle de ma nièce : si jamais vous devenez infidèles l'un à l'autre, après toutes les peines que j'ai prises pour vous rapprocher, que tous les malheureux entremetteurs soient jusqu'à la fin du monde appelés de mon nom ; qu'on les appelle tous des Pandares, que tous les hommes inconstants soient appelés des Troïlus, toutes les femmes perfides des Cressida, et tous les intrigants d'amour des Pandare ! dites tous deux : Amen !

TROÏLUS.-Amen !

CRESSIDA.-Amen ! PANDARE.-Amen !-Et là-dessus, je vais vous montrer une chambre à coucher : et comme le lit ne parlera jamais de vos tendres combats, pressez-le à mort : allons, venez ; et que Cupidon veuille procurer à toutes les filles qui sont ici bouche close, un lit, une chambre, et un Pandare pour tout préparer !

(Ils sortent.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE III

SCÈNE III

Le camp des Grecs.

AGAMEMNON, ULYSSE, DIOMÈDE, NESTOR, AJAX, MÉNÉLAS et CALCHAS.

CALCHAS.-Princes, les circonstances présentes m'autorisent à parler et à réclamer la récompense du service que je vous ai rendu. Je dois remettre devant vos yeux, que, d'après mon talent de lire dans l'avenir, j'ai abandonné Troie à Jupiter ; j'ai quitté mes biens, et encouru le nom de traître, je me suis exposé à un sort incertain, au lieu des avantages et de la fortune dont j'étais possesseur assuré ; séparant de moi tout ce que l'habitude, les liaisons, la coutume et mon état avaient rendu agréable, familier à ma nature ; pour vous rendre service, je suis devenu ici étranger, tout nouveau dans le monde, sans amis ni connaissances.

Je vous prie donc de m'accorder aujourd'hui une légère faveur prise à l'avance sur les nombreuses promesses qui subsistent toujours, dites-vous, pour m'enrichir à l'avenir.

AGAMEMNON.-Que désires-tu de nous, Troyen ? Expose ta demande.

CALCHAS.-Vous avez un prisonnier troyen, nommé Anténor, pris d'hier.

Troie attache un grand prix à sa personne. Vous avez plusieurs fois (et je vous en ai souvent remercié) demandé ma fille Cressida en échange de prisonniers illustres, et Troie l'a toujours refusée ; mais cet Anténor, je le sais, est tellement nécessaire [Il y a dans le texte : Such a wrest in their affairs ; wrest, instrument pour accorder les harpes, dit un commentateur.] à leurs négociations que, privées de sa direction, elles doivent échouer ; et ils nous donneraient presque un prince du sang, un des fils de Priam, en échange.

Renvoyez-le, illustres princes, pour la rançon de ma fille, dont la présence vous acquittera entièrement envers moi de tous les services que j'ai pu vous rendre, dans les entreprises qui vous intéressaient le plus.

AGAMEMNON.-Que Diomède le conduise à Troie et nous ramène Cressida :

Calchas aura ce qu'il nous demande.-Noble Diomède, apprêtez-vous convenablement pour cet échange ; et de plus, annoncez à Troie que si Hector veut demain qu'on réponde à son défi, Ajax est tout prêt.

DIOMÈDE.-Je me charge de tout ceci, et c'est un fardeau que je suis fier de porter.

(Diomède et Calchas sortent.)

(Achille et Patrocle sortent et paraissent devant leur tente.)

ULYSSE.-J'aperçois Achille à l'entrée de sa tente. Qu'il plaise à notre général de passer près de lui, d'un air indifférent, comme s'il l'avait oublié : et vous, princes, jetez tous sur lui un coup d'oeil vague et inattentif. Je passerai le dernier ; il est probable qu'il me demandera pourquoi on le regarde d'un air si dédaigneux, pourquoi ces froids regards. S'il le fait, je saurai, par une dérision salutaire, expliquer vos dédains à son orgueil qui sera naturellement avide de m'écouter ; cela peut être bon.-L'orgueil n'a pour se montrer d'autre miroir que l'orgueil : la souplesse des genoux entretient l'arrogance, et c'est le salaire de l'homme orgueilleux.

AGAMEMNON.-Nous allons exécuter votre dessein, et affecter un visage indifférent en passant devant lui. Que chacun de vous en fasse autant ; et que personne ne le salue, ou plutôt qu'on le salue avec dédain ; ce qui l'irritera bien plus que si on ne le regardait pas. Je vais passer le premier.

(Ils marchent tous.)

ACHILLE.-Quoi ! le général vient-il me parler ? Vous savez ma résolution ; je ne combattrai plus contre Troie.

AGAMEMNON.-Que dit Achille ? Nous veut-il quelque chose ?

NESTOR, à Achille.-Voudriez-vous, seigneur, parler au général ?

ACHILLE.-Non.

NESTOR, à Agamemnon.-Rien, seigneur.

AGAMEMNON.-Tant mieux.

ACHILLE, à Ménélas.-Bonjour, bonjour.

MÉNÉLAS.-Comment vous portez-vous ? comment vous portez-vous ?

(Ménélas sort.)

ACHILLE.-Quoi ! cet homme déshonoré me mépriserait-il !

AJAX.-Comment vous va, Patrocle ?

ACHILLE.-Bonjour, Ajax.

AJAX.-Hein !

ACHILLE.-Bonjour.

AJAX.-Oui, et bon lendemain aussi.

(Ajax sort.)

ACHILLE.-Que veulent dire ces gens-là ? Est-ce qu'ils ne connaissent pas Achille ?

PATROCLE.-Ils passent devant nous d'un air bien indifférent : ils avaient coutume de saluer, d'envoyer devant eux leurs sourires vers Achille, de lui adresser de gracieux sourires, et de l'aborder avec l'humilité qu'ils montrent au pied des saints autels.

ACHILLE.-Quoi ! suis-je devenu pauvre tout à coup ? Il est certain que la grandeur, une fois qu'elle est brouillée avec la fortune, doit se brouiller aussi avec les hommes. L'homme ruiné lit sa chute dans les yeux d'autrui aussitôt qu'il la sent lui-même ; car les hommes, comme les papillons, ne déploient leurs ailes poudreuses que pendant l'été ; et l'homme qui n'est que simplement homme ne reçoit aucun honneur ; il n'est honoré que pour ses honneurs extérieurs, comme sa place, ses richesses, sa faveur, avantages dus au hasard aussi souvent qu'au mérite. Quand ces honneurs, étais glissants d'une amitié glissante comme eux, viennent à tomber, les uns entraînent l'autre, et tout périt ensemble dans la chute. Mais il n'en est pas ainsi de moi ; la fortune et moi nous sommes amis ; je jouis au plus haut degré de tout ce que je possédais, excepté des regards de ces hommes qui, à ce qu'il me paraît, trouvent en moi quelque chose qui n'est plus digne de ces regards complaisants qu'ils m'ont si souvent accordés. Voici Ulysse ; je veux interrompre sa lecture.-Ulysse ?

ULYSSE.-Eh bien ! illustre fils de Thétis ?

ACHILLE.-Que lisez-vous là ?

ULYSSE.-Un étrange mortel m'écrit ici qu'un homme, quelque richement doué qu'il soit, quels que soient ses avantages intérieurs ou extérieurs, ne peut se vanter d'avoir ce qu'il a, et qu'il ne sent ce qu'il possède qu'en le voyant par autrui : ses vertus en brillant devant les autres les échauffent, et ils rendent à leur tour cette chaleur à l'homme dont elle est émanée.

ACHILLE.-Il n'y a rien d'étrange à cela, Ulysse. La beauté du visage n'est pas connue de celui qui le porte. C'est des yeux d'autrui qu'il apprend son prix ; et l'oeil même, l'organe le plus pur du sentiment, ne peut se voir sans sortir de lui-même ; mais oeil contre oeil se saluent l'un l'autre de leur forme respective ; car la vue ne veut se replier sur elle-même qu'après avoir traversé l'espace ; c'est là qu'elle s'unit à un miroir où elle peut se contempler : cela n'a rien d'étrange, Ulysse.

ULYSSE.-Je n'ai pas d'objections à la proposition, elle est familière ; mais je m'étonne des conséquences qu'en tire l'auteur. Dans le développement de ses preuves, il démontre que l'homme ne possède rien en maître (quelles que soient ses richesses extérieures et intérieures) jusqu'au moment où il les communique aux autres ; par lui-même il ne leur connaît aucun prix qu'après qu'il les a vues emprunter leur forme et leur valeur de l'approbation de ceux auxquels elles s'étendent : ainsi la voix est répercutée d'une voûte sonore ; ainsi une porte d'acier placée en face du soleil reçoit et renvoie son image et sa chaleur. J'étais plongé là dedans, et j'en ai fait sur-le-champ l'application à Ajax ; il est encore ignoré. Mais ô ciel, quel homme c'est ! un vrai cheval qui porte un trésor qu'il ne connaît pas. O nature, que de choses qui sont viles à nos yeux, et qui deviennent précieuses par l'usage ! Que de choses, au contraire, si fort estimées et qui sont d'une mince valeur !

C'est demain que nous verrons par un exploit que le hasard du sort a fait tomber sur lui, Ajax devenu célèbre. O ciel, que de choses font quelques mortels, tandis que d'autres les laissent faire ! Combien d'hommes se glissent dans le palais de la Fortune inconstante, tandis que d'autres font les idiots sous ses yeux ! Ainsi un homme prospère aux dépens d'un autre, dont l'orgueil se repaît de lui-même dans une molle indolence ! Il faut voir les chefs grecs ! Ils frappent déjà sur l'épaule du lourd Ajax comme s'il avait le pied sur la gorge du brave Hector et si la fameuse Troie s'écroulait.

ACHILLE.-Je crois ce que vous dites là, car ils ont passé près de moi comme feraient des avares devant un mendiant ; ils ne m'ont adressé ni une bonne parole, ni un regard. Quoi ! mes exploits sont-ils oubliés ?

ULYSSE.-Le Temps, seigneur, a sur son dos une besace, où il jette les aumônes qu'il va recueillant pour l'Oubli, qui est un géant, monstre d'ingratitude. Ces aumônes sont les bonnes actions passées ; dévorées presque aussitôt qu'elles sont accomplies, oubliées dès qu'elles sont finies : la persévérance seule, cher seigneur, entretient l'honneur dans son éclat ; avoir fait, c'est être passé de mode et suspendu à l'écart, ainsi qu'une cotte d'armes rouillée dans une décoration ridicule. Prenez le chemin qui s'offre à vous, car l'honneur voyage dans un défilé si étroit, qu'il n'y peut passer qu'un homme de front avec lui : gardez donc le sentier. L'émulation a mille enfants, qui se suivent et se pressent l'un l'autre. Si vous cédez, et que vous vous rangiez de côté hors de la route directe, semblables au flux qui entre dans le port, ils se précipiteront tous ensemble et vous laisseront derrière ; vous resterez comme un brave cheval de bataille tombé au premier rang, et qui, foulé par l'arrière-garde, reste gisant et écrasé sous les pieds. Ainsi ce que les autres font dans le présent, quoique au-dessous de vos exploits passés, les surpassera nécessairement ; car le Temps ressemble à un hôte du grand monde, qui serre froidement la main à l'ami qui s'en va, et qui, les bras étendus, comme s'il voulait prendre son vol, embrasse le nouveau venu. Toujours l'arrivée sourit, et l'adieu soupire en s'en allant. Oh ! que la vertu ne cherche jamais la récompense de ce qu'elle a été. Beauté, esprit, naissance, force du corps, mérite des services, amour, amitié, bienfaisance, tout cela est le sujet du temps envieux et calomniateur. Un trait commun de la nature fait du monde entier une seule famille ; tous, d'un accord unanime, prisent les hochets nouveaux, quoiqu'ils soient faits et formés avec les choses qui ne sont plus, et donnent plus de louanges à la poussière qui est un peu dorée qu'à l'or pur couvert de poussière. L'oeil présent admire l'objet présent ; ainsi ne t'étonne pas, héros illustre et accompli, si tous les Grecs commencent à adorer Ajax : les objets en mouvement attirent bien plus la vue que ce qui ne remue pas. Tous les cris s'adressaient jadis à toi ; ils te suivraient encore et pourraient te revenir encore si tu ne voulais pas t'ensevelir tout vivant, et enfermer ta réputation dans ta tente, toi dont les glorieux exploits, dans ces derniers combats encore,

firent descendre de l'Olympe les dieux jaloux et ennemis, et rendirent le grand Mars séditieux.

ACHILLE.-J'ai de fortes raisons pour rester retiré dans ma tente.

ULYSSE.-Mais les raisons qui condamnent votre retraite sont encore plus puissantes et plus dignes d'un héros. On sait, Achille, que vous êtes amoureux d'une des filles de Priam.

ACHILLE.-Ah ! on le sait ?

ULYSSE.-Et cela doit-il vous étonner ? La Providence qui, dans un État bien gouverné, connaît presque chaque grain d'or de Plutus, trouve le fond des plus insondables profondeurs ; elle va se placer à côté de la pensée, et comme les dieux, elle dévoile celles qui sont muettes encore dans leur berceau. Il est dans l'âme d'un État un mystère où n'ose jamais pénétrer l'oeil de l'histoire, et qui a une opération, une influence plus divine que la voix ou la plume ne peuvent l'exprimer.

Toute la correspondance que vous avez eue avec Troie nous est aussi parfaitement connue qu'à vous-même, seigneur ; et il siérait beaucoup mieux à Achille de terrasser Hector que Polyxène ; mais ce qui affligera le jeune Pyrrhus resté dans vos foyers, c'est, lorsque la renommée ira sonner la trompette dans nos îles, de voir toutes les jeunes Grecques chanter en dansant : Achille a séduit la soeur du grand Hector, mais notre illustre Ajax a bravement terrassé Hector. Adieu, seigneur, je vous parle en ami ; un fou glisse sur la glace que vous devriez rompre.

(Ulysse sort.)

PATROCLE.-Je vous ai donnée le même conseil, Achille. Une femme impudente et masculine n'inspire pas plus de dégoût et de mépris qu'un homme efféminé au moment de l'action. Et moi, on me blâme de cela ; les Grecs s'imaginent que c'est mon peu d'ardeur pour la guerre, et votre grande amitié pour moi, qui vous retiennent ainsi. Ami, réveillez-vous, et bientôt le faible et folâtre Cupidon détachera de votre cou ses bras amoureux, et vous le secouerez loin de vous comme le lion secoue de sa crinière une goutte de rosée.

ACHILLE.-Est-ce qu'Ajax combattra Hector ?

PATROCLE.-Oui, et peut-être en recueillera-t-il beaucoup d'honneur. ACHILLE.-Je le vois, ma réputation est en péril ; ma renommée est dangereusement atteinte.

PATROCLE.-Prenez-y donc bien garde. Les blessures que l'homme se fait lui-même guérissent difficilement. L'omission d'un devoir indispensable nous met en butte aux coups du danger ; et le danger, comme une fièvre contagieuse, nous saisit subtilement, même lorsque nous sommes nonchalamment assis au soleil.

ACHILLE.-Va, cher Patrocle ; appelle Thersite. J'enverrai ce bouffon vers Ajax, et le chargerai d'inviter les chefs troyens à venir, après le combat, nous voir ici désarmés. J'ai une envie de femme, un désir dont je suis malade ; c'est de voir le grand Hector dans ses habits de paix, de causer avec lui, et de contempler à satiété son visage.-(Apercevant Thersite.) Voici une peine épargnée.

(Entre Thersite.)

THERSITE.-Un prodige !

ACHILLE.-Quoi ?

THERSITE.-Ajax erre çà et là dans la plaine, se cherchant lui-même.

ACHILLE.-Comment cela ?

THERSITE.-Il doit se battre demain en combat singulier avec Hector ; et il est si fier d'avance d'une bastonnade héroïque, qu'il extravague en ne disant rien.

ACHILLE.-Comment cela peut-il être ?

THERSITE.-Eh ! il marche à pas posés en long et en large comme un paon : il fait un pas, puis une pause. Il rumine, comme une hôtesse qui n'a d'autre arithmétique que sa tête pour inscrire son compte. Il se mord la lèvre avec un regard malin, comme s'il voulait dire : «Il y aurait de l'esprit dans cette tête, s'il en voulait sortir :» et oui, il y en a ; mais il y est aussi caché, aussi froid que l'étincelle dans le caillou, dont elle ne jaillit que lorsque le caillou a été frappé. C'est un homme perdu sans ressource ; car si Hector ne lui rompt pas le cou dans le combat, il se le rompra lui-même à force de vaine gloire. Il ne me reconnaît plus ; je lui ai dit : Bonjour, Ajax. Il m'a répondu : Merci, Agamemnon. Que dites-vous de cet homme, qui me prend pour le général ?

Il est devenu un vrai poisson de terre, sans voix, un monstre muet. La peste soit de l'opinion ! Un homme peut la porter dans les deux sens, à l'endroit et à l'envers, comme un pourpoint de cuir.

ACHILLE.-Il faut que tu sois mon ambassadeur près de lui, Thersite.

THERSITE.-Qui, moi ?-Eh mais ! il ne veut répondre à personne ; il fait profession de ne pas répondre : parler est bon pour la canaille ; lui, il porte sa langue dans son bras.-Je veux le contrefaire devant vous : que Patrocle me questionne ; vous allez voir la scène d'Ajax.

ACHILLE.-Questionne-le, Patrocle ; dis-lui : «Je prie humblement le vaillant Ajax d'inviter le très-valeureux Hector à venir désarmé dans ma tente, et de lui procurer un sauf-conduit pour sa personne, du très-magnanime, très-illustre, et six ou sept fois honorable général de l'armée grecque, Agamemnon, etc...» Dis cela. PATROCLE.-Que Jupiter bénisse le grand Ajax !

THERSITE.-Hom !

PATROCLE.-Je viens de la part du brave Achille.

THERSITE.-Ah !

PATROCLE.-Qui vous prie humblement d'inviter Hector à venir sous sa tente.

THERSITE.-Hom ?

PATROCLE.-Et d'obtenir pour lui un sauf-conduit d'Agamemnon !

THERSITE.-Agamemnon ?

PATROCLE.-Oui, seigneur.

THERSITE.-Ah !

PATROCLE.-Quelle est votre réponse ?

THERSITE.-Dieu soit avec vous : de tout mon coeur.

PATROCLE.-Votre réponse, seigneur ?

THERSITE.-S'il fait beau demain, vers les onze heures, le sort se décidera pour l'un ou pour l'autre ; mais il me payera cher avant de me tenir.

PATROCLE.-Votre réponse ?

THERSITE.-Adieu, de tout mon coeur.

ACHILLE.-Mais il ne chante pas sur ce ton-là, n'est-ce pas ?

THERSITE.-Non ; il est hors de tous les tons, comme je vous le dis. Je ne sais pas quelle musique on trouvera dans son individu, quand Hector lui aura brisé la cervelle ; mais je suis sûr qu'on n'en tirera rien, à moins que le ménétrier Apollon ne prenne ses nerfs pour en faire des cordes pour son luth. ACHILLE.-Allons, il faut que tu lui portes une lettre sur-le-champ.

THERSITE.-Donnez-m'en donc une autre pour son cheval ; car il est le plus intelligent des deux.

ACHILLE.-Mon âme est émue comme une fontaine troublée, et moi-même je n'en puis voir le fond.

(Achille et Patrocle sortent.)

THERSITE, seul.-Plût aux dieux que la fontaine de votre âme redevînt claire, pour qu'on pût y abreuver un âne ; j'aimerais mieux être une tique sur un mouton que d'avoir cette stupide bravoure.

(Il sort.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > ACTE QUATRIÈME

ACTE QUATRIÈME

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE I

SCÈNE I

Rue de Troie.

ÉNÉE entre d'un côté, avec un valet portant une torche ; de l'autre entrent PARIS, DÉIPHOBE, ANTÉNOR, DIOMÈDE ET AUTRES, avec des torches.

PARIS.-Voyez, qui est-ce que j'aperçois là-bas ?

DÉIPHOBE.-C'est le seigneur Énée.

ÉNÉE, reconnaissant Pâris.-Quoi, prince, vous êtes ici en personne ?

Si j'avais d'aussi bonnes raisons, prince Pâris, de rester longtemps au lit, il n'y aurait qu'un ordre des cieux qui pût me séparer de ma belle compagne.

DIOMÈDE.-Je pense comme vous.-Salut, seigneur Énée !

PARIS.-Un vaillant Grec, Énée ! Prenez-lui la main : j'en atteste votre récit même, le jour que vous nous disiez comment Diomède s'était, pendant une semaine entière, jour par jour, attaché à vous sur le champ de bataille.

ÉNÉE, à Diomède.-Portez-vous bien, brave guerrier, tant que dureront les rapports de ce paisible armistice ; mais, lorsque je vous rencontrerai en armes, je vous adresserai le défi le plus sanglant que le coeur puisse concevoir ou le courage exécuter.

DIOMÈDE.-Diomède accepte l'un et l'autre. Notre sang est calme maintenant ; et tant qu'il le sera, portez-vous bien, Énée : mais dès que les combats m'offriront l'occasion de vous joindre, par Jupiter ! Je deviendrai le chasseur de ta vie, et j'y dévoue toutes mes forces, toute ma vitesse et toute mon adresse. ÉNÉE.-Et tu chasseras un lion qui fuira en retournant la tête.-Sois le bienvenu à Troie, et reçois-y un bon accueil : oui, par les jours d'Anchise ! tu es le bienvenu. Je jure par la main de Vénus qu'il n'est point d'homme vivant qui puisse mieux aimer celui qu'il a l'intention de tuer.

DIOMÈDE.-Nous sympathisons.-Grand Jupiter, qu'Énée vive, si son trépas ne doit rien ajouter à la gloire de mon épée ! Qu'il voie le soleil remplir mille fois le cercle complet de son cours ! Mais en faveur de mon honneur jaloux, qu'il meure, que chacun de ses membres porte une blessure ; et cela demain !

ÉNÉE.-Nous nous connaissons bien l'un l'autre.

DIOMÈDE.-Oui, et nous désirons nous connaître plus mal.

PARIS.-Voilà le compliment le plus mêlé de vengeance et de paix, d'amitié et de haine héroïque, que j'aie jamais entendu.-Quelle affaire, seigneur, vous fait lever de si grand matin ?

ÉNÉE.-Je suis mandé par le roi, j'ignore pour quel motif.

PARIS.-Je vous apporte ses ordres. C'était pour vous charger de conduire ce Grec à la maison de Calchas, et de lui faire rendre la belle Cressida en échange d'Anténor. Daignez nous accompagner ; ou plutôt, s'il vous plaît, hâtez-vous de nous y précéder. Je pense certainement, ou plutôt ma pensée peut s'appeler une certitude, que mon frère Troïlus y a passé cette nuit. Éveillez-le, et donnez-lui avis de notre approche, avec les détails de notre message : je crains que nous ne soyons fort mal reçus. ÉNÉE.-Oh ! cela, je vous en réponds. Troïlus aimerait mieux voir emporter Troie en Grèce, que de voir emmener de Troie sa Cressida.

PARIS.-Il n'y a pas de remède. Ce sont les cruelles conjonctures des temps qui le veulent ainsi.-Allez, seigneur, nous vous suivons.

ÉNÉE.-Salut à tous.

(Énée sort.)

PARIS.-Et dites-moi, noble Diomède, soyez de bonne foi ; dites-moi la vérité, parlez-moi avec la franchise d'une bonne amitié : lequel de Ménélas ou de moi jugez-vous le plus digne de la belle Hélène ?

DIOMÈDE.-Tous les deux également. Il mérite bien de l'avoir, lui qui, sans s'inquiéter de sa souillure, la cherche à travers un enfer de peines et un monde d'obstacles. Et vous, vous méritez autant de la garder, vous qui, insensible à son déshonneur, la défendez au prix de la perte immense de tant de richesses et d'amis. Lui, misérable gémissant, boirait jusqu'à la lie impure d'un vin passé et sans saveur ; et vous, en vrai débauché, il vous plaît d'engendrer vos héritiers dans les flancs d'une prostituée : dans le vrai, vos deux mérites balancés ne pèsent ni plus ni moins l'un que l'autre ; mais vous êtes égaux, puisqu'il s'agit entre vous d'une femme infâme.

PARIS.-Vous êtes trop amer pour votre compatriote.

DIOMÈDE.-C'est elle qui est bien amère pour son pays. Écoutez-moi, Pâris : pas une goutte de sang qui remplit ses veines impures qui n'ait coûté la vie à un Grec ; pas une drachme dans tout le poids de son corps avili et prostitué qui n'ait coûté la mort à un Troyen : depuis qu'elle a su parler, elle n'a pas prononcé autant de bonnes paroles qu'il est mort pour elle de Grecs et de Troyens.

PARIS.-Beau Diomède, vous en usez comme les chalands qui déprécient le bijou qu'ils ont envie d'acheter ; mais nous, nous nous contentons d'estimer en silence son mérite, et nous ne vanterons point ce que nous n'avons pas envie de vendre. Voici notre chemin.

(Ils sortent.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE II

SCÈNE II

Une cour devant la maison de Pandare.

TROÏLUS et CRESSIDA.

TROÏLUS.-Ma chère, ne te tourmente pas, la matinée est froide.

CRESSIDA.-Alors, mon cher seigneur, je vais faire descendre mon oncle : il nous ouvrira les portes.

TROÏLUS.-Non, ne le dérange pas. Au lit ! au lit ! Que le sommeil ferme ces jolis yeux, et plonge tous tes sens dans un repos aussi profond que le sommeil des enfants, qui est vide de toute pensée !

CRESSIDA.-Adieu donc.

TROÏLUS.-Je t'en prie, remets-toi au lit.

CRESSIDA.-Êtes-vous las de moi ?

TROÏLUS.-O Cressida ! si le jour actif, éveillé par l'alouette, n'avait pas réveillé les hardis corbeaux et chassé les songes et la nuit, qui ne peut plus couvrir de son ombre nos plaisirs, je ne me séparerais pas de toi.

CRESSIDA.-La nuit a été trop courte.

TROÏLUS.-Maudite soit la sorcière ! Elle demeure auprès des enchanteurs nocturnes jusqu'à les lasser autant que l'enfer ; mais elle fuit les embrassements de l'amour d'une aile plus rapide que le vol de la pensée.-Vous prendrez froid, et vous me le reprocherez.

CRESSIDA.-Je vous en conjure, restez encore : vous autres hommes, vous ne voulez jamais rester. O folle Cressida !-Je pouvais vous tenir encore loin de moi, et vous seriez resté alors. Écoutez, il y a quelqu'un de levé. PANDARE, à haute voix, dans l'intérieur de la maison.-Quoi ! Toutes les portes sont-elles donc ouvertes ici ?

TROÏLUS.-C'est votre Oncle. (Entre Pandare.)

CRESSIDA.-La peste soit de lui ! Il va se moquer de moi, je vais mener une vie...

PANDARE.-Eh bien, eh bien ! comment vont les virginités ?-Vous voilà, jeune vierge ! Où est ma nièce Cressida à présent ?

CRESSIDA.-Allez vous pendre, mon oncle, méchant moqueur. Vous me conseillez de faire... et ensuite vous me raillez.

PANDARE.-De faire quoi ? de faire quoi ? Voyons, qu'elle dise quoi...

Que vous ai-je conseillé de faire ?

CRESSIDA.-Allons, maudit soit votre coeur ! Vous ne serez jamais bon, et vous ne souffrirez jamais que les autres le soient.

PANDARE.-Ha, ha ! hélas ! la pauvre petite ! la pauvre innocente ! Tu n'as pas dormi cette nuit ? Est-ce que ce méchant ne t'a pas laissée dormir ?

Qu'un fantôme l'emporte !

(On frappe à la porte.)

CRESSIDA, à Troïlus.-Ne vous l'avais-je pas dit ? Je voudrais qu'on lui cassât la tête !-Qui est à la porte ? Mon bon oncle, allez voir.-(A Troïlus.) Seigneur, rentrez dans ma chambre : vous souriez et vous vous moquez de moi, comme si j'avais des intentions malicieuses. TROÏLUS, riant.-Ha, ha !

CRESSIDA.-Allons, vous vous trompez ; je ne songe à rien de semblable.

(On frappe encore.)-Avec quelle force ils frappent !-Je vous en prie, rentrez. Je ne voudrais pas, pour la moitié de Troie, qu'on vous vit ici.

(Ils rentrent tous les deux.)

PANDARE.-Qu'y est là ? qu'y a-t-il ? Voulez-vous donc enfoncer les portes ? Eh bien, de quoi s'agit-il ?

(Entre Énée.)

ÉNÉE.-Bonjour, seigneur, bonjour.

PANDARE.-Qui est là ?-Quoi ! c'est vous, seigneur Énée ? Sur ma parole, je ne vous ai pas reconnu. Quelles nouvelles apportez-vous si matin ?

ÉNÉE.-Le prince Troïlus n'est-il pas ici ?

PANDARE.-Ici ? Hé ! qu'y ferait-il ?

ÉNÉE.-Allons, il est ici, seigneur ; ne nous le célez pas : il est très-important pour lui que je lui parle.

PANDARE.-Il est ici, dites-vous ? C'est plus que je n'en sais, je vous le jure.-Quant à moi, je suis rentré tard.-Hé ! que ferait-il ici ?

ÉNÉE.-Quoi ? rien.-Allons, allons, vous lui feriez beaucoup de tort, sans vous en douter ; j'espère que vous lui serez assez fidèle pour le trahir ; à la bonne heure, ignorez qu'il est ici ; mais allez toujours le chercher. Allez.

(Pandare va sortir, Troïlus entre.) TROÏLUS.-Quoi ? Qu'y a-t-il ?...

ÉNÉE.-Seigneur, à peine ai-je le temps de vous saluer, tant mon message est pressé. Voici à deux pas Pâris votre frère, et Déiphobe, le Grec Diomède, et notre Anténor qui nous est rendu ; mais, en échange de sa liberté, il faut que sur-le-champ, dans une heure et avant le premier sacrifice, nous remettions dans les mains de Diomède la jeune Cressida.

TROÏLUS.-Est-ce une chose arrêtée ?

ÉNÉE.-Oui, par Priam, et le conseil de Troie ; ils me suivent et sont prêts à l'exécuter.

TROÏLUS.-Comme mes projets se jouent de moi !-Je vais aller les joindre ; et vous, seigneur Énée, nous nous sommes rencontrés par hasard ; vous ne m'avez pas trouvé ici..

ÉNÉE.-Bon, bon, seigneur ; les secrets de la nature ne sont pas gardés dans un plus profond silence.

(Troïlus et Énée sortent.)

PANDARE.-Est-il possible ? Pas plutôt gagnée qu'elle est perdue ! Que le diable emporte Anténor ! Le jeune prince en perdra la raison ; la peste soit d'Anténor ! Je voudrais qu'ils lui eussent cassé le cou.

CRESSIDA.-Eh bien, de quoi s'agit-il ? Qui donc était ici ?

PANDARE.-Ah ! ah !

CRESSIDA.-Pourquoi soupirez-vous si profondément ? Où est mon seigneur ?

De grâce, mon cher oncle, dites-moi ce que c'est. PANDARE.-Je voudrais être enfoncé de toute ma hauteur sous la terre !

CRESSIDA.-O dieux ! qu'y a-t-il donc ?

PANDARE.-Je te prie, rentre. Plût aux dieux que tu ne fusses jamais née ! Je savais bien que tu serais cause de sa mort ! O pauvre prince ! La peste soit d'Anténor !

CRESSIDA.-Mon cher oncle, je vous en conjure à genoux, je vous en conjure, qu'y a-t-il ?...

PANDARE.-Il faut que tu partes, ma pauvre fille, il faut que tu partes ; tu es échangée avec Anténor : il faut que tu retournes vers ton père, et que tu te sépares de Troïlus : ce sera sa mort, son poison ; il ne pourra jamais le supporter.

CRESSIDA.-O dieux immortels !-Je ne partirai pas.

PANDARE.-Il le faut.

CRESSIDA.-Je ne le veux pas, mon oncle. J'ai oublié mon père, je ne connais aucun sentiment de parenté. Non, il n'est point de parents, de tendresse, de sang, de coeur, qui me touchent d'aussi près que mon cher Troïlus. O dieux du ciel ! faites du nom de Cressida le symbole de la perfidie, si jamais elle abandonne Troïlus. Temps, violence, mort, portez-vous sur ce corps à toutes les extrémités ; mais la base solide sur laquelle mon amour est affermi est comme le centre même de la terre, il attire tout à lui.-Je vais rentrer et pleurer.

PANDARE.-Oui, va, va. CRESSIDA.-Et arracher mes beaux cheveux, et égratigner ces joues si vantées, briser ma voix à force de sanglots, et briser mon coeur à force de crier : Troïlus ! Je ne veux pas sortir de Troie.

(Ils sortent.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE III

SCÈNE III

La scène se passe devant la maison de Pandare.

PARIS, TROÏLUS, ÉNÉE, DÉIPHOBE, ANTÉNOR, DIOMÈDE.

PARIS.-Il est grand jour, et l'heure fixée pour la remettre à ce vaillant Grec s'avance à grands pas.-Mon cher frère Troïlus, allez dire à Cressida ce qu'il faut qu'elle fasse, et déterminez-la promptement à y consentir.

TROÏLUS.-Entrez dans sa maison. Je vais l'amener dans un instant à ce Grec ; et lorsque vous me verrez la remettre entre ses mains, croyez voir un autel, et dans votre frère Troïlus le prêtre qui immole son propre coeur.

(Il sort.)

PARIS.-Je sais ce que c'est que d'aimer ; et je voudrais pouvoir le secourir comme je le plains.-Entrez, je vous prie, seigneurs.

(Ils sortent.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE IV

SCÈNE IV

On voit un appartement de la maison de Pandare.

PANDARE, CRESSIDA.

PANDARE.-De la modération, de la modération.

CRESSIDA.-Que me parlez-vous de modération ? Ma douleur est complète, parfaite, et extrême comme l'amour qui l'a produite ; et elle m'agite avec la même force invincible que lui. Comment puis-je la modérer ? Si je pouvais composer avec ma passion, ou la refroidir et l'affaiblir, je pourrais tempérer de même mon chagrin : mais mon amour n'admet point d'alliage qui le modifie, et mon chagrin n'en admet pas davantage dans une perte aussi chère.

(Entre Troïlus.)

PANDARE.-Le voici qui vient, le voici.-Ah ! mes pauvres poulets [Sweet ducks !] !

CRESSIDA l'embrassant.-O Troïlus, Troïlus !

PANDARE.-Quel couple d'objets infortunés j'ai devant les yeux ! Que je vous embrasse aussi. O coeur ! comme on l'a si bien dit :

O coeur, ô triste coeur !

Pourquoi soupires-tu sans te briser ?

Et à cela il répond :

Parce que tu ne peux soulager ta cuisante douleur

Ni par l'amitié, ni par les paroles [Citation de quelque ancienne ballade.].

Jamais il n'y eut rime plus vraie. Ne faisons dédain de rien, car nous pourrions vivre assez pour avoir besoin de ces vers ; nous le voyons, nous le voyons... Eh bien ! mes agneaux ? TROÏLUS.-Cressida, je t'adore d'un amour si pur que les dieux bienheureux, comme s'ils étaient jaloux de ma passion plus fervente dans son zèle que la dévotion que respirent pour leurs divinités des lèvres glacées, te séparent de moi.

CRESSIDA.-Les dieux sont-ils sujets à l'envie ?

PANDARE.-Oui, oui, oui ; en voilà la preuve bien évidente.

CRESSIDA.-Et est-il vrai qu'il me faille quitter Troie ?

TROÏLUS.-Odieuse vérité !

CRESSIDA.-Quoi ? et Troïlus aussi ?

TROÏLUS.-Troie, et Troïlus !

CRESSIDA.-Est-il possible ?

TROÏLUS.-Et si soudainement que la cruauté du sort nous ravit le temps de prendre congé l'un de l'autre, brusque tous les délais, frustre avec barbarie nos lèvres de la douceur de s'unir, interdit violemment nos étroits embrassements, étouffe nos tendres voeux à la naissance même de notre haleine laborieuse. Nous deux, qui nous sommes achetés l'un l'autre au prix de tant de milliers de soupirs, nous sommes forcés de nous vendre misérablement après un seul soupir fugitif et imparfait ! Le temps injurieux, avec la précipitation d'un voleur, entasse pêle-mêle et au hasard tout son riche butin.

Nous nous devons autant d'adieux qu'il est d'étoiles dans le firmament, tous bien articulés, et scellés d'un baiser : eh bien ! il les amoncelle tous en un seul adieu vague, et nous réduit à un seul baiser affamé, gâté par l'amertume de nos larmes. ÉNÉE, derrière le théâtre.-Seigneur, la dame est-elle prête ?

TROÏLUS.-Écoutez ! c'est vous qu'on appelle... On dit que c'est ainsi que le Génie crie : Viens ! à celui qui va mourir.-Dites-leur d'avoir patience ; elle va venir à l'instant.

PANDARE.-Où sont mes larmes ? Pluie, coulez pour abattre ce vent, sans quoi mon coeur va être déraciné.

(Pandare sort.)

CRESSIDA.-Faut-il donc que j'aille chez les Grecs ?

TROÏLUS.-Il n'y a point de remède.

CRESSIDA.-La malheureuse Cressida au milieu des Grecs joyeux !-Quand nous reverrons-nous ?

TROÏLUS.-Écoute-moi, ma bien-aimée ; garde-moi seulement un coeur fidèle...

CRESSIDA.-Moi ! fidèle ?-Quoi donc ? quelle est cette mauvaise pensée ?

TROÏLUS.-Allons, il faut user doucement des plaintes, car c'est l'instant de notre séparation.-Je ne te dis pas, sois fidèle, parce que je doute de toi ; car je jetterais mon gant à la Mort elle-même, pour la défier de prouver qu'aucune tache ait souillé ton coeur ; mais si je dis, sois fidèle, c'est uniquement pour amener la protestation que je vais te faire ; sois fidèle, et j'irai te voir.

CRESSIDA.-O prince ! vous serez exposé à des dangers aussi nombreux que pressants ; mais je serai fidèle.

TROÏLUS.-Et moi, je me ferai un ami du danger.-Porte cette manche.

CRESSIDA.-Et vous ce gant. Quand vous verrai-je ? TROÏLUS.-Je corromprai les sentinelles des Grecs, pour te rendre visite la nuit : mais, sois fidèle.

CRESSIDA.-O ciel ! encore : Sois fidèle !

TROÏLUS.-Écoute pourquoi je parle ainsi, mon amour : les jeunes Grecs sont remplis de qualités ; ils sont amoureux, bien faits, riches des dons de la nature et perfectionnés par les arts et les exercices. La nouveauté fait impression quand les talents sont unis aux grâces de la personne !... Hélas ! une sorte de jalousie céleste (que je vous conjure d'appeler une erreur vertueuse) m'inspire des craintes.

CRESSIDA.-O ciel ! vous ne m'aimez pas.

TROÏLUS.-Que je meure en lâche si je ne vous aime pas ! Si je vous parle ainsi, c'est bien moins de votre fidélité que je doute que de mon propre mérite : je ne sais point chanter, ni danser la volte, ni parler avec douceur, ni jouer à des jeux d'adresse, autant de talents brillants, naturels et familiers aux Grecs : mais je puis vous dire que sous les grâces de ces dons séduisants est caché un démon dangereux qui parle sans rien dire, et tente avec un art extrême : ne vous laissez pas tenter.

CRESSIDA.-Croyez-vous que je me laisse tenter ?

TROÏLUS.-Non, mais nous faisons quelquefois des choses que nous ne voulons pas ; nous sommes nos propres démons à nous-mêmes, lorsque nous voulons tenter la fragilité de nos forces, en présumant trop de leur puissance variable.

ÉNÉE, en dehors.-Allons, mon bon seigneur. TROÏLUS.-Allons, embrassons-nous, et séparons-nous.

PARIS, en dehors.-Mon frère Troïlus !

TROÏLUS.-Mon cher frère, entrez ici, et amenez Énée et le Grec avec vous.

CRESSIDA.-Seigneur, serez-vous fidèle ?

TROÏLUS.-Qui, moi ? hélas ! c'est mon vice, c'est mon défaut. Tandis que les autres savent gagner par adresse une haute estime, moi, par mon excès d'honnêteté, je n'obtiens qu'une simple approbation. Tandis que d'autres dorent avec art leurs couronnes de cuivre, j'offre la mienne nue avec franchise et sincérité. Ne craignez rien de ma fidélité : franchise et bonne foi, c'est là toute ma morale. (Entrent Énée, Pâris, Anténor, Déiphobe et Diomède.) Soyez le bienvenu, noble Diomède : voici la dame que nous rendons à la place d'Anténor. Aux portes, seigneur, je la remettrai dans vos mains, et, chemin faisant, je vous ferai comprendre ce qu'elle vaut. Traitez-la avec distinction ; et, par mon âme, beau Grec, si jamais tu te trouvais à la merci de mon épée, nomme seulement Cressida, et ta vie sera aussi en sûreté que Priam dans Ilion.

DIOMÈDE.-Belle Cressida, dispensez-vous, je vous prie, des remercîments que ce prince attend de vous ; l'éclat de vos yeux et la beauté céleste de vos traits vous assurent tous les égards : vous serez la souveraine de Diomède ; il est tout entier à vos ordres. TROÏLUS.-Grec, tu ne me traites pas avec courtoisie, de faire honte à l'ardeur de ma prière, en louant Cressida. Je te dis, prince grec, qu'elle est aussi fort au-dessus de tes louanges, que tu es indigne de porter le nom de son serviteur : je te recommande de la bien traiter, à ma seule considération ; car, j'en jure par le redoutable Pluton, si tu ne le fais pas, quand le géant Achille serait ton gardien, je te couperai la gorge.

DIOMÈDE.-Ah ! point de courroux, prince Troïlus ; qu'il me soit permis, par le privilége de mon rang et de mon message, de parler en liberté : quand je serai sorti de cette ville, je suivrai ma volonté ; et sachez, seigneur, que je ne ferai rien sur vos ordres ; elle sera appréciée suivant son propre mérite ; mais lorsque vous direz : que cela soit, je vous répondrai dans toute la fierté du courage et de l'honneur : non.

TROÏLUS.-Allons, marchons vers les portes.-Je te dis, moi, Diomède, que cette bravade te forcera plus d'une fois à cacher ta tête.-Belle Cressida, donnez-moi la main, et, en marchant, achevons ensemble un entretien nécessaire et qui ne regarde que nous.

(Troïlus, Cressida et Diomède sortent.)

(On entend une trompette.)

PARIS.-Écoutez ; c'est la trompette d'Hector. ÉNÉE.-A quoi avons-nous passé cette matinée ? Le prince doit me croire paresseux et négligent, moi qui lui avais juré d'être sur le champ de bataille avant lui.

PARIS.-C'est la faute de Troïlus. Allons, allons, rendons-nous sur le champ de bataille avec lui.

DÉIPHOBE.-Faisons diligence.

ÉNÉE.-Oui, marchons avec le joyeux empressement d'un jeune époux, et volons sur les traces d'Hector : la gloire de notre Troie dépend aujourd'hui de sa noble valeur et de ce combat singulier.

(Ils sortent.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE V

SCÈNE V

Le camp des Grecs, une lice a été préparée.

AJAX s'avance armé, AGAMEMNON, ACHILLE, PATROCLE, MÉNÉLAS, ULYSSE, NESTOR et autres chefs.

AGAMEMNON.-Te voilà déjà complétement vêtu de ta brillante armure et devançant le temps dans l'impatience de ton courage. Redoutable Ajax, ordonne à ton héraut d'envoyer jusqu'à Troie le signal éclatant de sa trompette, et que l'air épouvanté frappe l'oreille du grand champion et l'appelle ici.

AJAX.-Trompette, voilà ma bourse. Maintenant crève tes poumons et brise ta trompe d'airain. Souffle, coquin, jusqu'à ce que tes joues arrondies se gonflent plus que celles de l'aquilon essoufflé. Allons, enfle ta poitrine, et que le sang jaillisse de tes yeux ; c'est Hector que tu appelles.

(La trompette sonne.)

ULYSSE.-Aucune trompette ne répond.

ACHILLE.-Il est bien matin encore.

AGAMEMNON.-N'est-ce pas Diomède qu'on aperçoit là-bas, avec la fille de Calchas ?

ULYSSE.-C'est lui-même ; je le reconnais à sa tournure : il marche en s'élevant sur la pointe du pied ; c'est son ambitieuse fierté qui l'élève ainsi au-dessus de la terre.

(Diomède s'avance avec Cressida.)

AGAMEMNON.-Est-ce là la jeune Cressida ?

DIOMÈDE.-Oui, c'est elle. AGAMEMNON.-Vous êtes la bienvenue chez les Grecs, belle dame.

NESTOR.-Notre général vous salue d'un baiser.

ULYSSE.-Ce n'est là qu'une courtoisie particulière : il vaudrait bien mieux qu'elle fût baisée par tous en général [Notre général et en général, jeu de mots.].

NESTOR.-Et c'est là un conseil bien galant. Allons, c'est moi qui commencerai.-Voilà pour Nestor.

ACHILLE.-Je veux chasser l'hiver de vos lèvres, belle dame. Achille vous souhaite la bienvenue.

MÉNÉLAS.-J'avais jadis de bonnes raisons pour mes baisers.

PATROCLE.-Mais ce n'est pas une raison pour baiser aujourd'hui ; Pâris est arrivé tout d'un coup si effrontément qu'il vous a séparés, vous et vos raisons ?

ULYSSE.-Amère pensée, sujet de tous nos affronts ; nous perdons nos têtes pour dorer ses cornes.

PATROCLE.-Le premier était le baiser de Ménélas, celui-ci est le mien ; c'est Patrocle qui vous embrasse.

MÉNÉLAS.-Oh ! cela est joli !

PATROCLE.-Pâris et moi, nous baisons toujours pour Ménélas.

MÉNÉLAS.-Je veux avoir le mien, seigneur ; belle dame, permettez...

CRESSIDA.-En embrassant, donnez-vous, ou recevez-vous ?

MÉNÉLAS.-Je prends, et je donne. CRESSIDA.-Je veux faire un marché où je puisse gagner ma vie. Le baiser que vous prenez vaut mieux que celui que vous donnez ; ainsi point de baiser.

MÉNÉLAS.-Je vous payerai l'excédant ; je vous en donnerai trois pour un.

CRESSIDA.-Donnez juste autant, ou n'en donnez point. Vous êtes un homme impair.

MÉNÉLAS.-Un homme impair, dites-vous, belle ? tout homme l'est.

CRESSIDA.-Non, Pâris ne l'est pas ; car vous savez qu'il est très-vrai que vous êtes impair, et que lui est au pair avec vous.

MÉNÉLAS.-Vous me donnez des chiquenaudes sur le front.

ULYSSE.-La partie ne serait pas égale, votre ongle contre sa corne.

Puis-je, belle dame, vous demander un baiser ?

CRESSIDA.-Vous le pouvez.

ULYSSE.-Je le désire.

CRESSIDA.-Allons, demandez-le.

ULYSSE.-Eh bien ! pour l'amour de Vénus, donnez-moi un baiser, quand Hélène sera redevenue vierge, et en sa possession.

(Montrant Ménélas.)

CRESSIDA.-Je suis votre débitrice : réclamez votre payement quand il sera échu. ULYSSE.-Jamais le jour n'arrivera, ni votre baiser.

DIOMÈDE.-Madame, un mot.-Je vais vous conduire à votre père.

(Diomède emmène Cressida.)

NESTOR.-C'est une femme d'un esprit vif.

ULYSSE.-Fi donc, fi donc ! tout parle en elle, ses yeux, ses joues, ses lèvres, jusqu'au mouvement de son pied. Ses penchants déréglés se décèlent dans tous ses muscles, dans tous les mouvements de sa personne.

Oh ! ces hardies assaillantes, si libres de la langue, qui vous font ainsi les premières avances, et qui ouvrent les tablettes de leurs pensées toutes grandes au premier venu qui les flatte, regardez-les comme la proie complaisante de la première occasion, et de vraies filles du métier.

(On entend une trompette au dehors.)

TOUS.-La trompette du Troyen.

AGAMEMNON.-Voilà sa troupe qui vient.

(Entrent Hector armé, Énée, Troïlus, d'autres Troyens et suite.)

ÉNÉE.-Salut ! vous tous, princes de la Grèce. Quel sera le prix de celui qui remportera la victoire ? ou vous proposez-vous de déclarer un vainqueur ? voulez-vous que les deux champions se poursuivent l'un l'autre jusqu'à la dernière extrémité : ou seront-ils séparés par quelque voix, quelque signal du champ de bataille ?

Hector m'a ordonné de vous le demander. AGAMEMNON.-Quel est le désir d'Hector ?

ÉNÉE.-Cela lui est indifférent : il obéira aux conventions.

ACHILLE.-C'est bien là Hector ; mais il agit bien tranquillement, avec un peu de fierté et il ne fait pas grand cas du chevalier son adversaire.

ÉNÉE.-Si vous n'êtes pas Achille, seigneur, quel est votre nom ?

ACHILLE.-Si je ne suis pas Achille, je n'en ai point.

ÉNÉE.-Eh bien, Achille soit : mais qui que vous soyez, sachez ceci : que les deux extrêmes en valeur et en orgueil excellent chez Hector : l'un monte presque jusqu'à l'infini ; l'autre descend jusqu'au néant. Faites bien attention à ce héros, et ce qui en lui ressemble à de l'orgueil est courtoisie. Cet Ajax est à demi-formé du sang d'Hector, et par amour pour ce sang la moitié d'Hector reste à Troie : c'est la moitié de son courage, de sa force, la moitié d'Hector, qui vient chercher ce chevalier de sang mêlé, moitié Grec et moitié Troyen.

ACHILLE.-Ce ne sera donc qu'un combat de femme ?-Oh ! je vous comprends.

(Diomède revient.)

AGAMEMNON.-Voici Diomède.-Allez, noble chevalier : tenez-vous près de notre Ajax. Il en sera comme vous déciderez, vous et le seigneur Énée, sur l'ordre du combat ; soit que vous arrêtiez qu'ils doivent se battre à outrance ou que les deux champions pourront reprendre haleine : les combattants étant parents, leur combat est à moitié arrêté avant que les coups aient commencé.

(Ajax et Hector entrent dans la lice.) ULYSSE.-Les voilà déjà prêts à en venir aux mains.

AGAMEMNON.-Quel est ce Troyen qui a l'air si triste ?

ULYSSE.-C'est le plus jeune des fils de Priam, un vrai chevalier ; il n'est pas mûr encore et il est déjà sans égal : ferme dans sa parole, parlant par ses actions et sans langue pour les vanter ; lent à s'irriter, mais lent à se calmer quand il est provoqué : son coeur et sa main sont tous deux ouverts et tous deux francs ; ce qu'il a, il le donne, ce qu'il pense, il le montre : mais il ne donne que lorsque son jugement éclaire sa bienfaisance, et il n'honore jamais de sa voix une pensée indigne de son caractère : courageux comme Hector et plus dangereux que lui. Hector, dans la fougue de sa colère, cède aux impressions de la tendresse : mais lui, dans la chaleur de l'action, il est plus vindicatif que l'amour jaloux : on le nomme Troïlus, et Troie fonde sur lui sa seconde espérance, avec autant de confiance que sur Hector même : ainsi le peint Énée, qui connaît ce jeune homme de la tête aux pieds, et tel est le portrait qu'il m'a fait de lui en confidence, dans le palais d'Ilion.

(Bruit de guerre. Hector et Ajax combattent.)

AGAMEMNON.-Les voilà aux prises.

NESTOR.-Allons, Ajax, tiens-toi bien sur tes gardes.

TROÏLUS.-Hector, tu dors ; réveille-toi.

AGAMEMNON.-Ses coups sont bien ajustés.-Ici, Ajax.

DIOMÈDE, aux deux champions.-Il faut vous en tenir là.

(Les trompettes cessent.)

ÉNÉE.-Princes, c'est assez, je vous prie.

AJAX.-Je ne suis pas encore échauffé. Recommençons le combat.

DIOMÈDE.-Comme il plaira à Hector. HECTOR.-Eh bien ! moi, je veux en rester là.-Noble guerrier, tu es le fils de la soeur de mon père, cousin-germain des enfants de l'auguste Priam. Les devoirs du sang défendent entre nous deux une émulation sanguinaire. Si tu étais mélangé d'éléments grecs et troyens, de manière à pouvoir dire : «Cette main est toute grecque et celle-ci toute troyenne : les muscles de cette jambe sont de Troie et les muscles de celle-ci sont de la Grèce : le sang de ma mère colore la joue droite, et dans les veines de cette joue gauche bouillonne le sang de mon père,»

par le tout-puissant Jupiter, tu ne remporterais pas un seul de tes membres grecs, sans que mon épée y eût marqué l'empreinte de notre haine irréconciliable ; mais que les dieux ne permettent pas que mon épée homicide répande une goutte du sang que tu as emprunté de ta mère, la tante sacrée d'Hector.-Que je t'embrasse, Ajax ! par le Dieu qui tonne, tu as des bras vigoureux, et voilà comme Hector veut qu'ils tombent sur lui. Cousin, honneur à toi !

AJAX.-Je te remercie, Hector : tu es trop franc et trop généreux.

J'étais venu pour te tuer, cousin, et pour remporter, par ta mort, de nouveaux titres de gloire.

HECTOR.-L'admirable Néoptolème lui-même, dont la renommée montre le panache brillant, criant de sa voix éclatante : c'est lui, ne pourrait pas se promettre d'ajouter à sa gloire un laurier de plus enlevé à Hector. ÉNÉE.-Les deux partis sont dans l'attente de ce que vous allez faire.

HECTOR.-Nous allons y satisfaire. L'issue du combat est notre embrassement. Adieu, Ajax.

AJAX.-Si je puis me flatter d'obtenir quelque succès par mes prières, bonheur qui m'arrive rarement, je désirerais voir mon illustre cousin dans nos tentes grecques.

DIOMÈDE.-C'est le désir d'Agamemnon, et le grand Achille languit de voir le vaillant Hector désarmé.

HECTOR.-Énée, appelez-moi mon frère Troïlus ; et allez annoncer à ceux du parti troyen qui nous attendent cette entrevue d'amitié ; priez-les de rentrer dans Troie.-(A Ajax.) Donne-moi ta main, cousin, je veux aller dîner avec toi, et voir vos guerriers.

AJAX.-Voilà l'illustre Agamemnon qui vient au-devant de nous.

HECTOR.-Nomme-moi l'un après l'autre les plus braves d'entre eux : mais pour Achille, mes yeux le chercheront et le reconnaîtront seuls à sa haute et robuste taille.

AGAMEMNON.-Digne guerrier, soyez le bienvenu autant que vous pouvez l'être d'un homme qui voudrait être délivré d'un tel ennemi. Mais ce n'est pas là un bon accueil ; écoutez ma pensée en termes plus clairs.

Le passé et l'avenir sont couverts d'un voile et des ruines informes de l'oubli : mais dans le moment présent, la foi et la franchise, purifiées de toute intention détournée, t'adressent, grand Hector, avec l'intégrité la plus divine, un salut sincère, du plus profond du coeur. HECTOR.-Je te rends grâces, royal Agamemnon.

AGAMEMNON, à Troïlus.-Illustre prince de Troie, soyez aussi le bienvenu.

MÉNÉLAS.-Laissez-moi confirmer le salut du roi mon frère ; noble couple de frères belliqueux, soyez les bienvenus ici.

HECTOR.-A qui avons-nous à répondre ?

MÉNÉLAS.-Au noble Ménélas.

HECTOR.-Ah ! c'est vous, seigneur ? Par le gantelet de Mars, je vous remercie. Ne vous moquez pas de moi si je choisis ce serment peu ordinaire. Celle qui fut naguère votre femme jure toujours par le gant de Vénus : elle est en pleine santé ; mais elle ne m'a point chargé de vous saluer de sa part.

MÉNÉLAS.-Ne la nommez pas : c'est un sujet fatal d'entretien.

HECTOR.-Ah ! pardon, je vous offense.

NESTOR.-Brave Troyen, je vous avais vu souvent, travaillant pour la destinée, ouvrir un chemin sanglant à travers les rangs de la jeunesse grecque ; je vous avais vu, ardent comme Persée, pousser votre coursier phrygien, mais dédaignant bien des exploits et bien des défaites quand une fois vous aviez suspendu votre épée en l'air, et ne la laissant point retomber sur ceux qui étaient tombés, voilà ce qui me faisait dire à ceux qui étaient près de moi : Voyez Jupiter qui distribue la vie !

je vous avais vu, enfermé dans un cercle de Grecs, vous arrêter et reprendre haleine, comme un lutteur dans les jeux olympiques. Voilà comme je vous avais vu. Mais je n'avais pas encore vu votre visage, qui était toujours caché par l'acier. J'ai connu votre aïeul et j'ai combattu une fois contre lui, c'était un bon soldat ; mais j'en jure par le dieu Mars, notre chef à tous, il ne vous fut jamais comparable.

Permettez qu'un vieillard vous embrasse ; venez, digne guerrier, soyez le bienvenu dans notre camp.

ÉNÉE, à Hector.-C'est le vieux Nestor.

HECTOR.-Laisse-moi t'embrasser, bon vieillard, chronique antique, qui as si longtemps marché en donnant la main au temps ; vénérable Nestor, je suis heureux de te serrer dans mes bras.

NESTOR.-Je voudrais que mes bras pussent lutter contre les tiens dans le combat, comme ils luttent avec toi d'amitié.

HECTOR.-Je le voudrais aussi.

NESTOR.-Ah ! par cette barbe blanche, je combattrais contre toi dès demain. Allons, sois le bienvenu : j'ai vu le temps, où...

ULYSSE.-Je suis étonné que cette ville là-bas soit encore debout, lorsque nous avons ici près de nous sa colonne et sa base.

HECTOR.-Je reconnais bien vos traits, seigneur Ulysse. Ah ! seigneur, il y a bien des Grecs et des Troyens de morts ; depuis que je vous vis pour la première fois avec Diomède dans Ilion, lorsque vous y vîntes député par les Grecs.

ULYSSE.-Oui ; je vous prédis alors ce qui devait arriver. Ma prophétie n'est encore qu'à la moitié de son cours ; car ces murs que nous voyons là-bas entourer fièrement votre Troie, et les cimes de ces tours ambitieuses qui vont baiser les nuages devront bientôt baiser leur base. HECTOR.-Je ne suis pas obligé de vous croire. Les voilà encore debout ; et je crois, sans vanité, que la chute de chaque pierre phrygienne coûtera une goutte de sang grec. La fin couronne l'oeuvre. Et cet antique et universel arbitre, le temps, amènera un jour la fin.

ULYSSE.-Oui ; abandonnons-lui les événements.

-Noble et vaillant Hector, soyez le bienvenu : je vous conjure de venir dans ma tente, de m'honorer de votre seconde visite, en quittant notre général, et d'y partager mon repas.

ACHILLE.-Je passerai avant vous, seigneur Ulysse ; avant vous.-A présent, Hector, mes yeux sont rassasiés de te considérer : je t'ai examiné en détail, Hector, et j'ai observé jointure par jointure.

HECTOR.-Est-ce Achille ?

ACHILLE.-Je suis Achille.

HECTOR.-Tiens-toi droit, je te prie, laisse-moi te regarder.

ACHILLE.-Regarde tant que tu voudras.

HECTOR.-J'ai déjà fini.

ACHILLE.-Tu vas trop vite : moi je veux encore une fois te contempler membre par membre, comme si je voulais t'acheter.

HECTOR.-Tu veux me parcourir tout entier, comme un livre d'amusement ; mais il y a en moi plus de choses que tu n'en comprends : pourquoi m'opprimes-tu de tes regards ?

ACHILLE.-Ciel ! montre-moi dans quelle partie de son corps je dois le détruire ; si c'est ici, ou là, ou là ? afin que je puisse donner un nom à la blessure suivant son lieu, et rendre distincte la brèche par laquelle aura fui la grande âme d'Hector. Ciel ! réponds-moi. HECTOR.-Les dieux bienheureux se déshonoreraient en répondant à une pareille question ; homme superbe, arrête encore : penses-tu donc conquérir ma vie si facilement que tu puisses nommer d'avance avec une exactitude si précise, l'endroit où tu veux me frapper de mort ?

ACHILLE.-Oui, te dis-je !

HECTOR.-Tu serais un oracle que je ne t'en croirais pas : désormais, sois bien sur tes gardes, car moi je ne te tuerai pas ici, ou là, ou là ; mais par les forges qui ont fabriqué le casque de Mars, je te tuerai partout ton corps ; oui, partout ton corps.-Vous, sages Grecs, pardonnez-moi cette bravade, c'est son insolence qui arrache des folies à mes lèvres ; mais je tâcherai que mes actions confirment mes paroles ; ou puissé-je ne jamais...

AJAX.-Ne vous irritez point, cousin.-Et vous, Achille, laissez-là vos menaces jusqu'à ce que l'occasion où votre volonté vous mettent à portée de les exécuter. Vous pouvez chaque jour vous rassasier d'Hector, si vous en avez tant d'envie ; et le conseil de la Grèce, j'en ai peur, aurait quelque peine à obtenir de vous d'en venir aux mains avec lui.

HECTOR.-Je vous prie, qu'on vous voie sur le champ de bataille : nous n'avons livré que des combats insignifiants depuis que vous avez abandonné la cause des Grecs.

ACHILLE.-M'en pries-tu, Hector ? Demain, je te rencontrerai, cruel comme la mort ; ce soir nous sommes tous amis.

HECTOR.-Donne-moi ta main pour gage de ta promesse. AGAMEMNON.-D'abord, vous tous, nobles Grecs, venez dans ma tente et livrons-nous ensemble à la joie des festins ; ensuite, fêtez Hector, chacun à votre tour, suivant son loisir et votre libéralité. Que les tambours battent, que les trompettes sonnent, et que ce grand guerrier sache qu'il est le bienvenu.

(Ils sortent, excepté Troïlus et Ulysse.)

TROÏLUS.-Seigneur Ulysse, dites-moi, je vous prie, dans quelle partie du camp se trouve Chalcas ?

ULYSSE.-Dans la tente de Ménélas, noble Troïlus. Diomède y soupe avec lui ce soir : Diomède ne regarde plus ni le ciel ni la terre ; toute son attention et ses amoureux regards sont fixés sur la belle Cressida.

TROÏLUS.-Aimable seigneur, vous aurais-je l'obligation infinie de m'y conduire au sortir de la tente d'Agamemnon ?

ULYSSE.-Je serai à vos ordres, seigneur : répondez à ma complaisance en me disant quelle considération l'on avait à Troie pour Cressida ? N'y avait-elle pas un amant qui pleure à présent son absence ?

TROÏLUS.-Ah ! seigneur, ceux qui, pour se vanter, montrent leurs cicatrices, méritent qu'on se moque d'eux. Voulez-vous que nous marchions, seigneur ? Elle était aimée, elle aimait : elle est aimée, elle aime ; mais le tendre amour est toujours la proie de la fortune.

(Ils sortent.)

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > ACTE CINQUIÈME

ACTE CINQUIÈME

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE I

SCÈNE I

Le camp des Grecs.-La scène se passe devant la tente d'Achille.

ACHILLE, PATROCLE.

ACHILLE.-Je vais lui échauffer le sang ce soir avec du vin grec ; et demain je le lui rafraîchirai avec mon épée.-Patrocle, fêtons-le à toute outrance.

(Entre Thersite.)

PATROCLE.-Voici Thersite.

ACHILLE.-Eh bien ! coeur de l'envie, pâte mal pétrie par la nature, quelles nouvelles ?

THERSITE.-Allons, toi, portrait de ce que tu parais, idole adorée par des imbéciles, voilà une lettre pour toi.

ACHILLE.-De la part de qui, avorton ?

THERSITE.-De Troie, plat de fou.

PATROCLE.-Qui garde la tente maintenant ?

THERSITE.-L'étui du chirurgien, ou la blessure du patient [Tent, appareil de chirurgie et tente.].

PATROCLE.-Bien dit, seigneur contrariant. Et quel besoin avons-nous de ces tours d'esprit ?

THERSITE.-Je t'en prie, tais-toi, mon garçon : je ne gagne rien à tes propos : tu passes pour être le varlet mâle d'Achille.

PATROCLE.-Varlet mâle ! Insolent que veux-tu dire par là ?

THERSITE.-Eh bien ! que tu es sa concubine mâle. Que toutes les gangrènes du Midi, les coliques, les hernies, les catarrhes, la gravelle et les sables des reins, les léthargies, les froides paralysies, la chassie des yeux, la pourriture du foie, l'enrouement des poumons, les apostumes, les sciatiques, les calcinantes ardeurs dans la paume des mains, l'incurable carie des os, et les rides de la lèpre soient la punition de ces horribles inventions !

PATROCLE.-Détestable boîte à envie, qui prétends-tu maudire ainsi ?

THERSITE.-Est-ce que je te maudis, toi ?

PATROCLE.-Non, borne en ruine ; non, chien difforme, fils de prostituée.

THERSITE.-Non ! Alors pourquoi t'emportes-tu, toi, écheveau léger de soie floche, bandeau de taffetas vert pour un oeil malade, glands de la bourse d'un prodigue ! Ah ! comme le pauvre monde est importuné de ces moucherons d'eau, atomes de la nature !

PATROCLE.-Va-t'en, fiel !

THERSITE.-Va-t'en, oeuf de chardonneret [On ne sait trop quel sens injurieux Shakspeare attachait à cette dénomination.] !

ACHILLE.-Mon cher Patrocle, me voilà traversé dans mon grand projet de combat pour demain. Voici une lettre de la reine Hécube, et un gage de sa fille, ma belle maîtresse, qui m'imposent et m'adjurent de tenir un serment que j'ai fait. Je ne veux pas le violer : tombez, Grecs ; gloire, éclipse-toi : honneur, fuis ou reste ; mon premier voeu est engagé ici ; c'est à lui que je veux obéir. -Allons, allons, Thersite, aide à parer ma tente ; il faut passer toute cette nuit dans les festins.-Viens, Patrocle.

(Ils sortent.)

THERSITE.-Avec trop de sang, et trop peu de cervelle, ces deux compagnons peuvent devenir fous ; mais s'ils le deviennent jamais par trop de cervelle, et par trop peu de sang, je consens à me faire médecin de fous.-Voici Agamemnon, un assez honnête homme, et grand amateur de cailles [La caille est un oiseau très-lascif ; caille coiffée, sobriquet qu'on donne aux femmes. En vieux français, caille signifiait fille de joie.]. Mais il n'a pas autant de cervelle qu'il a de cire dans l'oreille ; et cette belle métamorphose de Jupiter qui est là, son frère, le taureau, patron primitif et emblème des hommes déshonorés, maigre chausse-pied dans une chaîne, pendant à la jambe de son frère, sous quelle autre forme que celle qu'il a, l'esprit lardé de malice, ou la malice farcie d'esprit, le métamorphoseraient-ils ? En âne ? ce ne serait rien ; il est à la fois âne et boeuf. En boeuf ? ce ne serait rien encore ; il est à la fois boeuf et âne. Être chien, mulet, chat, putois, crapaud, lézard, chouette, buse, ou un hareng sans laite ; je ne m'en embarrasserais pas : mais être un Ménélas, oh ! je conspirerais contre la destinée. Ne me demandez pas ce que je voudrais être, si je n'étais pas Thersite ; car je consens à être le pou d'un mendiant, pourvu que je ne sois pas Ménélas.-Ouais ! Esprits et feux [Exclamation de Thersite en apercevant les torches dans le lointain.] !

(Entrent Hector, Troïlus, Ajax, Agamemnon, Ulysse, Nestor, Ménélas et Diomède, avec des flambeaux.) AGAMEMNON.-Nous nous trompons, nous nous trompons.

AJAX.-Non, c'est là-bas, où vous voyez de la lumière.

HECTOR.-Je vous dérange.

AJAX.-Non, non, pas du tout.

ULYSSE.-Le voilà, qui vient lui-même nous guider.

(Entre Achille.)

ACHILLE.-Soyez le bienvenu, brave Hector : soyez tous les bienvenus, princes.

AGAMEMNON.-A présent, beau prince de Troie, je vous souhaite une bonne nuit. Ajax commande la garde qui doit vous escorter.

HECTOR.-Merci, et bonne nuit au général des Grecs.

MÉNÉLAS.-Bonne nuit, seigneur.

HECTOR.-Bonne nuit, aimable Ménélas.

THERSITE, à part.-Aimable ! Est-ce aimable qu'il a dit ? Aimable égout, aimable cloaque !

ACHILLE.-Bonne nuit, et salut à ceux qui s'en vont, ou qui restent.

AGAMEMNON.-Bonne nuit.

(Agamemnon et Ménélas s'en vont.)

ACHILLE.-Le vieux Nestor reste, et vous aussi Diomède, tenez compagnie à Hector, une heure ou deux.

DIOMÈDE.-Je ne le puis, seigneur. J'ai une affaire importante dont voici l'heure. Bonne nuit, brave Hector. HECTOR.-Donnez-moi votre main.

ULYSSE, à part, à Troïlus.-Suivez sa torche ; il va à la tente de Calchas. Je vais vous accompagner.

TROÏLUS.-Aimable seigneur, vous me faites honneur.

HECTOR.-Adieu donc, bonne nuit.

(Diomède sort suivi d'Ulysse et de Troïlus.)

ACHILLE.-Allons, allons, entrons dans ma tente.

(Achille sort avec Hector, Ajax et Nestor.)

THERSITE.-Ce Diomède est un misérable au coeur faux, un scélérat sans foi ; je ne me fie pas plus à lui quand il vous regarde de travers, qu'à un serpent quand il siffle. Il fera grand bruit de paroles et de promesses, comme un mauvais limier ; mais lorsqu'il les tient, oh ! Les astronomes l'annoncent, c'est un prodige, cela doit amener quelque révolution : le soleil emprunte sa lumière de la lune, quand Diomède tient sa parole. J'aime mieux manquer de voir Hector que de ne pas le suivre : on dit qu'il entretient une fille troyenne, et qu'il emprunte la tente du traître Calchas ; je veux le suivre. Il n'y a que des débauchés ici : ce sont tous des valets incontinents.

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE II

SCÈNE II

Devant la tente de Calchas.

Entre DIOMÈDE.

DIOMÈDE.-Est-on levé ici ? Holà, répondez.

CALCHAS.-Qui appelle ?

DIOMÈDE.-Diomède.-C'est Calchas, je crois.-Où est votre fille ?

CALCHAS.-Elle vient à vous.

(Troïlus et Ulysse arrivent à quelque distance, Thersite est derrière eux.)

ULYSSE.-Tenons-nous à l'écart pour que la torche ne nous fasse pas apercevoir.

(Cressida entre.)

TROÏLUS.-Cressida va au-devant de lui !

DIOMÈDE.-Comment allez-vous, mon joli dépôt ?

CRESSIDA.-Et vous, mon cher gardien ? Écoutez, un mot en secret.

(Elle lui parle à l'oreille.)

TROÏLUS.-Ah ! tant de familiarité !

ULYSSE.-Elle chantera de même au premier venu, à première vue.

THERSITE, à part.-Et tout homme la fera chanter s'il peut saisir sa clef ; elle est notée.

DIOMÈDE.-Vous souvenez-vous ?...

CRESSIDA.-Si je m'en souviens ! Oui.

DIOMÈDE.-Eh bien ! faites-le donc, et que les effets répondent à vos paroles.

TROÏLUS.-De quoi doit-elle se souvenir ? ULYSSE.-Écoutez !

CRESSIDA.-Grec doux comme le miel, ne me tentez pas davantage de faire une folie.

THERSITE, à part.-Scélératesse !

DIOMÈDE.-Quoi ! mais...

CRESSIDA.-Je vous dirai comment...

DIOMÈDE.-Bah ! bah ! allons, je m'en soucie comme d'une épingle, vous êtes parjure...

CRESSIDA.-En bonne foi, je ne le puis ! Que voulez-vous que je fasse ?

THERSITE, à part.-Un tour d'escamotage... se faire ouvrir secrètement.

DIOMÈDE.-Qu'avez-vous juré de m'accorder ?

CRESSIDA.-Je vous prie, ne me forcez pas à tenir mon serment ; commandez-moi toute autre chose, doux Grec.

DIOMÈDE.-Bonsoir.

TROÏLUS.-Allons, patience !

ULYSSE.-Eh bien ! Troyen ?

CRESSIDA.-Diomède...

DIOMÈDE.-Non, non, bonsoir : je ne serai plus votre dupe.

TROÏLUS.-Meilleur que toi l'est bien.

CRESSIDA.-Écoutez : un mot à l'oreille.

TROÏLUS.-O peste et fureur !

ULYSSE.-Vous êtes ému, prince ! Partons, je vous en prie, de peur que votre ressentiment n'éclate en paroles forcenées : ce lieu est dangereux : le moment est mortel : je vous en conjure, partons. TROÏLUS.-Voyons, je vous prie.

ULYSSE.-Seigneur, allons-nous-en : vous volez à une mort certaine ; venez, seigneur.

TROÏLUS.-Je vous prie, demeurez.

ULYSSE.-Vous n'avez pas assez de patience : venez.

TROÏLUS.-De grâce, attendez : par l'enfer, et par tous les tourments de l'enfer, je ne dirai pas une parole.

DIOMÈDE.-Et là-dessus, bonne nuit.

CRESSIDA.-Oui, mais vous me quittez en colère.

TROÏLUS.-C'est donc là ce qui t'afflige ! O foi corrompue !

ULYSSE.-Eh bien ! seigneur, vous allez...

TROÏLUS.-Par Jupiter, je serai patient.

CRESSIDA.-Mon gardien !... Eh bien ! Grec ?

DIOMÈDE.-Bah ! bah ! adieu. Vous me jouez.

CRESSIDA.-En vérité, non : revenez ici.

ULYSSE.-Quelque chose, seigneur, vous agite : voulez-vous partir ? Vous allez éclater.

TROÏLUS.-Elle lui caresse la joue !

ULYSSE.-Venez, venez.

TROÏLUS-Non, attendez : par Jupiter, je ne dirai pas un mot : il y a entre ma volonté et tous les outrages un rempart de patience.-Restons encore un moment.

THERSITE, à part.-Comme le démon de la luxure avec sa croupe arrondie et ses doigts de pommes de terre les chatouille tous les deux [Les pommes de terre passaient alors pour porter à l'incontinence.] ! Multiplie, luxure, multiplie !

DIOMÈDE.-Mais vraiment, vous le ferez ?...

CRESSIDA.-Sur ma foi, je le ferai, là, ou ne vous fiez jamais à moi.

DIOMÈDE.-Donnez-moi quelque gage pour sûreté de votre parole.

CRESSIDA.-Je vais vous en chercher un.

(Cressida sort.)

ULYSSE.-Vous avez juré d'être patient.

TROÏLUS.-Ne craignez rien, seigneur : je ne serai pas moi-même, et j'ignorerai ce que je sens. Je suis tout patience.

(Cressida rentre.)

THERSITE, à part.-Voilà le gage ! voyons, voyons !

CRESSIDA.-Tenez, Diomède : gardez cette manche.

TROÏLUS.-O beauté, où est ta foi ?

ULYSSE.-Seigneur...

TROÏLUS.-Je serai patient : je le serai du moins extérieurement.

CRESSIDA.-Vous regardez cette manche ! Considérez-la bien.-Il m'aimait !... O fille perfide !... Rendez-la moi.

DIOMÈDE.-A qui était-elle ?

CRESSIDA.-Peu importe, je la tiens : je ne vous recevrai pas demain. Je vous en prie, Diomède, cessez vos visites.

THERSITE, à part.-Voilà qu'elle aiguise son désir.-Bien dit, pierre à aiguiser.

DIOMÈDE.-Je veux l'avoir.

CRESSIDA.-Quoi, ce gage ? DIOMÈDE.-Oui, cela même.

CRESSIDA.-O dieux du ciel !... O joli, joli gage ! ton maître maintenant est dans son lit songeant à toi et à moi ; et il soupire, il prend mon gant, et le baise doucement en souvenir de moi, comme je te baise ici...

Non, ne me l'arrachez pas : celui qui m'enlève ceci doit m'enlever mon coeur en même temps.

DIOMÈDE.-J'avais votre coeur auparavant : ce gage doit le suivre.

TROÏLUS.-J'ai juré que je serais patient.

CRESSIDA.-Vous ne l'aurez pas, Diomède : non, vous ne l'aurez pas : je vous donnerai quelque autre chose.

DIOMÈDE.-Je veux avoir ceci.-A qui était-ce ?

CRESSIDA.-Peu importe.

DIOMÈDE.-Allons, dites-moi à qui cela appartenait.

CRESSIDA.-Cela appartenait à un homme qui m'aimait plus que vous ne m'aimerez.-Mais, maintenant que vous l'avez, gardez-le.

DIOMÈDE.-A qui était-ce ?

CRESSIDA.-Par toutes les suivantes de Diane qui brillent là-haut, et par Diane elle-même, je ne vous le dirai pas !

DIOMÈDE.-Demain je veux le porter sur mon casque, et tourmenter le coeur de son maître, qui n'osera pas le revendiquer.

TROÏLUS.-Tu serais le diable, et tu le porterais sur tes cornes, qu'il serait revendiqué.

CRESSIDA.-Allons, allons, c'est fait, c'est fini... Et cependant non, pas encore.-Je ne veux pas tenir ma parole.

DIOMÈDE.-En ce cas, adieu donc. Tu ne te moqueras plus de Diomède. CRESSIDA.-Vous ne vous en irez pas.-On ne peut dire un mot, que vous ne vous courrouciez.

DIOMÈDE.-Je n'aime point toutes ces plaisanteries.

THERSITE, à part.-Ni moi, par Pluton : mais c'est ce que vous n'aimez pas, qui me plaît le plus.

DIOMÈDE.-Eh bien ! viendrai-je ? A quelle heure ?

CRESSIDA.-Oui, venez... O Jupiter !... Oui, venez... Que je vais être tourmentée !

DIOMÈDE.-Adieu, jusque-là.

(Il sort.)

CRESSIDA.-Bonne nuit. Je vous en prie, allons... (Diomède sort.)

Adieu, Troïlus ! Un de mes yeux te regarde encore, mais c'est par l'autre que mon coeur voit. O notre pauvre sexe ! Je sens que c'est notre défaut, de laisser guider notre âme par l'erreur de nos yeux, et ce que l'erreur guide doit s'égarer. Oh ! concluons donc que les coeurs, dirigés par les yeux, sont pleins de turpitude !

(Elle sort.)

THERSITE, à part.-Elle ne pouvait pas donner une preuve plus forte, à moins de dire : «Mon âme est maintenant changée en prostituée.»

ULYSSE.-Tout est fini, seigneur.

TROÏLUS.-Oui.

ULYSSE.-Pourquoi restons-nous alors ?

TROÏLUS.-Pour repasser dans mon âme chaque syllabe qui a été prononcée. Mais si je raconte la manière dont ils se sont concertés, ne mentirai-je pas en publiant la vérité ! Car il est encore une foi dans mon coeur, une espérance si fatalement obstinée qu'elle renverse le témoignage de mes oreilles et de mes yeux : comme si ces organes avaient des fonctions trompeuses, créées uniquement pour la calomnie. Était-ce bien Cressida qui était ici ?

ULYSSE.-Je n'ai pas le pouvoir d'évoquer des fantômes, prince.

TROÏLUS.-Elle n'y était pas, j'en suis sûr.

ULYSSE.-Très-certainement elle y était.

TROÏLUS.-En le niant, je ne parle point en insensé.

ULYSSE.-Ni moi, en l'affirmant, seigneur ; Cressida était ici, il n'y a qu'un moment.

TROÏLUS.-Que l'on ne le croie pas pour l'honneur du sexe ! Pensez que nous avons eu des mères. Ne donnons point cet avantage à ces censeurs acharnés et enclins, sans aucune cause et par dépravation, à juger de tout le sexe sur l'exemple de Cressida. Croyons plutôt que ce n'est pas là Cressida.

ULYSSE.-Ce qu'elle a fait, prince, peut-il déshonorer nos mères ?

TROÏLUS.-Rien du tout, à moins que ce ne fût elle.

THERSITE, à part.-Quoi ! veut-il donc braver le témoignage de ses propres yeux ?

TROÏLUS.-Elle, Cressida ? Non, c'est la Cressida de Diomède ; si la beauté a une âme, ce n'est point là Cressida : si l'âme dicte les voeux, si ces voeux sont des actes sacrés, si ces actes sacrés sont le plaisir des dieux, s'il est vrai que l'unité soit une, ce n'était point Cressida. O délire de raisonnements, par lesquels l'homme plaide pour et contre soi-même : autorité équivoque, où la raison peut se soulever sans se perdre, et où la raison perdue peut se croire sagesse ! C'est et ce n'est pas Cressida.

Il s'élève dans mon âme un combat d'une nature étrange, qui sépare une chose indivisible par un espace aussi immense que celui qui sépare la terre et les cieux. Et cependant la vaste largeur de cette division ne laisse pas d'ouverture à une pointe aussi fine que la trame rompue d'Arachné. O preuve ! preuve forte comme les portes de Pluton ! Cressida est à moi, elle tient à moi par les noeuds du ciel. O preuve ! preuve forte comme le ciel même ! Les noeuds du ciel sont relâchés et dénoués ; et, par un autre noeud que ses cinq doigts viennent de former, les restes de sa foi, les fragments de son amour, les débris et les rebuts graisseux de sa fidélité sont attachés à Diomède.

ULYSSE.-Le sage Troïlus peut-il éprouver réellement la moitié des sentiments qu'exprime ici sa passion ?

TROÏLUS.-Oui, Grec ; et cela sera divulgué en caractères aussi rouges que le coeur de Mars enflammé par Vénus. Jamais jeune homme n'aima d'une âme aussi constante, aussi fidèle. Grec, écoutez : autant j'aime Cressida, autant, par la même raison, je hais Diomède. Cette manche, qu'il veut porter sur son cimier, est à moi ; et son casque, fût-il l'ouvrage de l'art de Vulcain, mon épée saura l'entamer ; et le terrible ouragan, que les marins appellent trombe, condensé en une masse par le tout-puissant soleil, n'étourdit pas l'oreille de Neptune d'un bruit plus retentissant, que ne le fera mon épée en tombant à coups pressés sur Diomède.

THERSITE, à part.-Il le chatouillera pour le punir de sa paillardise.

TROÏLUS.-O Cressida ! ô perfide Cressida ! perfide, perfide, perfide !

Qu'on place toutes les faussetés à côté de ton nom souillé, elles paraîtront glorieuses.

ULYSSE.-Ah ! de grâce, contenez-vous. Votre fureur attire les oreilles de notre côté.

(Énée entre.)

ÉNÉE.-Je vous cherche depuis une heure, seigneur. Hector, à l'heure qu'il est, s'arme dans Troie. Ajax, votre gardien, attend pour vous reconduire dans la ville.

TROÏLUS.-Je suis à vous, prince.-Adieu, mon courtois seigneur.-Adieu, beauté parjure ! Et toi, Diomède, sois ferme et porte un château [Castle, espèce de casque juste qui enfermait toute la tête.] sur ta tête.

ULYSSE.-Je veux vous accompagner jusqu'aux portes du camp.

TROÏLUS.-Agréez des remerciements troublés.

(Troïlus, Énée et Ulysse sortent.)

THERSITE.-Je voudrais rencontrer ce vaurien de Diomède ; je croasserais comme un corbeau ; je lui présagerais malheur. Patrocle me donnera tout ce que je voudrai si je lui fais connaître cette prostituée.

Un perroquet n'en ferait pas plus pour une amande, que lui, pour se procurer une courtisane facile. Luxure, luxure ! Toujours guerre et débauche : rien autre ne reste à la mode ! Qu'un diable brûlant les emporte !

(Il sort.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE III

SCÈNE III

Troie.-Devant le palais de Priam.

HECTOR, ANDROMAQUE.

ANDROMAQUE.-Quand donc mon seigneur fut-il d'assez mauvaise humeur pour fermer son oreille aux conseils ? Désarmez-vous, désarmez-vous : ne combattez point aujourd'hui.

HECTOR.-Vous me poussez à vous offenser : rentrez. Par tous les dieux immortels, j'irai !

ANDROMAQUE.-Mes songes, j'en suis sûre, sont aujourd'hui des présages certains.

HECTOR.-Cessez, vous dis-je.

(Entre Cassandre.)

CASSANDRE.-Où est mon frère Hector ?

ANDROMAQUE.-Le voici, ma soeur, tout armé, et ne respirant que le carnage. Unissez-vous à mes cris et à mes tendres prières : conjurons-le à genoux ; car j'ai rêvé de combats sanglants, et toute cette nuit je n'ai vu que des spectres de mort et de carnage.

CASSANDRE.-Oh ! c'est la vérité.

HECTOR.-Allez, dites à mon héraut de sonner la trompette.

CASSANDRE.-Oh ! qu'elle ne sonne point le signal d'une sortie, au nom du ciel, mon cher frère.

HECTOR.-Retirez-vous, vous dis-je ; les dieux ont entendu mon serment.

CASSANDRE.-Les dieux sont sourds aux voeux d'une témérité obstinée ; ce sont des offrandes impures, plus abhorrées du ciel que les taches sur le foie des victimes. ANDROMAQUE.-Ah ! laissez-vous persuader : ne croyez pas que ce soit un acte pieux de faire le mal par respect pour un serment ; il serait aussi légitime pour nous de donner beaucoup au moyen de violents larcins, et de voler au profit de la charité.

CASSANDRE.-C'est l'intention qui fait la force du serment ; mais tous les serments ne doivent point s'accomplir. Désarmez-vous, cher Hector.

HECTOR.-Tenez-vous tranquilles, vous dis-je ! c'est mon honneur qui règle mes destins. Tout homme tient à la vie ; mais l'homme vertueux attache plus de prix à l'honneur qu'à la vie. (Entre Troïlus.) Eh bien ! jeune homme, as-tu l'intention de combattre aujourd'hui ?

ANDROMAQUE.-Cassandre, va chercher mon père pour persuader Hector.

(Cassandre sort.)

HECTOR.-Non, en vérité, jeune Troïlus ; dépouille ton armure, jeune homme, je suis aujourd'hui en veine de courage ; laisse grossir tes muscles jusqu'à ce que leurs noeuds soient robustes, et ne risque pas les chocs terribles de la guerre ; désarme-toi, va, et n'aie pas d'inquiétude, brave jeune homme, je combattrai aujourd'hui pour toi, pour moi, et pour Troie.

TROÏLUS.-Mon frère, vous avez en vous un vice de générosité qui sied mieux à un lion qu'à un homme.

HECTOR.-Quel est ce vice, cher Troïlus ? reproche-le-moi.

TROÏLUS.-Mille fois, quand les Grecs captifs tombent au seul sifflement de votre belle épée, vous leur ordonnez de se lever et de vivre. HECTOR.-Oh ! c'est le franc jeu !

TROÏLUS.-Un jeu d'insensé, par le ciel, Hector !

HECTOR.-Comment donc ? pourquoi ?

TROÏLUS.-Pour l'amour de tous les dieux, Hector, laissons la compassion à nos mères ; et lorsqu'une fois nous avons revêtu nos armures, que la vengeance la plus envenimée chevauche sur nos glaives ; poussons-les aux actes sanguinaires, et défendons-leur la pitié.

HECTOR.-Fi donc, barbare ! fi !

TROÏLUS.-Hector, c'est ainsi qu'on fait la guerre.

HECTOR.-Troïlus, je ne veux pas que vous combattiez aujourd'hui.

TROÏLUS.-Qui pourrait me retenir ? Ni la destinée, ni l'obéissance, ni le bras de Mars, quand il me donnerait le signal de la retraite avec son glaive enflammé, ni Priam ni Hécube à mes genoux, les yeux rougis par les pleurs ; ni vous, mon frère, avec votre fidèle épée nue et pointée contre moi pour m'en empêcher, vous ne pourriez arrêter ma marche, qu'en me tuant.

(Cassandre revient avec Priam.)

CASSANDRE.-Emparez-vous de lui, Priam, retenez-le. Il est votre bâton de vieillesse ; si vous le perdez, vous qui êtes appuyé sur lui, et Troie entière qui l'est sur vous, vous tombez tous ensemble.

PRIAM.-Allons, Hector, allons, reviens sur tes pas ; ta femme a eu des songes, ta mère des visions. Cassandre prévoit l'avenir, et moi-même je me sens saisi soudain d'un transport prophétique, pour t'annoncer que ce jour est sinistre ; ainsi rentre.

HECTOR.-Énée est au champ de bataille, et ma parole est engagée à plusieurs Grecs, sur la foi de la valeur, de me présenter ce matin devant eux.

PRIAM.-Tu n'iras point.

HECTOR.-Je ne dois pas violer ma parole. Vous me savez soumis : ainsi, père chéri, ne me forcez pas à outrager le respect, mais accordez-moi la grâce de suivre avec votre suffrage et votre consentement, le chemin que vous voulez m'interdire, ô roi Priam !

CASSANDRE.-O Priam, ne lui cédez pas.

ANDROMAQUE.-Oh ! non, mon bon père.

HECTOR.-Andromaque, je suis fâché contre vous ; au nom de l'amour que vous me portez, rentrez.

(Andromaque sort.)

TROÏLUS, montrant Cassandre.-Cette fille insensée, superstitieuse, occupée de songes, crée tous ces vains présages.

CASSANDRE.-Adieu, cher Hector. Vois, comme te voilà mourant ! comme tes yeux s'éteignent ! comme ton sang coule par mille blessures ! Écoute les gémissements de Troie, les sanglots d'Hécube : comme la pauvre Andromaque exhale sa douleur dans ses cris aigus ! Vois, le désespoir, la frénésie, la consternation s'abordent comme des acteurs ignorants, tous crient :

Hector, Hector est mort ! ô Hector ! TROÏLUS.-Va t'en ! va t'en !

CASSANDRE.-Adieu !... Non, arrêtons-nous. Hector, je prends congé de toi ; tu te trompes toi-même, et notre Troie...

(Elle sort.)

HECTOR, à Priam.-Vous êtes consterné, mon père, de ses exclamations.

Rentrez, et rassurez les habitants : nous allons sortir pour combattre, et faire des exploits dignes de louanges, que nous vous raconterons ce soir.

PRIAM.-Adieu, que les dieux t'environnent et protégent tes jours !

(Priam sort, ainsi qu'Hector d'un côté opposé.-On entend des bruits d'armes.)

TROÏLUS.-Les voilà à l'action, écoutez !-Présomptueux Diomède, sois sûr que je viens pour perdre ce bras, ou regagner ma manche.

(Comme Troïlus va pour sortir, Pandare entre du côté opposé.)

PANDARE.-Entendez vous, seigneur ? entendez-vous ?

TROÏLUS.-Quoi donc ?

PANDARE.-Voici une lettre de cette pauvre fille.

TROÏLUS.-Lisons.

PANDARE.-Une misérable phthisie, une coquine de phthisie me tourmente horriblement, et de plus, la fortune de cette sotte fille ; et soit une chose, soit une autre, je vous ferai mes adieux un de ces jours ; j'ai encore une humeur dans les yeux et un tel mal dans les os, que je ne sais qu'en penser, à moins qu'on ne m'ait jeté un sort.-Eh bien ! Que dit-elle là-dedans ? TROÏLUS.-Des mots, des mots, rien que des mots ; rien qui vienne du coeur. (Il déchire la lettre.) L'effet est le contraire de ce qu'elle croit. Allez, vent, avec le vent ; changez et tournez ensemble. Elle nourrit mon amour de paroles et de perfidies, mais elle consacre ses actions à un autre.

(Ils sortent séparément.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE IV

SCÈNE IV

Plaine entre Troie et le camp des Grecs.

(Bruits d'armes ; mouvements de troupes.)

THERSITE entre.

THERSITE.-Maintenant ils sont à se tarabuster l'un l'autre ; je veux aller voir cela. Cet abominable hypocrite ; ce faquin de Diomède a planté sur son casque la manche de ce jeune imbécile de Troie, de cet amoureux extravagant ; je serais curieux de les voir aux prises, et que ce jeune ânon de Troyen, qui aime cette prostituée-là, pût envoyer ce maître fourbe de Grec débauché avec sa manche, vers sa courtisane, lui porter un message sans manche. D'un autre côté, la politique de ces rusés et déterminés coquins... de Nestor, ce vieux morceau de fromage sec et rongé des rats, et de ce renard d'Ulysse... ne vaut pas une mûre de haie. Ils ont, par finesse, opposé ce roquet métis, Ajax, à cet autre roquet d'aussi mauvaise race, Achille : le roquet Ajax est aussi fier que le roquet Achille, et ne s'armera pas aujourd'hui. Les Grecs mécontents commencent à être tentés d'invoquer la barbarie ; la politique a bien perdu dans leur esprit. Doucement.-Doucement, voici la manche, et l'autre aussi.

(Entrent Diomède et Troïlus.)

TROÏLUS.-Ne fuis pas, car tu passerais le fleuve du Styx que je me jetterais à la nage sur ta trace.

DIOMÈDE.-Tu donnes à tort le nom de fuite à ma retraite ; je ne fuis pas : c'est le soin de mon avantage qui m'a fait éviter la mêlée : à toi ! THERSITE, à part.-Garde ta prostituée, Grec !... Allons, bravo pour ta prostituée, Troyen !... allons, la manche, la manche !

(Diomède et Troïlus sortent en combattant.)

(Hector survient.)

HECTOR.-Qui es-tu, Grec ? Es-tu fait pour te mesurer avec Hector ? Es-tu d'un sang noble ? as-tu de l'honneur ?

THERSITE.-Non, non ; je suis un misérable, un pauvre bouffon qui n'aime qu'à railler, un vrai vaurien.

HECTOR.-Je te crois ; vis.

(Il sort.)

THERSITE.-Les dieux soient loués de ce que tu veux bien m'en croire ; mais que la peste t'étrangle pour m'avoir effrayé ! Que sont devenus ces champions de filles ? Je crois qu'ils se sont avalés l'un l'autre : je rirais bien de ce miracle. Cependant, en quelque façon, la débauche se dévore elle-même. Je vais les chercher.

(Il sort.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE V

SCÈNE V

Une autre partie du champ de bataille.

DIOMÈDE, UN VALET.

DIOMÈDE.-Va, va, mon valet, prends le cheval de Troïlus ; présente ce beau coursier à madame Cressida ; songe à vanter mes services à cette belle ; dis-lui que j'ai châtié l'amoureux Troyen, que je suis son chevalier par mes preuves.

LE VALET.-Je pars, seigneur.

(Le valet sort.)

(Entre Agamemnon.)

AGAMEMNON.-De nouveaux guerriers ! de nouveaux guerriers ! Le fougueux Polydamas a terrassé Menon. Le bâtard Margarelon a fait Doréus prisonnier ; et debout comme un colosse, il brandit sa lance sur les corps défigurés des rois Épistrophe et Cedius ; Polixène est tué ; Amphimaque et Thoas sont mortellement blessés ; Patrocle est pris ou tué ; Palamède est cruellement blessé et meurtri ; le terrible Sagittaire [C'était, suivant le roman de la guerre de Troie, une bête prodigieuse qui avait le buste de l'homme et la croupe du cheval, et qui tirait de l'arc à merveille.] épouvante nos soldats : hâtons-nous, Diomède, de voler à leur secours, ou nous périrons tous.

(Entre Nestor.)

NESTOR.-Allez, portez à Achille le corps de Patrocle ; et dites à cet Ajax, lent comme un limaçon, de s'armer s'il craint la honte. Il y a mille Hector dans le champ de bataille. Ici, il combat sur son coursier galate, et bientôt il manque de victimes ; il combat ailleurs à pied, et tous fuient ou meurent comme des poissons fuyant par troupes devant la baleine vomissante. Il reparaît plus loin ; et là, les Grecs légers et mûrs pour son glaive tombent devant lui comme l'herbe sous la faux ; il est ici, là et partout, quitte et revient avec une dextérité si fidèle à sa volonté, que tout ce qu'il veut il le fait ; et il en fait tant, que ce qu'il a exécuté paraît encore impossible.

(Entre Ulysse.)

ULYSSE.-Courage, courage, princes ! le grand Achille s'arme en pleurant, en maudissant, en jurant vengeance. Les blessures de Patrocle ont réveillé son sang assoupi, ainsi que la vue de ses Myrmidons, qui, mutilés, hachés et défigurés, sans nez, sans mains, courent à lui en criant après Hector. Ajax a perdu un ami, et il est tout écumant de rage ; il est armé, et il est à l'oeuvre, rugissant après Troïlus, qui a fait aujourd'hui des prodiges de témérité et d'extravagance, s'engageant sans cesse dans la mêlée et s'en retirant toujours avec une fougue insouciante et une prudence sans force, comme si la fortune, en dépit de toute précaution, lui ordonnait de tout vaincre.

(Entre Ajax.)

AJAX.-Troïlus ! lâche Troïlus !

(Il sort.)

DIOMÈDE.-Oui, par là, par là.

NESTOR.-Allons, allons, nous serons ensemble.

(Ils sortent.) (Entre Achille.)

ACHILLE.-Où est cet Hector ? allons, viens, meurtrier d'enfants, montre-moi ton visage ! Apprends ce que c'est que d'avoir affaire à Achille irrité. Hector ! où est-il, Hector ? Je ne veux qu'Hector.

SCÈNE VI

Une autre partie du champ de bataille.

AJAX reparaît.-Troïlus, lâche Troïlus, montre donc ta tête !

DIOMÈDE arrive.-Troïlus, dis-tu ? où est Troïlus ?

AJAX.-Que lui veux-tu ?

DIOMÈDE.-Je veux le châtier.

AJAX.-Je serais le général que tu m'arracherais ma dignité avant que je te laissasse ce soin... Troïlus ! dis-je ; Troïlus !

(Entre Troïlus.)

TROÏLUS.-O traître Diomède ! tourne ton visage perfide, traître, et paye-moi ta vie, que tu me dois pour m'avoir enlevé mon cheval !

DIOMÈDE.-Ah ! te voilà ?

AJAX.-Je veux le combattre seul, arrête, Diomède.

DIOMÈDE.-Il est ma proie ; je ne veux pas vous regarder faire.

TROÏLUS.-Venez tous deux, Grecs perfides [Græcia mendax. (Cicéron.)], voilà pour tous les deux.

(Ils sortent en combattant.)

(Entre Hector.)

HECTOR.-Ah ! c'est toi, Troïlus ! oh ! bien combattu, mon jeune frère. (Achille paraît.)

ACHILLE.-Enfin, je t'aperçois.-Allons, défends-toi, Hector.

(Ils combattent.)

HECTOR.-Arrête, si tu veux.

ACHILLE- Je dédaigne ta courtoisie, orgueilleux Troyen. Tu es heureux que mes armes soient hors d'usage ; ma négligence et mon repos te servent en ce moment, mais bientôt tu entendras parler de moi ; en attendant, va, suis ta fortune.

(Il sort.)

HECTOR.-Adieu. Je t'aurais offert un adversaire plus frais et plus dispos, si je t'eusse attendu. (Troïlus paraît.) Eh bien ! mon frère ?

TROÏLUS.-Ajax a pris Énée. Le souffrirons-nous ? Non, par les feux de ce ciel glorieux, il n'emmènera pas son prisonnier ; je serai pris aussi, ou je le délivrerai.-Destin, écoute ce que je dis : peu m'importe que ma vie finisse aujourd'hui.

(Il sort.)

(Paraît un autre guerrier revêtu d'une armure somptueuse.)

HECTOR.-Grec, arrête : tu es un beau but.-Non, tu ne veux pas ? Je suis épris de ton armure ; je veux la briser et en faire sauter toutes les agrafes jusqu'à ce que j'en sois maître. (L'autre fuit.) Tu ne veux pas rester, animal ?

Eh bien ! fuis donc, je vais te faire la chasse pour avoir ta dépouille.

(Il le poursuit.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE VII

SCÈNE VII

La scène est dans une autre partie de la plaine.

ACHILLE, suivi de ses Myrmidons.

ACHILLE.-Venez ici, autour de moi, mes Myrmidons, et faites attention à ce que je dis. Suivez mon char. Ne frappez pas un seul coup, mais tenez-vous en haleine ; et lorsqu'une fois j'aurai trouvé le sanglant Hector, environnez-le de vos armes : soyez cruels et ne ménagez rien.-Suivez-moi, amis, et voyez-moi agir. C'est décrété ; il faut que le grand Hector périsse.

(Ils sortent.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE VIII

SCÈNE VIII

Un autre côté de la plaine.

MÉNÉLAS ET PARIS entrent en combattant, puis vient THERSITE.

THERSITE.-Ah ! Ménélas et celui qui lui a fait cadeau de ses cornes sont aux prises. Allons, taureau ! allons, dogue ! allons Pâris ! Allons, courage, moineau à double femelle : allons, Pâris ! allons. Le taureau a l'avantage : gare les cornes. Holà !

(Pâris et Ménélas sortent.)

MARGARÉLON survient.-Tourne-toi, esclave, et combats.

THERSITE.-Qui es-tu ?

MARGARÉLON.-Un fils bâtard de Priam.

THERSITE.-Je suis bâtard aussi. J'aime les bâtards : je suis bâtard de naissance, bâtard d'éducation, bâtard dans l'âme, bâtard en valeur, bâtard en tout. Un ours n'en mord pas un autre ; pourquoi donc les bâtards se feraient-ils du mal ? Prends-y garde, la dispute nous serait fatale. Si le fils d'une femme perdue combat pour une femme perdue, il appelle le jugement. Adieu, bâtard.

MARGARÉLON.-Que le diable t'emporte, lâche !

(Ils sortent.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE IX

SCÈNE IX

Le théâtre représente une autre partie de la plaine.

Entre HECTOR.

HECTOR.-Coeur gangrené, sous de si beaux dehors, ta belle armure t'a coûté la vie ! A présent ma tâche de ce jour est finie, je vais reprendre haleine. Repose-toi, mon épée : tu es rassasiée de sang et de carnage.

(Il ôte son casque et suspend son bouclier derrière lui.)

(Achille survient à la tête de ses Myrmidons.)

ACHILLE.-Regarde, Hector, vois : le soleil est prêt à se coucher ; vois comme la nuit hideuse suit la trace de l'astre au moment où il va s'abaisser sous l'horizon, et faire place aux ténèbres pour terminer le jour : la vie d'Hector est finie.

HECTOR.-Je suis désarmé. N'abuse pas de cet avantage, Grec.

ACHILLE.-Frappez, soldats, frappez ! c'est lui que je cherche. (Hector tombe.) Ilion, tu vas tomber après lui ; Troie, tombe en ruines ! Ici gisent ton coeur, tes os et tes muscles.-Allons, Myrmidons ; et criez tous de toutes vos forces : Achille a tué le puissant Hector ! (On sonne la retraite.) Écoutez : on sonne la retraite du côté des Grecs.

UN MYRMIDON.-Les trompettes de Troie la sonnent aussi, seigneur.

ACHILLE.-Les dragons de la nuit étendent leurs ailes sur la terre et séparent les deux armées comme les juges du combat ; mon épée à demi rassasiée, qui aurait volontiers achevé son repas, charmée de ce morceau friand, rentre ainsi dans son lit. (Il remet son épée dans le fourreau.)-Allons, liez son corps à la queue de mon cheval : je veux traîner ce Troyen le long de la plaine.

(Ils sortent.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE X

SCÈNE X

Toujours entre la ville et le camp des Grecs.

AGAMEMNON, AJAX, MÉNÉLAS, NESTOR, DIOMÈDE et les autres guerriers en marche.-Acclamations.

AGAMEMNON.-Écoutez, écoutez ! Quelles sont ces clameurs ?

NESTOR.-Silence, tambours.

UN CRI.-Achille ! Achille ! Hector est tué ! Achille !

DIOMÈDE.-On crie : Hector est tué, et par Achille !

AJAX.-Si cela est, qu'il ne s'en enorgueillisse pas. Le grand Hector était un aussi brave guerrier que lui.

AGAMEMNON.-Marchons avec ordre.-Qu'on dépêche quelqu'un pour prier Achille de venir nous trouver dans notre tente. Si les dieux nous ont témoigné leur faveur par la mort d'Hector, la fameuse Troie est à nous, et nos sanglantes guerres sont finies.

(Ils sortent.)

TROÏLUS ET CRESSIDA - William SHAKESPEARE > SCÈNE XI

SCÈNE XI

Une autre partie du champ de bataille.

ÉNÉE, suivi des Troyens.

ÉNÉE.-Arrêtez, nous sommes maîtres du champ de bataille ; ne rentrons pas chez nous ; restons ici toute la nuit.

(Troïlus arrive.)

TROÏLUS.-Hector est tué.

TOUS LES TROYENS.-Hector !-Que les dieux nous en préservent !

TROÏLUS.-Il est mort ; et, attaché à la queue du cheval de son meurtrier, comme le plus vil des animaux, il est honteusement traîné le long de la plaine. Cieux ! courroucez-vous, hâtez-vous d'accomplir votre vengeance. Asseyez-vous, dieux, sur vos trônes, et souriez à Troie ; oui, montrez votre clémence dans la rapidité de nos désastres, et ne prolongez point notre destruction inévitable.

ÉNÉE.-Seigneur, vous découragez toute l'armée.

TROÏLUS.-Vous qui me parlez ainsi, vous ne me comprenez pas. Je ne parle pas de fuite, de crainte ou de mort ; mais je brave tous les dangers, tous les maux dont nous menacent les hommes et les dieux.

Hector n'est plus ! Qui l'annoncera à Priam ou à Hécube ? Que celui qui veut être appelé un hibou sinistre aille à Troie, et dise : Hector est mort ! Ce mot changera Priam en pierre, et les épouses et les jeunes filles en fontaines et en Niobés, fera de froides statues des jeunes gens, et, en un mot, jettera Troie entière dans la consternation. Mais allons, marchons ! Hector est mort, il n'y a rien de plus à dire : arrêtez cependant... Exécrables tentes, fièrement plantées sur nos plaines phrygiennes, que Titan se lève aussitôt qu'il l'osera, je vous traverserai de part en part. Et toi, lâche géant, nul espace de terre ne séparera nos deux haines : je t'obséderai comme une conscience coupable qui crée des spectres aussi vite que la fureur enfante des pensées.

Donnez le signal de la marche vers Troie ; prenons courage et marchons ; l'espoir de la vengeance couvrira notre douleur intérieure.

(Énée sort avec les Troyens.)

(Au moment où Troïlus va sortir, Pandare entre de l'autre côté.)

PANDARE.-Écoutez donc, écoutez donc !

TROÏLUS.-Loin d'ici, vil entremetteur ! que l'ignominie et la honte poursuivent ta vie et accompagnent à jamais ton nom !

(Troïlus sort.)

PANDARE.-Voilà un excellent topique pour mes douleurs. O monde !

monde ! monde ! c'est ainsi que le pauvre agent est méprisé ! O fourbes et entremetteurs, comme à force de protestations on vous presse d'agir, et comme on vous en récompense mal ! Pourquoi donc nos efforts sont-ils si recherchés et nos succès si dédaignés ! Quels vers citer à ce sujet ?

quels exemples ? Voyons.

Le bourdon chante joyeusement

Tant qu'il conserve son miel et son aiguillon ;

Mais une fois qu'il a perdu sa queue armée,

Adieu son miel et ses doux bourdonnements.

Bonnes gens qui faites le commerce de la chair, écrivez cette leçon sur vos tapisseries.

Vous tous qui dans cette assemblée êtes du château de la complaisance, que vos yeux, à demi sortis de leur orbite pleurent la chute de Pandare ; ou, si vous ne pouvez pleurer, du moins donnez-lui quelques gémissements ; si ce n'est pas pour moi, que ce soit pour les douleurs de vos os malades, vous frères et soeurs, qui faites métier de veiller à la porte. Dans deux mois d'ici environ, mon testament sera fait ; il le serait même déjà, sans la crainte que j'ai que quelque maligne oie de Winchester [Les filles de joie étaient anciennement sous la juridiction de l'évêque de Winchester.] ne le sifflât : jusqu'à ce moment je transpirerai et chercherai mes aises ; et, l'instant venu, je vous lègue mes maladies.

(Il sort.)

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

http://textes.libres.free.fr


Autres sites littéraires internet à visiter et catégories de thèmes abordés
ABU la bibliothèque universelle, Antiquité grecque et latine, Association lyonnaise de littérature, Bibliotheca Classica Selecta, Bibliothèque électronique de Lisieux, Bibliothèque électronique du Québec, Biblisem, Biographies et témoignages, Classiques des sciences sociales, Clic Net, Contes et légendes de France, Contemania, Correspondances et lettres types, Documents d'archives, Ebooks libres et gratuits, Ésotérisme et spiritualité dans l'histoire, Éssais et critiques littéraires, Evene la culture, Ex Libris, Gallica, Imaginez, Humour des mots, In Libro Veritas, Lire en ligne, Maupassant par les textes, Philoctetes, Philosophie éducation et culture, Pièces de théâtre, Poésies et poèmes français, Project Gutenberg, Romans francophones, Sociologie et science humaine,
WikiSource la bibliothèque libre, Textes libres, Livres saints, Extraits choisis...
http://textes.libres.free.fr/index.htm

Contacter Textes Libres